Le Carnet d'Ysengrimus

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Archive for the ‘Vie politique ordinaire’ Category

LE CHEMIN DE MA VIE (Hélène Lamarre)

Posted by Ysengrimus sur 1 avril 2020


La mémoire en action jour et nuit
invite les événements à rejaillir dans ma tête
et à se laisser transcrire dans le récit de ma vie.
(p. 247)

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Le phénomène de l’autobiographie naturelle prend de plus en plus d’ampleur au Québec. Des plumes hardies, volontaires, se lancent, en toute authenticité, dans l’histoire de leur vie. La chose se fait au premier degré, sans artifice. Conscient(e) que les proches, les pairs, les amis, les parents, les enfants vont lire (on sent même parfois qu’il sont assez ouvertement le premier public cible), on écrit prudemment. On contourne les écueils les plus pointus. On ne se lance pas nécessairement dans la mise à nue absolue. Mais on ne fait pas nécessairement du jovialisme gentil-gentil non plus. Au mieux de l’impartialité dont on dispose quand il s’agit de procéder à la présentation du cours de sa propre vie, on s’efforce de rester factuel, honnête, décent… et intéressant. Habituellement basée sur des notes, des carnets, des cahiers de souvenir, l’autobiographie naturelle fonctionne souvent par à coups. On sent les variations de tics stylistiques, la patine du temps, les effets de mode, le feuilleté des collaborateurs et collaboratrices. On voit les coutures. C’est de la catalogne, du collage, du patchwork, du scrapbook. On a ici une expression très spécifique, originale, et pourtant encore fort mal connue. Cette méconnaissance est d’autant plus malheureuse qu’on a ici affaire à un phénomène massif dont l’ampleur est notamment confirmée par la facilité grandissante de l’accès aux structures de publication ordinaire. Tout le monde de nos jours peut écrire et publier assez aisément l’histoire de sa vie et, ainsi, contribuer significativement à la solide tapisserie ethnographique et sociologique de la description par le petit bout de la lorgnette de notre temps.

L’ouvrage d’Hélène Lamarre, Le chemin de ma vie  est parfaitement représentatif de la tendance manifestée par ce courant d’écriture. Entre 2007 et 2015, madame Lamarre (née le 24 mai 1944) a procédé à la rédaction de son autobiographie (voir pp 246-248 sur la genèse de l’ouvrage). La prise de parti d’écriture qui s’y formule est très sereinement assumée.

Tout ce chemin parcouru écrit sans prétention dans les pages de ce volume. La description des différentes étapes de ma vie couchées dans ce récit me permet de prendre plus intensément le contrôle de mon vécu, Une satisfaction, une douceur, une joie remplissent mon être en regard du travail accompli. Je raconte simplement l’aventure de mes ancêtres, de ma vie avec mes parents et de ma vie de femme mariée.
(p. 251)

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Ce livre présente ma perception des faits. Votre opinion peut paraître différente de la mienne. Je vous respecte et je vous demande de me respecter. Chacun porte sa paire de lunettes selon sa personnalité, voilà notre richesse.
(p. 125)

La rédaction s’amorce sur un captivant exercice d’ethnologie vernaculaire. Madame Lamarre donne, en première partie (pp 3-72), la parole à ses ancêtres. Parfois sur la base de documents, parfois sur la base de textes libres rédigés et signés par des collatéraux, parfois sur la base de retranscriptions d’enregistrements de témoignages oraux, on prend connaissance d’une série de vignettes écrites dépeignant la galerie des ancêtres de l’autobiographe (voir le commentaire du géographe et historien Jean-Paul Ladouceur sur cette portion de l’ouvrage, p. 69). Tout un passé revit, par touches. C’était l’époque héroïque où les babis n’étaient pas apportés par les cigognes (inexistantes au Canada) mais par les Indiens, qui étaient les seuls à pouvoir passer quelles que soient les conditions météo (p. 56, 76). Les mythiques porteurs de babis firent de l’intensif pour la génération de l’autobiographe, issue, elle-même, d’une famille de dix enfants. Cette savoureuse galerie d’ancêtres fourmille de petits faits saisissants et passionnants. Ainsi, on apprend qu’un des ancêtres de l’autobiographe avait, à sa maison de ferme, une porte arrière faite de sacs de jute. Le cheval un jour traverse ce frêle barrage, franchit la porte, se retrouve dans la cuisine et son poids en défonce le plancher de bois. Il atterrit dans le vide sanitaire, se trouvant un mètre plus bas. Les hommes ont alors du creuser une vaste fosse derrière la résidence pour en extirper la pauvre bête, plus morte que vive (p. 31).

Graduellement, on passe des ancêtres aux parents de l’autobiographe. On découvre alors la grande dimension aléatoire du monde et de soi dans ce monde. Ainsi, le père de l’autobiographe a amorcé sa liaison avec la mère de cette dernière après avoir joué à pile ou face avec un de ses amis. La petite joute avait pour enjeu le fait de choisir entre la mère de l’autobiographe, née en 1908, et une de ses amies, que les deux hommes convoitaient et revendiquaient parce qu’elle était plus forte et rencontrait donc mieux les priorités esthétiques du temps. Le père de l’autobiographe se retrouva avec le mauvais côté de la piécette et il dut sortir avec la plus svelte des deux dames, la future maman de l’autobiographe (p. 58).

À partir de la page 73, la tonalité du texte change. On entre dans le discours direct de l’autobiographe. Elle va nous parler d’elle et ce, jusqu’à la fin de l’opus. L’ouvrage est riche en détails sans jamais pourtant devenir vétillard. C’est que l’autobiographie se brosse, se résume, glisse sous nos yeux par bonds, sur papier glacé (agrémenté d’un bon nombre de photographies d’époque). Glissendi, on passe de la naissance à l’adolescence de l’autobiographe en une trentaine de pages. L’entrée explicite en adolescence est tout simplement magnifique.

À quel âge commence mon adolescence? Mon adolescence commence un jour bien précis. Jeune j’adore fabriquer des châteaux de sable dans la cour. Plus je vieillis, plus mes châteaux deviennent parfaits, des chemins ornés de branches représentant des arbres viennent compléter mon chef-d’œuvre. Papa place un gros tas de sable près de la remise et je m’en donne à cœur joie, mon imagination aidant à réaliser un gros projet dans le sable. Un garçon, Michel Fugère vient rencontrer mon frère Claude. Me voyant accroupie dans le sable il s’exclame: «Tu joues encore dans le sable!» Ma créativité, mes constructions dans le sable prirent fin avec cette remarque de Michel Fugère, un garçon que j’estime. Je laisse mon enfance se bercer dans le sable mou, se griser de mes constructions de boue et gambader dans ce monde imaginaire en le quittant. Je me lève et désormais j’agis en adolescente ou du moins j’essaie.

 À treize ans [en 1957] une nouvelle vie commence.

(p. 108)

Puis c’est la jeunesse et ses divers jeunessages, le mariage, la maternité. Au premier enfant, jubilation d’un temps… Je me sens comme un joueur de hockey qui vient de gagner la coupe Stanley, mon trophée, mon bébé Marie-Josée (p. 139). L’autobiographe aura trois filles, sa fierté, sa puissance. Loisirs et sports, vacances, temps des fêtes. Vie professionnelle, vie d’épouse, de mère, de grand-mère. Toute une phase historique cruciale de notre histoire ordinaire collective nous défile sous les yeux, tel un scintillant torrent.

Un des traits les plus spécifiques de l’autobiographie naturelle, c’est donc qu’elle est ouvertement laudative, presque lénifiante. Je me fais un devoir de faire connaître les bonnes nouvelles, oubliant les mauvaises (p. 245). Articulée comme une leçon d’optimisme et un bilan heureux, ciblant habituellement comme premier public les sujets et les pairs intimes dont elle traite, ce genre textuel voit prudemment, discrètement à atténuer les temps faibles, à combler les carences, à glisser sur les anfractuosités, à minimiser les mous de la vie. À la lecture, on le regrette parfois un petit peu. C’est qu’on a devant soi une femme d’un temps. Elle a du voir en permanence à rendre compatible des tendanciels fortement divergents: statut de femme au foyer, professionnalisme réapproprié, études tardives, bénévolat prométhéen. Il est très important de documenter ces femmes transitionnelles. Elles ont profondément marqué un temps. Elles ne vivaient déjà plus dans la prison rurale involontaire de nos grandes ancêtres mais elles ne s’articulaient pas encore non plus comme des professionnelles de plain-pied, à la façon de leurs filles et petites-filles (voir les fiches descriptives sur ces dernières pp 228-233). La génération de madame Lamarre a chanté, avec Diane Dufresne, Secrétaire… infirmière… hôtesse de l’air… Qu’est-ce que j’vas faire? Cela a quand même du grincer de temps en temps. Il faudrait aussi nous le dire… pas juste nous le laisser discrètement deviner entre les lignes. C’est que, oui, oui… l’histoire nous regarde. Cet ouvrage, cette étape, nous fait bien sentir que le jour de l’analyse féminine et féministe du bilan du siècle dernier approche. De fait, des auteures comme Hélène Lamarre y contribuent déjà.

C’est qu’un ouvrage comme Le chemin de ma vie reste méritoirement un solide morceau d’histoire du Québec et de l’Amérique du Nord. Cette parcelle d’historiographie, c’est aussi un de ces multiples moments contemporains où les femmes prennent la parole, à leur façon, selon leur logique, leurs choix et leur dynamique. Ce faisant, comme le disait autrefois Lise Payette, elles parlent de ce qui les intéressent. On a donc ici un témoignage précieux, qu’il faut finalement respecter et prendre tel qu’il est.  À lire.

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Extrait de la quatrième de couverture:

Hélène s’intéresse à l’histoire, celle du Québec surtout, ainsi qu’à la généalogie.

Elle se raconte à travers sa biographie, tantôt avec ses propres yeux, tantôt à travers le récit d’un proche… C’est une de ces femmes qui a vécu la Révolution tranquille et les changements sociétaux des années 50 à aujourd’hui.

Je vous invite à la découvrir à travers ces pages, elle, sa famille, la ville de Grand-Mère, ses amis… Une belle histoire de vie!

Marie-Josée Bellemare

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Hélène Lamarre (2017), Le chemin de ma vie, À compte d’auteure, Saint-Eustache, 259 p.

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Le drapeau du Québec. Du meuble colonial à l’étendard réapproprié

Posted by Ysengrimus sur 7 mars 2020

Bon, comme je n’ai pas que des choses agréables à vous dire sur ce sujet, on va commencer par s’entendre sur un point. L’étymologie vexillologique n’est pas la vexillologie. L’étymologie, c’est ce qui a contribué crucialement à la charpente et à la constitution d’un écu ou d’un drapeau mais dont la signification est oubliée des commettants contemporains dudit écu ou drapeau. L’étymologie d’un drapeau n’est surtout pas le secret caché de sa signification synchronique. C’est juste le descriptif de son passé… les casseroles de son passé aussi, car parfois des symbolismes parasitaires peuvent resurgir de ci, de là, comme autant de rots étymologiques. Si bien que des gens qui aiment leur drapeau et le chérissent profondément peuvent parfois se retrouver avec des petites surprises plaisantes ou, plus souvent, déplaisantes, notamment dans des situations de dialogue culturel.

On va prendre un petit exemple simple et imparable de ceci. Le drapeau français, le Tricolore. Cette bannière majeure, historiquement cruciale, a été la source d’engendrement d’un grand nombre de drapeaux à stries, tous de type République. Le bleu blanc rouge français incarne, en synchronie contemporaine, plus que tout autre drapeau, l’idée même de république. Et pourtant son étymologie contredit assez frontalement son être essentiel actuel. Jugez-en. On part des couleurs de la ville de Paris qui sont, depuis le quatorzième siècle, le rouge et le bleu, juxtaposés. Pendant la révolution française, les milices populaires parisiennes portaient la cocarde rouge et bleu, qui en vint vite à symboliser le peuple de Paris. Le 17 juillet 1789, parce que le peuple de Paris veut se réapproprier son roi, qui est à Versailles, ouvert à tous les vents des influences aristocratiques étrangères compradore et malsaines, le marquis de Lafayette ramène le roi à Paris et, dans une cérémonie restée célèbre, Louis XVI rencontre le peuple de Paris et se fait apposer une cocarde tricolore. Celle-ci se réverbère ultérieurement dans le drapeau. On ouvre l’espace formé par les deux couleurs de Paris et on insère, au centre, le rectangle blanc, symbole des Bourbons (le drapeau des Bourbons est un drapeau blanc depuis au moins Louis XIII). Le Tricolore sémiologisait donc initialement le roi de France, central (le blanc, en position de pal), tenu et enserré par le peuple de Paris (dans la pince formée par le bleu et le rouge du mât et du battant). La symbolique initiale du drapeau français est donc celle d’une monarchie constitutionnelle hautement parisianisée, formule politique à laquelle Lafayette croyais bien plus que le roi. L’étymologie du drapeau de la France est donc primordialement non républicaine et non hexagonale. Ce n’est évidemment plus sa signification contemporaine. Soyons donc clair sur un point: quand l’étymologie d’un drapeau contredit son être essentiel contemporain, c’est l’être essentiel contemporain qui prime. Toujours. Les gens se foutent de l’étymologie, des aléas constitutifs, et des stigmates passés de leur drapeau. Ils l’aiment pour ce qu’il est et ce qu’il incarne ici et maintenant (pour le Tricolore: peuple de toute la France et République). Ceci est crucial… surtout quand l’étymologie d’un drapeau est aussi difficile et lourde que celle du drapeau du Québec.

On va aussi distinguer deux grands types d’inspirations vexillologiques. L’inspiration Féodalité et l’inspiration République. Cela est crucial parce que le Québec, comme pays conquis, colonisé, nié, magané puis réapproprié, va balancer, dans sa vexillologie tourmentée, entre ces deux grandes inspirations. Un drapeau de type Féodalité incorpore des écus, des meubles, des animaux (moutons, lions, aigles, dragons, licornes), des croix, des sautoirs, des chevrons, des fleurs, des cœurs et tout un fourbis d’objets figuratifs. Un drapeau d’inspiration Féodalité est conservateur. Il s’inspire habituellement des vieux écus féodaux. On dira, pour simplifier, qu’un drapeau de type Féodalité est de tendance ducale, monarchiste et provinciale (au sens français ou canadien du terme). De ce fait, le drapeau Féodalité est toujours crucialement inféodable. Un drapeau de type République est progressiste. Il est aussi plus abstrait et non-figuratif, tendanciellement symboliste. Il incorpore quasi-exclusivement des stries, des bandes soit horizontales (chef, fasce, base — genre drapeau des Pays-Bas ou de la Russie) soit verticales (mât, pal, battant — genre drapeau de la France ou de l’Irlande). On dira, pour simplifier, qu’un drapeau de type République est de tendance populaire ou bourgeoise, républicaine et nationale. De ce fait le drapeau République est toujours crucialement une bannière évoquant la résistance à la monarchie, allant éventuellement jusqu’à la promotion de la révolution républicaine (anti-monarchique). Faut-il ajouter que, au moins jusqu’au vingtième siècle, les monarchies (constitutionnelles ou autres) avaient une sainte horreur de l’apparition de drapeaux de type République dans leurs espaces inféodés, provinciaux ou coloniaux. Les monarchies toléraient par contre parfaitement des drapeaux de type Féodalité, quelles que soient les velléités frondeuses (toujours récupérables, au fond) que ces étendards exprimaient.

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QUAND L’OCCUPANT COLONIAL NOUS FLEURDELISE. On va partir de la fleur de lys. Il y a de bien mauvaises nouvelles la concernant. C’est que la fleur de lys nous a été imposée par l’occupant colonial. Elle apparaît pour la première fois, sur un objet héraldique typiquement québécois (ceci NB), dans les armoiries du Québec, imposées unilatéralement, et sans consultation populaire aucune, par les gars d’héraldique de la reine Victoria, en 1868.

Les armoiries victoriennes du Québec

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Un vexillologue canadien anglophone décrit, sans d’ailleurs s’émouvoir outre mesure, cette surprenante incorporation de fleurs de lys dans l’écu colonial d’une des provinces nord-américaine d’un des dominions britanniques.

Each of the four founding provinces received arms by royal warrant on May 26, 1868. Quebec’s reads like a chronology: fleurs-de-lis in the chief representing the French Régime, an English lion in the centre (fess) representing the British Period, and maple leaves in the base for the Canadian period. Curiously, although three golden fleurs-de-lis on a blue field had been the traditional representation, yet, two blue ones on a golden field appeared on the 1868 arms. No explanation was given at the time for these choices, but plausible ones are not hard to find. The practice of reversing colours on derivative arms is well established: just as the saltire on the 1625 arms of Nova Scotia (New Scotland) is a reversal of the white saltire on blue used by Scotland, it would be equally appropriate if the fleurs-de-lis on the portion of the arms representing New France were a reversal of those of France. It has also been suggested that the change in number and colour was just a polite way for Queen Victoria’s heralds to distance themselves from the historic claim England had for land in France. After all, in pursuant of this claim, the royal arms of Britain had born golden fleurs-de-lis from 1340 to 1801; there was no point in opening old wounds now by returning them to the arms of a British dominion. Finally, the choices may have been driven as much by design considerations. Certainly, as presented, the arms of Quebec are a beautiful match to those granted to Nova Scotia at the same time.

[Chacune des quatre provinces fondatrices [du Canada] reçut des armoiries par mandat royal, le 26 mai 1868.  Celles du Québec se lisent comme une chronologie: des fleurs de lys au chef pour représenter le régime français, un lion anglais au centre (fasce) pour représenter la période britannique, et des feuilles d’érable à la base pour représenter la période canadienne. Curieusement, bien que trois fleurs de lys dorées sur un fond bleu aient été la représentation traditionnelle, ce sont deux fleurs de lys bleues sur un fond d’or qui figurent sur les armoiries de 1868. À l’époque, aucune explication n’a été fournie pour ces choix, mais des explications plausibles ne sont pas difficiles à trouver. La pratique qui consistait à inverser les couleurs sur les armoiries dérivées est très bien établie. Ainsi, tout comme le sautoir bleu sur fond blanc qui figure sur les armoiries de 1625 de la Nouvelle-Écosse est une inversion du sautoir blanc sur fond bleu utilisé par l’Écosse, il serait également approprié d’envisager que les fleurs de lys qui figurent sur la partie de l’écu représentant la Nouvelle France s’avèrent être une inversion de celles de la France. On a également suggéré que les changements en nombre et en couleur ne furent qu’une façon polie pour les gars d’héraldique de la reine Victoria de se distancier de la revendication historique de l’Angleterre sur des territoires en France. Après tout, en référence à cette revendication, entre 1340 et 1801, des fleur de lys dorées figurèrent sur les armoiries royales de l’Angleterre. Il ne servait à rien de rouvrir de vieilles blessures en les restaurant au sein des armoiries d’un petit dominion britannique. Finalement, les choix auraient pu être guidés par des considérations esthétiques. Certainement, telles que présentées, les armoiries du Québec s’accordent merveilleusement avec celles accordées à la Nouvelle Écosse à la même époque.]

Alistair B. Fraser, 1998, The Flags of Canada, chapitre 15 intitulé «Quebec, from the book»

Il trouve ça très beau, le gars. On retiendra. Voici effectivement, notons-le au passage, un de nos compatriotes anglophones pas trop opposé aux fleurs de lys, calice (et il ne sera pas le seul)… Les fleurs de lys ont en effet déjà figuré sur l’écu de l’Angleterre quand cette dernière considérait la France comme un de ses duchés (cf les motifs profonds de la Guerre de Cent Ans). Il n’y a donc pas de difficulté historique particulière, pour les gars d’héraldique victoriens, à restaurer lesdites fleurs de lys dans l’écu colonial du Québec occupé. C’est une façon limpide de signaler qu’il est bien fermement inféodé, lui. Le développement de monsieur Fraser au sujet de l’inversion des couleurs sur les armoiries dérivées est parfaitement satisfaisant. Par contre le petit monsieur erre totalement quand il parle du sautoir bleu sur fond blanc qui figure sur les armoiries de 1625 de la Nouvelle-Écosse. Le sautoir aux couleurs inversées auquel il fait allusion figure en fait sur le blason moderne de la Nouvelle-Écosse ainsi que sur son drapeau. Faible. Il erre aussi un max quand il nous raconte que l’écu du Québec suggère une chronologie. C’est pas ça du tout. C’est bien plutôt que le lion britannique se promène dans son jardin floral colonial incorporant, tout tranquillement, synchroniquement, des feuilles d’érable et des fleurs de lys, qui sont toutes bien à lui. Pour preuve de cette interprétation spatiale et synchronique de l’écu du Québec, avisons son grand ancêtre, justement, l’écu victorien de la Nouvelle Écosse (qui date, lui, de 1625 et est, redisons-le, sans sautoir).

Les anciennes armoiries de la Nouvelle-Écosse

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Un saumon de rivière se promène le long de son petit champ floral à lui, des chardons écossais. L’origine écossaise de cette province est largement fantasmée et délirée par l’occupant qui projetait alors, à l’aveugle, ses duchés européens sur la carte de l’Amérique britannique (Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse). La Nova Scotia (jargon de cartographes passé dans l’usage, chez les anglophones) et le récit fictif des néo-écossais sont donc évoqués ici sans chronologie particulière. Qu’on aille pas me raconter qu’on est passé historiquement de l’ordre des deux chardons écossais (tête), à l’ordre du saumon (fasce) avec retour au chardon écossais unique (base). C’est le déclin des Écossais ou quelque chose? La mise sur une ligne du temps allant de haut en bas ne veut rien dire, en fait, ici. C’est que c’est pas du tout chronologique, ce présentoir. C’est plutôt synchronique et spacio-figuratif. Le saumon maritime de fasce se promène gentil-gentil entre des champs de chardons écossais ici, tout comme le lion britannique se promène dans sa bande de fasce rouge-anglais parmi ses fleurs de lys vieillottes et ses feuilles d’érables modernes, sur les armoiries du Québec.

L’impérialisme victorien a une forte propension à représenter ses peuples inféodés des Amériques par de gentilles petites brindilles, bien dociles et bien décoratives. (La fleur de lys française étant l’une d’elles, parmi d’autres). J’en veux pour exemple la spectaculaire corroboration de ce fait qu’on retrouve sur les armoiries victoriennes de la ville de Montréal (qui se répercutent sur l’ancienne version du drapeau de Montréal — la version moderne continuant la même propension, en plaçant un pin blanc au centre de la croix, pour symboliser les nations aborigènes).

Les armoiries victoriennes de Montréal

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Une rose de Lancastre (les perdants anglais de la vieille Guerre des Roses), un chardon écossais, un trèfle irlandais et une fleur de lys française se regroupent autour de la Croix de Saint George britannique et autour du mot pseudo-magique: Concordia. Toutes ces fleurs, lys inclus, sont inféodées dans le giron de l’empire. Elles ne font nullement l’objet d’une reconnaissance qui leur assignerait de l’autonomie ou une souveraineté propre. Elles sont satellisées dans le cadre éclectique, cumulatif, et dominateur d’une symbolique englobante, vassalisante, de type Féodalité.

Ce que je suis en train de vous dire, c’est que la fleur de lys est, au tout début de son aventure québécoise, ce qu’on appelle en héraldique un meuble. C’est à dire un des objets fragmentaires figurant sur un écu plus grand l’incorporant dans l’espace plus large de sa domination. Ceux qui s’imagineraient que cette mise au nombre des meubles de la fleur de lys par l’occupant colonial serait un archaïsme victorien, sans plus, sont priés de méditer sa singulière continuité en la maquette du drapeau du Canada suivante qui, elle, date, de 1964.

Maquette de type drapeaux dans le drapeau pour le drapeau du Canada (non retenue)

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Cette maquette ne fut pas retenue parce que le premier ministre canadien du temps se refusait à l’intégration de tous meubles ou fanions héraldiquement hérités, dans le drapeau canadien, qu’il voulait neuf. Mais cette maquette en dit fort long sur le statut mobilier de la fleur de lys, pour l’occupant colonial canadien moderne. On a ici une allusion aux soi-disant deux peuples fondateurs du Canada. Les Britanniques sont représentés par un Union Jack moderne. Les Français sont représentés par une bannière fleurdelisée capétienne surannée et vieillotte. D’une part, si l’allusion (toujours hasardeuse) des drapeaux dans le drapeau avait voulu être étymologique, il aurait fallu que l’on place ici le vieil Union Jack de 1606, celui sans la croix de Saint Patrick (le sautoir —le X— rouge) en compagnie des fleurs de lys (soi-disant) du Régime Français. D’autre part, si l’allusion des drapeaux dans le drapeau avait voulu être synchronique, il aurait fallu que l’Union Jack moderne soit accompagné du drapeau français moderne, soit le Tricolore (qui a eu une belle vie au Canada, j’en reparle plus bas). Or on a ici un Union Jack moderne (et dominant) et une bannière française ancienne (fleurdelisée, donc folklorisée). Longué, longué… Quand je vous disais qu’il y avait des mauvaises nouvelles au sujet de la fleur de lys

Pas de fafinage. Il faut regarder la bête bien en face. La première fleur de lys vraiment québécoise est un meuble héraldique dans un écu colonial imposé sans consultation par l’occupant anglais. Point. Barre. Et venez pas me parler des vieilles fleurs de lys du Régime Français (on va amplement revenir sur ces dernières, plus bas). Aucune d’entre elles n’accote en ancienneté la date de la présence subordonnée de fleurs de lys sur l’écu royal britannique (1340). Parfaitement récupérable et inféodable, la vieille fleur de lys est, pour l’occupant colonial, comme les pork & beans, la chanson À la claire fontaine, le gentil mouton de Jean-Baptiste, et les ceintures fléchées, un petit objet de folklorisation bien mignon. Ils ne se doutent pas une seconde, lors de la mise en place autoritaire des armoiries coloniales québécoises de 1868, des mauvaises surprises que leur réserve ce petit zinzin pointu d’apparence si biscornue et si inoffensive.

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DRAPEAU RÉPUBLICAIN I: DÉFAITE PATRIOTE. Il faut maintenant reculer un petit peu dans le temps. Au tout début du règne de la reine Victoria (en 1837-1838) des révoltes éclatent dans les deux Canadas, le francophone et l’anglophone. Ces révoltes sont très ouvertement anti-monarchiques. L’administration coloniale, vétillarde et autoritaire, maintient un régime politique tombé en désuétude en métropole depuis presque cent ans, celui de la non-responsabilité ministérielle. Comme le roi d’Angleterre l’avait fait jusqu’en 1741, le gouverneur colonial de chacune des deux colonies mettait à profit un système parlementaire bicaméral. Il laissait la chambre du commun (Chambre Basse) se remplir de citoyens élus et il s’entourait, lui, d’un Conseil Législatif nommé par lui (Chambre Haute) et qui contrôlait intégralement les subsides. Ces deux oligarchies arrogantes se faisaient surnommer au Bas-Canada la Clique du Château et au Haut-Canada le Family Compact. En parallèle, donc, sous la houlette de William Lyon Mackenzie (au Haut-Canada) et de Louis-Joseph Papineau (au Bas-Canada), les deux colonies, toutes deux parfaitement intégrées désormais à la progression historique interne du tout du monde anglo-saxon, prirent les armes au cri, déjà antérieurement formulé en Angleterre et aux États-Unis, de No taxation without representation.

Au Haut-Canada, les étendards brandis s’inspirent largement d’une imagerie américaine. Au Bas-Canada, le modèle, ce sera plutôt un autre pays catholique qui résiste de longue date au sein de l’empire, l’Irlande. Comparer les drapeaux suivants:

Le drapeau des Patriotes canadiens-français

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Le drapeau de la République d’Irlande

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Le drapeau des Patriotes (adopté en 1832) est le premier drapeau des canadiens francophones ainsi que la seule bannière de type République originale jamais produite en terre de Canada. D’autres fanions plus figuratifs (avec feuilles d’érables, castors, maskinongés — mais pas la moindre fleur de lys) seront brandis lors des rébellions mais ce tricolore horizontal sera le plus employé. C’est lui, le vrai étendard patriote. Les rébellions seront écrasées par la puissante armée coloniale britannique, dans les deux Canadas, au tout début du règne de Victoria. Soucieuse de comprendre ce qui s’est passé (les moutons canadiens qui se changent en lions, c’est quand même très curieux), l’administration victorienne, réjuvénante, compétente et modernisée, enverra un gouverneur plénipotentiaire et enquêteur extraordinaire, Lord Durham. Ce dernier finira par recommander la responsabilité ministérielle (contrôle des subsides par les chambres basses — ce que réclamaient justement les patriotes des deux Canadas) et l’union (à visée assimilatrice) des deux Canadas (1840). On ne veut pas d’une révolution américaine 2.0. en Canada, et on va fermement prendre les moyens pour que ça n’arrive pas.

Dans ce mouvement de remise en place victorien d’une autorité monarchique revitalisée, le drapeau patriote, subversif, autonomiste et, surtout, républicanisant, deviendra tout simplement illégal.

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DRAPEAU RÉPUBLICAIN II: IL VA FALLOIR CASSER CETTE FRANCITÉ RÉPUBLICAINE PAN-CANADIENNE. L’occupant colonial va alors adopter des procédures authentiquement impériales. L’Angleterre de Victoria, vouée à dominer le siècle, gère des portions immenses du monde. Elle encadre des maharadjahs, des rois africains, des seigneurs de guerres chinois, des guerriers sikhs, des autorités régionales et ducales de toutes farines. Elle passe donc des ententes avec des intendants locaux, les fait tenir le terrain pour elle, exploite les ressources des territoires et empoche les dividendes. Cette pratique, crucialement victorienne, va s’installer aussi en Canada. Et ici, l’intendant local que l’occupant colonial contrôlera de loin, ce sera la hiérarchie de l’église catholique. L’occupant colonial renonce définitivement à convertir les canadiens au protestantisme. Encore une fois, il fait comme en Irlande. Les évêchés du Bas-Canada deviennent discrètement dépositaires d’un pouvoir, désormais endossé et financé par l’occupant, et qui deviendra vite rétrograde et autoritaire. Convertissez-les à ce que vous voudrez, du moment que vous les tenez et qu’ils ne pensent plus à faire des rébellions, c’est tout bon. C’est le début du vieux théocratisme québécois. Il durera cent vingt ans (1840-1960).

Les populations anti-monarchistes qui résistent ne peuvent plus le faire en brandissant le drapeau des Patriotes, devenu ouvertement illégal. Mais un drapeau de type République bien plus puissant et prestigieux que la vieille bannière du pauvre Chevalier de Lorimier décapité est disponible. C’est le Tricolore français, tout simplement. Pendant quarante-cinq ans environ (1840-1885), les francophones de partout au Canada vont brandir le drapeau tricolore français. À partir de 1853, l’Angleterre et la France s’allient contre la Russie au moment de la Guerre de Crimée. Le lent mais inexorable réchauffement entre France et Angleterre qui va mener à l’Entente Cordiale se met déjà en place. La France, notre mère patrie, est maintenant un pays allié de notre métropole coloniale, l’Angleterre. Il devient donc impossible, pour l’occupant colonial, de réprimer frontalement l’usage du drapeau français en terre canadienne. C’est le drapeau d’un important pays allié. Son prestige international, immense, est autant celui d’une grande nation que celui d’une grande idée… Toujours matois et goguenards comme le sont partout au monde les peuples qui résistent, les canadiens francophones, au Québec et hors Québec, peuvent parfaitement faire passer en douce des idées républicaines et progressistes en les couvrant sous le drapeau des Droits de l’Homme et de la bonne harmonie entre Victoria et Louis-Philippe.

C’est donc l’âge d’or du drapeau français en Canada. Et cela va laisser une trace vexillologique importante et inusitée. Nos amis acadiens vont frapper le Tricolore français de l’étoile Stella Maria et en faire leur retentissant étendard de résistance.

Drapeau de l’Acadie

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Le drapeau non-provincial (ceci NB) de l’Acadie devient officiel en 1884. Emberlificoté dans les jeux d’alliances et les contraintes diplomatiques de la métropole impériale, l’occupant colonial canadien ne pourra rien faire pour entraver cela. Il y trouvera d’ailleurs son compte. La diversification vexillologique des canadiens francophones révèle qu’ils se fragmentent imperceptiblement, se particularisent tout doucement. Or une puissance assimilatrice adore que les peuples qu’elle entend dissoudre se fragmentent. Il va falloir casser cette francité républicaine pan-canadienne. La diversification des drapeaux canadiens-français sera un indice heureux de cette tendance, dans les vues de l’occupant. À discrètement encourager, donc. Et comme on peut pas toutes les gagner, il faut donc savoir fermer les yeux sur certains pavois suspects et mal aimés. Surtout que tandis que l’Acadie stabilise symboliquement sa quête d’affranchissement, au Québec, les affaires vexillologiques sont sur le point de se mettre à fortement débloquer… et délirer.

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LE FAUX DRAPEAU DE LA BATAILLE DE CARILLON. Les gars d’héraldique victoriens, anti-républicains bon teint, viennent donc de fourrer la fleur de lys dans notre face, sur les armoiries du Québec (1868). Les forces ultramontaines et monarchistes vont alors attraper le ballon, et relayer son roulement, dans des conditions hautement inusitées. Il faut bien comprendre que le monarchisme c’est le monarchisme et que même la nostalgie envers un roi mort avec son régime est bonne à prendre pour le monarchisme d’un autre roi, surtout s’il est aux abois. Il y a rien pour supplanter la solidarité de classe, chez les aristos comme ailleurs. En 1885, des chercheurs amateurs conservateurs (qui travaillent sur la question depuis 1842) exhibent ceci:

Le faux drapeau de la bataille du Fort Carillon

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Les seuls meubles héraldiques visibles sur ce vieux drapeau tourmenté ce sont quatre fleurs de lys en quartiers, disposées en présentoir subalterne et cernant un objet central indiscernable. Même la couleur de la bannière est incertaine (les historiens contemporains admettent que ce n’était pas bleu comme on l’a alors cru, mais beige possiblement). Le délire sur ce drapeau relique sera, par contre, lui, solide et ferme. De fait, la relique est aussi authentique que la narration qu’elle engendrera sera fausse. On va en effet décider que c’est là l’ancien étendard français de la Bataille de Carillon, ultime victoire française sur le conquérant anglais, survenue en 1758 à Ticonderoga, sur le Lac Champlain, dans l’actuel état de New York. Ce délire, largement endossé collectivement au Québec (les francophones hors Québec ne suivront pas), va marquer rien de moins que le Yankee Doodle de la fleur de lys. Si on endosse ce développement faux (et il sera largement endossé pendant les dernières décennies du dix-neuvième siècle), subitement, la fleur de lys n’est plus un petit meuble décoratif pour écusson colonial. C’est un objet héraldique majeur qui aurait figuré sur le drapeau militaire des vainqueurs du Fort Carillon. La fleur de lys n’est donc pas du tout inféodée à l’Anglais. Au contraire, elle le combat. Elle n’est pas imposée sur les armoiries victoriennes du Québec. Au contraire, elle y est plutôt respectueusement tolérée. L’astuce rédemptrice ici est que, comme on ne peut plus se débarrasser de la fleur de lys, imposée par lesdites armoiries victoriennes inamovibles du Québec, il faut œuvrer à la faire changer de camp symbolique, mais sur un axe nationaliste et cléricaliste plutôt que républicain et progressiste. Or voici qu’elle est la seule fanfreluche discernable du (faux) Drapeau de Carillon, drapeau qu’on donnera en grandes pompes comme l’étendard indubitable d’une ultime victoire française en terre d’Amérique.

Tout ceci est bidon et a été infirmé depuis. Les officiers et soldats royaux français en service (qu’il faut ici soigneusement distinguer des commerçants maritimes français) ont cessé d’arborer la fleur de lys sous Henri IV (le roi au panache blanc, lui-même mort en 1610). Entre 1660 et 1760, même les Français ne se souviennent plus clairement de la fleur de lys comme symbole royal. C’est le drapeau blanc des Bourbons qu’arborent les officiels royaux français désormais, notamment sur les mâts des forts qu’ils contrôlent encore autour des Grands Lacs et du Saint Laurent. Ce vieux fanion à fleur de lys ne peut tout simplement pas avoir eu un statut militaire, administratif ou politique. Restauré par des historiens contemporains, le faux Drapeau de Carillon donne aujourd’hui ceci:

pour son côté civil (il a aussi un côté religieux qui représente la Vierge Marie portant l’enfant Jésus). Cette bannière fait deux mètres sur trois. Parfaitement inopérante sur un champ de bataille, elle est en réalité faite pour être arborée comme ceci:

c’est-à-dire qu’elle reposait sur un perchoir en tau, dans des processions, probablement des processions religieuses. L’écu qui l’orne, c’est l’armoirie personnelle (non nationale) de Charles de la Boische, marquis de Beauharnois, qui fut gouverneur de la Nouvelle-France de 1726 à 1747, sous Louis XV (le vrai drapeau relique est donc un petit peu plus vieux que ce que prétendaient ses mytholâtres). Cette bannière portant l’écu d’un marquis (pas celui du roi), n’a aucun statut royal ou métropolitain dans le Régime Français. Mais surtout, il est certain qu’elle n’a jamais vu le feu contre l’Anglais.

Le faux Drapeau de Carillon est intéressant moins dans sa dimension historique, assez anecdotique, que dans sa dimension mythologique. Avec le battage autour de cette découverte passionnante et passionnelle, on est arrivés à faire croire aux québécois du temps (1885-1905) que la fleur de lys, symbole vieillot, sporadique, non républicain, et ouvertement inféodé, était l’objet héraldique par excellence pour incarner la résistance à l’occupation coloniale britannique. Quelque part, en fait, cela arrange un peu tout le monde. Les ultramontains, qui géreront encore le Québec pour plusieurs décennies, sont arrivés à se donner un beau premier symbole collectif de type Féodalité et non de type République. L’occupant colonial observe que les fleurs de lys de l’écu victorien du Québec, nostalgiques et folkloriques, commencent enfin à bien être intériorisées par un seul segment des canadiens francophones, celui qui, tout doucement, se provincialise et se particularise au Québec. Tout bon. Laissons-les aller dans cette direction-là.

 la popularité renouvelée de la fleur de lys, de par ce mythe fondateur bizarre du fleurdelisé québécois, répondront les tolérances cléricales et coloniales envers ce meuble héraldique ancien qui, soudain, rebondit, se radicalise certes, mais, l’un dans l’autre, reste bien meilleur à prendre que n’importe quel bande de drapeau à stries de subversif républicaneux chicaneux. Les Patriotes sont morts et bien morts. Au tournant du vingtième siècle, désormais aimée des masses, valorisée par les curetons, et bien tolérée de l’occupant post-victorien, la fleur de lys voit soudain un bel avenir symbolique s’ouvrir devant elle.

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LE CARILLON MODERNE, VRAI ANCÊTRE DU DRAPEAU DU QUÉBEC. Nous avons donc maintenant, bon an mal an, la première diapositive qui mènera au drapeau du Québec. Quatre fleurs de lys pointant vers un centre, disposées en présentoir. En 1902, Elphège Filiatrault, cureton à Saint-Hyacinthe et passionné de vexillologie, va crucialement placer la seconde diapo. Une croix de Saint Michel sur fond bleu, en plein centre de l’étendard.

Pavillon à la croix de Saint Michel

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La seconde décision mythologisante est alors prise. Les quatre fleurs de lys en présentoir (dont on savait pas trop ce qu’elles présentaient) encadrent maintenant rien d’autre qu’un pavillon de la marine marchande française du temps des Compagnies à Privilège Royal. C’est d’ailleurs de bonne guerre, si on peut dire, car ces compagnies maritimes, elles au moins, incorporaient assez souvent des fleurs de lys, et ce d’autant plus qu’il leur était strictement interdit d’arborer les  nouvelles couleurs du roi, le blanc mat, de façon à éviter qu’elles ne s’arrogent illicitement le prestige royal.

Une bannière de l’ancienne marine marchande coloniale française

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On notera, pour la bonne bouche symétriste, que le premier drapeau du Canada, le Red Ensign canadien a, lui aussi, pour fond de drapeau, le fanion d’une compagnie maritime du dix-septième siècle, anglaise elle, la Compagnie de la Baie d’Hudson. Mais de surcroît ici, le fait que Saint Michel fut une des voix qui se firent entendre autrefois par Jeanne d’Arc pour lui susurrer de bouter les Anglais dehors eut peut-être un certain poids symbolique dans l’apparition de la croix centrale (Croix de Saint Michel) sur le futur fleurdelisé québécois. En tout cas, cette invention vexillologique vernaculaire régionale connut un succès retentissant et fort rapide. On dénomma ce drapeau le Carillon Moderne et on l’arbora promptement et largement dans les milieux nationalistes québécois. Conséquemment, il serait parfaitement légitime de ne pas se gêner pour créditer historiquement Elphège Filiatrault comme concepteur effectif du drapeau du Québec.

Le Carillon Moderne de Filiatrault, qui existe encore matériellement, est un fier fleuron d’histoire locale qui fait d’ailleurs de plus en plus l’objet d’une curiosité nationale renouvelée.

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LE LEURRE CLÉRICAL DU CARILLON SACRÉ-CŒUR. Mais les ultramontains les plus extrémistes vont vouloir en rajouter une couche. La popularité grandissante du Carillon Moderne —qu’on appelle aussi déjà le fleurdelisé— ne prendra pas vraiment la direction escomptée par les cléricalistes. De plus en plus de nationalistes progressistes et anticléricaux s’approprient le nouveau drapeau. Sa tonalité théocratique se dilue et s’édulcore, très vite. Déjà solidement réinvesties comme anti-anglaises, nos fameuses fleurs de lys tendent désormais aussi graduellement à casser du curé, à faire primer le civique sur le théocratique. Pour contrer cette nouvelle dérive gauchère, les réacs cléricalistes du début du siècle dernier vont ouvertement faire la promotion du monstre suivant:

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atténuant parfois ses allures de fanion de zouaves, ainsi:

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On baptisera (c’est bien le mot) ce fleurdelisé abruptement recléricalisé le Carillon Sacré-Cœur et on le fera bénéficier d’un battage promotionnel intensif, notamment dans la première moitié du vingtième siècle, tentant de le faire passer pour un fanion bien implanté dans les masses québécoises. Un fait insolite et intéressant est d’ailleurs à noter. Si on trouve bon nombre de photos d’époque où des types arborent le Carillon Moderne dans des manifestations et des processions (voir supra), il ne semble pas y avoir de photos effectives du Carillon Sacré-Cœur dans des processions religieuses, ou des parades de la Saint-Jean Baptiste, ou ailleurs. Quand on recherche des images anciennes du Carillon Sacré-Cœur, tout ce qu’on dégotte c’est, justement, du matériel promotionnel, comme des images pieuses, ou encore ceci (carte postale):

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Ou alors on tombe sur des images contemporaines qui sont des réfections composées ex post par des olibrius de notre temps:

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Aussi, malgré tout le battage encore maintenu à son sujet, le Carillon Sacré-Cœur ne semble pas avoir eu de vie vernaculaire effective. Quand on le voit apparaître dans le monde, c’est dans des œuvres de fiction comme le film Les Plouffe (1981) ou la série télévisée Duplessis (1977). On notera aussi que la pratique réactionnaire consistant à étamper intempestivement un Sacré-Cœur au milieu du drapeau national n’a rien de spécifiquement québécoise. Les Français aussi ont parfois cultivé cette combinaison sémiologique plus que douteuse sur leur Tricolore, notamment sous l’influence de la très fascisante Action Française.

D’ailleurs, pour tout s’avouer, on peut suggérer que la perpétuation des symboles de la fleur de lys et du Sacré-Cœur ont été, au Québec, dans les premières décennies du siècle dernier, des influences directes, justement, de l’Action Française, qui fut très active en terre québécoise, dans les milieux cléricalistes, en ces temps. Pour bien faire voir la regrettable lourdeur fascisante de ces deux symboles, on méditera ce logo (créé en 1953) de l’Université d’été de l’Action Française:

Logo de l’université d’été de l’Action Française

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On pourrait facilement le prendre pour un écusson québécois bien quelconque et pas si ancien… Inquiétant, quand même, et hautement susceptible de soulever certaines difficultés, dans le dialogue culturel présent et futur. Quand je disais en ouverture les casseroles, je pensais principalement à ceci, fatalement…

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DE NOUVEAU LES ARMOIRIES COLONIALES AU DRAPEAU PRÉSENTOIR. Le battage intempestif en faveur du Carillon Sacré-Cœur dans la première moitié du siècle dernier va bien laisser sa séquelle, dans certains esprits. On sent maintenant une incomplétude dans le collage de nos deux fonds de drapeau hérités. Les fleurs de lys du (faux) Drapeau de Carillon disposées en présentoir pointent vers le centre de la Croix de Saint Michel du Carillon Moderne qui, lui, est sans meuble central. Les fleurs de lys pointent donc vers un petit rien qui semble laisser comme un grand vide. L’union assez forcée de ces deux diapos vexillologiques héritées cloche un petit peu. Et, d’autre part, les campagnes visant à donner au Québec son drapeau spécifique prennent de plus en plus corps. Vers 1939, les instances politiques vont commencer à subir des pressions de plus en plus fermes et massives. Quand l’Union Nationale de Maurice Le Noblet Duplessis reprend le pouvoir en 1944 et que le Canada anglais se lance dans une grande campagne ratée pour un drapeau fédéral en 1946, la pression devient insoutenable. Duplessis, en bon réactionnaire compulsif, est d’abord pas trop chaud à l’idée nouvelle de donner un drapeau provincial au Québec. Sauf que s’il ne s’occupe pas de cette histoire, il risque bel et bien de se faire distancier politiquement par les libéraux et les progressistes. Il le constate et, pour lui, il n’est pas question de risquer de s’enfarger dans une échéance électorale sur une histoire de chiffon au boutte d’un bâton. Il lui faut reprendre l’initiative sur cette question.

Duplessis, qui est un autoritaire, va donc se mettre dès 1946, tout seul dans son bureau, à réfléchir à ces bébelles de drapeau. D’abord il est capital pour lui de ne pas en donner trop à l’église catholique. Celle-ci, pendant la guerre, s’est retournée comme une girouette et a roulé à fond, avec les fédéraux, dans la propagande de guerre et la promotion de la conscription. Duplessis, lors de son premier mandat (1936-1939), croyait l’église si puissante et la théocratie si bien installée au Québec qu’il avait pendu un crucifix sur le mur du fond de l’assemblée législative. Moins naïf qu’à ses débuts, il se rend bien compte maintenant (1946) que les cléricaux sont des pantins des politiques, en fait. Pas plus fou que les fédéraux (et rapide comme un singe dans la propension à les singer, justement, comme en miroir), Duplessis entend bien remettre les soutanes à leur place et à sa main, une bonne fois. On peut même considérer, en conscience, que Duplessis, ce vieux ruraliste, fidéiste, rétrograde et arriéré, est un des artisans obscurs, lointains mais décisifs, des premières initiatives québécoises en matière de laïcité. Eh oui, parfois ce que vous êtes objectivement surpasse votre étroitesse idéologique privée. Premier ministre du Québec pendant les premières décennies très progressistes des Trente Glorieuses, Duplessis n’a pas échappé à cette loi de fer du développement historique. Et en attendant des jours meilleurs pour des progrès sociaux plus tangibles, le nouvel anticléricalisme frustre et secret de Duplessis va faire sa première victime de conséquence, dans le monde éthéré des symboles: le Carillon Sacré-Cœur. Duplessis le rejette d’office. Ce mauvais fanion de zouaves en donne trop aux cléricaux. Il y a déjà une belle croix nordique sur la drapeau là, eh ben c’est ben en masse pour représenter nos valeurs religieuses. En plus, le Carillon Sacré-Cœur, les citoyens en veulent pas vraiment et Duplessis le sent.

Histoire de se faire clarifier cette histoire de meuble manquant au centre du Carillon Moderne, Duplessis va consulter, directement ou par personnes interposées, un gars d’héraldique de choc, un certain Burroughs Pelletier. Celui-ci va confirmer le petit vide vexillologique incriminé et faire soumettre un certain nombre de maquettes, toutes plus affreuses et nunuches les une que les autres, au premier ministre du Québec, pour combler ledit vide. Ces maquettes traînent en fait dans le paysage vexillologique depuis 1903 environ. Tout cela se fait dans l’officine, sans consultation populaire aucune. Il est piquant de constater que la maquette ayant la préférence de notre bon monsieur Burroughs Pelletier est justement celle qui met en valeur… rien d’autre que nos bonnes vieilles armoiries victoriennes du Québec.

Maquette incorporant les armoiries victoriennes du Québec dans le fleurdelisé (non retenue)

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My, my, my, comme on se retrouve, dans le beau monde. Le lion britannique au cœur central du fleurdelisé, maintenant. Comme c’est touchant… et parlant. Lionel Groulx, qui a son grand nez fourré dans cette histoire de drapeau lui aussi, fera observer que des armoiries sur un drapeau, c’est la façon la plus niaiseuse et la plus inutile de le rendre difficile à manufacturer. Bon… enfin une observation utile de Lionel Groulx sur quelque chose. Pavoisons. L’idée des armoiries victoriennes du Québec (ou de quoi que ce soit d’autre, au demeurant) en position centrale sur un étendard national est finalement assez hasardeuse et Duplessis n’y mordra pas. Il n’a pas plus de cadeaux à faire à l’occupant colonial post-victorien qu’au clergé catholique. Et comme il ne peut pas mettre le logo de l’Union Nationale ou sa face au centre du drapeau, ça ne l’intéresse pas vraiment d’y mettre quoi que ce soit.

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LES FLEURS DE LYS POINTERONT VERS LE CIEL OU: LE COURT-CIRCUIT DE DUPLESSIS. C’est donc à Duplessis qu’on impute la finalisation ultime du drapeau du Québec moderne. Ses gars d’héraldique lui font valoir que s’il ne place aucun meuble en position centrale, il va falloir, en bonne conformité héraldique, que les quatre fleurs de lys soient droites et recentrées dans leurs quartiers. Ce faisant, Duplessis, toujours cabot selon sa manière, tentera une troisième et ultime mythologisation du drapeau, bien éphémère celle-là, en ces termes (formulation apocryphe mais certainement assez proche du réel): Ben on va les redressir, les fleurs de lys, tout simplement. Comme ça, elles pointeront vers le ciel, comme le fait si bien l’Union Nationale. Duplessis s’est-il fait jouer un tour malicieux par ses gars d’héraldique ou a-t-il lui-même joué un tour malicieux aux québécois? Je ne sais. Mais en tout cas, avec ses fleurs de lys redressées, le drapeau du Québec ressemble désormais incroyablement à la bannière du roi Charles VII (justement le roi de France qui, grâce à Jeanne d’Arc, bouta les Anglais hors de France).

Le drapeau du roi Charles VII

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Quoi qu’il en soit de cette analogie, assez saisissante il faut bien l’admettre, Duplessis va ensuite court-circuiter la motion parlementaire sur le drapeau que préparait le député indépendant René Chaloult, en prenant abruptement les devant et en soumettant unilatéralement sa propre loi sur le drapeau du Québec, dont il vient de finaliser le dessin dans l’officine. La loi est passée dans une tonitruante unanimité. Notons, pour la bonne bouche coloniale, que même les anglophones du West Island sont favorables à ce type-là de drapeau provincial non républicanisant et non américanisant. Celui-ci est hissé —par surprise— sur la tour du parlement de Québec, pendant le fameux discours du drapeau de Duplessis, le 21 janvier 1948. Le drapeau obtient la sanction royale le 9 mars 1950 (de façon parfaitement légale mais strictement au niveau du Conseil Législatif, sans que l’affaire ne remonte jusqu’au roi).

On se contera pas de menteries, l’héritage vexillologique du drapeau du Québec est lourd. C’est, initialement, étymologiquement, un drapeau de type Féodalité, qui particularise, dégallicanise et provincialise le Québec. Mais ce peuple en résistance va patiemment se réapproprier ce symbole, comme bien d’autres. Et —fait capital dont il faut bien comprendre les ressorts— à mesure que le monarchisme recule au Canada, la folklorisation colonialiste et vassalisante de ce fanion tourmenté recule, elle aussi. La grande lutte de libération nationale québécoise des années 1976-1995, tant par ses succès que par ses avatars, a donné au fleurdelisé du Québec une dimension de plus en plus assurée de drapeau national. L’étymologie vexillologique n’est pas la vexillologie et quand l’étymologie d’un drapeau contredit son être essentiel contemporain, c’est l’être essentiel contemporain qui prime. Aussi, ce lourd passé bardassé et tortueux, ce fourbi de symboles conservateurs, féodaux et suspects, compte beaucoup moins pour nos compatriotes que l’intimité tangible et profonde qu’ils ont avec leur drapeau, comme synthèse moderne. Ladite intimité est sentie et unanime, tant chez les québécois de souche que chez les québécois de branches. Elle incarne tous nos souhaits contemporains d’une vie pacifique, paisible et civique, sans guerres, sans pollutions, sans discriminations, sans injustices sociales.

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Les québécois se sont appropriés la fleur de lys et en ont fait un symbole national (plutôt que ducal ou royal). Ils se sont appropriés la croix symétrique des vieux blasons et en on fait (encore mieux qu’au Danemark, en Norvège, en Suède, en Finlande, en Islande où la dissymétrie des croix vexillologiques rappelle plus sensiblement le crucifix chrétien) un signe de nordicité (plutôt que de catholicité). Et la teinte de bleu champ d’azur que vous voyez sur ce fanion s’appelle, chez nous, Bleu Québec.

Je me souviens. Oui, oui, souvenons nous de l’héritage pesant, ambivalent, tendancieux et trouble de la trajectoire d’émergence de notre drapeau national. Il faut bien la comprendre, son étymologie sombre et tiraillée, et la voir tout doucement disparaître, remplacée pas sa synchronie lumineuse et généreuse. Puis, aussi, en conscience et en rationalité, sachons, au bon moment, mobiliser en nous ces belles paroles subtiles de Gilles Vigneault, qui sont, en soi, toute une leçon de recul historique: Souviens-toi d’oublier. Il n’est jamais la même heure…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Les deux drapeaux du Canada. Vexillologie, sémiologie et philosophie

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2020


Voici qu’on me demande pourquoi il y a une feuille d’érable sur le drapeau du Canada. La réponse courte, c’est que l’érable est l’arbre national du Canada donc que sa feuille se retrouve sur son drapeau. Mais il y a une réponse longue beaucoup plus passionnante. Laissez-moi vous la raconter. Vexillologie, sémiologie et philosophie se rencontrent dans cette étonnante petite arène. Vous n’allez pas vous ennuyer.

La Nouvelle-France est conquise par les Britanniques, en 1760. Nous faisons donc partie des colonies britanniques d’Amérique du Nord depuis un bon moment quand, en 1867, l’Angleterre victorienne décide de mettre en place le Dominion du Canada. Il s’agit de taponner ensemble toutes les colonies situées au nord du quarante-neuvième parallèle et n’ayant pas embrassé les valeurs de la république américaine. Les dites colonies sont alors au nombre de quatre et le Québec forme alors environ la moitié de la population de cet ensemble. Ce qui deviendra le Canada moderne est né (1867) mais pour le moment, tout est putatif dans ce conglomérat de colonies qui est un pseudo-pays, plutôt un dominion. Il s’appelle officiellement British North America, Amérique du Nord Britannique, et, en lui, pour le moment, tout est officieux. Nom putatif (Dominion of Canada ou Canada), capitale putative (Ottawa), hymne national putatif (Ô Canada) et… drapeau putatif.

Par principe général, quand on se réclame de la vaste obédience impériale britannique et que l’on veut engendrer un nouveau drapeau, cela fonctionne un peu comme une usine à saucisses. Les drapeaux coloniaux britanniques disposent en effet d’un modèle d’engendrement, un principe génératif, littéralement. Aux périphéries de l’empire, on part habituellement de fanions maritimes britanniques. Il y en a deux types. Le Blue Ensign (qui est un fanion des marines civiles et militaires britanniques) et le Red Ensign (qui est un fanion des compagnies maritimes britanniques). Pour produire un Blue Ensign, vous prenez un rectangle de tissu bleu. Vous placez en quartier (soit dans le coin supérieur gauche) de ce rectangle bleu, l’Union Jack (soit le drapeau du Royaume-Uni, avec les trois croix superposées), et, dans le battant du drapeau, vous placez l’écusson, le logo, l’acronyme, ou l’écu de votre club de voile, votre marina de yachts, votre île, votre phare, votre principauté, votre colonie, votre dominion, ou votre pays. Vous voici doté d’un étendard dans les règles, qui démarque votre spécificité, tout en vous affiliant ouvertement au vaste parapluie de l’Empire Britannique. Les drapeaux de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande sont des Blue Ensigns.

un Blue Ensign

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Maintenant, pour produire un Red Ensign, c’est exactement le même principe d’engendrement.  Vous prenez un rectangle de tissu rouge. Vous placez en quartier (soit dans le coin supérieur gauche) de ce rectangle rouge, l’Union Jack (soit le drapeau du Royaume-Uni, avec les trois croix superposées), et, dans le battant du drapeau, vous placez l’écusson, le logo, l’acronyme ou l’écu de votre club de voile, votre marina de yachts, votre île, votre phare, votre principauté, votre colonie, votre dominion, ou votre pays. Vous voici, ici aussi, doté d’un étendard dans les règles, qui démarque votre spécificité tout en vous affiliant ouvertement au vaste parapluie de l’Empire Britannique. Or une vieille compagnie maritime coloniale britannique existait (en 1867, et existe encore aujourd’hui) sous nos hémisphères: la Compagnie de la Baie d’Hudson. Cette vénérable institution commerciale coloniale, fer de lance vif de la pénétration britannique dans les Amériques, fut fondée en 1670 (oui, oui, la Nouvelle France était alors sous Louis XIV). Or, elle avait pour drapeau un Red Ensign dont l’insigne de battant était l’acronyme en lettres blanches de la compagnie: HBC (Hudson Bay Company).

le drapeau de la Compagnie de la Baie d’Hudson

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Nos petits putatifs du Dominion du Canada partirent donc de ce Red Ensign séculaire et ils construisirent le premier drapeau du Canada, sur cette base d’engendrement. Ils remplacèrent d’abord l’acronyme des hudsonistes par une sorte d’écusson à tiroirs. Chaque fois qu’une nouvelle province s’agglutinait au Dominion du Canada, on ajoutait un segment de ses armoiries dans l’écusson à tiroirs qui en grossissait d’autant. Un jour, cet écusson à tiroirs devint trop gros et on le remplaça tout simplement par un écusson officiel stable pour les armoiries même du Canada. Cet écusson d’armoiries canadiennes subit certaines modifications mineures au cours des années mais le principe restait. Le drapeau du Canada fut un Red Ensign colonial pendant presque cent ans (1868-1965).

le vieux Red Ensign avec l’écusson à tiroirs

Red Ensign canadien définitif

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Tout le monde était très content de cela, en 1868, dans le Dominion du Canada, sauf les Québécois. Nous, les Québécois, que voulez-vous, l’Union Jack, pour nous, c’est et ça reste un drapeau d’occupant. Ça nous fait un effet trop durement Kommandantur de le voir pendouiller au dessus de nos têtes pour qu’on avale le truc. Le Red Ensign était donc peu arboré au Québec, qui disposa d’ailleurs, à partir de 1890 environ, de diverses versions d’un vieux drapeau colonial français à fleur de lys, dont une fut mise en forme et officialisée comme drapeau du Québec, en 1948. Nous en reparlerons un autre jour. Comme les bourgeois fédéraux du Canada anglais nous avaient imposé la constitution, la confédération, le parlementarisme de type britannique, la monarchie, la capitale, le nom de la capitale, la Gendarmerie Royale, le chemin de fer transcontinental, et le cheddar (to name a few), nous imposer le Red Ensign flottant par-dessus le tas n’était pas au dessus de leurs forces. Ils le firent donc, sans se complexer. Le Red Ensign canadien fut donc le fanion qui flotta gloriolleusement au dessus de nos troupes canadiennes à la Guerre des Boers, lors de la Première Guerre Mondiale, notamment à la bataille de Vimy (le Mémorial de Vimy arbore d’ailleurs encore les deux drapeaux du Canada, l’ancien et le moderne), et sur le glorieux cargo de Réal Laurendeau (et de tous ses concitoyens canadiens) lors de la terrible Bataille de l’Atlantique. L’âme canadienne (surtout canadienne anglaise) était solidement chevillée au Red Ensign. Pourquoi ce vieux drapeau fripé de gloire changerait-il? Pour apaiser ces râleurs de Québécois? Nah…

Pour comprendre l’étonnante conjoncture qui mena à l’apparition du drapeau canadien moderne, dont le nom officiel est l’Unifolié (en anglais: Maple Leaf Flag), il va falloir s’imprégner de toute la saveur subtile et complexe d’une époque, celle de l’après-guerre. Entre alors en piste un personnage dont le rôle sera central dans la mise en place de toute la problématique vexillologique, sémiologique et philosophique du drapeau canadien. J’ai nommé Lester Bowles Pearson (1897-1972). Ancien officier aviateur de la Grande Guerre, Lester B. Pearson, que ses compagnons d’arme surnommaient Mike Pearson —je sais pas pourquoi, c’était son nom de guerre— est, à partir de 1946, un diplomate canadien. Il circule dans les circuits feutrés de la diplomatie canado-américano-britannique. C’est la Guerre Froide et c’est aussi la décolonisation. Entre 1946 et 1966, les deux nations les plus copieusement honnies en Afrique et en Asie sont deuxièmement la France et premièrement, cardinalement, le Royaume-Uni. Les anciens empires coloniaux français et britannique sont ardemment rejetés et combattus par de nombreux peuples luttant pour leur décolonisation. On en vient aux mains, sur cette question, dans plusieurs recoins du monde et Lester B. Pearson se rend discrètement compte qu’il ne fait pas trop bon, dans la période 1946-1966, de se réclamer de l’héritage britannique, un peu partout dans un monde en pleine ébullition moderniste.

Le Canada est un pays neuneu et sympa-sympa qui peut se vanter du fait qu’un bon nombre des événements historiques déterminants pour son histoire nationale sont survenus… en dehors de son territoire national. Ce sera le cas de l’impulsion initiale menant à la mise en forme du drapeau du Canada moderne. En 1956, le diplomate Lester B. Pearson est devenu une figure éminente de l’ONU et il est un des architectes de la mise en place des Casques Bleus, ces bons petits soldoques de pays gentils-gentils qui se braquent entre les belligérants de conflits de théâtres pour crucialement calmer le jeu. (Lester B. Pearson obtiendra même le Prix Nobel de la Paix, en 1957, comme co-fondateur des Casques Bleus). La crise internationale qui sera déterminante pour l’apparition du nouveau drapeau du Canada, ce sera la Crise de Suez (1956). Turlupinée dans ses détails douloureux, cette crise spécifique de la décolonisation est finalement assez simple dans son principe. Le président Nasser d’Égypte en a plein le dos que les deux anciennes puissances coloniales en collaboration, France et Angleterre, fassent de l’argent comme de l’eau avec le canal de Suez. Le président Nasser saisit donc Suez, l’occupe militairement, et le nationalise. Les vieux coloniaux se rebiffent et la chiasse prend par là. Ensuite, ça devient vite compliqué, notamment quand les deux belligérants pesants de la Guerre Froide, USA et URSS, fourrent leur nez dans l’histoire. L’ONU, discrètement pilotée par Lester B. Pearson, envoie, à un certain moment, des régiments de Casques Bleus pour calmer le jeu. On utilise les bons gars de service à la tête froide habituels, des Danois, des Norvégiens, des Finlandais… des Canadiens. Nos petits gars se pointent donc en Égypte en arborant sur leurs véhicules et à l’épaulette, le drapeau canadien… le Red Ensign. Ils se font vite pointer des mousquetons égyptiens dans les naseaux et c’est: Vous êtes des troupiers coloniaux britanniques, vous dégagez. Réplique: On est pas des troupiers britanniques on est des Casques Bleus canadiens. Réplique: Regarde ton drapeau, baquais, c’est un Union Jack, tu es britannique, et tu dégages. Lester B. Pearson fronce le sourcil, depuis le fond de son officine onusienne. Cette belle obédience britannique si explicitement symbolisée dans la charpente intime du drapeau canadien est désormais un emmerdement potentiel permanent à l’international. Il ne l’oubliera pas.

Il est donc piquant de constater que ce ne sont pas des enjeux nationaux mais bien des enjeux internationaux qui instillèrent dans le premier cerveau décisionnel l’idée de changer le drapeau canadien. Lester B. Pearson, devenu homme politique, après le petit coup de prestige de sa prestation onusienne, va inscrire dans le programme de son parti, le Parti Libéral du Canada, la mise en place d’un drapeau distinctif pour le Canada. Mais cette priorité sera un peu enterrée par tout le reste de l’immense plate-forme libérale du temps, tous les détails complexes de la mise en place de ce qui deviendra l’état providence des Trente Glorieuses. En 1963, le Parti Libéral du Canada gagne ses élections et Lester B. Pearson devient premier ministre du Canada. C’est un gouvernement minoritaire. Cela signifie que les conservateurs de John Diefenbaker sont encore puissants en chambre. Les Libéraux, au début, mettent en place leur grand chantier de réformes sociales et ne pensent plus trop au drapeau. Mais, assez vite, Lester B. Pearson, qui est resté très branché politique internationale, constate que les militaires canadiens seront bientôt requis pour intervenir comme Casques Bleus dans une nouvelle crise régionale, la Crise de Chypre de 1963-64. Chypre c’est cette île porte-avion de l’OTAN au fond de la cuvette méditerranéenne. La chiasse inter-communautaire est pognée là-bas et ce, depuis 1955 environ. Il y a les Turcs au nord, les Grecs au sud, une ligne de démarcation se dessine inexorablement entre ces deux groupes qui, pour le moment, revendiquent tous les deux l’intégralité de l’île. En même temps, Chypre, qui fut longtemps occupée par les Britanniques (décolonisation survenue seulement en 1960, après cinq ans de guerre de libération), a encore une concession britannique sur son territoire, c’est-à-dire qu’il y a une portion de l’île que les Britanniques tiennent encore et gardent pour eux, comme ça. Les chypriotes grecs et turcs, en plus de se combattre les uns les autres, sont donc aussi très remontés contre les Britanniques. Lester B. Pearson ne peut pas envoyer les petits gars la dedans avec le Red Ensign à l’épaulette et sur les véhicules et les baraquements. Ils vont se faire tirer dessus et ce, à cause d’un drapeau, un vieux drapeau totalement pas rapport (comme disent les petits jeunes d’aujourd’hui).

Lester B. Pearson va donc devoir activer ce segment de ses promesses électorales plus tôt que prévu. Il convoque un Comité du Drapeau Canadien et c’est alors: Messieurs, il faut un nouveau drapeau distinctif pour le Canada et ça presse. Vous avez un an. Vaste programme. Ce Comité du Drapeau est un comité parlementaire. Sa composition reflète donc la composition du parlement canadien. Autant dire que le rapport des forces entre les Libéraux et les Conservateurs y est quasiment égal. Il y a aussi, une troisième force politique, progressiste et remuante, le glorieux Nouveau Parti Démocratique, de Tommy Douglas, plus ou moins l’équivalent canadien des travaillistes britanniques. Le comité du drapeau est présidé par un epsilon mais il est surtout animé (chaired) par un dénommé John Matheson (1917-2013), député de l’Ontario énergique, et fidèle comparse du premier ministre Lester B. Pearson.

Le comité du drapeau va d’abord et avant tout faire un grand appel populaire. Envoyez-nous vos maquettes de drapeau. La réponse est massive. Les gens font ça sur des chiffons ou sur du papier blanc avec des crayons à colorier. Environ 3,500 maquettes de drapeau sont soumises. C’est le carnaval joyeux des années 1960 et tout y passe, des loups, des ours, des castors, des outardes, des sapins, des érables, des étoiles polaires, des aurores boréales, des drapeaux dans le drapeau, des cartes du Canada stylisées, des dessins non figuratifs, courbes, lignes, arabesques de couleurs. Il y aura même un drapeau du Canada Beatles. Sur fond blanc à la croix symétrique rouge (croix de Saint George) et avec une fleur de lys bleue au centre, un Beatle par quartier. Ça va être une vraie fête. John Matheson ne retiendra pas grand-chose de ce débordement d’enthousiasme populaire et de créativité débridée mais il va quand même procéder à une sorte de petit sondage informel et non scientifique. Il va colliger et dénombrer tous les symboles apparaissant dans ces 3,500 propositions. Ce sera pour observer que, seule ou accompagnée, la feuille d’érable arrive largement première, devant les castors, les outardes, les fleurs de lys et autres étoiles polaires. Matheson va aussi observer que les Union Jack seules ou accompagnées ne figurent pas très haut au classement. On dirait que les canadiens sont prêts pour un changement des symbolismes. John Matheson rapportera le résultat de ces observations à Lester B. Pearson qui s’en réjouira.

La feuille d’érable est un symbole ancien au Canada. C’est tout d’abord un trait d’imagerie canadien-français. Elle décore notamment, en boisseau ou en couronne ornementale, les Unes de certains journaux canadiens-français dès le XVIIIe siècle. Il s’agit de l’érable sucrière (Acer saccharum), celle dont les feuilles se colorent si vivement, en automne. Elle fournit cette eau sucrée (dont on fait le sirop d’érable) que les aborigènes nous faisaient boire autrefois, quand nous crevions de froid dans nos bourgades mal fortifiées, au tout début de la colonie. C’est un symbole subtil d’entraide collective et de fraternité de l’ancien temps. Comme ce fut le cas pour l’hymne national, les canadiens anglais se sont graduellement appropriés le symbole de la feuille d’érable, au cours du XIXe siècle. Et, dès le début du XXe siècle, elle apparaît comme un signe de ralliement canadien et ce, tant pour les anglophones que pour les francophones. Ravi de l’importance qu’elle semble désormais revêtir dans les masses, Lester B. Pearson va prendre une grave initiative vexillologique qui va passer proche de tout faire capoter.

Il faut comprendre que le premier ministre à cette époque est un personnage prestigieux. Le premier ministre, c’est celui qui parle au roi ou à la reine. Il est une figure d’autorité tranquille et les canadiens, peuple mouton par excellence, sont respectueux de ce genre de figure. Aujourd’hui, le premier ministre, c’est le saltimbanque en costard qui fait cuire des chiens-chauds devant le Tour de la Paix lors des Fêtes du Canada. Mais du temps de Lester B. Pearson, le premier ministre était une figure qu’on ne barouettais pas comme ça. Quand il engageait son prestige, cela avait un poids. Et c’est ce que Lester B. Pearson va faire, justement. Il va engager tout son prestige de premier ministre dans un choix vexillologique décisif. Il va faire concevoir un projet de drapeau du Canada selon ses idées et ses spécifications. Cette maquette de drapeau est passée à l’Histoire sous le nom de Pearson Pennant, le Fanion de Pearson.

le Pearson Pennant

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C’est ici que s’instaure crucialement l’élévation vexillologique, sémiologique et même philosophique du problème du drapeau canadien. Lester B. Pearson veut faire neuf et distinctif. Il veut se donner un drapeau réduisant au strict minimum les symbolismes et éliminant intégralement les codes héraldiques hérités. Pour ce faire, il va jouer la carte d’un drapeau iconique, un tableau indubitablement, stylisé naturellement, mais un tableau. Un rameau de feuilles d’érables d’automne, rouges donc, stylisé en un trifolié, est délicatement déposé sur un lit de neige hivernale, blanche, entre deux cours d’eau, bleus, deux océans en fait, l’Atlantique et le Pacifique, en référence attendrie à la devise du Canada D’un océan à l’autre, Coast to coast, A mari usque ad mare. Fuyant ouvertement les symboles, le premier ministre canadien mise sur l’image picturale stylisée. Ce sera le tollé.

Le Fanion de Pearson va parvenir à faire consensus… contre lui. Quand Lester B. Pearson va le présenter à une assemblée d’anciens combattants dans l’ouest canadien, ils vont passer proche de se faire écharper, lui et son fanion. Les Conservateurs, qui sont viscéralement réacs, n’acceptent tout simplement pas que le glorieux étendard du Dominion, vétéran de toutes les guerres impériales, se fasse intempestivement remplacer par une espèce de zinzin pop qui ressemble à une étiquette de canisse de sirop d’érable. Non. C’est non. Les Libéraux, les hommes même de Lester B. Pearson, ressentent, eux, un malaise plus étoffé et subtil. Sans malice et comme instinctivement, ils recherchent des symbolismes dans la maquette de drapeau de leur premier ministre. D’abord, ils demandent, pourquoi trois feuilles d’érables? Est-ce que cela représente les trois peuples fondateurs du Canada, les Indiens, les Français et les Anglais? Et alors, la feuille d’érable du dessus, c’est celle qui symbolise les Anglais et elle domine les deux autres, qui se penchent? Lester B. Pearson essaie d’expliquer que non, qu’il n’y a absolument aucun symbolisme là. Que c’est juste la représentation visuelle d’un bouquet de feuilles d’érables (comme sur les armoiries du Canada) et que, comme cette représentation visuelle est stylisée pour être bien visible quand le drapeau flotte, ça sort comme un trifolié. Pas de symbolisme ouvert ou secret du chiffre 3, aucun. Mais il n’arrive pas à se débarrasser de la symbolique parasitaire des soi-disant trois peuples fondateurs. Un autre problème important, ce sera celui des couleurs. Oh, du bleu, du blanc, du rouge… on vous voit, monsieur le premier ministre. Vous êtes en train d’insidieusement nous républicaniser. C’est l’américanisation des temps modernes? Il faut dire qu’au Canada, la combinaison convenue des couleurs bleu, blanc, rouge, c’est de la poudre à canon. D’abord, ça fait français, ensuite ça fait américain et surtout, surtout par-dessus tout, ça fait république. Or le Canada est une monarchie qui se définit intrinsèquement par négation des poussées républicaines en terre américaine. Donc, ça ne passe pas, ce tricolore furtif. Lester B. Pearson s’évertue à expliquer qu’il n’y a pas de symbolisme tricolore dans sa maquette de drapeau. C’est juste, exclusivement, iconiquement, le bleu de l’océan, le blanc de la neige, et le rouge des feuilles d’automne, sans plus. Rien n’y fait. Le Pearson Pennant est perçu, par ceux qui sont pourtant censés le défendre, comme la demi-trahison d’une sorte de tricolore américanophile maladroitement déguisé. Voilà un autre symbolisme parasitaire dont on n’arrive pas à se débarrasser. Lester B. Pearson découvre à ses dépends qu’un drapeau, c’est un rectangle aux symboles et que, quand on prétend évacuer les symbolismes par la porte, en un tel espace, ils rentrent par la fenêtre, spontanés, vernaculaires, réinvestis, incontrôlés, parasitaires. Personne ne voudra du Pearson Pennant. Les seuls qui lui réservent un accueil relativement favorable sont les Québécois. Ils tapent sur les cuisses de leur premier ministre anglo-canadien et se félicitent de le voir enfin retirer l’Union Jack du drapeau fédéral. Les Québécois ricaneurs, goguenards et contents, c’est pas nécessairement les meilleurs alliés pour convaincre le ROC (rest of Canada, soit le Canada anglais) d’une idée, quelle qu’elle soit. Mais en tout cas, l’apparition de la maquette du drapeau du premier ministre vient de faire abruptement passer son petit problème international au plan national. Les Québécois n’accepteront plus l’Union Jack sur le drapeau du Canada. Et dans leur cas aussi, le temps commence à sérieusement presser. C’est que le Québec aussi connaît —d’autre part— sa cuisante phase de décolonisation. Les attentats terroristes du FLQ se multiplient et, bon, tous les efforts (même les plus symboliques et les plus dérisoires) doivent désormais être fait pour que le Québec se retrouve des pulsions d’identification à l’ensemble canadien, si tant est. Aussi, sur le drapeau comme sur tout le reste, la boîte de Pandore est maintenant ouverte. Le Grand Débat du Drapeau du Canada est déclenché. Et les positions vont vite se polariser.

Cette question, un peu pinailleuse, de la couleur bleu sur le drapeau sera l’astuce argumentative qu’utilisera John Matheson pour s’objecter insidieusement et diplomatiquement au projet de drapeau de son chef et premier ministre. C’est alors que Matheson produira sa fameuse phrase historique: Blue is not an official canadian color (eh oui, on a les phrases historiques qu’on a). Cette réactivation de la question des couleurs officielles canadiennes par Matheson pour canaliser et légitimer l’hésitation libérale de 1963-1964 sur le Pearson Pennant mérite qu’on s’y arrête. Il faut, pour ce faire, reculer un peu dans le temps. En 1921, il n’y a pas de problème de drapeau au Canada. Le drapeau (putatif) du Canada, c’est le Red Ensign et personne ne s’objecte. D’ailleurs dans trois ans (en 1924), ledit Red Ensign obtiendra le statut de drapeau quasi-officiel, vu qu’il ne flottera plus seulement sur les navires et véhicules militaires mais aussi sur les édifices gouvernementaux fédéraux. Il n’y a pas encore de problème de drapeau au Canada, dans l’entre-deux-guerres, donc. Par contre, et indépendamment de la question vexillologique, en 1921, se manifeste soudain le besoin de couleurs officielles pour le Canada. Il faut effectivement des couleurs nationales stabilisées pour les bandes de parchemins, les rubans et les pourtours de médailles, les uniformes protocolaires, même les murs et cloisons de certains intérieurs officiels. Le Canada recherche ses couleurs officielles. Là, le roi va s’en mêler. Le roi d’alors, c’est George V (le grand-père d’Elizabeth II). George V (1865-1936), c’est peut-être le dernier vrai roi de l’Empire Britannique. Il s’occupe de tout, fourre son nez dans tout, s’intéresse à tout ce qui se tambouille jusqu’aux confins de l’empire. Il aborde toutes les questions, est au four et au moulin, se lève à cinq heure du matin tous les jours pour s’asseoir à son bureau et fricoter ses bébelles impériales. Il fourre son nez et sa grosse barbe dans toutes les affaires de son vaste monde sur lequel le soleil ne se couche jamais. Intelligent, vif, matois, touche-à-tout doué, chafouin, hyperactif, sémillant, hypervitaminé, c’est une sorte de roi-Sarkozy. Alors, la question des couleurs officielles de son grand dominion nordique des Amériques se retrouve éventuellement sur son bureau et il la règle ainsi. Qu’est-ce que le Canada? Le Canada c’est la rencontre calme et rassérénée des deux plus grandes cultures politiques et historiques d’Europe en terre américaine: la Culture Anglaise et la Culture Française. Les couleurs officielles du Canada seront donc l’union constante et indissoluble des couleurs anglaises (entendre: couleurs de la monarchie anglaise) et des couleurs françaises (entendre: couleurs de la monarchie française, hein, pas celles du peuple français ou de sa république). Comme le roi est un roi, il pense et visualise les couleurs depuis le fond de son petit bocal monarchique. La couleur officielle anglaise c’est le rouge. En effet, depuis plusieurs siècles, la couleur des rois d’Angleterre est le pourpre vif. C’est pour cela que les salles sénatoriales et autres House of Lords sont des Salons rouges. On raconte d’ailleurs qu’au Moyen-Âge, la teinture rouge était rare et chère. Les rois anglais en décoraient donc les murs de leurs salles publiques pour faire sentir leur puissance à leurs vassaux, un peu comme avec de l’hermine ou de l’or. La couleur officielle française, pour sa part, c’est le blanc. En effet, la couleur du drapeau des rois Bourbons est le blanc uni, sans aucun motif. La seule couleur française visible aux yeux royaux de George V ce sera donc le blanc. Les couleurs officielles du Canada seront donc le rouge et le blanc, ensemble, unis mais distincts. Quand, quelques quarante ans plus tard, John Matheson agitera cette marotte des couleurs officielles du Canada et l’appliquera, pour la toute première fois, à la question spécifique du drapeau, cette sémiologie des origines anglaise et française des deux couleurs officielles se sera un petit peu obscurcie. Le blanc et le rouge ensemble sont désormais perçus comme fondamentalement et indissolublement canadiens. Pas le bleu. De fait, pour bien montrer que le blanc (français) et le rouge (anglais) ont perdu dès 1963-64 la valeur sémiologique que leur avait assigné le roi en 1921, intéressons nous brièvement à une des nombreuses maquettes de drapeau canadien qui ne fut pas retenue.

maquette de drapeau des Native Sons of Canada

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Cette maquette, soumise en 1963-64 par les Native Sons of Canada, en est une qui, justement, sémiologise très ouvertement les couleurs officielles du Canada, dans l’encodage qu’en avait fait initialement le roi, en 1921. Si on lit, de gauche à droite comme un texte, la narration que cette maquette produit, elle est particulièrement limpide. Les Français (blanc, avant mais en dessous) apparaissent en premier et les Anglais (rouge, après mais au dessus) arrivent ensuite et prennent place. Malgré cette situation historique de domination, les droits des deux peuples fondateurs sont égaux (symétrie en volume de la répartition des deux couleurs répondant, malgré la démographie, à la hiérarchie temporelle et spatiale de leur disposition). La feuille d’érable, qui est rouge (ceci NB), est centrale. Elle verrouille le lien entre le blanc français et le rouge anglais et elle suture l’unité canadienne. Cette maquette ne fut pas retenue pour des raisons vexillologiques (feuille d’érable à demi rouge sur rouge et donc très difficilement discernable quand le drapeau flotte) mais aussi sémiologiques (obscurcissement de l’analyse initiale de George V sur la sémiologie biculturelle des couleurs officielles). Cette maquette aurait été vexillologiquement et sémiologiquement indiscernable. Les couleurs officielles ne symbolisent plus vraiment les deux peuples fondateurs. Elles valent désormais strictement pour le Canada lui-même. And blue is not an official canadian color.

Nous revoici donc en 1963-64 et les positions continuent de se polariser, sur la question du drapeau. Le problème, de plus en plus passionnel, a maintenant une ampleur nationale et il faudrait maintenant arriver à le résoudre alors que, de fait, il s’enlise. D’un côté, on a les Libéraux du Comité du Drapeau qui défendent, mollement et sans joie, le choix de leur chef et premier ministre. De l’autre, les Conservateurs du Comité du Drapeau vont se cabrer encore plus fort dans la réaction. Comme il semble qu’il faille se résigner à reléguer le Red Ensign, les réacs vont formuler plus fermement leur choix de drapeau. Nous sommes britanniques, nous sommes impérialistes (au sens technique du terme, des suppôts revendiqués de l’Empire Britannique), nous sommes une colonie. Nous proposons donc de prendre l’Union Jack en quartier, de l’étirer, et de l’étendre à tout le drapeau. Le drapeau du Canada sera le drapeau du Royaume-Uni. Poils aux sourcils. L’Algérie c’est la France, mes estis. Lester B. Pearson se pogne la tête. C’est là le contraire diamétral de ce qu’il recherchait. Le Comité du Drapeau est coincé. Projet 1: le Pearson Pennant défendu sans ardeur par les Libéraux. Projet 2: l’Union Jack plein défendu farouchement par les Conservateurs. We’re stuck. Et rien ne bouge. Et le temps passe.

C’est alors que va se manifester une sorte de personnage providentiel. Et, bien souvent, au Canada, les personnages providentiels, se nomment Stanley. C’est pas pour rien que la toute consensuelle coupe de hockey sur glace s’appelle la Coupe Stanley. Ici notre lutin salvateur de service, ce sera donc un certain George Stanley (1907-2002). Il contacte John Matheson et, en substance, il lui dit: Johnny, I’ve got your flag! (ceci est évidemment un tour apocryphe. Stanley a, en fait, écrit à Matheson une lettre très officielle et très formelle de quatre pages). George Stanley était alors doyen de faculté aux très réac et très pompeux Collège Royal Militaire du Canada de Kingston (Ontario). C’est un historien militaire, un peu vexillologue, un peu gars d’héraldique… mais surtout, ce monsieur est un conservateur indubitable. Si quelqu’un peut apprivoiser les réacs canadiens et les amener en douce à opter pour un nouveau drapeau, c’est lui. D’ailleurs ce collège militaire où il est doyen de faculté est une institution parfaitement honorable. C’est un peu le petit West Point du nord. C’est une institution bien réac et bien ronron. Tous les conservateurs, galonnés, culottes de peaux et autres bellicolâtres sont passés par là, sont des anciens de cette institution là, ou rêvent de l’être ou de l’avoir été. Le prestige symbolique du Collège Royal Militaire du Canada de Kingston ne pourra pas être contesté ou contestable par tout ce qui grouille de conservateurs et de nostalgiques impériaux au Canada. Stanley et Matheson se rencontrent à Kingston en 1964 et Stanley montre à Matheson, le fanion du Collège Royal Militaire du Canada, nommément l’horreur suivante:

fanion du Collège Royal Militaire du Canada

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Délicatement déposé sur un bâton de canne de bonbon nouant intimement les deux couleurs officielles du Canada, un bras d’armure tient solidement et irréversiblement une touffe de feuilles d’érables canadiennes (encore largement perçues comme canadiennes-françaises) sous la couronne impériale britannique. Avec un tel fanion, le Collège Royal Militaire du Canada formule explicitement son rôle et sa fonction qui est celui d’instruire les galonnés sourcilleux chargés d’occuper le Canada et de le maintenir fermement dans le giron de l’empire. Redisons-le, l’institution dont cet étendard est le fanion est une institution parfaitement indubitable et irréfutable. Tandis que John Matheson blêmit, George Stanley lui explique l’astuce qu’il couve. Pour que les réacs canadiens lâchent l’Union Jack une bonne fois, il faut leur donner, en compensation émotionnelle et idéologique, un solide fond de drapeau sécurisant, issu d’une institution irréprochable. Ce fond de drapeau, il est ici, à Kingston. Bande de mât rouge, pal (c’est-à-dire bande verticale centrale du drapeau) blanc, bande de battant rouge, illustration encadrée, au centre. Votre problème de bleu est réglé dans le mouvement, et nos réacs sont rassérénés car le fond de drapeau provient d’un des fleurons sûrs de notre glorieuse histoire militaire. Et ensuite, sur ce fond de drapeau bichrome, rassurant pour les réacs, on procède au fameux dépouillement des symboles tant revendiqué par le premier ministre. On y parviendra en rapprochant prudemment l’illustration du pal de ce que le bon Pearson propose dans son fanion. Compromis. Matheson se dit alors que le coup est peut-être jouable. Il contacte le premier ministre et un ping-pong s’instaure, entre Kingston et Ottawa. Lester B. Pearson en profite pour faire éliminer les symbolismes parasitaires qui le turlupinent depuis un moment —sous la pression assez vociférante du public— dans sa propre maquette. Il admet la disparition du bleu, fait remplacer le trifolié par un unifolié (au diable cette complication infinie et hasardeuse de trois peuples fondateurs avec un des trois dominant les deux autres — les canadiens sont un peuple unique, point), et surtout il insiste bien pour que les autres symboles coloniaux du fanion du Collège Royal Militaire du Canada, notamment la couronne impériale, soient soigneusement retirés de la maquette finale. Stanley procède à tous les rajustements, dans le cadre de son concept de départ. On en arrive donc à une troisième proposition à soumettre au comité, un unifolié bichrome, dont la feuille d’érable sucrière (Acer saccharum) était initialement plus figurative. C’est donc finalement George Stanley qui est crédité, par l’Histoire, de la conception de l’unifolié canadien définitif.

le vieil unifolié (le fanion de Stanley)

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Matheson va ensuite produire l’unanimité de son comité sur ce troisième choix, contre les deux autres choix. Ce sera une unanimité fabriquée de toutes pièces, mise en place en faisant croire à un côté du comité que l’option trois permettra de battre l’autre côté du comité en nullifiant ses priorités. Aux réacs, on fait valoir qu’ils écrabouillent le chiffon tricolore du premier ministre en mobilisant la force conservatrice, monarchiste et fiable du fanion militariste du Collège Royal Militaire du Canada. Aux libéraux et progressistes, on fait valoir que l’on se retrouve avec un Fanion de Pearson amélioré, dépouillé, débarrassé de ses symbolismes impropres et parasitaires… et surtout le saudit Union Jack est enfin bazardé. Des deux choix, on prend… le troisième. Et l’unanimité du comité parlementaire —cette unanimité armée, chamarrée d’astuces et de jeux de coulisses— se fait donc sur l’Unifolié. En voici la version moderne (feuille d’érable plus stylisée, pour une meilleure visibilité quand le drapeau flotte).

l’unifolié moderne (drapeau du Canada actuel)

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Le problème n’est pas tout de suite résolu. John Diefenbaker, chef conservateur de l’opposition, va fustiger ses membres du Comité du Drapeau. Il va leur faire valoir qu’ils se sont fait avoir, que l’Union Jack est tombée, qu’ils se sont fait fourguer une version à peine atténuée de l’étiquette de sirop d’érable à Pearson. La bataille va donc reprendre de plus belle, à la Chambre des Communes. Après une procédure d’Obstruction Systématique des Conservateurs et 250 discours souvent rageurs, le drapeau sera voté à la majorité simple de la chambre, les Libéraux et les Néo-démocrates ayant voté ensemble. Il est hissé le 15 février 1965. Les canadiens l’adoptent très vite. Ils étaient prêts, eux aussi, pour leur petite décolonisation, au moins dans les signes.

Le Red Ensign n’est pas parti se cacher dans les musées pour autant. Deux provinces canadiennes anglaises, l’Ontario et le Manitoba, se sont rebiffées de voir disparaître le glorieux étendard du premier Canada. Plus tard dans l’année 1965, ces deux provinces canadiennes ont donc activé l’usine à saucisses vexillologique à leur tour et se sont chacune données un Red Ensign comme drapeau provincial. Avec écusson de l’Ontario dans le battant du Red Ensign de l’Ontario et avec écusson du Manitoba dans le battant du Red Ensign du Manitoba. Ainsi va ce qui va. Ces deux drapeaux flottent encore aujourd’hui sur ces deux parlements provinciaux.

drapeau de l’Ontario

drapeau du Manitoba

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Que dire aujourd’hui, deux générations plus tard. Eh bien, l’esprit de Lester B. Pearson flotte toujours un petit peu tout de même, dans les replis du drapeau canadien actuel. Quand on le regarde flotter, dans la brume ou dans la boucane de nos trop nombreuses guéguerres locales, on a vaguement l’impression de discerner une sorte de drapeau de la Croix rouge, gentil, modeste, impartial et hiératique, en réminiscence des priorités de paix internationale et de neutralité qui présidèrent à son émergence. Le drapeau du Canada est solidement distinctif et il est aussi bel et bien exempt de symboles héraldiques vieillots. En cela, il vieillit bien (ses origines militaires kingstoniennes, astuce de départ pour atteindre une cause plus haute, tombent doucement dans l’oubli). Là aussi, Lester B. Pearson a gagné son pari.

Mais la victoire n’est pas intégrale. La première version de l’Unifolié (Le fanion de Stanley) valorisait spécifiquement l’érable sucrière (Acer saccharum). Or cet érable ne poussait effectivement, en 1965, que dans deux des dix provinces canadiennes, l’Ontario et le Québec, berceaux historiques du Canada. Il y eut donc alors des voix pour dire que le vieux colonialisme impérial avait été remplacé par un second colonialisme, plus insidieux, celui de l’est du pays sur l’ouest du pays. Depuis que la feuille d’érable est stylisée, elle symbolise n’importe quel érable de n’importe quelle essence. Et, priorité du symbolisme national oblige, dans le dernier demi-siècle, différentes essences d’érables ont été pieusement importées et implantées au Canada, terre d’immigration même pour les érables! Tant et tant qu’il y a maintenant, dans tout ce vaste pays, au moins une douzaine d’essences érablières distinctes et il pousse des érables d’une espèce ou d’une autre dans les dix provinces canadiennes. Mais les trois territoires, le Yukon, les Territoires du Nord-Ouest, et le Nunavut, n’ont pas d’érables et ne pourront probablement jamais en avoir. En effet, dans ces espaces titanesques, c’est la toundra, c’est le pergélisol, c’est la banquise, c’est le troisième océan canadien, l’Océan Arctique. Et il flotte, sur ces espaces infinis et purs, un drapeau bien intentionné mais qui symbolise désormais un petit peu un troisième colonialisme canadien, celui de son sud prospère et urbain sur son grand nord aborigène, sous-développé, désertique, fragile, immémorial et mystérieux.

Non, Lester B. Pearson et tous les progressistes ronron qui luttèrent à ses côtés pour décoloniser notre sémiologie fédérale ne l’emportèrent pas complètement. Mais quel joli bouquet philosophique nous ont-ils laissé en héritage attendrissant de leur si dérisoire mais si louable effort de définition collective de soi.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Entretien inter-temporel avec Élisabeth d’Aulnières, personnage principal du roman KAMOURASKA d’Anne Hébert (1970)

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2020

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Ysengrimus: Eh bien, nous avons la chance extraordinaire de pouvoir brièvement mais intensément réactiver la procédure DIALOGUS en commémoration émue et enthousiaste des cinquante ans d’existence du roman Kamouraska, d’Anne Hébert (paru en 1970). Je suis donc en contact inter-temporel avec Élisabeth d’Aulnières, qui nous fait l’immense honneur de s’adresser à nous depuis l’année 1860. Madame, un très grand merci en mon nom et au nom de mes lecteurs et lectrices. Réglons d’abord, si vous le voulez bien, une question toute simple de dénomination. Dois-je vous interpeller Madame Rolland?

Élisabeth d’Aulnières: Je vous entends parfaitement… c’est très étonnant et passablement déroutant de m’adresser ainsi à mes compatriotes de l’année 2020… Je dois m’approcher un peu de ce petit bâton à l’embout mousseux, me dit-on… un micro, qu’ils appellent ça. Excusez-moi, cher Ysengrimus. Vous dites?

Ysengrimus: Dois-je vous interpeller Madame Rolland?

Élisabeth d’Aulnières: Non. Je… Non. Non pas. Ma préférence du cœur irait pour Madame Nelson, évidemment. Mais bon… Évitons, en tout cas, les Madame veuve Tassy et les Madame veuve Rolland. Bon, allons, disons que… Madame d’Aulnières ira parfaitement.

Ysengrimus: Ou Madame, tout court.

Élisabeth d’Aulnières: Voilà.

Ysengrimus: Dites-nous un peu alors, Madame d’Aulnières, comment se passe l’année 1860?

Élisabeth d’Aulnières: Ouf. L’année se termine. Ce fut une année assez chargée. On a eu une visite de deux mois du Prince Héritier, fils de la Reine Victoria, le Prince Édouard.

Ysengrimus: Le futur Édouard VII d’Angleterre.

Élisabeth d’Aulnières: Si vous le dites. Moi, je ne suis pas censée savoir ça, n’est-ce pas… pour ce que j’en pense. Surtout que moi, en plus, j’ai pas trop eu le temps de me soucier de la visite princière. D’abord, vous vous doutez bien que Son Altesse Royale n’est pas vraiment passé à Sorel et, en plus, avec ma ribambelle d’enfants, vous vous doutez bien aussi que je n’ai pas trop le temps de m’intéresser à la politique.

Ysengrimus: Je vous comprends parfaitement. Sans indiscrétion, vous avez quel âge?

Élisabeth d’Aulnières: Ce n’est pas du tout une indiscrétion, de la part d’un communicateur du futur, qui, à ce que je comprends, en sait pas mal sur mon compte… Âgée de toute ma vie, je suis née en 1819. J’ai donc quarante et un ans.

Ysengrimus: Et vous avez fini par quitter Québec.

Élisabeth d’Aulnières: Ah oui, assez récemment. Je ne le regrette pas, d’ailleurs. La capitale du Bas-Canada devenait de plus en plus interlope et malpropre.

Ysengrimus: Vous dites encore Bas-Canada?

Élisabeth d’Aulnières: Oui, un peu. Enfin, le terme a toujours officiellement cours légal mais il sort de plus en plus de l’usage. Il a été plus ou moins délaissé depuis les Rébellions. Ils disent Canada-Est, plutôt, de nos jours.

Ysengrimus: Compliqué…

Élisabeth d’Aulnières: Plutôt. Et… sans grand intérêt. Dites voir, je peux vous poser une petite question à mon tour, cher Ysengrimus?

Ysengrimus: Je vous en prie faites.

Élisabeth d’Aulnières: Depuis votre inaccessible officine du futur là, vous semblez vous intéresser à moi comme… comme on porte une attention soutenue à une sorte de personnalité de marque. J’en suis très touchée, naturellement, mais… enfin… comme je n’ai rien du Prince Héritier ou de sa respectable maman, je suis un peu obligée de me demander qu’est-ce qui me vaut un tel honneur?

Ysengrimus: Eh bien, Madame d’Aulnières, je suis très heureux de vous annoncer que vous êtes le personnage principal d’un de nos grands romans d’anthologie, écrit en 1970 par une importante romancière, Anne Hébert, morte, elle-même, en l’an 2000.

Élisabeth d’Aulnières: Mon Dou!

Ysengrimus: Je ne vous le fais pas dire.

Élisabeth d’Aulnières: C’est… c’est assez inattendu. DIALOGUS arrive donc non seulement à pénétrer votre passé d’existence mais aussi votre passé de fiction?

Ysengrimus: Exactement. Et laissez-moi vous dire que, toute fictive qu’elle soit, votre vie nous passionne. Pour tout vous avouer, vous êtes un petit peu la Madame Bovary du… du Bas-Canada.

Élisabeth d’Aulnières: Je ne vois pas vraiment ce que j’ai pu faire de si intéressant pour me mériter un empressement si attentionné. Enfin, je suis très flattée, n’allez surtout pas vous méprendre.

Ysengrimus: Notre court entretien devrait clarifier les choses pour ce qui en est justement de l’intérêt que vous présentez aux yeux des sensibilités modernes.

Élisabeth d’Aulnières: Vous attisez ma curiosité.

Ysengrimus: Voyons justement un peu votre trajectoire. On vous marie à seize ans, un peu avant que ne débute le règne de la Reine Victoria, contre votre grée.

Élisabeth d’Aulnières: Pas contre mon grée, non, ce serait inexact de dire ça. Maman a voulu me marier tôt parce qu’elle a vite vu que je me comportais comme une petite épivardée. Elle flairait un danger moral. Pensez-donc. J’allais pêcher la barbotte en petite tenue avec Justine Latour, Sophie Langlade et surtout Aurélie Caron, sans me soucier ni de mon rang ni des convenances. J’étais complètement inconsciente, parfaitement écervelée. Et je m’intéressais bien que trop aux garçons. Il fallait donc vite me caser, pour éviter une déconvenue qui aurait bien ennuyé et ma mère et mes tantes. Mais on ne peut pas dire que je n’étais pas consentante, non. J’étais bien plus inconsciente que non-consentante.

Ysengrimus: Je vois. Et ce mariage, ce fut avec Antoine Tassy.

Élisabeth d’Aulnières: Ce fut avec le jeune seigneur de Kamouraska, Antoine Tassy.

Ysengrimus: Le déclassé colonial type.

Élisabeth d’Aulnières: Le quoi?

Ysengrimus: Le déclassé…

Élisabeth d’Aulnières: Qu’est-ce que c’est donc que ça?

Ysengrimus: C’est une notion de nos historiens, Je m’en voudrais de vous ennuyer avec…

Élisabeth d’Aulnières: Ah non, dites. Si les historiens du futur ont des choses à dire au sujet d’Antoine Tassy, seigneur de Kamouraska, je veux savoir de quoi il retourne. Vous n’allez pas laisser ma curiosité se languir ainsi.

Ysengrimus: Nos historiens ne parlent pas de Monsieur Tassy en personne. C’est un personnage de fiction. Mais ils avancent des observations sur sa classe sociale… disons… sur ce qu’il représente historiquement.

Élisabeth d’Aulnières: Dites, dites. Vous m’obligeriez beaucoup.

Ysengrimus: Bon. Eh bien, il y a 100 ans pour vous (260 ans pour moi), c’est la conquête anglaise de 1760. Tout ce qu’il y a de vif, de remuant, d’entreprenant et d’efficace dans la colonie française du Canada quitte la vallée du Saint-Laurent et se replie sur les Antilles ou en métropole. Il ne reste en Canada, dans la population française de souche, que des petites gens, ceux que vous appelez vous-même les canayens-habitants-chiens-blancs.

Élisabeth d’Aulnières: Je vois parfaitement de qui il s’agit.

Ysengrimus: Et il reste aussi certains de leurs anciens maîtres, des seigneurs coloniaux alanguis, frigorifiés, conquis, qui détiennent nominalement de grands domaines forestiers. Ces derniers sont gigantesques mais ce sont aussi de véritables friches objectives.

Élisabeth d’Aulnières: Vous me décrivez indubitablement l’aïeul d’Antoine Tassy et sa Seigneurie de Kamouraska.

Ysengrimus: Voilà. Le régime seigneurial ne sera vraiment complètement et intégralement aboli, je vous l’annonce en primeur, qu’en 1940. Entre-temps les Anglais s’installent et se portent doucement acquéreur de ce qui les intéresse le plus à cette époque, à savoir: les terres à bois. Sans rien bousculer, en un peu plus d’un siècle, ils vont graduellement déposséder les anciens seigneurs coloniaux français, de vastes espaces couverts de ce solide bois de charpente canadien qui servira pour la construction des navires de tout l’empire britannique.

Élisabeth d’Aulnières: Vous voyez juste, Ysengrimus. Mon premier mari, Antoine Tassy, grevé de dettes, se refaisait épisodiquement en vendant des terres à bois à des marchands anglais.  Pour ce qui est des chantiers navals, les douces berges de ma ville natale de Sorel pourraient vous en parler longuement.

Ysengrimus: Et, dans votre jeunesse, Antoine Tassy ne faisait rien de bien précis. Largement désœuvré, il ne travaillait pas, grignotait ses fermages, chassait sur ses terres…

Élisabeth d’Aulnières: S’enivrait avec ses sbires et courait la galipote.

Ysengrimus: C’était un seigneur colonial déclassé. Et… il devait passablement se déprimer…

Élisabeth d’Aulnières: Vous me le dites. Mélancolique, asthénique, il parlait constamment de se tuer. C’était… c’était un assez bon amant, par contre.

Ysengrimus: Ah oui?

Élisabeth d’Aulnières: Ah oui, oui. Je vous parle de ceci de bon cœur parce que, mon Dou, vous êtes de 2020, je ne vais certainement pas vous en remontrer sur ces matières. Grassouillet, remuant, fort en gueule et viril, Antoine était une brute, un animal, mais cela plaisait bien à la jeune femme ardente que j’étais alors. Conséquemment, nos escapades nocturnes étaient souvent de l’ordre du tonitruant. J’en ressortais habituellement couverte de bleus, mais comblée, heureuse, d’une certaine façon. Nous avons eu nos bons moments.

Ysengrimus: Ah… je croyais que votre mariage avec Antoine Tassy ne fonctionnait pas.

Élisabeth d’Aulnières: Ah, il fonctionnait très honorablement… la nuit. C’est de jour que tout allait de guingois. Au domaine de Kamouraska, rien ne roulait en bon ordre. On y mourrait quasiment… de faim et de froid. Et ce maudit ivrogne d’Antoine Tassy avait la fâcheuse habitude de donner tous mes beaux atours à ses concubines, des fofolles en cheveux qui se présentaient ricanantes à l’église de la bourgade au bras de mon mari et… dans mes robes. C’était fort contrariant. J’ai donc assez vite déchanté. Ajoutez à cela que j’étais constamment enceinte, et maigre comme un chicot. Pauvrement vêtue, je claquais des dents et me sustentais un jour sur deux. Il a bien fallu que je quitte cette tanière de fous et cette forêt folâtre et que je rentre à Sorel car ce train de vie aurait tout simplement fini par me tuer.

Ysengrimus: Je comprends parfaitement. Vous voici donc à dix-neuf ans, de retour chez votre mère et vos tantes à Sorel, esquintée, affaiblie, malade. Il va donc falloir vous faire voir par un médecin.

Élisabeth d’Aulnières: Ça s’imposait.

Ysengrimus: Le docteur George Nelson…

Élisabeth d’Aulnières: Voilà. Et… que disent vos historiens sur le profil social de mon merveilleux George?

Ysengrimus: Immigrant américain de souche anglaise. Protestant converti au catholicisme.

Élisabeth d’Aulnières: Il est de Montpellier, au Vermont. Ah, je lis encore les pensées intérieures de ma mère. Quel bel homme que ce docteur Nelson, si bien élevé et de vieille famille loyaliste américaine. Dommage que la Petite ne l’ait pas rencontré le premier.

Ysengrimus: Tout est dit. Notons que Montpellier (Vermont) n’est jamais qu’a 275 kilomètres au sud de Sorel. C’est moins loin de votre ville natale que ne l’est la seigneurie de Kamouraska. George Nelson, qui vit à Sorel, est un anglophone monarchiste de classe libérale montante qui peine encore passablement à s’intégrer au sein de votre civilisation française conservatrice. Mais il représente tout ce que l’avenir de ce pays produira de plus généreux et de plus vigoureux.

Élisabeth d’Aulnières: Vigoureux est le mot…

Ysengrimus: Et vous? Vos propres pensées intérieures sur le docteur Nelson?

Élisabeth d’Aulnières: Il est le grand, le très grand, amour de ma vie. Si, un jour, il revient de son Vermont natal, je me jette nue dans ses bras, sans réfléchir une seconde, comme au tout premier jour.

Ysengrimus: Vous voici donc, vers 1838-1839, coincée entre deux hommes. Antoine Tassy, qui vous a relancé de Kamouraska jusqu’à Sorel (il y a 350 kilomètres de distance entre les deux communes), et le Docteur Nelson, qui, lui, vous a auscultée, examinée et a vu sur vos chairs les trace de la vive brutalité maritale.

Élisabeth d’Aulnières: Voilà.

Ysengrimus: Les deux hommes sont, disons… très remontés l’un contre l’autre. On se dirige tout droit vers le choc des virilités. C’est la catastrophe annoncée.

Élisabeth d’Aulnières: Je… Je n’ai pas trop envie d’en reparler.

Ysengrimus: Je vous comprends parfaitement. Les gens vont tout simplement devoir aller lire le roman… cette histoire de neige et de fureur.

Élisabeth d’Aulnières: Comme vous dites.

Ysengrimus: Parlons plutôt de votre servante métisse, Aurélie Caron.

Élisabeth d’Aulnières: Oh, mon Dou!

Ysengrimus: Une sorte de confidente imprévisible.

Élisabeth d’Aulnières: Vous me le dites. Mais avec le recul, je juge, en conscience, qu’Aurélie Caron fut beaucoup plus, pour moi, que la gourdasse simplette qui faisait la commissionnaire secrète entre moi et le docteur Nelson. Présente dans ma vie depuis la plus tendre enfance, féminine, souple, sorcière féroce, sauvageonne à plein, objet de fascination permanent, Aurélie Caron a joué un rôle absolument déterminant dans ma définition de moi-même, en tant que femme.

Ysengrimus: Ah bon?

Élisabeth d’Aulnières: Ah oui.

Ysengrimus: Mais comment donc?

Élisabeth d’Aulnières: Bien, Aurélie, si vous voulez, c’est la souillon trublionne qui résiste sourdement et qui obéit tout de travers et de mauvaise grâce. Elle incarne rien de moins que la liberté naissante et balbutiante de notre nouveau continent. Elle est la Femme Universelle Jaillie de Terre, en quelque sorte. Une étrange et horrible tendresse nous lie l’une à l’autre. Aussi, plus le temps passe, plus je me rends compte combien tendrement j’ai pu l’aimer.

Ysengrimus: Ah oui?

Élisabeth d’Aulnières: Oui, oui. Tout en la traitant comme la salle mulâtresse barboteuse et frondeuse qu’elle était.

Ysengrimus: Qu’est-elle devenue?

Élisabeth d’Aulnières: Je n’en ai pas la moindre idée. Dans des conditions assez tumultueuses, elle a quitté mon service quelque temps avant mon second mariage.

Ysengrimus: Et cela nous amène tout naturellement à Jérôme Rolland, notaire à Québec, votre second mari, qui vient tout juste de mourir.

Élisabeth d’Aulnières: Ouf, oui… et là, quel ennui! Que dire? On a vécu notre petite vie pendant dix-huit ans. Il m’a fait, lui aussi, un chapelet d’enfants.

Ysengrimus: Le mariage de convenance, après la tempête.

Élisabeth d’Aulnières: C’est exactement ça. Vous connaissez bien le drame secret de ma vie. Le notaire Rolland s’est payé le joli bibelot Élisabeth d’Aulnières en fin de course et moi je me suis embarrassée d’une  imperturbable ombrelle sociale.

Ysengrimus: Tout en restant dévorée par le torrent volcanique de vos souvenirs passionnels d’antan.

Élisabeth d’Aulnières: Exactement. Et là, Ysengrimus, il faut bien dire que j’attends toujours.

Ysengrimus: Vous attendez quoi? Une lettre du Docteur Nelson?

Élisabeth d’Aulnières: Non, ça j’y ai renoncé depuis bien longtemps. Non, plus prosaïquement, j’attends qu’on daigne bien m’expliquer ce que j’ai pu faire de si intéressant pour me mériter ainsi cet entretien, à cheval entre deux époques historiques. Tout ceci, ici, est aussi passionnant qu’incompréhensible.

Ysengrimus: Disons que vous êtes un peu notre Aurélie Caron…

Élisabeth d’Aulnières: Pardon?

Ysengrimus: Notre Femme Universelle Jaillie de Terre, notre trublionne résistante d’autrefois. Voyez-vous, l’époque actuelle est à radicalement remettre en question tous les comportements d’abus masculin et elle s’intéresse beaucoup au fait de retracer l’héritage des femmes ayant tenu tête aux pressions de l’ordre mâle.

Élisabeth d’Aulnières: Ah, tiens donc!

Ysengrimus: Oui. Et vous faites crucialement partie de cet héritage.

Élisabeth d’Aulnières: Ma foi… Vu dans cet angle là, je conçois un petit peu mieux la chose. Il faut dire que je me suis passablement démenée, notamment entre 1835 et 1842.

Ysengrimus: Oui, et dans des conditions contraires.

Élisabeth d’Aulnières: Pour ne pas en dire plus.

Ysengrimus: Voilà. Et cela nous intéresse beaucoup. Cela nous captive même.

Élisabeth d’Aulnières: C’est surprenant et c’est très flatteur.

Ysengrimus: Il y a même eu un film fait, en 1973, à partir de votre fable.

Élisabeth d’Aulnières: Un quoi?

Ysengrimus: Un film, un long-métrage… c’est une sorte de ruban se déroulant devant une grosse lanterne à images. Une manière de représentation théâtrale permanente, que l’on peut se repasser. Le spectacle devient alors un peu comme un livre qu’on se relit, ou un air de piano qu’on se rejoue.

Élisabeth d’Aulnières: C’est étonnant. C’est très joli. J’aime bien cette idée. J’aimerais beaucoup me…

[Ici, le lien DIALOGUS s’est subitement fracturé et nous ne sommes pas parvenus à le rétablir. Tous nos respects et à un de ces jours, Madame Élisabeth d’Aulnières]


 

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Le masque de Rothschild

Posted by Ysengrimus sur 21 novembre 2019

Rothschild-Mayer_Amschel

Bon encore et encore l’idée fixe de l’antisémitisme et de la grande conspiration «communautaire». Il faut bien en reparler, hein, vu que ça se répand en ce moment, comme une vermine. Ça me tente pas mais allons-y. Alors d’abord le point de départ de l’escroquerie à l’antisémitisme actuelle, c’est le fait que le système financier mondial est en mutation. Pas en révolution, hein: en mutation. C’est-à-dire qu’un certain nombre de puissances émergentes (Russie non-soviétique, Chine post-communiste, Iran plus-révolutionnaire, Allemagne pseudo-européenne, etc) sont en train de s’y installer et de jouer aux bras avec les puissances en place (USA, Grande-Bretagne et pourritures associées) pour prendre leur place, sans moins, sans plus.

Russie non-soviétique, Chine post-communiste, Iran plus-révolutionnaire, Allemagne pseudo-européenne (pour ne nommer qu’eux), c’est pas des petits saints, ça. C’est pas des agents de changements radicaux non plus. Des agents de rajustements, à la rigueur, des facteurs de réforme financière, des amplificateurs de mondialisation, sans plus. C’est pas parce que Poutine entend, sans doute légitimement dans sa logique (je n’en sais rien et m’en tape passablement), partir sa propre carte de crédit russe pour tasser Visa et racaille corrélative que ça va radicalement changer le monde du capital et du travail, et arranger les choses pour le 99% d’indigents. Ces puissances émergentes veulent jouer dans la cours des grands. Et vlan. Leur conception sur la question de la finance mondiale se résume en une formule bien connue (que les Yankees assénèrent à l’Europe occidentale au siècle dernier, au fil des guerres mondiales): pousse-toi de là que je m’y mette.

Cette bataille du pousse-toi de là que je m’y mette se joue sur plusieurs fronts. Dans les officines feutrées du monde de la finance, elle est déjà solidement engagée, et la collusion entre Russie non-soviétique, Chine post-communiste, Iran plus-révolutionnaire, Allemagne pseudo-européenne (pour ne nommer qu’eux) d’une part et USA, Grande-Bretagne et pourritures associées d’autre part est en cours de solidification. Elle fait bien son chemin, la dynamique de transition. Mais il faut pas le dire trop fort. Il faut masquer ce qui se passe vraiment. Et pour masquer ce qui se passe au niveau de la finance mondiale, la collusion internationale est absolue et sans résidu. Personne ne joue honnêtement sur un tel terrain et pour de tels enjeux.

C’est que l’autre front de cette bataille, c’est le front de l’opinion. Pour se gagner l’opinion du 99%, Russie non-soviétique, Chine post-communiste, Iran plus-révolutionnaire et Allemagne pseudo-européenne (pour ne nommer qu’eux) jouent le populisme et l’extrême droite. Sous couvert de «résistance» et de «dissidence», ils le jouent à fond et confirment, ce faisant, qu’ils n’ont absolument aucune aspiration révolutionnaire. Aucune mutation qualitative du capitalisme en autre chose ne sortira de leur démarche actuelle de promotion des nationalismes et du régionalisme économique. On s’en tiendra strictement au changement quantitatif (et peu reluisant) du pousse-toi de là que je m’y mette, déjà en cours d’ailleurs. Une autre confirmation du fait que rien de révolutionnaire ne sortira de tout ça réside dans le fait que nos nouveaux personnages émergents de la finance mondiale n’ont absolument aucun intérêt à procéder à une description effective et rationnellement analytique de comment elle fonctionne. Eh bé, ce serait devoir expliquer qu’elle est mondiale au sens fort, en ce sens qu’elle est totalement sans race, sans ethnie, sans nation et sans conscience, et que Russie non-soviétique, Chine post-communiste, Iran plus-révolutionnaire et Allemagne pseudo-européenne (pour ne nommer qu’eux) sont déjà de plain pied en train de poser leurs piles de jetons sur le tapis vert de la Grande Boursicote. Pas de ça, Lisette. Il faut se gagner l’opinion, cela signifie qu’il faut l’endormir. Il faut donc éviter de lui démontrer qu’on ne tasse la pourriture financière actuelle que pour la réjuvéner, en fait, perpétuer son ordre en prenant tout doucement sa place. Il faudra donc poser un masque sur ce qui se passe réellement, en ce moment, dans les arcanes de la haute finance mondiale en mutation.

Ce masque, ce sera le masque de Rothschild…

En remettant dans son sillon l’aiguille diamantée, tristement inusable, du vieux gramophone antisémite, on fait d’une pierre deux coups. Primo, selon une approche propagandiste bien connue de l’extrême-droite, on se donne une cible militante simple, en focus, limpide et facile à ressasser. Et deusio, en jouant la carte de la faute à Rothschild, eh bien on masque parfaitement ce qui se passe vraiment. Braqué, mouton de Panurge, fonçant comme un seul homme, le 99%, bien remonté et endoctriné, s’en prend alors au bouc émissaire «ethnique» ou «communautaire» et, ce faisant, dans l’écran de fumée idéologique brunâtre que cela engendre, plus personne ne discerne ce qui se passe pour vrai. C’est une arnaque intégrale. The oldest trick in the book, la plus vieille des crosses sur la liste des crosses. Et tout le monde marche là dedans à fond, et s’y engage à bien perdre son temps (et le mien)…

Même les ténors à couacs juifs eux-mêmes tombent dans le panneau, en ce moment, et ils endossent en trépidant la logique rembrunie ambiante. Irresponsables et élitaires-myopes selon leur manière, les pseudo-intellectuels pseudo-juifs hypermédiatisés, qui assurent le recyclage mesquin de la compétition victimaire, pour des raisons de géopolitique minable et sans intérêt que nous tairons, se sont mis récemment à en rajouter, dans le même sens. Poussant le bouchon à fond, ils se mettent eux aussi à faire joujou avec le masque de Rothschild. Ce mannequin pitoyable de Bernard-Henri Lévy est le summum de cette propension. Résumons, sans plaisir et sans estime, les thèses dudit BHL dans son ouvrage de boutefeu sans intérêt intellectuel effectif, L’esprit du Judaisme:

  • Les juifs sont partout en France. Ils ont fondé la langue française et fait la France.
  • L’antisémitisme contemporain, c’est de s’opposer à Israël. Point.
  • La culpabilité face au souvenir de la Shoah est le seul moyen mental et pratique de tenir les violents en sujétion.
  • Les antisémites d’autrefois (Céline, Barrès, Giraudoux) avaient plus de stature et de panache que ceux d’aujourd’hui, qui sont des minus et des indigents intellectuels.

Ce personnage médiatique baveux et dogmatique jette de l’huile sur le feu. Il nuit à la tranquillité quotidienne du juif ordinaire (qui en a rien à foutre) et de ses enfants. Il devrait être interdit de médias. Je commence à vraiment trouver qu’il joue ouvertement le jeu du populisme antisémite russo-sino-irano-germano-etc… Il nargue ouvertement le petit antisémite contemporain, pour l’exacerber en fait, pour se faire mousser et aggraver les choses dans le sens de sa cynique vocation victimaire. C’est un irresponsable et un nocif. Millionnaire à compte d’auteur, il a détruit le marxisme français en 1977. Maintenant, c’est la société civile qu’il veut mettre sur le cul, ma parole. Il y a quelque chose de pourri dans la république, c’est indubitable, si même les intellectuels juifs ont quelque chose à gagner dans l’alimentation de l’antisémitisme. Ceci dit, bon, les français virent antisémites par les temps qui courent et ils le feraient même sans la provoque de ce perso douteux… pas juste les français, d’ailleurs. Le reste de l’Europe aussi. Ça commence à se manifester même aux États-Unis. Ça devient passablement sérieux, ce phénomène. Si on le résume: les gens en ont contre les pouvoirs financiers mais ils les conceptualisent comme «La Banque» et «Rothschild». J’ai jamais vu une affaire pareille de mon vivant. C’est elle, la vraie manipulation irrationnelle brouillant l’accès de notre pensée critique collective au fin fond des choses.

La finance mondiale n’est pas juive, elle est bourgeoise. C’est seulement en faisant tomber le masque de Rothschild, collé dessus par l’extrême droite propagandiste, qu’on verra vraiment ce qui s’y passe et découvrira que si les grands bourgeois nous laissent niaiser, bretter et nous ensanglanter dans les nationalismes et les régionalismes économiques, eux, ils ont bien compris que c’est d’être sans nation et sans région qui permet de vraiment s’enrichir dans un monde où les nations et les races, comme vecteurs économiques et financiers, sont pour les naïfs, les rétrogrades et les sectaires étroits. Les très discrètes éminences de la grande bourgeoisie mondiale sans nation et sans ethnie, internationale au sens fort, jugent que si nous, on a raté l’internationale des prolos eux, ils l’ont constituée, l’internationale du pognon. Et le grand Rothschild grimaçant qui se frotte les mains en ricanant sur son panneau, comme dans un mélodrame irrationnel et simpliste d’autrefois, les sert bien. Personnage vide, épinglé de longue date sur un rideau opaque, bouc émissaire creux, agneau pascal inepte, tête de judéo-turc, il leur sert de masque…

Je ne marche pas dans cette idée fixe. C’est une arnaque et un mensonge. C’est aussi un vide conceptuel, une absence d’analyse. L’analyse reste dont à faire.

success-kid-on-ne-dit-plus-capitalisme-commercial-industriel-et-financier-on-dit-pouvoir-bancaire

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Catherine McKenna en moi

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2019

Catherine McKenna (Photo: Boris Minkevich)

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Il y a quelque chose d’important qui m’arrive à propos de Catherine McKenna. C’est quelque chose d’indéfinissable, de passablement envoûtant et de particulièrement difficile à saisir. C’est complexe, en tout cas, et c’est véritablement important. J’écoute madame McKenna attentivement, notamment quand elle intervient à la Chambre des Communes du Canada. Pour mes lecteurs et lectrices européens, je signale que Madame McKenna, née en 1971, est députée de la circonscription d’Ottawa-Centre et Ministre de l’Environnement et de la lutte aux changements climatiques du Canada (2015-2019).

Ce que je ressens, plus précisément la portion de Catherine McKenna qui vibre en moi, n’a rien à voir avec une quelconque harmonie des visions politiques ou une toute éventuelle communion idéologique. Au plan intellectuel et doctrinal, madame McKenna (comme madame Freeland, comme Justin Trudeau lui-même) me suscite plutôt des objections que des accords. Que fait madame McKenna au sein du cabinet de centre-droite (Parti Libéral du Canada) de Justin Trudeau? Eh bien, elle développe des considérations à rallonges sur l’urgence des changements climatiques, pour mieux dissimuler les effets environnementaux directs et indirects du foutoir pétrolier canadien. Comme ministre, Catherine McKenna sert la ligne de son parti, qui, l’un dans l’autre, est celle de sauver le gros des apparences de progrès consensuel pour mieux dissimuler au grand public le fait que les politiques mises en place par le parti qu’elle représente (et sert avec rectitude, tonus et discipline) sont des politiques de droite. Ce point est limpide dans mon esprit. Ce n’est pas politiquement ou intellectuellement que Catherine McKenna me travaille de l’intérieur.

Comme individu, sauf son respect, je m’en fiche un petit peu aussi, d’une certaine façon. Mère de trois enfants, dont deux filles, elle fait du cyclisme et de la natation. Bon. Anglophone de langue première, son français est passable, sans plus. C’est la grande canadienne anglaise athlétique et tonique, comme il y en a tant. C’est une avocate de formation qui a varnoussé dans l’international. Rien d’extraordinaire, ni dans les fonds ni dans les combles. Elle a du charisme, par contre. Un bon charisme, en plus. Un charisme frais et sain. Un charisme qui chante. Elle a une façon de se communiquer qui me fascine à chaque fois. Un style tribun, un petit peu, la voix rauque, un sens indéniable de l’effet de manches, mais sans excès. Jolie femme, elle ne flirte pas son interlocuteur. Lindsay Abigaïl Griffith, qui connaît bien la mode et le style, me confie que Catherine McKenna n’en joue pas, qu’elle s’y perd peut-être un peu, même. Tout en elle fait franc, droit et simple. Une canadienne du cru, en somme. Elle est une bonne communicatrice et elle survit passablement aux difficultés incroyablement épineuses des bobards climato-environnementaux qu’elle doit communiquer, redire, marteler, ânonner presque.

Syllogisme. Catherine McKenna travaille les hommes, je suis un homme donc… etc… Elle travaille les hommes, en effet, comme le corrobore une anecdote bizarre qui remonte déjà à quelque temps. Des réacs (masculins naturellement) se sont amusés à la surnommer Climate Barbie (Barbie environnementale ou Barbie climatique) et, pas achalée, elle leur a tenu tête avec brio et intelligence. Elle ne s’est pas laissée faire… sans pour autant trop en faire. Elle a expliqué qu’elle avait deux filles et que, comme modèle maternel, elle jugeait que si ses filles envisageaient une carrière politique, ce ne serait pas pour aller se faire parler de leurs cheveux ou de leur apparence. C’est après cette anecdote, hautement significative du point de vue sociétal, que Catherine McKenna s’est mise à vraiment remuer en moi. De fait, c’est seulement après ça que j’ai commencé à vraiment m’intéresser à sa signification philosophique, si on peut dire.

Les femmes en politique, notamment au siècle dernier, ont du, au début, se masculiniser et plus ou moins devenir one of the boys. Je ne vais pas épiloguer sur cette question, bien connue. On sort graduellement de cette culture transitoire d’ajustement et on commence à voir émerger des femmes politiques qui féminisent nos espaces de représentations, sans trompette et sans façon. Je me suis donc remis à observer Catherine McKenna, dans l’éclairage biscornu et inattendu qu’ont jeté sur elle ces ineptes masculinistes avec leurs insultes faiblardes crûment révélatrices d’une androhystérie d’époque. C’est la communicatrice (plus que le contenu convenu qu’elle communique) qui ressort, au bout du compte, en madame McKenna. Sans faire ni la chieuse ni la sinueuse, elle dégage un charme indubitable. Dosage de fermeté éloquente et de vulnérabilité non dissimulée. Ça me rappelle quelque chose, mais quoi donc? Je fouille dans ma mémoire encombrée pour essayer de retrouver quelle personnalité publique canadienne ou québécoise cela me ramène en mémoire. Je trouve, finalement: René Lévesque. Oh, oh, Catherine McKenna, quand elle se communique, me fait penser à René Lévesque. Pas simple, ça! Une sensibilité interpersonnelle souple et liante, presque à fleur de peau, côtoyant efficacement un sens oratoire juste, qui frappe net et qui répond à la susdite sensibilité de base, en la répercutant comme un efficace et symétrique effet d’harmoniques.

Comparer cette grande gigue anglophone, blonde et tonique de ce siècle à un René Lévesque, petit bonhomme québécois, chafouin et ratoureux du siècle dernier, est une saillie hautement inattendue. Vous me le concéderez. Mais c’est ça aussi, le Canada, la rencontre percutante et imprévue entre deux solitudes qui ne s’étaient pas trop vues au départ. L’analogie est d’ailleurs fort féconde, dans les deux sens. Il y avait, l’un dans l’autre, quelque chose de très féminin dans René Lévesque et je suis prêt à admettre, sans trop trembloter, qu’il annonçait hier les Catherine McKenna de demain. Dans cette rencontre, il y a bien la cigarette du vieux nationaliste qui vieillit assez mal. Catherine McKenna ne s’envelopperait pas de ces volutes là.

Ce que j’essaie de dégager, à coup d’analogies maladroites, de rapprochements hasardeux, et de tâtonnements empiriques et exploratoires, c’est qu’il y a quelque chose chez Catherine McKenna, femme publique, qui est à la fois ordinaire, banal, pris pour acquis et extrêmement important, beaucoup plus important que les petites lignes politiques qu’elle dessine et schématise du mieux qu’elle peut. Ces dernières, elles, resteront emberlificotées dans son temps historique (comme les lignes politiques de René Lévesque sont restées emberlificotées dans le sien). Ce qu’il y a de si suavement crucial dans cette femme politique, si je peux finir par mettre le doigt dessus, c’est du naturel. Voilà. Catherine McKenna est une femme politique et elle l’est de façon toute naturelle. Elle reste elle-même. Elle reste femme. Elle se domine comme telle, sans résidu. Elle est femme en politique comme Barack Obama fut noir en politique. On oublie la femme et le noir et on fait de la politique, tout naturellement, sans flafla.

D’autres femmes du peloton Justin Trudeau de 2015-2019 représentent aussi une telle réalité. On va pas toutes les nommer. C’est là un trait transversal d’époque, de toutes façons. Du côté des réacs aussi (les conservateurs parlementaires), il y a des femmes calibrées comme ça, tout autant. Au NPD et chez les Verts aussi. C’est bien d’une tendance sociétale qu’on parle. La tendance: femme en politique au naturel. Mais je trouve que, de ce peloton 2015-2019, c’est indubitablement Catherine McKenna qui remue le plus profondément en moi. Encore une fois: pourquoi? Elle est d’une intelligence moyenne, d’une cohérence politique assez étroite mais elle tient parfaitement. Non seulement elle est une femme politique mais elle est une femme politique ordinaire. Elle banalise inexorablement la féminité en politique. Toute la féminité, sans résidu et sans concession ni sur le centre ni sur la périphérie de la culture intime en cause. C’est important. Comme tous les événements ordinaires d’un progrès historique tranquille, c’est crucial, capital.

Nos androhystériques réactionnaires ne s’y sont pas trompés, finalement. Cochons qui s’en dédit, ils ont flairé les truffes du progrès social fondamental porté de façon toute ordinaire par Catherine McKenna. C’est elle qu’ils ont attaquée. Ils ont senti, en elle, le danger pour l’ordre patriarcal contre lequel ils se recroquevillent encore. C’est bien pour ça qu’ils se sont mis à farfouiller en s’énervant. Ils ont essayé de remettre Catherine McKenna dans une petite boite de carton et de cellophane. Oh, la futile tentative. Je leur dédis ici un petit mème, tiens, pour qu’ils ne se sentent pas pleinement inutiles, au sein du processus qui continue d’inexorablement se déployer.

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Catherine McKenna qui remue en moi, c’est la féminisation ordinaire de nos représentations politiques et politiciennes, finalement. La fin des token women, la fin aussi des wonder women. Pour être une femme en politique, il n’est plus nécessaire ni de faire le service ni de faire des merveilles. Il s’agit tout simplement d’être une citoyenne et de fréquenter l’agora.

Il nous faut plus de femmes comme Catherine McKenna en politique. Elle incarne ce que nous tendons à devenir collectivement, dans nos bons coups comme dans nos nunucheries. Il faut l’écouter parler, l’observer se dire. Ce sera pour constater que se manifeste en elle une profonde aptitude à représenter ce que nous sommes, sans malice et sans extraordinaire. Le fait est que 52% de ce que je suis manquait et manque encore largement à la Chambre des Communes. C’est bien pour ça que Catherine McKenna remue si fortement en moi, finalement. C’est qu’elle œuvre à sortir de cette prison archaïque que je lui suis, bien involontairement.

Catherine McKenna

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Karl Marx résume pédagogiquement la crise économique de 1929 (pastiche)

Posted by Ysengrimus sur 24 octobre 2019

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Cher Monsieur Marx,
Ma missive va sans doute vous paraître surprenante mais il me semble que vous êtes la personne la mieux à même de soustraire mon âme à l’angoisse qui l’étreint. Étant diplômé en histoire, je me suis inscrit à l’Université afin de présenter le concours de l’agrégation. Afin d’y parvenir, je suis obligé de présenter à une classe de jeunes gens de dix-huit ans une leçon qui a pour thème «La crise économique de 1929». Étant médiéviste de formation, je suis placé dans une situation peu confortable. Pour cette raison, je me permets de vous déranger dans votre étude (je vous imagine si bien attablé à votre cabinet, au milieu de livres nombreux) afin de solliciter votre conseil. Comment vous y prendriez-vous pour intéresser les étudiants susdits à la chose économique? Quels seraient les points à relever, et serait-il judicieux de lier mon propos à votre illustre apport à l’analyse de la société?

En vous remerciant d’avance pour l’intérêt que vous porterez à mon humble requête, je vous salue, Monsieur Marx.

Pierre-François Pirlet

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Ah, il faut prendre l’affaire à la racine. Ne perdez pas votre temps avec des chinoiseries d’étalon or, de boursicote et de flux monétaires. Il faut revenir aux conditions d’engendrement matérielles de cette crise.

C’est une crise de surproduction. C’est la première chose qu’il faut expliquer parce que le paupérisme est souvent relié à l’indigence et cela fait d’une crise de surproduction une notion un peu surprenante. C’est une crise du capitaliste sauvage. Il faut bien expliquer l’impunité des banques et des trusts industriels en ces temps, car je soupçonne qu’elle s’est passablement résorbée depuis. Finalement c’est une crise qui a confirmé les États-Unis d’Amérique du Nord comme cœur du capitalisme mondial. Il va donc falloir leur expliquer qu’il fut un temps ou ce n’était pas le cas. Voilà vos trois idées force.

Crise de surproduction. Le capitalisme manufacturier en est encore dans l’enfance à ce moment-là, pour ce qui est de la production de biens de consommation de masse. Il ne s’est pas encore avisé du fait que, pour la première fois de son histoire à une échelle aussi massive, il vend à son propre prolétariat. Extirper du charbon pour des locomotives à vapeur et extirper du pétrole pour des automobiles n’implique pas seulement une nuance technique. Il y a là un distinguo économique de taille. Le charbon, vous le vendez à une entreprise concurrente qui en dernière instance vous résorbe et vous évite de devenir trop puissant. Le pétrole, vous le vendez à votre ennemi de classe, ce prolétaire qui le paiera avec cette portion de plus value que vous ne lui aurez pas extirpée.

Crise du capitalisme sauvage. Or votre prolétariat, vous le paupérisez parce que vous l’exploitez sans contrôle. L’État ne vous encadre pas, ne vous impose pas de salaire minimum, ne restreint pas le mouvement pécuniaire des banques, ne supervise pas les transactions des trusts. Laissé à vous-même, vous poussez votre logique à fond. Vous vendez vos canards boiteux à des naïfs passéistes et enrichissez vos industries rentables. Vous détruisez vos concurrents directs, établissez des monopoles, spéculez sur vos valeurs et surproduisez. Et en gagnant, vous perdez. La richesse ne circule plus. Elle pourrit dans vos coffres. Votre principal client, le prolétariat ruiné que vous exploitez à fond n’a plus un liard pour vos automobiles, vos cottages, vos godasses et vos brosses à dents. Surproduction et déflation. Luttes sociales. Grèves, chômage massif, faillites en cascades. Il s’agit d’une crise INTERNE au fonctionnement capitaliste.

Puissance des États-Unis d’Amérique du Nord. La République Soviétique semble échapper à ce bordel parce que la République Soviétique a un PLAN. Aussi foireux que ledit plan puisse être, il suffit pour contrôler une portion cruciale de la crise, la portion capitalisme sauvage. Le ci-devant New Deal rooseveltien, tout en affectant de ne pas être un Plan à la soviétique, s’en prendra tant bien que mal aux deux tendances. Il résorbera le capitalisme sauvage en encadrant les transactions des banques et des trusts et en s’attaquant aux monopoles. Il affrontera la paupérisation en lançant des grands travaux publics.

Mais le cœur de la crise restera intact et incompris. Il faudra donc une destruction massive des résultats de la surproduction pour que le capitalisme, désormais encadré, redémarre. La boucherie de la Deuxième Guerre Mondiale assumera ce rôle économique inconscient et inexorable. Des millions de vies seront détruites dans le mouvement. Mais le capitalisme fétichiste est un Baal aveugle qui fait primer les mouvements de choses sur les mouvements humains. Il n’a donc cure de ce genre de détail.

Karl Marx

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Monsieur Marx,
Je vous savais homme d’idées, je vous découvre pédagogue. Sachez, Monsieur Marx, que votre verve littéraire servira de modèle à ma modeste leçon, et que l’édification des intelligences qui me seront confiées tiendra compte de votre judicieuse analyse économique.

Monsieur Marx, veuillez recevoir mes remerciements les plus chaleureux!

Pierre-François Pirlet

Échange tiré de l’officine de Karl Marx dans le site de pastiche DIALOGUS. Karl Marx est pastiché ici par YSENGRIMUS (Paul Laurendeau). Il y a quatre-vingt dix ans pile-poil, c’était le jeudi noir.

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Timbre-de-4-kopeks-Karl-Marx-et-Capital

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Canada: l’élection des apparences

Posted by Ysengrimus sur 15 octobre 2019

Commençons par bien prendre la mesure des principaux problèmes nationaux et internationaux qui enserrent la bourgeoisie du Canada trudeauiste actuel, à quelques courtes encablures des élections fédérales. Sans transition, en les énumérant par pays:

Canada I (Oléoduc). On trouvera le détail de ce serpent de mer spécifique dans mon article sur le foutoir pétrolier canadien. Pour résumer, on lève ici la principale différence doctrinale entre les Libéraux et les Conservateurs canadiens. Les Conservateurs, pro-ricains et pro-pétrole, veulent continuer de vendre les hydrocarbures onéreux à extraire du Canada aux ricains. Ceux-ci disposent, de toutes façons, d’une exclusivité d’achat ancienne (vu l’orientation géographique unilatérale de la majorité des oléoducs et des réseaux ferroviaires) et ils en abusent ouvertement, pour se couper les prix. Les Conservateurs canadiens, soumis et pragmatiques, jugent que le voisin impérial est tout simplement trop puissant, qu’on se doit de négocier au mieux notre dépendance. Plus frondeurs, les Libéraux canadiens cultivent le mythe de la diversification des marchés. Ils rachètent à un intendant pro-ricain un oléoduc vers l’ouest canadien et entreprennent d’en doubler la capacité, pour desservir le grand marché asiatique. C’est le tollé dans la petite populace. De fait, on peut ouvertement soupçonner les ricains d’entretenir les divers groupes d’objecteurs autochtones et écolos locaux, vu que cet oléoduc vise à diversifier —à leur détriment— la mise en marché du pétrole canadien. Le Canada peut-il faire comprendre à son puissant voisin qu’il aspire à s’affranchir, sans risquer de se faire rompre les os dans le processus? Tous les partis d’opposition, même les Verts et les Populistes, sont favorables à l’amplification du volume de cet oléoduc. Vous avez bien lu. La population canadienne, pour sa part, boude ouvertement tout ce dossier malpropre.

Canada II (SNC-Lavalin). Vaste contracteur en construction, employant des milliers de personnes au Canada, SNC-Lavalin aurait joué de corruption par le passé, notamment en graissant la patte à des notables libyens pour obtenir des gros contrats d’infrastructures en Afrique. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, des entreprises du même type ayant cultivé des pratiques similaires ont joué le jeu de la Restructuration Administrative. Tu congédies tes hauts administrateurs corrupteurs, les remplace, noie le poisson. Et voilà. Te revoici blanchi plus blanc et, en échange de ce Look at the new me! les décideurs gouvernementaux ne poursuivent que les lampistes congédiés et laissent intacte l’administration de l’entreprise trop-grosse-pour-tomber (on parle dans de tels cas d’Accords de Réparation). Or, au Canada, une ministre de la justice, intègre selon les uns, zélée selon les autres, a décidé, elle, de maintenir des poursuites judiciaires pharaoniques pour corruption généralisée contre SNC-Lavalin. Cela risque éventuellement de mettre l’entreprise sur le cul et de générer du chômage. Dans l’ «intérêt public» [sic], le bureau du Premier Ministre est intervenu, pour tordre le bras de la ministre de la justice pour qu’elle fasse comme les ricains et les rosbifs, sur cette question: écraser le coup et affecter de croire en la Restructuration Administrative de l’entreprise-hydre. Réfractaire, la ministre de la justice a fini par démissionner. Cela la fout cheni pour la sacro-sainte indépendance de la justice. Comme elle est en plus la première femme autochtone garde des sceaux de tous les temps, c’est pas bon non plus pour l’image de marque pluraliste du gouvernement. Les partis d’opposition picossent ledit gouvernement sur ce point mais ils se servent de l’histoire surtout pour discréditer l’image du Premier Ministre. On ne discerne pas trop ce qu’ils auraient fait à sa place ou feraient désormais.

Chine. Marché mirifique, la Chine intéresse le Canada, notamment comme débouché commercial pour fourguer ses produits pétroliers maudits. Au moment où tout semblait baigner au plan bilatéral, voici que survient le couac bizarre de l’affaire Meng Wanzhou. Cette princesse rouge, haute cadre et fille du PDG de Huawei, se rendait, ce jour-là, en Argentine pour affaires. Elle fait escale à Vancouver et se fait épingler par la GRC. Les ricains veulent l’interroger sur d’éventuelles tractations et transferts de fonds entre Huawei et l’Iran. Dans leur pur style extraterritorialité des lois impériales, nos bons ricains, qui n’en ratent jamais une, jugent que les rapports entre Huawei et l’Iran sont «illégaux» et que madame Meng pourrait parfaitement jouer les «personnes d’intérêt» dans cette histoire. Comme le Canada a un traité d’extradition direct avec les États-Unis, si madame Meng avait été une baronne de la drogue ou une tueuse en série, elle se serait retrouvée à Seattle ou à Portland en soixante-douze heures. Mais là, l’affaire traîne depuis des mois. Les chinois sont furax (ils emprisonnent deux canadiens, pour des raisons toutes aussi subtiles et transcendantes). Les ricains ne veulent tout simplement pas que leur petit sous-traitant du nord laisse filer une telle prévenue. Ils auraient d’ailleurs voulu bien bousiller les relations sino-canadiennes qu’ils n’auraient pas manœuvré autrement. En effet, le Canada est maintenant bien pris entre le marteau rouge et or et l’enclume tricolore. Et les partis d’opposition ne disent pas grand-chose sur cette question, si curieusement et opinément conflictuelle.

Europe. Redisons-le, le Canada trudeauiste cultive la mythologie des accords de libre échange avec tout le monde. Il passe donc le fameux CETA, accord de libre échange avec l’Europe. Ce faisant, il se pose, même explicitement, comme tremplin d’accès pour l’Europe aux marchés ricains. Jovialiste, il ne se dissimule même pas. Les agriculteurs français sont furax (ils ont peur du blé et du bœuf canadien) et —surtout— les politiciens ricains ne se sentent pas très bien eux non plus…

États-Unis. Aussi, assez promptement, l’Amérique trumpienne va mal réagir aux initiatives libérales en matière de diversification du commerce. Elle va ouvertement et tapageusement saboter le G7 de Charlevoix et foutre en l’air l’ALENA. Le raisonnement protectionniste ricain est ici imparable. Si le Canada passe des accords de libre échange avec tout le monde, l’ALENA (accord de libre échange nord-américain) transforme le Canada en gros ventre mou de pénétration des marchandises mondiales en Amérique du Nord. Pas de ça, Lisette. Les États-Unis vont donc jouer (comme avec le Japon et l’Europe) le jeu des barrières tarifaires avec le Canada (et avec le Mexique). L’ALENA est rompu et renégocié, à la vapeur. Il est clair que le Canada fait, comme tous les autres et sans traitement de faveur particulier, les frais d’un nouveau protectionnisme tous azimuts de la part de l’Amérique de Trump. Mais, pour ne rien arranger, force est de constater que le petit jeu multi-libre-échangiste de l’administration Trudeau a fait figure de légitimation des propensions trumpiennes. La question reste lancinante: le Canada peut-il vraiment se démarquer de son grand voisin impérial et jouer sur le terrain de balle multilatéral? La réponse que Trudeau donne désormais de plus en plus à cette question est: hélas non. Sa ligne devient, de ce fait, de moins en moins discernable de la ligne de ses adversaires électoraux conservateurs.

Russie. Le Canada joue les petits matamores face à la Russie. On a des troupes stationnées dans les républiques baltes et, surtout, on se mêle de dicter aux russes comment ils doivent manœuvrer leurs petites combines en Ukraine. Il est difficile de séparer cette ingérence canadienne sur l’Ukraine de la dense et complexe personnalité de madame Chrystia Freeland, notre cruciale ministre des affaires étrangères, qui est elle-même de souche ukrainienne par sa mère (madame Freeland possède même un super apparte sur Kiev, en copropriété avec sa sœur). Zinzins personnels à part, on est en droit de se demander si le Canada, qui reste un insecte au plan international, a les moyens de ses ambitions de se payer ce genre de politique étrangère de guerre froide à la manque, quand Macron et surtout Trump font des appels du pieds de plus en plus pressants pour normaliser les choses avec Poutine. Les partis d’oppositions canadiens n’ont pas spécialement laissé entendre qu’ils changeraient cette ligne matamore et stérile avec la Russie.

Voilà le tableau (et j’en passe). Les questions évoquées ci-haut, hautement durillonnes, sont littéralement immuables à court terme. Les partis d’opposition n’y changeront pas grand-chose et, ben… le sachant, ils ne s’engagent même pas à le faire. Tout se joue donc dans une durée à peine déguisée. On nous promet, dans le plus grand tapage, de réaliser, en forçant du nez… ce qui se prépare de toute façon, selon une continuité de l’état qui peine de plus en plus à cacher que son inflexible jupon dépasse.

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Maintenant —et conséquemment— comme tous les programmes se ressemblent et que les changements de fond sont fort peu probables, quelle que soit l’issue du scrutin, on ne se surprendra pas que les débats aient vite vu à se contenter de percoler dans la niaiserie la plus patente. On se crie des noms et on se la fait aux petits crêpages cacophoniques mesquins. Voici donc maintenant l’ensemble bringuebalant des questions–gadgets, scandales de réserves et autres accrocs d’images nunuches et insignifiants qui pendent, à ce jour, au cou des candidats de l’élection canadienne de 2019 comme autant de clochettes et de sifflets inutiles et distrayants, démontrant surtout que le style ricain du bon vieux salissage électoral tape-à-l’œil et ad hominem a désormais produit, en plus riquiqui, larmoyant, gnagnan et minus, sa petite version merdico-nordique.

Elizabeth May (Les Verts, centre-droite). Une histoire assez biscornue de photos retouchées a turlupiné minimalement madame May. Ses sbires ont remplacé un verre à café jetable dans les mains de notre bonne madame May par un verre réutilisable avec une paille en métal. Madame May a évidemment nié toute connivence avec cette manipulation visuelle, fatalement faite par des lampistes qui trinquent. Mais son image s’en est trouvée imparablement chiffonnée, attendu que les Verts et les écolos de toutes farines sont largement soupçonnés de jouer le déploiement de leur grande cause sanctifiée sur le spectacle, plus que sur les faits effectifs (conférer les faux compteurs écolos de Volkswagen, les fausses fibres végétales dans les produits Loulou Lemon, les étiquettes nutritives trafiquées, etc, etc… ad infinitum).

Andrew Scheer (Parti Conservateur, droite). Les petites fariboles d’image s’accumulent et s’agglutinent autour de monsieur Scheer. Avorton anti-avortement, il s’est fait amplement turlupiner sur cette question et il a fini par cracher qu’il était pro-vie, comme beaucoup de ses suppôts. Catholique avoué, on lui soupçonne des liens avec l’Opus Dei, mais il le nie, en bafouillant. Il s’est aussi fait passer pour un courtier d’assurance, dans une autre vie, alors qu’il n’avait pas la formation ou le permis. Puis, lui qui avait reproché assez ostentatoirement à Thomas Mulcair, Stéphane Dion et Michaëlle Jean d’avoir la nationalité française, on lui a récemment découvert la nationalité américaine. Fausse note. Il n’y a rien de très répréhensible dans tout ça. Ce qui est est. Un réac sera fatalement pro-vie et un canadien peut parfaitement avoir deux nationalités (et ce, quoi que monsieur Scheer en ait dit lui-même autrefois, des autres). Simplement c’est le style faux-jeton et louvoyeur de monsieur Scheer qui passe de plus en plus mal, autour de ces petits pépins d’image. Il esquive, il botte en touche, il marmonne, il susurre que tout ça, c’est pas si important. Évidemment, que ce larbin servile des entreprises pétrolières ricaines soit ricain de sa personne, bon, ça la fout cheni tout de même. Il aurait pu l’avouer au moins, au lieu d’attendre de se faire débusquer sur la question. Aussi, sur la problématique avorteuse, méfiance. Il dit qu’il ne votera jamais personnellement en faveur d’une réouverture du dossier de l’avortement par ses avortons. Cela ne veut pas dire qu’un bill privé est impossible sur la question. Monsieur Scheer voterait individuellement contre, c’est tout ce qu’il nous ânonne. Et si tous ses réacs votent pour, la merde est reprise, non? Monsieur Scheer ne clarifie pas ça. Le type est incontestablement un enfumeur intensif et sa persistante attitude de couillon sur tous ces petits hiatus d’image le confirme de plus en plus.

Jagmeet Singh (Nouveau Parti Démocratique, centre-gauche). Pas de scandale de réserve ni de squelette dans le placard avec le très charismatique monsieur Singh, pour le moment. Sa meule autour du cou, c’est tout simplement le turban qu’il porte sur la tête. Comme ce dernier n’est PAS un signe religieux (lire attentivement ICI), monsieur Singh n’hésite pas à le retirer à l’écran et ça fait insondablement gentil-gentil. Sauf que le kirpan, il n’y touche pas, par contre. Les atouts contemporains de l’autorité victimaire jouent un petit peu en faveur de monsieur Singh mais cela ne l’empêche pas de ne pas monter dans les sondages, surtout au Québec. Il est assez patent que les québécois se souviennent des révélations faites autrefois à son sujet par la très incohérente Martine Ouellet. Quand il était député ontarien, monsieur Singh a jadis milité pour l’abolition des casques de motos, de façon à ne pas nuire au port du turban… Ce genre de doctrine implicite, même si elle ne fait pas partie du programme officiel du NPD, ne vous décolle pas des basques si facilement, surtout de nos jours.

Justin Trudeau (Parti Libéral, centre-droite). Le Premier Ministre Trudeau a immensément de difficulté à se débarrasser de sa croissante réputation de guignol costumé. Les déguisements parfaitement inanes, lors de la fameuses visite en Inde, lui font comme la tunique de Déjanire sur le torse d’Hercule. Ça colle, ça brûle, ça empoisonne, et ça s’en va pas. Pour ne rien arranger, un petit putride de réac a coulé au magazine Time des photos de monsieur Trudeau en Aladin avec le visage noirci. Scandale de réserve patent. D’autres images de ce type ont circulé, qui faisaient assez Minstrel Show quand même. Même si l’académicien québéco-haïtien Dany Laferrière nous a intelligemment expliqué que cela tendait peut-être plutôt à prouver que monsieur Trudeau aurait secrètement envie d’être noir, rien n’y a fait. Les mijaurés donneurs de leçons canadiens anglais, trop contents que le raciste soit pour une fois quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes, ont crié au blackface en roulant des orbites et se sont pâmés de jouir du scandale de réserve mobilisé. Pour en rajouter, la version française du thème chanté de la campagne libérale était dans un sabir atlantique aussi indécodable que ridicule. Voilà pour les fronts ethnique et linguistique. Sur le front écologique, un des adversaires de monsieur Trudeau a mentionné qu’il avait deux avions de campagne et que cela augmentait son empreinte carbone, et faisait tache sur son vernis écolo. En gros, le personnage se fait de plus en plus jeter au nez une image de biaiseux, de baratineur, de fallacieux et d’hypocrite. Et, au bout du compte, toujours pour ne rien arranger, ce petit couillon de Trudeau passe son temps à s’affubler d’une grande bouille contrite en mondovision et à s’excuser sans fin, en cataracte et à répétition. Même les bourgeoises anglo-canadiennes aussi veules que lui en viennent à trouver que c’est tout de même un peu trop poussé dans l’apologétique, son gestus. Imaginez alors ce qu’ose en penser tout bas le reste du genre humain…

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En conclusion, deux points: 1) les problèmes nationaux et internationaux de fond ne font pas l’objet de différences significatives dans les programmes de tous les partis politiques bourgeois canadiens contemporains. Pour le Canada, le sac de nœuds national et —surtout— international ne changera pas significativement et ce, quel que soit la couleur du nouveau gouvernement au pouvoir. 2) Conséquemment, on investit beaucoup de bande passante à se crier des noms et à parler de verres à café, de turbans, de faux permis de courtier d’assurance, de coucous pollueurs, de chansonnettes gingle et de maquillage.

Aussi, bon ben, prolétaires de tous tonneaux, circulez, y a rien à voir. Cette élection est strictement une élection des apparences.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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COMMENT JE SUIS DEVENU MUSULMAN (Théâtre du Rideau vert, Septembre 2019)

Posted by Ysengrimus sur 21 septembre 2019


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On va d’abord poser nos protagonistes. Ysengrimus (votre humble serviteur, 61 ans), Reinardus-le-goupil (son fils), la Dame à la Guitare (épouse de Reinardus) et Clef de Sagesse (grande amie de l’épouse de Reinardus). Ces trois jeunes gens (26 ans en moyenne) ont eu la gentillesse de m’inviter à auditionner la pièce de théâtre Comment je suis devenu musulman de Simon Boudreault, au Théâtre du Rideau vert (Septembre 2019).

Comprenons bien maintenant l’armature philosophique et intellectuelle du solide petit quatuor critique qui s’est mis en branle ce soir là, au milieu des spectateurs du grand dispositif scénique historique de madame Filiatrault. Clef de Sagesse et la Dame à la Guitare sont toutes les deux des kabyles algériennes de seconde génération, étudiantes au second cycle en Science Santé. Reinardus-le-goupil, étudiant à Polytechnique, est un athée explicite fraîchement islamisé pour fins maritales (il vient de convoler avec sa douce moitié). Quant à Ysengrimus, votre humble serviteur, il reste le modeste auteur de l’ouvrage L’Islam, et nous les athées, présentation critique de la culture musulmane ayant les occidentaux rationalistes pour lecteurs cibles. Reinardus-le-goupil me glisse à l’oreille, juste avant la levée du rideau: Ce sont mes beaux-parents qui m’ont recommandé ça… à cause de la similarité de situation entre le principal protagoniste et moi. Je ne sais pas du tout ce que ça vaut. Si ça se trouve, c’est nul. La dent scintillante, je lui réponds: même nul, ça promet d’être sociologiquement hautement intéressant. Et le spectacle démarre.

Que dire. L’intention est bonne. L’effort est louable. L’écriture et la conception sentent un peu la lampe mais elles ne sont pas exemptes de mérites. La mise en scène est imaginative et enlevante et la distribution est parfaitement satisfaisante. Il y a incontestablement de bons moments et ce, tant pour les théâtreux que pour les philosophes (le quiz comparatif de l’image de la femme dans les grandes religions est dévastateur. Les numéros promo-gadget de l’historique du Frère André et de l’agence de voyage des pèlerinages sont savoureux). Malgré les réserves que je vais devoir malheureusement formuler, ce spectacle, marrant et —redisons-le— bien intentionné, vaut incontestablement le détour.

Jean-François (Jean-François Pronovost), québécois du cru, catholique non pratiquant et athée de fait, et sa conjointe Maryam (Sounia Balha), musulmane culturelle d’origine marocaine, attendent un bébé. Les voici donc qui jonglent, sans enthousiasme réel, avec l’idée de se marier. Se profilent alors deux univers. L’univers de la certitude contrite des obligations maritales, le papa (Belkacem Lahbaïri) et la maman (Nabila Ben Youssef) de Maryam. L’univers de l’aquoibonisme occidental en déréliction avancée quoiqu’incomplète, nommément le papa (Michel Laperrière), fidéiste vieux genre, et la maman (Marie Michaud) agnostique et cancéreuse, les parents divorcés de longue date de Jean-François. On nous sert alors le tourbillon habituel des comédies de boulevard, dans une version rencontre des cultures. Dans le contexte d’explosions émotives type des situations pré-maritales de tréteaux, tout le monde se met à débloquer et à se lancer dans les grandes mises au point champion d’usage. L’intensité joue d’excès. Le programme critique mobilise la caricature. C’est ici que le risque s’installe. Le beau risque? Voire. Le risque, en tout cas.

C’est que la caméra, la tête de lecture, est tenue par l’homme occidental. Lapidaire, Reinardus-le-goupil dira, un peu plus tard: ça reste un show de blancs. Et pourtant cette caméra, cette lecture, cette écriture se veulent équilibrées, symétriques et omniscientes. Qu’en est-il? De fait, le spectacle donne à voir une schématisation accusée de la culture québécoise, pognée entre ses références catholiques lourdingues et vieillottes et une déréliction aussi galopante que mal dominée. Ça ne passe pas toujours. C’est parfois trop gros. Mais Ysengrimus, 61 ans, sait faire jouer le filtre et ne craint pas de se faire fourguer, sur son propre bagage ethnologique, de la soupe de stéréotypes (sauf que, qu’en est-il de la perception de ses trois jeunes hôtes?). Et, d’autre part, on nous montre aussi, comme au premier degré, des femmes musulmanes entre elles (notamment pendant le hammam… ça, monsieur Boudreault, ça s’appelle une prosopopée et c’est toujours, oh, oh, hautement risqué), ou encore la famille musulmane (de souche marocaine) dans son intimité. Les débats y font rage. On découvre un univers tendre et intense mais dévoré par le conservatisme et ravaudé par les contraintes de conformité sociale. Un univers des apparences. Qui se soucie de la vérité? dira à Jean-François, son nouveau beau-père. Et Jean-François, poussant des rideaux pour tenter de voir sa promise en habit de mariée se fait gueuler dessus en arabe par des femmes que l’on ne voit pas. Qui sont-elles? Existent-elles réellement dans le monde réel, celui du réel?

Au sortir de la pièce, je me suis tourné vers la Dame à la Guitare et Clef de Sagesse et je leur ai dit directement: Mesdemoiselles, mon jugement final sur ce spectacle va dépendre de vous. Sur tout le segment concernant la culture musulmane, je suis totalement dans le noir. Que me sert-on ici exactement: du truculent ou du stéréotype? La réussite ou l’échec de ce genre d’exercice se joue sur ce point-là et sur aucun autre, dans mon regard. Car les hypertrophies caricaturales présentées au sujet de la culture québécoise, je sais parfaitement les discerner et les dominer. C’est le traitement de la culture musulmane qui est en jeu ici, pour moi. Sur toutes ces questions sensibles, je n’ai vraiment pas envie de me faire servir un Minstrel Show. Clef de Sagesse m’a alors demandé: Qu’est ce que c’est que ça? Ma réponse: Tu sais, une roulotte de saltimbanques où des acteurs noirs, ou pire des acteurs blancs peints en noir, sautillent et nous re-servent à nous blancs, la confirmation de nos stéréotypes de blancs sur les noirs. Le beau visage de Clef de Sagesse s’est alors rembruni.

Et mon échantillon sociologique s’est alors fragmenté. Sans hésiter, Clef de Sagesse annonce qu’elle considère que le traitement des principaux traits de la culture musulmane a été trivialisé, esquissé sur un ton toc, superficiel et exempt d’analyses effectives. Elle citera notamment l’explication que le père de Maryam produit de la signification du pèlerinage à la Mecque, ramené, assez grossièrement effectivement, à quelque chose qui coûte vachement cher et est donc sensé livrer une rédemption efficace et indubitable de tous les péchés, quelle que soit leur gravité. Le cheminement intérieur associé au pèlerinage et sa signification profonde sont perdus, dira Clef de Sagesse. Je me suis senti insultée. La Dame à la Guitare, plus critique de son héritage culturel, signalera quelques bons moments, notamment les engueulades anti-patriarcales de Maryam avec son papa. La Dame à la Guitare dira avoir eu mille fois ce genre d’empoigne avec son propre paternel. Mais elle rejoindra Clef de Sagesse sur le point du charriage et de la superficialité des comportements et des idées et déclarera, elle aussi, avoir senti qu’on se payait sa poire ou l’insultait un peu, par moments. Inutile de dire, les petits amis, que l’analyse de ces deux personnalités intelligentes et nuancées tue cette production raide à mes yeux. Il va sérieusement falloir revoir la copie, monsieur Boudreault. Les humains ne sont pas des marionnettes.

Reinardus-le-goupil n’est pas resté en retrait. Après tout, bondance, ceci est censé raconter son histoire, articuler son regard, du moins partiellement… Athée, bien athée, élevé dans un cadre athée (et certainement pas «non pratiquant» de quelque culte culturellement transmis que ce soit), mon goupil est resté insatisfait face à cette présentation tronquée et courtichette du jeune athée virulent et compulsif qui ne croit en rien (foutaise canonique sur l’athéisme), n’a pas fait la synthèse, et apparaît plus comme un iconoclaste mouche du coche picossant au talon les grandes religions plutôt que comme l’agent puissamment relativisant et historicisant qu’il est effectivement. Ici aussi, l’athée est caricaturé, trivialisé. Il est traité de façon grossière et simpliste. Il n’est pas analysé. Je seconde Reinardus-le-goupil entièrement sur ces points.

On s’efforce de renvoyer les religions dos à dos, en méthode, mais au bout du compte, c’est encore l’athéisme qui y perd. La Dame à la Guitare nous fournira la conclusion synthèse la plus juste. Le fait de caricaturer et de miser sur les effets dramatiques de l’excès a eu un coût pour tout le monde. Toutes les cultures se sont trouvées esquissées à gros traits et personne n’y a finalement vraiment trouvé son compte. Je donne 7/10 pour l’effort et les bonnes intentions mais je me demande quand même… à part m’avoir un petit peu amusé et diverti, qu’est ce que ce show m’apporte, au bout du compte?

Perso, je crois que ce show pétri de bonne conscience vise discrètement à rassurer les occidentaux (ici, les québécois) à propos des immigrants musulmans. Si vous allez voir cette pièce de théâtre, écoutez attentivement l’accent de Maryam. Cette jolie marocaine, très typée arabe (et jouée superbement), parle français comme une québécoise de souche. Elle a la langue d’une pure laine intégrale. Le message est bien là, latent, gentil-gentil, imperceptible mais net. Bien de chez nous, surtout. La superficialité en est la clef. Vous énervez pas trop le poil des jambes avec nos immigrants musulmans. Ils vont peut-être nous islamisouiller un peu, comme ça, à la surface des choses, pour rencontrer leurs propres contraintes de conformité ridicules et vieillottes… mais au fond, c’est nous qui allons bel et bien les assimiler, à la fin de la course. Écoutez et observez attentivement Maryam, la seule immigrante de seconde génération de tout cet opus, ce sera pour constater que c’est une québécoise, maritalement, comportementalement, idéologiquement et discursivement, pleinement convertie et que sa culture marocaine, elle n’en veut plus vraiment. Une autre victoire pour la bonne vieille ligne doctrinale du Théâtre du Rideau vert.

Mon échantillon sociologique, jeune, tonique, brillant, autonome et sourcilleux, ne rencontre ce programme que fort imparfaitement. Enfin, la barbe un peu aussi. Qui veut se faire assimiler, finalement? Pas les québécois ou les québécoises, en tout cas. Or, sur ce point, nous sommes TOUS ET TOUTES québécois et québécoises ici… Poils aux sourcils…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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À propos de la dimension symbolique des personnages de FORREST GUMP et de JENNY CURRAN

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2019

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Il y a vingt-cinq ans, le film Forrest Gump (1994) faisait un solide succès au guichet, s’installant rapidement dans les mémoires comme un classique de la culture populaire américaine. Il est indubitable que ce morceau de savoureuse bravoure tragi-comique déploie une cruciale dimension symbolique. Forrest Gump (joué par Tom Hank) et son insaisissable amoureuse Jenny Curran (jouée par Robin Wright) sont bien des entités plus grandes que nature, oui, oui, oui. On le sent nettement et vite, dans le déploiement du récit. Mais que symbolisent-elles tant, ces deux figures? Le problème apparaît subitement plus ardu qu’on pense. Un débat va en effet implicitement prendre place sur ce point. Forrest Gump, le personnage, est né en 1944 et la narration qu’il nous livre, tout au long du film, sur son banc d’arrêt d’autobus, a lieu en 1982. Gardons donc à l’esprit que c’est cette période historique 1944-1982 qui est couverte et que c’est sa bringuebalante traversée par la fameuse génération du boom des bébés qui nous est narrée.

Un certain discours réactionnaire a voulu voir en Forrest et Jenny l’incarnation de la droite et de la gauche américaines de cette période. Forrest, né de père inconnu en Alabama dans une grande maison sudiste (sa mère y loue des chambres aux touristes), est prénommé d’après un des fondateurs du Ku Klux Klan. Il a le profil type d’un conservateur américain. Moineau du village à cause d’un retard mental, il entre au high school régulier parce que sa mère séduit le principal. Plus vieux, il court très vite, ce qui lui permettra d’aller à l’université avec 75 de QI car il y jouera au prestigieux football collégial. Il fait ensuite l’armée. Blessé au combat, lors de la guerre du Vietnam, il est décoré et devient ambassadeur de bonne volonté pour le gouvernement américain. Joueur de tennis sur table, il fait partie de l’aile sportive du corps diplomatique lors de la visite présidentielle en Chine. Il fait ensuite un premier coup d’argent en s’associant à une pube de raquettes de ping-pong. Devenu homme d’affaire, il achète un navire de pêche. Capitaine crevettier, il survit à l’ouragan Carmen alors que toute l’industrie de la pêche à la crevette est dévastée. Ça lui permet de s’acheter une flotte de chalutiers et de fonder la Bubba & Gump Shrimp Company. Son argent est ensuite investi, par les bons soins de son acolyte ancien combattant du Vietnam comme lui, le lieutenant Dan, dans la compagnie Apple naissante. Le voici rentier prospère avant même d’avoir atteint quarante ans. Il s’adonne alors à des activités d’olibrius, genre Howard Hughes, notamment un marathon pédestre de bord en bord du continent américain, largement médiatisé. Une lecture simplette peut donc parfaitement voir en la trajectoire de Forrest Gump le cheminement gagnant du bon petit ricain de droite des Trente Glorieuses.

Jenny Curran pour sa part, vire assez vite à gauche et cela se passe plutôt mal. Enfant molestée par son père et n’ayant pas connu sa mère, elle est renvoyée du high school pour avoir posé dans Playboy avec le chandail officiel du susdit high school, dans une séance de photos un peu allumée. Elle rêve de faire chanteuse comme Joan Baez mais elle en vient surtout à chanter nue dans un troquet de Memphis, au Tennessee, sous le pseudo de Bobbie Dylan. Elle s’embarque ensuite dans la grande aventure hippie. Elle touche le pacifisme, les expériences de drogue et le militantisme radical, notamment avec les Black Panther. Elle se coltaille toujours avec des amoureux abuseurs et instables. Ses rencontres avec Forrest sont épisodiques. Dans les années 1970, c’est le disco et la cocaïne et elle passe à deux doigts de se suicider en se jetant en bas d’un immeuble. Elle ne le fait pas finalement et elle revoit Forest en Alabama, avec qui elle baise ponctuellement et se fait mettre enceinte. Elle fuit de nouveau le pays natal et va s’installer à Savannah en Georgie où elle fait serveuse de restaurant, en élevant son fils, en mère monoparentale désormais un brin BCBG. Elle est atteinte d’un Sida qu’on ne nomme pas. Un peu après la tentative d’assassinat sur Ronald Reagan, elle retrouve Forrest Gump, lui remet son fils, se marie avec lui et meurt de cette maladie incurable qui inquiéta tant les années 1980. L’analyse symboliste réac interprète alors ce destin et cette mort comme une victoire de la droite sur la gauche, renoncement au militantisme, réconciliation néoconservatrice, retour au bercail, fin de la monoparentalité, conformisme matrimonial et mort d’un idéal.

Jenny Curran (en hippie) et Forrest Gump (en ancien combattant de la guerre du Vietnam)

Jenny Curran (en hippie) et Forrest Gump (en ancien combattant de la guerre du Vietnam)

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Cette analyse n’est pas sans mérite mais elle me parait pécher en confondant la portion FACTUELLE et la portion SYMBOLIQUE de l’opus. Le développement que je viens de rapporter relate ce qui est arrivé, cursivement et linéairement, à Forrest et à Jenny pendant ces tumultueuses années. Mais je ne crois pas qu’on touche au fondement symbolique (ou, osons le mot: philosophique) de l’exercice en s’en tenant ainsi à cette dynamique simplette et pendulaire d’un dualisme politicien gauche-droite. Certains aspects cruciaux et déterminants de ces deux personnages sont encore à fouiller, pour que leur dimension symbolique se dégage vraiment.

Un fait capital est que Forrest Gump n’est pas un héros prométhéen. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’a pas le contrôle intellectif de la nature motrice de sa quête. Il ne conquiert pas le monde, il est ballotté par celui-ci. Forrest nous raconte son histoire sur son banc d’arrêt de bus, en toute simplicité, sans la comprendre. Pétri de candeur et de naïveté, il ne voit pas la saleté, la perversité, la motricité et les ressorts structurants du monde. Il représente une innocence, une inconscience et un non-savoir, fondamentalement populaires et lumpen, de la formidable puissance objective de l’Amérique. En Alabama, il rend, devant les caméras, un cahier échappé par Vivian Malone, sans se rendre compte que la fac est en cours de déségrégation. Au Vietnam, il ne sait pas exactement ce qu’on fiche là. Il croit qu’on est à la recherche d’un certain Charlie. Plus tard, à Washington, il participera fortuitement à un immense rallye pacifiste, en compagnie du Yippie Abbie Hoffman, sans se rendre compte qu’il est en train de subvertir la cause qu’il a servi. Il devient un héros médaillé en sauvant tout son peloton parce qu’il ramasse des types tant qu’il n’a pas retracé son ami afro-américain Bubba, le seul qu’il cherche. Capitaine crevettier incompétent (c’est Bubba, finalement mort au combat, qui était dépositaire des compétences crevettières), Forrest fait fortune dans la pêcherie simplement parce que l’ouragan Carmen détruit d’un seul coup toute la concurrence. À cause de son logo, il prend la compagnie Apple pour une entreprise fruitière. C’est le lieutenant Dan qui fait les placements fructueux. Forrest aime Jenny tout en ayant une conscience hautement embryonnaire de la nature tragique et cruelle de sa souffrance. Candide, il a une compréhension fort approximative tant de la chose sexuelle que de la chose sociopolitique et/ou politico-économique. Il est entraîné par la tourmente historique de l’Amérique sans mener la marche. Il est un pur produit conjoncturel. Un immense chançard historique.

L’autre fait capital concernant Forrest est qu’il est un personnage catalyseur déclenchant inconsciemment et passivement les événements significatifs. Bougeant étrangement dans ses attelles d’infirme, il inspire son jeu de jambes à Elvis. Fuyant des malabars, il traverse à haute vitesse un terrain de football, se fait repêcher par un recruteur vedette, et change le sort de l’équipe de football de l’Université de l’Alabama. Logé â l’hôtel Watergate par Nixon, après son championnat de ping-pong amical en Chine, il téléphone au concierge de l’hôtel parce que des types avec des lampes de poche l’empêchent de dormir dans la chambre d’en face. Il attire ainsi, sans le savoir, l’attention collective sur le braquage du Watergate. Par une suite d’échanges verbaux biscornus et involontaires, lors d’une entrevue télé à l’emporte-pièce, il inspire John Lennon pour la composition de la chanson Imagine. Lors de son marathon hypermédiatisé de trois ans, il fait jaillir, au nez et à la barbe d’un des olibrius de sa camarilla de suiveux, le fameux slogan Shit happens. Puis sa face boueuse devient, par le bizarre effet marie-magadaléen d’une tache de boue dans un gaminet, l’émoticon souriant accompagnant la formule Have a nice day. Plus qu’un chançard, il est une manière de porte-bonheur permanent. Incarnation non-volontariste du mythe américain, Forrest Gump est comme ces petits lutins de légendes qui, quand ils apparaissent dans une situation, la voient se dénouer d’elle-même sans rien y faire. Il est l’incarnation imagée des forces objectives qui couvent dans les entrailles sociales, complexes et inouïes, du peuple américain.

Jenny, pour sa part, ce sera le contraire. Elle représente la conscience vive et cuisante, la conscience sociale aussi. Elle sait. Elle voit. Elle pige lucidement tous les arcanes du monde cruel. Elle est témoin de l’effondrement impérialiste du rêve américain. Elle comprend tout ce qui se passe et, entre autres, elle comprend que Forrest ne comprend rien. Elle souffre parce que sa conscience subjective constate tout et ne peut rien faire. Quand elle meurt, ce n’est pas la gauche qui meurt, c’est une certaine interprétation analytique du monde. Et elle meurt, entre autres, d’avoir fuit toute sa vie la portion porte-bonheur d’elle-même qu’est Forrest. Forrest, c’est le côté enfant, réac, soldoque, parce qu’infantile. Jenny c’est le côté adulte, progressiste, militant, parce que mûri. Et, tout au long de cette période historique, Jenny fuit Forrest parce que son savoir et sa puissance de compréhension à elle risquent d’écorcher et d’esquinter son innocence à lui et de lui faire perdre sa baraka qui, elle non plus, n’échappe pas à Jenny. Mordre le fruit de la connaissance décourage et nuit à l’action. C’est l’innocence en action qui paie.

L’analyse symboliste est ici non pas dualiste mais moniste. Elle est aussi plus gnoséologique que politicienne. Jenny et Forrest sont les deux facettes d’une entité unique qu’on pourrait appeler: la masse sociétale. Une portion de la masse sociétale sait, comprend adéquatement, analyse et voit venir ce qui se passe. Mais cette portion souffre, s’exacerbe, piétine, erre et n’arrive à rien. Une autre portion se contente de vivre en se laissant porter par les immenses forces objectives de l’Histoire. Et c’est celle-là qui monte, c’est celle là qui vainc, comme en se jouant, spontanée béate dans son optimisme, la conjoncture spécifique des Trente Glorieuses étant évidemment ce qu’elle est. La thèse fondamentale du film Forrest Gump consiste à exposer le primat du déploiement des forces historiques objectives sur la subjectivité consciente. Et ladite subjectivité consciente se meurt de n’avoir pas compris ça, à tout le moins entre 1944 et 1982. Et Forrest Gump reste seul en compagnie de Forrest Gump Junior, encore bien petit mais dont on sait déjà qu’il est très très intelligent. La symbolique de l’opus est profondément matérialiste, au plan philosophique, et elle n’a, à mon sens, rien de particulièrement réactionnaire. Ce n’est pas parce que Forrest et sa maman (jouée par Sally Field) sont des sudistes du cru avec un accent de cultivateurs que le film dans lequel ils jouent est un brûlot réac. Les choses sont beaucoup plus complexes que ça. Le succès daté de l’Amérique ne procède pas d’un mérite subjectif (Jenny) mais bien de la puissance objective, massive et gargantuesque du monstre (Forrest). La conscience de l’Amérique est déficiente, attristée et malingre (Jenny). Elle se marie encore fort mal avec sa force brute, carrée et niaise (Forrest).

Et Forrest Gump Junior s’assoit avec son papa au bord de la rivière, comme l’avait plus ou moins fait Jenny autrefois. Et la fusion de Jenny et de Forrest que cet enfant réalise, cette jonction des forces objective placides et de la conscience subjective acérée, grandira. C’est que l’histoire de l’Amérique continue. Et, justement, elle rapetisse face au monde. Son impérialisme aussi. Tous les espoirs de progrès et de synthèse sont permis, donc. Forrest et Jenny ont fini de courir dans toutes les directions sans savoir, (lui), sans pouvoir (elle). Cet enfant unique les a enfin unis. Et le roulement de tonnerre des catégories fondamentales de se poursuivre.

Jenny Curran (jouée par Robin Wright) et Forrest Gump (joué par Tom Hanks), vers 1962

Jenny Curran (Robin Wright) et Forrest Gump (Tom Hanks), vers 1962

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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