Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

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L’intelligence de Mahomet

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2016

Je-suis-mahomet

Quand on prend la mesure de l’apport culturel et intellectuel de l’Islam, la première figure qui prend de l’importance aux yeux de celui ou celle qui découvre cet univers unique, magnifique, c’est la figure de Mahomet (570-632). À travers le récit hagiographique, dont la lourdeur nuit passablement à l’image historique du fondateur de l’Islam (bien plus qu’elle ne la sert), on arrive malgré tout à prendre la mesure d’un personnage extrêmement intéressant, humain, solide, articulé, fin, patient, modeste et, disons le mot: aimable.

On parle d’abord d’un enfant n’ayant pas connu son père et dont la mère est morte quand il était fort jeune. Élevé par son grand-père, puis par un de ses oncles, il n’attire pas spécialement l’attention des membres de sa tribu ou de la communauté plus large. C’est assez jeune, dans la vingtaine, qu’il devient pourtant l’intendant commercial de la notable mecquoise Khadîdja bint Khuwaylid (555-619). Khadîdja était tellement riche, disent les textes, que quand les Mecquois regroupaient leurs caravanes dans le désert, celle de Khadîdja était plus grande que celles de tous les autres Mecquois réunis. C’est ici quand même qu’on commence à froncer le sourcil. Comment un homme si jeune a-t-il pu accéder à des fonctions commerciales si sensibles et si importantes si vite. Ça sent déjà un petit peu le surdoué sur les bords. Il semble que Mahomet avait une conception élevée et solidement rationnelle du commerce. Ainsi, il ne trichait jamais dans les transactions et respectait toujours strictement ses engagements contractuels. C’était là une chose hautement inhabituelle. Les Arabes de cette époque fonctionnaient par tribus distinctes et ce qui avantageait une tribu spécifique primait souvent sur toute autre priorité, même celle d’éviter de tourner les coins ronds dans une entente de négoce. Il y avait alors une petitesse sectaire, un sens compulsif de la courte vue commerciale (et politique) dont Mahomet s’extirpait comme naturellement, déterminé par un dispositif historique profond, qui ne faisait encore que poindre. Cette tête pensante a représenté un ordre social nouveau bien longtemps avant de s’en aviser consciemment. Aimant le bel ouvrage, Mahomet, l’intendant de caravane, semble n’avoir eu comme priorité d’action rien d’autre que le négoce rondement mené et le bon commerce. Ceux-ci valaient en soi, comme principes supérieurs, susceptibles d’engendrer prioritairement le bien commun et, corollairement, la satisfaction mutuelle des contractants. Menés adéquatement, efficacement, de façon limpide et sans embrouille, les échanges de biens et d’idées finissent par apporter une bonification matérielle à tous. La bonification spirituelle: à l’avenant.

En s’imprégnant de la documentation, on finit par comprendre que la réputation d’honnêteté et de rigueur de Mahomet, intendant de caravane, ne venait pas d’une bonté un peu creuse, qui aurait été la bonasserie du charbonnier, mais bien plutôt d’une intelligence profonde, abstractive, un sens impérieux des priorités supérieures, mutuelles, communes, globales. Quoi qu’il en soit, cette intelligence, ce tact et cette sensibilité envers les besoins et les soucis de toutes les parties d’une négociation devaient avoir un haut potentiel séduisant… attendu que sa patronne devint éventuellement son épouse, dans des conditions, il faut le dire sans hésiter, particulièrement touchantes et romantiques. Mahomet n’a alors que vingt-cinq ans, la dame en a quarante et nous avons parlé de cette magnifique histoire d’amour, une des plus belles et des plus biscornues, atypiques et curieusement modernes de l’histoire orientale.

Mais retrouvons Mahomet à quarante ans. Toujours mecquois, mari et père, il est gras dur. Prospère, il pourrait en avoir rien à foutre et continuer de filer les vingt-cinq années qu’il lui reste à vivre en se la coulant douce et sans se faire chier. Mais qui dit intelligence supérieure dit aussi hantises supérieures. Et il faut reconnaître que La Mecque pose un défi intellectuel très particulier. Immense carrefour caravanier, place commerciale suprême des Arabes, cette ville vénérable incorpore, comme fatalement, dans son fonctionnement municipal profond, l’accueil. Toutes les tribus de la Péninsule Arabique y convergent périodiquement, en bonne méthode, pour s’y adonner à des activités complexes et diversifiées qu’on peut rapprocher, dans le cadre du Moyen-âge occidental, par exemple, des Foires de Champagne. Tous ces gens parlent, grosso modo, la même langue. Ce qui les unit plus que tout c’est d’ailleurs justement cela, la langue, la capacité qu’ils auraient tous, sans distinctions tribales, à décoder un texte unique. Les rapprocher, c’est leur parler ou leur écrire (notamment des contrats… les arabes du septième siècle sont déjà très contrats). Malgré cette langue commune, fait ethnoculturel ancien fortement homogène qui ne peut manquer d’intriguer un observateur ayant beaucoup communiqué et voyagé, comme Mahomet, tout divise les Arabes. Obligations envers le clan, politique tribale, concurrence commerciale, guerroyage et rapines (des commerçants se volent leurs marchandises entre eux, c’est une contrainte qui les détermine beaucoup plus radicalement qu’elle ne déterminerait des agriculteurs ou des artisans), et surtout: religion. L’espace de synthèse intellectuelle cardinal des hommes et des femmes du Moyen-Âge, l’espace du cadre de représentations religieuses, est, pour le moment, totalement conflictuel, chez les Arabes.

Les Arabes contemporains de Mahomet sont ce qu’il convient d’appeler des polythéistes éclectiques. Chaque clan adore une déité spécifique, souvent représentée par un objet artistique anthropomorphe (statue, bas-relief, tableau). On dit de ce polythéisme qu’il est éclectique (et non unifié comme ceux des grecs ou des Hindous, eux-mêmes graduellement stabilisés dans des mythologies organisatrices) parce que ce polythéisme est sans panthéon. La seule tentative connue d’unifier la doctrine des croyances des Arabes avant l’Islam se matérialise dans la Kaaba, grand espace commun des cultes, sorte de temple à la fois neutre et multi-tâche, mis en place de longue date à La Mecque pour calmer les ardeurs et atténuer la bisbille entre groupes commerçants de passage, aux cultes incompatibles. C’est le syncrétisme absolu mais hyper-relativiste et vide de segments de peuplades isolées voués, encore un temps, à des échanges strictement superficiels et épisodiques. Tous les dieux et déesses de toutes les tribus d’Arabie et du monde sont tolérés à La Mecque, le tout, déjà abstraitement, sans distinction, sans hiérarchie et sans théologie. On les dispose tous et toutes dans la Kaaba sans primauté, comme on le ferait de marchandises dans un bazar, et chacun vient faire sa petite affaire en se contentant de tolérer/ignorer les autres. Trêve commerçante, trêve des tribus, trêve des cultes. Pas de chicane dans ma Kaaba et même, de fait, une lucrative organisation des multiples activités de culte par les autorités municipales. La documentation hagiographique raconte qu’il y avait dans la Kaaba, trois cent soixante statues et idoles distinctes et surtout, fait fatidique, Mahomet observera vite qu’aucun Arabe n’adorait les trois cent soixante en même temps.

 Des catégories philosophico-historiques comme unité, véracité, dépouillement, sobriété, solidité, simplicité ont dut fortement percoler dans l’esprit supérieur de Mahomet, face à cette réalité du caractère disparate et éclaté des religions idolâtres des Arabes. Ceci étant dit, occidentaux rationalistes que nous sommes, il ne faut surtout pas s’imaginer que cet homme, qui incontestablement dépassait ses contemporains d’une tête, pensait comme un bon petit successeur de Descartes, de Bacon, de Spinoza ou de Galilée. Nous sommes bien loin avant les ruptures galiléenne ou cartésienne, ici. Mahomet sent les choses en homme de son temps, son subconscient critique opère dans le dispositif mental qui est le sien. Si bien que, à l’instar d’un certain nombre de mystiques monothéistes en émergence dans ces années là, les hanifistes, lors de ses promenades et de ses cogitations, notamment à la grotte de Hira, Mahomet va, assez abruptement et fort tangiblement, rencontrer un ange (un ange de la tradition abrahamique en plus: Gabriel). On peut se mettre à chipoter sans fins sur la nature de cette expérience. Qui a dicté? Qui a mis en mots? (dans les deux cas dans la langue divine: l’arabe — rien n’est écrit, à ce point-ci, du reste. On récite verbalement, de mémoire)… Qui a ensuite commencé à consigner? Aux historiens de chercher. Il reste cependant un point crucial qui, lui, interpelle avant tout le philosophe. La première commotion d’angoisse passée (notamment grâce à l’intervention cruciale de Khadîdja. Eh oui, L’Islam est un acquis de couple. On en parle aussi), Mahomet va, de sa personne, tirer la synthèse limpide et cruciale d’un exercice intellectuel et textuel bringuebalent et compliqué: les Arabes doivent passer au monothéisme. On ne dira jamais assez la profonde révolution intellectuelle abstractive que représente le passage maïeutique du polythéisme au monothéisme. Dans le cas du programme mahométan, on dit qu’il est un passage maïeutique des Arabes au monothéisme parce que les Arabes prennent conscience par eux-mêmes de l’importance d’embrasser la doctrine unifiante originale qui s’annonce déjà sourdement dans leur vie politique et leur organisation économique et intellectuelle, même s’ils ne s’en aviseront que de par la vision traditionaliste passablement chaloupeuse de l’allégorie religieuse abrahamique. Contrairement, par exemple, aux amérindiens (qui se font prêcher/imposer le passage au monothéisme par une instance conquérante, un occupant brutal venu de l’extérieur), les Arabes, via le délicat brassage d’intelligence de Mahomet et des premiers musulmans, amèneront, en un temps historiquement fort court, la mayonnaise monothéiste à prendre en eux, massivement, profondément, radicalement, durablement. Ce sera une des plus importantes mutations historiques du Moyen-Âge. Une véritable révolution. Et comme toutes les révolutions, cela s’exportera puissamment de son terroir de départ… et connaîtra ses plus grandes gloires comme ses plus douloureux avatars justement en s’exportant (rappelons, pour mémoire, qu’au jour d’aujourd’hui, seulement 15% des musulmans sont Arabes).

Alors si Mahomet était aussi profondément intelligent que je le prétends, on devrait pouvoir, même en forant dans le lourd saindoux hagiographique, avoir l’opportunité d’échantillonner sa finesse, sa sagacité, de la voir briller, scintiller, nous bluffer, nous instruire. C’est le cas et, pour bien appuyer mon propos, je vais brièvement présenter un exemple «pratique» (si vous me pardonnez une telle trivialité chez une figure historique de cette stature) de l’intelligence de Mahomet. Cet exemple dit tout du sens de l’anticipation et de la compréhension supérieure qu’avait ce chef religieux et politique des déterminations profondes qui gouvernaient sa quête. Cet exemple, en plus, concerne justement un moment crucial du passage collectif des Arabes au monothéisme.

Nous sommes en 628. L’Arabie est encore au cœur de ce que, si l’on se formule en termes modernes, on est bien obligé d’appeler une guerre civile (musulmans contre non-musulmans — et ces gens sont tous plus ou moins parents entre eux, du reste, par le sang ou par les allégeances tribales). Le sort des armes a varié. Les musulmans ont eu des victoires et des défaites. Les Mecquois aussi. Ceci dit, l’idée de se débarrasser des destructeurs d’idoles au dieu intangible en les éradiquant corps et biens perd du terrain. Les musulmans sont encore minoritaires mais ils font maintenant partie du paysage politique d’Arabie et même si elles y résistent encore ouvertement, un bon nombre de tribus arabes commencent à sérieusement gamberger leur message qui est abstrait, simple, magnanime, radical, passionnel, transcendant et unificateur. Mahomet est maintenant le saint prophète de l’Islam. Ses volontés subconscientes et les messages divins transmis à lui sous forme de visions oniriques ou de topos angéliques se confondent étroitement désormais, en lui. Or le saint prophète juge qu’il est temps d’entrer en négociation avec les Mecquois pour le droit solennel à la procession circulaire autour de la Kaaba. Les musulmans sont installés depuis plusieurs années à Médine. Ils négocient épisodiquement avec les Mecquois par émissaires interposés. Les voies de communications sont ouvertes, malgré le conflit.

Les patriciens mecquois flairent de moins en moins confusément le danger que représente cette secte transversale, pan-tribale, populiste et populaire, de destructeurs d’idoles et ce, non plus pour l’unité et la paix armée des tribus arabes, mais bien pour l’ordre social qui les avantage, eux, patriciens mecquois. Ils refusent donc d’abord l’accès des sectateurs musulmans à la Kaaba, même si ceux-ci se présentaient le crâne rasé et sans armes, comme des pèlerins et non comme des soldats. Les tribus arabes avoisinantes de La Mecque, toujours polythéistes, expriment alors leur vif désaccord avec la position des autorités municipales. En effet, ces hommes frustres ne voient pas le bond qualitatif qu’annonce l’Islam. Pour eux, le dieu des musulmans est désormais le dieu d’un clan constitué de plus et il n’est jamais qu’un trois cent soixante et unième fétiche local. Il est donc sensé pouvoir bénéficier de la trêve sacrée mecquoise comme tous les autres. Cernés par ces pressions logiques formulées par les tribus arabes avoisinantes qui, elles, tiennent à leurs propres privilèges et ne voient pas encore La Mecque comme autorisée à légiférer sur la question des cultes, les patriciens mecquois doivent céder. Tout le monde sans distinction est censé pouvoir faire le circuit de la Kaaba et y prier. Il n’y a pas d’exception à cela. Il va falloir s’entendre.

Les patriciens mecquois sentent bien que l’hinterland de leur ville leur échappe graduellement. Ils savent que l’attrait de l’Islam s’exerce désormais solidement sur deux segments importants de la population municipale: les pauvres et la jeunesse (celle-ci, de toutes classes). Mahomet semble en position de force à ce moment-ci. La grande conjoncture historique bascule tout doucement dans son sens. Un contrat, le Traité d’Houdaybiya, va être signé avec les autorités de La Mecque, encadrant l’autorisation pour les musulmans de venir faire le circuit de la Kaaba qui reste, aux yeux de toute la Péninsule Arabique, le moment cardinal de reconnaissance collective pour un culte religieux. La victoire semble si proche. L’entourage de Mahomet, le bouillant Omar, futur conquérant de la Perse, et tous les escogriffes dépenaillés et exaltés qui croient ardemment au dieu unique tout en restant largement, intellectuellement et matériellement, des arabes à l’ancienne avec des réflexes carrés et convenus, s’imaginent que leur chef militaire, politique et religieux va enfin triompher. Dialecticien, subtil, supérieur en intelligence, Mahomet négocie et obtient une précieuse trêve militaire de dix ans (quoi, une trêve, quand la victoire est si proche?). Il va ensuite ostensiblement reculer sur trois points majeurs, au grand dam d’Omar et de tous les soudards musulmans.

D’abord les patriciens mecquois refusent que Mahomet signe le contrat Mahomet, Prophète du Dieu Unique. Les négociateurs mecquois font valoir que s’ils le considéraient comme le prophète du dieu unique, il n’y aurait pas de contrat à négocier vu qu’ils ne l’auraient pas combattu. Mahomet ne s’astine même pas. Voyant, dans cette situation curieuse, l’opportunité inattendue de bien mettre en relief sa discrétion toute humaine de serviteur de dieu, il signera, plus pudiquement, Mahomet, fils d’Abdallah. Ça, ça passe encore, pour Omar et les soudards musulmans, familiers avec la modestie interpersonnelle et doctrinale de leur saint prophète. Ensuite, dictent toujours les mecquois, le premier circuit de la Kaaba pour les musulmans n’aura pas lieu cette année là mais l’année suivante. Désolé, les gars, disent les négociateurs mecquois, c’est à prendre ou à laisser. Mahomet sait parfaitement que bien des plébéiens et des jeunes hommes et femmes mecquois appellent l’Islam en eux, et le retour de leurs proches médinois de leurs vœux, depuis de longues années. Ils le sentent tout proche et voici que, vétillardes, les autorités mecquoises dictent qu’il faut encore temporiser. Ce report du pèlerinage et des retrouvailles, imposé par les patriciens mecquois, se retournera contre eux à terme, en intensifiant une pression de l’hinterland qui les désavantage déjà pas mal. Mahomet voit cela. Il cède donc sur ceci aussi, sans broncher. Omar et les soudards musulmans la prennent moins bien, celle-là. Il faut dire que l’emmerdement logistique n’est pas mince. Les musulmans campent justement déjà à Houdaybiya, pas très loin de La Mecque, au moment de ces fameux pourparlers. Maintenant il va falloir lever le camp, virer de bord et retourner à Médine attendre une autre année. Il est indubitable qu’à ce point ci, Omar commence à sérieusement pomper.

Les négociateurs mecquois, conscients, même grossièrement, du problème sociologique que l’Islam leur pose, voient assez clairement les risques de cette ultime temporisation qu’ils viennent d’obtenir. Ils continuent donc sur la fatale lancée autoritaire dont ils ne peuvent plus se sortir. Ils formulent alors l’exigence suivante. Si, pendant cette année d’attente de l’accès des musulmans au circuit de la Kaaba ou ultérieurement, des jeunes hommes de moins de vingt et un ans (le contrat dit seulement: jeunes hommes. Les femmes n’existent pas contractuellement, pour les patriciens mecquois) quittent La Mecque et se rendent à Médine pour embrasser l’Islam, les musulmans devront rendre ces jeunes hommes à leurs familles mecquoises car, enfants légalement, mineurs, ils ne sont pas en âge de décider ainsi, sur le sujet de leur foi. Par contre si des jeunes hommes médinois de la même tranche d’âge quittent les musulmans et veulent retourner à leurs pratiques idolâtres en rentrant à La Mecque auprès de leurs familles, ils pourront le faire sans qu’on doive les rendre aux musulmans. La dissymétrie de la clause est patente. Et Mahomet l’accepte, sans broncher.

Omar n’en peut plus. Il demande et obtient un entretien particulier avec le saint prophète. Il lui reproche alors de céder sur tout. Le saint prophète, qui pourrait alors vraiment se pogner les yeux et réagir comme dans la brillante caricature du regretté Cabu ci-jointe, ne le fait justement pas. Visionnaire tranquille, il explique patiemment au bouillant Omar qu’il doit, lui, Omar, faire l’effort de réformer ses cadres de pensée «classiques». Les musulmans ne sont pas une tribu guerroyeuse de plus ou une secte idolâtre de plus cherchant à investir une place forte de plus mais bien les porteurs d’une foi qualitativement distincte, globalisante, unificatrice et qui est en fait latente dans la pensée actuelle de tous les Arabes. Céder sur sa désignation de titre prophétique renforce l’affirmation du caractère exclusivement divin d’Allah et modestement humain de son prophète. Attendre encore un an pour un pèlerinage et des retrouvailles que tous, médinois et mecquois, appellent de leurs voeux et croyaient tellement possibles, crée une tension de ferveur, une soif à l’étanchement reporté qui n’avantage que les musulmans et ne désavantage que les notables mecquois qui refusent encore l’Islam avec leur administration obstructrice. Finalement, sur la clause des jeunes hommes transfuges dans un sens ou l’autre, le saint prophète fait valoir à Omar qu’on sait parfaitement qu’aucun de leurs jeunots ne quittera Médine pour retourner astiquer les statues foutues de la Kaaba de leurs tontons et de leurs papas. Ou alors, si, très éventuellement, ça arrivait, autant laisser filer un apostat qui n’a plus rien de bon à faire pour l’Islam que de rester pris avec. Pour ce qui est des jeunes mecquois voulant embrasser la foi montante en l’Islam et qu’on force à retourner chez eux, en respectant scrupuleusement un contrat imposé par les patriciens mecquois et personne d’autre… mais mon bon Omar, c’est là le moyen en or de faire entrer de jeunes militants musulmans exaltés dans La Mecque qui, comme tu le sais bien, n’est pas spécialement ville ouverte, pour nous. Que feront ces jeunots, rétrocédés contre leur grée, une fois cernés dans l’enceinte de La Mecque par ordre de leurs oncles et pères encore polythéistes? Toniques, novateurs et débrouillards, ils vont promouvoir l’Islam comme des dingues, dans le ventre de la bête, et continuer de préparer le terrain pour la suite. Ils nous seront bien plus utiles là-bas qu’ici. Ce contrat nous sert donc dans toutes ces clauses dont tu te plains tant pour des raisons un peu dépassées procédant de ta chère superficialité nobiliaire. Cette entente a, par-dessus le marché, l’avantage indéniable de faire passer lesdites clauses pour des concessions qui, elles, nous feront obtenir l’essentiel: le pèlerinage, les retrouvailles mecquoises et la paix civile. Intellectuellement dominé, Omar ne peut que s’incliner devant l’analyse radicale et intangible du saint prophète. C’est que ce dernier ne niaise plus empiriquement avec l’Arabie qui est, il pense prospectivement l’Arabie qui vient. Et les musulmans se replient, rentrent à Médine, pour une autres années de patiente et industrieuse attente. À moyen terme, ils ne le regretterons pas. Un millénaire et demi après la manœuvre, eh ben, on en cause encore…

En voulez-vous de l’intelligence dialectique profonde, un sens de la vision historique large, complexe, supérieure. En voilà. Et pourquoi pas, une petite dose de rouerie astucieuse avec ça, pour parachever le topo? Un jour, quelque temps après cette entente historique qui lui rouvrira l’accès (d’abord comme pèlerin, plus tard comme chef triomphant) à La Mecque, un jeune homme de moins de vingt et un ans se présente à Médine. Venant de la Mecque, il veut devenir musulman. Le saint prophète lui explique que l’Islam n’est pas une nation ou une ville localisée, qu’il est partout et que, dans son éthique, il exige, entre autres, qu’on respecte scrupuleusement la parole donnée, même donnée à des ennemis politiques. Il renvoie ensuite le jeunot à sa famille mecquoise, sans tergiverser. Plus tard, une femme (la documentation ne stipule pas si elle avait moins de vingt et un ans ou pas — infantilisation implicite des femmes, incontestablement) de La Mecque se présente à Médine. Elle veut devenir musulmane. Le saint prophète l’intègre immédiatement à la Oumma, sans sourciller. Quand les sbires des patriciens mecquois se rameutent pour récupérer cette enfant (implicitement majeure ou mineure, infantilisée de toute façon), le saint prophète fait bruisser les feuillets du contrat. On y stipule jeunes hommes… sans plus. Il n’y a donc pas ici infraction à la lettre du contrat, par les musulmans. Il est respecté comme du papier à musique. Rentrez chez vous, les gars. Les femmes n’ont pas d’existence contractuelle pour vos patriciens mecquois? Elles auront une existence contractuelle désormais, en Islam. Nous sommes à revoir le tout de leur statut matrimonial (plus que sommaire dans le monde arabe pré-islamique) ainsi qu’un certain nombre d’autres questions: hygiène générale et organisation sanitaire des villes, alphabétisation de leurs enfants, égalité des droits successoraux, limitation restrictive de la polygamie, responsabilité maritale des maris, etc…

La suite de l’histoire est toujours à l’avantage de l’intelligence et de la cohérence intellectuelle et logique de Mahomet. Les autorités mecquoises, de plus en plus débordées, rompent le Traité d’Houdaybiya deux ans après l’avoir signé et, en fin de compte, avantagé par la lente maturation de l’hinterland mecquois et le discrédit politique de ses édiles, Mahomet parvient à prendre la ville (630). Il maintient pieusement la Kaaba (ce symbole unificateur ancien, corroborant que l’Islam s’en venait bien avant l’Islam) et la fait simplement nettoyer de tout le bazar de fatras d’idoles. Et quand il y entre en compagnie d’Omar pour prendre connaissance du travail accompli, il voit un portrait du Patriarche Ibrahim (Abraham) peint sur un des murs. J’imagine d’ici le dialogue avec Omar.

Mahomet: C’est quoi ça?
Omar: C’est Ibrahim, le premier prophète du dieu unique.
Mahomet: Non, Omar. Tu me débarques le portrait d’Ibrahim, comme celui de tous les autres.
Omar: La Kaaba doit vraiment être vide?
Mahomet: Complètement vide de toutes statues, peintures ou idoles, oui. On rend hommage ici au dieu intangible et à lui seul.
Omar: Bon, bon…
Mahomet: Cohérence, Omar, cohérence. Limpidité et unicité abstractive, aussi. Oui?
Omar: Oui, oui, évidemment. Je le savais, remarque…

Etc… Il y a indubitablement des dialogues dignes de Goscinny qui se perdent, dans tout ceci… On peut pas faire de BD sur tout ça, il parait… Enfin, bref…

Ceci dit, moi, pour tout dire, j’observe qu’on parle beaucoup de Mahomet comme d’un homme de foi. Perso, je le vois surtout comme un homme de cohérence, d’intelligence, de clarté et de patience. On présente souvent son autorité comme un pouvoir. Je pense pour ma part que son autorité était avant tout un ascendant intellectuel sur les hommes et les femmes de son temps. Il parlait d’autorité, comme on dit, et on se rendait à la démonstration, pour des raisons de tête. Et Mahomet devait bien soupirer parfois aussi de la nunucherie contemporaine qui le cernait inévitablement de partout. Mais les hommes ne savent rien! est une exclamation qui revient assez souvent dans le Coran. C’est quand même parlant.

On dira ce qu’on voudra, Mahomet, fils d’Abdallah et saint prophète de l’Islam, fut certainement, de tous points de vue, une personne extrêmement intéressante à côtoyer. Cela eut lieu, en plus, en des temps de profondes et fulgurantes mutations historiques et cela devait inévitablement susciter une grande exaltation. Aussi, il faut quand même un peu se demander: ceux qui caricaturent tant ce personnage historique crucial, cette figure complexe et articulée, euh… le connaissent-ils vraiment?

La seule caricature de Mahomet que je supporte vraiment c'est celle-ci, du regretté Cabu. Je la trouve respectueuse et je suis certain qu'elle est pleinement conforme à la réelle intelligence du personnage historique... Et qu'est-ce qu'elle est expressive. Elle dit tout. Il faut la méditer, aujourd'hui plus que jamais.

La seule caricature de Mahomet que je supporte vraiment c’est celle-ci, du regretté Cabu. Je la trouve respectueuse et je suis certain qu’elle est pleinement conforme à la réelle intelligence du personnage historique… Et qu’est-ce qu’elle est expressive. Elle dit tout. Il faut la méditer, aujourd’hui plus que jamais.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam et nous, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Qu’est-ce qu’une caricature antisémite?

Posted by Ysengrimus sur 1 avril 2016

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Un antisémite chronique qui fait parfois sa petite mouche du coche malodorante sur le site de cyber-jounalisme citoyen Les 7 du Québec a posté, dans la section commentaire d’un de mes articles n’ayant absolument rien à voir avec la question juive, le petit montage visuel que vous voyez ici en entête. Ceci est mon [Paul Laurendeau/Ysengrimus] visage monté sur le «cadre» visuel d’un intellectuel ashkénaze. Assez abrupt, pour le coup, vous me direz pas! Je me suis alors demandé si cela constituait une caricature antisémite? La question est moins simple qu’il n’y parait. Arrêtons-nous y un instant, sans paniquer, en sémiologue.

Je vais temporairement laisser de côté la légende [Rabbi Laurendeau — Quebec basher] qui pose, elle, des problèmes distincts, plus limpides, et sur lesquels je vais revenir. Concentrons-nous dans un premier temps sur l’illustration. Il s’agit de ce que les critiques de l’art moderne ont appelé un télescopage. La notion est auto-explicative. Vous stabilisez la rencontre percussive, abrupte, éclectique, incongrue et abrasive entre deux entités visuelles habituellement séparées ou, à tout le moins, non rapprochées. La visée est métonymique. Habiller Laurendeau/Ysengrimus en citoyen ashkénaze et/ou en rabbin l’enjuive. C’est la visée initiale de l’image produite. Les petits copains brunâtres du cyber-maquis antisémite captent le message immédiatement: «Laurendeau roule avec eux». Un mot sur le fond livresque ou bibliothécaire que notre caricaturiste perpétue (et qu’il aurait parfaitement pu altérer ou retirer). Ce fond livresque représente ce que ce «rabbin de base» et Laurendeau/Ysengrimus ont en commun, selon le caricaturiste. Ce sont des intellectuels, suspects d’intellectualisme, de sapientalité excessive et byzantine, de pédanterie savante, d’arrogance verbeuse ex cathedra. La partie visuelle de cette caricature, en conformité avec l’idéologie explicite de son auteur, est assez nettement un commentaire anti-intellectualiste.

Mais est-elle un commentaire antisémite? Cela reste problématique. Pour éviter de devenir excessivement technique ici, je vais formuler la question en termes prosaïques mais qui, eux, vont quand même bien ouvertement faire sentir l’acuité du problème: qui cherche-t-on à insulter ici? Bon, il y a deux personnes en cause. dans le segment visuel de cette caricature, deux cibles, deux objets d’une intervention se voulant satirique. Il y a le rabbin de base (qui m’est inconnu, vaut comme type général et dont l’identité spécifique est donc sans pertinence sémiologique immédiate, contrairement, par exemple à si on m’avait représenté en Elvis, en Charlie Chaplin ou en Superman). On va l’appeler le rabbin X (en présumant qu’il est rabbin, ce qui est certainement voulu par la légende textuelle de la caricature mais éventuellement contestable sur la base des indices visuels fournis). L’autre personne en cause ici c’est moi, Paul Laurendeau. On m’appellera désormais Ysengrimus. Le problème de l’antisémitisme de cette caricature se pose donc entièrement dans cette simple question: qui cherche-t-on à insulter ici? Contemplons les deux cas de figure.

Insulter Ysengrimus en le télescopant au rabbin X. Cette image m’enjuive. C’est patent. Mais elle n’est explicitement insultante envers moi que dans la vision de ceux qui partagent, à l’avance et comme par automatisme, l’antisémitisme de son auteur. En ce sens, cette caricature n’engendre pas l’antisémitisme concrètement mais le postule abstraitement, de façon parfaitement extérieure à elle, et, conséquemment, elle n’opère comme insulte que chez ceux qui embrassent un certain corps de postulats fétides. Or je n’en suis pas. Les intellectuels que j’admire le plus profondément sont juifs: Albert Einstein, Sigmund Freud, Baruch de Spinoza, Karl Marx, Arnold Schoenberg, Anton Webern. On va pas s’étendre. J’ai d’excellents amis juifs, Moshe Berg par exemple, et je n’ai pas du tout de problème à leur ressembler. Le comparer à un juif n’insulte pas Ysengrimus. Et Ysengrimus n’a pas de problème particulier avec l’influence intellectuelle des juifs. Bon, si je voulais m’offusquer au forçaille je pourrai, en tant qu’athée, froncer le sourcil d’être identifié à une figure religieuse ordinaire, rabbinique ici. Sauf que personne n’est dupe et l’empereur est nu. Le rabbin vaut ici pour un juif, pas le contraire. Il ne s’agit pas de me faire passer pour un mystique ou un théogoneux fumeux et vague mais bien pour un enjuivé direct et frontal, sans plus. Ceci dit et bien dit, le fait que je ne sois pas insulté d’être identifié à un juif est important, certes, mais ce n’est même pas fondamental dans la présente réflexion. Il faut se demander, plus fondamentalement, s’il est antisémite d’identifier quelqu’un à un juif, même caricaturalement. Comme je ne pense du mal ni de moi-même ni des juifs, en quoi identifier un intellectuel ayant de l’estime de soi (et des juifs) à un juif est-il antisémite? Pensez-y, ça ne colle tout simplement pas. Sauf à considérer le second cas de figure.

Insulter le rabbin X en le télescopant à Ysengrimus. Imaginons (et c’est certainement l’opinion de notre caricaturiste intempestif) qu’Ysengrimus est un personnage négatif, un crétin de base à la pensée sommaire, un boutefeu douteux et sans envergure, un homme de peu. Le télescopage consiste alors à salir le rabbin X (et, à travers lui, tous les juifs, au moins tous les intellectuels juifs) en l’ysengrimusant, si vous me passez le mot. C’est ici et nulle part ailleurs que le plein potentiel antisémite prend corps dans ce genre de caricature. Bon, euh… l’apparence physique d’Ysengrimus manque cruellement de notoriété iconique pour qu’on prenne la mesure du phénomène. Remplaçons la face d’Ysengrimus par celle de personnages ouvertement négatifs et infailliblement reconnaissables dans la culture universelle: Dracula, Hitler, Mickey Mouse, Ronald MacDonald, Méphisto, même Stephen Harper. Insulter le rabbin X en le télescopant à [placer l’identité et la face d’un de ces personnages ici], la voilà la vraie caricature antisémite. Elle ne se réalise pleinement que si on pense d’Ysengrimus le même mal qu’on pense de Dracula ou de Mickey Mouse. Mais surtout, il faudrait que la face d’Ysengrimus soit aussi infailliblement reconnaissable que celle de Méphisto ou du premier ministre. Que voulez-vous, une caricature reste un acte de communication publique, jouant avec des objets culturels disposant d’une dimension de généralisation suffisante. Pour que l’antisémitisme en germe de cette caricature prenne adéquatement corps, il faudrait donc: 1- qu’Ysengrimus soit une figure idéologiquement négative et sociologiquement réprouvée, 2- que la face d’Ysengrimus soit infailliblement reconnaissable du grand public. On est fort loin de ces deux contraintes, surtout de la seconde. On notera —crucialement— qu’une autre exigence pour compléter le tableau antisémite d’une caricature consisterait à remplacer le rabbin X par un stéréotype culturel négatif et, lui… juif. C’est ce qu’on retrouve justement ici:

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On a ici l’Oncle Sam télescopé en face de Janus (visage à deux faces, d’ailleurs accentué par le texte des petites pancartes) avec le Shylock. Le Shylock est un stéréotype raciste, l’équivalent juif de l’Oncle Tom pour les noirs ou du Baptiste Canayen pour les québécois. Ici l’antisémitisme est patent et ce type d’humour est illégal au Canada. Fusionner deux figures symboliques fortement négatives comme l’Oncle Sam et le Shylock est une injure antisémite de portée générale. Fusionner Paul Laurendeau avec un rabbin anonyme est une taquinerie inane. Elle peut paraître superficiellement antisémite à cause de ma pauvre face ahurie qui ne sert pas tellement nos amis juifs (on ne se refait pas)… mais sémiologiquement, il n’y a pas d’antisémitisme dans ceci. Que de la bêtise creuse et faisandée. Ce commentaire porte strictement sur la partie visuelle de cette caricature de moi en juif. La légende va, en fait, la tirer totalement dans l’autre direction.

Passons justement maintenant à la susdite légende. La formule Rabbi Laurendeau — Quebec basher mobilise un stéréotype antisémite assez classique au Québec depuis Lionel Groulx, et particulièrement virulent. L’ashkénaze, dans l’antisémitisme goglu québécois usuel, est anglophone. Il vit dans le West Island, refuse de parler français, et tyrannise le bon petit peuple avec son pognon, son chapeau noir, ses papillotes et son arrogance grimaçante. Ensuite, bien tout se passe très vite. On n’a plus qu’à inverser les rapports logiques (c’est super tendance, en plus): le juif est un anglophone DONC l’anglophone est un juif. Laurendeau ayant vécu et travaillé vingt ans à Toronto (ville anglophone) est alors donné, par notre caricaturiste intempestif, comme anglicisé. Anglicisé (si tant est), notre pauvre Laurendeau devient, selon un glissement xénophobe assez habituel dans ce genre d’idéologie huileuse, enjuivé. Résultat aussi fulgurant que sommaire: le juif anglophone Laurendeau esquinte notre beau Québec. Retirons Laurendeau de l’équation pour son caractère anecdotique. Rabbi X — Quebec Basher synthétise explicitement (dit, donc), sans ambivalence, en une formule générale antisémite, le raccourci qui fonda le discours victimaire de l’extrême-droite québécoise, notamment dans nos chères et si résurgentes années 1930… Ceci est aussi indubitable qu’insupportable.

Malgré le potentiel sciemment comique de l’image, qui est réel (sur le coup, j’ai bien ri de me voir ainsi monté en ashkénaze. Ce serait vraiment amusant si…), le texte antisémite qui l’accompagne (et qui est parfaitement séparable de l’image) en oriente le discours, et rend finalement toute la caricature antisémite. En cela je la réprouve… et la verse bien tristement au lourd dossier des innombrables dérives idéologiques de notre petite grisaille sociopolitique contemporaine.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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LE DÉCLIN DE L’EMPIRE AMÉRICAIN, trente ans plus tard…

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2016

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Trente ans plus tard, j’ai revu le machin qui avait mis Denys Arcand en selle. Bon, si on se place strictement du point de vue de la production cinématographique québécoise, voici certainement un film important (même si au niveau de la production occidentale ou mondiale on peut probablement le classer entre médiocre et ordinaire. Nous sommes d’accord là-dessus, je pense). Important parce que finalement il a longtemps été assez difficile pour le cinéma québécois de mettre en scène des hommes et des femmes de l’époque contemporaine, et de se sortir des mariachapdelinades et autres productions familleplouffardes folklorisantes que nous connaissons bien et qui s’exportent encore mieux. Important donc déjà pour la diffusion et la mise en évidence d’un discours qui arrive à traiter de l’homo et de la femina kebekensans (tout en se traînant jusque sur le parvis des Academy Award, ce qui fut aussi une petite première locale).

Important aussi parce que c’est un film à thèse (ce qui est plutôt rare sur le continent du just for fun) et que, qui plus est, la thèse n’est pas inintéressante. Je parle encore en ayant en tête le public nord-américain: il est moins habitué à se faire dire que sa vie la plus intime est soumise aux tensions de l’histoire que de se faire raconter des sornettes allègres et militantes de volonté individuelle et de self made (wo)man. Mettre en rapport le «déclin» de l’empire américain avec les comportements intimes des gens d’ici, cela a pour nous une portée didactique non négligeable. Je dis didactique à dessein car vous aurez certainement remarqué le ton didactique à mourir de ce machin. Ce n’est que profs qui dissertent, écrivent des livres, font des entrevues etc… Le même ton didactique se retrouvait d’ailleurs dans le comportement de Denys Arcand lui-même en interview au Québec (… au Québec, car en France j’ai observé à l’époque qu’il adoptait un profil plus bas. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant car il y a bien dû se trouver un européen ou deux pour lui mettre sous le nez le simplisme désarmant de ses belles théories historiques). Chez nous en tout cas, il jouait au grand historien, et on pouvait observer dans ses propos de toutes les entrevues que j’ai entendu à l’époque de la sortie du film que son propre discours et le discours des personnages du film ne font qu’un. Ceci N.B. car c’est capital dans la suite de mon propos.

Film à thèse, donc. C’est cela qui m’a le plus intéressé. Bon, les gens parlent de cul et ont des comportements de dégénérés, ça en a choqué plusieurs dans le temps (ici en tout cas). Pour ma part, je n’ai rien à redire là-dessus. Je trouve cela très bien, à peu près réaliste surtout dans le cas des personnages masculins (quoique parfois plutôt mal joué). Donnons lui un bon 8/10 pour la peinture de moeurs (en se disant bien que 37,2 le matin était allé chercher 42/10!) et passons à ce qui à mon avis est le plus important là dedans: les thèses ronflantes de monsieur Arcand.

Au début, j’ai ressenti une certaine jubilation. Enfin le déterminisme historique au cinéma en Amérique, me disai-je. On campe une classe décadente d’intellectuels nord-américains et on travaille à démontrer l’historicité de ces destinées individuelles. Tout beau. Mais graduellement on s’aperçoit que le discours des personnages et le discours du film (et de surcroît le discours de monsieur Arcand en interview) sont les mêmes, c’est-à-dire que les personnages ne sont pas les seuls à croire au «déclin» irréversible de la totalité de l’univers. Le film et son réalisateur y croient aussi!

Arrêtons nous un instant sur ce concept historique de déclin ou de décadence. Arcand (en interview), à qui on avait dit que ce terme était péjoratif voire dénigrant, répondait avec une hauteur condescendante que non… déclin, c’est neutre historiquement. Rien de plus faux évidemment (quoique les qualificatifs de péjoratif ou de dénigrant n’aient aucun intérêt ici). Déclin, décadence c’est le recul historique pensé de l’intérieur et conçu exclusivement comme un affaissement imputable à une causalité interne, organique, sans que les rapports à d’autres entités (en montées celles là) ne soient pris en compte. Un organicisme historique moniste et myope, voilà bien ce que nous sert Arcand le prof-d’histoire-drop-out. Revoyez la scène où ils sont à l’extérieur du chalet et se tournent vers le sud. L’une d’entre eux annonce alors solennellement aux autres que si les missiles tombaient sur Plattsburgh (base militaire importante située sur le Lac Champlain dans l’état de New-York), on verrait briller le ciel d’ici. Suit alors toute une diatribe sur le déclin des civilisations comparé au déclin des organismes, le tout baignant dans un fatalisme ronflant et réducteur. On prend alors, entre autres, l’Amérique pour l’univers entier. C’est un après-nous-le-déluge sidérant de suffisance naïve… et pourtant ces missiles, ils viendraient bien d’ailleurs qu’en Amérique, il me semble!

 Je considère que dans un film à thèse (et croyiez moi, au Québec et au Canada, c’est comme ça qu’Arcand le posait en 1986-1987) on fait le boulot au complet ou alors on ferme sa gueule et on se contente de faire de la peinture de mœurs (ce qu’Arcand prétendait faire sans plus… quand il s’adressait au public français à la même époque). En un mot, c’est une complète absence du moindre recul critique (de recul historique pour tout dire) qui produit cette identification du discours du film au discours de ses personnage. Dès lors, le propos central du film, ce qui a décidé de ce titre tellement ronflant: un rendez-vous crucial, dans une importante période de crise, avec le déterminisme historique (et incidemment avec le matérialisme historique, c’est bien cela qui est mon propos) est raté, parce que la réflexion s’arrête à mi-chemin, c’est-à-dire au niveau des illusions (partagées par le discours du film) des décadents sur eux mêmes. On se prétend historien et on n’est même pas capable de penser les causes du recul de l’Amérique (rapports-monde concurrentiels: Corée, Japon, Pacifique; rapports-monde pays émergents: Inde, Chine, Tiers-monde). On remplace cela par une bouillie pédante et fataliste sur le déclin des organismes et la désillusion des élites où le seul représentant d’un pays du Tiers-monde invité participe allègrement à la foire en ne cherchant de l’Amérique que ses putains consentantes. On n’est pas plus capable de penser l’après-déclin (c’est-à-dire qu’après l’empire romain, l’histoire continue à se dérouler avec de nouveaux rapports de forces etc…). Il y a une scène révélatrice à ce sujet. Revoyez le petit prof d’histoire cynique au moment où son étudiante prostituée le masturbe dans le salon de massage en lui parlant de la peur de l’an mille. Il y a tout un crescendo dans la description de la terreur dans le discours de l’étudiante correspondant à la montée de la jouissance onaniste chez mon historien. Au moment où elle en arrive à l’an mille lui-même, et où il ne reste plus rien à dire sinon que la peur n’était pas fondée et qu’après, l’histoire a bêtement suivi son cours sans qu’on en fasse un plat, voilà mon zozo qui lui signale qu’il va jouir. L’incapacité de penser l’après déclin d’une classe par cette même classe se trouve mise en abîme (inconsciemment, j’en suis sûr) dans cette petite scène, drôle uniquement pour ceux qui la trouvent drôle.

Cette incapacité de penser tout ce qui est autre ou postérieur à soi caractérise la classe et la génération campée dans le film (qui est la classe et la génération d’Arcand: nos sempiternels babyboomers, babacools de jadis et reaganiens de tout à l’heure). Je ne m’étendrai pas sur le mépris des jeunes (qui sont dépeints comme des éphèbes falots et sans entrailles. Le réalisateur ne perce visiblement pas les secrets de la jeunesse aussi bien que dans ses chères années soixante!), le mépris des homosexuels (il est bien sympa… mais il pisse bien le sang quand même), le mépris des nations étrangères (je ne reviens pas sur mon africain sans cervelle), le mépris des classes populaires (représentées par un cabotin sans talent, splendide fleuron du népotisme cinématographique, jouant les rockeurs putschistes et dénué de conscience). Je m’arrêterai pour finir sur le mépris des femmes car il est lui aussi particulièrement révélateur de la dynamique faussement moderniste de ce film.

Cette dynamique se pose ainsi: au départ, ça semble neuf puis graduellement ça tourne carrément au vioque. Au Québec —comme dans le reste de l’Amérique— les femmes représentent une force avec laquelle il faut compter… et ce d’une façon que les Européennes pouvaient difficilement se représenter vers 1986. Se mettre à dos le lobby féminin est dangereux pour le succès d’un film. Aussi Arcand prend toutes les précautions d’usage: elles feront des haltères pendant que les bonshommes prépareront le repas… au début du film. Si cette image a frappé l’Europe à l’époque, ici elle n’a pas eu beaucoup d’effet: les vendeurs de lessive emploient le même type de procédé pour ne pas se faire taxer de sexisme et perdre de la clientèle. Bref, côté sexisme, Arcand est blindé avec cette image de départ. Il pourra donc doucement faire entrer sa misogynie par la porte d’en arrière sans risque. Cela se manifeste d’abord par une compréhension beaucoup moins intime des femmes que des hommes alors que l’on prétend les décrire de façon égale. Au moment de l’alternance des dialogues féminins et masculins au début du film, les forces sont égales en apparence. Mais graduellement on se rend bien compte que les hommes sont plus réels, mieux campés, plus truculents, en un mot plus intimement compris par le réalisateur que leur vis-à-vis féminins. Nous voici ramenés à cette incapacité à comprendre tout ce qui est autre. Les femmes misandres ont la part un peu moins belle et débitent beaucoup plus de clichés creux et sans âme que les hommes misogynes. C’est un faux match nul en vérité, malgré tous les efforts déployés. Ensuite, voici qu’une de ces jeunes femmes, sportive, intelligente et volontaire, avoue à une collègue aussi féministe qu’elle qu’elle jouit à mort de se faire sadomasocher par un con sans cervelle. On embarque à plein. Après tout, c’est un fantasme comme un autre et cette jeune femme a tellement tout de la yuppie autonome de notre temps. Il m’a fallu tout le film pour réaliser que cette femme n’était qu’une marionnette servile dans les mains d’un réalisateur mâle et qu’on était en train de se faire réintroduire en douce nos bon vieux schémas de domination d’un sexe sur l’autre, qui reviennent à la mode, comme tout le fascisme ordinaire de nos yuppies vieillissants. Se faisant fouetter à la fin en contemplant le coucher du soleil, la comédienne bien tempérée parachève le tableau et contredit par ses actes les vues de nos deux historiens-années-soixantards-vieux-schnoques qui affirment sans rire que le déclin des empires est relié à la montée du pouvoir des femmes dans la société.

En conclusion, voici un film à la mesure de la génération et de la classe qu’il décrit. Des belles promesses progressistes et novatrices au début, puis graduellement tout s’inverse et on tombe dans une espèce de valorisation réactionnaire du cynisme, de la jouissance égoïste et des pires idées reçues, baratin didactique autolégitimant et autodéculpabilisateur à l’appui. Le «charme» indiscret et philistin de la bourgeoisie gavée et suffisante d’Amérique du Nord, de l’intelligentsia du statu quo jaloux et de la gabegie planétaire, croqué pour la postérité par un de ses vaillants pairs au moment ou la prescience obscure de la fin de ses privilèges lui affleure à peine à la cervelle. On connaît la suite. Les critiques encenseront aussi Les Inflations barbantes (Les invasions barbares) et n’allumeront leurs lumières que pour L’âge des ténèbres, qui rencontrera enfin la révulsion méritée par l’intégralité de cette œuvre de cabot.

Le Déclin de l’empire américain, 1986, Denys Arcand, avec Dominique Michel, Dorothée Berryman, Louise Portal, Geneviève Rioux, Pierre Curzi, Rémi Girard, Yves Jacques, Daniel Brière, 101 minutes.

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Contre le symétrisme masculiniste

Posted by Ysengrimus sur 8 mars 2016

Masculinisme-symetriste

Si les dames veulent vraiment
Être l’égales de tout ça
En s’embarquant là d’dans
Ça va leur prendre des bras…

Plume Latraverse, Rince-cochon, 1987

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Voyons d’abord en quoi consistent les principes du symétrisme. On parle ici d’une conception générale assez ancienne dont le propos insidieusement dogmatique sert, depuis des lunes, la vision réactionnaire du monde. Par a priori, le symétrisme donne l’équilibre, la stabilité et l’immuabilité des choses comme fondamentaux. Voyons la teneur de ses principaux aphorismes:

  • Dans une situation d’opposition polarisée, les deux pôles de l’opposition sont identiques.
  • Le fondement de l’existence est stable. Tout changement est un phénomène de surface. La structure prime sur son mouvement. L’équilibre repose sur un principe fondamental de symétrie. La perte d’équilibre est un accident, toujours temporaire.
  • Tout mouvement est réversible sans perte. La nature fondamentale des petits mouvements est pendulaire. La nature fondamentale des grands mouvements est cyclique. Cycle des saisons. Cycles de l’Histoire.
  • La loi (bourgeoise) est conforme aux faits. Elle les reflète sans distorsion. La justice existe. Elle consiste à ajuster sans résidu la symétrie des lois à la symétrie des faits. La balance, symbole de la justice, est un modèle symétriste.

Initialement, dans son déploiement historique, le masculinisme n’est pas symétriste. Le masculinisme 1.0. était sciemment et sereinement inégalitaire, puisque phallocrate. Il se confondait alors avec la masculinité dominante, sans qu’aucune question ne se pose. On notera au demeurant que la notion explicite de masculinisme est une notion récente, dans sa formulation tant théorique (si vous m’excusez l’énormité) et doctrinale que verbale. Cette notion a été ouvertement fabriquée par symétrie mimétique sur la notion de féminisme, plus ancienne… plus glorieuse aussi, n’ayons pas peur des mots…

Ce sont les acquis sociohistoriques, obtenus dans les deux derniers siècles, par les luttes des femmes, qui ont éventuellement fait apparaître le masculinisme 2.0., qui est la prise de position symétriste des idéologies masculines réactionnaires. Si on se résume, on a:

Masculinisme 1.0. (implicite): phallocratisme tranquille et misogynie de système
Masculinisme 2.0. (explicite): égalitarisme symétriste et crypto-misogynie androhystérique

La notion clef sur laquelle le masculinisme assoit sa tricherie idéologique, c’est la notion d’égalité. Notion symétriste par excellence, l’égalité (de la femme) était tout simplement refusée par le masculinisme 1.0. Les femmes l’ont obtenue collectivement, de par une combinaison dialectique de la généralisation au sexage du nivellement des fonctions sociales sous le capitalisme et des luttes féministes (on se donne toujours les luttes où la victoire est rendue possible par le développement du monde objectif). Lesdites luttes féministes, déterminantes et solidement installées dans les masses, ne sont pas terminées et ce, tout simplement parce que l’égalité juridique et pratique des hommes et des femmes n’est pas encore complétée, même dans la ci-devant civilisation tertiarisée.

Mais, bon, il reste que l’égalité de l’homme et de la femme est suffisamment bien installée pour que la réaction masculiniste y jette désormais son ancre. Le masculinisme 2.0. raisonne comme suit: les hommes et les femmes sont égaux, tellement égaux! La femme n’est pas particulièrement désavantagée par des siècles de domination patriarcale. Elle ne transporte pas de bagage, ne charrie pas de séquelles, sociologiques et/ou psychologiques, des abus passés d’un lourd héritage historique phallocrate dont il est ici implicitement et unilatéralement fait abstraction. Et la société civile (qui dans l’implicite masculiniste, n’est pas une société de classe au demeurant: tout le monde y est égaux/égales. C’est le modèle bourgeois réac classique) n’a pas spécialement de rattrapage à faire en matière de statut de la femme. Égal veut dire égal comme dans symétrie sans résidus, tant et tant que, dans l’analyse masculiniste, toute action affirmative (affirmative action) en faveur des femmes est une injustice compromettant l’équilibre compétitif, neutre et sain, qui existe entre hommes et femmes. La ci-devant discrimination positive est avant tout une discrimination, répréhensible donc aux yeux du masculinisme. Le militant masculiniste croit que la société civile triche en faveur des femmes et que cette pratique accidentelle et trublionne doit être matée, au nom de la justice symétriste.

Il y a, dans le discours masculiniste, une symétrie absolue des forces entre l’homme et la femme et conséquemment il est temps pour un masculinisme militant (singeant symétristement le féminisme militant) de compléter l’égalité entre l’homme et la femme. Des injustices persistent, des triches philogynes, des combines discriminatoires misandres. Le masculinisme se lance alors dans des développements à rallonges sur les droits du père sur ses enfants (souvent restreints par un système judiciaire qui serait intégralement pro-femmes) et le droit du conjoint à empêcher la femme qu’il a mis enceinte de se faire avorter (la décision d’avorter devrait procéder d’un 50/50 symétriste que le masculinisme réclame très ouvertement, en jetant les hauts cris). Comme ils croient viscéralement en la justice autant qu’en leur bon droit, ils ne se gênent pas pour intenter, sur ces questions, des poursuites juridiques en rafales. Certains masculinistes vont même jusqu’à parler ouvertement de gynocratie, invoquant notamment le cas du système scolaire dont la déphallocratisation gynodominante est censée être la cause motrice du déclin de l’engagement académique des garçons.

Le masculinisme est un équilibrisme onctueux au cœur d’un ballet implacablement hypocrite. Ne disposant plus officiellement de l’option violente ou brutale, le masculinisme minaude. Il danse devant le féminisme comme devant un miroir et adopte (symé)tristement toutes ses postures de conciliation et de combat, histoire de s’inspirer de son succès et de son prestige, sans l’admettre naturellement. Mais singer ne suffit pas. Le masculinisme est froidement conscient du fait que les immenses luttes du féminisme de gauche autant que celles, plus circonscrites, du féminisme de droite portent un contenu intrinsèquement progressiste dont il faut inverser l’image et dissoudre la crédibilité. Il se manifeste donc un lourd et ronflant militantisme anti-féministe du masculinisme. Simplement celles qu’on appelle un peu abstraitement les féministes ne sont plus présentées, comme le faisait autrefois le masculinisme 1.0., comme des hystériques exhibitio qui se débattent dans leurs rets mais comme des tyrannes tranquilles qui oppressent sous leur joug.

Ce qu’il faut comprendre crucialement ici, c’est que la dimension symétriste du masculinisme est un leurre, un maquis argumentatif dans lequel certains hommes se terrent et finassent puisqu’ils ne peuvent plus détruire et frapper, comme autrefois. Le masculinisme ne croit pas vraiment radicalement au symétrisme dont il se réclame si bruyamment dans ses atermoiements intellectuels usuels. Symétriste en surface (le symétrisme étant toujours une analyse de surface, le masculinisme n’échappe pas à cette contrainte philosophique), le masculinisme est lui aussi vrillé et travaillé par le torve et l’irréversible. La confusion qu’il cultive veulement entre égalité juridique et identification factuelle des hommes et des femmes est le symbole le plus probant du rejet secret par le masculinisme de l’égalité des droits des hommes et des femmes. Le masculinisme accuse la société civile contemporaine de vouloir changer les hommes en femmes (voir notre illustration). Et si le masculinisme brandit cette accusation inane, c’est bien qu’il n’aime pas tant que ça qu’une symétrie s’instaure entre les deux pôles du combat d’arrière–garde qu’il mène.

Comprenons-nous bien. Est féministe une personne qui considère que les hommes et les femmes sont sociologiquement égaux malgré les différences naturelles et ethnoculturelles qui, ÉVENTUELLEMENT, les distinguent et ce, à l’encontre ferme d’un héritage historique fondé sur une division sexuelle du travail non-égalitaire. Sociologiquement égaux signifie, entre autres, égaux en droits, et cela n’est pas acquis. Il faut donc réaliser cette égalité dans les luttes sociales… Est masculiniste une personne qui considère que les hommes et les femmes ne sont pas biologiquement égaux malgré les similarités naturelles et ethnoculturelles qui les rapprochent et ce, à l’encontre ferme d’une gynocratie non-égalitaire et triomphante largement fantasmée et imaginaire. Biologiquement inégaux signifie, entre autres, ÉVENTUELLEMENT, égaux en droits contre la dissymétrie [noter ce mot — c’est ici que le masque masculiniste tombe] fondamentale que nous dicterait la nature. En conditions démonstratives sociologiquement contraires, le masculinisme adopte une affectation symétriste qui ne sert qu’à dorer la pilule réactionnaire qu’il veut nous faire gober en lui donnant des dehors scintillants. L’égalité de la femme n’est rien d’autre pour lui qu’une concession argumentative temporaire. L’inégalité des hommes et des femmes (à l’avantage de l’homme) c’est lui le principe immuable [Noter ce mot. Fondamentalement rien ne change vraiment dans la vision symétriste du monde] à défendre par tous les moyens (y compris les moyens secrets des cyber-combattants de l’ombre). Il est à ce jour compromis par l’accident historique féministe.

Je suis contre le symétrisme masculiniste pour deux raisons. D’abord le symétrisme en soi est une erreur d’analyse, ce qui en fait le générateur d’un faux corpus d’arguments. Il donne comme identique ce qui diffère et nie l’irréversible. L’avancée sociohistorique du pouvoir des femmes est irréversible et le bon vieux temps phallocrate ne reviendra pas. S’il vous plait messieurs, essayez d’assumer. La seconde raison pour laquelle je demande au masculinisme de nous lâcher avec son blablabla symétriste c’est que c’est là la rhétorique malhonnête et tartuffesque de ces social-darwinistes effectifs qui continuent de juger dans le fond, en conscience, que la femme est inférieure à l’homme et que le biologique (Darwin) prime sur l’historique (Marx).

Le masculinisme est une androhystérie ratiocinée. Il flétrit ma virilité tranquille. Je demande aux masculinistes, ces faux théoriciens du miroir singeant superficiellement la pensée qui s’avance, de foutre la paix (notamment sur internet et sous cyber-anonymat) aux femmes, mes égales, et de me laisser les aimer. Je veux aimer les femmes telles qu’elles sont, dans l’ordre nouveau du sexage qui continue de tranquillement apparaître et resplendir. Je veux aimer les femmes telles qu’elles sont, sans me faire constamment enquiquiner et picosser par les bites-aiguillons des petits couillons complexés de la salle de garde malodorante de toutes nos postures de mectons rétrogrades.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Réflexion sur les fondements interactifs et informatifs du cyber-journalisme

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2016

Extra-Extra
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Il y a quelques temps, lors d’un débat sur Les 7 du Québec, deux de nos plus assidus collaborateurs ont eu l’estoc suivant, parmi bien d’autres. C’était au cœur d’un de ces grands élans digressifs dont je me tiens bien loin désormais comme participant mais que je lis toujours très attentivement, car la sagesse y percole souvent. Après que Lambda ait déploré la sempiternelle rudesse des échanges, Epsilon lui dit ceci:

Mais Lambda, vous êtes tout autant rude avec vos interlocuteurs, et ça n’est pas grave. C’est une question de style. Et vous montrez que vous êtes particulièrement sensible à la rudesse d’autrui. Ce qui est bien.

Vous savez, sur internet, il ne faut pas prendre tout ça avec le même sérieux que dans la vie. Car tout est ajouté des émotions fantasmatiques sur le net, parce que nous n’avons pas la vraie personne en face de nous. Vraiment, il ne faut pas se focaliser sur des réponses un peu plus rudes que la coutume. Et ça fait partie du jeu. C’est sans conséquence. Et vous pourriez m’en dire autant que ça ne changerait pas l’opinion que j’ai de vous et mon comportement dans mes réponses à vos rudesses, le cas échéant.

Réponse de Lambda:

Vous parlez d’internet, Monsieur Epsilon, moi je vois un moyen de diffusion d’information, un journal, un magazine, un média d’information. Vous voyez ce site comme étant un média social, une sorte de Facebook où le discours citoyen se vautre dans les mondanités et l’opinion, avec bien entendu les accrochages d’usage. Votre vision ne correspond pas à la mienne.

Si on veut faire du Facebook, soit. Mais si on veut faire de l’information et pousser la réflexion, il faut un minimum de crédibilité et de sérieux. Comment voulez-vous concurrencer en crédibilité avec les médias de masse si on joue avec des clowns? Vous voyez beaucoup de professionnels de l’information insulter les gens? Moi, je n’en ai jamais vu.

Ces deux interventions, surtout la seconde, synthétisent toute la problématique actuelle du journalisme citoyen. Le problème journalistique se formule désormais comme suit, c’est inévitable. Comme suit, je dis bien, c’est à dire dans les termes fort peu anodins d’une crise existentielle. Le journalisme est-il un corps de comportements communicatifs normés, fatalement aseptisés, reçus, stabilisés historiquement, avec une certaine façon ritualisée de colliger l’information, de la synthétiser, de la disposer, de la desservir, qui serait constante. Est-il un comportement produisant un corpus circonscrit?… un peu comme la poésie en vers ou les recettes de cuisine sont constantes et à peu près stabilisables à travers le temps.

Ou alors le journalisme n’est-il pas lui-même rien d’autre qu’une vaste manifestation perfectionnée (une parmi d’autres), justement, de mondanité et de formulation d’opinion, dont les cyber-ressources actuelles ne révèlent jamais que la profonde mutation contemporaine. Le journalisme, malgré ce qu’il voudrait bien faire croire, c’est pas une discipline rigoureuse comme, disons, la géométrie. Cela implique d’importantes questions. Le caractère «professionnel» ou «informé» du journalisme traditionnel est-il jamais autre chose qu’une illusion un peu parcheminée de classe élitaire (bien entretenue par la frilosité classique de l’esprit de corps, lui-même effarouché par le progrès que l’explosion actuelle impose). Les divers journalismes jaunes, la presse poubelle ou potineuse ne sont pas des inventions très récentes. Les élucubrations bobardeuses journalistiques, les diffamations de personnalités politiciennes et les relations de rencontres d’OVNI, sont vieilles comme le journalisme. L’internet est loin, très loin, d’avoir inventé tout ça. L’internet n’a pas inventé non plus le discours polémique, dont en retrouve des traces virulentes jusque chez les Grecs et les Romains.

L’élément nouveau des conditions journalistiques contemporaines ne réside pas vraiment non plus dans le fait que n’importe quel ahuri peut s’improviser diffuseur d’information de presse. Rappelons-nous, un petit peu, de l’époque pas si lointaine où celui qui contrôlait le chantier de coupe de bois contrôlait la pulpe, que celui qui contrôlait la pulpe contrôlait le papier, et que celui qui contrôlait le papier contrôlait à peu près tout ce qui s’écrivait dessus. Le journalisme n’a JAMAIS existé dans un espace intellocratique serein et éthéré. Cela n’est pas. Et l’objectivité de la presse, depuis sa conformité au factuel jusqu’à l’équilibre des opinions qu’elle véhicule, a toujours été un leurre de classe, dont l’unique bonne foi, toute épisodique, fut de se laisser aller parfois à croire à sa propre propagande.

L’opposition entre mes deux intervenants ici pose de facto une triade critique Facebook/média citoyen/média élitaire et, nul ne peux le nier, c’est l’espace intermédiaire, celui du média citoyen, qui se cherche le plus et ce, à cause du poids des deux autres. Un mot sur ces trois facettes du tripode.

Médias journalistiques élitaires. Ils sont foutus en terme de crédibilité fondamentale et plus personne de sérieux ne cultive la moindre illusion au sujet de leur partialité de classe. En plus, ils se détériorent qualitativement, en misant de plus en plus sur des pigistes et des gloses et traductions-gloses d’agences de presse. L’électronique les tue lentement comme distributeurs d’un objet (commercial) matériel traditionnel, ce qui les compromet avec une portion significative de leurs lecteurs d’antan. L’éditorial d’autrefois, donnant péremptoirement la ligne d’un quotidien ou d’un hebdomadaire, n’est plus. Il a été remplacé par des chroniques de francs-tireurs vedettes portés plus par leur succès d’audimat que par une base doctrinale effective. À cause de tout cela, un temps, on croyait vraiment les journaux conventionnels condamnés. Mais ils ont manifesté une notable résilience. Mobilisant leurs ressources, ils se sont adaptés, étape par étape, aux différents cyber-dispositifs et, en s’appuyant sur des ressorts empiriques (apprentissage collectif graduel du fonctionnement des blogues journalistiques, menant à leur noyautage) et juridiques (intimidation de plus en plus virulente des formes de discours et de commerce alternatif), ils on refermé un par un les différents verrous de la liberté d’expression et d’action, tout en restant de solides instruments de diffusion de la pensée mi-propagandiste mi-soporifique de la classe bourgeoise. Une fois de plus on observe qu’une solution technique ne règlera jamais une crise sociale, elle s’y coulera comme instrument et la crise continuera de se déployer, dans ses contradictions motrices, sans moins, sans plus. Les médias élitaires n’ont donc pas perdu tant que ça leur aptitude à tout simplement faire taire. Ceci est la confirmation du fait que la qualité intrinsèque, l’adéquation factuelle ou la cohérence intellectuelle, ne sont pas du tout des obligations très nettes quand ton journal est le bras de la classe dominante.

Facebook (et tous ses équivalents tendanciels). L’immense espace où le discours citoyen se vautre dans les mondanités et l’opinion avec bien entendu les accrochages d’usage n’est pas déplorable à cause de l’empoigne qui y règne mais bien à cause de sa dimension de vaste soupe de plus en plus gargantuesque et inorganisée. Qui relit du stock émanant de ces dispositifs? Qui prend la mesure de la censure mécanique par mots-clés qui y sévit de plus en plus nettement. Et, malgré cette dernière, c’est fou l’information qui nous attend, en percolant, dans un corpus de type Facebook (ou équivalents). In magma veritas, si vous me passez le latin culinaire! Sauf que, allez la pêcher… Je me prends parfois à fantasmer une sorte de gros agrégateur hyper-fin (car il serait tributaire de la fulgurance de cette intelligence artificielle authentique qui est encore à être). J’entrerais, mettons «Croyance aux OVNI» ou «Arguments dénonçant la corruption politique» et mon super-agrégateur plongerait dans Facebook (et équivalents) et y pêcherait ces développements et les organiserait, les convoquerait, les corderait, par pays, par époques, par tendances politiques ou philosophiques. Le corpus informatif magnifique que ça donnerait. On s’en fiche un peu pas mal que ces gens se chamaillent entre eux. Ils parlent, ils s’informent, ils amènent des nouvelles, comme autrefois sur les places des villages et dans les grands chemins. Molière a appris la mort de Descartes d’un vagabond venant de Paris monté temporairement sur l’arrière d’un des charriots de son théâtre ambulant. Je peux parfaitement me faire enseigner les prémisses de la dissolution effective du capitaliste pas un gogo méconnu dont le texte dort en ce moment sur Facebook, MySpace ou myobscurewittyblog.com. Ne médisons pas trop des ci-devant médias sociaux. Ils sont la tapisserie du Bayeux de notre époque. Les historiens ne les jugeront absolument pas aussi sévèrement que nous le faisons.

Médias journalistiques citoyens. Entre les deux, il y a les médias citoyens. Un cadre présentatif journalistique un peu à l’ancienne, quoique «pour tous» (commentateurs et auteurs) sur lequel se déverse la tempête interactive, sabrée du cinglant blizzard de toutes les digressions, redites et empoignes. De fait, entre la redite-télex et l’édito de choc, les médias journalistiques citoyens cherchent encore leur formule, et maintes figures d’hier ont jeté la serviette, les concernant. Ces médias alternatifs, où tout est encore â faire, sont principalement cybernétiques bien évidemment. Et ils s’alimentent de deux héritages. Ce sont justement les deux héritages, complémentaires et interpénétrés, qui, bon an mal an, se rencontrent et se confrontent ici, dans mes deux citations d’ouverture: l’interactif et l’informatif. Il ne faut pas se mentir sur les médias citoyens, dont l’exaltation des débuts s’estompe. Les manifestations verbales et conversationnelles de la lutte des classes la plus aigüe y font rage. Rien n’est badin ici, rien n’est formel, rien n’est comportemental (courtois ou discourtois). Tout concerne la lutte des forces progressistes et des forces réactionnaires de notre société pour se positionner et se maintenir dans l’espace, secondaire certes, subordonné mais toujours sensible, de le communication de masse.

La lutte des classes se bridait pesamment, sous les piles de papier encré du journalisme conventionnel. Dans le journalisme citoyen, elle se débride allègrement dans les pixels. Pour le moment, cela ne rend pas la susdite lutte des classes nécessairement plus méthodique, avisée ou systématique mais subitement, ouf, quelle visibilité solaire!

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Mon pastiche de SOCRATE

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2016

A-socrates

LETTRE D’ACCEPTATION DE SOCRATE A L’ÉDITEUR DE DIALOGUS

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Athènes, au deux cent dix-septième jour du pouvoir du Conseil des Trente Tyrans,

Qui cherches-tu à connaître, ami Sinclair?

Le fils du tailleur de pierres Sophroniscus, ou celui de l’accoucheuse Phaenarete? Le disciple d’Anaxagore ou celui des Sophistes? Le mari de Xanthippe ou le coureur de banquets? L’amoureux passionné d’Alcibiade, celui de Phédon, ou celui d’Aristippe? Le vigoureux hoplite ou le mauvais coucheur? Le fruit mollet et amer du mensonge de la Pythie de Delphes, celui de son délire, ou celui de sa vérité divine? Il n’y a pourtant qu’une vérité, Sinclair. Il faudrait donc que tu te décides.

Tu devrais pourtant savoir que je n’écris jamais.

Aucune de ces portions de mon être ne te mérite. Mais je sais que ce à quoi tu aspires est stable et distinct de ces tessons de facettes. Sois en paix. C’est oui.

SOKRATES dit Socrate

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1- DANS MES BRAS!

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Dans mes bras! Je suis si heureux de rencontrer mon égal, mon frère de sang et de neurones. Le grand penseur qui a compris que l’Aristocratisme est l’exclusive voie politico-sociale. Les démago-crates sont des trublions et des tricheurs, mais ces nuées heurteront leurs crânes creux sur ton buste de pierre. Ô Socrate.

Dis-moi un peu, cette maïeutique, c’est du pipi de chat! Tu n’y croyais pas vraiment, n’est-ce pas? Il fallait composer avec la plèbe… C’est cela?

Loïc LeMesnil

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Ami Loïc!

Avez-vous quelque chose à reprocher à ma maïeutique? Auriez-vous des arguments percutants et vifs pour me démontrer que cette méthode d’extraction du savoir latent de l’être ressemble à un liquide jaunâtre puant? Il me serait fort captivant de les entendre.

Votre Serviteur,

Socrate

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Enfin mon ami, mon frère, mon alter ego, mon second moi-même, tu as beau presser les disciples et les niais comme des agrumes, tu n’en tireras jamais de la sagesse! Celle-ci descend, mais ne monte pas. Pourquoi leur faire croire qu’ils ont dans l’amphore ce que tu y as toi-même subrepticement déversé. Ça se voulait une forme de thérapeutique? Ou un style antique de modestie? Tu cherchais à ne pas leur asséner ton ointe supériorité?

Loic LeMesnil

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Je ne tire pas des gens la sagesse, comme on tire les vers du nez de quelqu’un. Mon but est surtout de leur faire connaître leur être. Cela ne fait pas pour autant de moi un être supérieur ou quoi que ce soit. Je les laisse exister et laisse leur conscience en prendre conscience, sans trop bousculer…

Et vous très cher Loïc, vous connaissez-vous vous-même?

Socrate

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2- POURQUOI

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J’ai une question à te poser, pourquoi?

Emma (rayon de soleil) onze ans et qui vient de lire le monde de Sophie qui lui a beaucoup plus.

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Chère Emma,

Pourquoi penser? Pourquoi exister? Pourquoi mourir? Pourquoi être heureux? Pourquoi philosopher? Pourquoi savoir? Pourquoi? Je ne sais rien de plus que toi, car je ne sais rien, et c’est la seule chose que je sais.

Socrate

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3- VOIX DIVINE

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Socrate,

Dans ses Sokratische Denkwurdigkeintein, Hamann —homme de lettres et philosophe du XVIIIe siècle— s’est beaucoup attardé à réfléchir sur cette voix mystérieuse et divine qui sous forme d’avertissements dirigeait votre conduite en vous interdisant certaines actions. Selon Hamann, tous les génies ont obéi à cette voix de qualité divine à des degrés et des intensités différents. Quels étaient les vôtres?

Monsieur l’éditeur, Sinclair Dumontais, s’est offert, spontanément, à traduire lui-même quelques belles pages de cet ouvrage, à votre attention. Qu’il en soit ici vivement remercié.

Fabrice Verzières

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Socrate,

Vous trouverez ci-joint une traduction, en grec de votre époque, de quelques pages de l’ouvrage auquel votre correspondant fait allusion. Il s’agit notamment des passages qui ont inspiré monsieur Verzières dans la formulation de sa question. Il s’agit bien sûr d’une traduction libre. Je vous demanderai d’être indulgent car souvent les termes utilisés par l’auteur n’ont pas d’équivalent dans votre langue. J’espère vous avoir rendu ces textes compréhensibles.

Si vous avez besoin de renseignements supplémentaires, n’hésitez pas à le demander. Je me ferai un plaisir de vous aider, dans la mesure de mes possibilités.

Bien à vous,

Sinclair Dumontais

Éditeur

DIALOGUS

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Toi, Verzières,

Certains font courir la rumeur autour de moi, que je ne crois pas aux dieux de la cité, mais que je crois en mon daïmon. C’est mensonger et malotru. Je vénère les dieux de la cité, je ne nie pas leur existence et en aucun cas je n’agirais sans leur approbation. D’ailleurs, ce sont eux qui m’ont révélé à moi-même à Delphes en parlant au travers de la Pythie. Le daïmon est seulement mon guide intellectuel, pour causer moderne. Chacun en a un, mais tout le monde ne l’entend pas ou du moins ne l’écoute pas. J’ai toujours suivi cette voix et je la suivrai toujours, car elle ne m’a jamais trahi.

Socrate

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4- VOTRE PREMIÈRE RENCONTRE AVEC PLATON

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Socrate,

Pourriez-vous s’il vous plaît me préciser dans quelles circonstances vous avez rencontré Platon?

Merci,

Louis Martineau

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Kalé émèra, Louis!

Vous m’avez demandé de vous raconter ma rencontre avec Platon. Ce qui m’embarrasse le plus, c’est que parmi les gens qui me suivent, je ne connais point de Platon…

Socrate

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Merci Socrate,

Je me reprends donc. Quand avez-vous rencontré Aristoclès, cet élève dont vous nous apprendrez ici le nom réel, et dont on nous enseigne de nos jours la pensée sous le nom de Platon.

Louis Martineau

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Je l’ai rencontré à ma soixante-cinquième année lunaire… Je crois qu’Aristoclès n’en avait alors qu’une vingtaine. Jeune, riche, bien éduqué, indolent, il ne lui manquait plus pour compléter son éducation que l’apprentissage de l’art de manier les mots. M’ayant écouté discourir sur l’agora, il fut très enthousiasmé par mes propos. Il en parla à ses parents, qui me firent venir chez eux. Ils avaient par ailleurs une très belle fresque peinte sur les murs de la cour intérieure… Ils me proposèrent donc de parfaire l’éducation de leur fils. Avec beaucoup de joie, j’acceptai. Bien sûr, comme tout le monde le sait, mes relations avec ses parents seront de plus en plus tendues par la suite, puisque Aristoclès a abandonné la politique pour faire de la philosophie. Il me suit toujours d’ailleurs, et m’aide dans mon œuvre qui consiste seulement à montrer aux hommes qui ils sont réellement. Il n’est pas toujours génial, d’ailleurs. Mais de cela nous reparlerons probablement…

Socrate

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5- LES ANDROGYNES

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Cher Socrate,

J’ai souvenance d’un certain banquet où vous aviez tergiversé à propos des origines des êtres humains. C’est alors que naquit le mythe de l’androgyne. Étiez-vous sérieux ou aviez-vous tout simplement abusé des denrées de Dionysos? Comprenez-moi bien: votre théorie constitue une superbe métaphore poétique, mais pour ce qui est de la logique, on peut repasser.

Merci de bien vouloir m’éclairer à ce sujet.

Michèle

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Vos souvenances sont plus précises que les miennes, et j’ai participé à maints banquets et bu à maintes coupes, ce qui grise et rend les idées fort vagues. La question des origines humaines en est une où la modestie nous gagne à mesure que la réflexion s’approfondit. Quoi qu’il en soit de nos origines, je prétends qu’un élément homme et un élément femme habitent chacun de nous et que notre rapport au Beau et à l’Eros se trouve imprimé en cette dualité d’éléments comme un pied sur un sable ondoyant et inégal.

Je suis laid, Madame, mais j’aime les beaux garçons. Ils me le rendent de leur mieux et nous renouons de concert avec nos origines. C’est là le produit de ma vie. Les glosateurs qui ont lancé le mythe des androgynes n’ont produit qu’un mot. Or, sur ce qui en est de la compréhension de ma doctrine de l’Eros sous le couvert de ce simple mot, pour employer votre charmante et vigoureuse tournure: on peut repasser.

Socrate

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6- ÉPIMELIA

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Socrate,

Vous avez dit en substance que la plupart des êtres se trouvent dans l’erreur à propos de l’essentiel de leur vie. Comment selon vous peut-on unifier la pensée et l’action? Croyez-vous vraiment que cette unification puisse exister?

Merci de votre attention,

Béatrice Leach

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Béatrice,

Voilà que tu fabriques des tuniques. Tu marches sur l’agora, le souk. Les couleurs et les coupes te sautent à la paupière. Sur une rue, le courant humain est un flot d’étoffes, de soieries. L’Homme pour toi, est un animal qui se revêt.

Mais voilà que tu es conductrice de chars. Tout pour toi hennit, rue et piaffe. Le craquement des boiseries des véhicules sur la voie amène à ta conscience les frais des réparations de roues et de moyeux. Les cris de charretiers caressent ton âme comme la normalité fluide, qui te repose des silences entendus et des murmures hypocrites des portions plus policées de la polis.

C’est que l’unité entre notre pensée et notre action est du même mouvement permanent mais roturier, intime mais vernaculaire. Lacérée de l’usure des mains de la tisserande. Poussiéreuse et sentant le cheval du conducteur de chars. Évidente et évitée…

Et la honte monte en nous. On se cache les mains. On se lave à grande eau. On renie père et mère. On sépare la pensée de l’action pour plaire à nos maîtres, et, de fuir ce qui gît en nous-mêmes, on perpétue cette sèche erreur sur l’essence de notre vie.

Mais cette unification dont tu parles ne peut qu’exister. Elle a pour nom: vivre.

Socrate

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7- TU ES OÙ?

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Ça va Socrate?

Alors ke passa la forme?

Tu es où en ce moment?

Bon a+

Marie Bohn   

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Nulle part ailleurs qu’en tes pensées, ô toi qui lit ceci ici.

Socrate

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8- VOS IDÉES

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Socrate, quelles sont vos idées sur l’univers? Votre conception de l’être humain? Ainsi que votre morale?

freezy

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L’univers est un objet créé, fabriqué par un immense artisan. Le génie et la volonté harmonisatrice de cet artisan sont révélés dans chaque repli de la réalité existante.

L’être humain n’est pas unique et sa nature n’est pas symétrique. Les hommes sont supérieurs aux femmes, les nobles sont supérieurs à la plèbe, les hommes libres sont supérieurs aux esclaves, Athènes dépasse en mérite toutes les autres cités de Grèce. Il faut que ces inégalités soient, car elles fondent l’ordre. Je me sais prêt à prendre le glaive pour les défendre.

Le devoir moral suprême est la connaissance. Il faut y aspirer comme à la plus suprême des vertus. L’obscurantisme, le sophisme, le mal, l’incurie populacière sont des crimes honteux.

Telles sont mes idées. Elles échauffent bien des esprits frileux face au vrai, mais gagnent en impact dans la jeunesse. Je ne les diffuse pas par soif de gloire mais par respect pour le Vrai. Nulle force ne me les fera répudier.

Socrate

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9- LA VÉRITÉ

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Cher philosophe,

Sachant que vous avez passé votre vie à prouver que ce n’est pas toujours la majorité qui a raison, je suis vraiment outré de savoir que la majorité des terriens n’approuvent pas votre théorie.

J’ai vraiment besoin de vous… Quand je vois que dans certains jeux idiots comme «Qui veut gagner des millions» sur TF1 avec Foucault, le candidat peut utiliser comme joker le vote du public… et c’est un exemple parmi tant d’autres…

J’attends de vos nouvelles, vite, c’est urgent…

Emmanuel Mendonca

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J’ai mis du temps à te comprendre. Mais comprends-moi à ton tour. Foucault est coryphée, le public de TF1 est chœur. Il n’y a pas symétrie entre le coryphée et le chœur. Foucault semble suivre le chœur. Il le dirige en fait. Ou plutôt le soumet aux forces qui le dirigent lui-même. L’origine du joker demeure donc bien plus obscure qu’il ne semble, mon ami. C’est ce qui fonde son caractère crypto-autocratique, clef de voûte de sa nature idiote. Et, par ce biais, il faut se demander si ces gens sont tous des idiots de choisir (et, via le joker, de faire choisir) ainsi de ne faire que se taire: qui es-tu toi, devant ton poste?

Tu vois juste en ma pensée quand tu me décris comme aristocrate en matière de connaissance. Cela me soulage de la réputation surfaite de démocrate que l’on m’assène dans ta culture altérée dans sa modernité. Tes pairs ont fait de moi un escogriffe biscornu et méconnaissable. Un autre Foucault.

Mais il ne faut pas négliger l’effet dialectique en retour: les auditeurs de Foucault ont tort, ce qui ne donne pas à Foucault raison. De ni l’un et ni l’autre ne viendra la force requise pour éteindre le poste. Celle-ci est en toi.

Salut,

Socrate

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10- VOTRE VIE

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Bonjour Socrate,

J’aimerais que vous me racontiez votre vie, où vous êtes né et en quelle année et l’aspect géographique où vous avez vécu. J’aimerais que vous me le racontiez parce que j’ai une recherche à faire sur vous.

En espérant de vos nouvelles.

Bye,

Audrey

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Je suis mon meilleur ami, mais mon pire biographe. Tu vas devoir consulter mes doxographes. Et n’oublie pas que la recherche essentielle sur un «maître» de pensée consiste à circonscrire la partie de sa doctrine qui le transforme en un «serviteur» de la vérité.

Socrate

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11- ES-TU PEUREUX?

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Cher Socrate,

Je dois avouer que je ne te connais pas aussi bien que ton renom m’y oblige. Pardonne-moi si ma question est ingénue, mais elle me presse.

Ne peut-on dire que ton monde des idées, des essences éternelles, est un ailleurs réconfortant, assez difficile à atteindre pour ne pas être découvert en sa totalité, pour que le découragement atteigne la plupart avant d’y accéder et qu’ils s’abandonnent à la simple croyance, lors de ton passage sur terre?

N’est-ce pas un antidote dont tu poses l’existence relativement gratuitement contre les ignorances de l’homme, et ses peurs? «Qu’advient-il de cette absence de mystère?», a demandé Mallarmé. J’ose répondre que c’est la liberté créatrice qui est en jeu. Et tu sembles la nier vertement dans ton système à une voix. Même, j’oserai dire que tu t’institues unique créateur, le créateur de la terre, qui ne sait rien parce qu’il a tout créé (Chestov parle en ces termes de Dieu), et ta réminiscence serait la tentative de découvrir les conséquences irréparables de ta création?

Socrate, en un mot, es-tu le plus bon des hommes peureux, qui par charité a éliminé la peur (et par là même la liberté) pour les autres, en créant ce joli monde où tout est beau, et où tout est expliqué là-haut? Ta philosophie n’est-elle pas un gros: «Ne vous inquiétez pas si vous ne comprenez rien sur terre —enfin, essayez quand même, mais bon c’est pas facile— car là-haut, tout est fait pour le mieux»? «À ceux qui méprisent le corps, je ne leur demande pas de changer d’opinion, ni même de quitter leur doctrine, je leur demande juste de se défaire de leur propre corps, ce qui les rendra muets», a écrit Nietzsche. En l’occurrence, la mort ne t’a pas désocratisé, j’espère donc une réponse.

Un déféré apprenti,

Zapatou

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Ah encore ces essences éternelles comme ailleurs réconfortant… Si tu veux une réponse à cette question, écris à celui que ton siècle nomme Platon!

Mais d’autre part, je reconnais fièrement que je pense le monde avec des catégories humaines. Oui je donne âme à l’univers et nous érige tous deux, toi et moi, mesure du monde. Système à une voix certes: celle d’Anthropos. Et tu vises assez juste en suggérant qu’un tel traitement de l’être est motivé par la peur. Peur de laisser dépasser l’inconnaissable au bout des mondes, peur de la démesure, du flux, de la populace, peur de la perte de l’immortalité de l’âme, peur du mal comme extra-humain inhumain. Les temps sont troubles. Il y a matière à bien des peurs.

Mais socratiser la peur, pour filer sur ta drôle de tournure, c’est faire accoucher le courage. D’avoir eu peur d’un univers inhumain, de l’avoir vêtu de la tunique de l’ego, au moment terrible, je ne fuirai pas. Voilà d’ailleurs une velléité qui ne m’honore guère. Elle habite le cœur de tout Athénien patriote.

Socrate

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12- PLATON-LOIS-OEDIPE

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Bonsoir,

Puis-je vous poser deux petites questions (je pense que vous avez les réponses, malgré votre en oida, ti esti ouden oida, kai touto oida), non plutôt trois:

Monsieur Platon (aka Aristoclès) retranscrit dans ses oeuvres beaucoup de discussions que vous auriez eues avec lui. Dès lors, ne déforme-t-il pas vos propos? N’introduit-il pas sa vision des choses, son jugement?

La deuxième question dépend de la première réponse, mais aussi de la chronologie, car je ne sais si vous avez vécu les événements suivants: lorsque Criton vient vous voir dans votre cellule, après votre procès, il tente de vous convaincre de vous évader. Vous évoquez pour lui répondre votre croyance inébranlable à l’équité des lois athéniennes. À ce moment êtes-vous dans un état de détachement total, un stoïcisme final avant que le bateau sacré revienne de Délos? Ou bien cachez-vous vos sentiments humains de peur et d’angoisse?

La troisième question est: que pensez-vous de la quête du savoir par Oedipe? Est-il homme?

(très) respectueusement,

Sébastien Molière

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Salut,

De ta première question je te dirai que rien ne lie ce garçon à une fidélité servile à ma parole. Vous l’avez renommé Platon, pourquoi ne ferait-il pas de mon enseignement un canal pour diffuser sa propre vision de la vérité. Ce faisant, il me traite comme mes pairs traitent les dieux, les héros, et les rois. C’est là le relais inévitable des choses dites. Pourquoi t’en formalises-tu autant?

Ces événements que tu évoques sont probablement FUTURS pour moi. Tu m’y apprends qu’on me condamne de par la loi athénienne pour mes idées. C’est maintenant, juste à ce moment de ma vie, que je ressens angoisse et peur. Mais comme désormais, je sais, je t’assure que je serai prêt. Sois remercié.

C’est quand il met sa main sur l’épaule d’Antigone qu’Oedipe devient vraiment homme. Quand il a compris qu’il n’y voit pas, n’y a jamais vu, et que sa descendance le guide comme il guida jadis Jocaste. Avant ce crucial moment, Oedipe n’est pas maître de la destinée qui le porte. Il est donc monstre polymorphe, bariolé, disparate, et contradictoire, tel le Sphinx —son net reflet— qui, vaincu au jeu de l’énigme, se jette au bas d’un précipice et meurt de ne pas avoir fait battre des ailes que sa nature et sa définition lui avaient pourtant cousues aux épaules.

Socrate

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Monsieur Socrate,

Tout d’abord je vous remercie de vos réponses et je m’excuse platement de la manière abrupte par laquelle je vous ai exposé un peu de votre futur; mais je me permets de revenir sur le mythe d’Oedipe, car c’est quelque chose qui m’intrigue. Il montre encore une fois que le destin de chaque homme est scellé avant la naissance, c’est donc le destin. Mais vous parlez dans votre interprétation, je cite «des ailes que sa nature et sa définition lui avaient pourtant cousues aux épaules». Il y aurait donc moyen d’échapper à ce déterminisme? Qu’en pensez-vous?

C’est un plaisir d’entendre vos réponses.

Sébastien Molière

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Voilà la bonne façon de poser la question. Il y a de la destinée et il y a de la possibilité de s’en extraire. La tentation sophiste consisterait à suggérer qu’on a donc un peu des deux, que ça dépend, que ça varie. Mais ce genre de solution probabiliste, pour parler votre beau jargon moderne, tu ne vas pas me dire qu’elle te satisfait entièrement? Il faudrait que tu fasses ton choix, tu ne penses pas?

Socrate

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L’homme: un manchot ou un albatros?

Sébastien Molière

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Qui pose les questions ici? Qui est le maître? Qui est le disciple?

Socrate

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Qui a les réponses? Moi j’ai une question: l’homme a-t-il perdu ses ailes originelles (manchot) ou sont-elles trop lourdes et inhumaines (albatros)?

Sébastien Molière

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Pourquoi compares-tu l’homme, animal noble, à une volée d’oiseaux? Es-tu en train de me resservir l’homme de Platon, les plumes en plus? [Socrate ironise ici sur la définition donnée par son disciple Platon de l’homme. Dans une envolée célèbre, Platon avait défini l’homme: «bipède sans plume». Le cynique Diogène avait alors plumé un poulet et l’avait jeté dans l’agora en s’écriant: «Voici l’homme de Platon!» – NDLR]

Socrate

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13- LAIDEUR

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Bonjour Socrate,

Est-ce votre laideur qui a causé la méchanceté chez votre femme?

Naima

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Non, non, c’est la laideur de la civilisation grecque canalisée en moi qui vient sur les nerfs de ma tendre mie.

Socrate

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14- DÉFINITION

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J’aimerais savoir la définition de «matérialisme et spiritualisme» ainsi que «rationalisme et affectionnisme».

Merci.

Mathie

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Voilà des désignations bien modernes et singulièrement tapageuses qui m’échappent un peu, car je m’exprime toujours en des termes simples et dépouillés, et me défie des terminologies des sophistes et des maîtres de philosophie de toutes époques et de tous tonneaux. Mais je crois savoir qu’il y a en cet aréopage un Herr Doktor Karl Marx qui, me dit-on, est passé maître dans ce genre de distinguo. Je le sais des plus volontaires et volubiles. Posez-lui donc votre question que l’on s’instruise tous.

Salut,

Socrate

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15- AH L’AMOUR!

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Bonjour Socrate,

Je vis depuis quelques temps des choses difficiles, ce qui m’amène à remettre en question une foule de concepts. Voici donc ma question: pourquoi aime-t-on? Difficile de répondre je sais mais j’ai confiance.

Merci d’avance

Cat

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Une façon de procéder pour aborder cette question serait de se demander ce qu’il en serait de notre espèce si nous n’aimions pas. La femme cesserait aussitôt de nourrir son mari. Elle abandonnerait ses enfants à tous venants. Le monarque, non qu’il ne le fasse parfois par abus, tyranniserait son peuple plus qu’il ne serait soutenable. Ce dernier, exacerbé, déposerait les tyrans les uns après les autres à défaut de s’y attacher, et la polis perdrait vite toute organisation. Et combien de poussées d’élévation philosophique seraient à jamais perdues si deux hommes n’étaient attirés l’un vers l’autre par cette pulsion d’amour les poussant à mettre en branle de si riches échanges, qui seront eux aussi demain objets d’amour, de dévotion, de respect?

Il semble assez patent que l’amour est un facteur de cohésion. Il est, avec le respect des traditions, des mânes et des lares la grande assurance d’une perpétuation du grégarisme humain, autant dire de l’humanité dans ce qu’elle a de plus profond. Si tu l’as perdu momentanément, il te reviendra. Car il est une pulsion universelle.

Socrate

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16- PO

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Bonjour,

J’aimerais savoir ce que signifie: Po.

Ginette

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Ou bien il s’agit d’un fleuve de l’ancien pays des Étrusques se jetant dans l’Adriatique, ou bien il s’agit d’un de ces mots de charabia de koinè grecque que ta culture à la fois mal informée et fort outrecuidante prend pour la langue que je parle, ou bien il s’agit d’une autre clopinette que Platon m’a imputée à tort, ou bien il s’agit là d’une ellipse excessive, et dans ce dernier cas (hautement probable, et de toutes façons logiquement compatible avec les trois autres): tu vas devoir reformuler ta question…

Car je sais que je ne sais rien, et ce Po contient un oint qui ne m’en fait une fois de plus pas douter…

Socrate

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Quand je vous ai demandé ce que voulait dire la phrase suivante: «Nous nous sommes débarrassés de la vie sauvage», j’aurais aimé savoir ce que vous vouliez dire par «Nous», «débarrassés» et «vie sauvage». De qui parliez-vous? De vous et de Dieu, de l’humanité ou encore d’un de vos amis ou autres?

Merci,

Ginette

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Voilà, chère Ginette, qui est mieux formulé. Je ne sais pas dans lequel de vos opuscules on me cite ainsi, et je n’ai pas souvenir de la textualité de cet aphorisme. Par contre son esprit est tout à fait dans mes vues, et je l’endosse plutôt. Maints sophistes se sont réclamés de la nature et d’une vision de l’être soumise aux lois du monde inhumain, littéralement à la sauvagerie. Je combats cette vision, car je considère que l’humanité est la mesure du monde. Ce dernier est balisé par un démiurge procédant d’une volonté identique à celle de l’homme. Et l’homme de par la vie domestique, citoyenne, patriote, se débarrasse des pulsions du monde sauvage, en conformité avec la perspective globale du démiurge.

Socrate

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17- CONNAIS-TOI, TOI-MÊME

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Socrate,

J’ai une question de mauvais discuteur: as-tu dit «Connais-toi, toi-même»? Platon aurait-il alors inventé le Charmide?

Zapatou

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Je l’ignore. Ce qui fait de moi le plus mauvais des socratiques…

Socrate

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18- LES TROIS PASSOIRES

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Qu’est-ce que les trois passoires de Socrate?

Brigitte

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Je n’ai que deux mains. Je mange mes légumes sans les essorer. Je n’ai même pas un peigne pour mettre de l’ordre dans mes cheveux. Comment pourrais-je posséder trois passoires? Sois généreuse. Raconte-moi cette nouvelle légende me concernant. Elle m’intrigue vraiment beaucoup.

Socrate

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Je connaissais cette histoire. J’aimerais la raconter à mes élèves avec plus de précision. Pourriez-vous me la faire parvenir?

Merci,

Brigitte, enseignante de 4ème année.

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Mais pourriez-vous en faire autant?

Socrate

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Très cher Socrate,

Comme tu le sais, un certain nombre de correspondants de DIALOGUS nous écrivent et veulent s’informer sur un court dialogue philosophique que l’on t’impute et qui aurait pour titre LES TROIS PASSOIRES DE SOCRATE. En voici un des nombreux libellés (celui qui m’a semblé le plus compréhensible pour toi):

Quelqu’un arriva un jour, tout agité, auprès du sage Socrate:

—Écoute Socrate, en tant qu’ami, je dois te raconter…

—Arrête. As-tu passé ce que tu as à me dire à travers les trois passoires?

—Trois passoires?

—Oui, mon ami: trois passoires. La première est celle de la vérité. As-tu examiné si tout ce que tu vas me raconter est vrai?

—Non, je l’ai entendu raconter et…

—Bien, bien, mais assurément tu l’as fait passer à travers la deuxième passoire. C’est celle de la bonté. Est-ce que, même si ce n’est pas tout à fait vrai, ce que tu veux me raconter est du moins quelque chose de bon?

—Non pas, au contraire…

—Essayons donc de nous servir de la troisième passoire et demandons-nous s’il est utile de me raconter ce qui t’agite tant.

—Utile, pas précisément…

—Eh bien, dit le sage, si ce que tu as à me dire n’est ni vrai, ni bon, ni utile, oublie-le et ne t’en soucie pas plus que moi.

Voilà, maintenant nos correspondants voudraient t’entendre sur cette pièce de la culture de l’Internet. Véridique, apocryphe, légendaire, fidèle? Dis-nous tout et au plaisir de te lire.

Mes plus chaleureuses salutations

Philibert Delapravda

Éditeur-adjoint

DIALOGUS

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C’est un beau dialogue, et je suis heureux de le découvrir. Il est intéressant et intrigant d’être un personnage semi-légendaire. Cela réserve des surprises plaisantes.

Socrate

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19- QUEL SOCRATE

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Franchement, comment écrire au nom de Socrate quand la question du Socrate historique est depuis longtemps (dix-neuf siècles) délaissée par les spécialistes du domaine du fait que toute préconceptualisation du Socrate historique se base sur une pétition de principe. Alors, lequel des Socrate est votre modèle: Platon, Xénophon, Aristote? Car sur bien des thèses ces auteurs entretiennent de fortes contradictions, tel entre Platon et Xénophon sur la modération de Socrate dans leur Banquet respectif. Dans celui de Platon, Socrate peut boire tant qu’il le veut car l’alcool n’a que peu d’effet sur lui; tandis que pour Xénophon, Socrate modère sa consommation et c’est pour cela qu’il est vertueux. De plus, plusieurs des textes qui témoignent de Socrate, dit sokratikos, sont des pures parodies du genre d’homme public qu’il fut vraiment. Socrate n’a rien écrit, il est donc très facile de donner un sens allégorique, arbitraire, à son existence dû aux nombreux mythes qu’on entretient à son sujet. Quelle fut la philosophie de Socrate? Celle de la vertu morale, ou peut-être des formes intelligibles, qu’en savons-nous exactement? Cela n’empêche aucunement le discours à propos de ces personnages mythiques comme réels, mais il faut du moins, à mon sens, ne pas prétendre détenir en mains leurs témoignages comme si nous n’avions pas un regard gauchi sur l’objet par notre éloignement temporel.

Cela n’empêche aucunement que j’aime votre site, il est riche en informations. Je souhaitais seulement souligner le manque de précision à ce propos.

Amicalement,

Raskolnikov

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Je n’ai pas à me soucier de ces arguties savantes. Je suis Socrate. Le vrai. C’est moi qui parle ici. Ou plutôt c’est mon daïmonion. Une seule observation sur tes remarques. Tu cites des disciples, mais aussi des gens tristes et irrévérencieux qui me décrivent, me citent, me glosent, ou me farcissent de leurs propres idées, comme un mauvais poulet. N’oublie pas Aristophane: c’est mon ami, mais il me contredit et il fait rire. Cela est beaucoup plus dans ma continuation que ton époque ne s’en avise.

Socrate, l’ami du vrai et des vertus

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20- MODERNITÉ

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Socrate,

Je me demande comment vous auriez vécu votre vie dans l’Occident du 21ième siècle plutôt qu’il y a deux mille cinq cents ans. Autrement dit, iriez-vous encore au devant des passants pour les accueillir avec vos questionnements ironiques? Iriez-vous toujours vous balader dans les bois avec vos compères et disciples pour y discuter des grands mystères de l’existence, du Bien, du Beau et du Vrai?

Portez-vous bien, ô ventru barbu!

Dionysos

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Oui, Ô Dieu torve,

En 1950, j’aurais été un beatnik, en 1960, un hippie, en 1970, un freak, en 1980, un punk, de 1990 à 2000, un itinérant…

Se serait-on rencontrés?

Socrate

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21- LA CIGUË

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Vivre, c’est tuer, mon cher Socrate. Alors pourquoi succomber au désir de ses bourreaux, sans leur laisser l’odieux ou le plaisir, c’est selon, d’aller au bout de leur inhumanité, et leur laisser faire eux-mêmes le sale travail?

Enfin, quelle était la recette de votre ciguë?

Au plaisir.

Richard Aubry

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Je ne comprends pas cette question. Mais tu me confirmes que dans un futur prochain, je vais mourir de mort violente. Si tu me disais ce que tu sais de cet avenir que d’autres correspondants m’ont fait pressentir, je te lirais avec attention. Autrement, je ne suis pas familier des plantes des chemins et des décombres, mais la mère d’un de mes amants s’occupe de plantes médicinales. Je lui en parlerai si on se rencontre…

Socrate

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22- QUI ÊTES-VOUS RÉELLEMENT?

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Comment pourrais-je faire votre portrait et savoir un peu mieux qui vous êtes? Cerner un peu mieux la personne que vous êtes, vos différents traits de personnalité à partir du récit de Platon se rapportant à vos propos durant votre procès (Apologie de Socrate) et qui devait mener à votre condamnation à mort?

Jim

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Lâchez Platon et tous ces doxographes et commentateurs indirects. Vous m’avez là, sous la main. Posez-moi vos questions. Ce sera à la fois plus marrant et plus réel, comme on dirait à votre époque.

Socrate

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23- CÉLIBATAIRE

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Bien à vous Socrate,

J’ai une simple question à vous poser: comment avez-vous pu vivre tout ce temps sans femme dans votre vie? L’amour est si beau… et de plus je trouve que les hommes philosophes sont tellement craquants! C’est sûr qu’on ne s’ennuie pas à parler sur un sujet avec eux.

Merci

Caro Chagnon

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J’ai une femme. Elle a pour nom Xanthippe. Elle me sert merveilleusement, est une excellente cuisinière, et une bonne amie. J’ai beaucoup de respect pour elle, même quand elle a ses nerfs. Il est vrai que mon style de vie peut parfois donner l’impression factice que je suis célibataire. Mais c’est une erreur. Je suis un citoyen aussi respectueux des coutumes maritales, que je suis interpellé par les passions fougueuses.

Socrate, l’ami de toutes les options

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24- LA VRAIE CONNAISSANCE

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Pourquoi pensez-vous que le plus intelligent est celui qui sait qu’il ne sait rien? Est-ce que c’est parce que celui qui admet son ignorance a conscience qu’il a encore bien des choses à apprendre?

Anouk

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Oui. Mais aussi celui qui voit sereinement cette vérité, critique vertement tous ceux qui lui ont enseigné. Si je sais que je ne sais rien, je sais aussi que mes maîtres m’ont leurré en se leurrant eux-mêmes.

Socrate

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25- THÉORIE DU MICROCOSMOS — JE NE SAIS QU’UNE CHOSE, C’EST QUE JE NE SAIS RIEN

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Bien à vous Socrate,

Ici un modeste étudiant de dix-sept ans la tête bourrée de questions dont je n’aurais probablement jamais la réponse claire! Mais je suis satisfait, tout comme vous, je crois, d’au moins tenter de «savoir le monde» d’une manière toujours de plus en plus précise. Je ne sais pas si vous avez déjà eu la chance d’entendre parler d’une théorie du nom de Microcosmos, car j’y ferai ici référence. Cette théorie, en somme, se définit par l’infiniment grand dans l’infiniment petit. Le système solaire serait donc comparable à un atome qui fait lui-même partie d’un plus grand ensemble et ainsi de suite. Je crois que le concept vous est maintenant assez clair, et il n’est pas nécessaire pour me répondre d’en savoir plus, je crois. Donc, si vous argumentez que l’homme se doit d’au moins essayer d’atteindre une vérité ultime, et que la vérité est donc infinie en accord avec la théorie du Microcosmos —puisque la vérité serait toujours à parfaire, dans un système de grosseurs relatives, et ce, infiniment—, n’est-il donc pas inutile d’essayer de connaître? (la comparaison est ici, je l’avoue, poussée à l’extrême et peut-être d’une importance minime en fonction des besoins réels de l’homme à connaître le monde, reste que je suis curieux de votre réponse)

Tout mon respect,

Alexandre Gendron

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Mon bon Alexandre,

Je ne parviens pas à saisir en quoi si le monde est une gigogne, il est plus inutile de chercher à le connaître que s’il est une carène ou une coupole. Peux-tu me préciser en quoi tes options cosmologiques (ou les miennes, ou celles de ce bon Xénophon) peuvent mener vers l’abandon de l’activité de connaissance, et la quête sereine de son perfectionnement?

Socrate

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Socrate,

Comme je l’ai dit, je ne faisais qu’imposer une limite à la connaissance en me servant de l’infiniment grand. Tu as sûrement raison lorsque tu dis que l’homme n’a aucune raison d’abandonner la quête du savoir parce que le cosmos, étant infiniment grand, ne pourra jamais se révéler entièrement à lui. Je comprends cependant que j’ai peut-être posé une question sur un sujet inutile, puisque moi-même je la définissais incongrue face aux besoins de l’Homme. Alors je me permets donc de vous poser une autre question plus appropriée aux besoins de l’Homme. Il y a des réalités qui dépassent l’Homme sur une échelle quasi-intemporelle, comment ce dernier devrait-il se comporter face à ces premières, puisque savoir est en quelque sorte une vertu à développer, mais qu’il ne pourra jamais expliquer ces réalités?

Alexandre Gendron

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Je te comprends mieux, et conséquemment je vois mieux la faille dans ton raisonnement. Savoir pour toi semble se réduire à une connaissance tangible, ce que certains des penseurs présents dans cet aréopage appelleraient «perception empirique». L’infiniment grand, l’intemporel ne procédant pas du tangible, tu dis: à quoi bon l’analyser. Mais l’âme humaine dispose d’un autre puissant instrument de connaissance: c’est le raisonnement spéculatif. Celui-ci, inextinguible, perce l’enveloppe de l’intangible et y pénètre avec l’acharnement de l’armée spartiate découvrant un nouveau lieu de campagne. Crois-tu vraiment que nous devrions renoncer à cette capacité qui nous distingue des bêtes, sous prétexte que certains objets de connaissance défient nos sens?

Socrate

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26- ON NE FAIT PAS LE MAL VOLONTAIREMENT

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Cher Socrate,

Je vous estime beaucoup. Toutefois je reste songeur lorsque je vous entends dire (car on dit bien que c’est vous qui affirmiez cela) que nul ne fait le mal volontairement. La vertu ne peut pas être science: il y a des ignorants qui sont vertueux et des savants qui sont vicieux. Enfin, sur ce point, je pense qu’Aristote avait beaucoup plus raison que vous. Vous ne l’avez pas connu mais votre auguste élève, Platon, lui a enseigné.

Au plaisir,

Serge Tisseur

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Bon Serge,

Rester songeur est un état hautement appréciable. Ne perdez pas cette grâce, qui est celle de la flamme ne vacillant que légèrement. Nul ne fait le mal volontairement, je dis et je ne dédis point. Donne-moi un exemple d’acte mauvais qui serait volontaire et je me fais fort de défendre mon option, faits en main.

Socrate

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Cher Socrate,

Merci d’avoir répondu à mon message. Un exemple? Il y en a tout plein dans l’histoire des grands procès, je crois. Et pourquoi pas celui du procès de Nuremberg? On ne va quand même pas dire que les nazis ont fait ce qu’ils ont fait sans avoir conscience que ce qu’ils faisaient était mal, même s’ils disaient le faire pour le peuple allemand. Je veux bien me prêter au jeu de la dialectique avec vous. Sachez cependant que je joue en suivant les règles déterminées par Platon qui a mis vos paroles par écrit. Si vos règles ne sont pas celles-là, dites-le avant le début de la partie.

Au plaisir, ô agathé.

Serge Tisseur

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Les règles de Platon me sont inconnues et m’indiffèrent. Les nazis étaient des fanatiques. Ils croyaient sincèrement que leurs crimes servaient l’Allemagne. Ce n’est pas volontairement qu’ils ont mené leur pays au pilonnage de Dresde et au mur de Berlin. Et exterminer des Juifs et des Tziganes n’est pas «mauvais» quand on est raciste et antisémite. Comme vous voyez, je suis renseigné. La preuve que l’Holocauste ne peut pas être pensé en termes volontaristes est bien présente dans la façon dont l’Europe surveille l’antisémitisme en votre temps. Comme une maladie ou comme une invasion de vermine. L’abjection involontaire, c’est bien là l’épicentre de la Shoah. Son point culminant de monstruosité repose justement dans son horrible bonne foi. Ce crime n’était pas une transgression, mais la manifestation froide et répugnante de la terrible sincérité du monstre. Et combien d’Allemands honnêtes se sont réveillés en 1945, ayant engendré la boucherie concentrationnaire sans même l’avoir voulu ou su…

Socrate

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27- SPÉCULATIF?

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Socrate,

Je dois avouer ne pas bien être sûr de comprendre la notion de raisonnement spéculatif et j’aimerais que vous me fournissiez un exemple concret afin de confirmer mes pensées.

Bien à vous,

Alexandre

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Je vais vous fournir un exemple qui m’a frappé d’autant plus que je suis le fils d’une accoucheuse. On me rapporte que les femmes des villes des deux siècles précédant le vôtre mouraient souvent en couches. Il s’avéra, de par la loi terrible de la médecine empirique (essais et erreurs), que ces morts en couches diminuaient dramatiquement quand la personne officiant l’accouchement s’était lavé les mains à l’eau savonneuse. Un savant ayant, je crois, pour nom Pasteur, construisit sur cette concomitance de faits empiriques un raisonnement spéculatif «concret» (pour reprendre votre mot). Il suggéra que sur les mains de l’accoucheuse comme un peu partout se trouvait un nombre infini de petits animalcules qu’il nomma microbes, et qu’il accusa des maux des parturientes. On le traita de fou, on l’inculpa de spéculer sans preuve, d’élucubrer. Mais on me rapporte que son induction de l’invisible à partir du visible s’avère en votre temps fondée. Pasteur découvrit le microbe par raisonnement spéculatif. Il combattit la pointe de ce raisonnement sans la voir, et trouva, me dit-on, de cette seule manière un moyen de purifier le lait par la chaleur (dont il avait hypothétiquement spéculé qu’elle tuait les animalcules) qui sauva des milliers de vies. Voilà qui est savoir sans voir…

Socrate

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Merci Socrate de votre réponse, je ne peux être autre chose que satisfait par cette dernière!

Passez un joyeux temps des fêtes, peu importe s’il existe ou pas en votre époque!

Alexandre

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Il y a certes un temps des fêtes à mon époque, il s’appelle: la vie.

Salut,

Socrate

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28- ALCIBIADE ET XÉNOPHON SONT-ILS AUPRÈS DE TOI?

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Cher Socrate,

J’espère de tout cœur qu’Alcibiade se trouve auprès de toi et que ton ami Xénophon soit reconnu au moins autant que Platon, ne serait-ce pas justice?

Bien à toi,

Aurore

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Aurore

Alcibiade est toujours avec moi. De corps ou de cœur. Et je partage ton opinion sur l’excellent Xénophon. C’est un homme modeste, discret, très doxographe de sa personne. Il m’admire un petit peu trop. Mais il a le très grand mérite de ne pas avoir mis sur pied des cultes délirants et barbares… comme l’autre. Je me sens profondément en harmonie avec tes sages paroles, Aurore.

Socrate

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29- SUPÉRIEUR ET INFÉRIEUR

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Bonjour Socrate,

À la question «vos idées», vous répondiez à Freezy ceci: «L’univers est un objet créé, fabriqué par un immense artisan. Le génie et la volonté harmonisatrice de cet artisan sont révélés dans chaque repli de la réalité existante. L’être humain n’est pas unique et sa nature n’est pas symétrique. Les hommes sont supérieurs aux femmes, les nobles sont supérieurs à la plèbe, les hommes libres sont supérieurs aux esclaves, Athènes dépasse en mérite toutes les autres cités de Grèce. Il faut que ces inégalités soient, car elles fondent l’ordre. Je me sais prêt à prendre le glaive pour les défendre.»

J’aimerais savoir en quoi les hommes sont supérieurs aux femmes? (entre autres)

Il faut que les inégalités soient!? Oui (elles sont) mais non (elles ne devraient pas être), et pourquoi y ajouter une valeur de supériorité ou d’infériorité?! Pourquoi ne pas parler de différences complémentaires?

Bien à vous,

Aurore

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Je suis très étonné mais toujours prêt à apprendre. Pourrais-tu avancer tes arguments en faveur de l’idée d’une égalité entre l’homme et la femme?

Socrate

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Il n’y aura jamais égalité sur un plan physique! Mais sur un plan politique ou citoyen, il n’y a pas de raison valable à ce que les femmes et les hommes ne soient pas égaux en droits.

Mais ce qui me chiffonne c’est le qualificatif de supérieur (par rapport à quoi?); les hommes sont supérieurs en muscles et les femmes en masse graisseuse, physiologiquement et sans parler d’autres détails physiques…

Trouvez-vous que les femmes sont inférieures parce qu’elles enfantent? Puisque c’est la différence principale entre l’homme et la femme!

Aurore

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Ô Aurore,

Les femmes sont plus menues, plus faibles, inaptes au combat et à la politique, bavardes, sensuelles, superficielles, colériques, et incapables de comprendre le vrai amour entre deux hommes. Il faut les protéger car elles portent la vie, mais leur égalité avec l’homme est une impossibilité naturelle. Je te le dis en toute candeur. C’est là une vérité universelle. Tu critiques mes formulations mais je ne vois pas très bien se déployer tes arguments en faveur d’une démonstration de l’égalité entre la femme et l’homme.

Socrate, le vrai, le sincère, sans glose ni déformation

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30 LES PHÉNOMÈNES

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Les phénomènes sont-ils purement esprit ou sont-ils matériels, ou encore un mélange des deux, mais alors comment cohabitent-ils pour animer les êtres?

Mathilde Descour

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Veuille donc faire pénétrer ta connaissance dans le fondement des phénomènes matériels! Cela te sera bientôt aussi ardu et désespérant que de chercher à enfoncer ton propre corps dans les replis intimes d’une masse rocheuse. Tu verras alors à atténuer tes ambitions, à renoncer à égaler les dieux en érudition, et tu te rabattras modestement sur le monde de l’Homme, qui est aussi celui de l’esprit. Tu y verras encore de grands mystères à sonder, et des mystères auxquels il faut croire aussi docilement qu’il faut croire à la justesse et à la profondeur des visions de la Pythie de Delphes.

Socrate

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31- DIX SECONDES

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Bonjour à toi de nouveau Socrate,

J’aimerais connaître tes réactions face à la situation suivante. Je parlais de cela dernièrement avec un ami: crois-tu qu’il est possible de donner un sens à sa vie, si on ne l’a pas déjà fait auparavant, quand il nous reste inévitablement dix secondes à vivre?

Gendron

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Ta vie à ce moment crucial prend une orientation très claire et unique. Tu dois concentrer toute ta volonté à trouver un moyen de rallonger cet insoutenable et inacceptable délai. Le sens à donner à ta vie c’est alors la quête du sursis. Car la sagesse est le résultat de la réflexion, et la réflexion n’est pas instantanée. Elle a besoin du temps pour s’établir et s’affermir.

Socrate

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32- LA THÉORIE ET LA PRATIQUE

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Socrate,

J’aimerais aujourd’hui te poser une question face à ton attitude. Lors des nombreuses discussions et entretiens sur l’Agora, il ne doit pas être rare que tu puisses arriver à différentes conclusions sur différents sujets. Alors même que la constatation semble alors évidente, t’arrive-t-il cependant, parfois de ne pas suivre la voie que cette dernière t’ouvre. Par exemple, tu as déjà atteint la conclusion que l’homme ne pourra jamais atteindre avant longtemps la vérité ultime (je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien), dès lors, tu en es venu à la conclusion que l’homme se devait d’au moins tenter d’atteindre cette dernière vérité. Bref, t’arrive-t-il parfois de te refuser à agir en fonction de tes découvertes, de te refuser de croire en une de tes constatations rationnelles et logiques, même si tu sais qu’elle est vérité (Oui, je sais que tu ne sais rien, mais bon, je crois que tu comprends tout de même le sens de ma question:)

Merci encore une fois,

Alexandre

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Mon beau Alexandre,

Je suis admiratif face à la fine qualité maïeutique de ta question, car tu y inclus la plus belle des réponses. Je sais que la complétude du moindre savoir est inaccessible, et pourtant je n’en renonce pas pour autant à tout connaître. Mais que je te titille en te présentant un autre exemple. Je me suis déjà trouvé impliqué dans une confrontation oratoire avec un très beau mirliflore sur le sujet de la beauté physique. J’étais perdu d’avance. Moi si laid, je devais démontrer par raisonnement que ma beauté était supérieure à celle de mon magnifique adversaire. Les applaudissements de l’agora devaient sceller le sort du vainqueur et du vaincu. J’ai perdu, mais je me suis battu comme un vrai hoplite. Il est évident qu’en m’engageant dans une telle amusette, je marchais froidement à l’encontre du plat constat empirique que je fais chaque fois que je me penche sur la moindre flaque. Mais j’ai mené cette joute à contre-courant, parce que la défaite oratoire a ceci de distinct de la défaite militaire qu’elle renforce le vaincu autant que le vainqueur, et incite les témoins à des réflexions inattendues plutôt qu’à de folles et futiles terreurs.

Socrate

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33- DE L’ESPRIT ET DU CORPS

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J’observe les hommes, cher Socrate, car je pratique l’art de guérir. Je les observe et je constate bien que leur esprit influence le corps et que leur corps influence également l’esprit. Alors je te demande quelle est la continuité, le rapport entre les deux? Dans les confins du Levant j’ai rencontré ceux qui suivent un sage appelé le Muni, selon eux l’intégralité de notre expérience n’est qu’esprit, la projection de l’esprit. Ce que l’on appelle matière n’est qu’un degré plus grossier, ainsi donc c’est en connaissant l’esprit qu’on se connaît soi-même. Qu’en penses-tu?

Mathilde Descour

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Que ton Muni rêve mais qu’il fait un rêve utile. Car son rêve lui révèle l’importance de l’esprit, sans toutefois lui faire voir sa discontinuité d’avec la matière ni la complexité de cette dernière. Il doit donc dormir encore un peu…

Socrate

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34- LA CONFIANCE

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Cher Socrate,

Je vis des choses difficiles dans ma vie autant en amour que professionnellement. Je perds confiance en beaucoup de choses comme l’amour des autres car après plusieurs expériences amoureuses catastrophiques je me rends compte que l’amour c’est vouloir construire une maison sans clou ni ciment, cela peut être solide mais lorsqu’elle va tomber ça va faire mal. Qu’est-ce que la confiance envers les autres, envers soi-même, je ne sais pas et vous?

Vegeto

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L’autre est autre. C’est là le fondement de tout raccord humain. Autre, il n’est pas totalement prévisible, il est inattendu, frais, rêche, et libre de nos contraintes. La juste confiance c’est d’abord la connaissance du fait que l’autre défiera les prédictions, et fera émerger sa propre vérité de vie et d’action au-delà de moi et malgré moi. Le hoplite au combat se méfie rarement de l’ennemi. Il sait que ce dernier agira selon sa conscience et son rôle, et frappera droitement pour abattre. Je ne crois pas dire cela simplement pour m’être battu contre les Spartiates, qui sont nobles, et je crois que ma remarque est de toutes guerres. Ce sont nos proches, nos intimes, ceux que nous traitons de façon erronée comme nos assimilés qui nous enseignent la vraie méfiance.

Socrate

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35- VIN ROUGE OU VIN BLANC

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Socrate

Est-ce bien toi? Non je ne crois pas, ou du moins trop de vin peut-être as-tu pris? Toutes ces perles de savoir que ces gens te quémandent, et toi de répondre comme un jeune lycéen plein de hargne et de moquerie. Où est le discours que tu peux tenir des heures durant? Où sont ton sens de la réplique et ton goût de la philosophie? Ô Socrate comme je ne te reconnais pas. Exprime-toi, aide le monde à évoluer par la philosophie, expose la tienne pour que le monde s’en forge une. Tout le monde a besoin d’exemple et tout le monde se doit d’enseigner. Pense à Aristote et Platon. Pense à tous les sophismes qui pullulent dans ce monde, tu te dois d’aider les gens, Socrate, libre penseur. Ton esprit a par ce site une fenêtre ouverte sur les gens, ne rate pas cette occasion. Bien qu’on puisse te lire, découvrir ta philosophie dans des livres (parchemins reliés), je crois qu’il est normal de te lire ici sur Internet (fabulation électronique). En passant je viens de lire ta réponse pour la passoire et j’ai le vague souvenir qu’une amie m’en a parlé, au moins corrige-moi si je me trompe: la première c’est: «es-tu sûr que ce que tu as à me dire est vrai?» La deuxième: «est-ce utile que tu me dises ce que tu sais?» La troisième: «est-ce bien ce que tu vas me dire?» Bon bon, j’en ai assez écrit, je vais lire tes autres réponses, mais Socrate si c’est bien toi, arrête le vin et «philosophe» dans ces pages.

Un homme qui pense,

Agagne

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Voilà un oiseau rare qui mérite qu’on lui jette du pain: un déçu. Un qui trouve que Socrate n’est pas à la hauteur de ses rêves. Un qui me cite des enfants vagissant comme des grands hommes: Platon, Aristote. Un qui est à la quête du sage, du grand penseur, et qui considère que le clochard aviné n’est pas de l’aréopage. Un qui voit clair les bons et les méchants: les philosophes et les sophistes. Mange bien, Beau Déçu, picore bien tout ce que tu trouveras à ma table, fourres-en même sous ta tunique. Tout ce que tu grappilleras, tu le mérites au quintuple, Fin Déçu à la mielleuse amertume, qui me crie mes faiblesses, mes limites, ma faillite.

Car tu as profondément compris Socrate.

Socrate

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36- QUI ES-TU?

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Cher Socrate,

Ton univers ne se borne-t-il pas, d’après l’usure de tes sandales, à l’aire pour ainsi dire microscopique de ta maison, du trajet entre celle-ci et l’Agora et de l’Agora à ta maison? Une seule fois, d’après mes observations (est-ce que je me trompe?), tu es allé à la guerre, une guerre où un leader lève des troupes d’hommes libres et part en campagne contre un quelconque adversaire. J’ai l’impression que si tu t’es faufilé à travers les héros, ce fut parce qu’il t’était impossible de faire autrement. Cette fois donc, la seule (?), la troupe dont tu étais, sortit d’Athènes, se promena quelques heures pour rendre l’expédition glorieuse puis revint doucement aux douceurs du foyer et aux palabres de l’Agora. Où étais-tu dans la troupe pour en être revenu sain et sauf? En tête, sur les flancs, ou bien protégé au centre, ou encore dans l’arrière-garde traînante bien près des provisions et des plaisirs du genre militaire? J’ai questionné sans réussir à savoir la réponse.

Cette sortie militaire est le seul fait physique d’importance que je sais de toi. Le reste de ta vie au foyer et à l’Agora, bien confortable, laisse entendre que tu es une sorte de débile physique bien que ton nom inclue l’idée de force. Cette vie ressemble beaucoup à un ruisselet, presqu’à un ru qui se laisse couler lentement sans cascades ni luttes vers son destin. Même ta femme et tes enfants te fatiguent. Tu les renvoies à la maison car ils te dérangent dans tes grandes et intéressantes discussions avec des adolescents dont, évidemment, l’esprit n’est pas assez développé ni les expériences assez nombreuses et valables pour te confronter. Tant pis pour toi si on t’accuse d’être trop proche des jeunes! Ne serais-tu pas par hasard un peu… mais le terme ne veut pas sortir de ma bouche!

Cher Socrate, ton apparente débilité physique si contrastante avec la signification de ton nom, n’est peut-être qu’une excuse à une grande paresse. Je soupçonne même que le petit effort que cela te demande de traîner tes sandales de chez toi à l’Agora et de l’Agora à chez toi est encore trop pour toi. Ne serait-ce pas pour cela que tu souhaites rejoindre dans l’au-delà ces beaux esprits avec qui tu voudrais discourir, SANS EFFORT et SANS FEMME NI MARMAILLE à supporter, et échanger dans la félicité céleste? Tu peux éviter ta condamnation à mort, mais tu vas préférer mourir par la ciguë; est-ce que ce sera vraiment afin de ne pas donner raison à tes ennemis de t’accuser de corrompre la jeunesse ou bien plutôt pour échapper aux misères de ta vie et pour rejoindre là-haut ce que tu appelles des esprits intéressants avec qui palabrer? Si vraiment tu désires tant les rejoindre, pourquoi ne t’es-tu pas suicidé auparavant afin de hâter ces heureux moments tant souhaités? Socrate, en plus d’être un paresseux, un peureux et un dilettante, serais-tu un lâche? Socrate, que vont penser les générations futures de toi si tu ne fais rien d’autre que ce que tu fais actuellement? C’est vrai qu’au ciel tu pourras ironiser sans fin et sans réaction, mais pense un peu à ta renommée terrestre pour les siècles à venir et trouve quelque chose à quoi ton nom pourrait se rattacher glorieusement.

Socrate, c’est en ami que je te parle, écoute-moi et essaie de changer, du moins un peu sinon ton nom sera perdu à jamais dans le tourbillon des dizaines sinon des centaines de milliards d’êtres humains qui peupleront la Terre à venir.

Ton ami qui voudrait te préserver du poison dont tu corromps ta vie,

Alexitère

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Excellent Alexitère, toi qui te dis mon ami,

Sache d’abord que la signification de mon nom n’a qu’un rapport fort lâche avec la nature de mon être. Et tu n’apprendras pas grand-chose sur mon être en chipotant sur le sens de mon nom. Connaître de quelle manière on doit apprendre ou découvrir les choses qui sont est peut-être au-dessus de mes forces et des tiennes. Contentons-nous de convenir que ce n’est pas des noms qu’il faut partir, mais qu’il faut et apprendre et rechercher les choses en partant d’elles-mêmes bien plutôt que des noms. [On retrouve ce développement imputé à Socrate presque au mot près dans le CRATYLE de Platon. Cela mérite d’autant plus d’être noté que Socrate, lorsqu’il prend la parole dans DIALOGUS, semble ordinairement ne pas faire grand cas de ce que la tradition platonicienne lui impute. – NDLR]

Sache ensuite, toi qui me sommes de changer, que je le fais sans arrêt sous la pression d’une force que je ne contrôle pas, et qui se nomme: existence.

Autrement, ta description de ce que je suis et ce que je fais me plaît assez. Ta vision de mon rôle et de mon action lorsque j’avais l’honneur de figurer parmi les hoplites a choqué certains membres de mon entourage, auprès desquels j’ai cette réputation de courage qui alimente les rêves résistants des peuples déchus. Il suffit de dire que nous fûmes vaincus ce qui, à mon sens, te donne raison de décrire ma marche parmi les hoplites comme une promenade de débile physique. C’est ce que nous avons été pour notre nation en ces lieux et temps, et seul cela compte.

As-tu une question pour moi, Alexitère, mon ami?

Socrate

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Cher Socrate,

C’est bien toi avec tes entourloupettes qui n’as jamais eu le courage d’écrire. C’est drôle n’est-ce pas, que les plus grands noms conservés par les peuples et utilisés à toutes sortes de sauces sont entre autres Socrate, Jésus-Christ et Mahomet! Pas un mot d’écrit par eux. Ils ont parlé, paraît-il, laissant à de supposés disciples le soin et la dangereuse tâche de formuler dans des textes ce qu’eux-mêmes n’ont pas osé faire, à cause, peut-on supposer, des conséquences. On peut faire dire à ces braves types comme toi n’importe quoi, ils s’en tirent toujours en disant que ce n’est pas eux qui ont dit cela ou ceci, mais d’autres qui leur prêtent toutes sortes d’intentions. Les chicanes que cela soulève se passent au niveau de leurs interprètes sans qu’eux-mêmes soient remis en cause. Et, ils doivent bien rigoler dans leur Olympe ou Ciel de voir des milliards d’humains se chicaner sur le sens de tel ou tel mot qui leur sont attribués par voie latérale et dont peut-être ils sont les premiers surpris d’apprendre qu’ils les auraient dits eux-mêmes. Comme Wittgenstein l’a dit, l’exégèse ou la science des textes en est rendue à une vulgaire dispute sur le sens philologique de tel ou tel mot alors que pendant ce temps se perd la recherche de l’intention, du principe, de l’idéologie du sens profond des messages supposément créés par des illustres personnages qui ne les ont jamais écrits. Dans tout cela, qu’est-ce qu’il y a de sérieux? Des fleuves de sang humain ont coulé à propos de disputes sur le sens d’un mot qui n’a jamais été dit, du moins par ceux à qui on les attribue.

Tu me demandes de te poser une question. En voilà une: pourquoi n’as-tu rien écrit afin que l’on puisse discuter de tes propres paroles et non pas de ce que les autres ont dit ou disent de toi? Souviens-toi que dans un litige, les on-dit et les ouï-dire sont automatiquement rejetés.

À bientôt,

Alexitère

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Je pourrais te répondre, et je ne trahirais pas mon opinion en le faisant, qu’écrire tue le duel verbal, fige le débat, et donne à l’échange une allure sèche et truquée de drame théâtral. Je serais conforme à mes vues en ajoutant que l’écriture fait perdre le timbre de voix, n’échauffe pas les oreilles, ne se perçoit que par un individu isolé, ne rend aucun écho sur l’agora, n’attire ni tiers ni témoins ni badauds, et interdit cruellement la possibilité de la réplique à chaud inattendue et inespérée, enchaînant tout le dialogue en claquant comme le tonnerre.

Mais il y a pire, mon ami. Je connais très mal les lettres et manie le stylet de façon brouillonne et malpropre… Me pencher sur un feuillet me donne de surcroît de la somnolence. Tomber endormi pour avoir voulu pérenniser sa gloire, voilà ne trouves-tu pas, un bien taquin et bien significatif message des dieux!

Mais dis-moi un peu. Qui est donc ce Wittgenstein? A-t-il écrit autre chose que des aphorismes?

Socrate

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Ouais, ouais, ouais!

Socrate, tu te déshonores en usant de ce que le Stagirite (qui lui, a osé écrire et qui est dans la deuxième génération de ta lignée) a si bien décrit: le sophisme. Tu es un mauvais accoucheur de tes propres élucubrations mentales, car tu n’as rien accouché du tout. Tu aurais été et tu serais encore maintenant plus avisé de laisser ce métier à ta mère. Après vingt-cinq siècles, tu réponds à mes propos en te basant sur ce que tes soi-disant épigones ont écrit de toi. Si tu avais eu le courage d’écrire, tu pourrais au moins te citer toi-même. Je t’accorde cependant la rouerie d’avoir compris et utilisé l’axiome «verba volent, scripta manent». Ainsi, comme il n’y a rien de toi que l’on puisse utiliser, rien ne peut t’être reproché. Comme un enfant tu peux toujours dire: «c’est pas moi, c’est Platon qui a dit cela!»

Un éminent helléniste de mes amis à qui j’exposais mes griefs à ton endroit, a dû convenir que je pouvais avoir raison, du moins partiellement. Il a cependant su atténuer mes sarcasmes à ton endroit par d’habiles et judicieuses réparties que tu aurais pu me servir toi-même si tu connaissais mieux le personnage que tu as été et que tu es encore et que tu seras éternellement. Comme ici-bas je ne peux avoir prise sur toi, j’attends patiemment ma mort pour te rejoindre dans cet Olympe que tu as tant désiré comme lieu de ces palabres que tu aimais tant. Nous palabrerons et au moins, moi, j’aurai des écrits que tu pourras utiliser pour me confondre si POSSIBLE: je te donnerai donc des armes que tu n’as pas eu le courage de donner toi-même à tes adversaires, des écrits. J’espère au moins que là-haut dans le rayonnement des divinités, lors de nos discussions, tu ne te laisseras pas aller à la somnolence; et si tu osais alors me servir ton excuse habituelle que c’est ton démon intérieur qui te contrôle, je le prendrai comme l’injure suprême à mon intelligence et une grossière incivilité à l’endroit de nos hôtes, les déités et les déesses.

Enfin, si tu n’as pas écrit, tu n’as pas dû lire et j’en suis certain tu n’écris pas plus ni ne lis plus maintenant que de ton temps terrestre. C’est pourquoi Wittgenstein est un inconnu pour toi. Qui donc es-tu SOCRATE pour être si dépourvu d’écrits et si illettré?

Salut!

Alexitère

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Mon bon Alexitère

Si tu me cites du latin, tu risques encore de me faire errer! Dans le même ordre d’idée, nous ne nous retrouverons pas dans l’Olympe mais dans l’Hadès… Mais laissons cela. La compagnie de ton camarade helléniste t’est préférable à la mienne, s’il te stimule mieux. Tu décris mon ignorance et mes limitations avec une grâce et un mordant qui «me bottent», comme on dit dans le dialecte moderne. Je t’écouterais des heures durant, et tant pis pour Wittgenstein…

Socrate

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37- LES ÉTOILES

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Socrate,

Que pensez-vous des étoiles, des constellations, de l’espace? Quel rôle occupent-ils, selon vous, dans notre univers semblant obéir à tant de règles?

Alexandre

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Voilà une question assez simple. Le ciel est une voûte. Imagine-toi une immense toile, comme celle des tentes des armées en campagne. Cette voûte est épinglée de petites sphères fixes, purulentes de luminosité, comme des gouttes déposées sur un feuillage. Elles tomberont un jour, mais dans des siècles. Quand le soleil jaillit des confins de l’horizon, la voûte est éblouie de bleu, comme le toit du temple est ébloui de blanc lorsqu’on y allume les torches. D’aucuns ont vu des dieux, des déesses, et des héros disparus dans ces petits clous brillants. Au risque de m’attirer encore des ennuis, je me dois de te signaler que cela est questionnable. Les dieux sont proches de nous, ils nous accompagnent sur l’agora, comme le souffle du souvenir de nos ancêtres. Il faut se méfier des apparences et de ce que notre imagination insuffle en nous, surtout lorsqu’on regarde le ciel! Cette idée nouvelle des dieux dans le ciel est une affabulation moderniste qui bouscule les traditions les plus vénérables.

Socrate

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38- ILLUSION

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Bonjour de nouveau Socrate,

Depuis quelque temps, je suis confronté à quelques intéressantes théories, fictives ou scientifiques. Par exemple, mon professeur de physique nous explique que le temps n’est qu’un concept humain, et que le passé et le futur n’existent pas: la mémoire étant tout simplement un courant électrique. Celui-ci nous a donc expliqué qu’il pourrait donc être possible que quelqu’un puisse programmer nos mémoires, nous donnant l’illusion d’un passé vécu. (J’espère que de votre cercle d’existence, vous pouvez avoir accès à certaines sources d’information pouvant vous éclairer sur notre époque; quoi qu’il en soit, si quelque chose vous semble obscur, n’hésitez pas à me le faire remarquer). Bref, il serait possible que certains individus puissent régir notre vie en altérant notre mémoire et autres paramètres s’y rattachant directement. Outre que sur le point de vue scientifique, religieusement, le bouddhisme argue depuis le début des siècles que tout est illusion sur terre, la littérature et le cinéma de la science-fiction nous proposent des hommes contrôlés par des êtres invisibles qui régissent l’univers ambiant. (Pensons à la Matrice ou au jeu de rôle Mage: the Ascension). Vous le voyez, on véhicule beaucoup de choses concernant l’illusion de notre réalité. J’aimerais donc savoir vos positions face à cette vision d’un univers ambiant illusoire, de la non-existence du temps physique et du terme illusion en général. Cela est-il plausible?

Merci,

Alexandre

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Mon beau Alexandre,

Le monde comprend un élément illusoire. Pour t’en aviser fais l’expérience suivante. Prends une coupe de brouet liquide bien lisse et bien noir, celui que les Spartiates boivent d’un trait, et un grand vase plein à ras bord de bon lait de chèvre. Pose le grand vase sur une roche plate de façon à bien voir la surface blanche du lait. Fais ensuite tomber des gouttes de brouet noir une à une à intervalles bien distincts dans le vase de lait, en redressant la coupe à chaque fois pour bien séparer les gouttes. C’est seulement à la sixième ou à la septième goutte de brouet noir que la surface de lait commencera à se griser quelque peu, alors qu’il est évident pour notre pensée que le brouet commence à noircir le lait dès la première goutte… Cet élément illusoire des six premières gouttes de brouet noir versées dans le grand vase de lait finit d’autre part quand même par bel et bien se résorber à la septième, et le retard de nos sens à percevoir le changement de couleur en vient à se rajuster sur la réalité du monde. Je crois qu’il en est autant de toutes ces doctrines du monde illusoire, du temps inexistant, etc. Elles érigent en illusion pure et intégrale ce qui n’est qu’une subtile distorsion de nos sens et de notre entendement. Tu me comprends, Alexandre?

Socrate

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Bref,

L’illusion ne serait que l’incapacité à décrire, selon nos standards et notre niveau d’interprétation, les différents éléments subtils de notre environnement? Donc l’illusion n’est que temporaire et serait un voile couché sur la vérité?

Alexandre

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Un voile tissé par dix mille mains, parmi lesquelles celles de nos maîtres furent les plus industrieuses.

Socrate

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39- RÉVÉLATION

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Cher Socrate,

Dans le Phédon (69 B-C + 85 C-D) Platon te fait dire que la source de la réalité vraie, de la vérité est dans la révélation divine. J’aimerais que tu m’expliques ce que tu entendais par Révélation Divine et ce qu’aujourd’hui tu en entends.

Alexitère

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Mon bon Alexitère,

Platon me fait le grand honneur de m’ériger en porte-parole de ses vues sur le monde. Je sais que dans ton temps cela serait perçu comme plutôt vexatoire, mais pour des hommes comme nous c’est un honneur que d’être traité ainsi par un disciple… même un disciple aussi indépendant et imaginatif que celui que vous nommez Platon. Ceci dit, révélation divine, là à te dire franchement je ne vois pas trop, pour le coup. Alors clarifie-moi un peu ton désir, excellent Alexitère. Tu veux que je t’explique les vues de Platon sur la révélation divine, ou mes propres vues sur la source de la vérité?

Socrate

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Cher Socrate,

Voici ma réponse à ta question. D’abord je dois reconnaître que c’est bien là ta méthode, la maïeutique, de poser des questions alors que tu connais mieux que quiconque les réponses. Je me prête cependant volontiers à ton jeu dialogico-dialectique.

Je laisse de côté le problème de savoir si c’est toi ou Platon qui aurait dit des choses. Partons de l’entente qu’il s’agit de tes dires à toi. Demeurons-en donc sur la question de la révélation.

Platon dans Phédon 69 B-C + 85 C-D te fait dire qu’il est d’une extrême difficulté sinon impossible d’arriver à une connaissance certaine dans la vie présente et que c’est dans l’au-delà que la certitude nous serait révélée s’il plaît à Dieu. Et tu ajoutes que dans la poursuite de la vérité que tu appelles aussi la réalité vraie, la préparation à l’au-delà consiste à se faire instruire par des maîtres ou à chercher par soi-même par la pensée critique, la pensée étant l’instrument humain par excellence. Quant à celui qui n’est capable ni de l’un ni de l’autre de ces deux moyens, il lui faut puiser dans les humaines traditions ce qu’il y a de meilleur et de moins contestable. Toutefois, tu conclus que la source de la réalité vraie, de la certitude réside dans la révélation divine. Et c’est de quoi il s’agit ici.

Certains interprètes prenant leurs rêves pour des réalités ont prétendu que tu préfigurais la révélation chrétienne. Comment gober une telle méconnaissance des mœurs de ton temps? En effet, de ton temps, les songes et les poussées internes attribuées par chacun à son propre démon (daïmon) étaient reconnus comme des révélations divines. C’était le paganisme et les religions du temps. Eschyle, Sophocle et Euripide sont d’excellents illustrateurs de ces révélations dites divines mais aucunement dans le sens d’aujourd’hui.

Il y a donc confusion sur ce thème de la réalité. Tu parles de la réalité vraie par opposition à d’autres réalités. La réalité vraie réside pour toi dans la pensée humaine motivée (terme d’aujourd’hui) pour chacun par son propre démon à savoir chacun ses songes et ses intuitions pris pour de la révélation divine. C’est le cas classique des fondateurs de religions. Tu n’as pas fondé de religion car tu as mis dans la puissance de la pensée ce qu’il peut y avoir de meilleur dans le monde. C’est ainsi que tu as fondé la philosophie. Si certains en mal de prosélytisme se servent de tes paroles pour appuyer certains dogmes chrétiens, c’est à titre gratuit et sans valeur à moins de retourner à l’apologétique dépassée des siècles précédents.

Cher Socrate, dans notre temps actuel, ce que tu nommes réalité vraie est un inconnu que même les philosophes et les scientifiques ne peuvent solutionner, ce qui laisse place à toutes sortes de superstitions et supercheries. Si quelqu’un veut être certain de certaines choses il doit s’en remettre à une croyance. Or, une croyance est un point de vue, une certitude constamment variable chez un même individu et infiniment variable entre les individus; lorsqu’il y a apparence de solidarité en une croyance ce n’est qu’en apparence et pour satisfaire des besoins individuels et sociaux.

La philosophie que tu as fondée a pris de l’ampleur de sorte que la question du réel, de la réalité, de la réalité vraie, du vrai, est plus avancée que de ton temps sans cependant trouver plus de réponses. Quine, Kuhn et Feyerabend seraient à consulter là-dessus et discuter avec eux serait profitable à la question de la réalité vraie.

Alexitère qui reconnaît en toi le fondateur de la philosophie.

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Alexitère,

Je me félicite du beau sophisme que tu as commis. Tu commences par postuler que j’ai tenu ces propos de révélation divine, pour ensuite magistralement démontrer qu’ils n’ont pas pu tomber de mes lèvres. Je ne sais pas exactement ce qu’est le paganisme mais je te suis quand tu me distancies des fondateurs de religions nouvelles. La religion est une chose ancienne, héritée, sur laquelle on ne tisse pas des doctrines comme des toiles de tapis. Ces «chrétiens» sont fort irrévérencieux envers les justes traditions.

Le fond de la question reste notre impossibilité à connaître en ce monde vu les limitations de nos sens, la faiblesse de notre entendement, et notre constante inaptitude à spéculer correctement. Ainsi quand tu me poses en fondateur de doctrine, tu spécules incorrectement. Tu fais refluer l’ampleur et la complexité d’un résultat sur l’étroitesse et la simplicité de sa cause. Tu fais comme Platon: tu m’imputes ce que tu crées, parce que je l’inspire. Je suis un clochard, tu me fais philosophe. Il y a bien là distorsion des perceptions et faiblesse de l’entendement.

Socrate

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40- ASSOMMONS LES PAUVRES

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Bonjour et bien à vous Socrate!

Aujourd’hui, je lis un recueil de poésie du poète Baudelaire intitulé Le Spleen de Paris. L’un de ses textes, «assommons les pauvres», fait référence au philosophe que vous êtes, Socrate. Ce texte fait référence à votre démon et sa nature. Je n’ose pas trop m’aventurer sur mes suppositions quant à la signification de tout cela tant le sujet m’est peu clair. Je crois cependant que le démon dont il est question, votre démon, jouait le rôle d’un quelconque intermédiaire entre l’homme et les dieux, mais il se peut également que ce fait soit erroné. Je vous laisse ici un extrait du texte, ainsi que l’adresse où vous pourrez trouver le texte intégral, s’il vous est accessible encore une fois de votre sphère d’existence.

EXTRAIT DU POÈME EN PROSE: ASSOMMONS LES PAUVRES: «En même temps, j’entendis une voix qui chuchotait à mon oreille, une voix que je reconnus bien; c’était celle d’un bon Ange, ou d’un bon Démon, qui m’accompagne partout. Puisque Socrate avait son bon Démon, pourquoi n’aurais-je pas mon bon Ange, et pourquoi n’aurais-je pas l’honneur, comme Socrate, d’obtenir mon brevet de folie, signé du subtil Lélut et du bien-avisé Baillargé? Il existe cette différence entre le Démon de Socrate et le mien, que celui de Socrate ne se manifestait à lui que pour défendre, avertir, empêcher, et que le mien daigne conseiller, suggérer, persuader. Ce pauvre Socrate n’avait qu’un Démon prohibiteur; le mien est un grand affirmateur, le mien est un Démon d’action, un Démon de combat.»

Merci!

Alexandre

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Votre poète est un drôle. Il parle d’anges et de démons comme s’ils avaient figure humaine, et me présente comme freiné par ce ci-devant «démon». Nous sommes bel et bien entourés par des entités d’origine ancienne, qui nous enveloppent et agissent sur nous. Mais elles guident la totalité de nos agissements familiers, y compris dans le sens de l’assouvissement de ce qu’il y a en nous de plus débridé et passionnel. Sois assuré que ces idées de «freinage» et d’«empêchement» sont étrangères à ma philosophie.

Socrate

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41- L’HOMME

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Salut Socrate,

J’aimerais te poser la question suivante. Est-ce que tu crois que la vie est une simple erreur de mathématiques?

Une future philosophe,

Anne-Marie Himbeault

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Salut philosophe actuelle,

Je crois plutôt que ce sont les mathématiques qui sont une vérité complexe issue de la vie.

Socrate

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42- ACCOUCHEMENT SANS DOULEURS

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Cher Socrate,

Fais accoucher mon âme sans césarienne.

Daishi Kaszer

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Daishi,

À lire ce mot je me dis: c’est fait!

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43- TON AVIS?

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Salut mon cher Socrate,

J’ai composé quelques phrases et je voudrais savoir si tu étais d’accord avec moi. En voici quelques-unes:

L’indifférence et l’insouciance sont deux grandes causes de la destruction terrestre. Les mathématiques sont les seules façons de définir la vie et le monde, car il n’existe aucune matière absolue. La plus grande chose que l’Homme a faite est la guerre. Le seul dieu qui existe est celui que nous avons en nous et on le nomme âme. Une ligne est infinie, car elle est composée de points et le nombre de points dans une ligne est infini. La meilleure politique est la dictature, mais il n’y aura jamais un bon dictateur.

Merci de ta patience.

Une futur philosophe,

Anne-Marie Himbeault

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Elles ont chacun leur mérite. Mais leur réunion étonne.

Socrate

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44- LE SENS DE TA MORT

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Bonjour Socrate!

C’est la première lettre que j’envoie à un être illustre de ce site.

Tu as déjà dit à un de tes disciples je crois: «Connais-toi toi-même!». Qu’est-ce que tu as voulu lui signifier précisément?

Les dignitaires de ta ville t’ont condamné à boire la ciguë. Pourquoi l’as-tu fait au lieu de fuir cette ville? Et puis la dernière phrase que tu as dite avant de t’empoisonner: «tu iras sacrifier un coq à Esculape» ou quelque chose comme cela, tu voulais signifier quoi au juste?

Au plaisir de te lire Socrate même si tu n’as pas laissé d’écriture de ton vivant.

Joseph

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La majorité des événements que tu rapportes sont futurs pour moi. Mais j’approuve ma dernière phrase, car il faut respecter les traditions, surtout dans les moments graves. D’autre part un vrai hoplite ne fuit pas le conflit, et une condamnation est le plus cuisant des conflits, car elle engage toute la polis contre un seul homme. Quant à l’impérieuse nécessité de se connaître soi-même, je te dois beaucoup en l’occurrence en ce moment même, car j’ai beaucoup appris sur Socrate à la lumière des révélations que tu me fais ici. Sois-en remercié.

Socrate

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45- CONNAIS-TOI TOI-MÊME

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Qui suis-je?

Comment mieux me connaître?

Robert

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Tu es humain. Tu as accès aux vertus, à la justice, au rire, à l’amour de tes pairs, à la cohésion de la polis. Mais, sinon, qui es-tu? Pour mieux te connaître la formule est simple, quoique parfois assez difficilement applicable. Préfère toujours les gens aux choses. Si tu n’entrechoques que des glaives, des vaisselles, ou de la joaillerie, tu ne découvriras rien sur toi. Mais si tu entrechoques des âmes, ta connaissance de toi-même deviendra vite aussi aiguë qu’une lame. Parce qu’on médite seul à propos du monde, mais on se découvre soi-même dans les banquets et sur l’agora.

Socrate

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46- UN ÉGALE-T-IL DEUX?

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Salut cher Socrate,

J’ai une simple petite question à vous poser. Croyez-vous que d’une façon ou d’une autre, 1 pourrait égaler 2?

Nicolas

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Nicolas,

Être vivant c’est être mortel. Je suis donc à la fois en train de vivre et en train de mourir, un (la vie) égale deux (la vie et la mort).

Ne crois-tu pas que tu pourrais trouver d’autres exemples de ce phénomène? Ils sont comme les flots de la mer, mouvants et innombrables.

Socrate

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47- QUESTION DE DISSERTATION

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Bonjour,

J’aimerais connaître votre point de vue sur la question suivante: la présence de personnages comme Socrate dans la société d’aujourd’hui est-elle une richesse ou une calamité?

Merci,

Valérie W.

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Une richesse calamiteuse d’une catastrophique opulence. En effet je suis, dirait-on dans votre langue moderne, un clochard, un tire-au-flanc, un pique-assiette, un itinérant. Je purule la sédition, je corromps la jeunesse, je tonitrue que l’humain est la mesure de toutes choses, je combats sophisme et dogmatisme. Je suis laid et j’inquiète. Voilà de l’or des plus nuisibles. En voudriez-vous?

Socrate

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48- FEMME

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Qu’est la femme pour toi?

svp… c’est assez urgent!

Eykel

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Un être placé dans notre vie depuis les temps les plus reculés de l’existence pour assouvir nos besoins, grands et petits. Or comme les tiens semblent justement plutôt pressants en ce moment même, je ne développerai pas plus avant pour l’heure…

Socrate

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49- CONNAIS-TOI TOI-MÊME

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Bonjour,

Je suis enseignant au secondaire et j’aimerais permettre à mes élèves de comprendre la portée de l’expression «connais-toi toi-même». Pourriez-vous me transmettre une explication plus actuelle que philosophique (21ième siècle) ou une analogie qui pourrait la leur faire saisir.

Luc Woodbury

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La meilleure analogie c’est presque toujours au gymnase qu’on la retrouve. Vous avez bien de ces jeux de balles, qui se jouent par équipe où il faut placer le projectile dans quelque but ou filet. Imagine-toi sur un de ces jeux de balles, fonçant vers le filet, trois défenseurs devant toi. En un éclair l’alternative se pose: foncer dans les rangs ennemis au risque d’être bousculé et de perdre la balle, ou passer à un camarade de jeu mieux placé ou plus agile. Toutes les questions que tu te poses alors relèvent du «connais-toi toi-même» le plus pur. Suis-je plus lourd que ces défenseurs, suis-je moins agile ou moins bien placé que mon camarade?

Connaître tes forces et tes limites dans ce type de situation, avec la clarté et la modestie requises, est la seule voie vers la victoire au jeu. Et «connais-toi toi-même» c’est aussi connaître tes adversaires et tes comparses et les mesurer d’une férule aussi droite et sévère que celle que tu appliques à toi-même dans ton jugement et dans ton action.

Socrate

P.S. Tes élèves sont libres de venir débattre avec moi, s’ils aiment la discussion franche, profonde et simple.

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50- L’EMPIRE DES SENS

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Cher Socrate,

J’ai récemment lu le dialogue que tu as eu avec un certain Alexandre qui se posait la question de savoir si les théories sur les illusions de la réalité (comme la non-existence du temps physique ou le terme illusion en général) étaient plausibles. Tu lui as alors répondu que «l’illusion n’était qu’une subtile distorsion de nos sens». J’ai alors réfléchi et je me suis dit que la perception sensorielle était peut-être aussi une illusion en soi (le flux nerveux n’est-il pas un simple signal électrique), c’est pourquoi il serait plausible que chaque être humain ait une perception différente et personnelle du monde qui nous entoure. Ce qui apparaît rouge à l’un peut apparaître vert à un autre… Mais la question qui me tracasse est de savoir si les sensations que nous ressentons sont directement liées au monde extérieur ou simplement une sensation qui serait contenue en nous et libérée par le cerveau par tel ou tel signal nerveux? Les sentiments comme l’amour pour une personne sont-ils dus à ce qui est contenu en nous et qui n’aurait rien à voir avec la personne en elle-même (ce qui impliquerait que l’on ressente exactement le même sentiment pour une autre personne)?

Merci,

François

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Ma réponse, François, est la suivante: si tu es seul avec toi-même en ce monde pourquoi m’écris-tu? Si jusqu’à ma réponse est une part de toi-même comment ne la sais-tu pas déjà? Interromps ici ta lecture. Trouves-tu au fond de toi ce que sera la suite de ma répartie? Cherche bien: la voici. Si je promets à mille Athéniens de leur donner un drachme s’ils mangent la pomme verte et me rapportent la rouge, cela me coûtera possiblement 997 drachmes pour retracer trois ilotes ayant les sens dérangés et compensant ce drame depuis leur enfance avec l’aide de leur famille et des autres membres de la cité. Mais à la réflexion cela me coûtera probablement mille drachmes tout rond. C’est cher payer la démonstration de ce nivellement statistique de l’action des sens que chaque acte ordinaire de la vie confirme sans ambages.

Socrate

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51- LA PLACE DU DIALOGUE DANS LA PHILOSOPHIE MODERNE

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Socrate,

Bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis que vous erriez dans les rues d’Athènes, semant le trouble sur l’Agora, exaspérant les uns, émerveillant les autres, et amenant les hommes à comprendre qu’il y avait en eux infiniment plus que tout ce qu’ils pouvaient imaginer. Depuis lors, la philosophie a connu toutes sortes d’évolutions et de révolutions, et elle est aujourd’hui bien différente de ce qu’elle était à ses origines. Au moment de sa naissance en Grèce, ses objectifs étaient simples et compréhensibles; aujourd’hui, elle donne le plus souvent l’impression de ne plus savoir où elle va, ni même ce qu’elle cherche.

Or, vous étiez le premier à avoir mis vos élèves en garde, lorsque vous leur disiez qu’ils pouvaient autant qu’ils voulaient chercher à percer les secrets de l’univers, tant qu’ils n’oubliaient pas de toujours se soucier en premier lieu des hommes. Les hommes et leurs doutes, les hommes et leurs peurs, que vous avez constamment dissipées en montrant que l’âme n’était pas un puits noir qu’il fallait craindre, mais une source de lumière et de vérité qui s’écoule librement aussitôt qu’on la libère de la gangue des préjugés qui l’étouffent.

Eh bien, cette leçon essentielle, nous l’avons aujourd’hui oubliée, car s’il y a bien quelque chose dont personne ne se soucie plus, c’est l’Homme. Nous ne faisons que parler de lui, mais nous sommes déjà en train de le remplacer par autre chose, car nous sommes devenus comme des dieux aveugles, qui possèdent un pouvoir immense, mais qui se méfient tellement de leur propre nature qu’ils sont sur le point de le retourner contre eux-mêmes.

Le dialogue est quelque chose de très simple. Mais c’est aussi quelque chose de tellement difficile qu’en plus de deux millénaires d’histoire de la pensée, vous restez le seul à être allé au bout de ce qu’il impliquait, alors que toute notre tradition se réclame de vous. Quelle triste ironie.

Métatron

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Te voilà, bon Metatron, bien amer à constater le déclin des valeurs comme je le faisais quelques millénaires avant toi. Toi et moi sommes prompts à regretter des temps meilleurs, des jadis sertis d’or. Si les miens sont perdus pour nous tous, je me demande, en te lisant, si les tiens ne sont pas mon temps, mon ère. Si tel est le cas je te supplie de te détromper. Comme je me détrompe en m’avisant que ta complainte comme démarche infirme son propre propos. Il y a inévitablement encore du dialogue si tu as fini par retrouver Socrate.

Un Athénien nostalgique, surpris d’être la cible de la nostalgie d’une personne du futur.

Le vrai Socrate

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Ah! Il est vrai que lorsqu’on se réfère à un âge d’or qui nous aurait précédés, on découvre souvent que l’époque où on le projette vivait elle-même dans la nostalgie d’un âge d’or. À se demander si ce n’est pas là un des plus grands mythes que l’humanité se soit inventée vis-à-vis de l’histoire! Ce ne serait en tous les cas pas une vaine question que de savoir d’où nous vient le besoin d’une telle représentation…

Quoi qu’il en soit, vous avez raison de me faire remarquer que ma nostalgie est, de ce point de vue, bien stérile et déplacée. Mais, en vérité, je ne crois pas souhaiter un retour en arrière. Votre époque était, à sa façon, très dure, et, si l’on excepte quelques rares décennies de calme, traversée de conflits constants. Par ailleurs, la façon dont la cité a répondu au fait même de votre existence de philosophe bohémien, consacrée à une recherche toute franche de la vérité, montre suffisamment son degré réel de tolérance à cet égard. Nous ne sommes pas forcément mieux lotis pour autant, mais ce serait se faire des illusions que de voir dans l’Antiquité une époque fondamentalement plus lumineuse et meilleure que la nôtre.

Pourtant, je maintiens ce que j’ai dit. Car d’un point de vue au moins, votre ère avait quelque chose que nous avons aujourd’hui perdu. Et il me semble bien que c’est précisément ce quelque chose qui fait que toute notre tradition de pensée, après ces millénaires, se réfère toujours à vous avec autant d’insistance. Une intuition harmonieuse de l’Homme et de la nature a progressivement fait place à un univers de plus en plus fragmenté, de plus en plus soumis au hasard, de plus en plus dévitalisé et absurde. S’il fallait faire la liste des domaines de pensée qui ont été aujourd’hui déclarés zones interdites par l’épistémologie (notre belle heuristique moderne), la logique analytique et le positivisme, cela n’en finirait pas. Les vérités qui se dévoilaient progressivement sous la pression réciproque des esprits et qui faisaient l’honneur de vos dialogues sont aujourd’hui perçues comme des délires métaphysiques et subjectifs. Au nom de l’exactitude scientifique, nous nous sommes retiré le droit de voir en l’Homme autre chose qu’une triste machine, déterminée de toute part par la société, son inconscient, ses gènes ou que sais-je encore… À tel point que j’en viens parfois à me demander si ce projet d’élucidation totale de la nature par la science ne porte pas en lui quelque chose de presque dément, puisqu’il nous amène petit à petit à ne voir en l’Homme qu’imperfection, et à le mépriser toujours plus.

Métatron

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Mon bon Métatron,

Après m’être fait longuement expliquer par quelques autres personnalités du forum DIALOGUS ce que c’est que le «positivisme», j’ai commencé à mieux cerner les motivations de ton amertume envers la «science». L’Homme étant la mesure de toutes choses, je parviens à saisir que tu t’insurges contre l’allocation de cette même stature de mesure du monde à des entités abstraites et barbares dont je saisis à peine le sens: technicité, bureaucratisme, atomisme. Je reste confiant que tu n’ostracises pas ici l’intégralité du gnoseos.

Une simple promenade sur un chemin de campagne te rappellera en effet que la connaissance ne se limite en rien à cette science positive que ton époque hypertrophie et dans laquelle la mienne tâtonne à peine.

Socrate

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52- UN CITOYEN EXEMPLAIRE

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Cher Monsieur Socrate,

J’aimerais savoir qu’est-ce qu’un bon citoyen selon vous?

Je vous remercie infiniment!

Doviane

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Un bon citoyen ne meurt pas pour la polis, il reste vivant pour elle. Il se bat en hoplite non pour les grades ou l’honneur, mais pour que le mur de la ville ne crève pas et ne tombe pas sur les femmes et les enfants. Si les moeurs se dissolvent, il ne donne pas cela pour un progrès mais pour une perte, et compense cette perte à tout prix. Un bon citoyen maintient la femme dans sa position d’obéissance et l’esclave dans sa position de soumission. Il ne cède ni aux modes ni à la rigueur autoritaire. Il tient sa maison d’une main ferme mais non crispée. Il veille au respect des mânes avec ferveur mais sans ostentation. Finalement un citoyen exemplaire rencontre sur la route vers le bain un nombre respectable de citoyens exemplaires. C’est en se penchant sur son reflet dans l’eau des thermes qu’il s’exclame: «tiens en voilà un qui a encore à faire pour mériter de notre polis aimée».

Socrate

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Très cher énigmatique Monsieur Socrate,

Je vous remercie pour l’information que vous m’avez transmise. Je m’en souviendrai.

Doviane

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53- VOTRE RÉPUTATION

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Je me demandais en quoi votre réputation de sophiste et de physicien vous a-t-elle nui? Et pourquoi?

Laforet

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Ma réputation, en grande partie surfaite, de «sophiste», de «physicien», de «plastronneur», de «batteur d’estrade», de «saltimbanque», de «dépraveur», d’«argumentateur» m’ont énormément nui…

Peut-être parce que tous ces quolibets se lient pour me cuisiner une réputation de «penseur»…

Socrate

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54- L’ÊTRE ET LA CONSOMMATION

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Bonjour Monsieur Socrate,

J’aimerais que vous me définissiez votre conception philosophique de l’être humain dans le monde contemporain, c’est-à-dire où il y a de la consommation.

Merci

Laforet

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Un animal raisonnable qui déraisonne, qui substitue le vouloir torve à l’être droit. Ce qui est crève-coeur dans cette définition, c’est qu’elle capte l’homme de mon temps autant que celui du tien. Ton homme consomme, le mien conquiert. Ce qui est est…

Socrate

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55- RENSEIGNEMENT DEMANDÉ

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Bonjour Socrate!

C’est un grand plaisir pour moi de faire votre connaissance. Je suis un élève de cinquième secondaire faisant partie d’un groupe «international». À la fin de mon cours secondaire, je me dois de faire un travail nommé «projet personnel». J’ai décidé de faire ce travail sur vous après avoir lu Le monde de Sophie. J’aurais besoin de plus de renseignements sur vous.

Si vous pouviez, par le fait même, répondre à la problématique de mon travail: Est-ce que les pensées de Socrate influencent encore le monde d’aujourd’hui?

Merci beaucoup!

Olivier Huot

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Jeune homme,

Sur moi, je ne peux guère te dire plus que ce que les doxographes ont déjà acheminé jusqu’à ton époque. Je pourrais t’en dire autrement, car les doxographes déforment et altèrent. Mais qui t’assurerait que des propos sur ma vie et sur mon être seraient moins distendus et corrompus parce qu’ils tombent directement de mes lèvres. Si je te dis que je suis mon pire doxographe, en seras-tu si étonné, toi qui étudies la pensée de Socrate?

Sur mon influence sur le futur, là c’est à toi de me le dire. Et je voudrais bien l’entendre. Cette doxographie en retour, en quelque sorte, me serait fort plaisante. Alors je t’écoute. Qu’en est-il donc de mon influence sur toi?

Socrate

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56- UN HOMME QUI PENSE JUSTE

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Cher Socrate,

Je suis désolé de ne pas avoir précisé mon sujet. Je te poserai donc une question plus précise: qu’entends-tu par «Un homme qui pense juste sera juste»? Est-ce que tu entends par là que chaque homme est fondamentalement soit bon ou mauvais? Pour ma part, je pense que l’homme naît dans la neutralité, par exemple il n’est ni bon, ni mauvais. Tout dépendra de son éducation. Aussi, la notion même de bien absolu ou de mal absolu n’existe point. Pour certaines personnes, certaines choses seront bonnes, alors que pour d’autres, elles seront mauvaises. On n’a qu’à penser à la monogamie pratiquée par les catholiques par rapport à la polygamie chez les musulmans. Les idéaux sont donc fixés par l’entourage de la personne ainsi que par le type de personnes. Car, un bébé naissant qui frappe un autre bébé se fera certainement réprimander par sa mère. Imaginons que l’enfant ne se fasse pas réprimander, il ne déduira pas que ce qu’il vient de faire est mauvais. L’homme n’a pas de conscience du bien ou du mal à l’origine. C’est en vivant dans une société qu’il apprend ou du moins fait une différence entre les deux. Un homme ne peut être méchant ou gentil de par lui-même.

Merci d’avoir pris la peine de lire mon message.

Olivier Huot

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La justesse de la connaissance fonde la justice du jugement. Pour bien trancher une question il faut la connaître dans toute sa finesse. En cet aphorisme, je me prononce moins comme toi, sur la question de l’objectivité du bien ou du mal, que sur la précision ou l’imprécision de l’action de l’être humain qui juge.

Socrate

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57- INCONTI(N)ENCE

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Que pensez-vous de l’incontience collective?

Cotelaroche

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Si vous parlez de l’incontinence collective, je la juge de beaucoup préférable à la constipation individuelle. Si vous parlez de l’inconscience collective, je la juge identique à l’inconscience individuelle: curable.

Socrate

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58- L’ESSENCE DE LA VIE

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Ma question est bien simple, quelle est l’essence même de la vie?

Merci de votre sincère collaboration et mes salutations distinguées.

Bellerose

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La possibilité d’accéder exactement au type de questionnement réflexif que tu me sers ici. S’agit-il d’une simple propension ou d’une douce aptitude, là c’est à mon tour d’activer l’essence de la vie sur la question…

Socrate

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59- LA VÉRITÉ (2)

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Socrate,

J’ai trois questions pour vous. Tout d’abord, la vérité est-elle relative ou universelle? Existe-t-il un critère de vérité? La raison permet-elle d’atteindre la vérité?

J’aimerais bien en discuter avec vous.

Sincèrement,

Marc-André

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Oui, aux trois. Maintenant discutons.

Socrate

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Pourquoi croyez-vous que la vérité est universelle? Pourquoi croyez-vous que la vérité peut être atteinte par la raison? Quels sont vos arguments?

Sincèrement,

Marc-André

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La vérité est d’univers parce que le mensonge est personnel, restreint à notre humaine mesure. L’univers ne te ment pas. Il se contente de soustraire ses replis à la limitation de tes sens. Mais il attend la justesse de ta connaissance, qui, lorsque mise en place, saisit l’univers qui ne se dérobe pas.

Voici que j’égare le petit cordon qui noue ma tunique à l’épaule. Je cherche, je furète, je musarde, je m’inquiète. Rien. Je m’assois au bord de la fontaine et passe en revue dans ma mémoire tous mes gestes au moment du déshabillage d’hier. Confusion complète de mes sens et de mon souvenir. Le réminiscence de ce dernier se confond avec la réminiscence de ce geste répété tous les jours où je place le petit cordon à l’endroit où je ne le retrouve plus justement maintenant. La recherche tâtonnante, que ce soit dans mon environnement ou dans ma mémoire, ne me sert de rien pour clarifier une vérité si effroyablement infime.

C’est alors qu’entre en jeu ma raison. Je me calme, élimine un par un tous les endroits où le petit cordon a pu finir. Je vais du plus certain au plus impossible, par étapes méthodiques, et sans concession à mes impressions ou à mon humeur. Je finis par le retrouver dans l’encoignure de ma couche et du mur de la demeure. Un lieu que j’aurais négligé ou rejeté sans le recours du systématisme raisonnable et de la paix de l’esprit résigné qui l’accompagne.

S’il en est ainsi de la recherche du plus petit apparat de ma modeste tenue vestimentaire, comment n’en serait-il pas des lois profondément plus cachées et fugaces de l’univers et de la conscience?

Socrate

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60- LA PRISON

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Socrate,

Pourquoi tu ne t’es pas échappé de ta cellule en prison, alors que tu en avais la chance?

Marc-André

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Je ne comprends pas cette question. Je te signale que je ne suis pas en prison. Ton intervention fait sans doutes référence à des événements futurs de ma vie. Pourrais-tu s’il te plaît me les préciser, pour que je les commente?

Socrate

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Socrate,

Le disciple que notre époque nomme Platon, celui que tu avais rencontré lors de ta soixante-cinquième année, écrit sur ta condamnation à mort par les lois athéniennes. Comme tu le sais, tu as été condamné à mort pour avoir «corrompu la jeunesse», et c’est là que tu as été forcé de boire de la ciguë, alors que tu avais soixante-et-onze ans.

Tu avais été enfermé en prison à Athènes, et Platon nous raconte que l’un de tes amis, nommé Criton, essaya de te convaincre de t’évader de prison afin que tu puisses éviter la condamnation à mort et dénoncer l’injustice dont tu étais victime.

Mais peut-être cette question concerne, en effet, des événements futurs de ta vie. Tu nous parles comme si tu étais en vie, c’est que tu n’es donc pas une réincarnation. Par conséquent, peux-tu donc me dire quel est ton âge en ce moment, afin que je puisse te poser une question sur ce qui n’est pas ton futur mais bien ton présent et ton passé?

Sincèrement,

Marc-André

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Bonjour,

Malheureusement, Socrate m’informe qu’il préfère ne pas discuter d’événements qui pour lui sont encore en devenir. En effet, vous n’êtes pas devant une réincarnation du philosophe, mais plutôt en présence d’un processus technique exclusif à DIALOGUS. En effet, nous sommes maintenant en mesure de communiquer avec diverses personnalités de notre histoire à une période bien précise de leur vie et ils ont gentiment accepté de répondre aux lettres de nos lecteurs. Toutefois, vous comprendrez que ces derniers peuvent difficilement écrire sur un sujet aussi délicat que celui de leur propre disparition.

Quant à l’âge de Socrate, je vous invite à lire sa lettre d’acceptation à participer à notre grand projet collectif de réunir sur un même site, les plus grandes personnalités de l’humanité.

En espérant que vous accepterez cette situation et, dans les circonstances, le silence de Socrate à votre question.

Sincèrement,

Philibert Delapravda

Éditeur adjoint de DIALOGUS

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61- LE RESPECT

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Premièrement, je voudrais vous dire qu’à mon avis, vous avez manqué à la vertu en refusant l’exil lors de votre procès, incapable que vous étiez de pardonner les hommes de n’avoir pas su voir en vous l’océan de sagesse que vous êtes.

Cela dit, j’ai une question, qu’est-ce qui est le plus important, le respect de soi-même ou celui des autres?

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J’y penserai quand cela m’arrivera. Pour le moment, je ne saurais juger d’un événement inconnu parce qu’à venir. Mais n’en est-il pas autant d’un événement méconnu parce qu’ancien?

Le plus important est de voir à ce que le respect de soi-même et le respect des autres s’harmonisent, et n’entrent jamais en opposition diamétrale.

Socrate

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Maître Socrate, êtes-vous présentement en train de chercher à comprendre le message de la Pythie de Delphes? Êtes-vous conscient de la supériorité de votre cerveau, je dis cela car vous semblez ne jamais vous laisser aller à vos premières réactions, bannissant vos instincts, vous restez en mode rationnel, et très activement, 100% du temps, pourrait-on croire…

Finalement, vers quel âge avez-vous vu poindre la vérité aux limites de votre inconscience?

Merci

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Je cherche la vérité depuis mon tout jeune âge. Cela s’applique au message de la Pythie comme au reste du monde. Ce qui m’amène à te signaler que, comme je suis toujours curieux de m’instruire, je me vois dans l’allègre obligation de te poser une question à mon tour.

Qu’est-ce donc qu’un cerveau?

Socrate

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62- SILENCE

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Se taire et penser

Penser et dialoguer

Se renfermer ou guerroyer

Se comprendre et ne pas comprendre

S’ignorer se connaissant

Savoir où l’autre va sans savoir où l’on va

L’errance de l’homme est-elle conforme à votre pensée?

Jean-Pierre Blanchard

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Alors là, je n’aurai qu’un mot: oui.

Socrate

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63- PARMÉNIDE

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Cher Socrate,

Est-il possible qu’en votre tendre jeunesse vous côtoyassiez Parménide d’Élée? Dans l’affirmative, pourriez-vous m’en parler?

France Beaulieu

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Il est possible que je l’aie connu et il est possible que je ne l’aie point connu. Si je l’ai connu cette connaissance est, si je ne l’ai point connu cette connaissance n’est pas. C’est l’occasion de constater que si l’être est, plutôt que le non-être, il demeure dépendant de ce qui l’implique.

Ajoute à ta réflexion que je ne suis jamais allé en Italie.

Socrate

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64- UN MOT

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Certes.

Zapatou

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C’est un peu hâtif… peut-être!

Socrate

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Pardonne mon goût pour le laconique, mais le bon sens de ta réponse m’a désarmé. Simplement, je parlais dans un autre «plan d’immanence», qui ne saisissait pas le problème politique. Je vais tenter de le définir: je parlais de l’origine (et non du fondement) de ta pensée. Bien sûr, les conséquences de ta pensée sont plus… conséquentes, et justes, en ce qui concerne les implications citoyennes, politiques. Mais je me questionne sur ce qui t’a poussé à penser cela.

Je reste attaché à la vigueur des pré-toi (les «pré-socratiques»: Héraclite, Parménide, Anaxagore – que tu satirises), même si leur pensée prêtait le flanc aux attaques des sophistes. Et je sais aussi que c’est toi (ou Platon?) qui les a défendus d’eux-mêmes contre ces sophistes. Mais (pardonne mon anachronique modernité, je saisis bien l’absurdité de la discussion) lorsque j’observe l’implacable sérénité avec laquelle Platon te fait parler, je ne peux m’empêcher de me dire que, dans une certaine mesure, tu as écarté la difficulté du monde (notamment le problème de la connaissance), l’altérité, l’étrangeté du monde pour te reposer sur la staticité du langage. Et ce refus de l’altérité, de ce qui ne rentre pas dans les catégories linguistiques me fait m’interroger sur la validité du mouvement qui t’a amené à la philosophie. N’y avait-il pas cette peur de l’autre?

Je saisis aussi la stupidité de ma remarque, qui confond l’origine psychologique et la teneur philosophique de ta pensée (mais cette confusion n’était-elle pas propre à ton époque?), et sa limite puisqu’elle consiste à t’incriminer avec des moyens conceptuels qui sont nés bien après ta mort.

Je te salue avec reconnaissance.

Zapatou

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La seule remarque stupide ici est celle donnant la remarque précédente pour stupide. N’en donne pas trop au langage, Zapatou. Dans n’importe quelle langue, il y aura des Socrate. Ne les admire pas trop, ce serait les surestimer.

Socrate

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65- PHILOSOPHER

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Pourquoi philosopher?

Loutre

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Parce qu’être sans penser n’est pas notre lot.

Socrate

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66- LA DIALECTIQUE ET L’IRONIE SOCRATIQUE

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En lisant la définition du mot «ironie» avec mes élèves de cinquième secondaire en classe de français dans le dictionnaire Larousse, j’ai appris qu’il existe une ironie «socratique». Il s’agit, selon les auteurs dudit dictionnaire, en une «manière de philosopher propre à Socrate, qui posait des questions apparemment éloignées entre elles, pour mettre l’interlocuteur en contradiction avec lui-même.»

Donnez-moi un exemple de ces questions, d’un échange où votre opposant s’est contredit. Je voudrais illustrer cette ironie.

On associe en outre votre nom à la «dialectique». Pouvez-vous me citer un exemple de ce type de raisonnement?

Merci.

Louise Morneau

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Allez-vous me contredire si je vous affirme que je viens juste de répondre à vos deux questions?

Socrate

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67- LE COQ D’ASCLÉPIOS

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Socrate,

Permets-moi d’abord de te signifier ma profonde et sincère admiration. Cela étant dit, voici ma question. Tu ne le sais peut-être pas encore, et je m’en veux de te forcer à pénétrer toi-même dans ton intimité future en me tenant la main alors même que tu ne me connais pas, mais tes disciples ont rapporté que tes dernières paroles avaient été: «Nous sommes le débiteur d’Asclépios pour un coq». Quel était ce coq? S’agissait-il d’un sacrifice dont tu étais redevable envers le dieu et dont tu ne t’étais pas acquitté? Il y a des personnes à l’époque où je vis qui prétendent que tu as prononcé cette phrase en proie au délire, craignant soudain de n’être pas bien vu des dieux au seuil de la mort. Mais ce geste peureux te sied mal, et je veux croire que cette phrase signifie en réalité autre chose. Sauras-tu me dire quoi?

Merci,

Benjamin

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Ces événements sont futurs pour moi. Donc, je ne puis les commenter de façon assurée. Mais ma position est bien que ce n’est pas parce qu’on est à mourir qu’il faut laisser les affaires domestiques péricliter. Tu ne penses pas, beau Benjamin?

Socrate

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68- VOIX DIVINE (2)

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Cher Socrate,

Je suis présentement en plein examen sur toi. J’aimerais que tu me définisses réellement ce qu’est ta voix divine et en quoi ce dieu est-il différent de ceux honorés dans la cité.

Merci à l’avance,

Laroche, philo 101

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La seule voix divine que je révère est celles des mânes. Si elle diffère de celle de la cité, c’est bien que la cité s’est détournée des mânes. Pour voir comment, il suffit de s’intéresser aux intrigues et compromissions qui sont le lot de toute cité.

Socrate

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69- CONNAIS-TOI TOI-MÊME

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Je recherche la signification de la citation de Socrate «Connais-toi toi-même». Si vous pouviez me répondre tout de suite cela m’arrangerait.

Merci

Philippe Cerf

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Tout beau, mon beau Philippe,

Dans ton cas spécifique il est clair qu’elle signifie: apprends à organiser ton emploi du temps…

Socrate

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70- POUR QUE LA PHILOSOPHIE VIVE

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Pourquoi fallait-il que Socrate meure pour que la philosophie vive?

Jean

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Pourquoi te soucier de la survie d’un individu mortel si la philosophie est si vivace?

Socrate

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71- LES LIONS

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Est-ce qu’il y a des lions en Grèce? J’ai lu beaucoup de romans dans lesquels des héros comme Alexandre Le Grand chassent des lions. Vous en avez vu quelques-uns chez vous?

Pepo

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Pourrais-tu me décrire cet animal, excellent Pepo?

Socrate

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72- SUPÉRIEURE ET INFÉRIEURE

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«Ô Aurore,

Les femmes sont plus menues, plus faibles, inaptes au combat et à la politique, bavardes, sensuelles, superficielles, colériques, et incapables de comprendre le vrai amour entre deux hommes. Il faut les protéger car elles portent la vie, mais leur égalité avec l’homme est une impossibilité naturelle. Je te le dis en toute candeur. C’est là une vérité universelle. Tu critiques mes formulations mais je ne vois pas très bien se déployer tes arguments en faveur d’une démonstration de l’égalité entre la femme et l’homme.

Socrate, le vrai, le sincère, sans glose ni déformation.»

Mon cher Socrate,

Il me semble que tu ne répondes que partiellement à la question d’Aurore.

Tu avances, si je t’ai bien compris, qu’à des hommes supérieurs doivent être confiées les clés de la cité. Pourtant, si je me rappelle bien, à ton époque, on attribuait certaines charges par tirage au sort afin d’assurer l’égalité des citoyens. Pourquoi n’organisait-on pas plutôt des concours ou des joutes afin de déterminer qui avait les plus grandes qualités pour assumer telle ou telle charge?

Aurore te demande si tu ne vois pas de distinction entre l’inégalité de fait entre l’homme et la femme, et l’inégalité de droit. Pourquoi penses-tu que le fait qu’un individu soit supérieur à un autre d’une façon ou d’une autre, devrait lui donner plus de droits? Ne devrait-il pas à la rigueur, en avoir moins, afin de rétablir un équilibre?

N’est-ce pas que les gens de ton époque pensent que l’on est un homme par essence et dès la naissance quand ceux de la mienne pensent qu’on le devient?

Novalis

Lorsque je donne à l’ordinaire un sens élevé, au commun un aspect mystérieux, au connu la dignité de l’inconnu, au fini, l’apparence de l’infini, alors je les romantise.

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Voilà qui est bien nouveau, de la part d’un dénommé Novalis. Il y a des esclaves dans mon monde. C’est un fait reçu de tous les hommes libres. Mais certains naïfs ne voient pas clairement ce que la condition d’esclave a d’inexorable. Je crois devoir te compter au nombre de ces naïfs, joli Novalis. D’où que tu sois, regarde attentivement autour de toi, et si tu secoues le joug de tes illusions, tu apercevras celui des esclaves de ton lieu et de ton temps.

Et soudain la condition de ces esclaves fera voler en éclats tes belles fantasmagories sur l’homme libre, la démocratie, la détention des clefs de la cité, et le reste.

Socrate

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Très cher Socrate,

Tu es bien à ton aise pour distinguer ce qui est fantasmagorie de ce qui ne l’est pas. Comment distingues-tu l’un de l’autre? Je suis surpris de ce que tu répondes à nos questions sur la condition de la femme par des considérations sur celle des esclaves. Je comprends bien qu’au fond, nous parlons d’un sujet plus large mais as-tu choisi en toute conscience cette mutation de l’objet?

Enfin je partage ton jugement sur le fait que, où que porte notre regard, on trouve des hommes qui ne sont pas libres. Penses-tu que cela vienne d’une organisation inexorable des sociétés humaines ou bien chaque homme ne contient-il pas en lui-même son désir d’être esclave?

 Ton disciple Aristoclès se plaignait je crois, de ce que la Démocratie ne proposât aucun choix à celui qui ne souhaitait point de maître. Toi-même, lorsque tu défendis ta cité les armes à la main, que défendais-tu?

Bien à toi,

Novalis

Se juger soi-même d’après ses actes réels et non d’après le tissu interne. N’est-elle pas belle la surface du corps et écoeurante sa nature interne!

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Je défendais ma patrie et ses traditions. Je défendais le fait que la démocratie n’a jamais inclus les esclaves, et le fait que la femme est la servante de l’homme. Tu me demandes comment je dissipe les fantasmagories. Bien, le fait d’avoir mené cette guerre et d’avoir été vaincu en a certainement fait disparaître quelques-unes!

Socrate

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Mon bien cher Socrate,

J’ai moi-même admiré le courage et la beauté de ces braves chevaliers et soldats partant en chantant pour le champ de bataille pour défendre l’honneur de la reine Louise. Cependant, je crois aujourd’hui qu’il est d’autres façons encore plus nobles et puissantes de changer le monde dont je ne te parlerai pas ici pour ne pas tergiverser.

Tes réponses à mes interrogations en éveillent en moi de nouvelles concernant ta pensée: considères-tu les idées que tu exposais selon lesquelles la femme doit être la servante de l’homme et la démocratie suppose l’existence d’esclaves, comme des croyances, des constatations découlant de l’expérience ou bien des propositions démontrables à l’aide de la raison?

Enfin, selon qu’elles appartiennent à l’une ou à l’autre de ces catégories, doivent-elles être, selon toi, défendues par les armes?

Novalis

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On ne défend par les armes que sa patrie. Les traditions se défendent toutes seules. J’ai répondu aux deux questions.

Pourquoi tiens-tu tant à changer le monde?

Socrate

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Mon cher Socrate,

Je vois que tu sais répondre de manière concise et que la réputation de grands rhéteurs des Athéniens n’est pas usurpée!

Donc les choses dont nous parlions sont selon toi des traditions et en ce sens relèvent à la fois de la croyance et de l’expérience. Et tu ne vois pas l’utilité de les défendre à l’inverse de ta patrie.

Ta question me montre que je me suis mal exprimé ou pas assez dévoilé. Je ne tiens pas tant à changer le monde. En fait, je suis probablement un peu «conservateur» si l’on me compare aux Français. Ce que je tiens à changer, ce serait plutôt notre rapport au monde, à ce que tu appelles la réalité par opposition aux fantasmagories. Imagine que nous puissions faire de nos fantasmagories la réalité! Quel pouvoir serait alors le nôtre!

Quand les nombres et les figures ne seront plus la clef de toute créature, quand, par les baisers et les chants nous en saurons plus long que les savants, quand à nouveau l’ombre et la lumière seront encore mariées dans la clarté première, quand à travers les poèmes et les légendes, nous connaîtrons la vraie histoire du monde, alors s’évanouira devant l’unique mot secret ce contresens que nous appelons réalité.

Cela doit te paraître un vrai charabia comme celui des barbares mais je te conjure de croire, mon cher Socrate, qu’il est le fruit de mûres réflexions.

Bien à toi,

Novalis

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Fais ce que doit, crois ce que peux…

Socrate

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73- VOTRE PERSONNAGE

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Bonjour à vous Socrate,

Je suis amenée à faire un travail sur vous. Je viens de lire quelques lettres écrites de votre main mais je ne cerne pas encore tout à fait votre personnage. Il m’est demandé de vous comparer à la célèbre Antigone. Mais vu la complexité du sujet, je me permets de demander votre aide pour m’éclairer quelque peu sur ce travail. En espérant avoir de vos nouvelles très bientôt, je vous dis au revoir.

Merci d’avance…

Bockn

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Ah, il n’y a pas à chipoter: je suis Antigone.

D’abord je suis la fille d’Oedipe et de Jocaste. Je suis un produit coupable et incestueux, méprisé et honni, mais j’existe. J’existe et je défie les lois de la nature les plus fondamentales.

Ce qui ne m’empêche pas de respecter les lois des hommes, même contre les autorités politiques qui les méprisent. Mon frère mort aura droit au rite qui le relie à nos mânes. Et si j’en meurs, ce sera ma décision de quitter la vie. Les tyrans ne sont pas nos lois, ils n’ont pas à interférer entre nous et nos plus anciennes coutumes.

Ensuite, je vois plus juste et plus loin. C’est pour cela que mon père, qui s’est crevé les yeux, marche en posant sa main sur mon épaule. Je ne le «guide» pas pour autant. Je me contente d’aller, et sa confiance en ma sagesse fait le reste de notre cheminement.

Finalement je suis Antigone parce que, comme elle, je suis profondément et intimement femme.

Socrate

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74- IRONIE ET MAÏEUTIQUE

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Monsieur Socrate,

Par quels procédés accouchiez-vous les esprits? Considérez-vous l’ironie (socratique) comme en étant un?

Merci beaucoup!

Mélanie

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Je veux bien répondre à votre question, radieuse Mélanie. Mais seulement si vous répondez à la mienne. L’ironie est-elle toujours socratique, y a-t-il de l’ironie non-socratique?

Socrate

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Cher Socrate,

Je pense que, lorsque nous sommes ironiques envers quelqu’un, c’est pour lui faire comprendre quelque chose, mais non de façon directe. Dès lors, oui, l’ironie est toujours socratique. Mais peut-être suis-je en train de me tromper? La philo et moi, ça fait deux, voyez-vous…

Donc, l’ironie dite socratique serait bien un procédé de votre maïeutique, cher Socrate?

Merci beaucoup,

Mélanie

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Je vous ai répondu, chère Mélanie!

Socrate

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75- À SOCRATE LE GREC

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Cher Socrate, contente de te savoir en vie. Je voudrais te demander si tu es bien sûr que tes images dans ta caverne, tes petites allégories, c’était pas un coup des frères Lumière?

C.

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Plutôt un coup de ma soeur, la Pythie de Delphes. Si ton époque projette des images oniriques mobiles sur une surface extérieure, la mienne ne dispose que de l’orifice ténu de la paroi des paupières closes pour animer ce genre de tableau. Mon monde est de spéculation, le tien est d’empirisme, mais nous rêvons tous deux.

Socrate

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76- MYTHE DE L’ANDROGYNE

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Cher Socrate,

J’ai lu votre lettre destinée à Michèle mais je n’ai pas eu de quoi assouvir ma soif de connaissances à propos du mythe de l’androgyne. J’ai essayé de le trouver sur Internet mais mes efforts ont été inutiles. Aussi je vous demande de me le raconter, de m’en parler (avec votre accord bien sûr) pour que je puisse prendre débat sur l’amour et ses formes (même si quelque part, j’ai déjà pris débat sur ce sujet mais je manque encore d’informations et en particulier sur le mythe de l’androgyne).

Avec mes sincères salutations.

Jean-Baptiste

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Je ne sais quel mythe tu cherches, mais on me rapporte, pour ma part, l’histoire ancienne suivante:

Il a été donné à une personne, dont nous oublierons le nom pour ne pas trahir sa sexualité génitale d’origine, d’être homme en une portion de sa vie, et femme en une autre. Il lui fut ensuite demandé lequel des deux états suscitait le plus de jouissance physique. Notre personne répondit que pour une coupe de jouissance en homme, il s’en était déversé cent sur son être en femme. Il lui fut ensuite demandé lequel des deux états lui suscitait le plus de satisfaction philosophique. Il ou elle répondit que les terreurs et les joies niaises de son état de femme ne lui valaient en rien les vues larges, sereines et profondes de son état d’homme. On lui demanda alors ce qu’il ou elle choisissait d’être pour le restant de sa vie, et la réponse fut: androgyne.

Socrate

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77- QUESTIONS PHILOSOPHIQUES

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Salut,

Je voudrais savoir si tu es d’accord pour dire que l’homme est né mauvais et que c’est plutôt l’éducation qui rend l’homme social? Je voudrais savoir ton opinion à ce sujet. J’attends impatiemment tes opinions.

Merci.

Cordialement,

Jack

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Non, je pense le contraire. L’homme naît bon. Le monde social le corrompt.

Socrate

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78- ENNUI

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Très cher Socrate,

Je t’écris à toi car je sais que tu m’apporteras une réponse: tu es comme moi et tu me parles comme je me parle. Mon problème est un certain ennui en communauté.

Voilà: Hegel (un futur collègue à toi, dans une autre vie) écrivit (écrira?) dans La Phénoménologie de l’Esprit: «Le passage se produit […] à partir de la fin [=finalité] de l’être […] qui a rejeté la communauté avec d’autres». (P. 350 de l’édition Gallimard 1993, je t’en enverrai une, si tu me donnes ton adresse).

Très bien. Mais pour s’intégrer (dans cette «communauté», je suis en internat), il ne suffit pas de ne pas rejeter l’autre, il faut aussi que lui accepte son autre: moi. Que faire? Si je ne lutte pas, je m’écrase. Si je lutte, lui m’écrase. Si je m’énerve, autant me taper la tête contre les murs d’un couloir obscur! Tu as écrit à quelqu’un, dans une autre réponse: «de ni l’un [Foucault dans son jeu TV sur TF1] et ni l’autre [le public] ne viendra la force requise pour éteindre le poste. Celle-ci est en toi.» Très bien! Nous avons la télé individuelle dans notre chambre, à l’internat. Quand je regarde «Qui veut gagner des millions?», j’éteins le poste des fois, quand même, hein (je ne suis pas un légume!). Ma question est alors: «Et après?».

Cette communauté n’est pas rompue parce que moi, j’éteins le poste et les autres pas. Certes. Mais après, la télé, je ne sais jamais quoi faire: il est trop tard pour mettre du Metallica (un groupe de musique de mon époque qui provoque des raz-de-marée là où il passe) parce que mes camarades verraient ça, à cette heure-ci, comme un manque de respect total (je me fais peut-être des idées, peut-être faut-il que je leur montre que c’est bien quand même?). Et puis soyons honnêtes: du Metallica en MP3, c’est dur à trouver sur Internet, de nos jours!

Et, toujours dans l’honnêteté, je me demande quand même plus souvent quand je vais arriver à l’éteindre cette fichue télé. Je me pose des questions: suis-je un vampire? Mes volets sont toujours fermés et j’avoue que j’aime le sang (dans les steaks hachés, bien sûr!). Suis-je narcissique? Je fais pourtant la part des choses entre les gens et le rôle qu’ils jouent. Tu vas me dire de donner aux autres ce qu’ils attendent de moi. Eh bien voilà! D’autant plus que si mes volets sont fermés, c’est à cause de la télé, tu avais compris…

Je te remercie, Socrate, rien que de t’avoir écrit m’a tiré un peu de mon ennui. J’avais pensé un moment à partir de l’internat en pleine nuit, mais non, je vais plutôt me coucher et éteindre cette fichue machine à traiter des informations que dans mon siècle on appelle «ordinateur».😉

Pierre Goupil, qui se demande encore s’il a trouvé sa vérité

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Oui, tu la trouves, Pierre. Et ma maïeutique avec elle…

Socrate

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79- CONNAIS-TOI TOI-MÊME (5)

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Bonjour,

Je me présente, je m’appelle Hélène. Je suis actuellement en TS. Je me retrouve confrontée à mon premier sujet de dissertation de philosophie qui est le suivant: «Connais-toi toi-même.» À quels obstacles se heurte cette exigence? J’avoue que je suis un peu déroutée. J’ai cherché mon chemin comme j’ai pu, mais j’ai l’impression que je tourne en rond et/ou que je ne traite qu’une partie du sujet. Je me heurte moi-même à des obstacles, ne sachant pas trop comment m’y prendre. Je me demande entre autres si je dois baser ma disserte juste sur la réponse à cette question ou si au contraire je dois élargir le sujet. Je n’arrive pas non plus à formuler ma problématique de façon à ce que mes parties s’enchaînent convenablement.

Pour l’instant, j’envisage de faire une première partie sur ce que signifie «se connaître soi-même», ou peut-être simplement «se connaître». Une deuxième serait consacrée à répondre à la question elle-même, et enfin une dernière pourrait éventuellement déterminer les façons de contourner les obstacles (car je suppose qu’ils doivent pouvoir être contournés). De plus j’ai remarqué que le sujet laisse sous-entendre qu’on ne peut pas réellement se connaître.

Pour la première partie, j’ai quelques pistes, «se connaître» = connaître ses limites, connaître son caractère, connaître ses envies, ses peurs, sa façon de réagir devant telle ou telle situation, bref pouvoir prévoir ce que l’on fera. Cependant, cela contredit Sartre, qui écrit que l’homme est un projet perpétuel, ou quelque chose comme ça. Déjà, je coince ici. Dans ma deuxième partie, j’ai trouvé à proprement parler deux ou trois obstacles: tout d’abord, l’obstacle «matériel», à savoir comment faire pour se connaître nous-mêmes, quels moyens utiliser. Ensuite, et on peut peut-être le rattacher à celui qui précède, le fait qu’on ne peut se connaître tout seul, et que, comme le pense Sartre, autrui est nécessaire. Ici, je coince aussi, parce que je ne suis pas d’accord avec ce qu’on a étudié sur Sartre. Lui dit que, dans chacune de nos actions, on se ment à nous-mêmes aux autres. C’est ce qu’il appelle la mauvaise foi. Dans ce cas, je me dis que le regard et le jugement d’autrui sont erronés étant donné que ce que l’on montre n’est pas nous-mêmes… Le troisième obstacle serait plutôt d’ordre psychologique: a-t-on réellement envie de se connaître? Le problème d’une peur se pose, une peur de se trouver mauvais, mais aussi peut-être de se retrouver confronté à du vide, n’a rien de bien intéressant.

Quant à la troisième et dernière partie, je «m’arrache» les cheveux, parce qu’à ce stade de ma réflexion, c’est moi qui me retrouve face au vide absolu de mon esprit.

J’aimerais également savoir quel autre auteur je peux faire intervenir là-dedans, parce que pour l’instant, Sartre est le seul que j’arrive à relier.

Voilà, si tu as du temps, je te serais reconnaissante de bien vouloir m’aider… cela me permettrait d’avancer un peu plus. En te remerciant d’avance…

Hélène

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Tu sembles bien engagée. À un moment il faudrait cesser de travailler à une disserte et oeuvrer plutôt à la connaissance de toi. Tu seras soudain surprise des bonds de géant que tu feras alors… même pour la disserte. Je connais déjà au moins un auteur qu’il est urgent d’impliquer: elle s’appelle Hélène, ce qui signifie rayon de soleil…

Socrate

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80- CONSEIL

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Bonjour Maître,

Je m’adresse à toi car tu es mon favori parmi les sages. Depuis quelques jours un problème me tracasse grave, sur mon lieu de travail une jeune femme (de mon âge à peu près) sans me connaître du tout (excepté mon prénom) me coupe la parole de manière fort hautaine et vexante quand je parle au patron et montre manifestement son dédain, infondé naturellement. Avant d’oublier je tiens à te donner cher Maître un autre indice: la jeune femme est fort belle, ses yeux m’attirent particulièrement. Je pense à elle jour et nuit, que faire, pourquoi elle agit de la sorte?

Avec respect,

Jansen

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Je voudrais pouvoir te répondre mais il me manque un élément essentiel. Qu’est-ce donc qu’un patron?

Socrate

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81- MON RÊVE

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Ça y est, c’est arrivé: j’envoie une lettre à Socrate! Souvent, on pose la question: quel est votre rêve le plus cher? Et j’ai toujours répondu: parler avec Socrate. Depuis que je vous ai découvert, ma vision du monde a totalement changé. Vous incarnez une liberté, une vocation de pensée, vous avez consacré votre vie à la philosophie, vous n’êtes pas un spécialiste ou un érudit mais vous portez un intérêt à la connaissance… vous êtes presque mon père spirituel… et maintenant que je vous ai à ma portée, je ne sais même pas quoi vous dire… je ne suis pas préparée…

Raph Delaunay

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C’est la meilleure des préparations imaginables. Mais tu me surestimes…

Socrate

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82- VOTRE CONDAMNATION

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J’étudie présentement votre apologie de Platon. J’aimerais trouver de bons arguments qui justifieraient votre condamnation.

Pouvez-vous m’aider?

Gagnon

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J’ai horreur des démocrates et de leurs dieux modernes. S’ils me tuent un jour, ce sera pour cela.

Socrate

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83- QUELLE SURPRISE!

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Quelle chance de tomber sur vous, vous que je vais étudier principalement pendant toute mon année de terminale … En parlant de ça, j’ai une petite question, style dissertation «doit-on apprendre à devenir soi-même»? Très intéressant mais très difficile à traiter, alors si le grand maître a quelques suggestions sur la question…

Je vous salue bien bas…

Au plaisir de lire la réponse… et merci d’avance.

Élodie

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Élodie,

Avant d’aborder ta question «terminale», pour reprendre ton mot étrange, je voudrais te poser moi-même deux petites questions:

Existe-t-il des choses que l’on se doive de faire?

Est-il possible de ne pas apprendre à se connaître soi-même?

Médite ces deux questions, envoie-moi tes réponses, et tu auras ensuite droit —droit comme antonyme de devoir— à mes lumières sur la question «terminale».

Socrate

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Eh bien merci pour vos pistes… (c’est quand même très étrange de vouvoyer un philosophe quelque peu virtuel!) Je vais maintenant répondre à vos questions: j’ai pas mal réfléchi à la question depuis le premier mail: je pense qu’en effet nous devons apprendre à devenir nous-mêmes dans la mesure où quand on naît, nous sommes incomplets et donc heureusement perfectibles, le verbe devoir est employé dans la mesure où c’est à nous de faire cette démarche (évoluer), nous sommes donc le propre moteur de notre vie. Cependant, il y a un paradoxe entre le verbe devoir et les restes de la question car il ne s’agit pas ici d’un devoir moral, devenir soi-même est un acte incontournable, de plus, il ne suffit pas de devoir, mais surtout de vouloir et pouvoir… Voici mon plan qui est sûrement temporaire et lui aussi très perfectible.

Donc pour répondre précisément à vos questions, je pense qu’il existe des choses que l’on se doit de faire, mais ces actes ne représentent pas nécessairement des devoirs moraux, qui nous concernent directement car sinon nous aurions le choix d’agir ou non, ce ne serait donc pas une obligation. Je pense par contre qu’il est possible de ne pas apprendre à devenir soi-même, apprendre ne représente pas un devoir mais une recherche pour être capable de devenir soi-même, or la personne qui ne se posera pas de questions sur son existence n’apprendra pas à se connaître, si on part du principe que nous pouvons ne pas être nous-mêmes… (ce qui est fort possible de temps en temps ou en cas de schizophrénie)…

Voilà donc une réponse pas très claire, je m’en excuse… J’attends avec impatience de plus amples (ou fortes peut-être) lumières de votre part…

Élodie

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Si la simple possibilité de ne pas apprendre à se connaître soi-même existe, je ne vois pas pourquoi on devrait —d’un devoir moral ou autre— se priver d’une telle liberté nonchalante et clocharde, face à la douleur cruelle de la conscience réflexive.

Mais te connais-tu adéquatement toi-même en affirmant si ostentatoirement cette possibilité sidérante que serait celle de s’ignorer soi-même, chez les êtres humains, tes semblables?

Socrate

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84- PATERNITÉ ET PASSOIRES

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Cher Socrate,

On te prête entre autres l’allégorie des trois passoires. Est-ce Platon? Si tel est le cas, dans laquelle de ses œuvres?

Bien amicalement…

Gérard Orst

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Va voir dans ma correspondance cette histoire des trois passoires. Je crois qu’elle y filtre… Guide-toi sur les titres disposés par DIALOGUS

Socrate

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85- PAROLES

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Re-ave! (je ne connais pas le grec alors je vous sers mon latin). Supposons (ce n’est qu’une hypothèse) qu’on vous oblige à ingurgiter la ciguë, quelles seraient vos dernières paroles?

Merci,

Michèle

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Je dirais: tiens, pour le coup, ça me rappelle la Romaine Michelle avec ses hypothèses imbuvables…

Socrate

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Bien essayé, mais «Michèle» est un prénom hébreux qui signifie «qui cherche la vérité»…

Michèle

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Il signifie donc aussi implicitement «qui la trouve»…

Socrate

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Nous en revenons à notre discours antérieur sur la difficulté à définir la vérité…

Michèle

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Je vous écoute, Michèle.

Socrate

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Plus sérieusement, si, un jour, on vous condamnait à ingurgiter la ciguë sous prétexte que vous corrompez la jeunesse et que vous essayez d’introduire de nouveaux dieux au panthéon, ne trouveriez-vous pas une boutade sarcastique à balancer à la gueule de tous ces béotiens?

Michèle

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Grâce à ce DIALOGUS, ingénieux et matois, ce serait: vous ne me prenez pas par surprise. Depuis le temps qu’on me rapporte ces événements et qu’on me turlupine pour que je les commente!

Socrate.

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J’ai beau m’y prendre de toutes les façons, ce n’est pas grâce à vous que je vais réussir mon examen de philo…

Michèle

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La voilà la voie vers la vraie connaissance!

Socrate

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86- L’AMOUR

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Cher Socrate,

Selon vous, existe-t-il une nature humaine? Si oui, quelle est-elle?

Katie Tremblay

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La nature humaine réside dans la faculté de poser une question sous un titre suggérant une réponse distincte en apparence.

Nulle bête ne fait ça…

Socrate

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87- GNOTHI SEAUTON

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Cher et noble Socrate,

Encore moi! Dites, quel effet ça vous fait de savoir que l’adage de Delphes, ce fameux «Gnôthi Seauton» dont vous aviez fait votre étendard personnel, est considéré par la majorité de mes contemporains comme ayant été inventé par vous-même? Et puis, si je vous dis que son sens original a été complètement dénaturé? Que la plupart des gens n’y voient absolument pas une incitation à se conduire en être civilisé, soit quelque part entre la bête et le Dieu, mais quelque vague injonction à l’introspection, comment réagissez-vous?

Merci encore.

Michèle Tremblay

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Je sursaute. Je plisse les yeux, je me gratte le crâne, je prends le stylet, et je grave dans la cire: Je sursaute, je plisse les…

Mais je m’en voudrais de t’imposer plus avant quelque vague description introspective.

Socrate

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88- HERMAPHRODITE ET ANDROGYNE

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Cher et noble Socrate,

Est-ce moi qui ai trop sérieusement voulu tester la validité de «in vino veritas» ou perdez-vous réellement votre latin entre Hermaphrodite et l’androgyne? Mais que dis-je? Vous êtes Grec! Gnôthi Seauton, donc, et merci à l’avance de bien vouloir consentir à me démêler entre l’androgyne que je croyais né de votre banquet et Hermaphrodite que je croyais né d’une altercation entre Zeus et sa douce moitié…

Michèle Tremblay

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Tu t’emmêles dans de vagues légendes qu’on raconte aux enfants des ilotes quand il n’y a plus d’histoire terrifiante pour les endormir. Ne cherche pas l’androgynie chez ces pantins mythologiques qui ont remplacé nos mânes au palmarès du légendaire bariolé à la mode.

Plus humaine que tout, l’androgynie est au fond de chacun d’entre nous.

Socrate

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89- COMMENCEMENT DE LA PHILOSOPHIE

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Bonjour,

Ma question est la suivante. Si l’on vous considère comme étant le père de la philosophie, serait-ce exact de dire que c’est en lui ouvrant la voie de la réflexion que vous l’êtes devenu?

Et si l’on admet que cela est vrai, quel élément irréfutable vous différencie des sophistes et naturalistes venus avant vous?

Falcon

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Cher Falcon,

Je ne suis pas le père de la philosophie. J’en suis l’enfant vagissant. Je joue les sophistes et les naturalistes les uns contre les autres. J’impose l’aune des premiers aux seconds, et le regard des seconds aux premiers. Le ton sibyllin et évasif est ce qui ne me sépare d’aucun de ces deux courants.

J’ironise ici, mais c’est toujours en aspirant continuer de te répondre. Car c’est bien l’ironie qui me sépare des deux courants à la fois…

Socrate

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90- SAVOIR QUE L’ON NE SAIT RIEN

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Tout ce que je sais c’est que je ne sais rien. Cette assertion postulante m’a toujours agacé, et il faut la pousser au bout d’elle-même pour la finir «Tout ce que je sais c’est que je ne sais rien, et encore, c’est même pas sûr…» car je voudrais bien que tu m’expliques, Socrate, par quel miracle on pourrait justement savoir que l’on ne sait rien… mais pas le reste?

tdi755

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Ton interprétation est bien trop fixiste et éléatique. D’où ton vain malaise. Replace cet aphorisme dans sa dynamique fluente initiale: il n’y a rien de su tant qu’il reste des choses à savoir. Il ne s’en dégage alors qu’un constat de l’infinité des choses à connaître, doublé de l’insatisfaction insatiable de celui qui cherche. C’est choquant, mais ce n’est plus vain.

Socrate

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Bonsoir Socrate,

Je comprends bien ce que tu me dis en soulignant que l’infinité des choses à connaître prévaut sur l’infime partie des choses effectivement connues, au point que cette infime partie peut être considérée comme rien ou néant. Ainsi puisque je ne sais pas tout, c’est que je ne sais rien.

Si tu tiens mon interprétation pour trop fixiste, ton développement me paraît à moi excessivement imprégné de devenir et finalement assez insolent du point de vue de l’être, qui je te l’accorde en a vu d’autres mais enfin tout de même. Regarde et dis-moi ce que tu penses, car je constate que tu tiens de façon inattendue «tout» et «infini» pour synonymes, n’est-ce pas? Ne me dis pas le contraire c’est ce que tu écris… Ainsi si l’aphorisme discuté est bien celui-ci: «Tout» ce que je sais c’est que je ne sais «rien», il te faut me laisser conclure et admettre avec moi que tu regardes «infini» est «rien» pour une seule et même chose, car tu ne peux connaître l’infini comme étant rien sans qu’il ne s’agisse d’une seule et même chose. Ainsi, en substituant dans l’affirmation ce que tu substitues toi-même dans ton courrier, nous entendons maintenant ceci: l’infini que je sais c’est que je ne sais rien. Alors dis-moi Socrate, l’infini et le néant sont-ils une seule et même chose ou bien l’aphorisme en question préfère la rumeur à la rigueur?:)

tdi755

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J’ai une question moi-même, avant de répondre à la tienne. Qu’est-ce que la rigueur?

Socrate

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Bonsoir cher Socrate!

La rigueur est le rapport (asymptotique mais tendant malgré tout vers) entre la perception ou l’idée que j’ai d’une réalité et la réalité elle-même, réalité qui se passe complètement de la perception ou de l’idée que j’ai d’elle pour être ce qu’elle est. Ainsi la rigueur, en pratique, exige surtout de s’effacer devant la réalité, quelle qu’elle soit. J’ai, il n’y a pas très longtemps, expliqué à cet éternel dissipé peu enclin à la rigueur qu’est Sartre le «jugement d’existence» d’Aristote. Mais évidemment, tu n’as pas connu Aristote. Je crois que le texte est sur le site DIALOGUS, chez Sartre, titré «À chacun sa vérité». Mais, cher Socrate, je te remercie vraiment car j’apprécie ta question préalable de façon toute particulière. Je ne l’avais en effet jamais considérée comme tu viens aussi promptement que rigoureusement de l’asséner.

tdi755

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Selon cette définition, je sais que je ne sais rien d’autre que: la rigueur s’avance pour l’éternité, exactement cette éternité que nous mettrons sereinement, tous ensemble, à lui faire rejoindre sa ci-devant asymptote.

Socrate

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91- SUR LA VIE

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Bonjour,

J’aimerais savoir en quoi votre opinion sur la vie (plutôt un monde sensible) se différencie de celle de Platon (plutôt un monde intelligible)?

Nia Char

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La mienne est précise et tangible. Celle de Platon est vague et fumeuse.

Socrate

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92- EST-CE QUE LA CONNAISSANCE EST RÉELLE?

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Cher Socrate, j’ai deux questions à vous poser. Premièrement, est-il possible de connaître la réalité? Deuxièmement, est-il possible d’atteindre la vérité?

Merci d’avance.

Caroline

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En te disant que ces deux questions sont en fait la même, n’ai-je pas augmenté ta connaissance de la vérité?

Socrate

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93- LES CONNAISSANCES

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Bonjour,

J’aimerais savoir les principales raisons pourquoi pour vous les connaissances provenant de la raison sont supérieures à celles provenant des sens?

Bien à vous,

Claudia

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Claudia,

Pense à un être qui t’est cher. Disons ta meilleure amie. Tu aperçois ta meilleure amie au bout du chemin. Elle te semble petite comme un insecte, pourtant tu ne t’en inquiètes pas. La voici qui te serre contre elle. Vos visages sont très près. Elle te semble une vraie géante, mais cela ne te terrorise pas. Tu ne la vois plus. Elle est en retard à votre rendez-vous. Tu ne la crois pas disparue à jamais pour autant, malgré le néant que t’en montre ton œil. Oh, elle arrive enfin, mais c’est la nuit noire. Elle t’appelle. Tu ne la vois toujours pas, mais tu entends sa voix. Tu conclus à sa présence proche, malgré la finesse plus exagérée de ton oreille. Sa voix ne s’est pas séparée de son corps. Tu ne le constates pas, mais tu le sais…

Dans tous ces cas simples, ta raison t’a fourni une connaissance supérieure à celle de tes sens. Ceux-ci te guident très grossièrement. Ils te sondent et te tâtonnent le monde en première approximation. Mais ta raison redresse leurs distorsions inévitables, louables certes, mais fallacieuses.

Socrate

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94- À QUOI SERT LA PHILOSOPHIE?

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Bonjour,

Je m’appelle Caroline et j’ai dix-huit ans donc je suis en terminale. Vous êtes un philosophe! Pouvez-vous m’expliquer à quoi sert la philosophie parce que mon professeur en est incapable! Et ça serait sympa aussi, si je vous donnais mon sujet de philo, que vous m’aidiez à le faire… J’ai bien dit aider!

Merci de me répondre.

Au revoir.

Caroline

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Ton pauvre professeur est probablement un sophiste à péage, comme il y en a tant de tout temps. La philosophie, Caroline, n’est pas une chose tarabustée. C’est une chose toute simple. Elle sert simplement à se poser des questions de fond. Si tu dis: «pourquoi ce garçon me regarde et me sourit ainsi?», tu poses là une question pratique, et la réponse que tu y donnes a un effet sur ta vie ordinaire. Si, inspirée par le même événement, tu dis: «qu’est-ce qui amène les êtres humains à se manifester de tout temps une attraction mutuelle?», tu abordes la même question, mais dans sa dimension philosophique, car la philosophie n’est jamais que le traitement des questions générales de l’existence. Si tu le fais, si tu poses cette question sous l’angle philosophique, et y médites, cela aura aussi un effet sur ta vie ordinaire, mais d’une façon bien plus profonde, durable, et subversive. Ces questions générales, Caroline, sont partout dans ta vie, elles t’enveloppent à chaque instant. Il faut les voir, les saisir et ne pas laisser le sophisme professoral les noyer dans le tonneau des Danaïdes de la fadaise scolaire, tarabustée, verbaliste, et vaine. Beaucoup de professeurs s’occupent méticuleusement de submerger la subversion de la philosophie plutôt que de la faire jaillir.

Socrate

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95- ANNÉE DE NAISSANCE

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Sokrates,

Tous les dictionnaires, toutes les encyclopédies et tous les livres de références que j’ai consultés jusqu’à aujourd’hui nous donnent -470 comme année de naissance. Alors, d’où vient le -478 indiqué sous votre photo? N’êtes-vous pas mort en -399 avant J.-C. à l’âge de 71 ans?

Bien à vous,

Michael Chèvrefils,

fils espéré de Socrate

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Voilà qui est fort curieux. Je ne m’y retrouve pas trop dans vos mesures, mais je crois savoir que les procédés d’écriture de votre temps impliquent une petite surface que l’on pianote des doigts, avec d’étranges effets d’écriture instantanée. Je soupçonne que les ilotes doivent parfois se tromper de touche et pérenniser des maldonnes. Cela ne te semble-t-il pas plausible?

En mon temps, ici, j’écris au stylet sur une palette de cire. Transformer un 8 en zéro est une affaire fort simplette. J’utilise l’embout non aigu du stylet à cette fin, et remodèle la surface molle et docile de la cire. Mais sur l’immense palette irisée de mon excellent disciple Dumontais, je ne sais que dire. Surtout qu’en plus, je n’écris jamais.

Tu n’as pas par hasard une question moins compliquée pour moi?

Socrate

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96-AIME TON PROCHAIN

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Bonjour Socrate,

Je dois d’abord commencer par excuser la qualité de mon mail que je voudrais écrire comme à un ami, ainsi que toutes les fautes qui pourraient alors se glisser dans le mail. Je ne saurais aller plus loin sans me féliciter de cette initiative de discussion que vous nous mettez à la disposition. Maintenant pour me présenter, je suis étudiant en Allemagne, et quoique je n’étudies pas la philosophie j’ai un très grand intérêt pour les discussions philosophiques ou tout ce qui y a trait.

Ma question touche en fait un domaine autre que la philosophie: la religion. Quand Dieu nous dit: «aime ton prochain comme toi-même», est-ce que cela veut dire «aime ton prochain autant que tu t’aimes toi-même» ou bien «aime ton prochain et aime-toi toi-même»? Parce que nous pensons que la première n’exclurait pas le mal, car s’il faut définir le mal comme étant ce que nous faisons à autrui et que nous n’aimerions pas qu’on nous fasse, alors il y a des gens qui sont prêts à se faire -ou à accepter qu’on leur fasse- des choses mauvaises. Et ils s’aiment ainsi. Mais par contre, s’il font ces choses à autrui, cet autrui n’acceptera peut-être pas du tout, alors qu’il n’aura fait qu’aimer autrui autant qu’il s’aime; et par syllogisme, n’aurait pas fait de mal.

Je vous prie de m’aider un peu dans ce sens en me disant si un tel raisonnement est sensé. Je vous souhaite une très agréable journée ainsi qu’un très bon début d’année, cher Socrate.

Leopold Malcolm B.

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Salut Léopold,

Commençons par le commencement, pour tout dire. Qui donc est ce «Dieu» que tu cites ici?

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Bonjour Socrate,

Je te remercie pour ta dernière lettre. Je dois avouer qu’elle m’a vraiment confondu. Parler de Dieu semble évident mais la chose devient bien plus compliquée quand il faut savoir qui est-ce qu’il est en fait. Je reconnais que je ne peux pas affirmer avec certitude qui il est mais si je peux m’aider de ce que la religion m’a enseigné depuis l’enfance, je dirais qu’il semble être le créateur du ciel et de la terre et le maître de l’univers. Mais là-dessus je ne voudrais donner aucune certitude car il ne s’est jamais présenté à moi pour que je le certifie. Mais admettons l’hypothèse qu’il existe en effet et qu’il est effectivement ce que la religion nous dit qu’il est: que dirais-tu alors de ma question?

Bonne journée,

Leopold Malcolm B.

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Comment peux-tu citer si précisément les paroles d’un personnage dont tu connais la nature de façon si vague?

Socrate

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Bonjour Socrate,

J’avoue que le personnage que j’ai appelé Dieu est tellement abstrait que je ne peux plus l’admettre que de manière hypothétique. C’est-à-dire que j’admets de manière purement théorique qu’il y a un tel personnage et qu’il a effectivement affirmé ce que la Bible nous décrit comme étant ses commandements. Que dirais-tu alors de ses citations dont il était question dans ma première lettre?

Bonne journée.

Leopold Malcolm

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S’aimer est certainement une chose plus appréciable que se détester. Il n’est pas nécessaire, pour s’en aviser, d’être un être si suprême que cela, tu ne crois pas mon bon Léopold?

Socrate

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97- LE MYTHE DE L’ANDROGYNE

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Cher Socrate,

Pourrais-tu me dire qu’est-ce que le mythe de l’androgyne? Ça m’intéresse vraiment!

Je te remercie de me répondre!!

Au revoir.

Flavie

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Fouille bien ma correspondance de DIALOGUS, cherche les titres «Mythe de l’androgyne» et tu trouveras.

Socrate

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98- UN GRAND HOMME

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Pourquoi êtes-vous un grand homme?

Mario Galant

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Parce que je suis un petit philosophe, et m’en avise.

Socrate

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99- LA PEINE DE MORT

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Salut ô grand Socrate,

J’espère que tu te portes très bien. Je n’ai pas de mon côté de plainte à faire… Je ne sais pas s’il est possible de parler en direct avec toi on line; je veux dire s’il y a possibilité de prendre un rendez-vous avec toi pour «tchater».

De toutes les manières la question qui me tient aujourd’hui est celle de savoir ce que tu penses de la peine de mort. Ô grand Socrate, que penses-tu de la peine de mort, toi qui as aussi été condamné à cette peine capitale. Penses-tu qu’elle a lieu d’être ou penses-tu que les hommes n’ont pas le droit de décider de la vie d’autrui?

Porte-toi bien…

Leopold Malcolm B.

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Si je te dis qu’il n’est pas souhaitable de condamner à mort, j’en serai amené à dire qu’il n’est pas souhaitable que le hoplite combatte pour défendre sa patrie, et tue en situation dite de légitime défense. Or j’ai fait le contraire…

Te dire qu’il est souhaitable de condamner à mort ne m’est pas très agréable non plus, après que toi, et bien d’autres correspondants de DIALOGUS, m’avez fait comprendre que c’est là le sort peu reluisant qui conclura ma propre vie…

Note bien la situation, mon beau Leopold Malcom: ici Socrate cale…

Socrate

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100- LA FOI

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Ave Socrate,

Dans ton temps on se tutoyait. Je te salue. Dis-moi quel est le sens de la vie. Tu as proclamé ta foi dans les hommes malgré échecs, épreuves, désillusions. Crois-tu que par le raisonnement, on puisse accéder au bonheur? Ou par l’intuition de l’esprit?

Je veux que tu saches que malgré le temps, ta pensée reste vivante et nous aide à la découverte des valeurs de l’esprit.

Bonsoir.

Marie

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À ton premier paragraphe je réponds: oui. Au second je réponds: tant mieux, mais reste prudente car, comme le prouve ma première réponse, ma pensée peut parfois être bien courte…

Socrate

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101- PLATON, UN CANCRE?

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Boujour à vous,

J’aimerais savoir si Platon était un bon élève. Si au début il n’était pas un peu dissipé, un peu trouble-fête.

Voilà. C’est court mais c’est clair!

Edi

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Salut Edi,

Platon avait tendance à déconner pas mal, pour employer une expression un peu verte de votre temps. Il ne s’est pas amélioré, à ce que je constate. C’est ce qui fait son intérêt… Il est, de ce point de vue, bien plus philosophe que ses disciples. Platon n’a d’ailleurs pas assez ouvert ces derniers au dérisoire… d’ailleurs, d’ailleurs, d’ailleurs. C’est un tort regrettable…

Il n’y a pas assez de «cancres» parmi les épigones de Platon, justement.

Socrate

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102- LA RAISON

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La raison permet-elle d’atteindre la vérité? La réponse à cette question me sauverait la vie.

Merci d’avance.

Guillaume

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La réponse est: oui. Et, la raison émanant de la vie humaine, je te signale aussi qu’il est conséquemment raisonnable de vivre.

Socrate

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103- POURQUOI? (2)

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CALEMERA Socrate!

Bonjour, je m’appelle Émilie et à la suite d’un exposé fait sur toi je me pose pas mal de questions. J’espère que tu pourras y répondre (si elles ne sont pas trop indiscrètes)!

Pourquoi n’as-tu pas accepté l’amende, tu avais tes fils quand même!! La philosophie, oui, mais tes enfants! Et ta femme, pourquoi es-tu resté avec elle après tout ce qu’elle te faisait subir en public ou devant tes élèves? Ne te vexe pas mais il paraît que c’était une mégère d’après ce que j’ai lu dans les livres d’histoire. Mais bon elle n’était peut-être pas si acariâtre que ça, si tu es resté avec elle! Cela ne te dérange pas que tout le peuple se moque de tes idées et t’accuse à tort? Je trouve très dommage que tu n’aies laissé aucun écrit, car seuls tes disciples rapportent tes faits mais comment savoir si tout est bien vrai? Tu les as vus, tu es d’accord avec ce qu’ils ont écrit?

Je te remercie d’avance pour tes réponses et je te félicite pour ton courage envers la philosophie!

Émilie qui t’admire. J’aurais adoré te connaître et être une de tes disciples! (si je te convenais, bien sûr!)

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Ma femme est un amour. Elle est patiente, diligente, assidue, fidèle. Elle me sert comme une vraie Athénienne doit servir son ami et maître. Je n’ai aucunement à me plaindre d’elle. Les doxographes dont tu critiques si finement les distorsions auront été égarés par des ragots.

Sur ma mort, je suis comme tout autre homme: je ne sais rien.

Ton Socrate

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104- MON FRÈRE

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Mon frère, on lui a donné le surnom de Socrate de par son intelligence et sa réussite dans les études… Pouvez-vous m’expliquer pourquoi nous sommes sur terre?

À la compréhension de la science humaine, mon frère.

Supremk

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Entre autres pour se donner des surnoms! Les animaux ne le font pas, savais-tu?

Socrate

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Les animaux n’ont pas de noms… Tu n’es pas un animal… alors traite le sujet sans le détourner!

Supremk

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Les animaux ont le nom que leur donnent les hommes, qui sont la mesure de toutes choses. Nous sommes bien ici pour donner un nom aux animaux. Je suis toujours prêt à répondre à ta question. Je ne traite pas le sujet, parce que je ne suis pas un traiteur. J’ai trop de respect pour les animaux pour cela…

Socrate

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105- MAÏEUTIQUE

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Bonjour Socrate,

Je souhaite avoir ton avis. Actuellement, nous entendons beaucoup parler du coaching. Certains disent que ça nous vient du monde sportif et des États-Unis. D’autres te prennent comme le précurseur de cet art. Et toi? Qu’en penses-tu?

Au plaisir de te lire,

Claire Ferruel

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Ce «coach» n’est qu’un Magister de plus. Qu’il t’étouffe sous son autocratisme et te garrotte de ses vérités, il ne te sera rien. Qu’il laisse émerger en toi ta propre lumière, il sera tout.

Socrate

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106- LES VERTUS DES DROGUES DOUCES

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Salut, père Socrate…

J’ai eu à lire plein d’écrits de Platon sur différents sujets, mais j’ai jamais eu l’opportunité de lire un écrit sur les vertus des drogues «douces». Alors si c’est possible j’aimerais bien que vous me donniez votre avis sur cette question…

Merci.

Respectueusement,

Djilos

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Plus les drogues sont douces, plus elles sont vertueuses. Les pythagoriciens parleraient ici d’un mouvement asymptotique. À l’infini, on trouve la drogue la plus douce qui est l’absence de drogue. Elle correspond à la vertu intégrale, qui est un mystère aussi inconnu qu’ordinaire…

Voilà. Cette fois, il faudra se lever un autre jour pour attraper Socrate en flagrant délit de corruption de la jeunesse…

Ton ami Socrate, sophiste à ses heures…

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107- L’IGNORANCE

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Cher Socrate,

En observant le genre humain avec un peu de recul, je me suis rendu compte que l’ignorance est indissociable du bonheur. Où il y a du bonheur, si petit soit-il, il y a de l’ignorance. Je m’explique. N’est-il pas vrai que les personnes les plus heureuses sur Terre soient les enfants? Ces mêmes enfants sont, par le fait même, les personnes qui possèdent le moins de connaissances (en général, évidemment) et qui sont donc plus ignorants de la vie. Il en va de même pour les adeptes de la religion. La religion offre de belles opportunités de trouver les réponses à ses questions d’une manière facile et sans trop se préoccuper de penser trop loin. La foi, par exemple, ne peut exister sans un fondement d’ignorance. On ne peut croire en quelque chose qu’on sait qui existe.

Évidemment, je ne dis pas cela pour dénigrer les religieux, mais pour amener mon prochain point. Si l’ignorance est indissociable du bonheur, est-ce que la connaissance éloigne du bonheur? Autrement dit, est-ce que le fait de penser, donc de chercher la connaissance, nous empêcherait d’une certaine manière d’atteindre le bonheur que l’on espère atteindre en cherchant cette connaissance? Si oui, le fait de philosopher nous écarterait-il de notre quête de bonheur?

J’aimerais avoir votre avis sur ce sujet, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, bien sûr. Au plaisir de lire votre réponse et d’en tirer des leçons.

Kevin

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Tu vois les enfants plus heureux qu’ils ne sont. Les enfants souffrent de leur dépendance, se croient toujours la cause de tous les maux de leurs parents, et rongent leur frein de ne pouvoir participer aux activités régulières de la polis. Seule la connaissance les rassérène et leur donne le détachement requis face à tout ce qui leur paraît initialement gigantesque, fantastique, mystérieux, et d’un merveilleux illusoire.

L’être humain de ce point de vue, est un grand enfant. Fonder son bonheur dans son ignorance, c’est le méconnaître.

Socrate

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108- L’INSOUCIANCE DE MON JEUNE ÂGE!

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Cher Socrate,

Pourquoi certaines personnes se posent des questions existentielles et d’autres non? Cela voudrait-il dire que celles qui se posent ces questions ont du mal à être? Et que les autres se sentent bien et qu’elles n’ont point besoin de se torturer la tête avec ce genre de questions? Moi je le prends comme ça et je dois vous avouer que j’ai bien envie d’arrêter de penser à ça et de vivre normalement dans l’insouciance de mon jeune âge!

Mehni 

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Tout être humain se pose des questions existentielles. Celui ou celle qui croit avoir rencontré l’Insouciant est trop obnubilé par son propre souci pour s’aviser de celui qui hante son nouveau compagnon. Le Pauvre croit à l’insouciance du Riche, le Riche croit à l’insouciance du Pauvre. Un changement de condition rétablit chacun sans ambivalence dans l’omniprésence de la rumination philosophique et du souci.

Socrate

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109- LE BIEN ET LE MAUVAIS

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Bien cher Socrate, bonjour.

Si tu te portes bien, alors ce serait merveilleux car moi aussi je me porte bien. Ça fait vraiment un bon bout de temps que je ne t’ai pas écrit et la conséquence directe en est que j’ai actuellement tellement à te demander que je ne sais pas exactement par quoi commencer. Bien, de toutes les manières je vais aller pas à pas. Qu’est-ce qui à ton avis pourrait être qualifié de BIEN ou de MAUVAIS? Je veux dire dans quels contextes est-ce qu’on pourrait utiliser à ton avis ces adjectifs? Quand est-ce qu’une chose ou une action mérite-t-il (ou elle) d’être dit(e) BONNE ou MAUVAISE?

Je te souhaite d’ici à ta réponse de passer un très bon moment.

Leopold

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Un fruit va pourrir. Voilà qui n’est ni bon ni mauvais. Mais si le fruit pourrit dans la besace du voyageur qui devait s’en nourrir sur un chemin aride et ne peut plus le faire, ce pourrissement est mauvais. Si ce fruit pourrit d’avoir frappé le sol du verger, ce qui le fera crever, jeter ses pépins, et fournir de nouvelles pousses fruitières aux petits maraîchers des champs, voilà qui est bon.

Car le mauvais et le bon est toujours mesure à l’aune de l’humain.

Socrate

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110- POURQUOI L’EXISTENCE?

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Salut Socrate,

J’ai une question à te poser car elle tourmente mon esprit: quel est le sens de la finalité de l’existence de l’homme? S’il n’y en a pas, c’est que l’homme est inutile sur Terre et que donc il pourrait tout aussi bien ne pas exister. Auquel cas la nature se serait bien donné du mal pour rien en créant l’humanité.

Allez, peace.

Marijo Fulcons

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Le sens et la finalité de l’humain est d’accéder à la question que tu viens juste de poser.

Socrate

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111- LE BONHEUR

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Cher Socrate,

Quelle est ta définition du bonheur?

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T’amener à me servir la tienne.

Socrate

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112- SOCRATE VS NIETZSCHE

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Bonjour illustre Socrate,

J’ai le regret de vous informer que plus de deux mille ans après votre mort un personnage du nom de Friedrich Nietzsche vous a jugé fort sévèrement. Après avoir pris connaissance du texte «Le problème de Socrate» (vous avez tout de même quelques milliers d’années à rattraper), je vous serais très reconnaissant de me communiquer vos impressions.

Merci beaucoup.

Maxime Latour

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Quiconque me juge sévèrement me suscite d’emblée une impression positive. Mais votre Niet-je-ne-sais-trop (mon stylet s’embrouille) devrait faire attention. S’il ne surveille pas ses disciples, il risque de se retrouver momifié comme je l’ai été. Et ça, ça fait mal où ça passe. N’êtes-vous pas vous-même en train de lui faire le coup? Le fait est que façonner des idoles, c’est humain… trop humain…

Socrate

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113- VOS CINQ PRINCIPES

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Bonjour, je m’appelle Sylvie et je voulais savoir quels sont vos cinq principes importants qui vous guident dans vos activités philosophiques et aussi m’en expliquer leur signification.

Merci beaucoup

Sylvie

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Certainement Sylvie. Mais d’abord une question: m’autorises-tu à en avoir quatre ou six? Je te pose la question parce qu’un de mes principes est de respecter la consigne, et un autre est de ne pas m’imposer d’a priori, ce que ta consigne du nombre 5 semble faire. Alors tu comprends, je cale un peu là…

Socrate

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114- SOPHISTES

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Il paraît Socrate, que vous êtes responsable de ce monde déglingué où nous vivons, avec votre obsession pour la vérité, pour la classification, etc. Il paraît que les sophistes et les bouddhistes sont les seuls qui peuvent nous aider à arrêter notre course infernale et nous aider à reconnaître la qualité, le bien etc. Puisque vous avez démoli les sophistes dans vos discours, vous devez savoir qui ils sont et où je peux les trouver!

Anne   

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Bien Anne, voici:

Le monde est ancien, complexe, riche et diversifié. Il engendre une multitude hybride et biscornue d’êtres. Au nombre de ces milliers d’animalcules: Socrate. Le monde, passif, irresponsable et déglingué (pour reprendre ton mot), engendra Socrate. Si tu rencontres quelqu’un qui te dit que c’est Socrate qui est responsable pour ce susdit monde déglingué, tu viens de rencontrer un sophiste…

Socrate

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115- PEUT-ON PHILOSOPHER SANS LIRE LES PHILOSOPHES?

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SALUT à toi SOCRATE,

J’ai un petit problème de philosophie, mon professeur m’a donné cette question philosophique à faire et je sèche énormément: pourrais-tu m’aider s’il te plaît? La question est: peut-on philosopher sans lire les philosophes? Je ne sais pas trop comment m’y prendre car je n’ai jamais fait de philosophie. Pourrais-tu m’expliquer comment rédiger une dissertation philosophique s’il te plaît et m’aider pour la question? Je suis perdu! (car j’ai raté tout le début de l’année scolaire pour problèmes de santé donc je ne sais pas comment faire). C’est pourquoi je m’adresse à toi car je trouve que tu es un modèle en tant que philosophe. Pourrais-tu me répondre avant lundi 29 septembre s’il te plaît? Personne de ma classe ne veut m’expliquer car je n’ai pas beaucoup d’amis malheureusement…

Merci d’avance je compte sur toi!

Cordialement, une âme désespérée…

Nikko           

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Dis-lui:

Cher maître,

Mon bon ami Socrate, avec qui j’ai des échanges réguliers, lit peu et mal, mais est devenu, bon an mal an, l’un des philosophes les plus influents de la pensée universelle. Pourquoi? C’est que plutôt que de lire les questions de ses maîtres et d’y répondre par écrit, Socrate observe le monde, le monde de la nature et le monde de l’agora. Il parle avec les gens, mais surtout les fait parler. La philosophie pour Socrate est moins une affaire de tête bien pleine que de regard bien fait.

Les observations faites par Socrate se canalisent en considérations générales dans son esprit. On lui demande de combattre les spartiates, il comprend: devoir. Alcibiade lui donne un baiser ou une étreinte, il décode: amour. On lui raconte des foutaises indescriptibles sur le fonctionnement du monde, il entend: sophisme.

Socrate procède à des généralisations, a une activité de synthèse sur ce qu’il observe. Il philosophe donc, sans lire de traités. Ensuite Socrate juge ses connaissances, critique ses adversaires et prend parti. Il philosophe donc, sans lire de pamphlets. Finalement Socrate ironise, il rit de ses disciples et de lui-même, les parodie, les relativise. Ainsi Socrate philosophe, sans lire de bandes dessinées. Que ceci soit dit sans prétendre que les traités, les pamphlets, et les bandes dessinées ne sont pas aussi utiles à la philosophie. Mais Socrate fait simplement une distinction, d’ailleurs philosophique, entre l’utile et le nécessaire.

Explique cela calmement à ton maître. S’il ne le comprend pas, eh bien qu’il m’écrive.

Socrate

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Merci beaucoup, j’ai compris ce que vous vouliez me dire, merci beaucoup encore j’ai compris que philosopher ne s’apprend pas mais est une question de faire attention à ce qui se passe autour de nous en faisant mine de ne pas savoir ce qu’il en est afin d’approfondir le sujet! Donc tout le monde peut philosopher mais tout le monde ne philosophe pas forcément, et la philosophie est juste une question de débat sur le sujet de la raison! Merci beaucoup je crois que j’ai compris, merci.

Nikko

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N’oublie surtout pas de continuer d’hésiter.

Socrate

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116- TA SAGESSE

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Cher Socrate bonjour,

Je suis passionnée par ta façon de voir le monde, ta façon de découvrir et de faire entendre la vérité, et aujourd’hui j’aurais besoin de ta sagesse.

Follement amoureuse d’un homme depuis près de sept mois je ne sais si l’amour est vraiment raisonnable. J’ai peur de me faire aveugler par cette passion qui me trouble mais qui pourtant donne un sens à ma vie.

Merci d’avance pour tes conseils sages.

À bientôt,

Julia

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Julia,

Il n’y a qu’une façon de ne pas se laisser troubler par la faim et la soif: c’est de boire et manger. Assouvis au maximum toutes les facettes de cette situation. Vas-y à fond. Après, repue, abreuvée, tu auras les idées beaucoup plus claires, et ta rationalité en sortira fine et aiguisée, alors que si tu te refoules tu ne parviendras qu’à augmenter ton trouble et ta confusion.

Socrate

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117- LA VÉRITÉ EST-ELLE RELATIVE?

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Bonjour,

J’ai une question à vous poser: La vérité est-elle relative?

Comment trouver un bon plan à cette question?

Merci.

Christophe

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Christophe,

Si la vérité n’est pas relative c’est qu’il y a des vérités absolues. Si la vérité est relative, l’affirmation «la vérité est relative» l’est aussi, ce qui prévoit aussi la présence de vérités absolues.

La vérité n’est pas relative, elle est corrélée. C’est notre capacité à l’atteindre qui est toute relative…

Socrate

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Merci pour ta réponse. Mais comment pourrais-je établir un bon plan en trois parties? Que faire?

Merci.

Christophe

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Il faut d’abord te demander: POURQUOI un plan en trois parties?

Socrate

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Trois parties c’est par exemple une pour le non, une pour le oui et une pour les deux.

Christophe

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Mais si c’est non, pourquoi ne pas tout dire en une partie?

Socrate

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118- L’OUBLI

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Bonjour,

Pourriez-vous m’expliquer ce qu’un philosophe entend par «oubli»? Pensez-vous qu’il y ait une vertu dans l’oubli?

Je vous remercie d’avance.

Océane L.B.

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D’abord l’oubli existe. Pour être intégral, il doit être tout collectif. L’oubli est en place quand la totalité de la polis ne sait plus ce qui est oublié: les témoins sont morts, les doxographes pensent à autre chose, les stèles et les tablettes de cire ont été anéanties par les intempéries ou les guerres.

Les vertus de l’oubli dépendent de ce qui est oublié. Oublier une coutume barbare, une intention vengeresse excessive, un plan de conquête inique, une souffrance incurable est vertueux.

Mais l’oubli est le philtre brûlant corrodant la connaissance. Il porte toujours sa part de danger, de risque, de bêtise. Les pouvoirs abusifs misent constamment sur l’oubli. C’est pour cela que les peuple conquis et flétris sont les peuples qui résistent et… se souviennent.

Socrate

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119- UN DIALOGUE VÉRITABLE

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J’ai eu mon premier cours de philosophie il y a moins d’un mois, et mon professeur m’a fait vous découvrir vraiment. Je vous voyais vieux monsieur enfermé dans sa maison lugubre dans une ruelle d’Athènes, plongé dans ses livres et ne sortant jamais, enseignant à quelques rares élus sa science. Et vous êtes tout le contraire! (enfin selon mon professeur) un homme allant vers les gens sans cesse, et se questionnant sans penser détenir la moindre vérité, en essayant d’en trouver une avec le reste du monde.

J’ai donc une question à vous poser (question que je n’aurais jamais posée à un lugubre vieillard dans une ruelle athénienne), vous qui sans cesse cherchez à dialoguer, parler, discuter avec les gens, quelles sont les conditions favorables, pour ne pas dire parfaites, d’un dialogue véritable?

Merci,

Margaux, 16 ans

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L’intimité égalitaire. Il faut être détendus, étendus l’un contre l’autre après un bon repas, ou une belle étreinte amoureuse, et laisser les thèmes flotter entre nous, d’une voix calme, les bouches très proches. Il ne faut pas hésiter à s’éparpiller un peu. Il ne faut pas que ce soit une joute, ou un tournoi, encore moins une dispute… plutôt une recherche. Un peu comme si on cherchait ensemble une boucle de tunique égarée, plus amusés qu’agacés par la situation. Il n’y a pas d’aspiration polémique qui nous anime dans ces situations, juste la volonté toute simple, presque badine, de régler ensemble un problème.

Le meilleur de tous les dialogues, c’est la conversation, intime et douce, entre proches.

Socrate

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120- CONNAIS-TOI TOI-MÊME (6)

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Mon sujet est le même que celui d’Hélène: «connais-toi toi-même», à quels obstacles se heurte cette exigence? Malgré la pseudo-aide qu’est censé apporter Internet, je n’arrive toujours pas à faire ma dissertation comme je le voudrais alors si vous pouviez m’aider davantage ce serait pour moi un soulagement que d’être conseillée par un professionnel.

Charlotte Carrera

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Investigue donc l’Internet de toi-même. Assied-toi sans documentation avec un stylet ou devant une belle surface de sable et recherche ce que tu sais sur toi. Ne tergiverse pas avec des fadaises genre défauts/qualités. Sois descriptive: caractéristiques physiques, caractéristiques morales, caractéristiques émotionnelles, caractéristiques intellectuelles. Dresse-toi des petites listes, des petits sacs contenant chaque tesson de ton être. Des petits paquets de faits.

Puis reprend ces tessons un par un, mire-les au soleil et demande-toi: comment suis-je parvenue à savoir cela sur moi? Quelles histoires, quelles péripéties fondent la genèse de cette croyance que j’ai sur moi-même?

Si tu fais cela, sur la plage, avec simplicité, sincérité et méthode, tu seras ensuite prête à affronter l’océan tumultueux qui borde ton refuge. Il est salin et mordoré d’une question unique: maintenant qu’est-ce qui manque?

Socrate

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121- LA MÉTHODE D’AUGUSTE COMTE

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Peux-tu me donner la méthode d’Auguste Comte lorsqu’il parle de l’observation de soi-même, il donne sa méthode: s’isoler pour pouvoir réfléchir sur soi-même. Seulement un problème se pose, notre professeur de philosophie nous demande le nom de cette méthode. Pouvez-vous nous donner quelques renseignements à ce propos!

Il nous demande en fait de faire une explication de texte à ce sujet. Merci de nous répondre assez rapidement car le devoir est pour mercredi.

Katalinae

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Je suis désolé. Je ne sais pas qui est Auguste Comte. C’est un ami à vous?

Socrate

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NON, AUGUSTE COMTE EST UN PHILOSOPHE et je ne vois pas l’intérêt d’avoir une boîte e-mail où vous écrire sachant que vous n’êtes même pas capable de nous aider, SOCRATE DE MERDE OUI!

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Ah, enfin un qui m’a profondément compris!

Socrate

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122- QU’EST-IL MIEUX ET POURQUOI?

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Cher Socrate,

J’aimerais savoir, de ton point de vue, pourquoi est-il mieux d’être un Socrate insatisfait qu’un idiot heureux? L’idiot heureux ne se sent-il pas bien dans son ignorance alors que toi tu ne peux être qu’insatisfait devant le monde actuel et ce, même si tu vois la vérité?

Merci.

Élise

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Chère Élise,

Un Socrate insatisfait, cela me semble presque aussi déroutant qu’un Socrate musicien. Je me sens plus proche de ton idiot heureux que de ton Socrate insatisfait…

Je fais ce que j’aime, et soudain jaillit dans mon esprit comblé la question «Mais pourquoi ce bonheur?» et cette convulsion d’idiot heureux me plaît, pas à pas je pose d’autres questions et en cherche les réponses. Je me comporte comme un petit nourrisson qui furète partout, veut tout toucher et tout voir.

M’empêcher de musarder ainsi me ferait perdre toute joie, Élise. Pas toi?

Socrate

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123- L’ÉGALITÉ DES SEXES

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Bonjour,

J’ai lu une de vos réponses et j’aimerais savoir par rapport à quels critères jugez-vous la gente féminine inférieure à l’homme. Je suis moi-même une jeune femme et, vivant dans un siècle où hommes et femmes sans distinction sont égaux, j’ai des difficultés à comprendre.

Auriez-vous l’obligeance de m’expliquer vos raisons?

Merci d’avance.

P.S.: pourriez-vous m’expliquer en quoi votre enseignement a été jugé néfaste pour les jeunes gens.

Véronique Leconte , une jeune fille

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Bonjour,

Mon enseignement a été jugé néfaste pour les jeunes gens parce que je ne crois pas à cette démocratie moderne qui n’est qu’un vil avachissement d’Athènes déchue sous le joug de Sparte.

Je suis Grec, Mademoiselle. Pour moi, l’amour égalitaire ne peut exister qu’entre deux hommes. Si vous venez d’une époque mythique où les hommes et les femmes sont égaux, peut-être m’annoncerez-vous demain que les êtres humains volent dans le ciel, ou qu’on fait cuire le brouet en moins d’une minute. Vous me parlerez alors d’un monde que je ne comprends pas, que je suis incapable de comprendre. Un monde fou et fulgurant. Un rêve.

Voyez-vous, si vous êtes une jeune femme, je suis un très vieil homme. J’ai demandé aux autres de vos semblables, qui me bousculent parce que je considère la femme inférieure, de bien vouloir me présenter leurs arguments égalitaristes. Elles ne sont pas revenues échanger avec moi. Elles m’ont laissé dans le noir. Et ce genre d’air «supérieur» ne m’a guère instruit.

Alors dites-moi comment la femme, petite, faible, folâtre, irrationnelle, enfantine, babillarde, inapte à la guerre et aux affaires de l’agora peut-elle se prétendre l’égale de l’homme. Je ne vois tout simplement pas.

Éclairez-moi. Éclairez-moi, femme incomprise refluée d’un futur utopique.

Socrate

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124- CE QUE NOUS PENSONS ÊTRE

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Cher Socrate,

On a parlé du conscient et de l’inconscient en cours et la prof a vaguement abordé le sujet de «qui sommes-nous?» et «sommes-nous ce que nous pensons être?»

Qu’en pensez-vous?

Océane

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J’en pense que nous ne sommes pas ce que nous pensons être et que cela nous pousse à vouloir en savoir davantage sur nous-mêmes. Note que si je m’illusionne sur moi-même en disant cela, je dois conclure que je suis ce que je pense être, et comme je pense être ignorant sur moi-même et sur le reste, c’est bien que je ne m’illusionne pas en combattant sans merci cette ignorance.

Socrate

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125- CONNAIS-TOI TOI-MÊME (6)

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Bonjour!

Je m’appelle Aurélie et suis en Terminale Littéraire. Je vous écris car j’ai un petit souci, j’ai mon premier sujet de dissertation: «Connais-toi toi-même»: à quels obstacles se heurte cette exigence? J’ai réussi, pas sans mal il faut l’avouer, à rassembler quelques idées mais je ne sais pas si pour ma dissertation je dois garder cette question comme problématique ou en reformuler une autre. Si vous avez un peu de temps, est-ce que vous pourriez m’aider? Je vous remercie beaucoup d’avance!

Aurélie

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Si tu reformulais une question nouvelle, Aurélie, ce serait quoi? Dis voir un peu, ça m’intrigue.

Ton ami Socrate

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126- UNE QUESTION DE CHIEN

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Bonjour,

Pouvez-vous me dire si vous savez pourquoi mon beau-frère a appelé son chien «Socrate»? J’écarte tout de suite l’argument selon lequel c’est parce que c’était une année où il fallait que son chien ait un nom qui commence par «S». Pourquoi Socrate?

Connais-toi toi-même!

ssab                          

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Si ton frère avait appelé son chien «Diogène», il se serait comporté en pâle doxographe. En appelant son chien «Socrate», il déroute, fait rire, et manifeste la vraie sagesse chienne [En grec «du chien» ou «chien/chienne» comme qualifiant se disent CYNIQUE. Socrate ironise ici sur le fait que Diogène, fondateur de la philosophie cynique (la philosophie «du chien» donc) se voit préférer Socrate comme modèle pour nommer l’animal que Diogène s’était pourtant donné ouvertement comme symbole – NDLR.].

Le meilleur ami de l’homme, Socrate

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127- ADONIS

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Cher Socrate,

J’aimerais bien avoir votre opinion à savoir si des relations amoureuses entre un disciple et son maître peuvent altérer la qualité de l’enseignement qui y est prodigué.

Au plaisir d’avoir de vos nouvelles.

Adonis

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Une conception bien austère et magistrale de l’enseignement se dégage de ta question, beau Adonis. Sans vouloir faire de calembour facile, je vais te demander de prendre l’affaire par l’autre bout. Oublie tes maîtres. Pense à tes amants. Et dis-moi, te serait-il possible de ne rien apprendre du tout d’un homme dont tu es amoureux fou, quand ton attention à son égard est maximale, gigantesque, infinie? Te serait-il louable de ne rien lui inculquer quand tu es prêt à tout lui donner, tout lui céder, capituler intégralement à son irrésistible puissance, à sa tyrannique beauté?

Dis-moi, Adonis?

Socrate

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Cher Socrate,

Vraiment, je trouve votre réponse très logique d’autant plus qu’elle vient de vous, je vois que votre maïeutique ne vous quitte pas malgré les années. En effet, il est très facile d’apprendre d’une personne aimée.

Merci de votre réponse.

Votre Adonis

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128- SUIS-JE SORTI?

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Cher Socrate,

Je sais que je vous écris trop souvent mais vous m’impressionnez vraiment. Après avoir lu l’écrit de votre disciple, celui qui parlait de l’allégorie de la caverne, je n’ai pu m’empêcher de me poser la question suivante: suis-je sorti de la caverne?

À l’aide de vos questions qui font frémir les gens qui prennent conscience de leur ignorance, pourriez-vous savoir si je suis ignorant sans le savoir? En passant, puisque vous avez l’air de l’ignorer, ce sont les gens que vous avez piqués tel un taon qui réveille un cheval qui vous ont poursuivi en «justice» et un vote très serré vous a condamné à mort. Vous avez bu la ciguë après que vous avez refusé de vous enfuir de la prison.

À la prochaine.

Adonis

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Voilà qui est intéressant sur mon avenir. Le fait que j’aurais préféré ne pas l’apprendre te permet aussi d’observer que tu es bel et bien encore ignorant de certaines choses, en l’occurrence sur ce qu’il faut dire et ne pas dire à ce vieil homme condamné qu’est inévitablement Socrate.

C’est exactement, Adonis, cette ignorance pure et cristalline qui fait de toi l’interlocuteur socratique idéal.

Socrate

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129- SYSTÊME ÉTHIQUE

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Comment qualifies-tu ton système éthique?

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Je le qualifie de baguenaudage de pique-assiette momifié par des doxographes aussi bien intentionnés que myopes.

Socrate

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130- NOS CONCEPTIONS ÉTHIQUES

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En quoi le système socratique peut influencer nos conceptions éthiques actuelles? Comment qualifies-tu ton système éthique?

easyq98

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En le contredisant… Par exemple, si tu crois que mon attitude est un «système» c’est bien que tu juges que «système socratique» ça fait bien, ou ça fait mal.

Je suis Socrate, et alors je te réponds que cette idée de «système» c’est du pipi de chat. Naturellement, tu es un peu ébranlé par mon comportement autant que par mon argument, et le débat démarre.

Dans l’échange qui s’ensuivra, je te certifie que ton ethos n’en restera pas inaffecté. Tu veux vérifier?

Socrate

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131- ÇA VOUS PREND APRÈS 2500 ANS

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Cher Socrate,

Vous n’avez jamais écrit et c’est maintenant après deux mille cinq cents ans que ça vous prend et par l’intermédiaire du net! Évidemment en lisant vos correspondances je ne peux que douter de votre identité ou bien comprendre pourquoi c’était Platon qui écrivait et pas vous… mais je penche après quelques questionnements du côté de l’imposture. Ce si fameux Banquet à partir duquel se propage le mythe de l’androgyne souvenez-vous, vous n’étiez pas ivre pas plus que dans n’importe quelle rencontre où vous préfériez rester vif et piquant d’esprit.

Quant à ce mythe que vous nommez votre thèse sur l’EROS: ce mythe nous est conté par le grand auteur comique Aristophane ce qui explique que ce mythe n’a pas pour vous l’importance du mythe de l’Eros de Diotime qu’elle nous conta au cours de ce Banquet (nous sommes tous plus ou moins au courant de l’affront d’Aristophane envers vous et vos méthodes dans une de ces pièces comiques).

Je vous somme donc, imposteur, de ne plus répondre au nom d’un maître ou du moins de ne plus trahir sa mémoire par simple complexe de n’être seulement celui que vous êtes.

steph gnosis

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Voilà une sommation bien intempestive, mais fort plaisante. Je ne lui reproche que ce petit ton doxal qui fit tant de dommages à ma pensée au fil des siècles. Ledit ton doxal promptement retiré donc, je n’ai alors qu’une suggestion à faire. Et je vous la fais avec un sourire éperdu sur mon laid visage.

Appliquez-vous cette sommation de ne pas répondre pour votre maître à vous même, qu’on voie un peu ce que cela va donner dans la suite de l’échange…

Socrate

qui persiste mais ne signe pas, vu qu’il n’écrit pas.

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132- SORTIR DE LA CAVERNE

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Cher Socrate,

Je me demandais seulement comment vous avez fait pour me juger après que je vous ai écrit deux fois. Certes je suis ignorant et c’est assez facile à deviner puisque nul homme ne peut avoir la connaissance. Les connaissances de l’humanité entière sont très petites alors je n’ose pas imaginer les miennes. Cependant, j’avais eu quelques échos sur votre mort et je vous les ai communiqués. Je crois par contre avoir mal saisi votre allégorie puisque je croyais que d’être sorti voulait dire savoir la petitesse de nos connaissances alors que la définition que vous donnez dans votre dernier message est qu’être sorti de la caverne veut dire tout connaître.

Encore loin de moi est votre pensée.

Au plaisir,

Adonis

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En entendant ceci, je me suis levé d’un coup sec pour te crier ma réponse comme je le fais pour toutes mes correspondances avec le futur, et je me suis cogné le crâne sur cette conne de grotte. Aie, ah là là que c’est dur… et vachement peu spacieux, en plus…

 Ton Socrate, qui pense à toi beaucoup et qui te juge peu.

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133- UNE QUESTION ME CHIFFONNE!

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Bonjour monsieur Socrate,

Une question me chiffonne, que pensez-vous de la liberté, pensez-vous être libre, pensez-vous que tout le monde soit libre? On a une expression que pas mal de monde utilise de nos jours: «je suis libre de faire ce que je veux»! Mais cette expression ne serait-elle pas fondée par des droits, la liberté signifie-t-elle avoir des droits? En gros qu’est-ce que la liberté, je ne comprends plus, est-ce qu’être libre signifie faire ce que l’on veut? Dans ce cas, est-ce que l’on est libre de faire des crimes? Non, alors peut-on dire que l’on est libre de faire ce que l’on veut? Est-ce que le choix «entre» dans la définition ou l’essence du mot liberté! Vous et moi sommes-nous libres de faire ce que l’on veut, telle est la question que je pense être la principale. Je pense que la signification du mot liberté se situe dans cette expression!

Merci à vous de bien vouloir éclairer ma lanterne, êtes-vous d’accord avec mes suppositions? Merci à vous de bien vouloir m’en faire part… à la prochaine mon très cher ami!

Nikko

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Nikko, oublie un peu les crimes et autres fadaises faisables mais lourdes de conséquences.

Je te coupe un doigt, es-tu libre de le faire repousser comme le font les crustacés de leurs pinces? Monte sur une falaise et élance-toi dans l’air comme un petit oiseau, es-tu libre de faire cela? On rapporte que dans des pays lointains, de gros serpents avalent tout leur repas sans mâcher et le digèrent en trois semaines. Es-tu libre d’essayer cela? Es-tu libre de dormir tout l’hiver, comme l’ours, ou de ne dormir que par périodes de quatre minutes, comme la girafe? Pond-moi donc un œuf, tiens, comme la dernière des poules du jardin, que je constate l’ampleur de ton libre arbitre.

Alors Nikko, es-tu libre, toi homme, joyau de la création qui ne fait rien de tout cela?

Socrate

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134- QU’EST-CE QUE LE BEAU?

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Cher Socrate, bonjour!

Je m’appelle Aurélie et suis en terminale littéraire. Je vous écris car j’ai une dissertation de philosophie à faire mais le sujet reste obscur pur moi. Ce sujet est: «Le beau peut-il ne pas plaire?»

S’il vous plaît aidez-moi à trouver une problématique et quelques idées… Merci d’avance!

À bientôt…

Aurélie

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Très bien. Oublie ta dissertation de philosophie (deux mots fort peu compatibles, au fait) pour une minute et réponds pour moi, simplement et sans raisonner à l’excès, aux quatre petites questions suivantes:

1- Le laid peut-il parfois plaire?

2- Le beau est-il un absolu?

3- Le beau peut-il s’enlaidir, et le laid s’embellir?

4- Le laid est-il commun et le beau extraordinaire, ou l’inverse?

Réponds à chacune de ces questions en donnant un exemple concret pour chacune de tes options dans la réponse, et alors viens revoir ton ami Socrate.

Le laid Socrate, ce beau raisonneur

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135- LES ATHÉNIENS ONT EU RAISON

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Socrate avait plusieurs valeurs sur la conscience morale des gens, mais avec toutes ses valeurs, les Athéniens ont-ils eu raison de vouloir sa condamnation?

De plus, est-ce qu’on peut harmoniser la pensée, les lois et les règles de fonctionnements?

Caro

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As-tu déjà remarqué, Caro, que tuer pour des idées se conçoit plus facilement du côté du manche que du côté de la cognée. Si les Athéniens cherchent à me trucider, je vais leur servir la dialectique la plus tonitruante pour les en dissuader… Mais quand les Spartiates se sont présentés dans notre portion du Péloponnèse avec l’idée, finalement assez ingénue, d’intégrer Athènes à leur empire, je les ai combattus avec acharnement, et ai promptement trucidé moi-même tous les hoplites de Sparte qui se présentaient à ma portée sur la plaine, avec cette idée à l’esprit.

Alors avoir raison ou tort de vouloir la mort de quelqu’un dans de telles conditions engage des arguties délicates, tu ne trouves pas… Il semble bien d’ailleurs que la première partie du problème que tu me soumets en éclaire la seconde. On peut parfois harmoniser la pensée et les lois, mais il faut payer le prix de la décision toute humaine que cela engage. Un prix parfois mortel…

Socrate

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136- EST-CE QUE NOUS DEVONS TE RESSEMBLER?

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Bonjour Socrate,

Ce soir, j’aurais une question à te poser. Dans notre société actuelle, est-ce qu’il faudrait agir comme tu l’as fait ou non? Si oui, comment peut-on procéder pour agir ainsi et est-ce que tu peux me donner des raisons de l’importance d’agir et de se questionner comme tu l’as fait?

J’attends avec impatience ta réponse.

Krystel

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C’est peut-être bien moi qui te ressemble… Le fait est que ta question, Krystel, prouve qu’il faut le faire, qu’il est légitime de le faire, et surtout qu’il est indispensable de le faire. En effet, tu le fais. Alors je te demande à mon tour: pourquoi me poses-tu cette question?

Socrate

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137- L’AVENIR

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Cher Socrate,

J’ai une dissertation à faire en philosophie mais j’ai énormément de mal je ne vois pas quoi dire ni quoi raconter. Mon sujet est: sommes-nous prisonniers de notre passé?

Faut-il parler de notre passé c’est à dire individuel ou faut-il parler du passé collectif c’est à dire historique. J’ai besoin de toi, à l’aide…

Merci d’avance.

Asy

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Explique-moi la différence, si claire et si crue dans ton esprit en apparence, entre «passé collectif» et «passé individuel». Je te donnerai ensuite une réponse prompte et vive à ton dilemme de disserte.

Ton Socrate

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138- L’ÉCRITURE

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Bonjour Socrate!

Vous me corrigerez si je me trompe mais je crois que vous avez dit être contre l’écriture car elle suggère une façon de penser alors qu’on ne devrait pas être influencé et se former soi-même, à l’aide de la raison des réponses à nos questions. Si je ne me suis pas trompé, je suis d’accord avec vous car de toute façon aucune idée ne doit être immuable mais près de deux mille cinq cent ans après vous je peux dire que ce sont les écrits des différents philosophes (les philosophes sont ceux qui pensent de façon rationnelle, comme vous) que je me suis rendu compte qu’au fond, des idées aussi sensées les unes que les autres se contredisent et que finalement tout se vaut et tout vaut rien, ce qui revient à dire que la seule connaissance qui vaille la peine c’est celle de savoir à quel point nous sommes insignifiants. C’est donc deux millénaires après votre mort que ce que vous avez tenté de faire toute votre vie se réalise à petit feu et devinez quoi… à cause de l’écriture. C’est donc à cause de l’écriture que quelques hommes du futur dont moi comprennent à quel point ils sont ignorants, même ma propre langue n’est pas écrite sans faute de ma main même si cela est supposé faire partie de nos infimes connaissances qui ne servent à rien par rapport à la Vérité. Ma question est la suivante: seriez-vous déçu d’apprendre que votre élève a écrit une bonne partie de vos discussions avec des ignorants qui s’ignorent et qu’ainsi des générations d’humains suivent votre exemple?

Adonis           

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Tous ces symboles et toute cette machinerie me démontrent qu’écriture ça ne veut pas dire la même chose pour toi et pour moi. On me rapporte qu’un confrère de DIALOGUS, un dramaturge fameux du millénaire qui précéda le vôtre, un certain Molière, avait la dent très dure contre les médecins et contre la médecine. Sur le coup, cela étonne, mais il faut s’arrêter pour voir les incompétents moyenâgeux qui se penchaient à son chevet en débitant des sornettes scolastiques qui ne chassaient pas les malaises.

Les écrivassiers de mon temps sont de cet ordre. Comme votre Molière avec ses médecins je déplore chez le plumitif local sa posture, son attitude roide, dogmatique, faussement savante, arrogante et monologuale, son refus du débat verbal, sa certitude en sa rhétorique fixe. Mais, nous le prouvons en ce moment même, ton époque s’est approprié une réalité inconcevable pour mes contemporains: le dialogue écrit rapide et spontané. Je ne peux pas vraiment m’en prendre aux symboles scribouillés de toute éternité si maintenant l’ignorant les mobilise pour savoir, le fou pour rêver, l’enfant pour rire, et les amants pour se parler furtivement quand ils sont à distance.

Comme Molière doit laisser en paix les médecins de ton temps s’ils soignent, je dois assumer que mes vues sur l’action des scribes sont inscrites elles aussi dans mon temps. Il faut bien dire que toutes les époques se valent. Pas toutes les connaissances, par contre, et j’hésite fortement, Adonis, à t’accompagner dans tes conclusions cyniques sur les vertus de la quête du savoir.

Socrate

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Les médecins de l’an 2000 soignent et les écrivains de l’an 2000 sont tout aussi irréfléchis qu’à votre époque. Par contre, je suis d’avis que c’est la valeur historique des écrits qui la rend si belle. Certes, les scribes de votre époque écrivaient peut-être des choses insensées. Par contre, votre disciple, Platon, qui a mis sur papier vos thèses, a permis de vous faire connaître à travers les millénaires (et ce n’est pas fini). Ce n’est pourtant pas un écrivain contemporain (pour moi). D’un autre côté, je vous invite à faire vos recherches sur Internet et à regarder un peu les choses qu’écrivent les artistes de mon temps, ce n’est pas rose non plus. J’ai été surpris de voir que vous connaissiez les cyniques, peut-être pourrez-vous me parler aussi de Diogène qui, à mon avis, a une thèse qui se rapproche de la vôtre. Peut-être changerez-vous le cours de l’histoire, à force de DIALOGUER avec les gens des années futures. Passez une joyeuse année je ne sais trop laquelle.

Adonis

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Je ne sais pas lire, mon beau Adonis. Mais je sais écouter.

Socrate

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J’ai réfléchi bien longtemps à vos paroles, cher Socrate, et je n’ai pu en déchiffrer le sens. Au sens propre, c’est ridicule puisque nous dialoguons à l’aide d’un clavier alphabétique. Au sens figuré… est-ce là un signe que la personne qui se cache derrière Socrate est à court d’idées? Peu importe, je vous demande simplement d’être un peu moins figuré ou un peu plus concret s’il vous plaît.

Au plaisir.

Adonis

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La personne qui se cache derrière Socrate est à court d’idées depuis toujours. Elle se nomme: Socrate. C’est à toi de fournir les idées. Telle est la loi de lin de la maïeutique. Et rien ne rompt le toron de lin, cher Adonis.

Ton Socrate

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139- MYTHE DE L’AMOUR

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Bonjour,

Je cherche désespérément des pistes pour travailler sur l’amour. Plus précisément le moment où l’homme et la femme ne faisaient qu’un puis ont été partagés en deux êtres distincts qui devraient passer le restant de leurs jours à se rechercher. Je sais qu’il y a des choses dans Platon… Y a-t-il autre chose ailleurs dans d’autres mythologies?

Merci.

Caroline

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Mon disciple Platon en a remis cette fois-ci. L’homme et la femme séparés après avoir été unis. Quelles salades! Pour employer votre beau langage moderne, cette fois-ci il «charrie». Il n’y a rien de grec dans une telle doctrine. Je n’ai pas à épiloguer. Vous comprenez où je veux en venir.

Socrate

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140- JE VOUDRAIS SAVOIR

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Cher Socrate,

Je voudrais savoir si le procès au cours duquel vous avez été condamné était aussi dans un même temps une manière de condamner la philosophie, en d’autres termes si votre procès était celui de la philosophie.

Sos     

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Je vais donc être condamné à mort. C’est de plus en plus patent maintenant. Je doute que mon procès soit celui de la philosophie. Il sera plus celui de la droiture traditionnelle, de la simplicité rustique face à la fausse nouveauté en couleurs criardes des idées modernes.

Mais il faudra voir, le moment venu, le soir arrivé…

Socrate

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141- LE STRESS ACTUEL

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Socrate s’il te plaît aide-moi dans le cadre de mon travail de fin d’études. Parle-moi du stress actuel des gens par rapport à ta célèbre parole «connais-toi toi-même». Les gens ne t’ont-ils pas écouté?

Pumage

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Pire, bien pire, ils m’ont imité. Ils se sont adonnés avec ardeur à ce qui les motivait le plus, comme un cheval qui galope en cherchant à oublier le charron autoritaire qu’il tire. Et le fol animal a saisi entre ses dents serrées la lanière qui le restreignait aux gencives et s’est mis à cavaler à l’épouvante. C’est d’être socratiques que tes contemporains se stressent pour leur petites industries fourmillantes, comme je me suis stressé jadis en hoplite pathétique pour défendre une Athènes déjà vaincue.

Si tes pairs étaient débonnaires, ils seraient épicuriens…

Socrate

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142- UN CONSEIL POUR LA VIE

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Bonjour illustre Socrate,

J’aurais aimé avoir un de tes conseils pour la vie, une phrase du sage que tu es, une petite philosophie à réfléchir. Je t’en serais très reconnaissant. Et dis-moi, comment étais-tu quand tu étais jeune? Merci à toi et à bientôt!

Damien

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Cherche encore, car notre jeunesse ne nous quitte jamais.

Socrate (balbutiant d’une voix chevrotante deux réponses en une)

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143- MODO SOCRATIS

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Bonjour Socrate

J’ai une simple question à vous poser. Je fais en ce moment une recherche sur une tribu originaire du Nord-Est de la Sibérie, les Chukchis. On dit que parfois certains membres (le plus souvent les hommes) entreprennent un changement de sexe ou plutôt de genre. Ceux-ci commenceront par adopter les coiffures des femmes Chukchis. Ensuite ce seront les vêtements. Parfois cette transformation peut aller jusqu’au niveau psychique. C’est-à-dire qu’ils deviendront femme et agiront et adopteront leurs façons de faire. (Ces changements sont ordonnés par des esprits à des chamans initiés ou des chamans accomplis.) Vous comprendrez bien que ces hommes qui deviennent des femmes veulent alors prendre comme compagnon, mari, un homme. Les mariages ont normalement lieu et sont durables. W. Bogoras, un anthropologue, je crois, qui a étudié ces tribus, dit de ces couples qu’ils vivent en «modo socratis». Pourquoi un tel parallèle? Qu’est ce que le «modo socratis» d’après vous?

Merci beaucoup

Catherine

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Mais le mode socratique de l’amour, bien sûr, c’est-à-dire l’amour intégral entre deux hommes, étreinte charnelle entière incluse. Cela s’oppose au mode platonique, qui évite l’étreinte…

Et après on dira de ce Platon qu’il a suivi mon enseignement… Ces Chukchis qui ne savent rien de moi sont bien plus mes maîtres que ce Platon n’est mon disciple!

Socrate

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144- ANTI-PRÉMONITION DE L’UNIVERS

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Bonjour,

Comment se fait-il que lorsqu’on essaie d’anticiper un quelconque événement dans le futur, cela ne se passe jamais comme on pouvait l’avoir imaginé, même après avoir fait de multiples scénarios possibles. C’est le phénomène inverse de la prémonition!

Est-ce que le seul fait d’avoir imaginé un événement futur fait en sorte qu’il est éliminé de l’avenir?

Merci.

Réjeanne Fillion         

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Non Réjeanne. Tu remplacerais alors simplement de la prémonition par de l’anti-prémonition et celle-ci serait alors une prédiction aussi sûre que celle-là, or, comme tu le signales, elle ne l’est pas, ni dans un sens ni dans l’autre.

Je suggèrerais plus prosaïquement que le futur est inconnu… C’est simple, agaçant, mais sûr. Qu’en penses-tu?

Socrate

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Cher Socrate,

Vous me paraissez d’un genre assez sceptique sur ce qui est méconnu. Je suis tentée de dire que si on travaille petit à petit et ardemment à la réalisation d’un événement, il va y avoir plus de probabilité qu’il se réalise mais il n’arrivera pas tant qu’on n’aura pas cessé de s’y acharner. En fait je pense qu’il ne se produira qu’au moment où on ne l’attend plus du tout. Est-ce un hasard? C’est ainsi que j’ai observé les événements autour de moi depuis plus de cinquante ans alors je peux difficilement croire qu’il n’y a pas des liens à y découvrir.

Réjeanne Fillion

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Chère Réjeanne,

En appliquant à la lettre ton raisonnement, surtout en méditant la portion de celui-ci portant sur l’acharnement, je suis obligé de te faire observer qu’en agissant comme tu le fais en ce moment même, tu risques de moins en moins d’arriver à me convaincre de ta conception anti-prémonitoire dans un futur proche ou éloigné!

Aussi à t’en prendre au mot, il n’y aurait qu’à s’asseoir dans la poussière, ne s’esquinter de rien, errer, vaquer à des broutilles, et une gloire universelle se ruerait sur nous comme tempête? Tu risques de corrompre la jeunesse avec ce genre de doctrine et de comportement, note-le pour mémoire…

Hmm… C’est exactement et en tout et pour tout ce qui m’est arrivé, remarque. Mais… mais suis-je exemplaire?

Socrate

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Bonjour Socrate,

Eh bien! je trouve que c’est plutôt facile de dire qu’en fait le futur est inconnu… Nous ignorons pour le moment dans quelle mesure nous pouvons l’influencer. Toutefois, si on analyse les «hasards» de la vie qui font qu’un événement ardemment souhaité ne se réalise que lorsqu’on a arrêté d’y penser, je m’interroge sur ce lien étrange qui pourrait avoir une signification. Est-ce que ce phénomène ne s’est jamais produit au cours de ta vie?

Réjeanne Fillion

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Un peu, mais par hasard. Si tu excuses ma morale un peu rustique, je dirai qu’un événement ardemment souhaité se réalise bien souvent parce qu’on y travaille petit à petit, mais ardemment…

Socrate

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Eh bien je n’essaie pas de faire valoir qu’il faille se laisser aller et ainsi attendre qu’un destin idéalisé se présente. J’observe seulement que lorsqu’on agit avec trop d’obstination comme par exemple obtenir tel emploi ou avoir une rencontre avec telle personne (en fait sur des événements dont on n’a pas un réel contrôle), cela ne se produit qu’au moment où notre attention est totalement sur autre chose. Mais je ne tente pas de vous convaincre de quoi que ce soit… je voulais seulement savoir si vous vous étiez fait des réflexions de ce genre.

Quant à la jeunesse, je pense qu’elle est plus éveillée au monde et aux phénomènes qui l’entourent que les gens de ma génération. Loin de moi la pensée de les aviser de ne pas poursuivre intensément des objectifs à atteindre. Le piège, à mon avis, c’est plutôt qu’ils en fassent une idée fixe qui finit par obscurcir leurs pensées plutôt que de passer à autre chose après avoir fait tout ce qu’ils étaient en mesure de faire. À bien des occasions, je me suis réjouie que ce que je recherchais beaucoup à certains moments se réalisât finalement quelques années plus tard comme un grain semé dans une terre fertile… (un peu de poésie finalement)

Sur ce, je vous souhaite que la vie vous présente les occasions que vous espérez vivre au moment le plus opportun.

Portez-vous bien et ne buvez pas trop certains liquides empoisonnés.

Réjeanne Fillion

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Je n’en boirai qu’une fois mais… cette portion de mon avenir, je ne suis pas sensé la connaître.

Socrate

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145- QU’EST-CE QUE LE BEAU?

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Cher Socrate, bonjour!

Je m’appelle Émilie et suis en deuxième année de BTS assistante de direction. Je vous écris car j’ai un commentaire à faire, mais le sujet reste obscur pour moi. Ce sujet est: «Qu’est que le beau?». S’il vous plaît, aidez-moi à trouver une problématique et quelques idées… Merci d’avance! Pourriez-vous me répondre avant ce mercredi? Merci d’avance!

Émilie

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Vous posez cette question à l’homme le plus laid de l’histoire antique connue et vous avez confiance qu’il vous guidera. Pourquoi? Il y a là, je pense, l’amorce d’une «problématique», comme vous dites.

Socrate

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146- MANQUE D’INSPIRATION

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J’ai un très gros problème. J’ai une dissertation à faire en philosophie et je n’ai aucune inspiration. Pourrais-tu m’aider? «L’art a-t-il une histoire?» ou alors «Y a-t-il un art pour produire le beau?»

Merci beaucoup,

Sarah

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Je dirais que la conséquence automatique de cette paire de questions est: le beau a-t-il une histoire? Si oui, il change et ne peut plus prétendre à l’être, si non, il reste et ne peut s’amplifier. Choix difficile. As-tu fait le tien?

Socrate

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147- LE SUICIDE

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Je désire connaître quelle est ta perception du suicide assisté, ou tout simplement du suicide, car je fais une présentation orale sur ce sujet dans le cadre d’un cours de philosophie.

Merci!

Lévis Gélinas

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C’est une option qui relève de la sphère privée. Personnellement, si on cherchait à m’imposer cette option, j’y serais réfractaire. Évidemment, il ne faut jamais dire: «fontaine (ou coupe)…»

Socrate

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148- INTERPRÉTER VOTRE PROCÈS

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Dites-moi comment interpréter votre procès? Pourquoi avoir choisi Mélétos et pas Anytos? Je n’ai que ces questions en tête pour le moment! Votre procès me touche profondément. Vous savez, notre monde actuel aurait besoin de quelqu’un comme vous! Oui, nous avons besoin de notre Socrate je crois…

Jeoffrey

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Tu ne peux pas me parler comme si j’étais de tout temps. Je suis en un point spécifique de mon temps, et mon… procès est futur pour moi. Tu peux donc encore me dire pourquoi Anytos serait préférable à Meletos, et… changer l’histoire. Je t’écoute, ami du futur.

Socrate

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Je ne cherche en rien à changer le temps! Je dis seulement qu’un homme comme vous aurait été bon à notre époque! Enfin, pour moi il aurait été bon. Et je ne pense pas qu’Anytos serait meilleur. Je voulais juste connaître la raison de votre choix. Mais peut-être que je ne devrais pas vous parler de votre futur? Je pensais que ce message vous aurait été remis durant le procès ou du moins juste après!

Jeoffrey

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Je te promets de me le faire relire à ce moment-là. Mais pour le moment, je suis complètement libre. As-tu une question pour l’homme libre que je suis encore?

Socrate

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149- ESCLAVAGE

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Bonjour ô toi Socrate,

J’aimerais avoir ton avis sur un sujet qui me turlupine dans le cadre de mes TPE (c’est une sorte de matière à l’école qui mélange français et histoire): L’ESCLAVAGE ANTIQUE. Voilà, et moi, j’aimerais tout simplement avoir ton avis sur cette pratique que je considère comme assez barbare, mais peut-être me donneras-tu des arguments pour…?

Merci… Et si tu pouvais me répondre rapidement ça me serait bien utile parce que je dois rendre mon travail dans une semaine!

Léa

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Léa,

Les peuples de puissance médiocre continuent d’avoir peur de leurs ennemis même après les avoir vaincus. Ils massacrent donc les prisonniers après la bataille, ce qui est sûr, mais brutal.

Les peuples de grande puissance sont plus débonnaires. Ils intègrent les vaincus en servitude, ce qui les fait parfois, au fil des années, par le biais de l’affranchissement, devenir des citoyens de plain-pied de la polis.

C’est une affaire de perspective. L’esclavage paraît sévère quand il est posé comme alternative à la liberté. Mais combien est-il doux quand on s’avise du fait qu’il est, pour l’ilote malheureux en campagne, l’alternative à la mort.

Socrate

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150-RETOUR SUR LE PASSÉ

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Socrate,

J’aimerais savoir si, avec l’évolution de l’histoire à laquelle nous avons assisté, aujourd’hui, placé dans une situation semblable à celle que vous avez vécue, vous accepteriez l’invitation de votre ami Criton. En effet, de nombreux exemples ont montré que le mensonge est bien mieux récompensé que la vérité et que tous ceux qui, comme vous, ont conservé cette exigence morale en ont lourdement payé les conséquences.

Merci à l’avance

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Je me suis longtemps demandé qui pouvait bien être ce Criton dont tu me parles. Mes amis de l’aréopage de DIALOGUS m’ont fait comprendre que ceci est encore un coup de Platon. Dans un de ses paradoxes en historiette il m’imagine en prison, refusant de fuir et expliquant à un certain Criton que rien ne sert de chercher à esquiver les lois de la polis.

Ce Criton qui me propose de fuir est un drôle qui fait peu de cas de ses convictions et de la droiture. Mais le drôle des drôles c’est encore ce Platon qui m’imagine en prison. Si cette étrange prédiction se réalisait, elle ne pourrait qu’être fugitivement transitoire. La liberté ou la mort, est une assertion de ton siècle que je fais entièrement mienne.

Socrate

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151- QUATRE SOCRATE DIFFÉRENTS

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Il y a quatre différents témoignages sur le philosophe Socrate, soient celui d’Aristophane, de Platon, de Xénophon et d’Aristote. Ces quatre interprétations diffèrent les unes des autres et aucun des thèmes ne sont analysés de la même façon. En fait, il n’y a aucune preuve de votre existence réelle en dehors de l’imagination de ces auteurs. Ma question est en fait la suivante: en quoi le Socrate de Platon est-il le modèle le plus communément accepté?

J.S. Trépanier            

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Parce que c’est celui de Platon qui est le plus fascinant pour les naïfs. Il ne faut pas m’accuser de cela, mais plutôt convoquer Platon sur cette agora et le lapider des pierres de vos questions. Les pierres les plus pointues, n’y touchez pas, je me les réserve!

Socrate

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152- SITUATION DIFFICILE

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Voilà, quand on aime, tout est beau et le monde est transformé… Et un jour, ce bonheur magique vous quitte, s’en va comme ça… Et là, la vie paraît tellement sans intérêt… Rien ne va. Plus aucun goût… Ce n’est pas réellement une question que je vous pose, mais que pensez-vous de cette situation difficile?

Maria Julia

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Je la déplore sans doute, mais sans m’en affliger trop ostentatoirement. En effet, si je suis trop chagriné par les inexorables effets de rebond de l’existence, mon laid visage risque de s’en esquinter encore plus et je risque de ne pas attirer l’attention de mon futur amoureux qui frémit déjà de moi quelque part dans la foule bruissante de l’agora…

Ce serait bien dommage, maintenant que je suis libre… Tu ne crois pas?

Socrate

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153- LE PREMIER DES TROIS

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Lorsque je veux indiquer mes préférences en histoire, je cite toujours mon TRIO, Socrate, César et le Cardinal de Richelieu. Oui je sais, tu ne connais pas les deux autres mais je dois te dire qu’ils ne sont pas des philosophes mais des hommes politiques et des hommes d’action. Ce qui vous unit tous les trois? La lumière vive de l’intelligence contre les ténèbres de l’obscurantisme et des pouvoirs particuliers. Les petites lumières que tu as allumées deviendront des flambeaux. J’espère seulement qu’Athènes, ce phare de la civilisation, te reconnaisse enfin à ta juste valeur et qu’il t’accorde de finir tes jours dans une vieillesse heureuse et glorieuse. Le contraire me surprendrait.

André Caron

Québec

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Ah! Athènes a vu passer ses belles années. Tout est possible désormais. Y compris l’inattendu surprenant, qui ne nous quitte jamais vraiment…

Socrate

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154- VOUS OU PLATON?

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Cher Socrate,

Avez-vous existé ou n’êtes-vous qu’une formidable invention de Platon?

rdebeil

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La seule formidable invention de Platon que j’aperçois ici, c’est ta question!

Socrate

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155- SOCRATE EST UN CHAT!

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Humble mais néanmoins Grand Homme,

Eugène Ionesco, auteur connu du 20ième siècle a un jour écrit ce syllogisme:

Tous les hommes sont mortels

Or Socrate est un homme

Donc Socrate est mortel.

Qu’en pensez-vous?

La Maîtresse de Salem

Rosy Dalila                

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Je le trouve moins inductif que celui-ci:

Socrate est mortel

Or Socrate est un homme

Donc il semble bien que les hommes soient mortels.

Le syllogisme de ton Ionesco est dogmatique car il part du principe et le confirme sur le cas d’espèce. Le mien est moins sûr mais plus investigatif, car il s’efforce de généraliser sur la base d’une découverte constatée, ce qui est le beau risque de toute connaissance.

Socrate

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156- AVANT TOI

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Cher Socrate,

Permets-moi, ô grand Socrate, de te poser une question qui, depuis quelque temps, me brûle les lèvres et ne trouve aucune réponse satisfaisante. Que s’est-il donc passé de la période qui te précède et que l’on nomme désormais présocratique, à la tienne?

Quel est cet oubli de l’Être que ton disciple Platon stigmatisa paraît-il en une pensée différenciant le haut d’avec le bas et dont Heidegger vingt-cinq siècles après toi va même jusqu’à trouver l’origine dans la pensée de Parménide? Les philosophes qui t’ont précédé voyaient-ils réellement dans les «phénomènes» un tout sans arrière-plan? Étaient-ils des penseurs de l’immanence?

Je te prie de bien croire à mon embarras face à cette question qui me bloque quelque peu dans mon cheminement personnel et te demande, quand tu le pourras, de m’éclairer quelque peu, si cela t’est possible.

Très affectueusement

Théoclès

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Mes prédécesseurs étaient Démocrite, qui disait que l’être est granuleux, Héraclite qui disait que l’être est mobile, et ce saltimbanque d’Anaxagore qui considérait que ce qui se passe dans notre intelligence est déterminé par ce que nos mains manipulent. Le premier nous a imposé l’atome, le second le flux dialectique, le troisième la gymnastique gesticulante de l’homo faber.

Admets avec moi qu’il était temps que j’intervinsse au milieu de tous ces ilotes et que je remisse en course la promotion des saines valeurs traditionnelles athéniennes…

Socrate

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Cher Socrate,

Je te remercie pour la vitesse avec laquelle tu m’as répondu, mais tu me sembles esquiver la question que je t’ai posée. Sans doute n’as-tu pas vraiment le temps de te concentrer autant que tu le souhaiterais? Puis-je espérer que tu te penches à nouveau sur le problème qui se pose à moi et que je ne suis peut-être pas à même de résoudre sans ton secours?

Merci ô grand Socrate

Théoclès

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C’est ta question qui manque de concentration, Théoclès. Si tu en attends plus, il va falloir que tu l’étoffes. Et ta réflexion sur Socrate avec elle…

Ton ami Socrate

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157- LA TRONCHE DE L’AUTRE

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L’art d’accoucher les esprits… Mouais. Y’a des gens qui en semblent parfois dépourvus. Que faire lorsqu’on doit respect à cette personne pour qui la lumière se fait attendre? Est-il possible, Socrate, parfois, d’être totalement impuissant? On dit qu’avec amour, on arrive à tout. Amour et patience. J’ai essayé ça. Avec certains humains, ça ne fonctionne pas. La maïeutique, n’est-elle pas infaillible? Ça t’est arrivé de te casser la gueule sur un esprit aussi fermé que stupide? Des fois j’ai l’impression que ces murs de béton et de connerie sont placés sur notre route afin que nous puissions valider nos capacités. J’en ai passé plusieurs, mais il en subsiste un ou deux sur mon chemin qui m’empêchent d’avancer. On fait quoi dans ce temps-là? On ne fait plus l’amour, on fait la guerre? Tu crois que ça peut être efficace d’exploser la tronche de l’autre parce que cet autre nous est nuisible et nous semble même nuisible, à la limite, pour l’ensemble de l’humanité? Bon, ça va, j’exagère peut-être un peu. Mais j’crois que tu m’entends.

J’suis pas facho, mais des fois j’suis fâchée.

Martine          

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Disons que quand les Spartiates ont envahi ma cité, ils avaient une idée très arrêtée de ce qu’ils souhaitaient me faire et ce n’était pas «l’amour» comme tu dis. J’ai dû me défendre pour protéger la polis.

L’art d’accoucher les esprits fonctionne strictement et exclusivement sur les esprits parturients. Quand un être humain pose une question, c’est qu’il est prêt pour la réponse. Entière. Si au lieu de poser des questions, il dicte des réponses, prépare-toi à te défendre…

Socrate

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Hmouais. D’accord, j’voudrais pas faire l’amour à ceux qui m’emmerdent. Ceci étant dit, la polis dont je fais partie comprend des «micro-polis» et même, d’un point de vue plus spécifique encore, ces «micro-polis» comprennent des individus. Ce sont quelques-uns de ces spécimens qui affectent, d’une certaine façon, ma qualité de vie. La polis ne m’affecte plus. Je m’intéresse davantage aux individus qui la composent. Je suis d’avis qu’ils sont à la source des bobos de l’humanité, même, à la limite.

Or voilà, je ne peux m’empêcher de me rappeler que nous sommes des animaux, et que, d’un individu à un autre, il devrait être permis de grogner très fort ou de se mordre l’oreille pour signifier à l’autre qui est le plus fort. Sauf que… Ça risque de faire couler du sang, inévitablement… Ce qui m’empêche d’agir de la sorte. Ce sont justement ces personnes qui ne posent pas de questions… En fait, ces personnes sont tellement obtuses qu’elles ne savent pas en poser. À la limite, il semble que ça ne leur effleure pas même l’esprit de se poser la question à savoir pourquoi en poser. Elles savent tout. Ce qui revient à dire: rien. Oh! Je ne veux pas dire que je sais tout! Mais je crois qu’à partir du moment où on sait qu’on ne sait rien, dès lors, on en sait pas mal et on ne cesse d’en apprendre. Non?

Tu me dis de me préparer à me défendre lorsque effectivement, ces personnes dictent des réponses (la plupart du temps insignifiantes à mon oeil, mais peut-être suis-je moi-même dans le tort.) Or pour ça je me défends bien. Mais être constamment en attente d’une raison de se défendre, on a l’impression de stagner. Voilà pourquoi, des fois, j’aimerais passer à l’offensive, quitte à laisser derrière moi un carnage.

 Tu fais quoi, toi, quand une loque a un pouvoir hiérarchique sur toi? J’veux dire, c’est toi qui préconisais l’idée que dans la polis idéale, chacun doit se satisfaire de sa place selon ses capacités, oui? Alors je fais quoi si j’te dis que ma supérieure devrait passer le balai dans une porcherie parce qu’elle n’a malheureusement pas les compétences intellectuelles pour comprendre mieux que ça?

Encore une fois, peut-être que j’exagère un peu… Mais si peu…:)

Jenesaisquoiment,

Martine

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Je connais des porchers qui sont de fameux philosophes mais, si je te comprends bien, ce ne n’est pas ce type de compliment que tu réserves à ta commandante. À raison, certainement.

Je ne vois rien de fallacieux ou d’inexact en ta colère ou ta révolte. Au contraire sa complexité, sa virulence subtile, son scepticisme taquin me prouvent hors de tout doute que voilà une colère profondément humaine.

Ce qui m’amène, comme tristement, à la seule objection que je t’adresse, Martine: nous ne sommes pas des animaux.

Socrate

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158- QUI SUIS-JE?

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Socrate, philosophe, homme d’esprit, vous dites «connais-toi, toi-même». Certes. Mais vous? Vous connaissez-vous, vous-même? Si oui, qui êtes-vous? La découverte de notre moi doit-elle être une recherche personnelle ou doit-on l’accomplir en compagnie de nos proches?

Merci d’avance…

Camille

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Qui suis-je? Je suis celui qui dit «qui suis-je?» et fait dire «qui suis-je?» aux autres êtres. Il est impossible de faire cela seul. La philosophie est une affaire d’agora, Camille. Toujours.

Socrate

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159- POUR RÉPONDRE À TA QUESTION SUR L’ÉGALITÉ DES SEXES

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Cher Maître, pour comprendre l’égalité des sexes à notre époque, il faut en revenir aux différences de nos deux mondes, car ainsi que vous le disiez dans votre réponse, pour commencer dans notre monde, ce monde qui je pense devrait vous plaire, ce ne sont plus les muscles et la force qui gouvernent, mais l’esprit, les différences physiques pour arriver au pouvoir étant efficaces, ces dernières ont été instruites au même titre que les hommes, ce type d’éducation a aussi un inconvénient car nous nous apercevons que les femmes se masculinisent de plus en plus, de fait qu’à long terme nous risquons de trouver un problème inverse qui est de «où est la place des hommes?»

J’espère avoir répondu, bien que peut-être maladroitement, à votre question sur l’égalité des sexes.

Gerald

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J’espère aussi que les hommes se féminisent, sinon, je crois du fond du coeur que la perte serait terrible.

Socrate

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C’est là que le bât blesse puisque les hommes se féminisent beaucoup moins vite que les femmes ne se masculinisent, nous pouvons constater dans certains pays nordiques, où le mouvement est plus amplifié, que beaucoup d’hommes ont perdu leurs repères et que les femmes s’en portent plus mal; sans toutefois tomber dans un certain machisme, je pense qu’il faut que chacun reste à sa place.

Gerald

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Alcibiade n’est pas d’accord avec toi. Moi non plus d’ailleurs…

Socrate

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160- LE MODÈLE DU PHILOSOPHE ROI CHEZ PLATON

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Cher Socrate,

J’aimerais connaître votre opinion sur le modèle du philosophe roi chez Platon. Pensez-vous que la cité peut s’améliorer si elle est dirigée par un philosophe? Ne pensez-vous pas qu’il puisse exister, malgré tout, un danger, étant donné que même les philosophes qui, en théorie, ne sont pas censées agir ainsi, pourraient abuser de leur autorité et de leurs connaissances pour «manipuler» la population? Ou alors pensez-vous que la sagesse des philosophes et leurs lumières doivent leur permettre de ne pas profiter de la situation en exerçant au mieux leurs fonctions afin de servir les intérêts des citoyens?

Merci d’avance

«Et quand bien même»

René Monne

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Salut,

Je crois que ce Platon a encore une fois forcé la dose avec cette histoire de philosophe roi. Mais il n’est pas le seul. Épicure opte pour le philosophe ermite et Diogène penche pour le philosophe clochard. Moi je crois plutôt au philosophe quidam, pour tout dire…

C’est une propension démocratique de ma part, mais rassure-toi: c’est la seule. Et elle me protège passablement contre les risques de dérives que tu signales.

Socrate

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161- VIEILLIR

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Bonjour Socrate,

Cet été, je me suis fait raconter une histoire qui m’a fait beaucoup réfléchir. Elle parlait d’épis de blé d’Inde. Je vais te la raconter.

Il n’y a pas très longtemps vivait un paysan complètement dévoué à sa terre. Il n’avait pas de femme ni d’enfants. Sa principale préoccupation était ses épis de blé d’Inde. Il croyait que s’il augmentait sa récolte d’année en année, il pourrait nourrir tous les êtres vivants de la terre. Mais chaque année, un malheur survenait. Un vent trop fort ou une longue période de sécheresse ravageait sa moisson et celle-ci n’était donc jamais assez grosse. Or, il eut l’idée de parler à Dieu. Le paysan expliqua à Dieu sa situation et manifesta son désir de nourrir tout le peuple de la terre. Dieu, étonné, fit un pacte avec lui. Dieu allait faire en sorte que jamais il n’y aurait de vent, de température trop basse, de sécheresse et d’insectes pendant un an. Ainsi, le maïs pourrait pousser en toute quiétude. Profitant de toutes ces conditions, le paysan travaillait jour et nuit avec acharnement. Il voulait que sa récolte fût plus grosse que jamais. La saison des récoltes arriva. Avec joie, le paysan récolta le premier épi de maïs de l’année. Il l’ouvrit mais à l’intérieur il n’y avait pas de maïs. Déconcerté, il en ouvrit un deuxième. Celui-ci était vide aussi. Il ne comprenait pas. Il demanda à Dieu des explications. Dieu lui fit remarquer que pour grandir, un maïs avait besoin de vaincre des épreuves.

Dans cette histoire, on peut comparer les épis de blé d’Inde aux êtres humains. Plus une personne est vieille et plus elle a vaincu des épreuves, plus on dit qu’elle est sage. Mais pourquoi sommes-nous obligés de passer à travers plusieurs émotions pour vieillir?

Un enfant qui ne veut pas vieillir

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Nous vieillissons de toute façon, quoi qu’il advienne. Certains ont plus d’épreuves, d’autres moins. Et rien n’est exempt d’effort ou sans apport. Ainsi cette plante vidée de son contenu en grains par l’absence d’épreuve n’en était pas moins belle, ou odoriférante, ou plaisante, ou… surprenante.

Ce qu’elle a apporté au paysan de ta plaisante histoire et à toi et à moi n’était pas une nourriture pour le ventre…

Socrate

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162- CARPE DIEM

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Cher Socrate,

Quand tu as énoncé «Je suis le plus sage des hommes car je sais que je ne sais rien», quelle est l’exacte citation? Selon toi, que représente l’existence et es-tu pour le «Carpe Diem»?

Pour l’instant c’est tout.

Maude Lavoie

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Bonjour Maude,

Ta citation me paraît d’une exactitude suffisante et le Carpe Diem ne me dérange pas spécialement tant qu’il ne nuit pas à la saine élucubration spéculative.

L’existence représente pour moi l’opportunité de discuter philosophie avec une certaine Maude dont les préoccupations rencontrent subtilement les miennes en un culminement pur et fragile. Il vaut bien le coup d’avoir engendré les fracas infinis d’un univers entier pour vivre la netteté de ce petit moment unique.

Socrate

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Cher ami,

Il est effectivement vrai, selon moi, que l’existence est parfois agréable et utile en quelque sorte mais, on doit se l’avouer, elle ne l’est pas constamment. Et on aura beau débattre là-dessus, sur tout, sur rien, cela ne mènera jamais à rien car personne ne détient la raison. Tout est basé sur des points de vue personnels ou de groupes. Donc, dans la vie, nous aspirons tous à une quelconque grandeur d’âme et ouverture d’esprit et à une connaissance plus accrue de notre propre personne et des autres, ainsi que sur les interrelations, mais toujours de notre point de vue. Deux points de vue peuvent se rejoindre mais il est pratiquement impossible qu’ils soient en tous points identiques. Cette même réflexion est la mienne et elle est basée sur mon propre point de vue donc… qu’y a-t-il à comprendre? Être ou ne pas être? Cela fera-t-il vraiment une différence? Personnellement, je vis très bien avec le fait d’être en vie, mais pourquoi, même en me rendant compte de tout cela, pourquoi ai-je encore le goût de vivre? Peut-être est-ce justement parce que je sais que ce n’est que ma façon de voir les choses et que je n’ai pas nécessairement raison.

Maude

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Tiens, Maude, je me suis rendu sur l’agora ce matin à l’aube et j’ai constitué un petit groupe unifié à qui j’ai annoncé votre certitude sereine selon laquelle: «tout est basé sur des points de vues personnels ou de groupes». Alors j’ai ici avec moi un groupe formé de quatre hirsutes, de deux édentés, de mon épouse Xanthippe et d’un gardien de poulets, auxquels je me joins, moi, Socrate. Cette secte nouvelle de penseurs cruciaux a la certitude absolue que si vous, Maude Lavoie du 21ième siècle, courez vous jeter dans un précipice, vous aller y descendre doucement, comme une plume, et atterrir sans mal.

Allez, Maude, vous pouvez vous jeter dans un gouffre. Socrate a réussi à produire la certitude collective de votre survie. Le point de vue gouvernant le fait, selon vous à tout le moins, vous voici catapultée indestructible. En effet, votre indestructibilité est basée sur l’opinion de ma petite secte improvisée qui y croit vraiment très dur. Alors bravo.

Bravo pour votre audace. Bravo pour votre sagesse.

Socrate

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Ô Socrate. Je suis ébahie, bouche bée, presque catastrophée à l’idée que vous vous soyez soucié de mon opinion. Merci infiniment pour cet encouragement. Alors, selon vous, qu’est-ce qui nous pousse à rester en vie, si les plaisirs, les bonheurs, les efforts ne mènent à rien en bout de ligne?

Cordialement vôtre,

Maude

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Le simple fait que le mythe du bout de la ligne engendre autant d’efforts, de bonheurs, de plaisirs qui, eux, sont tous plus jouissifs en leur instant fugitif que pour ce qu’ils tendent à donner en bout de ligne: ce fameux rien dont on se fiche tous souverainement dans le fond sans s’en rendre compte.

Socrate

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Oui, en effet. Mon point de vue rejoint le vôtre. Mais il s’agit encore là de simples points de vue. Et, selon moi, ni le plus grand des philosophes, ni moi-même, ne détenons la Vérité, mais en fait, une parcelle, comme chaque être humain. Mais existe-t-il une pure et véridique vérité? Si oui, qui est-ce qui la détient?

Maude

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Le fait qu’on ne puisse pas la mettre en amphore ne compromet pas l’existence de la mer. De la même façon, vous me demandez où se trouve la vérité? Je réponds: elle est dans le monde.

Socrate

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Vous avez effectivement une certaine sagesse, je dois l’avouer. N’êtes-vous jamais angoissé? Avez-vous vraiment toujours réponse à tout? Vous ne vous posez jamais de question sans réponse?

Maude

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Je suis souvent neurasthénique mais jamais angoissé. Je n’ai pas réponse à tout mais j’ai des questions sur tout. Et surtout: c’est à la question me demandant si je me pose des questions sans réponse que… je ne trouve pas de réponse.

Socrate

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Je réalise alors qu’une question peut être considérée comme une réponse… car il n’y a pas d’ultime vérité. Elle est un tout variable.

Maude

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Disons: questionnable…

Socrate

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163- QUESTION EXISTENTIELLE

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Monsieur Socrate,

Comme vous êtes un grand penseur et philosophe, j’ai quelques questions à vous poser sur la vie.

1- Quel est le sens de la vie? Quel sens y donnez-vous?

2- À quoi sert de vivre, travailler, sachant que la seule issue est la mort?

3- Comment vivre?

Merci de considérer mes questions,

Une brebis égarée

Blanchounette

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Chère Blanchounette,

1- La vie n’a pas de «sens». Seuls les mots et les oracles ont un «sens». La vie est, tout simplement. Laisse les histoires de «sens» aux grammairiens et aux rhéteurs.

2- Mais… mais… à quoi sert d’aller écouter un concert de flûte sachant que l’«issue» du concert sera le silence de la flûte? C’est tout simplement que, la fin du concert, tout le monde s’en fiche. On rentre chez soi à ce moment-là! Ce qui vaut son sel c’est le DÉROULEMENT du concert. C’est là que se valent pour tous les trilles de la flûte. Or la vie est une rhapsodie polymorphe dont seule la fin est sans éclat.

3- En se donnant 1- et 2- comme prémisses indéracinables du syllogisme de sa vie…

Socrate

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Monsieur Socrate,

Lors de ma première dépêche, vous m’écriviez que la vie n’avait pas de «sens» prédéfini. Si tel est le cas, la vie est-elle seulement une possibilité? Si quelques communs mortels sont monotones et désintéressés, alors peut-on affirmer qu’ils ne «vivent» point? Chacun prend en main sa destinée… mais ceux qui ne la considèrent pas comme la prunelle de leurs yeux sont-ils vivants?

J’aimerais aussi savoir ce qu’est la réalité selon l’inconscience… Trop de gens ne profitent pas de leur vie, ils sont «inconscients» du rôle pour lequel ils ont été prédestinés, ou inconscients de la destinée qui reste à accomplir.

Sincères salutations,

Blanchounette           

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Si la vie est une possibilité, elle se transforme si vite en état que même ceux qui la conchient vivent.

L’inconscience est regrettable mais elle n’empêche en rien la vie et même la production de grandes choses. Prenons soin de la vie et la conscience prendra bien soin d’elle-même.

Socrate

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164- QUESTION VITALE

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Bonjour,

J’aimerais savoir quelle est votre réponse à ma question: en quoi notre existence est-elle nécessaire à l’avancement de l’humanité?

Merci d’avance!

Catherine Draws

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En ceci que l’humanité se réalise de par chacun de nous. Elle est une digue de briques étanches. Retire une brique, il n’y a plus de digue étanche…

Socrate

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165- L’INFINI

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Bonjour,

J’ai une question qui m’intrigue depuis plusieurs années à vous poser. La voici… L’univers est-il infini? Y a-t-il une limite quelconque à ce vide? Si on suit une ligne droite dans l’espace, est-ce qu’on va arriver à un bout? Comment les scientifiques ont-ils décidé que l’univers était infini?

Merci d’avance,

Valérie Prémont

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Mais non, Valérie, l’univers est parfaitement fini. C’est un grand dôme piqué de petits clous lumineux qui se raccorde au disque terrestre au-delà des mers. Si un jour on navigue assez loin, on touchera la paroi du dôme. J’en veux pour preuve de sa finitude le fait que si les nuages reviennent toujours, c’est bien qu’ils sont prisonniers sous le dôme comme des insectes dans une amphore…

La seule réalité infinie, c’est celle des possibilités d’expansion des connaissances humaines. J’espère que je te prouve cela aussi avec ma modeste cosmologie de hoplite émerveillé par la beauté nocturne sur le champ de bataille pacifié…

Socrate

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166- UNE GUERRE DE GÉNÉRATIONS

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Bonjour cher Socrate!

Je suis extrêmement honorée d’avoir l’occasion de vous adresser ce message, et par le fait même une question qui m’intrigue énormément. Il y a quelque temps, j’ai lu un livre intitulé Ces ados qu’on aime (écrit par Martine Bovay en 2004) et qui cite une pensée que vous avez prononcée sur les adolescents, au temps où vous viviez. Voici donc l’extrait dont il est question: «Les jeunes d’aujourd’hui aiment le luxe, méprisent l’autorité et bavardent au lieu de travailler. Ils ne se lèvent plus lorsqu’un adulte pénètre dans la pièce où ils se trouvent. Ils contredisent leurs parents, plastronnent en société, se hâtent à table d’engloutir les desserts, croisent les jambes et tyrannisent leurs maîtres. Nos jeunes aiment le luxe, ont de mauvaises manières, se moquent de l’autorité et n’ont aucun respect pour l’âge. À notre époque, les enfants sont des tyrans.»

Étant moi-même une adolescente, cet écrit a suscité en moi diverses réactions. Au cours des dernières années, j’ai remarqué (avec beaucoup de déception) que les personnes de générations plus âgées avaient tendance à généraliser le cas des adolescents en les classant sous le qualificatif, à mon avis un peu exagéré, de «rebelles». Il est vrai bien entendu que ces deux mille quatre cents dernières années, les temps ont beaucoup changé et les mœurs se sont modifiées afin de s’harmoniser au climat des sociétés d’aujourd’hui. Cependant, je me suis demandé pourquoi autant d’adultes (ainsi que vous, comme je l’ai récemment appris) pensent toujours que nous sommes des êtres dépravés. En fait, chaque génération en veut à la suivante et la regroupe sous des termes plus ou moins polis tels que des tyrans, des débauchés, des indisciplinés et bien d’autres encore. J’imagine que nos aînés réalisent que bien qu’ils nous traitent de tous ces noms, leurs prédécesseurs pensaient exactement la même chose de leur comportement lorsqu’ils étaient à notre place. Étant donné que les philosophes d’aujourd’hui doivent se plier aux observations relativement scientifiques sur la population et approuver la théorie selon laquelle «chaque génération est plus évoluée et plus instruite que la précédente», ma question est la suivante: pourquoi la population adulte à travers les temps a toujours accusé la nouvelle génération de lui être inférieure en tout point alors que tout le monde sait maintenant que c’est loin d’être le cas?

J’espère ne pas avoir formulé ma question de façon insultante, mais c’est un sujet qui me tient beaucoup à cœur. Je sais que vous êtes très occupé et que cette citation remonte à extrêmement longtemps, mais j’apprécierais beaucoup une réponse de votre part.

Merci d’avance,

Josiane

Montréal, Québec, Canada

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Josiane,

Je maintiens mon commentaire, persiste et signe. Ceci dit, je trouve que tu lui assignes une généralité excessive. Je ne sais pas où tu vis, mais moi je vis à Athènes, qui fut un jour le centre du monde et ne le sera plus. Athènes est maintenant occupée par Sparte et les signes de sa décadence sont partout, y compris dans le comportement évaporé de nos jeunes gens.

Conséquemment, je te demande de constater que ces propos, où j’avais mes nerfs (ce qui est mon droit: tu as certainement tes nerfs face aux adultes, toi aussi, de temps en temps), sont localisés dans mon temps et dans mon monde. De les voir ici trônant à côté du reste de ma sagesse comme grande vérité universelle m’apparaît une déformation fort inquiétante. Parce que mon opinion est proche de la tienne sur la portée générale de cet aphorisme. Les jeunes de mon jeune temps avaient un comportement parfaitement décent! Prétendre que les jeunes gens déconnent EN TOUS LES TEMPS est une ânerie. Et ce n’est pas ce que j’ai dit. On me cite mal ici.

C’est un procédé sophiste, juvénile et agaçant… Ah là là, la philosophie n’est plus ce qu’elle était!

Socrate

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Cher Socrate,

Je vous ai écrit il y a quelques jours dans le but de comprendre la logique de l’une de vos citations sur les jeunes. Je suis désolée d’avoir encore à vous citer, mais votre réponse a égayé ma curiosité sur un sujet totalement différent mais pourtant tout aussi intrigant. Vous ne semblez pas apprécier les citations, mais ma question fait référence à vos propres paroles. Dans votre réponse vous avez écrit «Prétendre que les jeunes gens déconnent EN TOUS LES TEMPS est une ânerie. Et ce n’est pas ce que j’ai dit. On me cite mal ici. C’est un procédé sophiste, juvénile et agaçant…». Ayant rencontré un mot hors de mon vocabulaire et étant curieuse de nature, j’ai immédiatement recherché le mot «sophiste» dans le dictionnaire (je ne sais pas si ce dernier existait à votre époque mais c’est un outil très utile pour une étudiante comme moi) afin d’en connaître la signification. On m’indique alors que le mot sophiste qualifie «une personne ou tout procédé usant ou proclamant un raisonnement qui n’est logiquement correct qu’en apparence, et qui est conçu avec l’intention d’induire en erreur.» Après avoir réfléchi plusieurs jours à la question, j’en ai déduit (peut-être suis-je tout à fait dans l’erreur moi-même) que vous considériez le mauvais passage de l’un de vos discours que j’ai découvert comme un texte, introduit dans les pensées sur la jeunesse, logique en apparence, mais complètement faux et cité dans l’intention de provoquer les différentes personnes touchées. Par contre, ce commentaire de votre part était loin d’être le seul utilisé dans le but de faire comprendre le point de vue de l’auteur. Beaucoup d’autres grands philosophes, auteurs ou politiciens ont vu leurs paroles utilisées à ces fins dans un but qui me semble encore un peu flou. Pour en revenir au sujet de départ, je suis persuadée que même si vous tenez à centraliser votre commentaire sur la jeunesse dans votre propre ville et à votre propre époque, il s’agit là d’un phénomène éthique extrêmement répandu quoique tout à fait controversé. Il va de soi que vos paroles ne s’appliquaient qu’au moment même où vous les prononciez, mais si à mon époque on en est à les publier dans un livre afin de représenter ce que les générations pensent de leurs progénitures, il commence à y avoir un grave problème. Peut-être trouvez-vous que mes propos sont un peu répétitifs, mais ce sujet me tient grandement à cœur, et votre réponse ne me semblait pas s’appliquer au monde en général.

Ma seconde question est donc la suivante: D’un point de vue élargi (et purement éthique), ce problème d’ordre moral n’entraîne-t-il donc aucune conséquence d’ordre psychologique, philosophique, sociologique ou évolutif sur les différentes personnes touchées, et donc la majorité de la population?

Merci encore de porter attention à mes grands questionnements (et d’avoir répondu aussi rapidement à ma première lettre).

Josiane

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Josiane,

Si je dis que «les boucles de tunique trop petites sont emmerdantes parce qu’on les perd» et «l’humain est la mesure de toute connaissance», je ne me place pas au même niveau et n’entend pas être jugé de la même manière pour mes propos. Seule la seconde observation est du ressort de la sagesse. La première est plutôt du ressort de l’émotion quotidienne. Je vois bien qu’une relation peut être établie entre les deux, mais ce n’est pas automatique sous le prétexte doxographe que les deux remarques sont de Socrate et que Socrate est un philosophe…

Et ma réponse à ta question finale est: oui.

Socrate

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167- PETITE QUESTION

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Bonjour Monsieur Socrate,

Comme je sais que vous êtes grand philosophe, je voudrais vous poser cette question. Que se passerait-il si tous les humains réagissaient de la même manière?

Julie

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Bonjour mademoiselle Julie,

Comme je devine que vous êtes grande philosophe, je voudrais vous poser cette question. Que se passerait-il si tous les humains réagissaient de la même manière?

Socrate

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Bonjour Monsieur Socrate,

À la suite de votre réponse quelque peu décevante, je vous réécris pour vous poser une autre question en rapport avec celle d’avant. Lors de ma première lettre, je vous avais demandé qu’est-ce qui se passerait si tous les humains réagissaient de la même manière. Comme réponse vous m’avez reposé la même question. Je vais alors vous posez une autre question. Que se passerait-il si tous les humains réagissaient émotivement de la même manière? Est-ce que le monde deviendrait meilleur ou est-ce que ceux qui n’ont pas de scrupules utiliseraient cela comme arme contre les plus faibles? Ou n’y aurait-il ni méchant ni gentil vu que tout le monde réagirait de la même manière?

Julie

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Posons le problème concrètement, Julie. Vous trouvez mes réponses décevantes. Si je trouvais vos questions tout aussi décevantes, où irions-nous?

Ne me décevez pas: répondez-moi.

Socrate

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168- MOI ET LES AUTRES

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Socrate, je te salue!

À la recherche de quelques paroles de sagesse, d’un conseil, je me tourne vers toi, va savoir pourquoi! J’ai choisi de mener ma vie d’une manière particulière. Par exemple, j’essaie le moins possible de travailler —pour cela, je ne dépense que le strict minimum— parce que cela m’ennuie. Je préfère la lecture, l’étude, la solitude, la réflexion. J’ai aussi choisi de vivre en célibataire, parce que l’idée du couple ne me dit rien. Les gens autour de moi ne le comprennent pas et à toutes les occasions, ils me souhaitent l’amour, un travail, etc. Ils s’étonnent de mes goûts rudimentaires et de mon peu d’enthousiasme pour les sorties, les achats, les possessions, les voyages. Je n’aime rien de cela et à force de me faire regarder comme si je possédais un nez au milieu du front, je me suis éloignée des autres et à vrai dire, leur compagnie ne me manque pas.

Patience, mon ami, j’arrive au but de ma lettre. Les réactions de mon entourage sont très fortes à cette situation. Ils ont délibéré entre eux et sont arrivés à la conclusion que j’étais amère et jalouse. Que j’enviais leurs conjoints, leurs possessions… Ce n’est pas vrai, ma vie est réellement source de bonheur pour moi. Au début, j’ai tenté de leur expliquer, mais plus j’essaie de leur faire comprendre, plus ils croient que je me justifie. J’ai abandonné toutes mes tentatives, mais la tension de leur part demeure la même et leur regard en est presque un de pitié. Que faire? Ils sont l’épine de ma vie.

Dis-moi, je t’en prie, une parole qui saurait me guider.

Messallia

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Tu exemplifies la sempiternelle parole sapientale de la femme isolée par excellence, la Pythie de Delphes, mâchant ses feuilles amères et dictant pour elle et ses semblables (dont toi) un programme difficile et unique:

Il faut renoncer à être comprise…

Socrate

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Merci, Socrate, pour une réponse rapide et inspirante. J’aurais adoré pouvoir aller t’écouter à l’agora. Est-ce qu’il y avait beaucoup de femmes qui allaient t’écouter?

Renoncer à être comprise… Je n’ai jamais aspiré à un tel miracle. Je sais que jamais personne ne pourra lire correctement mon cœur et, surtout, je n’en ai aucun désir pressant. J’aime la solitude et je m’accommoderais fort bien de l’ignorance des autres, faute d’avoir leur compréhension. Le problème, c’est qu’ils ne m’ignorent pas! Ils me relancent sans cesse, comme si ma situation ne pouvait qu’être malsaine et que leur devoir divin était de me sauver contre mon gré, comme une espèce de toxicomane aveuglée. Dans un sens, je ne peux leur en vouloir, car leurs intentions sont bonnes, mais ils gâchent littéralement ma joie. Et en plus, ils s’en font parce qu’ils me croient résignée au malheur.

Messallia

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Les quelques rares femmes qui viennent sur l’agora sont les folles et les excentriques de mon temps. Cela m’agaçait pas mal au début, parce que je crois fermement que la femme doit se restreindre au cercle domestique. Mais la férocité philosophique des rares femmes publiques qui ont l’audace de coudoyer les hommes dans leur espace traditionnel m’a obligé à reculer. La femme qui pense et qui crie publiquement sa pensée existe, je l’ai rencontrée…

Conséquemment, j’ai aussi rencontré la femme sereinement indifférente à la pression freinante de ses pairs. Or, tu me parais plus soucieuse de l’opinion de ton entourage que mes folles de l’agora. Es-tu si certaine que tu tiens vraiment indubitablement à ta solitude?

Socrate

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Tu as raison Socrate! Tu as trop raison! Je suis soucieuse de mes proches. Je voulais le meilleur des deux mondes, je voulais qu’ils ne s’en fassent pas et qu’ils me laissent tranquille. Je voulais tout et ne voulais rien entreprendre. Comme si par magie tout devait prendre la place que je souhaitais.

Une chose est certaine, j’aime ma solitude. J’y ai pensé longuement et si j’ai un sacrifice à faire, ce ne sera pas cela. Alors, devrais-je, comme tes folles, me lever et crier, les repousser tous à coups de tapettes à mouches et verrouiller ma porte? Faire un choix. Choisir la solitude et les éliminer tous. Transformer ma table de cuisine en agora, m’y dresser et proclamer ce que je pense. S’ils ne peuvent pas tolérer ma vie telle qu’elle est, qu’ils disparaissent! C’est dur de balancer toute sa famille aux ordures.

Tu sais, je te remercie. Tout ce temps, je pensais que le problème venait d’eux, tandis que le problème venait de mon désir de facilité. Il est plus difficile que l’on pense, l’effort nécessaire pour dresser son corps sur la place publique.

Merci, merci!

Messallia

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Tu sembles doucement prendre contact avec ta contradiction interne. C’est le début de la très haute sagesse.

Socrate

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169- LES RÊVES

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Bonjour Socrate,

J’aurais une question banale à vous poser! Pourquoi rêve-t-on?

Merci.

Iota

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Nous sommes entourés en permanence de modestes divinités personnelles et intimes qui s’appellent les Mânes et les Lares. La nuit, les Mânes et les Lares nous envoient des messages visuels en nous jouant des sortes de petits oracles-spectacles privés que nous devons interpréter pour éclairer notre vie.

Voilà, en toute simplicité, pourquoi nous rêvons.

Socrate

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Cela veut-il dire que vous ne croyez pas à l’inconscient?

Merci pour votre réponse.

Iota    

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Je ne sais pas. Qu’est-ce que c’est?

Merci de votre question.

Socrate

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170- LA FIN DE L’EXISTENCE HUMAINE

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Est-ce que l’existence humaine se terminera brutalement à cause d’une force extérieure ou est-ce qu’elle se détériorera peu à peu par elle-même?

Casinum

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Si (et seulement si) elle ne se termine pas brutalement à cause d’une force extérieure, alors (et seulement alors) elle se détériorera peu à peu par elle-même.

Pas l’inverse…

Socrate

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171- ATTIRANCE

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Bonjour Monsieur Socrate!

Dans le cadre du cours d’éthique et culture religieuse, notre professeur nous a demandé de poser une question qui était pour nous existentielle à une personne qui se trouvait sur le site de DIALOGUS. Je vous ai donc choisi. Voici ma question: quand nous voyons certaines personnes pour la première fois, pourquoi sommes-nous plus attirés par certaines que par d’autres et que d’autres personnes sont plus attirées par d’autres personnes? Très honnêtement, cela ne me semble pas clair, mais je ne vois pas comment clarifier davantage la chose. J’espère que vous comprendrez.

Merci.

Karolyne

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Chère Karolyne,

Il y a un vieux dicton de mes ancêtres qui dit: le baudet se frotte au baudet. Cela me semble la clef du mystère. On est attiré par ce qui nous ressemble. Demande-toi: de tous ces gugus de DIALOGUS, pourquoi ai-je choisi Socrate? Ce sera pour finir par t’aviser du fait que Socrate est comme toi.

En quoi? Ah… cela, c’est à toi de me le dire…

Socrate

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Cher Monsieur Socrate,

Chez moi, il y a aussi un dicton qui dit que les contraires s’attirent ce qui entre en conflit avec ce que vous dites. Par exemple, certains de mes amis ont un caractère complètement opposé au mien, alors pourquoi sommes-nous amis? On encore, mes parents sont complètement différents, j’ai très honnêtement de la difficulté à leur trouver des points communs, mais pourtant, cela fait presque vingt-deux ans qu’ils sont mariés. Alors, dans ce cas-ci, ce sont les contraires qui s’attirent, non?

Merci.

Karolyne

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Tous ces gens ont au moins un trait profond en commun: celui de ressentir de l’attirance pour ce qui est disparate par rapport à eux! Et c’est justement ce trait commun, cette caractéristique fondamentale identique qui les lie et cimente leur union…

Socrate

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Ce que vous dites, Monsieur Socrate, est très intéressant, mais j’ai beaucoup de difficulté à comprendre ce qu’il y a d’intéressant à être avec des personnes qui n’ont pas de point en commun avec vous! Ne trouvez-vous pas cela plus intéressant de pouvoir parler de choses qui vous intéressent avec une autre personne qui s’y intéresse autant que vous?

Karolyne

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Venant d’une jeune femme prométhéenne du futur n’ayant absolument rien en commun avec moi (vu que moi, je suis un vieil homme épiméthéen du passé), je trouve cette cascade d’interrogations fort… intéressante.

Socrate

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Vous me laissez vraiment perplexe Monsieur Socrate. Je n’ai jamais su comment interpréter les choses et je n’ai aucun don pour l’herméneutique. Y a-t-il un sens caché très profondément dans votre réponse ou est-ce une réponse pour ne pas répondre?

Karolyne

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C’est une réponse… socratique. Une réponse pour te passer en douce le fardeau de la réponse… Troque l’herméneutique pour la maïeutique et ça devrait passer mieux.

Socrate

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Hum… c’est un stratagème efficace pour éviter certaines questions! Mais pouvez-vous me dire, cher Monsieur Socrate, ce qu’est la maïeutique?

Karolyne

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C’est un stratagème efficace pour éviter que certaines questions soient répondues doctement et pesamment par le maître. C’est un titillement, un chatouillement qui t’amène à accoucher (maieutikê) de ta propre sagesse…

Socrate

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172- LA MORT

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Bonjour Socrate,

J’apprécierais beaucoup que tu répondes à ma question dans les plus brefs délais car il s’agit là d’un travail pour l’école. Voici ma question: que pensez-vous de la mort?

Merci d’avance pour votre rapidité.

Sarah

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Elle est contrariante mais inévitable, car elle vaut mieux que les douleurs et les afflictions d’un vieillissement sans fin.

Socrate

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Cher Socrate,

Je vous remercie infiniment pour votre rapidité à avoir répondu à ma première question. Par opposition à celle-ci, je voudrais bien savoir: que pensez-vous de la vie?

Merci d’avance.

Sarah

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Elle est contrariante mais inévitable, car elle vaut mieux que les indolences et les indifférences d’un néant sans départ.

Socrate

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173- AMOUR

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Bonjour Socrate,

Je me demandais comment pouvait-on tomber amoureux d’une certaine personne plutôt que d’une autre? Nous pouvons être amis avec des personnes de l’autre sexe, mais ils ne nous attireront pas comme peut nous attirer notre amoureux. Pour cette personne, nous serons prêts à faire bien des sacrifices, encore plus que pour nos amis. Mais pourquoi cela? Pourtant cette personne n’a aucune lien de sang avec nous. Alors comment pouvons-nous être attirés par une personne plutôt qu’une autre, en sachant très bien que des fois nous tombons amoureux d’une personne que nous connaissons très peu.

Merci de bien vouloir me répondre,

Cat

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Mon élève Platon a raconté des fadaises désarmantes sur cette question. Nous aurions été coupés en deux au commencement du monde et serions à la recherche de notre douce moitié, etc. etc. Ridicule.

Le fait est que même si nous ne connaissons pas cette personne, il y a dans son âme un fluide qui se raccorde au nôtre et crée une force d’attraction face à laquelle nous ne pouvons rien. Dans un tel cas autant céder sans comprendre. On ne peut pas constamment faire primer la connaissance sur le doux plaisir insondable du mystère et de son assouvissement…

Socrate

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174- HOMOSEXUALITÉ

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Bonjour Socrate,

Depuis quelques temps je me pose une question concernant un sujet actuel qui est très présent dans notre société. Il y a de plus en plus de gens qui s’avouent homosexuels et qui revendiquent leurs droits. La question que je me pose est comment peut-on être attiré et aimer une personne du même sexe que soi?

Je voulais aussi savoir si le phénomène de l’homosexualité existe chez les animaux des autres espèces que l’être humain? Si oui, chez lesquels est-il présent? Comment l’a-t-on découvert et depuis combien de temps?

Merci de bien vouloir me répondre.

Catherine

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Je ne suis pas un spécialiste des questions zoologiques mais un garçon de ferme d’ailleurs charmant m’a raconté qu’il avait observé des couples mâles chez les canards… Ceci dit, remarque Catherine que les canards ou les porcelets ne jouent pas de la flûte, ne marchandent pas des étoffes au souk et ne discutent pas de docte philosophie sur l’agora. Il y a donc une ou deux activités qui sont exclusives à l’humain et le susdit humain n’a pas à rougir de cela.

On est attiré vers un quidam du même sexe de la même façon qu’on est attiré vers un quidam de sexe opposé. Si c’est une personne avec de beaux yeux humides, des boucles de cheveux follets, une bouche onctueuse, une peau satinée et une intelligence séduisante, qu’avons-nous à faire qu’il ou elle soit homme ou femme?

Le vrai mystère pour moi n’est pas dans l’homosexualité et l’hétérosexualité de tendance, ce que certains nomment la bisexualité. Le mystère pour moi est bien plus dans l’homosexualité ou l’hétérosexualité exclusives. Comment, dans un sens ou dans l’autre et indistinctement de l’orientation retenue, peut-on décréter a priori qu’on laisse la moitié de l’humanité hors de sa couche, sur un principe abstrait et dogmatique tenant à la forme des génitoires de ce groupe. Je ne pige tout simplement pas cela.

Peux-tu me l’expliquer?

Socrate

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175- BESOIN DE RELIGION

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Cher Socrate,

Depuis toujours, l’être humain utilise la religion pour expliquer ce qu’il ne comprend pas. Cependant de nos jours on peut remarquer que le besoin de religion est à la baisse, surtout dans les villes peuplées des pays industrialisés.

Selon vous, quelle est la cause de cette baisse du besoin de religion?

Gabriel

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La religion repose sur les quatre fondements durs suivants: peur, ignorance, docilité, conformisme traditionnel. Si les gens ont moins peur de la maladie ou de la mort, s’ils ont plus d’explications raisonnables et sensées du monde qui les entoure, s’il sont rétifs et rebelles face aux autorités, s’ils ne font pas les choses mécaniquement uniquement parce que leurs parents les faisaient, la religion va inexorablement péricliter.

Cela me contrarie aussi, mais c’est un fait…

Socrate

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Cher Socrate,

Cette réponse suscite une autre question pour moi. Je voudrais savoir si vous croyez que tous les pratiquants, incluant les grands philosophes croyants, sont peureux, ignorants, dociles ou conformistes. J’ai appris après avoir fait quelques recherches que des grands hommes tels que Bach, Einstein, Descartes, Pascal et Kant étaient croyants. Personnellement, je ne pense pas que ces hommes étaient crédules ou dociles. Qu’en pensez-vous?

De plus, vous suggérez dans votre réponse précédente que l’homme croit moins aux explications des religions en raison de l’évolution scientifique. Croyez-vous que la science peut ou pourra tout expliquer?

Merci d’avance.

Gabriel

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Tes savants «croyants» sont des conformistes, pire des hypocrites. Ils ne croient pas, mais vont au temple pour s’acheter la tranquillité. Impartial, contrairement à toi, j’ai pris mes petits renseignements, en causant avec mes copains de DIALOGUS. Souviens-toi quand même aussi un peu de Thalès de Milet, Épicure, Démocrite, Spinoza, Diderot, Helvétius, Marx, Picasso. Tous athées… Cela compte aussi… Pleurons ensemble, toi et moi, nous qui croyons si fort à tous nos fantômes.

Je te dis cela un peu à l’aveuglette. Je ne suis jamais qu’un vieux Grec qui a des amis dans l’extra-temporel. Fais-en ce que tu veux. De plus, je ne sais pas exactement ce qu’est la science, mais tout expliquer reste un problème délicat. Disons quand même que la connaissance augmente sans arrêt et qu’il ne m’est pas possible à moi en mon temps d’entrevoir ce qui pourrait la faire plafonner.

Finalement un des membres de l’équipe éditoriale de ce forum a eu ce mot à ton propos: «Ce correspondant, c’est de l’engeance de curé, Socrate, il faut te méfier». Je n’y comprends rien mais je te le rapporte, pour curiosité. Si tu veux, méfions-nous ensemble donc, vu que je ne fais jamais rien d’intellectuel sans y convier mon interlocuteur… Et pour se lancer en beauté, commençons par nous méfier de nos certitudes…

Socrate

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176- LES ODEURS ET RELATIONS HUMAINES

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Cher Socrate,

J’ai souvent remarqué autour de moi que plusieurs facteurs affectent les relations que les gens entretiennent entre eux. Aussi m’est-il arrivé de me questionner sur la valeur de l’intervention des odeurs dans ces relations. Ne serait-il pas possible qu’une certaine odeur puisse nous attirer plus qu’une autre? Une odeur qui nous repousse pourrait-elle être la cause d’un froid entre deux personnes? J’apprécierais énormément avoir votre opinion sur ce sujet. Il ne s’agit que d’une hypothèse, et pourtant, quelque chose me pousse à croire qu’elle pourrait s’avérer valide.

En espérant votre pensée à ce propos, je vous remercie de votre attention.

Julie

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Julie, il y a deux sortes d’odeurs: les odeurs en abîme et les odeurs en saillie.

Les odeurs en abîme, ce sont les odeurs par la négative, celles qui résultent d’un manque, d’une carence. Odeurs se manifestant parce qu’on ne se lave pas assez, parce qu’on est fluant de sang ou gangrené, parce qu’on est tombé dans le bourbier des porcelets. Celles-là sont négociables. Ont peut laver, soigner, rabrouer, rire et récurer. Les odeurs en abîme ne compromettent pas l’amitié et ne lui survivent pas.

Mais il y a les odeurs en saillie. Celles dont on s’affuble par vrai choix. Un parfum, l’odeur de notre nourriture, de nos libations ou de nos rites. Celles-là, si elles puent à la narine de l’autre, il vaut mieux renoncer à l’intimité amicale. C’est que les odeurs en saillie résultent d’un long cheminement voulu et volontaire et ne seront donc pas abandonnées sans lutte.

Il faut distinguer ces odeurs et surtout ne pas les confondre. Alors, le problème devient celui d’un trait humain comme les autres.

Socrate

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Cher Socrate,

Je vous remercie grandement de votre réponse réfléchie. Cependant, une interrogation a surgi dans mon esprit à la lecture de votre explication. Ne croyez-vous pas que chaque personne a une odeur personnelle, unique, dont elle est dotée dès la naissance? Mis à part les odeurs de nourriture, de parfum, de pourriture… n’avez-vous jamais remarqué que chaque personne dégage une faible odeur très unique, très personnelle? Si oui, pensez-vous qu’elle pourrait influencer une amitié ou hostilité entre deux personnes?

Encore une fois, merci de votre considération.

Au plaisir de recevoir votre avis,

Julie

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Non aux deux questions (mais j’ai un pif bien moche et si peu opérationnel…)

Socrate

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177- POURQUOI LES FEUILLES TOMBENT-ELLES?

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Pourquoi les feuilles tombent-elles à l’automne tandis qu’elles ressortiront au printemps prochain?

Superbanane  

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C’est que tout est cycle. Je m’en félicite toujours après un repas un peu trop copieux…

Socrate

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178- LA JUSTICE

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Bonjour,

De nos jours, on entend plusieurs enfants, adolescents ou bien parfois des adultes dire «ce n’est pas juste» ou «c’est injuste», et les parents répondent: «c’est tout à fait juste!» La société ne sait peut-être pas ce qu’est vraiment la justice.

Une petite anecdote, mon frère me parlait de vous me disant «Socrate est un grand philosophe et il a été condamné à mort». La première question que je lui ai posée a été: «pour quelle raison?» Il m’a répondu que vous ne croyiez pas en Dieu. Mon commentaire fut que ce n’était pas juste, que si quelqu’un ne croit pas en Dieu c’est son choix! Je suis consciente qu’en Grèce à cette époque, ne pas croire en Dieu était comme un crime!

Vous avez sûrement deviné que ma question portait sur la justice! Qu’est-ce que la justice? Peut-être qu’en sachant la réponse, on pensera cent fois avant de dire que quelque chose est injuste!

Mireille

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Mireille,

La justice, c’est avant tout et par-dessus tout la saine conformité à une connaissance adéquate du monde. On ne peut juger clairement que d’après ce que l’on sait précisément.

Ainsi, je trouve le fait qu’on embrouille mes démêlés à venir envers la démocratie athénienne avec des histoires de théologie monothéiste particulièrement injuste à mon égard et à l’égard de mes futurs bourreaux…

Socrate

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Socrate,

Pourriez-vous s’il vous plaît éclaircir le dernier paragraphe de votre réponse? En vérité je n’y ai rien compris, vous voyez je suis encore au secondaire et mon vocabulaire n’est pas très développé! Alors, peut-être que si je comprends ce que vous vouliez dire je pourrais en savoir plus sur la réponse!

Merci d’avance,

Mireille

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Ma condamnation à mort n’aura absolument rien à voir avec un Dieu. Vos curés vous ont dit des conneries sur moi et se sont fait de la publicité sur mon dos.

C’est plus clair comme cela?

Socrate

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Ne vous en prenez pas à moi puisque tout ce que je voulais était m’éclaircir les idées… Si eux ne savent pas dire la vérité ne blâmez pas ceux qui les ont entendus parler!

Merci,

Mireille

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Mais je ne vous blâme pas, Mireille. Je me glose crûment, à votre demande, simplement.

Socrate

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179- INTERPRÉTATION

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Cher Socrate,

Peu érudit, je crois indélicat de vous demander le fond de votre pensée, aussi j’aimerais tout simplement avoir votre interprétation de «GNÔTHI SEAUTON».

Merci.

Joël Aulnette

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Je cherche, Joël (peu érudit, mais pas trop simplet non plus, hein!), je… je cherche. Je me creuse la tête. Je musarde partout au fond de mon éminent petit moi-même. Eh, misère de misère! Je ne suis pas du tout certain que je vais trouver ce que tu me réclames ici…

Et pourtant, qu’est-ce que je t’ai obéi…

Socrate

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180- SUITE À: QUELLE SURPRISE!

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Suite au message intitulé «Quelle surprise!», j’ajouterais que le regard des autres, qui souvent ne nous renvoie pas l’image que l’on a de nous-mêmes, n’a-t-il pas son importance? Alors comment savoir quelle interprétation est la bonne? Pouvons-nous, parce que nous sommes nous-mêmes, nous connaître?

Mais ne serait-il pas imprudent d’ajouter qu’on peut, en tant que subjectivité, se connaître soi-même? En d’autres termes, pouvons-nous nous juger sans nous rabaisser ou nous mettre sur un piédestal? Cela rejoindrait-il le sujet, si on disait: il est très difficile à un sujet de se connaître car se découvrant lui-même, il ne pourra avoir qu’un point de vue propre et donc erroné d’un point de vue universel?

Car si on suit une des interprétations de la si brillante allégorie de la caverne, ne peut-on dire qu’il est nécessaire que l’on nous montre la voie, la marche à suivre? Toujours dans cette optique de nécessité d’avoir une personne déjà éclairée qui nous montre le chemin, ne peut-on pas dire: si quelqu’un d’autre doit me montrer le chemin et si cela, je ne l’avais déjà fait, n’est-ce pas un supplice? Une trop profonde rupture de mon point de vue sur moi-même?

J’ai peur de m’égarer et que cela réponde à la question: PEUT-ON apprendre à devenir soi-même?

Benoit C.

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Si le fond de la connaissance de soi est la prise de conscience de notre besoin de l’autre, je suis obligé de susurrer d’un ton acide que ton développement sent son sophisme à dix stades…

Socrate

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Je le savais! Grrrr! Est-ce donc si flagrant? Que puis-je répondre… c’est exact! J’ai beaucoup de mal à adhérer au philosophisme mais cela fait-il pour autant de moi un sophiste? J’attendais cette réponse car il est vrai que plutôt que de développer une idée j’en ai critiqué une autre… la bévue!

Si vous vouliez avoir une discussion avec moi, peut-être votre disciple écrira-t-il le dialogue entre Socrate et Benoit qui sait! Cela voudrait-il dire que je me considère comme digne d’un livre… qu’en sais-je! Montrez-moi le chemin mon cher!

Le dialogue avec vous doit être des plus intéressants! Puisque vous êtes la réflexion incarnée, guidez-moi dans ce monde qui n’est pas le mien! Mais le voudrez-vous?

Benoit C.

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Bien sûr et avec plaisir. C’est assez simple en fait. Tu te débats, cher Benoît, dans le «philosophisme» et en oublie tout simplement la philosophie. Il faut se concentrer avec humilité et sans excès verbaux sur le problème à résoudre. La substance prime quand même un peu sur le blabla, en philosophie…

Alors je te pose une question simplement et tu me réponds tout aussi simplement. Se connaître soi-même à travers les autres, pourquoi pas?

Socrate

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181- UNE SEULE QUESTION

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Bonjour Monsieur Socrate,

Si vous n’aviez qu’une seule question à poser dans votre vie, quelle serait-elle, à qui la poseriez-vous et pourquoi?

Catherine Lauzon

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Je poserais à mon charmant mais turbulent élève Aristoclès (celui que votre époque s’entête à appeler Platon) la question suivante: que leur as-tu donc raconté à mon sujet? Ils sont comme fous…

Socrate

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182- SOCRATE VS NATURALISTES

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Cher Socrate,

Dans l’histoire de la pensée sont intervenus les naturalistes et les sophistes. Bien que les idées des naturalistes ne fussent que des spéculations, il n’en demeure pas moins qu’ils furent parmi les premiers à penser et s’interroger sur la pensée en tant que telle. Suivit ainsi vous, Socrate, qui transmit l’idée de la rationalité de l’esprit, la pensée vraie où règne la vertu. Considérant ceci, quelle serait votre opinion face aux naturalistes et croyez-vous que votre titre de fondateur de la philosophie est juste? Si possible, appuyez votre réponse en me donnant votre opinion de ce qui constitue la philosophie et pourquoi et comment ces idées vous sont venues en tête.

Ecs Kid

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Nous sommes tous les fondateurs de la philosophie. Conséquemment mon titre n’est excessif que s’il est exclusif. Contrairement aux naturalistes, je me centre plus nettement sur l’humain. C’est que je juge que c’est en lui que la philosophie réside.

Ces idées me sont venues en tête en flânant sur l’agora et en musardant parmi mes semblables…

Socrate

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183- RÉPONDRE AUX QUESTIONS

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Salut! Ça va? Moi ça va! Tu as quel âge? Moi j’ai treize ans! Tu es marié? Ce n’est pas trop difficile de répondre aux questions des gens parfois? Bon je vais te laisser!

Gros bisous,

Laura

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J’ai plus de soixante-dix printemps. Je suis marié. Toutes les questions sont faciles à répondre.

Socrate

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Merci de m’avoir répondu! Mais qui est Socrate? Car j’en ai déjà entendu parler mais je ne sais plus qui c’est! Peut tu m’éclairer?

Merci d’avance.

Laura 

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Tu le tiens! C’est en plein lui!

Socrate

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184- LA PHILOSOPHIE, À QUOI SERT-ELLE?

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Bonjour,

J’ai dix-neuf ans. Je suis en terminale et mon prof nous a donné un sujet à traiter: À quoi sert la philosophie?  C’est bien beau de nous avoir donné cette question, sans aucun appui pour nous aider. Je vous demande donc de m’aider afin de trouver un plan à ce sujet.

Merci.

Au revoir,

Ahmed Tebbakh

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Très bien Ahmed. Partons ensemble à la recherche de ce plan. À quoi sert-elle, cette philosophie, selon toi?

Socrate

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185- LE SUICIDE (2)

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Bonjour Socrate,

Il y a longtemps que je vous ai écrit. Je suis simplement dans une phase de grand questionnement à propos du suicide. Je pense que la mort est souhaitable pour tout le monde puisqu’il est beaucoup plus facile de se suicider que de passer à travers toutes les étapes de la vie (même si elles sont petites). Ma vrai question c’est: qu’est-ce qui pousse un être humain à vivre, qu’y a-t-il de si attachant pour ne pouvoir s’en défaire?

Je sais de vous que vous êtes très énigmatique puisque vous dites ne savoir rien mais je suis sûr que votre sagesse saura me fournir une réponse rationnelle compréhensible.

Au plaisir,

Adonis

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Halte là, Adonis, calmons-nous.

Tu confonds mort et inexistence. L’inexistence aurait peut-être été un peu souhaitable mais maintenant que tu es là, interrompre ton existence ne te conduira pas à l’état de n’avoir pas existé. Tu as raté ton coup pour ce qui est d’être inexistant, tu ne vas pas en rajouter en foutant aussi ton existence en l’air. Ce ne serait pas sport.

Alors ressaisis-toi et parlons.

Socrate

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Je suis désolée de vous avoir fait peur mais je n’ai pas le désir de me suicider, et c’est justement la raison de mon questionnement. Je me demandais pourquoi je n’avais pas ce désir alors que je devrais. Je ne sais trop où vous avez été chercher le concept d’inexistence dans mon dernier message mais en effet, je pensais que le non-être était le seul état de perfection puisqu’il n’a pas de défaut et non plus de qualités car les qualités sont en un autre sens des défauts… Juste avant de me rendre compte que le non-être ne peut pas ÊTRE parfait tout en n’étant pas.

En outre, répondez à ma question, pourquoi faut-il vivre?

Adonis

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Parce qu’il faut que l’existence puisse accéder à la question que tu poses. Pour ce faire elle se doit d’en passer par notre petit canal… Naturellement…

Socrate

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186- EH BIEN OUI!

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Salut Socrate,

Eh bien moi, je n’ai que treize ans mais je m’intéresse beaucoup à la philosophie, enfin quelque chose qui force à réfléchir! Alors si vous pouviez me donner de cet or, j’en prendrais volontiers!

Adam L.G.

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Vous l’avez!

Socrate

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D’accord je l’ai! Mais, cette philosophie, est-ce une façon de réfléchir, ou le fait de réfléchir tout court? En fait, c’est quoi précisément la philosophie, si je l’ai, je dois le connaître ce fameux or!

Adam

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La philosophie, c’est l’attention apportée aux généralisations et la prudence face à notre propension à généraliser…

Socrate

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187- ALLÉGORIE DE LA CAVERNE

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Cher Socrate,

Je suis, moi aussi, à la recherche d’informations au sujet de cette fameuse allégorie. Bien consciente que je ne suis pas sortie de celle-ci, je me demandais si nul homme réussirait à en sortir de nos jours. En effet, est-ce que le nombre croissant de croyances dogmatiques est le seul obstacle que nous pouvons rencontrer ou y en a-t-il d’autres encore? Et est-ce que nous pouvons aller au-delà de cela et donc sortir de la caverne?

En ce qui concerne une époque différente, la vôtre par exemple, croyez-vous que quelqu’un ait réussi à sortir de la caverne, si oui comment? et pourquoi?

Finalement, lorsqu’il est question de sortir de la caverne, croyez-vous que pour sortir de la caverne il faille tout connaître? Au cas où il faudrait tout connaître, ce qui m’apparaît impossible, pourrions-nous conclure que personne n’est vraiment sorti de la caverne mais que quelques-uns ont commencé à gravir la pente pour voir la lumière?

Merci,

Andréanne

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Quiconque croit qu’il faut tout savoir pour sortir de la caverne n’en est pas sorti. Quiconque se propose de montrer qui est dans la caverne et qui n’y est pas en est encore moins sorti, et ce, à toutes époques. Parlant d’époque, le meilleur mot pour résumer toutes les facettes de la parois de la caverne c’est justement ce mot là: époque.

Celui qui sort de son époque sort au moins un aspect de soi de la caverne… pour les autres…

Socrate

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188- RECHERCHE

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Bonsoir,

Je tente d’écrire un raccourci «digeste et compréhensible» sur le mot, sentence, proverbe… GNÔTHI SEAUTON. Disons plutôt une tentative de réflexion sur l’interprétation de Socrate du «Connais-toi toi-même». J’aimerais beaucoup illustrer mon préambule en reproduisant ces deux mots en alphabet grec. Où puis-je trouver leur orthographe originale? À quel endroit exactement ces mots étaient-ils sculptés dans la pierre?

Salutations,

Joël Aulnette

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Joël,

Je ne sais pas écrire.

Je ne voyage pas.

Je ne me mens pas sur moi-même. À vous non plus.

Socrate

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189- LA PLACE DES FEMMES DANS LA SOCIÉTÉ

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Vous dites :

«J’ai demandé aux autres de vos semblables, qui me bousculent parce que je considère la femme inférieure, de bien vouloir me présenter leurs arguments égalitaristes. Elles ne sont pas revenues échanger avec moi. Elles m’ont laissé dans le noir. Et ce genre d’air «supérieur» ne m’a guère instruit. Alors dites-moi comment la femme, petite, faible, folâtre, irrationnelle, enfantine, babillarde, inapte à la guerre et aux affaires de l’agora peut-elle se prétendre l’égale de l’homme. Je ne vois tout simplement pas.»

Je suis moi-même une jeune fille et je suis prête à relever le défi de convaincre «Socrate» que les femmes sont les égales des hommes (attention, ils sont tout de même très différents.) Je peux comprendre que l’égalité entre les deux n’a pas toujours été et que cette idée de l’égalité vous semble aussi curieuse que celle de l’inégalité pour moi.

Lorsque vous parlez des défauts des femmes, en fait, je crois qu’ils peuvent être des défauts ou des «chaînes» dans un type de société (peut-être celle de votre époque) mais qu’en ce moment, à l’endroit où je vis, il est même plus probable que ce soit les défauts des hommes (parce qu’ils ont eux aussi des caractéristiques communes) qui font qu’ils auront une place plutôt inférieure dans la société dans quelques années (parce que les femmes s’instruisent sans aucun doute plus que les hommes dans ma société). La cité de votre époque est une cité ou l’on ne donnait pas l’occasion aux femmes de s’exprimer dans l’Agora, voilà tout (parce qu’elles s’occupaient plutôt des affaires de la vie privée). Enfin, j’ai plusieurs autres arguments mais j’attendrai les vôtres et j’ai bien hâte de voir si vous userez de cette manière toute particulière que vous avez d’argumenter.

Léa

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Enfin une femme du futur se décide à daigner m’expliquer ce grand mystère. Je retiens de vos observations qu’en votre temps lointain, les femmes ne s’occuperont plus des questions de la sphère privée et qu’elles interviendront sur l’agora.

Pardonnez-moi de vous poser une question qui vous semblera jaillir de l’obscurantisme du plus bourru des ilotes mais: comment cela est-il simplement possible?

Socrate

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190- DÉMON ET RHÉTORIQUE

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«Monsieur» Socrate,

Je me demande quel est votre petit secret pour la manière d’argumenter que vous possédez (par questionnements). De plus, j’ai lu un texte de Platon qui rapportait l’apologie que vous auriez faite et l’importance du «démon» qui vous habite, serait-ce la recherche de la sagesse (la philosophie)?

Voilà.

Merci,

Une étudiante

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La réponse idéale pour votre seconde question est nichée au coeur de la première.

Socrate

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191- UNE SEULE FOIS

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Je me demande quelle est la question que l’on ne se pose qu’une seule fois?

Alex

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C’est la suivante, fugitive mais inexorable: «Bon, maintenant que je suis bel et bien mort, mes sensations sont-elles disparues pour toujours?»

On pourrait l’appeler: le fugace dilemme d’agonie…

Socrate

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192- HOMOSEXUALITÉ (2)

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Salut Socrate,

Je voulais juste savoir si c’est vrai que tu étais homosexuel.

fcbis

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Dans votre beau jargon moderne on dirait plus précisément que je suis bisexuel avec tendance homodominante. Ainsi, sur dix humains qui m’attirent, six sont des hommes, trois sont des femmes et le dernier… eh bien le dernier, cela s’est passé si vite que je n’ai pas eu le temps de lui jauger les génitoires…

Socrate

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193- QUESTIONS IDIOTES

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Bonjour Socrate,

Je me demandais simplement si vous trouvez que les questions idiotes méritent des réponses. Si non, pourquoi y répondez-vous? Si non, pourquoi? Si jamais vous ne trouvez aucune question idiote, aidez-moi à voir les choses comme vous en m’éclairant sur votre façon de voir les choses.

Merci,

Adonis

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Quelle question idiote tu poses là, mon Adonis! Et devrais-je y répondre?

Je le fais… et répondre comme je vais le faire, ce n’est pas céder ostentatoirement à mon affectation dite «socratique». C’est vraiment une réponse qui me vient fondamentalement des entrailles. Voici donc ma réponse… Mais qu’est-ce donc qu’une question idiote?

Socrate

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Cher Socrate,

J’ai effectivement mis les pieds dans le plat en m’expliquant trop peu ou mal. Il est vrai que la définition d’une question idiote diffère selon nos préoccupations et nos «connaissances» si je peux utiliser ce terme sans me faire taper sur les doigts. Je te remercie de te positionner à l’entrée de la caverne pour m’empêcher d’y entrer.

Adonis

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Laisse donc là la caverne et dis-toi simplement que la plus idiote des questions révèle toujours sa forme d’intelligence. Plus la question est idiote, plus le défi à ta propre intelligence est d’y trouver la forme d’intelligence en question. La chercher et la trouver devient alors le début de toute sagacité…

Je t’ai connu moins humble, mon bel Adonis. Pourtant tu sais parfaitement que les interventions idiotes m’indisposent beaucoup moins que les interventions aplatventristes…

Socrate

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194- L’OPIGNON

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Bonjour Socrate,

J’ai treize ans et je me pose une question. Que penses-tu, toi, un philosophe célèbre, que penses-tu de l’opignon, des gens qui opignent?

Adadiablo

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Je pense, ô Mignon qu’ils ont… pignon sur rue. Mais mon principal ennui, ce n’est pas quand ils opignent, mais plutôt quand ils opinent…

Socrate

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Ok, merci, je ne m’attendais pas à cette réponse, je voulais dire, quelle est ta définition de opignon?

Pour ma part c’est:

«L’opinion est quelque chose d’intermédiaire entre le savoir et l’ignorance. Elle ne porte ni sur l’être véritable (idées) ni sur ce qui n’est pas (le néant) mais sur quelque chose qui est intermédiaire entre l’être et le néant: ce quelque chose c’est le monde sensible». Les hommes qui opinent sentent confusément mais ne pensent pas. «Ces hommes qui voient la multitude des choses justes sans voir la justice même, et ainsi du reste, ceux-là opinent sur tout mais ne connaissent rien de ce sur quoi ils opinent». L’opinion est donc irréfléchie, incertaine, elle se fie aux apparences et elle y adhère sans examen critique. L’opinion peut se trouver vraie mais c’est par hasard, elle ne voit jamais les raisons qui la font vraie.

Voilà, ceci est ma définition de l’opignon, et toi?

Adadiablo

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La mienne… c’est d’abord celle de mon disciple. Je le laisse la formuler et j’ajuste le flux maïeutique jaillissant. J’ajouterai donc simplement ici que le monde spéculatif non plus n’échappe pas aux morsures de cette opinion que tu décris fort bien…

Socrate

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Ah oui, que veux-tu dire quand tu dis que le monde spéculatif n’échappe pas non plus à l’opignon?

Adadiablo

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Que, par exemple, l’être spéculatif par excellence —dieu— est un quignon à l’oignon sentant à plein nez l’opignon…

Socrate

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195- DIEU?

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Socrate, pour toi la philosophie, c’est la recherche de la vérité, et la vérité c’est le soleil, Dieu; mais tu ne voyais pas Dieu comme créateur, je suppose, ni comme être de chair et d’os, si?

Voilà c’était juste pour m’éclaircir… En tout cas la technique, la maïeutique, super, l’allégorie de la caverne aussi, mais avoue aussi que Platon en a rajouté dans tes dialogues retranscrits avec les «oui, Socrate, tu as raison, Socrate», ils avaient au moins des arguments, les hommes avec lesquels tu «maïeutiquais», non?

clownx

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Platon en a rajouté épais, c’est clair. Il a forcé la dose copieusement pour ce qui en a été de me servir la soupe. Tu as bien raison de la signaler. Mais aussi, dans le lot excessif qu’il a rajouté, figure justement dieu…

Socrate

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196- AVEC LE RECUL

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Socrate, place-toi trente ans après la dernière de tes théories: es-tu fier que certaines personnes puissent penser que ce que tu sais erroné soit vrai ou bien en as-tu «engeance» et voudrais-tu corriger tout cela?

Caroline De Gols

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Je suis indifférent à l’insulte et au mépris mais je suis toujours très affecté par le faux. Il n’y a pas à être «fier» d’avoir fait errer.

Ceci étant dit, ma responsabilité dans les bêtises dites en mon nom après moi est circonscrite. Le babil de Platon et mon indifférence à l’égard de ce dernier en est, face à l’histoire, le témoignage le plus flamboyant.

Socrate

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197- DÉMOCRITE

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Cher Socrate,

Qu’aviez-vous donc contre Démocrite?

Guillaume

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C’est que… il n’y a pas d’atomes crochus… ni entre lui et moi (mon erreur! Infime!) ni dans l’univers (la sienne! Immense!).

Socrate

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198- UNE QUESTION ET UNE DEMANDE

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Monsieur Socrate, bonjour,

Je fais partie de vos plus grandes admiratrices, et je me suis toujours posé la même question à votre propos: pourquoi vous êtes-vous autant intéressé à l’Homme? C’est vous qui avez fait descendre la philosophie du ciel à la terre et j’aimerais bien savoir pourquoi ou la raison qui vous a poussé à le faire… Je dois faire un exposé de philosophie la semaine prochaine, le thème c’est «l’histoire de la philosophie» mais le but réel c’est essayer de faire comprendre puis faire aimer la philosophie à mes camarades de première. Avez-vous des conseils à me donner ou quelques petites astuces à me révéler pour que je puisse être convaincante et crédible un maximum.

Je vous remercie mille fois d’avance de me consacrer un peu de votre temps.

Lily Saez

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Lily,

Je m’intéresse à l’humain parce que je m’intéresse à l’existence et l’humain est la mesure de sa propre existence. Quiconque jardine devient à un moment ou à un autre attentif aux outils de jardinage.

Tes amis, tes pairs, il faut leur parler simplement. Éviter le blabla sophiste et la phrasidote creuse. Éviter aussi —indéracinable engeance— la pleutrerie servile et idolâtre à l’égard des grands penseurs du passé (ou grands passeurs du pensé), peinturlurés comme autant de potiches creuses censées renfermer la lavasse de la sagesse. Socrate-Platon-Aristote-Gnagnagna, Aristote-Platon- Socrate-Gnagnagnagna-gnagnagnagnère. Ineptie.

Ton histoire de la philosophie a été écrite par de pauvres ilotes. Un seul exemple: demande-toi simplement, et sans arrière-pensée aucune, comment un philosophe peut être assez bête pour être présocratique… Franchement. Parle Catégories plutôt que de parler penseurs. Tu parleras alors aussitôt du fondamental plutôt que de parler de l’anecdotique. Être, Connaissance, Mouvement, Stabilité, Cause, Effet, Contradiction logique, Contradiction verbale. Tu tiens dans ces quelques notions-forces toutes les questions fondamentales ayant été traitées par les Hellènes quand ils gardaient leurs moutons ou baguenaudaient sur l’Agora. Il faut en parler toi-même plutôt que de ruminer dans ce que l’hydre Socrate-Platon-Aristote a pu déglutir à leur sujet du fond de sa fosse fétide et mal documentée…

Socrate

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Très cher Socrate,

Merci beaucoup pour vos conseils, ils m’ont réellement été d’un grand secours. Mais j’aimerais bien, si cela ne vous dérange pas trop, connaître la vision des philosophes ou de la philosophie sur ce mot ou concept: l’amitié. C’est un grand mot, l’amitié, pourquoi l’Homme en sent-il tant le besoin? Quelle place occupe-t-elle dans notre vie et pourquoi? Comment la voyez-vous cette relation humaine, ou ce sentiment humain?

Merci beaucoup, de me consacrer un peu de votre temps, j’ai un deuxième exposé, cette fois-ci en français et j’aimerais bien avoir un avis philosophique sur la question.

Merci encore.

Lily Saez

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L’amitié est une conscience. C’est la sereine conscience de notre inexorable dépendance envers le reste de la polis. Quiconque rejette l’amitié se masque simplement le fait qu’il ne peut pas vivre sans les autres. Il se cantonne alors dans une demeure bâtie par d’autres, se roule dans un lit inévitablement construit par quelqu’un, se masque les yeux avec une étoffe tissée par d’autres encore, et balbutie des imprécations contre le genre humain dans une belle langue ciselée et subtile qu’il a apprise d’autres, encore et toujours. L’humain est l’aune qui mesure toute chose. On entre en amitié quand on décide de jouer profitablement du versoir de l’aune.

Socrate

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199- SOCRATE! AH NON CE N’EST PAS LUI!

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Salut imposteur inculte,

Le mythe de l’androgyne, dans le BANQUET 189c. Ne raconte pas n’importe quoi s’il te plaît. Au début il y avait trois types d’humains: les hommes doubles, les femmes doubles et les androgynes. Ces derniers rejetons de la lune ont un sexe de chaque genre, quatre jambes, quatre bras, quatre yeux, ils peuvent lire et parler en même temps; réfléchir et prier en même temps. Ils deviennent par là orgueilleux et tentent l’ascension du ciel. Zeus veut les punir et les coupe en deux. Apollon répare leurs blessures et replace les organes de la reproduction sur le devant de leurs corps pour que ces derniers puissent perpétuer l’espèce… Bref même si ce récit d’Aristophane n’est pas exhaustif, ici il est plus proche que celui que ce faux Socrate du web peut vous raconter. En toute humilité je corrige car l’erreur ne me laisse jamais de marbre étant donné que je recherche maintenant la Vérité.

FX

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Salut, doctrinaire cuistre,

La grosse erreur, la terrible grossière erreur! On ne la perd même pas à la traduction. Oh, j’en frémis du tréfonds de ma Grèce ancienne qui, pourtant, en a vu bien d’autres… Le mot «vérité», avec un «v» minuscule, voyons! C’est un nom commun. Il peut même éventuellement prendre un «s», si on le met au pluriel… Ce que tu ne dois pas faire bien souvent, en toute fausse humilité.

Socrate (qui persiste et qui signe, même s’il n’écrit pas)

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200- UNITÉ

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Cher Socrate,

Ne crois-tu pas que cette histoire de dualité âme-corps est un leurre, ne crois-tu pas que nous ne faisons qu’un avec l’univers avec lequel nous fusionnons, ne crois-tu pas que le rien seul permet cette fusion?

Michel Bouriau

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Ce qui permet la fusion dont tu parles, ce n’est pas le rien mais l’être.

Sinon, moi ces histoires d’âme et de corps, je trouve un peu que ce sont des croquignoles à Platon. Ce qui compte pour moi est bien plus que la totalité de l’existence fonctionne comme une destinée humaine. Quelque part, s’il faut en venir à composer avec les philosophes tapageurs du monde moderne, j’ai plus de respect pour la volonté de puissance mondaine à la Nietzsche que pour l’âme à la Platon.

Entre nous.

Socrate

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Mon cher Socrate,

Mais comment peux-tu déjà connaître Nietzsche? À moins que nous ne soyons dans ce temps intemporel de l’inconscient ou le contraire: c’est le vide qui permet à l’Être d’être dans sa totalité et son unité… mais bon, heureusement que je t’aime pour m’avoir ôté tous mes complexes de ne rien savoir, que j’aime cette pensée en marche qui vit sans stagnation fétide, que j’admire ta façon de permettre à quiconque d’apprendre que s’il ne sait rien c’est après avoir découvert qu’il est capable d’utiliser lui-même toute son intelligence… Donc merci à toi…

Michel Bouriau

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Je t’écris depuis mon temps… mais mes petits copains de DIALOGUS, dont Nietzsche lui-même, me tuyautent par moments. Il n’y a que Platon qui m’évite. Je le comprends bien, tiens…

Socrate

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201- GREC ANCIEN

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Mon cher Socrate,

Je crains fort que mon problème ne te concerne pas vraiment mais peut-être pourras-tu m’aider. Je suppose que tu connais Homère et que tu n’ignores rien de l’histoire d’Ulysse. Donc voici mon problème: à la fin du chant cinq de l’Odyssée, Ulysse est au coeur de la plus terrible des tempêtes, il n’en peut vraiment plus, son radeau vole en éclat et il décide alors de faire confiance à la mouette Ino-Leucothéa qui lui confie un voile en lui recommandant de le placer «sur» sa poitrine. Or, quelques instants plus tard, Ulysse le met «sous» sa poitrine. J’essaie de faire une lecture au second degré de l’Odyssée si bien que le déplacement «sur/sous» de ce voile insignifiant pourrait bien me donner une indication d’un outil thérapeutique du style psychanalytique. Mais pour cela, il faudrait que je sois sûre de la traduction de ces deux prépositions «sur» et «sous» (édition La Pléiade). Quels sont les termes grecs véritablement employés et que signifient-ils exactement? Pourrais-tu m’aider ou connaîtrais-tu quelqu’un qui le puisse? Je te remercie, moi qui ne sais vraiment rien quant au savoir conscient mais mon inconscient par contre, il en sait des choses, comme le dit si bien la Pythie de Delphes…

Michelle Bouriau

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Sur se dit: sur.

Sous se dit: sous.

Je crains de ne pouvoir t’en dire plus par crainte de la perte en traduction. [Monsieur Socrate, qui n’écrit jamais, crie ses réponses depuis une caverne spéciale un peu basse de plafond au fond de laquelle est arrimé un capteur DIALOGUS. La traduction automatique depuis le vieux dialecte du Péloponnèse ayant la préférence de monsieur Socrate dans ses harangues formelles et notre langue se fait automatiquement à l’insu de monsieur Socrate. Cela rend toutes considérations linguistiques assez ardues à traiter avec ce prestigieux correspondant. La rédaction vous remercie de votre mansuétude. – NDLR]

Socrate

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Oui, bien sûr, comment savoir quand on ne sait rien… néanmoins grand merci de m’avoir lue!

Michelle Bouriau

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Entendue, douce inconnue, entendue…

Socrate

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Quelle douceur soudaine dans le ton! N’oublie pas que seuls les jeunes hommes etc… etc…

Michelle Bouriau

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202- DIALOGUE SOCRATIQUE

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Bien le bonjour «Socrate»… Je me présente: Damien, élève inconnu de terminale en Belgique, tombé par hasard sur votre site, alors que je préparais un petit travail oral sur le paradoxe du «connais-toi toi-même» à l’oracle de Delphes… et je me suis senti poussé à vous écrire… en référence peut-être au «Monde de Sophie», en période où l’on se sent pousser des ailes qu’on ne maîtrise pas… J’aimerais peut-être avoir votre vision du «connais-toi toi-même»… pour commencer, je l’espère, un dialogue socratique…

À bientôt.

Damien

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Socrate-entre-guillemets! Je ne me connaissais pas ces guillemets, Damien l’Unique. Me connaître moi-même, c’est donc bien avant tout t’écouter, toi l’autre, pour mieux investiguer et sonder mon propre être et en celui-ci —entre autres!— la nature insondable de ces guillemets…

Socrate

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203- RELIGION

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Salut à toi, Socrate!

Il m’est venu cette question alors que j’étudiais la philosophie: faut-il être croyant? Alors bien sûr, je connais l’opinion de certains philosophes après toi qui disent que oui, il le faut (comme Berkeley, par exemple) ou d’autres qui émettent des réserves (comme Nietzsche, par exemple). Mais vois-tu, nos professeurs, de nos jours, nous enseignent à réfléchir en trois étapes, ce qui se traduit dans cette réflexion par ces trois étapes-là: Oui. Non. Autres (peu importe).

En résumant les connaissances que j’avais de ta philosophie, je me suis dit que je te classerais peut-être dans cette troisième partie: peu importe. En effet, il me semble que dans ta recherche de la vérité, les dieux occupent une place secondaire, non?

Qu’en penses-tu? Fais-je erreur? Selon toi, devons-nous ou non être croyants?

jrms

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Il ne faut croire que ce que notre jugement intègre reçoit comme crédible, en toute impartialité sereine. Le reste, dieux, rois, héros, champions, griffons, chimères, traditions sapientiales et héritage ancestral est un fatras à reléguer sans remords au fourbi, si le tamis de fer de notre réflexion calme ne l’a pas laissé couler comme sable lisse et fin en notre âme.

Socrate

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204- COMMENTAIRE

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Cher Socrate,

Vous semblez attacher beaucoup d’importance à la subversion… à un anachronisme près, vous appréciez donc sans doute beaucoup Nietzsche, qui excelle dans l’art de la subversion. Mais la philosophie ne peut répondre d’une telle simplicité de définition: je ferai appel plutôt à l’étonnement, pour la définir. La philosophie a pour tâche première d’étonner, pour pouvoir susciter une curiosité fertile qui conduit à la réflexion. Faire appel à la subversion, relève plutôt d’un effet de notre modernité: devant la pesanteur de nos démocraties, de notre espace de délibération publique atrophié, où se meurt le débat par excès de démagogie (tel est le danger que représentent en effet les sophistes), la subversion est tentante. Mais est-elle la réelle manifestation du jaillissement de la pensée? Il semble plutôt qu’elle soit condition de la réflexion, mais en aucun cas une finalité, car dès lors qu’elle serait envisagée comme fin de la réflexion, ce serait l’appauvrissement de celle-ci: la tâche du philosophe en serait réduite à penser «contre» et non pas penser «avec»…

Alexandre d’Aurevilly

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En fait, la subversion me fait languir d’ennui. Bien sûr, après sa disparition, je serai mort… mais il reste que la subversion, c’est une sacrée barbe!

Cela vous étonne?

Socrate

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205- RHÉTORIQUE ET DÉMAGOGIE

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Cher maître,

De retour sur vos dialogues, je remarque et apprécie leur abondance. Évidemment, je ne parle pas du contenu; ainsi de retour je ne puis que constater le peu de sérieux et d’investigations dont sont coupables vos réponses, je leur prête tout de même quelques touches fantaisistes et divertissantes et aussi… STOP! Justement ce ton, cette verve et ce style que vous empruntez ne sont que rhétorique et démagogie; j’aimerais afin de respecter votre homonyme que vous soyez piquant et cinglant, que vous vous révoltiez, que vos premiers écrits soient gênants… N’oubliez pas: corruption de la jeunesse mais don du coq, l’union, l’ambiguïté, la quête d’une Unité, cela devrait vous caractériser, Monsieur. Supportez-vous de vous faire traiter de sophiste? N’êtes-vous point le fils de Gorgias?

Bien, en parlant d’union, pensez-vous que l’androgyne qui semble illustrer un sentiment fatalement humain de manque et de solitude ne pourrait pas être à part entière une théorie platonicienne de l’Un; de quête vers une unité perdue? Dans cet état originaire on peut voir le Beau, le Bien. L’androgyne ne serait-il pas l’habitant du monde des Idées? L’être libéré de son corps qui est sa prison et libéré de la fatalité de la solitude et d’une quête sans fin. Il ne serait plus «l’être-là», mais l’être. Idéal de l’androgyne dans lequel l’androgyne est la réunion des contraires, est-il ce que l’être recherche, ou est-ce que l’androgyne est l’être qui ne cherche plus? J’ai d’autres questions sur la force que l’être humain tire de cette recherche fatalement vaine, mais voyons déjà ce que vous pouvez me dire.

stephie gnosis

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Cher glosateur,

C’est le fait que je te pousse à me dicter du plus profond de ton antre qui est le vrai Socrate qui fait de moi le seul et unique vrai Socrate…

Socrate

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Pourquoi ne pas me répondre sur votre site ou pourquoi ne pas me prendre comme apprenti et pourquoi cette réponse me plaît-elle? Merci de croire que quelque chose peut venir de mon antre.

stephie gnosis

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206- L’ART

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Bonjour Socrate,

Je voulais savoir quelque chose à propos de ta vision de l’art. Si j’ai bien compris mes cours de philosophie, tu n’estimes pas l’art, car c’est une pâle imitation du monde sensible. L’artiste tromperait alors l’oeil de l’homme en lui faisant confondre réalité et fiction. Bien. Mais je voulais juste connaître ta position vis-à-vis des allégories? Car nous avons là un exemple de représentation d’idée. L’artiste tient donc, dans ce cas là un discours différent de celui du sophiste.

Qu’en penses-tu?

Jeremy

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L’art de mon temps est figuratif. On sculpte des hommes, des animaux, on peint des rideaux et du raisin, on joue la tristesse de la vie à la tragédie. L’imitation du monde effectuée comme ça sera toujours grise et quelconque.

Mais on me dit qu’en ton temps il existe des machines très précises qui captent directement la vie dans son mouvement et la répercutent sans transition ni distorsion. On me dit aussi qu’en ton temps est apparu l’art non figuratif. Or, vois-tu, le seul art non figuratif qu’un vieux grec comme moi connaisse, c’est la musique. C’est le seul art que j’estime (sans le pratiquer cependant) car il est libre du poids du monde et m’en libère. Mais on me dit qu’en ton temps des peintures, des sculptures et même des spectacles non figuratifs existent. Cela me dépayse beaucoup, me déroute bien plus que vos machines à copier les images du monde. Mais, même abstraitement en raisonnant par analogie sur la musique, je me dis que cette autonomie par rapport au monde est certainement de l’art. Et que vous avez la sagacité de laisser la représentation du monde aux techniques.

L’allégorie aussi est une approximation grise et quelconque. C’est une diffusion de la connaissance qui mise excessivement sur l’analogon mais… comment faire autrement. En ce sens, elle ressemble à l’art. Je veux dire mon art, ligoté au monde, pas le tien. L’art grec, l’analogon grec vont dans le même sens, celui de la civilisation grecque. Ils ne pourront jamais s’en distancer. C’est une fatalité… grecque aussi. Je ne peux donc que pester contre, impuissant, comme toujours.

Socrate

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207- LANGUE

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Salut!

Je voudrais juste savoir si pour vous la parole est le reflet de la pensée ou si elle ne fait que la déguiser? Et sinon, quels sont les rôles qu’elle joue?

Merci d’avance.

Avec tout mon respect,

Fedoua

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La parole reflète la pensée ET la déguise. Ce sont là une seule et unique chose. Et maintenant je vais faire quelque chose, pour que tu observes tranquillement et en paix la vaste pluralité des rôles de la parole…

Je vais me taire…

Socrate

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208- DES SAGES AU GOUVERNEMENT

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Bonjour, Ô Socrate…

Dis-moi Socrate…. J’ai lu diverses choses à ton sujet, et je crois que je peux dire que j’adhère totalement à ta manière de penser. Vois en moi une disciple qui souhaite avancer plus loin grâce à toi. Mais, cependant, il y a quelques points qui me heurtent… Cher Socrate, aide-moi à y voir plus clair!

Voilà… Tes discours au sujet de la démocratie, où tu dis qu’en vérité, la démocratie n’est pas véritablement juste et qu’au contraire, il faudrait nommer des sages, qui n’attendent rien de particulier et qui veulent le bonheur des citoyens… Eh bien, cette phrase-là, bien que je sois totalement d’accord avec toi, est impossible à mettre en pratique! Voyons Socrate, soyons réalistes! Crois-tu vraiment qu’un jour, nous élirons les «sages» et que nous mangerons de l’herbe parce qu’il faut avoir du respect pour les animaux, qui sont, selon toi, animés d’une âme et d’une conscience?

Vois-tu, j’ai lu quantité de bouquins, et quantité de dialogues… Je te rassure en te disant que dans l’idéal, je pense comme toi, et que si tu étais vivant, je passerais des heures à te suivre et t’écouter… Mais quant à la question de la mise en pratique, ou d’un retour en arrière pour vivre selon tes dires, eh bien c’est là que j’ai le plus de problèmes, car je n’en vois pas l’issue finale. Se faire gouverner par des sages mettrait le chaos; à mon avis bien sûr! Car dans la vie, qu’on le veuille ou non, on a besoin d’un berger qui guide ses moutons. Il peut employer certainement tout son verbe pour amener à lui ses chers protégés, mais un bâton sera peut-être nécessaire pour les récalcitrants… qui ne verront aucunement l’intérêt d’écouter la voix de la sagesse.

Et puis, Socrate, j’ai besoin de ton avis, sur un autre point… j’ai beaucoup réfléchi, et j’en suis arrivée à la conclusion que l’homme n’existait que par le sens qu’il donne à sa vie. Je m’explique: je suis un être vivant, doué d’une conscience. Je me lève le matin, et je vais me coucher le soir. Mais si en définitive, je ne donne pas un sens véritable à ma vie, un leitmotiv… eh bien ma vie ne sert à rien, et je dirai, pour aller aux extrêmes, que je peux me comparer à un animal qui, dépourvu de conscience, ne donnera aucun sens à sa vie sur cette terre…

Aide-moi Socrate, mon Maître à penser!

Je te salue et m’incline, attendant sur ta réponse!

Florence

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On me rapporte Florence qu’en ton temps des hommes et des femmes très puissants possèdent des empires économiques qu’on nomme, je crois, «entreprise». Ils dominent des secteurs d’activité immenses, prennent des décisions affectant des millions de gens et ne sont même pas élus. Ils contrôlent même les élus comme des marionnettes. La voilà ta belle démocratie: un théâtre de pantins déjà pleinement manipulé par les «sages» de Socrate. Elle est bien complètement là, cette «mise en pratique» que tu réclames. Il ne manque plus qu’une petite chose pas trop anodine: que ces sages soient vraiment sages… Ils ne le seront certainement jamais tant qu’ils perpétueront l’illusion démocratique sous l’oeil exorbité des naïfs.

Autrement, je comprends parfaitement qu’il faille donner un sens à ta vie mais n’oublie pas que le vrai sens de toutes nos vies c’est celui de voir la vérité vraie derrière le buisson bruissant des apparences fallacieuses.

Socrate

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Cher Socrate,

Merci pour ta réponse. Je comprends très bien ce que tu me dis. Permets-moi d’y ajouter ma déduction. Il me semble bel et bien impossible qu’un jour nous soyons gouvernés par des hommes qui ne seront attirés ni par le pouvoir, ni par l’argent ni par la gloire, qui auront trouvé le bonheur et qui désireront nous voir avancer sur ce chemin… Et si par hasard, certains en ont l’ambition, ils étaient écrasés à court terme par tous les autres, qui forment l’immense majorité. Penses-tu comme moi?

J’ai encore d’autres choses que j’aimerais que tu m’aides à éclaircir. Tu dis: «Je suis Grec, Mademoiselle. Pour moi, l’amour égalitaire ne peut exister qu’entre deux hommes. Si vous venez d’une époque mythique où les hommes et les femmes sont égaux, peut-être m’annoncerez-vous demain que les êtres humains volent dans le ciel, ou qu’on fait cuire le brouet en moins d’une minute. Vous me parlerez alors d’un monde que je ne comprends pas, que je suis incapable de comprendre. Un monde fou et fulgurant. Un rêve.»

Peut-être penseras-tu que je veux défendre la position des femmes; en fait, pas vraiment, j’ai plutôt un parallèle à faire. Tu parles d’amour égalitaire, n’est-ce pas? Accepteras-tu si je dis que bien que je sois d’accord lorsque tu dis que l’amour égalitaire ne peut exister qu’entre deux hommes, je pense alors que l’amour est aussi égalitaire entre deux femmes. Mais en disant cela, nous allons contre la nature… car la nature a fait l’homme… et puis la femme. Deux hommes ou deux femmes ensemble ne procréeront pas, et nous pourrons dès lors tourner en rond. Mais, je pense soudain à une chose… l’argument phallique est bien ce qui te fait soutenir cela, non?

Je ne conteste pas la supériorité de l’homme. Il est plus fort, et je pense qu’il est normal qu’il domine sa femme dans le respect de sa personnalité, bien entendu. Et pour moi, qui vit dans le 21ième siècle, c’est une thèse que je soutiens pleinement, toute femme que je suis!

Et encore une chose, sur un tout autre sujet. Après réflexion, je pense que «tout» et «rien», veulent dire la même chose. Qu’en penses-tu?

Et aussi, un autre thème qui me tient à coeur, tu dis que nul n’est méchant volontairement, ou qu’il le fait par ignorance. Mais, dis-moi, ô Socrate, de quelle sorte d’ignorance parles-tu? Pour moi, il y a en a plusieurs.

Au plaisir de te lire… et de débattre avec un Maître tel que toi.

Florence

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Ta déduction pessimiste sur le régime des sages est aussi fallacieuse que la déduction qui me mène à affirmer —bien intempestivement, selon toi et les gens de ton temps— que les humains ne voleront jamais dans le ciel, que le brouet ne cuira jamais en une minute et que la femme ne sera jamais l’égale de l’homme. Dans l’univers bien hasardeux de la prospective, il faut se méfier intensément de nos certitudes. Ces dernières sont du présent alors que la tentative prospective est censée se prononcer sur le futur. Le régime des sages viendra. Il est simplement une utopie pour toi autant que pour moi. Si une impossibilité ahurissante comme l’égalité entre l’homme et la femme est réalisable, c’est qu’absolument rien n’est en soi impossible dans la vie sociale.

Imparable est ton raisonnement par analogie voulant que si l’amour égalitaire ne peut exister qu’entre deux hommes il ne peut aussi exister qu’entre deux femmes. Je suis tout à fait prêt à accepter cela sans réserve aucune. Sur la suite de ce développement que tu soulèves par contre, je te demande simplement ceci: qui a dit que la procréation et l’amour de coeur devaient être réalisés avec la même personne? La procréation est un devoir civique. L’amour est une pulsion privée. Presque tout les sépare.

«Tout» signifie la chose et «rien» signifie l’absence de chose. Ces deux mots s’opposent. Affirmer qu’ils ont le même sens revient à assigner une existence solide au rien, ce qui est insoutenable, ou à nier l’existence du tout, ce qui a été soutenu par maints penseurs fallacieux qui continuent quand même de manger des matières solides et de dormir sur des surfaces molles pour ne pas esquinter une douillette carcasse dodue qui est bien loin de leur être rien.

Sur ta dernière observation, je dirais que d’aucuns pourraient prétendre que tu es bien méchante en parlant d’«argument phallique». Je me contente de te dire qu’il n’y a pas d’argument phallique. Il n’y a que des organes phalliques. Or j’ai la certitude qu’en attaquant mes organes alors que tu souhaitais t’en prendre à mes arguments, tu as posé un geste d’une méchanceté parfaitement involontaire! Il mobilisait simplement tous les types d’ignorances auxquelles tu peux bien vouloir rêver.

Si tu m’énumérais ces dernières, puisque tu prétends qu’il y en a plusieurs, je pourrais peut-être un peu rêver avec toi…

Socrate

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Socrate,

Je dois me rallier à toi pour admettre que nous ne pouvons pas clamer une chose ou un évènement impossible, car, qui sait, nous ne serons certainement pas là pour voir leur éventuel accomplissement. Un point pour toi. Je constate simplement que tu juges que le régime des sages est une utopie, pour le moment. C’est bien ce que je voulais te dire avec mes mots maladroits lors de mon précédent message. Socrate, il te faudra me pardonner, car bien souvent je ne m’exprime pas très clairement…

Concernant ce que tu me dis sur la procréation et l’amour de coeur, voilà les pensées qui me viennent à l’esprit: prétendrais-tu que l’amour de coeur n’est venu qu’avec la nouvelle civilisation? Les gens de ton temps avaient donc de multiples vies? La fidélité ne comptait-elle pas? Car de nos jours, pour ton information, l’amour de coeur est devenu beaucoup plus important que la procréation. J’aurais même tendance à dire que la procréation, surtout dans les pays riches, régresse et perd son sens. Qu’est-ce qui est, selon toi, l’élément de cassure entre ces deux notions? Par contre, je me dis une chose: nous sommes des êtres humains, et ce qui peut nous différencier des animaux, ce sont nos sentiments, notre conscience, n’est-ce pas? Alors je pense tout de même que pour mettre au monde un bébé et s’en occuper, cela exige un minimum d’amour. Bien sûr, j’exclus de cette phrase, tous les accidents de parcours qui peuvent arriver involontairement et qui sont seulement primaires et sexuels. Mais un enfant a besoin de parents pour grandir sainement. Donc, logiquement, je crois qu’on ne peut pas dire que la procréation et l’amour sont séparés. Car si c’était vraiment le cas, eh bien, cela donnerait une société débridée où régnerait le chaos. Penses-tu que j’exagère?

Pour le «tout» et le «rien», il faut que je précise ma pensée. Ton raisonnement est juste, mais quelquefois, même souvent les contraires se trouvent côte à côte. En disant cela, je pense surtout à la haine, située à une respiration de l’amour… Voilà… un peu simple, peut-être?

Bon, maintenant, viens rêver avec moi… concernant l’ignorance… Faire le mal par ignorance: il y a l’ignorance du mot même: le mal, l’ignorance, ou plutôt la méconnaissance de la personne que nous côtoyons, l’ignorance de ce qu’est le bien… Dire qu’on fait le mal par ignorance, n’est pas complet, on peut rajouter qu’on fait du mal par mépris, indifférence, manque de tact, sadisme, égoïsme, etc. Tu sais très bien comme moi, que des gens ont plaisir à voir et à faire souffrir les autres (tortures…), alors c’est à toi de me dire… dans ces cas-là, qui sont volontaires, de quelle ignorance me parles-tu, toi Socrate, mon Maître?

Je m’incline et te salue,

Florence

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Sur le rêve auquel tu me convies, ainsi que sur le reste, je dirai simplement que tu fais bel et bien le mal par ignorance en enchevêtrant amour privé et passionnel pour l’amant de ton choix et amour sapiential, paternel et civique pour ta femme et ton enfant. C’est ta conception qui est le vivier de toutes les infidélités. Dans ma conception, ce mot n’a pas de sens, car chacune des fidélités requise à chacun des étages est intégrale, comme le sont la fidélité à la patrie et à la tribu, qui ne s’enchevêtrent pas non plus avec le reste.

Socrate

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Je lis ton message… mais c’est un concentré que je n’arrive pas bien à comprendre.Peux-tu, s’il te plaît, me donner un exemple? Ce que tu as l’air de me reprocher, c’est d’être multiple, de m’égarer. Je pensais pourtant être logique. Où est par conséquent le mal que je suis censée commettre par ignorance? Et en quoi ma conception est-elle le vivier de toutes les infidélités?

Merci, Maître, d’éclairer ma lanterne,

Je m’incline et te salue,

Florence

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Florence voici,

En étant fidèle envers ma patrie, je ne trahis pas ma tribu. En étant fidèle envers ma tribu, je ne trompe pas ma femme. En aimant ma chère épouse Xanthippe comme je le fais, je ne dupe pas mon amant. En rêvant de mon amant, je ne trahis pas mon fils. Mon amour pour ce dernier reste entier, inaltéré, inégalé. Et mon amant m’aime, sans trahir sa tribu, sa patrie, sa femme ou ses enfants. Pourquoi? Tout simplement parce que, comme aucune de ces instances ne s’est liée par un serment d’exclusivité unilatérale, l’infidélité n’existe pas.

L’infidélité n’apparaît que lorsque, un serment d’exclusivité unilatérale ayant été ouvertement engagé, il s’avère irréalisable à terme et la nature et la subtilité de la vie nous obligent à le trahir. L’infidélité subversive requiert la fidélité exclusive comme repoussoir de sa propre existence.

C’est ton monde ça, Florence, pas le mien. Ton ignorance de mon monde inscrit donc un petit mal dans ton raisonnement. Mais il n’y a pas de quoi en faire un malaise. Généralise simplement adéquatement sur ce que tu vis toi-même. Trahis-tu ton amant en aimant ta soeur? Trahis-tu ta soeur en aimant ton enfant? Trahis-tu ton enfant en adorant ta meilleure amie? Celle-ci est-elle flétrie par le grand amour que tu ressens pour ta mère? Bien sûr que non. Élargis simplement ce cercle à quelques personnes et quelques instances de plus, et te voici en Grèce antique…

Socrate

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Socrate,

Merci, j’ai compris ce que tu voulais dire. Tu as totalement raison.

Puis-je te solliciter pour encore deux choses, Maître? J’ai bien conscience que ton temps est précieux, mais j’ai besoin de comprendre et j’ai besoin de conseils et d’une façon de voir. Explique-moi, patiemment, ta théorie sur le mal que l’on fait par ignorance, ou involontairement. Je mets de côté mes oeillères et mes préjugés, et je rends mon esprit libre et ouvert pour comprendre. Car c’est un point que je trouve des plus importants, et surtout, un point central des problèmes de notre monde, et de l’humanité depuis la nuit des temps.

Et puis, Socrate, j’aimerais t’aborder pour un problème d’ordre personnel, et avoir ton opinion. Chaque jour qui passe, je me bats contre un certain non-sens qui m’habite, source d’une grande souffrance. J’ai cette sensation que je dois trouver un sens à chaque jour, à la vie en général. Il y a beaucoup de lucidité, il y a eu beaucoup de questionnements. Tu n’as certainement pas un remède contre le non-sens d’une existence, mais peut-être ma situation t’inspirera quelques mots.

Bien à toi

Florence

P.S. si mes questions commencent à t’importuner, fais-le moi savoir, car je ne veux en aucun cas te déranger.

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Tes questions ne m’importunent aucunement, Florence. La force et l’intelligence du dialogue qu’elles provoquent me laissent avec l’impression que les yeux qui reflètent ton âme doivent être d’une grande beauté humaine.

Je suis, plus que toute autre chose, un ancien combattant. Sparte a attaqué, submergé et occupé ma cité et en a ruiné l’empire commercial. De grandes souffrances ont émané de ces actions guerrières. Et pourtant, martial et belliqueux comme il est, le soldat spartiate ménage toujours ses coups. Il a la sobriété défensive du contre-attaquant et rien dans son comportement, de hoplite ou d’occupant, n’est l’action d’un assaillant. D’un bout à l’autre, Sparte a détruit Athènes, ce joyau de civilisation, en croyant ferme comme fer de lance faire le bien du Péloponnèse.

Athènes aussi croyait faire le bien quand elle étouffait Corinthe, Thèbes et toutes les cités de la confédération spartiate sous son joug commercial. C’est que le mal involontaire porte un autre nom bien plus trivial, Florence. Il s’appelle: la bonne foi. Tu comprends?

Ton impression de non-sens est parfaitement valide. Exister n’a pas un «sens» comme une salutation ou une missive. L’existence n’est pas un message ou un langage. Elle est simplement, sans plus. Ce n’est pas de constater le non-sens d’exister que tu te tortures inutilement. C’est de t’en affliger.

Socrate

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Cher Socrate

Je me dois de te dire merci, du fond du coeur. Pour deux raisons:

— Parce que j’ai compris, (enfin! tu vas me dire…) pour la question du mal par ignorance ou involontairement. Il est vrai que la «bonne foi» peut être à double tranchant. Je n’y avais pas pensé. Cependant, je continue néanmoins à penser que parfois, on fait aussi du mal volontairement, pour le plaisir de voir souffrir, de faire souffrir, et ainsi s’élever par ce moyen au-dessus de l’autre, de l’écraser et prendre le pouvoir. Seras-tu d’accord cette fois-ci avec moi? Exemple: quelqu’un en déteste un autre, et organise une rencontre où il le battra et le laissera pour mort. Le mal, dans ce cas-là est volontaire, non?

— Et puis, concernant la question du non-sens, ta réponse est un baume pour moi et pour cette plaie béante qui est en moi. Peut-être que dorénavant, je cesserai de vouloir à tout prix mettre un sens à l’existence, il me faudra accepter cette idée «d’être» et c’est tout. C’est déjà beaucoup, je crois. Tout simplement «être», sans chercher autre chose… et accepter ce vide, et le remplir si possible.

Pourrais-je, si un jour j’ai de nouvelles questions, te solliciter à nouveau, Maître? En tous les cas, merci Socrate, de tout ce temps que tu m’as consacré.

Je te salue et m’incline, et t’assure de mon respect.

Florence

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Une personne en déteste une autre au point de la battre à mort, Florence. Pourquoi? Elle a été abusée, violentée, elle se défend de quelque chose. Une telle violence ne peut, en raison, être gratuite. C’est comme à la guerre et personne ne fait la guerre volontairement, cela je peux te le dire. On n’accède pas à un tel degré de haine active sans qu’il y ait une cause. Or on ne veut pas nécessairement céder à cette causalité terrible, mais elle s’impose à nous, est plus forte que nous, que notre volonté.

Pour sa part, le plaisir de voir souffrir, de faire souffrir, d’abuser d’un pouvoir est un plaisir, une jouissance, une manière torve de bien donc. C’est comme le plaisir exagéré du vin, de la table ou des étreintes charnelles. Le cruel est comme l’ivrogne ou le sensuel, il est prisonnier de pulsions qui le poussent au mal malgré lui. C’est plus fort que lui. Il ne peut prendre le contrôle de lui-même volontairement. S’il le pouvait, il redeviendrait doux.

Il ne s’agit pas ici de nier les crimes et la violence. Il s’agit de nier la gratuité du crime et de la violence. Il s’agit surtout de nier fermement que la violence soit une option libre. C’est une option contrainte. Prends des humains sans contraintes et regroupe-les en un attroupement de ton choix. Ils seront tout naturellement placides et débonnaires les uns avec les autres. Si un brutal apparaît, il sera perçu automatiquement comme étant celui du groupe ayant un «problème».

Je suis toujours à ta disposition pour débattre de tout.

Socrate

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209- EXPOSÉ

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Mon cher Socrate ou Soso si je peux te considérer comme un intime! Je voulais te demander de l’aide… Pourquoi ai-je donc un exposé à faire pour dans une semaine sur toi? Si tu pouvais éventuellement m’aider (ou me le faire) cela me serait d’un grand soutien! Je rêve de connaître ta vie…

Une admiratrice, Julia, 15 ans, qui fait du grec ancien

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Julia,

Je ne vais pas te le faire et ce, à la fois à cause de ma conception de la maïeutique et de la justice. Cela doit venir de toi dans les deux cas, parce que le jaillissement interne de la connaissance est un impératif philosophique (assumons la maïeutique) autant qu’un devoir formel (respectons la justice de la polis et de ses écoles).

Mais la question cruciale ici, c’est toi qui la poses: pourquoi as-tu donc un pensum à faire sur moi? Moi, badin, anodin, qui n’ai certainement pas demandé de t’infliger cette scie scolaire à vingt-six siècles de distance. Je pense de plus en plus que c’est en fait la faute de Platon. Il a raconté toutes sortes de trucs-machins sapientaux en me les imputant et il nous a imposé à tous les deux la plus distendue des pérennités socratiques imaginables. Je suis par conséquent entré de plein pied au panthéon de la culture universelle, et te voici piégée pour me gloser au mieux. Sois assurée que j’en suis bien marri.

Bon courage quand même,

Socrate

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210- THÈME PROPOSÉ: L’OBJECTIVITÉ

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Socrate,

Étudiant en philosophie, je suis —et le non-moi n’est pas— mais occultons Parménide d’un voile pudique… Grande structure, pensées étroites: ma Faculté de philosophie. Froids devoirs impersonnels, lignes limitées, pensées contrôlées et notées par un Maître vicieux: une dissertation. Tu le sais bien, toi qui as renoncé à l’écriture, qu’un logos que l’on couche sur papier est un logos mort… Un logos qui ne peut se défendre, qui ne peut changer, évoluer, croître… Un logos qui est peut-être perverti, et qui peut enfanter des logos mal formés et boiteux… Mais c’est ainsi que s’enseigne de nos jours la philosophie. Révolue semble être l’époque du Maître et de son apprenti, unis dans l’enseignement et dans des liens peut-être plus… étroits.

C’est pour cela que j’aimerais dialoguer avec toi, Socrate. Dialoguer pour que tu m’aides à faire naître ce que j’ai en moi à propos d’un sujet bien précis. En effet, me voilà en pleine aporie —je t’épargne ainsi le travail de m’y amener de force— de plus en plus troublé par une réflexion sur l’objectivité… La multitude des sens de ce mot me fait peur. Je ne sais par où commencer, je ne sais par où finir… Comment avoir un logos articulé dans ces conditions?

Ma première pensée, qui a un peu évolué, part d’une base peut être trop simple: l’objectivité en tant que l’impartialité du scientifique qui essaye de ne pas s’impliquer. Mais c’est si pauvre… J’aimerais sortir de cela car il existe d’autres sens, d’autres questionnements, mais je ne sais comment les réunir de façon cohérente… J’aimerais que tu m’aides à sortir de cette difficulté dans laquelle je sombre et que, en amoureux des discours, tu acceptes de dialoguer avec moi.

Julien

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Julien, je vais te raconter une histoire. Pendant la guerre du Péloponnèse, j’étais hoplite. Au moment de l’assaut, nous étions tous tributaires d’une consigne unique: ne jamais laisser tomber notre glaive. Glaive en main, que le sort des armes nous pousse à l’avancée ou au repli, nous étions toujours des hoplites. Sans glaives, nous n’étions plus que des hères ineptes encombrant le stade de combat au péril de leur pauvre vie. Avant et après l’assaut, j’ai souvent médité cette situation où mon statut entier de citoyen en arme, défendant la polis, tenait à un seul objet et à la capacité de ma main, ferme ou tremblante, à ne pas le laisser tomber dans la mêlée du choc de combat. J’avais développé une certitude, à laquelle je crois toujours. Une de ces certitudes urgentes que seule la guerre, sanglante et inhumaine, installe solidement dans le coeur de l’humain: mon glaive est. Il existe indépendamment de moi, d’une façon séparable, aliénable, comme il existe indépendamment de l’armurier corinthien qui l’avait façonné et du casque ou du plastron spartiate sur lequel il se brisera et cessera d’être glaive. C’est un objet. Cet objet —en plus!— me fait être et cesser d’être hoplite. Un trébuchement dans ma lourde cuirasse sur un cadavre mal placé, ma main qui s’ouvre, le glaive qui tombe dans un taillis et me voici radicalement métamorphosé.

La réflexion à laquelle tu m’invites démarre donc ainsi. Non seulement l’objet est, mais il gicle crucialement sur ce que notre réalité subjective est, n’est plus, ou devient. Comment ne pas accéder à une patente conscience, même lacunaire, de l’objectivité face à une réalité aussi crûment incisive? Je te le demande, Julien…

À toi,

Socrate

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211- CONNAIS-TOI TOI-MÊME (8)

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Bonjour,

Je m’appelle Patrick, et j’étudie présentement en quelque profondeur la philosophie. La première fois que j’ai entendu votre fameux connais-toi toi-même, j’ai cru comprendre, j’avais tort. Plus j’y pense, plus je me vois forcé de pousser plus loin la portée de cette simple phrase. J’ai l’impression que «connais-toi toi-même» signifie «connais les autres», ou même «connais tout». Car se connaître soi-même ne signifie-t-il pas aussi connaître ce que l’on connaît sur les autres et ainsi connaître ce que les autres connaissent sur nous? C’est plutôt hallucinant… Est-ce aussi impliquant que je me l’imagine ou est-ce que c’est moi qui suis en délire philosophique? Si vous pouviez m’éclairer je vous en serais très reconnaissant.

Patrick

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Éclaire-toi toi-même, Patrick.

Socrate (sur un ton doux et amical)

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212- QU’EST-CE QUE LA RAISON?

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Qu’est-ce que la raison?

Marie Nolin

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C’est une façon d’expliquer les choses reposant sur des spéculations prudentes depuis le monde pratique et qui sont éventuellement vérifiables. Entend qu’une galère contenant un être cher retarde de plusieurs semaines au port. L’angoisse et l’inquiétude font croire aux pires fantasmagories et à toutes les histoires invérifiées de serpents géants se lovant autour des navires ou de marins se transformant en tritons suite à un sort. Mais, froidement, la raison rejette ces idées folles et suggère plutôt que, vu la saison, ils auront eu soit la mer d’huile des grandes chaleurs, soit une tempête subite et contraire. La raison dicte que ces faits météo solidement attestés ressemblent plus à des possibles envisageables que des serpents et des tritons.

Quand la galère finit par arriver au Pirée et que l’être aimé se jette dans tes bras et t’explique qu’ils ont eu la mer d’huile ET une tempête contraire qu’il a fallu contourner, tu conclus alors que la raison… avait raison. Si la galère se perd en mer, tu continues alors de déraisonner dans d’obscures croyances. C’est que, comme l’angoisse et la peur, la colère et la tristesse sont fort défavorables à la raison.

Socrate

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213- QU’EST-CE QUE LA RAISON POUR VOUS?

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J’aimerais bien savoir votre définition de la raison et avoir un lien plausible avec vos propos sur la justice.

Merci d’avance.

Julien

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Bien sûr. Mais juste avant j’aimerais bien savoir, bon Julien, ta définition du «plausible»…

Socrate

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Et si je vous repose la question sans ce mot? J’aimerais bien savoir votre définition de la raison et avoir un lien […] avec vos propos sur la justice. En espérant avoir une réponse cette fois-ci!

Julien

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Mais tu as eu une première réponse, Julien. Un peu de patience. Il s’agit de la relation entre la raison et la justice. Réponds toi-même à mes questions, ne fuis pas le dialogue socratique et tu auras ta réponse. Installe-toi calmement et dis-moi… Pourquoi crois-tu que je ne suis pas en train de te répondre?

Socrate

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C’est évidemment pour me faire réfléchir et voir que je ne peux pas bien définir un concept comme le plausible. Alors, si je ne suis pas capable de définir ce terme, il est encore bien plus difficile pour vous de répondre à la question sans savoir de quoi je parle. C’est pour me faire voir que je ne connais rien, comme tu le dis toi-même. Maintenant, je suis aussi sage que vous, pourrait-on dire, puisque je sais que je ne sais rien, le seul fait qui rendait véridiques les propos de la Pythie.

Julien

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Voilà. C’est un début, Julien. Un peu… abstrait, un peu… scolaire, un peu… disciple, mais très méritoire. Tu reviens à cette idée du plausible et c’est fort utile. Avant de l’évacuer intempestivement, dans ta soif insatiable d’une réponse abrupte, tu la portais avec toi, très intimement, naturellement. L’aspiration au plausible t’accompagnait —t’accompagne encore— dans ta saine compréhension du monde. Je te suggère de la reprendre et d’y asseoir le départ de ta réflexion.

C’est que la raison, c’est la recherche méthodique, calme, prudente et dosée des plausibles… En évacuant le plausible si hâtivement, tu ne lui as guère rendu justice. Tiens et revoilà la justice sur laquelle te me questionnes aussi. Rien de mieux que de commettre une petite injustice pour bien saisir la justice qui, elle, est toujours grande. C’est que la justice c’est la déférence que nous avons pour notre recherche des plausibles, pour la raison donc.

N’arrête pas ta réflexion sur cela, Julien, car, une fois de plus, ce ne serait pas juste. Mais de toute façon il est très plausible que tu ne le feras pas… Vois aussi que je ne cherche pas à te prouver que tu ne sais pas, mais au contraire que tu sais. Cette idée du plausible qui est en toi, je me contente modestement de t’en faire accoucher. C’est moi qui ne sais pas. Je m’alimente de ton savoir.

Socrate

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Merci incroyablement de répondre à ma question. Vous m’avez grandement aidé.

Merci mille fois!

P.S.: Ma réflexion ne s’achève pas ici…

Julien

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La mienne non plus.

Socrate

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214- MÉPRIS

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St-Lambert, le 26 avril 2005

Cher Socrate,

Nous sommes des élèves de première année du secondaire qui fréquentons le Collège Durocher Saint-Lambert et nous aimerions vous poser quelques questions. Récemment, nous avons fait des recherches sur vous, mais certains renseignements nous échappent encore.

Nous savons que vous passiez le plus clair de votre temps à discuter avec les gens, dans les rues, et que vous n’étiez pas doté d’une très grande beauté. Est-ce que cela dérangeait vos interlocuteurs? De plus, sachant que vous avez été arrêté pour impiété, pourriez-vous nous dire pourquoi vous méprisiez tant la religion? À la suite de cette arrestation, vous avez été obligé de vous donner la mort en buvant un poison. Cette punition n’était-elle pas trop sévère? Alors que vous le pouviez, pourquoi avez-vous refusé de vous enfuir?

Nous attendons vos réponses avec hâte,

Gabrielle

Tanya

Isabelle

P.S.: Nous aurions bien aimé vous rencontrer.

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La troisième de ces questions est encore un mystère pour moi autant que pour vous car je suis toujours bien vivant et ne saurais prédire l’avenir. Je peux toujours vous dire que nous vivons des temps bien glauques et que je suis un hoplite. Si des tyrans et des roitelets sans envergure m’enquiquinent, il ne sera pas question pour moi de fuir.

Ces religions actuelles de dieux et de héros dans le ciel sont des foutaises pour terroriser les naïfs. Je défends les croyances les plus anciennes de la Grèce au mépris des modes, des foucades et de la fadaise politicienne.

Vous auriez souhaité me rencontrer en me sachant laid! Trouvez en ce touchant hommage la réponse la plus limpide à votre toute première interrogation.

Socrate

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215- L’OPINION DE LA MASSE

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Cher Socrate,

J’aimerais savoir si l’opinion de la masse ou, si tu préfères, l’opinion du plus grand nombre, est importante à tes yeux, et s’il faut en tenir compte lors de la prise d’une décision.

Merci

Alex

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Il faut voir comment la masse agit. Ta question est gorgée de considérations pratiques inattendues. Ainsi, si tu es citoyen et que la masse croit naïvement qu’il y a des dieux dans le ciel, dessinés par les configurations d’étoiles, et néglige les Mânes, les Lares, les Pénates et toutes les divinités domestiques qui font l’intégrité de notre vie, il faut tourner le dos à l’option de la masse et t’en moquer tapageusement et sans équivoque.

Mais si tu es un hoplite au combat et que la masse de la piétaille athénienne décide d’un bloc de tourner les talons et de fuir devant l’ennemi, tu n’as d’autre option que de la suivre. Un héroïsme individuel et fatal ne servirait ni tes options contestataires ni les besoins profonds et souvent mal compris de la polis…

Socrate

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Désolé de te déranger une fois de plus, mais ta réponse à ma dernière lettre m’a laissé quelque peu perplexe. Vois-tu, en relisant les passages de ta discussion avec Criton, alors qu’il te proposait de t’évader, j’y ai vu quelques contradictions avec le discours que tu tiens aujourd’hui. En effet, tu avais, à l’époque, fait comprendre à ton compagnon que «[le plus grand nombre] est impuissant à rendre quelqu’un raisonnable ou déraisonnable». Je crois avoir fait ici ce que tu as tenté de faire toute ta vie: j’ai réfuté l’oracle de Delphes, en prouvant qu’il doit forcément y avoir un homme plus sage que toi, puisque tu te contredis autant que tous les hommes que tu as questionnés. Ou alors, serait-ce que la sagesse n’est pas de ce monde?

Alex

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Ah, sur mon blablabla avec ce Criton, il faut demander des comptes à Platon…

Socrate

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216- SE CONNAÎTRE SOI-MÊME

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Mon cher Socrate.

Se connaître signifie connaître ses capacités, mais toi te connais-tu toi-même?

Aujourd’hui je fais encore avec mes ami(e)s ta technique d’autrefois (surtout aux demoiselles de ma classe): je prends un miroir et je leur demande de se regarder en leur disant «connais-toi toi-même.» Mais que doit voir cette personne à travers cette glace? Une partie d’elle-même? Son intérieur? Comment se regarder dans une glace permet-il de se connaître soi-même?

Merci de me répondre dès que tu en auras le temps.

Ton fidèle élève

Thach Dung

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Cher et inconstant élève,

Comme j’ai en mon esprit l’objectif de te faire te connaître toi-même, il faudrait que tu soutiennes deux de mes questions, avant que j’envisage d’aborder les tiennes. D’abord, pourquoi appliquer ta procédure surtout aux demoiselles? Ensuite, pourquoi utiliser une froide surface miroitante en lieu et place d’une fine conversation?

Socrate

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217- QUESTION DE DISSERTATION (2)

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Cher Socrate!

J’aimerais avoir votre point de vue sur une question comme: Socrate est-il le plus sage des hommes?

Merci d’avance

Honeydrop

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Non. Il est à la fois le plus sot et le plus torve si, malgré sa sottise, il est parvenu à disposer d’une telle réputation surfaite!

Socrate

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218- LE SILENCE FACE AUX QUESTIONS

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Cher Socrate, cher Maître,

Je reviens à toi, te souviens-tu de nos dialogues précédents? Si je t’écris aujourd’hui c’est pour te dire ceci. À mesure que le temps passe, je n’arrive plus à me poser toutes ces questions que je me posais jadis. Et je crois maintenant qu’à toutes ces interrogations, seul le silence peut faire face. Car plutôt que d’ouvrir la bouche et d’expliquer ce que je pense, ce que je ressens, je sais que le silence prévaudra, parce que parler, en fin de compte, ne sert à rien. Je n’ai plus de plaisir à parler. On naît seul, et on mourra seul, finalement. À quoi bon chercher?

Que penses-tu de cela?

Florence

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«Te souviens-tu de nos dialogues précédents? À quoi bon chercher? Que penses-tu de cela?» Voilà des questions fort profondes pour celle qui se donne comme ayant renoncé à questionner… Là où tu te fabriques un déni dépité et acerbe de ton questionnement, je vois son approfondissement, son dépouillement, son accession à l’essentiel…

Socrate

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Son accession à l’essentiel? C’est comme cela que tu appelles ce sentiment d’impuissance et d’inutilité qui m’habite? Ce sentiment qui dit que les mots n’ont plus le pouvoir d’exprimer la réalité? Oui, Socrate, tu as peut-être raison en fin de compte. Même très probablement, mais dis-moi Maître, je vais où exactement, sachant cela? Car il faut pouvoir faire face à ce dépouillement dont tu parles, et trop souvent je me sens seule face à cela, parce que personne ne peut comprendre, s’il ne passe pas par le même chemin. Comme j’envie votre aplomb, votre aisance, votre sans-gêne et votre liberté, à vous, les philosophes grecs. Comme je peux me sentir en prison dans ma société! Tu es un exemple pour moi! Et l’idée et le fait de connaître ta vie et comment tu l’as menée, me donnent une force pour continuer à marcher sur ma propre voie. Merci.

Je te salue et m’incline.

Florence

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Eh bien voilà, Florence, tu n’es pas seule dans ta quête finalement. Les philosophes grecs t’accompagnent. Et des philosophes grecs, il y en a bel et bien partout, dans tous les pays et de tout temps. C’est une sorte de folle diaspora. Et sache qu’ils sont comme les vérités fichées dans les éructations de la Pythie de Delphes. Il faut quand même un petit peu… savoir les trouver.

Alors dis-moi: tu vas où exactement maintenant, sachant cela?

Socrate

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Trouverai-je un jour la réponse? D’ailleurs, y a-t-il nécessairement une réponse à trouver? Je crois finalement que non. Quel que soit notre chemin de vie, nos réflexions, les questions surgiront sans cesse, et le cycle n’aura pas de fin. Seule notre finitude y mettra définitivement un terme. Et l’important est de pouvoir un jour l’accepter.

Mes hommages et mon respect, Socrate, mon Maître à penser.

Florence

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N’oublie jamais de transgresser ton fameux maître.

Socrate

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Il n’y a rien à transgresser chez toi Socrate.

Un homme qui prêche qu’il ne faut pas rendre le mal pour le mal, l’injustice par l’injustice… a tout compris. Un homme qui ne se targue pas de tout savoir et qui dit au contraire qu’il ne sait rien est digne de mon respect. Et il y aurait encore beaucoup d’exemples comme cela, mais cela concerne surtout ton futur, et je ne peux t’en parler ici. Sache en tout cas que ton attitude à la fin de ta vie me rend admirative. Mais rassure-toi, je ne fais de personne mon idole. Je fais de toi un exemple, il y a une différence.

Vois-tu un élément que je devrais transgresser chez toi, Maître?

Florence

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Le rapport de la disciple à son maître. Si tu t’intéresses tant à ma volonté, entend qu’il n’y est pas conforme. La nature même de ce rapport corrode mon programme philosophique. Pense cette question à sa racine, Florence, et tu verras le chemin qu’il te reste à faire. Qu’il nous reste à faire à tous les deux…

Socrate (qui, en fait, se devra de mourir pour mériter)

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Je vais sûrement te paraître stupide, mais je ne comprends pas en quoi mon rapport avec toi n’est pas conforme et pourquoi je devrais le transgresser. Moi j’ai besoin d’un maître à penser, sinon je n’ai plus de repères, et ma vie tombe dans le néant. Alors, c’est quoi, ta volonté au juste, j’ai dû louper un chapitre? Je sais qu’il me reste un bout de chemin à faire, (oh pas très long à ce que je sais, mais ça me suffira) mais j’essaierai de le suivre au mieux.

Et puis, pourquoi dans ta signature tu mets que tu devras mourir pour mériter? C’est faux. Tu es un sage homme et ce n’est pas ta mort qui te rendra plus sage encore! Au mieux, elle te rendra éternel aux yeux des générations qui suivront…

Toi, Socrate, noble accoucheur des esprits, je t’écoute. Ton précédent message noie ce que tu veux me dire avec des sous-entendus que j’ai peine à comprendre… Aide-moi à éclaircir tout cela! (si notre conversation t’apporte également, bien entendu)

Mes respects, Maître.

Florence

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Aide-toi toi-même, Florence, seule et unique Maîtresse de Florence… Écris-le, ce chapitre que tu crois avoir manqué. Il est déjà là.

Socrate (vivant)

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219- MOURIR POUR SES IDÉES

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Bonjour ô Socrate,

Vivant? Je connais un philosophe qui a été condamné à mort à cause de ses idées. Le tribunal lui reprochait de corrompre la jeunesse; ce n’était nullement vrai, bien entendu. Il aurait pu éviter la mort, mais pour vivre sa pensée et ses prêches jusqu’au bout, il ne l’a pas fait. Il s’est donc donné la mort en buvant la ciguë en compagnie de ses plus chers amis, et sans une once d’hésitation.

Que penses-tu d’un homme qui sans hésiter mourut pour ses idées?

Mes respects, Maître.

Florence

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J’en pense surtout que le fait qu’il en meure ainsi indique que ses idées rencontrent pour le moins des résistances au sein des pouvoirs. J’en observe aussi que ceux qui s’opposent à ces susdites idées le font en s’en prenant matériellement au penseur plutôt qu’intellectuellement à sa pensée. Or, il est toujours douloureux et déplorable que l’objection capitale à des idées ne soit pas exprimée… elle aussi sous forme d’idées.

Socrate (qui sait parfaitement de qui vous parlez)

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Et de qui est-ce que je parle?

Florence

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Du plus humble et du plus tourmenté des hommes: celui qui n’est plus en harmonie avec la pression de la polis parce que cette dernière compromet son intégrité.

Socrate

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Je suis jeune, Socrate, j’ai vingt-trois ans. Qu’as-tu envie de me dire pour mon avenir, quel comportement dois-je adopter face à la vie? Face aux épreuves? Quels espoirs dois-je avoir et nourrir? Quel but dois-je viser?

Je compte sur toi et tes réponses pour avancer, Maître.

Florence

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Le but cardinal à viser, c’est celui de la connaissance. Une connaissance adéquate de ton existence est la puissance la plus assurée pour prendre possession de ta destinée. Mais sais-tu seulement comment connaître?

Socrate

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Est-ce que je sais connaître? Pour ma part, j’essaie d’avancer dans l’existence en posant ouvertement les questions, sans hésiter à me remettre en cause si nécessaire. Mais cela ne soigne pas tous les maux, malheureusement. Et la connaissance n’est rien sans la lucidité. Ces deux choses vont de pair, et l’une n’est rien sans l’autre. La connaissance amène à la lucidité, et cette lucidité même donne et entretient cette soif incessante de comprendre pour atténuer le choc des éléments appris. Quel doux cercle… cela remplit une vie, je pense…

Comment «connais-tu», toi? En posant des questions? En suivant le principe de la maïeutique?

Mes respects, Maître.

Florence

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Les principes de la quoi?

Socrate

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La méthode d’accouchement des esprits, que tu comparais au métier de ta chère maman. La différence dans ton cas, c’est que c’était en paroles et par des questionnements que tu accouchais les esprits.

Florence

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Ah bon! Mais… de quelle façon?

Socrate

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Eh bien… de la même manière que tu fais actuellement avec moi. Tu poses des questions, en avançant d’abord le fait que tu n’en sais pas plus que l’autre, que moi, dans ce cas. De par ton questionnement, tu vas l’amener à aller plus loin dans son raisonnement et à se rendre compte des éléments qu’il avait occultés jusqu’alors.

Reste à voir si tu sauras faire accoucher mon esprit. Parce que, Socrate, je suis comme ces jeunes que tu abordais sans complexe sur l’agora. Je tourne mes yeux innocents vers toi, et j’attends le verdict du maître.

Florence

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Oui, et alors? Quel est-il?

Socrate

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Socrate,

Je ne sais pas à quel jeu tu joues. Si tu ne désires pas poursuivre la conversation avec moi, il serait bien plus simple de me le dire. J’aime les dialogues constructifs.

Florence

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Réponds à ma question alors, s’il te plaît, Florence.

Socrate

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Tu me demandes de me dire ton verdict? Je ne le sais pas. Peut-être que c’est à moi seule de me débrouiller? Que je suis assez grande pour cela? La seule chose que je sais, c’est que je suis très fatiguée, et que chaque jour qui passe, pour moi, est un combat perpétuel pour rester en vie.

Florence

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Je le sais. Ma civilisation a précédé la tienne sur ce malaise aussi.

Socrate

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Et alors c’est quoi le verdict?

Florence

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Quel verdict, Florence?

Socrate

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Que penses-tu de moi?

Florence

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Du bien. Et toi, que penses-tu de toi-même?

Socrate

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Je pense que je suis bien compliquée. Et toi, que penses-tu de toi? Dans quel domaine penses-tu que tu puisses t’améliorer?

Florence

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Dans un seul: l’existence humaine.

Socrate

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220- MON ÉPOUX, LE MARQUIS

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Cher Socrate,

Si je vous écris aujourd’hui, c’est parce que j’ai besoin des lumières de votre sagesse. Que pensez-vous des gens tels que mon mari (enfin… ex-mari, étant donné que j’ai demandé séparation, car il était extrêmement violent avec moi), qui se repaissent de la souffrance infligée à autrui, de l’humiliation, de la jouissance de la domination? Est-ce que votre esprit a pu réfléchir à ce genre de cas? J’ai pu voir dernièrement que ce crétin de Donatien avait passé par DIALOGUS pour semer sa folie, alors je me suis dit que j’allais demander à ceux qui pouvaient le savoir ou le comprendre, le pourquoi de tel comportement.

Mes respects.

Marquise de Sade

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La légitimité de leurs pulsions ne tient que par l’assiduité des partenaires qu’ils retiennent. Ce sont ceux ou celles qu’ils perdent qui fondent leur tort et sa dénonciation. Qu’en pensez-vous, vous, Dame de Sade?

Socrate

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Ce que j’en dis? Mais que vous êtes absolument génial mon cher. Vous avez tout compris. J’admire votre raisonnement. Et, cher ami, dans quel camp vous situez-vous donc?

Marquise de Sade

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Le camp des hoplites qui n’ont pas pu encaisser la défaite d’Athènes. C’est un bien petit bivouac mais j’ose vous assurer qu’il soulève une boucane fort délétère en ces temps troublés. Et vous, avez-vous un camp?

Socrate

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Bien entendu que j’ai un camp. Mais il a changé parfois au cours de ma vie.

Marquise de Sade

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Mais encore?

Socrate

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Vous êtes bien curieux cher monsieur… enfin… vous êtes un philosophe, alors quoi de plus normal? Mais je veux bien vous expliquer en quelques lignes. Durant la grande partie de ma vie, je fus une femme très soumise, très douce. Mais à la lumière de tous les évènements qui se sont passés et après avoir dû douloureusement ouvrir les yeux, je crois avoir changé, et m’être durcie. Ma conception des êtres humains et des choses a quelque peu évolué…

Voilà.

Marquise de Sade

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Et que pensez-vous, justement maintenant, des dits êtres humains?

Socrate

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Disons… que maintenant, j’ai beaucoup de peine avec les faibles. Comprenez Socrate, j’ai été faible toute une vie…. le vent tourne, vous savez.

Marquise de Sade

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Vous vous concédez désormais la faiblesse de n’estimer que les forts? C’est bien cela, marquise?

Socrate

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À part quelques exceptions, c’est cela même, Socrate. Vous n’approuvez pas, je suppose….

Marquise de Sade

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Je n’approuve ni ne réprouve, Marquise. Le front plissé, je constate simplement la contradiction: votre objection à la faiblesse passe par une faiblesse que vous vous concédez. Ça laisse un peu perplexe…

Socrate

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C’est n’importe quoi ce que vous me racontez Socrate. Et de plus, je ne vois pas la raison de votre perplexité. Les faibles, je crois avoir été bien placée pour en parler, sont des perdants à l’infini. Bien sûr, certaines «faiblesses» sont touchantes… mais on ne peut pas guider sa vie sous l’étoile de la faiblesse et de l’état de victime. Mon amertume, après toutes ces années où mes yeux étaient fermés, est grande. Le temps perdu ne se rattrape pas, c’est mon seul regret. Que le temps ne se rattrape pas ne s’apparente pas à une faiblesse de ma part. C’est très indépendant de ma volonté, tout cela. Je pensais que votre esprit intelligent aurait différencié cela.

Et puisque vous posez la question, je crois avoir certaines faiblesses, comme tout le monde après tout. En ce moment, j’ai surtout la faiblesse de penser qu’un homme tel que vous me plaît beaucoup. Vous savez écouter, questionner. Ah! Si seulement Donatien avait été comme vous. Mais ce crétin avait des centres d’intérêt tout autres que les miens. Il revenait à moi, à certains moments, seulement pour se reposer et reprendre des forces pour continuer ses chers vices. C’est bien dommage.

Marquise de Sade

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Marquise,

Votre second paragraphe (c’est le mot, je crois) est abruptement contredit par votre premier qui, lui, coule de source. Vous surestimez mon intelligence et mon empathie. Ce faisant, vous cultivez sans doute la même faiblesse rêveuse qui vous aura initialement fait vous illusionner sur Donatien…

Prudence.

Socrate

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Touchant Socrate, touchant. Bien entendu, vous agissez envers moi, comme vous l’avez toujours fait avec vos disciples… Je ne vous surestime pas, mais je sais que vous êtes très intelligent. Et pour ma part, je pense que c’est une technique, que de dire que vous ne savez rien, et que l’autre (votre vis-à-vis), va vous faire comprendre et avancer dans votre réflexion.

Mais vous avez raison, mon ami. J’ai eu beaucoup d’illusions sur Donatien. Et quelque part, dans mon inconscient, j’aimais ses vices et ses perversions. Voilà peut-être ma plus grande faiblesse. Vous me conseillez la prudence. C’est inutile. Je suis devenue prudente de nature… Je crois avoir compris qu’on ne peut donner libre cours à ses émotions et ses fantasmes, car cela ne nous apporte que des ennuis tout en ne résolvant rien.

Bien à vous

Marquise de Sade

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Marquise, marquise, ô marquise! Mais qu’est-ce donc qu’une technique?

Socrate

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Eh bien, si maintenant il faut que je vous donne une définition que vous faites semblant de ne pas connaître… Enfin bref. Une technique, dans votre cas, était un moyen d’avoir tous les amants que vous vouliez, parce que ceux-ci étaient persuadés de votre sagesse infinie. Je ne nie pas cette sagesse, ce serait contraire à tous mes messages. Ce que je conteste, c’est votre obstination à dire que vous ne savez rien, alors que justement, Socrate, justement, vous savez. Vous êtes un sage, mais vous refusez de l’assumer, sous le prétexte de la modestie? Dans quel but au juste?

Marquise de Sade

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Dans le but de rester conforme à la vérité.

Socrate

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Parce que, cher ami, vous pensez qu’il n’y a qu’une vérité?

Marquise de Sade

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Tout à fait. Vous sauriez me citer trois ou quatre vérités distinctes, marquise?

Socrate

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Non Socrate, je ne saurais même pas vous en donner quelques-unes et, à vrai dire, pas même une seule. C’est la raison pour laquelle je vous dis que chacun d’entre nous peut penser trouver sa vérité, dans sa vie et son existence, mais que, finalement, elle ne doit pas vraiment exister. Mais puisque vous semblez faire le malin, dites-moi donc quelle est cette fameuse vérité?

À vous lire, cher ami!

Marquise de Sade

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Pourtant en voici une: «Madame de Sade est incapable de formuler une seule des multiples vérités de ce monde». Voilà, à vous écouter, une vérité fort stable. Qu’en faites-vous donc?

Socrate

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Pauvre Socrate, ce que vous me dites-là, c’est simplement une constatation, et c’est tout. Ce que je vous dis, moi, c’est que je ne trouve pas une vérité, avec un V majuscule en ce bas monde. C’est la raison pour laquelle je vous demande de m’en citer une. La seule vérité que je pourrais énoncer peut-être, et qui est d’une banalité affligeante, est que nous sommes mortels et voués inévitablement à une finitude. Voyez-vous d’autres vérités que celle-ci Socrate? Si oui, faites-les moi donc partager, mon ami!

Marquise de Sade

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Une vérité? Voici. L’humain sait détecter la vérité. Vous venez juste de prouver cette vérité et votre affliction face à celle-ci n’y peut pas grand-chose.

Socrate

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Très bien cher Socrate, je crois que nous avons fait un bout de chemin ensemble, et c’est tant mieux. Je ne veux pas abuser de votre temps, davantage.

Marquise de Sade

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Nous voici donc voués derechef à le perdre. Mais nous le rattraperons peut-être ensemble un jour.

Socrate

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221- TU ME MANQUES

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Bonjour mon Loulou, tu me manques, je t’adore.

Lucette Dubray

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Qui es-tu?

Socrate

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Je suis ta maman, tu étais mon petit chien adoré.

Lucette Dubray

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Oh! Ouah, ouah. Où donc as-tu appris à écrire?

Socrate

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222- QUI EST SOCRATE?

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Bonjour, je m’appelle Tony, je suis étudiant. J’ai entendu parler de l’expression «Connais-toi toi-même» et de Socrate. Pouvez-vous me dire qui est Socrate au juste?

Tony

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C’est moi, Socrate!

Socrate

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223- ÉTRANGER?

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Cher Socrate,

Contente de te retrouver, cher Maître. La phrase «Rien de ce qui est humain ne m’est étranger», je l’ai lue et relue et je reste très sceptique devant cette affirmation. Qu’en penses-tu, toi? Crois-tu qu’on puisse affirmer une chose telle que celle-ci? Pour ma part, je trouve que l’être humain a ses secrets que nul ne peut connaître. Et la philosophie, c’est bien ça: cheminer pour comprendre, mais aura-t-on un jour fini de comprendre? J’en doute.

À te lire Maître!

Florence

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Mais Florence, tu commets l’erreur d’interprétation habituelle à propos de ce bel aphorisme. Celle de croire que celui qui le profère est un fat, prétendant tout connaître. Or rien de ce qui est humain ne m’est étranger, cela veut simplement dire que rien de ce qui est humain m’indiffère, parce que tout ce qui est humain me captive et m’intéresse au plus haut point. Ce n’est pas l’aphorisme de celui qui se croit omniscient (celui-là aurait proféré: rien de ce qui est humain ne m’est inconnu), mais au contraire de celui qui a une soif inextinguible de découvrir plus avant l’humain parce que l’humain lui sera toujours un intime et jamais un étranger.

Socrate

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Expliqué ainsi, je l’accepte, je ne suis pas bornée, tu vois. Un être tel que toi, Socrate, manque à ma vie. Que ne donnerais-je pour t’avoir à mes côtés afin de partager connaissances et amitiés. Mais, malheureusement, la barrière des siècles et des mentalités est bien trop présente.

Florence

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Tu me surestimes, je t’assure.

Socrate

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Sûrement, Socrate, sûrement. Mais ne sais-tu donc pas que tant que le rêve demeure, la réalité ne peut le détruire? Le jour où celui-ci prendrait une forme réelle, c’est alors que les illusions se perdraient. Me comprends-tu?

Florence

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Le rêve réalisé de subjuguer Athènes n’a pas grandi Sparte et a flétri Athènes. Eh comment que je te comprends.

Socrate

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224- CONNAIS-TOI TOI-MÊME — DANS QUEL DIALOGUE?

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On répète souvent que Socrate avait pour devise «connais-toi toi-même». Or as-tu vraiment déjà dit cela? Dans quel dialogue de Platon exprimes-tu cette maxime? Je sais que l’expression apparaît dans le Charmide, mais seulement dans la bouche de Critias.

Merci.

Steve Dubois

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Steve mon tout bon, je ne comprends strictement rien de ce que tu me racontes. Qu’est-ce donc qu’un «dialogue de Platon»? Une engueulade de lutteurs de foire? [Socrate fait ici référence au fait que «Platon», en grec ancien, est un surnom de joueurs d’arène signifiant littéralement «celui qui a de larges épaules». Visiblement, il ne comprend pas que notre tradition prenne ce surnom, comme un nom propre. – NDLR] Il y a bien un certain nombre de gros costauds parmi nos vieux hoplites démobilisés, dont moi-même. On dit en effet que j’ai de la carrure. Nous dialoguons souvent entre gros balèzes de jadis, aujourd’hui bien amaigris et fort désoeuvrés. De là à se souvenir de ce que nous nous racontons aussi finement que tu sembles le souhaiter, il y en a pour rechercher une obole perdue sur la longueur d’un stade… Constate, avec toute la mansuétude requise, combien je ne me connais pas moi-même.

Socrate

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225- PLATON

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Cher Socrate,

Ne trouves-tu pas que Platon a «merdé» par sa volonté de faire école en fondant l’Académie? Moi, je trouve que cette volonté, ainsi que le fait d’écrire tous ces dialogues, dénote une impertinence et une inconséquence graves sur le plan de la pensée: c’est de n’avoir pas conscience du caractère labile de celle-ci. Montaigne avait cette conscience par exemple, lui qui prétendait ne faire «qu’enrôler ses fantaisies» dans ses essais. Mais Platon ne semble même pas y avoir pensé.

Fabien Seguin

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Platon s’est planté, c’est clair. Et il m’a érigé en guignol immortel sur son tréteau délirant dans le mouvement. Un jeune garçon si charmant, pourtant. Justement: un enjôleur.

Socrate

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226- DÉBUTANT

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Bonjour cher ami,

Peux-tu m’aider? M’aider à exercer le retour de la pensée sur elle-même. Si tu relèves le défi, je te serai infiniment reconnaissant.

Sincèrement.

David Sebaoun

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Je veux bien, mais seulement si tu réponds à toutes mes questions. En quoi ceci est-il un défi?

Socrate

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C’est un défi dans le sens où il faut défier tous les préjugés, il faut affronter les problèmes, chercher la vérité même si elle n’est pas dans la vie.

David Sebaoun

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Si la vérité n’est pas dans la vie, où est-elle donc?

Socrate

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Dans la mort… ou dans le surnaturel?

David Sebaoun

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La mort et le… et peux-tu me formuler un aphorisme «de la mort» ou «du surnaturel» qui soit une vérité convaincante? Dis-moi un peu, David?

Socrate

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Ce qui n’est pas accessible pour un homme, l’homme, qui a un entendement fini et qui dans une vie finie ne peut pas trouver la vérité qui, elle, est infinie ou au-delà du fini. La réponse aux questions métaphysiques ne peut pas se trouver dans la vie, du moins par certitude. La mort, c’est la promesse de vérité: c’est la fin des questions, place aux réponses. Est-ce que Dieu existe? On ne sait que quand on meurt si tout ce qu’on a supposé pendant la vie était vrai ou faux.

David Sebaoun

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Tu crois? Alors, pour le coup, je n’aurai qu’une question. Peux-tu m’aider? M’aider à exercer le retour de la pensée sur elle-même. Si tu relèves le défi, je te serai infiniment reconnaissant…

Socrate

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227 SAGE ET IGNORANT

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Peut-on être à la fois sage et ignorant?

Léo Rosen

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On l’est toujours. La vraie sagesse est la volonté foncière de résorber son ignorance, couplée à la conscience que la quête de la connaissance n’a pas de fin. Moi aussi j’ai une question pour toi: ne peut-on pas être très savant et dénué de la moindre sagesse?

Socrate

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228- À QUOI RECONNAÎT-ON LES PHILOSOPHES?

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Bonjour,

Je m’appelle Lisa, j’ai dix-sept ans et je suis en terminale ES. J’ai passé depuis le début de l’année seize heures à écouter mon prof de philosophie parler de la philosophie en elle-même. À l’issue de douze heures de cours, il nous a posé cette question: à quoi reconnaît-on les philosophes? Malgré le temps certain que nous avons passé à tenter de décrypter son message, je ne parviens toujours pas à éclaircir la question, ni à trouver comment l’aborder.

Pourrais-tu m’aider, toi qui as passé ta vie à philosopher? Merci beaucoup.

À bientôt,

Lisa Duret

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Eh bien, imagine deux jeunes filles de ton âge. L’une dit: pourquoi mon amoureux me ment-il toujours? Est-il foncièrement malhonnête? Que lui ai-je donc fait pour qu’il me traite de la sorte? Que faire pour que son comportement change? L’autre, spéculant sur la même question, dit: qu’est-ce donc qui fait que l’homme et la femme ont une conception si distincte de la sincérité? Pourquoi la femme en fait-elle une vertu si cardinale qu’elle lui sert presque toujours de mesure pour évaluer toutes les autres qualités humaines, alors que l’homme n’y voit rien de plus qu’une commodité adaptable à ses objectifs argumentatifs du moment? En quoi une catégorie morale aussi profonde et stable que la sincérité peut-elle faire l’objet d’une différence aussi radicale dans la perception qu’en ont l’homme et la femme?

Ces deux jeunes filles soulèvent toutes les deux le problème de la sincérité. Mais la première le pose dans l’angle pratique, tandis que la seconde le pose dans l’angle philosophique. La différence est que la première jeune fille reste liée à son problème, tandis que la seconde jeune fille s’en détache. Aussi, la première jeune fille pose son problème dans sa contingence concrète immédiate, alors que la seconde le pose dans sa généralité. Les deux traitements du problème manifestent la même urgence. Mais seule la seconde jeune fille est, à ce moment précis, philosophe.

Tu vois?

Socrate

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Merci beaucoup et, même si j’ai passé mon week-end à faire de la philosophie, j’y vois tout de même plus clair.

Lisa Duret

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Au revoir. C’est tout juste cela. La philosophie te sert quand tu sais bien la quitter.

Socrate

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229- DÉRAISONNER

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Déraisonner, est-ce perdre son humanité?

Sadou

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Déraisonner, c’est défier son humanité. C’est ne pas raisonner qui est, pour l’humain, une perte d’humanité.

Socrate

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230- LE BUT RÉEL DE LA PHILOSOPHIE

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Bonjour,

Je m’appelle Guillaume, et je suis en terminale L. J’ai une dissertation à rendre dans deux semaines, et j’aimerais vraiment faire quelque chose de bien, en voici le sujet: à quoi sert la philosophie? Un peu d’aide ou des pistes à suivre me seraient très utiles.

Merci,

Guillaume

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Bien Guillaume, alors, dis-moi un peu, entre nous, cette philosophie, à qui sert-elle donc?

Socrate

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231- SENS

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Socrate,

J’aimerais savoir ce que vous pensez si je vous dis: «Je n’existe que par le sens que je donne à mon existence». D’avance un grand merci pour votre réponse.

Florence

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Je pense: quel sens Florence donne-t-elle tant à son existence pour en faire une affaire pareille?

Socrate

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Je ne sais pas. J’ai toujours pensé que, pour vivre, il était nécessaire d’y trouver un sens, car dans le cas contraire, notre condition n’aurait guère valu plus que celle des animaux, qui ne pensent pas et qui n’ont pas de conscience ni de pensée. Pour moi, vivre sans donner un sens à son existence, c’est un peu manger deux énormes assiettes sans avoir faim du tout, d’où une certaine inutilité.

Florence

P.S.: Une affaire pareille… vous en avez de ces mots, vous. Je ne suis pas en train de parler de ma prochaine visite chez le coiffeur, mais de mes problèmes existentiels, pardi!

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Mais Florence, de quoi tiens-tu que le coq d’Esculape ne pense pas? Et de qui tiens-tu que tu ne peux pas tirer des extases de nature profondément existentielle d’une rencontre avec ton coiffeur? Cela n’a pas de sens! Et si cela n’a pas de sens, comment ta vie en aurait-elle un?

Socrate

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Parce que si les animaux pensaient, cela se saurait. Et je peux t’assurer que d’aller de temps à autre chez le coiffeur, ce n’est pas ce fait-là qui me donne matière à philosopher sur mon existence. Alors non, Socrate, tout ceci n’a pas un sens particulier, à part l’entretien de soi, et c’est la raison pour laquelle je dis que si on ne trouve pas un sens précis à son existence, on n’existe pas vraiment. On existe, oui, dans le sens où on est un être qui respire, mange, dort et travaille, mais cela s’arrête là.

Florence

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Voilà une affirmation qui, à défaut de signifier quelque chose de bien précis, a au moins la splendeur clinquante des certitudes fermes. Et le sens de ta propre vie, tu l’as donc trouvé?

Socrate

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Devant ma prise de conscience de ce qui se passe autour de moi, aucun sens pour ma vie ne tient réellement la route. Je n’existe donc pas. Je pourrais vivre ou mourir, cela m’est complètement égal, je m’y suis résignée, à défaut d’y trouver un sens.

Florence

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Et pourtant, tu existes. C’est ton raisonnement qui tombe en quenouille, pas ton existence…

Socrate

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J’existe, mais je ne vis pas. Tu me l’as dit mille fois. Si exister veut dire se lever le matin, aller bosser, manger et dormir, oui j’existe. Pour le reste, je suis morte depuis bien longtemps.

Florence

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Je n’ai jamais rien dit mille fois à qui que ce soit. J’ai la mémoire bien trop courte pour cela. Ah, moi aussi, depuis la défaite d’Athènes, je me sens bien affaissé.

Socrate

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Je vois. Mais je n’aime désormais plus ces calembours des plus douteux. Merci de m’avoir donné quelques pistes, et longue vie à toi.

Florence

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232- MISANTHROPIE

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Quelles sont les limites de la misanthropie?

Jacqueline Richer

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Ce sont les limites de l’humanité, plus une coudée, la coudée en trop, celle du dépit cruel.

Socrate

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233- COMÉDIVILLE

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Comment pouvoir rester humble et sincère (vulnérable) au milieu de tous ces gens qui se la jouent? Ils sont de Comédiville.

Robert Dufort

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En se la jouant à ne pas se la jouer.

Socrate

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234- QUI ÊTES-VOUS?

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Bonjour,

Je voulais savoir qui vous êtes.

Ptitac

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Ah, si seulement je le savais…

Socrate

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Pas mal comme réponse… je présume alors qu’à la question «peut-on se connaître soi-même», vous répondriez non.

Ptitac

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Pas d’un coup sec non, mais éventuellement…

Socrate

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235- SARCASME VERSUS IRONIE SOCRATIQUE

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Bonjour Socrate,

J’ai questionné mon patron, il a préféré me répondre en me traitant de sarcastique. Je lui ai répondu que c’était de l’ironie socratique. S’il y avait répondu, il aurait réalisé qu’il est un incompétent. Est-ce qu’être sarcastique, c’est ridiculiser son interlocuteur, alors qu’user d’ironie socratique, c’est amener l’interlocuteur à se ridiculiser lui-même?

Merci,

Christophe

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Mais Christophe… Ne te sens-tu pas ridicule de poser une question pareille? Ne te sens-tu pas ridicule de ne pas accepter de te clochardiser pour éviter de subir un patron?

Socrate

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236- QUESTION À PROPOS DE SOCRATE

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Salut,

J’ai une question à vous poser au sujet de L’Apologie. J’aimerais savoir si vous corrompez la jeunesse. Je sais que la réponse est non, mais pourquoi? Merci de votre temps et efforts pour répondre à cette question.

Merci encore.

West

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Bien évidemment que non. Pourquoi? Simplement parce que c’est le pouvoir des trente tyrans d’Athènes qui est corrompu, pas la jeunesse.

Socrate

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237- LA FIERTÉ

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Socrate,

Quelle est la vraie fierté? Celle qui est innée ou celle qui est acquise?

Josée Landry

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Celle perdue.

Socrate

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238- VOULOIR LE FAUX

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Socrate, je serai brève, vous êtes sans doute bien occupé. Selon vous, un être vraiment libre, peut-il consciemment vouloir le faux?

Merci,

Alana

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Non, on ne veut le faux que pour duper l’autre. Le faux choisi est une affaire profondément politique.

Socrate

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239- LA PEUR DU TEMPS QUI PASSE

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Très cher Socrate. Je voudrais savoir quel regard vous portez sur la mort, et plus précisément, sur le temps qui passe?

Mélanie

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La mort et le temps qui passe sont deux choses parfaitement distinctes. Sur laquelle me questionnes-tu vraiment, Mélanie?

Socrate

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Dans ce cas, j’aimerais savoir ce que vous pensez du temps qui passe, pourquoi en a-t-on si peur? Peut-on ne pas en avoir peur, et comment? Avez-vous peur du temps?

Mélanie

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Non. J’ai perdu ce genre de peur pendant mon service comme hoplite lors de la guerre du Péloponnèse. Ne ressentent ces angoisses que ceux qui n’ont pas été cassés au contact des dangers réels.

Socrate

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Des dangers réels? Vous ne considérez pas le temps comme tel? Pourtant, même une guerre ne lui résiste pas. Et mourir dans un combat, surtout lorsqu’on lutte pour une cause, n’est-ce pas mourir sans angoisse, avec le sentiment d’avoir fait ce qu’il fallait? Pensez-vous accomplir ou avoir accompli des choses éternelles? Pensez-vous laisser quelque chose à la postérité, pour ne pas avoir peur que le temps vous prenne? Ou bien considérez-vous l’existence différemment? Si la vie n’a pas grande importance, il est forcément plus facile de la laisser passer avec le temps. Éclairez-moi plus, s’il vous plaît, je ne vous comprends pas bien. Développez, j’ai besoin d’être instruite.

Mélanie

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Relis attentivement ton texte, Mélanie. C’est lui que j’ai laissé à la postérité…

Socrate

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Merci.

Mélanie

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240- RESPECT, AUTORITÉ ET DOCILITÉ

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Bonjour à vous,

Après une discussion, on m’a demandé de vous poser cette question à vous et à aucun autre philosophe. Qu’est-ce qui différencie le respect de l’autorité et la docilité?

Merci,

Binjy

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L’intégrité intérieure. Celui qui respecte l’autorité ne se départit jamais d’un sens critique intime auquel le docile n’a jamais su se tenir.

Socrate

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Et maintenant, en voici une autre… Tout au long de votre procès, vous êtes resté digne! Mais qu’est-ce que la dignité signifie pour vous et pouvons-nous la perdre? Si oui, comment?

Merci.

Binjy

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Je ne suis pas en procès, je n’en suis pas digne. Je ne comprends pas ce dont vous parlez.

Socrate

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241- OPINION, IMAGE ET SOCIÉTÉ

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Socrate,

J’ai une dissertation à faire dans un de mes cours et j’aimerais que tu m’éclaires sur ce que tu penses du sujet. En fait, qu’as-tu à dire sur l’opinion et l’image, crois-tu qu’il est sain que ceux-ci prédominent dans la société? Aussi, j’aimerais savoir si tu es d’accord avec les sophistes ou non, et pourquoi.

Merci,

Vanessa

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L’opinion est d’abord un fait. Il est donc difficile de la rejeter en tant qu’absence de fait. L’image est d’abord une chose. Il est donc difficile de lui reprocher de contredire la chose. Pour en savoir plus long, ce sera dix drachmes.

Et… je m’objecte aux sophistes parce qu’ils te répondront toujours comme je viens juste de le faire.

Socrate

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242- SE CONNAÎTRE, ET APRÈS?

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Salut Socrate,

Alors, voilà mon histoire. Pauvre petit élève de TS, mon prof de philo m’apprend, par un beau matin de novembre, qu’il attend de moi une réponse à la question suivante, «Que gagne-t-on à se connaître?». Courageux, une fois rentré chez moi, je m’empare d’une feuille et d’un stylo et, bien décidé à en finir le plus rapidement possible, je m’attable devant ma feuille. Et c’est alors que survient le drame. La page blanche. Pas une idée. Ou plutôt trop d’idées. Comment problématiser la question? Après deux semaines de recherche intensive, une interrogation commence à apparaître. La connaissance de soi est-elle un but en elle-même ou n’est-elle qu’un moyen de parvenir à d’autres buts? Car, la connaissance de soi est un accomplissement, puisqu’elle me permet de connaître mes limites et mes capacités, et dès lors d’avoir un regard le plus objectif possible sur moi-même pour me juger. Mais il semble qu’elle soit aussi un moyen de parvenir à d’autres buts. Comment en effet comprendre le monde si je ne me comprends pas, si je ne me connais pas? En outre, me connaître n’est-ce pas le meilleur moyen de connaître les autres, les hommes, mes égaux? C’est donc sur cette piste que je lance mes réflexions, mais il me semble intéressant de connaître sur le sujet l’avis de l’auteur du célèbre «Connais-toi toi-même».

Merci d’avance,

Philosophiquement (ou du moins en essayant…)

Yann

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Essaie de répondre à la converse: que perd-on tant à ne pas se connaître?

Socrate

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243- DOIT-ON ÊTRE PAUVRE POUR ÊTRE PHILOSOPHE?

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Bonjour Socrate,

Doit-on être pauvre pour être philosophe? La philosophie, c’est pratique, car il suffit de répondre par le doute. Par chance, un philosophe ne se fâche pas, ainsi il est ouvert à la critique.

Salutations,

Jean-Claude

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Il ne FAUT pas être pauvre, c’est simplement que si on est riche, c’est qu’on ne s’est guère préoccupé de philosophie… Car, contrairement à ce que tu sembles croire, Jean-Claude, la philosophie n’est pas «pratique»… Ceci, du reste, est une observation philosophique qui ne fait aucun doute pour moi.

Socrate

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244- JE NE COMPRENDS PAS VRAIMENT POURQUOI…

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Salut Socrate,

J’ai lu Le Philosophe roi, mais je ne comprends pas vraiment pourquoi il faudrait que les philosophes aient le pouvoir?

Merci,

Mel

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C’est bien pour cela qu’ils ne l’ont pas!

Socrate

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245- LIBRE ARBITRE

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Cher Socrate,

Dieu a donné le libre arbitre à l’homme. L’homme a souvent fait la guerre. Vaut-il mieux faire la guerre en conservant son libre arbitre ou perdre son libre arbitre et être en paix en échange? Autre variante: vaut-il mieux vivre pauvre avec son libre arbitre ou vaut-il mieux vivre protégé et nourri mais sans son libre arbitre? On cherche souvent à protéger les gens contre eux-mêmes sans leur consentement. N’y aurait-il pas un autre moyen d’y parvenir?

Jean-Claude Lebas

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Il vaut mieux faire la guerre en conservant son libre arbitre que perdre son libre arbitre et être en paix en échange. Je sais ce dont je parle, j’ai vécu intimement ces deux états.

Socrate

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246- SUR LE CONSEIL CHEZ SOCRATE

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Étudiant en philosophie, je travaille sur le conseil chez Socrate. Je tape, pour voir, sur Google les mots «conseil Socrate» et je tombe sur des questions réponses à Socrate. Du coup, je pose ma problématique à Socrate lui-même: qu’est-ce que le conseil (boulè ou sumboule) chez Socrate? Peux-tu me répondre, toi le maître de tous les philosophes?

Avec toute mon amitié,

Samuel

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Je te recommande de commencer par me dire ce que tu en penses toi-même, Samuel.

Socrate

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Merci, Socrate

En un sens, je trouve ta réponse un peu facile, mais il est vrai que d’un autre côté, elle ne manque pas de pertinence et reflète assez ta personne. Pourtant, il me semble que si j’en crois le Lachès et ton Apologie écrite par Platon, tu ne t’es pas privé de donner des conseils. Qu’en dis-tu? Faut-il en croire ce qu’a écrit ton élève dans ces textes? Pour tout dire, mon sentiment (ça n’engage que moi, et ce n’est encore qu’un pressentiment) est que cette question est loin d’être anecdotique et qu’elle pourrait même transformer la lecture que nous avons de ta pensée, au moins dans un dialogue.

Es-tu de mon humble avis, cher maître?

Samuel

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Je donne le plus crucial des conseils. Si tu en doutes, je te recommande de relire un peu ma première réponse, qui est aussi ma première question et de bien réfléchir avant de la qualifier de facile. Je te conseille aussi, très ostentatoirement cette fois, de ne pas trop faire confiance à Platon sur mon compte…

Socrate

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Je vais suivre tes conseils: me reporter aussi aux entretiens mémorables que tu as eus avec Xénophon, et te dire ce que j’en pense (quand vraiment j’en penserai quelque chose d’un peu structuré).

Merci à toi, Socrate.

À bientôt.

Samuel.

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Xénophon est trop indulgent à mon égard, mais il est honnête. Lis-le le coeur léger et sans inquiétude.

Socrate

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Merci pour tes conseils, dont je vais tenir compte. Passe de bonnes fêtes et débute bien la nouvelle année.

À bientôt.

Samuel.

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Je ne sais pas de quoi tu parles, mais le ferai bien de toute manière à ma manière.

Socrate

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247- VIVRE DANS UNE CITÉ

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Selon toi, accepter de vivre dans une cité, est-ce que cela signifie accepter les lois qui la structurent?

Damour

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Oui, absolument.

Socrate

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248- POURQUOI T’ES-TU MARIÉ?

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Socrate, toi qui as dit dans le Phédon que les plaisirs physiques nous empêchent d’enrichir notre âme, pourquoi alors t’es-tu marié? En effet, si tu ne cherches à faire que le bien aux autres, lorsque ta femme te demande de l’honorer, tu te dois de le faire pour la rendre heureuse. C’est donc en faisant le bien (en donnant un plaisir physique à l’autre) que tu «noircis» ton âme? J’aimerais beaucoup t’entendre là-dessus.

Salutations!

Vincent Séruga

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C’est tout simplement que le coït, le mariage, la paternité ne sont pas des plaisirs mais des devoirs…

Socrate

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249- RÉFLEXION

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Très cher maître, quelle est votre manière de raisonner?

Merci d’avance!

Adib

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Tu tiens vraiment à le savoir, alors… quelle est la tienne?

Socrate

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250- TOUT LE MONDE?

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Bonjour à toi Socrate, je me pose une question: est-ce que tout le monde peut philosopher?

Folledefringue

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Non. Les hommes et les femmes sans tête n’y arriveront jamais.

Socrate

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Merci de cette courte réponse! À bientôt.

Folledefringue

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251- BESOIN D’AIDE

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Bonjour,

J’ai vu sur internet que vous aidiez certains élèves pour leurs sujets de dissertation en philosophie et apparemment, les professeurs ont beaucoup de sujets en commun. Pour ma part, mon professeur m’a demandé de traiter trois sujets: «Y-a-t-il des vérités indiscutables? Suffit-il d’être certain pour être dans le vrai? À quoi sert la philosophie?» J’ai beaucoup de mal pour le dernier sujet, et j’espère pouvoir trouver un peu d’aide auprès de vous et si possible, assez vite.

Merci d’avance.

Biboum

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Oh, mais cette philosophie du troisième sujet, elle sert avant tout à traiter les questions soulevées dans les deux premiers!

Socrate

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252- QUESTIONS SANS RÉPONSES

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Bonsoir Socrate,

Lorsque je m’allonge dans mon lit et que je tente de dormir, cela m’est impossible. Des questions hantent mes nuits et mes jours et je ne peux y trouver de réponses. Comment considères-tu Jésus? Que représente-t-il pour toi? Et enfin, pourquoi les femmes ne pètent-elles jamais?

Je cherche des réponses et j’espère les trouver chez toi, Socrate.

Salue l’autre de ma part.

fcbarcelona

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Jé-qui? Les femmes quoi? Que de questions en effet!

Socrate

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Est-ce que j’ai osé avoir posé une colle au grand Socrate? Moi qui espérais tant pouvoir trouver réponse chez vous!

Merci Grand Sage, vous êtes d’une grande bienveillance.

fcbarcelona

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Colle?

Socrate

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Vais-je donc apprendre un nouveau mot à Socrate? Incroyable. Une colle est un problème qui ne trouve pas de solution. On pourrait, à un certain degré, considérer la Philosophie comme étant une colle universelle partagée par des milliards d’esprits tourmentés.

Comprenez-vous?

fcbarcelona

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Un peu. Et cette «colle» philosophique, tu la formulerais comment?

Socrate

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253- LA VIE EST-ELLE POSSIBLE DANS CES CONDITIONS?

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Salutations à vous,

Si la philosophie est sans fin véritable, la vie est-elle possible dans ces conditions?

Albé

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Pourquoi pas?

Socrate

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254- QUEL SOCRATE? (2)

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La menace et l’ordre règnent, mais je n’y vois point! J’avance de mes pas et me moque de ceux qui ne les voient pas! Si vous étiez au pays des télétubies, quelle serait votre principale occupation? Peut-être passer la balayeuse?

Alex Afnhë

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Au pays des télétubbies, je serais celui d’entre eux qui s’est fait accuser d’être homosexuel pour des raisons vagues. Me faire accuser pour des raisons vagues semble être mon lot.

Socrate

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255- TON PROCÈS

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Bonjour Socrate,

Tu es un personnage assez fascinant, c’est pourquoi j’ai choisi de faire un travail pour l’école, sur toi, plus particulièrement sur ton procès, les raisons de ta condamnation, ton refus de t’évader alors que tu en avais la possibilité, ton ironie, toujours présente, même lorsque tu te sais condamné à mort. Je voulais savoir si tu ne connaissais pas des livres ou des sites internet intéressants et pertinents. Pour te donner une idée, je suis en dernière année au lycée en Belgique, donc en rhétorique, j’ai dix-sept ans, et ce travail doit faire minimum vingt pages. J’ai déjà fait le contexte dans lequel tu vivais, mais j’ai un peu de mal avec ta philosophie et ton procès.

Merci d’avance de ta réponse.

Bien à toi

Cynthia

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Site inter… quoi? Il n’y a que moi que je puisse te fournir pleinement, Cynthia, discutons.

Socrate

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Parfait, voici donc ma première question: je n’ai pas bien saisi pourquoi tu as été accusé d’introduire de nouveaux dieux dans la cité. Était-ce par rapport à ton démon intérieur, qui te dictait ta conduite? J’espère avoir été compréhensible. Merci beaucoup de l’aide que tu me fournis.

À bientôt donc,

Cynthia

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Je ne sais pas. Qui m’accuse?

Socrate

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Lycon, Anytos, et Mélétos prétendent que tu corromps la jeunesse, que tu introduis des nouveaux dieux, et que tu ne respectes pas les divinités de la ville. Je te demande donc pourquoi ils ont porté de telles accusations. Mais peut-être que toi-même tu n’en connais pas la raison. Ne peux-tu pas m’éclairer sur ce point?

Cynthia

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Je ne veux pas de la sensiblerie démocrate et je défends nos traditions les plus séculaires. On ne se fait pas que des amis en agissant comme cela dans l’Athènes des Trente Tyrans…

Socrate

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Merci beaucoup. Voici donc une autre question, je sais qu’elle n’est pas très pertinente, mais pourquoi n’as-tu rien écrit toi-même? À mon époque, cela aurait évité bien des problèmes et polémiques. J’ai déjà vu des théories pour le moins étranges te concernant, par exemple: «Socrate était un homme qui cherchait à établir une tyrannie à Athènes dont il était le chef suprême». Toi, qu’en penses-tu?

À bientôt,

Cynthia

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Du mal… Je n’écris pas parce que je m’embrouille avec les stylets et la cire. Je préfère parler, ça s’imprime mieux dans les esprits.

Socrate

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Oui, je comprends. Quelle est ta vision du vrai, cette vérité qui selon toi est présente en chacun de nous, quelle est-elle exactement? Je ne saisis pas très bien ce concept.

Cynthia

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Cynthia,

Une réflexion adéquate arrive toujours à dégager la vérité profonde qui se dissimule sous la fluctuation des apparences. Le lait reste blanc quelle que soit la distorsion de ton oeil. Sa blancheur n’est pas au fond de toi mais dans la coupe.

Socrate

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Merci, l’exemple du lait m’a beaucoup aidée. Je comprends mieux maintenant. Quand tu dis que personne n’est méchant volontairement, qu’entends-tu par là?

Cynthia

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Tu m’as cité des médisants disant: «Socrate était un homme qui cherchait à établir une tyrannie à Athènes dont il était le chef suprême». Ça m’a blessé. Tu ne l’as pas fait volontairement…

Socrate

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Mais là, je n’étais pas méchante puisque j’ai dit que ces théories étaient étranges, ça veut dire que je n’y crois pas, ce n’est donc pas moi qui pouvais te blesser. Mais si tel est le cas, je m’en excuse et comme tu le dis, ce n’était pas volontaire.

Imaginons un exemple: Alexandre a reçu un jouet pour sa fête. Iasson, son petit frère vient le casser car il est jaloux. Et puis, Alexandre se venge et vient frapper son frère, n’est-ce pas être méchant volontairement? Sophie arrache les ailes d’une mouche juste pour s’amuser, c’est aussi volontaire, non? Car moi je pense que si l’on doit admettre que ce n’est pas volontaire, cela veut dire que Iasson n’est pas responsable de ce qu’il a fait, c’est la jalousie qui l’a mené à faire cela, et il ne l’a pas contrôlé. De même que pour Alexandre, ce n’était que légitime vengeance alors et pour la mouche, Sophie en avait peur, et c’était un moyen comme un autre de s’en débarrasser. Mais alors, personne n’est vraiment responsable de ce qu’il fait, et finalement, tout le monde fait ce qu’il veut puisqu’il n’en est pas responsable!

Merci de m’éclairer,

Cynthia

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Tu réponds parfaitement à tes propres exemples. Mais quand tu passes du non-volontaire au non-responsable, tu glisses un peu vite. Voilà qu’ayant un peu abusé d’un mauvais vin, je vomis sur le dallage. C’est là un geste involontaire, mais je suis quand même responsable du nettoyage du regrettable résultat.

Socrate

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Je croyais que Socrate assumait très bien le vin et qu’il n’était jamais saoul… Pour moi, lorsque l’on dit que quelqu’un n’est pas méchant volontairement, c’est que c’est quelque chose qu’il ne contrôle pas vraiment. Mais s’il ne le contrôle pas, il ne peut pas en être tenu pour responsable, non? Du moins, moi, c’est comme cela que je vois les choses, mais je me trompe peut-être. On me dit souvent que j’ai un esprit trop cartésien, c’est peut-être cela que ça veut dire. D’un autre côté, je comprends ton point de vue, même si je ne le partage pas.

Cynthia

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Carté… quoi?

Socrate

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Cartésien, ienne: adjectif. Relatif à Descartes, à ses théories, à sa philosophie. Le rationalisme cartésien. – Math. repère cartésien. Système d’axes cartésiens. Coordonnées cartésiennes. Partisan de la philosophie de Descartes. – N. Les cartésiens. Par extension. Esprit cartésien, qui présente les qualités intellectuelles considérées comme caractéristiques de Descartes. => clair, logique, méthodique, rationnel, solide. Des individus «solides, pondérés, cartésiens comme des boeufs» (Aymé). Contraire. Confus, mystique, obscur. Dans Le Nouveau Petit Robert, Paris, 1996.

Dans mon cas, c’est la définition par extension dont il faut tenir compte. Je sais que tu ne connais pas Descartes, mais ce n’est pas là l’important, j’ai un esprit un peu trop logique, méthodique et rationnel pour la philosophie je crois. C’est tout.

Au plaisir de te renseigner.

Cynthia

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C’est un plaisir profondément mutuel.

Socrate

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Heureusement… Quand s’est manifesté pour la première fois ton «daïmôn», lorsque tu étais adulte ou enfant?

Cynthia

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Enfant, certainement. Il a toujours été là. Et le tien?

Socrate.

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Je n’irais pas jusqu’à dire que j’ai moi aussi un daïmôn, juste une bonne conscience, là aussi certainement depuis l’enfance. Pour le moment, je ne me sens pas l’âme de mourir pour une cause. Disons que la mienne est plus pondérée que la tienne; de plus, la condamnation à mort n’existe plus dans mon pays. Pour faire valoir une cause, il y a d’autres moyens. Je serais plus pour une révolution pacifique dont je ne serais pas la meneuse, ce n’est pas dans mon caractère… je m’égare.

On entend souvent que Xanthippe était fort déplaisante, est-ce que tu l’aimais vraiment? Tu n’es pas obligé de répondre. La question peut paraître déplacée ou indiscrète, mais en fait, tu sembles très libre, tu n’as pas peur de la conséquence de tes actes, pour cela je te vois mal accepter d’épouser une femme peu agréable. En même temps, choisir une personne déplaisante, c’est original.

Cynthia

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Xanthippe est très bien. Ceux qui la dénigrent la comprennent fort mal. Elle est l’épouse de Socrate, ce n’est pas de tout repos. Je l’aime tendrement et j’ai toujours un pincement au coeur quand elle se fâche.

Socrate

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Est-il vrai que tu as une autre femme? Combien d’enfants as-tu? Aujourd’hui, nous ne le savons pas. Leur enseignes-tu quelque chose?

Cynthia

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Je n’ai qu’un fils et c’est lui qui m’enseigne tout.

Socrate

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Marrant, ce n’est pas ce qu’on raconte à mon époque… Je crois que je peux enfin dire que je t’ai plus ou moins cerné. Une dernière petite question, imaginais-tu les conséquences que ta mort a eues sur la philosophie, sur notre monde actuel, sur la conception de la justice (et les erreurs judiciaires)? Tout cela était-il calculé?

Cynthia

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Comme je suis encore vivant, je me dois de te répondre: non.

Socrate

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Eh bien, je rends mon travail dans une petite semaine. Je te remercie pour toutes les informations que tu m’as fournies.

Bien à toi.

Cynthia

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Une semaine. Cela te donne une éternité pour me trouver.

Socrate

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Te trouver? Je ne me rappelle pas avoir dit que je te cherchais.

Cynthia

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Non? Eh bien voilà, tu viens de trouver Socrate.

Socrate

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256- LÉO STRAUSS

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C’est en tant que disciple et ami ô sage Socrate, que je m’en viens quêter ton avis sur cet odieux personnage, qui déforme tes antiques propos, au service d’une puissante nation. L’infâme est nommé Léo Strauss, père des néo-conservateurs américains.

Bcoube

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C’est le dernier âne d’une longue procession dont le premier est Platon.

Socrate

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Merci de ta réponse ô Socrate, mais n’es-tu pas un peu trop sévère avec ton élève si célèbre qui, malgré quelques erreurs n’est peut être pas qu’un âne, non plus…

Cordialement, un ami présocratique

Bcoube

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Cordialement,

L’Âne Socrate

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Vu de cette façon, je suis plus de ton avis. Enfin, je me demandais aussi ce que tu penses de ceux qui, manants, te qualifient de suicidaire concernant l’affaire de la proposition de ton ami Criton. Subir l’injustice était-il si juste, si utile, si bien que cela? Ne pouvais-tu pas inscrire le dessein philosophique dans l’histoire d’une autre manière?

Bcoube

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Mais qui donc est ce Criton dont tu me parles?

Socrate

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Socrate,

Je te salue tout d’abord et te fait part de l’étonnement que crée en moi ta réponse. Je sais que la mémoire nous joue parfois de vilains tours, aussi je me permets de te rappeler que Criton est «ton ami d’enfance». Vous êtes d’ailleurs tous deux issus du même dème. Ton élève Platon, rapportera dans les premiers ouvrages te concernant, l’action qu’il tenta de mener pour te soustraire aux lois.

En attente de te lire, je m’en vais du côté de chez Antisthène et Diogène rigoler un peu.

Un présocratique atomique et néanmoins ami de ta pensée.

Bcoube

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Comme Platon s’appelle en fait Aristoclès, il ne serait pas inutile que tu me dises un peu le vrai nom de ce Criton, que je m’y retrouve. Sache aussi, pour ta petite gouverne, que je suis le vrai Socrate, pas celui des fables de Platon.

Socrate

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J’entends bien Socrate, nos mémoires sont faillibles mais tout de même. Concernant Criton, je ne lui connais pas d’autre nom que celui-ci. Je puis te dire que Diogène Laërce parlera de ses fils: Hermogène Épigène et Ctésippe et que, selon Platon, il s’agit d’un homme très fortuné et prêt à aider ses amis. Ce qu’il tentera de faire pour toi, plus tard lorsque la cité te condamnera… Je ne sais si tu peux avoir accès aux ouvrages de ton élève, mais je te recommande L’Apologie et le Criton, qui devraient te rafraîchir la mémoire et te permettre de répondre.

Un épicurien pointilleux mais toujours fidèle.

P.S.: son dernier fils se nomme Critobule et il me semble que Xénophon corrobore ce que Platon pouvait dire de cet ami, ce qui en fait plus une réalité historique qu’une fable de Platon.

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Je ne comprends rien à ce galimatias de doxographe et il est impossible que je lise Platon car je ne sais pas lire. En plus je ne suis pas en procès, pas pour le moment du moins. Es-tu certain de vraiment me connaître? Tu t’intéresses à moi ou à ce stéréotype de moi? Dis-moi?

Socrate

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257- PHOTOGRAPHIER LE PASSÉ?

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Comment est-ce possible de retourner dans le temps et de prendre ainsi une photo «archéologique»?

Christophe Bouin

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Comme ceci.

Socrate

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Et je me dis qu’il y a là-haut d’autres gens qui observent le ciel, avec un regard plein d’amour alors que beaucoup d’entre nous ici doutent encore de l’existence d’une vie intelligente extra-terrestre. Un peu comme une grenouille qui se demanderait s’il y a ailleurs d’autres flaques d’eau avec d’autres grenouilles dedans.

Christophe Bouin

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Tu as bien raison de te laisser pénétrer de la sagesse de la grenouille.

Socrate

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258- BIEN LE BONJOUR

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Bien le bonjour

Je vous admire beaucoup Monsieur. Votre manière de penser est un exemple à suivre! Je voulais tout simplement vous demander si vous pourriez m’apprendre ce que vous savez? S’il vous plaît, ne me répondez pas une phrase comme, la seule chose que je sais est que je ne sais rien.

Merci!

Karma Nivek

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Très bien. Si vous refusez a priori d’admettre que je ne sais rien, je vous dirai que je sais tout. Et qu’en est-il de tout? Eh bien tout est tout. Voilà.

Socrate.

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Là n’est pas la question, je voulais simplement vous demander ce que vous savez sur la philosophie.

Karma Nivek

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Mais rien!

Socrate

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Bon, si vous ne savez rien sur la philosophie, parlons de vous. Vous devez vous connaître, non?

Karma Nivek

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Un peu. Plus je me connais plus je m’effraie…

Socrate

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259- À QUOI RECONNAIT-TON UNE SCIENCE?

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Bonjour Socrate,

Je m’appelle Marine et j’ai dix-sept ans. Mon professeur nous a demandé de réfléchir à la question suivante: à quoi reconnaît-on une science? Pourriez-vous m’aider à construire un plan afin d’avoir les idées un peu plus claires sur le sujet?

Merci beaucoup.

Marine Peralta

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À quoi reconnaît-on une science, Marine? À ton attitude ici même.

Socrate

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260- AU SUJET DE PLATON

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Bonjour ô représentant de l’Antiquité,

Si je vous demande votre concours en ce jour, c’est en rapport avec l’une des personnalités que vous avez côtoyée de près, j’ai nommé Platon. Il aurait été l’un des premiers à émettre l’hypothèse de l’existence d’un continent ayant sombré dans l’oubli à l’époque, l’Atlantide. Je vous serais reconnaissant de me faire partager vos impressions (ou vos savoirs) sur ce sujet. Je suis sûr que vous avez dû l’évoquer à cette lointaine époque.

Merci d’avance,

Nicolas

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La seule information utile à avoir jamais été introduite par Platon est justement l’Atlantide. Conclus ce qu’il faut en conclure, Nicolas.

Socrate

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261- LA RÈGLE DES TROIS PASSOIRES

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Socrate,

J’ai lu quelque part ta règle des trois passoires. Est-ce que tu aurais s’il te plaît d’autres règles à m’envoyer qui pourraient m’aider à mieux me comporter avec les gens, comme je le fais en ce moment avec la règle des trois passoires.

Je te remercie d’avance.

Kahina

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Demande-toi si la règle des trois passoires est si valide que cela…

Socrate

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Je te remercie de m’avoir répondu, mais ce n’est vraiment pas à ce genre de réponse que je m’attendais. La règle des trois passoires, je la trouve correcte et je n’ai aucun doute là-dessus. Tout ce que je te demande c’est de me fournir davantage de règles qui lui ressemblent. Si tu peux entre-temps me convaincre du doute qu’il y a dans cette règle je suis disponible pour discuter de cela à tout moment.

Mes remerciements les plus sincères

Kahina

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Voici une autre règle donc: doute.

Socrate

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262- LA CIGUË (2)

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J’aimerais savoir ce qu’est la ciguë.

Darin, 17 ans

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Une substance mortelle, juste comme la vie.

Socrate

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263- BLABLA

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Ah! les philosophes latins et grecs, qu’ils sont lassants! En ce qui vous concerne, les citations du genre «connais-toi toi-même» ou «pourquoi?» sont assez lassantes. Je peux faire la même chose: «Qui sommes nous?», «Pourquoi respirons-nous?», «Qu’est-ce que sont les mots?», etc. Le problème est le suivant: vous ne faites que poser des questions, mais maintenant, il faut y répondre! Qu’en dites-vous?

Jordan Gibert

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J’en dis ceci: celui-là est celui qui a compris le plus profondément la totalité des penseurs grecs.

Socrate

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Merci, mais ça doit bien faire une année que je vous ai écrit; je ne me souvenais même plus du tout de cette conversation. Oh! mais j’oubliais: cette lettre traverse le temps pour retourner jusqu’à l’Antiquité, il en faut donc beaucoup! «Si tu ne te connais pas toi-même, toi-même dois faire en sorte de te connaître». Avez-vous dit cette phrase? Merci.

Jordan Gibert

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Possiblement, ivre.

Socrate

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264- QUI ÊTES-VOUS RÉELLEMENT?

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Reprise, donc. Si vous étiez au pays des télétubbies quelle serait votre principale occupation? Peut-être passer la balayeuse?

Alex Afnhë

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Peut-être te demander de préciser de quel monde vient cette question.

Socrate

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Je tiens à dire que mon message ne tenait pas réellement de la question qui est présentée sur DIALOGUS et je m’en excuse. Mais mon monde est plutôt lointain et semblable au vôtre, c’est pourquoi je vous avais expédié ce message.

Alex Afnhë

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Pour ce qui est des télétubbies, je ne sais pas. J’admirerais sûrement le soleil se lever et se coucher, peut-être aussi que j’aimerais l’odeur de l’herbe verdoyante et synthétique. Peut-être aussi voudrais-je percer tous ses secrets, même si je les connais déjà. Bref, mon monde est bien plus complexe et dangereux que celui des télétubbies, qui reste à mon avis, dans le ventre de Pot. Ne t’excuse pas trop, cela fait disciple.

Socrate

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Merci du conseil.

Alex Afnhë

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De rien. Et je veux vraiment dire: de… rien.

Socrate

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265- UNE RÉFÉRENCE

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Bonjour,

J’aimerais, s’il vous plaît, avoir les références du texte: «personne ne fait le mal volontairement». J’ai trouvé votre adresse courriel sur internet et vous discutiez justement à propos de cette citation.

D’avance merci.

Bien cordialement

Kodjo Fiokouna

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J’ai proclamé cela pour la première fois dans un banquet athénien particulièrement agité dont, vu que j’étais passablement éméché moi-même, je n’arrive plus à retracer la localisation exacte. Je me souviens simplement qu’il y avait là deux thessaloniciens fort avenants et un gros intendant de palestre dont la toge était tachée de vin et qui rotait très fort.

Socrate

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266- RETOUR SUR LE CONSEIL CHEZ NOTRE BIEN AIMÉ SOCRATE

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Bonjour très cher Socrate.

J’espère que tu te portes pour le mieux. Tu te souviens peut-être de nos conversations de décembre 2005. Je reviens sur ta première réponse («je te recommande de me dire ce que tu en penses toi-même»), dont tu disais qu’elle était aussi ta première question: visais-tu par là à m’amener à approfondir ma question? Je le pense, car c’est sûrement là un trait de ta «méthode» qui cherche à découvrir sous des problèmes mal posés les vraies questions (comme derrière le problème de l’utilité de l’hoplomachie, abordé au début du Lachès de Platon, la vraie question de la vertu). Je vois aussi dans ta première réponse ce qui me paraît être un aspect caractéristique du «conseil socratique»; c’est-à-dire un type particulier de conseil qui n’inhibe pas le questionneur, mais lui offre la possibilité d’un discours réfléchi sur sa problématique. Que penses-tu de ces deux remarques? D’avance merci pour ta réponse, que j’attends déjà avec impatience. Accepte mes sentiments les meilleurs et les plus sincères.

Samuel

P.S.: Au stade où j’en suis, je peux te proposer de parcourir le sommaire (encore provisoire) du texte que j’ai préparé, je serai heureux de recueillir également ton avis sur l’introduction (seulement 3-4 pages); si tu acceptes ma requête, je te joindrai cela lors de mon prochain message. Aussi, crois-tu que je puisse trouver quelque chose d’intéressant chez Antisthène et Eschine au sujet de ta manière de conseiller?

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Maintenant tu comprends ce que je fais de ton impatience. Ma réaction à cette dernière fait partie du conseil que je te porte en ce jour, sur tes propos sur le conseil, sur le fatras platonique et sur le reste.

M’aimes-tu toujours?

Socrate

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Bonjour à toi cher Socrate.

Tu sembles blasé, mon ami. Où ton entrain est-il parti? Ton coeur est-il meurtri?

Heureux de ton retour d’exil et cordialement,

Samuel

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Mon entrain est parti pour toujours le jour de la victoire de Sparte sur Athènes. Il ne reviendra plus jamais.

Socrate

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Bonjour ami,

N’oublie pas, cher Socrate, que tu as incarné le courage dans la bataille; que si Sparte a gagné une bataille, toi, c’est l’éternité qui t’est réservée. Deux mille cinq cents ans après la défaite dont tu me parles, ton questionnement continue à marquer tout l’Occident. Je te donne aussi de mes nouvelles: j’ai débuté il y a six mois une recherche sur l’un de tes successeur, Charles Renouvier, un philosophe français du 19ième siècle. Il n’arrive peut-être pas à ta hauteur mais c’est un penseur hors du commun. Le connais-tu?

Bien à toi,

Samuel.

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Non pas. Qu’annonce-t-il tant pour que tu te réjouisses à ce point de lui?

Socrate

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267- VOTRE AMI PLATON

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Bonjour Socrate,

J’aurais voulu savoir ce que vous pensez de votre ami Platon qui vous a fait parler sur des sujets comme le Beau, le Désir. Est-ce que le point de vue exposé dans ses propos correspond bien à ce que vous pensez?

Untiproutanarchiste

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Aristoclès dit « Larges épaules » [Signification grecque du surnom « Platon » – NDLR] est un jeune plastronneur, et pourquoi pas? Il raconte ce qu’il veut et me met en scène dans ses fariboles comme on met en scène Athéna ou Périclès. Il fait ce qu’il veut et, comme vous le dites en votre temps: je m’en tape!

Socrate

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268- JALOUSIE

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Pourquoi des personnes ont le sentiment de jalousie au point d’en être malades et d’autres non?

Naima.

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Pourquoi, selon toi, Naima?

Socrate

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Bonjour Socrate,

On est jaloux quand on n’a pas confiance en soi, on est seul, on a peur, c’est un manque d’affection. On veut attirer l’attention. Je résume, c’est quand on reste enfant qu’on est jaloux, non? Donc, maître, j’ai toutes les réponses à mes questions?

Naima.

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Ce faisant tu as bénéficié de la réponse de Socrate. On dirait que cela te démonte un peu…

Socrate

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Ta réponse a été que je dois répondre à ma question. La jalousie selon moi, c’est ce que j’ai fait.

Naima.

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J’ai répondu à ta question, Naima. Voudrais-tu que je te redise ma réponse?

Socrate

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269- BOUDDHA

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Bonjour Vénérable Sage, élu de la Pythie, et génie démentiel, Je ne suis point de ces jeunes éphèbes à m’offrir à vos caresses, mais votre disciple Platon m’a dévoilé une part infime de votre sagesse, qui me fait vous aimer. Si vos propos sur le monde des vivants revêtent une implacable logique, qui ne mérite aucun commentaire superflu, votre vision de l’entre-vie me sidère. En résumé, nos âmes immortelles quittent le nirvana pour descendre non pas en enfer, mais sur terre dans une enveloppe charnelle, et oublient leur origine. Eh bien, j’en suis bien une de ces âmes amnésiques. Ces propos m’ont étrangement marqué. Primo, d’où tenez-vous ces certitudes? Ce qui me surprend le plus, c’est la similitude avec le discours d’un homme qui a vécu, il y a de cela une centaine d’années, par-delà le royaume des Mèdes. Son nom est Gautama Siddharta, et les gens prétendent qu’il a vécu une expérience mystique et atteint un nouvel état de conscience, qu’il aurait regagné ses ailes spirituelles dans une enveloppe charnelle et baignerait dans la Vérité. Lui aussi prétend à la véracité de la réincarnation. Mais alors, que signifieraient six milliards d’humains sur terre? Serait-ce la réalisation d’une autre de ces prophéties prétendant que nous serons tous réunis à la fin du monde? Je vous souhaite de bons dialogues et de belles tablées.

Que Dionysos soit avec vous.

Jean Savin

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Quiconque croit à la réincarnation des ânes mérite de se réincarner en l’un d’eux. Le doxographe que tu cites aura erré sur mon compte.

Socrate

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270- LIBERTÉ

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Cher Socrate,

UN: comment progresser quand on ne sait rien? DEUX: comment se libérer de l’auto-contemplation?

Eusébius.

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En posant froidement la question UN sous l’éclairage subtil de la question DEUX, mon bon Eusébius.

Socrate

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271- LES GRECS

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Bonjour illustre ancêtre de mes ancêtres.

Je t’écris d’une autre Athènes que celle que tu as connue autrefois, mais tu dois t’en moquer, je suppose. Tu n’as pas tort. L’illustre peuple grec, cela te dit quelque chose? Ou la continuation de la civilisation? Le sang glorieux périmé, humilié, bafoué? Tu crois, sans doute, que nous ne sommes tous que des simples mortels, que des êtres humains et que ce genre de distinctions ne sert à rien. As-tu la fierté de tes racines?

Je te remercie,

Angélique

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Angélique, je ne suis pas un arbre… Mais j’ai la fierté de mes ancêtres et de mes Mânes…

Socrate

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272- L’ESPRIT DES FEMMES

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Cher Monsieur Socrate,

La femme est dotée, elle aussi, d’un esprit qui pense. Par conséquent, elle est troublée par des questions tout autant que l’homme. Répondez-vous à ces femmes qui s’aventurent à vous poser des questions sur votre passage, ou lui dites-vous de retourner à son devoir? Puisque son devoir est d’aimer son mari et ses enfants, ne pensez-vous pas qu’elle aussi peut être absorbée par des questions? Il n’est pas question pour moi de juger votre monde mais bien de le comprendre. Là où vous vivez, qu’arrive-t-il à ces femmes qui se questionnent entre elles, dans leur maison? Ces questions sont-elles prises en considération parmi les philosophes? Le fait d’avoir pour devoir le bien-être de sa famille n’est-il pas justement une situation importante au point d’avoir droit de questionner les philosophes, afin d’améliorer ne serait-ce que la base du bien-être familial? Expliquez-moi, Monsieur Socrate: comment hommes et femmes parviennent-ils à fonder un foyer dans votre monde? J’ai pour dernière question, d’où vient cette inscription «Connais-toi toi-même» sur le temple de Delphes? Savez-vous qui a écrit cela ou de qui proviendrait cette maxime si importante à ma vie?

Je vous remercie d’être disponible pour nous,

P. Bouchard

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Les femmes, les esclaves, les bergers et les flûtistes se posent des questions comme tout le monde. Simplement, n’arrivent sur l’agora que les ahanements des esclaves sous leur faix, les bêlements des moutons et les trilles des flûtes. Vous en voulez, des philosophes grecs? Eh bien la sagesse grecque, c’est ça. Elle se connaît tellement elle-même que l’origine de l’aphorisme du temple de Delphes se perd dans la nuit des temps.

Socrate

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273- DISTINGUER L’ÂME ET LE CORPS

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Bonjour,

Je me demandais si vous pouviez m’aider à répondre à une question. Peut-on distinguer l’âme et le corps? Car certains philosophes pensent que le corps et l’âme ne font qu’un, alors que le corps est quelque chose de matériel et que l’âme est un concept.

Dionrom

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L’âme et le corps sont séparables et je ne sais pas ce que c’est qu’un concept. L’âme est un souffle vital.

Socrate

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274- NOS DÉCISIONS

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Pourrons-nous un jour prendre toutes nos décisions en nous fiant seulement à nos connaissances, puisque celles-ci évoluent constamment?

Jiji

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Nous le pourrons, Jiji, et nos décisions évolueront alors aussi.

Socrate

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Oui, mais quel philosophe n’a pas la même opinion que vous et pourquoi? Expliquez-moi, s’il vous plaît, un peu plus votre point de vue.

Merci d’avance.

Jiji

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Tous les philosophes qui nient le mouvement universel du monde, parce que selon eux rien ne bouge.

Tu en veux plus sur mon point de vue? Il va te falloir pour cela répondre à ma question: as-tu appris quelque chose de moi?

Socrate

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275- UN TRUC DE FOU!

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J’étais en train de rédiger un texte sur ce que j’ai nommé, (ou peut-être l’ai-je piqué ailleurs) le Noeud Transgénérationnel. Ce qui fait noeud, justement et ce qui traverse, ce qui traverse le temps, ce qui se transmet de générations en générations, pour créer l’humanité. Je cherchais cet avis connu de vous, selon lequel les jeunes de votre temps si ancien auraient déjà été une génération autant le dire, complètement dépravée, irrespectueuse, et paresseuse (pardon, n’ayant pas encore retrouvé le texte, euh… je trahis sans doute votre pensée, en toute honte, mais par efficacité). Loin de considérer ce point de vue comme complètement idiot, je souhaitais en faire la preuve justement que le noeud transgénérationnel, se reproduit quelles que soient les époques, qu’il est nécessaire à l’évolution des hommes, qu’il évite le bafouillement de l’histoire, mais qu’en même temps, il exige de chaque génération cette confrontation parfois douloureuse à celles qui précèdent, puis à celles qui suivent… Et là, sur quoi, je tombe, hein? Je vous le donne en mille, sur Socrate lui-même, en train de converser, avec les internautes, à travers les temps! Je ne sais plus quoi faire… si je parle de ça dans mon texte si sérieux sur le noeud générationnel, personne ne va me croire! Ce n’est pas sérieux… J’ai lu pas mal de vos petites conversations, avec beaucoup d’intérêt…

Mais bon sang! Qui êtes-vous?

Mel

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Socrate…

Socrate

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276- LES VÉRITÉS

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Tout d’abord, je tenais à vous faire part de mon émotion mais surtout vous demander un peu d’indulgence. Je débute. Voici ma question. L’homme évolue depuis la nuit des temps grâce à la transmission du savoir. Qu’évoque pour vous la phrase: «ils répandront les vérités qu’ils ont acquises»?

Âne à thème

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Une cruche bien pleine qui se casse et vole en éclats à bonne distance du puits…

Socrate

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277- CONNAIS-TOI TOI-MÊME

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Bonjour,

Évidemment, je sais que je ne sais rien. C’est en cela que je m’empresse de venir vous questionner. Je médite sur le «connais-toi toi-même» et il me semble en effet que de se connaître soi-même n’est pas connaître son caractère. Car, comme vous le dites dans L’Alcibiade, premièrement, ce n’est pas ce qui fait mon essence, donc se connaître serait savoir ce qui fait que nous sommes et cela, on ne peut le comprendre qu’en réfléchissant sans se laisser influencer et donc, comprendre par soi-même. Alors, connais-toi toi-même voudrait dire, dans un premier temps, comprends par toi-même? Merci de me répondre, magnifique Socrate et de ne point me laisser dans l’ignorance.

À bientôt,

Antoine

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Comprends-tu ma réponse?

Socrate

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Ah, non, je ne connais rien! Je comptais sur toi et ta célèbre dialectique pour découvrir la vérité. Alors, «Connais-toi toi-même» reviendrait à identifier la vertu et la sagesse?

Antoine

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Tu identifies vertu et sagesse, Antoine?

Socrate

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Je n’avais pas regardé d’assez près ta réponse pleine d’esprit… Je vais repréciser la question. Se connaître soi-même, est-ce cela la sagesse ou est-ce seulement une partie de la sagesse?

Antoine

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Tu divises la sagesse en parties, Antoine?

Socrate

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Très bien, je reformule ma question. Alors, se connaître soi-même, est-ce cela qui mène à la sagesse? Car je sais que la vertu y mène aussi (enfin, je ne sais pas, tout est relatif). Donc, se connaître soi-même, est-ce la même chose que la vertu ou alors la vertu mène-t-elle à se connaître soi-même, ainsi à parvenir à la sagesse, ou bien suis-je perdu dans mes illusions?

Antoine

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Tu comptes toujours sur moi, Antoine?

Socrate

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Non, justement, j’ai compris qu’il faut appliquer à soi-même les beaux discours que l’on fait aux autres et surtout trouver des réponses soi-même. Alors j’ai une théorie pour ma propre question (si se connaître soi-même c’est identifier la vertu et la sagesse). Un sage sait ce qu’est le bien, l’utile et le beau, il peut donc voir le bien en lui et aussi peut-être ses faiblesses mais, comme il les connaît, il peut travailler dessus, un sage se connaît donc lui-même et celui qui se connaît lui-même connaît le bien en lui et est donc sage car il connaît le bien.

Mais là, une autre question me vient à l’esprit, non pas: «qu’est-ce que le beau?» car si tu me faisais une réponse que je comprenne ce serait trop formidable (quoique, si tu veux, ce serait bienvenu, mais je sais que tu répondrais: «je ne sais rien») mais est-ce que le bien est toujours utile et beau, est-ce que le beau est toujours utile et bien et est-ce que l’utile est toujours beau et bien?

Antoine

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Oh, tu t’égares. Tu t’égares fort joliment, mais c’est un égarement philosophiquement utile.

Socrate

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Hé hé tant qu’à s’égarer autant que ce soit fort joliment! Si je pose trop de questions tu as le droit de m’envoyer paître mais j’ai trop soif de savoir et je veux par-dessus tout être sur le chemin de la sagesse mais n’ayant jamais fait de philo à l’école c’est fort probable que je divague. Je voudrais donc récapituler: tu m’as dit que je m’égarais en cherchant le bien, mes autres questions étaient trop abstraites je n’en comprenais en fait pas le sens. Ayant découvert les écrits socratiques (et Socrate par la même occasion) il y a deux semaines, j’ai pensé que pour Platon le but de la philosophie était la science du bien, à travers par exemple son allégorie de la caverne et aussi le Gorgias où son Socrate faisait admettre que la science du bien était plus importante que tout, je pensais donc que tu étais du même avis. En tout cas cela rejoignait toute ma réflexion que j’ai depuis plusieurs années et je fus donc heureux de découvrir que je n’étais pas le seul à accorder une telle importance au bien dans sa vie. Il faut donc apparemment que je démystifie la philosophie et que je la prenne non pas comme un chemin vers la sagesse mais comme une science sociale couplée à de la psychologie comme la plupart des modernes la voit? (désolé de t’infliger mon orthographe je fais un effort, je t’assure, même si ça ne se voit pas…)

Antoine

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Les écrits socratiques? Mais je n’ai absolument rien écrit moi. Je suis bien trop maladroit avec le stylet pour jamais écrire. On t’aura dupé.

Socrate

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Je le sais, je voulais justement savoir ce que tu pensais de la philosophie de Platon et de ce qu’il te faisait dire? Et Diogène aussi: que penses-tu de lui? Cela m’intéresse. Et, si tu veux ne pas répondre encore par une pirouette, alors réponds au moins, s’il te plaît, à cette question: que penses-tu, Socrate, de la philosophie?

Antoine

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Du bien, sauf quand elle tourne à l’interrogatoire. Et toi, Antoine, que penses-tu de nouveau sur ton Socrate?

Socrate

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Je suis désolé je n’arrive pas à me contrôler quand des sujets m’intéressent et rien que la semaine dernière une personne a très mal pris que je l’interroge de la sorte et m’a comparé à un animateur télé (personne dans notre temps un peu comparable aux sophistes ce que j’ai très mal pris d’ailleurs). Alors pour répondre à ta question, voici ce que je pense de nouveau sur mon Socrate: C’est que je ne le connais pas et ce que j’en sais est ce que j’interprète de quelqu’un qui l’interprète tu l’appelles mon Socrate car évidemment je m’en suis donc fait une idée idéaliste ou une idée tout court. Mais voici, ce que j’en pense quand même: déjà c’est un homme, un homme qui paie volontiers le prix de ses principes et de ses priorités, qui a mis sa vie dans la quête de la vérité et qui reste sincère envers elle et envers lui-même, qui a compris que quand deux chemins s’offrent à toi prendre le meilleur mène au bonheur et qui met ses pensées en accord avec ses idées, qui met ses paroles en accord avec ses pensées et qui met surtout ses actes en accord avec ses paroles, et —je pense— qui aime ses concitoyens. Voilà! Alors là, j’attends toutes réactions de ta part. En tout cas, merci de ta question.

Antoine

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C’est là ce que tu penses de ton Socrate? Mais qu’y a-t-il de vraiment nouveau là-dedans, par rapport à ce que ta culture a déjà maintes fois ressassé?

Socrate

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Holà! Quand tu poses les questions ça ne rigole pas! Trop bien! En fait j’avais mal compris ta question, je croyais que tu me demandais ce que j’avais vu, moi, de nouveau chez Socrate ces derniers jours: pas ma culture, effectivement il n’y a rien de bien nouveau dans ce que je pense de Socrate… Enfin! En même temps je ne sais pas trop ce que ma culture en pense mais, vu qu’il y a eu de grands penseurs et que, moi, c’est à travers un seul livre de Platon que je m’en suis fait une image, je pense que tout ce que j’ai dit n’est donc pas nouveau. Mais en même temps, ce qui m’intéresse ce n’est pas forcément de dire des nouvelles choses absolument mais plutôt des choses vraies. Alors, dis-moi qui est Socrate car tu ne peux pas me laisser dans mon embarras…

Antoine

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Socrate, c’est moi. Pas celui de Platon.

Socrate

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Très bien! Alors quelle est la différence entre toi et le Socrate de Platon?

Antoine

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C’est simplement la différence entre moi et Platon!

Socrate

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Il faut que je choisisse bien mes questions car tu es économe en réponses (outre le fait que mes questions sont idiotes). Alors je la pose différemment: qu’est-ce qui dans le portrait que fait Platon de Socrate fait que cela m’induit en erreur sur mon idée de Socrate?

Antoine

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Simplement en ce que ce Socrate dit. Il dit la pensée de Platon, pas la mienne. Il t’enseigne de Platon, pas de moi.

Socrate

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Très bien! Peux-tu m’enseigner de toi ce qu’est un homme libre et ce qu’est un esclave?

Antoine

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Un «homme libre»! Qu’est-ce que c’est que cela?

Socrate

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Mais tu ne réponds pas à ma question, Socrate! Je n’ai pas demandé ce que voulait dire être un homme libre selon Athènes mais selon toi, et je ne pense pas que, malgré le joug des trente tyrans, ta définition ait changé.

Antoine

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Cela est devenu moins clair qu’avant, depuis qu’Athènes vit sous le joug de Trente Tyrans d’allégeance spartiate…

Socrate

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Tu me réponds par ma propre question, alors je dirais que l’idée de l’homme libre est la raison pour laquelle toi et moi faisons et aimons la philosophie, et si je me trompe, ce qui est fort probablement le cas, réfute-moi si tu m’estimes assez pour m’apprendre car moi je n’attends que ça.

Antoine

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Si tu devais réfuter cet argument toi-même, tu t’y prendrais comment?

Socrate

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Déjà je voudrais dire: il vaut mieux se taire et paraître idiot que de parler et de le prouver, mais je répondrai à ça par un autre dicton: «il vaut mieux poser une question et paraître idiot que de se taire et de le rester toute sa vie», donc pardonne-moi par avance mais je veux apprendre. Alors voilà: avant de réfuter mon propre argument, je voudrais d’abord te montrer ce qui m’a conduit à cette affirmation car je me suis aperçu que je te l’ai un peu jeté à la figure .Alors commençons par la notion d’homme: un homme libre pourrait être quelqu’un qui fait absolument ce qu’il veut, qui assouvit tout ses désirs, mais Platon m’a fait comprendre qu’un homme libre n’est pas quelqu’un qui passe son temps à courir de désirs en désirs, déjà car il ne serait jamais satisfait et ensuite car il serait en fait esclave de ses propres envies puisque chacun de ses actes serait en vue de remplir une jarre percée (comme dirait Platon) donc non pas en vue de son propre bien mais de ce qui serait agréable pour lui. Donc un homme libre serait quelqu’un qui sait ce qui est bon pour lui et qui agit en conséquence. On dit que pour arnaquer quelqu’un il faut que cette personne ait des défauts: arriviste, avide d’argent etc. Donc l’homme libéré de ses désirs ne se laisserait plus flatter et serait maître de lui-même. Voilà donc ma notion d’homme libre. Voyons maintenant ce qu’est la philosophie. Donc étymologiquement, cela signifie amour de la sagesse: pour moi c’est la science de la pensée, mais tu me diras «je pense donc je suis», alors tout le monde fait de la philosophie, et je répondrai que c’est avant tout la science de bien-penser… Serait-ce la morale? Non plus… Donc du coup je dirais que c’est la recherche de la vérité, la vérité sur les choses autant physiques que métaphysiques ou déjà un terrain sur lequel on peut confronter différents notions et concepts afin de mieux comprendre l’homme et son environnement, mais tout ça comme exercice en vue de la vérité sur le bien. (Bon là tu diras que c’est encore un égarement philosophiquement utile). Donc je disais que toi et moi aimions et faisions de la philosophie en vue de l’idée de l’homme libre et je le pense toujours alors si je devais me réfuter, déjà je commencerais par me prouver que mes définitions sont fausses. Alors le sont-elles?

Antoine

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Le sont-elles, Antoine?

Socrate

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Oui, je pense qu’elles sont assez justes mais elles doivent être incomplètes. Qu’en penses-tu?

Antoine

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Que leur manque-t-il?

Socrate

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Bah à mon avis, il doit leur manquer ce que je dois encore apprendre, car plus je lis Platon plus j’avance lentement mais sûrement, donc je pense qu’il leur manque le fruit d’une réflexion un peu plus mûrie que je ne peux pas encore percevoir et lorsque j’aurai fini Platon, que je me serai bien imprégné de sa pensée je passerai à un autre, sûrement Aristote et ainsi de suite jusqu’à mes contemporains. Je casserai à chaque fois la pensée que je me serai construite pour m’ouvrir à d’autres choses et me faire ma propre pensée. Donc pour répondre à ta question ce qui manque à mes définitions c’est le savoir de ces définitions car là ce sont juste des opinions, mais peut-être des opinions droites. Qu’en penses-tu?

Antoine

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N’oublie pas ta propre définition au milieu de celles de toutes ces éminences…

Socrate

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Je retiendrai ton conseil Socrate, merci. Dis-moi j’ai une autre définition à soumettre à notre examen: il s’agit de la vertu. Pour moi c’est ce qui rend l’âme en bonne santé, ainsi par exemple les vertus du corps seraient la médecine et la gymnastique. Quant à celle de l’âme ce serait la justice, le courage etc., donc la qualité commune aux vertus qui ferait qu’elles sont vertus, c’est rendre l’âme meilleure. Qu’en penses-tu?

Antoine

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Que tout cela m’amène à ne plus savoir si je suis bien portant ou malade!

Socrate

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Je ne sais pas si ta réponse est ironique ou pas mais moi je sais que je suis malade. En effet j’ai toujours cru être quelqu’un de bien car j’ai un bon fond — ou du moins une bonne valeur morale. Mais, premièrement, ayant réalisé que je ne sais même pas ce qu’est le bien, comment puis-je croire être quelqu’un de bien? Et deuxièmement, sans aller aussi loin, quelqu’un qui a un bon fond n’est pas forcément quelqu’un de bien. Ainsi celui qui fait le mal le fait souvent par ignorance du bien: il croit faire ce qui est le mieux pour lui ou plutôt ce qui est le plus agréable, car s’il savait que le mal lui serait dommageable et lui causerait de la peine, il ne le ferait pas intentionnellement. Ne dit-on pas que l’enfer est pavé de bonnes intentions, donc fait avec un bon fond? De plus je me servais souvent comme excuse d’avoir un bon fond. Ainsi, quand une injustice se commettait devant moi, je me voilais la face en me disant que même si je n’étais pas intervenu, j’avais quand même une bonne morale donc que j’étais quelqu’un de bien; tout ça quasiment inconsciemment et sûrement par lâcheté. Mais je me trompais car en fait être quelqu’un de bien c’est avoir non seulement un bon fond, avoir de bonnes valeurs mais aussi et surtout les mettre à l’épreuve et, toujours en pratique, toujours lutter contre les cancers que sont la paresse et l’illusion d’avoir atteint son but afin de toujours s’améliorer. C’est très dur et c’est un combat de tous les instants, je pense, car l’Homme se raccroche de toutes ses forces à ses propres mensonges et ses croyances. Mais la récompense est magnifique: la liberté et la capacité d’aider les autres et de s’aider soi-même. Pour moi le monde est malade et je le suis tout autant que lui mais, maintenant que je le sais, je vais tout faire et lutter de toutes mes forces pour guérir et une fois guéri, je ferai tout pour guérir les autres. Encore une fois qu’en penses-tu (sûrement un égarement…)?

Antoine

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L’oscillement tremblotant entre le sain, le malade, le guéri est une affaire qui risque de passablement fluctuer de ton métabolisme au mien. Mais dis-moi, Antoine, fais-tu avancer ta philosophie comme système ou comme mobile avec tout ceci?

Socrate

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Alors là, j’ai une théorie mais je ne sais pas trop ce que ça va donner! Déjà je vais te donner une opinion. À une époque je m’intéressais à la philosophie bouddhiste et je méditais sur le yin et le yang. J’ai remarqué que tout était équilibre: par exemple, le corps humain a besoin de sel ou de sucre mais trop en manger est aussi mauvais que pas assez; le manque de pratique d’un sport est aussi mauvais que le trop de pratique; car cela finit par abîmer les articulations. Ce qui est vrai pour le corps est aussi vrai pour l’esprit. Par exemple, à ne passer son temps qu’à se divertir et faire ce que l’on veut, l’on devient vite flemmard et trop gâté alors que ne faire que travailler et suivre des règles rend asocial et incapable de penser par soi-même. C’est aussi le cas dans la nature où chaque espèce est régulée par un prédateur qui l’empêche de trop proliférer; le prédateur, lui, est régulé par le nombre de ses proies. Là encore un équilibre est présent ainsi qu’avec les protons et les neutrons etc. Ensuite il y a la justice. La justice, on dit que c’est donner ce qui se mérite. Par exemple, dans le cas où quelqu’un commet une faute, le punir justement serait lui donner la peine qu’il mérite, non pas simplement pour le punir mais pour lui faire comprendre que ce qu’il a fait est injuste et ainsi le guérir. Ou encore, dans le cas du corps, le dosage juste serait celui dont le corps a besoin, ni plus ni moins. Pareil pour l’esprit: lorsque l’on réagit à une situation —par exemple une prise de bec— trop réagir et s’emporter ne serait pas justifié mais ne pas réagir non plus! Si l’on imagine que la personne a commis une injustice, si on ne le lui fait pas remarquer, on commettrait aussi une injustice en ne la guérissant pas. Donc, là aussi ce ne serait pas justifié. Donc pour moi l’équilibre est en fait la justice; et le bien là-dedans? Eh bien il n’existe pas, ou du moins le bien sait sauvegarder cet équilibre tandis que le mal serait de le rompre. Oui, mais alors sachant cela, je ne sais pas forcément, dans telle ou telle situation, quelle est la réaction la plus juste? Eh bien ça, ce serait la sagesse de savoir ce qui est juste dans tous les cas de figure et ce serait pour cela, si on suit mon raisonnement, que le sage ne doit pas avoir de désir ni de passions. Pour ne pas avoir un filtre devant les yeux ou des illusions qui l’empêchent de juger au mieux, le plus objectivement possible. Voilà, ce n’est pas un raisonnement révolutionnaire mais c’est le mien. Qu’en penses-tu? Cela te parait-il juste?

Antoine

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C’est juste en ce sens que cela te fait imparablement justice…

Socrate

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278- LA SOURCE DE LA MORALE

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Bonjour Socrate

Voilà, j’ai une question qui me torture depuis un bout de temps. Après la lecture de plusieurs livres et raisonnements personnels j’en suis venu à douter de l’existence de Dieu. Un problème se pose à moi: si Dieu n’existe pas, quelle est la source du bien et du mal?

Je te remercie pour ta réponse,

Henri Michel

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Le jugement humain sur le monde.

Socrate

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279- SORTIR D’UN SCHÉMA

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Bonjour,

Je trouve assez drôle de converser avec un homme disparu depuis si longtemps! Je n’ai pas tout lu de ce qui était proposé, j’ai néanmoins «coincé» sur la partie concernant l’inégalité entre la femme et l’homme défendue comme une vérité par vos soins; surtout quand cette idée de supériorité du second nommé sur la première a été évoquée. Je parlerais moi de complémentarité à trouver entre les deux et je trouve qu’on gagnerait à sortir de ce schéma qui n’explique rien mais signifie juste l’inégalité entre ces deux corps. Cela dans l’objectif de pouvoir échanger plus justement au sujet du chemin que sont capables de parcourir l’un vers l’autre afin de se retrouver dans un équilibre à réinventer chaque jour.

Merci de m’avoir lue.

Anne

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Ma bonne Anne,

Puisque vous tenez tant à faire de la philosophie, expliquez-moi donc un peu comment on sort d’un schéma?

Socrate

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280- KIKOU SOCRATOUNET!

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Dis-moi mon petit Socrate, n’aurais-tu pas une frise chronologique de toi? Cela me dépannerait? Je sais ta passion pour l’oral et que tu n’as guère eu de passages marquants dans ta vie mais…

Soul Reaver

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Sinclair Dumontais en a une fort belle. Il faut la lui demander.

Socrate

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281- PÉRICLÈS

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Bonjour Socrate,

J’ai douze ans et je crois que vous connaissez Périclès: j’aimerais savoir, qui il est vraiment, ce qu’il a fait et comment il a fini?

Cordialement,

Alexis

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Je ne connais même pas Socrate, alors Périclès, tu penses…

Socrate

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282- PHILOSOPHIE

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Bonjour,

Vous parlez souvent de philosophie, mais qu’est-ce pour vous que la philosophie?

Maxime

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Ceci, justement.

Socrate

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283- LE RIEN

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Bonjour Socrate,

Qu’est-ce que le rien pour vous?

Merci,

Tommy

 B-Socrates-crowd

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L’étrange lettre de garantie au bédouin Surâqa ibn Mâlik

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2016

Cavalier bédouin de Tunisie

Cavalier bédouin de Tunisie

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Les récits hagiographiques pourtant sur Mahomet, Saint Prophète de l’Islam, sont des révélateurs intellectuels étonnants. Outre qu’ils sont des peintures incroyablement vivantes et passionnées du personnage (dans une culture sensée interdire de le représenter — la représentation par le texte narratif semble se faufiler entre les mailles autoritaires), ces portions biographiques laudatives mettent en contraste un archaïsme mythifiant «classique», gorgé d’irrationalité, de visions et de miracles, avec des traits de modernité dignes d’un baratin de secte contemporaine. Je vais vous citer ici un exemple de cela, pour sa haute représentativité critique.

C’est l’Hégire et les musulmans fuient La Mecque, comptoir polythéiste, autoritaire et doctrinaire, pour la palmeraie de Médine. Les chefs musulmans ont laissé fuir tous leurs sectateurs en premier et, imprégnés de l’héroïsme tranquille et abnégatoire des grands de jadis, ils ferment la marche. Mahomet et son beau–père, le futur premier calife de l’Islam Abû Bakr, sont donc les derniers à se replier. Les Mecquois, inquiets de l’Hégire qu’ils perçoivent comme un défi à l’autorité municipale autant que comme un symptôme inquiétant de rayonnement des idées nouvelles, poursuivent les deux chefs musulmans. Ils passent à deux doigts de les pincer dans une caverne mais virent de bord dans les montagnes, un peu inexplicablement. Mahomet et Abû Bakr s’organisent alors dare-dare avec quelques serviteurs et des chameaux et se tirent en douce, sans trompettes, mais sans précipitation non plus. C’est au moment de cette traversée calme du désert en direction de Médine que survient l’étrange épisode du bédouin Surâqa ibn Mâlik. On lit:

Surâqa poursuit le Saint Prophète

Avant de se mettre en route, le Saint Prophète se retourna pour regarder la Mecque, le cœur gonflé d’émotion. C’était sa ville natale, celle où il avait vécu enfant puis homme, et où il avait reçu l’Appel divin. C’était la ville où ses ancêtres avaient vécu et prospéré depuis l’époque d’Ismaël. Rempli de ces pensées, il jeta un dernier long regard sur la ville et dit: «La Mecque, tu m’es plus chère que toute autre ville au monde, mais ton peuple ne veut pas me laisser vivre en ton enceinte». Après quoi Abû Bakr dit: «Cette ville a rejeté son Prophète. Elle a mérité sa destruction.»

Les Mecquois, après l’échec de leur poursuite, mirent à prix la tête des deux fugitifs. Quiconque capturerait et leur rendrait le Saint Prophète ou Abû Bakr, morts ou vifs, recevrait une récompense de cent chameaux. L’annonce de ceci fut faite parmi les tribus des environs de La Mecque. Tenté par la récompense, Surâqa ibn Mâlik, un chef bédouin, se lança à la poursuite des fuyards et les aperçut finalement sur la route de Médine. Il vit deux chameaux montés et, certain qu’ils portaient le Saint Prophète et Abû Bakr, il éperonna son cheval… Le cheval se cabra et tomba peu de temps après, entraînant Surâqa dans sa chute. Laissons la parole à Surâqa lui-même:

Après être tombé de cheval, j’ai consulté ma fortune à la manière superstitieuse commune chez les Arabes, en tirant des flèches. Les flèches prédirent la malchance. Mais la tentation de la récompense était grande. Je me remis en selle et repris ma poursuite, atteignant presque les fugitifs. Le Saint Prophète allait dignement, sans regarder en arrière. Abû Bakr, quant à lui, regardait sans cesse en arrière (craignant évidemment pour la sécurité du Saint Prophète). Comme j’approchais d’eux, mon cheval se cabra à nouveau et me désarçonna. Je consultai encore les flèches, et elles prédirent encore la malchance. Les sabots de mon cheval s’enfoncèrent profondément dans le sable. Remonter et reprendre la poursuite paraissaient difficile. Je compris alors que ces hommes étaient sous la protection divine. Je les interpellai et les priai de s’arrêter. Il me fut alors possible de les rejoindre. Quand je fus assez près d’eux, je leur communiquai mon intention première et mon changement de sentiment. Je leur dis que j’abandonnais la poursuite et que je tournais bride. Le Saint Prophète me laissa aller, non sans me faire promettre de ne révéler leur route à personne. Je fus convaincu du fait qu’il était un prophète véritable et qu’il était destiné à réussir. Je lui demandai de me donner par écrit une garantie de paix qui me servirait quand il deviendrait suprême. Le Prophète demanda à ’Àmir ibn Fuhair de m’écrire cette lettre de garantie, ce qu’il fit. Comme je m’apprêtais à rentrer avec celle-ci, le Prophète reçut une révélation concernant l’avenir et dit: «Surâqa, comment te sentiras-tu quand tu aura les bracelets de Chosroès à tes poignets?» Étonné de cette prophétie, je demandai: «Quel Chosroès? Chosroès bin Hormizd, l’Empereur de Perse?» Le Prophète dit: «Oui.»

Seize ou dix-sept ans plus tard, la prophétie fut accomplie à la lettre. Surâqa embrassa l’Islam et se rendit à Médine. Le Prophète mourut. Et après lui Abû Bakr, d’abord, puis ‘Umar, devinrent les califes de l’Islam. L’influence grandissante de l’Islam excita la jalousie des Perses au point qu’ils attaquèrent les musulmans mais au lieu de les battre, ils furent eux-mêmes vaincus. La capitale des Perses tomba aux mains des musulmans qui prirent possession de ses trésors, y compris des bracelets d’or que Chosroès portait aux cérémonies officielles. Après sa conversion, Surâqa avait coutume de raconter comment il avait poursuivi le Saint Prophète et sa petite suite et ce qui s’était passé entre le Saint Prophète et lui. Quand le butin de la guerre avec la Perse fut placé devant ‘Umar, il vit les bracelets d’or et se souvint de ce que le Saint Prophète avait dit à Surâqa. C’était une grande prophétie qui avait été faite en un temps de dénuement complet. ‘Umar décida de montrer de façon spectaculaire l’accomplissement de cette prophétie. Il fit donc appeler Surâqa et lui donna l’ordre d’enfiler les bracelets d’or. Surâqa objecta que l’Islam interdisait aux hommes de porter de l’or. ‘Umar dit que c’était vrai, mais que l’occasion était exceptionnelle. Le Saint Prophète avait prédit que les bracelets d’or de Chosroès seraient un jour à ses poignets. Il devait donc les porter maintenant, même s’il se rendait passible de punition. Surâqa avait fait son objection par déférence pour l’enseignement du Saint Prophète. Autrement il était aussi désireux que tout autre de donner la preuve de l’accomplissement de la grande prophétie. Il enfila les bracelets et, ainsi, les musulmans virent de leurs yeux la prophétie accomplie.

Tiré de «La vie de Mohammad, le Saint prophète de l’Islam» dans  Le Saint Coran avec texte arabe, une traduction et une introduction à l’étude du Saint Coran, sous la direction de Hadrat Mirza Tàhir, 1995, Islam international Publication, pp 263-265.

Ce texte traduisant des segments tirés de l’Usud al-Ghâba, une des biographies traditionnelles autorisée du Saint Prophète, parle au premier degré d’une «lettre de garantie» rédigée par un des serviteurs du Prophète dans l’objectif limpide et explicite d’ultérieurement protéger la tribu bédouine de Surâqa ibn Mâlik au moment de sa conquête future par les musulmans. On retrouve les poncifs narratifs habituels: l’adieu ostensible à la ville aimée mais honnie, le peuple voisin qui attaque les croyants victorieux par jalousie. On retrouve aussi la formule usuelle de la vision prophétique réalisée et, de surcroît, on observe l’intégration des fléchettes divinatoires, coutume pourtant pré-islamique, dans la compréhension prospective (ici: pessimiste mais aussi, fatalement, erronée) du monde. Mais tous ces procédés reconnus se combinent à l’acte singulièrement moderne et décalé de la méfiance contractuelle par excellence qui est celui de se faire parapher une belle et bonne lettre de garantie par le futur «chef suprême» pour considération par ses subalternes anonymes de l’avenir. On observera aussi combien, pour le cavalier bédouin, la pulsion irrationaliste ou surnaturelle prend corps dans le cadre ordinaire de sa vie de cavalier du désert. Quand il se fait désarçonner deux fois par son pur-sang qui se cabre et quand, par-dessus le marché, les pieds de ce dernier s’enfoncent dans le sable —une suite de faits incongrus virtuellement impossibles à concaténer si subitement dans le tout de la journée, ou de la vie, d’un cavalier bédouin— Surâqa ibn Mâlik embrasse très prosaïquement l’hypothèse d’une intervention divine. Remarquables aussi sont le statu de l’or et de la transgression dans ce récit. Pour minimiser l’ostentation et la rapine, l’Islam restreint, depuis ses tous débuts, le port de bijoux d’or aux seules femmes. Pourtant le calife ‘Umar, vainqueur des Perses, n’hésite pas à placer Surâqa ibn Mâlik en position ouverte de transgression des enseignements éthiques du Prophète pour arranger «avec le gars des vue» une spectaculaire confirmation de la validité prophétique des visions du même Prophète. La prise de parti irrationaliste est patente et on assume sereinement qu’il urge de confirmer le Saint Prophète de l’Islam comme visionnaire magique où, dira-t-on plus pudiquement, comme être humain divinement inspiré. Rien, dans ce choix politico-religieux du calife ‘Umar, pour vraiment étonner.

On reste cependant avec un bizarre questionnement praxéo-philosophique accroché à l’esprit, suite à ce récit. De fait, qu’en est il tant de l’infaillibilité communicative et inspiratrice du Saint Prophète de l’Islam s’il doit signer des lettres de garantie, rédigées dans les formes par un serviteur-secrétaire, comme je ne sais quel grand commis commercial, pour indubitablement confirmer que telle obscure tribu bédouine est bien celle du chasseur de prime repenti qui les épargna lui, ses serviteurs et son futur premier calife, aux jours si bénis, si sensibles, si obscurs, et si risqués de l’Hégire?

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam et nous, les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Je suis Charlie l’Occidental… et ce qu’il me faudrait c’est un moratoire sur la guerre au Moyen-Orient

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2016

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Il y a tout juste un an, un crime circonscrit spécifique était commis à Paris et, subitement, tout le monde s’écriait: Je suis Charlie. Ben moi, je suis Charlie l’Occidental. Je suis éclairé, confortable, bien-pensant, mais malléable, myope et peu enclin à bien comprendre ce qui arrive, tout subitement, à mes médias d’informations sous propagande de guerre. Je suis encore costaud et riche et je ne contrôle pas vraiment les envolées de mes finances. C’est pour cela qu’une portion exagérée de mes biscotos pécuniaires servent à faire la guerre, par pur bellicisme affairiste. Mais je néglige cela. Je me fais politiciennement distraire et me laisse entraîner dans des querelles de caricatures. Comprenons-nous bien: je suis POUR les caricatures de Mahomet. Ceci dit si des gens faisaient des capotages au flingue sur les rues en criant «Vive Karl Marx!», je me sentirais fortement agressé dans mes positions philosophiques et je nierais fermement avoir quoi ce soit à faire avec tout cela… Or on prend nos compatriotes musulmans ordinaires en otages de guerres de théâtres qui sont aussi extérieures à eux qu’à vous et moi, Charlie. Ma responsabilité d’occidental sur ces questions existe bel et bien mais elle est fort différente de la vindicte arbitraire qu’on fait subir à mes compatriotes musulmans sous le coup de la colère entretenue. Il faudrait pourtant essayer de garder la tête bien froide, si on pouvait. Bon, répliquons à la tuerie de Charlie Hebdo par des caricatures si on veut mais comprenons adéquatement l’impact de ce que nous faisons… et ne faisons pas. Un retrait d’Irak et de Syrie (où nous tuons des enfants depuis des décennies) en ferait bien plus pour cette cause que d’agresser, avec des petits dessins railleurs, nos compatriotes musulmans ordinaires qui n’y sont pour strictement rien et qui ont leurs raisons d’en souffrir. Bien occidentalement, on me dit parfois: «les catholiques et autres chrétiens ont tout autant souffert d’attaques contre leur religion au fil des années.» Alors quoi, c’est le talion chez Charlie? Non. Quand moi, occidental, je me moque des cathos que j’ai eu sur le dos toute mon enfance, je sais ce que je fais. La critique que j’en fais est interne, documentée, subversive. Quand j’agresse les musulmans, sans savoir ce que je glandouille, sur la base de connaissances sommaires, propagandistes, truquées, américanisées, je fais de l’ethnocentrisme. La ressemblance de surface des deux comportements ne doit pas occulter ce qui les distingue radicalement, dans le fond. Paix en Irak. Paix en Syrie. Normal. Je suis Charlie l’Occidental.

Et Charlie l’Occidental, ça le met en colère qu’on tue des caricaturistes, qui, eux, ne sont pas des soldoques ou des bellicistes. Il bouille, il voit rouge. Contemple-la bien attentivement, ta petite colère courroucée, frimée, vengeresse, mon Charlie, mon occidental, mon bien-pensant du premier monde. Le terroriste ET le pouvoir occidental (si tant est qu’ils soient à distinguer), acolytes en ceci comme tous belligérants guerriers CONTRE leurs sociétés civiles respectives, te veulent juste là, Charlie, sautillant dans l’obscurité opaque et obscurantiste de cette petite colère là. Bien cerné, au milieu de la mire concentrique de l’agit-prop du fascisme ordinaire et du bellicisme d’affaire. Très peu de ce genre d’union sacrée pour moi… On me ment, on me sert de la propagande de guerre. Bon, si on la résume à ce point-ci, cette escarmouche de commando sur Paris. Ce sera pour constater qu’on se contente, sans rire, de ceci. Les terroristes soigneusement abattus sont les «vrais» parce qu’ils ont laissé traîner leur carte d’identité dans une bagnole volée (ah bon – un autre passeport du onze septembre!) et/ou ont été reconnus par un témoin à Charlie Hebdo (un témoin qui peut voir à travers les cagoules, bon!). Sitôt eux morts, au top-chrono, un site américain a dit que ça venait du Yémen (pas de l’État Islamique du Levant, hein, ça les ferait paraître bien trop fort — dans la propagande de guerre, l’ennemi n’est jamais fort). Les pantins morts l’ont d’ailleurs déclaré eux même en une entrevue radio limpide digne des années Mesrine. Ils sont entre-temps passés en Picardie (aperçus là-bas par un employé de station service, bien ostensibles avec encore cagoules et lances-roquettes etc, bon), puis retour de Picardie à la banlieue de Paris avec (quoi?) les hélico du GIGN au dessus de la tête, mais sans se faire cueillir sur la route… Suggestion, toute modeste suggestion: plusieurs pantins meurtriers se sont soulevés en différents points (meurtre de la policière de Montrouge, etc) juste après l’attaque de Charlie Hebdo pour couvrir la disparition discrète du vrai commando. On le saura jamais. Tous ceux qui pouvaient parler sont bien opinément morts pour soi-disant protéger des otages qui sont morts aussi (les quatre du commerce cachère) où n’étaient pas vraiment des otages (le planqué de l’imprimerie du baroud final). Où vont nos taxes?

Après ce genre de choc meurtrier et le nuage malodorant d’intox confirmationniste qui le cerne bien serré désormais, il y en a qui vont encore aller raconter que les terroristes sont des haineux abstraits sans buts précis qui se battent pour des raisons idéologiques (ou religieuses). C’est là un argument confusionniste, jouant d’amalgames sommaires et servant la guerre en en faisant un prétexte civilisateur. Vieux truc colonial. Oh Charlie, va dire aux gents du Levant qui tiennent les gros sites pétrolier d’Irak (leur pays, au fait) qu’ils se battent pour de l’idéologie. Ils vont se payer ta poire. On dira ensuite, pour se dédouaner, qu’ils oppriment leurs femmes (ce qu’ils font certainement d’autre part, quoique…). Sauf que le coup argumentatif des femmes musulmanes opprimées ne change rien au fait qu’on bombarde (nous, oui nous, toi et moi, l’homme Charlie) leurs femmes avec des F18 canadiens et des Rafales français… Aussi, pour tout dire, les femmes afghanes, justement, on a mis trente milliards de dollars CAN (sans compter le fric ricain que y a plus de chiffres pour le dénombrer) soit disant pour les libérer, les femmes afghanes, et rien ne s’est passé. Faut croire que nos bons soldoques et leurs commanditaires d’affaire préfèrent dépenser la grosse argent de tes taxes entre gars, hein, Charlie… Et, finalement, la mauvaise foi ethnocentriste ne connaissant pas de frontières, on continue d’éructer que c’est l’immigration qui est la cause du terrorisme. Non, non, non. C’est elle, juste elle, l’erreur ethnocentriste fatale. Nous sommes en guerre ici et l’agresseur, c’est nous. Résistance n’est pas terrorisme. Ils se défendent comme dans: la guerre c’est la guerre. C’est pas juste engraisser l’industrie de l’armement et canarder des pays lointains, la guerre… C’est fesser et se faire fesser… Plus de guerre plus de terrorisme. Sauf que va dire ça à nos financeurs de soldoques. Pourquoi tuer des caricaturistes plutôt que du soldoque? Guerre psychologique, mon ami. Ces gens se font tuer des centaines de milliers d’enfants par des coalitions occidentales. Les détails genre civil occidental/militaire occidental sont inexistants pour eux. Ils sont entrés depuis un bon moment en guerre totale et ce, à cause de nulles autres que nous. C’est la guerre, Charlie. Pas une partie de hockey où il faudrait respecter des règles de coups de sifflets et de couleurs de chandails. Et celui qui a le moins de ressources dans une guerre (eux) frappe pour avoir un impact psychologique amplifié. Je te le redis. J’insiste. Faire passer les terroristes pour des nihilistes ou des absurdistes, c’est de la propagande d’intox. Ces gens sont des guerriers méthodiques. Et, en janvier 2015, ils ont su capter l’attention des millions de petits Charlies en Occident, qui financent tout ça de leurs taxes sans y voir bien clair…

Moi, Charlie d’Occident, moi, moi, je fais la guerre dans ces pays pour leurs voler leur ressources. Je pille et je tue, massivement et c’est CELA qui victimise donc favorise les extrémismes combattants. Ces derniers sont de toute pièce ma créature et tout le monde les subit, même les civils de ces pays. Quand j’en sortirai, ces civils prospèreront et ce sera la paix, toute simple. Comme au Vietnam. On va voir cela de notre vivant. Tu sauras me le dire, Charlie. Il faut quitter ces guerres de théâtres ruineuses en vies et en ressources. La façon de se débarrasser de leurs guerres de commandos c’est de les débarrasser de nos guerres et bombardements d’agressions dont on parle peu ici mais qui tuent leurs enfants, par milliers, dans leurs villes et leurs campagnes. C’est Charlie l’Occidental écœuré qui vous le dit. Il faut parfois savoir perdre la guerre du Vietnam. Car c’est en la perdant qu’on la gagne, en prenant enfin conscience du comédon de notre aliénation post-coloniale criminelle qui croupissait en elle.

Tu veux la fin immédiate du terrorisme, Charlie? MORATOIRE IMMÉDIAT, ILLIMITÉ ET SANS CONDITION SUR TOUTES ACTIVITÉS GUERRIÈRES OCCIDENTALES DANS LE GRAND MOYEN-ORIENT. Tu vas voir que ça sera pas long que les autres, après ça, vont allouer leurs ressources à autre chose qu’au terrorisme (pour t’effrayer et te résister). Un jour viendra. Comme ce matin là, en 1975, à Saigon

Congo-silence

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Pour une responsabilité judiciaire pleine et entière de l’armurier meurtrier

Posted by Ysengrimus sur 6 décembre 2015

la mitraillette d’assaut Bushmaster

la mitraillette d’assaut Bushmaster

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Et c’est reparti les cartons. On tire sur chalands au bistrot, sur des flics, on se fait tirer dessus par des douaniers. On continue de s’entre-tuer à la ville, de tous bords tous côtés. C’est le far-west dans la société civile. Désaxés, jihadistes, désaxés-faux-jihadistes, antiracistes exacerbés par l’inertie de la cause, intoxiqués de médias-intox se joignent maintenant à nos désormais classiques massacreurs en écoles et en universités, dans le grand concert de la criminalité armée aléatoire hypocritement excusée et tolérée par les pouvoirs serviteurs serviles de groupes d’intérêts. Cartons, cartons. Quand je pense à André Breton qui racontait que l’acte surréaliste par excellence serait de flinguer n’importe qui aléatoirement sur la rue. C’était plus facile à dégoiser dans une civilisation qui ne le faisait pas que le contraire, ce genre de développement. Surtout que l’aléatoire, dans tout ça, il n’est jamais vraiment limpide. Tout le monde semble soudain, au contraire, avoir sa petite mire à mirer et sa grande raison transcendantale pour faire le coup de feu.

Et on nous les sert encore et encore sans fin, les grands développements sociologiques et psychologiques à rallonges. Le faux-jihadiste-antiraciste s’habillait en noir, avait perdu son emploi, vivait dans son sous-sol en compagnie de son papa angoissé et avait récemment posté Crapaud-Baron-Tétard en tenue de combat-camouflette sur sa frontispice Facebook. L’œil du batracien brillait étrangement, il aurait fallu se méfier. Et il aurait bien aussi fallu aller le coller au sol avant l’acte. La prochaine fois, on vous le promet. On va bien vous refasciser de partout et ils vont tous s’aplatir, aux frontières, au bistrot, dans les aérodromes, ici comme ailleurs. On va finir par vous l’apporter sur un plateau, le Tel Aviv urbain planétaire permanent qui ne veut voir qu’une tête. Et pendant ce temps, la seule question valide, elle, n’est jamais posée. D’où viennent tous ces flingues? Comment se fait-il que tant d’armes portatives fourmillent dans tous les racoins (pas juste les espaces «classiquement» criminalisés), aussi disponibles que des appareils photos et ce, partout en occident (pas juste aux USA, hein). Même un pays de moutons comme le Canada, avec sa pourtant longue tradition coloniale de prohibition du port d’armes, est désormais atteint de plein fouet par la cartonnite civile, semi-truquée par les pouvoirs ou non. Qui en sont les armuriers, les distributeurs, les promoteurs, de tout ce barda à tuer? Jamais on nous le dit ou désormais… presque jamais.

Car les choses pourraient éventuellement timidement changer… En effet, les familles des victimes de la tuerie de l’école primaire Sandy Hook (Connecticut, décembre 2012) ont décidé de mettre le fabriquant d’arme, son distributeur et l’armurier local sur la sellette, en leur collant une bonne et solide poursuite civile sur le dos. La poursuite, pour homicide involontaire et/ou non assistance à personne en danger, incrimine le fabriquant d’armes, son distributeur et le commerce ayant vendu la mitraillette d’assaut utilisée lors de cette tuerie spécifique. On les considère pleinement juridiquement responsables de vente au public d’objets dangereux, dont l’usage est inadéquat dans le contexte de la vie civile. L’argument de base est que la petite mitraillette d’assaut Bushmaster ayant servi à cette cartonnade de Nouvelle-Angleterre ayant tué vingt personnes (dont le flingueur et sa mère) est, de fait, une arme très analogue à un certain nombre de mitraillettes militaires spécifiques dont la manipulation et le storage est soumis, en contexte soldoque, à un protocole très précis, détaillé et articulé. Or, le susdit protocole est parfaitement inexistant, lors de la vente civile de ces armes à des incompétents de principe, détenteurs d’un vague permis de port d’arme toc, ou pas. Une telle jurisprudence militaire dans la manipulation de cette catégorie d’armement place donc le vendeur, le distributeur et le détaillant de la petite mitraillette d’assaut Bushmaster en situation objective de négligence criminelle. Il s’agit donc d’une poursuite légale pour confiance excessive et négligente (negligent-entrustment lawsuit) analogue à celles ayant été lancées, contre des entreprises, dans certains cas d’accidents de bagnoles, quand lesdites bagnoles avaient été vendues à des olibrius mal chamarrés. La cause sera entendue par la Cours Supérieure américaine à Bridgeport au Connecticut. Les défendants seront la Bushmaster Firearms International, propriété de Remington Outdoor Co. Ainsi que l’armurier de East Windsor (Connecticut) qui avait vendu la mitraillette d’assaut à Madame Nancy Lanza, qui fut elle même capotée avec par son fils Adam Lanza, juste avant qu’il aille faire son carton meurtrier à l’école Sandy Hook. Les plaignants dans cette poursuite sont la famille des étudiants suivants: Dylan Hockley, Daniel Barden, Benjamin Wheeler, Noah Pozner et Jesse Lewis, tous tués dans le cartonnage, les familles des travailleuses de l’école Sandy Hook tuées aussi: Victoria Soto, Lauren Rousseau, Rachel Marie D’Avino et Mary Sherlach. Une enseignante blessée mais ayant survécu, Natalie Hammond, est aussi du nombre des plaignants.

Évidemment, c’est courtichet, judiciarisé, timide, et les réacs pro-flingues tombent déjà sur cette cause civile à bras raccourcis. Mais c’est un début de prise de conscience du fait qu’il y a des profiteurs et des accapareurs qui vivent grassement de ces morts civiles iniques et absurdes. S’ils se mettent éventuellement à devoir payer pour les gaffes de leurs flingueurs-consommateurs, cela risque d’introduire des restrictions sur le port d’arme bien plus musclées et effectivement efficaces que ce que les gouvernements parviennent à grappiller. Il est en effet évident que ces derniers ont capitulé depuis un bon moment sur cette question cruciale de sécurité publique, pour faire de la petite politique politicienne et électoraliste pour cultivateurs à pétoires ruminant la chasse et l’autodéfense en ritournelle comme caution «morale». De fait, des 34,000 morts annuelles par arme à feu aux États-Unis, moins de 300 sont des homicides qu’on pourrait considérer comme de l’autodéfense «légitimes», catégorie incluant le fait d’abattre un cambrioleur, un agresseur violent ou un violeur. Dans plus de 40% des maisonnées américaines où vivent des enfants, il y a une arme à feu. Notons aussi que 50% de tous les meurtres US sont commis avec une arme à feu. Cela finit donc avec ces olibrius de vingt ans qui gambadent dans la nature avec des semi-automatiques tandis que nous, on chipote au sujet du «programme» des hommes et des femmes politiques ricains et canayens qui ne se sont, comme par hasard, pas piétinés au portillon pour donner leur appui à la susdite poursuite civile des familles des victimes de l’école Sandy Hook… La barbe, à la fin, le voilage de face pour toujours servir les même maîtres.

Il faut absolument lever la puante «liberté» du port d’arme, comme on leva, rapido, vif et prompt, tant d’autres libertés civiles, au nom de la ci-devant «guerre au terrorisme»… Cet insupportable consensus de violence implicite, docile et veule ne me comptera jamais parmi les siens. Le postulat fataliste du flingue est un crime sordide et crapuleux. Jamais je ne le partagerai. Depuis un bon moment déjà on poursuit, tout à fait légitimement d’ailleurs, les multinationales du hamburger pour l’obésité et les multinationales du tabac pour la détérioration de la santé publique. Il est plus que temps de placer l’armurier meurtrier devant les responsabilités civiles et judiciaires des négligences criminelles et des crimes effectifs dont il est l’instigateur objectif inexorable. En matière d’armes à feu, l’occasion fait le larron, toujours. Non ce n’est pas le flingue qui tue, c’est l’armurier! Non ce n’est pas le fusil-mitrailleur d’assaut portatif hyper-efficace qui fait des innocentes victimes, c’est le salopard en costard qui le vend, ainsi que son conseil d’administration qui palpe les dividendes. Il est plus que temps de finalement débusquer les tueurs qui font passer les armes d’assaut pour des objets récréatifs ou «de collection». Les vendeurs de drogues récréatives sont des petits joueurs de hockey de ruelles à côté d’eux.

Cette poursuite civile du Connecticut fera date. Elle est un modeste début mais il faudrait en fait aller beaucoup plus loin. Abolition immédiate par décret du «droit» constitutionnel au port d’arme. Saisie et destruction, sans sommation ni compensation, de toutes les armes personnelles du continent nord-américain. C’est cela qui sera un jour la vraie réponse politique sur ces «terribles tragédies dues à des déséquilibrés radicalisés»…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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ÊTRE SANS DESTIN… parce que même le devoir de mémoire n’échappe pas aux contraintes ordinaires de la communication

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2015

Etre-sans-destin

Sorstalanság, c’était il y a déjà dix ans. La question se posait alors (et se pose encore) dans sa simplicité cuisante: comment transmettre la mémoire de la Shoah à nos adolescents? Comment faire sentir, à nos jeunes cadors frondeurs de ce siècle nouveau, la profonde destruction de vie et la douleur intime, incurable, absolue de l’Holocauste. Le corpus culturel est immense mais pas si facile à manœuvrer que ça, en fait. Mes deux fils, Tibert-le-chat et Reinardus-le-goupil ont lu, dans le cadre scolaire, Le journal d’Anne Frank. Ils l’ont découvert dans la version anglaise, bien moins lourde et bien plus vive que la version française. Eh bien, rien n’y fit. Ils se sont fait chier pour mourir. Reinardus-le-goupil a fait observer, non sans une certain pertinence: Anne Frank, il se passe rien. Ils sont dans une annexe enfermés. Ils entendent voler les avions anglais au dessus de la Hollande. Elle se fait donner un stylo et écrit, avec son stylo, combien elle aime son stylo. L’autre journée, l’événement de la journée c’est qu’ils ont fait rouler des petits pois dans un escalier et ont eu peur que les nazis les entendent. Je veux dire… Bon, enfin… L’autre journée, les adultes se bouffent le nez. La seule action c’est quand ils se font pincer par la police pronazi et là, le livre finit. Ça va nulle part et on apprend pas grand chose sur la Shoah avec ça… Il y a une implacable validité à ces observations. Anne Frank, qui, si elle était encore avec nous, ne serait jamais que cinq ans plus jeune que ma mère, a inexorablement vieilli et passe bien mal la rampe avec nos ados, nos garçons à tout le moins. Il faut regarder la chose en face. Le devoir de mémoire est, par-dessus tout, une exigence de communication et, dans le cas des produits culturels, la communication c’est quelque chose qui doit d’abord et avant tout se sentir, comme on sent une belle musique. Je me souviens, confronté à ce commentaire de Reinardus-le-goupil, m’être dit qu’il faudrait que l’expérience prenne la forme narrative d’une aventure enlevante, vécue par une sorte (je frémis de dire la chose comme ça) de Tom Sawyer ou de Rouletabille de l’Holocauste. Il faudrait qu’Anne Frank soit un jeune garçon et qu’il vive la vie des camps en jeune garçon, activement, vivement, presque chafouinement. Mes fils l’accompagneraient pas à pas dans la tragédie. Ce serait vivant, vibrant, douloureux, révoltant, insoutenable. Leur expérience en serait une de totale empathie, de compagnonnage dans la révolte contre le nazisme et dans la résistance à la brutalité des pouvoirs délirants, brutaux, irrationnels. Ils participeraient émotivement à la quête, à la terrible lutte pour la survie. Je me suis pris, pour le bénéfice de mes fils, à rêver d’un coming of age adolescent sur fond de camps de la mort. Je me suis cru terriblement cynique et insensible en rêvant de cela. Je ne savais pas encore que le célèbre rescapé des camps hongrois Imre Kertész (né en 1929, comme Anne Frank dont il est le cadet de cinq mois), prix Nobel 2002 de littérature, avait, de par et son vécu et son subtil talent de conteur, vu l’affaire dans cet angle aussi, dès 1975 (l’œuvre romanesque fut rédigée, en fait, entre 1960 et 1973), et que, en basant son script sur le roman partiellement biographique de cet extraordinaire auteur de la mémoire, le cinéaste Lajos Koltai allait réaliser cinématographiquement mon rêve.

Budapest, 1942. La Hongrie est alliée de l’Allemagne et le régime hongrois collabore férocement, de tout cœur à l’effort de guerre, selon la doctrine nazie. György Köves (joué par un Marcell Nagy titanesque) a quinze ans, l’âge de mon Reinardus-le-goupil quand nous avons visionné ce film ensemble. Il joue aux cartes chez la petite voisine qu’il aime bien, même si elle a horreur d’être juive et d’en subir les constantes avanies. Pourtant, on n’y peut pas grand-chose. Les jours se suivent et György fait son boulot, en prenant les choses comme elles viennent. Il est briqueteur dans un chantier que les autorités ont installé en périphérie de la capitale. Ses parents sont divorcés. Son père, que les autorités pronazi viennent tout juste de convoquer pour qu’il se présente à un de ces curieux «camps de travail» (dont il ne reviendra pas), le prévient contre sa mère et le recommande à sa nouvelle conjointe. Celle-ci, une fois le père de György disparu, se laisse rapidement tourner autour par un voisin qui lui apporte du bon marché noir bien frais. Ambivalente et glauque configuration familiale mais, que voulez-vous on a tous nos petits problèmes, et mes fils, déjà subjugués, accrochent bien mieux à ces remarquables manifestations de modernité précoce qu’aux états d’âme sempiternels, vétillards, redondants et parcheminés d’Anne Frank… Détail parmi tant d’autres, György porte, depuis peu, l’étoile jaune. Celle-ci est grosse, visible, limite grotesque. Bon, ce n’est pas bien marrant mais György ne s’en fait pas trop. Il a un laissez-passer de travailleur bien en règle et fait son travail assidûment et sans faire de vagues. À chaque jour suffit sa peine. C’est un garçon calme qui a un sens naturel de la fatalité tranquille. Un jour ordinaire, où il prend l’autobus pour aller au chantier, un constable hongrois vêtu à l’ancienne se tient au bord de la route. Il fait sortir systématiquement, des autobus venant du ghetto de Budapest, toutes les personnes portant l’étoile jaune. György et les autres garçons de son chantier lui montrent leurs laissez-passer mais cela ne semble pas porter bien fort. György ne se démonte pas. On lui fait vider ses poches. C’est certainement un malentendu qui fait que ces enfants et ces adultes sans destin se retrouvent, bon an mal an, dans un train pour la Pologne. On roule des jours et des nuits. Il fait vachement soif. En matant les affiches le long de la voie, les jeunes hommes du fourgon, dont György, arrivent à lire le nom de ce qui semble être leur destination: Auschwitz. Un nom allemand. Jamais entendu parlé de ce bled, dira pensivement un des voyageurs involontaires. L’Histoire nous le dit aujourd’hui, l’immense camp de concentration polonais d’Auschwitz-Birkenau accueillit (et extermina massivement) principalement des juifs hongrois. On les distinguait d’ailleurs dans le camp, par la lettre U (pour hongrois) qu’ils portaient sur leurs uniformes rayés en lieu et place de l’ancienne étoile jaune.

György séjournera et travaillera dur à Auschwitz (Pologne), puis à Buchenwald (Allemagne, non loin de Weimar), puis à Zeitz (Allemagne, non loin de  Buchenwald – György, dans sa narration, qualifiera ce dernier de «petit camp provincial»). Il grandira et deviendra un homme dans ce contexte carcéral toxique, cruel, extrême. Avec une force et une sobriété remarquable, la narration et la cinématographie nous font sentir la puissance absolue de la déchéance et aussi, et surtout, la crevant, la fissurant, une supériorité humaine qui fait que s’ouvrir à la vie, eh bien, c’est s’ouvrir à la vie, même au fond de l’horreur. György nous parlera de ce petit moment de douceur, quand le soleil décline le soir, juste après la soupe, qui lui fournit toute cette force d’être qu’il gardera toujours en lui. Des teintes de gris et de brun riches, de l’eau sale, de la boue, de la poussière de sel. Des plans courts, intenses, hiératiques mais sans ostentation, sans complaisance. Des figurants maigres, puissants, sublimes que la caméra saisit comme le ferait un regard ferme, détaché, endurci, embué, ouateux. Des dialogues sobres, dépouillées, limpides (je recommande la version originale hongroise qui préserve la pureté du jeu des acteurs, avec les sous titres français ou anglais – il n’y a rien de verbeux dans ce long métrage). Chanceuse dans sa malchance, la production de ce film (le plus coûteux de toute l’histoire cinématographique hongroise) tombe en panne pour plusieurs longs mois, faute de financement. Pendant que les producteurs cherchent de nouveaux commanditaires, une chose extraordinaire a lieu: l’acteur principal, Marcell Nagy, grandit. Tant et tant qu’il nous livre en point d’orgue du film un jeune homme qui est maintenant de l’âge de mon Tibert-le-chat, au moment du visionnement. Tous les gens que György a connu au début de son internement sont désormais disparus ou morts. Il continue de tenir le coup, hagard. Puis c’est la Libération, irréelle, hallucinante de bizarrerie et de langueur, puis le retour vers une Hongrie désormais sous administration soviétique. Les derniers moments du film nous exposent l’incompréhension, la cécité, la surdité des citadins de Budapest libérée, qui ne portent pas les camps en eux. György revoit sa jeune voisine, essaie de lui expliquer qu’un jour à Buchenwald, il est mort. Nous, nous comprenons à peine ce qu’il veut dire quand il dit, comme ça, comme en passant, qu’il mourut un jour à Buchenwald. D’avoir vu les images cinéma du drame, on voit un tout petit peu où György veut en venir, avec cette affirmation si biscornue, si étrange. La petite voisine, devenue femme et enfin libérée des affres de l’antisémitisme de jadis, ne comprend rien de ce qu’il raconte et György finit par se taire. Il répond à la cécité et à la surdité de ses compatriotes citadins par ce mutisme glacial, si caractéristique des rescapés profonds. Et le lien avec la frivolité de jadis est rompu, pour toujours.

Mes fils ont adoré. La mémoire historique s’est enfin transmise. Ils l’ont maintenant, leur support culturel véhiculant le cri de douleur de la Shoah. C’est un disque cinématographique début de siècle. Pourquoi pas. On pourra encore se le repasser. On pourra se la faire redire, notre incompréhension, qui est celle de ceux qui n’ont pas vécu l’indicible. Et, faute de vécu, il reste la transmission de la mémoire. Jamais l’ignorance, ou la méconnaissance, ou l’imperfection de la transmission des relais, ou la disparition inéluctable des témoins du crime absolu n’édulcoreront le devoir de mémoire.

Sorstalanság (titre français: Être sans destin, titres anglais: Fateless ou Fatelessness), 2005, Lajos Koltai, film hongrois avec Marcell Nagy, Béla Dóra, Bálint Péntek, Péter Fancsikai, Daniel Craig, 140 minutes.

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