Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Archive for the ‘Vie politique ordinaire’ Category

Logique dialectique de la bisexualité

Posted by Ysengrimus le 7 juillet 2015

Le drapeau bi d'une femme bisexuelle: j'aime les filles, je ne suis pas mélangée, j'aime les garçons

Le drapeau bi d’une femme bisexuelle: j’aime les fille, je ne suis pas mélangée, j’aime les garçons.

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Entendons nous d’abord sur le fait universel que l’orientation sexuelle n’est pas un choix. C’est une détermination qui s’impose à nous comme une force objective. De ce point de vue, le terme orientation est malheureux si on le décode comme «orientation-option-choix» mais heureux si on le décode comme «orientation-tendance-force». Avoir des (petites) tendances était d’ailleurs la tournure utilisée ironiquement dans mon enfance en parlant de quelqu’un qui manifestait une propension bisexuelle, ouvertement affichée ou non. La formulation était cruellement «tendancieuses» en ce sens qu’elle s’appuyait bien tranquillement sur les assises discriminatoires du temps. Mais son principe descriptif reste fondamentalement correct. L’orientation sexuelle est une tendance. Comme la rivière tend vers l’aval et le gland tend vers devenir un chêne, la solide dimension socio-historicisée de l’orientation sexuelle ne l’empêche pas, au contraire, de s’imprégner en nous comme la plus cruciale et inéluctable des fatalités.

Pour camper le modeste exercice logico-dialectique auquel je vous convie ici, rien de mieux qu’une petite description de la symbolique du drapeau étendard de la bisexualité. La bande rose symbolise l’attraction pour une personne du même sexe, la bande bleue symbolise l’attraction pour une personne de sexe opposé, la bande mauve, intermédiaire, symbolise l’attraction pour un sexe ou l’autre, sans distinction, sans exclusivité, et sans confusion du corps ou de l’esprit. Le tout fonctionne comme le yin et le yang, principes opposés, polarisés mais incluant dans la logique binaire l’idée qu’un peu du yin se retrouve dans le yang et vice-versa et son contraire. Le drapeau étendard de la bisexualité reste symétriste tout simplement parce qu’il énonce l’équivalidité en droit de tous les possibles (certains observateurs préfèrent d’ailleurs le terme de pansexualité à celui, perçu comme encore restrictif, de bisexualité). Ce drapeau n’est en rien une prise de parti descriptive sur une éventuelle symétrie factuelle de la bisexualité. Il parle de droits plutôt que de faits. Ce point est important, comme la suite devrait le démontrer.

Voyons d’abord l’exclusivisme ou unilatéralité de l’orientation sexuelle (la NON-bisexualité). On a donc des unilatéraux hétéros et des unilatéraux homos. Ils se regardent encore passablement en chiens de faïence dans la culture contemporaine mais il faut bien insister sur le fait que de nombreuses analogies se font jour dans leur situation. On peut mentionner, faute d’un meilleur terme, leur «ardeur militante». Les hétéros doctrinaires (habituellement réactionnaires – la tradition patriarcale hétérosexiste leur servant usuellement de soliveau principiel implicite) ont tendance à mépriser les homos. Plus veule qu’avant, cette haine feutrée (jadis ouverte et flamboyante, aujourd’hui plus prudente) ne se gène pas pour jouer de minauderie et de triches biaiseuses. On dira de tel homosexuel en vue qu’il aime les (petits) garçons attendu que le discriminer sur son orientation n’est plus faisable mais le traiter, ouvertement ou implicitement, de pédophile reste encore pleinement jouable. On tirera la même ficelle pour s’en prendre à un vieil hétéro fréquentant une femme plus jeune que lui. Les tactiques d’attaque anti-homo et anti-hétéro manifestent de singulières similarités et familiarités. L’hétéro ne peut plus attaquer l’homo aussi frontalement que dans mon enfance (époque où un personnage homo, réel ou fictif, était obligatoirement stéréotypé et négatif) mais cela ne rend pas la marge d’autodéfense de l’homo plus grande ou solide. Le fond de l’affaire est que, tristement, homos et hétéros ont une chose cruciale en commun: ils N’AIMENT PAS quelque chose. Les hétéros, classiquement, n’aiment pas les personnes ambivalentes sexuellement. Homos et bis sont la cible de leurs attaques, ouvertes ou feutrées. Plus fondamentalement, mais tout aussi fatalement, les homos n’aiment pas les personnes de l’autre sexe. Les hommes gays ont de la difficulté avec la femme. Ils en font ressortir les défauts: une castratrice, une contrôlante, une manipulatrice, une égocentriste. Les lesbiennes ont de la difficulté avec l’homme. Elles en font ressortir les défauts: brutal, patriarcal, phallocrate, autoritaire, égocentriste. Les observations critiques des homos au sujet de l’homme et de la femme traditionnels manifestent de très grands mérites. Mais le conservatisme ajustable de l’hétérosexisme bien tempéré a tôt fait de traiter les hommes gays de misogynes et les lesbiennes de misandres. C’est le coup, classique mais toujours actif, de l’opprimé(e) que son oppresseur fait passer pour un oppresseur parce qu’il a osé se défendre avec des armes similaires à celle de son susdit oppresseur. Le fond douloureux de la profonde identité logique entre homos et hétéros unilatéraux est qu’ils doivent se battre pour promouvoir leur droit (exclusiviste) à NE PAS AIMER quelque chose ou quelqu’un. C’est un droit qui existe fatalement mais il reste qu’il est bien triste de devoir lever des armes militantes pour défendre un tel droit, que je ne me gênerai pas pour qualifier d’aussi légitime que passablement douloureux.

De leur côté, les bis font valoir qu’ils ne sont pas contraints par cette dynamique de lutte vu qu’eux, ils aiment tout le monde. Logiquement, tous les bis aiment les hommes, les femmes, les hommes gays et les lesbiennes. Il y a d’ailleurs gros à parier que ce soit la culture bi ou crypto-bi, encore bien peu visible, qui ait contribué à une avancée des cultures homosexuelles dans nos sociétés. Un gay-friendly c’est souvent un bi qui s’ignore ou ne se dévoile pas ou pas trop. L’histoire clarifiera un jour ces choses. Ceci dit, l’omnivalence apparente des bis est loin, très loin, d’être exempte de difficultés débouchant sur des tensions conflictuelles, même au sein de nos sociétés plus libertaires. C’est le vieux principe de la souris ayant circulé dans un labyrinthe à trois dimensions et devant s’adapter au labyrinthe à deux dimension. Le principe démonstratif fonctionne ici d’ailleurs à rebours du principe actif. Les bis (souris du labyrinthe tridimensionnel) sont pris habituellement pour argumenter avec des unilatéraux (hétéros ou homos binaristes, souris du labyrinthe bidimensionnel). La logique se polarise souvent bien vite. Les bis sont pris pour des homos par les hétéros, pour des hétéros par les homos… mais cela se joue selon des modalité légèrement distinctes. Les hétéros ne reconnaissent tout simplement pas la bisexualité. Pour eux, si tu es un(e) bi, tu es en fait un(e) homo ou un(e) crypto-homo dont le masque tombe enfin. Les homos sont plus conscient(e)s de la puissante pression des postulats hétérosexistes. Ils ont donc développé la notion de mélangé(e) (mixed up ou confused), pour décrire la bisexualité. Le bi serait un(e) homo n’ayant pas encore bien compris ou assumé la fatalité de son orientation et cédant encore sous le poids conformiste de l’hétérosexisme ambiant. Il est aussi difficile pour un(e) bi de démontrer à un(e) homo qu’il n’est pas mélangé(e) (d’où un des cris de ralliement bi: I’m not confused!) que de démontrer à un(e) hétéro qu’il ne va pas se jeter sur son fils, qu’elle ne va pas se jeter sur sa fille, sous prétexte qu’il ou elle vous annonce qu’il ou elle est bi. Cela ouvre la porte sur l’autre grand problème démonstratif rencontré par les bis. Ils doivent expliquer qu’ils ne sont pas des goinfres (greedy) sexuels, des insatiables dont l’appétit libidineux les ferait se jeter sur tout ce qui bouge myopement, indistinctement (d’où un autre des cris de ralliement bi: I’m not greedy!).

À ces problèmes démonstratifs onctueux et pesants s’ajouteront, pour les bis, des problèmes plus profonds encore, procédant de la dialectique fondamentale de la logique bisexuelle. La symétrie est toujours un fait de surface qui recouvre le fait dialectique profond et inéluctable de la dissymétrie et du torve. Sous la surface du réversible se cache toujours l’irréversible et l’équilibre est toujours une transition fondamentalement mouvante des actions ou des perceptions. Comme pour le bilinguisme ou le fait de jouer deux instruments de musique, au cœur de la multiplicité des manifestations d’actions tend à émerger une dominante. La bisexualité absolument symétrique est au mieux un slogan militant (un étendard bi, un drapeau), au pire un leurre logique. Dans les faits, on aura des bis hétérodominants et des bi homodominants. Et là oui, l’homodominance et l’hétérodominance d’un(e) bi pourra fluctuer au cours de sa vie adulte. Et ça aussi, c’est un droit fondamental. Le droit au changement, au flux dialectique des polarités au sein de l’enceinte bi. Le droit de ne pas se faire dire avec condescendance: c’est juste une phase

Se mettra en place finalement la crise au sein de laquelle, fatalement, les hétéros et les homos tendent de nos jours à se rejoindre contre les bis: la crise de la monogamie. Avec le mariage pour tous, droit fondamental sans équivoque, les homos parachèvent la démonstration de leur volonté et de leur aptitude à se lancer dans le beau risque sociologiquement banalisé de l’exercice monogame, avec son concert de jalousies, d’exclusivisme et de fidélités profondes, dans ce qu’elle ont de lourdingues mais de belles aussi. Par principe définitoire, les bis ne sauraient suivre les unilatéraux (homos et hétéros) sur cette voie de la monogamie forcée ou consentie. La bisexualité ne s’épanouira pleinement dans un dispositif matrimonial que si celui-ci rencontre des ajustements profonds de ses principes fondamentaux. À quand la prise en charge juridique de l’union libre pour tous? Heureusement que les faits n’attendent pas après les lois pour fleurir, dans leur complexité rhizomatique! Ils existent, ces couples bis, homodominants ou hétérodominants, qui, dans le sain et serein respect libertaire et en l’absence de toute jalousie, assument leur droit à la multiplicité de l’amour, même au sein d’un dispositif matrimonial qui, fatalement, ne peut être autre chose qu’ouvert (open, pour reprendre le mot consacré). Sauf que tout ça, ça ne se fait pas sans heurts émotionnels de multiples natures…

Some sort of flag

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Je m’en voudrais, pour bien faire sentir que je n’ai fait ici qu’effleurer la logique dialectique de la problématique bi, de ne pas faire parler la poétesse lesbienne Corinne LeVayer. Voici un de ses textes touchant ouvertement la question bi. Il nous rappelle que, comme toujours, le simple est dans le complexe, le complexe dans le simple, et que rien n’est dit tant qu’il reste des choses à dire…

Le paradoxe bi, dans la version de Coralie

Belle comme la nuit,
La superbe Coralie
Est bi.
Ça devrait lui plaire
Mais ça l’ennuie.

Trognonne comme un cœur,
Coralie cherche l’âme sœur.
Mais bi,
Il lui en faudrait deux.
Ça lui freine ses ardeurs.

Car, un peu exclusive,
Elle veut aimer les deux
Mais sans
Que les deux ne s’aiment entre eux.
Le cas est hasardeux.

Les passades fugitives
Sont donc le lot de Coralie.
Courant
Ses deux lièvres à la fois,
Elle vit le paradoxe bi.

La mort de la monogamie
C’est une tragicomédie
Bien bi.
La combinatoire au dessus de deux,
C’est vraiment pas facile, merci.

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tiré de Corinne LeVayer (2012), Gouines coquines de ce monde, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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«Qu’ils avalent leurs barbes!» (Érik Satie)

Posted by Ysengrimus le 1 juillet 2015

Érik Satie par Alfred Frueh

Érik Satie par Alfred Frueh

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Il y a quatre-vingt-dix ans pilepoil mourrait le compositracteur pianistologique Érik Satie (1866-1925). Si Dada disposait d’un son de piano, c’était fatalement le sien. Satie, saltimbanque et ami senti, on l’a fait doublement chier. On l’a fait chier quand il composait sans formation musicale particulière, puis on l’a fait contre-chier quand il a fait le trip d’aller s’instruire sur le contrepoint, chez Vincent d’Indy. C’était jamais correct. Il fallait toujours que tout le monde trouve quelque chose à redire, même Claude Debussy. Pourtant, moi, je prend Satie contre Debussy n’importe quand. Debussy, continuateur rampant et ronron de l’esti de lyrisme classique plate. À chier. Satie, c’est Dada. Et Dada est un Joual. Alors galopons, en faisant scintiller et tinter mille armures, en coassant avec les walkyries de sa colère.

Entre autres compositions, Satie a produit ce que le jargon musicologique appelle, faute de mieux, des fantaisies. Comme il sentait, densément, pesamment, l’hostilité ambiante que cette portion spécifique de son œuvre était susceptible de susceptiblement susciter chez ses contemporains, il ne se gêna pas pour émettre un certain nombre d’introductions préventives (pour euphémiser avant la tempête), histoire de bien exhorter la portion non disponible de son auditoire à bien se la foutre où je pense, en la compagnie bringuebalante du reste du contenu du garage de l’autobus brun. Ce qui est piquant et —à part de sa formidable musique à écouter en continu en se tapant le cul par terre— mérite toute la déférence d’une commémoration, c’est que chacun de ces petits épigrammes introducteurs présente autant de facettes distinctes et fines du dédain sublimissime que suscitent les enquiquineurs qui flûtent reflûtent ce que vous faites, comme si c’était le noir péteux de l’autre clebs. Matez moi ces six angles polygonaux de la nécessité impérieuse de Leur dire, à tous ces embastilleurs de l’art libre: «Qu’ils avalent leurs barbes!»

En encadré, les épigrammes introductoires de Satie, pour ses principales fantaisies. À leur suite, un commentaire glose venu du fond du cœur et du cul d’Ysengrimumu [sic]. En hyperlien, la pièce musicale en cause, quand elle est disponible (et qui, disponible ou non, ne méritait tout simplement pas toute cette fiente appréhendée).

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Véritables préludes flasques pour un chien [1912]
Je m’y livre aux douces joies de la fantaisie. Ceux qui ne comprendront pas sont priés par moi d’observer le plus respectueux silence et de faire montre d’une attitude toute de soumission, toute d’infériorité. C’est là leur véritable rôle.

Il est indubitable que, tout au fond de notre cœur rageur, quand on produit quelque chose de dimension philosophique ou artistique, ceux qui ne nous comprennent pas ou ne nous reçoivent pas adéquatement sont des inférieurs, des lombrics, des enfants de chœurs sans cœur. Je suis plus que fatigué d’écrire des textes ayant pour but d’expliquer des textes que j’ai écrit avant. Je suis las de me gloser et de rendre mes comptes à des pense-petits qui me regardent d’un air ahuri, du fond du cône cafardeux et vacarmeux de leur vision étriquée des choses. Si ce que je fais vous est incompréhensible, c’est tout simplement que c’est trop fort pour votre petite tête. Taisez-vous et allez vous coucher dans le garde-robe, au milieu des vieilles godasses oubliées et flétries.

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Descriptions automatiques [1913]
J’écrivis les Descriptions automatiques à l’occasion de ma fête. Il est de toute évidence que les Aplatis, les Insignifiants et les Boursouflés n’y prendront aucune plaisir. Qu’ils avalent leurs barbes! Qu’ils se dansent sur le ventre!

S’il faut encore tout expliquer, la fête c’est pas l’anniversaire (on est pas au Minnesota). Les Aplatis, ce sont les conformistes rampants et veules. Les Insignifiants ce sont ceux qui sont sans stature et sans densité. Les Boursouflés, inversement, ce sont ceux qui s’enflent en se croyant plus amples qu’ils ne le sont et qui sont surtout gros et épais, en fait. Le sentiment que ces trois fort judicieuses catégories d’observateurs et de commentateurs me suscite est une virulente et cuisante agressivité. Je suis las, tanné de les supporter et de leur laisser tout l’espace qu’ils accaparent. Qu’ils agissent donc grotesquement, à leur courte mesure. Qu’ils avalent leurs barbes!

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Embryons desséchés [1913]
Cette œuvre est absolument incompréhensible, même pour moi. Je l’ai écrite malgré moi, poussé par le Destin. Peut-être ai je voulu faire de l’humour? Cela ne me surprendrait pas et serait assez ma manière. Toutefois je n’aurai aucune indulgence pour ceux qui en feront fi. Qu’ils le sachent.

Une partie importante de ce qu’on écrit nous échappe, en fait. On ne comprend pas pourquoi on fait ça. On rit, on rit nerveusement. Et conséquemment, on pense que c’était peut-être pour rire, pour plaisanter. Mais le fait est qu’on ne sait pas ce qui anime cette pulsion qui nous hante et nous rend remuant, trépidant, et sans laquelle on aurait l’impression d’être un grabataire, moralement, intellectuellement et physiquement. Arrêtez de me demander de vous expliquer mon œuvre. Je ne la comprends pas vraiment vraiment, en fait. Elle va plus loin et plus profond que moi, dans ses limites comme dans ses grandeurs. Je ne suis ni mon propre historien, ni mon propre sociologue… et encore moins mon propre psychanalyste. Ceci dit, méprisez ce que je fais, sous prétexte que je ne me décode pas moi-même… et faites face aux conséquences qui s’ensuivront: mon dédain compact.

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Chapitres tournés en tous sens [1913]
Ils ont été taillés dans un rictus de trouble joie… Je demande qu’ils soient écoutés par gorgées, sans précipitation. Que la Modestie se pose sur les épaules moisies des Repliés et des Enfouis! Qu’ils ne s’embellissent pas de mon amitié. C’est une parure qui n’est pas pour eux.

Il y aurait presque toujours lieux de dicter des consignes très fermes sur la façon dont une de nos œuvres devrait être appréhendée ou découverte. Et il faudrait que cette appréhension ou découverte soit, fort préférablement, en conformité intime avec le ci-devant rictus de trouble joie ayant présidé à son engendrement. Tel poème doit être récité verbalement, en rythme, en pensant au contenu qu’on expose et en vivant ce qui se joue, sans précipitation. Ceux qui font pas ça sont pas mes amis. Les Enfouis (dans leur étroitesse) les Repliés (sur leurs préjugés) devraient approcher ce que je fais avec Modestie, en ne s’en croyant pas l’expert mais en s’en sachant l’apprenti. Et surtout: on est toujours l’usurpateur de la parure que les autres nous installent dans le crâne.

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Sonatine bureaucratique [1917]
Composée sur des thèmes empruntés à Clementi: un simple prêt, pas plus. Il ne faut voir là qu’une boutade, toute petite. Oui… Elle ne veut nullement attenter à la réputation et à l’honorabilité dudit Clementi.

Ben oui, souvent on s’inspire de ce que quelqu’un d’autre a fait, surtout si cette chose nous amuse. C’est ce que je fais ici, juste ici, en ce moment même (avec Satie). Il faut moins voir là admiration béate que détermination sourde. On fait pas ça parce qu’on imite mais parce qu’on emprunte. Et quand on emprunte, eh ben, on prévoit rendre (notamment à César), même si on rend ce qu’on rend passablement magané. Et foutez la paix une bonne fois au pauvre bon citoyen de qui j’ai emprunté. Allez surtout pas lui demander s’il m’endosse. C’est nul. Il n’est pas sali par ma barbaque et il n’est pas responsable de ce que je fais de ses petites affaires du tout venant. C’est moi qui vous envoie joyeusement vous faire foutre, ici. Pas Clementi, pas Satie. Foutez leur la paix, une bonne fois.

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Sports & Divertissements [1914]
Ceci est une œuvre de fantaisie
Qu’on n’y voit pas autre chose
Pour les Recroquevillés et les Abêtis j’ai écrit un choral grave et convenable. Ce choral est une sorte de préambule amer, une manière d’introduction austère et infrivole. J’y ai mis tout ce que je connais sur l’ennui. Je dédie ce choral à ceux qui ne m’aiment pas.
Je me retire
Érik Satie

Oui, parfois on fait un bout de ce qu’on fait parce qu’on cède sans joie aux emmerdeurs qui attendent imparablement de nous qu’on se comporte d’une certaine façon, habituellement grave et convenable. Alors on cède. On peut pas être le chêne de la fable tous les matins frileux. On plie, comme le roseau perfide. On se met dans le son du temps. Chiant. Comme un parti politique socialo-sempiterno-centriste, fallacieusement intangible… on amadoue pas le bourgeois avec ça et le prolo nous tourne le dos, pour notre manque de radicalité. On finit tout seul. On est planté là, avec notre petite musique plate dédiée à ceux qui ne nous aiment pas et ne nous en aimeront pas d’avantage. Et ceux qui nous aimeraient nous boudent. Alors tout le monde se fait chier et c’est là tout ce que moi, je connais sur l’ennui. Maudite petite vie.
Je salue Satie
Je vous emmerde à vie
Ysengrimini

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GONE WITH THE WIND: partie au vent, la si paradoxale civilisation du Vieux Sud

Posted by Ysengrimus le 22 juin 2015

scarlett

There was a land of Cavaliers and Cotton Fields called the Old South… Here in this pretty world Gallantry took its last bow… Here was the last ever to be seen of Knights and their Ladies Fair, of Master and of Slave… Look for it only in books, for it is no more than a dream remembered. A Civilization gone with the wind… [C’était le pays des hardis cavaliers et des immenses champs de coton. On l’appelait le Vieux Sud. Dans ce beau monde, la Distinction joua son tout dernier acte… Ce fut là, l’ultime Foire aux Chevaliers et aux Belles Dames, aux Maîtres et aux Esclaves… Ne cherchez plus ce monde ailleurs que dans les pages des vieux bouquins, car il n’est plus qu’un rêve que l’on se remémore. Une civilisation partie au vent…]. Le titre français de cette œuvre immense devrait être justement cela: Partie au vent… (et non Autant en emporte le vent, mauvais sens qui fausse le ton et la perspective de l’idée du propos).

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Il y a cent cinquante ans pile-poil était tiré le dernier coup de feu de la Guerre de Sécession américaine (American Civil War – 1860-1865). Le film sublime et ultime évoquant ce drame historique couvre la période 1860-1875 et se passe en Georgie, dans la grande campagne avoisinant Atlanta, USA, ainsi que dans cette ville même. Le développement repose sur un certain nombre d’implicites qu’on peut résumer ainsi. Le Sud des États-Unis produit quasi-exclusivement du bétail et du coton, en grande partie pour le marché européen (principal port d’exportation: la Nouvelle-Orléans, dans le Golfe du Mexique). Les noirs y sont en esclavage et il faut bien distinguer les house negroes des field negroes, les gens de maison des journaliers des champs. En 1860, les vingt-cinq états du Nord yankee ont décrété que les onze états esclavagistes du Sud sont illégaux, et ceux-ci ont aussitôt fait sécession et créé leur propre Confédération. Et la Guerre de Sécession éclate ainsi, brutale, imprévisiblement catastrophique. Ce sera la première grande guerre moderne. Elle se jouera en trois phases. En ouverture, les sudistes, vifs, exaltés, mobiles, disposant de talentueuses brigades de cavalerie légère à l’ancienne, sont avantagés et se glorifient de victoires rapides que le nord n’a pas le choix que de concéder tactiquement, le temps de déplacer son imposante armée et sa lourde artillerie moderne vers le théâtre du conflit. Seconde phase, la bataille de Gettysburg (Pennsylvanie), tournant de la guerre, représente la fin de la guérilla, le vrai début de la guerre de positions, et la première défaite majeure du sud. S’installe alors la terrible prise de conscience du fait que la supériorité économique et militaire du nord industriel sur le sud agricole est, comme un haut fourneau, lente à faire démarrer mais d’une puissance à la croissance inexorable. Troisième phase, les bombardements menant à l’incendie d’Atlanta (synthèse d’effondrement, visuellement magistrale dans le film), la débâcle des troupes sudistes et la course du général nordiste William Tecumseh Sherman vers la mer. L’opération ne consiste plus alors seulement à neutraliser le sud militairement, mais à le détruire économiquement. Les champs de coton et les grandes haciendas seront pillés, dévastés et incendiés, avec une cruauté et un esprit de système qui se graveront profondément dans les mémoires locales. La guerre se termine en 1865 et, entre 1865 et 1875, c’est la ci-devant Reconstruction. Des aventuriers nordistes entreprenants et triomphalistes, les carpetbaggers, viendront s’installer dans le sud occupé pour le réactiver économiquement, selon la vision et les options du capitalisme affairiste moderne. On cherchera à convertir les noirs affranchis en petits fermiers, en leur promettant le fameux forty acres and a mule! Les house negroes souffriront plus de l’émancipation que les field negroes, mais n’en apprendront pas pour autant à cueillir le coton. Les anciens propriétaires terriens blancs devront remplacer leurs journaliers affranchis, s’ensanglantant les mains eux-mêmes dans les immenses champs en quasi-friche. Et un vent de fausse modernité soufflera sur le Vieux Sud, pour une petite décennie. Ensuite, dans une ambiance de pagaille sociale miséreuse, criminalisée et confuse, ce sera la mise en place de la ségrégation raciale, les vigilantes, les lois Jim Crow, le chacun pour soi et la course au fric.

Voilà la toile de fond, dont on ne nous parle qu’indirectement, mais qui pèse de tout son poids lancinant, terrible, implicite. On ne nous en parle qu’indirectement parce que nous percevons le monde indirectement, vu que nous l’appréhendons à travers la vie et les priorités de mademoiselle Scarlett O’Hara (Vivien Leigh — notre photo), fille de Gerald O’Hara, immigrant irlandais enrichi, et d’Élaine Robillard, aristocrate coloniale de souche, tous deux grands propriétaires terriens du Vieux Sud. Scarlett, de la maison Tara, qui a seize ans au début du drame, est insouciante, frivole, coquette, fantasque. Elle est entichée de son voisin Ashley Wilkes (Leslie Howard), de la maison Twelve Oaks, qui, lui, épousera, selon la coutume cliqueuse de sa maison, sa cousine Melanie Hamilton (Olivia de Havilland). De son côté, et d’autre part, Rhett Butler (Clark Gable) est un forceur de blocus prospère. Il traverse la forteresse maritime nordiste avec son schooner, petit voilier mobile et furtif, et approvisionne la Nouvelle-Orléans, au détriment de l’ennemi. Après sa radiation de l’école militaire de West Point pour insubordination, Rhett Butler a circulé, voyagé, bourlingué. Il connaît bien le Nord, sa froide détermination, sa tranquille puissance. Il est originaire de Charleston en Caroline du Sud, vit à la Nouvelle-Orléans dans des milieux peu fréquentables, bref, c’est un individu de sac et de corde, enrichi dans le négoce et la spéculation, qui n’est pas vraiment un gentleman (farmer) du pays, mais qui bénéficie du prestige tout frais et tout neuf que lui apporte, au sein de cette société fermée, son indispensable efficacité dans les choses de la guérilla maritime. Le Capitaine Butler, comme on l’appelle, ce jours là de 1860, à Twelve Oaks, a un peu forcé sur le brandy et s’est étendu sur un canapé tournant le dos à la porte d’un des vivoirs de la grande demeure d’Ashley Wilkes. Évidemment, c’est le jour et l’endroit que Scarlett choisit pour coincer Ashley en souricière et lui faire sa déclaration d’amour illicite, frondeuse, égoïste, folle et déphasée, en le priant, bec et ongles, de ne pas épouser sa satanée cousine, la bonne, la douce, la généreuse, la pure, la magnanime, l’immaculée Melanie Hamilton. Ashley se défile, vide les lieux et Rhett Butler se présente alors à Scarlett, plumes de coq au clair. Ce petit moment voyeuriste l’a amené à s’enticher aussi sec de la future maîtresse de Tara, qui le rebuffe tout aussi sec. C’est que Scarlett ne s’intéresse qu’aux hommes qu’elle peut directement manipuler. Un cadre social ancien, vieux sud, et tout et tout… mais un homme et une femme à la dynamique d’interaction singulièrement vive, tendue, biscornue et moderne. J’irais même jusqu’à dire que Scarlett O’Hara est probablement le tout premier personnage féminin vraiment moderne au cinéma. C’est extraordinaire de force et de naturel. C’est éblouissant de complexité et de justesse. L’impact et l’influence de cette figure anticonformiste, débrouillarde, rouée, novatrice, cynique et pugnace seront immenses. Ces deux hommes et ces deux femmes (Rhett, Ashley, Melanie, Scarlett) traverseront la tempête torrentielle de la guerre civile et le drame cruel, douloureux et dangereux de l’après-guerre. Ce faisant, il deviendront une partie les uns des autres mais surtout, je vous le jure, il deviendront une partie de vous, profondément, et pour toujours. J’ai vu ce film de quatre heures, six fois. Je le revois demain matin avec n’importe qui d’entre vous, autant de fois que vous le voudrez. C’est purement et simplement le plus grand film de tous les temps. De l’or fin. Je n’en dis pas plus sur ce scénario complexe, polymorphe, gigantesque, poignant, tragique, universel, documentant magistralement la douloureuse et cuisante transition de la vie terrienne à la vie bourgeoise. On pourrait en parler pendant des pages et des pages. Il faut simplement voir et s’imprégner… Rhett, Ashley, Melanie, Scarlett, c’est moi, c’est nous tous.

Le (seul et unique) roman de Margaret Mitchell (1900-1949), écrit en 1936, fait 733 pages. Ce fut un succès de librairie tonitruant. Le film qu’on en tira l’abrège inévitablement. La documentation nous apprend en plus que la production du film avait initialement intronisé Madame Mitchell en conseillère spéciale de la réalisation. Quand elle vit les façades monumentales des décors des deux haciendas du film, la maison familiale Twelve Oaks et la maison familiale Tara, elle jugea que cela était bien trop grandiose pour se conformer à ce qu’elle avait imaginé, sur la base des souvenirs des vieux vétérans de la Guerre de Sécession ayant hanté et obsédé son enfance. Elle signala la chose à la production qui, déjà bien hollywoodienne, s’empressa de faire la sourde oreille. Madame Mitchell décida donc qu’elle ne voulait plus perdre son temps à s’impliquer dans cet exercice tendancieusement mythologisant, tant et tant que, quand on lui demanda, lors d’une entrevue radiophonique, qui elle souhaitait voir retenu pour le rôle de Rhett Butler, elle répondit: Groucho Marx… La documentation nous apprend aussi, par contre, qu’elle exprima un net satisfecit sur la prestation de Vivien Leigh, que d’aucun trouvaient pourtant trop affirmée, incisive, déliée et puissante, pour l’interprétation du rôle d’une jeune Belle du Sud déclassée, en tout début de carrière…

On a aussi beaucoup dit que Gone with the Wind véhiculait une nostalgie du Vieux Sud implicitement raciste. Le fait que Hattie McDaniel, absolument époustouflante dans le rôle de l’intendante de Tara, fut la première afro-américaine à être nominée pour un Oscar et à l’obtenir, n’excuse que partiellement cette thématique et ce traitement risqués de la dernière grande civilisation de l’esclavage. J’hésite toujours un peu sur cette question. Racisme du Vieux Sud même, évoqué descriptivement sans concession, ou racisme insidieux du discours du film sur ledit Vieux Sud? Pas facile… Ce qui réhabilite passablement le discours du film pour moi, c’est le fait que la production ait refusé de faire explicitement référence au Ku Klux Klan, comme le fait le roman (parce que le roman est plus copieux, plus exhaustif et descriptif, plus soucieux d’une méticuleuse et riche précision historique). La production du film avait pour position, sur la base de certains souvenirs récents et amers de films mentionnant explicitement le KKK dans les années 1930, que la moindre mention de ces fachos racistes, même négative, leur faisait une pube implicite et que les thématiques profondes et fondamentales de Gone with the Wind pouvaient et devaient se passer de ça. C’est déjà ça…

Comme dans le cas de plusieurs des films d’Abel Gance de la même époque (on pense, entre autres, à J’accuse, 1938), Gone with the Wind nous dit fondamentalement ceci: N’idéalisez pas la guerre. La guerre détruit irrémédiablement tout ce qui fit nos bonheurs et le remplace par un cynisme cruel, un vide affamé, une blessure vive, puis une froideur et une peur latente qui font que le bonheur folâtre d’antan ne revient jamais, même avec le retour de la prospérité matérielle. Cadre ancien, leçon moderne… Je vous chuchote un secret en point d’orgue: il faut implacablement corréler ce chef-d’œuvre titanesque à la date de sa sortie en salles, elle aussi tristement titanesque: septembre 1939…

Gone with the Wind, 1939, Victor Fleming, film américain avec Vivien Leigh, Clark Gable, Hattie McDaniel, Butterfly McQueen, Olivia de Havilland, Leslie Howard, Evelyn Keyes, Ann Rutherford, 238 minutes.

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Pour un communautarisme civique

Posted by Ysengrimus le 7 juin 2015

oui au multiculturalisme

Le postulat anti-communautariste implicite contemporain est un poncif réactionnaire qui ne propose rien de constructif, de généreux, de viable ou d’utopique et qui se formule dans le refus en bloc, sans méthode réelle et selon une vision excessivement imprégné d’une mentalité d’assiégés. Dans la science-po spontanée pour démagogie électorale droitière ambiante, le communautarisme est censé, par principe, ne rien donner de bon sociétalement parce que ceci et parce que cela… entre autres parce qu’il serait «anglo-saxon», fadaise inénarrable qui ne peut venir que de ceux qui ne connaissent pas trop la culture pesamment hégémonique des anglos et avec quelle étroitesse et petitesse ils subissent les groupes ethniques et font tout pour insidieusement les assimiler derrière de faux grands airs d’ouverture.

Le faux communautarisme (de facto assimilateur) des anglo-saxons

Le faux communautarisme (de facto assimilateur) des anglo-saxons

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C’est bel et bien la question de l’assimilation qui est frontalement en cause ici. En tant que québécois et en tant que rationaliste, je ne peux que ne pas trop m’enthousiasmer des visées ouvertement assimilatrices des anti-communautaristes de mon terroir bleu-blanc et/ou rouge-blanc. Il n’est tout simplement pas question que je m’assimile à la culture anglo-saxonne continentale, que je renonce à la langue de Descartes et de Voltaire par soumission anti-communautariste abstraite-principielle ou concrète-pragmatique. Or, il n’y a pas de chanson à se chanter ici sur ceci: pour un segment important de l’opinion publique canadienne-anglaise, je suis un communautariste québécois, têtu, non avenu, crispé, oedèmisé, piton-collé et qui nage à contre-courant de la rivière tranquille de l’Histoire. Opinion discriminatoire, inacceptable et irrecevable. Comment alors puis-je imposer aux autres ce que je refuse inconditionnellement pour moi-même? Comment, riche d’une telle conscience critique et d’un tel héritage historique de résistance ethnoculturelle et civilisationnelle, puis-je aller, sans sourciller, réclamer des immigrants arabophones et créolophones de Montréal de s’assimiler à cette culture franco-québécoise que je n’ai, moi, pas accepté d’assimiler à la majorité anglo-saxonne continentale? C’est parfaitement inique, illogique, inconstant, courtichet et incohérent. Par principe, tout le monde s’assimile ou personne ne le fait. Bien voilà… l’Histoire a tranché sous nous pendant qu’on en causait: personne ne le fait, ni dans un sens ni dans l’autre. Assimilation absolue, préservation absolue ne valent pas. Aucune des ces deux options ne tiendra la route. Il faut absolument en venir à opter pour quelque chose de plus balancé.

Avant de toucher les causes plus cuisantes des paniques anti-communautaristes, parlons un peu de ce qui m’inquiète moi, de ce que je ne veux pas perdre dans le flux assimilateur des majorités dominantes du monde contemporain. Il y a environ six mille langues et dialectes dans le monde. Un certain nombres de linguistes craignent que ce nombre ne tombe à trois mille d’ici une génération à cause des flux migratoires à effets assimilateurs. La perte de patrimoine est énorme. Je ne veux pas cela. Je veux les langues de tous mes compatriotes du monde, je veux leurs instruments de musique, je veux leur nourriture, je veux leurs habillements, leurs poètes, leurs peintres, leurs inventeurs, leurs patenteux, leurs chantres de toutes natures. Je veux méditer leur héritage philosophique, artistique, religieux même. Je ne veux pas me faire priver de cette richesse venue de partout au monde parce que des petits partis de politique politicienne droitiers veulent gagner leurs élections et misent sur l’ethnocentrisme régionaliste pour ce faire. Babylone, Rome, Paris, New-York, Jakarta, Shanghai sont et furent les grands espaces de bouillonnement urbain du monde… pas Hérouxville.

N’avouant pas leur dédain ethnocentriste (souvent profond et tangible) pour ce que je ne veux pas perdre de la précieuse et cruciale vision du monde de mes compatriotes planétaires, nos anti-communautaristes ont vite fait d’invoquer les dangers juridiques, réels ou fantasmés, que pourrait éventuellement provoquer l’enchâssement d’une culture au sein d’une autre. J’y répond ici sans concession par la mise de l’avant d’un communautarisme civique, reposant sur les principes fondamentaux suivants, prosaïques, obligatoires et incontournables. Dans la vision avancée ici, nos compatriotes du monde disposent de leur pleine marge de manœuvre ethnoculturelle et civilisationnelle attendu le respect des cinq principes fondamentaux suivants, issus de notre société civile et inamovibles:

1- égalité des hommes et des femmes et pleine liberté d’orientation sexuelle
2- reconnaissance de la langue véhiculaire de la vie publique
3- droit implicite à la désaffiliation communautaire
4- respect mutuel de la transmission et du bricolage interculturels
5- primat implicite des lois civiques

Détaillons ces cinq points du communautarisme civique:

1- Égalité des hommes et des femmes et liberté d’orientation sexuelle. Les hommes et les femmes sont sociologiquement égaux malgré les différences naturelles et ethnoculturelles qui, ÉVENTUELLEMENT, les distinguent et ce, à l’encontre ferme d’un héritage historique fondé sur une division sexuelle du travail non-égalitaire. Sociologiquement égaux signifie, entre autres, égaux en droits, et cela n’est pas acquis. Il faut donc réaliser cette égalité dans les luttes sociales… Les luttes sociales en question sont légitimes tant dans leur dimension auto-critique (lutte pour l’équité salariale) qu’exo-critique (défense des avancées des droits des femmes dans les communautés et leur alignement sur l’exigence civique stipulée ici). Aussi, crucialement, l’orientation sexuelle est un droit fondamental sur lequel aucune exigence communautaire philosophique ou religieuse ne peut primer.

2- Reconnaissance de la langue véhiculaire de la vie publique. Officiellement «officielle» ou non, une langue tend à primer à la ville. La vie publique s’exerce donc dans une langue véhiculaire principale (au Québec, c’est le français). La diglossie est promue comme cadre linguistique de la nation et l’assimilation linguistique des communautés n’est pas encouragée. Le maintien des langues des communautés est promu (notamment par des mécanismes inclus dans la vie scolaire) et des services de traduction et d’instruction en direction de la langue véhiculaire de la vie publique sont fournis. L’équilibre diglossique des communautés prime sur l’assimilation linguistique intégrale.

3- Droit implicite à la désaffiliation communautaire. L’enfant (devenu adulte) de seconde ou de troisième génération d’un groupe communautaire bénéficie du droit implicite de se désaffilier en tout ou en partie des contraintes, obligations ou particularités de la vie ethnoculturelle de sa communauté d’origine. Les orientations morales, religieuses, vestimentaires, familiales, matrimoniales, sociales des enfants (devenus adultes) des communautés doivent faire l’objet, chez eux spécifiquement, de choix maïeutiques non contraints. La coercition communautaire, favorable ou défavorable à l’assimilation au groupe majoritaire ou minoritaire, n’est pas encouragée. Le respect de la liberté de choix d’affiliation communautaire des individus et des sous-groupes sociologiques est une exigence civique. Le droit à l’affiliation communautaire volontairement maintenue, renouvelée ou nouvelle, est, lui aussi, un implicite du communautarisme civique.

4- Respect mutuel de la transmission et du bricolage interculturels. Dans le contexte d’un communautarisme civique adéquatement géré, des transferts culturels s’effectuent. Cela entraîne inévitablement des contacts de savoirs, des ajustements, des conversions, des altérations, des bricolages. Ces derniers doivent coexister dans le respect mutuel le plus intégral. Exemple: mes compatriotes musulmans ont le droit qu’une connaissance adéquate, précise, complète de leur système de représentations religieuses (qui influence encore un milliard deux cent millions d’humains) soit véhiculée sans distorsion et présentée adéquatement (notamment à l’école et dans les médias). Ceci dit, c’est aussi mon droit de philosophe mobilisant l’héritage rationaliste de prendre intimement connaissance de la culture musulmane tout en restant irréligieux et de procéder à une lecture athée de l’Islam, sans me faire traiter de borné ou d’islamophobe, sous prétexte que je m’adonne, en toute autonomie intellectuelle, à une absorption sélective de l’apport culturel en cause.

5- Primat implicite des lois civiques. En cas de mésentente ou de mécompréhension, ce sont toujours les lois civiques de la société receveuse qui priment sur les coutumes des communautés encadrées. En matières légales, le communautarisme civique n’autorise pas que les communautés forment des îlots juridiques séparés du reste de la société civile. Il n’y a pas de clause dérogatoire dans le communautarisme civique. Il faut obéir aux lois et/ou les contester selon les mécanismes appropriés (militants inclusivement). Les principes fondamentaux de la laïcité ouverte et de la criminalisation de la propagande haineuse et/ou intégriste s’appliquent et ce, dans les deux sens.

Liberté ajustée en conscience, égalité mutuellement respectueuse, et fraternité/sororité de tous les citoyens et citoyennes du monde au sein d’une société civilisée, sereine et progressiste sont les trois facettes du communautarisme civique. Cela se fera. Cela se fait déjà, en fait. Il s’agit simplement de progresser avec le communautarisme civique en cours d’élaboration, en voyant à adéquatement le comprendre et le configurer.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Entrevue alimentaire avec la «nutritionniste» ordinaire Coccinelle

Posted by Ysengrimus le 1 juin 2015

Coccinelle-repas
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Ysengrimus: Bon Coccinelle, vous me signalez que vous n’êtes pas nutritionniste ou autre -iste du genre. Par contre vos conseils sur l’alimentation me semblent pleins de sagesse. Alors, prenons l’affaire à bras le corps pour commencer, sans hésiter, ni tergiverser. Disons… je veux avant tout ne pas mal manger, que dois-je éviter de faire?

Coccinelle: Voilà une lourde question! La réponse la plus simple à cette question est d’éviter de consommer des produits transformés. Ils sont généralement plein d’ingrédients nocifs pour la santé, comme des sucres raffinés, des gras trans, des huiles hydrogénées ou raffinées, des colorants et arômes artificiels et de nombreux agents de conservation. Rien de bien étonnant donc, mais ce n’est malheureusement pas tout. Il faut aussi faire attention à la cuisson des aliments. Il faut éviter de chauffer les huiles et les gras à une température plus élevée que leur point de fumée puisque même l’huile la meilleure pour la santé deviendra alors nocive. Il faut également éviter la cuisson d’aliments riches en amidon (particulièrement s’ils contiennent des grains entiers) au delà de 120°C puisque cela favorise la création d’acrylamide qui est une toxine. Il faut aussi éviter de faire carboniser les aliments en général. Le goût amer d’un aliment brûlé est sensé nous décourager de le manger, mais je connais de nombreuses personnes qui s’en délectent. Bref, tout n’est pas blanc ou noir, ce serait bien trop simple.

Ysengrimus: D’accord. Ceci dit, certains aliments sont-ils tout bonnement à proscrire? La viande diraient certains végétariens. Vous, vous dites quoi?

Coccinelle: Il est facile de vouloir tout proscrire ce qui est mauvais pour la santé mais tout est dans la modération. Il est avant tout important de prendre plaisir à manger et ne pas tomber dans l’orthorexie. Personnellement, je ne crois pas que la viande soit mauvaise pour la santé, même la viande rouge. Les gras saturés ont bien mauvaise presse depuis plusieurs décennies mais ils ont l’avantage d’être plus stables que les gras insaturés, et donc d’être moins susceptibles de devenir nocifs que ces derniers. Il peut être bien difficile de croire que les gras saturés et le cholestérol soient bons pour la santé quand médias et médecins nous rappellent constamment qu’ils bloquent les artères. Mais est-ce vraiment le cas? Cette croyance a tellement d’effets pervers que, fondée ou pas, il faut se méfier. L’industrie alimentaire a remplacé en masse les gras saturés par des gras trans ou des huiles hydrogénées ou raffinées. Selon certaines études, ce remplacement n’a pas eu l’effet escompté sur l’incidence des maladies cardiovasculaires. Bien sûr, toutes les viandes ne sont pas toutes sur un pied d’égalité, quand on pense aux hormones de croissance, aux antibiotiques et autres additifs ajoutés à la nourriture des animaux, mais il ne faut pas bannir la viande en bloc.

Ysengrimus: Et les allergènes de tendances, qu’en est-il? Vous comprendrez que j’ironise un petit peu ici en parlant d’allergènes de tendances car, disons la chose comme elle est, on dirait vraiment que certains allergènes font l’objet carrément de modes, pour ne pas dire de rages. Il fut un temps c’était le «cholestérol» (qui n’est même pas lui-même une substance qu’on peut absorber, si j’ai bien pigé). Et en ce moment c’est le gluten qui semble à fuir. Alors, la modération suffit ici aussi ou il y a un danger plus virulent?

Coccinelle:  Les aliments à proscrire dont on discutait plus tôt sont dangereux puisque qu’ils causent des problèmes de santé potentiellement mortels qui vont se déclencher seulement plusieurs décennies plus tard comme le cancer ou le diabète. Le gluten, quand à lui, est moins dangereux mais pas moins sournois. Même pour les 99% de la population qui n’ont pas la maladie coeliaque (maladie hautement sous-diagnostiquée), il n’est quand même pas inoffensif. Il serait l’une des causes de plusieurs maladies chroniques et symptômes qui ne mettent nullement la vie des gens en danger. Comme par exemple l’arthrite. Vous mangez du gluten, vous avez mal aux mains; vous arrêtez de manger de gluten, vous n’avez plus mal aux mains. Est-ce que parce que de nombreuses personnes ont soulagé un ou plusieurs de leurs symptômes en arrêtant de manger du gluten, cela signifie nécessairement que le gluten en soit la cause? Il est difficile de conclure quoi que ce soit, mais je crois que cela explique très bien l’engouement pour cette “mode”.

Ysengrimus: Je vois. Il y a donc ces aliments incorporant des ingrédients à attentivement surveiller. Il y a aussi la configuration des rythmes de repas. Cela serait un facteur à considérer aussi. Il existe un tas de légendes populaires sur cette question. D’aucunes disent que le petit déjeuner est le repas les plus important, qu’il doit conséquemment être copieux, d’autre dirons plutôt, pour la même raison: léger. Certains disent en effet qu’il faut un petit repas le matin, un plus gros le midi, un très gros le soir. Mais voici d’autres commentateurs ou commentatrices qui affirment que se coucher le ventre bien plein le soir n’est pas santé, santé. En plus cela ferait ronfler. Il y a les promoteurs des petites collations courtes et multiples. Il y a leurs détracteurs aussi. Tout ce que je sais, moi, maintenant, c’est que si je mange un frometon le soir, je ferai pas de cauchemars. Ah, quand même! Cette croyance là était une légende, comme celle du folklore d’aller à la piscine trois heures après le repas pour éviter les crampes ou de bouffer du sucre avant un examen ou une épreuve physique. Alors, déjeuner, dîner, souper (comme on dit au Canada… et dans plusieurs régions de France), que nous dites-vous de leur ordonnancement?

Coccinelle: Je ne vois aucune raison pour ne pas suivre son appétit et manger quand on a faim et de pas manger quand on a pas faim. C’est certain que tout dépendant de notre emploi, on ne peut pas tous faire ça, mais je vois ça comme étant l’idéal. Si on ne mange que des bonnes choses, même à la collation, il n’y a aucune raison de se restreindre. C’est un bon incitatif, vous ne trouvez pas? Maintenant, c’est sûr que si vos signaux de faim et de satiété sont déréglés, il faut faire plus attention. Une bonne règle serait de quand même manger quand on a faim, mais de limiter au minimum les glucides lors des collations. Tout le monde n’as pas le même métabolisme alors il est impossible de décréter des règles universelles. Si votre voisin s’épanouit avec un seul repas par jour, ce n’est pas une raison pour faire comme lui. De l’autre côté, se sentir coupable lorsque l’on saute un repas n’est pas très productif. Si cela ne vous cause aucun désagrément, cessez d’écouter les dictons et dictats et écoutez votre corps! Petite note en passant, cela s’applique aussi à la quantité d’eau que nous buvons. Il est inutile de se forcer à boire 8 verres d’eau par jour.

Ysengrimus: Donc, c’est moins une affaire de doctrine abstraite que d’écoute de soi concrète. Aussi: il faut s’informer sans paniquer. Je vous remercie Coccinelle pour toutes ces sages indications et ces hyperliens fort utiles. Vous êtes vraiment une femme de votre temps et je vais tout faire pour transformer ma fourchette en un déférent diapason de ce lot de nouvelles valeurs. Pour la suite, sachons rester sur notre faim sapientale, c’est encore la meilleure ouverture à une saine discussion de la question.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Dialogue avec Moshe Berg au sujet du MÉMORIAL DE L’HOLOCAUSTE à Berlin

Posted by Ysengrimus le 10 mai 2015

Berlin-Holocaust-Memorial

 Il y a dix ans pile-poil, on inaugurait le Mémorial berlinois aux juifs assassinés d’Europe ou Mémorial de l’Holocauste. Cette gigantesque installation extérieure est située au centre de Berlin (Allemagne), au sud de la Porte de Brandebourg, entre cette dernière et la Place Potsdamer. Elle a été aménagée sur les terrains rendus disponibles dans les anciens Jardins des Ministres par la démolition des installations frontalières est-allemandes en 1989-1990. Érigé en 2003-2005, cet important monument s’étend sur 19,000 mètres carrés (4.7 acres). Il est constitué d’un maillage régulier de 2,711 stèles monochromes de huit pieds (2 mètres 40) de longueur par trois pieds (un mètre) de largeur. Les plus hautes de ces stèles parallélépipédiques (des cubes rectangulaires, quoi, des rectangles à trois dimensions) font seize pieds (4 mètres 80) de haut, les plus basses font huit pouces (20 centimètres) de haut.

Les stèles les plus hautes du Mémorial de l’Holocauste font environ seize pieds (4 mètres 80) de haut

Les stèles les plus hautes du Mémorial de l’Holocauste font environ seize pieds (4 mètres 80) de haut

Les stèles  les plus basses du Mémorial de l’Holocauste font environ huit pouces (20 centimètres) de haut

Les stèles les plus basses du Mémorial de l’Holocauste font environ huit pouces (20 centimètres) de haut

La totalité du Mémorial de l’Holocauste couvre 19,000 mètres carrés (4.7 acres)

La totalité du Mémorial de l’Holocauste couvre 19,000 mètres carrés (4.7 acres)

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Ysengrimus: Bon alors, Moshe Berg, tu es peintre et graphiste et tu reviens de Berlin. Tu as des choses à nous dire sur le Mémorial de l’Holocauste.

Moshe Berg: Je peux dire un mot sur moi-même d’abord?

Ysengrimus: Je t’en prie.

Moshe Berg: Je vis à Toronto, au Canada. Mes ancêtres sont des ashkénazes d’Europe Centrale mais ils sont arrivés en Amérique du Nord (États-Unis et Canada) vers 1885. J’ai des ancêtres qui ont vécu à Montréal, à New York, au Minnesota, à Calgary même. Mais aucun d’entre eux n’est mort dans les camps nazis.

Ysengrimus: Entendu.

Moshe Berg: Un de mes grands-pères fut un ancien combattant de la Deuxième Guerre Mondiale. Il est revenu du front et a ensuite vécu sa vie, sans moins sans plus, comme ton père je crois savoir, Ysengrimus.

Ysengrimus: Oui, un gars qui est allé à la guerre parce que c’était la chose à faire, qui est revenu, a fondé un foyer, sans se faire mousser.

Moshe Berg: Voilà.

Ysengrimus: Ce que t’es en train de me dire, c’est que t’es pas Anne Frank et que t’as pas l’intention de te faire passer pour Anne Frank.

Moshe Berg: Exactement. Je suis ni Anne Frank, ni Elie Wiesel, ni Martin Gray et aucun de mes ancêtres directs ne l’est.

Ysengrimus: Et, si je te suis bien, tu n’as aucunement l’intention de faire vibrer cette corde.

Moshe Berg: Voilà. Je respecte les morts. Je suis conscient du drame historique qui s’est joué autrefois en Europe. Mais, je suis né en 1970 à Duluth (Minnesota). Pour moi, tout ça, c’est de l’histoire, pas de l’histoire ancienne mais, quand même, de l’histoire. Quand je suis allé à Berlin, pour affaires, j’ai visité un peu les monuments de la capitale et je me suis retrouvé là. Je ne me suis pas esquivé. Mais j’ai alors abordé ce mémorial en peintre, en dessinateur, en monteur-graphiste.

Ysengrimus: En artiste.

Moshe Berg: J’espère bien, oui, modestement.

Ysengrimus: De toutes façon, les gens qui sont à l’origine de cette colossale initiative artistique prétendent que cette intervention tridimensionnelle gigantesque est exempte de tout symbolisme.

Moshe Berg: C’est comme ça que je l’approche, moi, oui… mais je suis pas certain que tout le monde respecte cet engagement.

Ysengrimus: Qu’est-ce que tu veux dire?

Moshe Berg: On va y revenir plus tard, si tu veux.

Ysengrimus: Bien sûr. Le monument d’abord. L’objet d’art avant tout.

Moshe Berg: C’est un très bel objet. C’est puissant, c’est brut. C’est très prenant. C’est fort.

Ysengrimus: C’est vaste en surface?

Moshe Berg: Ouf, gigantesque. L’équivalent de deux terrains de football. On ne peut pas s’approprier l’œuvre. On peut seulement se perdre en elle. J’y ai passé quatre heures, à faire des croquis, à rêvasser, à digresser… à transgresser. Mais j’aurais pu y rester bien plus longtemps. On s’y engloutit et c’est incroyablement monotone mais riche en détails aussi. Les détails qu’on y trouve malgré ce que l’artiste nous fait, qui est, par opposition à notre recherche, uniformisant.

Ysengrimus: Tu as aimé?

Moshe Berg: Beaucoup. Je crois que c’est remarquablement réussi. Mais c’est pas spécialement juif, hein, ou même allemand, ou européen. C’est un monument d’art universel. Une réflexion implicite sur la puissance et la souffrance. Le monument s’impose à nous, il nous enveloppe, il nous enserre, il nous tourmente, il nous possède, il s’appesantit sur nous. Mais on pense pas obligatoirement à l’Holocauste. Moi, j’ai surtout pensé à la dépression.

Ysengrimus: La dépression? Laquelle? [en anglais, depression, renvoie autant à une condition psychologique qu’à la crise économique]

Moshe Berg: La dépression mentale, oui? La détresse psychologique… sous le poids omniprésent des contraintes du monde contemporain. On peut penser à la dépression économique aussi, tiens, ta réaction me fait faire le rapprochement. Tout ce qui est de l’ordre d’une puissance lourde et inexorable, d’un son lancinant et monocorde qui nous obsède et finit par lentement nous rendre fou.

Ysengrimus: On sent la concrétude de l’œuvre?

Moshe Berg: Oh solidement. C’est le plus grand morceau d’art concret au monde. [concrete art, jeu de mot signifiant «art concret ou «art en béton»]

Ysengrimus: Et son uniformité, on la sent aussi?

Moshe Berg: Oui… mais là, et c’est l’aspect le plus intéressant, notre entendement entre dans une révolte, sourde d’abord puis de plus en plus ouverte. On se lance dans ce labyrinthe d’uniformité et on y recherche les particularités, les incongruités, les bizarreries. On se raccroche aux fluctuations de disposition, la merveilleuse variation de la hauteur des stèles (alors que largeur et longueur, elles, ne changent pas, pour dire). On se braque de plus en plus souvent les yeux sur l’horizon urbain, qui annonce fatalement le moment où, bon an mal an, on se sortira de ce truc. Mon ami, que ça peut être rassurant parfois des petits immeubles ordinaires au but de la vue. Ou alors, on se replonge dans le sein du monstre et on s’y prend à se chercher des rigoles d’eau, des fissures, des craquelures. On devient un véritable combattant des doigts et des yeux, contre l’uniformisation. Et là, oui là, il y a comme une lointaine et fugitive esquisse de ce qui devait fonder le quotidien subtilement résistant, dans un camps concentrationnaire. Inutile de dire que, si on rencontre quelqu’un, il ou elle nous tire d’une sorte de cauchemar, mais un cauchemar éteint, comme si on rêvait à des cendres, à une mer de boue, ou à un mur sans fin.

 

C’est le plus grand morceau d’art concret au monde

C’est le plus grand morceau d’art concret au monde

On se braque de plus en plus souvent les yeux sur l’horizon urbain. Mon ami, que ça peut être rassurant parfois des petits immeubles ordinaires au bout de la vue.

On se braque de plus en plus souvent les yeux sur l’horizon urbain. Mon ami, que ça peut être rassurant parfois des petits immeubles ordinaires au bout de la vue.

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Ysengrimus: Tu sembles renouer avec le symbolisme.

Moshe Berg: Oui et c’est là que je trouve que ceux qui disent que ce monument est exempt de symbolisme le trahissent un peu. C’est quoi encore la formule consacrée des dépliants touristiques?

Ysengrimus: Bouge pas, j’ai ça ici: «Ce mémorial vise à représenter un système présumément ordonné mais ayant perdu le contact avec toute rationalité humaine». Tout un symbole, en effet. Mais, bon… m’autorise-tu une petite clarification, Moshe?

Moshe Berg: Je t’écoute.

Ysengrimus: Je crois qu’il y a maldonne ici parce qu’on confond le symbolique et le figuratif. Je crois que la description de la charge symbolique du dépliant publicitaire peut parfaitement s’appliquer, tout en émanant d’une pièce d’art brut, non figurative. Je dis ça, en ce sens que cette installation ne représente pas je sais pas, des tables de loi, un ange, un golem, des soldats, des résistants, une armée d’ombres, un ghetto, la facade d’un camp de concentration. Ce sont des rectangles de béton disposés comme on disposerait des rectangles de béton si on instaurait quelque chose comme un ordre bétonné.

Moshe Berg: C’est pas une sculpture, un montage, un dessin, un tableau ou un graphisme. C’est clair. Ça ne représente pas autre chose que soi. Certains ont dit que ça ressemblait à un cimetière, c’est pas vrai. Ça ressemble plus à des camions poids-lourds dans un grand embouteillage qu’à un cimetière. Un cimetière, c’est un espace dont la disposition est complètement différente. De haut, ça ressemble plus à une ville.

Ysengrimus: Et cette ressemblance à des camions ou à une ville est un investissement ex post que fabrique notre entendement contemporain. Ils n’ont pas sculpté des esquisses de camions ou de villes, ces artistes là, juste là.

Moshe Berg: Non, non. Aucunement. Toute ressemblance à quoi que ce soit dans ce projet est parfaitement fortuite. Cela ne représente pas. Cela est… passivement… et tout simplement.

Ysengrimus: Voilà. Comme tu l’as dit tout à l’heure, c’est pas de l’art figuratif, c’est de l’art brut. Mais ce que je cherche à te dire c’est que le fait d’être exempt de dimension figurative ne le rend pas exempt de dimension symbolique. Tu comprends parfaitement, en tant qu’artiste éduqué dans les cadres de l’art moderne, que ce n’est pas figuratif mais tu nous décris en même temps, en faisant état de ton expérience d’appréhension intime de l’œuvre lors de ta longue promenade, son implacable dimension de symbole, de prise de parti [statement] philosophique presque.

Moshe Berg: Oui, je pense que je comprends ce que tu veux dire.

Ysengrimus: Et cette charge symbolique, le fait, bon, de «viser à représenter un système présumément ordonné mais ayant perdu le contact avec toute rationalité humaine» est voulu par les concepteurs, lui, contrairement à nos moments figuratifs parasitaires (cimetière, embouteillage de camions, ville).

Moshe Berg: Je te suis mais il y a une dimension symbolique du concept initial que je ne reconnais pas.

Ysengrimus: Laquelle?

Moshe Berg: La judéité…

Ysengrimus: La judéité? Mais elle n’est pas imposée par l’œuvre, la judéité.

Moshe Berg: Non, tu ne trouves pas non plus? Elle est imposée par quoi alors?

Ysengrimus: Par son titre. Par son titre et par toutes les décisions afférentes. Présence d’un musée de l’Holocauste sous l’œuvre, urgence et souci légitime de commémorer magistralement la Shoah au cœur de l’ancienne capitale du Reich. Les transgressions même sont des échos malpolis, toc et dissonants de la judéité de l’œuvre. Graffitis, commentaires idiots, objections agressives. Quenelle d’Alain Soral.

Moshe Berg: C’est tout ça qui judéise et re-judéise cette œuvre. Oui, oui, je te suis, là-dessus.

Ysengrimus: Tu vois, si c’était intitulé Depression et c’était planté dans un terrain vague de la banlieue de Duluth (Minnesota), même par un artiste juif…

Moshe Berg: Il y en a beaucoup, à Duluth.

Ysengrimus: Ce serait alors parfaitement exempt de judéité… tout en ne perdant rien de cette dimension symbolique oppressante et «dépressante» que tu as décrit si bien et qui, elle, s’installe en nous de par l’œuvre.

Moshe Berg: C’est ce que tu as dit. C’est pas un Golem ou des tables de loi. La judéité de ce monument lui est donc extérieure. Elle est là par obligation, par décision…

Ysengrimus: Par devoir, Moshe, par devoir de mémoire.

Moshe Berg: Oui, oui. C’est donc pour ça que je suis ému malgré ma ferme distance critique, légitime elle aussi, de juif moderne face à la larmoyance d’Anne Frank et de Martin Gray.

Ysengrimus: Tu es ému dans l’universel, en tant qu’artiste.

Moshe Berg: Et, d’autre part, j’exécute, un peu mécaniquement, mon devoir de mémoire en tant que juif. Ce sont deux choses séparables.

Ysengrimus: Deux dimensions distinctes de l’œuvre, pour causer ronron.

Moshe Berg: J’aime pas Anne Frank ni Martin Gray mais j’aime ce monument. Je suis pas un juif passéiste et larmoyant pour autant.

Ysengrimus: Aucunement, ton émotion d’artiste et ton regard critique sur l’intendance de la mémoire de la Shoah coexistent parfaitement, sans se nuire.

Moshe Berg: Je vais te confier un petit secret, alors.

Ysengrimus: À mes lecteurs et lectrices aussi?

Moshe Berg: Bien sûr.

Ysengrimus: On t’écoute.

Moshe Berg: Je suis pas allé voir le musée, sous terre. Ça me barbait de me gâcher cette belle expérience plastique par du rituel, de retourner me plonger dans ces atermoiements de juifs d’Europe du siècle dernier, qui me concernent finalement peu, moi, juif canado-américain du siècle présent.

Ysengrimus: M’autorises-tu une petite analogie parisienne.

Moshe Berg: Je t’écoute.

Ysengrimus: Quand je suis monté au sommet de l’Arc de Triomphe à Paris, monument autrement plus ronron, vieillotte [sic] et nunuche que le Mémorial de L’Holocauste de Berlin, il y avait un petit musée de la guerre, au bout de l’escalier en colimaçon. De Napoléon à nos jours etc… J’ai pris poliment acte de la présence de ce dispositif commémoratif mais je l’ai pas visité.

Moshe Berg: Je te suis.

Ysengrimus: Je suis monté directement au sommet de l’Arc, sur le dessus, à l’extérieur. L’Avenue des Champs-Élysées devant moi, l’Avenue de la Grande-Armée derrière moi, et cette extraordinaire Place de l’Étoile, dont j’étais temporairement le centre et le sommet, m’ont touché par leur géométrie convergente interne, pas par leur symbolisme externe. Je sais ce que je suis, depuis cette visite. Je suis de la Place de l’Étoile mais pas de la Place Charles-de-Gaulle-Étoile…

Moshe Berg: Excellente analogie, mon bonhomme. On s’en fiche un peu de la «grande armée» bonapartiste mais on s’émeut encore des grands architectes et des grands urbanistes «empire».

Ysengrimus: Voilà. Tu me fais comprendre, cher Moshe, que le Monument de l’Holocauste de Berlin est d’abord une œuvre d’art, ensuite un cénotaphe. L’admirer, c’est se camper dans le grand. Controverser sur lui sans fin, pour ou contre ou mitoyen, c’est se cantonner dans le mesquin.

Moshe Berg: Et je te dis que même des juifs pensent de plus en plus qu’il est parfaitement légitime de s’émouvoir face au beau sans avoir à se culpabiliser face à l’absurdité cruelle, même celle que nos semblables ont subi.

Ysengrimus: Alors… cette installation artistique monumentale, elle le vaut, le détour?

Moshe Berg: Oh absolument.

Ysengrimus: Si je passe à Berlin la voir, j’irai voir le musée du dessous aussi, tiens. Si un juif peut prendre de la distance face au drame absolu, un non-juif peut aussi, tout aussi légitimement, s’en imprégner.

Moshe Berg: Absolument. Je respecte ça totalement.

Ysengrimus: Je te raconterai.

Moshe Berg: J’y compte bien. Merci de ton accueil, Ysengrimus.

Ysengrimus: Shalom et paix.

Moshe Berg: Shalom et paix. Et vive le beau, le simple et le vrai.

 

[Dialogue traduit de l’anglais par Paul Laurendeau (Ysengrimus)]

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Athanase et moi (Pavillon Athanase-David, Montréal)

Posted by Ysengrimus le 5 mai 2015

Pavillon Athanase-David (rectorat de l’UQÀM), Rue Saint-Denis, Montréal

Pavillon Athanase-David (rectorat de l’UQÀM), Rue Saint-Denis, Montréal

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Athanase et moi

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J’ai visité Athanase.
Il était tout renfrogné.
Il avait cet air un peu naze
Des grands souvenirs un peu oubliés.

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Dans son pur style Art Classique
Post-Néo-Ravala-Plapla,
Il m’est apparu insondablement sympathique
Une sorte de Normale Sup’ à la papa.

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Il contenait un rectorat
Qui succédait à l’École
Polypatatechnique Artisticompliquée
Et au Cégep de Faribole
Du Montréal d’Autrefois.

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Construit en mil-neuf-cent-trois
Par des Mistigris brossés,
J’y ai vu un patrimoine
Chamarré d’austérité.
En tout cas, c’est de la cabane.

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Sur son pur ton bureaucrate,
Athanase m’a inscrit au fichier.
Il m’a fredonné sa petite chanson plate
Après m’avoir prié de m’essuyer les pieds.

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Lui et moi, on s’est découvert par phases.
Et on a appris à s’entre-aimer.
Aussi allez pas trop le graffiter,
Mon vieux poteau Athanase.

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Le mot qui compromet irrémédiablement toutes guerres impérialistes: VIETNAM

Posted by Ysengrimus le 30 avril 2015

Saigon, 1975

Saigon, 1975

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Il y a quarante ans aujourd’hui tombait Saigon, capitale du ci-devant «sud-Vietnam». Se terminait alors minablement ce qui aura été la plus lourdement symbolique et absurde de toutes les guerres de théâtres post-colonialistes du siècle dernier: la guerre du Vietnam. J’avais seize ans au moment de l’annonce à la fois subite et tant attendue de la paix au Vietnam. Ce fut tonitruant. Mes confrères et consœurs collégiens et collégiennes courraient partout dans les corridors de la vénérable institution, ce 30 avril 1975, euphoriques, débordants, colportant la nouvelle joyeuse et sans mélange du retour de la paix, de salles de classe en salles de jeux. La paix, la paix. On s’en tapait passablement, sur le coup, que les ricains se soient rétamés. La paix était revenue et c’était la concorde universelle qui s’imposait aux masses mondiales depuis cette onde de fond venue de la toujours mystérieuse Asie du Sud-Est. Cela nous remplissait d’une pure et simple grande joie. Pour quelques temps, c’est une limpide certitude, nous avons tous été Vietnamiens. Le courage et la détermination historiques de ces quelques millions d’hommes et de femmes restent, on peut le dire aujourd’hui comme on le scandait hier, un modèle, un exemple tout simple tout modeste mais magistral, pour tous les peuples opprimés par des plus puissants, des plus opulents et des plus brutaux qu’eux.

Souvenons-nous, sans lésiner ou chipoter et avec la plus respectueuse des déférences. Dans l’ancienne Indochine française, le colonialisme français à l’ancienne se fait d’abord sortir fermement par les partisans vietnamiens, à la bataille de Dien Bien Phû (1953). La Chine de Mao Zedong (1993-1976) brille alors comme un soleil ardent et la logique de confrontation du bloc de l’ouest (pro-ricain) et du bloc de l’est (pro-soviétique) est déjà solidement en place. Les Américains prendront donc le relais des Français pour tenter de garder le Vietnam dans le camp occidental. Le pays se retrouve vite coupé en deux, comme la Corée, l’Irlande, le Yémen, l’Allemagne. Hô Chi Minh, (1890-1969) chef du Vietcong fait de Hanoï sa capitale provisoire. Il travaille avec les chinois, tout discrètement. Mais surtout, il est «communiste». Les Américains eux, occupent ouvertement, brutalement, Saigon et le Vietnam du sud. Dans l’existence de petits pays dits «communistes» comme le Vietnam, tout se joue, à cette époque, dans un monde en guerre froide, au rythme des lourds soubresauts de l’impérialisme américain. Entre 1965 et 1968, les États-Unis renforcent lourdement leur présence au Vietnam. C’est l’époque sinistre de Good Morning Vietnam! Les américains sont pris dans un paradoxe qu’ils ne pourront pas résoudre: comment gagner cette guerre contre des résistants pugnaces, dans la jungle indochinoise, sans la tourner en conflit international généralisé? Comment faire sauter une bombe dans un aquarium sans casser l’aquarium et tout éclabousser? Pour ne rien simplifier, un autre problème devient de plus en plus ardu pour les pouvoirs américains vers 1969-1970. Leur propre opinion publique est désormais bien moins docile et va-t-en-guerre que du temps du Débarquement de Normandie. Bob Dylan (né en 1941) et Joan Baez (née en 1941) chantent contre la guerre et toute la génération du Peace and Love devient Draft Dodgers. En 1975, les américains ne peuvent plus tenir cette équation en équilibre. Ils perdent donc, en catastrophe, la guerre du Vietnam. Saigon est rebaptisée Hô-Chi-Minh-Ville et le Vietnam est unifié et pacifié, sous le drapeau rouge.

Mais c’est alors que VIETNAM va littéralement devenir un mot-clef sociopolitique universel et ce, dès la fin de la guerre. Comme frapper son Waterloo signifie faire face à une défaire aussi cuisante que limpide et définitive, rencontrer son Vietnam se dit désormais de la déroute d’une puissance en conflit avec une contrée beaucoup moins établie ou organisée qui, elle, parviendra, avec patience, méthode, courage et détermination, à emmêler le géant dans les filets strangulatoires de sa guerre de résistance. Depuis que les Américains ont décampé de Saigon, dans le désordre le plus chaotique, on ne conceptualise tout simplement plus la guerre impérialiste moderne de la même façon. Des gens qui se battent chez eux, dans leur hinterland, pour protéger leurs familles, leurs hameaux et leurs communautés peuvent indubitablement vaincre et ce, sur le terrain des opérations tout autant que dans l’opinion du village global. Depuis le 30 avril 1975, les grandes puissances, et particulièrement, l’impérialisme américains, sont circonspects, timorés, fantasques, nerveux, grippés. Les roys n’ont plus leurs aises depuis l’abrupt départ de Louis XVI. Plus rien ne sera jamais comme avant dans les chancelleries chics. Aussi, les puissances d’agressions et d’occupations contemporaines engagent de plus en plus des ressources colossales pour soulever un caillou dans les guerres de théâtre. Le gâchis financier et humain atteint désormais des proportions pharaoniques, pour des résultats géopolitiques de plus en plus confus, déstabilisants, minus, stériles et nuisibles. N’enthousiasmant plus que le bellicisme d’affaire, les faucons américains font désormais dans la guéguerre toxique, asociale, mercenaire et factieuse. Le Vietnam leur a collé au ventre une trouille durable et emblématique, une allergie sentie au discrédit sociopolitique et sociohistorique planétaire. Ceci ne se dément pas au fil du temps qui passe et de la mondialisation qui opère, elle, de plus en plus, dans les espaces de solidarité citoyenne, pas juste dans les petits réseaux feutrés des officines impériales foutues. Le mot VIETNAM synthétise désormais la foutaise futile de toutes guerres impérialistes

Mais il y a plus, beaucoup plus. L’incontournable message que nous transmet l’héritage historique du Vietnam est d’une actualité brûlante, urgente. Méditons-le donc, un petit peu, sans préjugés d’intox pour changer, ce message de fond. Moi, dans mon enfance, j’ai vu mes premiers cadavres ensanglantés en couleur, lors des couvertures, aux actus, du ronron quotidien de la guerre du Vietnam. C’était aussi saisissant que révoltant. Tragique. Inique. Incompréhensible. Inhumain. Tout, dans la propagande d’époque, cherchait à légitimer la guerre. Cela se faisait grossièrement, frontalement, en proclament sur tous les tons que, si Saigon tombait, ce serait le chaos anarcho-communiste absolu et que plus rien n’irait plus au Vietnam autant que dans le reste de cette cruciale portion d’Orient. Et aujourd’hui, le Vietnam est un des pays les plus prospères d’Asie, toujours sous la houlette politique d’un parti dit «communiste». Rien des prédictions propagandistes apocalyptiques du temps ne s’est réalisé. Zéro. Nada. Aujourd’hui les Vietnamiens vivent tranquilles et font leurs affaires sans faire chier personne. Même le napalm ricain n’est plus qu’un lointain souvenir pour eux. Leurs horizons magnifiques sont désormais une de nos destinations touristiques les plus courues. Quelle tonitruante leçon.

Voici donc, justement, le message que nous impose, toujours avec autant de puissance tranquille, Saigon, avril 1975. QUAND LA GRANDE PUISSANCE SOI-DISANT SALVATRICE SE FAIT LA MALLE SANS QUE RIEN NE SOIT «RÉGLÉ» SELON SES VUES, LA CATASTROPHE NE SURVIENT TOUT SIMPLEMENT PAS. ELLE S’INTERROMPT, EN FAIT. ET TOUT SE REMET À FONCTIONNER RONDEMENT ET ABSOLUMENT RIEN NE CLOCHE PLUS. Fatalement c’est bien que, pour employer un jargonnage barbant qu’ils ont inventé eux-mêmes, les impérialistes occidentaux FONT PARTIE DU PROBLÈME, PAS DE LA SOLUTION.

Il nous faut aujourd’hui, en tous les points de conflit de ce monde en pleine ébullition des consciences, des Saigon 1975, des tas et des tas de Saigon 1975. Il faut que les impérialistes occidentaux sortent des théâtres de guerre. Abruptement. Tout de suite, sans pinailler ni tergiverser. Qu’ils mettent les bouts, point. Tire-toi, barre-toi, casse-toi, taille-toi, arrache-toi, dégage, déboule, cul par-dessus tête, avec armes et bagages ou sans. Immédiatement, inconditionnellement. Zou. Basta. Du vent. Du balai. Qu’ils retournent au bercail, qu’ils rentrent dans leurs terres. Ruban jaune, les gars, fissa, fissa. Qu’ils démobilisent et ne rempilent pas, une bonne fois. On n’a pas besoin d’eux dans les portions du monde en guerre. De fait, c’est quand ils décrissent et vont se foutre le camps que’elle s’en va elle aussi, la guerre. Et c’est seulement alors que l’on s’entend, que l’on s’organise, que l’on vit un peu et que l’on prospère. Alors, une bonne fois, rembarquez dans vos bateaux, vos coucous, vos carrioles et fouette cocher.

C’est elle par dessus tout, la grande leçon de l’anti-impérialisme objectif, empirique et factuel que nous impose la Paix du Vietnam. Solidarité avec tous les résistants du monde. Courage. Et demain est un autre jour. Le jour ou tous nos Saigon redeviendront d’un seul coup d’un seul tous nos Ho Chi Minh Ville.

Saigon, 2015

Saigon, 2015

 

 

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Les CONTES de Jacques Ferron, toujours avec nous, toujours en nous

Posted by Ysengrimus le 22 avril 2015

ferron

Il y a trente ans pile-poil mourrait Jacques Ferron. Or, ce jour là on me demande qui donc serait LE conteur québécois du vingtième siècle, alliant adroitement tradition et modernité des thèmes et des structures. Voici donc notre homme: Jacques Ferron (1921-1985). Et voici vos ouvrages: ses Contes du pays incertain (de 1962), ses Contes anglais et autres (de 1964), et tous ses contes inédits, taqués ensemble dans la fameuse édition abordable et de grande diffusion BQ (Bibliothèque Québécoise). Précurseur du micro-récit, sorte de hockeyeur de la narration, Ferron se vide en quelques pages, nous laissant des scripts superbement habillées, d’une imagination fébrile, d’un drolatique caustique et d’une drôlerie envoûtante et déroutante. Héritier honorable de Louis Fréchette, d’Honoré Beaugrand et de Pamphile Lemay tout en se montrant un compatriote non surpassé d’Hubert Aquin, de Victor-Lévy Beaulieu, d’André Langevin et de Michel Tremblay, Ferron nous emporte dans un terroir en effiloche, une campagne distordue, fourbue de sa propre bizarrerie, mortifiée et gauchie par la capilotade étrange de son errance historique. Il fut médecin, ses personnages le sont souvent (pas toujours…) aussi. Cela ouvre un angle totalement incongru et charnel qui se coupe dans le vif des chairs de la comédie humaine. Le tout du ton se dégage parfaitement des deux premiers paragraphes du conte Une fâcheuse compagnie qui se lisent comme suit:

J’étais nouveau dans la pratique; par une air de suffisance je cachais les inquiétudes que me causait mon personnage. Un jour je fus appelé à Saint Yvon, un des villages de la paroisse de Cloridorme, dans le comté de Gaspé-Nord. On était en hiver; la mer formait un immense champ de glace avec, ça et là, des trouées noires et fumantes.

Dans les vieux comtés, où règne l’habitant casanier et chatouilleux sur la propriété, on ne partagera jamais avec ses voisins d’autre bétail que les oiseaux du ciel. À Saint Yvon, il n’en va pas de même; on subit l’influence de la mer, qui est à tous et à chacun. Cela donne un régime moins mesquin, favorisant l’entraide et la société. Par exemple, chats et chiens sont aux soins de tout le monde; et les cochons aussi, hélas!

(p. 60)

S’ensuivra une déconstruction fulgurante, digne des gambades les plus paumées de La grande séduction, de la contenance de ce personnage un peu précieux de médecin ambulant, due au fait que les porcs et porcelets du village qu’il découvre ont une inexplicable propension à le suivre partout où il va, fâcheuse compagnie pour l’ego dépaysé et désespérément en maraude, en quête des déférences locales.

Il faut, par-dessus le tas, avoir vécu au Canada anglais pour goûter toute la justesse et la rouerie taquine et satirique du second recueil de l’ouvrage. Les Contes anglais donne à lire, ouvertement ou en filigrane, la vision que le canadien-français des vieilles terres entretient, comme inexorablement, dans sa découverte de la culture de la frontière. Entre Fenimore Cooper, John Steinbeck et Jack Kerouac, les abasourdissantes surprises sociologiques ne manquent pas. Mais le monde des hommes et des femmes de Ferron, c’est encore bien plus que celui de la nouvelle en peinture sociale, figurative, réaliste ou naturaliste. Tant dans le mouvement des plans, le ton et la texture de l’imagerie, que dans le traitement et les thèmes, nous sommes bel et bien dans du conte. Les animaux parlent souvent, se convertissent en formes anthropomorphes, et, si le surnaturel ensorcelé, hostile et menaçant des vieux conteux de pipes d’autrefois n’y est plus, il reste qu’un au-delà biscornu, torve, parfois opulent, parfois miséreux, parfois poétique, parfois carnavalesque se fait souvent sentir.

Il partit donc. L’automne était avancé. Bientôt la neige tomba et la drôle de maison, se détachant de Fontarabie, se mit à flotter; elle passa lentement au dessus de la génération perdue, arche dérisoire, barque des impuissants, au dessus du bonhomme au fond du déluge, qui brandissait son terrible bâton.

(p. 157)

Jacques Ferron, plus que quiconque, donne la mesure de ce que sont le pitch et le rythme d’un récit court. Timing is everything et les circonlocutions crochues et adroites du scénario en miniature se marient ici avec une vigueur et un coloris de l’expression qui gardent constamment en alerte et pèlent l’imaginaire du lecteur interloqué, comme le conquérant dérouté pela jadis, sans trop le savoir ou le vouloir, en se retirant comme une eau saumâtre, le fond cuisant de nos pays incertains…

Jacques Ferron (1993), Contes, BQ, Coll. Littérature, Montréal, 295p [Édition originale: 1968].

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Le trouble persistant que semble nous susciter THE TROUBLE WITH HARRY

Posted by Ysengrimus le 10 avril 2015

troublewithharry

Vermont, 1955 (il y a donc de cela soixante ans pile-poil). Un paysage d’automne enchanteur, bucolique, paradisiaque, incroyablement siècle dernier. Petit village dans une vallée, petite chapelle, petit promontoire de colline, petit port d’armes prohibé (nos valeurs morales sur les flingues se sont diamétralement inversées, en deux génération, on s’en avise tout juste, ici). Le vieux capitaine Albert Wiles (Edmund Gwenn, parfaitement onctueux) parle tout seul dans la nature, d’une voix douce, feutrée, sereine, amorale. Il assure, pour nous, la narration commentée des petites choses qui lui arrivent. Il chasse le garenne (c’est encore un acte libertaire et libérateur, en son temps, que de chasser en catimini un gibier qu’on dégustera, avec une arme qu’on astiquera soi-même). C’est bizarre d’ailleurs, car le bon capitaine chasse le garenne à la carabine. Pas facile, ça. Il faut savoir viser plus juste qu’à la chevrotine… Trois cartouches sont tirées. Une dans la pancarte prohibant et le port d’armes et la chasse (ah, le doux flingue libertaire de jadis!). Une dans une boite de conserve qui passait par là. Une troisième… Le capitaine Wiles se trouve subitement un peu perturbé par un homme bien mis, assez classe d’allure, étendu sereinement dans l’humus automnal. C’est Harry Worp (rôle inexorablement muet tenu par Phillip Truex. Hitchcock dut un peu se chamailler avec la production pour que le cadavre de Harry soit joué par un vrai acteur  –  ce dernier ne fut d’ailleurs pas crédité à l’époque. L’Histoire a heureusement retenu son nom). Or il y a indubitablement un petit problème ennuyeux concernant Harry. Il est raide mort. Sans nécessairement s’énerver, on s’autocritique toujours un petit peu dans ce genre de situation, face à ce genre de découverte. Le capitaine Wiles pense indubitablement à sa troisième cartouche, dont il ne retrace pas exactement la trajectoire. Balle perdue, pour tout dire. Pas pour tout le monde visiblement. L’élasticité de notre morale prend cependant vite le dessus sur tout autre sentiment. Le capitaine Wiles s’apprête donc à discrètement escamoter Harry, qui fait vraiment tache sur ce promontoire de colline aux couleurs vives et contrastées. C’est alors que jaillit de nulle part Mademoiselle Ivy Gravely (Mildred Natvick), dame mûre, roide, stoïque, contenue. Elle émet alors ce que la légende décrit comme la réplique préférée d’Hitchcock, de tous les films… d’Hitchcock: What seems to be the problem, Captain Wiles? Le pauvre capitaine Wiles, qui était déjà en train de tirer Harry par les pieds, n’en mène vraiment pas large. Le film d’Alfred Hitchcock qui sera son plus gros succès au guichet de tous les temps, vient de camper sa toute drolatique ambiance d’ouverture.

Au village, le peintre Sam Marlowe (John Forsythe, masculin jusqu’au bout des ongle) discute ses petits problèmes avec madame Wiggs dite Wiggy (Mildred Dunnock), la bonne tenancière du magasin général qui lui fait crédits sur crédits, parce qu’il est un génie artistique. Ce peintre, décontracté et indolent, n’arrive à caser aucune des jolies croûtes jacksonpollockesques qu’il exhibe sur un bel étal, près de la rue principale du village. Il y a d’ailleurs lieu de noter, entre ce superbe paysage d’automne du Vermont et ces toiles particulièrement léchées et saisissantes, une véritable jouissance de la couleur, dans la cinématographie de ce film spécifique. Même la pointe des chaussettes de Harry (il s’est fait chaparder ses chaussures par un vagabond, peu après sa mystérieuse mort) est d’un rouge éclatant. Il faut le dire aussi, nous sommes bien les seuls, au jour d’aujourd’hui, à comprendre l’inspiration artistique du peintre Marlowe. Qu’à cela ne tienne, le voilà qui se rend sur le promontoire de colline qui, du reste, semble devenu un véritable hall de gare depuis qu’Harry y gît, raide mort. Le peintre inspiré fera même un portrait du macchabée, en écorniflant cette situation incongrue qui ne semble en rien lui faire perdre sa faconde débonnaire. L’artiste établira évidemment sa jonction avec le pauvre capitaine Wiles et l’aidera à creuser une fosse pour y bazarder Harry. Le problème Harry rebondira cependant intégralement, quand le petit Arnie Rogers (Jerry Mathers, âgé de sept ans à l’époque) trouvera un garenne de bonne taille indubitablement percé d’une cartouche. La troisième cartouche du capitaine Wiles! Ce dernier n’a donc rien à voir avec le passage de Harry de vie à trépas. Le peintre Marlowe est de plus en plus intrigué par tout ceci et décide de fouiller la question. C’est la mère du petit Arnie, Jennifer Rogers (une Shirley MacLaine de vingt-et-un ans, campant gaillardement son tout premier rôle) qui croit avoir assommé Harry, avec une bouteille de lait. Le capitaine Wiles fait aussi ses découvertes. C’est Mademoiselle Ivy Gravely qui croit l’avoir assommé avec une de ses chaussures de marche. Le problème avec Harry c’est que, devant son drame, tout le monde introspecte son propre petit monde coupable, croyant sincèrement avoir quelque chose à voir dans la mort violente du susdit Harry qui, du reste, n’était visiblement pas un petit saint, surtout dans son interaction avec les dames. Le sheriff adjoint Calvin Wiggs, le fils de la tenancière du magasin général (joué par Royal Dano – ce lumpen-constable un peu obtus subira ouvertement le mépris de classe des autres, d’ailleurs), va s’en mêler, ainsi qu’un deus ex machina fort improbable, comme tous ses semblables. Et l’histoire, autant que la compréhension de ses tenants et de ses aboutissants, va se complexifier, sans qu’on perde ce ton calme et patiemment méthodique des rythmes villageois séculaires, qui regardent passer le traintrain des choses comme un mystérieux et fantasmagorique fleuve tranquille.

C’est une réflexion sur l’intendance feutrée de la culpabilité collective, cette affaire, en fait. C’est aussi une analyse des tendances profondément amorales qui existent tout naturellement en chacun de nous. Les trois personnes croyant ou ayant cru avoir joué un rôle dans la mort de Harry, le capitaine Wiles, Mademoiselle Gravely et Jennifer Rogers vont souder une complicité de plus en plus solide, dont le peintre Sam Marlowe sera le tonique ciment. Le sheriff adjoint Calvin Wiggs fournira cette raideur constabulaire qui fait infailliblement remonter toutes nos circonlocutions coupables à la surface (L’autorité, c’est le gendarme. Pas de gendarme, pas d’autorité). L’enfant Arnie Rogers incarnera le risque constant de se couper et de tout éventer. Et Harry… eh bien, Harry, ce sera le problème, naturellement. Ce qui est particulièrement savoureux dans ce film, suavement théâtral, c’est que l’analyse des tendances amorales de tous ces gens ordinaires, confrontés à l’extraordinaire, ne s’effectuera pas seulement dans le déploiement de leurs actions mais aussi dans le ton de leurs interactions. Le jeu particulièrement étrange et décalé de Shirley MacLaine donnera à cette dynamique un relief patent, confinant ouvertement au bizarre. Une jeunesse, une nervosité de tempérament co-existent, en Jennifer Rogers, avec un calme singulier, irréel, comme insouciant devant la réalité, éventuelle ou effective, de l’entrée dans le crime. Le problème posé par Harry, fondamentalement, c’est celui posé par l’homicide involontaire. Dans une situation d’homicide involontaire, on fait quoi? On enterre le cadavre pour s’éviter des emmerdements excessifs ou on l’exhume pour s’éviter une accusation de préméditation que le simple geste de dissimulation fabrique, comme inexorablement, plutôt qu’elle ne la révèle.

Le traitement de cette question incongrue est ici tout léger et il volette sur les ailes éthérées d’une direction d’acteurs particulièrement adroite et judicieuse. Mais cette légèreté de ton et de traitement ne doivent pas faire illusion. Le problème abordé ici, frontalement, nous suscite des bouffées d’angoisse pure et denses. The trouble with Harry, c’est surtout, par-dessus tout, du Hitchcock à l’état pur.

The trouble with Harry, 1955, Alfred Hitchcock, film américain avec Edmund Gwenn, John Forsythe, Mildred Natvick, Mildred Dunnock, Shirley MacLaine, Royal Dano, Jerry Mathers et Phillip Truex (dans le rôle de Harry), 99 minutes.

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