Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Vie politique ordinaire’ Category

Le déclin du sport compétitif

Posted by Ysengrimus sur 21 juillet 2021

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On assiste, par les temps qui courent, à la manifestation d’une nouvelle tendance en matière de sports amateurs et professionnels: la dénonciation des abus présents et passés. On peut, par exemple, mentionner ce récent fait divers sur la question de la natation synchronisée où les nageuses et les anciennes nageuses se dressent de plus en plus contre l’autorité arbitraire et abusive des entraineurs et des entraineuses de leurs vertes années. La compulsion martiale a fait, semble-t-il, qu’on poussa les sportives excessivement, notamment en les insultant sur leur apparence et en les humiliant au sujet de leur performance. Dans la réflexion sociétale globale suscitée par les atermoiements actuels autour de ce récent fait divers, assez peu surprenant au demeurant, un certain nombre d’allusions ont été faites aux russes et aux chinoises. Celles-ci sont présentées, comme d’habitude dans la propagande occidentale, comme des robots ou des androïdes qui acceptent toutes les avanies pour accéder à une performance maximalisée. Et, alors, dans notre commotion émue, on susurre que ces sportives, issues de grandes nations policées et autoritaires, ne représenteraient plus la norme absolue, en matière de réussite sportive. Une nouvelle sensibilité des sports semble prendre corps, dans la marmite émotionnelle contemporaine. Il n’est plus si important de gagner et ce n’est… comme… plus vraiment intéressant de la faire s’il faut souffrir à la façon d’une athlète russe ou chinoise pour y parvenir. Ce qui se manifeste, dans ces nouvelles tendances critiques en matière de sport, c’est que la victoire, la médaille, la réussite convulsionnaire, ont désormais moins de prestige et moins de statut. Le dogme de la compétitivité se fendille. Une nouvelle idée semble germer dans la cervelle embryonnaire de la planète sport: celle du bien-être des athlètes.

Le sport compétitif n’est pas le sport de la vraie vie. Il y a lieu d’observer que, lorsque l’on se sort de la sphère professionnelle des sports et de la fascination morbide qu’elle suscite, on se rend vite compte que les gens ordinaires, les masses, ne pratiquent pas les activités sportives pour des motifs compétitifs mais simplement pour le plaisir. Une réflexion critique, qui s’extirperait de l’aliénation télévisuelle et ethnoculturelle du sport-arrivisme, s’aviserait assez simplement du fait que l’immense majorité des gens pratiquent un sport pour sa beauté et sa jubilation intrinsèque. Les petites gens ne s’écœurent pas entre elles pour gagner une coupe ou une croquignole dorée ou argentée. La victoire ou la défaite ont beaucoup moins d’importance que le simple fait de se retrouver ensemble et de s’adonner à un exercice qui nous plaît, en bonne compagnie, en respirant bien par les naseaux. L’émulation vernaculaire aux sports se cultive donc moins en se donnant la réussite comme objectif que la simple satisfaction consistant à s’amuser en se livrant collectivement à une activité qu’on aime. Dans la vie réelle des masses, le sport est un loisir, pas une carrière.

Force est donc d’admettre que la mythologie compétitive avec laquelle on nous bassine, depuis, au moins, la mise en place des jeux olympiques modernes en 1896, s’avère finalement être une façon de traiter le sport en particulier, et l’exercice physique en général, selon une vision parfaitement abstraite et non conforme à la réalité sociale ordinaire de la pratique des sports et des exercices. Réservés anciennement aux athlètes amateurs, les jeux olympiques sont devenus la cathédrale de la putréfaction morbide du sport comme course de lévriers. Ceci semble pourtant bel et bien avoir vécu ses heures de gloire. Tout graduellement, certains pays commencent discrètement à refuser de tenir les ci-devant olympiades modernes. Celles-ci ont bien l’air d’avoir imperceptiblement fait leur temps. Il fut donc un temps —disons le siècle dernier— où gagner, dans un contexte de sport professionnel, était devenu l’objectif absolu, au détriment du plaisir, du bien-être physique et psychologique, ou de la simple satisfaction de réaliser quelque chose de nouveau, d’original ou de tout simplement agréable. La tonalité contemporaine change, tout doucement, et la nouveauté des conditions actuelles réside dans le fait que ce souci de bien-être et cette exigence de respect interpersonnel en vogue commence désormais à pénétrer l’enceinte forclose et confidentielle du sport professionnel. Il s’agit désormais un peu moins de gagner et un peu plus de voir au bien-être des joueurs, des joueuses et à une valorisation de leur personnalité, s’épanouissent dans leur sport. La chose acquiert d’ailleurs une résonance beaucoup plus assurée qu’on ne peut l’imaginer, même au niveau des activités de sport amateur. Effectivement, désormais, les intervenants qui encadrent des écoles de gymnastique ou des écoles de soccer sont très attentifs à l’apparition de parents ayant une conception normative et compétitive du rôle que doit jouer leur enfant dans cet espace récréatif. La compétition n’est pas une notion aussi valorisée qu’elle le fut autrefois. Ce n’est plus en soi le point oméga du sportif ou de la sportive en herbe.

Il fut un temps… disons il y a environ deux générations… où l’acharnement sportif et l’accession sociale étaient directement corrélés. On se souvient tous, au pays des flying frenchmen, sans nostalgie particulière, de ces joueurs de hockey enragés qui faisaient des petits salaires et qui travaillaient à l’usine le soir pour boucler leurs fins de mois. Ils s’adonnaient à leur sport avec un acharnement compétitif où se transposaient toutes les luttes sociales et les frustrations d’une classe ou d’une nation. En contexte québécois, le mythique Maurice Richard fut l’archétype incarnant ce phénomène. Puis vint le temps des petits hockeyeurs millionnaires bébés gâtés, tant décriés mais aussi tant adulés. Et à mesure que les sports se sont professionnalisés, les équipes sportives se sont mis à ouvertement fonctionner comme des entreprises. Le succès associé directement aux victoires (ce qui, en bonne réflexion fondamentale, n’est pas une corrélation automatique) est devenu l’équivalent direct de la réussite des grandes entreprises commerciales. Vendre du hamburger, vendre du prêt-à-porter, vendre des billets pour aller au stade: même combat, même enjeu compétitif marchand. Inutile de seriner que la mise en place de cette dynamique représente un aspect profondément malsain, dont les vertus civiques, si tant est, sont hautement questionnables.

Par-dessus le tas, il n’y a pas à se mentir. Le sport professionnel compétitif est une pratique fondamentalement fascisante. C’est de la guerre sublimée. Souvenons-nous du mot de Gilles Vigneault: à propos de la guerre j’ai su, par le loup, qu’il peut plus la faire mais qu’il en a le goût. Comme il est moins possible de partir en guerre qu’autrefois, on transcende la chose dans les sports. Et l’adjudant-chef, dans cette douloureuse métaphore pratique, c’est l’entraineur… Dans la fantasmatique collective, la lutte armée est désormais sciemment remplacée par la compétition de prestige. Le podium olympique et un perchoir hiérarchique cultivant ouvertement l’apologie nationaliste la plus véreuse. On monte sur le podium par nations et, force est de se dire, face à ce spectacle pathétique et navrant, à quand des équipes sportives qui seront formées de collectifs de joueurs provenant de différentes nationalités. Bon, justement, le phénomène existe déjà, par exemple dans le hockey professionnel, et cette tendance est aussi susceptible de bel et bien s’amplifier, dans un contexte global de résorption affairiste de la promotion morbide des nationalismes.

Endémiques et tendancielles, au sein de la culture sportive contemporaine, percolent un ensemble de propensions susceptibles à terme d’assurer le déclin de ce sport compétitif belliqueux et/ou entrepreneurial. Un jour, on comprendra que ce n’est pas le sport qui est nuisible mais la compulsion compétitive qui le ravaude encore aujourd’hui. Cette émanation d’un système social élitiste, et réfractaire à toute dimension civique, fausse le sport. Les tendances critiques dont on a observé récemment l’émergence, lutte contre les abus des entraîneurs, souci du bien-être des joueurs, pourraient, à terme, ramener une dimension d’amateurisme, dans le bon sens du terme, dans l’activité sportive. On peut parfaitement envisager qu’un jour viendra où on ne discutera plus avec un ou une athlète sur les différentes caractéristiques de sa performance compétitive mais tout simplement sur ce qu’il en fut de son plaisir et de la joie de la pratique de son sport favori, joie qu’il lui sera alors beaucoup plus facile de partager avec un public désormais complice.

Nous vivons dans un horizon culturel mondialisé où, qu’on le veuille ou non, qu’on l’assume ou non, l’intérêt pour le sport compétitif à l’ancienne décline nettement. Sur une phase historique de, disons, cinquante ou cent ans, il est parfaitement possible d’envisager que le sport soit entrainé, comme d’autres objets culturels, dans une révolution inédite des mentalités et des sensibilités. Cela est parfaitement envisageable. Et je pense que ce serait une excellente chose pour l’intégralité de l’humanité, parce que, bon, y’en a vraiment marre que le sport, cet acte essentiel, soit accaparé par les normatifs et les compétitifs, qui le prennent en otage, le polluent et le salissent avec cette répugnante transposition de l’arrivisme bourgeois, chevillée à cette insupportable compétition capitaliste, elle aussi largement crépusculaire.

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Racisme systémique

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2021

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J’adhère inconditionnellement à la position selon laquelle il y a racisme systémique au Canada, et dans la majorité des pays occidentaux. Je ne transigerai pas sur ce point.

Un autre point sur lequel je ne transigerai pas, c’est le suivant: il n’y a pas de batailles de mots, jamais. Ce qu’on prend pour une bataille de mots est une bataille pour des concepts, toujours. Et quand on minimise ladite bataille théorique en prétextant que c’est juste une bataille sur des mots, c’est alors tout un petit ensemble de catégories conceptuelles qu’on esquive, prudemment, méthodiquement… pas toujours honnêtement… Il n’est donc pas question ici de dégager la rondelle (pour prendre une image canadienne de hockey) ou de botter en touche (pour prendre une image française de rugby) sur la question du caractère systémique du racisme contemporain.

Il a été porté à mon attention par une source fiable qu’en contexte canadien, les progressistes anglophones sont plus enclins à reconnaitre le racisme systémique que ne le sont les progressistes francophones. Beaucoup d’acrimonie s’émulsionne autour de tout ceci, en ce moment, semble-t-il. La personne qui a attiré mon attention sur ce fait me demandait si quelque nuance étymologique, distincte dans nos deux langues officielles, pourrait fonder cette mésentente. Une sorte de tortillon de sémantique bilingue serait-il en train de polluer le débat? Bon, il n’y a pas de problème étymologique ici, au sens classique de la linguistique historique. Contrairement à fromage ou à camion, le mot systémique n’est pas un mot vernaculaire du cru, remontant aux nomades gaulois ou aux cuistots des légions de César. Le Grand Larousse de la Langue Française de 1971-1979, qui fait encore autorité en matière de néologie vingtièmiste, n’a même pas une entrée pour systémique. Le Trésor de la Langue Française atteste maladie systémique, affection systémique, et les date de 1972. Autrement dit, le mot-notion systémique est un enfant de la onzième heure, en français et, a fortiori, en anglais. Il n’y a pas de casseroles étymologiques ici, pas en français en tout cas.

Par contre, ce qu’il y a ici, en français toujours, c’est un accident paronymique (cela arrive surtout quand on fait mumuse avec justement ces néologismes turlupinés, en se prenant pour des grands penseurs — quand ce phénomène se manifeste sur des mots plus simples on parle aussi d’étymologie populaire). Voici la chose. Certains mots ayant des ressemblances formelles entre eux se rapprochent et se mettent à parasitairement échanger du contenu sémantique, un peu hors-contrôle. Conjoncture conjecture, intension intention, problème problématique se brouillonnent un peu les uns les autres et des effets de sens se transvasent et parfois se figent, pour ne pas dire qu’ils accrochent. Ce genre d’accident paronymique arrive indubitablement en français avec systémique systématique. Ne tombez pas dans les usages trop techniques, restez proche de la langue usuelle, et suivez-moi bien.

Ces trois gars lèvent toujours un peu le ton avec un ou une collègue de couleur, c’est systématique chez eux. Cet usage ordinaire (de systématique, hein, pas de systémique, qu’on ne peut pas placer ici, même en essayant de parler chic) laisse entendre que les collègues sont systématiques, constants, méthodiques, et invariables dans leurs interactions avec un ou une collègue de couleur. On pourrait même ajouter, en restant textuellement cohérents: Mais il le font exprès, ma parole. Il y a donc là une constance qui laisse supposer que ce qui arrive ici est concerté, décidé, voulu et que cela fait éventuellement l’objet d’une entente implicite, d’un accord, d’un plan, d’un fait exprès…. Notons, pour bien stabiliser cette valeur du mot-notion systématique, qu’en français usuel, filibuster ça se dit obstruction systématique, et il est net que ce type d’obstruction parlementaire est sciemment fomenté par un groupe qui se concerte ouvertement et s’organise implicitement pour la réaliser.

Dans le cas d’une collision paronymique du type de celle que je décris ici, les deux mots se ressemblent formellement. Alors, dans notre esprit collectif, ils se rapprochent comme des petits navires et se mettent subrepticement à se transférer du contenu sémantique. Habituellement, le mot le plus usuel (ici systématique) fourgue du contenu au mot moins usuel (ici systémique) histoire de lui assurer une meilleure flottaison dans l’océan de bouteilles de plastiques de nos conceptualisations ordinaire. Le phénomène que je vous décris ici, dans les conditions que je mobilise ici, se joue exclusivement en français.

Histoire de clarifier cette hypothèse dans mon esprit, j’ai discuté l’affaire, en anglais, avec Lindsay Abigail Griffith. Je traduis les observations fort utiles (et très anglophones) qu’elle m’a fait. Quand je lui ai demandé de me donner un exemple de racisme systémique, elle m’a répondu, sans hésiter, ceci: Paul, regardez la carte de Montréal et la carte de Toronto de la répartition de la COVID-19. On observe sur Montréal deux espace ethniques densement infectés, Montréal-Nord (les Noirs) et Laval (les Arabes). Sur Toronto, on observe aussi deux espace ethniques densement infectés, Scarborough (les Noirs) et Brampton (les Indiens et les Noirs). C’est criant. Comment peut-on regarder, sans frémir, ces deux présentations cartographiques d’une pandémie, un problème sanitaire collectif dont on s’attendrait qu’il soit sociologiquement inerte et uniforme sur l’axe des races (contrairement à l’axe des âges, médicalement justifié, lui). Cela corrobore incontestablement et impartialement qu’il y a racisme systémique, ici.

Quand j’ai soulevé la question d’une corrélation entre le systémique et le systématique, c’est-à-dire le volontaire, le concerté, l’implicitement planifié, mademoiselle Griffith ne comprenait pas du tout où je voulais en venir. La conversation se poursuivait, toujours en anglais. Pour elle le mot-notion systemic fonctionnait exactement comme dans les premières attestations françaises du Trésor de la Langue Française: maladie systémique, affection systémique. Il y a une dimension organisée et structurée du mal. Mais organisé, configuré, disposé selon une logique interne discernable et exposable ne signifie pas automatiquement volontairement concerté. Il s’en faut de beaucoup. L’accident paronymique dont je vous parle ici n’a pas eu lieu en anglais.

Au problème linguistique (la collision paronymique en français entre systémique et systématique et les transferts sémantiques incontrôlé qu’elle engendre dans notre langue) s’ajoute le problème de la faiblesse culturelle du Canada sur ces questions de crises. Sur ce point sensible, il faut cesser de se raconter des histoires. Frappons notre affaire au cœur. Sur ces questions de racisme et d’ethnocentrisme, le Canada anglais tend à singer les États-Unis. Le Canada français tend à singer la France. C’est pas du tout anodin. Ça veut dire que, dans les représentations mentales et ethnoculturelles au Canada anglais, on retracera plus facilement le souvenir de l’esclavage, de Jim Crow et des luttes des droits civiques. Tandis qu’au Canada français, on retracera plus facilement le souvenir de la colonisation française de l’Algérie et du Sénégal, la décolonisation, l’immigration, le regroupement familial. Dans l’implicite, un noir, au Canada anglais, n’est pas un immigrant. C’est un descendant d’esclaves qui est dans les Amériques depuis aussi longtemps que vous et moi et qui subit une discrimination involontaire dérivant de la séquence disparue esclavage, Jim Crow, Lutte des droits civique. Au Canada français, un noir est plus perçu comme un immigrant, dont l’arrivée sur le sol national et dont l’intendance de la vie civique (conférer Loi 21) fait plus l’objet d’une action volontaire concertée des gouvernants contemporains. Le fond ethnoculturel du problème renforce le pli sémantique de l’accident paronymique signalé.

Voici donc ce que nous devons faire: A) ramener le mot-notion systémique à son sens français non-paronymique, celui qu’on dégage explicitement dans maladie systémique, affection systémique. Le racisme résulte d’une organisation collective qui n’est pas une décision. C’est une configuration involontaire et cela le rend encore plus tragique et difficile à dessouder. B) en tant que Canadiens, nous devons nous efforcer de cesser d’importer des schèmes de représentations impériaux sur la question du racisme et chercher à nous donner une compréhension adéquate et culturellement non-mimétique du racisme à la canadienne. Nous sommes une ancienne colonie britannique qui, comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande (bien plus que comme les États-Unis), s’est configurée dans la répression colonialiste de nations aborigènes dont la présence préexistait la nôtre de millénaires. Nous subissons aussi les problèmes d’ethnocentrisme et de xénophobie, sur les questions d’immigration, qui sont ceux d’un pays occidental qui, par contre, contrairement à la France, n’est pas une ancienne métropole coloniale en situation de reflux migratoire. Il va falloir en venir à produire l’analyse concrète de ces faits distinctifs et à les démarquer adéquatement, dans notre travail militant local.

Finalement, pour faveur et par pitié, voyons une bonne fois la différence entre racisme et ethnocentrisme. Tous les occidentaux sont encore tendanciellement ethnocentristes, en ce sens qu’ils inclinent à croire, de bonne foi (pire que la mauvaise foi: la bonne foi), que la pensée universelle c’est la pensée occidentale, sans plus. Par contre tous les occidentaux ne sont pas automatiquement racistes. La principale affaire à faire en tant qu’occidental autocritique, c’est d’approcher le racisme… sans le prendre avec nos pincettes ethnocentristes. Délicate dialectique, vu que pour comprendre adéquatement notre fond ethnocentriste, il faudrait ne plus l’être. Cet exercice est, surtout et avant tout, un pensum critique permanent, où toutes nos représentations mentales sont en cause, y compris (et sans s’y restreindre) notre utilisation mobilisatrice des mots et des concepts.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Le pacte secret de mademoiselle Sarah (essai-fiction)

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2021

Mademoiselle Sarah (représentation imaginaire)

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Mon nom est Constance de C***. Dans ma prime jeunesse, vers vingt-deux ans environ, je faisais partie du personnel diplomatique rattaché au Comte de Vergennes. Oh, je n’occupais pas des fonctions bien mirobolantes. J’étais préceptrice vacataire de langue française. Le Secrétariat aux Affaires Étrangères du Royaume de France, dans ce temps-là, était une ruche bourdonnante et un grand nombre de ses habitués, ou de leurs subordonnés, avaient une connaissance assez lacunaire de notre langue. Ma fonction était de les former, en les familiarisant à la conversation courante et à l’esprit français… sans qu’il n’y paraisse trop, car certains de ces visiteurs de marque étaient parfois assez susceptibles.

Un peu avant que le peuple de Paris ne prenne la Bastille, pendant le si bel été de 1789, je me présentais tous les lundis à l’Hôtel de Langeac, la résidence officielle de l’ambassadeur de la république des états unifiés de l’Amérique du nord. Ne vous méprenez surtout pas. Je ne faisais pas faire la conversation de salon à la fille de l’ambassadeur. Je ne connaissais pas vraiment cette dernière car, fort susceptible justement, elle ne s’abaissait pas à étudier les langues. Non, non, depuis un peu plus d’un an, je rencontrais plutôt celle de ses suivantes qui lui servait parfois d’interprète. C’était une fort jolie virginienne, qui devait avoir quelques années de moins que moi. Sang-mêlé, elle avait une masse de cheveux bruns, mousseux et aériens, qui se déversait fort joliment sur ses bonnes épaules. Des yeux noirs très profonds, des lèvres pulpeuses. Elle aurait fait tourner bien des têtes perruquées dans les salons de la capitale mais on ne l’y voyait jamais. Attachante, naturelle, elle avait le port un peu rustique, un peu campagne, et beaucoup de fraicheur. C’était une intelligence discrète mais vive, acérée, curieuse de tout. Elle s’appelait Sarah.

Je rencontrais ainsi cette demoiselle Sarah, pour des séances conversationnelles hebdomadaires de deux heures environ et ce, depuis une petite année, déjà. Ces échanges me plaisaient grandement. On s’entendait à merveille, elle et moi. On bavardait très librement. J’aimais beaucoup sa compagnie. Son français était excellent et, avant de mettre ici en forme l’échange que je tiens à confier à l’Histoire, je dois vous rapporter deux petites anecdotes curieuses qui en disent assez long sur l’état d’esprit et les conditions de vie fort exotiques de mademoiselle Sarah. D’abord, elle portait des toilettes bien choisies et bien mises mais jamais de fard. Elle me rapporta une fois qu’il lui était strictement interdit de se blanchir la peau. Son teint hâlé, vraiment superbe, aurait pourtant facilement pu être atténué ou dissimulé, par amusette ou par coquetterie, avec un maquillage discret ou un peu de poudre. Il n’en était strictement pas question. Ordres de l’ambassadeur. Ces coloniaux ont des pratiques bien étranges. Quelle sorte d’ambassadeur se soucie de la couleur de peau d’une de ses demoiselles?

D’autre part, nos conversations avaient lieu dans un petit salon, modeste mais fort commode, qui était attenant à l’officine de l’ambassadeur américain. Quoique l’officine dispose d’une salle d’attente spacieuse, certains des dignitaires qui devaient voir l’ambassadeur préféraient l’attendre ici, plutôt que dans la salle d’attente attitrée. Nous étions donc parfois dérangées par des personnages de conséquence qui, sans trop se soucier de nous, déambulaient dans le petit salon, en contemplant les boiseries, le mobilier ou les tableaux. Mademoiselle Sarah et moi étions assises face à face et nous conversions, habituellement sans nous soucier de l’intru. Si c’était un Français, nous poursuivions notre conversation à bâtons rompus sans réagir à sa présence. Par contre, si un membre américain de la suite de l’ambassadeur venait flâner en notre espace, là, l’attitude de Sarah se métamorphosait radicalement. Elle adoptait une posture gauche et une dégaine ostensible de fausse sotte très comique et elle transformait subitement sa conversation, d’autre part excellente et pleine d’esprit, en un baragouin anglicisé creux et quasiment inintelligible. À tous les coups, je devais me mordre les lèvres pour ne pas pouffer. Tant que le dignitaire américain était présent autour de nous, la bouffonne aux yeux arrondis gesticulait, tergiversait, mais, surtout, elle feignait de déployer les efforts les plus compliqués pour parler français. Son manège cessait, aussitôt que le dignitaire américain entrait dans le bureau de l’ambassadeur. Un jour, je lui ai demandé, au sujet de cette petite mascarade un peu grotesque: Mais vous jouez à quoi exactement? Avec un infime reflet de terreur contenue pétillant dans ses yeux magnifiques, elle me répondit vivement: Je ne veux pas que tous ces mouchards de l’ambassadeur ne se fassent une idée adéquate de ma connaissance de la langue française. Je vous en supplie, Constance, ne me trahissez pas. Cette seconde anecdote, fort révélatrice elle aussi, montre bien que mademoiselle Sarah, superbe mulâtresse rouée, enfant du soleil et des plantations de Virginie, ne s’amusait pas vraiment, à Paris. Même sans fard et sans poudre sur le visage, elle vivait cachée et s’avançait masquée.

Avec le temps, j’ai pris l’habitude de faire des notes au sujet de mes échanges avec mademoiselle Sarah. Je n’arrivais pas, à l’époque, à me départir du sentiment que des choses importantes gravitaient autour de cette figure. J’ai brûlé aujourd’hui bon nombre de ces papiers d’autrefois. Ils se sont avérés peu importants, avec le recul du temps. Mais, déférence obligée envers cette personne étonnante pour laquelle j’ai ressenti du respect et de l’amitié, je ne peux me retenir de recopier ici, et de confier à l’Histoire, le dialogue suivant. Il date de juillet 1789.

Constance : Vous êtes bien pimpante, ce matin.

Sarah : Bien sûr, Constance. Je donne le change, comme d’habitude.

Constance : Je m’en doute un peu. Je vous sens tellement gorgée de secrets.

Sarah : De bien petits secrets, allez.

Constance : Ah, mais ils vous pèsent quand-même.

Sarah : Ce ne sont pas mes secrets qui me pèsent.

Constance : Non?

Sarah : Non. Ce sont mes dilemmes.

Constance : Voudriez-vous qu’on en parle?

Sarah : Ça dépend.

Constance : Ça dépend de quoi?

Sarah : Ça dépend de votre discrétion, pardi! Je voudrais bien parler à l’Histoire mais je ne voudrais pas faire d’aveux au présent.

Constance : Ma discrétion est intégrale. Je suis parfaitement apte à oublier tout ce que vous me confierez.

Sarah : Mais, je ne le veux pas.

Constance : Pardon?

Sarah : Je ne veux pas que vous oubliiez un mot de ce que je souhaite vous dire.

Constance : Bon… Euh…

Sarah : Je ne veux pas que vous le colportiez mais je veux que vous le reteniez. Vous pourrez ainsi, le jour venu, le rapporter.

Constance : Entendu. Mais euh… le rapporter à qui, et quand?

Sarah : À tous. Après ma mort.

Constance : Entendu.

Sarah : Je peux compter sur vous?

Constance : Intégralement. Je vous écoute.

Sarah : Regardez-moi d’abord, Constance.

Constance : Mais je ne fais que ça.

Sarah : En me regardant, que voyez-vous?

Constance : Une jeune femme.

Sarah : Une jeune femme noire.

Constance : Enfin, noire… légèrement foncée, disons…

Sarah : Je suis une femme noire, Constance. Je suis une négresse officielle. Ce n’est pas la teinte naturelle qui compte. C’est le stigmate social.

Constance : Je ne vois pas le…

Sarah : Je suis une esclave, Constance.

Constance : Pardon?

Sarah : Je suis esclave. Est-ce que cela me salit à vos yeux, que je sois une esclave?

Constance : Non, mais non… aucunement!

Sarah : Bon. Je vous crois.

Constance : Qu’est-ce que vous me racontez, exactement? De qui êtes-vous donc l’esclave?

Sarah : De l’ambassadeur américain.

Constance : Qu’est-ce que c’est que cette histoire? Il n’y a pas d’esclaves à Paris. C’est pas Saint-Domingue, ici, tout de même.

Sarah : Techniquement, vous avez raison. Depuis que mon frère et moi faisons partie de la suite de l’ambassadeur américain à Paris, on nous paie des gages. Je touche douze livres par mois, que je peux dépenser à ma guise.

Constance : Eh bien, voilà.

Sarah : Ça ne change rien à l’essence des choses, Constance.

Constance : Quelle essence des choses?

Sarah : Moi, et tous les gens comme moi dans mon pays, tout comme à la périphérie de votre propre empire colonial, nous sommes des esclaves.

Constance : Vous n’êtes pas esclave, ici.

Sarah : Sauf qu’ici, je ne signifie plus rien. Vivre ici, dans cette capitale européenne somptuaire, c’est, pour moi, comme individu, rien de plus qu’une forme de marronnage.

Constance : Hmmm… Je le sens un petit peu venir, le dilemme, là.

Sarah : Vraiment? Je crois plutôt que tout ceci vous échappe complètement, en fait, ma pauvre Constance.

Constance : C’est… c’est fort possible, en effet.

Sarah : Et ça va pas se simplifier. Je… je peux me taire, si vous voulez.

Constance : Ah, non. Je vous en supplie, non. Je découvre subitement que je ne savais strictement rien de vous et il importe maintenant à mon cœur d’en connaitre le plus possible. Je vous conjure de continuer de parler.

Sarah : Bon. Alors, on va parler. Et on va commencer par le commencement. L’ambassadeur américain.

Constance : Un homme qui, admettons-le, a de la stature.

Sarah : Oui, en effet. Et je vous le dis du fond du cœur, chère amie, cet homme, dont je suis l’esclave, est une des plus grandes intelligences que ce siècle ait porté.

Constance : Je veux bien le croire. Un beau quadragénaire, en plus.

Sarah : Très beau. Et voulez-vous maintenant un très beau paradoxe?

Constance : Je vous écoute.

Sarah : Cet homme, dont je suis l’esclave, est opposé à l’esclavage. Il a affirmé, contre toutes les forces réactives de ce siècle, que tous les êtres humains sont nés égaux. Il a même inscrit cette affirmation solennelle dans le préambule de la constitution de notre pays.

Constance : Ah bon…

Sarah : Eh oui. Et pourtant, il a plusieurs centaines d’esclaves sur sa grande plantation virginienne. Et, malgré les principes qu’il a formulés, il ne les affranchira pas.

Constance : Non?

Sarah : Oh non. C’est qu’il se ruinerait, se livrerait pieds et poings liés à ses farouches compétiteurs. Le monde terrien ne fait pas de quartiers, vous savez. Notre homme ne va certainement pas aller dilapider sa postérité familiale en cherchant, comme ça, à matérialiser des grandes idées directrices. Non, non. Bien installé dans son temps, il va léguer ses esclaves à sa fille légitime, comme son hacienda, son fond de terre, ses appentis, ses mules, ses mâtins, ses outils, ses semailles, ses bras d’eau.

Constance : Il ment, alors. Il ne considère pas vraiment que les humains sont nés égaux.

Sarah : Oh non, il ne ment pas. Je sais très intimement qu’il ne ment pas.

Constance : Comment le savez-vous?

Sarah : Il m’aime.

Constance : Il…

Sarah : Il m’aime, Constance. Il est mon amant. Je suis sa concubine.

Constance : Oh… oh…

Sarah : Plait-il?

Constance : Excusez-moi, Sarah. Mais vous permettrez à la petite courtisane parisienne qui percole solidement au fond de moi de s’insurger un peu.

Sarah : Je vous écoute.

Constance : Enfin, parlons franc. Vous êtes, et de loin, la plus jolie femme de sa suite. Vous voici, de surcroit, ouf… son esclave, sa propriété. Cet homme puissant, qui, en plus, est votre ainé de… quoi… trente ans environ, eh bien, il fait de vous ce qu’il veut bien. Et il ne s’en prive pas.

Sarah : Ça ne fonctionne pas comme ça.

Constance : Non? Vraiment, non? Vous êtes bien certaine de ne pas être en train de vous illusionner là, sur tout ceci?

 Sarah : Ouf… comme vous dites… S’il y a une personne qui ne s’illusionne de rien ici, c’est bien moi. Alors là…

Constance : Euh… Bon… Je m’en voudrais beaucoup de vous vexer… mais permettez-moi juste de douter…

Sarah : Vous ne me vexez en rien et j’apprécie votre sincérité. Mais laissez-moi vous dire, douce amie, que Paris n’est pas le monde…

Constance : Ah non? Mais encore?

Sarah : Je veux dire… Il y a bien, en des pans entiers de cette colossale capitale qui est la vôtre, cette légèreté des mœurs et des idées. Mais cette dernière ne doit pas faire illusion.

Constance : Non?

Sarah : Non, non. Parlons franc, comme vous dites. Vos noblaillons ne se mêleraient pas, eux non plus, à votre populace. Les clivages ici sont fermes. Pour que le tout Paris s’affirme vraiment, il devra en venir, un jour ou l’autre, à casser le mobilier de ses dirigeants.

Constance : J’arrive, avec votre aide, à entrevoir cela.

Sarah : Le Comte de Vergennes franchirait-il la barrière des classes pour faire l’amour à une de ses soubrettes?

Constance : De corps, oui, certes… de cœur, non, probablement pas.

Sarah : Dans mon pays, ça ne fonctionne pas comme ça.

Constance : Expliquez-moi.

Sarah : Si mon amant, un dignitaire blanc, un grand propriétaire terrien du sud, surmonte sa révulsion profonde pour ma peau noire et se donne à moi, il y a une seule raison.

Constance : Laquelle?

Sarah : Il m’aime. Il m’aime et, dans cet amour, se rencontrent tant la passion de son cœur que son sens de l’Histoire. Tous les êtres humains sont nés égaux… et il me le prouve tous les soirs, au lit, par sa fougue sublime. Il y a des faits intimes qui ne mentent pas, Constance.

Constance : Bon…

Sarah : Ceci dit, cela ne rend pas ma situation moins dangereuse.

Constance : Non?

Sarah : Ah non. Cet homme, important, incontournable, reste à la fois mon maitre et un rutilant dignitaire américain, soumis à de fortes pressions de ses pairs. Et je ne lui suis rien. Vous l’avez dit, je lui appartiens, comme son bétail et ses carrosses… sans plus…

Constance : C’est quand même pas facile à avaler, ça, dites donc.

Sarah : C’est comme ça, pourtant. Et… mes enfants lui appartiendront aussi. Ma progéniture fera partie de son futur cheptel d’esclaves. Et…

Constance : Et…

Sarah : Et voici justement que je suis enceinte de lui.

Constance : Oh… Mais enfin Sarah, ça… ça change tout. Une telle condition de servilité ne peut pas se perpétuer ainsi. C’est inique. Il vous faut absolument faire des arrangements pour rester à Paris.

Sarah : Non.

Constance : Non?

Sarah : Non, que non. Ce serait faillir au sens de l’Histoire.

Constance : Au sens de…

Sarah : Vous me paraissez interloquée, Constance. Et je vous comprends. Qui demanderait à une petite mulâtresse des plantations de Virginie de mobiliser le sens de l’Histoire? C’est pour les grand messieurs blancs en culottes et perruques poudrées, ce genre de visée sublime.

Constance : Je n’ai pas dit ça.

Sarah : Je ne vous l’impute pas. Je… je rumine tout haut, rien de plus. Ah, Constance, ma douce et sereine Constance, si belle, si fraiche, si blanche, si urbaine, si libre. Savez-vous quel est le but fondamental d’une femme noire de Virginie?

Constance : Non.

Sarah : Que ses enfants, ses chers enfants présents et à venir, se fassent affranchir, légalement, dans les formes, par le maitre. Et qu’ils vivent ensuite, officiellement libres, dans notre pays, le plus beau du monde.

Constance : Je… Je vous entends.

Sarah : Et moi, je vais réaliser cela. Je porte en mon sein l’enfant d’un des hommes les plus éminents de notre jeune république. Il va affranchir mon enfant. C’est inévitable, car cet enfant est aussi le sien. Et cela résonnera comme un coup de tonnerre, dans le tout de notre conscience collective.

Constance : Oh, l’aventureux programme… Qui vous prouve qu’il le réalisera?

Sarah : Nos homme sont moins faux que les vôtres, Constance. Pardonnez-moi, je vous dis cela en tout respect.

Constance : Ça va parfaitement. Je ne peux pas vous donner tout à fait tort. La France nobiliaire part en quenouilles, c’est de plus en plus patent. Votre singulière civilisation, elle, par contre, est droite, rustique, carrée. Elle n’est pas encore vraiment décadente. Ça viendra bien un jour, mais bon…

Sarah : Oui, probablement. Mais, en attendant, pour le moment, chez nous, un engagement reste un engagement. Quand je lui ai annoncé ma grossesse, l’ambassadeur américain, ému, tout joyeux, m’a tendrement pris dans ses bras et il m’a assurée que, si je rentrais avec lui en Virginie, si je restais en sa servitude… il affranchirait, à leur majorité, cet enfant, ainsi que tous les autres enfants qu’il me ferait. Je ne doute pas une seconde ni de son amour ni de sa sincérité.

Constance : Bien, très bien. Tout bon. Bravo. Formidable. Il n’y a plus de dilemme, donc.

Sarah : Non, plus vraiment, en effet. Et c’est un peu grâce à vous, Constance. Grâce à cette vision commune du monde qu’ont toutes les femmes de ce temps, mais aussi de par ces subtiles différences de la raison et des sens entre vous et moi qui m’aident tant à mieux me comprendre moi-même. J’hésitais bien encore un petit peu mais, là, ma décision est finalement prise. Je vais l’embrasser, ce pacte secret avec mon amant, si encombrant, si imposant. Le maintien de ma condition servile auprès de lui, en échange de la liberté pour nos enfants.

Constance : C’est une sacrée gageure. Je vous trouve bien courageuse.

Sarah : Et vous, je vous trouve bien généreuse de m’avoir écouté ainsi. J’ai beaucoup appris de vous en une seule année, ma bonne Constance. Je n’oublierai jamais nos si précieux échanges. Et vous voici maintenant la dépositaire officieuse de ce susdit pacte secret. Si je suis trahie, je ne pourrai jamais rien en dire. Et pourtant, il faudra bien que l’Histoire le sache.

Constance : Comptez sur moi.

Sarah : Voilà. Maintenant, à regret, je dois vous congédier plus tôt que prévu. J’ai des tas de préparatifs à faire. À lundi prochain donc, mon amie.

Constance : Adieu.

Je ne le savais pas exactement encore mais cet adieu était, de fait, définitif. Mademoiselle Sarah et son amant et maitre, l’ambassadeur américain Thomas Jefferson, quittèrent Paris quelques temps après cet ultime entretien, entre elle et moi. Après 1789, je ne les ai jamais revus. Et tant de choses sont survenues depuis, dans l’histoire tumultueuse de nos deux grandes nations. J’espère de tout cœur que les rouages du pacte secret de mademoiselle Sarah auront cliqueté à son avantage. De cœur et de tête, elle le méritait vraiment.

Constance de C***
Décembre 1835

* * *

La virginienne, Sarah Hemings (fréquemment surnommée Sally, 1773-1835), esclave et concubine du troisième président américain, Thomas Jefferson (1743-1828), respecta sa part du pacte secret qu’ils avaient contracté à Paris, quand il y était ambassadeur. Elle rentra en Virginie en 1789, en compagnie de son maitre et amant. Les deux ne retournèrent jamais en Europe. Mademoiselle Sarah ne quitta la vie servile que lorsque la fille légitime de Thomas Jefferson en vint à l’affranchir, assez longtemps après avoir elle-même hérité de la plantation de feu son père.

Thomas Jefferson respecta lui aussi sa part du pacte secret, mais il le fit en homme politique retors et calculateur, qui avait flairé le sens de l’Histoire chez sa subtile partenaire. Il inscrivit, dans son grand registre fermier, tous les enfants de mademoiselle Sarah, enfants dont il n’admit jamais la paternité, en leur assignant le nom de famille Hemings. Les autres esclaves du registre, eux, ne portaient que des prénoms, comme les mâtins ou les mules. Méthodiquement, le temps de leur majorité venu, Jefferson enregistra aussi tous ces enfants Hemings, ainsi explicitement démarqués, comme étant en marronnage. Ce statut de fugitifs non retracés et non recherchés correspondait objectivement au fait de les affranchir, mais la chose se jouait alors discrètement, sans trompettes, et donc, sans qu’il en ressorte le retentissement national que mademoiselle Sarah aurait peut-être escompté. Attendu la teneur de certaines législations locales, cette solution mitoyenne força les quatre enfants de mademoiselle Sarah ayant vécu jusqu’à l’âge adulte à quitter définitivement la Virginie. Ils ne vécurent libres que comme citoyens d’un autre état de l’Union.

Sarah et Thomas restèrent secrètement concubins jusqu’à la fin des jours de ce dernier. Leur relation problématique est encore aujourd’hui circonscrite en un diaphane halo d’amertume et de mystère. Pour tout dire, l’effet émotionnel et symbolique de cet épisode historique sensible sur le tout de la conscience collective n’a tout simplement pas fini de croitre, de percoler et de fermenter. Si le passé glorieux retient Thomas Jefferson sous sa coupole, force est d’observer que l’avenir tangible appartient de plus en plus à mademoiselle Sarah.

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Le nationalisme québécois comme artefact colonial

Posted by Ysengrimus sur 24 juin 2021

Drapeau du Québec ironiquement mimétique du drapeau du Canada (ce drapeau n’a pas de statut officiel)


Cet air de liberté au-delà des frontières
Aux peuples étrangers qui donnaient le vertige
Et dont vous usurpez aujourd’hui le prestige
Elle répond toujours du nom de Robespierre
Ma France

Jean Ferrat

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Nos ténors de droite contemporains continuent de se gargariser avec des notions comme le droit des peuples et l’identité nationale. Le Québec (un certain Québec hein, celui de penseurs unilatéraux bourgeois et de petits folliculaires bien précis dont je tairai les noms) devrait soi-disant maintenant s’autoriser du droit des peuples et de la sacralité identitaire pour légitimer toutes les dérives ethnocentristes et xénophobes actuelles. On nous raconte en pleurnichant que les fédérastes (qui ne sont pas des petits saints, d’autre part) dissolvent la nationalité québécoise et la font passer pour une paillette pluriethnique et multiculturelle comme les autres. Il me semble pourtant que nos immigrants se sentent bien québécois et s’identifient à notre ci-devant nation, sans trop se complexer. L’Ile du Prince Édouard et la communauté sikhe de Vancouver ne sont pas des nations, au sens bourgeois du terme. Le Québec, si. Nos immigrants comprennent cela bien plus qu’on ne veut l’admettre et ils agissent en conséquence.

Mais il reste de bon ton, à droite, de prétendre que la nation québécoise est menacée et qu’il faut la protéger de la soupe multiculturelle anglo-canadienne, dissolvante, bien-pensante, veule et niaise. La nationalité québécoise serait la manifestation de résistance originale et cardinale au colonialisme britannique. Or, qu’en est-il vraiment? Qui a vraiment façonné cette nation québécoise?

Questions de dénominations. Au moment de l’invasion coloniale britannique (1759-1763) l’immense colonie française se nomme Nouvelle-France. Elle comprend l’Acadie, le Canada, les Pays-d’en-Haut et le Territoire de la Louisiane. L’occupant britannique, dans le plus pur style pousse-toi de là que je m’y mette, va dépecer tout ça et voir à bien bazarder un certain nombre de dénominations. La première qui saute, c’est Nouvelle-France. Il est pas question, pour l’occupant, de tolérer la moindre référence, en son nouveau monde, à la France. On ignore donc ouvertement cette dénomination. Il y a ensuite Acadie et Canada. Ces deux noms puent l’aborigène et le français à la narine du nouvel occupant. On va donc s’efforcer de les bazarder, eux aussi. Comme le roi d’Angleterre avait conquis ce territoire grâce à ses bons soldats coloniaux écossais et tudesques, tant pour leur rendre hommage que pour essayer de les encourager à s’établir afin d’amorcer l’assimilation, on leur découpa l’Acadie en Nouvelle-Écosse et Nouveau-Brunswick (dans le mouvement, on rebaptisa aussi l’ancienne Isle Saint-Jean, Ile du Prince-Édouard). L’Acadie se trouva donc toponymiquement dissoute. Elle perdure aujourd’hui comme lieu-dit culturel, fièrement. Pour se débarrasser de Canada, on fabriqua de toute pièce la notion de Province of Quebec, par une expansion toponymique parfaitement unilatérale du nom du chef-lieu. Mais on ne parvint pas à se débarrasser de Canada. Les gens ayant horreur de se faire barbotter leurs toponymes, la résistance vernaculaire fut ici trop forte. Notons que les dernières traces de cette résistance vernaculaire, on les retrouve en France même, qui dit encore tout spontanément Canada pour désigner ce grand pays de souche française du nord de l’Amérique. Pays d’en-Haut tomba assez facilement d’autant plus qu’il fut rapatrié, dans l’imaginaire des francophones du Québec, pour désigner les Hautes Laurentides (peu de gens se souviennent aujourd’hui que ce toponyme désignait initialement la région des Grands Lacs, située en haut du fleuve Saint-Laurent, c’est-à-dire en amont). Après la révolution américaine (1776) et l’achat de la Louisiane par les Américains (1803), ce territoire immense fut dépecé en quatorze états, dont les principaux furent renommés sur des hydronymes (Ohio, Missouri, Mississippi, Arkansas etc. – n’oublions pas Louisiane même, restreint désormais aux berges du Golfe du Mexique, pas un hydronyme lui, par contre). Comme Canada collait dans les masses, l’occupant colonial, converti en intendant fédéral, se l’appropria (1867). Les francophones de la vallée du Saint-Laurent y renoncèrent, tout doucement, autant qu’ils renoncèrent graduellement à se désigner canadiens-français, ce qui faisait parfaitement l’affaire de l’occupant, toujours preneur quand il s’agit d’éliminer la notion de français de nos espaces de représentations toponymiques ou ethnoculturelles. C’est donc la nouvelle désignation, griffonnée un peu comme ça sur les cartes du colonisateur… Québec, qu’ils intériorisèrent. La notion même de Québec vient donc de l’occupant britannique et elle visait initialement à nous défranciser.

Circonscrire et réduire. On se retrouve donc avec un Québec, dessiné, fabriqué, formaté, mis en place, dénommé et délimité par l’occupant colonial. Intégralement. Comme, à terme, on le trouve trop gros, on lui retire le Labrador (1927) et si on pouvait aussi lui retirer le Nunavik (qu’on ne nomme d’ailleurs plus Nouveau Québec) on le ferait aussi, va. Entre 1760 et 1960, la couronne britannique va gérer cette population française qu’elle espère tranquillement assimiler (comme elle l’avait fait avec la population hollandaise au siècle précédent) comme une poche démographique à réduire ou à extirper. Cela commence dès 1760-1763 quand, gentleman tout plein, on laisse, en vertu du Traité de Paris, les élites coloniales canadiennes-françaises qui y aspirent se barrer dans les Antilles ou en métropole avec leurs avoirs et on ne garde que la petite populace forestière et paysanne que l’on espère, pour son bien, intégrer au grand dispositif britannique. Il va s’agir ensuite de les circonscrire géographiquement et de les réduire démographiquement. Ce programme réussira amplement. De 75% de la population coloniale locale au moment de l’invasion britannique (1760) les québécois vont passer à 25% en 260 ans. Le tout se fera sans génocide explicite. Un lent ethnocide assimilateur. De la bousculade en masse aussi, hein, souvenons-nous, entre autres, du Grand Dérangement acadien. Mais ce programme a, en même temps, largement raté son coup, si on tient compte des chiffres absolus. Les québécois sont aujourd’hui plus de huit millions et la possibilité de les résorber intégralement comme entité distincte est désormais peu réalisable. C’est que l’occupant britannique a payé les frais durables de ses pratiques discriminatoires. Il avait déployé deux manœuvres. Il avait interdit que les canadiens-français participent à l’expansion vers l’Ouest. Il fallait les freiner, en les tenant cernés dans la vallée du Saint-Laurent. Ordres du roi. Et la même autorité royale avait maintenu cette population occupée dans une condition d’agriculteurs paupérisés n’entrant dans l’aventure industrielle que tardivement. Or, les conditions de paupérisations agricoles (la chose est encore observable aujourd’hui dans certains pays émergents) sont les dispositions idéales pour une explosion démographique. Pour simplifier, disons qu’à défaut de pouvoir embaucher des travailleurs agricoles sur de la terre de roche peu rentable, on les fabrique… et ce, dans un contexte de patriarcat ruraliste et de conformisme nataliste. Ces faits objectifs furent ensuite mythologisés sous la désignation de Revanche des berceaux. La circonscription des québécois dans leur territoire national actuel et leur rétablissement démographique contemporain sont donc de purs artefacts coloniaux. On fabriqua objectivement le Québec en empêchant les francophones de se diluer sur le continent (ce qui aurait largement facilité leur assimilation) et on favorisa leur pullulement concentré, en les paupérisant dans le système agro-forestier. Le tout, par pure bêtise ethnocentriste. Les politiques discriminatoires de l’occupant colonial ont autonomisé et peuplé le Québec, après l’avoir désigné d’un toponyme défrancisé. Au final, c’est un isolationnisme compact, rien d’autre. L’attitude actuelle des anglo-canadiens (qui, au demeurant, n’ont strictement rien perdu de leur ethnocentrisme) est fort éloquente en la matière: le français, c’est au Québec seulement. Les francophones hors-Québec n’ont pas vraiment droit au chapitre et se valoriser se fait à leur risques et périls. Il est capital, pour l’occupant colonial, que la francophonie canadienne se lézarde, se fragmente, se chamaille, se particularise, et que celle qui déborde du Québec s’assimile. Les frontières provinciales, imposées par l’occupant, charcutent la francophonie de ce pays, la concassant, la diluant, en méthode. Notons qu’un certain nationalisme québécois myope et sociologiquement hautain, toujours virulent, traite les francophones hors-Québec (et les francisants anglophones) en chiens crevés, ce qui est jouer ouvertement et sciemment, par contraste symétrique, le jeu de l’occupant colonial qui, lui, raffole de ce genre de division chez ses adversaires.

Le nouveau nationalisme provincialisé. Après avoir fabriqué et circonscrit ce peuple, l’occupant colonial, devenu intendant fédéral, va voir à soigneusement le provincialiser. Pour ce faire, il faudra insidieusement continuer de l’encourager à se particulariser. Plus il se particularise, plus il tourne le dos à ses origines françaises. Plus il tourne le dos à ses origines françaises, plus on le folklorise. Plus on le folklorise, plus on le tient. On va d’abord l’encourager à se donner un drapeau. Pas un drapeau républicain, hein, et surtout pas, alors là surtout pas… le tricolore français (ce qui faillit arriver au dix-neuvième siècle et laissa d’ailleurs une jolie trace acadienne). Non, un drapeau cultivant une vague nostalgie provinciale française, ça ira parfaitement. Une fois les rébellions républicaines matées (1837-1838) et le drapeau non-républicain mis en place (1902-1948), on les laissera s’autonomiser un petit peu, s’affirmer, dans leur espace strict et avec l’encadrement ferme de leur gouvernement provincial, doté d’un parlement de type britannique (initialement bicaméral, si vous voyez ce que cela implique). Évidemment, il y aura des limites qu’ils ne devront pas dépasser. Ils ne pourront pas, par exemple, refuser de participer aux guerres mondiales (1914-18, 1939-45), au sein du dispositif britannique. On les enverra se battre en France, comme les américains enverront leurs ressortissants de souche italienne se battre en Italie. C’est toujours une bonne chose qu’une nouvelle armée d’occupation parle la langue de l’hinterland envahi. Le duplessisme réactionnaire (1944-1960) coexistera assez harmonieusement avec la fédérastie planificatrice d’après-guerre. Duplessis sera d’ailleurs le champion toutes catégories du mimétisme colonial méthodique. L’ennemi fait une manœuvre, je fais la même manœuvre, en plus petit, sur mon terrain, comme un petit singe sur une orgue de barbarie. Et le tout se jouera sous le signe amplement circonscrit de l’autonomie provinciale, c’est-à-dire d’une ségrégation sociale et territoriale de fait. Le séparatisme québécois bourgeois ultérieur, notamment celui de la Révolution Tranquille (1960-1966), ne sera jamais que l’effet en miroir de la ségrégation coloniale l’ayant lentement engendré… une propension moins innovatrice qu’imitatrice. Un reflet pervers de rejet du rejet. Un shadow boxing. Quand un nationalisme québécois plus gauchisant, donc plus dangereux et virulent, pointera l’oreille, on enverra d’abord l’armée dans Montréal (1970). Puis on corrompra les référendums de libération nationale bourgeoise (1980, 1995) avec de l’argent (de l’argent uniquement, hein… c’est amplement suffisant pour gagner un référendum en contexte colonial, l’argent). Puis, quand on en aura marre de casquer (2000), on verrouillera juridiquement le mécanisme référendaire. Une fois qu’ils seront bien provincialisés, tertiarisés, apaisés, et que leurs aspirations bourgeoises nationaleuses rêveuses se trouveront proprement éreintées, on leur concédera alors l’ultime bonbon régionaliste. On leur assignera, comme si cela émanait de la volonté de la princesse, le statut de nation (dans un Canada uni), leur concédant un peu, et plus tard (2006) ce qu’ils avaient revendiqué beaucoup (et qu’on ne leur avait pas vraiment refusé, juste fermement circonscrit, cerné, ligoté). La Canada reconnait désormais qu’il a minimalement besoin de son gadget québécois. Une certaine facette française du Canada est effectivement assez utile, par les temps qui courent, attendu qu’il existe un nombre non négligeable de pays émergents contemporains qui sont des nations francophones d’Afrique.

Cessons de dormir et de rêver. De Lord Durham à Stephen Harper, de Lord Dorchester à François Legault, le nationalisme québécois, le Québec même, sont un pur artefact colonial. Tout en eux a été façonné par l’occupant (qui ne pouvait pas faire autrement) puis réapproprié, miré et mythologisé (par ceux qui ne pouvaient plus s’en défaire). Cette huitre un peu niaise d’occupant colonial a enrobé un grain de sable qui lui gratouillait sérieusement les entrailles et il en est sorti quelque chose comme une perle. Et, dans tout ça, le mérite québécois est le mérite des enfants terribles… Ce n’est pas là un vain mérite mais il faut prudemment l’évaluer dans sa juste proportion, sans plus. Il faut aussi bien prendre la mesure de ses limitations internes. L’échec gaulliste au Québec (1967) corrobore nettement la stature inconsciente d’artefact colonial décrite ici. De Gaulle venant dégoiser sur les français du Canada (pour enquiquiner les américains, sans plus, comme il l’avait fait aussi au Mexique) était bien plus décalé, historiquement et ethnoculturellement, qu’on veut bien l’admettre aujourd’hui. Ce ne fut pas Lester B. Pearson qui désamorça De Gaulle au Québec, ce fut René Lévesque. Ce petit journaliste bilingue, ancien correspondant de guerre pour l’armée américaine, comprenait parfaitement cette conjoncture coloniale continentale particularisante et il sut faire manœuvrer sa démagogie expansive, dans ce contexte hautement suspect, pour en faire son parti. Une occupation coloniale n’est pas une démarche démocratique. Jamais. Tenter de s’en extirper par des moyens soi-disant démocratiques (électoraux, référendaires) est une contradiction dans les termes. L’ennemi, qui contrôle le bouton qui fait tourner la roulette de ce casino-là, optera toujours pour tricher. Pourtant, sans broncher, René Lévesque et ses successeurs nous lancèrent dans cette aventure illusoire qui nous fit tant rêver, pendant vingt ans (1975-1995). Prisonniers de l’impossible, on s’enivra tapageusement du pays ségrégué, goupillé, bizouné, ce pays jusqu’où l’argousin colonial ne nous laisserait jamais nous rendre. Pays du fond de moi, sache que je te suis fidèle (Vigneault). Mais surtout, France (France de Jean Ferrat), mère-patrie localement maganée, prolétarienne et révoltée, sache que je ne t’ai jamais oubliée et que la droite nationaliste bourgeoise actuelle n’a pas le monopole des lyrismes et des consciences sociales que tu déclenches encore.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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WEST SIDE STORY, dans le regard des spadassins d’aujourd’hui

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2021

westside

Les voies qui nous décident à visionner un classique du cinéma sont fort tortueuses, surtout quand des adolescents frétillants et de jeunes adultes sourcilleux sont impliqués dans l’aventure. Mes fils et moi pratiquons l’épée et la dague médiévale depuis un certain nombre d’années. L’épée, c’est bel et bien la grande épée cruciforme occidentale que l’on connaît bien et la dague, c’est la forte dague de combat du 14ième siècle, longue d’environ un pied (30 centimètres – les dagues d’entraînement sont en bois). Tibert-le-chat est déjà escolier (assistant-instructeur) dans les deux disciplines. Reinardus-le-goupil et moi avons le statut de recrues. Tibert-le-chat nous rapporte donc un jour que, lors d’une intensive séance d’entraînement de dagues, le maîtres d’arme a formulé ses consignes comme suit: «Vous devez porter vos bottes en un geste unique, sobre et clair. Évitez tous ces mouvements incomplets, esquissés et tâtonnants, toutes ces fausses esquives, tous ces frétillements inutiles à la West Side Story… ». Ayant vu ce film culte il y a un certain nombre d’années, je me suis souvenu tout de suite de cette scène chorégraphiée de bataille au couteau à ouverture automatique (switchblade) qui marque le tournant du drame. Les spadassins et les épéistes, les bretteurs et les perce-bedaines ont eu aussitôt leur curiosité mise en éveil par cette observation de notre bon maître d’arme et il n’en a pas fallu plus pour s’installer devant le petit écran dans le but de percer ce mystère à jour, d’un coup d’estoc limpide, sobre et unique.

Fin des années 1950. Dans la portion ouest de l’île de Manhattan, deux clans de jeunes voyous des rues s’affrontent: les Jets (américains de souche irlandaise, polonaise, italienne etc.) et les Sharks (américains de souche strictement portoricaine, plus récemment immigrés, hispanophones). Cette étude de la discrimination ethnique mise à part, la structure du scénario est celle, en adaptation modernisée, de Roméo et Juliette. Tony (polonais de souche, dont le vrai nom est Anton, campé par Richard Beymer) a fondé, il y a quelques années, les Jets avec son ami Riff (Russ Tamblyn). Tony a renoncé à la vie des rues, il s’assagit, travaille pour le confiseur du coin, rêve de douceur, de romance, ne se soucie plus de castagne ou de baston. Mais la violence va inexorablement le rattraper. Le conflit s’intensifie entre les Jets et les Sharks et Riff voudrait bien que Tony reprenne du galon pour rééquilibrer les forces contre les portoricains. Chez ces derniers, le drame va se centrer sur le caïd des Sharks, Bernardo (joué par un George Chakiris majestueux), autour duquel gravite sa jeune épouse Anita (Rita Moreno, éblouissante) et sa sœur Maria (Nathalie Wood, virginale et poignante). Lors d’une soirée dansante à laquelle il se rend, contre son grée sous la pression de Riff, Tony rencontre Maria. C’est le coup de foudre. Les deux groupes ethniques se toisent et les amoureux intercalaires sentent aussitôt ce que seront leurs difficultés. La suite est à l’avenant. Je vous coupe les péripéties, En point d’orgue, Roméo prend un pruneau dans le buffet. Juliette lui survit, génuflexe, iconique, roide et désespérée. En finale, un rapprochement des deux groupes ethniques dans le regret et le deuil semble s’esquisser.

Mal vieillir, c’est toujours triste. Trois moments de cette tendresse, parcheminée comme nos bonnes joues, s’impose à nos esprits. Premier moment: West Side Story est célèbre, entre autres, pour son superbe travelling d’ouverture. On survole lentement New York et la caméra capte les divers espaces urbains nettement du haut du ciel, en plongée perpendiculaire directe. Mon éblouissement face à ce moment, jadis sublime, a pâli, pour une raison qui porte un nom inattendu ici: Google Earth. La banalité contemporaine des images google-earthiennes a tué la magie sublime de ce procédé inusité de jadis, pourtant si pur, si déroutant, si beau. Second moment: les Jets entrent en scène en claquant collectivement des doigts puis se lancent dans une suite de déplacements chorégraphiques très broadwayesques (West Side Story est une comédie musicale, soyez-en prévenus). Je me suis souvenu vaguement de l’inquiétude sourde que cette bande de croquants urbains claquant des doigts en rythme m’avait suscité jadis. Aujourd’hui c’est parfaitement grotesque, ridicule, inane, involontairement bouffon. Ça tombe complètement à plat. Mes fils se tenaient les côtes. Finalement, troisième moment: certains éléments du texte sont, sur la foi de ce que me signalent mes fils plus intimes que moi avec l’anglais vernaculaire, proprement délirants. Il semble que de s’interpeller Buddy-Boy et Daddy-Ohh, comme le font à tout bout de champ Tony et Anybodys (Susan Oakes) ne soit pas la meilleurs façon, au jour d’aujourd’hui, d’esquiver une plongée fatidique et fatale en la fosse insondable du ridicule.

Et pourtant, ce sarcophage coloré du siècle dernier garde ses savoureuses surprises. Les allusions à l’homosexualité et à la consommation de drogue par les parents des délinquants (qui en fournissent à leurs enfants, tout juste comme de nos jours…) frappent par leur modernité. La critique de l’absurdité des conflits ethniques dans l’espace urbain n’a vraiment pas si mal vieilli et deux personnages de soutien nous transportent toujours, peut-être même plus qu’en leur temps même. Dans ce qui reste à mon sens le numéro le plus enlevant de tout le long métrage, Anita et son chœur de copines portoricaines chanteuses et danseuses interprètent America (I like to be in America!!!) au né et à la barbe d’un Bernardo médusé et de son chœur de danseurs abasourdis, bien contrariés de voir les femmes de leur terroir embrasser si fermement les valeurs du pays d’accueil, plus folâtres et surtout, moins patriarcales, que celles de la mère patrie. Un solide et impartial souque à la corde entre les sexes, qui n’a absolument rien perdu de sa modernité et de sa subtilité ethnologique, s’instaure. Quand Bernardo, qui dénonce le racisme constant qu’il subit en Amérique s’exclame I think I’ll go back to San Juan!, Anita, goguenarde, écoeurée de la pauvreté qu’elle a fuit en émigrant, rétorque: Everybody will have moved here! Extraordinaire.

Le second personnage de soutien troublant, bizarre, biscornu, presque angoissant, c’est justement cette Anybodys (Susan Oakes). Sorte de guêpe humaine se satellisant aux Jets, Anybodys, c’est le garçon manqué en pantalons et gaminet, la garçonne pugnace (les américains disent: tomboy) qui aspire à joindre les Jets alors que ces derniers, qui n’intègrent pas de filles dans leurs rangs, la chassent avec constance en lui intimant d’aller enfiler une jupe. L’explosion brutale du conflit suscitera une ouverture qui permettra à Anybodys d’espérer se rapprocher des Jets et de son rêve ultime. Tout l’univers contemporain du pont entre les sexes est déjà en germe en Anybodys. Elle incarne une fort troublante anticipation d’un important segment de la crise contemporaine des rapports de sexage.

Et la bataille au couteau, dans tout cela? Notre bon maître d’arme n’a décidément pas menti. Elle est effectivement truffée de mouvements incomplets, esquissés et tâtonnants, de fausses esquives, de frétillements inutiles. Mes fils et moi le savons désormais, il est hélas bien agaçant de regarder les cascades à l’arme blanche cinématographiques quand elles touchent un art qu’on pratique soit même. Triste remplacement du rêve hollywoodien par la récurrence tangible de nos consciences ordinaires. Mais couteaux mal estafilés ou pas, West Side Story, qui fête ses soixante ans pile-poil cette année, a encore des choses à nous dire. Il faut simplement avoir la patience respectueuse d’aller les chercher.

West Side Story, 1961, Jerome Robbins et Robert Wise, film américain avec Nathalie Wood, Rita Moreno, Richard Beymer, Russ Tamblyn, George Chakiris, Susan Oakes, 152 minutes.

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Les parlementaires et les victimaires

Posted by Ysengrimus sur 21 mai 2021

Parlementaires et victimaires

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On ne dira jamais assez combien les débat à gauche sont des révélateurs intellectuels intéressants. Ils permettent, par effet de friction, de voir les tendances émerger. Les priorités deviennent saillantes. Les faiblesses structurelles aussi. On vit une petite expérience de ce type au Québec, en ce moment. Microscopique mais assez intrigante quand-même, la choses se joue au sein d’un petit parti politique de gauche qui s’appelle Québec solidaire. Et cette empoigne, hautement révélatrice, se trame entre les parlementaires et les victimaires.

D’un côté, donc, on a la portion de ce parti politique qui macère au parlement provincial (à l’Assemblée Nationale du Québec). C’est notre gauche parlementaire à nous, bien de chez nous. Elle est onctueuse, ronron, déférente, gentille-gentille, caramélisante, et très orientée respect de l’autre. Ce petit parti d’opposition, fiscalement réformiste, méthodique et méticuleux, systématique et besogneux, considère qu’il faut tout faire dans le respect des codes et dans la politesse, tant interactive que médiatisée, à l’égard de tout le monde, son père et sa mère. De l’autre côté, on a un collectif qui est une espèce de groupe satellisé au parti. Un compagnon de route, comme disaient autrefois les Français. À l’intérieur de ce collectif se rameutent des victimes, effectives ou autoproclamées, c’est-à-dire des bonnes personnes qui défendent une cause circonscrite qu’elles perçoivent comme déterminante et cardinale, attendu que ladite cause est le soliveau de leur souffrance sociétale. Dans ce cas-ci, il s’avère que les troupiers et troupières de ce collectif, c’est des antiracistes (c’est le Collectif Antiraciste Décolonial). Mais, bon, c’est pas spécialement parce que c’est des antiracistes que le problème se pose, c’est bien plus parce qu’il s’agit de doctrinaires victimaires à cause circonscrite. Alors les figures de ce collectif, dépositaires auto-certifiés et sans complexe de l’exclusivité du souverain bien, sont des amateurs de l’opération coup de poing verbal (pour le moment, strictement verbal) et ils sont prêts à toutes les dérives, y compris les dérives droitières (recours juridiques à tous crins, intimidation, battage médiatique douteux etc…), si lesdites dérives sont susceptibles de faire avancer des pions sur l’échiquier exclusivement prioritaire de leur cause victimaire.

Donc, la chiasse a pris entre ces deux courants, qui sont aussi deux sections articulées d’une formation politique se voulant sereinement décentralisée. Les victimaires, procédant d’un rouage flottant un petit peu éloigné du parti, se sont mis à ferrailler, de leur propre chef, un peu partout dans la société civile. Pas achalés (comme on dit chez nous. Autrement dit, très à leur aise), ils ont ouvertement manifesté des comportements, avalisé des propos, porté des attaques, déployé des approches qui confirment ouvertement que s’ils sont des grands victimaires, ils ne sont pas nécessairement de bien grands théoriciens. Force est, en effet, de constater que les procédés qu’ils utilisent sont certainement plus proches de ce qu’on pourrait voir apparaitre, par exemple, dans certains courants nationalistes, au mauvais sens du terme, que dans certains courants anticapitalistes. De l’autre côté, les parlementaires ont frémi des comportements excessifs et peu gracieux de leur collectif de victimaires. Et ils ont fini par leur coller un blâme sur le dos. Cela se fit solennellement, non pas au nom d’une analyse critique qui serait cohérente, articulée et qui ferait primer la lutte des classes sur les chicanes entre groupes sociologiques. Non, non. Ce blâme fut formulé, officiellement, ostensiblement et bel et bien au nom justement d’un comportement de type parlementaire, gentil-gentil, javellisé, bien éduqué, médiatico-compatible, juridiquement sécuritaire, et respectueux du jeu politique conventionnel.

Alors les accusations mutuelles ont fusé. Les victimaires ont accusé les parlementaires de commencer à se comporter comme un vieux parti politique ronron voulant s’efforcer de ménager la chèvre et le chou politiciens, en marchant à pas légers, un petit peu comme un gros chat qui veut attraper les souris sans trop se faire remarquer. Les parlementaires, pour leur part, ont accusé les victimaires de ne pas suivre la discipline du parti, de faire n’importe quoi, d’improviser, de ne pas respecter les statuts d’une formation politique souple mais quand même exigeante sur le point, toujours chatouilleux, de son intendance interne. Et surtout, ces victimaires, velléitaires et vindicatifs, ont été donnés comme ayant fortement tendance à négliger des exigences d’ouverture et d’inclusion à tous, y compris à ceux qui ne font pas partie du segment sectaire que lesdits victimaires valorisent. Les victimaires sont accusés de prioriser leurs susdites opérations coup de poing qui, elles, finalement s’apparentent plus à du militantisme tout croche de groupuscules tapageurs qu’aux activités effectives d’un parti politique de bon ton. Le débat a fini par atteindre un degré de dégradation assez vitriolique et aux conséquences certainement irréversibles. Les victimaires ont décrété que le parti était atteint de racisme systémique, ce qui le voue irrémédiablement à ne jamais stabiliser le moindre mérite sociétal. Les parlementaires ont fait grise mine en constatant que les victimaires avaient avalisé les propos d’un ontarien racialisé qui qualifiait notre beau Québec doucereux d’Alabama du Nord. Les parlementaires ont aussi décrété que les victimaires traitent ouvertement de fascisants des bonnes gens qui ne le sont pas… enfin ne le sont pas, selon les parlementaires. On peut conséquemment juger, en conscience, que les couteaux sont tirés et que désormais aucune de ces deux factions ne retrouvera sa rédemption aux yeux de l’autre. Chercher à être le plus fin en est venu à traiter un segment de son propre dispositif de pas fin. Drame durable. Cela rappelle un superbe proverbe arabe. Jette de la boue sur un mur. Soit elle restera collée, soit elle laissera une trace… Malheureusement pour ceux et celles qui croient en la portion parlementaire ou en la portion victimaire de cette formation politique, la boue a bel et bien jailli et les traces risquent de rester longtemps perceptibles.

Plus fondamentalement, force est d’admettre que cette fracture est aussi navrante qu’extrêmement utile pour l’analyse, surtout dans le contexte sociologique actuel. Et la question qui vient à l’esprit devant ces débats, c’est: sommes-nous vraiment à gauche, dans tout ceci? On a, d’un côté, des gars et des filles de la ci-devant gauche parlementaire qui se préparent, tout doucement, à un élargissement électoraliste qui leur permettrait de mieux s’agripper au susdit parlement. Cet élargissement impliquera, infailliblement, de ratisser à droite. Les parlementaires solidaristes n’iront pas chercher leur masse électorale sur leur gauche. Il est implacable qu’ils vont devoir se mettre à frayer avec les éléments réformateurs et nationalistes de notre centre-droit petit-bourgeois. C’est fatal, dans le cadre restreint de la logique parlementaire. Et d’un autre côté, on a nos dépositaires de l’autorité victimaire qui, eux, profitent de la courte et éphémère mode continentale contemporaine et attention médiatique qui les avantagent en ce moment, pour mettre de l’avant les priorités de leur cause bourgeoise. Nos victimaires ne sont pas des révolutionnaires, quoi qu’ils en disent. Des anti-parlementaires, ils en sont peut-être, et cela non plus n’est pas un très bon signe… Vouloir défendre des groupes sociologiques spécifiques, de façon réparatrice, chirurgicale et circonscrite, sans qu’une remise en question essentielle de la société capitaliste ne soit effectuée, cela reste un trip de petite bourgeoise en accession. Voilà, de fait, des procédés qu’on a vu apparaître, depuis un moment déjà, avec les partis verts, les partis marijuana, les partis athées, et tous ces partis à causes circonscrites hypertrophiées, qui finissent toujours d’une certaine façon par devenir les idiots utiles de l’ordre établi.

Voici donc, en notre microcosme québécois, la situation, à gauche. Inutile de dire que la bourgeoisie adore ces débats de polochons du premier monde. Il est très nettement perceptible que l’espèce de fracture interne entre ces deux courants est subitement étalée partout, dans les journaux bourgeois, parce que ça fait superbement gauche divisée. Et, en plus, plus fondamentalement, quand on se chicane pour savoir s’il faut être poli-poli, gentil-gentil envers le tout de la société civile ou si tel sous-groupe sociologique est plus effectivement dépositaire du monopole victimaire que tel autre, rien d’effectivement radical ne se passe vraiment. La remise en question fondamentale de la société de classes est, une fois de plus, reportée aux calendes, si tant est qu’on s’en soucie encore. Ceci confirme, si nécessaire, que, depuis un bon moment, les gauches ne s’occupent plus guère de la destruction collective en cours du mode de production capitaliste (qui serait pourtant à encadrer d’urgence, par un parti de masse faisant effectivement l’analyse des profondes mutations qui s’avancent). Les factions de notre gauche nationale sont bien nationalistes, chacune à leur manière…  oui, oui, nationalistes, chacune au profit autolégitimé de son terroir sociologique spécifique… et pas internationalistes, en tout cas. Ces factions se picossent et pinaillent pour des zinzins réformistes et réparateurs dont les enjeux, petits ou moins petits, sont parfaitement délimités à l’intérieur du bac à sable bourgeois. Disons la chose comme elle est, nos parlementaires et nos victimaires solidaristes sont, pour reprendre le beau mot du très respecté directeur des 7 du Québec, Robert Bibeau, de la gau-gauche, sans plus.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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HISTOIRE DE TÉNÈBRES ET DE LUMIÈRE (Allan Erwan Berger)

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2021

Berger-tenebres-lumiere

…mais nous tenons malgré tout à honorer nos archaïsmes.
Ô toi qui remues sous la peau des cités, prends donc aussi un peu la parole.

Allan Erwan Berger

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Bon alors posons la question tout benoîtement, sans artifice: pourquoi lit-on de la fiction? Oh, les âmes Belles Lettres nous diront que c’est pour se prévaloir de la suave possibilité de se faire rouler du beau texte sous les yeux et dans l’intellect. Et c’est vrai, c’est valide. Du beau texte vous roulant dans l’intellect, c’est comme de la belle musique dans les pavillons d’oreilles ou du bon miel de culture dans le gosier. Et Allan Erwan Berger, dont la plume est aussi acérée qu’enlevante, nous fera rouler du beau texte sous les yeux et dans l’intellect. Ça, c’est une garantie. Esthètes sémillants, fourbissez vos émotions en boutons polychromes car elles ne pourront ici que fleurir, sous une ondée fraîche quoique quelque peu inattendue: celle de l’étrange.

Car, moi, en lisant un recueil de nouvelles comme les Histoires de ténèbres et de lumière, je m’ouvre subitement aux souvenirs enfants et adolescents fondant cette fameuse interrogation: pourquoi une partie de moi lit et lira toujours de la fiction? Et c’est pour pouvoir appréhender intellectuellement, mentalement, presque sensoriellement, des aventures que je ne voudrais pas vivre moi-même, en vrai. Allan Erwan Berger, comme le Edgar Allan Poe d’Arthur Gordon Pym et le Jean Ray des Contes du whisky, nous emporte, comme une tempête emporte un fétu, dans un monde souterrain, troglodyte et maritime, qu’on raffole de découvrir et d’aimer… sans nécessairement avoir envie de réellement se le farcir en vrai.

Que je m’explique soigneusement. On parle ici d’hommes et de femmes qu’il faut qualifier, dans un style fatalement pata-nietzschéen et faute d’un meilleur terme, de spéléologues-archéologues-géologues-biologistes vernaculaires. On me pardonnera cette longue chaînette de traits d’union quand on prendra une mesure plus tangible des mecs et des nanas hautement inclassables que le recueil de Berger nous fait ici découvrir dans leurs obsessions et côtoyer dans leurs quêtes. Ils apparaissent d’abord comme des sortes de trippeux cavernicoles. Ils vont, assez erratiquement en apparence, sous terre avec des lampes, des sacs et des combinaisons, dans des grands trous de gravats, de bouette et d’eau aux parois friables et aux plafonds plus que douteux. Grognards de Bonaparte d’un nouveau genre (toutes ces histoires se déroulent en Europe: bassin parisien, France profonde, Crète), ils râlent et se lamentent sans cesse quand leur couloirs sont trop immergés ou que quelque chose finit par fatalement dégringoler du plafond. Ils râlent sans cesse mais ils rempilent toujours.

C’est quand ils se mettent à barboter dans les os flacotants d’un immense ossuaire intempestif d’autrefois qu’on commence à doucement prendre la mesure de la subtilité de ces esprits paradoxaux. Leur gravité droite, et exempte de toute ironie macabre, face aux traces, attendues ou inattendues, de nos disparus en pagaille, nous rejoint. Ils cherchent quelque chose, finalement. Quelque chose qui est d’abord et avant tout de l’ordre de l’humain: outils brisés, graffitis, aphorismes, sculptures de souche ou de toc… C’est alors qu’on passe tout doucement du spéléologue dur à l’archéologue fin et délicat. D’ailleurs les sites que ces hommes et ces femmes investissent sont souvent moins des gouffres naturels que des fosses humaines: carrières désaffectées, champignonnières abandonnées, cryptes de chapelles médiévales hyper-mythologisées, monuments scientistes se déclenchant à date fixe et frimant les édiles. À n’en pas douter, rien de ce qui est humain ne leur est étranger, et toute cette sorte de chose…

Puis, croyant avoir cerné nos explorateurs et exploratrices —humains, trop humains—, voici qu’on renoue imperceptiblement avec l’appel des grandes phases. C’est une motte médiévale, certes, mais elle repose sur le lit profond, bigarré et biscornu d’un tas de choses mystérieuses en empilade cyclopéenne qui confirment qu’il y a peu, eu égard non plus à l’horloge historique mais bien à l’horloge planétaire, notre petit coin de France méconnu existait dans les brumes forestières d’un climat analogue à celui de la Gambie. Le géologue prend alors place et, en s’insinuant sinueusement dans son trou inondé, il voit, en bon théoriseur, le mouvement des grandes phases, des amples plaques, des vastes choses, devenues, de longue date, non-empiriques (donc fatalement philosophiques, un petit peu quand même) parce que trop vieilles, trop astronomiques, ou trop spéculées. Et nos ami(e)s de l’immense globe se configurant mentalement dans nos petits crânes se mettent à mobiliser leurs ultimes complices, pour tracer dans le sable impalpable et immémorial les stries et les rainures de leurs hypothèses hardies mais sereines. Ce sont maintenant les coquillages, crustacés, colimaçons et animalcules de tous tonneaux de way back when… qui viennent dire de nouveaux secrets, des millions d’années après avoir vécu leur propre petite quête dans le grand tout. Et les biologistes débarquent enfin. Et ma chaînette de traits d’union, explicitement liée, finit de s’étirer et se dépose, se love, sur une plage du grand autrefois de toujours. Et la mer tonne et bruisse au loin, comme si de rien.

Les speléologues-archéologues-géologues-biologistes vernaculaires qu’on rencontre et côtoie dans Histoires de ténèbres et de lumière ne sont pas des professionnels. Cela ne les empêche pas de solidement dominer leur savoir (Allan Erwan Berger domine aussi solidement le sien et nous le fait joyeusement partager, à la fois avec simplicité et force, sans jamais l’asséner). Ce sont un peu des fous et des folles, en fait, pour tout avouer. Guides touristiques marrons et partiellement élucubrants, faux descendants d’experts s’emmêlant les crayons quand on les coince sur des questionculae, petits cartésianistes carrés faisant dans leur froc inexpérimenté aussitôt que l’épouvante s’en mêle, semi-dilettantes d’âge mûr devant se gagner la confiance de local lads sourcilleux et embrasser le lot bringuebalant de coutumes locales opaques pour pouvoir avancer dans leurs quêtes de l’insondable géant. Mais ces fous et ces folles de l’underground inattendu de notre histoire et de notre géologie collectives ont un cœur d’or. Aussi leur amour des animaux de biologistes et de citoyens nous ramène, en bouclant la boucle du bigorneau pensif, vers leur radicale et transcendante humanité. Droits, vrais et simples qu’ils sont, qu’ils trouvent seulement un vieux chien fatalement anthropomorphe en train de crever au fond du gouffre de ténèbres qu’ils croyaient investir selon un plan défini… et vous verrez ledit plan voler en éclats de par les efforts de forçats dégingandés qu’ils livreront pour ramener Cerbère, fragile, précieux, sublime, vers le monde ordinaire des villes, de l’eau du robinet, de l’amour et de la lumière.

Moi, je ne suivrai jamais —empiriquement, concrètement, factuellement— les hommes et les femmes uniques que m’a fait rencontrer le recueil Histoires de ténèbres et de lumière (six récits, sept en fait avec le texte d’introduction). Mais je suis bien heureux d’avoir pu les découvrir et les aimer en profondeur (dans tous les sens du terme), depuis ma tranquille officine de liseur de fiction voyageant tumultueusement… dans sa tête.

 

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Allan Erwan Berger, Histoires de ténèbres et de lumière, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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À propos de la cyber-vindicte

Posted by Ysengrimus sur 7 avril 2021

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On parle beaucoup en ce moment de cyber-vindicte et cette question lancinante semble bien être en train de devenir la manifestation d’une sorte de nouvelle normalité malsaine. Ce qui est passablement saisissant, à propos de ce problème, c’est bien de constater combien les gens qui subissent cette contrariété semblent être sensibles, frémissants, inquiets, perclus, atteints. On a constamment l’impression qu’un groupe de cagoules inconnues, méconnues, minoritaires mais très bruyantes, exerce une sorte de pression, presque un contrôle, sur un ensemble de plus en plus large de personnalités publiques. Personne ne semble vraiment échapper au phénomène: vedettes, artistes, gens ordinaires, personnalités mondaines et même représentants du monde politique. Alors, bien évidemment, les fondements démocratiques de ce genre d’exercice de grognasse collective restent complets et c’est pourquoi il faut en traiter d’une façon extrêmement prudente. Le fait est que cette question est beaucoup plus délicate qu’il n’y paraît.

Le premier problème que pose la question de la cyber-vindicte c’est celui de son impact quantitatif réel, par rapport à la large masse de la population commentatrice et observante. Sur ceci, je peux vous dire une chose que mon expérience de blogueur m’a permis de nettement dégager. Les gens favorables, les gens satisfaits, les gens intéressés, n’écrivent pas. Ils lisent et restent silencieux. Ils ne font pas de tapage. Aussi, ceux qui font du tapage sont souvent les éléments les plus frustrés, les plus contrariés, les plus insatisfaits de la situation évoquée. Devant ce fait, de plus en plus reconnu, la solution sommaire, et illusoirement sécurisante, consiste à seriner qu’il s’agit-là d’une minorité insignifiante, qu’il faut ne pas trop s’en faire avec tout ça… etc. Une telle cyber-version de la Méthode Coué n’est pas vraiment viable. La cyber-vindicte reste un problème entier. Qu’elles proviennent de grands groupes inorganisés ou de petites phalanges pointues, son impact est stable. Ledit impact se déploie par rayonnements, par ondulations. La cyber-vindicte se réverbère, vu qu’elle est relayée même par ceux et celles qui n’en endossent pas les prémisses. Son incidence sur l’action publique, pour ne pas dire sur la vie ordinaire, des personnalités qui la subissent est de plus en plus senti.

Bon, c’est en observant l’époustouflante fragilité d’un assez grand nombre de personnalités subissant la cyber-vindicte que je me suis finalement interrogé sur toute cette affaire. Le fait est que les personnes qui sont si impressionnables par la cyber-vindicte sont en fait un petit peu nos statues de cristal de l’ordre ancien, c’est à dire que ce sont des personnages publics qui ont grandi dans l’ère, aujourd’hui bien oubliée, de l’adulation implicite et/ou de la réprobation silencieuse. La cohorte de cette génération (si vous me pardonnez cette notion de génération, par trop galvaudée) n’est tout simplement pas habituée à la manifestation d’une rétroaction instantanée par son public. La complexité de la cyberculture n’est pas encore pénétrée si profondément que ça, dans certains cerveaux inquiets de leur image publique. Les personnalités les plus sensibles à la cyber-vindicte sont celles qui ont poussé sous serre, en dehors de la pression constante de ce vaste grommellement collectif, et qui ne prennent pas encore tout à fait la mesure de cette nouvelle époque, dans ses grandeurs autant que dans ses limitations.

Je ne suis pas en train de dire que les personnes qui s’inquiètent d’une cyber-vindicte qu’ils subissent sont faibles de caractère ou qu’elles manquent d’aplomb. Là n’est pas l’argument. L’argument se déploie plutôt au plan des grandes phases sociologiques. Un ensemble hétéroclite de personnalités est encore amplement déphasé par rapport à la nouvelle réalité de la rétroaction instantanée par le grand public, rétroaction vive, naturellement, souvent virulente mais pas toujours. Le fait que l’ensemble des personnalités publiques ne soit pas encore adéquatement ajusté à la cyber-réverbération fait qu’elles ne sont pas encore ajustées non plus à sa banalisation, à son caractère évanescent, superficiel, capricieux et temporaire. Aussi, ce qui met vraiment en relief la cyber-vindicte actuelle c’est le fait qu’elle surprend encore, qu’elle déroute encore, et qu’elle est souvent perçue, avec une naïveté désarmante, comme un message personnel, comme une opinion réfléchie, comme un lot d’idées exprimées par quelqu’un ayant formulé et signalé son identité. Cela n’est tout simplement pas le cas.

J’aimerais, sur ceci, revenir un petit peu sur mon expérience de blogueur. Je tiens un carnet d’opinion depuis maintenant treize ans (2008-2021). Et, oui, j’ai appris non seulement à vivre avec une certaine dimension de rififi cybernétique mais aussi à filtrer le flux. Bon, il ne s’agit pas de donner des conseils à qui que ce soit mais juste d’évoquer, un petit peu, pour la bonne bouche, comment je procède et de quelle façon je suis arrivé à faire face au phénomène de la cyber-vindicte et, surtout, à le réduire. La procédure est finalement assez simple. Si le personnage vindicatif s’en prend à moi, je le laisse s’exprimer et m’astine même avec lui, un tout petit peu. Je ne retire son commentaire que s’il est vide. C’est-à-dire que si mon grognâtre écrit pauvre idiot sans plus, j’enlève le pauvre idiot parce que c’est de l’espace-lecture creux et donc gaspillé pour les autres lecteurs. Mais si mon vindicatif me dit quelque chose comme: pauvre idiot, vous ne comprenez rien, laissez-moi vous expliquer le tout de la situation. Vous êtes un ignare et que s’ensuit un solide développement contradictoire, bien amené, je le garde précieusement, imprécations inclues. Après tout, le vindicatif peut parfaitement enchevêtrer des idées valides avec une pulsion hargneuse invétérée. Moi-même, j’ai mes moments grognasses. Ysengrimus est un carnetiste qui grogne sur le monde, alors mon public y a bien droit aussi. Par contre, là où j’interviens, de façon vive, ferme et sans appel, c’est lorsque mes cyber-vindicatifs se mettent à se chamailler entre eux. Alors là, je n’autorise pas un agresseur à agresser une autre personne (que moi). Surtout que, bon, c’est très souvent genré, cette affaire-là. En effet, assez fréquemment, ce qui survenait (et ça, ça ne se passe plus sur mon carnet, aujourd’hui) c’était un homme qui agressait verbalement une femme. Or, les femmes de la cyberculture ne perdent pas leur temps avec ce genre de niaiseries. Aussitôt qu’on se met à les agresser verbalement, elles ne commentent plus ou même ne se présente plus sur votre plateforme… et tout est dit. On reste alors pogné avec les dépositaires de la vindicte, les autres s’étant repliées tout simplement parce qu’elles ont autre chose à foutre de leur vie que de se cyber-chamailler avec des butors.

Je suis donc toujours méthodiquement intervenu, de façon très ferme, contre les gens qui se chamaillaient entre eux, beaucoup plus que contre les gens qui venaient ferrailler avec moi. Ensuite, j’ai toujours procédé au retrait d’un commentaire ET NON d’une personne. Autrement dit, si quelqu’un intervient et que le commentaire est jugé non conforme au protocole explicite du carnet, on caviarde le commentaire, en le stigmatisant à l’aide de la petite icône suivante:

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Celle-ci se trouve épinglée en lieu et place du commentaire rejeté, mais bel et bien sous le nom du commentateur qui, lui, reste en place. Et la messagerie de ce commentateur n’est pas retirée ou bloquée. Bloquer un intervenant est inutile car un commentateur vindicatif pourra toujours ouvrir un autre compte d’utilisateur, sous un autre pseudo, et recommencer son picossage. Pour le coup, autant le laisser s’exprimer et tranquillement caviarder ses impairs, au cas par cas, sans le désactiver, lui, de sa personne. Et, de fait, ce que j’ai observé, sur le long terme, c’est que le commentateur qui se fait caviarder son commentaire ouvertement (il est important que ce soit ouvert, visible, ostensible), tout en étant maintenu actif, se met à gérer ses interventions un peu comme dans une sorte de jeu vidéo. Il y a des coups qu’on rate, des coups qu’on réussit et notre joueur revient, avec une intervention souvent plus nuancée, plus atténuée, ou différente, pour voir si ça va passer… et éventuellement, ça passe. Et, imperceptiblement, soit il s’en va, soit il se dompte. Je ne m’en prends pas aux personnes, je m’en prends aux propos. Et, de cette façon, effectivement, un certain nombre de personnes finissent par se lasser de voir leurs commentaires vitrioliques constamment caviardés et elles finissent par trouver la tonalité. Mes scrogneugneux comprennent qu’on peut attaquer Ysengrimus librement mais qu’on ne peut pas attaquer les différents participants et participantes de son carnet aussi librement. Au fil des années, cet ajustement a mené à l’atténuation du ton d’un certain nombre d’éléments qui se sont mis à produire des interventions particulièrement intéressantes, stimulantes et souvent fort riches en force dialectique.

Cette attitude de modérateur patient, cette saine et graduelle intendance, revêtent maintenant, en ma modeste personne, une dimension de normalité. C’est une sorte de seconde nature, pour moi, désormais. Mais ce que je comprenais mal autrefois, et que je comprends mieux maintenant, en observant la réaction de nos personnalités, de ces belles statues de cristal qui souffrent tant de la cyber-vindicte, et qui se cassent en mille miettes quand elles reçoivent des petits commentaires négatifs, c’est qu’en réalité ces braves gens ne sont PAS des blogueurs. Ce ne sont pas des carnetistes pianotteux qui gèrent, sciemment et méthodiquement, des interactions avec des intervenants qui viennent agir et réagir sur un espace de discussion qu’ils contrôlent, en conformité avec un protocole articulé. Au contraire, ces bonnes gens-là ont d’autres activités. Ils sont artistes, ils sont musiciens, ils sont politiciens, ils sont ce que tu voudras. Ils n’ont tout simplement ni le temps ni les compétences pour jouer au planton cohérent avec les boutefeux qui viennent les enquiquiner. Nos statues de cristal prennent tout en pleine gueule, sur un mode naïf, comme si elles avaient affaire à une situation de normalité banale, où on recevrait un courrier électronique ordinaire, envoyé par une personne qu’on connaît, un pair, un ami, un proche. Or, c’est pas du tout comme ça que ça fonctionne, la chimie percolante du cyber-cloaque…

Il y a donc une expérience, une expertise, un savoir-faire de l’intendance de la cyber-vindicte. Et ce savoir-faire ne vous produit pas son mode d’emploi bien souvent. Tout ce qu’on entend, de ci de là, ce sont des considérations fort vagues et sommaires sur le fait qu’il faut vivre avec la vindicte, qu’il faut la supporter, qu’il faut s’éloigner des médias sociaux, qu’il faut faire attention de ne pas se laisser émotionnellement maganer par tout ce barda. Or, en réalité, ce genre de phénomène se gère. Mais, bon, il devrait préférablement être géré par des gens qui détiennent l’expertise. C’est pourquoi, si j’ai une modeste suggestion à faire aux personnalités de cristal qui ont ce genre de problème: embauchez-vous un modérateur expérimenté et faites-lui confiance. Avec du temps (le facteur temps est primordial), votre modérateur arrivera graduellement à gérer le filtre de votre cyber-communication tel qu’il doit être géré. Ce genre de pratique ne s’improvise pas… ou plutôt: ne s’improvise plus.

J’ai déjà exprimé ailleurs le fait que je suis respectueux du cyber-anonymat. Je crois sincèrement que le cyber-anonymat favorise la liberté d’expression et fait que les gens ne craignent pas leur employeur, ou tout autre instance qui les menace implicitement, quand ils viennent s’exprimer. Ceci dit, et bien dit, un autre fait s’impose, par les temps qui courent. C’est celui qui nous oblige à constater que la cyber-vindicte ne se résorbera vraiment que le jour où il sera impossible de s’exprimer sur les médias sociaux sans que cette expression ne soit directement corrélée à notre vraie personne. Un jour, et c’est déjà un petit peu commencé, il faudra décliner une identité réelle, issue d’un compte effectif, pour pouvoir prendre la parole sur une plateforme ou sur une autre. Ce jour-là, vous verrez la vindicte se résorber d’elle-même, assez promptement. Je crois vraiment que l’agressivité excessive est, hélas, corrélée à une sorte d’impunité malheureuse de l’anonyme. C’est regrettable mais c’est comme ça. D’ailleurs, on observe aussi que beaucoup d’intervenants s’identifient de plus en plus à leur pseudo. Certains existent plus profondément en leur pseudo qu’en leur vrai nom. Ils portent une cape, sur la toile, si on peut dire. Et lorsque cette identification très intime à son pseudo est scellée, le personnage doté d’un pseudonyme, même s’il n’a pas décliné son identité effective, fonctionne comme s’il avait une sorte de seconde identité à préserver. Et, là aussi, très souvent, son attitude de cyber-vindicte tend alors à se résorber.

Cette grande aventure des médias sociaux tend à émaner collectivement d’un ensemble de personnes cultivant, assez sereinement, une vaste situation d’interaction et d’échange. Je ne crois vraiment pas que les pratiques répressives soient la solution, pour remédier à la cyber-vindicte. Redisons-le, ce qu’il faut, c’est une intendance expérimentée (humaine, pas robotique) qui gère, une par une, les interventions et ce, au contenu et non aux personnes. Cela ne s’improvise pas et je pense que beaucoup des gens qui souffrent de la cyber-vindicte sont tout simplement piégés dans leur situation d’amateurisme mal conscientisé. De plus en plus perfectionnée, médiatique au sens fort, l’interaction sur les médias sociaux est désormais quelque chose qui requiert une logistique intellectuelle spécifique, à la fois souple et ferme, à la fois délicate et solide. Sur le plus long terme, c’est seulement lorsque cette logistique non-robotique sera devenue le lot commun, comme, disons, l’utilisation d’un traitement de texte ou d’un téléphone intelligent, que ce problème disparaitra. Malgré ce qu’on s’imagine, on n’y est pas encore. Mais cela viendra, graduellement et implacablement.

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Religion et morale… encore un mot, si vous me permettez

Posted by Ysengrimus sur 1 avril 2021

Le dieu-morale est une fiction anthropomorphe (pour ne pas dire: andromorphe)

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Un argument qu’on entend constamment de la part des théogoneux contre l’athéisme a à voir avec la ci-devant dimension morale de la religion. Selon cet argument, du reste assez éculé, religion et morale seraient intimement connectées et l’athéisme serait soit immoral, soit amoral, ou encore il manquerait tout simplement de la décence la plus élémentaire. Cet argument d’une synonymie quasi complète entre athéisme et dépravation est souvent répété, en ritournelle, de façon un peu mécanique, sans que les implications philosophiques qui le sous-tendent ne soient regardées avec le sérieux requis. On va en dire encore un mot ici car il s’agit-là d’une conception à la fois bien mal contestée et faussement évidente. Et la chose révolte suffisamment l’entendement athée pour que, la mort dans l’âme, je me sente obligé d’y revenir.

La question de savoir s’il y a un raccord automatique entre religion et morale est une histoire assez ancienne mais qu’il serait, quand même, abusif de qualifier d’insondablement séculaire. En réalité, les enjeux de cette question prennent corps plus précisément au moment de la lente mise en place du monothéisme. Il ne s’agit pas ici de reprendre toute cette problématique mais simplement de bien insister sur le fait que les religions les plus moralisantes, les plus susceptibles de formuler des exigences comportementales et éthiques de la part de leurs religionnaires, sont les monothéismes. Dogmatisme religieux, exclusivité de l’unicité divine, et rigorisme moral se sont un jour rencontrés et s’accompagnent depuis lors. Les monothéismes sont en effet directement chevillés à l’existence d’une autorité, religieuse et/ou politique, dont la priorité est de régir les comportements des religionnaires. Ces derniers peuvent en venir graduellement à être considérés comme des nationaux, des citoyens, des compatriotes, à mesure que les grandes étapes historiques se déploient. Mais elle perdure de façon tenace, la volonté sourde et vieillotte de les maintenir soumis à un roi et à une foi.

Alors regardons un petit peu cette question de l’identification intempestive entre religion monothéiste et morale. Ce qu’il faut observer attentivement et que les théogoneux devront admettre, s’ils cultivent cet argument moralisant, c’est qu’on est ici dans une situation d’instrumentalisation autoritaire de l’être suprême. Dans cette mise en place du dieu-morale, l’être suprême, nécessairement anthropomorphe (et même carrément andromorphe), apparaît comme une autorité omnisciente, omnipotente, dotée, donc, d’une capacité de surveillance maximale. C’est le grand frère en quelque sorte, ou le père, qui commande et maintient en sujétion une piétaille irresponsable, implicitement brouillonne et potentiellement trublionne. On comprend parfaitement que ce genre d’être suprême pourra très facilement, dans cette conception largement infantilisante de la religiosité, apparaître comme le dépositaire exclusif des comportements moraux. En effet, ce qu’on observe ici c’est la mise en place où la perpétuation du dieu patron ou du dieu gendarme, autrement dit d’un être suprême dont la capacité à avoir bien en main l’intégralité des comportements des religionnaires fonctionne comme garant du moralisme revendiqué par les théogonies monothéistes.

Prenons un exemple. Il sera musulman en l’occurrence mais la situation concrète est loin d’être une exclusivité musulmane. Nous voici aux environs de l’an 900. Un marchand arabe approche tout doucement son navire des côtes d’un territoire qui sera un jour le Pakistan. Il rencontre un personnage local et se met à discuter commerce avec lui. Notre marchand arabe a besoin de se ravitailler, vu qu’en fait il se rend encore plus loin, vers l’Asie extrême-orientale nommément, genre en Indonésie ou quelque chose comme ça. Pour sa part, notre pakistanais (nous l’appellerons ainsi par commodité) observe que ce batelier marchand a de magnifiques objets à vendre ou à échanger, des soieries, des parfums, des métaux précieux, des outils, des armes. Le contenu de ce navire fin et élancé apparaît comme parfaitement mirifique. La discussion commerciale s’engage. Or, à un certain moment, le marchand arabe, qui veut, lui, récupérer des viandes salées, du blé, des légumes, et autres denrées alimentaires, pour pouvoir continuer son voyage, tient au pakistanais des propos insolites. Il lui dit des choses comme: mais là attention, tu ne dois surtout pas me tricher sur les quantités car, tu sais, Dieu nous voit. Il observe tout ce qu’on fait. Oh, mon petit dieu statuaire, Bouddha ou Ganesh, c’est selon, est planté à la périphérie du village et il ne discerne rien de ce qui se passe ici, lui répond le pakistanais, qui est un idolâtre assez vague et peu soucieux de corrélation entre sa divinité et une éventuelle moralité du commerce. Le marchand arabe se rembrunit: quoi, tu n’adhères pas aux vues selon lesquelles il y a un Dieu unique, omniscient et omnipotent? Alors bon, attention, là les copains, on remballe tout. Je fais pas affaire avec des mécréants qui ignorent la surveillance que Dieu, unique et omniprésent, exerce sur le sain commerce. Notre pakistanais, qui ne veut pas perdre l’affaire, dit alors: non, attention, houlà, faut pas le prendre sur ce ton-là. Calmons-nous, discutons. Qu’est-ce que c’est que ce Dieu? Parle-moi un peu de Lui, ça m’intrigue… Notre pakistanais se dit bien qu’un personnage avec un navire aussi performant et des marchandises aussi somptuaires bénéficie certainement des avantages que fournissent certaines accointances surnaturelles, alors, bon, il faut voir. Notre arabe explique que, oui. Dieu, dont le prophète Mahomet est l’ultime messager, existe pour tous et… etc… Le pakistanais dit: je vois, je vois… donc un Dieu unique, omniprésent, scrutateur, et qui gère et assure l’intendance de tous nos comportements, incluant naturellement le bon commerce. Mais alors, dit toujours le pakistanais, et votre système de castes dans tout ça? Et l’arabe répond: système de castes?… je comprends pas trop ce que tu me marmonnes-là. Bien oui, tu sais, la séparation obligatoire des différents groupes humains et leur soumission servile et éternelle aux autorités aristocratiques? Non, non, c’est de la superstition brahmanique, ton affaire, là, ça fonctionne pas comme ça. Nous sommes tous identiques devant Dieu et si tu vas prier à la mosquée, tu peux parfaitement prier à côté d’un grand chef de guerre ou d’un riche marchand et tout fonctionnera parfaitement. On ne se soumet qu’à Dieu, pas aux humains ou à leurs castes. Il y a pas de castes, en fait. Tout le monde est égal devant Dieu. Le pakistanais trouve tout cela vraiment très intéressant, tant théologiquement que sociologiquement, si on peut dire. Et, de fil en aiguille, finalement, notre futur converti comprend que s’il veut pouvoir continuer d’avoir des transactions commerciales avec un marchand arabe qui pourrait parfaitement aller accoster et négocier ailleurs, il se doit de rencontrer ses priorités religieuses, au demeurant passablement transversales, souples et plutôt simples. Lesdites priorités religieuses sont intimement chevillées aux contraintes morales du voyageur de commerce monothéiste. Dieu nous voit. Il est donc l’arbitre implicite et omnipotent du bon marchandage.

C’est assez tôt, dans ce qu’il convient d’appeler l’Histoire universelle, que la corrélation entre religion monothéiste et moralisme s’est mise en place. Bien évidemment, il faut comprendre que ce genre de représentation philosophique fonctionnait parfaitement dans une dynamique moyenâgeuse, où les rapports de force étaient très aigus, les conflits locaux fréquents, la ripaille et les pillages habituels, et où quiconque rencontré sur le chemin ou sur les mers apparaissait comme un ennemi potentiel. Inutile d’insister sur le fait que nous fonctionnons de nos jours dans une société beaucoup plus profondément organisée et implicitement policée. Le principe qui persiste cependant ici est bel et bien que le théogoneux contemporain établit une fusion rigoriste, vermoulue, et non questionnée entre autorité divine et morale. Autrement dit, la bonne morale ronron fonctionnerait parce qu’un grand contrôleur universel veillerait sur nous et verrait à régenter ce qui se passe.

Implacablement, les impairs factuels, les manifestations flagrantes d’incompétence divine et les incapacités effectives de cet être fictif à régenter réellement les comportements moraux ont trouvé des explications lourdes, tortueuses et lentes, au fil des siècles. On parla de punitions, de mansuétude, de miséricorde, de fatalité du mal, de voies divines tortueuses et impénétrables, de tout ce qu’on voudra. Le principe stable était que, dans le regard de l’héritage religieux, nous n’adoptons une attitude morale que parce que nous sommes régentés par une instance surnaturelle. Il s’agit en fait d’une morale transcendante, au sens où la morale nous est imposée de l’extérieur par une puissance abstraite, définie axiomatiquement, et à laquelle on ne peut ni confronter notre regard critique ni échapper. Il faut se soumettre. Et, pour sûr, ceux qui profiteront maximalement d’un tel dispositif moral seront nul autres que les porte-paroles, autoproclamés et hargneux, de cette puissance tutélaire aussi lourdingue que non-étayée.

L’objection fondamentale à cette explication sommaire de la moralité par une surveillance divine réside dans l’attitude civique de la pensée athée. La pensée athée, dans son émergence historique au cours des derniers siècles, accompagne les grands mouvements sociaux révolutionnaires, réformistes, progressistes. Le résultat intellectuel et moral de ces immenses développements historiques en vient, par bonds, à émietter la croyance en une autorité transcendante, en charge de monter la garde, au nom d’une espèce de gendarmisme éthéré et diffus. La morale religieuse à l’ancienne finit remplacée par une moralité immanente émanant implicitement du monde social même. On a bel et bien affaire ici à la confrontation finale entre la morale venue du ciel et la morale jaillie de terre. Et, sur cette question, quoi qu’on veuille en penser, le choix de l’Histoire mondiale est clairement fait.

Je tiens à dire à mes compatriotes de toutes croyances religieuses: s’il vous plaît, une bonne foi(s), cessez de nous casser les oreilles avec votre conception archaïsante de la morale. Du fait d’être religieux, vous n’avez pas le monopole de la sensibilité éthique. Au contraire, vous avez surtout le monopole d’un certain autoritarisme abstrait et d’une certaine légitimation de vos propres croyances locales par un être suprême fictif, qui sert en fait de caisse de résonnance à une vision du monde qui est, d’autre part, aussi ordinaire et terrestre que la mienne. Il est de plus en plus urgent de retirer la question du débat moral de celle du débat religieux. Ces deux problèmes sont des problèmes séparés. Et la question philosophique de savoir si oui ou non (en réalité: non) un être suprême diaphane et spirituel, a créé le monde matériel et en assure la cohérence doit être posée en termes ontologiques et non axiologiques. Il faut formuler cette question de façon rationnellement spéculative et à l’exclusion de toutes considérations de pragmatique morale. Il faut impérativement remplacer la question est-ce que dieu est une bonne chose? par la question est-ce que dieu existe? Que voulez-vous, redisons-le: l’Histoire a tranché. Les questions morales sont désormais assumées par les lois mais surtout par un consensus collectif de rigueur civique qui, malgré les hauts cris de certains thuriféraires de la régression mentale à tous crins, progresse et prend de plus en plus une dimension planétaire. Oui à la morale immanente. Non au dieu transcendant. Continuons de rester calmes et de discuter ces questions sans s’énerver. Après tout, toutes ces abstractions et ces élucubrations légendaires, intellectuellement héritées, ne valent vraiment pas la peine qu’on en vienne aux mains.

En somme, ce que je tiens à dire fermement à mes vis-à-vis religieux, c’est que l’athéisme n’est pas une immoralité. Il y a une moralité athée et cette moralité est civique. Elle est immanente. Elle est implicite. Elle est collective. Elle est évolutive. Sa qualité de rationalité supérieure réside dans le fait de ne pas requérir le gestus fallacieux du grand gendarme universel, du pion de collège cosmologique toisant, en ronchonnant, des enfants turbulents et sans conscience articulée. La moralité athée, comme résultat de l’organisation de la riche et complexe vie sociale contemporaine, c’est le mode de vie éthique du présent et de l’avenir.

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Il y a soixante-dix ans, A STREET CAR NAMED DESIRE

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2021

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Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, dont le petit cinéma de poche en son manoir de Milton (sur l’escarpement du Niagara, au Canada) est un lieu de rencontre pour cinéphiles aguerris, n’est pas, elle-même, du genre à se fier abstraitement à la réputation des artistes. Bien sûr, elle cligne de ses grands yeux bleus, sombres comme des lacs avant une tempête, quand on lui mentionne que le long métrage de 1951 A Streetcar Named Desire implique un conjoncture dynamique et harmonieuses de forces passablement fantastiques: Elia Kazan (1909-2003) dirigeant, dans un film basé sur une pièce de Tennessee Williams (1911-1983), Vivian Leigh (1913-1967) et Marlon Brando (1924-2004). On fait valoir que même les acteurs de soutien, Kim Hunter (1922-2002) et Karl Malden (1912-2009), sont bien loin d’être les premiers venus. Ce n’est donc pas un abus d’aptitudes spéculatives que de dire que, dans une telle dynamique et avec un tel aréopage, les planètes sont effectivement solidement alignées. Mais, un segment de la compagnie de cinéphiles du manoir Griffith gâtera quand même un peu la sauce an bramant à tous vents: Brando, Brando, Brando, la masculinité torride de Brando, le gaminet déchiqueté de Brando, Brando gueulant dans la pénombre, les débuts cinématographiques tonitruants de Brando. Mademoiselle Griffith attend donc finalement de voir… car le cinéma, c’est cela: voir (et revoir). On s’installe donc.

La Nouvelle-Orléans, 1947, dans le Quartier Français, tout près de la gare ferroviaire. Blanche Dubois (Vivian Leigh), monte dans un tram portant le nom Desire. Un peu effarouchée par toute cette urbanité trépidante, elle arrive de la campagne pour s’installer «temporairement» chez sa sœur, Stella –Stella, comme une étoile!– Dubois (Kim Hunter), plus précisément, désormais, Madame Stanley Kowalski. Fragile et très Belle du Sud à l’ancienne, Blanche, enseignante d’anglais «en repos», cite Browning et Edgar Allan Poe en dissimulant, par des allures un tout petit peu précieuses, supérieures et mijaurées, son profond désarrois face à la rudesse de la vie urbaine et à la laideur de la résidence prolétarienne de sa sœur. L’impétueux Stanley Kowalski (Marlon Brando, terrifiant) en prendra vite ombrage. C’est un travailleur d’usine, fort en gueule et bagarreur, qui joue aux quilles, au poker, qui mange avec ses doigts, casse la vaisselle quand il se fâche et bois sec. Mais, dans le fond, c’est aussi un petit andro-hystérique, fouineur, potineur, tataouineur et prompt aux jugements de valeurs patriarcaux et moralistes. Il a, ou prétend avoir, toutes sortes de contacts avec toutes sortes de gens, notamment des hommes (des hommes, des hommes, des hommes), de bons notables de Auriol (Mississippi), contrée d’origine de Blanche. La sœur aînée de Stella était plus ou moins la dépositaire du domaine fermier de la famille Dubois, une propriété ancestrale du nom de Belle Rive. Blanche annonce à Stella que ladite propriété a été «perdue», dans des circonstances aussi douloureuses que nébuleuses. Stanley Kowalski, soudain cador, casuiste et procédurier, est d’abord fort intrigué par le contenu de l’immense malle de Blanche Dubois. On y trouve en effet un lot d’effets personnels qui ressemble plus au bazar d’une artiste de burlesque ou d’une effeuilleuse que d’une instite d’anglais: boas, étoles de fourrure, atours de tissus fins, tiares et bijoux. Stanley se donne comme ayant un copain joaillier qui pourra expertiser tout ça. Il réclame ensuite de voir les titres de propriété de Belle Rive, expliquant sur un ton ronflant que, en vertu du Code Napoléon, ayant (prétendument) cours en Louisiane, un mari se trouve automatiquement en communauté de biens intégrale avec son épouse. Il se donne comme ayant un copain avocat qui pourra clarifier la teneur des titres et documents divers que Blanche finit par lui jeter au visage. En fait de copains, Stanley a surtout un petit groupe de camarades d’usines qui viennent tapageusement jouer au poker avec lui, jusque tard dans la nuit. La maison du couple Kowalski étant de taille modeste, des rideaux y tenant lieu de portes, le raffut fait par les joueurs de cartes est une nuisance constante pour Blanche et Stella, pour ne pas mentionner la voisine de palier, Eunice Hubbel (jouée par Peg Hillias). Au nombre de ces joueurs de cartes figure l’incapable masculin type, que l’on retrouve toujours à un moment ou à un autre dans le théâtre de Tennessee Williams: Harold «Mitch» Mitchell (finement campé par Karl Malden). Bien mis, poli, un tout petit peu guindé, il attire plus ou moins l’attention de Blanche qui, d’évidence, se cherche un parti. Coquette et insécure, elle ne se montre à lui que dans la pénombre, par crainte qu’il voie qu’elle n’est plus une prime jeunesse. Ils se mettent à se fréquenter et, malgré leurs louables efforts, il est clair que cela ne clique tout simplement pas entre eux. Mitch s’intéresse moins à Blanche pour ce qu’elle est vraiment que pour vérifier si sa vieille mère malade verra en elle un parti honnête. Et Blanche vit dans la nostalgie triste et coupable de l’homme qu’elle épousa quand elle avait seize ans et qui s’est suicidé pour des raisons peu claires (disons, pour des raisons peu claires, dans le film. Dans la pièce de Tennessee Williams, le jeune homme en question s’est suicidé parce que Blanche l’a surpris au lit avec un autre homme – le thème homosexuel ne passa évidemment pas la rampe hollywoodienne du temps).

L’ambiance devient vite tendue et hargneusement promiscuitaire entre Kowalski et les deux femmes. Il est clair qu’il fait une chaleur étouffante dans cette ville et Blanche a l’habitude de prendre de longs bains chauds pour se détendre les nerfs. Elle accapare la salle de bain et rehausse la chaleur dans toute la petite maison. Elle aime aussi écouter de la musique à la radio, ce qui exacerbe Stanley au point qu’il finit par jeter le poste par la fenêtre. Stella, qui est enceinte, est de plus en plus épuisée par la tension permanente entre se sœur et son mari. Ce dernier continue d’ailleurs de bien alimenter ses préjugés au moulin à ragots du tout venant urbain. Il finit ainsi par «apprendre» que Blanche a en fait été saquée de l’institution où elle enseignait, parce qu’elle a eu une aventure avec un de ses élèves, un jeune homme de dix-sept ans. Il semble aussi qu’elle était une assidue d’un hôtel baroque d’Auriol, le Flamingo, où elle voyait des hommes. Stanley se fait un «devoir» de couler toutes ces informations à Stella et aussi, à Mitch. Ce dernier, l’imbécile cardinal en habits de ville, va montrer à Blanche toute l’ampleur inane de sa petite moralité étroite en venant à la fois lui faire des reproches et chercher à la violenter. Mitch ne veut plus épouser Blanche, mais il veut bien, désormais, batifoler avec elle. Mademoiselle Griffith et les femmes de sa compagnie de cinéphiles sont outrées. Des éclats de voix rageurs fusent de partout, dans l’obscurité du cinéma de poche. Voilà bien la moralité patriarcale dans toute son étroitesse. Tu es parfaite, je te marie et te cerne. Tu es imparfaite, je te baise et te jette. Je te dicte ta conduite dans les deux cas… Blanche résiste à Mitch, lui échappe et le congédie. Mais on sent de plus en plus qu’elle perd doucement la raison. Sans que cela ne soit explicitement montré à l’écran, il semble bien qu’elle soit affligée d’un alcoolisme sévère et, avec elle, on entend de plus en plus souvent dans notre tête, le petit air de bastringue qui jouait en fond, le soir du suicide du grand amour de sa vie. Je ne vais pas vous vendre la chute, simplement pour vous dire que l’hypocrisie, violente et insensible, de Stanley Kowalski y culminera magistralement et que la fragilité de Blanche, sa détresse, sa déroute et sa déchéance prendront une sublime amplitude tragique, la rangeant au nombre des grands personnages féminins de la dramaturgie du siècle dernier. La prestation de Vivian Leigh est éblouissante de justesse et de complexité. La puissance et la férocité du jeu de Brando la soutiennent parfaitement, solidement, impeccablement. Car fondamentalement, c’est Brando qui joue soutien. C’est Leigh qui mène le bal et ce, tout simplement parce que, Tennessee Williams oblige, cette histoire est une histoire de femme.

Bilan abasourdi de Mademoiselle Griffith: Cette femme a été façonnée par l’abus masculin. Ce sont les hommes qui l’ont faite ce qu’elle est. Elle préserve pourtant une innocence, une ingénuité, une pureté inaltérables qui percent et fissurent de partout le rôle étroit et aliéné qu’on la force à jouer, malgré elle. Cette prestation est extraordinaire et, sur A Streetcar Named Desire, il ne me reste plus qu’à dire haut et fort désormais: Vivian Leigh, Vivian Leigh, Vivian Leigh…

Je vous seconde de tout coeur, Lindsay Abigaïl. Cet immense chef d’œuvre septuagénaire n’a pas pris une ride.

A Streetcar Named Desire, 1951, Elia Kazan, film américain avec Vivian Leigh, Marlon Brando, Kim Hunter, Karl Malden, Peg Hillias, 125 minutes.

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