Le Carnet d'Ysengrimus

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Archive for the ‘Vie politique ordinaire’ Category

Il y a vingt ans, la grande grève de 1997 à l’Université Lancastre

Posted by Ysengrimus sur 20 mars 2017

grevepaul

Pour se préserver des emmerdeurs et de leurs suppôts judiciaires, tous les noms propres (toponymes et anthroponymes) de cette série hautement plausible de tracs de grève électroniques ont été modifiés. Délégué syndical du Département d’Études Gauloises du campus de Milton (Université Lancastre), c’est à moi qu’incomba la tâche de guider méthodiquement nos troupes dans la grande grève de 1997 (qui dura du 20 mars 1997 au 13 mai 1997, soit 55 jours). Les collègues de mon département se sont comportés de façon magnifique dans ce difficile exercice de conflit organisé. Notre collègue Robert LANGLADE fut un capitaine de barricade exemplaire, et notre ligne de piquetage put être convertie en une unité mobile portant l’action sur d’autres sites de lutte, et jusque dans l’enceinte sénatoriale. Un superbe exemple de discipline collective et de collégialité dans l’action, dont le meilleur journal de bord imaginable est encore la compilation des 45 tracts de grève mis alors en circulation quotidiennement via un tout nouvel instrument de lutte à l’époque: le courrier électronique.

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Date: Mercredi, 12 Mars 1997, 19:04:39 —0500 (EST)
Re: PRÉPARATIFS EN VUE DE LA GRÈVE

MESSAGE DE PAUL YSENGRIM, DÉLÉGUÉ SYNDICAL — ÉTUDES FRANÇAISES

À partir d’aujourd’hui, l’exécutif de LUTU (Lancaster University Trade Union) peut décider à chaque instant la mise en place de MOYENS DE PRESSION (job actions) pouvant aller de procédures de harcèlement administratif léger à la grève générale illimitée. Les consignes sont les suivantes:

1— Mentionnez la situation à vos étudiants et commencez à envisager avec eux des moyens alternatifs de respect des critères d’évaluation (pouvant aller jusqu’à l’annulation de certaines unités d’évaluation). La ligne de l’exécutif syndical est la suivante: ceci est une grève «de la mi-mars» et non «de la mi-octobre» visant à des dommages maxima à l’administration (en frappant à une époque de relations publiques intensives: recrutement, levée de fonds etc.) et DES DOMMAGES MINIMA À LA CLIENTÈLE (frappant à la queue du semestre plutôt qu’à sa tête).

2— Tenez vous au courant des développements. Je vais m’efforcer de faire suivre les informations par courrier—e principalement. LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE. IMPRIMEZ MES TEXTES. FAITES EN COPIE. ET PLACEZ LES DANS LES BOÎTES DE NOS COLLÈGUES NON INFORMATISÉS. Un ou deux courrier—e par jour seront émis, vers 8:00 du matin et/ou vers 4:00 de l’après-midi.

3— Solidaires de vos collègues en grève ou non, AGISSEZ DANS LA DISCIPLINE. Pas de cabotinage, pas d’empoignes, pas de carnaval inutile. Soyons fermes ET dignes. Questions, problèmes, inquiétudes? Envoyez moi un courrier—e ou téléphonez moi (poste 97*** ou 997-52**). Si vous n’êtes pas informatisés, faites transmettre vos communications—e à votre délégué syndical par Robert LANGLADE ou Buster FARLEY, qui sont par la présente des maintenant réquisitionnés à cette fin dans la chaînes de communication études françaises—Milton.

D’AUTRES INSTRUCTIONS SUIVRONT
Toute ma solidarité et mes plus chaleureuses amitiés
PAUL YSENGRIM, délégué syndical
pysengrim@lancasteru.ca

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Date: Jeudi, 13 Mars 1997, 07:04:09 —0500 (EST)
Re: LES TROIS DOCTRINES SYNDICALES DE FRAPPE

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS — MERCI
PAUL YSENGRIM — DÉLÉGUÉ SYNDICAL
pysengrim@lancasteru.ca

Trois doctrines de frappe sont présentement envisagées et débattues par l’exécutif syndical:

1— PRESSIONS ADMINISTRATIVES «LÉGÈRES»: Il s’agit de procédures de boycott genre gel du dépôt des notes, chahutage des remises de diplômes et pressions de ce genre exercées sur la chaîne administrative. Ayant eu un certain succès dans le passé, ces procédures sont préconisées surtout par les éléments droitiers de la structure syndicale.

2— FRAPPES SURPRISES: Grèves complètes, appelées de façon abrupte et soudaine, de très brève durée, et possiblement répétitives (cp la notion québécoise de grève tournante). Préférence personnelle de Doug MORTIMER le président de LUTU, cette approche fait hésiter d’autres officiers, parce qu’elle nécessite des canaux de communication très performants pour être efficace.

3— APPEL DE GRÈVE CLASSIQUE: la date du début (mais pas celle de la fin!) de la grève est émise à l’avance et transmise aux membres syndiqués ainsi qu’à l’administration. Ce délai-guillotine fonctionne comme une sorte d’ultimatum à la table de négociations. Au jour J, après le crescendo dramatique d’usage, et si les négos sont toujours dans la dèche, c’est la plénière monstre puis «Debout les damné(e)s de la terre, on y va les filles et les gars».

CONSIGNES: NOUS EN SOMMES À LA PHASE DES ÉVÉNEMENTS OÙ IL EST LE PLUS IMPORTANT DE VOUS TENIR INFORMÉS DU DÉROULEMENT DU PROCESSUS. LISEZ VOTRE DOCUMENTATION SYNDICALE PAPIER ET ÉLECTRONIQUE. Dans l’attente de savoir laquelle (ou lesquelles) des options 1, 2, 3 ou même… 4 vont se mettre en place, il faut rester vigilants et se tenir prêts à bouger vite pour ne pas se faire surprendre nous-même par notre propre stratégie surprise!

D’AUTRES CONSIGNES SUIVRONT
Amitiés et solidarité
Paul

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Date: Jeudi, 13 Mars 1997, 17:04:30 —0500 (EST)
Re: LES PROCÉDURES ADMINISTRATIVES D’INTIMIDATION

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS — MERCI
PAUL YSENGRIM — DÉLÉGUÉ SYNDICAL
pysengrim@lancasteru.ca

Jusqu’à nouvel ordre (les choses pouvant changer si une grève d’une certaine durée était déclenchée) l’administration de l’université n’envisage pas la procédure du cadenas (lock out). Au contraire, elle affiche de jouer l’indifférence en affirmant, fort caricaturalement, que… «en cas d’une grève de son corps enseignant, l’université maintiendra toutes ses activités régulières» (!!!). Le véritable nerf d’intimidation de l’administration de l’université CONSISTE À JOUER LES AUTRES CATÉGORIES DE PERSONNEL CONTRE LES MEMBRES DE LUTU. Particulièrement visés dans cette stratégie sont LES REPRÉSENTANT(E)S DU PERSONNEL NON ENSEIGNANT (staff). Une note de service musclée, déposée dans nos boîtes à lettres par une main charitable, rappelait il y a quelques jours au personnel non enseignant qu’ils sont bel et bien les otages de leurs managers et que si l’idée saugrenue de se faire porter pâle pendant la grève leur traversait l’esprit, ils se feraient demander leur petit billet de médecin à leur retour…

CONSIGNE: NE BOUSCULEZ PAS LE PERSONNEL NON ENSEIGNANT. Il faut demeurer solidaire de cette catégorie de personnel même si cette solidarité ne nous est pas payée en retour. NOTRE ADVERSAIRE COMMUN ÉTANT L’ADMINISTRATION DE L’UNIVERSITÉ, ÉVITEZ DE PLACER LE PERSONNEL NON ENSEIGNANT EN POSITION OBJECTIVE DE PROVOCATEURS. Continuez d’appliquer sereinement votre ligne syndicale, conscients que l’administration de l’université se sert sciemment de ces gens malgré eux pour nuire à notre action.

D’AUTRES CONSIGNES SUIVRONT
Amitiés et solidarité
Paul

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Date: Vendredi, 14 Mars 1997, 07:06:40 —0500 (EST)
Re: ÊTES VOUS FICHÉ(E)S AU SYNDICAT?

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS — MERCI
PAUL YSENGRIM — DÉLÉGUÉ SYNDICAL
pysengrim@lancasteru.ca

Êtes vous fiché(e)s au syndicat? Si ce n’est pas le cas il faut y voir. Vous venez de recevoir une fiche signalétique intitulée JOB ACTION SIGN UP. Elle permet de faire savoir à l’équipe d’organisation de la grève vos heures de disponibilité pour le piquetage ainsi que vos différents talents et expertises. Je vous signale que le piquetage est rémunéré ($500 pour une semaine de 5 jours à 4 h de piquetage/jour).

CONSIGNE: Remplissez cette fiche le plus rapidement possible. NE LA POSTEZ PAS À LUTU (trop lent) MAIS ALLEZ LA PORTER VOUS MÊME ET PROFITEZ EN POUR DISCUTER LE COUP AVEC LES PERMANENTS ou sinon METTEZ LA RAPIDOS DANS MA BOÎTE À LETTRE. Je me ferai un plaisir d’être le modeste facteur de mes collègues militants. IL EST TRÈS URGENT DE REMPLIR CETTE FICHE RAPIDEMENT. Questions? Contactez moi. Si le téléphone est constamment occupé quand vous me sonnez à la maison, envoyez un petit courrier—e pour me dire de raccrocher!

D’AUTRES CONSIGNES SUIVRONT
Amitiés et solidarité
Paul

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Date: Samedi, 15 Mars 1997, 19:18:14 —0500 (EST)
Re: DATE OFFICIELLE DE DÉBUT DE LA GRÈVE

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS  — MERCI
PAUL YSENGRIM  — DÉLÉGUÉ SYNDICAL
pysengrim@lancasteru.ca

La formule de grève a été décidée par l’exécutif syndical. Il s’agit de la formule 3) au sens de ma note de service explicative de la semaine dernière: GRÈVE GÉNÉRALE ILLIMITÉE AVEC DATE GUILLOTINE POUR LA CONCLUSION DES NÉGOCIATIONS. La guillotine sur les négos est fixe au mercredi 19 Mars 1 heure de l’après-midi. Si à ce jour et à cette heure, une entente satisfaisant le comité de négociation de LUTU n’a pas été atteinte, la grève est officiellement déclenchée mais ne se met effectivement en branle que LE JEUDI 20 MARS À 7 HEURE DU SOIR. Des négociations intensives se poursuivront cette fin de semaine et au début de la semaine prochaine. Je vous annonce aussi une rencontre-caucus-piquetage au QJ de LUTU le lundi 17 Mars de 5 à 7 heures.

CONSIGNE: Tenez vous prêts.

D’AUTRES CONSIGNES SUIVRONT
Amitiés et solidarité
Paul

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Date: Lundi, 17 Mars 1997, 08:12:44 —0500 (EST)
Re: ERRATUM ET GRAND RASSEMBLEMENT PRÉ—GRÈVE

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DOTÉS D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS ET RÉPARERONT SPONTANÉMENT MES ERREURS ET INEXACTITUDES SUR LES COPIES PAPIER. SAUDITE AFFAIRE (COMME DIRAIT BUSTER…)
pysengrim@lancasteru.ca

ERRATUM: La grève est officiellement prévue pour le jeudi 20 Mars à 7 heures DU MATIN (et non pas du soir comme je vous l’ai malencontreusement écrit dans mon dernier communiqué — comme vous le savez on ne transforme pas une tarte en disque olympique et on ne se refait pas). Les personnes avec imprimantes s’il vous plaît essayez de réparer ma gaffe avant de faire tomber vos copies du communiqué antérieur dans les boîtes de la glorieuse aéropostale! Philippe CARDINAL, Denise KINLEY et Christiane LABICHE: bravo pour vos bons réflexes électroniques, continuez de bien me surveiller comme ça.

GRAND RASSEMBLEMENT PRÉ—GRÈVE: Un grand rassemblement pré-grève (pre-strike rally) est prévu pour le mercredi 19 Mars de 16:30 à 19:30 à l’auditorium EPSILON I (comme Isabelle). Les derniers préparatifs, notamment la constitution des équipes pour le piquetage auront lieu à cette très importante réunion. Des précisions vous seront apportées ce soir vers 7:00 sur le fonctionnement du piquetage. Sachez déjà que notre PICKET CAPTAIN (une commission d’experts chevronnés se penche en ce moment sur une traduction française pour ce terme là) est ROBERT LANGLADE.

D’AUTRES INFORMATIONS SUIVRONT
Amitié et solidarité
Paul

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Date: Lundi, 17 Mars 1997, 19:04:16 —0500 (EST)
Re: LE PIQUETAGE

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS — MERCI
PAUL YSENGRIM — DÉLÉGUÉ SYNDICAL
pysengrim@lancasteru.ca

Le piquetage va se faire à partir de jeudi matin 7 AM. Sept équipes fixes vont se relayer aux sept entrées de la cité universitaires sur un roulement à trois équipes assurant leur tour de piquetage pendant quatre heures chacune. Une équipe volante déjà constituée assurera la présence sur le site du campus même. CHAQUE DÉPARTEMENT EST RATTACHÉ À UNE PORTE PARTICULIÈRE SOUS LA DIRECTION D’UN PORTIER (gate captain) SPÉCIFIQUE. Nous (Études Françaises) sommes regroupés avec LANGUES MODERNES et GÉOGRAPHIE.  Notre portier est ROBERT LANGLADE et notre site de piquetage est la ROUTE VALLEYFIELD qui raccorde Milton au boulevard Sherlock juste à côté du collège SUMMERS en passant devant l’immeuble principal de la coopérative EDGAR ALLAN POE.

CONSIGNES: L’intention initiale de l’exécutif syndical est de frapper fort au tout début de la grève et d’assurer le roulement des équipes par la suite. LE JEUDI 20 MARS À 7 H. AM. PRÉSENTONS NOUS TOUS SUR LA ROUTE VALLEYFIELD ET REGROUPONS NOUS AUTOUR DE ROBERT LANGLADE. Nos consignes ultérieures nous seront alors distribuées. Il manque encore des CHEF D’ÉQUIPE (shift leaders) qui sont chargés de voir au bon fonctionnement des équipes (trois équipes par jour — un chef d’équipe est donc une personne qui fonctionne selon les «horaires» figurant sur votre fiche signalétique). Si ce boulot vous intéresse envoyez moi un courrier—e.

D’AUTRES CONSIGNES SUIVRONT
Amitié et solidarité
Paul

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Date: Mercredi, 19 Mars 1997, 14:55:04 —0500 (EST)
Re: RASSEMBLEMENT POUR PRÉPARATIFS DE GRÈVE.

LA GRÈVE EST OFFICIELLEMENT DÉCLENCHÉE. ELLE DÉMARRE DEMAIN MATIN À 7:00 A.M. LES ULTIMES CONSIGNES VOUS SERONT TRANSMISES PAR COURRIER ÉLECTRONIQUE CE SOIR VERS 19:00.  RENDEZ VOUS TOUS AUJOURD’HUI 16:30 AU GRAND RASSEMBLEMENT PRÉPARANT LA MISE EN PLACE DES PROCÉDURES DE GRÈVE (PRE—STRIKE RALLY), AUDITORIUM EPSILON I (COMME ISABELLE) .

AMITIÉS ET SOLIDARITÉ
PAUL

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Date: Mercredi, 19 Mars 1997, 19:52:32 —0500 (EST)
Re: VOTRE LOCALISATION DE PIQUETAGE

Présentez vous tous à l’intersection route VALLEYFIELD et Boulevard Sherlock (anciennement route Pilgrim) demain matin 7:00. Les pancartes vous seront fournies sur place. VENEZ TÔT. VENEZ TÔT. TÔT. Le paradoxe du piqueteur se formule comme suit: pour se rendre à son lieu de piquetage le piqueteur doit traverser des lignes de piquetage! Ce paradoxe va vous retarder. VOYEZ DONC À ARRIVER TÔT. Sur la ligne de piquetage, avisez le chef équipe portant liséré rouge. Dites-lui (ou à défaut dites aux simples grévistes): I AM REPORTING TO MY PICKET GATE WHICH IS ON VALLEYFIELD ROAD. MY GATE CAPTAIN IS ROBERT LANGLADE, MY SHIFT LEADER IS PAUL YSENGRIM. Ça devrait décontracter les choses… Le plus tôt on tape dur. le plus courte sera la grève.

Tous aux barricades!

Amitiés et solidarité
Votre Paul

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Date: Jeudi, 20 Mars 1997, 16:53:37 —0500 (EST)
Re: PROCÉDURE POUR LE PIQUETAGE et LES PROLÉTAIRES ÉTOILÉS DU JOUR 1

AUJOURD’HUI ON A BLOQUÉ LE CAMPUS. COMME L’AURAIT DIT CHIP MONK À WOODSTOCK: LANCASTRE UNIVERSITY CLOSED DOWN, MAN. CAN YOU DIG IT? Demain 7:00 regroupez vous autour de Robert LANGLADE au tiers du chemin de la rue VALLEYFIELD exactement en face de la centrale thermique. Vos consignes, au demeurant simples comme bonjour, vous seront assignées sur place. Petit tuyau dans les coins: portez un chapeau et ne portez pas de sac. Informez vous aussi des conditions météo et pelurez vous en circonstance.

Pour le JOUR 1 de notre grève:

—Une étoile rouge prolétarienne va à PETER OHARA. Calme comme Joe HILL en personne, drapé de sa pancarte d’homme-sandwich LUTU. Peter a distribué ses tracts avec tact et doigté. Un modèle de discipline syndicale.

—Deux étoiles rouges prolétariennes à DALILAH BROWN. Elle s’est présentée droite et fidèle pour relever la première équipe au moment ou on commençait vraiment à se les geler et a tenu de longues heures avec sa casquette de Bob Dylan en chantant LA MARSEILLAISE et L’INTERNATIONALE.

—Trois étoiles rouges prolétariennes à LOLA ATTILA, du syndicat PROLO. Solidaire du mouvement de ses collègues en grève, notre championne tous azimuts de la conscience sociale a distribué des tracts dans la deuxième équipe avec une maestria de grande militante.

— Finalement le Marteau et la Faucille de diamant vont sans conteste à AMINA LEBRUN. Sans perdre son focus, Amina a tenu quelque chose comme six heures dans la ligne de piquetage avec le sourire angélique de ses meilleurs succès. J’ai du insister pour qu’elle rentre se reposer: elle était en train de prouver par la praxis au vieux matérialiste qui dort sous ma bonne barbe que l’esprit domine le corps et je ne pouvais plus faire face à cette perspective philosophique poignante.

Le slogan de la journée figurait sur la pancarte de MERCÉDÈS LOUVAIN: SOYEZ SYMPA ET AYEZ UN BUT, APPUYEZ LUTU. Consigne: que les absents d’hier deviennent demain l’incarnation pétulante de ce crucial mot d’ordre.

Demain matin: tous aux barricades!

Amitié et solidarité
Votre Paul

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Date: Vendredi, 21 Mars 1997, 16:21:25 —0500 (EST)
Re: LES ÉTOILES PROLÉTARIENNES DU JOUR 2 DE GRÈVE

Deuxième journée de fermeture complète de l’université par les grévistes de LUTU. Moral de fer, nerfs d’acier dans des manières de velours (armaturé). Nos étoiles rouges prolétariennes du jour pour le piquet de grève VALLEYFIELD sont:

—Une étoile rouge prolétarienne va à WALTER DAVID. Bien en focus, discipliné, attentif aux consignes. Comme en plus il a eu le culot de me réclamer son étoile ce matin sur les lignes, il a toutes les qualités humaines d’un gréviste de première (culot inclus!) et fera un excellent chef équipe.

—Deux étoiles rouges prolétariennes vont à MARIE BERTIN, du syndicat PROLO. Avec sa pétulance habituelle (Marie est très douée pour gueuler des slogans — je n’ai pas à vous faire un dessin) elle est venu prêter main forte à sa consoeur LOLA ATTILA dans le mouvement solidaire de nos collègues PROLO. Même l’atmosphère terrestre en a tremblé sur ses bases puisque toute la ligne a fait observer que l’apparition de Marie avait  amené le soleil dans ce ciel nuageux de mars.

—Trois étoiles rouges prolétariennes vont à LUDOVIC TAVERNIER. Compagnon solide du deuxième jour (de mauvaises langues ruminent encore qu’hier il était à la messe!), notre gars TAVERNO a fouetté les ardeurs des troupes pendant plusieurs heures, presque jusqu’à la clôture des piquets, par des chants patriotiques et révolutionnaires et une volée de renvois savants à Zola, hélas intraduisibles pour les compagnons anglos du vieux Joe HILL.

—Finalement le Marteau et la Faucille de diamant à BUSTER FARLEY qui nous a donnê deux solides jours de grève avec sa bonhomie et son intensité militante proverbiales. Buster a failli attraper le tournis dans la ligne, ce qui vous donne une idée de l’ampleur morale qu’il a déployé pour dessiner dans la gadoue de la taïga d’amples zéros pointés vers notre administration nullarde.

Slogan (français) de la journée:

BURLINGTON (prononcé comme garçon) À LA TÉLÉVISION! ÉTEIGNONS LE BOUTON!

Consignes: Soyez attentifs à votre courrier—e dimanche soir en début de soirée. Si vous lisez TOUS AUX BARRICADES, tirez en les conclusions qui s’imposent sur vos devoirs prolétariens.

Amitié et solidarité
Votre Paul

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Date: Dimanche, 23 Mars 1997, 14:44:18 —0500 (EST)
Re: LUNDI: TOUS AUX BARRICADES!

Deux jours de barricades et un négociateur provincial est maintenant impliqué. Grévistes, lâchez pas, on les aura! Prenez votre tour d’équipe demain matin 7:00, ou 11:00 ou 3:00 (arrivez à l’heure qui vous conviens mais 7:00 est préférable). La barricade LANGLADE se couvre de gloire. On a parlé de sa détermination, sa discipline et son entrain jusqu’à l’exécutif syndical. Le président de LUTU parle de vous à ses officiers. Venez nombreux montrer à madame Jennifer LORD ce que l’on fait de sa propagande. Entrez normalement sur le campus par votre entrée habituelle. En passant une barricade, avisez l’officier portant liséré rouge ou n’importe quel gréviste et dites: I AM REPORTING TO THE VALLEYFIELD GATE FOR PICKET DUTY. MY GATE CAPTAIN IS ROBERT LANGLADE, MY SHIFT LEADER IS PAUL YSENGRIM. On vous laissera passer en se disant intérieurement: VOILÀ UN(E) BRAVE DE LA BARRICADE OÙ ON CHANTE LA MARSEILLAISE ET L’INTERNATIONALE. Stationnez À VOTRE PLACE HABITUELLE S.V.P. et présentez vous sur la route VALLEYFIELD. Jennifer LORD et Ian BURLINGTON sont aux abois. Cette semaine on va les mettre sur les genoux.

TOUS AUX BARRICADES!

Votre Paul

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Date: Lundi, 24 Mars 1997, 20:15:46 —0500 (EST)
Re: (VOUS ÉTIEZ) TOUS AUX BARRICADES!

Prenez d’abord note: GRAND RASSEMBLEMENT DE GRÈVE, Mardi 25 mars de 3:00 à 5:00, Hôtel White Oak (je n’ai pas l’adresse. Si quelqu’un l’a, balancez la dans notre chaîne de solidarité).

Tout d’abord salut et solidarité enthousiaste à la pluie de forces fraîches prolétariennes qui s’est abattue sur la barricade LANGLADE aujourd’hui: Gwendoline BRISTOL, Firmin SAPIN (prompt rétablissement de ton accident de bagnole, mon grand), Christiane LABICHE (directement de Montréal), Danielle PAGNOL (la passionnaria occitane en personne, directement du pays du saucisson sec et du camarade Drucker)! HÉ, GRÉVISTES LE PRÉSENT COMMUNIQUÉ EST PARFAITEMENT REDONDANT: VOUS ÉTIEZ TOUS ET TOUTES AUX BARRICADES! Votre délégué syndical est tellement fier de vous!

Nos étoiles rouges prolétariennes de la journée.

—Une étoile rouge prolétarienne va à Vlad BALASKO. Le camarade Vlad, avec sa pipe et sa chapka, est venu prêter main forte à ses collègues LUTU en pure solidarité fraternelle.

—Deux étoiles rouges prolétariennes vont à Denise KINLEY. Denise nous a donné trois solides jours de grève avec un entrain de fer et un chapeau de cow-girl des plaines sublimissime. De plus Denise a su canaliser sa haine de l’ennemi de classe dans une attitude disciplinée et spirituellement élevée. Tu as raison Denise, il ne fallait pas débaptiser Leningrad!

—Trois étoiles rouges prolétariennes vont à Pierre LEDUC. Pierre est extraordinairement discipliné et a un focus remarquable. De plus Pierre a le sens de la stabilité militante et du travail de grève à long terme. Il économise son énergie de façon très efficace. S’il reste un dernier être humain sur les lignes, ce sera celui-là. Trois jours de grève pour Pierre, deux avec son extraordinaire bonnet phrygien bleu ciel, frappé aujourd’hui de trois étoiles rouges hautement méritées.

Le Marteau et la Faucille de diamant au camarade Luco GERMANOTTI. Après deux jours très intensifs de barricade la semaine dernière, Luco s’est porté volontaire au réseau de ravitaillement. Il circule maintenant sur le campus avec se voiture et ravitaille et encourage la totalité des barricade. Non Luco, la classe ouvrière n’oublie jamais ses héros.

LE PETIT LIVRE ROUGE DES POTINS DE GRÈVES: nous avons eu UN COUPLE sur les barricades aujourd’hui en la personne de Danielle PAGNOL et son mari. Ce dernier est l’incarnation contemporaine de Woody GUTHRIE. Il nous a balancé une série exaltante de chants prolétariens britanniques en tenant sa douce moitié par le bras (après avoir obtenu son autorisation pour ce comportement inusité de son chef équipe, passionné mais réglementaire…)

La barricade LANGLADE commence à disposer d’une stabilité des équipes. Stabilisez votre présence sur les barricades et allongez-là le plus possible. Demain, calculez avec le meeting de grève de trois heures et surveillez la météo. Même vos tenues vestimentaires sont une inspiration.

Slogan de la journée: JENNIFER LORD, YOUR LETTER: EXPENSIVE RECYCLING PAPER.

Amitié, solidarité et tout mon amour
Votre Paul

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Date: Mardi, 25 Mars 1997, 21:12:21 —0500 (EST)
Re: DE LA PRISE EN CHARGE COLLECTIVE D’UNE BARRICADE

Aujourd’hui événement crucial de la vie de la glorieuse barricade LANGLADE (HO!). Introduction d’un collectivisme à la fois planifié et spontané. Des tours ont été assurés pour prendre la position de chef d’équipe. Des slogans, poèmes, limmericks et autres chansons du grand Joe HILL ont été mis en place collectivement et avec toute l’intensité des grandes luttes. Un sens du long terme se met en place. Prise de conscience cruciale. IL FAUT CONTINUER DANS CETTE VOI(X)E (la survie du Grandgousier à la pastille d’or en dépend désormais). Il ne faut pas se sous-estimer ni se surestimer (je me cite). Il est important que cette barricade fonctionne comme une machine bien huilée prête à aller le plus loin possible dans la lutte, avec discipline et joie.

Nos étoiles rouges prolétariennes de la journée:

—Une étoile rouge prolétarienne va à Ruth MAXWELL. Resplendissante dans un magnifique imper rouge révolution-bolcheviste, la grande dame a marché avec ses frères et soeurs dans l’émotion et la sérénité des grands moments.

—Deux étoiles rouges prolétariennes vont à Firmin SAPIN. Superbe sous son grand pépin noir (Jennifer LORD pleurait très dru à ce moment la, Hou la vilaine. Elle comprenait que le gars Firmin était aux funérailles de sa présidence), concentré, le visage buriné par la conscience de l’effet des luttes durables, Firmin a assuré une présence constante, solide, et solidaire qui a illuminé nos consciences.

—Trois étoiles rouges prolétariennes au camarade Luther GOLDBACH. Sautillant, enjoué, décontracté comme un jeune trotskiste non encore désillusionné, notre vert [sic] baudelairien a entonné l’Internationale comme un de ces roulements de tonnerre du type de ceux que seul peut générer le disert qui ébranla le monde.

Le Marteau et la Faucille de diamant à Denise KINLEY. Denise a assumé la position de chef d’équipe pendant plusieurs heures, avec cet effet indéfinissable dans la voix qui fonde le grand leadership de foule et qui faisait bouger la ligne comme une seule masse (prolétarienne, il va sans dire). Je dois ajouter, pourquoi le taire quand toute la barricade en témoignera, Denise, dans ta glorieuse stature de chef équipe:  TU ÉTAIS INCROYABLEMENT BELLE.

Camarades de la glorieuse barricade LANGLADE, on continue la lutte. L’hydre hideuse de la classe ennemie pliera. Méfiez vous des météorologistes et demain, collectivement, en prenant votre position dans vos équipes comme les instrumentistes dans le grand orchestre du peuple:

TOUS ET TOUTES À NOTRE BARRICADE!

Votre Paul
(dont la gorge va bien mieux: merci Walter DAVID, Ian WARNER, Ricki MARCELLO, Denise KINLEY, James BORDEN)

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Date: Mercredi, 26 Mars 1997, 20:01:16 —0500 (EST)
Re: LA PRISE EN CHARGE COLLECTIVE D’UNE BARRICADE II

Aujourd’hui la prise en charge collective d’une barricade s’est poursuivie dans la discipline et la joie de vivre à un rythme hautement satisfaisant. La gorge de votre capitaine-substitut semble être devenue une priorité interne élevée, mes camarades grévistes, et je vous en remercie chaleureusement et silencieusement. Nous avons pu rouler à un chef équipe à l’heure aujourd’hui. Huit chefs équipe différents se sont succédés aux barricades avec un synchronisme de ballet. D’autres grévistes se sont spontanément portés volontaires pour jouer ce rôle demain. Vous êtes des as, vous vous couvrez de gloire et je vous aime de tout mon amour.

Nos étoiles rouges prolétariennes de la journée.

—Une étoile rouge prolétarienne à PETER OHARA. Peter est un titan. Il nous fait une grève extraordinaire, notamment en levant le rideau le matin avec une régularité de machine infernale bolcheviste. Une inspiration constante pour son délégué syndical ébahi.

—Deux étoiles rouges prolétariennes à DALILAH BROWN. Dalilah aujourd’hui s’est illustrée dans le rôle délicat et crucial de distributrice de tract aux automobilistes. Elle a fait un travail de conscientisation extraordinaire car les automobilistes arrivaient à la barrière calmes, sereins et solidaires.

—Trois étoiles rouges prolétariennes à LUDOVIC TAVERNIER. Ludovic a assumé la position de chef équipe avec un doigté et une justesse de ton qui relevaient du grand art. Délicat mais ferme, discipliné mais débonnaire, béret basque et loden, sourire et intellection. Une icône de la classe ouvrière.

Notre Marteau et notre Faucille de diamant à MERCÉDÈS LOUVAIN. Mercédès est tout simplement cyclopéenne dans cette grève. Présente aux barricades tous les jours depuis le début pendant des heures interminables. Souriante, enjouée, disciplinée, omniprésente, extraordinaire. Elle a distribué des tracts aujourd’hui avec Dalilah, travail délicat où toute sa capacité de concentration et de communication ont servi la cause magnifiquement.

PRIX SPÉCIAL DU CUIRASSÉ POTEMKINE. Le prix spécial du cuirassé POTEMKINE est décerné à la personne qui, comme l’équipage de ce navire célèbre, a su retourner ses armes contre les officiers de son hésitation et arborer le drapeau rouge contre vents et marée réactionnaires. Décerné sans hésitation à DANIELLE PAGNOL qui, au début de la journée, disait qu’elle marcherait peu en vertu d’une verrue plantaire récemment opérée. Non contente de marcher des heures et des heures avec ses camarades, notre équipage du Potemkine fait femme a pris des photos immortalisant eisensteiniennement notre gloire.

LE PETIT LIVRE ROUGE DES POTINS DE GRÈVE: On commence à se demander de partout qui sont Joe HILL et Rosa LUXEMBURG. Joe HILL (1879-1915) militant ouvrier américain assassiné dans un simulacre de procès monté par les vigilantes d’un baron du cuivre d’Utah. Sujet d’un grand nombre de chansons ouvrières où il incarne non plus lui-même mais la cause ouvrière. L’allégorie stipule que partout où des ouvriers luttent pour leurs droits, Joe HILL est parmi eux… À preuve!

Rosa LUXEMBURG (1871-1919) leader politique et théoricienne allemande d’origine juive polonaise. Un certain nombre de potineuses sur la barricade prétendaient qu’elle était la maîtresse d’Aragon. Je n’en crois rien (ou alors elle était francophile et… pédophile). Rosa LUXEMBURG, Mesdames, est surtout le plus grand cerveau que la pensée marxiste ait produit au 20ième siècle. Son ouvrage majeur L’ACCUMULATION DU CAPITAL (1913) complète et rectifie certaines analyse du livre 2 du Capital en se basant (comme l’avait fait Lénine dans LE DÉVELOPPEMENT DU CAPITALISME EN RUSSIE, mais mieux parce qu’avec une plus grande ampleur théorique) sur une analyse de la phase impérialiste du développement de l’ennemi de classe. Comment des féministes articulées comme vous peuvent elles ramener une sommité comme Rosa LUXEMBURG au rang des Madame Récamier ou des Beauvoir à son Jean-Paul… Et, bon sang, pourquoi ne parle-t-on jamais de Rosa LUXEMBURG dans note folklore d’affirmative action. Trop subversive ou trop gigantesque? Pff, les deux, pardi!

Enfin, ne digressons pas et tenons nous en aux faits: vous êtes toutes des Rosa LUXEMBURG dans la lutte (la pauvre est morte la tête écrasée par la crosse de carabine d’un soldat allemand lors des grandes poussées révolutionnaires de 1919 — je ne souhaite cela à aucune d’entre vous. Continuons de surveiller les bagnoles!). Je vous admire avec une intensité inexorablement croissante.

Demain, prenez votre tour dans vos équipe et TOUS ET TOUTES AUX BARRICADES.

Votre Paul

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Date: Jeudi, 27 Mars 1997, 17:46:23 —0500 (EST)
Re: SÉCURITÉ SUR LA BARRICADE

Bon, donnons l’heure juste. Une certaine exaltation poétique ne nous fera pas perdre le sens des réalités. Il faut avouer qu’il est révolu le temps hugolien des trois glorieuses, Gavroche et le sang chaud éclaboussant les pavés de Paname. Notre cause ne vaut pas une jambe cassée ou un pied écrasé. Grâce à une action collective remarquablement efficace qui a tisse des liens humains qui dureront longtemps après la grève, la glorieuse barricade LANGLADE est désormais maximalement sécuritaire. Deux chefs d’équipe maintenant chevronnés se relaient à toutes les heures pour contrôler la circulation dans les deux directions de l’étroite artère VALLEYFIELD. Les automobiles ne s’approchent jamais à moins de deux mètres du groupe des piqueteurs et la procédure de sécurité en cas d’automobiliste-agresseur-fonceur est en place et bien rodée. Une malchance est toujours possible, mais nous avons travaillé dur pour mettre tous les atouts de la prudence de notre côté.

Nos étoiles rouges prolétariennes de la journée sont directement inspirées de la grande Pélagie VLASSOVA, glorieuse héroïne de LA MÈRE de Gorki. Cette vénérable dame âgée qui par la simple force de la nécessité de la chose historique devient à petit pas et sans ambages une extraordinaire héroïne révolutionnaire.

—Une étoile rouge prolétarienne à Gwendoline BRISTOL. La grande dame fait la navette entre le collège Tom Thompson et nous, là ou piquètent ses deux départements. Cross appointed jusque dans l’héroïsme révolutionnaire, Madame BRISTOL, qu’est-ce ce vous êtes belle sur les barricades!

—Deux étoiles rouges prolétariennes à Ruth MAXWELL. Dans une extraordinaire veste rouge classe ouvrière, un rouge très vif, qui éblouissait sous le tonitruant soleil printanier, Ruth souriante, resplendissante, savante, intellective, nous a de nouveau inspiré de sa présence envoûtante.

Trois étoiles rouges prolétariennes à Miranda COHEN. Pour son premier jour sur la barricade, Miranda n’a pas lésiné à la dose. Près de six heures de piquetage. Après les quatre premières heures, elle a eu ce mot, flegmatique: C’est vraiment bien organisé, Paul. Gonflée et héroïque, elle commente notre lutte de classes au milieu d’une rue bourdonnante comme si c’était un coquetel de plumitifs à la mode!!!

Il faut aussi allouer aujourd’hui des TRACTS BOLCHEVISTES VÉLINS, DORÉS SUR TRANCHE à nos champions des communications et encouragements en tous genres.

—Un tract bolcheviste vélin, doré sur tranche va à Danielle PAGNOL. Des heures de piquetage, un focus et une joie de vivre confinant au poignant et en plus, DANIELLE A FAIT CIRCULER LES PHOTOS QU’ELLE AVAIT CROQUÉ LA VEILLE SUR LA BARRICADE. Là, il a fallut toute la force de mon bras ouvrier pour les retenir de tous se rouler par terre comme des babouins. C’était hallucinogène. Une mauvaise langue départementale ayant requis l’anonymat a même susurré entre ses dents pourries par le manque de couverture sociale que voilà des photos qui remplaceraient bien d’autres photos se trouvant ailleurs autrement (je ne donne pas plus de détails, mon anonyme ne veut pas que je le cite en plus…)

—Deux tracts bolchevistes dorés sur tranches vont à Martin LUCIOLE. Martin a fait parvenir un extraordinaire message de solidarité qui a galvanise les troupes lorsqu’il a été distribué sur la barricade par les bons soins de Buster. Pour obtenir copie électronique de cet électrisant moment de solidarité internationaliste, contacter Buster qui vous le fera suivre. Martin lit tous nos tracts électroniques, et est très intensément avec nous. Merci Martin, tu es un frère.

Finalement grévistes, un Marteau et une Faucille de diamant montés sur une plaque de platine tout spécial à la veille de ce moment de pause pascale où nous allons recharger nos forces va à Robert LANGLADE. Notre capitaine, notre leader, notre compagnon de lutte. Un homme dont la conscience sociale est aiguë comme une lame. Robert a assuré son rôle de capitaine extraordinairement jour après jour depuis le début et nous lui devons énormément. Bravo Robert, bravo mon camarade, c’est une joie et un honneur de coudoyer un escogriffe au laconisme lacédémonien, aux pieds de granit, et au coeur d’or dans ton genre.

Suivez bien votre courrier électronique et dimanche soir entre 6:00 et 8:00 attendez vos mots d’ordre. Reposez vous, les orteils en éventails, et ne perdez pas votre extraordinaire cohésion fraternelle.

ON LES AURA.
JE VOUS EMBRASSE

Votre Paul

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Date: Dimanche, 30 Mars 1997, 18:44:18 —0500 (EST)
Re: LUNDI: À LA BARRICADE

LUNDI: À LA BARRICADE POUR LA DERNIÈRE LIGNE DROITE

D’abord une liasse de tracts bolchevistes sur papier vélin doré sur tranche à Julie MARMONTEL. Ma collègue membre associée du collège Parker, ma soeur de corridor, nous a fait parvenir le soleil australien par voie électronique via Robert et Buster. Le message a circulé dans le serveur général du département, si vous voulez vous pénétrer des effluves de solidarité internationaliste de notre géante du pays des wallabies, adressez vous à nos deux directeurs de département présent et futur, intérimaire et effectif, qui verront à vous télétransmettre la chose dans son intégralité. Julie reçoit tous nos tracts et suit notre action par le menu. Julie est avec nous sur la barricade. Ho! Julie!

CETTE SEMAINE, C’EST LE DERNIER DROIT. La solidarité à l’égard de notre mouvement augmente. De nombreux collègues ayant voté non à la grève prennent conscience de l’importance des enjeux et se joignent à nous. L’invitation présidentielle faite plus tôt la semaine dernière à une métamorphose de nous-même en nos propre briseurs de grèves tombe en capilotade. Elle a de fait fouetté les ardeurs de nos troupes dans la direction INVERSE de celle attendue par Jennifer et ses séides. Des témoins sûrs m’ont rapporté que le collège Mirandole est complètement paralysé. Même les chargés de cours se tournent les pouces faute d’étudiants. Les négociations se poursuivent sous la houlette du médiateur Castle, qui avec un nom pareil ne cédera pas à des constructions improvisées! LA DÉMONSTRATION EXPLICITE ET LIMPIDE DE NOTRE FORCE TRANQUILLE DOIT SE POURSUIVRE SANS FLÉCHISSEMENT. C’est absolument crucial à ce moment-ci. C’est le printemps, mes camarades. Une petite neige occasionnelle n’empêche pas la température de s’adoucir. Une nouvelle ère d’interaction avec l’administration universitaire se met déjà en place. LA SEMAINE DERNIÈRE, ILS ONT COMPRIS. CETTE SEMAINE, ILS VONT CÉDER.

Prenez vos équipes à la glorieuse barricade LANGLADE. Début 7:00 comme à l’accoutumé.

Amitié et solidarité
Paul

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Date: Lundi, 31 Mars 1997, 19:39:04 —0500 (EST)
Re: UN AÉROLITHE DANS LA TAÏGA

Tout commence avec les propos suivants de Léonid Alexéevitch Korchounov (rapportés par Sergueï Antonov dans ses souvenirs sur Lénine): «C’est à propos d’une expédition éventuelle en Sibérie, Vladimir Illich. Vous savez certainement que le 30 juin 1908 eut lieu un événement extrêmement intéressant pour les savants. Un phénomène assez rare, sans pareil par ses dimensions et peut être par son importance: un météorite tombé dans la taïga sibérienne.» Malgré la famine sur Moscou, le froid terrible, et le manque total de moyens, le camarade Lénine autorisa l’expédition scientifique vers le mystérieux aérolithe. Une légende, dont le caractère hautement apocryphe ne vous échappera guère, veut que le camarade Korchounov trouva au fond du cratère de l’aérolithe, en pleine taïga, par un hiver sibérien et interminable: LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE EN TRAIN DE TRACER DE VASTE ZÉROS SUR UN BITUME DE PERGÉLISOL. Il en resta bouche bée, le brave savant, et en bascula hors de nos mémoires.

Pour faire une glose courte de cet événement crucial: Il faisait très froid aujourd’hui mes petits lapins!

Et nous avons toujours nos étoiles rouges prolétariennes.

—Une étoile rouge prolétarienne va ex-aequo à Dalilah BROWN, Robert LANGLADE, et tous les héroïques volontaires prolétariens anonymes qui se sont reportés sur l’équipe de soir. Le bon camarade Korchounov a pété son thermomètre seulement en vous regardant tourner au fond du cratère. Que dire sinon: VOUS ÊTES DES BRAVES.

—Deux étoiles rouges prolétariennes ex-aequo à Denise KINLEY et Walter DAVID. Denise et Walter sont des chefs d’équipes exemplaires. Ils ont pris en charge le commandement cette fois-ci chacun à leur heure, et la taïga a retenti de leur voix titanesques comparable à celle des glorieux bateliers de la Volga.

—Trois étoiles rouges prolétariennes à Ludovic TAVERNIER, doublé du prix Anatoli Lounatcharski pour le comportement révolutionnaire hallucinant de l’année. Notre gars TAVERNO a assuré sa première équipe droit comme un i, fidèle à lui même, a assuré sa position de chef équipe avec son panache habituel. Puis il est disparu… Le voilà qui réapparaît vers la fin de la deuxième équipe, sautillant comme un ouistiti, et qui se met à chanter des slogans d’un délirant échevelé contre Jennifer LORD et ses sbires sur des airs classiques et folkloriques. Il a entraîné toute la ligne dans son mouvement endiablé en allant jusqu’à y joindre des pas de danses pour compléter le tableau. Tristan Tzara génétiquement croisé avec Prokofiev dans un vivier spermatique de Maurice Béjart. Voir ça et geler sur place: un must!!!

Le Marteau et la Faucille de diamant à Pierre LEDUC. Pierre était sur la taïga avec son camarade Peter à 7:00 tapant. Le froid, le vent, un réveil matin qui sonne à 5:00, une douleur lancinante à la hanche. Rien n’arrête Pierre dans sa lutte. Quand on lui exprime notre admiration, il a ce mot spartiate: «On a tous nos petits problèmes. Si ça se trouve tu as mal quelque part toi-même en ce moment et tu ne m’en parles pas.» Pierre, tu es grand. Je te lève solennellement mon couvre-chef liséré de rouge.

Un tract vélin doré sur tranche à Adrienne AUDREY. Notre camarade nous a fait parvenir un poignant message de solidarité internationaliste, disponible chez Buster et déjà mis en circulation dans le serveur départemental. Merci Adrienne, ton soutien a énormément d’importance pour nous tous.

Mes camarade, demain le bon géologue Korchounov revient de la sombre taïga, et le vol noir des corbeaux sur la Moskova annonce l’indubitable, inéluctable et inexorable venue du printemps… Prenez vos équipes, mes camarades et venez dire à Jennifer LORD: POISSON D’AVRIL, ON EST ENCORE LÀ! PAR ICI LE PETIT CONTRAT.

Je vous embrasse.

Paul

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Date: Mardi, 1 Avril 1997, 16:48:43 —0500 (EST)
Re: LES PETITS POISSONS ROUGES D’AVRIL

Nos poissons d’avril à Madame LORD sont évidemment des poissons rouges. Ils sont fait de rubis et resplendissent sous le superbe ciel printanier. Aujourd’hui, premier avril, on a joué un bon tour à notre chère administration. ON A FAIT DU PIQUETAGE. NANANÈRE. Et on s’est bien enfoncé dans le crâne les glorieux chants de grève du gars TAVERNO que, vu que la pérennité nous observe de son oeil perçant, je me charge de verser au bocal bouillonnant de notre mémoire collective pour leurs cruciale profondeur sémantico-herméneutico-symbolico-artisanale (je cite de mémoire, les accrocs sont de moi — P.Y.).

Chant 1:
UN PAS EN AVANT, DEUX PAS EN ARRIÈRE
LES NÉGOCIATIONS, SELON NOTRE ADMINISTRATION

Chant 2:
COMPAGNONS DE LA BARRICADE
MONTRONS LEURS QU’ON SAIT RÉSISTER
MONTRONS LEURS OUI, OUI, OUI.
MONTRONS LEURS NON, NON, NON
MONTRONS LEURS QU’ON SAIT RÉSISTER

Chant 3: (inoubliable: un modèle sidéral de mnémotechnie)
JENNY LORD, ON N’EST PAS SI BÊTE
ON NE VA PAS SE LAISSER PLUMER
SE LAISSER PLUMER NOS R’TRAITES,
ET NOS PAYES,
ET NOS CLASSES,
SYNDICAT, AAAAHHHHH!

(etc.)

Nos poissons rouges de rubis sont alloués aujourd’hui:

—Un poisson rouge de rubis à Ruth MAXWELL. Elle a joué un bon tour à notre estomac en nous apportant des bons biscuits NANANÈRE. Et nos peptines en ont cliqueté de surprise de ne pas entrer en collision avec le désormais traditionnel trio-gréviste: bagel/beigne/café. Ruth, vêtue d’un superbe manteau de cuir, nous a nouveau enchanté par sa majesté.

—Deux poissons rouges de rubis à Peter OHARA. Peter à joué un bon tour à notre administration. Il lui a concoctionné une autres des glorieuses et régulières journées de grève dont il a le secret. Peter, compagnon régulier et sans égal, pécheur se présentant tous les matins à 7:00 pour ne pas rater la marée, chef équipe exemplaire, m’a de plus confié qu’il avait du sang québécois, par sa mère NANANÈRE. La couenne dure, on sait d’oâ ça vient, mon canayen…

—Trois poissons rouges de rubis à Mercédès LOUVAIN. Mercédès a joué un bon tour au sort: ELLE EST REVENUE. Mercédès prend maintenant l’équipe de soir. Restons pudiquement muet comme un aquarium de carpes d’avril. Myriam est une de celles dont quand elle dira: «j’étais du soir», on répondra: VOILÀ UNE BRAVE! Et NANANÈRE: Joue nous un air Austère, Liszt!

—Le bocal de diamant à Amina LEBRUN. Amina fait avec une maestria et une superbe sans égal un travail littéralement tuant. Se pencher à la fenêtre des bagnoles, donner un tract, et causer sympa à la tête de merlan frit d’avril qui ne veut pas qu’on touche à sa bulle métallico-psychologique, et qui se définit fondamentalement et intégralement comme du bord des requins (aussi d’avril) que nous combattons. Amina, nous sommes sans voix devant ta gloire.

Un hameçon d’or très tendre et tout spécial à Denise KINLEY qui m’a harponné droit au coeur en me faisant cadeau de deux épinglettes en provenance directe du marché noir de Moscou (authentique!): Un petit profil de Lénine sur plaque, et une inscription LENINGRAD en cyrillique avec une glorieuse petite étoile qui pendouille sur le côté. Quelle charmante attention, Denise, tu as vu à subtilement orienter ce présent délicat vers mes préférences les plus profondes. Comment a tu pu deviner que j’attachais quelqu’intérêt au camarade Vladimir Illich Oulianov (né a Simbirsk, aujourd’hui Oulianovsk en 1870 — mort à Gorki près de Moscou en 1924; je vous épargne le profil biographique et la liste des oeuvres principales) ainsi qu’a Leningrad (sur l’embouchure de la Néva, tout près du golfe de Finlande et dont l’université fut fondée en 1819; je vous épargne les statistiques de superficie et de population)?

Je porte désormais ces deux petites épinglettes sur la partie frontale du liséré rouge de mon glorieux chapeau de grève, à 180 degrés du ruban gommé dorsal, qui a d’ailleurs inspiré un très beau limmerick à une de nos collègues italiennes. Mais ce que je porte dans mon coeur après ce premier avril 1997 aux barricades, ça c’est à la fois beaucoup plus grand et beaucoup plus indéfinissable.

Demain, prenez vos équipes.
Cette grève, on continue de la faire…
NANANÈRE

Votre Paul

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Date: Mercredi, 2 Avril 1997, 20:03:34 —0500 (EST)
Re: IL VONT CÉDER!

Mes beaux grévistes, l’heure est venue de parler du CARACTÈRE SUBIT DU CHANGEMENT QUALITATIF (CE QU’ON APPELLE EN PHILOSOPHIE HÉGÉLIENNE LE BOND QUALITATIF). À moi, le plus grand cerveau de la philosophie moderne: G.W.F. HEGEL

«C’est ainsi que l’eau, par le refroidissement, ne devient pas solide peu à peu, en sorte qu’elle deviendrait comme de la bouillie et se solidifierait progressivement jusqu’à la consistance de la glace, mais elle est solide d’un seul coup; même si elle a toute la température du point de congélation, mais qu’elle se tient en repos, elle a encore toute sa fluidité, et un ébranlement minime la porte à l’état de solidité.»
(SCIENCE DE LA LOGIQUE — DOCTRINE DE ÊTRE — 1812)

Les anglos ont une belle représentation du BOND QUALITATIF en évoquant ce chameau surchargé qu’une paille (changement quantitatif minime et ultime) casse en deux et met sur les genoux. Nous en sommes là, mes camarades. Nous ne répétons pas sans fin une suite de journées de piquetages se ressemblant l’une l’autre comme autant de tours de sablier. Nous procédons méthodiquement et dans la joie à une ACCUMULATION QUANTITATIVE qui est sur le point de susciter le BOND QUALITATIF. Celui-ci va venir d’un coup, sera à la fois subit et crucial. Tenons mes camarades. ILS VONT CÉDER. Et Ian BURLINGTON va regretter de ne pas avoir glissé un ou deux tomes du vieux Hegel parmi ses livres de comptabilité et ses autobiographies de grands arnaqueurs satisfaits.

Nos étoiles rouges prolétariennes:

—Une étoile rouge prolétarienne à Dalilah BROWN. Dalilah est maintenant l’âme de la troisième équipe. Elle est l’Antigone guidant ses collègues dans la noirceur. Nous somme sans voix. Elle est du nombre des braves…

—Deux étoiles rouges prolétariennes à l’increvable gars TAVERNO. Son oeuvre sur la barricade est désormais immortelle. Et il est le champion de l’oeillade fin-finaude qui transforme infailliblement le pied nerveux de l’automobiliste crispé en fourme d’Ambert odoriférante et dégoulinante.

—Trois étoiles rouges prolétariennes à Luco GERMANOTTI. Luco, le matinal, le primesautier, le pétulant, le caracolant, l’âme chevillée au corps de la première équipe. Chef d’équipe chevronné, compagnon d’armes, frère et ami.

—Un Marteau et une Faucille de diamant tout spécial à tous nos collègues des Langues Modernes et de Géographie. Des gens extraordinaires dont le nom est désormais ciselé sur les pourtours de nos auras pétaradantes. Les GABRIELLA, RAPHAELLA, DAVID BERG, PETER VERNON, HANZ HELMUD, PAUL MUNICH, ROY, MAURO, NICK MARTIN, VALERIE, LAURA FOGLIA, DONALD LE RÉCITEUR DE LIMMERICKS, GREG GILBERT, RICKI MARCELLO, VIOLA, PATRICIA WILLOW, PEDER, LE FINLANDAIS QUI S’EST MIS DANS LE CRÂNE DE M’ENSEIGNER LA LANGUE SUOMI, BARRY (ALIAS BENEDICT DE SPINOZA), MARTY, JOE HILL, ROSA LUXEMBURG, ET TOUS CEUX ET CELLES ENCORE PLUS PRÉCIEUX DONT JE N’ARRIVE PAS À ME FICHER LE BLAZE DANS MON CERVEAU RENDU GÉLATINEUX ET RÉFRACTAIRE PAR TOUTES CES HEURES DE LUTTE, ET QUI CONSTITUENT LA COUENNE DURILLONNE ET ASSIDUE DE LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE. Nous ne verrons plus jamais ces gens de la même façon, et qu’est-ce que nous les aimons…

Slogan de la journée:
CHOMSKY, T’ES FINI, RETOURNE DONC AU M.I.T! (euh, non, pas ça euh, plutôt… enfin les témoins se souviendront!)

Demain, prenez vos équipes.
Rappelez vous de la congélation selon Hegel.
D’un seul coup, ILS VONT CÉDER.

Je vous embrasse et vous borde dans votre lit douillet.
Votre Paul

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Date: Vendredi, 4 Avril 1997, 11:38:17 —0500 (EST)
Re: UN PORTE—VOIX SUR LA BARRICADE LANGLADE

Mes camarades,

Je dois vous avouer que je me suis senti comme un curiste apercevant un steak pommes frites, hier sur la barricade, quand Bill COLLINGWOOD s’est pointé en compagnie de trois trèfles de l’Association des Profs de Fac qui nous ont fait des discours DANS UN BEAU PORTE-VOIX GRIS SOURIS IDENTIQUE EN TOUS POINTS À CEUX QUI BRINGUEBALENT ET S’ENTRECHOQUENT DANS MES FANTASMES DEPUIS LE DÉBUT DE LA GRÈVE. Il était parfait, avec son pavillon régulier et l’espèce de petit cône à l’intérieur. Comble de raffinement technologique, on se collait une sorte de petit parlophone carré à fil boudiné, genre CB, contre la bouche.  Même pas besoin de se mettre la trompette au bec. J’ai craqué. J’ai poliment emprunté l’objet précieux à Bill, j’ai rapproché le petit parlophone de mes lèvres ardentes et j’ai dit: LADIES AND GENTLEMEN, STRIKERS je parlais à voix normale comme si j’étais dans mon salon THIS IS YOUR CAPTAIN SPEAKING la voix se catapultait jusqu’aux tréfonds de la taïga YOU ARE THE GLORIOUS LANGLADE PICKET. GIVE ME A HO! Mon HO! susurré d’une voix d’eunuque et la réponse glorieuse de la barricade, qui pourtant sonnait si faible par rapport à l’impact de l’appareil, me causèrent un net malaise. Je poursuivis donc: I JUST WANTED TO TRY THIS GADGET I PHANTASIZE ABOUT SINCE WEEKS, BUT MY CONCLUSION IS THAT THERE IS NOTHING COMPARED TO A BEAUTIFUL SHOUT PULLED OUT OF A THROAT MADE OF FLESH AND SKIN. La barricade poussa un long hululement approbatif, et ce fut la fin abrupte et apaisante de mon fantasme porte-voix. L’objet est maintenant rangé, dans mon esprit, au nombre des tourments à éviter sur une barricade de grève comme les sifflets et les radios…  Il n’y a rien comme assouvir, spas!

Nos étoiles rouges prolétariennes:

—Une étoile rouge prolétarienne va à Lola ATTILA. J’apprends beaucoup de Lola sur la barricade. Sa solidarité est indéfectible en dépit de problèmes personnels importants et de pressions professionnelles indues. Lola combat pour ce qui le plus élevé: la cause. Sa consistance politique est inaltérable.

—Deux étoiles rouges prolétariennes à Danielle PAGNOL. Danielle a fait ses armes de chef équipe aujourd’hui dans la gloire. Je vous certifie qu’elle a le coup de barrière le plus efficace et convainquant de toute la barricade. Ajoutez à cela qu’en vertu d’un crachin capricieux coupé de bourrasques teigneuses, Danielle avait enfilé une combinaison imperméable  semi-lunaire semi-service de désintox d’usine nucléaire en délire. Cela donnait un tableau épouvantablement convainquant.

—Trois étoiles rouges prolétariennes à Mercédès LOUVAIN. Pourquoi trois? Parce qu’il y avait trois Mercédès sur la barricade hier. La première prenait sa position dans la ligne, réglo et disciplinée. La deuxième assurait la position de chef équipe, efficace et autoritaire. La troisième remplissait la délicate et diplomatique position de «relation publique» avec les bagnoles. On se bousculait parmi les Mercédès, hier. Reposez vous toutes mes belles Mercédès, dorlotez vous les unes les autres. Vous l’avez tant mérité.

Un Marteau et une Faucille de diamant tout spécial remis les mains tremblantes à Patricia WILLOW, notre jeune collègue de Géographie qui a apaisé un automobiliste tellement en colère qu’il en était sorti de sa bagnole. Extraordinaire maestria de discipline qui, je vous l’avoue en catimini, m’a tellement foutu les jetons que j’ai ressenti le besoin de la décrire en détails pour m’en libérer l’esprit (versé dans le serveur LUTU-Line. Je vous le fais suivre sur demande). Eh oui mes camarades, après 80 heures de barricade bien sonnées, il arrive à votre vieux capitaine d’avoir parfois ses petits états d’âme…

MAIS MAIS MAIS MAIS MAIS MAIS

Je ne suis pas le seul. Avez vous vu le beau texte intitule BURLINGTON SUR LES GENOUX balancé dans le serveur ce matin. Du grand art ciselé, mes camarades. Il est en dépression nerveuse le monsieur $142,000. Ça console, quelque part. Fin de semaine cruciale. Reposez vous bien. Et on se reverra, sans porte-voix.

Votre Paul

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Date: Dimanche, 6 Avril 1997, 20:31:26 —0400 (EDT)
Re: DEMAIN: PIQUETAGE RÉGULIER ET GRAND RASSEMBLEMENT

Mes collègues et mes camarades,

J’ai reçu en fin de semaine le message suivant de Bill COLLINGWOOD, l’officier organisateur de la grève (traduction serrée): LES NÉGOCIATIONS VONT BIEN. LES DEUX PROCHAINS JOURS SERONT CRUCIAUX. Il faut donc procéder à une démonstration de force sans ambages. Cette dernière est prévue pour 11:00 à l’entrée principale de l’université: GRAND RASSEMBLEMENT SYNDICAL. PREMIÈRE ÉQUIPE DE LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE: Prenez vos positions comme à l’accoutumée, mais essayez de prévoir rester jusqu’à 12:00 (heure prévue de la fin du rassemblement).

SECONDE ÉQUIPE DE LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE: Prenez vos positions une demi-heure plus tôt. A 10:30, on va se mettre en marche, décrire une belle boucle sur le boulevard Sherlock (qui l’a bien mérité, allez) et se rendre à la barrière principale drapés dans notre gloire. Après le rassemblement, sauf contre-ordre, on reprend le piquetage selon le système régulier, sur VALLEYFIELD.

TROISIÈME ÉQUIPE DE LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE: Procédure habituelle.

N’oubliez pas que nous sommes désormais à l’heure avancée de l’Est. Tous sur la droite ligne vers le grand baroud d’honneur.

ON LES TIENT.
Paul

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Date: Mardi, 8 Avril 1997, 20:17:00 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE

Dure journée sur la barricade. Les événements et les éléments ont été contraires. La fleur au fusil des débuts le cède maintenant à la gravité du combat durable. Le système d’allocation d’étoiles et de Marteau et de Faucille est aujourd’hui remplacé par un PORTRAIT DE RÉSISTANT. Avant d’y procéder je vous signale la nouvelle répartition des équipes.

ÉQUIPE 1: 8:00 à 11:00
ÉQUIPE 2: 11:00 à 2:00
ÉQUIPE 3: 2:00 à 5:00

À tout seigneur, tout honneur, notre premier résistant de la galerie de portraits est ROBERT LANGLADE. Capitaine initial de la barricade LANGLADE, Robert m’a cédé sa place en saluant ostensiblement mes qualités organisationnelles. Robert est présentement en sabbatique. C’est un collègue très au fait des réalités syndicales, ayant notamment siégé au comité LUTU sur la charge de travail. Trait particulier de l’implication de notre collègue dans notre lutte, sa femme Lucienne est aussi impliquée dans la même lutte et participe au piquetage sur le campus Mirandole. Si bien qu’en ce moment à la maison, entre la poire et le fromage, c’est GRÈVE, GRÈVE, GRÈVE. Robert a déjà été frôlé deux fois très dangereusement sur la barricade (le même jour en plus). C’est une figure totémique et emblématique de notre barricade à laquelle nos collègues, y compris des Langues Modernes et de Géographie, s’identifient très étroitement.

SALUT ROBERT.
Salut mes camarades.
On continue.

Paul

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Date: Mercredi, 9 Avril 1997, 10:35:08 —0400 (EDT)
Re: IMPORTANT MESSAGE POUR LES PIQUETEUR/EUSES DE LA GLORIEUSE  BARRICADE LANGLADE

BILL COLLINGWOOD M’A DONNÉ SES CONSIGNES CE MATIN EN PERSONNE. LES VOICI:

DE 8:00 A 10:30 DEMAIN MATIN, LES PIQUETEURS DE LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE SE RENDENT SUR LA BARRIÈRE PRINCIPALE (MAIN GATE) POUR PIQUETER. VENEZ TOUS ET TOUTES QUELLE QUE SOIT VOTRE ÉQUIPE HABITUELLE.

À 10:30, TOUT LE MONDE SE REND EN VILLE POUR UN RASSEMBLEMENT DÉMARRANT AU ROBERT BORDEN SQUARE. QUE LES INFORMATISÉS PRÉVIENNENT LES CONVENTIONNELS!

REPOSEZ VOUS BIEN AUJOURD’HUI. À DEMAIN.

PAUL

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Date: Jeudi, 10 Avril 1997, 22:40:33 —0400 (EDT)
Re: RETOUR AU PIQUETAGE RÉGULIER

Mes camarades,

Le piquetage sur l’artère principale de la glorieuse barricade LANGLADE s’est passé sans anicroche. Pour références futures voici les conséquences que nous en avons tiré. En gardant notre structure usuelle de chefs d’équipes, il s’est simplement agit de les disposer côte a côte et de dédoubler l’équipe des distributeurs de feuillets. Les deux chefs d’équipes et les deux distributeurs arrivaient très aisément à se concerter pour alterner l’entrée des voitures sur les deux lignes. Les commandements GATE—IN/GATE—OUT sont simplement replacés par GATE—NORTH/GATE—SOUTH et, si on ne perd pas le nord, le tour est joué. Comble de sophistication, on avait même l’aile Anarchiste du Mouvement des Brigades Internationales (le gros MAORO en l’occurrence) qui distribuait des feuillets aux piétons du trottoir. C’était tout simplement princier. Conseils pour l’avenir si on retourne dans cette zone de toundra. La barricade doit rester plus près des chefs d’équipes parce que la voix s’éparpille et se perd en rase campagne (je me suis surpris à regretter notre taïga) et une étrange tendance de la ligne à dériver vers l’édifice principal de la fac se manifeste. Aussi, si on y retourne un jour, prévoir un chapeau à rebords ou des lunettes de soleil: la luminosité est plus intense et moins glauque que sous nos climats.

Après nous être couverts de gloire sur l’artère principale: NOUS REVENONS AU PIQUETAGE RÉGULIER SUR VALLEYFIELD, AVEC HORAIRES RÉGULIERS (8/11; 11/2; 2/5) et folklore habituel.

Notre portrait de résistant rend hommage aujourd’hui à une résistante: LOLA ATTILA. Enseignante de langue, membre du syndicat PROLO, Lola est une des figures majeures de la barricade LANGLADE. Sa bonne humeur constante et son intelligence articulée sont une inspiration de chaque instant. Lola lutte pour la cause, ce qui signifie simplement et sans rhétorique qu’elle considère que la grève LUTU est une manifestation importante d’enjeux de qualité d’enseignement et de conditions de travail valable pour la totalité de la communauté universitaire, toutes affiliations syndicales confondues. La solidarité ferme et tranquille de Lola repose sur le socle de granit d’une analyse critique de la situation dans son ensemble. Lola lutte et pense avec le même entrain débonnaire, la même sérénité, la même sagesse.

SALUT LOLA.
Salut mes camarades.
On continue.

Paul

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Date: Dimanche, 13 Avril 1997, 21:50:10 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE II

Demain, piquetage régulier. Prévisions: soleil et onze degrés. Prenez vos équipes. La semaine sera caractérisée par un meeting décisionnel de LUTU quelque part, mais je n’ai pas encore d’informations sûres. Nos pressions s’exercent au mieux pour les faire changer d’idée sur l’adoption d’un arbitrage sans recours (merci Peter OHARA pour ce terme exact et précis) au pire pour qu’ils concrétisent leurs ci-devant «propositions plus flexibles». Il ne faut absolument pas faiblir.

Notre portrait de résistant rend hommage aujourd’hui à BUSTER FARLEY. Buster est un syndicaliste indéfectible et applique à la gestion de sa discipline syndicale son sens de la rigueur et de la précision qui en font l’administrateur respecté et le linguiste redoutable que l’on connaît. À la fois pince sans rire et boute en train, Buster distribue des piécettes en chocolat ou des cacahuètes en guise de rétribution pour services universitaires aux piqueteurs solidaires et ému. Il m’a même remis dernièrement, toujours sur la ligne de piquetage, la politique de couverture dentaire de l’administration de l’université LANCASTRE: un de ces impitoyables bonbons durs à la mélasse que l’on appelait KLENDAK dans mon enfance, possiblement une référence au Klondike neigeux et glacial dont nous sortons à peine sur la mémorable route VALLEYFIELD. Buster c’est Renart le goupil, astucieux, malicieux, mais incroyablement fraternel et humain. Une figure départementale centrale et incontournable ainsi qu’un fleuron de la glorieuse barricade LANGLADE.

SALUT BUSTER.
Salut mes camarades.
On continue.

Paul

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Date: Lundi, 14 Avril 1997, 22:01:15 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE III

Robert vient juste de me signaler que la plénière syndicale est prévue pour vendredi. Nous voici donc derechef glorieux sous le soleil pour une courte semaine. L’information de la journée est que Firmin SAPIN a réussi victorieusement sa séance d’entraînement à la position de chef équipe dans ce que Robert appelle la ferme et ce que Firmin lui même a nommé non moins élégamment l’école de recrues. Il a fait ça comme un vrai garde suisse. On va pouvoir le mettre à l’avant dès demain. À vos appareils photos, il ne manque plus que cela pour notre future murale de grève. David BERG portait un chapeau de paille, signe avant coureur assuré d’un printemps prospère. Peter BURTON est arrivé à motocyclette. Même commentaire. Demain, prenez vos équipes à heures régulières. Pépé BURLINGTON va finir par comprendre qu’on a la couenne plus dure que sa boîte crânienne.

Notre portrait de résistant rend un hommage que je sais ému et unanimement inconditionnel à une extraordinaire résistante: AMINA LEBRUN. Notre collègue et compagne de lutte est de tous les rendez-vous avec la modernité. Ouverture d’esprit, intelligence, sens de la collégialité, diplomatie subtile, Amina est un modèle dont j’avoue modestement souvent m’inspirer sans l’atteindre. Impliquée depuis longtemps avec le syndicat, Amina a déjà occupé des fonctions au comité de négociations. Elle a vu le feu et connaît les rouages. Et, sur la ligne de piquetage, quand des plus gros et des plus lourds à qui je tends une pancarte me répondent qu’ils ont froid au main, j’ai un coup d’oeil furtif et ému qui se tourne vers Amina: son sac a main, ses talons haut, sa coiffure chic et ses petits gantelets minimaux ne l’empêchent pas, elle, de la brandir fièrement cette pancarte de la dernier chance. Avec de la piétaille du calibre d’Amina dans nos troupes, le BURLINGTON et ses crotales sont voués à la ratatinade extra.

SALUT AMINA.
Salut mes camarades.
On continue.

Paul

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Date: Mardi, 15 Avril 1997, 17:06:23 —0400 (EDT)
Re: LE TONNERRE

Mes camarades,

Ayant du quitter la ligne vers midi pour surveiller les écoulements de pus de l’oreille gauche de mon petit deuxième (il va beaucoup mieux et retourne certainement à la garderie demain. Merci de toutes vos délicates manifestations d’attention. Elles m’ont vraiment touché. Pierre, Walter, Peter et les fidèles du matin, je suis avec vous demain sur 8 heures comme une seule pomme!), j’étais un peu désoeuvré après avoir pris mon premier déjeuner normal depuis quelques semaines et potiné un max dans le serveur électronique. Il m’est alors revenu un fantasme ancien. Qui n’a pas fait cela après quelques heures d’extases dans un motel aseptisé en compagnie d’une personne extraordinaire et inoubliable dont vous tairez le nom et qui dort en ce moment même en arrosant le draps de ses cheveux de rouille ou de paille. Vous ouvrez le tiroir du meuble de lit, en tirez l’inévitable bible des Gideons et vous faites des voeux sur votre passion du moment en y catapultant un doigt aléatoire et en herméneutisant à tire larigot sur le passage ainsi désigné. Pour faire changement, n’ayant pas de motel sous la main et en ayant pour tout dire un peu marre de l’ethnocentrisme judéo-chrétien implicite à la manoeuvre, j’ai fait le même coup, en pensant évidemment à notre GRÈVE, en exploitant la très belle édition bilingue du CORAN que l’on doit au Mouvement islamique Ahmadiyya. Ouvre le vénérable tome au pure pif. Y jette un doigt probabiliste… Je suis tombé sur le verset numéro 42 de la 13ième sourate, dite AL—RAD’, c’est-à-dire LE TONNERRE, et, croyez le ou non, le texte était le suivant:

NE VOIENT ILS PAS QUE NOUS CONQUÉRONS LE PAYS, LE RÉDUISANT À PARTIR DE SES FRONTIÈRES. ET ALLAH JUGE; IL N’Y A PERSONNE POUR RENVERSER SON JUGEMENT. ET IL EST CELUI QUI EST PROMPT À RÉGLER LES COMPTES.

 Si Allah représente l’arbitre attendu, il y a de l’espoir dans ce fragment, trouvez pas? Mon doigt était exactement sur PROMPT À RÉGLER LES COMPTES. C’est pas beau ça? Ça ne s’invente pas, en tout cas!

Puisque nous sommes en phase coranique, notre portrait de résistant porte ce soir sur PETER OHARA, un grand spécialiste en matières intellectuelles et spirituelles et qui, sur la ligne de piquetage, a la modestie, déplacée à mon sens, de dire de lui même (verset 50 de la 22ième sourate dite AL—HAJJ, LE PÈLERINAGE): OH HOMMES, JE NE SUIS POUR VOUS QU’UN SIMPLE AVERTISSEUR. De sa voix de stentor, Peter fait un chef équipe extraordinaire à la première heure du jour. Peter est d’une solidité et d’une discipline de fer. C’est un compagnon de lutte extraordinaire. Je tiens particulièrement à saluer le profond sens démocratique de Peter. Notre compagnon infatigable de lutte, notre fougueux et exemplaire chef équipe, notre inoubliable lecteur de poésie et compositeur d’odes satiriques AVAIT VOTÉ CONTRE LA GRÈVE, PARCE QU’IL CONSIDÈRE EN SON ÂME ET CONSCIENCE QUE LE RAPPORT DE FORCE AVEC L’EMPLOYEUR N’EST PAS LA SOLUTION DE NÉGOCIATION LA PLUS SOUHAITABLE. Respectueux du résultat démocratique, Peter s’est engagé dans la lutte avec ce qu’il a de plus précieux pour lui-même et pour nous tous: son âme. Maintenant je sais Peter, pourquoi la sourate que le hasard m’a donné à feuilleter en préparation de ce tract électronique où je prévoyais te rendre hommage s’intitule LE TONNERRE…

SALUT PETER.
Salut mes camarades.
Demain, prenez vos équipes: ON CONTINUE.

Paul

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Date: Mercredi, 16 Avril 1997, 22:22:38 —0400 (EDT)
Re: TOUS À LA RÉUNION DU SÉNAT

Mes camarades,

La journée de demain et celle d’après-demain vont compter aux nombres des plus importantes de cette grève. Prenons les une par une.

Demain, prenez vos équipes à heures régulières MAIS LIBÉREZ VOUS POUR ASSISTER DE 3 À 5 À LA RÉUNION DU SÉNAT DONT VOUS AVEZ REÇU L’ANNONCE. L’église en question se trouve sur Lexington près de Powell. Vous ne pouvez pas la rater, il y a de grandes statues de plâtre devant la façade. Cherchez le grotesque grand guignol. Si vous le trouvez. C’est là. Une des sénatrices, directrice du département de philosophie, m’a signalé qu’il était très possible que l’ennemi va tenter de paqueter la salle d’étudiants pour essayer d’intimider les sénateurs. Il faut y aller pour compenser. C’est crucial. Je suis prêt à fermer la barricade si nécessaire pour avoir le plus de monde possible. Les rencontres régulières du sénat son normalement ouvertes à tous les membres de la faculté. DEMAIN IL S’AGIT DE SE RÉAPPROPRIER LE SÉNAT COMME CORPS COLLÉGIAL (EN GRÈVE) ET DE FAIRE PAYER LA CANAILLE DU CI—DEVANT «EXÉCUTIF» (DES PLOMBIERS QUI SE PRENNENT POUR DES ORFÈVRES) POUR LEUR PROPAGANDE MENSONGÈRES QUI A SEMÉ LA PANIQUE ET LE DÉLIRE INFORME PARMI LES ÉTUDIANTS. Je compte sur vous. Cela doit être une de nos éclatantes victoires.

Reposez vous bien.

Paul

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Date: Jeudi, 17 Avril 1997, 22:24:31 —0400 (EDT)
Re: MÉFIEZ VOUS DES HOMMES QUI PRÉTENDENT CONNAÎTRE LES FEMMES

Aujourd’hui sur la ligne de piquetage: débat sur le sexe non pas des anges, mais des automobilistes agressifs. Dans ma bonne foi primesautière (un peu faisandée, mais quand même), je prétends l’oeil glauque que les PITONS (hommes) sont nettement les plus agressifs que les  PITOCHES (femmes), syndrome de la testostérone et tout le tremblement. Certaines figures féminines renommées de notre ligne de piquetage, Gabriella, Denise, Mercédès, ne sont pas très convaincues. Mercédès, qui a plusieurs heures de PR avec des automobilistes sur la ligne derrière elle, se déclare clairement pour le cinquante/cinquante. Gabriella réfute fermement mes arguments dans un français ma foi fort bon. On en vient presque à me comparer à ce juge délirant qui élucubrait sur la méchanceté des femmes en m’accusant, à mi-mot car on ménage sa vieille ganache de capitaine, d’en rajouter dans l’autre sens. En rien démonté (en québécois: pas achalé pour autant) j’invoque froidement l’argument empirique. Du haut de mes 100 heures ou plus de piquetage, impliquant une surveillance intense de la totalité des événements agressifs, j’ai vu une majorité de pitons foncer dans la ligne. 9 pitons pour 1 pitoche, sans désarmer. Silence poli de mes argumentatrices…

Sur les entrefaite, vous me croirez si vous le voulez bien, mais il y a des témoins, dans la demi-heure qui suit, trois bagnoles distinctes, pilotées par trois folles non moins distinctes, foncent dans la ligne et ça prend tout le talent des chefs équipe, Firmin et Walter notamment, pour garder les affaires en contrôle.

Avec son sourire éclatant qui fait la pérennité de ses succès, Amina me susurre à la cantonade un DIS DONC PAUL, C’EST UNE JOURNÉE FEMME AUJOURD’HUI! Et, croyez moi, je ne suis pas près d’oublier le scintillement vif de l’ivoire des incisives de Mercédès qui enchaîna d’un TU VAS DEVOIR REVOIR TES STATISTIQUES mordant et sans appel. Quand à Gabriella et Denise, comme on disait jadis dans les vieilles BD, elles en riaient encore le lendemain…

Méfiez vous donc des hommes qui prétendent connaître les femmes. Et présentez vous donc à la plénière syndicale de demain (heure et lieu déjà annoncés) après avoir bivouaqué avec nos étudiants entre 9 et 12 demain sur l’équipe unique du matin. Comme ça, je n’aurai pas dis que des faussetés sans fondement, stéréotypées et impertinentes de ma journée.

Hm…

Votre capitaine qui vous aime et qui ne voudrait
pas qu’un(e) automobilist(e) vous esquinte
mais qui sait rire de lui même
surtout quand il l’a mérité
ce qui fut le cas ici
OK les filles
J’ai compris
Je me rends
serein
Paul

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Date: Dimanche, 20 Avril 1997, 22:05:26 —0400 (EDT)
Re: POUR L’ÉQUITÉ SALARIALE ENTRE LES HOMMES ET LES FEMMES

Mes camarades,

C’est reparti. Pour l’équité salariale entre les hommes et les femmes. La plus scandaleuse réminiscence du fin fond de la barbarie est enfin à la place qu’elle mérité: en plein au milieu du collimateur. Prenez vos équipes à heures régulières (début 8:00). S’il-vous-plait les informatisés, prévenez les conventionnels. Évitez à votre ganache de capitaine de se faire écharper par le prolétariat mal renseigné et qui voit rouge…

Notre portrait de résistant rend hommage aujourd’hui à une résistante exemplaire: DENISE KINLEY. Denise nous quitte temporairement pour de courtes vacances bien méritées. Denise est une des figures centrales de notre ligne de piquetage. Première femme à être désignée chef d’équipe. Elle s’acquitte de cette tâche avec une maestria exemplaire. Denise est un exemple constant de lutte contre notre pire ennemi: nous-même. Elle applique des procédures sophistiquées de combat contre le découragement et la fatigue morale qui pourraient faire l’objet d’un copieux et savant traité. Sa haine de l’injustice, son agressivité face à l’abus de pouvoir et la stupidité arrogante, Denise les canalise brillamment par un focus et une énergie sans faille. Bien sûr que tu me suscites des sentiments sur la ligne de piquetage, Denise: admiration, respect, solidarité, déférence. Chroniqueurs, chroniquez: voilà ce que je pense de Denise, voilà pourquoi je pense à elle, comme à tous ses semblables de la barricade. C’est simplement que je m’efforce de modeler mes comportements et mes attitudes sur les siens, que j’apprends ce qu’elle m’enseigne, que je m’inspire de son exemple, que je me dépasse en la côtoyant… Comment peut-on oser donner à cette source vive d’inspiration, un salaire inférieur au mien? C’est inconcevable. En voici bien une parmi plusieurs autres qui aura hautement mérité de cette équité salariale que nous serons allés chercher tous ensembles.

SALUT DENISE.
Salut mes camarades.
On continue

Paul

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Date: Lundi, 21 Avril 1997, 22:29:19 —0400 (EDT)
Re: PHARAON AUX ABOIS

DEMAIN CONGÉ DE PIQUETAGE EN VERTU DES PÂQUES JUIVES. REPOSEZ VOUS BIEN. MERCREDI REPRISE DES ÉQUIPES RÉGULIÈRES AUX HORAIRES RÉGULIERS. SOUHAITONS QUE NOS STRUCTURES ADMINISTRATIVES PHARAONIQUES SONT AUTANT AUX ABOIS QUE L’ANCIEN GESTIONNAIRE ÉGYPTIEN, QUAND LES CADRES DE PORTES FURENT POISSÉS DU SANG TOTÉMIQUE DU PETIT AGNEAU DES PÂQUES.

SHALOM ET NI—DIEU—NI—MAÎTRE.

PAUL

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Date: Mardi, 22 Avril 1997, 22:00:59 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE IV

DEMAIN, PIQUETAGE À HEURES RÉGULIÈRES. PRENEZ VOS ÉQUIPES. TEMPS AU BEAU FIXE. POSSIBILITÉ DE HORDES ÉTUDIANTS MAIS D’UNE PHALANGE PRO—LUTU (JE VOUS EN REPARLE DEMAIN): «ON ACCROÎT LA DILIGENCE DES ABEILLES, EN LES CHÂTRANT D’UNE PARTIE DE LEUR CIRE ET DE LEUR MIEL. PRENEZ TOUT ET LES ABEILLES QUITTENT LA RUCHE. PRENEZ—EN TROP, LES ABEILLES RESTENT ET MEURENT.» (DENIS DIDEROT, RÉFUTATION D’HELVÉTIUS).

BON REPOS.

PAUL

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Date: Mercredi, 23 Avril 1997, 23:23:10 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE V

DEMAIN PIQUETAGE RÉGULIER À HEURES RÉGULIÈRES. RENDEZ VOUS SUR LA ROUTE VALLEYFIELD ET NULLE PART AILLEURS. BUSTER FERA SUIVRE UN MESSAGE DE BILL COLLINGWOOD ADRESSÉ À LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE PROVENANT DU SERVEUR LUTU—LINE. VOUS VOUS COUVREZ DE GLOIRE. MÊME LES AUTOMOBILISTES BALBUTIENT SUR LEURS LÈVRES BLEUÂTRES ET CONVULSÉES «LANGLADE», «LANGLADE». WALTER DAVID, MON PETIT LAPIN, PASSE AU QJ CHERCHER UNE POIGNÉE DE PANCARTES OU TÉLÉPHONE A PETER OHARA POUR QU’IL LE FASSE. NE LE FAITES PAS À VOUS DEUX SINON ON VA CROULER SOUS LE CARTON. QUE PETER OU TOI PRENNE AUSSI LE PAD ET LE TÉLÉPHONE, COMME HIER. JE VEUX LIBÉRER NOTRE SABBATIQUANT TOTÉMIQUE, ROBERT, DE CETTE CONTRAINTE. VOUS ÊTES DES AS. JE VOUS RÉVÈRE.

PAUL

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Date: Dimanche, 27 Avril 1997, 21:17:59 —0400 (EDT)
Re: CETTE SEMAINE: ESCALADE DES MOYENS DE PRESSION

PRENEZ VOS ÉQUIPES AUX HEURES RÉGULIÈRES. WALTER TÉLÉPHONE S’IL—TE—PLAIT À PETER POUR LUI SIGNALER DE PRENDRE LES PANCARTES EN LANGUE FRANÇAISE ET ITALIENNE QUI NOUS SONT SPÉCIFIQUEMENT DESTINÉES AU QJ DE PIQUETAGE (ELLES SONT DANS UN COIN DE LA SALLE. IL VA DEVOIR SE RENSEIGNER OÙ). POUR LE RESTE, IL PEUT PROCÉDER COMME D’HABITUDE. LA SEMAINE SERA PLACÉE SOUS LE SIGNE D’UNE ESCALADE DES MOYENS DE PRESSIONS. VOUS SEREZ CONSULTÉS ET INFORMÉS SUR LA LIGNE DE PIQUETAGE MÊME. ON CONTINUE MES CAMARADES. COURAGE.

PAUL

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Date: Lundi, 28 Avril 1997, 22:29:41 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE VI

DEMAIN: PIQUETAGE RÉGULIER. LES FEMMES, PRÉSENTEZ VOUS À LA BARRIÈRE PRINCIPALE, POUR LE PIQUETAGE DE L’ÉQUITÉ ENTRE 11 ET 2. LE RESTE DU TEMPS, PROCÉDURE RÉGULIÈRE. SI VOUS NE POUVEZ FAIRE QU’UNE CHOSE, QUE CE SOIT LE PIQUETAGE DE L’ÉQUITÉ, PRIORITÉ MORALE ET MÉDIATIQUE. SINON, DES INFORMATIONS SUR LE TAS VOUS SERONT TRANSMISES, FONCTION DE L’EFFICACE OU DU DÉRISOIRE DE LA FRAPPE ÉTUDIANTE PRÉVUE (LEUR DERNIÈRE INTERVENTION CONSISTAIT EN 25 ÉTUDIANTS, L’INFRASTRUCTURE ADMINISTRATIVE, DE LEUR ASSOCIATION BLOQUANT LES BAGNOLES SUR L’ARTÈRE PRINCIPALE EXCLUSIVEMENT ET POUR DEUX HEURES). MERCREDI, VOS FONCTIONS DE PIQUETAGE SONT LEVÉES AU PROFIT DE L’OPÉRATION SÉNAT, DÉJÀ ANNONCÉE, ET DONT JE VOUS REPARLERAI…

JE VOUS EMBRASSE.

PAUL

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Date: Mardi, 29 Avril 1997, 21:49:27 —0400 (EDT)
Re: CAP AU SÉNAT

La problématique sénatoriale se formule comme suit: le Sénat est une instance qui a manoeuvré, pas toujours honnêtement, pour maintenir sa façade décisionnelle pendant le conflit. Certains grévistes-sénateurs voudraient tout simplement voter une clôture du Sénat. Problème. Si ce vote est obtenu, il est quasi certain que l’exécutif du sénat, cette hydre inféodée à Ian BURLINGTON, s’arrogera le pouvoir extraordinaire des cellules de crise et pilotera l’affaire à sa guise. Vous voyez le carnaval d’ici: APRÈS LE SABORDAGE UNILATÉRAL PARLE DYNDICAT LUTU DU SÉNAT, NOUS AVONS JUGÉ QUE… etc… Le Sénat ne peut donc ni vivre ni mourir: il doit vivoter. Il faut donc le faire macérer dans le vivier de notre action militante. Son prochain gadget, c’est la session d’été.

La problématique de la session d’été se formule à son tour comme suit: si on en obtient l’annulation pure et simple, on perd notre seul moyen de pression avant la désert estival. Si elle est en place comme si de rien était, certains y verront une manière de lock out DE FACTO. La session d’été doit elle aussi ni vivre ni mourir mais vivoter. Et vivoter dans son cas, c’est le report…

C’est encore l’histoire des petites abeilles de Denis DIDEROT. Il faut tirer notre miel d’un tel magma. Demain votre piquetage, c’est au sénat que vous le faites. Il y aura les feuilles de signature. Gaminets et macarons recommandés. Bonne soirée.

Paul

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Date: Mercredi, 30 Avril 1997, 23:26:15 —0400 (EDT)
Re: PREMIER MAI

Demain, c’est le premier mai. La fête internationale des travailleurs. En hommage à cet anniversaire historique, il y aura le drapeau rouge sur la Glorieuse Barricade LANGLADE. Prenez vos équipes régulières, et debout les damnés de la terre…

Votre Paul

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Date: Jeudi, 1 Mai 1997, 23:32:47 —0400 (EDT)
Re: TOUS AU SÉNAT II

WALTER DAVID sur la ligne de piquetage me demandait si j’avais perdu ma faconde, vu le caractère désormais lapidaire de mes messages. N’en croyez rien, c’est que ladite faconde s’épivarde en ce moment sur le serveur LUTU-Line, ou ça ferraille ferme par les temps qui courent. Demain, tous au Sénat (lieu et date déjà annoncés). Compagnons et compagnes non sénatoriaux de la Glorieuse Barricade LANGLADE, REPÉREZ MOI AU MOMENT DE VOUS PRÉSENTER DANS LA SALLE. J’AURAI DES INSTRUCTIONS POUR VOUS VENANT DE BILL COLLINGWOOD SUR L’ACTION «NON BRUYANTE ET NON DÉFÉRENTE» À MENER PENDANT LA SÉANCE SÉNATORIALE.

Bon repos et à demain,

Paul

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Date: Vendredi, 2 Mai 1997, 18:48:43 —0400 (EDT)
Re: LA BARRICADE LANGLADE AU SÉNAT

De nouveau la barricade LANGLADE se couvre de gloire. Un contingent de choc de la barricade constitué d’éléments non sénatoriaux, nommément: Paul MUNICH, Firmin SAPIN, Patricia WILLOW, AMINA LEBRUN, Ricky MARCELLO, Denise KINLEY, Max BURTON, Dalilah BROWN, David BERG (appuyés d’un complément logistique du à Gerry PURCELL, Massimo COSTA, Maoro BUCCERI, Jack SCOTT et Bill COLLINGWOOD, et complétés de trois étudiants anonymes s’étant joint à la ligne en bonne discipline, et d’un mariole intermittent à noeud papillon grand format jaune vif et gants de boxe élimés) ont procédé à la délicate tâche de militantisme chirurgical consistant À MAINTENIR UNE LIGNE DE PIQUETAGE MUETTE AU FOND DE LA SALLE DE RÉUNION DU SÉNAT. Opération réussie sans anicroche pendant la durée complète de la réunion. Aucune provoque à signaler. Mes amours, Bill COLLINGWOOD a eu ce mot en vous regardant depuis la salle: VOUS AVEZ FAIT SENTIR LA PRÉSENCE ET L’IMPACT DE LA LIGNE DE PIQUETAGE JUSQU’À L’INTÉRIEUR DE L’ENCEINTE SÉNATORIALE.

Bravo pour votre belle discipline militante.

Votre Paul

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Date: Dimanche, 4 Mai 1997, 22:06:51 —0400 (EDT)
Re: PIQUETAGE RÉGULIER

Procédure régulière de piquetage. La plénière syndicale est reportée de 24 heures. Le médiateur les a gardé ensemble toute la journée de samedi et de dimanche. L’administration a cabotiné sur sa page web et LUTU a déposé une protestation publique dont le texte est connu du médiateur. Du grand caca politique millésimé. Aucun moyen de lire ce que cela signifie. Il nous faut une ligne de piquetage solide, demain. Ça c’est sûr. Tant que c’est pas fini, c’est pas fini (vieux proverbe de baseball). Je vous embrasse.

Paul

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Date: Lundi, 5 Mai 1997, 23:50:02 —0400 (EDT)
Re: DEMAIN, LA PLÉNIÈRE

Demain, pas de piquetage le matin. Que le soldat inconnu prévienne Pierre LEDUC (un soldat bien connu, celui là!). Plénière syndicale l’après-midi 2:30. La scène du grand frisson en cinémascope et Dolby-patatra…

À demain.

Paul

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Date: Mardi, 6 Mai 1997, 21:20:50 —0400 (EDT)
Re: TOUS AU SÉNAT III

Demain tous au Sénat. Piqueteurs non sénatoriaux de la barricade muette, préparez vous à entrer en fonction, car vous allez reprendre du service sur une barricade possiblement plus dense (sauf contre-ordre du à une sérénité grandissante).

Je voudrais signaler que je suis particulièrement content de ce piquetage intérieur pour une raison très tendre. Je suis un peu las de voir notre collègue Mercédès LOUVAIN se geler l’abcès dentaire sur une petite rue absurde par un temps acharné dans le maussade. Tu fais une grève titanesque, ma Mercédès et je pense à toi souvent quand j’appelle la muse des luttes à mon  aide.

On approche du but, mes camarades.

Bonne nuit.

Paul

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Date: Jeudi, 8 Mai 1997, 00:18:02 —0400 (EDT)
Re: PIQUETAGE NOUVELLE FORMULE

J’AI ATTENDU JUSQU’À MINUIT. RIEN DE NEUF. LE PIQUETAGE NOUVELLE FORMULE, JOUR I DE LA RÉPUBLIQUE COMMENCE DEMAIN. J’AI ENVIE DE ME FAIRE REMPLACER PAR PIERRE LEDUC, ESPRIT FÉRU DE SYSTÉMATICITÉ, SNCF DU PAUVRE, CLEPSYDRE MÉTABOLIQUE, QUI SEMBLE S’Y RETROUVER BIEN MIEUX QUE MOI DANS LES ORGANIGRAMMES SAVANTS DE BILL, UN PEU FORTS POUR MA PETITE TÈTE. MÉFIEZ VOUS, ET PISTEZ MOI VOUS—MÊME SUR VOTRE PETIT PAPELARD LÀ. MAIS SAUF GRAIN, ON SE RETROUVE SUR VALLEYFIELD POUR LES DEUX PREMIÈRES ÉQUIPE ET SUR LEXINGTON POUR LA TROISIÈME.

À DEMAIN.

PAUL

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Date: Vendredi, 9 Mai 1997, 00:05:09 —0400 (EDT)
Re: CRI DU GUET

IL EST MINUIT CITOYENS, DORMEZ BIEN, IL NE SE PASSE RIEN. PRÉSENTEZ VOUS A LA PLÉNIÈRE SYNDICALE DEMAIN.

Paul

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La candeur du satrape (lettre au vice-recteur Ian Burlington – 1997)

Date: Samedi, 10 Mai 1997, 19:25:19 -0400 (EDT)
À: burlingtoni@lancasteru.ca
Cc: LUTU-Line@lancasteru.ca
Re: LA CANDEUR DU SATRAPE

Monsieur le vice-recteur aux affaires académiques,

Ce qui se passe en ce moment est insupportablement inacceptable. L’appareil gestionnaire de notre institution traite les représentants de son corps académique comme une vulgaire horde de bagnards en révolte. Une question, parmi des centaines, est régulièrement soulevée: celle de VOS MOTIVATIONS, non en tant que personne, la majorité des acteurs (pas tous, hélas) sont conscients que la situation de crise présente transcende les personnes, mais en tant que figure politique. En vous priant de voir dans mon ton moins le cynisme d’un Diogène que l’explicite d’un constable Polycarpe, qui a vu depuis des semaines ses proches se faire frôler dangereusement par des voitures, et qui se décide à finalement demander au Pirate Maboule s’il a vraiment perdu sa Boule, passons rapidement en revue ce qui peut bien vous (acteur administratif) motiver à commettre des exactions pareilles.

  • L’hypothèse de l’incurie crasse a beaucoup circulé. On me disait encore aujourd’hui «et s’ils étaient simplement de purs crétins». Alors là, Monsieur le vice-recteur, restons décents. Il y a des limites à insulter l’intelligence… de vos critiques. La thèse de votre incurie et de votre stupidité est tentante, ou mieux plaisante. Elle a servi d’armature à de succulents slogans de grève mais, de vous à moi, je n’y crois guère. Il faut bien dire la chose, dans nos rangs, nombreux sont ceux et celles qui admirent votre intelligence personnelle sous de nombreuses facettes. Notre administration fait certainement souvent la sotte, nos gestionnaires font assurément souvent les ânes pour avoir du son. Il y a assurément quelques connards chroniques grassement rémunérés sur vos rutilantes étagères. Mais pure incurie, là non. Il manque quand même quelque chose..
  • Beaucoup de nos collègues y croient maintenant corps et âme, à votre fourberie. J’entends encore le ton de désespoir d’un de nos militants le soir du 9 mai. MAINTENANT JE TIENS POUR UNE CERTITUDE LE FAIT QUE IAN BURLINGTON EST UN MENTEUR. Vous connaissez nos anglo-canadiens et leur pudeur verbale à étages. Dans la bouche d’un Ysengrim, un énoncé pareil aurait été du petit lait de la génisse blanche à verser aux profits et pertes des tourments rhétoriques. Là, c’est beaucoup plus grave, plus profond, plus asserté. Il faut dire qu’en la matière, vous avez fait fort. Et je te donne de faux espoirs, et je te couillonne à plein, et je te redonne de faux espoirs, et je te recouillonne à plein. Et je mens à pleine bouche aux médias sans blêmir. Et j’envoie de longs courriers électroniques flagorneurs et larmoyants. Mais il demeure que Ian BURLINGTON un fourbe, un pur et simple menteur arriviste, ça ne colle pas parfaitement. Il y a quelque chose qui cloche là dedans. Qui ne se joint pas à la complexité des faits.
  • Évidemment, ça en prend. Pour avoir écrit que votre but est de mettre en place une entente honorable et ensuite humilier notre comité de négociation de cette manière, ça en prend une dose corsée. Monsieur le vice-recteur, vous n’êtes pas un arrogant. Mais vous êtes le représentant (de fait terriblement représentatif) d’une administration arrogante. D’une oligarchie de rupins parasitaires qui s’autoproclame impunité et omnipotence, d’une cynique ploutocratie académique érigeant sa propre gabegie en priorité budgétaire. Mais encore une fois, il y a un petit problème. Là, c’est dans le rapport cause-conséquence. Votre arrogance est moins fondatrice que symptomatique. Elle n’engendre pas votre état d’esprit actuel, elle en provient.
  • Finalement, j’opte pour la candeur. Mais pas n’importe quelle candeur. La candeur du satrape, repus, gavé et indifférent, qui ne voit plus le monde tant ses abajoues se sont enflées. Vous avez perdu le sens des réalités en toute bonne foi, par hyper-spécialisation bureaucratique. C’est très grave et terriblement nocif pour nous tous. Vous êtes un tyran isolé dans le confort inquiet de son palais aux vitraux torves. La candeur du satrape, il n’y a rien d’innocent là dedans. On raconte qu’Attila était attendri par le chant des petits oiseaux. Ça n’a pas réduit d’un iota la surface de terre brûlée! Votre perspective n’est pas une ineptie, un mensonge, ou une rebuffade. Votre perspective est un délire digestif. Un délire de bonne foi, mâtiné de dogmatisme condescendant. Tel est le grave mal dont vous êtes atteint et qui nous empeste tous, nous, vos otages en lutte: la candeur du satrape. Si vous vous êtes rendu ici dans votre lecture, peut-être vous posez vous maintenant une question: ma candeur dévoilée, découverte peut-être, motive-t-elle mes actes, vont-ils boire à la coupe mielleuse que je leur tends, vont-il mordiller mon ambroisie faisandée, que va-t-il se passer, que va-t-il advenir de moi, vont-ils encore m’aimer, me reluquer? Pour éviter d’être trop mordant, je vais donner la parole à un grand militant et un grand poète, qui va conclure pour nous à propos de la suite de nos rapports institutionnels…

…je vous en prie ne m’appelez pas votre ami
gardez vos distances
je ne suis pas venu vous baiser l’anneau
gardez votre truc sur la tête
moi je garderai ma casquette
vous me demandez quel bon vent m’amène
je suis venu à pied le vent était mauvais
mais tout de même entre parenthèses quel drôle de chapeau vous portez
j’ai répondu à votre question
répondez à la mienne
ou est le panier…
JACQUES PRÉVERT

On va le chercher longtemps le panier contenant le pain beurré pour nourrir nos enfants, les petits abécédaires racornis pour faire ânonner nos élèves. On va se battre sans fin pour le trouver. Et rien ne nous arrêtera, ni l’incurie, ni la fourberie, ni l’arrogance, ni la terrible candeur du satrape, qui l’a égaré, le panier, et qui s’en fiche.

Paul YSENGRIM
Glorieuse Barricade Langlade
Route Valleyfield

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La grande grève de 1997 s’est terminée le 13 mai 1997.

en_greve

 

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CAPRICORN ONE, la saveur si piquante du Grand Navet Canulardier

Posted by Ysengrimus sur 7 mars 2017

Capricorn-One

Tout démarre avec le fameux, sublime, piquant et lancinant canular de la conquête de la lune. Mes deux fils, Reinardus-le-goupil, Tibert-le-chat et moi sommes à bouffer la tambouille vespérale en cacassant comme des éperdus, soupesant les pour et les contre de l’hypothèse non-confirmationniste du canular de la conquête de la lune par les missions Apollo. On ressasse à bâtons rompus un peu le tout du folklore, désormais passablement stabilisé, de cette hypothèse de canular: les photos de cosmonautes cadrées trop haut, les reflets de projos sur le dépoli des visières de casques, les ombrages paradoxaux sur la surface lunaire, le décor de montagnes constant, l’absence d’étoiles, le drapeau qui flacotte sans fin, les morts mystérieuses d’acolytes et de subalternes des missions, l’ambiance de propagande de la guerre froide, la technologie rudimentaire du temps, l’étourdissante distance, le fait qu’on n’y a pas remis les pieds en une génération. J’avais onze ans en 1969. Mes souvenirs d’enfance fusionnent donc ici avec les connaissances internet de ces jeunes hommes de ce temps. Trois séléno-sceptiques en goguette s’aiment d’amour tendre. On se marre comme des bossus intergénérationnels.

Dora Maar, la mère de mes fils, une française, mathématicienne, informaticienne, cartésienne, parfaitement imperméable à tous les serpents de mer noueux et ondins de la culture vernaculaire nord-américaine, nous toise alors un peu et commente: «Il n’y a qu’une culture croyant que Walt Disney a été congelé pour le bénéfice des générations futures, pour produire une idée incongrue comme celle de ce canular de la conquête de la lune. Mais, vous là, êtes vous certains que cette hypothèse existe vraiment, en ce monde? M’assurez-vous que vous n’êtes pas en train de l’improviser ici même, à vous trois, au coin de cette table? Je n’ai JAMAIS entendu parler de l’idée d’un canular de la conquête de la lune, moi…». Tollé de protestations, citations en rafale de sources monumentales et incontournables de la culture contemporaine: Wikipédia (réponse de Dora Maar: «Mais n’importe quel gogo écrit là dedans»), l’émission à succès californienne Mythbusters (réponse de Dora Maar: «Ils questionnent les mythes ou ils les déclenchent?»). Ciel, un esprit fort… Me voilà poussé dans les retranchements les plus glauques, les plus fétides et les plus fanés de mes ressources intellectuelles. Je me résous donc à annoncer. «Il y a même un film qui a été fait sur la question dans les années 1970, juste après la fin des missions Apollo justement, et qui se base sur l’hypothèse d’un canular et la promeut ouvertement: Capricorn One. (réponse de Dora Maar: «Capri Quoi???»). Je ne me démonte pas: «C’est une œuvre absolument cruciale.» (réponse de Dora Maar: «Je ne suis pas trop certaine que j’ai envie de voir ça, pour le coup.») .

On finit, bien sûr, par convaincre ce fin fleuron d’impartialité de passer au salon, au nom de la stricte curiosité intellectuelle (sinon de l’inspiration cinématographique ou artistique), et de s’installer, l’œil vif, le profil volontaire, la dent dure, devant le sublimissime Capricorn One, dont nous commémorons justement cette année les quarante ans de discrète existence. Et nous voici transportés dans un 1977 des plus réalistes (car effectif!). Nous nous installons subitement dans le temps, donc, d’avant les ordinateurs portables, les téléphones cellulaires, les petites voitures, la rectitude politique et les cheveux courts pour hommes. Une mission pour la planète Mars, la Mission Capricorn, conçue en réplique exacte des missions lunaires venant juste de se terminer (avec fusée à étages genre Saturn V, LEM et capsule de retour) est sur le point de se mettre en branle. Le Colonel Charles Brubaker (joué par James Brolin), le Lieutenant-Colonel Peter Willis (joué par Sam Waterston) et le Commandant John Walker (joué par un O.J. Simpson vraiment fort peu convaincant) sont en place dans le module de commande de l’immense fusée martienne et s’apprêtent à finaliser le décollage. Le compte à rebours est en cours et tout et tout, quand un haut officiel de la NASA entre dans la capsule et les prie d’en descendre illico. Consternation chez nos trois officiers. On les évacue discrètement par la rampe de lancement, les amène en hélico dans une petite base tout ce qu’il y a de plus désertique et on laisse la fusée à étages décoller, vide de ses occupants. Dans une salle de réunion sinistre du baraquement de la base, on leur explique alors que le dispositif censé assurer leur survie dans la capsule est une arnaque, un brimborion suspect vendu par une entreprise motivée plus par le profit que par la science et que, conséquemment, ultimes tests à l’appui, ledit dispositif aurait flanché dans l’espace, les vouant tous les trois à une mort certaine. Vu que ce n’est pas très convenable de les envoyer au casse-pipe ainsi en toute connaissance de cause, que la populace en a, en plus, bien marre des missions spatiales, que les caisses sont à sec, que le président ne veux pas que le coup soit foireux cette fois-ci et que c’est toujours la guerre froide, on a décidé de laisser la fusée partir à vide et de simuler la présence humaine sur Mars en studio, pour les caméras du monde. Les ordres sont donc que ces trois officiers vont devoir se convertir bon an mal an en acteurs et évoluer sur un paysage martien de toc, autour d’un LEM de tôle, au sein d’un décor aménagé dans cette base les isolant de tout, sauf de leur conscience. Les trois cosmonautes ne sont pas très enjoués à cette idée et leur enthousiasme pour cette solution suspecte en prend un coups encore plus sérieux quand ils découvrent, au fil de leur implication dans cette mascarade tarabustée, qu’on prévoit les faire tenir leurs langues en faisant, en fait, leur capsule «s’écraser à l’atterrissage, lors de la rentrée dans l’atmosphère terrestre», entendre en les trucidant en douce une fois la mise en scène de cette mission terminée. Le Colonel Brubaker tente alors de transmettre une sorte de message codé en douce, lors d’une conversation télévisée avec son épouse, Kay Brubaker (jouée finement par Brenda Vaccaro, une actrice de soutien fort convaincante, la seule vraiment intéressante à regarder travailler dans tout cet imbroglio). Ce message codé en mondovision met la puce à l’oreille à une espèce de journaliste d’investigation paumé mais toujours aux abois (joué par Elliott Gould, la tête d’affiche du film… conclueurs concluez). Il remonte alors la filière et cherche, au péril de sa vie, à retracer les cosmonautes cloués au sol qui, entre-temps, se sont évadés et errent dans le désert.

Ce film, qui a terriblement mal vieilli, eut, à sa sortie, je m’en souviens vivement, un retentissement indubitable qui flotta dans l’air, un temps. Je revois encore ma sœur, en 1978 ou 1979, en train de me le raconter, le souffle court et les yeux exorbités. Capricorn One frappa les imaginaires du temps, non pour ses qualités cinématographiques (toutes minimales) mais en tant que première œuvre de salle obscure thématisant ouvertement le canular de la conquête de la lune. Cela se fit en une sorte de transposition difficultueuse, hasardeuse, timide aussi, déférente, insidieuse mais indubitable. Cela reste donc une des premières voix «artistiques» donnant ses lettres de noblesse à notre doute collectif sur la réalisation (dans les deux sens possibles du terme) des missions Apollo. Son succès de curiosité s’arrête là d’ailleurs. Tout net. Tenez-vous le pour dit. On ne parle pas vraiment ici de science-fiction, pour tout dire. Plutôt d’une version un peu bancale et neuneu de ce cinéma paranoïaque américain dont All the President’s men (Les hommes du président – 1976), tourné un an auparavant, nous fournit un exemplaire bien plus achevé et bien moins décevant, dans le genre. La version siècle dernier des théories de la conspiration, dans leur curiosité comme dans leurs extravagances, sont bien mises en scène ici et, que dire… (est-ce un signe?): on s’ennuie pour mourir.

La rumeur circule toujours qu’une version modernisée de Capricorn One serait en préparation et prévue pour dans quelques années. Alors là, je connais trois séléno-sceptiques qui vont certainement prendre un billet en ce jour fatidique pour cet autre voyage au pays gris et noir de nos doutes marrants et de nos tourments folâtres.

Capricorn One, 1977, Peter Hyams, film américain avec Elliott Gould, Brenda Vaccaro, James Brolin, Sam Waterston, O.J. Simpson, Telly Savalas, 123 minutes.

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Il y a deux cent vingt ans, JACQUES LE FATALISTE ET SON MAITRE (Denis Diderot)

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2017

Jacques-Diderot

Comment s’étaient-ils rencontrés? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils? Que vous importe? D’où venaient-ils? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils? Est-ce que l’on sait où l’on va? Que disaient-ils? Le maître ne disait rien qui ne fut captable sur magnéto ou sur téléphone et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était programmé (ou quelque chose de la sorte) là-haut.

LE MAITRE: Savais-tu Jacques, que nous voici très officiellement entrés dans l’intemporel.

JACQUES: Et pour cause, mon maître, un tout petit peu moins d’un quart de millénaire que nous causons ainsi. Ça se jubile un peu tout de même.

LE MAITRE: Tu me le dis. Quelle incroyable et incongrue postérité que la nôtre!

JACQUES: Ah, il était saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que notre conversation en échancrure se déploierait longuement sur le monde, comme la pulpeuse et fraîche brume matinale sur un lagon poissonneux cerné d’un bois giboyeux.

LE MAITRE: Le grand serveur? Ce n’est plus un rouleau, ton implacable mécanisme fataliste?

JACQUES: Non, ce n’ai plus un rouleau, monsieur. En matière de rouleau, comme pour le reste, comme aurait très bien pu le dire Jean-Louis Lebris de Kérouac en ricanant comme un sagouin: il faut savoir se mettre à la page.

Le maître n’a pas le temps de commenter le mot fin et subtil de Jacques car voici que la chaîne du vélo de Jacques débarque de son dérailleur, encore une fois. Le Fataliste passe à deux doigts de débouler et de s’étamper dans le fossé. Il rétablit difficultueusement sa trajectoire en jouant fermement du guidon et arrive à s’immobiliser, après force tremblotements. Il descend promptement de selle, perche son vélo sur sa béquille, retire son casque protecteur et inspecte son dérailleur en se grattant le front. Son maître l’imite. Les voici tous les deux à l’arrêt, en travers de l’air d’aller, casques en main, au centre de la piste cyclable, qui, elle-même, longe une charmante route de campagne non identifiée. Mais voici que sur cette route s’avance en sens contraire un bruyant véhicule. Et voyez comme les choses sont, amis lecteurs. Je pourrais faire de ce véhicule une auto patrouille de gendarmerie. Il en descendrait ouateusement un policier et une policière polis mais fermes qui, constatant l’avarie du dérailleur du vélo de Jacques et de son maître, les aviseraient et, après mille palabres et péripéties, verbaliseraient pour cette chaîne de vélo intempestivement débarquée d’un dérailleur partiellement inopérant. Ce pourrait être encore un de ces autobus hippies fleuris qui reviennent en vogue, pétaradant de musique et d’incantations joyeuses. Une allègre bande de filles et de garçons en cheveux, frais et rieurs, sortis directement d’un grand ballet psychédélique sur l’Ère du Verseau, entourerait alors le Fataliste et son maître et emporterait à bout de bras en vagues dansantes les vélos, les chaînes et les dérailleurs des deux hommes pour aller les réparer, les laissant pantois et seuls sur la piste cyclable désertée, une colombe sur l’épaule. Ce pourrait aussi être la voiture-photographe d’un site de localisation géo-cybernétique qui, captant tout sur images, nous choperait un snap shot incongru du Fataliste et de son maître, casques sous le bras, contemplant leurs vélos sur béquilles en se grattant le front d’un air ahuri. Le tout se retrouverait éventuellement sur un de ces sites de curiosités Cyber-map avec les chiens crevés, les transatlantiques en pleine cambrousse et les petites filles déguisées en squelettes fluo sur des chemins de terre. Mais soyez sans inquiétude, nous allons nous épargner cette fois-ci ces solutions digressantes bien dignes du français Denis Diderot et de sa muse irlandaise Laurence Sterne. Il s’agira simplement d’une bourdonnante voiture électrique bleu piscine dont le gros du bruit sera causé quasi-exclusivement par ses quatre occupants, tous engagés dans des conversations téléphoniques distinctes. Elle passe puis se tait. Jacques réengage sa chaîne de vélo sur le dérailleur, fait jouer le pédalier en l’air pour voir si ça marche et les deux hommes reprennent l’air d’aller de leur randonnée.

LE MAITRE: Il faudrait penser à la resserrer plus intimement sur le dérailleur.

JACQUES: Mais j’y pense constamment. Sauf que ce n’est pas d’y penser qui assure que ça se fasse.

LE MAITRE: Je m’en avise. Ceci dit, il reste louable déjà d’y penser. Ça en augmente tout de même les possibilités empiriques de réalisation ultérieure.

JACQUES: Si peu.

LE MAITRE: Comment? Comment? Serais-tu en train d’admettre la possibilité d’une bourrasque d’aléatoire vouée à te faire oublier de resserrer une chaîne de vélo à laquelle tu songes sans arrêt autour d’un dérailleur qui ne quitte jamais tes pensées?

JACQUES: J’affirme plutôt qu’il est saisi et bien saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel le nombre entier, fixe et fini, de fois où ma chaîne de vélo débarquera de ce dérailleur. Je postule aussi que ce nombre, qui m’est inconnu mais est possiblement supérieur au nombre de ces incidents déjà effectivement réalisés, ne manquera pas de continuer de s’imposer à moi.

LE MAITRE: Tu t’y retrouves, dans ce galimatias?

JACQUES: Au mieux. Tant qu’on se borne à méticuleusement suivre la ligne principielle.

LE MAITRE: Ah bon. Je te reconnais là tout un mérite. Tu n’as pas un petit peu plus limpide, comme aphorisme de sagesse?

JACQUES: Voyons toujours… Hmmm… Mon capitaine disait: on devrait laisser les guerres de théâtres aux bateleurs se battant avec des sabres de beurre.

LE MAITRE: Un peu mieux déjà.

JACQUES: Vous ne me dites pas! Je sentais de façon très sentie que celui-là vous le sentiriez.

LE MAITRE: Beaucoup moins belliqueux qu’autrefois, ton capitaine, du reste.

JACQUES: Ben, vous comprenez. Après les guerres napoléoniennes, les invasions coloniales, la guerre de Crimée, la Guerre Septante, deux guerres mondiales, la Corée, l’Indochine, l’Algérie, le Vietnam, les Malouines, l’Iran, l’Irak, l’Afghanistan, tutti quanti, il est passablement plus mou dans les articulations, mon capitaine.

LE MAITRE: Comme la chaîne de ton vélo sur son dérailleur, en somme.

JACQUES: Absolument. Inutile d’ajouter que son vieux coupe-chou à pompons de rideaux du temps de la bataille de Berg-op-Zoom en a pris un sérieux coup de rouille sur la question de l’ajustement aux technologies de guerre.

LE MAITRE: J’arrive à voir cela.

JACQUES: Et les expansions tentaculaires du complexe militaro-industriel, il n’y détecte goutte, mon capitaine. Bondance, encore ce maudit dérailleur qui se remet à déconner.

Ici, Jacques et son maître, flageolants sur leurs bécanes, pourraient entrer dans de grands développements pacifistes à rallonges, tous parfaitement valides et légitimes au demeurant. On connaît désormais la formule. Ces dialogues digressants n’ont un peu que ça à faire, de faire passer des idées, en douce habituellement. Souvenons-nous de Ray Smith et de Japhy Rider, de Simone de Beauvoir et d’Élizabeth Mabille. Les exemples sont légions et la jurisprudence culturelle est dense. Ces couples dialoguistes ne se valent qu’au diapason de l’écho d’une des tiges dudit diapason sur l’autre et des harmoniques intellectuelles qui en émanent, comme si de rien… En plus, après l’auto électrique bleue piscine, c’est un jeep ou un char qui pourrait les croiser depuis la route. Et Jacques le Fataliste et son maître, l’invectiveraient de slogans mi-soixante-huitards mi-néo-indignés en lui jetant des trognons de pomme biologiques et des bouteilles de plastique d’eau distillée. L’auto patrouille de ma modalité de tout à l’heure, avec son policier et sa policière polis mais fermes, pourrait finir par revenir et les pincer en flagrant délit d’enquiquinade de nos pauvres soldoques verts tachetés de vert, qui ne peuvent tuer qu’outre-mer. Suivez la fatale courbure tracée par les anneaux de votre gourmette, ce sera pour conclure que la dérive dialogico-narrative ne se déglue jamais d’une certaine forme de raideur logique. J’ai appris la chose en Sorbonne. — En Sorbonne? — Comme je vous le dis, car j’ai vu la Sorbonne de mes yeux, comme je vous vois. — Et qu’en avez-vous observé? — Que les numéros des portes des bureaux sorbonnards ne sont pas en ordre et que c’est une véritable trappe à feu. — Mais encore? — Qu’il ne se passe pas grand-chose dans les amphis. Le type en avant lit ses notes d’un ton monocorde. — Et le contenu de cette lecture est cohérent? — Pas très. — Quel rapport alors avec la logique que vous invoquiez tout à l’heure avec vos contes concernant les anneaux de ma gourmette? — Une large portion de cette corrélation logique est enfouie dans l’implicite — D’où tenez-vous donc cela? — D’un éminent sémanticien de la Sorbonne qui nous assurait que si on disait tricolore, l’intégralité du monde francophone pensait fatalement au drapeau français (plutôt, par exemple, qu’au drapeau italien ou irlandais, pourtant trichromes eux aussi). — L’observation n’était pas sans mérite. — Non, mais le tricolore de ce cocorico de l’implicite logico-connotatif outrecuidant vira au gris de la grise mine de l’éminent sémanticien en question quand je me levai, en plein amphi, et déclarai, avec la ouateuse tonalité du Survenant, que moi, francophone canadien, tricolore, ça me faisait penser bien plus rondement à l’uniforme de l’équipe de hockey de Montréal. — Il en découla des débats? — Tumultueux. — Dites, dites… — Mais, et la dérive pacifiste du présent récit? — Votre marotte, pas la mienne. — Mais et la suite des mésaventures découlant des avaries du dérailleur de Jacques? — Qu’il le répare une bonne fois et que vous me rameniez en Sorbonne! — Mais moi, la Sorbonne, je n’en suis pas. — Non pas? — Que non. Je suis un diplômé doctoral (nouveau régime. Ahem…) de L’Université Denis Diderot (Paris 7). — Voilà qui, avoué candidement ici, est tout de même un comble. — Vous ne me le faites pas dire. Mais revoici notre Quichotte et notre Sancho qui en remettent…

LE MAITRE: Fais attention. Tu oscilles trop, là. Droit devant, il y a une côte descendante assez accusée.

JACQUES: Je la discerne, vous êtes marrant. La chaîne est sur le point de débarquer derechef de mon dérailleur.

LE MAITRE: Freine, freine!

JACQUES: Je crains qu’il ne soit saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que ce freinage ne se fera pas.

LE MAITRE: Fonce alors. Je te suis… oh, oh… et adieu vat.

Et nos deux cyclistes de s’engager rondement, carrément (même s’il faut que toute la géométrie planaire y passe) dans le dénivelé imprévu, dont on ne voit pas encore le fond, faisant de leur piste cyclable de campagne une manière de toboggan involontaire. En contrebas il y a… une église? Non. Une station-service? Encore moins. Un abribus? N’importe quoi. Un jamboree scout? Démodé. Une manif syndicale? Déclassé. Un kiosque touristique proposant des excusions terroir? On s’approche. Un grill en plein air? Vous brûlez. Un grill artisanal en plein air proposant des hambourgeois nature, des merguez santé avec, juste à côté, une table à condiments sous un parasol et de jolie glacières multicolores remplies de bouteilles de bières de micro brasseries bien fraîches? Nous y sommes. Tenu par un hôte viandeur et une hôtesse panetière en costume d’époque, le grill portatif artisanal, dont on sent maintenant la pourléchante odeur de graillon songé et subtil est posé sur une vaste surface de pelouse. Jacques, qui descend très vivement, les jambes grandes ouvertes, le cul oscillant sur sa selle, ne peut plus freiner car sa chaîne est derechef en quenouille sur son dérailleur. Mais il mise sur le fait qu’un long circuit sur cette grande surface gazonnée amortira imperceptiblement son roulement en une graduelle décélération, bringuebalante, certes, mais l’un dans l’autre assurée. Il quitte donc la piste cyclable au bas du dénivelé et entreprend de tracer un grand cercle ayant le grill artisanal pour centre approximatif. Son maître le suit, un peu à l’aveuglette, confirmant bien le fameux bon mot de Félix Leclerc (et d’autres): c’est son valet qui a le génie. Le gazon, qui est long, vert et gras a tôt fait de ralentir les deux bécanes. Le Fataliste et son maître se retrouvent exactement devant le grill artisanal après avoir fait un grand tour quasi-complet tout autour. Les vélos, finalement immobilisés, tombent d’eux même, dans un petit fracas de ferraille, entre les jambes ouvertes des deux cyclistes qui se reçoivent sur les pieds en riant comme des escogriffes.

JACQUES: Il était saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que nous ne mourrions pas aux tréfonds de cette vaste virgule de balade là. Ah, ah, ah…

LE MAITRE: Magnifique circuit. Freinage phénoméniste impeccable. Ah, ces merveilleuses lois de la physique.

JACQUES: Monsieur l’hôte… Mademoiselle l’hôtesse…

LA PANETIÈRE: Messieurs les cyclistes équilibristes déséquilibrés…

JACQUES: Que nous offrez-vous donc de bon à croquer de si grand midi? Je meurs de faim.

LA PANETIÈRE: Mon collègue ici présent est votre joyeux hôte viandeur. Il est très concentré à faire virevolter ses bourgeois et ses saucisses, dans la sporadique et crissante boucane de grill. Ne l’interpellez pas trop directement, il déconcentrerait et brûlerait la soupe. Je suis la panetière. Je prépare tout simplement les petits pains de blé entier de vos hambourgeois ou chiens chauds et me charge de votre distraction.

JACQUES: Et cette jolie bouffe de ce temps, c’est à l’œil?

LA PANETIÈRE: Absolument. C’est aux frais de la Princesse Patricia dont on sait pas exactement qui elle est mais dont on sait que son bataillon se déplume passablement depuis la Fission de l’Atome.

JACQUES: Ah, mon capitaine disait que l’Atome, cela marquerait la fin de toutes guerres et de tous bataillons.

LE MAITRE: Il se prenait pour Jean-Paul Sartre, ton capitaine?

JACQUES: Non, mon maître. Mon capitaine se prenait pour Démocrite à peu près autant que je me prends pour Spinoza.

LA PANETIÈRE: Un hambourgeois bœuf nature ou un chien chaud merguez santé?

JACQUES: Hambourgeois bœuf nature…

LE MAITRE: Chien chaud merguez santé…

LE VIANDEUR: Ils marchent.

LA PANETIÈRE: On se fait donc une petite balade philosophique à deux hommes sur nos belles pistes cyclables en bosses de dromadaires?

LE MAITRE: Exactement. Et rien ne semble fonctionner comme il le faudrait.

LA PANETIÈRE: Rien ne semble fonctionner comme il le faudrait. Rigolo, vous sonnez comme notre belle et sérieuse Madame de la Pommeraye.

LE MAITRE: Tiens donc. Que nous en dites vous donc tant?

JACQUES: Ce nom me rappelle quelque chose. Comme une sorte de retour en boucle de ce bourrin de cheval de bourreau, qu’on nous fourgua jadis, et qui bifurquait vers tous les gibets de notre vaste voisinage. Vous vous souvenez, mon maître?

LE MAITRE: Cesse de ressasser, referme ce tiroir-là sitôt ouvert, et laisse plutôt causer notre hôtesse panetière.

LA PANETIÈRE: Madame de la Pommeraye, c’est une personnalité livide et roide qui fait partie du mobilier inamovible de nos journaux à potins. Dans sa jeunesse elle a vécu un grand amour impossible, pas trop loin d’ici au demeurant et ce, dans les conditions les plus bizarres imaginables.

LE MAITRE: Non pas!

JACQUES: Mais encore?

LA PANETIÈRE: Madame de la Pommeraye était la sœur cadette d’un chef d’entreprise boursicoteuse un peu fantasque qui s’était fiancé avec une travailleuse sociale sur un coup de tête à l’étranger et devait ramener sa promise à son manoir où il avait agglutiné des tas d’invités en leur disant, un peu candidement, de commencer à faire la fête et qu’il arriverait en grandes pompes, en fin de soirée, avec sa douce socialisante.

JACQUES: Ça me sonne une clochette.

LE MAITRE: Moi de même.

LA PANETIÈRE: Madame de la Pommeraye trouvait cette fête aussi ennuyeuse qu’elle jugeait les possibilités de fiançailles populaires de son frère hasardeuses. Elle s’apprêtait à présider sans joie réelle les débuts de ces festivités outrecuidantes, myopes et ronflantes quand, au beau milieu de tout, des flonflons et de rien, elle se retrouva, comme au cinéma ou dans un rêve, flanquée d’un beau, discret et solide gaillard en queue-de-pie, à la voix feutrée et aux yeux d’un bleu insondable. Elle ne le connaissait pas mais ce fut le coup de foudre le plus subit, le plus secret et le plus exclusif de sa longue existence… Et, trois fois hélas, dans le brouhaha calamiteux qui suivit les fiançailles finalement totalement ratées de son frangin (dont la promise ne fit jamais surface hors de la lie), Madame de la Pommeraye ne revit jamais le mystérieux party crasher d’une nuit, en queue de pie.

LE MAITRE: Je l’ai! Je l’ai!

JACQUES: Moi aussi! Elle est en train de nous refaire Le grand Meaulnes.

LE MAITRE: Absolument exact. Mais elle nous le sert capté dans l’angle féminin.

LA PANETIÈRE: Oh… Oh… Je ne vous «refais» en rien Le grand Meaulnes, mes bons petits messieurs. C’est bien plutôt Le grand Meaulnes qui se fait et se refait sans cesse, dans la psyché et dans le cœur de toutes vos femmes, attendu que vous les privez si ouvertement de ce romanesque sublime qui est le crucial comburant de leur existence intérieure.

LE MAITRE: Euh… Je veux biens vous suivre là-dessus.

JACQUES: Ahem… Ça arrive à se concevoir.

LA PANETIÈRE: Voilà. On va en rester là. Messieurs, vos repas. Bon appétit. Les condiments sont sur la petite table sous le parasol. Vous avez droit à une bière glacée chacun. Je vous laisse à vos méditations sur l’homme, la sagesse et la femme. Une bonne continuation de promenade à tous les deux.

JACQUES: Il était saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que l’histoire de Madame de la Pommeraye nous serait servie, cette fois-ci, avec un lance-pierre.

LE MAITRE: Et en un développement particulièrement dense en intertexte, ajouterais Roland Barthes…

JACQUES: Roland qui?

La panetière et le viandeur continuent de sourire radieusement sous le soleil éclatant, tout en se mettant à diligemment servir d’autres plaisanciers. Leurs repas engloutis, sous le parasol et sur le pouce, leurs petites bières sifflées sans façon, Jacques le Fataliste et son maître n’ont plus qu’à reprendre la route. Un plaisancier plus bricoleur qu’un autre tire du coffre de sa voiture quelques menus outils et en un tournemain il raccourcit de deux maillons la chaîne du dérailleur de Jacques. Il la remet ensuite en place, sous bonne tension, cette fois. Avec ces deux maillons de sautés, amis lecteurs et lectrices (voyons à intérioriser adéquatement les fines observations critiques de notre panetière), c’est une de mes principales ficelles narratives qui, elle, me claque justement au visage. Mais qu’à cela ne tienne attendu que la digression, c’est une rivière… et le maître de Jacques va se charger de bien nous remettre mon tirage à la ligne en selle. Ils le sont tous les deux, justement, Jacques et son maître, en selle, roulant calmement désormais sur le ruban assurément infini d’une piste cyclable sans histoire.

LE MAITRE: Cette cuisante, fugitive mais poignante et passionnelle histoire de Madame de la Pommeraye m’amène à subitement me souvenir d’une chose, Jacques.

JACQUES: Laquelle donc?

LE MAITRE: Il faut absolument que tu finisses par finir de me raconter l’histoire de tes amours.

JACQUES: Ah non! On va quand même pas remettre ça, après deux cent vingt ans.

LE MAITRE: Mais pourquoi pas?

JACQUES: Ah… Mais… Ah… C’était écrit là-haut qu’il me reviendrait avec cette foutue de chienne de ritournelle là.

LE MAITRE: C’était saisi là-haut…

JACQUES: C’était saisi au serveur de là-haut. Exact. Vous êtes d’une précision digitale, mon maître.

LE MAITRE: Noblesse oblige.

JACQUES: Roture collige…

Derailleur-de-bicyclette

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Mon pastiche de SPINOZA

Posted by Ysengrimus sur 21 février 2017

BdeSpinoza
Il y a 340 ans pilepoil mourrait Bénédict de Spinoza. Je le salue ici en reproduisant l’intégralité du pastiche de Spinoza que j’ai produit pour le site non-wiki DIALOGUS. Respect grand maître à voir clair et à penser en mobilisant le tout de la rationalité ordinaire.

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LETTRE D’ACCEPTATION DE SPINOZA

À La Haye, ce 17 décembre 1676
Chez mon ami respecté le dévoué et talentueux peintre Van der Spick

Aux très nobles et très savants Sinclair Dumontais et Philibert Delapravda

Messieurs,
L’honneur que vous me faites me trouble. Ma santé est défaillante au point où je viens de renoncer à finaliser la traduction hollandaise des livres de Moïse. Je vis seul et, puisque nous parlons librement, depuis que Guillaume III est devenu stathouder des Cinq Provinces Unies, je ne vis pas exactement dans la quiétude. Je sens une hostilité chez les notables, dans le peuple, même chez mes alliés politiques. La mort dans l’âme, je me suis résigné à brûler certains de mes manuscrits. Je sors peu et ne reçois plus.

Comprenons-nous messieurs, je ne suis pas malheureux, au contraire. Le fruit que j’ai retiré de mon pouvoir naturel de connaître, sans l’avoir jamais trouvé une seule fois en défaut, a fait de moi un homme heureux. J’en éprouve en effet de la joie et je m’efforce de traverser la vie non dans la tristesse et les larmes, mais dans la quiétude de l’âme. Cette quiétude s’accompagne de la conscience raisonnée de vivre en des temps de libertés restreintes, des temps, aurait dit Cartesius en soupirant sous son faix, de bien lourde police.

C’est en cela que votre invitation me trouble. Car voilà que vous m’offrez la liberté de parole, la communion avec un millénaire moderne, à la fois curieux et renseigné, respectueux et pénétrant eu égard aux penseurs qui comme moi, vivent et survivent en ce siècle de contraintes. Je n’ai pas fait l’objet d’une proposition aussi importante depuis qu’en 1672, par l’entremise du respecté Fabricius, le très noble Charles-Louis Électeur Palatin, m’avait offert une chaire de philosophie à l’Académie de Heidelberg, que j’avais dû refuser car il me priait de ne pas parler de religion. Je comprends que, pour votre part, vous ne dictez aucune contrainte, autre que celle toute élémentaire de la déférence dans l’échange et de la sérénité du propos. Cela, je dois l’admettre, me séduit.

Malgré ma santé défaillante, votre invitation me trouble et me séduit, Messieurs Dumontais et Delapravda. Je l’accepte donc, et attends dès maintenant les correspondants de votre «forum de dialogue» dit aussi, en latin de basoche, DIALOGUS.

Adieu,
Benedict de Spinoza

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DIALOGUE AVEC LA RÉDACTION DE DIALOGUS

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Au très industrieux et très diligent Philibert Delapravda

Cher monsieur,

Je reçois avec joie et un grand intérêt toutes les missives que vous me faites si généreusement suivre, et me déclare hautement satisfait de la teneur de mes échanges avec les correspondants de DIALOGUS. J’observe cependant que vous m’avez fait parvenir les dernières missives en omettant d’y inclure les noms patronymiques des penseurs qui m’écrivent. Or une coutume hollandaise dicte le protocole d’une interpellation pré-épistolaire explicite adressée au correspondant, où on lui signale d’une façon directe et superlative les traits saillants de notre admiration et de notre amitié pour lui. J’essaie de m’accoutumer à la disparition en votre temps de cette belle pratique mais cela me coûte fort. Et, en l’absence de toute désignation patronymique explicite, je suis réduit à interpeller mon correspondant d’un lapidaire «Monsieur» qui circonscrit le danger de le titrer trop haut ou trop bas, mais a le regrettable avatar d’une rudesse de ton dont je me vois contrit de déclarer que je suis inapte à l’acquérir. Vous serait-il possible de remédier à cette infime contrariété. Je vous remercie par avance de votre générosité et de votre mansuétude.

Benedict de Spinoza

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Cher Monsieur Spinoza,

Malheureusement la rapidité des communications qui caractérise notre époque dite «avancée» ne comporte pas que des avantages. Vous avez certainement constaté que les échanges se limitent souvent à leur plus simple expression, peu de formules de politesse et de préambules, le lecteur en vient directement et rapidement au but de son intervention en oubliant le reste.

Ce phénomène se retrouve également dans la signature qui ne semble plus pour plusieurs être une forme de politesse élémentaire. En effet, on semble croire que l’adresse de la résidence électronique fait automatiquement acte de signature ce qui n’est pas toujours le cas. Il est parfois très difficile, voire impossible de déchiffrer une signature ou un nom dans l’adresse de la personne qui vous écrit par l’entremise de DIALOGUS. Lorsque cela est possible, j’essaie d’ajouter le nom de votre correspondant au bas de sa missive.

Dans le cas qui nous occupe, j’ai probablement omis soit de copier directement la signature en vous transmettant votre question ou de la transcrire au bas de votre message à partir de l’adresse de votre correspondant. Je m’en excuse sincèrement et je vais y porter une attention particulière, croyez-moi.

Je vous remercie de me l’avoir signalé et n’hésitez pas à me faire part de tous autres commentaires ou suggestions quant à la gestion de notre site. Sachez, Monsieur Spinoza, que votre présence parmi nous est un privilège qui nous honore et que mon travail consiste à faciliter le vôtre.

Votre tout dévoué,

Philibert Delapravda

Éditeur adjoint

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Au très généreux et très affable Philibert Delapravda

Je prends acte de vos contraintes et vous remercie de votre célérité industrieuse. Vous êtes le cicérone de choix qui fait de ma visite du monde du futur une escapade joyeuse.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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CORRESPONDANCE ORDINAIRE

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1- ATHÉE

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Bonjour,

Beaucoup de vos ennemis et de vos adeptes vous ont considéré et vous considèrent comme «athée»; qu’en pensez-vous? Vous considérez-vous comme athée religieux seulement ou aussi au sens philosophique? D’autre part, vous estimez-vous plus proche du bouddhisme que du judéo-christianisme, actuellement?

Merci de votre réponse.

Respectueusement,

Bernard Goldstein

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Au très pénétrant et très sage Bernard Goldstein

En voici une «bien raide» pour utiliser la langue libre de votre temps. On m’avait prévenu que votre époque discutait ouvertement et avec une grande labilité d’esprit les questions les plus délicates. J’admire cet état de fait mais n’y suis pas accoutumé. Veuillez pardonner ma nervosité. Il m’a été donné d’observer l’exactitude de votre prémisse. Entre mon siècle et le vôtre un certain nombre d’adeptes —certains d’entre eux extrêmement sagaces— et d’adversaires de ma pensée me placeront au nombre des athées. Je retiens entre autres la notion d’athéisme «de système» qui sera utilisée pour décrire les fondements philosophiques de ma métaphysique.

Je salue dans votre intervention la distinction que vous suggérez entre théologie et philosophie sur la question de Dieu. J’ai affirmé dès 1663 que cette distinction devait se faire et, puisque nous parlons librement selon les critères intellectuels de votre siècle et non du mien, j’ai signalé, discrètement mais fermement, que mon intérêt et ma vocation intellective se concentraient exclusivement sur la dimension philosophique du problème. Accordons-nous donc d’abord pour congédier les diverses théologies, chrétiennes ou autres, et les religiosités de diverses natures. Cela va obliger le bouddhisme à descendre du coche ici aussi, sans plus.

Nous sommes alors amenés au centre du problème. Mon système philosophique est-il athée? Je ne vous apprendrai pas que la première partie de mon OPUS MAXIMUS en philosophie s’intitule DE DIEU, et que vous n’y trouverez nulle part la moindre tentative de réfuter l’existence de l’Être suprême. Mais en même temps la systématicité et la recherche de rigueur qui caractérisent ma méthode réflexive m’obligent à traiter comme superstitions, légendes, ou jeux rhétoriques un grand nombre de faits afférents, considérés par maintes doctrines théologiques comme articles de foi. Je vous renvoie à mon TRACTACUS THEOLOGICO-POLITICUS pour les développements sur les miracles, les propos des prophètes, etc. Je crois que ce sont ces patents corollaires périphériques, et non le cœur de mon système qui m’ont valu la réputation d’athée. Les théocrates cultivant la fâcheuse propension à réclamer que la totalité de leur prise de parti soit reçu avec le statut de foi. C’est l’aspiration à l’intégral de l’intégrisme, ce dernier étant fort bien nommé. Je pense donc que l’imputation que l’on me fait en matière d’athéisme procède plus de l’accusation lapidaire que de la démonstration raisonnée.

Mais j’aimerais vous entendre sur la question, homme du futur. Précisez, si vous le pouvez, la chaîne de raisonnement nous menant de la première partie de l’ÉTHIQUE à un athéisme philosophique… abstraction faite, encore une fois, des coups portés aux aspirations et hantises des différentes théologies, que nous devons d’ores et déjà considérer comme exclues de notre échange. Sauf si vous les ré-introduisez, ce qui me coûterait.

Vôtre, et dans l’attente de vous lire,

Benedict de Spinoza

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Cher Maître!

Je suis très honoré et ravi que, par-delà les siècles vous daigniez répondre à ma lettre. Voilà qui confirme ce que vous écriviez dans votre Éthique, au Livre 5, propositions 21, 22 et 23. Dois-je les rappeler pour mémoire?: «L’esprit ne peut rien imaginer et ne peut se souvenir des choses passées que pendant la durée du corp» et «Il y a nécessairement en Dieu une idée qui exprime l’essence de tel ou tel corps sous l’espèce de l’éternité», et enfin: «L’esprit humain ne peut être absolument détruit avec le corps, mais il en subsiste quelque chose qui est éternel». Et votre célèbre affirmation dans le Scolie de la dite proposition: «Néanmoins, nous sentons et nous expérimentons (certains traduisent: nous faisons l’épreuve) que nous sommes éternels».

Mais vous savez, cher Maître, que ces propositions du Livre 5 donnent pas mal de fil à retordre à nos modernes commentateurs qui font de votre œuvre une lecture matérialiste et athéiste. Car enfin vous y démontrez, clair comme eau de roche, que quelque chose de notre être n’est pas détruit à la mort et que notre éternité se situe en Dieu sous forme de notre essence corporelle singulière. Nous subsisterions donc en Dieu à condition d’avoir atteint le troisième genre de connaissance, «l’Amour intellectuel de Dieu». Pratiquement, le vulgaire pourrait vous demander, ce que nous devenons après notre mort, si nous subsistons dans un monde différent de celui-ci, ou si notre esprit «se réincarne» indéfiniment. En ce dernier cas, votre doctrine ne rejoint-elle pas la croyance bouddhiste?

Je salue dans votre intervention la distinction que vous suggérez entre théologie et philosophie sur la question de Dieu. Mais on vous la doit, cher Maître, et à quelques autres avant vous!

Nous sommes alors amenés au centre du problème. Mon système philosophique est-il athée. Je ne vous apprendrai pas que la première partie de mon OPUS MAXIMUS en philosophie s’intitule DE DIEU, et que vous n’y trouverez nulle part la moindre tentative de réfuter l’existence de l’être suprême. J’en prends acte.

Mais en même temps la systématicité et la recherche de rigueur qui caractérisent ma méthode réflexive m’obligent à traiter comme superstitions, légendes, ou jeux rhétoriques un grand nombre de faits afférents, considérés par maintes doctrines théologiques comme articles de foi. Je vous renvoie à mon TRACTACUS THEOLOGICO-POLITICUS pour les développements sur les miracles, les propos des prophètes, etc.

C’est donc plus en raison de vos prises de position dans cet ouvrage que de votre philosophie dans L’Éthique, que l’on vous a taxé d’«athée». Seulement au sens religieux, parce que vous dégagiez l’idée divine de l’anthropomorphisme biblique? Cependant, certains ont-ils raison de pousser plus loin votre pensée en affirmant que votre supposé athéisme serait d’ordre métaphysique, ontologique… et que vous n’employez le mot «Dieu» que comme un masque, un subterfuge vis-à-vis des autorités religieuses et des croyants qui vous persécutaient?

Mais j’aimerais vous entendre sur la question, homme du futur. Précisez, si vous le pouvez, la chaîne de raisonnement nous menant de la première partie de l’ÉTHIQUE à un athéisme philosophique… abstraction faite, encore une fois, des coups portés aux aspirations et hantises des différentes théologies, que nous devons d’ores et déjà considérer comme exclues de notre échange. Sauf si vous les réintroduisez, ce qui me coûterait.

Je crois savoir que la raison en serait l’assimilation que vous faites de Dieu avec la Nature. On néglige la distinction que vous faites entre «Nature naturante et Nature naturée», pour identifier complètement Dieu à la Nature naturée, la nature physique, sous «l’Attribut» exclusif de l’«Étendue», conçue comme substance unique, infinie et éternelle, auto-créatrice de ses modes, cause immanente… La nature se suffisant à elle-même, la négation d’un Dieu, cause première et transcendante, extérieure à cette nature, cette négation paraît s’imposer. Personnellement, je pense qu’en réduisant Dieu-substance à la Nature naturée on falsifie (sans doute par idéologie) votre pensée, mon cher Maître. Il est vrai que pour la science moderne, il n’existe que l’univers, ses phénomènes et ses énergies, donc une nature intégralement matérielle. Donc on réduit la substance à ses modes sous le seul attribut de l’Étendue. Qu’en dites-vous?

J’aurais encore mille et une questions, mais cela suffit pour cette lettre. Je vous assure de toute mon attention et de mon profond respect.

Bernard Goldstein

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Merci de votre réponse généreuse et rapide

Je suis prêt à admettre que certains développements de mon système sont des concessions à la pensée policée et étroite de mon temps. Je déclare aussi que, attendu mon ignorance des possibilités et des limitations de circulation des présents échanges, il m’est pour le moment difficile de tamiser ces éléments du reste de ma doctrine. Le masque, Monsieur, me colle si étroitement au visage que l’arracher de façon subite me causerait une douleur cuisante, que je crains. Ce serait arracher sa barbe à un négociant d’Amsterdam, tout en requérant qu’il ne perde rien de son allure chafouine…

Je dégage de vos développements sur l’éternité et sur Dieu une sorte de jubilation théiste qui me semble suspecte. De plus, laisser entendre, même à mi-mots, que la substance telle que je la conçois se réduirait à l’étendue procède, à mon sens, d’un réductionnisme cartésien qui ne me sied guère. Quant aux matérialistes, vous les congédiez presque aussi hâtivement que vous convoquez le Bouddha dans nos affaires. Vous me citez bel et bien, en une scolastique qui a toute la surface de la fidélité. Mais je sors de l’exercice biscornu et avançant clopin-clopant sous votre plume.

Le fait que mon système philosophique puisse être exploité pour légitimer des religiosités, triomphantes, ou rampantes, me laisse un goût très amer. Je crois, Monsieur, que nous nous sommes compris. Le reste serait ferraillage tatillon qui ne susciterait qu’humeur et déconvenue.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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Cher et honoré Maître.

Je vous remercie très sincèrement de votre lettre; je me sens si peu digne de l’attention que porte à ma médiocrité un si profond esprit que le vôtre, et je vous prie de ne me point tenir rigueur des bévues que je puis commettre dans l’interprétation de votre pensée, compte tenu de plus de trois siècles qui nous séparent. Je me permettrai donc, avec votre autorisation infiniment complaisante, de vous interpeller de nouveau sur certains points de votre doctrine qui me posent question. Par exemple, (ce que vous écrivez au chapitre 19 de votre ATP Autorités Théologique et Politique), doit-on le prendre comme l’expression de votre pensée véritable ou une concession au Pouvoir religieux et politique qui enserrait la société de votre temps dans ses mailles de fer? Un masque, en quelque sorte!

Je vous cite: «On devra donc bien nous concéder que, comme nous le voulions, Dieu règne sur les hommes par l’intermédiaire des Autorités politiques.» Et plus loin: «Nous arrivons donc sans hésiter aux conclusions suivantes: la religion, qu’elle soit révélée par la lumière naturelle ou par la lumière prophétique, n’acquiert de force de commandement qu’en vertu du vouloir des personnes qui ont le droit de gouverner; en second lieu, Dieu n’exerce de règne particulier sur les hommes que par l’intermédiaire des Autorités politiques (etc…) Mais si, comme l’établissent l’expérience et la raison, la législation divine (positive) prend sa source dans le vouloir des souveraines Puissances, il s’ensuit que ces mêmes Puissances sont qualifiées pour l’interpréter.»

Alors je me demande si, aujourd’hui, les «intégristes» religieux de tous bords, et je pense particulièrement aux Islamistes, dont la puissance ne fait que croître dans le monde, ne trouveraient pas dans votre Traité, la justification de la théocratie qu’ils voudraient établir? (c’est patent en Arabie Saoudite, en Afghanistan et ailleurs… et ce que souhaiteraient les Juifs pieux en Israël). Il est vrai que votre chapitre 20, fait entendre un tout autre son de cloche, qui s’intitule: «Dans une libre république chacun a toute latitude de penser et de s’exprimer».

Si je vous comprends bien, honoré Maître, le régime idéal serait donc un État qui, à la fois, conjuguerait le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, (ce qui est contraire à notre conception de la laïcité: séparation du religieux et du politique) et en même temps garantirait la liberté de penser et d’expression des citoyens. N’est-ce pas un idéal impossible, irréaliste, comme on le constate partout où existent et ont existé des États théocratiques?

Il me paraît y avoir là une contradiction qu’avec toute la déférence que je ressens pour votre grand esprit, je vous prie de m’éclaircir. Je manque de temps pour répondre au reste de votre communication et vous prie humblement de m’en excuser, mais je pense y répondre ultérieurement. En attendant je vous serais infiniment reconnaissant d’examiner la question que je vous soumets…

Respectueusement, votre attentionné lecteur,

Bernard Goldstein

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Au très savant et très subtil Bernard Goldstein

Vous semblez vouloir accorder licence à une interprétation théocratique de mes propos explicites en matière de pouvoir politique. Je m’autoriserai de deux observations, l’une externe à mon argumentation, l’autre interne. De l’extérieur de mon système, il faut s’aviser de la haute improbabilité d’une mobilisation de ma pensée par des intégristes musulmans. Ne suis-je pas un Juif, excommunié, suspect d’athéisme, et, bon an mal an, flanqué de Bacon et de Cartesius, l’une des figures héraldiques de la pensée rationaliste occidentale? Voilà autant de stigmates, admettez-le, qui m’éliminent comme source ou référence chez des zélateurs qui, moins de par l’islam en soi que de par l’état d’esprit rigide particulier aux sectateurs de toutes tenues, rejettent d’emblée par préjugés superficiels et attention excessive aux particularités biographiques les légions et théories de penseurs qui ne sont pas de la mouture transmise par les sermons des maîtres attitrés du culte. De l’intérieur de ma pensée maintenant, je me dois d’insister sur le fait que de par la volonté d’un Dieu pour qui perfection et existence sont une seule et unique chose, ne se manifeste la volonté politique dudit Dieu qu’à travers l’action politique des instances investies dans cette activité particulière, à savoir l’action de politique et de gouvernement, et ce au sens le plus large des susdits termes. Ceci donc à l’exclusion d’une intervention divine de nature surnaturelle ou miraculeuse via des canaux inhumains, ou humains. Ce premier cas de figure faisant référence à toute manifestation directe de l’action divine dont je rejette la réalité comme distorsion légendaire ou superstition. Et ce dernier cas de figure incluant tant les transes des chefs de guerres ou de sectes, que les jeux de coulisses des divers ministres des cultes et autres derviches, cherchant constamment, de par des pulsions les retirant fort abruptement de leur champ de compétence strict, à s’approprier le pouvoir «temporel» (pour reprendre le mot de vogue dans les cercles chrétiens).

Méditez attentivement la pensée telle qu’elle se déploie dans mon Traité des autorités théologique et politique, ce sera pour vous aviser que rien ne s’y trouve pour asseoir les prémisses doctrinales des théocraties qui de plus, rappelons-le à notre tristesse commune, n’argumentent pas rationnellement mais décrètent ex cathedra en toutes matières, et surtout en matières relatives aux pouvoirs.

Respectueusement vôtre,

Benedict de Spinoza

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Très honoré Maître,

Vous écrivez dans votre réponse à ma lettre du 31: «Vous semblez vouloir accorder licence à une interprétation théocratique de mes propos explicites en matière de pouvoir politique. Je m’autoriserai de deux observations, l’une externe à mon argumentation, l’autre interne».

J’acquiesce à votre argumentation «externe». On voit mal, en effet, les islamistes et «sectateurs» de toutes farines se référer explicitement à votre TTP, pour légitimer philosophiquement leurs ambitions théocratiques! Vous seriez au contraire leur «bête noire», l’homme à abattre, pour terminer la tâche du fanatique qui vous poignarda lâchement, pour avoir osé enseigner, à la suite de notre grand Descartes, la tolérance et la liberté de pensée et d’expression! Je désirais seulement soulever une question à propos de ce qui m’apparaît comme une contradiction entre, justement, cette revendication si moderne et certaines de vos propositions qui semblaient suggérer qu’il revenait aux Autorités publiques de garantir l’exercice de la religion dans la société. Cette conception d’un lien étroit entre «pouvoir temporel» (ou civil) et «pouvoir spirituel» me paraissait risquer d’aboutir à la légitimation, d’abord d’une religion dominante, puis d’une transformation de celle-ci en religion d’État, enfin en religion exclusive, dont l’exclusivité serait assurée par le pouvoir politique. C’est bien ce qui s’est toujours passé dans l’Histoire, partout, dans la Chrétienté aussi bien que chez les mahométans, et encore aujourd’hui en Arabie et ailleurs.

«De l’intérieur de ma pensée maintenant, je me dois d’insister sur le fait que de par la volonté d’un Dieu pour qui perfection et existence sont une seule et unique chose, ne se manifeste la volonté politique dudit Dieu qu’à travers l’action politique des instances investies dans cette activité particulière, à savoir l’action de politique et de gouvernement, et ce au sens le plus large des susdits termes. Ceci donc à l’exclusion d’une intervention divine de nature surnaturelle ou miraculeuse via des canaux inhumains, ou humains. Ce premier cas de figure faisant référence à toute manifestation directe de l’action divine dont je rejette la réalité comme distorsion légendaire ou superstition. Et ce dernier cas de figure incluant tant les transes des chefs de guerre ou de secte, que les jeux de coulisses des divers ministres des cultes et autres derviches, cherchant constamment, de par des pulsions les retirant fort abruptement de leur champ de compétence strict, à s’approprier le pouvoir «temporel» (pour reprendre le mot de vogue dans les cercles chrétiens). Méditez attentivement la pensée telle qu’elle se déploie dans mon Traité des autorités théologique et politique, ce sera pour vous aviser que rien ne s’y trouve pour asseoir les prémisses doctrinales des théocraties qui de plus, rappelons-le à notre tristesse commune, n’argumentent pas rationnellement mais décrètent ex cathedra en toutes matières, et surtout en matières relatives aux pouvoirs».

Je constate que votre pensée d’une part puise sa source dans la Bible (les prophéties plus précisément) et, d’autre part, s’est élaborée dans le contexte socio-politique des Pays-Bas, à votre époque, où régnait heureusement le pluralisme religieux, la coexistence quasi-pacifique des communautés juive, catholique et protestante. Votre TTP consacre beaucoup de place à l’exégèse de l’Écriture sainte, source commune de ces trois confessions. Dans le but évident d’en dégager une conception de la Foi religieuse épurée des superstitions produites par des interprétations archaïques et anthropomorphiques de la Divinité. Aussi, je me permets de vous soumettre la conclusion que de mes réflexions, suscitées par votre savant et très profond ouvrage, sur lesquelles je vous prie humblement de me donner votre avis hautement autorisé, sans complaisance.

Je crois donc:

1) que pour vous la Religion est indispensable dans une société. Je pense que c’est une vérité admise par les philosophes de tout temps (même dans l’Antiquité, par Épicure ou Lucrèce) et au moins jusqu’à Kant, en Europe. L’Histoire ne connaît aucune société sans religion, et les régimes politiques qui ont voulu s’en passer en notre siècle, par d’affreuses tyrannies, n’y ont pas réussi longtemps. Au contraire leurs persécutions n’ont fait que renforcer dans les masses le sentiment d’appartenance à leur religion ancestrale;

2) qu’il est nécessaire qu’il existe «plusieurs religions», afin que la Révélation de la Vérité absolue (ou ce que les croyants tiennent pour la «Parole de Dieu») puissent cheminer par des voies diverses, car l’Esprit du monde qui s’exprime par les Cultures particulières aux multiples Peuples, prend des formes diverses et très contrastées;

3) que, cependant, ces cultes prônent et respectent une commune éthique humaniste, fondée sur les idées de liberté et d’égalité de dignité des individus;

4) que pouvoir civil et pouvoir religieux sont liés, car la religion a un rôle éthique nécessaire, (bien qu’indirect dans nos États laïcisés) dans la vie de la société;

5) mais que le pouvoir civil reste indépendant de tous les dogmes, que sa législation puise sa source dans une Constitution laïque, et que lui-même n’intervienne pas dans les affaires religieuses;

6) que, cependant, il importe que le pouvoir civil garantisse la pluralité des religions constituées, et assure la tolérance mutuelle, par l’égalité devant la loi, sans qu’aucune ne devienne dominante et menace l’existence des autres;

7) enfin, je crois qu’une société comme celle des États-Unis, fondamentalement religieuse, réalise cette union très souple, dialectique, du civil et du religieux.

Je vous adresse avec mes déférentes salutations tous mes vœux de meilleure santé et de sérénité pour la nouvelle année.

Bernard Goldstein

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Cher monsieur,

Vous dites que la religion est indispensable, je dis qu’elle fut jusqu’à nouvel ordre inévitable. Vous préconisez le syncrétisme religieux, je valorise le pluralisme religieux car il favorise l’un des fondements de la raison: le relativisme. Vous idéalisez des États-Unis dont je ne peux que très vaguement m’imaginer la nature. Vous préservez la religiosité, je la subis. Sans complaisance: nos pensées se ressemblent en surface, mais les quelques conclusions exposées ici sont strictement vôtres.

Respectueusement,

Benedict de Spinoza

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Cher monsieur Spinoza

Je reconnais que le terme «indispensable» est un peu excessif, il vous a probablement… indisposé! Je m’en excuse.

Vous dites «jusqu’à nouvel ordre inévitable», ce qui ne résout pas la question: pourquoi «inévitable»? Considérez que si la religion vous paraissait «inévitable» en votre siècle, depuis on a vraiment fait tout, en Occident, pour s’en débarrasser. Je rappelle, pour mémoire (je ne doute pas que vous ne jouissiez dans l’éternité de cette mémoire…du futur :-)) : la philosophie des «Lumières» au 18ième siècle, dix ans de déchristianisation virulente qui ont suivi notre Révolution de 1789, les philosophes «athées» du 19ième siècle, et pas des moindres: Feuerbach, Marx et Engels, Nietzsche, A. Comte et tutti quanti; le Scientisme positiviste; la Révolution Bolchéviste et 70 ans de Communisme féroce et d’athéisme officiel se proposant d’éradiquer définitivement la «superstition» dans tout l’Empire soviétique et soviétisé; le Nazisme, qui, aussi, se voulait anti-religieux, pour remplacer le vieux judéo-christianisme «dégénéré» par d’obscurs cultes païens «de la guerre, du sang et de la race». Et pour prendre des exemples actuels: à Cuba comme en Chine, échec des entreprises totalitaires pour extirper les religions des mentalités, que ce soit le catholicisme là ou le bouddhisme au Tibet.

Voyez-vous, cher Maître, il ne vous a manqué que de vivre trois siècles de plus, pour nous expliquer pourquoi la religion serait «inévitable», qu’on la chasse par la porte et qu’elle revienne par la fenêtre, voire par les interstices des murs et les fentes des parquets. Mais peut-être que vos épigones de DIALOGUS pourraient nous l’expliquer cette résistance du «religieux» à tous les efforts pour le supprimer dans les esprits. Et pis même ne pouvoir l’empêcher de revenir en force, en ce début du troisième millénaire (Un nouveau Moyen-âge?), non seulement, avec les grandes religions instituées, de vieilles traditions, mais une foultitude de mouvements charismatiques et de sectes, avec la résurgences d’archaïques superstitions comme l’astrologie et autres pratiques charlatanesques de divination, médecines magiques et sorcelleries, satanisme, et j’en passe…; non seulement dans les pays pauvres, arriérés, illettrés, mais chez nous, dans les pays riches et développés sur tous les plans: certains observateurs, après André Malraux, allant jusqu’à faire de la religion une caractéristique de la «post-modernité» (Attali, je crois). Après cinq siècles d’un rationalisme appuyé sur les sciences de la nature, que Bacon, Galilée, Descartes, vous-même, et d’autres, avez mis en place.

Enfin, je ne «préconise» pas «la religiosité» (dont je sais que vous avez souffert -et bien d’autres avant vous, y compris les Prophètes d’Israël, et Jésus-Christ lui-même), mais un aménagement convivial, tant qu’on n’a pas répondu à la question, pas seulement théoriquement mais pratiquement, sans coercition: pourquoi les religions sont-elles «inévitables»? Alors, il me semble que le pluralisme religieux, constitutionnellement garanti par les États, me paraît le moindre mal. Non?

Je reste votre attentif et amical lecteur, mais… de mon temps.

Bernard Goldstein

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Non. Et je me dois d’ajouter que l’énumération très difficile à comprendre parce que fort allusive de ce que vous avancez semble donner l’impression que la pulsion religieuse, force interne, motivation intime, aurait subi des attaques extérieures à l’essence humaine. Cela est, si vous y pensez avec la prudence et l’attention nécessaire, un contresens insoluble. Il est en effet contraire à toute raison d’imaginer des motivations externes à Dieu s’en prenant à ce dernier, sans renoncer à la définition de Dieu dans son essence. Il est possible de généraliser en saine symétrie ce raisonnement à l’homme, ce qui oblige de penser la déréliction comme au moins aussi intime à l’essence humaine que la religiosité. Il n’y a donc pas là une entité dont on ne se débarrasse guère, mais deux. Je vous laisse le soin de décider pour vous et pour votre temps des lieux et champs de l’existence humaine ou chacune de ces deux propensions se doivent de se disposer.

Benedict de Spinoza

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2- L’AMOUR INTELLECTUEL DE DIEU

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Cher Baruch,

Auriez-vous l’obligeance de me transmettre la recette de la confiture au chanvre dont je crois savoir que vous la consommez avec plaisir? Pourriez-vous également m’expliquer ce que vous entendez par amour intellectuel de Dieu? Je ne comprends pas bien ces notions. Enfin, permettez-moi de prendre un peu de vos nouvelles… Vous êtes-vous bien remis de votre coup de couteau?

Attendant impatiemment votre réponse, recevez monsieur mon respect le plus grand.

Addé

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Au très pénétrant et généreux Addé

Je n’ai pas la chance de savoir cette recette mais je suis bien certain que vous la connaissez, étant d’une époque très profondément informée des choses pratiques. Il y a vingt ans [Rappelons que M. de Spinoza nous écrit depuis l’année 1676. Voir à ce sujet sa lettre d’acceptation – Note de la rédaction] dans le contexte très tendu qui allait mener à mon bannissement de la synagogue, un fidèle zélote me frappa d’une courte rapière. Je soupçonne cette seconde question d’être aussi chargée d’ironie de votre part, attendu qu’il est de notoriété que le fil de la lame n’a pas atteint mes chairs, mais a simplement percé mon manteau. J’ai gardé ce dernier précieusement, artefact témoignant des excès du zèle et de l’unilatéralité des idées extrêmes. Je profite de l’opportunité pour vous signaler que je préfère désormais être interpellé Benedictus ou Benedict.

Il faut entendre par amour intellectuel de Dieu une attitude déterminée par l’effort consistant à retirer de notre rapport à l’Être suprême toute dimension anthropomorphisante. Le sentiment ressenti à l’égard de Dieu découle nécessairement de la définition de ce dernier, que vous retrouverez comme sixième définition de la première partie de l’ÉTHIQUE. Nul ressenti passionnel ne peut se dégager du rapport établi à l’entité divine. Acceptation et compréhension sont les sentiments primordiaux en ces matières. Ceux-ci relèvent exclusivement de l’intellect. Je vous soupçonne de ne pas avoir établi entre cette question et les avatars subis par mon manteau en 1656 une corrélation complètement fortuite! Et je vous supplie de ne voir dans toutes ces réticences et tous ces soupçons de ma part à l’égard de votre intervention rien d’autre que la manifestation d’une curiosité amusée face à la surprenante indolence d’idées de votre siècle.

Vu votre sagacité et votre grande connaissance, je serais très intéressé et intrigué de poursuivre cet échange.

Benedict de Spinoza

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3- L’AMOUR DE VOTRE VIE

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Une femme a refusé votre offre de mariage. Vous êtes resté roide et digne, mais vous avez aussi renoncé au commerce des femmes pour le reste de vos jours. Pourriez-vous nous en parler?

Isabelle Cohen

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Je crains ne pas comprendre à quoi vous faites référence, madame. Pourriez-vous préciser l’identité de cette personne?

Benedict de Spinoza

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Elle s’appelait, je crois, Clara Maria Van den Enden.

Isabelle Cohen

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Il s’agit de la brillante épouse du très savant Dick Kerckrinck. Une jeune femme particulièrement douée pour la langue latine et à propos de laquelle j’ai exprimé à maintes reprises mon admiration pour l’acuité de ses dons philologiques. Mais je nie avoir fait le type de proposition que vous m’imputez. On vous aura mal informée. C’était en 1652. Je n’ai guère revu Clara Maria depuis.

Benedict de Spinoza

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Vous niez donc avoir ressenti le moindre sentiment pour elle?

Isabelle Cohen

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Je le nie sans ambages. Et me vois dans l’obligation de vous signaler respectueusement que je préférerais ne pas discuter ces matières plus avant.

Benedict de Spinoza

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Je comprends. Pour clore la discussion: donc, vous confirmez bien être resté célibataire.

Isabelle Cohen

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Je le confirme.

Benedict de Spinoza

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Merci, savant homme.

Isabelle Cohen

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Mes respects, madame.

Benedict de Spinoza

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4- MODERNITÉ

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Monsieur,

Les philosophes me semblent aujourd’hui une espèce en voie de disparition. Psychanalystes, psychologues et autres psychothérapeutes ont pris leur place. Mais ces amis de la sagesse n’ont-ils pas eux-mêmes scié la branche sur laquelle ils étaient assis en affirmant que «l’existence précède l’essence»? Qui oserait encore aujourd’hui affirmer que, je vous cite: «la substance est première par rapport à ses affections»? Et ne faut-il pourtant pas l’admettre pour accéder à la Béatitude promise par la connaissance du troisième genre? Mais ceci est un autre débat. Je souhaitais seulement vous interroger sur la modernité de votre pensée. Un numéro récent du Magazine Littéraire vous consacrait encore il y a peu un dossier entier, titrant «Spinoza, un philosophe pour notre temps». Justement, auriez-vous l’obligeance de me donner quelques bonnes raisons de poursuivre plus avant ma lecture ardue de votre Éthique?

Soyez assuré de ma profonde considération et recevez pour ce nouveau millénaire mes meilleurs vœux.

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Monsieur,

Donner des motifs pour vous convaincre de lire un ouvrage qui vous semble ardu, dont je suis de surcroît l’auteur, est une tâche ingrate, tant en vertu du fait qu’elle a l’ampleur d’un programme que de par l’étrangeté d’un comportement visant à convaincre quelqu’un de prendre connaissance d’un écrit par la production d’un autre écrit. Vous me concéderez qu’une partie de la question que vous soulevez, dans l’angle où vous l’amenez, impose une corrélation qui est vouée à m’échapper: celle à établir entre des penseurs de ma nature et votre temps. Je ne peux que vous répondre par des impressions qui risquent de ne guère s’imposer à vous avec la stature et l’amplitude qu’aurait un raisonnement. En mon 17ième siècle européen, j’ai si souvent l’impression, le sentiment chargé d’amère émotion d’être entouré de gens retardés, qui sont comme des enfants perdus dans la valse démoniaque de leurs croyances et de leur savoir, que je ne m’étonne qu’à demi de voir un siècle futur me qualifier de penseur de son temps… Or chez mes gens, mon ÉTHIQUE, pour le peu que j’en ai laissé filtrer, suscite une haine si compacte que votre indifférence à son égard me semble pour tout dire badine et reposante. Ne pouvant guère convaincre mes contemporains de l’importance de cet opus, je vous laisse à conclure sereinement sur ce que je pourrais vous en dire pour vous le «vendre» (c’est le mot, n’est-ce pas), à vous qui semblez y voir quelque brindille par trop fanée pour qu’on s’arrête à la humer. Serais-je donc par trop moderne pour mes contemporains et obsolète au futur? Paradoxale destinée que la mienne.

Mais dites-moi un peu. Qu’y a-t-il de si choquant dans la préséance de la substance sur ses attributs? Éclairez-moi, que je m’instruise!

Benedict de Spinoza

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5- GAGNE-PAIN

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Cher Benedict,

Voici quelques questions:

  1. Pour gagner ta pitance, tu polissais des lentilles. Comment t’y prenais-tu?
  2. Je trouve curieux qu’un Juif porte un nom de chrétien, Benedict. Pourquoi?
  3. Est-il exact que tu aurais été expulsé, excommunié de la communauté juive d’Amsterdam?
  4. Ces trois questions précédentes sont de la foutaise. Il en faut cependant pour nourrir mon humain esprit. MAIS il y faut aussi du plus profond. Donc, naviguons un peu sur ton panthéisme: ta notion est de ton temps; si ton système est valable, il doit l’être encore aujourd’hui; alors, comment pourrais-tu concilier la notion que tu avais de ton temps du panthéisme avec la notion que certains philosophes imbus de physique quantique en ont aujourd’hui?

À bientôt,

Henri Parent

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Monsieur,

Sur votre première question je doute que vous vous attendiez à ce que j’entre dans le détail du polissage et de l’ajustement des lentilles de lunettes. Cela impliquerait des développements sur un certain nombre de notions d’optique et de physique d’autant plus ardues que je commence à soupçonner que les technologies de la vision et de la lumière ont bien changé entre mon temps et le vôtre. Je voudrais signaler cependant que votre référence un peu lourde à la «pitance» pourrait donner l’impression que je polis des lentilles comme on casse du petit bois ou cueille des fagots. Ce serait une idée regrettable et profondément erronée. Mon art est un métier de haute tenue qui signifie beaucoup pour moi et pour mes pairs.

Sur votre seconde question, il me semble léger de décréter chrétien un prénom ayant comme seule caractéristique assurée d’être formulé dans la langue latine. S’il y a lieu de désigner comme chrétiens certains prénoms, il faudrait donner la priorité aux noms d’apôtres comme Jean ou Luc, aux noms des grands fondateurs du christianisme comme Paul ou Étienne, aux noms de saints comme Hilaire, Cutbert, ou Augustin. On pourrait y ajouter les prénoms engageant une allusion à la personne du Christ ou de la Vierge, comme Christophe ou Jean-Marie. Bénedictus signifie simplement le bien heureux, et réfère en toute simplicité à une grande joie. Vous n’êtes pas sans savoir que ce prénom a un équivalent juif —Baruch— ce qui proscrit tout exclusivité chrétienne en ce qui le concerne.

J’ai été excommunié de ma synagogue en 1656 pour mes vues rationalistes. Les zélateurs chrétiens de toutes confessions ne m’ont guère mieux traité tout au long de ma vie. Même les sectes se donnant comme les plus tolérantes deviennent une meute de loups quand certaines questions sont abordées. C’est à cette occasion que j’ai traduit mon prénom dans la langue la plus neutre et universelle de l’Europe: le latin.

Si les physiciens auxquels vous faites référence travaillent à démontrer l’unicité de la substance et le caractère inéluctable des lois de l’existence, ils sont avec moi. S’ils cherchent à farcir la connaissance rationnelle du monde de superstition religieuse sous couvert de «panthéisme», ils sont contre moi. La référence à une entité divine dans l’étude de la physique la rend à priori suspect de la seconde tendance, car on semble se comporter de la même manière que je me comporterais si je cherchais à polir une lentille et à la monter sur une lunette afin de voir scintiller les lumières de l’étoile épiphane.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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Cher Benedict,

J’oublie les lentilles et le sens de ton nom, comme sujets forts médiocres ne méritant pas que je leur consacre ton précieux temps et aussi le mien. Je retiens par contre la question de ton excommunication et celle de ton panthéisme.

Si l’on connaît le moindrement la mentalité de la communauté juive d’Amsterdam l’on devra admettre que l’excommunication prononcée contre toi n’avait rien de bien terrible. Refuge de Juifs et de non Juifs réfugiés de leur pays pour leurs idées avancées comme toi-même, cette communauté était très tolérante sauf que tu l’étais encore plus que l’ensemble de ses membres. Tu étais ce que l’on a appelé plus tard un libre-penseur à la recherche de la vérité en dehors des voies classiques. Toi, Juan de Prado et Daniel Ribera formiez un trio dérangeant; vous PRÉFIGURIEZ LES LUMIÈRES. En fait la synagogue ne savait pas trop comment régler ton cas et d’autres cas semblables prise qu’elle était dans ses rites étroits. Il lui a fallu l’avis des Rabbins de Venise auprès de qui fut dépêché Saul Levi Mortiera. L’avis fut d’utiliser des mots pour la forme, d’imposer une sorte d’amende ou de pénitence et de réintégrer les coupables. À Amsterdam encore plus qu’à Venise on voulait la paix. C’est ainsi que dans ton siècle plus de 280 excommunications furent prononcées et tous les coupables furent réintégrés sauf quelques-uns dont toi-même qui ne vouliez pas plier. Fus-tu traité durement pour cela comme tu me le laisses entendre dans ta lettre du 13 février? Je ne le crois pas car tu as reparu dans la synagogue qui était celle de la communauté juive la plus émancipée de tout l’Occident et plus un club de businessmen que de dévots Juifs. Ton excommunication était tellement une petite formalité que tu n’en n’as jamais parlé… sauf aujourd’hui après 250 ans pour te poser en martyr. Reviens-en! Oublies-tu que en somme tu as mené une vie assez agréable de libre-penseur excommunié pro forma et continuant sa vie d’intellectuel aimant le farniente dont encore tu fus l’un des précurseurs. Ça te plaisait n’est-ce pas d’être qualifié de ce que par la suite des temps l’on a nommé agnosticisme, déisme et même athéisme!

Assez pour maintenant. J’attends tes commentaires et une autre fois j’aborderai la question de ton panthéisme.

Henri Parent            

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Monsieur,

Vous fournissez une présentation intéressante de l’excommunication… du point de vue de celui qui ne la subit pas, et qui vit bien à son aise dans une société civile établie, où elle n’est plus qu’un mot un peu creux renvoyant à des coercitions juridiques du passé. Sur le terrain, c’est autre chose. Uriel da Costa fut flagellé —légèrement direz-vous de votre point de vue, une flagellation formelle— et cela l’a éprouvé assez profondément pour qu’il décide de se suicider. On ne se suicide pas formellement, vous admettrez. J’ai vécu pendant des années entouré de fanatiques, l’un d’entre eux m’a même frappé d’un coup de couteau. Jan de Witt et son frère ont eu moins de chance en 1672. Ils ont été déchirés par la populace intégriste et irrationnelle. Certaines de ces avanies constantes ont bien dû accéder jusqu’à vous sous une forme atténuée. N’avez-vous donc pas accès à ma correspondance? J’ai reçu des lettres d’insultes fort révélatrices écrites par des zélotes divers. Alors «en revenir», c’est chose aisée quand on n’y a jamais été… quand le poids omniprésent et dense de l’obscurantisme n’est désormais plus qu’un halo spéculatif sans prise précise sur l’entendement.

Vous avez raison au niveau du principe: il faut revenir de la terreur que nous suscitent les idées obsolètes et leurs suppôts. Votre époque y est parvenue, mais c’est un peu d’avoir eu la mienne entre les siècles barbares et elle…

Benedict de Spinoza

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Cher Baruch,

Nos échanges jusqu’à présent n’ont pas touché le fond de ta pensée. Par exemple je pourrais te confronter avec succès sur la question de l’excommunication que tu dis plus pénible dans ton temps qu’aujourd’hui. De nombreux exemples contemporains dont j’ai été témoin prouveraient le contraire, mais passons. Passons également sur les sévices physiques tels la flagellation ayant conduit de ton temps à un certain suicide dont tu fais état; sache qu’aujourd’hui c’est pire, mais passons. Tu parles des fanatiques qui t’ont harcelé; sache encore qu’aujourd’hui c’est pire avec les médias, mais passons.

Passons donc au fond de votre pensée ce qui me place dans la situation d’être votre élève plutôt que de jouer le rôle précédent de pédant qui a voulu vous en mettre plein les yeux. J’insiste sur votre œuvre majeure: L’ÉTHIQUE. Ma question: en quoi cette œuvre est-elle originale à vous par rapport à Descartes? Ou mieux, que devez-vous à Descartes, dans cette œuvre?

Et, question suivante rattachée à la précédente: il y aurait lignée de vous à Wittgenstein. En quoi Wittgenstein vous est-il redevable? Ou mieux, qu’est-ce que Wittgenstein vous doit dans son TRACTATUS LOGICO-PHILOSOPHICUS?

Mon sujet porte donc sur la filiation DESCARTES-SPINOZA-WITTGENSTEIN.

Maître Baruch, j’attends votre réponse avec impatience. Et je me permets de vous signaler que les analyses par ordinateur (savez-vous ce que c’est?) des sujets traités par les philosophes vous placent au sixième rang après Kant, Aristote, Hegel, Descartes et Aquinas. Ce n’est pas peu dire!

Henri Parent

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Au très curieux et très sagace Henri Parent

Monsieur,

L’idée que le XXième siècle serait plus obscurantiste que le XVIIième est certainement nouvelle et peu ordinaire. Je ne m’attacherai pas à la réfuter car cela impliquerait des développements peu agréables à ressasser. Je me contenterai d’affirmer que si votre connaissance de l’excommunication et de l’obscurantisme est si concrète et si intime, elle est en mauvaise compagnie avec l’idée légère et frivole d’«en revenir». Par contre, si cette idée d’«en revenir» persiste dans votre esprit, c’est que votre intimité avec la laideur de l’obscurantisme et les douleurs découlant de l’excommunication est lacunaire, superficielle, abstraite. On ne tergiverse pas avec ces choses-là. Je note simplement que vous persistez à m’interpeller Baruch malgré mon choix propre, ce qui tend à confirmer la superficialité de votre compréhension de certaines choses. Mais, comme vous dites, passons…

Sur mon rapport à Cartesius [Descartes – NDLR], il est notable d’observer à quel point votre époque nous associe, malgré que je me sois exprimé très clairement en 1663, dans un opuscule adressé d’ailleurs à un lecteur peu informé, sur mes vues critiques par rapport à la pensée de Cartesius. Pour résumer, disons que Cartesius est un théologien qui s’est occupé de mécanique et de mathématiques, alors que je suis un rationaliste (pour employer le mot moderne) qui s’est penché sur les écritures saintes. À cause de son objet d’étude, Cartesius passe pour le rationaliste. À cause de mon objet d’étude, je passe pour le théologien. Voilà monsieur qui est fort plaisant, et qui révèle combien votre époque s’enracine, comme certaines herbes, sur la fine surface des choses. Il n’est que de revoir ce que Cartesius et moi-même disons de Dieu pour distinguer clairement qui perpétue les vues de l’École et qui les bouscule. Cartesius finirait enseigné en Sorbonne que cela ne me surprendrait guère, vu la logique interne de son système. Quant à moi…

Sur Wittgenstein, dont l’excellent Dumontais a vu à me faire parvenir les deux principaux opus par ces canaux «électroniques» auxquels vous faites aussi allusion à la fin de votre missive, voilà un penseur qui organise son propos sous forme d’aphorismes numérotés selon un dispositif savant mais à la réflexion peu systématique. On a en fait affaire à une pensée débridée, se présentant en lambeaux, en échancrures, et à laquelle un jeu de numérotations et de classifications donne l’allure externe de la systématicité. Je me plais à croire que ma philosophie se déploie de façon plus organiquement méthodique. Sur la substance des idées, ajoutons que voilà un penseur qui en donne trop au langage et pas assez aux choses dont on parle et qui SONT sans qu’on en parle pour que notre parenté soit directe. Ses attaques sur la métaphysique sont aussi peu affinitaires avec ma conception de la démarche intellective et de ses résultats. Voilà pour un premier aperçu fondé sur une lecture préliminaire.

Bien à vous,

Benedict de Spinoza

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6- SPÉCULATEUR

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Monsieur,

Vous intitulez l’œuvre que la postérité considère comme centrale dans votre pensée Éthique, et supposez ainsi un lien indissoluble entre la pensée et l’action. Votre manière d’appréhender la notion de liberté semble attester de cette position. Cependant, si votre œuvre tend finalement à la définition d’une éthique, vers l’action, pourquoi avoir privilégié dans cet ouvrage l’ordre ontologique, à la différence de Descartes? Il semble que si le sub specie aeternitatis est soumis à l’action humaine, l’ordre épistémologique des Méditations Métaphysiques était plus approprié. En effet, l’épistémologie favorise le rapport à l’homme, l’ontologie le rapport à l’absolu (d’un point de vue strictement didactique). Pourquoi avoir choisi cet ordre?

Zapatou

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Monsieur,

Vous passez insensiblement de l’idée d’un lien indissoluble entre la pensée et l’action à l’idée de la soumission de la substance éternelle à l’action humaine. Voilà deux vues fort distinctes que vous semblez donner comme identiques, et c’est sur l’idée de leur identité que vous prétendez réclamer que j’imitasse Cartesius en ses Méditations. Or mandez-moi, s’il vous est loisible, les fragments de mon Éthique, ou de tous les autres textes de ma philosophie, où je donne la substance comme soumise à l’action humaine. Ma description de la liberté, que vous interpellez dans votre argumentation dans une économie quelque peu obscure, veut dire tout le contraire, car elle fait son sort à l’impression de libre arbitre constamment expérimentée par les hommes par pure ignorance de ce qui les détermine et prise fautivement pour une absence de détermination. Il découle fatalement de cette définition de la liberté que ce n’est pas l’action qui domine la substance, mais bien les replis insoupçonnés de la substance qui influent sur l’action et l’infléchissent malgré nous. Il en découle tout aussi fatalement que je me devais d’asseoir ontologiquement le développement de l’éthique pour donner de ce dispositif intérieur à l’homme, mais issu de l’unité de l’être, l’adéquate description rationnelle qu’il attendait.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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7- C’EST UN PEU COURT

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Monsieur Baruch,

Je ne peux considérer que vous soyez un simple penseur du déterminisme, qui sape les bases de toute réflexion plus avancée. Certes l’homme est déterminé par des passions, mais est-il le dernier maillon de la chaîne? La liberté lui est-elle totalement refusée (pour moi, mon idée -philosophique, j’entends- est faite, mais je ne sais trop comment lire vos textes) et se destine-t-il à une sorte d’animalité en ce qui regarde sa liberté? Peut-on dire que parce que l’homme croit être libre dans l’ignorance des passions qui déterminent ses actes, il n’atteint jamais une liberté (qui n’exclut pas la nécessité, évidemment, et sur laquelle elle repose), même la plus infime?

J’aimerais savoir ce que vous pensez du texte de Chestov Les pierres douées de conscience (La Seconde dimension de la pensée, in Athènes et Jérusalem), et considérez bien que Chestov n’est pas un obscurantiste (pardonnez-moi de vous le signaler). Plus loin que la négation évidente de votre texte qu’il prend à contre-pied, refuserez-vous la tonalité purement polémique du texte (et donc le fait qu’il ne fait qu’exprimer le soupçon de spéculation qu’il a contre les philosophes), vous posez-vous en désaccord absolu à la pensée de Chestov, êtes-vous un penseur de la prison?

Je ne peux me résigner à penser cela du terrible exilé qui vécut dans la douleur de sa liberté. La nécessité temporelle dans laquelle je me trouve ne me permet pas de me pencher assez sérieusement sur vos œuvres dès maintenant, mais ne pensez-vous pas que la connaissance spéculative permet la liberté, par laquelle l’homme se pâme dans l’onde de la nécessité?

Croyez bien à mon éternelle admiration.

Un schizophrène

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Au placide et intrigant anonyme qui se désigne «schizophrène»,

De ce Chestov dont on me rapporte qu’il naîtra un peu moins de deux siècles après ma propre mort, il faudra ne pas vous formaliser que je ne dise mie. S’il a cependant de la liberté une idée similaire à la vôtre, voilà un penseur bien moderne charriant des idées bien éculées. Je me dois de vous signaler que je ne vois pas par quelle chaîne de raisonnement vous arrivez à une «animalité» humaine à partir du sort que je fais à cette vaine idée de liberté. Je ne les prive pas de leur humanité en leur imputant la croyance en la liberté, comme je le démontre explicitement dans ma Philosophie. Les hommes se trompent en ce qu’ils pensent être libres; et cette opinion consiste uniquement pour eux à être conscients de leurs actions, et ignorants des causes par lesquelles elles sont déterminées. L’idée de leur liberté c’est donc qu’ils ne connaissent aucune cause à leurs actions. Conséquemment l’idée de liberté n’est qu’une manifestation de leur courte ignorance, susceptible de se trouver éventée par une meilleure connaissance. Il en découle directement que ce serait de rabattre l’être humain à un rang qui ne lui sied guère que de lui attribuer une «animalité» simplement parce qu’il ignore. Admettez qu’à ce sévère régime, la plus étroite des ruelles d’Amsterdam serait un bestiaire innommable.

Je ne comprends pas pourquoi vous perpétuez cette idée de liberté contre toute raison. Tout autant je ne vois pas ce qui vous pousse à stigmatiser si ardemment la simple réalité du déterminisme. S’il vous plaisait de me l’expliquer je ne me priverais pas de vous entendre attentivement.

En attendant je reste vôtre,

Benedict de Spinoza

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8-AMOUR ET PASSION

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Cher Monsieur de Spinoza,

Un monsieur que j´aime beaucoup m´a parlé de vous alors que je dois reconnaître qu´il y a encore trois mois je ne savais pas que vous aviez existé. J’espère que vous me pardonnerez mon ignorance.

J´ai deux questions à vous poser et j’espère que vous pourrez m´y répondre? Si nous ne sommes pas libres comment pouvons-nous accéder au troisième genre de connaissance? Vous qui n’avez jamais eu de femme dans votre lit, d´enfants à nourrir, comment pouvez-vous parler de sentiments et dire qu´ils ne sont que des passions?

À bientôt, cher Benoît

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Très sagace et spontanée correspondante,

Sachez d’abord qu’on n’a pas à pardonner une ignorance. Celle-ci se perpétue ou s’élimine, et je ne peux que me féliciter de constater que votre pair et vous-même liez sainement élévation intellective et proximité sentimentale. Je vois dans cette particularité de votre activité les premiers éléments de réponse au problème que vous soulevez.

Voyons d’abord l’idée qu’il faudrait être libre pour accéder à des niveaux supérieurs de connaissance. Cela me semble entrer en contradiction abrupte avec la définition que l’on cherche à mettre en place de la notion de liberté. Il compte d’abord de signaler que l’inexistence de la liberté rend une stabilisation de cette idée plus ardue que le sens commun ne s’autorise à l’admettre. Convenons malgré tout de cette fiction qu’elle consiste en une intégrale autonomie par rapport aux contraintes du monde. Elle est alors, dans son inexistence autant que dans ce que l’on voudrait lui faire être, à l’exact opposé de l’idée de connaissance qui, elle, comme je m’en suis fréquemment expliqué, n’est rien d’autre qu’une soumission toujours plus profonde et plus intime aux contraintes et aux exigences du monde. Polira le mieux une lentille, l’opticien qui ne sera pas dégagé mais au contraire lié aux difficultés du polissage des lentilles, et saura moins s’abstraire de ces contraintes qu’en faire la synthèse. Il découle que l’approfondissement de la connaissance ne s’accommode pas de l’inexistence de la liberté, mais requiert bel et bien cette inexistence, car la saisie de l’être requiert la proximité et l’intimité avec l’être. Voir la chose autrement n’est autre que de la mauvaise abstraction.

Mauvaise abstraction justement est cette idée que la «liberté» par rapport à la vie matrimoniale et à la paternité rendrait inapte à conceptualiser une adéquate définition de la corrélation entre sentiments et passions. C’est isoler la sentimentalité à fort peu de frais, convenez-en. Immergé comme je suis, comme nous sommes tous, dans un ensemble touffu et dense de rapports humains à la fois contraignants et instructifs. Étant fils, coreligionnaire, membre de différents corps, ami, édile, voire pair, copain, comparse, mon aptitude à voir la question du sentiment est celle de tout humain contraint, avec, vous le signalez adroitement, des atouts et des manques qui ne rendent la compréhension du problème posé que plus cuisante par moment.

Respectueusement,

Benedict de Spinoza

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9- TOUT CE QUI EST DIEU

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Monsieur De Spinoza,

J’essaye d’étudier votre principale œuvre: L’Éthique qui je l’avoue n’est pas facile à comprendre. Ma question est la suivante: si Dieu est le TOUT et donc nous les hommes inclus et que ce TOUT est parfait pourquoi notre monde est-il si imparfait? Ou plutôt posons la question autrement: pourquoi si nous venons de Dieu sommes-nous si imparfaits, ça veut dire alors que Dieu n’est pas parfait donc il ne serait pas Dieu et ce serait absurde, pas vrai? Et puisque je me suis permis de vous déranger dans votre repos éternel, une autre question, non deux autres: d’abord, pourquoi n’avoir pas appelé votre œuvre «pensées» et surtout si vous êtes si sûr de ce que vous affirmez, pourquoi de grands philosophes de tous les temps n’ont-ils pas admis votre premier livre de l’éthique comme vérité vraie. J’ai la chance de connaître un de vos plus fidèles «disciples», un homme charmant et admirable qui se reconnaîtra et que je salue.

Évidemment, cher Maître, je vous salue aussi.

Merci et avec tous mes respects,

Catherine, une lectrice pas encore convaincue de votre pensée

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À la très subtile et très attentionnée Catherine,

Il appert que le débat que vous introduisez, argutie théologique assez ancienne, fait stigmate et souffre de sa constante et répétitive résurgence du simple fait d’un malentendu durable sur l’idée de perfection. Examinez cette idée attentivement et cherchez rigoureusement à la définir. Ce sera pour vous apercevoir que nous n’avons de la perfection, dont nous nous réclamons tant, aucune notion claire. Il en découle que, sans nous en aviser et de la meilleure foi du monde, nous entendons par perfection tout ce qui est conforme à l’idée que nous nous forgeons au mieux de nos efforts du souverain bien. Nous définissons par perfection: «ce qui nous semble bon», sans plus. Prenez l’exemple de notre mort. La mort nous apparaît comme une des imperfections de notre être, et il en est ainsi strictement en vertu du fait que cette mort, c’est-à-dire la simple disparition de notre intégrité subjective nous apparaît comme chose déplaisante, si bien que l’idée qu’elle puisse résulter d’une perfection universelle qui nous outrepasse nous répugne, et nous la rejetons d’office. Or, comme je m’en explique dans ma Philosophie, j’entends par perfection et existence, une seule et unique chose. La contradiction parasitaire de notre opinion subjective est alors éliminée et l’existence découle de Dieu sans que le problème que vous prétendez soulever ne se pose.

Quand à notre mort, le fait que sa contribution nécessaire à la perfection de l’univers nous échappe n’en fait en rien une imperfection de notre existence, mais bien plutôt une affliction marrie de notre opinion privée.

Il eut été de mauvaise tenue d’intituler ma philosophie «pensées» car elle se propose de décrire objectivement et méthodiquement la réalité du monde et non de saupoudrer de façon éparse des considérations subjectives sur la connaissance ou sur la morale. Finalement, je ne fonde pas un dogme, il est donc compréhensible que l’on ne s’incline pas servilement devant mes vues. Mais je me flatte d’un petit aphorisme que l’on doit à un philosophe du vingtième siècle [Henri Bergson – NDLR]. Il disait: «tout penseur a deux systèmes, le sien et celui de Spinoza». Cela ne me pose pas en maître universel, mais révèle une influence qui légitime certainement vos lectures et vos efforts, que je salue respectueusement au passage.

Benedict de Spinoza

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10- MERCI POUR TOUT

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Bonsoir Maître Spinoza,

Je suis moi aussi d’origine juive et j’ai subi la même pression de l’orthodoxie durant toute mon éducation religieuse. J’ai énormément souffert de ce conditionnement et après des mois de travail pour m’en défaire je dois vous dire que votre traité (Traité Théologico-politique) a été un déclic psychologique important. Comme vous aussi j’ai subi l’intolérance des religieux et de ma famille, une sorte d’excommunication officieuse mais ressentie lourdement malgré tout. En cela votre parcours se rapproche du mien et je suis touché pour tout ce que vous avez fait pour les générations à venir.

À votre époque la science ne possédait pas les affirmations en ce qui concerne l’apparition de l’homme, à la vue de toute cette vérité qui éclate, les différents jougs dogmatiques, que ressentez-vous et comment l’expliquez-vous?

Merci pour tout,

Michael Abitbol

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Au très intense et très sincère Michael Abitbol,

C’est très probablement à moi de vous remercier pour ainsi assurer une perpétuation et une pérennité de mon traité théologico-politique, dont vous n’êtes pas sans savoir qu’il m’a attiré bien des contrariétés en son temps. Cette étonnante doctrine de l’émergence naturelle de l’homme choque, et cela bouscule notre sensibilité de citoyen ordinaire. Mais malgré l’étonnement qu’elle me suscite, je suis obligé d’admettre qu’elle est conforme à une réflexion rationnelle sur l’existence. Il est évident que les théologies la reçoivent mal et voici pourquoi.

Il faut se donner comme point de départ une idée que j’ai déjà développée dans mon traité théologique, selon laquelle il y a une différence fondamentale entre la réalité essentielle de Dieu et le traitement qu’en fournissent les écritures pour le bénéfice du vulgaire. Je vous renvoie sur la question à mes développements, notamment sur les prophéties et les miracles. Apparaissent à notre vue deux explications à la rigidité des théologiens face à toute doctrine de l’émergence naturelle de l’homme. D’abord les faits dont j’ai déjà traités, et qui incriminent lourdement les théocraties, vont tous dans le sens d’une interprétation littérale des Écritures qui, malgré les différents contresens et irrationalités flagrantes auxquelles elles mènent, se perpétuent d’une façon tenace. Je ne développerai pas sur la non conformité de l’héliocentrisme et de cette doctrine de l’émergence naturelle de l’homme au mythe de la Genèse car je craindrais de vous lasser avec cette explication, vu que je la crois fort notoire. En avançant ma seconde explication, je voudrais cependant faire comprendre que l’on a peut-être un peu surestimé la première. L’expérience prouve, et vous avez certainement vécu cela vous aussi dans votre vie, que les priorités temporelles amènent les différents cultes à assouplir et à adapter l’explication théologique des Écritures aux divers besoins de compréhension ordinaire du monde et de notre rôle en ce dernier. Si une telle souplesse d’interprétation a pu s’appliquer à des époques diverses à telle ou telle partie des Écritures, il est certain que le passage du mythe de la Genèse aurait pu s’y soumettre aussi pour rencontrer des explications nouvelles de la réalité humaine, si celle-ci avait servi le culte et ses besoins.

On est donc forcé d’admettre qu’une doctrine de l’émergence naturelle de l’homme frappe de plein fouet l’idée que l’on se donne de la divinité à un niveau de profondeur qui est plus cuisant et plus grave que celui d’une conformité scolastique aux Écritures, celle-ci étant toujours rétractable et adaptable. Quelle est donc cette idée de la divinité que la doctrine de l’émergence naturelle de l’homme frappe si crûment. Je réponds que l’idée d’une émergence naturelle de l’homme frappe au cœur la croyance en un anthropomorphisme divin. L’homme créé —façonné ou engendré— par un dieu à son image, ayant puissance active et démiurgique sur son apparition, est remplacé par l’homme émergeant d’une nature insondable dans sa différence essentielle à l’homme, ainsi qu’à la lubie d’un dieu à forme humaine.

Or les «jougs dogmatiques», pour reprendre votre mot, ont tout intérêt à perpétuer l’idée d’un dieu anthropomorphe pour une raison simple. C’est qu’un dieu d’allure humaine, tel quelque monarque ou patriarche, dicte ses volontés d’une manière similaire à celle de l’homme temporel. Ces volontés sont donc relayées et véhiculées par des serviteurs ne souhaitant rien d’autre, pour se perpétuer eux-mêmes, que de maintenir l’idée d’une nature humaine de l’ordre divin. On est donc forcé de constater que, pour les théocrates, le problème n’en est plus un ici de subtilité scolastique et de flexibilité des Écritures, mais de principe et, lâchons le mot, de survie. La fondamentale non conformité de la volonté divine à la moindre volonté humaine, la simple inexistence d’une volonté divine dans l’interprétation humaine de ce terme, dévoilent les serviteurs du culte sous leur vrai jour d’usurpateurs du fait théologique et de sa transmission parmi les hommes.

Je me suis déjà prononcé, au péril de ma tranquillité, sur le caractère fondamentalement erroné d’une anthropomorphisation de la réalité divine. Dieu et la nature sont une seule et unique chose, et rien ne confirme cette idée de façon plus éclatante que cette doctrine moderne de l’émergence naturelle de l’être humain.

Respectueusement,

Benedict de Spinoza

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Cher Maître,

Merci d’avoir pris le temps de me répondre, votre développement a confirmé mon point de vue au sujet de la théocratie et de ses dérives. D’après vous comment expliquer l’apparition de la croyance en un Dieu créateur et anthropomorphique, pourquoi les hommes ont-ils eu ce besoin de se déresponsabiliser en mettant leur destin entre les mains d’un être supérieur?

À mon niveau j’essaie d’œuvrer dans le sens ou si l’homme veut survivre, il devra abandonner toutes les religions, car elles sont le ferment du plus grands nombres de conflits de par le monde. Même si je concède à la religion qu’elle poussait l’homme à réfléchir sur sa condition, elle devra s’en aller d’elle-même, un peu comme l’homo erectus a permis à l’homo sapiens d’émerger, des religions doit naître un nouveau type d’être humain. La nature tout entière fonctionne par essais, évolution, adaptation, nouvelle espèce, chaque espèce nouvelle bénéficie des caractéristiques de l’ancienne pour émerger avec de nouvelles propriétés. Pour la religion c’est à mon sens la même chose, de l’homo religius nous devrions passer à l’homo spiritus. La spiritualité étant totalement différente de la religiosité, la spiritualité s’acquiert par un travail sur soi, sur le raisonnement, la réflexion de l’esprit au contraire de la religiosité qui s’appuie sur des données passéistes et se laisse assister par une torpeur divine.

Ma sœur est mariée à un rabbin ultra-orthodoxe, et je suis bien placé pour voir le conditionnement qu’elle a subi et celui que subissent mes chers neveux. Vous imaginez les réunions de famille, entre le fils renégat et la fille ultra-croyante, ça fait des étincelles. Mais avec le temps j’ai appris à me taire, car j’ai constaté à quel point ils vivaient comme des enfants apeurés, cela m’a fait de la peine lorsque j’ai réalisé cela. Sans leurs croyances, tout s’écroulerait autour d’eux, tout leur petit monde factice s’effondrerait, donc je respecte et je me tais à présent, l’avenir n’est pas en eux. Et de toute manière l’évolution se fera sans mon intervention, ou ils s’adapteront ou ils s’éteindront. D’ailleurs déjà, les enfants commencent à vouloir voir dehors ce qui se passe, donc ce n’est qu’une question de temps et de patience, s’ils ne viennent pas au monde, le monde viendra à eux.

En tout cas merci encore pour tout, je ferai tout mon possible pour prolonger ce que vous avez commencé, pour leur offrir votre cadeau aux générations futures.

Très sincèrement,

Michael Abitbol

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Au très sincère et très explicite Michael Abitbol,

La compréhension anthropomorphisante de dieu est aussi séculaire que la compréhension zoomorphisante des divinités anciennes. Il semble que le lent passage du polythéisme au monothéisme se soit fait au prix de ce rapprochement identifiant dieu à l’homme. La perpétuation tenace de ces conceptions procède donc moins de la dérive que de la régression pure et simple sur des représentations archaïques du divin. Je vous renvoie à mon développement, dans le traité théologico-politique, sur la vieille désignation du divin par le terme Élohim, chez les anciens Juifs.

Sans avoir l’audace et la liberté d’âme de les exprimer aussi crûment que vous, j’ai tendance à partager vos vues sur l’intégrisme. Votre serein détachement et votre capacité à comprendre que la pensée rationnelle accompagne de facto et comme librement une meilleure connaissance du monde me rassure beaucoup sur ce futur où tout progresse si doucement.

Respectueusement,

Benedict de Spinoza

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Cher Benedict de Spinoza,

Tout d’abord je vous souhaite mes vœux les plus sincères en cette nouvelle année.

Vous avez raison les choses avancent, lentement mais elles avancent, le monde est en pleine mutation et la libre-pensée en est le moteur principal. La science nous apporte tous les jours des preuves qui font voler en éclats les preuves désuètes des écrits «sacrés» des religions. Mais, malgré tout l’intérêt que je porte à la science j’ai peur que l’on passe d’un extrême à l’autre du dogmatisme de l’irrationnel au dogmatisme rationnel de la science moderne qui analyse tout, même les sentiments qui forment notre humanité. Malgré toutes les erreurs commises par les religions elles donnaient un sens aux sentiments humains comme l’amour, l’amitié et la compassion. La science quand elle ramène tout cela à des mécanismes physiologiques et psychologiques nous déshumanisant peu à peu, transformant l’homme en une machine pensante.

Et il n’y a qu’à voir la société telle qu’elle est actuellement, les bonnes mœurs, l’éthique paraît bien loin dans notre société du «toutoutd’suite». Cette libération apportée par la science et ces faits a entraîné une sorte de phase dépressionnaire, où les gens oublient les valeurs et tombent dans de graves excès. Avant, la religion structurait les familles, maintenant chacun au nom d’une liberté qui pour la plupart est égoïstement déclarée, des familles sont brisées et des enfants grandissent sans aucun repère, faisant d’eux les proies de la délinquance et autres dérives.

Avant «dieu» était une sorte de garde-fou, le paradis une carotte qui poussait les hommes à bien se conduire pour être récompensés dans un au-delà. Maintenant, la science leur a enlevé cela, et les hommes ne voyant plus pourquoi ils feraient des efforts pour rien. Voilà dans quel monde nous sommes à présent, votre apport fut considérable, mais trop peu de gens y sont sensibles, l’homme n’a pas évolué en 300 ans, il est toujours aussi mesquin, égoïste et lâche. Les lois peuvent réprimer son attitude face au système, les lois protègent l’État premièrement mais elles ne sanctionnent pas l’égoïsme et l’égocentrisme. Elles ne sermonnent pas un mari qui rend malheureux son épouse, elles ne sanctionnent pas un homme qui joue avec les sentiments des femmes, les lois ne sanctionnent pas le manque de compassion ambiant dans notre cité, tout cela c’était un peu le rôle de la religion et ensuite de l’éthique et de la morale que vous chérissiez tant.

Nous sommes dans une période charnière, et malheur à la perte des valeurs, le manque de sens dans la vie des gens, causé par une société élitiste qui prône un darwinisme incompris, les pousse à régresser dans les vieilles idéologies dérivant dans le sectarisme. Il faut être honnête, les hommes de force de caractère se font plus rares à notre époque où tout est bon pour essayer de s’en sortir sans aucun effort. En fait le passé se répercute, les riches de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, rien de nouveau, mais ce qui change c’est cette dérive pernicieuse de la jeunesse qui ne sait plus où aller, l’école ne joue plus son rôle formateur de citoyen et elle tente tant bien que mal de limiter les dégâts. Si ce n’était encore que cela, la mondialisation ultra-libérale de l’économie se sert de votre «raison» pour justifier l’exploitation des peuples du tiers-monde. À coups d’arguments scientifiques on justifie les cultures des OGM et le besoin de rendement et de productivité des entreprises. J’ai la sensation que la science a le dos aussi large pour justifier la vie que l’avait dieu à une époque, les régimes changent, les hommes eux ne changent pas. On a eu le cléricalisme, le communisme, le capitalisme, toutes sortes d’ismes pour en être là, à se poser les mêmes questions pour les mêmes problèmes, et chacun passe sa vie à défendre son «isme» pour justifier son existence.

Finalement le véritable problème ce n’est pas de croire au rationnel ou à l’irrationnel, le problème de l’être humain dans son entier, c’est «l’écho», ce mécanisme frileux en chacun de nous qui a peur et qui désire. La philosophie a apporté de grandes discussions à ce sujet mais dans les écoles et les universités désormais on apprend cela comme un savoir à ingurgiter pour obtenir sa maîtrise et c’est réglé. À force de tout démystifier on a mis les valeurs humaines dans des tubes à essai que l’on analyse comme une équation.

À votre époque il était nécessaire d’être aussi intransigeant sur l’irrationnel et c’était normal, mais comme l’humain possède deux cerveaux, un rationnel et l’autre irrationnel, il faut équilibrer la balance. La religion c’était uniquement l’irrationnel, la science, que le rationnel. Maintenant il nous faut à tout prix équilibrer le tout pour sortir du marasme dans lequel nous sommes à présent, et je ne vois que la spiritualité pour relever le défi de notre temps. Une spiritualité qui réconciliera nos deux lobes du cerveau et redonnera un sens à nos vies. Je ne vous cacherai pas que je pratique la méditation taoïste et bouddhiste, car ces pratiques qui sont reconnues théistes pour les religions sont les seules à accepter entièrement la science et le rationalisme. Bien entendu leurs versions originelles et non leurs versions religieuses qui sont une déformation des enseignements des fondateurs. La spiritualité permet à mon sens de se reconnecter avec ce que vous appeliez la nature, faire qu’un avec les éléments dont nous sommes issus. Rappeler à l’homme moderne qu’il est un animal avant tout et qu’il a besoin de retrouver ses véritables racines. La science a prouvé les bienfaits de la méditation sur le psychisme et sur l’état général. La méditation permet de cultiver la compassion et le respect du prochain, elle casse cette froideur du monde moderne. Les croyances n’existent plus, plus de prières, plus de dieux, rien du tout, juste le calme et un cœur qui bat. Je souhaiterais avoir votre avis sur cet exposé.

Sincèrement,

Michael Abitbol

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Au très prolixe et pénétrant Michael Abitbol,

Vous me semblez disposer de l’opposition entre l’irrationnel et le rationnel de façon bien trop mécanique, en l’appliquant sans aucune fluctuation sur l’opposition religion/science. Il me semble que votre époque souffre moins à cause de la rationalité qu’à cause d’une irrationalisation des sciences et de leur érection au niveau des dogmes religieux. Il me semble aussi que les sciences ne se réduisent pas, comme vous semblez fort le croire, à la médecine et à la mécanique. Il y a aussi les arts libéraux, dont la rationalité n’a fait qu’augmenter entre votre époque et la mienne.

De plus, mon expérience de vie et de pensée m’obligent à ne pas partager votre nostalgie de la chose religieuse. Quand à votre rejet de la science, il me semble ne s’appliquer qu’à un petit ensemble de techniques qui, de toute évidence, ne peuvent aucunement servir de fondement à un système de philosophie satisfaisant pour guider la connaissance et l’action. Le savoir est souvent une chose abusée ou distordue, mais ne saurait en aucune façon être une chose regrettable. Distordu, il faut le redresser. Abusé, il faut le rendre à sa décence. Mais il ne vaut de rien, face aux maux du savoir, de regretter les temps de plus grande ignorance, en s’exclamant «En ces temps, au moins…»

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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Cher Benedict de Spinoza,

Si je vous ai paru si virulent face à la science ce fut dans le but d’affiner ma propre réflexion en me faisant un peu l’avocat du diable et soutenir l’antithèse qui fera apparaître la clarté du phare au-delà de la tempête, mais je suis bien entendu d’accord avec vous sur bon nombre de points.

Je suis pour une laïcisation des cultures et un métissage des ethnies, c’est à mon sens la voie contre le fascisme et le dogmatisme idéologique, un enfant issu de deux ethnies rivales ne peut que les réconcilier et amener la paix. Croyez que je ne vous comprends que trop en ce qui concerne le fait religieux pour moi-même l’avoir éprouvé, j’ai parfois des sentiments assez confus en moi sur le sujet. J’ai de la haine envers tous ces religieux qui m’ont brimé pendant mon enfance, j’ai de la haine quand je vois mes neveux suivre le même chemin de l’ultra-orthodoxie et je reste là impuissant. Ma sœur est mariée à un rabbin ultra-orthodoxe, mais c’est ma sœur, les rabbins ne sont que des hommes après tout, j’essaye de contrôler cette rancœur, mais faut-il tolérer l’intolérance?

Le phénomène de sécularisation des cultures commence à faire son effet, d’après un sondage, le nombre de sans religion a énormément augmenté ces trente dernières années, d’autre part, la dernière statistique mondiale a fait apparaître que 16% de la population mondiale (environ 1 milliard d’êtres humains) se réclamaient de l’athéisme, contre 33% pour les confessions chrétiennes. Les choses avancent et nous vous devons toutes et tous beaucoup.

Nous est-il permis d’espérer un jour un monde sans religions, sans clivages, sans nations et sans guerre?

Très sincèrement,

Michael Abitbol

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Oui.

Benedict de Spinoza

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11-HUMILITÉ ET TRISTESSE

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Monsieur De Spinoza,

Vous dites que l’humilité n’est pas vraiment bonne puisqu’elle est une tristesse (je reprends le philosophe Alain qui a analysé votre pensée). Est-ce bien vrai?

Cordialement,

Rodilard

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Au très savant et pénétrant Rodilard,

Vous confondez l’interprétation de ma pensée et sa simple description directe. Permettez-moi d’expliciter mes vues ici telles qu’elles sont clairement formulées dans ma Philosophie.

À la proposition 55 de la troisième partie de mon opus, je dis: lorsque l’esprit imagine son impuissance, il est par là même attristé. Si vous regardez ensuite les définitions que je fournis des sentiments, vous constaterez que la vingt-sixième définition que je donne se lit comme suit: l’humilité est la tristesse qui naît de ce que l’homme considère son impuissance ou sa faiblesse; et que la troisième se lit comme suit: la tristesse est le passage de l’homme d’une plus grande à une moindre perfection. Vous n’êtes de plus certainement pas sans savoir que la perfection est dans mon système une intensité d’être, et que je la pense sans l’oindre du jugement fatalement mélioratif que lui assigne la pensée ordinaire.

Il découle de tout ceci que notre humilité est notre tristesse face au constat de notre impuissance, et que notre tristesse est notre passage à une moindre perfection. Il en découle surtout que la question de savoir si je juge ces faits bons ou mauvais ne figure pas dans mon propos. Je suis donc forcé de conclure que votre Alain suture cette question à mes vues initiales sur l’humilité, ce qui est sa responsabilité mais non la mienne.

Pour user d’un trait d’esprit typique à votre temps, j’ajouterais que son manque d’humilité m’attriste, mais que je me dis —impuissant— que rien n’est parfait…

Bien à vous,

Benedict de Spinoza

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Maître,

J’entends avec vous que les joies, selon la définition que vous en donnez, peuvent seules amener à la perfection et je vois bien que votre philosophie est amorale. Laissez-moi d’ailleurs ajouter (je suis pragmatique) que toute quête du bonheur est illusoire et toute recherche de la joie estimable. Ceci dit, n’existerait-il pas aussi une joie dans la perception que chaque individu peut avoir d’être une partie «participante» et «puissante» certes, mais infime de la totalité du monde? Et ce sentiment joyeux ne pourrait-il pas être qualifié d’humilité? Je ne reprends pas ici les termes de Blaise Pascal qui justement insiste trop sur l’aspect négatif et «triste» de la condition humaine. Qu’en pensez-vous?

Merci de votre attention bienveillante,

Rodilard

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Que la définition rigoureuse des sentiments cherche encore sa voie, et que l’analogie qui s’établit dans la vie ordinaire entre certaines émotions et entre ces émotions et les faits dont elles découlent n’est pas le garant le plus assuré sur lequel puisse s’asseoir leur dite définition rigoureuse.

Benedict de Spinoza

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12- LA PLUS COURANTE DES CRITIQUES

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Quelle est la ou les plus courantes critiques reçues particulièrement à notre époque, quant au Traité des autorités théologique et politique?

Infiniment merci,

Melissa-Ann McFarland

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À la très sagace Melissa-Ann McFarland,

Cet essai continue de me causer bien des tourments. On me traita de mauvais croyant en mon temps, on me traite comme un mauvais athée au vôtre. Trop de nature me disent les miens, trop de substance divine me disent les vôtres. Le Traité cherche à associer rationalité et croyance, et cela fait mal à toutes les époques. Pour un ennemi de la contradiction comme moi, cela est bien douloureux.

Vous êtes la bienvenue d’ajouter vos critiques. Nous ne sommes pas à cela près. Je m’efforcerai d’y répondre au mieux.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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13- DEUS SIVE NATURE

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Très estimé Maître,

Depuis plus de deux ans, je scrute vos œuvres et je dois avouer que l’écoute de vos textes sur cassettes m’a apporté beaucoup de sérénité. En effet, certains soutiennent qu’il est nécessaire de transcrire à la main vos textes pour vraiment les comprendre. Quant à moi, je les lis à haute voix pour les enregistrer sur cassettes que je réécoute chaque jour en prenant ma marche quotidienne de dix kilomètres. Et il va de soi que cela donne beaucoup à penser. Il ne reste que vos 84 lettres à lire et enregistrer mais votre présence sur Internet pallie à cette carence.

Pendant de nombreuses années j’ai été sceptique, voire agnostique. Après avoir complété un bac en théologie et un autre en histoire, je me suis tournée vers la philosophie pour donner un sens à la place de l’homme dans l’univers. Je souscris avec vous que tout ce qui est et arrive est sous l’emprise des lois de la nature. Albert Einstein disait de son côté que «Dieu ne joue pas aux dés» et mon prof de philo me confiait que vous étiez son philosophe préféré.

Mais voici mon problème: votre «Deus sive natura» me perturbe et me place dans le dilemme de l’âne de Buridan et je m’explique. Au début, je n’y voyais pas de problème car vos lecteurs peuvent s’alimenter soit à l’autel de l’amour intellectuel de Dieu, et s’ils y voient là une forme de dualisme, ils peuvent se replier sur les lois implacables de la nature. Mais en approfondissant votre pensée, je vois bien que la nature ne peut me faire communier à la connaissance du troisième genre. Pour moi, c’est clair que si Dieu existe, il ne peut être beaucoup différent de celui que vous définissez. Ici, permettez-moi de citer un de vos admirateurs, André Comte-Sponville dans un article intitulé «Morale sans fondement»: «Dans le christianisme, le vrai Dieu et le bon Dieu ne font qu’un! À bien y réfléchir, on pourrait envisager au moins abstraitement deux dieux différents: un Dieu théorique, le vrai Dieu qui dominerait toutes les vérités, et un Dieu pratique, le bon Dieu qui dominerait toutes les valeurs. Mais ceci serait impossible: ce ne serait plus Dieu.» Il est clair que vous souscrivez au premier Dieu et pourfendez le deuxième comme «l’asile de l’ignorance» dans votre appendice de la première partie de l’Éthique.

Vous pouviez considérer que votre éminent collègue Descartes avait fait appel au dualisme quand il avait opté pour deux substances soit l’étendue et la pensée, ce qui lui permettait d’asseoir le siège de l`âme dans la glande pinéale. Ne pourrait-on pas vous accuser du même stratagème quand vous arrivez au bout de la chaîne quasi infinie des causes de la nature pour faire intervenir un Dieu créateur qui constitue la seule substance qui englobe toute la nature? Je me doute que vous allez me répondre que je raisonne à l’envers en partant de mes premières observations sur la nature pour arriver à celui qui l’a engendrée. Mais dites-moi, avec tout le respect que je vous dois, quelle est la différence entre celui qui fait l’inspection d’un édifice en commençant soit du sous-sol au crête et celui qui commence de la crête pour terminer au sous-sol de l’édifice? Mon exemple est vulgaire, j’en conviens, mais il s’agit toujours du même édifice.

Pourquoi alors cette constante que la nature a présidé à toutes les étapes naturantes de la création incluant bien sûr l’indéterminisme et le chaos? Pourquoi dois-je faire appel à un Être suprême pour amorcer et régir les lois de la nature? Est-ce que les lois de la nature pourraient réellement être différentes de ce qu’elles sont? Un carré contient quatre angles droits ou 360º et si je bissecte deux de ses angles, j’obtiendrai deux triangles qui contiendront chacun une somme de leurs angles de 180º. Est-ce que dans quelque univers autre que le nôtre, cela pourrait être différent? Saint-Exupéry, dans Le petit Prince, ironise ce roi qui n’ordonne que des décrets pour lesquels il est certain d’être obéi comme: «J’ordonne au soleil de se lever demain matin à 5 heures quarante-cinq». Certainement que ces idées ont dû vous hanter. Et votre rigueur intellectuelle n’a certainement pu fléchir devant l’hostilité de votre siècle à toute forme d’athéisme non-équivoque. Vous étiez théiste et on vous accusa d’être athée.

Freud nous assure que c’est pour ne pas briser le lien paternel que nous avons inventé Dieu. De mon côté, je soutiens que c’est pour échapper à la crainte de la finitude mais vous semblez très bien l’accepter et ce, en harmonie avec la nature.

En concluant, je reviens à mon âne de Buridan: mon cœur a faim de cet amour intellectuel de Dieu, mais mon intellection me ramène à l’idée d’une nature qui s’auto-génère éternellement ou à un monisme intégral. Je sais que vous pourriez me répondre, cher Maître que ce choix ultime est laissé à chacun, mais 325 ans après votre décès, maintenez-vous encore votre option pour Dieu?

Mais alors, pourquoi ce «sive natura»?

Andrée-Marie Laforest

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À la très savante et très pénétrante Andrée-Marie Laforest,

Je suis assez soulagé, à la lecture de cette suite de commentaires, de constater qu’en votre temps ma pensée n’est pas constamment déformée. Il me semble avoir été ici assez finement compris de vous, et vous souffrirez quelques respectueux commentaires de détails, qui nous mèneront au cœur de la question que vous soulevez.

Vous me qualifiez de théiste. C’est là une formulation imprécise qui risque de mener à des conclusions erronées sur ma pensée. Dans ce tapageur jargon moderne, dont la barbarie n’est pas parfois sans faire un effet similaire à l’ancien galimatias des scolastiques, il est impérativement requis de me qualifier plutôt de déiste. En effet, le théiste adhère à la batterie de représentations anthropomorphisantes de Dieu, vision errante et superstitieuse faisant une place surfaite à ce que vous nommez, avec une ironie fort judicieuse, le «bon dieu». Le déisme, au contraire, rejette toute omnipotence active de l’être suprême, au profit de sa simple omniprésence naturelle. Telle est plutôt ma position, la seule qui me semble reposer sur quelque rationalité.

Je dois aussi m’en prendre à votre métaphore de l’édifice, moins pour sa vulgarité —les images triviales sont fort souvent les plus fortes— que pour son inexactitude. C’est qu’à y penser dans le propre état d’esprit, il s’avère que de parcourir un édifice de la base au sommet ou du sommet à la base disons, pour en faire une inspection sanitaire, mènera à un résultat identique et n’instruira en rien sur la question centrale de ses conditions d’engendrement. L’image aurait eu prise si vous m’aviez fait état d’une recherche sur les matériaux de construction, leurs carrières d’origine, sur une discussion avec les architectes et les maçons, etc. Je ne m’étends pas sur ce problème strictement formel par crainte de vous ennuyer, autant que par certitude d’être parfaitement compris de vous en cette critique.

L’identification de Dieu à la réalité naturelle est le fondement de mon système de philosophie. Vous me demandez pourquoi… la réponse est plus simple que la question. L’omnipotence divine lorsque libérée des ses oripeaux anthropomorphiques nous laisse face à face avec l’impérieuse nécessité de la réalité naturelle. Toute réduction de ce fait inexorable renoue inévitablement avec la superstition volontariste du dieu-éloim acteur-punisseur, des théistes, avec son cortège de distorsions de la connaissance et autres penchants extrêmes. Et c’est tout simplement mon tour de vous demander alors pourquoi…

Pourquoi voudrait-on perpétuer une si barbare chimère?

Benedict de Spinoza

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14- UNE CONCLUSION À TIRER

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Cher Benedict,

Plongé dans vos théories depuis quelque temps, je m’interroge sur la conclusion que je dois en tirer. Si le monde est déterminé et mécanique, comme on l’admet lorsqu’on atteint le second genre de connaissance, doit-on en déduire que l’on n’est point maître de sa vie? Doit-on penser que rien, ni l’amour, ni l’amitié, ni le plaisir ne découle d’un choix volontaire, mais d’un pur hasard? Dois-je conclure, que lorsque je me lève de mon fauteuil pour prendre une bière dans le frigo, cette action est le résultat d’un désir extérieur à ma conscience, et que ce n’est donc pas moi qui décide de boire un peu de ce liquide doré?

Certes mes exemples ne sont peut-être pas les plus parlants pour un philosophe de votre grandeur, mais j’espère que vous serez en mesure, malgré tout, de m’aider dans l’avancée de ma démarche philosophique personnelle!

Bien à vous, amicalement.

Fred

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Au très prosaïque et sagace Fred,

Outre le fait que la consommation d’hydromel nécessite un ensemble de limitations qui ne se restreignent pas à l’espace délimité de l’appareil réfrigérant qui la contient, je dois aussi signaler que le qualificatif «mécanique» assigné au fonctionnement du monde est un terme extrême qui outrepasse mes vues sur la question, surtout eu égard à la perspective moderne qui est la vôtre et, aux vues de laquelle, les arts mécaniques sont très étroitement circonscrits.

Mais le problème principal de votre commentaire réside dans l’opposition, que vous semblez vouloir diamétrale, entre «choix volontaire» et «pur hasard». Dois-je vous démontrer que certains choix volontaires se font par pur hasard, et que certaines réalités nécessaires sont extérieures à toute volonté des hommes. On pourrait, par exemple, citer la mort comme exemple de ce second cas, le fait de jeter une piécette à un mendiant qui passait par là comme exemple satisfaisant du premier cas.

La conclusion que je vous suggère —si je la formule dans votre élégante terminologie moderne— serait: tout est corrélé. La prochaine fois que vous consommerez un bon hydromel frais, méditez l’ensemble des corrélations proches et lointaines qui le porta jusqu’à vos lèvres, et vous retrouverez la fraîcheur inexorable de ma philosophie.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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Maître de Spinoza,

Merci pour votre élégante réponse qui m’a apporté certains éclaircissements sur des questions existentielles. J’ai suivi attentivement votre conseil: désormais, je pense à tous les faits qui m’ont amené à boire un délectable hydromel à chaque fois que j’en porte un à mes lèvres. Votre explication, sur la compatibilité du «pur hasard» et de «la volonté consciente» est d’une clarté lapidaire qui me permet d’avancer grandement sur le chemin de la philosophie… Grâce à des personnes de votre grandeur d’esprit, le monde me paraît de plus en plus intéressant, et je parviens à y puiser de plus en plus de joie quotidienne…

Dans la continuation de ma démarche, je vous retourne une nouvelle question dans ma présente missive: Que voulez-vous signifier exactement par le troisième genre de connaissance? Un homme de qualité normal peut-il l’atteindre (autrement que par l’absorption d’une quantité énorme d’hydromel, cela va sans dire, si vous me permettez la plaisanterie!)…

Bien à vous,

Fred (le sagace et prosaïque)

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Il s’agit fondamentalement du raisonnement. Il est accessible à tout humain normalement constitué. Il se manifeste aussitôt que vous cherchez un objet, ou supposez qu’une bougie se rallumera ce soir pour s’être allumée hier soir et les soirs précédents.

Il fonctionne mieux en l’état de nature que sous l’effet de substances euphorisantes qui ont comme résultat d’introduire brouillage entre la conscience des choses du raisonnement et l’élaboration des choses de l’imagination.

Benedict de Spinoza

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15- CITATIONS

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Cher Maître,

Je suis amateur de citations de grands auteurs et philosophes divers. Elles permettent en effet de synthétiser, malheureusement parfois de manière tronquée, la quintessence d’un concept. À ce propos, laquelle de ces phrases, ou tout autre similaire, peut-on vous attribuer et ce sans trop trahir votre pensée? «Ne pas aimer, ne pas haïr, mais comprendre» ou «Ne pas rire, ne pas pleurer, mais comprendre».

Pourriez-vous aussi me donner le titre d’un de vos ouvrages qui résumerait l’essentiel de votre pensée et que je pourrais consulter afin de mieux vous connaître?

Merci de votre réponse.

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À l’amateur de citations.

Le titre de mon opus est L’ÉTHIQUE. Investiguez-en plus particulièrement les Scolies, ces explications subsidiaires au raisonnement. Elles devraient vous fournir moult de ces aphorismes dont vous semblez friand.

Sans me souvenir des deux que vous m’imputez ici, je considère que c’est encore «Ne pas aimer, ne pas haïr, mais comprendre» qui me sied le plus. Les passions en effet sont déplorables lorsque, comme elles le font trop souvent, elles se substituent à une connaissance appropriée du réel dans son essence. Le rire et les pleurs pour leur part étant susceptibles de survenir en toutes autres occasions, distinctes de l’acquisition de connaissance —Je pense par exemple à cet important effet esthétique nommé catharsis par les Grecs— il paraît de moins bonne tenue de vouloir les tenir en contrôle que l’amour et la haine.

Mes respects,

Benedict de Spinoza

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16- TU ME FASCINES

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Cher Baruch, Bento, ou Benedict, je ne sais comment t’appeler, sache que ton mystérieux personnage est délibérément fascinant, et que je n’ai de cesse de percer l’énigme de ton caractère. Une question me travaille en particulier: pourquoi faisais-tu combattre des araignées entre elles? Par sadisme, et dans ce cas, ton propre cas relève de la psychothérapie, ou simplement pour les comparer au monde humain, i.e homo homini lupus?

Je te remercie de me répondre,

Maud

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Chère Maud,

Je nie m’être adonné à ce type de pratique, et vous prie sciemment de citer vos preuves.

Benedict de Spinoza

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17- AMITIÉS DANGEREUSES

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Je m’interroge depuis quelque temps sur l’origine de votre pensée. À quoi ressemblait Spinoza jeune? Quelle relation avec Michael d’Espinoza? Avec votre frère? Vous êtes tenu pour un mauvais marchand par Minc. C’est un écrivaillon qui sait où s’inspirer mais qui soulève parfois de vrais problèmes… À quoi pensiez-vous pendant votre herem? Ennui? Peur? Le sentiment d’un devenir inexorable que vous ne pouviez guère que comprendre sans le changer?

De quoi parliez-vous avec De Prado? Moi je parie sur les causes de la liberté à Amsterdam ou bien l’acharnement des rabbins à appliquer coûte que coûte la loi, la loi, la loi en tout…

Bien à vous, Baruch,

Stephan Bonnet

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Au bien curieux Stephan Bonnet,

Mes conversations avec De Prado sont de nature strictement privées et les pensées qui me traversèrent au cours du herem méritent d’être oubliées de tous comme elles le furent de moi. Ma jeunesse fut paisible et heureuse. Mes relations avec père et frère furent harmonieuses. Les autres questions semblent relever du détail mesquin plus que de quoi que ce soit d’autre.

Spinoza

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18- QUE PENSEZ-VOUS DU VÉGÉTARISME

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Cher Benedict,

Je vous écris car je m’interroge à propos des propres actions dans le monde, et je me demande ce que vous en pensez. Je ne suis pas un spécialiste de votre système philosophique (je ne suis d’ailleurs spécialiste d’aucun système philosophique), mais il me convient la plupart du temps.

Faute de temps et d’érudition, je n’ai pas lu tous vos ouvrages; je me suis récemment mis à lire La morale de Spinoza de Sylvain Zac, professeur à l’Université Paris-X, pour m’instruire de vos pensées et j’y ai lu:

«[La raison] nous unit aux autres. En effet les hommes conduits par la raison sont unis non seulement par leurs moyens de vivre —comme le sont tous les hommes sous la pression de la nécessité— mais aussi surtout par la fin qu’ils poursuivent: ils recherchent d’un accord unanime le bien commun, accessibles à tous les hommes dans toute sa plénitude, à savoir la connaissance vraie. Rien ne nous est plus utile que le commerce avec les autres hommes, car toutes nos puissances s’ajoutent alors pour assurer notre effort commun dans notre ascension vers la connaissance adéquate.»

Les hommes ont intérêt à être amis les uns avec les autres et même généreux, afin justement d’être amis: la générosité est le «désir par lequel chacun s’efforce d’après le seul commandement de la raison d’aider les autres hommes et de se lier d’amitié avec eux» [Éthique, III, pr LIX, Scolie]

C’est-à-dire que les humains ont intérêt à s’unir pour être plus puissants. Ainsi liés, les hommes sont capables de bien vivre dans le monde. Ils peuvent satisfaire leurs besoins et se défendre des dangers que les autres parties de la nature représentent pour eux. Mais j’ai l’impression que vous prenez la décision arbitraire de faire de l’humain une partie qui forme un tout dans le reste de la Nature. De quel droit, lorsque l’on veut faire preuve de rigueur intellectuelle, peut-on découper dans ce qui existe une partie et la considérer en opposition avec ce qui l’entoure?

J’ai lu que vous étiez opposé à l’ascétisme, ce que je partage avec vous. Néanmoins, est-ce à dire que l’humain peut profiter du reste de la nature, en détruisant certaines de ses parties, tant qu’il ne court pas lui-même de risque? Par exemple, un homme peut-il décider de tuer un singe inoffensif dans les bois pour son simple plaisir tant qu’un risque écologique n’est pas encouru par la mort d’un singe? Ne peut-on pas tuer dans ce cas un pauvre homme sur un lit d’hôpital, qui, même s’il aspire à la survie, n’apporte plus rien au reste de l’humanité, vu l’affligeant effondrement de ses capacités mentales?

Et, question plus cruciale à mes yeux, l’homme muni du savoir que la viande ou le poisson (il ne s’agit pas du lait ou des œufs) est inutile à sa survie (voire souvent néfaste en raison de toxines ou autres) doit-il continuer de tuer des bœufs pour son plaisir personnel? J’ai du mal à voir pourquoi il ne faudrait pas tuer les animaux ou les «gens inutiles à la communauté des hommes» en dehors d’une certaine pitié, pitié que je subis, même s’il s’agit d’une certaine faiblesse de mon âme. Suis-je victime d’une passion qui nuit à ma vertu lorsque je décide d’épargner la vie des êtres sans intérêt?

J’attends une réponse de votre part!

Alexandre

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Au très judicieux et sagace Alexandre,

Il y a lieu de profiter des atouts de la nature dans une mesure qui ne rend pas ce profit nuisible. Les exemples que vous me soumettez reposent sur une prémisse que je me suggère de contester. On y parle de tuer des bêtes pour la stricte obtention de plaisir. J’ai démontré par ailleurs que plaisir et bien-être effectif étaient deux choses fort distinctes, et qu’après de nombreux et éphémères plaisirs venaient souvent des douleurs souvent aussi cuisantes qu’inattendues. Attendu que l’intensité éphémère d’un plaisir est très régulièrement en proportion avec le degré d’amertume, de douleur et de morbidité succédant, une fois ce plaisir passé, et assumant que le meurtre de l’animal par le chasseur est vécu par ce chasseur comme un plaisir à la fois vif et soudain, une présomption raisonnable autorise à dire que le meurtre gratuit d’animaux mènera quasi indubitablement à quelque malaise: culpabilité, frustration, discrédit social.

Aussi, attendu le caractère stérile et inutile d’une telle activité, et déférence obligée pour la règle d’effet en retour qui semble caractériser l’ensemble des plaisir vifs, il me semble de bonne tenue de prohiber ce dernier, autant pour son ineptie constatée que pour les tristesses imprévues qu’il suscitera en vertu de la présente démonstration.

Bien à vous,

Spinoza

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D’accord. Mais qu’est le nuisible? Tuer une vache pour se nourrir lorsque le monde nous environnant est submergé de végétaux bon marché (dont on ne peut pas dire qu’ils souffrent au sens animal du terme). Dans le monde occidental, la plupart des gens ont l’argent nécessaire pour se nourrir seulement de légumes, de laitages et d’œufs. Or, ils préfèrent utiliser leur argent pour acheter des cadavres d’animaux par l’industrie, pour leur plaisir gastronomique.

C’est vrai dans que le meurtre d’animaux est peu utile dans le cadre de la chasse. Mais qu’en est-il de la bonne mère de famille qui va acheter les muscles saignants d’une vache que l’on vient d’arracher et de broyer et qu’elle ne se représente que comme steak haché; se représente-t-elle un instant les faits séparant ce qu’elle considère comme étant «vache» (jolie, broutant dans le pré, dont les veaux sont mignons) et ce qu’elle considère comme «steak haché»?

Je pense que toute culpabilité repose sur une croyance. La croyance que le fait d’aller acheter de la viande chez le boucher est normal retire toute culpabilité à la dame… Au mieux, après le plaisir ressenti du fait d’avoir accompli une partie de la mission qu’elle s’était donnée (aller faire les courses pour nourrir les petits), elle sera triste, pas du fait d’avoir indirectement mené au meurtre d’animal, mais d’avoir dépensé de l’argent, ou simplement d’avoir fini une action et de devoir se mettre à autre chose…

«Aussi, attendu le caractère stérile et inutile d’une telle activité, et déférence obligée pour la règle d’effet en retour qui semble caractériser l’ensemble des plaisir vifs, il me semble de bonne tenue de prohiber ce dernier, autant pour son ineptie constatée que pour les tristesses imprévues qu’il suscitera en vertu de la présente démonstration.»

Voilà donc où se pose mon problème… Manger de la viande et participer à la culture de l’élevage est-il raisonnable? Ou bien doit-on considérer que seuls les humains méritent la vie, car pouvant participer à la communauté générale que nous souhaitons tous pour être heureux? Dans ce cas, doit-on garder en vie des handicapés mentaux inactifs et aimés par personne? Doit-on garder les êtres «inutiles» car les tuer nous rend malheureux? Qu’en est-il alors des animaux…

Alexandre

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En situation de prospérité alimentaire où le choix entre alimentation carnée et alimentation végétale existe sans contrainte, il semble préférable d’opter pour l’alimentation végétale.

Benedict de Spinoza

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19- BENEDICT OU BARUCH

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Votre véritable prénom n’est-il pas Baruch? Baruch signifie en hébreu «bénédiction», peut-être avez-vous préféré la version latine… Je ne vous connais que sous le pseudonyme de Baruch, ai-je tort?

Je vous remercie de me répondre.

Cordialement,

Déborah

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Mademoiselle Déborah,

Je vous renvoie respectueusement à ma première répartie du dialogue épistolaire intitule «Gagne-pain» dans mon officine sur DIALOGUS. Vous y trouverez réponse à vos interrogations sur mon prénom.

Respectueusement,

Spinoza

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20- CONSEIL POUR UN IGNORANT

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Cher Benedict,

J’ai manqué le rendez-vous que j’aurais pu avoir avec vous lorsque j’étais à l’école, plus préoccupé de survivre que de nourrir ma connaissance.

Certains de mes contemporains favoris, essayistes ou éditorialistes, me recommandent régulièrement vos écrits, et je ne sais par quel bout aborder votre œuvre. Je ne puis les interroger directement, alors je me tourne vers vous: par quelle porte me conseilleriez-vous d’entrer dans votre œuvre?

Très respectueusement,

Olivier Brunet

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Au très studieux Olivier Brunet,

Si vous êtes proche des superstitions religieuses, lisez tranquillement et sans vous énerver le Traité théologico-politique. C’est là que je suis le moins abstrait et le plus cru. Si la spéculation philosophique vous attire plutôt, allez-y pour le Traité de la Réforme de l’entendement.

Gardez mon Éthique pour la fin. Les gens de votre temps la disent fort abstruse. Si vous vous y hasardez, lisez bien les scolies, j’y cache des trésors qui étaient plus destinés à votre temps qu’au mien.

Benedict de Spinoza

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21- JUDAÏSME

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Bonjour Monsieur Spinoza,

Je m’intéresse de près à votre enseignement, surtout en ce qui concerne votre critique du phénomène religieux. Je souhaiterais connaître les raisons historiques et personnelles qui vous poussèrent à critiquer la religion et en particulier votre religion de naissance, le judaïsme.

Cordialement,

Michael

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Au très sagace et très pénétrant Michael,

Passant sur l’inexactitude questionnable du terme «religion de naissance» qui, notons-le au passage, inclut une contradiction fondamentale, je dois répondre à votre question, aussi délicate que passionnante, en des termes que je résumerai sommairement, vous renvoyant à mon incontournable Traité théologico-politique pour les développements fins.

Le judaïsme n’est critiqué par moi ni plus ni moins que n’importe quelle autre religiosité. Je vous prie de détacher la réflexion que je dédie au judaïsme de toutes considérations personnelles. Si le judaïsme fait face à des critiques de ma part c’est d’être une religion, sans plus. Le fait que les religionnaires en lui soient des co-religionnaires est un détail au-dessus duquel vous et moi, je pense, pouvons et devons nous élever.

C’est donc sur la religion, dans l’entendement le plus large et stable que l’on puisse accorder à cette idée, que porte ma critique. Elle se fonde, comme vous le dites fort bien, sur des raisons historiques. S’il est reçu que Dieu fonde la nature de l’être humain, il en découle comme net et fort nécessaire que toute émanation découlant de l’histoire des hommes relève de Dieu et de son vouloir. L’idée du vouloir de Dieu se ramenant à la simple manifestation du réel dans son déploiement effectif, comme je m’en suis amplement expliqué dans ma Philosophie.

Or justement une des pures émanations de l’histoire des hommes a pour nom: rationalité. Il s’agit d’une attitude visant à baser la connaissance du non constaté sur un dispositif corrélant et logiquement organisé partant du constaté et en découlant inexorablement. La rationalité, bien grandie historiquement de mon temps a, en tout instant, un impact constant sur les méandres de ma vie personnelle.

Or les religions font à la rationalité un sort qui n’est pas conforme à la nature du vouloir divin telle que je l’ai préalablement définie. En effet les religions —et en elles surtout les religionnaires— rejettent le regard rationnel porté sur elles comme ne relevant pas du vouloir divin. Ce faisant, les religions confondent grossièrement le vouloir prosélyte de l’humain religionnaire et le vouloir divin dans ce qu’il a à la fois d’inexorable et de sûr. Ce n’est pas là le moindre de leurs avatars anthropomorphisants.

L’héritage historique et personnel de la rationalité est donc ce qui me force à critiquer les religions. Il me faut ajouter d’ailleurs que cette critique est strictement défensive, et qu’au départ il ne s’est jamais agi pour moi que de procéder à une lecture rationnelle des Écritures. Toutes les persécutions intempestives et mal avisées que m’ont valu cette tentative de rapprochement entre rationalité et Saintes Écritures est le garant le plus patent du rejet zélote par les religions du joyau le plus précieux qu’ait produit le vouloir divin en mon siècle: le savoir rationnel.

Benedict de Spinoza

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Cher Benedict de Spinoza,

Avez-vous souffert dans votre jeunesse du conditionnement religieux que votre famille vous a imposé? Comment votre famille a-t-elle perçu votre refus de la religion familiale? Quels rapports avez-vous gardés avec votre famille après votre fuite?

Cordialement,

Michael

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Beaucoup.

Mal.

Des rapports distants mais cordiaux.

J’ajoute que les sectes chrétiennes, même celles dites progressistes, ne m’ont guère mieux traité. Le prosélytisme aveugle ignore les frontières religionnaires, et les cultes, souvent si prompts à s’empoigner, en arrivent finalement à se rejoindre en un postulat épouvantable: celui du fanatisme. Votre époque en témoigne aussi.

Spinoza

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Cher Benedict de Spinoza,

Pour quelles raisons avez-vous ressenti de la répulsion envers le Judaïsme? Qu’est-ce qui vous a progressivement amené à le critiquer?

En effet, ma génération n’est pas épargnée par le fanatisme religieux, mais des hommes comme vous ont tellement fait avancer les choses en éclairant les consciences que l’espoir est toujours permis. Pour ma part je lutte à mon niveau contre l’obscurantisme religieux, et principalement le Judaïsme dont je suis issu tout comme vous, et si je peux affirmer haut et fort mon anticléricalisme je le dois un peu à vous. Grâce à vos écrits j’ai réussi à me déconditionner de l’endoctrinement religieux et ainsi réussir à penser par moi-même aujourd’hui, merci pour tout.

Cordialement,

Michael

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À cause de la répulsion que j’ai ressentie de front pour toutes les religions comme propensions anthropomorphisantes de la nature naturante de Dieu.

Spinoza

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Cher Benedict de Spinoza,

Concernant votre Traité théologico-politique que j’ai fort apprécié, votre objectif premier hormis l’apport philosophique fut lequel lors de l’élaboration ce celui-ci?

Amicalement,

Michael

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Au très pénétrant et sagace Michael,

Je visais dans ce traité à décanter des Écritures rien d’autre que la définition rationnelle de Dieu, en établissant la distinction entre ce que les prophètes dirent de Dieu pour fin d’élévation du vulgaire, et ce qu’ils surent de Dieu dans sa réalité essentielle. Or, il semble bien que les zélateurs de tous crins confondent encore ces deux courants de la pulsion théologique, et cela m’a valu bien des déboires avec ce traité, comme vous vous en doutez.

Benedict de Spinoza

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22- TOURMENT

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Très cher Benedict,

J’aurais aimé poser une question à M. Descartes mais comme il n’est plus là pour y répondre, je voudrais avoir votre avis à ce sujet. N’y voyez aucun manque de respect envers votre personne si je vous la pose dans ces conditions, mais plutôt parce que vous êtes une autre de mes références philosophiques.

Bien à vous,

Paolo

En voici la copie:

Cher Monsieur Descartes, J’ai une question qui me torture l’esprit depuis des années et j’espère que voudriez y répondre malgré tout. Si l’âme est immatérielle donc sans influence par rapport à l’état du corps, pourquoi peut-on constater qu’à un moment donné l’esprit est influencé par une maladie dite cérébrale? Je crois au fond de moi être de votre avis mais cette particularité empoisonne mon esprit.

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Au très dubitatif Paolo,

Vous m’adressez cette question portant sur l’union de l’esprit et du corps alors que vous la destiniez à Cartesius, qui, je pense, ne vous mérite point tant que vous le pensez. Vraiment je ne puis assez m’étonner que ce philosophe, qui s’était fermement résolu à ne rien déduire que de principes connus en eux-mêmes, et à ne rien affirmer qu’il ne perçût clairement et distinctement, et qui avait si souvent fait reproche aux Scolastiques de vouloir expliquer les choses obscures par des qualités occultes, soutienne une hypothèse plus occulte que toute qualité occulte. Qu’entend-il, je le demande, par union de l’esprit et du corps? Quel concept clair et distinct, dis-je, a-t-il d’une pensée très étroitement unie à certaines petites portions de la quantité? Je voudrais vraiment qu’il eût expliqué cette union par sa cause prochaine. Mais il avait conçu l’esprit tellement distinct du corps, qu’il ne put assigner aucune cause singulière ni à cette union ni à l’esprit lui-même et qu’il lui a été nécessaire d’avoir recours à la cause de l’Univers entier, c’est-à-dire à Dieu. Il en résulta sa perplexité autant que la vôtre.

Retirez la portion divine —l’âme— de votre question, et il devient limpide que la maladie du cerveau et de tout le corps affecte l’esprit comme la déficience de la source de lumière affecte la lumière même. Voilà qui est répondu autant pour le bénéfice de votre problème, que pour celui de la bonne distance à maintenir entre mes vues et celles de Cartesius.

Vôtre,

Spinoza

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23- LES PLAISIRS SENSUELS

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Très cher et très honoré Monsieur de Spinoza,

Je sais que vous n’êtes ni psychologue ni psychiatre, mais grâce à un professeur bien particulier et privé, je me suis hasardée à l’étude de votre œuvre et certaines de mes certitudes ont été ébranlées.

Je m’explique. Mariée depuis plusieurs années et mère de deux enfants, je me suis aperçu que je n’aimais pas vraiment l’homme que j’avais épousé. En effet, une affection plus grande est venue détruire les sentiments que j’avais pu avoir pour lui. Pire, je suis tombée follement amoureuse de mon professeur qui, en plus d’être un vrai sage, a la particularité d’être en prison et ce pour de longues années encore.

Ce professeur spinoziste qui désire atteindre la béatitude, a décidé de suivre un autre chemin et de faire comme vous: supprimer autant que possible, les honneurs, la richesse et les plaisirs sensuels. Il me répète sans arrêt que l’amour peut se passer de sexualité et qu’il ne s’agit que d’une mode. Que la sexualité doit servir d’abord à la reproduction de l’espèce humaine. Je comprends que sa situation est particulière et que la prison est un lieu peu propice à l’amour sensuel même s’il est possible. Je comprends aussi que moins il aura d’affections liées à l’extérieur, plus il supportera l’enfermement. Mais, vous avez dit que le corps et la pensée sont deux modes d’expression de l’homme. Comment alors nier le désir corporel lorsque la pensée aime? Comment tuer le désir qui est en moi sans tuer l’amour que j’ai pour cet homme? Un homme et une femme peuvent-ils s’aimer sans sexualité? Parfois, il me dit que la sexualité doit être raisonnée et utile comme vous l’avez dit. Qu’est-ce que veut dire un acte sexuel utile, raisonné? Deux adultes qui s’aiment et qui assument leurs responsabilités ne sont-ils pas raisonnables? Voilà, peut-être m’aiderez-vous à trouver des réponses car j’aime cet homme et je désire plus que tout, l’aider à passer les années de prison qui lui restent à faire le mieux possible, donc lui envoyer beaucoup de joie mais parfois, je suis si triste que je n’y arrive pas.

Merci beaucoup.

Une fidèle étudiante de votre œuvre,

Miss Chaussettes

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Madame,

Il ne s’agit pas pour moi de me prononcer sur les circonvolutions du drame poignant que vous m’exposez. Aimer le prisonnier et ne plus aimer l’homme libre vous place dans une situation qui, de par son caractère fatal et douloureusement antinomique, ne peut qu’imposer à la dure les arcanes du détachement philosophique le moins artificiel imaginable.

Je dois, par contre, m’inscrire en faux face à toute assimilation des développements initiaux de mon Traité de la Réforme de l’entendement avec une ascèse intégrale, et détrimentale de la pulsion amoureuse ordinaire. jouir des plaisirs dans la seule mesure convenable pour conserver la santé est ce que je propose, sans plus certes, mais aussi, sans moins. En m’excusant de ma sévérité de ton, je me dois d’insister fermement sur le fait que quiconque réduit les fonctions des plaisirs sensuels à des priorités exclusives de reproduction, ou rejette intégralement les transports des plaisirs au nom de quelque béatitude abstraite n’est pas un spinoziste.

Si votre professeur pratique cette abstinence en mon nom, trahissant ma pensée, négligeant les traits les plus nets de ma doctrine, il est clair que Spinoza ne lui est plus inspiration mais prétexte, caution, paravent, couverture. Couverture pour quelle doctrine, ou plutôt pour quelle option, voilà Madame qui procède certainement moins de la sphère philosophique que de la sphère privée. Je me garderai donc d’épiloguer, de conjecturer, ou de juger…

Benedict de Spinoza

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24- L’ÉTERNITÉ

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Cher Benedict,

Mille idées me traversent l’esprit, et une question se pose. Je pense que la mort donne la vraie valeur à la vie.

Je m’explique, nous sommes tentés de profiter au maximum de notre vie car elle a une fin. D’autant plus que nous ne contrôlons pas notre longévité. Une certaine théorie prétend que nos actes servent les générations futures, que nous nous efforçons de construire un monde meilleur. Je crois au contraire que pour la plupart d’entre nous, nous profitons de l’acquis de nos pères afin d’assouvir notre soif de connaissances, dans le domaine auquel nous avons choisi de nous consacrer, et ce, pour une raison ou pour une autre. Je pense plutôt que c’est ce processus que l’on appelle l’évolution. J’aimerais comme beaucoup d’autres croire à une vie éternelle après la vie terrestre. Voici ma question. Si la mort donne le goût à la vie, quelle serait la logique d’une vie éternelle après celle-ci?

Je n’ai cité que quelques-unes de mes idées, et j’avoue qu’elles ne sont ni développées ni approfondies. Néanmoins j’espère avoir réussi à vous faire saisir l’idée générale.

Bien à vous, très cher Maître…

Paolo

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Votre postulat assigne à la vie terrestre des qualités qui devraient découler de son caractère fini. Il est questionnable en ce sens que de nombreuses facettes louables de la vie valent pour elles-mêmes plus que dans leurs limites, ou dans celles de la vie. Mais si j’assume malgré tout ce postulat questionnable, j’en conclus que la vie éternelle perd de l’intérêt, ce qui, je l’avoue un peu sous cape, me sied passablement.

Vous confirmez donc de façon piquante un fait maintes fois observé chez les plus sots comme chez les plus sages: il est possible dans le sein du raisonnement naturel de tirer une conclusion raisonnable d’une prémisse fausse, incomplète, inexacte, ou frivole.

Benedict de Spinoza

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25-ÉMOTIONS ET SENTIMENTS

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Cher Benedict,

Votre œuvre est une lumière pour l’humanité. Vous apportez, parmi d’autres, un éclairage particulier sur la notion d’émotion et celle de sentiment. Ma question est la suivante: l’émotion est-elle un préalable au sentiment, ou est-ce l’inverse?

Je vous remercie à l’avance pour votre contribution.

Jean Lachampt

Paris

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Au très généreux Jean Lachampt de Paris,

Par sentiments, j’entends les affections du corps, par lesquelles la puissance d’agir de ce corps est augmentée ou diminuée, aidée ou contenue. Sur cette prémisse s’impose la décision que les émotions émanent des sentiments.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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26- ET SI L’ÉTERNITÉ ÉTAIT EN FAIT LE PRÉSENT

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Et si l’éternité était en fait le présent? Je commence progressivement à découvrir votre pensée qui m’apparaît comme très rigoureuse et, en même temps, dépourvue de toutes idées superstitieuses. Ce qui, selon moi, est un exploit pour un homme de votre époque, compte tenu des contraintes imposées par les autorités religieuses qui dominaient encore à la fin de cette sombre période appelée Moyen-Âge.

Pour moi, la notion d’éternité ne se définit pas par une durée infinie. Le temps que l’on peut compter est absolument dépendant de l’espace. Par exemple, l’espace parcouru par l’aiguille de l’horloge durant une heure, le temps que met la terre pour accomplir sont orbite… Tout ce qui est mesurable en terme de durée, se doit d’être cyclique. C’est-à-dire, d’avoir un début et une fin arbitraires pour que nous puissions en prendre la mesure. Mais qu’en est-il du présent? Quand je pense au présent, il me vient cette idée de la vacuité; non pas un trou noir où il n’y a rien mais, seulement une absence de mesure, de dimensionnement. Rien de mystérieux, de mystique, d’obscur! Seulement la réalité telle qu’elle est et non telle qu’assimilée comme information. Bien sûr, le mouvement n’est pas qu’apparent, il est bien réel mais le mouvement incessant de notre pensée peut être ignoré un temps pour que nous puissions jouir de cette réalité qui jamais ne s’éloigne de soi.

Michel Provencher

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Au très sagace et pénétrant Michel Provencher,

Il m’est difficile d’admettre que les cycles temporels soient affectés de débuts et de fins arbitraires. Si, comme vous le signalez, le mouvement est réel, il s’avère que celui de notre perception l’est aussi, et que celle-ci dispose d’un accès aux cycles temporels qui se fonde non dans des débuts et des fins arbitraires, mais tout aussi réels que le mouvement lui-même. La naissance d’un enfant, ou la fin des récoltes n’ont rien d’arbitraire dans la vie pratique.

Je ne peux que vous recommander la plus extrême prudence face à cette idée de cycle qui peut aisément installer notre esprit dans le confort d’un mouvement pendulaire, symétrique et non progressif de l’être. Rien ne serait plus erroné. Au cœur de la réversibilité du cycle repose l’irréversibilité de l’inéluctable. Le fait que votre montre s’use de par son mouvement même en témoigne sans ambages. On peut encore ici penser aux enfants et aux récoltes.

Quand à l’impression du présent, méditez cette idée au plus profond de votre être avec la prudence sagace que vous m’avez manifesté, ce sera pour constater que c’est à elle plus qu’à tout autre que s’accole le plus adéquatement la notion d’arbitraire dont vous faites usage. Le sentiment du présent est une impression subjective de saisie du flux qui reste fluant quoi qu’on en pense.

Respectueusement,

Spinoza

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27- MOUVEMENTS CYCLIQUES

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C’est seulement l’observateur en nous qui, pour élaborer une conception, se doit de mettre des «marqueurs» arbitraires, sans quoi sa pensée n’aurait ni queue ni tête et serait à toutes fins pratiques, incommunicable. Je doute que la nature possède quelque notion que ce soit de début et de fin. Nous donnons une naissance à l’univers «Big Bang» et certains parlent de «Big Crunch», un retour vers l’arrière, mais j’ai le sentiment que la nature n’a jamais connue de naissance et par conséquent ne connaîtra jamais de mort. De notre point de vue, de part notre expérience, nous savons que nous sommes nés et que nous allons mourir. Il semble en être de même pour tout ce qui nous est observable et que, d’une simple déduction, nous pouvons dire que RIEN n’est éternel! C’est là que je fais intervenir ma notion de vacuité: RIEN, serait cet être qui, d’un point de vue dualiste, n’a aucune chance d’exister.

Michel Provencher

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Vos vues sur la caractère incréé du monde s’accordent mal avec cette idée un peu confuse de «marqueurs arbitraires» dont vous vous aviserez, si vous l’analysez avec la rigueur requise, qu’elle réintroduit l’idée de «création» dans l’espace subjectif. Le caractère incréé du monde n’élimine pas pour autant la réalité des attributs de la substance qui, quoique se donnant à l’observation de nos sensibilités perceptibles, n’en est pas moins saillante en soi.

Spinoza

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28- UN PANTHÉISME?

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Cher monsieur Spinoza et Maître,

Si je considère votre doctrine comme un panthéisme, est-ce que je me trompe? Plusieurs indices m’y incitent. Vous assimilez Dieu d’une part à l’idée de Substance unique, infinie et éternelle, et d’autre part à la Nature. Or un des Attributs par quoi notre intellect conçoit la Substance est la Pensée. Conclusion: la Nature telle que vous la voyez est «pensante». Ce qui d’ailleurs implique la distinction entre Nature naturante et Nature naturée, qui me semble reproduire la dualité d’Attributs Pensée/Étendue. De plus, peut-il y avoir pensée sans conscience de soi? Je ne crois pas, d’après notre expérience. Croyez-vous que nos connaissances scientifiques actuelles permettent une telle métaphysique de la nature?

Je vous remercie si vous avez le loisir de me répondre et me permettez de vous poser d’autres questions sur votre œuvre que je ne cesse de relire avec beaucoup d’intérêt et de plaisir.

Avec ma respectueuse considération,

Golding Ber

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Au très déférent et pénétrant Golding Ber,

L’idée que ma philosophie puisse être un «panthéisme» ouvre, je le crains, la porte à un certain nombre de préjugés particulièrement dangereux. Tous ces préjugés dépendent en fait d’un seul: les hommes supposent communément que toutes les choses naturelles, agissent comme eux mêmes, en vue d’une fin, et bien plus ils considèrent que Dieu lui-même dispose tout en vue d’une certaine fin, car ils disent que Dieu a fait toute chose en vue de l’homme, mais il a fait l’homme pour en recevoir un culte.

Cette notion de «panthéisme» risque de garnir la totalité de l’existence des caractéristiques anthropocentrées dont je m’évertue à dévêtir Dieu dans ma tentative d’une description rationnelle du réel. Je ne vois pas par conséquent où, dans mon système de philosophie, vous détectez que la Nature naturante est «pensante», ou pire consciente de «soi». Voilà bien de ces anthropomorphisations de Dieu que je dénonce et que les panthéismes restituent en leur qualité d’ultime soubresaut cultuel lacérant la pensée rationnelle et compromettant le raisonnement géométrique.

Vôtre,

Spinoza

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Cher philosophe,

D’abord je vous remercie de votre réponse (mais je m’étonne qu’elle ne paraisse pas dans le forum). Je connais suffisamment votre œuvre et pas seulement L’Éthique mais aussi le Traité Théologico-politique, pour savoir que votre effort vise à désanthromorphiser vigoureusement l’idée de Dieu. En quoi je vous suis tout à fait; arracher Dieu à la gangue des superstitions religieuses, n’est-ce pas le restituer dans son ineffable transcendance? Cependant vous rejetez pour votre doctrine le qualificatif de «panthéiste», mais est-ce que vous n’y prêtez pas le flanc quand on lit la proposition E. II, 3 :«En Dieu est nécessairement l’idée tant de son essence que de tout ce qui suit nécessairement de cette essence». Et dans le scolie vous affirmez tout naturellement que «Dieu se comprend lui-même». Et dans la lettre 32, vous écrivez: «Il est donné dans la nature une puissance infinie de penser et que cette puissance contient objectivement, dans son infinité, la nature tout entière.» Et dans la lettre 56: «…personne en effet ne peut nier que Dieu ne se connaisse et connaisse toutes choses librement et cependant tous conviennent que Dieu se connaît nécessairement lui-même.»

Comme Dieu-substance est selon votre conception identique à la Nature (Deus sive Natura) et plus précisément à la Nature naturante, il s’ensuit, selon mon humble logique que celle-ci est bien «pensante».

Voilà ce qui me fait penser que votre doctrine peut s’interpréter dans un sens panthéiste.

Je vous pris de croire, Cher Maître, à ma profonde et respectueuse considération.

Golding Ber

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Au très pénétrant et documenté Golding Ber,

C’est de mon propre chef que je me tiens en retrait du forum, car je préfère l’officine à l’hémicycle. En réfléchissant avec la prudence requise sur les citations que vous me réservez, vous vous aviserez que si Dieu —c’est-à-dire la nature naturante— pense et connaît, c’est qu’il ne le fait nulle part autrement qu’a travers ce qui est naturellement sorti de lui, notamment les entités pensantes issues de nature, vous et moi au premier chef…

Si un mot en -isme vous tient tant à cœur pour désigner ma doctrine de l’être, nommez la sans hésiter naturalisme, cela sera encore moins risqué et tendancieux que le terme que vous proposez.

Vôtre,

Spinoza

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Cher Maître,

Vous me répondez que Dieu se «pense à travers des entités, vous et moi» et que votre philosophie se caractérise par «le naturalisme». Donc, j’en infère que votre doctrine serait un humanisme (puisque nous sommes des hommes) naturaliste. Normal puisque l’homme «n’est pas un empire dans un empire» mais bien un mode fini (une partie de la Nature naturée) des deux Attributs de l’Étendue par son corps et de la Pensée par son entendement. Voilà qui me paraît clair: ni panthéisme, ni matérialisme —je pense que tous ces «ismes» vont vous faire sourire, mais c’est une manie de notre temps 🙂 — néanmoins, il me semble que nous restons dans le réalisme cartésien, non au niveau substantiel mais modal. Il me semble que même si, comme vous l’affirmez «l’esprit (l’âme, selon les traducteurs — au fait comment traduiriez-vous «mens» aujourd’hui?) l’esprit n’est que l’Idée d’un Corps», il y a tout de même une différence entre une idée et l’objet dont elle est l’idée, non? À quoi tient cette différence? Aux Attributs, puisqu’il y a comme vous l’écrivez une idée de l’esprit dans l’entendement de Dieu, donc une idée d’idée du Corps (et de ses affections).

Je suis vraiment un peu gêné de vous interpeller de nouveau, je me dis que j’abuse de votre temps, mais j’ai une telle fascination pour votre pensée que je voudrais bien la comprendre à fond.

Croyez, cher Maître, à mes sentiments de profond respect.

Golding Ber

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Ô persévérant Golding Ber,

Vous voilà bien rapide à éliminer le matérialisme. Il me semble pourtant bien moins inadéquat que cet «humanisme» que vous m’imputez, en une pirouette ma foi fort peu raisonnable.

-isme pour -isme, il ne faudrait tout de même pas fourvoyer ma barque dans un isthme où elle ne saurait vouloir entrer. Conséquemment, notez bien: mon monisme fait que mon naturalisme et mon matérialisme éliminent votre humanisme pour ce qu’il est: un regrettable anthropomorphisme…

Vôtre,

Spinoza

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29- ÉTHIQUE OU MORALE

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Ô cher Maître!

Bien souvent, je fais référence à vos écrits pour savoir comment m’assurer une bonne conduite. J’applique au mieux votre grand principe, le conatus: «Il faut persévérer dans son être». Je cherche à acquérir de nouvelles connaissances qui puissent m’éloigner de mes affectations. Toutefois, mes passions me pèsent, la peur, la petitesse d’esprit me guettent à chaque coin de rue. J’essaie d’augmenter ma puissance car je sais que seule celle-ci me permettra de découvrir une joie pleine et entière.

Ce travail sur moi-même est certes salutaire, mais ne devrais-je pas rattacher ma volonté à des valeurs universelles? Que ma volonté devienne bonne volonté, de telle sorte que la maxime de mes actions puisse être érigée en loi universelle. J’aimerais que cette volonté qui me donne le chemin de la connaissance devienne une fin et non un moyen, de telle sorte que je traite l’humanité en moi et chez les autres toujours comme une fin et jamais seulement comme un moyen et aussi que je sois en même temps le législateur et le sujet dans la république des volontés.

Mon éthique, dictée par vos réflexions, cher Maître ne pourrait-elle pas se marier avec de profondes valeurs d’humanité? Soyez certain que de vous écrire m’a donné une satisfaction sans pareil, je serais particulièrement heureux de pouvoir encore converser avec vous.

Votre très dévoué,

Émile Meirieu

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Au très docte et digne Émile Meirieu,

L’inspiration qu’on suscite peut se mêler parfois aux conséquences qu’on engendre pour… donner une poudre délétère. Il me coûterait que votre interprétation de la valorisation que j’assigne à notre intensité d’être exerce sur votre âme le poids indu et austère d’une ascèse. En y regardant bien, vous observerez que l’intensité de l’être ne saurait exclure les plaisirs modérés (j’entends par là ceux ne débouchant pas sur des douleurs) et l’assouvissement des aspirations de tout calibre. Que votre quête d’humanité ne vous pousse pas vers la pulsion déshumanisante des spectres et vous resterez un disciple pondéré de ce Spinoza qui vous parle et qui vous dit qu’il faut savoir le lire et l’interpréter correctement et sans excès… comme tous les autres plaisirs.

Vôtre,

Spinoza

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30-QU’EST-CE QUE L’HISTOIRE?

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Monsieur Spinoza,

J’ai une question pour vous. Qu’est-ce que l’histoire et qu’a-t-elle de réellement humain? À quoi sert-t-elle? Est-ce qu’elle a de l’importance dans le présent même si elle est du passé?

Merci d’avance!

Louise Lavergne

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À la très déférente et industrieuse Louise Lavergne

Madame,

L’histoire est l’évolution interne des sociétés organisées. En effet, puisque toujours en tout lieu, les êtres humains, qu’ils soient barbares ou non, nouent entre eux des relations et forment une société organisée d’un genre quelconque, on n’ira pas chercher les causes et principes naturels des États dans les enseignements généraux de la raison. Mais on les déduira de la nature, c’est-à-dire de la condition humaine ordinaire. Cette nature naturée de l’humain, dans son inexorable déploiement, EST l’histoire. Il serait de plus aussi vain de réduire l’histoire au simple passé que de croire que la vitesse acquise par un projectile fonçant dans une direction est séparée de la course actuelle et de la destination future du susdit projectile.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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31- TRAITÉ THÉOLOGICO-POLITIQUE

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Cher Spinoza,

Tout d’abord bonjour et respect à toi,

J’ai un texte dont tu es l’auteur qui s’intitule Traité théologico-politique (1665) à étudier et j’avoue que j’ai beaucoup de mal à le cerner. J’aimerais savoir pourquoi la superstition paraît-elle la source de «nombreux troubles et guerres atroces», aussi savoir ce que tu reproches aux différentes religions et enfin savoir pourquoi cela te conduit-il à entreprendre un examen des écritures (textes sacrés)?

Merci, j’espère que tu pourras m’aider à saisir l’essence de ton texte

Asy

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Respecté et admirable Asy,

En y regardant attentivement il apparaîtra clairement que le nerf de la superstition réside dans l’imputation de caractéristiques humaines à Dieu. L’être assurant la cohérence de l’existence fait alors l’objet d’une appropriation intempestive qui le transpose en chef suprême de la tribu fanatique prête à se ruer sur l’autre tribu fanatique en l’accusant d’adorer en idolâtrie un faux chef. Le mal superstitieux ahane bien plus des faux dieux que du vrai. Et l’inévitable doctrine pérorant sur les faux dieux des autres n’est pas la moindre chose que je reproche aux religions.

Or il semble clair à ma réflexion sur les textes sacrés que ce genre de pulsion superstitieuse n’en émane pas sur la base d’une lecture raisonnée mais en vertu de distorsions et ajouts qui émanent plutôt de l’extérieur des écritures. Je lis donc ces dernières pour les protéger et les défendre en ce qu’elles valent comme contradiction de la démarche brutale et étroite des zélateurs qui prétendent y trouver ce qu’ils cherchent à leur faire dire.

Vôtre,

Spinoza

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32- APPRENDRE À DEVENIR SOI-MÊME

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Je voudrais savoir ce que vous pensez M. Spinoza sur cela: «doit-on apprendre à devenir soi-même»?

Merci de votre future réponse.

Michel Bruzzo

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Au très pénétrant et sage Michel Bruzzo

Une appréhension raisonnée du problème que vous soulevez oblige à observer que notre être est formé d’une combinaison à géométrie variable d’éléments dont nous devons nous accommoder et qui introduisent de facto en nous des contraintes inexorables, et d’éléments qui résultent ou résulteront de nos actions passées, présentes et futures. Appelons les premiers, nos limitations, et les seconds l’aptitude à produire nos œuvres, et reconnaissons que leur combinaison subtile est l’existence du soi.

La réponse à votre interrogation coule alors de source. Nous devons apprendre à encadrer nos limitations, à les assumer, à les connaître. Nous n’avons pas à apprendre, par exemple, à devenir mortel, ou limité spatialement si nous le sommes et n’en dérogerons pas. Nous devons plus simplement accepter ces dites limitations, ce qui n’est que saine modestie. Il appert donc que la seule partie du soi que nous devons apprendre à devenir est celle vouée à mettre en mouvement l’aptitude à réaliser nos œuvres. Car celles-ci, on peut les rater ou les faire.

Vôtre,

Spinoza

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33- JE T’AI AIMÉ

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C’est juste pour te dire que depuis toujours (mon année d’hypokhâgne) je t’ai aimé, que tu m’as apporté plus de joie et de réponses que n’importe qui.

Ce que j’aime, c’est «vivre à la Spinoza» c’est-à-dire pratiquer aussi un travail manuel. La beauté, la poésie, l’intérêt que tu trouvais à polir des lentilles, travail qui te procurait des contacts, autant que le rayonnement de ta pensée, j’ai la chance de les connaître en faisant des broderies (qui plaisent). La fréquentation de ta pensée m’a établie dans la constance et la sérénité. C’est-à-dire que je m’efforce d’adopter ton point de vue «sub specie aeternitatis» Voilà! Mais je ne me considère pas comme «éternelle» moi-même, ayant beaucoup de joie à me sentir éphémère. Je ne m’interdis pas de penser à ma propre mort: n’est-ce pas un événement comme un autre?

Et je veux te dire merci,

Jacqueline

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À la très sensible et très droite Jacqueline

D’évidence Madame, en plus de m’aimer, ce qui est une pulsion respectable mais somme toute commune, surtout chez votre sexe, vous avez fait immensément plus. Vous m’avez compris. Peu de femmes —et même peu d’hommes— y sont arrivés…

Je suis d’ailleurs ébloui par la puissance intellectuelle des femmes de votre siècle. Et —de moi à vous— en vous lisant séant et en lisant moult de vos semblables, je me sens presque sur le point de ravaler certains de mes propos sur la faiblesse naturelle des femmes rédigés un peu à la hâte en chute de mon Traité de l’autorité politique.

C’est que vous me semblez tout faire en égale de l’homme. Vous vous posez avec un déconcertant naturel en être humain plutôt qu’en femme. C’est une chose difficile à comprendre pour un homme de 1676. Pourriez-vous m’expliquer cela? Il me serait très utile d’apprendre de vous sur ce sujet. Vous me rendriez une sorte de politesse philosophique en somme, et je vous en remercie par avance.

Dans l’espoir de vous relire et de méditer votre sagesse,

Spinoza

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Puis-je me permettre de faire une remarque sur votre prénom: vous le partagez avec le charmant héros d’une des plus gracieuses comédies de sir William Shakespeare, le Benedict de Beaucoup de bruit pour rien (qui devint amoureux par persuasion de la très moqueuse Béatrice).

N’ayant pas lu le Traité de l’autorité politique, je ne savais pas que vous aviez émis quelques doutes sur la force morale et les capacités intellectuelles des femmes. Votre prédécesseur, René Descartes, avait beaucoup d’estime pour une de ses correspondantes féminines, la princesse Elizabeth; que dire de l’ascendant que prit sur lui la reine Christine de Suède? Les salons des nobles dames de votre temps étaient ouverts aux savants et aux penseurs… La science était fort «à la mode» grâce à elles. Quand nous avons un peu de loisir, que l’âge de la retraite est venu, nous ne sommes plus astreintes aux soucis du ménage, des enfants… Nous pouvons consacrer une partie de notre temps à de profitables lectures et à la réflexion. C’est un professeur de philosophie qui m’a fait entrevoir de façon inoubliable (il y a de cela bien longtemps) tous les trésors de lucidité et de sérénité que l’on pouvait trouver dans votre œuvre, mais la compréhension n’est venue qu’au bout d’une longue fréquentation. Ne me faites pas plus futée que je ne suis; persévérante, oui!

Bien que je me sente infiniment redevable à votre Éthique, je ne peux souscrire à cette affirmation (que je cite à la fois de mémoire et de travers): la musique est «bonne pour le mélancolique, mauvaise pour l’affligé; pour le sourd, elle est indifférente». Même le sourd perçoit la beauté des rythmes, son diaphragme est sensible aux vibrations, etc.

Sincèrement vôtre,

Jacqueline

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À la très sereine et très savante Jacqueline,

Passons sur la justesse de la citation de mon opus sur la musique car il compte de peu que vous en dictiez la lettre exacte si vous en avez capté l’esprit. Or, qu’en est-il exactement de cette compréhension, Jacqueline?

Permettez-moi de faire observer que l’aphorisme incriminé ne porte pas sur l’acuité auditive des sourds, mais sur la musique. Il vise à affirmer que les combinaisons sonores harmonieuses que produisent les instrumentistes ne charrient pas, comme on le croit communément, des sentiments inhérents, mais se trouvent investies des émotions de ceux qui les découvrent dans l’état d’esprit du moment. Si le sourd a, selon votre science, accès à une portion de la pulsion sonore, cela ne le fait pas pour autant échapper à la teneur de mon aphorisme qui dit simplement que si lesdites pulsions sonores agitent pour lui des émotions, il s’agit d’émotions qui sont déjà imprégnées en lui et non qui s’y injectent avec le flux sonore. S’il existe un sourd réel qui, comme mon sourd abstrait, vit dans un silence intégral ou n’entend simplement rien parce que l’orchestre est trop loin, il sera le seul a n’avoir pour la musique qu’indifférence.

D’autre part je ne sais pas si l’ascendant des reines et des princesses sur Cartesius sont des indications de la force de caractère de ces dames ou de la faiblesse intellectuelle dudit Cartesius, mais je peux vous assurer qu’en mon temps hormis en quelque reine nordique il n’est guère de force intellectuelle morale ou physique en la femme. Vous m’avez répondu, Jacqueline, en me parlant de mon temps, sur lequel je sais tout ce qu’il faut savoir. Je ne vous demandais que de me parler du vôtre, qui est pour moi de concert avenir, utopie, et grand mystère. Car enfin observez le savoir des femmes qui m’interpellent sur le présent forum. Ce sont les Ninon et les Lisette de votre temps et elles font pâlir en intelligence et en sagacité les reines de Suède et les princesses de Bohème du mien.

Comprenez la déroute de Spinoza, elle est celle de l’avant-garde de son siècle, et éclairez-moi. En votre temps la femme sert son ménage et ses enfants toute sa vie, puis au moment de la retraite elle est promue égale de l’homme, en action et en philosophie?

Mes correspondantes sur DIALOGUS sont donc toutes des retraitées, ce qui confirme leur sagesse? Expliquez-moi, ne me laissez pas dans l’ignorance, ébouriffé et en déroute comme ce Benedict de tréteaux forains auquel vous m’identifiez comme en raillant…

Spinoza

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C’est une grande joie pour moi de pouvoir entrer plus avant dans la voie suivant laquelle vous conduisez votre raisonnement, et d’éviter les contresens que (après quelques siècles) je puis être amenée à commettre.

Mais avant tout, je dois vous demander de ne pas imputer à la raillerie la remarque que j’ai eu la maladresse de faire touchant à l’homonymie que vous entretenez avec un personnage créé par sir William Shakespeare. Vous n’appartenez point à la secte janséniste, qui a fait grand bruit au royaume de France, illustrée qu’elle fut par de très bons esprits, dont le remarquable Blaise Pascal (un véritable puits de science! et ses écrits polémiques seront toujours des modèles de rhétorique et d’efficacité), aussi, rien ne vous empêche de trouver du plaisir à ces aimables fictions surtout lorsqu’elles révèlent de profondes vérités sur l’être humain et ses affects, comme c’est ici le cas. Je citais à dessein Beaucoup de bruit pour rien car on peut voir dans cette comédie une illustration bien claire des propositions XI à XXX de la troisième partie de votre Éthique: De l’origine et de la nature des affections de l’âme, c’est-à-dire les effets de l’imagination: Benedict croit être «librement» amoureux de Béatrice, il ne sait pas qu’il a été manipulé «per jocum» par des amis qui lui ont fait croire que ladite Béatrice l’aimait (alors qu’elle ne cesse de le larder de ses impertinents lazzis). Et le spectateur sourit d’être au courant de ce qui fait réagir le personnage.

Sur la comparaison des mérites intellectuels des dames du temps jadis et des nôtres, sachez que je voue une immense estime à celles de votre siècle (je ne connais que les françaises) qui eurent tant d’influence sur les arts, les mœurs et les lettres: La Fayette, Sévigné, mademoiselle de Lenclos, madame Acarie… Si j’ai attendu l’heure de la retraite pour avoir le loisir de reprendre vos écrits, n’en soyez pas étonné. «Primum vivere, dein, philosophari», c’est un commun proverbe. Je ne généralise pas, ce fut mon cas!

Sur un point j’ai besoin que vous éclairiez mon esprit. (Le corps de votre doctrine est pour moi cohérent et —je vous l’ai dit— suffisant pour m’établir dans la sérénité.) J’achoppe lorsqu’il est question des «préjugés relatifs au bien et au mal, au mérite et au péché…» (fin de la première partie de L’Éthique). «… les hommes jugent suivant la disposition de leur cerveau… Si, par exemple, le mouvement, que reçoivent les nerfs, des objets qui nous sont représentés par les yeux, convient à la santé, alors les objets qui sont en cause sont appelés beaux…»

Peut-on faire autrement? N’est-ce pas légitime? Vous n’appartenez pas à la secte que j’ai citée, où l’on se fait une gloire de paraître indifférent au plaisir que nous donne cette harmonie entre les objets et nos sens. J’entends des petits malins proclamer que ce qui est «mauvais pour l’homme peut être bon pour plasmodium malariae.» Je les entends répandre que vous êtes un tenant du relativisme, alors que les dernières propositions de L’Éthique touchent au sublime et sont bien éloignées de telles sottises.

Benedict carissime, le jeu du dialogue stimule et renforce la réflexion: soyez-en remercié.

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Voilà, Dame du futur, que vous m’enfermez à votre tour dans une petite cage, non celle du lazzi de la flamme de votre Benedict bateleur, mais plutôt celle de vos postulats philosophiques un peu abrupts. Vous semblez d’abord supposer que j’ai questionné la légitimité de la relativité de l’opinion sur le beau, quand il n’en est rien. Vous affirmez ensuite —sans les citer— que des passages de mon opus principal me confirment comme non relativiste de par leur caractère sublime. La relativité de l’opinion sur le beau s’appliquant à tout, y compris à vos propres émotions en me lisant, il découle implacablement que le «sublime» n’est pas obligatoirement le «vrai». Et je peux corollairement vous assurer que certains zélateurs de mon temps ont trouvé la finale de mon Éthique du même tonneau que son milieu et son ouverture, c’est-à-dire fort laide… Ils ont su dès lors confirmer, crûment et sans ambivalence, que le beau n’a pas d’existence objective, contrairement à ce que l’on nomme le «vrai», qui lui, dans son mouvement inexorable, vous en conviendrez avec moi, ne souffre la corrosion d’aucun relativisme.

Cette distinction entre le «beau» subjectif et relatif et le «vrai» objectif et indépendant de tout point de vue même lorsque méconnu, compte pour beaucoup dans ma philosophie. N’est-ce pas là —cette distinction— une observation (pour parler selon votre manière) «légitime»?

Benedict

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34- LA CONSCIENCE

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Cher Monsieur Spinoza,

Je voudrais que vous répondiez à mes questions sur la conscience et la raison. Qu’est-ce que la conscience? Qu’est-ce que la raison? Écouter la voie de la conscience, est-ce écouter celle de la raison? Et quel serait le point de vue des empiristes et des rationalistes à cette dernière question?

Merci à l’avance

J’attends votre réponse avec impatience.

France Lalande

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À la très méthodique et inquisitrice France Lalande

La conscience est la capacité de la matière pensante à se refléter ses propres conditions particulières d’existence et à s’aviser du réel. La conscience voit le soleil se lever à l’est, monter au zénith, se coucher à l’ouest.

La raison est une aptitude à reconstruire, spéculativement et avec adéquation, les motivations imperceptibles du perceptible. En cela, la raison est la réalisation ultime de la conscience. La raison découvre éventuellement que la terre tourne autour du soleil, et non l’opposé.

Le fait d’avoir posé cette axiomatique et de m’y tenir m’oblige ensuite à vous faire observer que vous n’entendez pas l’idée de conscience dans le même sens dans votre tierce interrogation que dans le résultat qu’appelle vos voeux par votre prime interrogation. Cette «voix de la conscience» que vous évoquez ressemble fort à celle de la «bonne ou mauvaise» conscience qui pousse, par exemple, le pauvre hère ayant chapardé un pain au temple à courir le rendre au derviche bien nourri en tremblant et en invoquant pardon. Laissons, si vous voulez bien, ces «voix», coupables ou bien intentionnées, là où elles sont, dans la portion irrationnelle de notre être collectif. Avisons-nous ensemble que conscience et raison sont sans «voix», car elles sont de faits, d’actions et de pensées, plutôt que de paroles, et autorisez-moi alors à reformuler votre tierce question ainsi. La conscience est-elle raison, pour dire: la conscience perçoit-elle ce que la raison dégage de façon directe et automatique?

Et c’est ici qu’on se doit de convoquer les empiristes et les rationalistes de votre quatrième interrogation. En effet les premiers répondent «oui» à cette interrogation, car ils croient que ce que la conscience perçoit est le seul réel méritoire. Les rationalistes répondent «non» à la même interrogation, qui considèrent que sur la base de ce que la conscience observe doit s’échafauder le beau risque méthodique de l’explication spéculative.

En m’entendant mentionner, Madame, qu’il y a beaucoup plus dans ces quatre petites questions faussement anodines que ne le laisserait croire leur lecture cursive par le commun, vous déduirez de vous-même dans lequel de ces deux camps je me range.

Vôtre,

Benedictus de Spinoza

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35- COURT TRAITÉ

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Très honoré Maître,

Je me permets de venir déranger votre béatitude éternelle parce qu’une question occupe mon esprit. Êtes-vous l’auteur du Court traité ou bien avez-vous laissé un de vos disciples l’écrire à votre place, grâce aux notes des cours suivis chez vous? Le Court traité, a-t-il été écrit en latin ou en hollandais? Pourquoi parlez-vous de L’Éthique dans vos correspondances alors que vous pensez au Court Traité? N’avez-vous pas choisi le titre de: korte verhandeling? Je vous demande humblement pardon de vous poser tant de questions, comme si vous étiez un vulgaire criminel aux prises avec un interrogatoire de police. Mais il y a des circonstances atténuantes: je vous pose ces questions au nom d’un ami très cher qui est empêché. Il est en prison et étudie votre œuvre avec joie depuis plusieurs années. D’ailleurs à mes yeux, il est le seul disciple vivant que je vous connaisse. Il est vrai que je connais peu de gens.

Très cher et très honoré Maître, je vous remercie de prendre le temps de répondre à la simple mortelle que je suis. Mais en fait, c’est à l’un de vos disciples que vous répondrez car je me chargerai de communiquer votre réponse à mon ami dès que je l’aurai.

Sincères amitiés,

Catherine

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À la très inquisitrice et déférente Catherine,

Je vous écris du présent, de l’année 1676 très précisément. Il n’y a aucune béatitude à cela, car ce sont des temps très durs, tout comme les vôtres probablement. De fait, votre époque est, pour sûr, pour moi, un mystère et une utopie, mais ce n’est certainement pas un paradis terrestre. Qu’il en soit autant pour vous de la mienne…

J’ai fini, en vous lisant et relisant, par comprendre une chose très grave: le gros de la publication de mon oeuvre est posthume, et la configuration dans laquelle vous vous la représentez m’est singulièrement étrangère. Je ne sais donc mie de ce «Court traité» dont vous me parlez… Sur cette question, plus délicate qu’il n’y paraît, tout ce que je suis arrivé à tirer de mes hôtes de DIALOGUS (des gens de haute vertu, et très pudiques sur tout ce qui concerne la mort de leurs hôtes historiques) est que mes précieux manuscrits seront emportés, sitôt après ma mort, par l’excellent Louis Meyer, homme droit et rangé, qui les fera publier à Amsterdam sous le sigle B. de S., grâce à un don anonyme.

En conditions normales, j’écris tout moi-même, l’idée d’un disciple porte-plume m’est étrangère. Le susdit traité est donc certainement de moi. Pour savoir en quoi consiste le traité auquel vous pensez, et s’il se distingue ou s’identifie à celui auquel je pense moi même, il va falloir m’en faire parvenir le premier paragraphe.

Respectueusement vôtre, et avec tous mes regrets,

Benedict de Spinoza

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36- NOUVELLES PHILOSOPHIES

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Monsieur Spinoza,

Je viens tout juste de terminer la lecture d’un de vos livres, soit le Traité Politique. Depuis, vous hantez mon esprit. Je prends donc la liberté d’aller vous rejoindre dans le temps, en sautant trois siècles, confiante que vous me recevrez… non pas à bras ouverts, mais à esprit ouvert.

Je sais que vous avez été polisseur de verres de lunettes pour gagner votre pitance quotidienne. Se peut-il que ces gestes répétés de polissage vous aient amené à la constatation de l’aveuglement humain due à l’étroitesse de ses champs de vision? Je sais également que la publication de vos livres vous a attiré l’hostilité des autorités religieuses. Cela ne me surprend pas du tout. Mais consolez-vous, cher Maître, car peu après votre mort, des libres-penseurs firent paraître d’autres de vos œuvres.

Votre pensée s’offre comme un message libérateur à l’égard de toutes les servitudes. Il est porteur de la joie que procure la connaissance. Votre conception de la vie en société me plaît. En effet, vous la voyez comme la réunion d’êtres qui se sont acceptés et qui ont le droit de protester, quand les libertés publiques ou autres, sont bafouées. Pendant que je faisais la lecture d’un de vos livres, j’ai eu envie de voir votre visage. J’ai donc pris le dictionnaire et me suis arrêté à votre regard qui interroge et à vos lèvres où flotte un certain sourire. Est-ce de l’ironie ou de l’espoir? Enfin, votre sourire est indéfinissable!

Je dois vous quitter pour aller à mes occupations terrestres, qui, soyez assuré, ne sont pas vaines. Je m’interroge, moi aussi, sur le monde et sur sa fragilité et reste confiante en l’avenir.

Recevez, Monsieur, mes salutations distinguées. Peut-être pourriez-vous venir visiter notre siècle et par le fait même vous mettre au parfum des nouvelles philosophies?

Au revoir et à très bientôt!

Mireille, femme des 20ième et 21ième siècles.

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À la très renseignée Mireille,

J’ai peine à me représenter par quelles canalisations compliquées a pu se transmettre mon sourire jusqu’à vous, mais l’option consistant à y voir un espoir prospectif, détaché des tristesses cruelles du présent, est l’option juste.

Je vous supplie cependant d’agréer que mes travaux d’optique et de confection de verres à lunettes n’ont rien à voir avec la quête souffreteuse de quelque pitance. Ma technique de polissage de verre est réputée dans toute l’Europe, et, au plan des considérations générales sur cette matière, il ne me paraît nullement sain de rabattre le travail manuel de précision aux tâches obligées, grossières et indésirées de la basse survie. Inutile de vous dire que le dédain méprisant, ouvert ou ourdi, à l’égard du travail de l’œil et des mains procède d’une philosophie peut-être «nouvelle» mais qui n’est certainement pas la mienne.

Il est de fait que cette idée de «nouvelle philosophie» me paraît plus plaisante que sérieuse. Mais je serais fort curieux et intrigué de discuter de cette question avec vous, Mireille. Mandez-moi, s’il vous est loisible, les grandes lignes des thèses de ces susdites philosophies «nouvelles» dont vous faites si grand cas, que je m’abreuve à l’eau fraîche et cristalline de votre siècle en pensées…

Démontrez-moi, si faire se peut, par cascades qui scintillent et fontaines bruissantes, machineries automates et saults merveilleux, que l’eau n’est pas toujours de l’eau…

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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37- À PROPOS DE L’ÉTHIQUE

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Monsieur De Spinoza,

Peut-être pourriez-vous, par quelque conseil ou autre prescription, guider vers les portes de votre œuvre le jeune lecteur méditatif avide de connaissance que je suis. Dans l’état actuel des choses, l’usage de la raison, et donc la philosophie, se présentent à moi comme une voie obligée à emprunter pour prétendre, peut-être un jour, à la sérénité de l’âme, et à m’arracher ainsi à la mélancolie. Je vogue dans mes pensées, à défaut de vivre, chose qui m’est pour l’instant d’un accès difficile. C’est au détour de nombreuses lectures (et en fouillant hardiment dans mes souvenirs de terminale) que mon intérêt s’est soudain focalisé sur vous, et plus particulièrement sur votre Éthique qui se présente à moi comme un des plus solides édifices de pensée ayant été publié (de ce qu’on en dit).

C’est là que les choses se gâtent un peu, et que la motivation laisse place à la frustration. Quelle difficulté! Je ne baisse pas encore les bras, mais j’avoue qu’un nombre conséquent de lectures (nombre qui ne cesse de croître) des quatre premières pages de la première partie ne m’ont pas suffit pour les comprendre… Et je ne puis continuer sans être convaincu de vos premières affirmations, sans quoi mon entreprise serait vaine et futile. Je bute sur bon nombre de vos définitions, en particulier celles concernant ce que vous appelez «attributs» et «affections». Je côtoie peut-être les limites de ma compréhension…

Quels sont donc vos conseils? Comment assimiler correctement ces objets abstraits et les confronter convenablement dans mon esprit, pour pouvoir effectivement me mettre d’accord avec vous sur vos propositions et suivre votre cheminement sans douter sans cesse? Pourquoi avez-vous si peu eu recours à des exemples pour le commencement de votre œuvre, qui n’auraient pas condamné cette dernière, comme je le pense, à ne pouvoir être véritablement assimilée que par l’élite intellectuelle? Cela découle sans doute de votre souci de rigueur, qu’on dit «géométrique», cependant les traités philosophiques devraient, pour moi, être mis à la disposition d’un maximum de personnes. Je pense notamment à la clarté des dialogues socratiques, et à l’enthousiasme qui s’empare du lecteur pendant leur lecture. Votre rigueur est terriblement rebutante, et fait sans doute défaut à l’universalité (potentielle) de vos propos.

Bien à vous,

Antonin

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Au très méticuleux et patient Antonin,

Mon OPUS MAXIMUS s’adresse à l’élite intellectuelle. Ceci ne souffre pas débat. La question de savoir si le vulgaire peut y accéder est donc extérieure au champ de la réflexion didactique que vous m’imposez, et je vais d’office postuler que vous disposez des capacités requises pour comprendre mon ouvrage.

Vous me semblez commettre l’erreur de basculer dans une de ces lectures sapientiales où se lie la fidélité dogmatique du cœur et le doute honteux de la raison. Cela vous engonce et alourdit votre vol. Or, l’œuvre forme un tout organique qui agit en avancée et en ressac. Voilà que vous butez —comme vous dites— sur une définition, un axiome, une idée, n’en campez pas pour autant au pied du mont de la sagesse. Vous vous y gèleriez les membres de ne plus avancer. Poursuivez, poursuivez la lecture. Reposez votre esprit dans les scolies, qui sont autant de cachettes de vivre en marge du raisonnement géométrique pour mes bons amis du futur. Lisez, lisez. Le caractère organique de l’opus ne vous trahira pas. Ne vous comportez pas en épigone frileux, mais en explorateur allègre.

Quand une première lecture douloureuse, échancrée, incomplète sera terminée, revenez me voir, et nous causerons plus avant.

Courage.

Spinoza

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38- FINITUDE DE DIEU

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Cher Monsieur Spinoza,

Croyez-vous que Dieu soit infini au sens grec, c’est-à-dire illimité, ou croyez-vous plutôt que c’est notre incompréhension de Dieu qui le rende infini?

Je suis actuellement, suite à la lecture du livre de Job, aux prises avec ce dilemme. Prière de m’éclairer.

Le Grand Irshmourth

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Au très spéculatif et investigatif Irshmourth,

L’identification de Dieu à la réalité naturelle est le fondement de mon système de philosophie. Il découle de ce fait que l’infinité de la réalité de la nature est DE FACTO l’infinité divine. Celle-ci est donc d’Être et non de connaissance, et notre incompréhension n’a pas grand chose à y faire, autre que de s’affliger de la si mal embrasser.

Spinoza

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Cher Spinoza,

Moi qui croyait vous tendre un piège. Vous sachant d’arrière-plan Juif, j’avais en tête que pour vous Dieu était infini par l’impossibilité que nous avons de Le comprendre. Cette idée se manifeste chez un certain monsieur Lévinas, que vous avez peut-être croisé au fil de vos pérégrinations temporelles.

Ceci dit, si Dieu est infini au sens où il est illimité, c’est qu’il possède une infinité d’attributs. Or, je vous prie d’excuser mon scepticisme, la nature ne semble pas dotée d’une si grande diversité. J’ai tenté par moult méditations de comprendre cet ordre naturel afin d’y conformer mon propre esprit, mais je n’y suis guère parvenu.

Doit-on croire que cette infinie diversité existe en Dieu comme puissance d’être? Hélas, cette idée me déplaît d’avance et je ne saurais vous prier assez de l’expurger de mon esprit par quelque argument.

Amicalement,

Irshmourth

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Au très docte et très circonspect Irshmourth,

Il me semble que vous décrétez la finitude de la nature sur ce ton péremptoire qui est celui des drapiers d’Amsterdam qui affirment, à qui veut bien les entendre, que leurs toiles sont les plus douces et les plus moelleuses de tout l’Orient et de tout l’Occident. Force est à l’esprit rationnel de se questionner sur l’exhaustivité de la vérification sur laquelle se base ces affirmations de commerçants. Le fait est que la nature ne se réduit en rien à ce maigre potager qu’est notre entourage immédiat. Avisez vous du fait qu’il y a lieu d’entendre par nature rien de moins que la totalité de l’existence. Sa finitude en temps et en espace n’est rien de moins que l’attestation cruelle de la finitude de nos sens et de notre capacité spéculative. Il est de l’être existant que notre savoir a encore à atteindre. La finitude de cet être non-rejoint n’est pas démontrée. Le contraire semble la notion la plus juste à se donner de l’intégralité de l’existant.

Pour ce qui est de la puissance de dieu, il est impossible de ré-introduire cette idée sans de nouveau anthropomorphiser l’entité assurant la cohésion de l’existence. Cela n’est pas acceptable, comme je m’en suis amplement expliqué dans ma Philosophie.

Spinoza

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39- TROIS QUESTIONS QUI ME CHIFFONNENT

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Bonjour,

Donc voici ces trois questions:

— pourquoi personne n’est tenu d’avoir une religion plutôt qu’une autre?

— pourquoi personne n’est tenu d’avoir une religion plutôt qu’aucune?

— pourquoi personne n’est tenu de n’avoir aucune religion?

Merci

Au plaisir de te lire!

Del-123321

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Au très méthodique et géométrique Del-123321

Sur la première question je me vois obligé de contester la prémisse. Un grand nombre de gens sont tenus d’avoir une religion plutôt qu’une autre, attendu que la religion que nous embrassons nous est imposée sans choix par les co-religionnaires que nous côtoyons pendant les premières années de notre vie.

Sur la seconde question, je dois aussi contester la prémisse. Nombreux sont ceux qui seraient naturellement affinitaires avec le fait de n’avoir aucune religion mais se voient imposer d’en embrasser une par les zélateurs qu’ils côtoient.

Quant à la troisième question, je partage de tout cœur le regret qui s’en dégage. Personne n’est tenu de n’avoir aucune religion en vertu du fait que le prosélytisme est actif et offensif alors que la déréliction est passive, silencieuse et inoffensive. En assumant que jamais la vérité n’a engendré de fanatisme, il te sera facile de dégager la vraie option de la fausse au cœur du débat lancé par ta troisième question.

Bien à toi,

Spinoza

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40- INFLUENCE DU KABBALISME ET D’ÉPICURE

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À l’illustre et célèbre B. de Spinoza

L’inventaire des biens que vous avez laissés après votre disparition nous permet de contempler une excellente collection d’ouvrages savants allant de la physique à la linguistique. Ma question ne se veut pas indiscrète mais qu’en est-il de votre intérêt pour les écrits kabbalistiques dont l’influence sur vos œuvres ne peut à mon sens être absolument écartée si on en mesure la teneur gnostique. Je ne voudrais pas abuser de votre temps, ni de votre grande bonté, mais qu’en est-il du magnifique Épicure et de sa vision matérialiste du monde?

J’espère que vous passez des jours emplis de joie suprême et vous assure de ma plus sincère reconnaissance.

DGsu

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Au très docte et très incisif DGsu

En me référant à la lecture kabbaliste des écritures, je suis prêt à admettre qu’il y a quelques ressemblances de surface entre l’entreprise des sectateurs de la Kabbale et mon traitement des textes, en ce sens que la volonté de dégager une compréhension autonome et indocile de la tradition nous anime et que, pour parler cru, nous le faisons sans avoir froid aux yeux. Ceci dit, j’insiste fermement sur le fait que là s’arrête toute ressemblance. Je nie la moindre influence de la Kabbale sur ma pensée. En effet, les Kabbalistes ont une propension accusée à surcharger les textes sacrés de symboles tarabiscotés de calembredaines. Cela s’amplifie au fil de leur progression doctrinale à un point qui brouille la compréhension et grippe la saine rationalité à laquelle ma propre lecture des Écritures aspire.

Plus profonde et plus lumineuse est sur moi l’influence du grec Épicure, penseur central dont l’œuvre de plusieurs milliers de pages fut détruite avec un tel acharnement par ceux qui avaient peur de la raison qu’il ne nous en reste que quelques minces feuillets préservés courageusement par des épigones. Pour arriver à citer un seul exemple de cette immense sagesse, je devrai le faire en évoquant mes poumons malades qui me font de plus en plus souvent dire avec Épicure: ne te soucie pas de la mort. Quand elle est là, tu t’es éteint et elle ne t’est déjà plus rien, comme la vie même. Quand tu vis, c’est qu’elle n’est pas là et t’en inquiéter n’est alors que surfaite spéculation.

Outre la plus valeureuse des sagesses, il y a aussi en ces vérités sur vie et mort une saine opposition de l’être et du non-être qui fonde une compréhension fondamentale qui, depuis le fond jusqu’aux combles, illumine comme clou d’or toute la philosophie.

Respectueusement,

Spinoza

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41- SINGULARITÉ OU COMMENCEMENT

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Salut

La Question, celle que l’on s’est posée des milliers de fois, celle qui engendre une kyrielle d’hypothèses. La Question primordiale d’après moi, celle qui passe avant toutes les autres, frustrante et fascinante à la fois, trouvera-t-elle un jour une réponse valable et concevable?

La matière, le plasma, ou l’énergie, la Genèse —basée pourquoi pas sur un Big Bang qui aurait pu ou pas se répéter à «l’infini», créant chaque fois un Univers différent (?) si tel est le cas, subissant l’accrétion de la matière (si les lois qu’il aurait engendrées le permettent selon la masse critique et la Force de Gravitation) jusqu’au Point Critique, au seuil ultime, pour recommencer un nouveau cycle— ne peut provenir de rien (?).

Que notre Univers soit une bulle parmi un océan de milliards d’autres univers, que les scénarii scientifiques, aussi complexes soient-ils, se succèdent, peu importe, il faut bien une étincelle? Que quelque chose, une entité, une force apporte la «poudre magique»! (vous voyez ce que je veux dire?) Pour effectuer la circonférence d’un cercle indéfiniment, il faut bien poser le doigt à un endroit et un moment précis.

On parvient à remonter les événements de l’Histoire Universelle jusqu’au Mur de Planck (concept historique admis aujourd’hui mais toutefois sans certitude…), cependant notre logique ou notre début de compréhension se cogne inexorablement contre un Mur de l’Esprit!

Quelle est la logique de tout ça? Quel est le «rôle» de notre Univers (ou des autres s’ils existent)? Unique ou pas, notre Univers n’a pu provenir du Néant, Big Bang ou pas! Y a-t-il réellement une Entité qui soit à la base de la Genèse? Et si c’est le cas, comment cette Entité est-elle apparue? J’ai du mal avec les concepts infinis… L’Homme doit-il toujours en fin de compte mettre la création du Monde entre les mains d’une Force qu’il ne comprend pas?

Merci pour votre réponse,

Mickey Noospirat

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Au très pénétrant et savant Mickey Noospirat

Sur la question cosmologique que vous soulevez, il est des principes stables qui ne se dénient pas, quelles que soient les options adoptées sur les affaires de détails (si tant est qu’une question si vaste et cyclopéenne souffre l’investigation du détail).

Convenons de nommer COSMOS la portion de l’entité universelle accessible à nos connaissances naturelles et spéculatives et de nommer UNIVERS la totalité de la même entité, c’est à dire le COSMOS même, plus la partie qui nous reste mystérieuse soit parce qu’elle est trop éloignée, trop ancienne, trop dense ou trop minuscule. Il découle alors de ceci trois faits implacables:

1- L’UNIVERS inclut le COSMOS et cette proposition n’est pas réversible. Le seul fait qu’il reste encore des choses à connaître confirme que les conclusions astronomiques présentes et futures sont circonscrites au seul COSMOS et le seront encore pour fort longtemps.

2- Toute idée d’un «bang» initial ne peut concerner que le COSMOS. Nous n’avons aucun moyen de proclamer que le «bang» d’origine, que nous croyons connaître, est celui de l’UNIVERS intégral. Le seul fait que nous ne voyons pas en deçà de ce dit «bang» interdit à la spéculation méthodique d’y asseoir le point de départ UNIVERSEL. L’existence n’est, après tout, peut-être qu’une longue suite de pétards de fête cosmologiques. Vos savants modernes manquent cruellement de modestie quand ils vous affirment le contraire de ceci. Ils ne vous ont pas leurré et je m’en félicite.

3- Les notions de «début» et de «fin» sont aussi vouées à être restreintes à l’espace strictement cosmologique. Notez qu’en saine philosophie, il en est de toute façon toujours ainsi des idées de début et de fin, que l’on parle du début d’un incendie, de la fin des récoltes, ou des deux extrémités en temps de l’entité cosmologique. Ne débutent et ne se terminent que des découpages effectués par la vue que notre esprit se fait des choses en mouvement. L’exemple de la «fin» de l’enfance et du «début» de la sagesse sont particulièrement éloquents sur ce point, Mais il y a d’innombrables autres preuves de cette réalité du caractère limitatif des débuts et des fins.

De tout cela, il découle que l’infini existe autant en espace qu’en temps. Ce qui a débuté, ce qui se terminera c’est le COSMOS. L’UNIVERS est et fluctue, sans plus.

Allez vous détendre au bord de la mer et cultivez la petite analogie suivante. Dites vous que chaque vague est un COSMOS avec son bang initial, sa crête et son déclin. Et voulez admettre que l’UNIVERS est la totalité de l’océan que vous contemplez. La préséance du fini sur l’infini est la seule limitation de cette analogie. Autrement, elle représente au mieux le principe cosmologique. Cultivez donc sereinement cette image.

Votre connaissance des détails du problème n’en sera pas nécessairement amplifiée de tant, mais une grande paix spéculative vous gagnera sur ce qu’il en est du cadre rationnel fondamental à donner aux principes axiomatiques de votre cosmologie.

Vôtre,

Spinoza

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Merci pour cette réponse si rapide et concise (je vois que vous avez aussi le haut-débit là où vous êtes… ;-))

Cependant, je dois admettre que vous ne répondez pas exactement à la question «centrale» du sujet, même si j’en pose plusieurs en effet… Donc, en ce qui concerne le Cosmos, vous m’avez mis en accord avec votre axiome convenant parfaitement à ma compréhension. Ce Cosmos restera toujours aussi proportionnellement vaste et étendu que nos appareils et notre logique (avec un ou deux génies de temps à autre pour mettre un peu de kérosène dans la machine «Science») nous en donneront un aperçu et une vision globale ou détaillée.

Mais l’Univers, oui, l’Univers. Le Tout si vous voulez, celui qui englobe le Cosmos, les autres s’ils existent et autres choses encore, n’a pu provenir du Néant (qui reste Lui-aussi difficile à concevoir), ou alors faudrait-il surnommer ce mot «Néant», et le rebaptiser «Dieu» ou «Entité», ou mieux encore «Force», qui sait… Je m’efforce à trouver un début, c’est lassant je sais!

J’admets que notre vie et notre logique restent basées sur l’expérience de nos sens, et il est assez ardu de tenter une pensée nouvelle qui irait à l’encontre de résultats et de faits naturels que l’on a suivis tout au long de notre existence.

Alors, essayons simplement de suivre le chemin qui a amené l’Homme jusqu’ici et tentons de percer le mur qui encombre son passage… Naissance, vie, mort… Ces trois concepts qui réunissent une même entité, un même organisme, ou un même astre, sont propres à chacun, et ils se vérifient expérimentalement, que ce soit pour un minéral, un végétal, un animal, une planète ou une étoile… Alors pourquoi pas pour notre Univers? Même si les lois diffèrent selon l’agencement des particules et des lois fondamentales de cosmos non semblables, il est «évident» que tous respecteront les lois de la naissance, de la vie et de la mort, car il y a une évolution et une entropie!

Le modèle de l’Univers doit forcément contenir cette suite logique, c’est pourquoi ma priorité n’est pas de savoir ce qu’il deviendra (quoique…), ou ce qu’il est à l’état actuel des choses (forme, grandeur(s), limite(s)… et son but, mmhhh oui, j’aimerais savoir en fait), mais avant tout comment il a commencé, et donc s’il a commencé, qu’est-ce qui l’a fait commencer… Qui ou quoi a «allumé l’interrupteur», qui a fait la Genèse, la Matière, les Lois globales, doit-on parler d’un… Dieu? (sans rapport aucun avec les religions, vous en convenez tout autant que moi…)

C’est à s’en taper la tête contre les murs! J’attends avec ferveur votre magistrale argumentation qui, je l’espère, répondra, même approximativement, aux questions qui torturent mon esprit depuis ma tendre enfance…

P.S.: Et cette Force ou cette Entité, d’où vient-elle? L’infini et l’éternité resteraient-ils la réponse à toutes ces questions?

@pluche

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Mon bon et patient Mickey,

Simplicio demandait aux deux autres [Salviati et Sagredo, dans le célèbre dialogue de Galilée sur les Mondes. Monsieur de Spinoza n’a pas voulu daigner nous dire s’il avait connu ce texte, très subversif en son temps, de lui-même ou via la documentation de DIALOGUS – NDLR] la question suivante: «Si nous ne suivons pas Aristote, qui suivre alors? Donnez-nous un autre Maître à suivre, si Aristote a failli». Les autres, par prudence, n’ont pas osé crûment lui répondre: «Nous ne te demandons pas de suivre un autre Maître, Simplicio. Nous te demandons, plus radicalement, plus fondamentalement, de cesser de suivre aveuglément le moindre Maître et de juger par ta propre expérience». Sans comprendre la radicale fausseté de son programme, Simplicio perpétuait, par réflexe d’opinion, les prémisses que les deux autres venaient de déraciner.

Vous commettez, cher correspondant, la même erreur que Simplicio, mais sur le principe cosmologique plutôt que sur l’attitude scolastique. Vous dites: «Je suis prêt à cesser de chercher où commence le Cosmos et je comprends que son commencement est faux vu que l’Univers englobe ce commencement. Je demande alors: où commence l’Univers?» Ce qu’il vous faut comprendre c’est que c’est la prémisse que vous perpétuez, cette idée même de commencement, qui est fallacieuse. L’invitation ici est d’y renoncer et d’accepter que l’univers est non créé, non déclenché, non enclenché, non amorcé, non démarré. Il est, de toute éternité, succession purulente et foisonnante des transformations et mutations des différents cosmos.

Votre inquiétude face à cette idée de l’inexistence objective du commencement tient au fait que vous contraignez le tout de votre réflexion à l’écorce humaine qui naît, croît et meurt. Il faut libérer votre spéculation de cette contrainte. Pensez par exemple simplement à la ligne du temps. Il est assez concevable qu’elle n’ait jamais débuté. Généralisez ensuite à la totalité de l’univers matériel ce raisonnement, assez confortable pour l’esprit sur le sujet de la seule ligne du temps, et vous tenez votre affaire.

Vous ne vous souciez pas de la fin de l’univers, dites-vous, conscient dans votre sagesse naissante du fait qu’elle n’est pas. Appliquez en toute sérénité cette même idée à l’autre côté du segment, celui des commencements. Abandonnez le commencement ultime comme vous avez dédaigné, en un sain réflexe d’opinion fondamentalement juste, la fin ultime et vous vous donnerez alors le début de la saine et droite spéculation sur la dense question des causes et des effets cosmologiques.

Je suis avec vous dans cet effort libérateur qui, avisez vous-en, est plus d’opinion opiniâtre que d’esprit pur.

Spinoza

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42- JEAN-LOUIS DE SAINTE-AUBERT

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Au très pénétrant et sage Benedict de Spinoza,

C’est en 1519 que naquit Jean Louis de Sainte-Aubert. Il me semblait bon de vous le faire savoir car il me semble que cette connaissance n’était plus à votre disposition intellectuelle.

Votre affectionné Jean-Guy de la Barte

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Mon excellent Jean-Guy,

Je prends bon acte de ce renseignement. De là à dire qu’il va introduire un changement radical dans ma vie, il y a la marge requise. Mais le savoir est toujours bon à prendre, alors, faute de mieux de votre part, je prends.

Mes respects,

Spinoza

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43- ÉTHIQUE III

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Salut M. Baruch Spinoza,
Je suis en train de lire votre livre
Éthique III, Proposition 59. Je souhaiterais avoir un exposé beaucoup plus général sur votre proposition 59. Et ensuite j’ai lu les Affects mais je n’arrive pas à cerner le fond des affects. Quel est le lien entre les affects primaires tels la joie, le désir et la tristesse avec les affects secondaires tels la joie et la haine. Pourriez-vous me donner une définition des affects.

Merci,
Ketsia Duvers

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À la très pénétrante et méticuleuse Ketsia Duvers,

Je me félicite que, dans la première partie de votre question, vous fournissiez la numérotation du point de mon OPUS MAXIMUS sur lequel vous me priez de commenter. Je m’autorise à signaler pour mémoire que la proposition LIX (59) de la troisième partie de mon ouvrage, que vous connaissiez sous le titre ÉTHIQUE, se lit comme suit: Parmi tous les sentiments qui se rapportent à l’esprit en tant qu’il est actif, il n’en est pas qui ne se rapportent à la joie ou au désir.

Je suis obligé, par contre, de m’étonner que vous réclamiez un «exposé plus général» de cette proposition, qui me semble d’un degré de généralité parfaitement satisfaisant. Relisez, s’il vous est loisible, le scolie suivant cette proposition et revenez-en tributaire d’un questionnement plus articulé et plus précis, que nous puissions discuter le problème par le menu. Car en l’état de votre requête, je ne vois pas comment je pourrais reformuler ladite proposition LIX (59) pour vous satisfaire.

Sur cet autre passage à propos des «Affects», je suis obligé de vous réclamer le renvoi chiffré à mon opus, comme vous le fîtes si heureusement en votre première interrogation. En effet, attendu l’inévitable perte en traduction [Monsieur de Spinoza, qui pense tout ce qu’il nous écrit dans son Latin de Lettré du Grand Siècle, n’arrive par à décoder si par «Affects» il faut entendre ce qu’il appelle en latin AFFECTIONES, c’est-à-dire les modifications corporelles résultant des sentiments, ou simplement les émotions elles-mêmes qui, en français moderne, se nomment effectivement «affects». NDLR] qui s’impose à nous par delà les siècles qui nous séparent, je suis dans l’incapacité la plus cruelle de comprendre à quel fragment de mon œuvre vous faites référence par ce titre évasif d’étrange Escorche-Latin.

Avec l’espoir ardent de pouvoir vous aider plus avant,
Spinoza

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44- BÉATITUDE

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Cher maître,

Votre béatitude telle que vous la définissez est-elle si différente de l’ivresse en Dieu et de Dieu en les hommes, telle qu’elle est parfois décrite par les soufis?

Benjamin KOSKAS

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Il est une distinction radicale entre l’ivresse du soufisme et la béatitude telle que je la conçois. Ma conception de la béatitude enchâsse et intègre harmonieusement tous les éléments réflexifs de la propension rationnelle, de la généralisation corrélante au doute méthodique, en passant par l’investigation par observations et tentatives. Cette intégration de la raison en la nef de la béatitude m’est primordiale et manque à l’ivresse soufie moins parce qu’elle est soufie que parce qu’elle est pulsion de religiosité, donc ouvertement encline à l’élan unitaire, fidéiste et sans repli dubitatif, des irrationalités.

Respectueusement,

Spinoza

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45- ÉTERNELLE ESSENCE

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Très cher ami,

Certains neurobiologistes semblent aujourd’hui pouvoir prouver, par l’expérimentation, la matérialité de l’âme, qui serait «une sécrétion du corps». Ils donneraient ainsi raison à votre inspirateur Démocrite, pour qui «l’âme est un corps», et du coup validerait votre axiome «l’âme et le corps sont la même chose vue sous les deux attributs: étendue/pensée». Ne peut-on démontrer d’un point de vue matérialiste (scientifique) une autre de vos propositions très prémonitoires en votre temps «l’éternité de notre essence»?

Si on définit notre essence par «notre gène élémentaire» (qui nous particularise) les lois de la génétique —la logique de la filiation— et les théories de l’évolution, ne nous conduisent-elles pas à penser que notre essence est comme partie intégrante du premier être vivant (l’organisme unicellulaire originel) que la science de notre temps identifie?

Puis, en remontant le temps et l’évolution, penser notre essence comme partie de la «masse initiale» objet du Big Bang, que vous définissez par la substance? Notre essence aurait donc toujours existé! Et comme dans la nature rien ne se perd mais tout se transforme… notre essence, nécessairement, nous survivrait. Ainsi, «matériellement» nous serions éternels!

CQFD

Pierre ÉGLANTINE

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Au très savant et très tonique Pierre Églantine,

Du fond de ce pétaradant galimatias neurobiologique, génétique et jovialement bigbanguesque, je décode une tentative unificatrice qui me sourit. Il est en effet fort doux à mon oreille qu’une réflexion s’énonce dans le sens d’une continuité stable de l’être et en toute déférence envers une substance commune pour l’ensemble des facettes de l’existence humaine. Cela repose l’esprit de ce plat dualisme cartésien, dont il est plus que patent, que la saine rationalité n’en a trop que faire. Je me félicite aussi fortement que le titre fort plaisant de «matérialiste» apparaisse, sous votre plume, exempt de la moindre pointe de péjoration. Il y a là une fraîcheur du ton et une sagacité de la pensée qui ne manquent pas de me rassurer sur ce lointain avenir que vous m’annoncez si triomphalement.

À vous lire, la notion d’âme sort cependant singulièrement altérée.

Tant et tant que, strictement entre nous et de mon siècle au vôtre sans effet de rétroaction souhaitée, j’en viens à me demander (sur la notion d’âme) s’il y a tant que cela lieu de la perpétuer.

Vôtre,

Spinoza

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Très cher ami,

En effet, foin de génétique et de darwinisme, disons que nous descendons tous d’Adam! Enfin, pour ne pas déraisonner avec les chrétiens, oublions Adam et substituons-lui le premier être vivant, appelons le «particule élémentaire».

Or, par «descendre de» j’entends «être inclus dans». Donc, ce qui singularise chaque être vivant, son «essence», est incluse dans cette particule élémentaire. Je veux dire: matériellement incluse par le processus génétique.

Si l’univers n’était composé que d’êtres vivants, nous pourrions appeler cette particule élémentaire «substance unique». Or, votre attribut de l’étendue est composé de bien d’autres modes tels les minéraux… Qui plus est, il y a une infinité d’attributs! C’est pourquoi je postule la substance comme «la masse initiale» la «soupe d’attributs» dont notre essence est nécessairement issue. Si notre essence est partie de la substance, nous avons l’âge de la substance… et sa durée.

Est-ce clair cher Beneto?

Pierre Églantine

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Sphérique, lisse et onctueusement moniste.

Spinoza

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46- UNE QUESTION ESPINEUSE

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Monsieur,

Notre professeure de philosophie est une de vos grandes admiratrices («votre plus grand fan», comme on dit chez DIALOGUS) et nous ne demanderions pas mieux que de faire comme elle si nous comprenions quelque chose. Au début de l’année elle nous a donné le sujet suivant:

«Qu’avez-vous voulu dire au juste par cette maxime? — Si j’eusse voulu en dire davantage, je l’eusse fait.» Expliquez ce que Jean Rostand a voulu dire au juste par cette maxime.

Nous ne vous demandons pas de nous aider puisque nous avons déjà remis notre devoir (où nous avons toutes eu zéro), mais nous nous demandons comment un grand philosophe comme vous aurait pu s’en tirer avec une telle question.

Nous vous remercions à l’avance de votre réponse, même si nous n’y comprenons rien: ce sera la preuve que c’est de la philosophie.

Béatrice, Catherine, Claire, Évita, Martine, Mia, Nicole

Élèves de Terminale au Lycée de Jeunes Filles de Romorantin

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Aux très pétulantes et incisives Béatrice, Catherine, Claire, Évita, Martine, Mia et Nicole,

Vous vous interrogez, très légitimement, sur la teneur intellectuelle de l’aphorisme suivant:

— Si j’eusse voulu en dire davantage, je l’eusse fait,

que je gloserai ainsi, si vous me le permettez, pour mieux le corréler à la suite de mon propos à son sujet:

— Je ne voulais pas en dire davantage, sinon je l’aurais fait.

À y regarder abstraitement, une telle affirmation semble en effet rien moins qu’un truisme creux et, libres et joyeuses comme je vous devine, vous n’avez certainement pas été loin de vous dire que votre professeure (qui, si vous étiez vraiment de Vieille France, serait, «un professeur» même si femme — vous excuserez cet aparté taquin venant d’un Hollandais) vous convoquait à «jaser», toute cuistrerie au clair, sur une pure ineptie. Aussi, à sa décharge, je vous invite à méditer le bref commentaire suivant.

Le dire est motivé par le vouloir dire et il semble bien que l’implication entre avoir voulu dire et avoir dit s’impose comme de soi. La réflexion émanant du raisonnement géométrique oblige cependant à envisager deux cas d’espèce diamétralement opposés à l’aphorisme initial. Les voici:

— Je ne voulais pas en dire davantage et pourtant je l’ai fait,

— J’aurais voulu en dire davantage et pourtant je ne l’ai pas fait,

auxquels le mouvement des alternances logiques oblige à ajouter un cas d’espèce non-converse de l’aphorisme initial et fort plus redondant:

— Je voulais en dire davantage et justement je l’ai fait.

On note vite que ce dernier aphorisme est absurde, sauf si l’auteur du susdit aphorisme est à ouvrir un tiroir secret contenant une liasse inédite de ses écrits qu’il nous jette au nez. Postulons, pour la suite, que ce Rostand parle plutôt de travaux connus sur lesquels tombe dru la plus diurne des lumières. Le quatrième de mes aphorismes est donc au pire absurde au mieux quelque doublet maladroit de celui que vous m’avez si gentiment cité.

Il n’en est pas autant des deux autres que je vous ai, moi, soumis. Ceux-ci, par les vertus intellectives de l’IN CONTRASTO, vont nous permettre de mieux sonder ce que l’aphorisme initial voulait tant dire. Évoquons sans équivoque les situations possibles d’engendrement des deux converses que je viens de confronter à votre attention sagace.

— Je ne voulais pas en dire davantage, et pourtant je l’ai fait. Ceci ne peut être que les paroles contrites d’un homme ou d’une femme ayant été contraint, malgré son gré, à parler ou à écrire. On peut même en aller jusqu’à penser à un prisonnier ayant été torturé et avouant tristement à ses compagnons d’infortune que ses paroles ont traversé l’enclos endolori de sa volonté et du souhait initial de se taire.

— J’aurais voulu en dire davantage et pourtant je ne l’ai pas fait. Voici, d’autre part, des paroles qui expliquent sans doute pourquoi vous vous êtes tournées vers moi. En effet, cet aphorisme pourrait être signé Spinoza. À cause d’une conjoncture théologico-politique contraire dont je vous épargne le triste détail, car j’ai cru comprendre qu’une bonne partie de ce que je défends et promeus agace en fait les potaches en révolte que vous êtes ou prétendez être, j’ai dû, récemment encore, à ma grande tristesse, brûler certains de mes travaux. Je n’ai pas parlé ou écrit de moultes questions sensibles parce que je craignais pour ma sécurité dans une Hollande devenue un domaine de bien lourde police.

Un fait alors frappe de plein fouet le raisonneur strict et méthodique qui médite toujours cet aphorisme de votre monsieur Rostand. Il appert, sans le moindre doute possible, que ses deux converses impliqueraient imparablement un univers social répressif et policé, où torture, contrainte, obscurantisme et censure figureraient en bonne position parmi les implicites profonds des deux susdits converses.

Par mouvement en contraste du raisonnement, on est donc forcé de conclure que ce monsieur Rostand chercha simplement à affirmer qu’il avait parlé haut et clair et dit ce qu’il avait à dire sans ressentir de pression particulière de la part des instances scientifiques, politiques ou philosophiques de son temps.

En cela, je vous assure que je l’envie de tout mon coeur.

Vôtre, nobles et badines demoiselles,

Spinoza

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47- LA LIBERTÉ OU LA LIBÉRATION

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Très cher ami,

Le placide Zapatou n’est peut-être pas familier de votre langage, et méconnaît le sens que vous donnez au terme «liberté». Certes, le libre arbitre n’existe pas, c’est une des grandes illusions humaines «la conscience de notre indépendance n’est que l’inconscience de notre dépendance», nous subissons un double déterminisme: interne-vertical: race, sexe, santé… externe-horizontal: milieu social, économique, géographique…

Mais si nous ne sommes pas libres du choix de nos gènes ou de notre environnement, ne peut-on pas dire que nous sommes libres de nos actes: par exemple, libres de nous intoxiquer ou d’avoir une vie saine? Vous nous dites bien que l’essentiel de nos actes sont des actes «nécessaires», car guidés (contraints) par notre désir, notre instinct. Ce sont des actes d’automates. Cependant, pour vous, il existe des actes que nous réalisons «librement» (sans qu’ils nous soient imposés par notre désir instinctif) ceux qui nous sont inspirés par la raison.

La raison, selon vous, est véritable «verbe de dieu», elle vise à notre utilité propre, qui est de réaliser toute notre potentialité, cheminer vers notre perfection. Pour vous, notre utilité propre n’a pas un sens étroit, «égoïste», car on ne vit pleinement heureux que dans l’harmonie avec la nature et les hommes. Ce qui nous est réellement utile ne peut nuire à autrui car, vous nous rappelez que «rien n’est plus utile à l’homme vivant sous la conduite de la raison qu’un autre homme vivant sous la conduite de la raison»

Vous dites qu’agir «librement» c’est apporter la réponse adéquate au choix qui s’offre à nous. Ainsi, nous développons toute notre puissance, et de réponses adéquates en réponses adéquates, notre effort pour conserver notre être (notre conatus) atteint son maximum. La réponse inadéquate, qui diminue notre perfection nous aliène. Ainsi, la réponse adéquate nous permet de nous affranchir de notre déterminisme «horizontal», de ne plus être esclave d’autrui, de notre environnement, encore que nous restions déterminés par notre propre nature.

Selon l’exemple, le fait de nous intoxiquer n’est pas l’expression d’une liberté mais d’une aliénation. Vous nous montrez la distinction entre le droit et/ou le pouvoir d’agir (s’intoxiquer n’est pas interdit, bien que déraisonnable) et la liberté d’agir qui elle, vise à augmenter notre utilité propre, notre puissance et notre perfection (avoir une vie saine est raisonnable). Dire que nous sommes libres de nous aliéner est un non-sens. Nous comprenons que pour vous, la liberté n’est pas un simple droit ou un simple pouvoir d’agir, mais une expression adéquate de ce droit ou de ce pouvoir d’agir, qui nous libère, nous affranchit, nous désaliène.

Ce que vous dites est grand, est beau, est vrai.

Amitiés,

Pierre ÉGLANTINE

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C.Q.F.D.

Spinoza

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48- L’AMOUR ET LA HAINE

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Cher Spinoza, que pensez-vous de cela: l’amour est-il plus fort que la haine?

Anaïs Rousselet

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À la très directe et très profonde Anaïs Rousselet,

Si la question de la force des sentiments ne se pose pas de façon similaire à la question des forces mécaniques, l’esprit peut quand même s’autoriser d’une analogie dont je vous soumets ici la teneur. Avisez-vous de l’incongruité d’une question générale comme «Le câble est-il plus fort que la poulie?» Ce sera pour observer qu’il n’est pas avenu de décréter plus fort soit câble soit poulie par principe et que c’est dans l’action et la concrétude des câbles et des poulies spécifiques que se manifesteront la symétrie ou la dissymétrie des forces de ces deux instruments. Il en est semblablement ici des sentiments dont vous prétendez soupeser les valeurs. En un certain nombre de ces brutales et viles émeutes survenues ces dernières années en Hollande, on a bien vu la haine envers la rationalité surpasser chez les émeutiers l’amour de leur prochain. Mais d’autre part, si une personne qui m’est chère me sert une salade de pissenlits, mets que je n’affectionne guère, mon amour pour cette personne sera plus fort que ma haine des pissenlits. Je mangerai en souriant sans mesurer quoi de la corde ou de la poulie soulève ma paupière et ma mâchoire dans l’effort secret qui m’anime.

Il faut se garder de penser les affects et les sentiments trop abstraitement, surtout lorsque le dosage de leurs forces et de leurs faiblesses est la question sur laquelle on aspire à spéculer.

Vôtre,

Spinoza

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49- UNE “COLLE”

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Tiens? Salut, Baruch!

Tu as eu un jour cette idée pleine de drôlerie: «J’ai de Dieu une idée aussi claire que celle que j’ai d’un triangle». C’était réellement très marrant, ça oui alors! Mais que dirais-tu de savoir que Dieu a une idée de toi aussi claire que celle qu’il a d’un atome de zirconium, hein?

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Anonyme et pétulant correspondant, salut

J’en dis que votre «dieu» est un drôle. D’abord il pense… Il pense dans sa tête? Il a une tête avec un cerveau dedans? Des cheveux dessus? C’est donc un fétiche anthropomorphe, un faux dieu irrationnel.

Ensuite, il délègue ses actions (donc il agit: encore une anthropomorphisation). Il m’envoie un petit derviche, un zélateur sautillant et grinçant qui me cite ce qu’il pense de moi, ce à quoi il me compare. Naturellement le «glosateur» en question —vous— «cite dieu» sans renvoi direct à la source dont il affecte de se réclamer. Vous vous prenez pour quelque Gabriel cocasse et vous faites de moi un bien torve Mahomet… Ne savez-vous donc pas que l’intégrisme commence chez les dépositaires exclusifs de la parole de «dieu». Plus ils sont assurés, plus ils sont invérifiables, plus ça va saigner!

Votre «dieu» ratiocineur qui m’envoie un petit facteur farceur n’est pas le dieu substantiel de Spinoza. Spinoza n’en a donc cure. CQFD. Basta.

Signé: Benedict (et non plus Baruch)

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Ha! Ha! Ha! Sacré vieux Baruch!

Tout de suite, tu montes sur tes grands chevaux —aïe! J’ai touché là où ça fait mal, m’est avis!— tu fais ta pucelle offensée et tu en oublies tes lorgnons!… Allez, redeviens un peu philosophe et revoyons ensemble ta misérable copie (si indigne de ta fameuse réputation, serait-elle usurpée, hum?)…

Où diable as-tu lu, dans mon message, que Dieu pensait? J’ai écrit «Dieu a une idée», ce qui est, conviens-en, un tantinet radicalement pas la même chose du tout, du tout! Les roseaux, les écureuils et les anémones de mer pensent (sans pour autant nécessairement avoir des cheveux sur la tête, ou même une tête), Dieu, Lui, a une idée.

Et quand bien même il Lui viendrait la fantaisie de prendre l’apparence d’un fétiche anthropomorphe, pourquoi et au nom de quel dogme Lui dénierais-tu cette merveilleuse liberté? Cela en ferait-il un vrai dieu rationnel? Qui t’a soufflé, d’ailleurs qu’il était rationnel, ton petit doigt? Ou bien as-tu accès à une liste tenue secrète de ce qu’Il est ou ce qu’Il n’est pas?…

Tu as fort mal interprété mes paroles: je ne te compare nullement à un atome de zirconium!… Ou bien, pire encore, tu n’as pas bien peser tes propres paroles! Tu étais pourtant plein d’humour en affirmant avoir une idée de Dieu aussi claire que celle que tu as d’un triangle! Ton discours était lumineusement prodigieusement truismement apocalyptiquement un progrès dans la conception du non-antropomorphique vieillard sans tête, sans cheveux et sans cervelle (puisqu’ainsi tu le conçois mieux). Moi, j’avais bien ri, oui! De joie et de contentement! Enfin une parole sensée au milieu de ces tonnes de verbiage enfantin, la perle dans les coquilles!… Et toi! Comment réagis-tu à ma légitime félicité? En me traitant comme un vulgaire valet d’écurie (ce que je me glorifie quelquefois d’être, au demeurant), comme un Gabriel moquant un Mahomet! Si tu veux parler d’Ange Gabriel, l’architecte du Petit Trianon, alors, merci du compliment, je veux bien être cet homme. Quant à Mahomet, je te laisse la paternité du qualificatif torve!…

Tu parles à présent de «la parole» de dieu (avec une minuscule et entre guillemets dans le texte, pourquoi Lui fixer de telles exiguës limites?): je te renvoie ton accusation dominicaine: Dieu a donc une parole sortie d’une bouche avec une langue et avec des dents? …Non, je rigole, là!…

Ensuite, tu crois pouvoir t’en tirer en brandissant l’intégrisme sanguinaire des sabreurs de toutes les confessions laïques ou religieuses confondues… Ouais…

Enfin, tu évoques ton dieu «substantiel»…Tu ajoutes que Spinoza n’en a cure (du dieu substantiel?)… Tiens? Tu parles de toi à la troisième personne? Symptôme de la schizophrénie, ça!… En plus d’avoir rompu avec ta racine judaïque, tu ne facilites pas le travail des analystes qui auront le courage de se pencher sur tes pathologies…

Je suppose que ce «CQFD» est ta version du Tétragramme?…Et «basta» le résumé ultime de toute ta noble et sublime sapience? … Attention, pauvre Baruch, tu es envoûté! Un quelconque diablotin s’est emparé de ton esprit! Ha! Ha! Ha! Ha! Ha!…

Au fait, ma seconde question, même si tu n’as pas su répondre à la première, est: à quel triangle fais-tu allusion plus particulièrement? (avec la maigre espérance que celle-ci sera entendue et qu’elle recevra réponse intelligible… et courtoise!)

Signé: Élie (le petit derviche sautillant, grinçant, farceur et cocasse)

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Commencez par tracer un triangle sur la vôtre de copie et on verra si la géométrie vous autorise autant d’arguties que votre théocratie irrationnelle et faussement iconoclaste. Profitez-en dans le mouvement pour revoir l’écriture du mot suivant: BENEDICTUS.

Spinoza

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Ha! Ha! Ha! Ha! Ha! Sacré vieux Baruch, comme tu es drôle en vieux maître d’école en piteuse blouse grisâtre, vilipendant le pire cancre du lycée Papillon! Il faut dire qu’ingurgiter de force ton abominable logorrhée (j’ai failli dire diarrhée), ça donne envie de prendre la clé des champs buissonniers… Tu n’es pas philosophe pour deux sous, garçon!… Tu professes des vagues leçons grandiloquentes de morale chrétiennisantes bien mémorisées et te gargarises de tes adjectifs sagacistiques et pénétrantesques… Je mets en garde quiconque essaierait de te prendre au sérieux. Tu dissimules sous tes airs de docte hibou poussiéreux un véritable tartuffe censurogène doublé d’un sicaire qui ne demande qu’à passer à l’acte, et là tu es nettement moins drôlatique!…

Je constate —avec fatalité— que tu t’es une fois encore, mépris sur mes nobles et louables intentions. Mon gentil propos n’a pas trouvé grâce à tes vénérables yeux de savant patenté… Tu as dû confondre, comme le fait ordinairement le ratiocinateur ordinaire, le fond et la forme de mon message… Tu t’es laissé abuser par la pantalonnade de mes glyphes! Tu es tombé dans le plus grossier des pièges qu’un homme véritable aurait tout de suite écarté!… Il aurait peut-être fallu me prosterner sept fois front contre terre devant ton auguste figure, avant d’avoir l’outrecuidance d’oser m’adresser à toi, ô césar de la sérénissime pensée! De m’adresser, que dis-je? De bafouiller, de bredouiller, de babiller ma grotesque ignorance jusqu’à ta sublime oreille condescendante, car c’est ainsi que tu envisages le dialogue entre immortels, sans doute… Mais la raison en est, je le soupçonne, que tu ne parviens guère à y apporter de réponse JUSTE!… Tu n’as rien compris à mon interrogatoire, voilà le fin mot de l’affaire!…

Je crains que mes deux questions ne demeurent pour toi une énigme insoluble, et pour moi un mauvais moment passé en ta sinistre compagnie… Le sphinx est mécontent de tes réponses… Continue à polir tes besicles, grand Baruch, tu en as besoin! … Oh, pas Baruch, c’est vrai! Eh bien salut, benêt, puisque tu tiens tant à ce nom!

Signé: «le facteur faussement iconoclaste».

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50- QUELQUES LIGNES SUR VOUS

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Bonjour Monsieur Spinoza,

À ma grande honte, je n’ai pas l’honneur de vous connaître, je sais seulement que vous êtes un philosophe. Pouvez-vous en quelques lignes me parler de vous? De vos idées?

Recevez, Monsieur Spinoza, mon respect et mes salutations

Florence

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À la très saillante et très sincère Florence,

Je suis le modeste auteur d’une lecture rationaliste des saintes écritures et d’un système de philosophie. On associe souvent mon nom à celui de Cartesius. C’est un tort. Cartesius est un curé ayant fait des mathématiques et, à cause de son sujet d’étude, il passe pour scientifique. Je suis un rationaliste m’étant intéressé à la philologie des saintes écritures et, aussi à cause de mon sujet d’étude, je passe pour le mystique.

Que dire de plus face à une interrogation si virginale de votre part? Le fait est que je crois profondément que la vérité n’engendre aucun fanatisme. C’est pourquoi je renonce de facto à me promouvoir plus avant à vos yeux. La saine géométrie de l’existence fera que vous saurez bien adéquatement me découvrir.

Vôtre,

Benedictus de Spinoza

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Bonjour Monsieur Spinoza,

Je vous remercie du petit aperçu que vous m’avez, avec bonté, donné de vous.

Peut-être pourrons-nous commencer un dialogue si je vous dis comment, pour ma part, je vois la vie. En fait, je vois la vie comme un théâtre. Une pièce de théâtre qui se joue, avec notre modeste participation. Le but, car il y en a un, c’est de se rendre compte de cela, c’est de briser le cercle. On la prendrait bien moins au sérieux, et ce qui n’a pas d’importance véritable serait très vite démasqué. Seul l’Essentiel, se fera connaître à nous. Pour ma part, je résume Dieu en plusieurs mots: Amour, Vie, Tout, Univers. Chaque homme et chaque femme, malgré sa religion ou son credo pourra s’y reconnaître s’il le désire. Car cette classification des religions me gêne plus qu’autre chose. Je comprends mal pourquoi seuls les chrétiens seraient sauvés parce qu’ils ont le Christ, et les autres, non.

Quand on pratique, dans une religion, il faut en comprendre le sens véritable. Cela veut dire que nous reconnaissons «plus grand que nous». Que ce soit, au culte, à la messe, le fait de donner de son temps pour une cause plus grande, c’est cela la pratique. C’est reconnaître et comprendre notre place véritable, sur Terre et dans l’Univers. Mais pour cela, il faut beaucoup d’humilité, et peut-être de remises en questions.

Voilà, j’avais envie, en ce jour, de vous dire ces mots. Je n’ai pas fait de plus amples recherches sur vous, car je suis de ceux et celles qui pensent que seul le dialogue permet de faire avancer.

Dans l’attente de vous lire, je vous envoie, cher Monsieur Spinoza, mes amitiés

Florence

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À la très sincère et très explicite Florence,

Le pluralisme religieux inhérent à vos propos est bien doux et agréable à la rationalité universelle qui m’habite. Mais l’explicite presque désinvolte avec lequel vous en faites la promotion effarouche l’homme de mon temps, prisonnier de bien des contraintes et espionné par bien des polices. Douloureux paradoxe que celui-là.

Spinoza

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Cher Monsieur Spinoza,

Il est vrai que je me plais à être désinvolte lorsque je parle de la vie, du tragique, de la religion. Mais, évidemment, il y a une raison à cela. C’est la seule solution que j’ai trouvée pour que la vie me soit acceptable et douce. Ne soyez pas effarouché par mes propos, dites librement ce que vous pensez. Ici sur DIALOGUS, il n’y a que la liberté d’expression, aucune police, aucune contrainte, si ce n’est un minimum de politesse et de pertinence exigé. Ce qui est très normal.

Ainsi donc, vous pensez comme moi concernant le pluralisme religieux. J’en suis bien aise. Comment pensaient les hommes de votre temps? Étiez-vous en contradiction avec eux, pour me faire part, à ce point, de cette peur?

Pourquoi pensez-vous que les êtres humains manipulent ainsi la religion? Pour dominer? Faire peur? Manipuler? Moi, je pense que la religion, plutôt que de rassembler les hommes, les disperse. On se bat pour les détails, mais le principal, on l’oublie, et on l’oublie facilement en plus! Alors, dans cette optique, on instaurera des interdictions de communier pour les divorcés, une interdiction aux femmes de la prêtrise, etc… les exemples ne manquent pas. Alors que Dieu est simplement Amour. Réfléchissez avec moi, Monsieur Spinoza. Il n’y aurait pas besoin des dix commandements si les hommes s’aimaient. Parce que puisqu’ils s’aimeraient, ils ne se voleraient pas, ils ne se tueraient pas, il n’y aurait pas non plus d’adultères, pas d’adoration exagérée. Vous me suivez? L’amour résoudrait tout, dans l’idéal. Hélas, ce n’est qu’utopie, car c’est sans compter les contraires, la jalousie, l’orgueil, l’égoïsme, qui sont des obstacles terribles sur nos routes et qui peuvent briser bien des vies.

Je reste persuadée que l’Indien perdu au fond de sa jungle, sera aussi sauvé qu’un autre, s’il se conduit de manière juste. Même s’il n’a connu aucun de nos dieux, il a les siens, et c’est le principal.

Au plaisir de vous lire, Monsieur Spinoza

Mes respects

Florence

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À la très libertaire et folâtre Florence,

En mon temps, le prosélytisme est particulièrement ardent. On en vient fort facilement aux mains pour des questioniculae théologiques. À vous lire, je suis estomaqué par le morcellement, la fragmentation granuleuse qui semble exister en vous sur les choses du culte, les choses de la décence, la chose publique, les conventions et les convictions. Mon temps fusionne très étroitement ce que le vôtre semble avoir soigneusement tamisé. «Manipuler», cela implique une pâte et un manipulateur. Ce dualisme, que vous postulez allègrement, sans souci aucun, et qui vous permet toutes les démarcations joyeuses dont vous faites état, échappe cruellement à mon temps.

Mais laissons là un moment les zélateurs. Ils reviendront bien assez vite. Qu’ils manipulent ou qu’ils percolent intimement dans leur jus, ils nous ennuient et nous agressent. Arrivons-en au fondement philosophique qui vous sépare de moi et vous rapproche involontairement d’eux. En disant que dieu est amour, vous assignez fort intempestivement à l’être suprême des sentiments humains dont rien ne confirme la présence. En disant que dieu est nature, je tiens compte, avec la circonspection requise, de l’altérité radicale de dieu qui invalide toutes les «manipulations» et «dominations» prosélytes dont nous déplorons la propension vous et moi d’une voix commune.

La genèse des zélateurs de toute farine (les revoici. Je vous avais bien prévenue qu’ils reviendraient très vite!) est, à mon sens, enracinée dans leur définition anthropomorphisante de dieu. S’ils sont de mauvaise foi en votre époque, ils sont de bonne foi en la mienne. Or la bonne foi est pire que la mauvaise foi. Toujours.

Vôtre,

Spinoza

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Cher Monsieur Spinoza,

Je vous demande pardon pour le choc que mes propos peut causer chez vous. Ayez simplement en tête que je parle le plus naturellement possible, et qu’à aucun moment, je ne vous manquerais de respect.

Quand vous dites que Dieu est Nature, eh bien je trouve que c’est vrai. La notion est bien plus exacte que la mienne! Je dirai même qu’elle est beaucoup plus universelle, et plus adaptée à chaque être humain, quelles que soient sa confession et sa foi.

Je voudrais néanmoins que vous m’expliquiez plus en détail ce que vous m’écrivez dans le dernier paragraphe. Je vous avouerai humblement que je n’ai rien compris de ce que vous voulez dire des zélateurs ainsi que de leur bonne foi. Pouvez-vous m’éclairer? Et puis, votre dernière phrase m’intrigue. Pourquoi la bonne foi serait-elle toujours pire que la mauvaise?

Au plaisir, Monsieur Spinoza

Florence

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À la très méthodique et systématique Florence,

Quand j’affirme que la genèse des zélateurs de toute farine est enracinée dans leur définition anthropomorphisante de dieu, j’avance que cette dernière n’est pas uniquement une faute descriptive mais un moyen subreptice d’instiller la volonté humaine en dieu. N’avez-vous jamais noté que quiconque impute des traits humains à dieu est tout aussi prompt à s’instaurer porte-parole dudit dieu anthropomorphe que rétif à admettre l’interprétation des autres zélateurs en la matière? Cette convergence des pratiques, inhérente à moult cultes, n’est en rien fortuite. Anthropomorphiser dieu, c’est introniser tel zélateur en glosateur exclusif de dieu et le ferment de la violence fanatique est alors installé au cœur même de la doctrine, sans rémission possible ou souhaitée.

Si je dis que les zélateurs sont de mauvaise foi en votre époque, c’est qu’il semble bien que vous vivez au temps de tous les baratineurs, accapareurs et esbroufeurs de la chose religieuse. Si je dis qu’ils sont de bonne foi en la mienne époque, c’est que mes zélateurs à moi sont des enragés, des fervents, des enthousiastes qui lapident, flagellent et excommunient pour bien peu, au tout premier degré et sans duplicité aucune. La bonne foi est pire que la mauvaise car cette dernière, foncière fourberie, peut être abattue comme on abat des dés dans un trictrac de fourbes. La bonne foi est aveugle. Elle fonde le fanatisme dans ce qu’il a de plus compact et de plus unitaire. La mauvaise foi se déploie sur un tréteau de théâtre qu’on peut toujours démonter. La bonne foi sévit dans les incantations de temples faits de lourdes pierres inamovibles.

Vôtre,

Spinoza

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Cher Monsieur Spinoza,

Merci beaucoup pour ces explications. J’ai bien compris cette fois, vous n’avez pas tort pour la mauvaise et la bonne foi…

Merci de m’avoir consacré toutes ces lignes, et bonne continuation.

Florence

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51- PENSER LE SENS

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Cher penseur,

Je me permets une question, alors que je vous connais mal, mais que je vous trouve cité par des gens respectables: que cherche-t-on si l’on ne cherche pas de sens?

Quelques mots en réponse me raviront. D’avance, merci, par delà les ans et l’espace.

Boris

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Au très profond et très serein Boris,

Quand on ne cherche pas du «sens», c’est que l’on a compris que l’existence n’est pas langage mais fait. C’est là le début de la vraie rationalité. Je vous salue respectueusement, juste pour cela, car c’est très pur et très rare.

Spinoza

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52- MODESTIE

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Cher monsieur Spinoza,

J’aimerais savoir ce que vous pensez de la modestie. Est-ce que le fait d’être modeste n’est pas une vanité en soi? Je m’explique. Lorsqu’on affirme être modeste, c’est une prétention et, donc, ce n’est pas une preuve de modestie. Pour être vraiment modeste, faut-il ne pas s’en rendre compte et laisser autrui le découvrir?

Merci de m’éclairer sur ce sujet.

David Derrier

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Au très fin et subtil David Derrier,

Vous avez formulé fort heureusement le tout de la contradiction motrice inhérente à la modestie. Pour compléter votre propos fort raisonnable sur la question, souffrez un bref codicille sur la vanité.

Acceptons d’admettre que la vraie modestie, justement celle que vous réclamez de vos sages vœux, s’acquiert et que, si non acquise, si spontanée, primesautière, enfantine, elle n’est qu’une ignorance un peu sotte et falote des tentations et des charmes futurs de ce monde. Il découle de ce caractère acquis de la modestie l’idée voulant que la vanité soit une étape décisive dans le cheminement vers la modestie à laquelle vous pensez. La grande modestie profonde et sincère, celle du vieillard serein ayant vu la vie, est fondamentalement une fracture de vanité. On peut citer ici, pour comparaison et réflexion, l’image archétypique et légendaire de Paul de Tarse, citoyen romain infatué et matamore, accédé à la toute simple modestie chrétienne par un foudroiement divin le désarçonnant du destrier de sa vanité belliqueuse.

Conséquemment, je ne saurais trop vous recommander un peu d’indulgence envers la vanité, surtout la vanité de la jeunesse. Nombre de vaniteux évaporés de ce jour sont les futurs grands modestes de demain, qui se tortillent simplement parce qu’ils ne sont pas encore sortis de leur œuf.

Vôtre.

Spinoza

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Merci de votre réponse. Donc, si je comprends bien, la modestie est une vertu uniquement si elle est naturelle. Si cette modestie n’est pas naturelle et malhonnête, elle peut être comparée à un stratagème dont le dessein serait de faire dire par d’autres tout le bien que l’on pense de soi-même.

On pourrait en dire autant d’autres qualités du genre humain, telles que la simplicité qui, lorsqu’elle est provoquée et pas naturelle, est futile, ne pensez-vous pas?

Amicalement.

David Derrier

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Oui, je le crois. N’est éthique, de toute manière chez l’humain, par principe axiomatique, que ce qui découle de la nature de l’humain.

Spinoza

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53- VOUS VERREZ BIEN!

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Bonjour Monsieur,

Je me permets de vous écrire, car à la lecture de vos réponses, quelque chose me dit que vous serez susceptible de m’aider un peu. Si l’existence n’est que faits, position dont vous vous faites je crois le défenseur (à mon grand regret, je n’ai encore jamais trouvé la disponibilité nécessaire pour vous lire), tout ce qui découle du langage n’est que construction informationnelle et, partant, reflet de la réalité auquel il serait sans doute un peu léger de confier sa gouverne. Comme vous le dites à l’un de vos correspondants, la question du «sens» serait ainsi nulle et non avenue. Je partage ce point de vue, théoriquement du moins.

Car il faut bien constater que notre volonté de saisir l’ensemble de nos déterminations est vouée à l’échec: pour réussir, il faudrait être capable de comprendre l’intégralité des processus qui nous gouvernent, chose impossible par définition, puisque tout appareil cognitif, qu’il soit cerveau ou ordinateur, ne peut se réfléchir lui-même en temps réel. De plus, il est à peu près certain que notre appareil perceptif est largement insuffisant à nous révéler toutes les facettes de la réalité, laquelle nous détermine pourtant. C’est sur cette impossibilité fondatrice que sont venu buter, jusqu’à aujourd’hui, tous les systèmes à prétention exhaustive, à commencer par les religions qui la nomment «mystère»; certains pratiquants du bouddhisme parvinrent à aller plus loin que la moyenne en identifiant des niveaux de conscience différents selon la profondeur de la concentration, voire même en parvenant à contrôler ou quasi-stopper certaines zones d’activité de leur cerveau, leur procurant ainsi une perception du réel que je qualifierais de totale, extatique. Tchouang-Tseu, pour sortir du bouddhisme, ne dit pas autre chose quand il raconte l’histoire de la mort de l’empereur du milieu, qui perdait de sa substance chaque fois que l’on lui perçait des ouvertures sur le dehors pour communiquer. L’état mental décrit ici pourrait sans doute être rapproché de celui du nourrisson, pour qui tout reste indéterminé et libre. Mais cette recherche ne sort pas de l’impossibilité décrite précédemment, elle ne fait qu’en annuler toute qualité.

La question est donc (tout simplement): «Dans quelle mesure est-il encore possible de s’en référer au «sens» pour maintenir ou développer une société (celle-ci ne pouvant se passer d’une vision commune à tous ses membres pour exister, même restreinte), avec tout ce qu’une telle opération comporte de factice et d’artificiel, si l’on considère que la panarchie logique est une fiction qui ne sera jamais réalisée sur le plan de la conscience singulière?» Ou alors, pour évacuer une bonne fois pour toute la question du «sens» qui conserve des relents d’absolutisme nauséabonds, serait-il par exemple intéressant de développer un concept du type «zone d’incertitude nécessaire», comme on le voit par exemple en jardinage où le fait de laisser une zone du jardin à l’abandon est la meilleure garantie pour préserver la diversité biologique de ce petit milieu? Pour ma part je suis très attaché à cette idée, ne serait-ce que parce qu’elle me paraît la seule capable de nous sauver de l’ennui mortel que nous procurerait une société intégralement utile. Quoi qu’il en soit, j’attends votre réponse avec beaucoup d’impatience.

Vôtre,

Nepigo

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Au fort volubile et documenté Nepigo,

Je me vois d’abord dans l’obligation de contester une de vos prémisses: celle voulant qu’il soit impossible «de comprendre l’intégralité des processus qui nous gouvernent» et sa conséquence dans votre raisonnement, l’idée voulant que «notre volonté de saisir l’ensemble de nos déterminations soit vouée à l’échec.» Vous admettrez avec moi que vous ne faites reposer ces deux affirmations d’une grande amplitude que sur un fort vague regret selon lequel «tout appareil cognitif, qu’il soit cerveau ou ordinateur, ne peut se réfléchir lui-même en temps réel», regret à la fois étroitement limitatif et parfaitement non étayé. Je ne sais pas ce qu’est un «ordinateur», mais le simple raisonnement m’autorise à supposer qu’il s’agit de quelque appareil servant à amplifier la connaissance, encore inconnu en mon temps. Le même raisonnement, tout simple, devrait normalement vous venir pour anticiper que le problème de «mesure en temps réel» que vous soulevez, si tant est qu’il ait quelque importance fondamentale, ce qui demande encore preuve, sera résolu un jour pour vous dans le futur de la même façon que, sans nul doute, votre «ordinateur» règle pour moi des problèmes ardus de mon époque devenus légers en la vôtre de par lui.

Pour la suite, je me vois dans l’obligation contrite de vous prier de reformuler la question-fleuve que vous déversez en fin d’exposé de façon plus groupée et plus concise. Je la sais profondément ravaudée de la prémisse que je viens de contredire, mais, autrement, je n’y comprends goutte. Or, comme contrairement à vous, je juge que tout est éventuellement connaissable, je vous prie amicalement de me la gloser, ne fusse qu’animé du malicieux objectif de vous transformer en une industrieuse machine à démontrer la non-adéquation de l’impossibilité de connaître et de faire connaître.

Vôtre,

Spinoza

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Cher Monsieur Spinoza,

Je vous prie tout d’abord de bien vouloir excuser la rapidité avec laquelle je suis passé sur le terme «ordinateur»: il s’agit de l’évolution très aboutie d’une simple machine à calculer, capable d’opérer des millions de calculs à la seconde. Cette machine, par ses capacités toujours grandissantes, tend à prendre une place de plus en plus importante dans notre société: ce qui n’était qu’une aide précieuse aux comptables est devenue un outil de communication (avec lequel je peux vous écrire), de maîtrise des machines (vos verres de lunette sont ainsi aujourd’hui polis avec des diamants dont le mouvement est contrôlé par un ordinateur), etc. Pour autant, il ne s’agit pas non plus encore d’un instrument servant à «augmenter la connaissance» mais simplement d’un auxiliaire zélé, d’un outil qui nous facilite grandement l’accession à cette connaissance: nous n’avons pas encore trouvé le moyen de connecter le cerveau humain et les ordinateurs, ce qui pourrait effectivement nous permettre d’accéder à des niveaux de connaissance sans commune mesure avec aujourd’hui, ne serait-ce que grâce à une capacité de stockage des informations démultipliée.

Je ne m’étonne pas du tout de ce que vous contestiez la première partie de mon raisonnement: la connaissance que nous avions des propriétés de la matière à votre époque est sans commune mesure avec celle que nous avons maintenant. Je vais donc développer davantage mon raisonnement. Lorsque je dis que «tout appareil cognitif, qu’il soit cerveau ou ordinateur, ne peut se réfléchir lui-même en temps réel», il ne s’agit pas là d’une supposition de ma part, mais, si mes sources sont fiables, d’un des principes de base d’une science apparue à mon époque, les sciences cognitives, qui, ce qui vous fera sans doute plaisir, sont un champ interdisciplinaire intégrant la philosophie. Pour ce que j’en ai compris, une connaissance peut être ramenée au fait de nommer une interaction, celle entre l’objet observé et le sujet observant. Cette connaissance ne peut absolument pas être réifiée, c’est-à-dire abstraite du contexte dans lequel elle a été formulée: si vous vous êtes opposé de votre vivant aux tenants du réalisme métaphysique, du dualisme corps-esprit, vous serez heureux d’apprendre que ces beaux messieurs ont pour l’essentiel perdu la partie (même si cette croyance est durablement ancrée dans les représentations collectives, mais patience!). De cela découle le fait que, si l’appareil cognitif observant est une condition nécessaire de production de la connaissance, toute connaissance de cet appareil cognitif par lui-même butera sur l’inconnue de l’état de cet appareil au moment de son observation. Il y aura toujours un temps de retard: l’objet se dérobe à la conscience.

Pour revenir à ma prémisse principale, selon laquelle tout ne saurait être connaissable, une autre façon de la poser sera encore une fois de mettre en contraste l’étroitesse de notre appareil perceptif, qui ne connaît que quatre dimensions, et l’étendue du champ de ce qui peut nous déterminer, qui est virtuellement illimité (certains mathématiciens contemporains parlent assez tranquillement d’un univers à douze dimensions dont la forme, voire même l’unicité ne sont à l’heure actuelle que de pures hypothèses). Je ne vois absolument pas comment nous pourrions prétendre connaître l’ensemble de nos déterminations; nous pouvons tout au plus en concevoir l’espérance.

Pour en revenir à ma question, il me faut encore préciser que nos sociétés occidentales ont connu, depuis votre époque, un délaissement du religieux assez massif, malgré quelques retours de flamme actuels: le religieux n’opère plus aujourd’hui le rôle régulateur qu’il opérait de votre temps, et la notion même de limite (morale, par exemple) est devenue quelque chose de très difficile à supporter pour mes concitoyens (je ne m’en exclus d’ailleurs pas). Les effets de cette croyance selon laquelle l’homme serait en mesure de tout maîtriser, le monde comme lui-même, sont à l’origine d’une dévastation de notre planète assez inimaginable dans son extension et sa profondeur. Pour vous citer un exemple, nous avons mis au point des engins explosifs d’une puissance telle que l’explosion simultanée de quelques centaines de ces engins suffirait à détruire l’espèce humaine tout entière. C’est cette démesure (au sens de l’hubris grecque), cette perte d’une sorte d’instinct de conservation, qui est à mon avis le phénomène le plus préoccupant du moment; vous comprendrez donc aisément qu’il ne m’est guère possible d’entendre votre déclaration de foi en les possibilités illimitées de compréhension de l’humanité sans sursauter un peu: une connaissance n’est jamais neutre, et je n’aime guère jeter d’huile sur le feu!

Ma question, essentiellement politique, est donc la suivante. Dans l’impossibilité de déterminer rationnellement l’organisation optimale d’une société donnée et le danger qu’il y aurait à tenter de le faire en l’état insuffisant de nos connaissances sur l’homme et ce qui le rend heureux, est-il possible d’échapper à la notion de «sens», autrement dit de mythe partagé, pour faire cohabiter des hommes? Et si non, quels seraient pour vous les mythes les plus fertiles et les plus susceptibles de générer de la paix et de l’harmonie entre les êtres et leur milieu?

Vôtre,

Walter Nepigo

P.S.: Je m’excuse de la longueur de mes questions, mais je pense que toute séparation est en quelque sorte factice et que passer sous silence certains aspects d’un problème peut revenir à perdre en précision ce que l’on gagne en clarté. Wittgenstein, philosophe du 20ième siècle, n’a-t-il pas dit que la description était l’exercice philosophique par excellence?

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Au très savant et très pondéré Walter Nepigo,

Je vois une faiblesse en votre exposé sur la connaissance et une autre en votre question sur le ci-devant «sens». À vous lire, on conclut que vous ramenez le «tout connaître» à un «tout percevoir». Or percevoir n’est pas le tout de la connaissance et j’en veux pour exemple, parmi tant, celui des anciens qui virent de leurs yeux tout écarquillés le soleil «se lever» pendant des millénaires alors que nous commençons à peine à comprendre et à accepter que c’est peut-être nous qui tournons autour de lui. Je vous assure que vos propos prouvent déjà que vous n’avez pas besoin de tout voir «en temps réel» pour en venir à le comprendre et que votre rationalité saura toujours comment compenser pour les manques subsidiaires et finalement de peu de conséquences des éclairs sporadiques de votre perception.

Sur votre question, la lire attentivement ne peut que la rendre finalement fort suspecte. Voici que vous me demandez par quelle mythologie la religiosité agonisante de votre temps devrait être remplacée. Je réponds pectoralement: aucune. Aucune, car en la coquille de ses prémisses viciées qu’il faut justement briser, elle ne serait jamais remplacée en l’état de cause mais perpétuée, ce qui n’est pas mon souhait et, je l’espère, pas le vôtre non plus. Que l’humain s’ouvre à la riche simplicité du monde de l’humain et, n’y cherchant ni «sens» ni «motif» ni «volonté», il s’ouvrira comme tout naturellement à la priorité de l’organisation rationnelle et sereine de sa propre existence terrestre, la seule, celle qui ne signifie rien mais est tout.

Ces deux faiblesses de vos vues procèdent d’un manque commun dans votre réflexion. De fait, dans les deux cas, il vous manque l’acceptation du fait que quelque chose de radicalement distinct émerge au-delà de ce qui est empiriquement perçu ou de ce qui est traditionnellement reçu et qu’un ensemble frais de représentations est appelé par ce crucial dispositif qualitativement nouveau qui pointe, fend et dépasse ce qui était pourtant donné.

Bien à vous,

Spinoza

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Cher Monsieur Spinoza,

Je vous remercie pour votre réponse et vous prie d’excuser le délai avec lequel je vous réponds; je ne voulais pas le faire à la légère, et j’ai été fort occupé.

Pardonnez-moi d’utiliser cet argument, mais il me faut bien réaliser, à vous lire, ce que représente l’espace de temps qui nous sépare. Tout d’abord, sur la dissociation que vous faites entre le «tout percevoir» et le «tout connaître»: je ne crois pas qu’il soit possible de séparer les deux. Tout d’abord pour une raison sémantique: il me semble qu’il faut distinguer entre le savoir, qui est le fruit de la pensée, et la connaissance, qui représente pour moi l’expérience pour nous de ce savoir, sa traduction dans le réel.

Mais également pour une raison de logique: l’exemple que vous citez, la découverte de la rotation de la Terre autour du Soleil au lieu de l’inverse comme en étaient persuadés nos anciens, est justement le fruit d’une perception humaine améliorée par un outil que vous connaissez bien: la lunette astronomique. De manière générale, il me semble que la pensée n’existe qu’en tant que perception de la perception, une perception supérieure si vous préférez. Pour autant, elle n’est qu’une interaction entre les fruits de la perception et une langue; elle ne peut donc en aucun cas s’abstraire complètement du référentiel physique dans lequel la perception a lieu. On ne peut donc pas les séparer radicalement comme vous le faites et, en l’état, je ne peux approuver votre dernière proposition.

Sur votre critique à ma question, vous avez raison de souligner le risque qu’il y aurait à tenter de réinventer quelque chose de l’ordre de la religiosité. Pourtant, ce que je déplore n’est pas tant la perte de la religiosité que la remise en cause du sacré contemporain, ce qui est différent: selon R. Girard (mais pas seulement), un penseur de mon époque, le sacré est «toute forme de norme collective endiguant le processus de vengeance au sein des membres d’un groupe donné». Depuis à peu près votre époque, une telle norme s’était fondée sur la croyance en la toute-puissance de la raison humaine; croyance en la capacité de l’homme à être juste, par exemple. Une telle croyance déboucha sur un déplacement fondamental de la pensée: celle-ci quitta la question de l’être pour se consacrer à celle du connaître. La question du savoir, dès lors, est devenue un enjeu de pouvoir fondamental, ce qui constitue une rupture radicale avec les sociétés antérieures; la puissance d’intervention de l’homme sur la nature qui s’ensuivit fut, elle aussi, sans égale. Pourtant, depuis à peu près le début du 20ième siècle, de nouveaux paradigmes physiques sont venu battre en brèche cette croyance; l’incertitude, puisque telle est son nom, est sortie des laboratoires de physique pour envahir le quotidien de l’homme et la femme de la rue; notre société n’a jamais été aussi perfectionnée, aussi technologiquement avancée qu’elle l’est aujourd’hui; pourtant, force est de constater que cette extrême maîtrise est illusoire, on pourrait presque dire qu’elle est d’autant plus illusoire qu’elle prétend maîtriser et, en tant que telle, que sa nocivité est à la hauteur de sa prétention. Notre société est absolument hantée par le risque et celui-ci est, par définition, radicalement imprévisible. Pour citer un article de M. Benasayag, H. Akdag et C. Secroun («Titi est-il x-tolérant?», disponible sur Internet, vous y avez accès je crois?), «plus personne ne prétend désormais que la raison puisse, depuis sa tour d’ivoire, programmer le déroulement des différentes situations du monde et encore moins imaginer ou créer des mondes nouveaux».

Aussi, lorsque vous dites que l’homme «s’ouvrira comme tout naturellement à la priorité de l’organisation rationnelle et sereine de sa propre existence terrestre, la seule, celle qui ne signifie rien mais est tout», je ne peux vous suivre — sur la première partie tout au moins: la raison humaine trouve ses limites tous les jours, comment ne compter que sur elle? Pour reprendre ma paraphrase de l’article que je vous ai cité, la véritable décision n’est jamais fondée rationnellement; seuls les choix le sont, et choisir n’est pas décider. Toute décision suppose un acte de croyance, un pari dans lequel la raison peut être une aide, une indication probabiliste éventuellement, en aucun cas la conclusion. La nouvelle conscience de ce processus a, potentiellement, des effets ravageurs: exit le mythe du progrès, par exemple.

Pour en revenir à ma question, je me pose donc la question de savoir quelle pourrait bien être cette nouvelle norme sacrée qui, à la fois, rompt avec cette croyance en un homme tout-puissant ou en voie de le devenir, par trop dangereuse, et ne retombe pas dans les travers d’un sacré «révélé» au nom duquel on s’est suffisamment étripé, du moins me semble-t-il. Me comprenez-vous mieux?

Bien à vous,

Nepigo

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Monsieur,

Il est piquant —mais au fond bien peu surprenant— de voir un apologue du «tout percevoir» se lamenter de la perte d’un intangible aussi éthéré et creux que le sacré. Les petits façonneurs de fétiches spéculent certainement d’une façon semblable à la vôtre quand ils décrètent tabou pour motifs impalpables la statuette de leur cru qu’ils brandissent en gesticulant sous notre œil inquiet.

Connaissant justement très bien —mieux que quiconque dans l’Europe de mon temps en fait— les lunettes grossissantes, je peux vous assurer candidement qu’on ne verra jamais la rotation de la Terre au bout de ces dernières. On y verra plutôt un ensemble complexe et ample de mouvements sur lesquels il faudra raisonner pour les expliquer adéquatement puis vérifier, par l’observation d’autres mouvements, pour valider ces raisonnements ou les rectifier. Cette alternance d’observations et de spéculations généralisantes finira par nous amener à une rotation terrestre que nous n’observons pas directement dans son ensemble, car elle dépasse nos sens, même amplifiés par la lunette que vous invoquez fort abstraitement.

La «monstration» existe, nous l’avons tous rencontrée. Mais sa validité de connaissance est encadrée et déterminée par la démonstration. Notez, pour la bonne bouche, que nous conversons depuis un moment sur des questions fort complexes par-delà temps et espace et qu’aucun de nous deux n’a encore montré empiriquement quoi que ce soit à son interlocuteur, ni visage, ni mains, ni objet naturel ou fabriqué.

Et pourtant nous apprenons l’un de l’autre.

Spinoza

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Monsieur,

Je crains de m’être mal fait comprendre. Je ne critique pas l’existence de la raison, fille de l’interaction entre une langue et un corps percevant doté d’une mémoire, mais sa prétention à épuiser le champ de l’explicable et son investissement par une foi qui n’est pas moins aveugle que celles qu’elle a remplacées. De plus, je ne déplore aucunement la perte du sacré, puisque je considère que celui-ci n’a jamais disparu, mais n’a fait que changer d’objet, passant d’un dieu extérieur à l’homme aux visions universalisantes de l’homme lui-même, telles qu’elles sont nées à votre époque.

Nous vivons aujourd’hui la fin de ce mouvement; mon époque, je le dis non sans inquiétude, contrairement à ce que vous insinuez, regorge à nouveau de «façonneurs de fétiches» qui s’engouffrent dans la brèche laissée par la défunte raison reine (c’est un mouvement très vaste: aux États-Unis et en Europe, on en constate des aspects amusants chez les néo-païens new age, mais tous ne sont pas si inoffensifs: le renouveau des mouvements évangéliques, qui ont à peu près autant de recul critique sur les textes sacrés qu’un kamikaze islamiste vis-à-vis du Coran, n’a pas fini de faire parler de lui). Inutile de dire que cela fait bien l’affaire de certains pour qui un peuple qui a de la religion est un peuple qui se tient tranquille; mais, d’une part, cela ne nous grandit pas et, d’autre part, voir des mécanismes potentiellement aussi violents reprendre du poil de la bête à l’ère du feu atomique n’a rien de rassurant.

Vous pouvez décider de ne rien voir au motif que cela ne cadre pas avec votre vision de vous-même: nous en sommes tous là. Mais vous vous condamnez à analyser improprement des mouvements qui, touchant à la violence du groupe, risquent fort de vous apparaître de si près que vous n’aurez besoin d’aucune lunette grossissante pour les voir. Ne rechercher de libération que pour soi-même est un non-sens dans la mesure où nous ne sommes rien sans les autres; du moins est-ce là mon avis, et la raison de ma préoccupation.

Vôtre,

Nepigo

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Je vous laisse vous débattre avec les problèmes de votre temps comme vous me laissez inexorablement, vous qui n’êtes pas encore, me débattre avec ceux du mien. Visiblement, le sacré vous inquiète parce qu’il vous fascine. Or, le fait est qu’il me fascine parce qu’il m’inquiète. Notre point de contact philosophique ne peut donc être que fort fugace.

Vôtre,

Spinoza

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54- EN SIMPLIFIÉ

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Bonjour!

J’ai beaucoup entendu parler de vous, mais je ne me suis jamais attaqué à l’un de vos livres. Mon ami l’a fait et, au bout d’une vingtaine de pages, n’arrivant pas à comprendre, il s’est lassé. Toutefois, je crois savoir que votre conception de Dieu (auquel Einstein adhérait) semble plutôt semblable à la mienne. Pourriez-vous m’en dire plus? Merci.

Gigi Backpacker

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Par dieu, j’entends un être absolument infini, c’est-à-dire une substance consistant en une infinité d’attributs, dont chacun exprime une essence éternelle et infinie. Conséquemment, dieu est nature naturante. Par nature naturante, il faut entendre ce qui est en soi et est conçu par soi, autrement dit les attributs de la substance qui expriment une essence éternelle et infinie, c’est-à-dire dieu en tant qu’il est considéré comme cause libre. Corollairement, par nature naturée, j’entends tout ce qui suit de la nécessité de la nature de dieu, autrement dit de la nécessité de chacun des attributs de dieu, c’est-à-dire tous les modes des attributs de dieu en tant qu’ils sont considérés comme des choses qui sont en dieu et qui ne peuvent ni être, ni être conçues sans dieu tel que défini ici antérieurement.

En simplifié, comme vous dites: dieu est nature. Toute autre description de dieu est stérile déviation anthropomorphisante de prosélyte, comme je m’en suis amplement expliqué dans la présente correspondance.

Spinoza

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55- CQFD

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Bonjour, Monsieur de Spinoza.

Plusieurs questions sont en moi. CQFD, tel figurait à la fin de vos démonstrations: ce qu’il fallait démontrer. Faut-il démontrer? L’existence de Dieu, peut-on la démontrer à l’échelle d’un raisonnement rationnel? À l’échelle d’un entendement, d’une raison humaine, finie? Est-ce que le fini peut vraiment démontrer l’infini? CQFD?

David

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Au très vif et profond David,

Une réflexion adéquate sur votre propre question vous amènera à conclure que la connaissance descriptive ne peut s’adonner qu’à deux actions: soit montrer, soit démontrer. De la prémisse voulant qu’il faille remplacer l’ignorance et la croyance au fallacieux (qui sont des variantes du même manque) par une connaissance adéquate du monde, il découle comme de source que toute entité ne pouvant être montrée doit être démontrée.

CQFD!

Scolie: Cet impératif de la connaissance descriptive s’applique à la question de l’infini comme à tout autre fait du monde et notre propre finitude n’a pas grand-chose à voir avec les limitations éthiques que notre quête de connaissance accepta, de tout temps, de ne pas se donner. Observez aussi qu’historiquement quiconque a combattu l’activité démonstrative procéda en fait à la promotion, ouverte ou feutrée, d’un maintien de l’ignorance, obscurantiste ou autre. Ceci est en parfaite conformité avec le raisonnement exposé supra.

Spinoza

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À M. de Spinoza,

Vous parlez de connaissance adéquate du monde dans votre axiome. Ceci étant, comment définir une connaissance adéquate du monde dans un monde où même ce qui est sûr ne l’est pas?

Je n’irais pas jusqu’à revendiquer la docte ignorance, mais le monde est un monde interprété par l’humain, et il est légitime de s’interroger sur la véracité de la certitude. Trouver la vérité, est-ce vraiment possible? Quoi qu’il en soit, l’homme ne pourra jamais être sûr de la démonstration, il pourra être sûr uniquement de ce qu’il a montré, car ce qui est montré existe. Tout dépend encore de ce qu’on entend par «existe», si les sens ne permettent pas d’accéder à la certitude, est-ce que la raison le peut vraiment? Il faudrait une assurance que ce que je démontre est vrai. Et je ne peux pas dire cela sans démontrer que Dieu existe. Ainsi comme avant de démontrer l’existence de Dieu, je n’ai pas pu démontrer que ce que je démontre est sûr, alors je ne peux pas faire confiance à ma raison, à cette existence, à cette démonstration. Descartes recherche l’existence de Dieu afin de pouvoir être sûr de toutes les vérités rationnelles. Mais il considère également cette existence comme une vérité rationnelle.

Le rationnel ne peut pas démontrer le rationnel. Dieu est, on ne peut pas dire qu’il existe, sinon, on renie les termes de foi et de croyance. Il faut ainsi prendre du recul sur tout ce qu’on prétend démontrer, en un mot il faut réfléchir (au sens premier du terme).

David

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Au très sceptique et très dubitatif David,

Sachez que le frémissement constant de la certitude s’applique à toute option dans la connaissance, y compris la ci-devant omniprésence de l’incertitude à laquelle vous adhérez avec tant d’enthousiasme. Il n’est pas du tout certain que notre connaissance soit si… incertaine. Je vous demande simplement de placer un florin dans la poche de votre pourpoint et de marcher six pas. Palpez ensuite la poche du susdit pourpoint, vous y sentez la forme de la piécette. Il est indubitable que la poche n’est pas percée. Aucun tintement ne s’est fait entendre sur le sol bien dallé que vous foulez. Ces menues monstrations progressent inexorablement vers la démonstration qui les attend, comme l’implication implacable qu’elle est. Tout bon. Marchez encore d’une douzaine de pas puis arrêtez-vous doucement. Pousserez-vous le pyrrhonisme embrouillé jusqu’à prétendre que vous doutez que ce florin soit encore dans votre poche? Allons, allons, ceci n’est pas un cauchemar ou une fantasmagorie mais la vie.

Rendez-vous au marché, c’est le seul endroit où vous vous séparerez de cette forte somme. Marchez, marchez, CQFD, CQFD…

À force de vouloir douter de tout à votre manière, vous finirez, en clopinant et butant constamment des pieds et du chef dans les plus petites de nos certitudes ordinaires, par effectuer, par l’absurde, la démonstration la plus éclatante de la validité de la susdite démonstration rationnelle.

Spinoza

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Assoupissez-vous quelques instants, vous rêvez que vous avez placé un florin dans votre poche. Vous marchez quelques pas, et palpez votre poche, le florin y est bien. Vous en êtes sûr, vos sens vous l’indiquent, vos sens vous le montrent. Marchez une dizaine d’autres pas, vous remettez la main dans la poche, le florin est là vous en êtes sûr. Vous pouvez même sortir le florin de votre poche, il est bien là. Vous êtes à présent certain de la réalité de ce fait. Vous avez la certitude que ce que vous vivez est réel. Alors CQFD…

Réveillez-vous! Palpez votre poche quelques secondes, plus de florin, plus rien! Vous étiez pourtant sûr d’y avoir placé un florin. Je viens de vous montrer la non-véracité de la certitude.

Ce qu’il ne fallait pas démontrer.

Ceci étant: il est vrai qu’on ne peut être sûr que tout soit incertain. Mais on ne peut non plus être sûr que tout soit certain. On a donc une incertitude sur la certitude et non pas une certitude sur l’incertitude. Je ne pense pas qu’il faille douter de tout, mais il est indispensable de comprendre qu’on ne peut pas tenir pour vrai ce qui est certain. À l’état conscient, je palpe ma poche, mon florin est bien là, j’en suis certain. Je vis dans cette certitude. Mais est-ce bien vrai? Est-ce que j’existe vraiment? Est-ce que le monde existe vraiment dans cet univers, dans cet atome?

Tout ce qu’on a démontré est vrai dans notre monde, mais on ne peut garantir que les règles qui régissent notre monde ne sont pas que pure imagination. Et peut-être que c’est Dieu qui a tout imaginé.

David

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Les rêves sont rarement aussi précis. Des brouillages leur donnent une allure bien plus chimérique et fantasmagorique que ce que vous en prétendez. Le rêveur s’en avise fort souvent lui-même avant même de quitter l’état de sommeil. Votre description du rêve est donc fort inadéquate et ne peut servir de postulat pour rien. Ajoutez à cela que le réveil rectifie toujours le flou onirique et que c’est sans hésitation aucune que nous préférons l’information perçue dans l’état de veille à celle venue du rêve.

Réveillez-vous! Palpez votre poche quelques secondes, plus de florin, plus rien! Vous étiez pourtant sûr d’y avoir placé un florin… Je viens de vous démontrer la véracité de la certitude… du réveil abrupt.

Spinoza

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Mais la vie va peut-être trouver son réveil elle aussi un jour…

La mort, c’est le réveil de la vie, comme le matin est le réveil du rêve. On était sûr de quelque chose et paf! on se rend compte qu’on avait tort. Qui sait si dans la vie il ne se passe pas la même chose? Je dois sûrement faire allusion à quelqu’un que vous avez bien étudié, non?

Si le rêve a un aspect chimérique, c’est parce que son degré de certitude est moins fort que celui de la vie. Mais le jour où vous vous réveillerez, vous comprendrez (ou non) que la vie avait (ou non) un aspect chimérique. La vie n’est pas certaine, comme le rêve qui n’est pas certain et de temps en temps faux.

Sincèrement,

David

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Je me rend surtout compte dans tout ceci que l’irrationalisme a le cuir bien dur… mais cela ne veut en rien dire qu’il ne puisse être percé. De jour en jour, il l’est… cela s’observe et votre affectation de l’ignorer n’y altère mie.

Spinoza

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56- LE DIALOGUE EST-IL LE CHEMIN DE LA VÉRITÉ?

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Bonjour Monsieur,

Je voudrais obtenir de l’aide de votre part avant le samedi premier octobre 2005. Je ne suis pas une philosophe, loin de là, mais je suis une lycéenne en terminale et je fais pour la première fois de la philosophie. En cours, la prof nous a demandé si «le dialogue est le chemin vers la vérité». Si vous pouviez m’aider, je vous en supplie, car franchement, je n’y comprends rien et je serai incapable de répondre à cette question étant donné que c’est mon premier contrôle de philosophie. Je vous demande juste de m’aider et non de me donner la réponse totale, mais quelques axes, mais surtout si ce n’est pas trop vous demander avant samedi le premier octobre 2005.

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Très pressée et très inquiète correspondante anonyme,

Comme nous sommes aujourd’hui en décembre 1676, cela me donne 329 ans moins quelques semaines pour entamer imperturbablement le susdit dialogue avec votre respectable personne. Nous pourrons ainsi voir, vous et moi tranquillement, s’il s’en dégage graduellement quelque émanation sapientiale de conséquence. Je prends donc le temps de vous saluer ostentatoirement et de vous souhaiter une bonne fin d’année en attendant patiemment votre salve d’ouverture.

Spinoza

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J’ai reçu votre message, mais je ne comprends pas pourquoi vous n’avez pas répondu à ma question.

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Chère anonyme,

Ces bons intendants du futur me rapportent que vous m’écrivez depuis une huitaine après le délai «urgent» de notre premier échange. La question est donc suffisamment cruciale pour vous qu’elle vous hante même après la chute de vos priorités scolaires et cela me semble bon. Vous méritez enfin quelque réponse saillante.

Je juge, contrairement aux anciens, qui disposaient de peu de connaissance objective, que le dialogue est un moyen médiocre d’accession à la vérité. Il faut conclure ceci si on le compare non pas à la harangue «monologuale» qui, sur ce point, est encore pire que lui, mais à l’observation et à la manipulation directe des objets du monde. Des vérités bien plus sûres que tout ce que nous ont légué les scolastiques, et les «palabreurs» qui les suivent, émergent de l’observation directe. Le dialogue se soucie trop de convaincre. C’est l’observation et l’expérimentation qui se soucient de connaître.

Je suis Spinoza, et je ne suis pas déjà mort. C’est plutôt vous qui n’êtes pas encore né. Veuillez relire attentivement ma première réponse. Ce sera pour constater qu’elle n’est pas du tout hors sujet.

Mes respects,

Spinoza

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57- DIEU

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«Quant à la métaphysique, je vous répondrai ce que j’ai déjà répondu à un rabbin qui me demandait mon opinion sur Dieu: « Je crois au dieu de Spinoza, qui se révèle dans l’harmonie des lois de ce qui est, et non en un dieu qui s’occupe des destins et des actions des hommes ». Ici vous avez un privilège extraordinaire: on me dit que Spinoza est également joignable au moyen du vortex DIALOGUS. Demandez-lui de vous décrire son dieu.» Albert Einstein

Pouvez-vous le décrire, s.v.p.?

David Sebaoun

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D’un mot: nature.

Spinoza

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Pouvez-vous développer s’il vous plaît?

David Sebaoun

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L’intégralité de l’existence naturelle est dieu et l’intégralité des contraintes de l’existence naturelle est le «vouloir» de dieu. Pour un développement plus substantiel, il faut lire ou relire la première partie de mon traité de Philosophie, celui que votre époque intitule Éthique.

Spinoza

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58- COMMENT ENVISAGER?

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Bonjour cher Spinoza,

Je voudrais une explication plus ample sur le salut de l’homme par la connaissance de Dieu. Merci.

Cordialement,

Vincent

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Au très radical et fondamental Vincent,

L’investigation méthodique de dieu est l’investigation de la nécessité naturelle dans son déploiement infini. Tendre —même si cette tendance reste asymptotique— vers la connaissance adéquate de l’infini de la nature est le seul salut auquel l’humain doit entendre aspirer. Toute autre solution à ce problème du salut est déviation nuisible, superstitieuse et irrationnelle de prosélyte.

Spinoza

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59- SENS

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Monsieur,

J’aimerais savoir ce que vous pensez si je vous dis: «Je n’existe que par le sens que je donne à mon existence».

D’avance un grand merci pour votre réponse.

Florence

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À la très perplexe et perturbée Florence,

Une réflexion approfondie sur cet aphorisme vous démontrera sans ambivalence qu’il est absurde. Il repose sur la prémisse voulant que la direction à donner à une existence puisse être sous le contrôle déterminant de la personne existante. Une simple observation de la vie ordinaire vous permettra de vite noter qu’il n’en est rien. Remplacez donc votre aphorisme par celui-ci: «Je n’existe que par le sens que mon existence m’impose» et vous verrez combien votre réflexion sur votre sort effectif s’en trouvera subitement enrichie.

Spinoza

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60- LA VERTU

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Très vénérable Monsieur Benedict de Spinoza,

Je serais de ce monde qui est infortuné d’une ignorance abyssale concernant votre répertoire sagace, a priori votre inclination naturelle pour les sujets portant sur l’être humain et les nombreuses épreuves que lui sont ses fardeaux terrestres.

Avec la plus grande déférence, je serais très reconnaissante si vous pouviez m’éclairer sur la validité de ce qu’est la vertu?

Je reste votre humble apprentie,

Évelyne

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À la très modeste et contrite Évelyne,

Il en est de la vertu comme d’une foule de catégories relevant de la chose morale. Elle fait l’objet d’enflures et de superfétations peu communes dans le jeu des empoignades intellectuelles de mon temps et du vôtre. La saine rationalité requiert pourtant simplement que la vertu ne soit rien d’autre que notre aptitude à nous conformer aux contraintes que fait régner sur nous la Nature de l’Être. Sera vertueux celui ou celle qui profitera des plaisirs de façon raisonnable et ne se baignera à la rivière que lorsqu’elle n’est pas excessivement froide. Vertu et simplicité s’accompagnent toujours et rien n’est moins vertueux que d’agir de façon ordinaire et conforme à l’usage commun.

Spinoza

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61- STATUT DE L’ESSENCE

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Monsieur le très pénétrant et très prudent Benedict de Spinoza,

Je me permets de vous écrire, parce que je travaille actuellement sur votre philosophie, en la comparant à celle d’un jeune (freluquet) que vous vîtes quelques jours dans les années 1660 — un certain Leibniz. J’envisage vos points de vue respectifs sur le problème de l’expression —que vous-même ne théorisez pas comme tel—, mais un excellent commentateur a bien remarqué que vous y pensiez très souvent…

Ma question est la suivante: peut-on concevoir le statut de l’essence, dans L’Éthique, comme n’étant déterminant qu’à titre heuristique et non pas ontologique — ou si vous préférez, comme étant antérieur d’une façon non chronologique (mais éternelle…) par rapport à ce qui l’exprime (le mode en tant qu’il occupe un certain espace et dure un certain temps).

Si l’on conçoit l’individualité comme ayant trois «étages»

1) les parties extensives (physiques et mentales) qui constituent (au sens propre) son existence actuelle,

2) les rapports sous lesquels ces parties appartiennent à cette individualité et la caractérisent et

3) l’essence qui s’exprime dans ces rapports,

on arrive vite à ce problème, qui est en fait le problème de la réciprocité (excusez le peu de poésie) ou la réversibilité du rapport d’expression: d’un côté, l’essence (3) s’exprime dans les rapports (2) qui l’expriment donc et sont à leur tour exprimés par les parties extensives actuelles (1); mais ne peut-on pas concevoir une relation en sens inverse, les rapports (et leur devenir dans l’existence: en fonction des rencontres (au sens le plus large du terme) avec lesquelles ces rapports se composent ou se décomposent) pouvant, me semble-t-il, s’exprimer eux aussi et déterminer en un sens l’essence même de l’individu, essence conçue du coup comme purement relationnelle — Dieu seul ayant «de toute éternité» une idée adéquate du devenir de cette essence. L’éternité exclut-elle le devenir?

En espérant que ces propos vous sembleront justes et corrects au regard de votre philosophie, mes hommages les plus sincères,

Un apprenti

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Très volubile et inquisiteur apprenti,

Il n’est pas rationnellement recevable de réduire l’essence à un facteur heuristique. Le faire place l’essence en contradiction frontale avec sa propre définition. J’observe aussi, corollairement, que vous associez séant, fort intempestivement, l’heuristique et le relationnel, ce qui procède aussi d’une fort pauvre compréhension de ma doctrine ontologique. Je vous annonce avec regret qu’il est fort difficile de tenir la suite de raisonnements que vous hasardez ici sans quitter l’enceinte de ma pensée.

Spinoza

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62- IGNORANCE

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Maître,

Ce que vous désignez par «ignorance», est-il l’état d’un homme resté au stade de la connaissance du premier ordre?

Merci

AS

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À la très directe et sincère AS,

En ouverture à ma réponse à votre interrogation, je dois faire observer que la connaissance du premier ordre est, de par sa nature inhérente, fort instable. Il est donc difficile d’imaginer un esprit, même rudimentaire, engagé dans la vie pratique et qui resterait figé, comme quelque statue ou image, en l’étape du premier stade. Aussi, plutôt qu’une manière de stade artificiellement interrompu, comme vous la concevez, il faut voir l’ignorance comme une affectation susceptible de saisir dans sa pince chaque niveau de la connaissance et de l’affecter selon sa modalité spécifique. Bien naïf et fort outrecuidant est le penseur qui s’imagine ne plus avoir à combattre les perversions de l’ignorance, torves et délétères, une fois le premier stade de la connaissance franchi.

Spinoza

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Au très pénétrant et savant philosophe B. de Spinoza,

Vous avez touché juste. À savoir mon ignorance de votre œuvre, que je ne découvre vraiment que depuis dix-neuf jours, mais qui accompagne désormais mon existence. Je vous remercie pour la patience que vous me témoignez: votre réponse est parfaitement claire. Je prends la liberté, dites-moi si mon audace vous importune et je m’effacerai, de vous poser les deux questions suivantes: ai-je bien compris la notion de superstition dont vous faites état dans la préface de votre Traité théologico-politique, si j’en déduis que la superstition entraîne «l’acceptation que puisse déraisonner la Nature»? Et donc Dieu? Est-ce la raison pour laquelle vous semblez considérer que la superstition est le fondement de la situation religieuse, en votre époque troublée? Avez-vous défini cette notion dans L’Éthique?

Adieu, Monsieur, ayez pour moi un peu d’amitié.

AS

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À la très directe et sincère AS,

Non pas. J’utilise la notion de superstition en son sens trivial. Si ce sens vous échappe, c’est que vous êtes de loin la plus heureux des femmes.

Spinoza

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63- SUBSTANCE-DIEU

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À l’un des plus grands penseurs par qui la substance s’est exprimée de manière divine,

Je fus très jeune jeté dans l’œuvre d’un autre grand, Nietzsche, lequel a d’ailleurs affirmé, le temps d’une pulsion de lucidité, voir en vous-même un précurseur de sa pensée. Mais l’ivresse dionysiaque et l’exaltation hystérique consubstantielles à l’affirmation tragico-joyeuse de l’éternel retour de la vie sont difficilement tenables pour qui n’a encore que dix-sept ans. Aussi ai-je trouvé très vite beaucoup plus de sérénité, si ce n’est de force, dans la pratique rigoureusement rationaliste de votre système et son sérieux méthodique. De longues études de philosophie et celles de l’allemand m’ont, bien sûr, permis d’explorer bien d’autres horizons que les vôtres. Mais néanmoins, vous fûtes et êtes toujours à mes côtés, un peu comme si tout penseur avait deux philosophies, la sienne mais aussi (et surtout) la vôtre, selon la formule bergsonienne. Je prépare aujourd’hui les concours par lesquels les institutions reconnaîtront, je l’espère, mon aptitude à enseigner la «philosophie».

Il m’a toujours semblé évident que penser, c’était lier entre elles des idées de façon à en exposer la nécessité de connexion. Comprendre et expliquer les faits humains plutôt que des les railler ou mépriser, voilà un des mots d’ordre de la philosophie, que vous sûtes proclamer avec une sagesse divine, en un temps où les guerres de religion n’ont eu de cesse de vouloir punir ou redresser l’homme selon ce qu’il devait être, le tenant intégralement responsable de l’état d’ignominie qui est le sien. Comprendre, c’est aussi comprendre et accepter la nécessité de ce qui est compris: le spinozisme est un hymne à la philosophie.

Mais de ce Dieu, qui fonde et structure la totalité de votre système, et qui ne peut-être objet de révélation extérieure à l’esprit qui le pense, mais bien plutôt se donne à vivre intérieurement comme l’aboutissement d’un effort existentiel pour atteindre l’intelligence intuitive de ce que vous nommez le troisième genre de connaissance, j’aimerais discuter.

Vous constatez qu’il y a de l’être; partant qu’une totalité de ce qui est doit pouvoir se concevoir unitairement comme substance, qui sera dite être et se concevoir en et par soi. Aucune extériorité ne peut entraver son déploiement puisque totalité inclusive de tout ce qui est. Cette substance est ainsi libre, puisque que sa nature se réalise pleinement et parfaitement selon la nécessité de ce qu’elle doit être.

Voyons de plus près le travail théorique affirmant l’existence d’une substance infinie. Vous expliquez que deux substances distinctes ne peuvent l’être que par la diversité des attributs qui constituent leur essence. Il n’en existerait qu’une de même attribut. Elles ne pourraient en tout cas être distinguées par la diversité de leurs affections, puisque la substance est antérieure aux affections. Donc, vous en concluez très justement qu’une substance est cause d’elle-même car sinon, elle recevrait l’existence par une cause qui lui serait extérieure mais qui aurait avec elle quelque chose de commun. Or si cette cause a quelque attribut de commun avec la substance-effet, alors elles ne se distinguent plus toutes les deux substantiellement. Elles ne sont plus deux entités substantielles distinctes. Donc une substance ne peut être produite par autre chose qu’elle même. De là vous en tirez la nécessité d’existence de la substance qui est cause d’elle-même, car en elle essence et existence se confondent puisque aucune extériorité ne peut empêcher, limiter l’existence de ce dont l’essence est d’exister par soi. Jusque là tout est irréprochable, et l’on vous suit parfaitement. Il n’existe qu’une seule substance de même nature. Vous dites ensuite que plus une chose possède de réalité ou d’être, plus elle a d’attributs. Ceci, l’intuition me permet encore de le comprendre. Je le tiens pour vrai. Et donc il est tout à fait possible que l’essence d’une substance soit constituée de plusieurs attributs, chacun se concevant par soi. Mais c’est à partir de la proposition XI que ma raison ne peut plus vous suivre. Car c’est ici précisément que vous posez l’existence nécessaire de Dieu. Tant que vous en posiez la définition comme tel d’un être absolument infini, c’est à dire une substance consistant en une infinité d’attributs, cela allait. Vous définissiez une idée, un objet de pensée tel que vous l’entendiez. Mais ici vous passez de la simple possibilité logique d’une existence de substance ayant plusieurs attributs (voire même une infinité si l’on conçoit la substance possédant le plus de perfection, telle qu’aucune de plus grande puisse être conçue) à la nécessaire existence d’une substance constituée par une infinité d’attributs. Je dis que cette existence est possible, mais que la raison ne peut en fonder la nécessité. Car si je suis certain de l’existence d’une Nature-totalité de ce qui est, que je peux nommer substance selon vos raisonnements, et consistant en plusieurs attributs, dont les deux que je puisse connaître et qui se conçoivent chacun par soi sont la pensée et l’étendue, je ne suis pas pour autant certain rationnellement qu’elle soit, en acte, infinie, que son essence soit constituée d’une infinité d’attributs. Rien ne l’empêche certes, mais rien n’en fonde rationnellement la nécessité.

Mais si elle n’est pas infinie, c’est qu’elle est finie me direz-vous, par conséquent que quelque chose la limite. Ce quelque chose d’autre qu’elle qui la limiterait devrait, pour cela, avoir quelque chose de commun avec elle, par quoi les deux ne seraient plus distinctes substantiellement. Donc vous dites que toute substance est infinie. Ce à quoi je répondrais que la substance-totalité de ce qui est pourrait très bien n’avoir que deux attributs dont chacun serait infini en leur genre. Qu’elle existerait et se concevrait effectivement en et par soi, de sorte que son existence soit dite nécessaire puisque cause d’elle même, mais que rien ne nous dit qu’une infinité d’attributs constitue son essence, ni même que ces affections singulières que sont les modes soient en nombre infini.

Je m’explique plus clairement: même si plus que de faire simplement sens, votre substance-Dieu-infinie m’est donnée à éprouver par ce que l’on pourrait nommer une «intuition intellectuelle», il n’en reste pas moins que rationnellement, les possibilités logiques sont telles qu’il nous est tout à fait concevable une substance totalité de ce qui est, qui existe nécessairement en vertu de son essence, mais qui pourrait être bornée par le vide, le rien, le néant, lequel permettrait même mieux de concevoir son «déploiement», mouvement d’expression (mouvement-déployer de Dieu que Hegel essaya de penser). Mais là est encore un autre débat. Bref, si l’on s’entend à dire que dès lors que nous constatons qu’il y a de l’être, y étant nous-mêmes, êtres questionnant, jetés, il nous est possible de concevoir la totalité de ce qui est comme devant nécessairement exister et se concevoir en et par soi, nous ne sommes pas tenus, par un principe ou une déduction rationnels, d’appeler cette totalité «Dieu», ou de lui conférer une infinité d’attributs et d’affections. Ce pourrait être une substance ayant indéfiniment plus d’être que les modes singuliers qui la constituent et par lesquels elle s’exprime, éternelle car ne rencontrant aucune extériorité pouvant limiter son déploiement, mais non infinie, au sens où une infinité d’attributs, réellement distincts, constitueraient son essence. En fait tout tient à cette oxymore que vous voudriez donner à penser par l’exposé géométrique: une totalité infinie. Mon avis est que cette intuition qui était vôtre ne peut être éprouvée qu’intérieurement, par l’effort existentiel, et non découverte, mise à jour, révélée par le processus rationnel d’enchaînement des vérités exposé et communiqué de manière discursive. Peut-être est-il encore légitime d’appeler Dieu une substance totalité de ce qui est bien que n’étant pas constituée d’une infinité d’attributs, mais ceci touche à des problèmes de mots. Bref, de votre preuve ontologique ma raison ne peut se satisfaire, même si mon esprit intuitionne votre Dieu. Par conséquent aucun traité selon la méthode géométrique, exposant rationnellement une chaîne de vérités éternelles, ne peut être condition suffisante, voire peut-être même nécessaire, d’accessibilité à la Substance.

Qu’en pensez-vous, avec recul?

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Systématique et méthodique anonyme,

Arrêtons-nous en exclusivité à la cheville faible de votre raisonnement. Voici que vous me donnez la réalité d’une infinité d’attributs comme possible plutôt que nécessaire.

Vous continuez par contre, et implacablement, de vous défier de l’assertion contraire, celle imposant une finitude radicale de l’être. Vous n’acceptez pas de l’admettre, cette assertion contraire, comme nécessaire, attendu que vous êtes conscient que le fini substantiel sera obligatoirement limité par son autre, ce qui est incompatible avec les axiomes de la réflexion sur le fini et l’infini. Mais pensez à la difficulté de votre affirmation voulant que l’infini soit possible. Vous admettez déjà que le fini exclusif ne peut pas être indubitablement et vous vous contentez justement de faire flotter un moiré dubitatif sur cette affirmation, en jouant le «possible» contre le nécessaire. Je me dois de vous dire que connaître l’existence d’un argument contraire et le réfuter sont deux choses fort distinctes. Et je ne vous vois pas ici réfuter l’idée que le fini est inévitablement restreint par autre chose qui le limite, ce qui le contraint inexorablement à la localité.

Méditez soigneusement le fait que, à travers cette notion de «possible», vous ne me parlez pas de l’être, mais de votre doute privé sur l’inexorable rationalité dudit être.

Spinoza

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Très cher Spinoza,

Je ne me vois pas «jouer» le possible contre le nécessaire, car je ne pose rien qui ne soit ce à quoi nous ouvrent les seules voies de la raison. Ce n’est pas à moi de démontrer la non-nécessité de ce que vous, vous mettez en jeu, à savoir la nécessité d’existence de l’infini, d’un certain infini défini. Vous usez de ce que l’on pourrait nommer un principe de non-raison contrariante: de ce que nous ne trouvons rien qui puisse empêcher l’existence d’une infinité d’attributs, nous en tirons la nécessaire nécessité de leur existence.

Je ne puis réfuter l’idée que le fini est inévitablement restreint par autre chose qui le limite, le contraignant inexorablement à la localité, mais affirme une «indéfinitude» essentielle de la Substance. Croyez bien que ma raison ne demande qu’à connaître de manière définie tout objet de pensée qui s’offre à elle, aussi ne pourrait-elle que se réjouir de penser la nécessité d’existence de l’infini. Totalité inclusive de tout ce qui est, la substance ne peut faire face à un autre qui la limiterait, néanmoins, ne pouvons-nous pas concevoir un certain «autre», d’un tout autre ordre, et qui serait le rien. Celui-ci ne produisant aucune résistance au déployer divin, ce dernier ne pourrait être dit limité positivement par une altérité, mais ne se concevrait pas moins comme indéfiniment vaste. Disons que je puis concevoir de nommer infini ce qui dépasse indéfiniment notre finitude radicale, mais qu’il n’est pas possible, par les seules armes de la raison, d’affirmer l’existence nécessaire d’un infini défini comme tel. L’indéfinité me semble inhérente à l’infini, d’où la nécessaire réserve de la raison qui se doit de rester humblement ouverte à tous les possibles qui lui sont offerts, sans pour autant sombrer dans le scepticisme le plus mortifère, puisqu’ayant accepté la nécessité comme seule modalité de l’être indéfini comme du fini, et toutes les conséquences ontologiques et éthiques qui en découlent.

Comprenez qu’il ne s’agit pas tant pour moi de réfuter votre objet de pensée, que d’en affirmer l’instable consistance, l’indéfinie forme aux contours estompés, si bien que la raison seule se voit contrainte de le ranger parmi les possibles.

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Il faudrait définir «indéfinitude» et ce, en des termes moins radicalement empiriste que les vôtres. L’affaire devient douloureusement paradoxale.

Spinoza

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64- QU’EST-CE QUE L’HISTOIRE?

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Monsieur Spinoza,

J’ai un problème philosophique à résoudre: qu’est ce que l’histoire?

Nicohardi

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Monsieur,

L’histoire est l’évolution interne des sociétés organisées. En effet, puisque toujours et en tout lieu, les êtres humains, qu’ils soient barbares ou non, nouent entre eux des relations et forment une société organisée d’un genre quelconque, on n’ira pas chercher les causes et principes naturels des États dans les enseignements généraux de la raison. Mais on les déduira de la nature, c’est-à-dire de la condition humaine ordinaire. Cette nature naturée de l’humain, dans son inexorable déploiement, EST l’histoire. Il serait, de plus, aussi vain de réduire l’histoire au simple passé que de croire que la vitesse acquise par un projectile fonçant dans une direction est séparée de la course actuelle et de la destination future du susdit projectile.

Vôtre,

Benedict de Spinoza

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65- LE DÉSIR

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Cher Monsieur,

Auriez-vous l’obligeance, durant l’un de vos rares moments libres, de bien vouloir m’accorder une réponse à la question suivante. Selon vous, faut-il libérer le désir ou se libérer du désir?

Merci de votre réponse,

Michka, apprenti philosophe.

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Au très sage Michka,

Il faut libérer le désir POUR se libérer du désir. Il faut le faire régulièrement et toujours avec la plus saine modération. Il faut agir en la matière comme on boit une eau claire et froide un jour de grand soleil, en voyant prudemment à ne pas se rendre migraineux d’avoir eu soif.

Spinoza

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66- PRÉNOM

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Mon cher Baruch,

Aurais-tu «francisé» ton prénom pour plaire à ton lectorat? Qu’en est-il de Baruch?

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Mon nom n’est pas francisé, mais latinisé. Autrement, ayant déjà répondu à cette requête, je vous renvoie à ma correspondance céans.

Benedictus de Spinoza

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67- ET LA PEINTURE

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Cher Spinoza,

Après lecture de quelques-uns de vos ouvrages, je suis fort déçu. Pour un homme de votre stature, vous portez peu d’intérêt à la peinture. J’aimerais toutefois profiter de cet entretien pour provoquer chez vous cette réflexion, et je vous demande donc de bien vouloir m’éclairer sur la valeur que vous accordez à la peinture.

Bien à vous,

Pierre-Yves.

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Au très sévère et exigeant Pierre-Yves,

La peinture, art figuratif, reflète notre perception de l’être. Elle est la matérialisation de ce que notre œil perçoit et de ce dont notre esprit rêve. Je ne la méprise pas, elle m’habite comme une chose ordinaire. Elle m’habite si profondément qu’elle est ma seconde conscience. Peindre, c’est prouver que la pâte matérielle peut encapsuler tous les savoirs.

Spinoza

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68- LIBERTÉ, MORT, PSYCHANALYSE, BONBONS, CRÈMES GLACÉES…

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Monsieur de Spinoza,

Je vous prierai, tout d’abord, d’excuser la naïveté de mes questions. Je suis encore jeune et mon initiation à la philosophie est récente. Bon, j’allais commencer par vous demander d’expliquer votre définition de la liberté, que je comprenais mal, mais votre correspondance passée m’a aidé à mieux situer ce qui m’échappait.

J’ai cependant une autre question: vous dites qu’il subsiste quelque chose d’éternel de l’esprit après la mort du corps (L’Éthique, 5e livre, proposition XXXIII), en expliquant que c’est (j’essaye de restituer ça de mémoire, pardonnez-moi si ce ne sont pas exactement les termes employés) l’essence de cet être humain précis en dieu. Or, si je puis m’autoriser une comparaison quelque peu hasardeuse, si vous faites deux gâteaux avec le même moule, la même recette et les mêmes ingrédients, vous n’aurez que deux gâteaux identiques: ce ne sera en aucun cas le même gâteau. De même pour l’esprit: mon esprit est fatalement amené à disparaître au terme de l’existence de mon corps, même s’il peut y en avoir ensuite un similaire, ce ne sera pas «le mien».

D’autre part, vous affirmez que la tristesse est dans ce qui diminue la perfection, ou encore la puissance d’agir (3e définition, 3e partie de L’Éthique). Vous affirmez d’autre part que l’homme, mené par la raison, prend autant en compte les sentiments présents que les sentiments à venir (proposition LXVI de la partie 4, toujours dans L’Éthique). Dès lors, comment ne pas craindre la mort lorsque l’on est guidé par la raison? En effet, rien ne diminue autant la puissance de l’esprit que sa destruction: CQFD, pour reprendre une expression qui vous est chère.

Bon, permettez que je m’écarte un peu du sujet, mais il existe sur DIALOGUS un certain Sigmund Freud avec lequel vous pourriez, à mon avis, avoir une correspondance intéressante, notamment sur le fonctionnement de l’esprit et des émotions.

Pour finir, et juste pour vous enquiquiner, parce que vous êtes extrêmement logique et parfois même un petit peu trop, j’attaquerai la scolie II de la proposition XL (Partie 2), dans laquelle vous dites: «Soient les nombres 1, 2, 3, il n’est personne qui ne voie que le quatrième nombre proportionnel est 6». Moi, comme ça, j’aurais plutôt dit 4…

Respectueusement, et avec même une bonne dose d’admiration pour votre «putain de bouquin».

Alexis Piat

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Au très sagace et futé Alexis Piat,

Voici: 1+2=3, 1+2+3=6. Vous le voyez maintenant, ce qui ne se voit pas tout de suite? Vous en viendrez de similaire manière à voir à ne plus craindre la mort.

Pour ce qui en est de ce monsieur Freud, là, c’est moi qui ne vois pas. Et pour tout le reste de votre intervention, qu’en dire, sinon merci de lire ma correspondance antérieure avant de questionner. Peu le font et c’est fort dommage.

Spinoza

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69- DU FUTUR

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Pensiez-vous, franchement, avoir autant de succès dans le futur, voir votre théorie sur les bienfaits de la démocratie ainsi triompher? Plus personne aujourd’hui, en Europe, ne croit en la religion. Vous avez gagné. Je voudrais vous en remercier.

Je vous prie d’agréer, cher Monsieur, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

Augustin Dercrois

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Au très généreux et dithyrambique Augustin Dercrois,

Merci, mais je n’ai rien fait que de voir et de réfléchir inexorablement sur ce que j’avais vu. Ce sont vous et vos semblables des siècles qui nous séparent qui avez œuvré au triomphe de la Raison.

Je l’espérais, je m’en doutais, je l’ai voulu. Vous l’avez fait. Merci pour Cartesius, merci pour Bacon, merci pour Galilei, merci pour moi.

Votre respectueux ancêtre,

Spinoza

B-SpinozaBanknote

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Le Syndrome de Pénélope

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2017

Syndrome-de-Penelope
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Ne jamais se satisfaire. «À ce dont un esprit se satisfait on mesure la grandeur de sa perte.» (Hegel). Pensée admirable, à laquelle nous objecterons toutefois que seul un «esprit» se satisfait…

Henri Lefebvre, Logique formelle, logique dialectiques, Éditions Sociales, p. 225.

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On connaît la situation que campe le mythe grec. Pénélope, reine d’Ithaque et épouse d’Ulysse, attendra pendant vingt ans le retour de son mari, de l’Iliade (la guerre de Troie en soi, dix ans) et de l’Odyssée (le voyage tumultueux du retour d’Ulysse, un autre dix ans). Les prétendants en rafales, présumant leur roi Ulysse mort, pressurent Pénélope pour qu’elle se remarie. Pénélope leur fait valoir qu’elle doit d’abord confectionner une toile funéraire pour son beau-père. Quand cette toile, tissée au métier, sera terminée, Pénélope s’engage alors, et alors seulement, à se remarier. Et, en fait, Pénélope, avec l’aide de ses servantes, défait la nuit la portion de toile qu’elle a tissé le jour. Éventuellement Ulysse revient, à la grande joie amoureuse de Pénélope, et, en compagnie de son fils Télémaque, il flingue tous les prétendants avec son arc et renoue avec son épouse. Pénélope, c’est donc cette reine tisserande qui, au nom des considérations supérieures de l’amour et du devoir, dans un ostensible sur-place politique, défait et refait sans cesse son ouvrage, en affectant de se rendre à la pression ambiante dont, de fait, elle n’a cure.

Le Syndrome de Pénélope, c’est donc cette urgence qu’on ressent de jeter ce qu’on est en train d’accomplir par terre et de le refaire, de le refaire sans cesse, en neuf, sous le poids d’une pression extérieure, implicite et obtuse. Mais le Syndrome de Pénélope ne bénéficie pas de la duplicité astucieuse et du sens abnégatoire de la Pénélope d’origine. Dans le Syndrome de Pénélope, on défait et refait sans cesse non pour temporiser mais pour améliorer, finaliser, astiquer, rétablir, réussir. La toile funéraire du beau-père, qui pour Pénélope n’était rien d’autre qu’un moyen, redevient fin dans le Syndrome de Pénélope. Le Syndrome de Pénélope est une forme de perfectionnisme qui s’avère finalement stérile et nocif. Son caractère d’exercice solitaire est, en plus, intégralement illusoire. C’est la pression sociale, comme insistance ou comme indifférence, qui fait entrer l’esprit hésitant, docile et peu pugnace dans le paradis rassurant et factice du Syndrome de Pénélope.

Autour de cette question de la pugnacité, on a voulu identifier le Syndrome de Pénélope à la Tactique de la Terre Brûlée. L’autodestruction nationale, totale ou partielle (préférablement partielle!), incorporée comme moment stratégique dans le combat, ni plus ni moins. En 1812, les russes incendient Moscou qui vient de tomber aux mains de Napoléon. En 1942, les troupes de Staline, reculant ostensiblement devant l’armée allemande, détruisent tout sur leur passage dans leur propre pays. Mais, quand on y regarde avec l’attention requise, l’action des russes, tant en 1812 qu’en 1942, est beaucoup plus une version vive, collective et proactive de la vraie temporisation pénélopéenne d’origine qu’un perfectionnisme abstrait et nivelant. Les moscovites incendient sciemment leur ville pour empêcher l’envahisseur impérial d’en bénéficier stratégiquement et, de ce fait, ils finissent par le forcer à se replier. Staline détruit ses propres campagnes et ses propres dispositifs d’approvisionnement mais tient solidement les villes soviétiques, même celles de taille moyenne. Les forces du Reich s’enfoncent dans un grand filet, en fait, qui, quand il se refermera, par l’action concertée des partisans russes et de l’hiver, pavera la voie qui mènera l’Armée Rouge aux portes de Berlin. Le minaudage et la rouerie de notre Pénélope stalinienne n’ont pas grand-chose à voir avec son Syndrome. La Terre Brûlée, c’est du repli stratégique offensif, en fait. Les prétendants qui n’ont rien vu et ont mal évalué la situation finissent massacrés.

Tout différemment, refaire c’est nier et nier c’est faire face. Le pouvoir créativement dialectique de la pensée négatrice pourrait donc apparaître comme une légitimation du Syndrome de Pénélope. Pourquoi ne pas spéculativement invoquer la fameuse négation de la négation dialectique pour «modestement» rebrousser chemin, admettre une erreur, faire du passé table rase, comme le dit si bien la chanson légitime et militante, et tout refaire, en mieux, en plus beau, en plus aimable, en plus pimpant. Le projet initial, chambranlant, isolé, boudé, méconnu, comme négation de la réussite est lui-même nié dans le Syndrome de Pénélope. Cela semble donc de bien bonne dialectique que de nier ainsi ce qui me niait ma gloire. Que reproche-tu tant à cela, Loup Ysengrimus? Ce que je reproche à la manœuvre ici, c’est son caractère mécanique, idéal, abstrait, en un mot. Car causons dialectique, s’il faut causer dialectique. La négation de la négation n’est pas je ne sais quelle obligation méthodologique principielle parce que Hegel le dit et que Marx le confirme. La  négation de la négation est un changement qualitatif, voilà la saine formulation objectale, poisseuse et charnue de notre affaire. Avez-vous déjà entendu parler de l’irréversibilité fondamentale du réversible? Oui? Non? Ça vous donne la tremblote asymétrique? Ça vous fait dormir, comme le ferait un (tout illusoire) pendule? Ça vous fait vous revirer de bord? Vous voulez subitement tout laisser tomber et retourner au village de votre enfance? Mais on ne retourne pas au village: il est changé qualitativement. Il n’est plus là. Il dort sur un autre palier, mnésique celui-là, immatériel, révolu, fatal. Vous voulez laver le manuscrit à grande eau et tout repeindre, tout retracer, tout redire… ré-écrire l’histoire? Et le palimpseste, lui? On ne peut pas effacer et refaire, on ne peut pas retourner en arrière. L’histoire, j’entends l’histoire humaine, ne fonctionne pas comme ça. Elle accumule, elle bricole, elle révolutionne, elle distend assez bien ce qu’elle thésaurise toujours assez mal. Il reste implacablement quelque chose du projet antérieur sur le papier, sur le métier, dans les mémoires (y compris le souvenir grincheux des prétendants qui, trouvant que la reine tisserande est bien lente à l’ouvrage, lui dévorent tout son avoir en des banquets interminables). Le Syndrome de Pénélope est une manœuvre fictive en ce sens qu’il est un mensonge abstrait.

Ce que le Syndrome de Pénélope retient du faix de la Pénélope légendaire, c’est cet effet de sur-place, justement, qui fait que, l’un dans l’autre, vos contraintes, et les choix frileux que vous faites dans le cadre étroit que celles-ci vous concèdent, font que vous n’avancez pas, que vous ne progressez plus, que ce en quoi vous avez tant cru pédale dans la mélasse doucereuse de l’espérance redondante qui s’imagine agir mais ne fait que tataouiner. Ce genre d’action n’existe pas, elle ne se rajuste pas comme ça. On apprend de ses erreurs mais on ne les efface pas. L’histoire ne se déploie pas de cette façon là. Et la force dialectique et tumultueuse de l’histoire est justement ce qui doit être invoqué ici, par-dessus tout et envers et contre tous. Les hystéros ultimes du Syndrome de Pénélope sont justement ces propagandistes qui ont voulu réécrire l’histoire. Dangers officiellement proclamés, les faits, raboteux et contradictoires, se sont comme trompés. Alors on lisse, on efface tout et on redit. C’est ce choix autoritaire fallacieux qui ne tient jamais la route. Car les faits ne se trompent pas, ils sont. Quand on les glose, soit on les reflète, soit on les distord… mais on ne peut pas vraiment les défaire et les refaire, sauf dans l’abstraction des légendes.

Le Syndrome de Pénélope n’est pas un programme artistique ou politique, c’est une fixation pathologique. Ce n’est pas la manifestation d’une saine aptitude rectifiante mais l’indice d’une soumission de girouette aux vents changeants de l’opinion, des modes, des superficialités mondaines, de la fadaise intellectuelle du tout venant. Le syndrome de Pénélope est la signification fondamentale du fait de piétiner. Il est un immobilisme gesticulateur déguisé en fausse sagesse autocritique. On va laisser ça à Noam Chomsky (qui, dans un chapitre de son traité Structures syntaxiques s’amuse à déconstruire les développements «intelligents» du chapitre précédent et ainsi de suite, de chapitre en chapitre) et à Chuck Berry (qui a passé sa longue et tonitruante carrière musicale à composer la même chanson). Au Du passé faisons table rase glorieux, factice, ardent et rêveur des siècles antérieurs, il faut répondre, sur le ton du froid militantisme au ras des mottes d’aujourd’hui: Il faut persévérer, il faut résister, il faut continuer la lutte. Car la bicyclette de Che Guevara ne peut tout simplement pas reculer et, si elle n’avance pas, elle tombe. Et le monde ne change pas de bases. Il mobilise des bases en mutations durables pour ébranler et faire trembler des sommets qui finissent par se craqueler en arêtes et tomber dans des torrents qui les transportent avec fracas vers des ailleurs irréversibles.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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LES EAUX RÉPÉTITIVES (Targa Kolikov)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2017

Eaux-tranquilles-Kolikov

Nous sommes sur la planète terre (et non Terre), en une uchronie post-apocalyptique de facture somme toute assez standard (dans le genre). Les anciens anthroponymes et toponymes s’écrivent désormais complètement en lettres minuscules: alaska, caire, europe, afrique. Cela est presque encore plus déroutant que le fait que l’air est radioactif, que des bandes armées de robots dévoyés circulent de ci de là, et que l’humain, s’il existe encore sous forme de collectivité, serait devenu un vague troglodyte distant, secret, et parfaitement indétectable depuis un bon siècle. Ici, nous sommes dans une cité-monde et, l’un dans l’autres, les choses de la vie sont passablement cruelles, insensibles et socialement désorganisées. Dans une perspective et selon une problématique assez similaires à celles de Demain, les chiens (de Clifford Simak – titre original: City, 1952), un historien s’efforce de compiler et d’interpréter des dialogues anciens enregistrés sur un lot partiellement endommagé de bandes magnétiques. Mais ici, ce n’est pas demain, les chiens mais demain, les androïdes. S’appuyant sur l’héritage classique du thème du robot succédant à l’humain, après le patatras nucléaire d’usage, l’auteur peut tranquillement postuler cette problématique solidement balisée, en la laissant largement dans l’implicite. Cela va lui permettre de développer en toute liberté —et avec une vive originalité— les questions qu’il entend aborder.

On assiste donc à l’interaction verbale (enregistrée sur bande magnétique, donc — autant dire: ancienne, sibylline, hoqueteuse, mystérieuse) entre un vendeur et un docteur, tous deux des androïdes, parfaitement exempts d’émotions humaines comme tout androïde qui se respecte. Un débat de grande amplitude a lieu entre ces deux personnages. Le docteur veut procéder à un achat mais il ne comprend pas exactement la portée et les ramifications du geste qu’il s’apprête à poser. Le vendeur veut vendre à bon prix, certes, mais il ne vaut pas fourguer sommairement… car l’objet de la transaction en cause est indubitablement une marchandise de conséquence. Le vendeur tient à ce que le docteur, client potentiel prometteur mais hésitant et perplexe, prenne la mesure de ce dans quoi il s’embarque. L’objet —ou plutôt l’être, l’être complexe, déroutant, anxiogène— mis ici en vente, c’est un homme. Il s’agit d’un être humain de sexe masculin, un des ultimes survivants individuels du désastre encore proche. Et, en plus, c’est pas n’importe quel homme. C’est un tueur, un assassin patenté, encore partiellement opérationnel et droit dans ses bottes, quoique passablement décharné, esquinté, hirsute, déboussolé et hagard. Et, de fait, on ne vend pas l’homme ici comme matériau ou comme esclave mais plutôt, au fond, comme objet de curiosité… au sens de la curiosité profonde, radicale et sentie, qu’engendre un crucial objet de connaissance. Non, non, l’homme, c’est assez évident, on ne le laissera pas partir facilement. Il fascine, il captive, il semble comme magique. Les magiciens n’ont pas à révéler le fond de leur chapeau mais laissez-moi vous dire qu’il cache en lui un mystérieux lapin. Soit dit en passant, je vous précise que je ne le céderai pas à n’importe qui. Un type comme ça, on s’y attache pendant longtemps. Je n’ai déjà que trop souffert et je n’accepterai pas de le voir esclave de mains stupidement conformistes, mon processeur usé ne s’en remettrait pas. Mais vous me paraissez être un robot avenant, votre peau imberbe non réfléchissante et vos oreilles disproportionnées me rappellent les marins de mon enfance virtuelle. Comprenez quel homme il est sinon je ne vous donnerai jamais ma bénédiction. D’autres sont sur le coup, mais ils me semblent plus louches, de la nouvelle école, enfin bon… Marchons à contre-vérité. On ne lui attribue aucun trait spécifique, aucun touché français, seulement une légère modulation dans ses manières de tueur en fonction des circonstances. De par ces propos du vendeur au docteur, notre drame est campé.

Ce docteur et ce vendeur (et, à travers eux, toute leur civilisation post-humaine, implicitement irradiée du chapeau, corrodée de la charpente, socio-historiquement chambranlante) investissent, en fait, une colossale portion de leur énergie intellectuelle et physique à assurer l’intendance de leur perplexité face à ce que fut l’homme et ce qu’est l’androïde. On trouve donc, sur ce corpus de bandes magnétiques, des explications génialement laborieuses sur les caractéristiques de l’homme (et c’est pour cela que l’historien robotique contemporain s’intéresse tant à ces documents). Ces explications, dues principalement au vendeur, sont implacablement soumises à un cocktail complexe de distorsions volontaires, dues aux impératifs du commerce, et de distorsions involontaires, dues à l’altération de la mnémie robotique et aux limites un peu obtuses de l’empathie descriptive androïdesque. On passe donc méthodiquement lesdites caractéristiques de l’homme à vendre en revue: passions, émotions, naissance, amour, accouplement, veuvage, pulsions meurtrières… rire (ce propre de l’homme). Il faut s’efforcer au mieux de comprendre ce que l’on fait, ce que cet échange commercial trame, car il est, somme toute, passablement coûteux (pas juste en termes pécuniaires). La transaction finit par se conclure. Le docteur va donc se mettre à emporter l’homme dans son monde et à chercher à l’utiliser à ses fins. Je ne commence pas à vous dire à quel point ça va alors merder. Finalement, insatisfait du produit, le docteur retourne voir le vendeur, car il veut maintenant lui retourner l’homme, qui n’a pas du tout fonctionné selon les attentes… Et on se lance alors dans une manière de tractation inverse de la précédente, toute aussi perplexe, toute aussi déroutée, toute aussi inexorable de cruauté involontaire.

Cette œuvre (presque entièrement monologique) crée, modèle, façonne un véritable style verbal de l’androïde et c’est en cela qu’elle est radicalement jouissive et que son originalité déroutante déchire l’épais rideau quasi-centenaire des conventions de la s-f. Le vendeur et le docteur s’expriment ici dans un langage non-technicien (en ce sens, ils renouvellent solidement le jargon androïde en évitant soigneusement l’écueil usuel de ce laconisme techno-programmé dont on a si amplement fait le tour). Tout se passe comme si la compréhension du monde de ces robots, qui sont fondamentalement défectueux en fait (possiblement à cause de la radioactivité ambiante ou des crises sociales qu’ils ne peuvent encaisser, on ne sait trop), se formulait en un conglomérat vif et labile de métaphores douloureuses et de récits échancrés. L’expérience à laquelle nous convoque ce texte est un compendium flexible, vif et assez incroyable, de cette philosophie cynique et de cette poésie acide que pourraient produire des machines en voie difficultueuse d’humanisation. Une lecture aux ressorts aussi inattendus que riches. Un style inégalé, parfaitement dominé. On se laisse emporter dans ce monde, avant tout et par dessus tout verbal. La pensée de l’androïde est pauvre, tronquée, chaloupeuse, bien plus tâtonnante qu’il ne souhaiterait souhaiter le souhaiter… Il la compense donc par un ton et un style dense, imagé, transversal, crissant, percutant. Et, contrairement à ses robots cogitatifs, ahuris et diserts, Targa Kolikov, lui, sait exactement ce qu’il fait. Son roman est incontestablement une de ces étrangetés qui sont à lire, à déguster.

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Targa Kolikov, Les eaux répétitives, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou PDF.

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Il y a dix ans, ON THE ROAD — THE ORIGINAL SCROLL de Jack Kerouac

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2017

OnTheRoadOriginalScroll

[english version below] C’est vraiment un cliché: les enfants américains qui ont un devoir à rendre et qui ne l’ont pas fait disent souvent: le chien a dévoré mon devoir. Eh bien, il s’agit là d’un des nombreux éléments de fiction que Jack Kerouac (1922-1969) a involontairement transformé en un stéréotype bien réel. Par un beau jour d’été, le chien d’un ami chez lequel Kerouac résida brièvement dévora «quelques pieds» du rouleau de papier sur lequel était dactylographiée la version originale de Sur la route. La conclusion de cette version originale est donc perdue. Les éditeurs de On the road (The original scroll) [Sur la route (le rouleau d’origine)] ont du reconstituer le segment mangé par le chien à partir des diverses versions publiées du roman. Six pages «reconstituées» de la leçon actuelle de 300 pages des éditions Viking remplacent la portion disparue dans le ventre du chien. Cette déchirure mise à part, tout est là: brut, original, frais, non édité, non expurgé, non javellisé. Les abréviations (principalement des noms de lieux: ny, calif.), les soulignements, les mots en majuscules, tout est en place. Et la totalité du texte de 300 pages est écrite en un seul paragraphe. Et, parlant de clichés, il y a deux clichés qui doivent être revus après la lecture de ce rouleau d’origine. D’abord, le stéréotype de l’écriture «spontanée» de Kerouac. Le Sur la route que nous avons tous lu dans les 60 dernières années est le résultat de sept réécritures successives imposées par l’éditeur d’alors. Résultat: le remplacement des noms réels par des noms fictifs (Allen Ginsberg devenait Carlo Marx), la censure, l’atténuation des thèmes de la sexualité, de l’homosexualité, de la drogue, une mise en page excessive. Primeur d’entre les primeurs: nous n’avons jamais lu de version «spontanée» de ce roman. Et, qui plus est, même ce rouleau d’origine n’a rien de spontané. Nous le savons aujourd’hui: Kerouac a travaillé à partir de journaux de voyage qu’il tint pendant les événements, il a réorganisé certaines portions du récit, il a atténué la thématique du Canadien Français perdu en Amérique qu’il avait en vue initialement, il a fait référence au troisième voyage lors de la narration du premier, et il a trimé très dur pour accéder à cette écriture plus fluide qui allait devenir la principale caractéristique de ce type de roman de voyage. Que ce texte est fluide, mais que ce texte est donc fluide! Sauf qu’il faut renoncer dans son cas à l’idée d’une écriture spontanée ou automatique. C’est fluide comme le jeu de Jimmy Hendrix à la guitare est fluide. De la technique, du savoir-faire, un dur labeur, mais le tout frimé comme si de rien était avec un sens du spectacle incomparable. L’ami Jimmy va me permettre d’introduire le second cliché tenace concernant Kerouac: son  identification aux années soixante. Suivons les dates à rebours. La version expurgée de Sur la route est publiée en 1957, Potchky-le-chien-chien dévore le bout du rouleau en juin 1951, le rouleau lui même est fort probablement tapé à la machine en avril 1951, et les événements qu’il évoque (les trois voyages racontés) ont eu lieu entre 1946 et 1948. L’immédiat après-guerre! Les principales références des années 1940 sont d’ailleurs bien en place: le président Truman, Charlie Parker jouant au premier degré à la radio de la voiture, même une discussion explicite sur la Série Mondiale de Baseball de 1948 entre les Braves «de Boston» et les Indiens de Cleveland. Mais ces références historiques sont discrètes et l’isolement relatif de Kerouac et de ses objets de fascination sur les routes immenses de l’Amérique contribue à l’impression intemporelle qui émane du texte. Et puisqu’on les désigne explicitement dans cette version du rouleau d’origine, disons brièvement un mot des objets de fascination en question. Kerouac ne voyage pas. Kerouac décrit la personne (habituellement un homme) avec laquelle il voyage. La source cruciale d’inspiration, l’égérie quasi-exclusive de Sur la route est Neal Cassady (1926-1968). Sa relation triangulaire en dents de scie avec sa première épouse Louanne Henderson (née en 1930, et qui n’était alors qu’une adolescente) et sa seconde épouse Carolyn Robinson-Cassady (1923-2013) est une des dynamos de l’écriture de Kerouac. Kerouac n’est pas un misogyne. Son respect pour la femme est réel. Son amour pour sa mère est sincère. Mais (hélas…) il n’écrit pas sur les femmes, mais sur les hommes. Par conséquent, ces deux personnages féminins captivants ne sont ici que des faire-valoir qui servent de toile de fond à la mise en place et à la présentation de Neal Cassady dans toute sa splendeur. Oh, mais je vous le dit: Sur la route devrait faire l’objet d’une suite qui s’intitulerait Louanne et Carolyn sur la route et qui réécrirait le roman initial du point de vue de ces deux femmes. Ça, ce serait quelque chose. Un jour peut-être… Le poète Allen Ginsberg (1926-1997) est aussi omniprésent. Même lorsqu’il n’accompagne pas Kerouac et Cassady sur la route, sa persona flotte tout autour d’eux, donnant plus de concrétude et d’épaisseur au thème discret de la fascination homosexuelle qui pousse Kerouac sur la route. Il faut absolument lire ce texte dans le texte, et en envoyer les traductions françaises parisiennes à tous les diables. Elles n’ont aucune prise sur ce qui se passe. De fait, on a découvert récemment que Kerouac avait amorcé l’écriture de Sur la route en joual… Ce précieux document, dont on attend encore la publication, devrait servir de point de départ à la version/traduction française d’un S’a route, le Sur la route en joual qu’il faudra un jour écrire… Et voilà, c’est fait, j’ai rédigé ce commentaire en un paragraphe unique, comme Monsieur K en personne. Les paragraphes, de toute façon, c’est de la pure fadaise.

 Jack, KEROUAC, (2007), On the Road – The original scroll, Viking, 407 p. [un dossier introductif de 107 p. suivi du roman, un paragraphe de 300 p.]

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[version française supra] It is such a cliché: American children who had homework to deliver and failed to do so often say: The dog ate my homework. Well, this is one of the numerous fictions which Jack Kerouac (1922-1969) unwillingly brought to clichéd reality. On a beautiful summer day, the dog of a friend with whom Kerouac was briefly staying ate «a few feet» of the paper scroll on which was typewritten the original version of On the road. The conclusion of the original version is thus lost. The editors of On the road (The original scroll) had to reconstitute this dog-eaten segment from the various published versions of the novel. Six «reconstituted» pages of the current Viking 300 page edition replace the dog-swallowed portion. Other than that scratch mark, the rest is all there: crude, original, fresh, unedited, unexpurgated, unsanitized. Abbreviations (usually place names: ny, calif.), underlining, capital letters, all is in place. And the whole 300 page text is written in one single paragraph. And speaking of cliché, two clichés are to be revisited after the reading of this original scroll. First, the stereotype of Jack Kerouac’s «spontaneous writing». The On the Road we all read in the last 60 years was the result of seven constitutive re-writings imposed by the editors of the time. Replacement of the real names by fictitious ones (Allen Ginsberg becomes Carlo Marx), censorship, attenuation of the themes of sex, homosexuality and drugs, hyperediting. Newsflash: we never read a «spontaneous» version of that novel. And furthermore, even this original scroll is in no way spontaneous. We know today that Kerouac worked from diaries he initially wrote during his trips, re-organized things, toned down the thematic of a French-Canadian lost in America he had initially in mind, referred to the third trip while describing the first, and worked very hard to produce that more flowing writing which would end up being the main feature of the travel novel genre. The text flows, oh, does the text flow! But forget about spontaneous or automatic writing. It flows like the guitar playing of Jimmy Hendrix flows. Technique, know-how, hard work, but delivered with the best «as if…» showmanship imaginable. Jimmy boy helps me to introduce the other persistent Kerouac cliché: his association with the sixties. Let us look at the dates in reverse. The expurgated On the road was published in 1957, Potchky-a-dog ate the end of the original scroll in June 1951, the scroll itself was probably typewritten in April 1951 and the events it evocates (the three trips described) occurred between 1946 and 1948. The immediate post-war! The main 1940’s references are, as a matter of fact, there: President Truman, Charlie Parker playing first degree on the car radio, even an explicit discussion about the Baseball World Series of 1948 between the «Boston» Braves and the Cleveland Indians. But these historical references are discrete and the relative isolation of Kerouac and his objects of fascination on the vast roads of America contribute to the timeless impression emanating from the text. And since they are now explicitly named in the Original Scroll Version, let us talk briefly about these objects of fascination. Kerouac does not travel. Kerouac describes the person (usually a man) with whom he travels. The crucial source of inspiration, the quasi-exclusive muse of On the Road is Neal Cassady (1926-1968). His triangular simultaneous yoyo relationship with his first wife Louanne Henderson (born in 1930, a teen at the time) and his second wife Carolyn Robinson-Cassady (1923-2013) is one of the dynamos of Kerouac’s writing. Kerouac is no misogynist. His respect for women is real. His love for his mother is genuine. Simply (and sadly), his writing is not about women, but about men. Consequently, these two fascinating female characters are sidekicks and end up serving as props in the construction of the display of Neal Cassady’s splendour. Oh, let me tell you: On the road should so much be sequelled: Louanne and Carolyn on the road, re-written from the point of view of these two women. That would be something. Someday, perhaps… The poet Allen Ginsberg (1926-1997) is also omnipresent. Even when he does not accompany Kerouac and Cassady on the road, his persona hovers over them, giving more concreteness and solidity to the discrete theme of homosexual fascination that drives Kerouac on the road. This is a pure and simple must read, and forget about the «made in Paris» French versions. They are totally out of touch. As a matter of fact, it has been discovered recently that Kerouac actually started writing On the Road in joual… This precious document, still to be published, should be the starting point of  S’a route, a joual French version/translation of On the Road which will have to be written one day.  And there it is, I wrote this comment in a single paragraph, just like Mister K himself. Paragraphs are soooo overrated anyways…

Jack, KEROUAC, (2007), On the Road – The original scroll, Viking, 407 p. [a 107 p. commentary followed by the novel in one paragraph of 300 p.]

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Ludwig Feuerbach sur le passage au monothéisme

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2016

Feuerbach-Essence

L’ouvrage d’époque L’essence du Christianisme (1841-1846) du philosophe allemand Ludwig Feuerbach (1804-1872) reste une des références réflexives les plus fouillées sur la question de l’invention de Dieu par l’Homme. Développant l’idée, déjà formulée par les matérialistes français du siècle précédent, que l’être humain créa Dieu à son image pas le contraire (pp. 249-250, 471-472, 526), Feuerbach formule une solide expansion de notre compréhension de l’anthropomorphisation théologique. On me permettra un détour que n’aurait pas pu prendre Feuerbach. Celui de la saga Star Trek. Star Trek imagine des nations extraterrestres de toutes farines et quel que soit leur degré de sophistication technologique, physiologique ou ethnologique, elles finissent toujours par se trouver confrontées au filtre humain. Elles ressemblent largement aux humains et surtout, au fond, quand on leur découvre des différences, c’est fatalement pour observer que les humains les surclassent. C’est comme si, eux-mêmes humains, les concepteurs de Star Trek ne pouvaient mettre en scène, même dans leur imagination la plus débridée, que des variations sur les caractéristiques éphémères ou fondamentales de l’humain. Sans le mentionner évidemment, Feuerbach (pp. 128, 161, dans ce second cas, avec une citation de Malebranche évoquant aussi la possibilité de vie extraterrestre) parle très explicitement de l’humanisme Star Trek quand il explique, tout simplement, qu’en imaginant des mondes autres que la Terre et des gens y vivant, on n’arrive qu’à se fabriquer des projections intellectuelles plus ou moins magnifiées de l’humain. Or, crucialement, notre conception du divin n’échappe pas, elle non plus, à cette fatalité anthropocentrée de nos projections en fiction. La chose parait assez patente quand on regarde, avec le recul dont nous disposons, les dieux anthropomorphes des polythéismes idolâtres anciens. Feuerbach explique (p. 138) que Wotan, le chef des dieux de la mythologie germanique, est aussi le dieu de la guerre tout simplement parce que les peuplades de germains voyaient dans la guerre et l’aptitude à bien la mener une vertu cardinale. L’humain façonne les dieux à son image, fonction de la valorisation de ses priorités historico-sociales du moment. C’est assez limpide, incontestable en fait, dans le cas de ces vieux polythéismes que le passage au monothéisme a fait voler en éclats.

Un petit exemple amusant tiré du film Conan le Barbare (1982) va nous permettre d’approcher le choc que le passage au monothéisme fait subir à ce miroir spéculaire déformant et magnifiant de l’idolâtrie anthropocentrée. Conan le Barbare (joué par Arnold Schwarzenegger) erre de par le vaste monde. Dans son errance, il rencontre Subotai (joué par Gerry Lopez), un archer asiatique de la nation des Hyrkaniens. Le pauvre Subotai n’en mène pas large. Ses ennemis l’ont enchaîné à un roc pour qu’il se fasse dévorer par les loups. Conan le libère. Les deux nouveaux amis s’installent dans la steppe, sous un ciel de fer, pour une petite tambouille vespérale. Conan demande alors à Subotai quelle divinité il vénère. Subotai, solide et mystérieux, répond qu’il rend un culte aux Quatre Vents de l’Horizon qui sont invisibles mais soufflent sur la totalité du monde. Subotai demande ensuite à Conan quelle divinité il vénère, lui-même. Carré, presque enfantin, Conan explique qu’il rend un culte au Géant Crom, puissant guerrier mythologique qui lui demandera des comptes à la fin de ses jours sur sa propre vie de guerrier et le bottera hors du Walhalla en se foutant de sa poire si le bilan n’est pas satisfaisant. Subotai ricane doucement et explique calmement que les Quatre Vents de l’Horizon soufflent sur la totalité du monde INCLUANT le Géant Crom, qui n’est jamais qu’un gros et grand gaillard de plus, ayant le ciel au dessus de sa tête, comme tout le monde. La puissance des Quatre Vents de l’Horizon prime, car ils sont invisibles, intangibles, intemporels, vastes et omniprésents. Abasourdi de voir la description de sa divinité anthropomorphe enveloppée dans le syncrétisme spontané d’un baratin bien plus articulé que le sien, Conan, subjugué par la solidité du développement de Subotai sur sa propre divinité, cosmologique elle, se met à regarder le ciel venteux et tumultueux de la steppe avec une inquiétude renouvelée. Le tout ne dure que quelques minutes, mais c’est à se rouler par terre de finesse ironique. La fatale démonstration est cocassement faite de l’incontournable supériorité intellectuelle du monothéisme cosmologisant sur l’idolâtrie anthropocentrée.

Cela, par contre, ne règle pas tous les problèmes du monothéisme, il s’en faut de beaucoup. La philosophie implicite de la Fantasy rejoint Ludwig Feuerbach ici sur ce qu’il nous propose, lui, concernant justement le passage au monothéisme. Il s’agit là, en fait, d’un puissant mouvement d’abstraction (pp 225-226, 282, 345-347) qui, quand il s’installe dans une culture, a deux impacts capitaux. D’abord, dans l’angle positif, projetant, par l’abstraction, les principales caractéristiques divines dans l’omniprésence lointaine, «céleste» (p. 365), le passage au monothéisme magnifie et cosmologise le divin et, ce faisant, révèle l’amplification de l’entendement humain à embrasser des représentations tenant de plus en plus compte, de façon encore esquissée mais sans doute possible, de catégories supra-individuelles, larges, complexes, et non-empiriques (nature, cosmos, mais aussi, société, histoire). Ensuite, dans l’angle négatif, le passage au monothéisme humanise le corpus idolâtre. Les caractéristiques faussement divines de Wotan et du géant Crom deviennent de ce fait radicalement et indubitablement humaines. C’est là une puissante appropriation, en creux, de l’ancien corpus des dieux et demi-dieux. L’humain devient désormais l’exclusif dépositaire de toutes les caractéristiques crues antérieurement démiurgiques que l’abstraction monothéiste nie désormais à l’idole. Conséquemment l’humain se connaît et s’assume mieux. Il s’approprie des forces et des grandeurs qu’il croyait autrefois extérieures à lui. Les questions existentielles ne sont pas alors retirées de l’humanisation (dédivinisation) du modèle idolâtre qu’impose le monothéisme. Les questions existentielles font simplement désormais l’objet de réponses pratiques plutôt que mystiques. Ces nouvelles explications que l’humain se donne de lui-même sont empiriques ou fictives mais désormais intégralement terrestres. Sauf que l’errance mythologisante garde une portion significative de ses contours même après le passage au monothéisme. La grossièreté en est tout simplement moins évidente, plus occultée parce que plus magnifiée et distanciée par le nouveau culte.

Il convient de s’arrêter à cette convergence essentielle du mythe abstrait et du mythe pratique. Leur radicale différence ne doit pas occulter ce qu’ils ont en commun. Prenons, par exemple le centaure. Le centaure est une de ces réponses pratiques (fictives) dont il est désormais sciemment impossible de nier le caractère façonné, artificiel. Un certain snobisme intellectuel trivialise l’identification du centaure au Dieu du monothéisme, pour des raisons non explicitées et fumeuses. On aurait, dans la genèse humaine du centaure et celle de Dieu, deux attitudes distinctes, irréconciliables. Erreur. Le principe de mise en place est identique. Un centaure est l’amalgame de traits caractéristiques de deux êtres empiriques existants, l’homme et le cheval, débouchant sur un résultat éclectiquement construit et fictif. Le dieu monothéiste est l’amalgame de traits caractéristiques de deux entités non-empiriques existantes, la civilisation et le cosmos (le monde, p. 337), débouchant sur un résultat tout aussi éclectiquement construit et tout aussi fictif. La solution «existentielle» du centaure, c’est la médiation ancienne entre le cheval et l’homme qui nous la livre. La solution du dieu monothéiste c’est la médiation entre civilisation et cosmos, entre culture et nature, entre société et environnement, entre entendement (au sens feuerbachien) et raison, qui nous la livre. Comme pour les œufs de dragons, c’est seulement en cassant la coquille légendaire immangeable qu’on y voit et qu’on y mord. Sauf qu’une fois cela fait, le centaure et Dieu n’y sont plus… Que voulez-vous, il faut savoir sortir de l’enfance de la pensée…

Le passage au monothéisme est un moment crucial de cette sortie de l’enfance de la pensée. La chose se complique encore, se brouille aussi, quand la dimension interactive se tortillonne à cette question si humaine du rapport au divin. Feuerbach corrèle sans compromission la prière à la religion véritable, enthousiaste, archaïque, authentique (pp 177-179 et chapitre 11). Dieu, être humain transposé, magnifié, cosmologisé, distillé, purifié, serait bon, miséricordieux, attentif, débonnaire, généreux, empathique, une manière de modèle moral implicite ou explicite. Or, éventuellement, l’abstraction monothéiste, dans ses différentes phases doctrinales d’ascension, minimise, réduit, abandonne même, la dimension interactive… autant celle des polythéismes (interaction semi-légendaire, passionnelle ou conflictuelle, avec le dieu-héros) que celle des monothéismes primitifs (prière-requête adressée, sciemment et à voix haute, au dieu-morale). Cet abandon de l’interaction ouverte, craintive et/ou paisible, de la foi naïve avec Dieu, ne pardonne pas. Elle s’impose fatalement au détriment de son omnipotence active et au profit des catégories théologiques ou théosophiques qui affectent si activement d’absolutiser le divin (omniprésence, omniscience, toutes deux de plus en plus passives, distantes, éthérées et muettes). En analysant les choses ainsi, Feuerbach nous fait clairement comprendre que le passage au monothéisme qui fondera les grandes religions du monde EST son contraire: un moment crucial de déréliction résultant de ce qu’il appelle fort pertinemment l’entendement incrédule (p. 233). En montant de la terre au ciel, le divin illumine intellectuellement mais aussi, il se disloque, comme un pétard de fête…

Pour l’homme sensible un Dieu insensible est un Dieu vide, abstrait, négatif, c’est-à-dire un néant…

Ludwig Feuerbach, L’essence du christianisme, Gallimard, Tel, p. 188.

 

Subotai l’Hyrkanien (joué par Gerry Lopez) et Conan le Barbare (joué par Arnold Schwarzenegger)

Subotai l’Hyrkanien (joué par Gerry Lopez) et Conan le Barbare (joué par Arnold Schwarzenegger)

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Facebook n’est PAS un cyber-espace privé

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2016

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Bon, comme il s’agit ici de Facebook, commençons, si vous le voulez bien, pour solidement se placer dans le ton, par rien de moins que les désormais incontournables ego-informations. J’ai un Moi, bien vivace et vivant. Il existe, il exulte, il interagis. Or, malgré ça, du point de vue de la diffusion de camelote procédant de ma vie privée, ma page Facebook est un sarcophage, vide comme une vieille souche pourrite… Elle existe pourtant. Il le faut bien, hein. C’est une page Facebook assez banale d’homme de soixante ans. J’y parle de mes livres, de mes billets de blogue (mon carnet les lie automatiquement sur Facebook, à leur parution), du travail consciencieux, honorable, méritoire et méthodique de la maison d’édition ÉLP, et de quelques rares autres clopinettes grappillées ouvertement, éclectiquement, et sans primeur particulière, sur la ci-devant toile (je n’y pose plus de lien à YouTube car ils les effacent en douce, ces caviardeurs. Pas pour du copyright, en plus: non, non, juste pour couler un concurrent). J’y entretiens aussi des liens plates avec des groupes creux. Rien de trop vif, parlant ou tripatif. Du ronron bon ton.

J’ai un petit nombre d’amis (quarante ou… moins), des anciens de collège, des soeurs, neveux, nièces, des ventrus, des pelés, des tondus, des compagnons et compagnes auteur(e)s et éditeurs/trices franc-tireurs/reuses. Je refuse systématiquement et sans sommation les offres d’amitié venues d’inconnues, habituellement fort jolies (et qui n’apprécieraient certainement pas le vol d’identité qu’elles subissent en m’enquiquinant de la sorte, tout involontairement). Quand —et c’est rare— un nouvel ami effectif et plausible se présente au portillon, j’en retire un, sur le critère un peu flasque de sa non-saillance dans mon esprit et/ou de l’ineptie vide ou sottement ludique de ses contributions. Il s’agit de préserver soigneusement le nombre temporairement sacro-saint de quarante amis Facebook. Simple question à la fois de modestie et de méthode. À ceux et celles qui trouveraient que c’est bien peu d’amis, je répondrai: restons calmes ici, socratiques aussi. Je ne connais pas quarante personnes en profondeur donc, même si je contrôle un petit peu les volumes, je suis bel et bien, moi aussi, sous l’effet plein et entier de l’inflation Facebook, comme un peu tout le monde sur cette plate-forme de stature planétaire. En toute déférence pour ces quarante individus, tous fort estimables d’autre part, je me dois de signaler au cosmos entier que personne d’important (dans tous les sens du terme) n’est mon ami Facebook… Ronron, je n’y vais pas souvent et n’y discute pas grand chose. C’est comme le titre d’un bel album de Miles Davis du siècle dernier: Decoy. Le sénat canadien en quelque sorte. Balconville, un jour de pluie. Les gogos visitent fortuitement ma page Facebook et n’y voient que le feu qu’ils veulent bien y voir (car ils ne sont dupes de rien, comme tous nos contemporains, cyber-blasés à la corde)… Ce qui m’arrive de sauvage et de fou est ailleurs… parfaitement et intégralement invisible, à l’ancienne…

Je m’appelle Paul Laurendeau (c’est là mon identité sur Facebook). Mon nom de cyber-plume est Ysengrimus. Je suis barbu, debout non loin d’un ordi un peu ballonné et vieillotte et il y a derrière moi une batterie dont ma maisonnée n’est plus propriétaire (la photo date de 2005 et je n’ai aucune intention de vous annoncer sur tous les tons que je viens de la changer, donc elle reste). On notera aussi, sans s’appesantir mais en se rapprochant doucement du propos du jour, que Facebook est constamment en train de barboter dans sa quincaillerie de politique de confidentialité et de nous proposer de nous y ajuster, en remontant sans fin la côte caillouteuse et aride des nouvelles consignes à rencontrer. Comme je subis ce service, je suis bien contrarié de me voir forcé à ce genre de contraintes tataouines et récurrentes par eux. Bon je surveille avec une certaine attention le topo quand même (on est jamais assez prudent) même si ça fait un bail que je ne place rien de privé sur cet espace pour exibitios convulsionnaires. Je recommande à quiconque d’en faire autant (on y arrive, on y arrive). Ceci est un espace d’affichage public, pas une structure permettant de mettre en place des dispositifs de messagerie confidentiels.

Nous y voici donc. Je veux simplement dire ici à mes lecteurs et lectrices que Facebook n’est PAS un cyber-espace privé. Il faut soigneusement éviter de mettre, par exemple, des photos de ses enfants sur Facebook. C’est un piège à con nuisible qui ne mérite absolument pas de notre progéniture. La seule et unique «photo» de nature personnelle que je recommande à placer d’urgence sur Facebook, c’est ceci, suavement paradoxal:

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En effet, pensons de façon minimalement autocritique, ici, pour une petite minute. Que dirait vraiment mon enfant de demain de mon enthousiasme d’aujourd’hui/autrefois, le concernant, enthousiasme pesant et gnagnan, qui l’engage lui aussi, et largement malgré lui? Les photos de famille se cyber-punaisent au tout venant sur internet, maintenant, vraiment? On est sérieux là? J’imagine un de mes fils se voyant aujourd’hui, en version cyber-monde, en train de câliner un ours en peluche circa 1999, de par mon enthousiasme d’un autre temps, sous la pluie parfumée des j’aime des matantes de mon cercle d’amis… Mais il me la ferait bouffer toute crue, la gentille peluche de jadis…

Posons la question de façon plus générique ou principielle, et sans attitude soupçonneuse aucune, sur la simple base d’une prudence prospective toute élémentaire face aux technologies cyber-communicatives. Faut-il ou non se méfier (comme de la peste) du scrapbooking gnagnan-familial sur Facebook? C’est un débat qu’il va finir par falloir avoir. Mon enfant un jour aura mon âge. Ses traces internet le suivront (ou non), comme des casseroles. Pour un (comme disent les vieux, s’il en reste), j’énonce ici un principe général ferme et nous sommes des millions en cause. Poster des photos de nos enfants sur un panier percé exibitio et nuisible comme Facebook est un comportement durablement irresponsable. Ce principe ne souffre hélas pas d’exception. À ceux qui iraient avancer des arguments de naïfs ébahis genre «j’estime que je ne risque pas grand-chose», je répondrais: tu me fais rigoler, c’est ton enfant qui a son image enfantine mise en circulation sur internet, pas toi. Les risques sont donc pleinement pour lui. Et son impression personnelle du moment —éventuellement approbative ou indifférente— eh ben, elle fait pas trop le poids dans la balance. On sait pas ce qu’il voudra demain, ton bambin de ce matin, point. Aussi, on sait pas où ces images finissent. J’ai pas besoin de vous faire un dessin. L’ours en peluche qu’il étreint si tendrement, ton enfant innocent, pourrait se retrouver satiriquement photoshoppé en Pedobear… Tapez simplement ce mot dans l’appel des images, vous verrez bien ce que je veux dire. Elles voyagent et se transmutent, les petites photographies innocentes qu’on abandonne en toute insouciance au cyber-golem. Et le fait est qu’en postant des photos de nos enfants sur Facebook, on s’autorise, nonchalamment et imprudemment, des comportements que l’histoire va juger fort sévèrement, comme Pierre Nadeau en noir et blanc, quand il allumait une clope à l’écran. Faute de mieux, souvenons-nous du vieux mot de Gilles Vigneault: «On fabrique des chaises. On sait pas qui va s’asseoir dedans»

C’est assez angoissant et contrariant ce qui se passe dans ces plate-formes et c’est vraiment très peu fiable, pour le citoyen pingouin de base qui n’a pas envie de se livrer en pâture aux cyber-commerce et au cyber-voyoutage (qui sont bien souvent les mêmes). D’autres diront encore qu’ils n’identifient pas explicitement leur enfant par un étiquetage, ou je ne sais quoi. Ouais, ouais, première affaire que tu sais, en ouvrant mon Facebook, l’œil glauque, sans trop penser à rien, vlan, je sais qui c’est ton enfant. Je sais son nom et sa ville de résidence. Comment ça se fait que je sais ça, moi? C’est pas de mes affaires (ceci n’est pas un reproche fait à quelqu’un. On discute sur des principes). Qui d’autre le sait? Les amis des amis de… on s’y perd un peu. Non, donner ce genre de chèque en blanc à un foutoir sociologique comme Facebook, c’est exactement là que se situe l’erreur de fond dont nous discutons. Ils nous font rebondir nos photos anciennes maintenant, en plus, ces corniauds là. Tu ne t’attendais pas à voir cette photo te retrousser dans la face, six ans plus tard! Elle va retrousser où demain? Et tu peux plus rien effacer, en plus. Facebook garde absolument tout, même les pages que l’on (croit que l’on) retire. Mazette… Tu veux vraiment jeter l’image présente ou passée de tes enfants dans ce genre de cloaque mouvant et malodorant? Moi, non. Mon image, oui. Elle peut y aller. Elle n’engage que moi. L’image et le nom des autres, non…

J’emmerde copieusement Facebook. Je n’ai aucune confiance en eux. Ce sont des suppôts du grand capital et des arnaqueurs patentés. Qu’ils alimentent leur livide et perfide chronique planétaire biaisée en d’autres sources que ma modeste maisonnée.

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Une petite leçon de matérialisme historique par la fiction: THE MAN WHO CAME EARLY de Poul Anderson (1956)

Posted by Ysengrimus sur 25 novembre 2016

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Il y a quatre-vingt-dix ans pilepoil naissait le grand et prolifique auteur de science-fiction et de fantasy du siècle dernier Poul Anderson (1926-2001). J’ai peu lu de ce maître incontesté du voyage dans le temps mais une de ses nouvelles m’a —disons la chose comme elle est— très profondément marqué intellectuellement. The Man who came early (publiée initialement en 1956) me fut, dans les vertes années et encore aujourd’hui, une véritable leçon de matérialisme historique par la fiction. Pour cause…

Ladite nouvelle en question n’est pas, comme trop souvent, écrite du point de vue du voyageur extratemporel lui-même mais bien du point de vue de l’homme du passé qui fut son hôte involontaire et qui l’observa pensivement à travers le dispositif intellectuel et pratique du cadre de représentations de son temps. Le narrateur du récit est donc ici Ospak Ulfsson, un hobereau islandais maintenant vieillissant, qui vit sur ses terres, quelques années avant l’an mil. Nous sommes en effet en 997 ou 998 après Jésus-Christ et Ospak raconte à un prêtre en train d’amorcer tout doucement l’évangélisation de l’Islande une étrange série d’événements survenue cinq ans auparavant. De fait, notre témoin explique à ce prêtre pourquoi il pense, encore confusément mais assez indubitablement, que la croyance en son Christ finira par avoir le dessus, en Islande. Et ce n’est pas qu’il a eu des visions. C’est plutôt que ce jour-là, cinq ans auparavant, alors que la famille d’Ospak, composée de sa femme Ragnild, de sa fille Thorgunna, de son fils Helgi et de lui-même, travaillait dans les champs, on a vu apparaître, dans un éclair, un homme habillé de manière bizarre, en gris-kaki, avec, sur un casque merveilleusement lisse et bien façonné, un sigle blanc aux lettrages romains (MP). Il avait aussi, hélas, à la taille, un ceinturon contenant une «petite massue en métal». Cet homme, complètement hagard, semblait avoir reçu le coup de marteau de la foudre sur la tête.

Après avoir repris ses esprits, l’homme vient vers eux et leur demande si les Russes ont attaqué avec la «bombache» et si la guerre a été déclenchée, détruisant la ville qu’il prétend avoir vu littéralement disparaître autour de lui (on comprendra par la suite qu’il faisait allusion à la bourgade de Reykjavik, encore relativement lointaine mais devenue, selon ses dires, une grande ville animée). Il parlait un islandais difficilement compréhensible avec un accent étrange et truffé de mots inintelligibles mais, après un certain ajustement, il restait l’un dans l’autre compréhensible (notons que la langue islandaise, rurale et insularisée, a peu changé en un millénaire). Le personnage était linguistiquement compréhensible, s’entend, car le reste de ses propos apparaissait largement incohérents ou délirants. Il se met à poser toutes sortes de questions absurdes: où était-on, à quelle époque était-on, a-t-on entendu parler de la «base» des «étazunis», bref des choses sans queue ni tête. On s’efforce de lui expliquer le temps présent en utilisant les procédés de datations locaux. Des choses comme: «nous sommes six lunes après la grande pêche au saumon». Cela ne l’aide guère. Il mentionne alors un certain Leif Erikson, inconnu alors. Devant notre ignorance concernant ce personnage, il est proprement sidéré. Au bout d’un moment intensément cogitatif, il est apparu comme abattu, et il a tenté d’expliquer qu’il venait de mille ans dans le futur, à un moment où un peuple se trouvant sur un grand continent vers l’ouest, un peuple appelé Américains (un peuple chrétien d’ailleurs), avait envoyé des soldats en Islande pour défendre l’île contre les Russes. Sûrement, cet homme avait complètement perdu l’esprit. Mais aujourd’hui, cinq ans plus tard, qu’on parle de plus en plus des voyages de Leif Erikson et de la possible découverte d’un continent loin vers l’ouest, la position d’Ospak est plus nuancée qu’elle ne l’avait été à l’époque sur ce que racontait cet étrange homme… cet homme du futur?

En tout cas, ce jour là, la famille d’Ospak conclut plus simplement que ce Gerald «Samsson» doit être un naufragé maritime (alors qu’une sorte d’orage aux effets extra-temporels inconnus l’avait effectivement catapulté contre son gré un millénaire dans le passé). On l’emmène à la maison, où on lui donne à manger, à boire, ainsi que des habits. L’inconnu raconte alors, sur un ton convaincu, les us et coutumes de son pays. C’est alors très étrange: il parle de petits engins permettant de converser d’un bout à l’autre du pays, de machines autonomes pouvant se déplacer plus vite que les chevaux, ou de navires ailés capables de voler comme des oiseaux. Il évoque aussi des maisons composées de dizaines d’étages empilés les uns sur les autres. Mais surtout la configuration sociale de ce pays parait parfaitement incompréhensible. Il n’y a là, soi-disant, aucun règlement de compte féodal ou clanique d’aucune sorte. Une manière de force tutélaire, le roi du pays ou quelque chose, se charge de punir les contrevenants, sans qu’aucun groupe familial ne s’implique directement dans la solution punitive. Ce roi doit en avoir plein les bras et doit manquer de temps pour se fabriquer un héritier (ironisent les Islandais, amusés). Gerald explique aussi qu’il est lui-même le représentant d’une police militaire et que son accoutrement, un uniforme, lui est fourni par le roi de son pays. Voilà un roi, ma foi, bien mesquin qui dicte à ses barons comment s’habiller. Gerald fait cadeau d’un canif suisse à Ospak. Celui-ci est fort content de ce présent somptuaire. La lame étrangement pliable en est minuscule mais elle lui parait excellente et superbement aiguisée. Ospak promet de donner des cadeaux à Gérald en retour, des épées, des haches, etc.

Le lendemain, les Islandais de l’entourage d’Ospak essaient de mieux circonscrire ce que Gerald est capable de faire. Il peut, avec de petits bâtonnets avec du rouge à leur extrémité qu’il possède, allumer du feu. Les Islandais sont amusés, lui demandant s’il est un colporteur envisageant de vendre ces petits bâtonnets à feu, assez pratiques. Gerald commence alors à se rendre compte que ces primitifs ne seront pas si faciles à frimer. Ils ont leur solide logique d’époque et leurs tranquilles certitudes collectives. C’est lui qui apparaît comme un olibrius isolé, une bête curieuse. Il leur montre qu’il peut aussi tuer un cheval avec sa petite massue en métal en lui envoyant une bille dans la tête, dans un bruit de tonnerre. Le fait est surprenant certes, mais, encore une fois, cela ne suscite ni panique, ni déférence excessive ni consternation. Voilà une autre sorte de curiosité utile. Et celle-ci risque de ne pas compenser bien longtemps pour les curiosités inutiles. En effet, Gerald ne connaît rien aux travaux de la ferme, ne comprend rien aux vaches et aux cochons, et lorsqu’il veut travailler le métal, il démolit deux têtes de javelot et provoque un début d’incendie. Il bavarde beaucoup mais fait peu. Il dit qu’il lui faudrait les outils lui permettant de fabriquer les outils lui permettant de fabriquer finalement les bons outils. Vachement compliqué…

Il a aussi des idées pour créer des navires plus gros, métalliques, et capables d’aller loin sur les mers, mais cela ne correspond pas vraiment aux besoins ou aux capacités d’armateurs des Islandais, des Vikings. Ceux-ci mènent leurs affaires de guerre et de commerce sur des petits navires furtifs, solides mais légers, faciles à construire dans un matériau disponible (le bois) et surtout, par-dessus tout, maniables de façon simple et limpide, par des hommes libres, ne fonctionnant pas comme un équipage spécialisé, hiérarchisé et servile. Comme Gerald est étudiant en ingénierie, il a aussi des idées sur les plus petits navires. Ces idées sont d’ailleurs assez originales. Il les illustre même par de beaux dessins au noir de charbon. Refaire la disposition des voiles pour pouvoir aller plus vite et même, oh merveille, voguer contre le vent. Ajouter une très grande quille sous le bateau, pour permettre à celui-ci de pencher et de gagner en vélocité, notamment justement sous le vent. Le rapetisser et en retirer le double lot de rames pour désencombrer son aérodynamisme. Les Islandais sont attentifs mais dubitatifs. Cette quille longue et encombrante ne permettrait plus de tirer le drakkar sur la plage et de s’y abriter rapidement en cas d’escarmouche ou d’offensive terrestre. Ce lot disparate de voiles triangulaires dans tous les sens, montées sur une mâture pas vraiment amovible, ne vaudraient pas une bonne grande toile rectangulaire au moment de s’abriter collectivement de la pluie glaciale et torrentielle. Et que faire de cette nef minuscule sans rames au moment des interminables mers d’huile? Mais surtout, surtout, comment manœuvrer pour monter au combat et comment mener ce dernier si le nombre de guerriers s’embarquant sur l’esquif diminue excessivement. Non, franchement, les grosses embarcations métalliques, visibles et ostensibles, de ce vantard attirerait tous les pirates viking d’ici jusqu’aux côtes de Norvège et ses petits voiliers incongrus et bizarres n’apporteraient absolument rien d’utile ou de constructif eux non plus… Le fait est que la supériorité technique du yacht de plaisance décrit en détails par Gerald ne compense aucunement ses graves limitations sociales. Le yacht, comme son promoteur, arrive trop tôt.

Bref, dans le regard de ses hôtes involontaires, non seulement cet homme est fou à lier, mais en plus c’est un incapable. La seule qui semble vraiment voir quelque chose de profond et de lumineux en lui, c’est Thorgunna, la fille d’Ospak. Il représente pour elle une sorte de raffinement futuriste et de subtilité nobiliaire qui l’interpelle et la touche. Mais quand Gerald commet l’erreur involontaire d’expliquer qu’il est sans terre et qu’il vit dans une tour avec d’autres familles, il se disqualifie socialement comme prétendant (fort) éventuel de la fille d’un propriétaire foncier de la stature d’Ospak. Un certains nombres de voisins commencent alors à ricaner et à ironiser sur l’étranger. C’est le cas notamment de Ketill, un des prétendants de Thorgunna.

Ketill, justement, s’en prend éventuellement à Gerald et lui tient des propos offensants (le traitant de poète paresseux et de propre à rien vivant aux crochets d’honnêtes fermiers). Les deux hommes en viennent aux mains et Ospak, qui ne donne pas cher des chance de Gerald, constate avec surprise que le jeune policier militaire du futur a une sorte de jeu de prises mystérieux lui permettant de faire bouler son adversaire au sol à plusieurs reprise, sans que les coups que l’autre lui lance ne portent vraiment. L’injure est d’autant plus cuisante pour Ketill que savoir se battre les mains vides c’est savoir lutter comme un esclave, sans plus. Le vrai combat se joue les armes à la main. Malgré les tentatives d’Ospak pour calmer le jeu entre les deux jeunes lutteurs, l’algarade s’aggrave. On passe au combat à mains armées. La rixe entre les deux hommes vire alors au désavantage de Gerald, qui ne sait pas se battre avec le lourd armement quincaillier des hommes du dixième siècle. Ketill lui tranche la main gauche avec son épée courte. Gerald prend alors son arme à feu et le tue net, dans un raffut de tous les diables et avec un éclair de feu qui sort de la petite massue de métal. Le meurtrier sans terre juge avoir agi en situation de légitime défense. Ce ne sera pas l’opinion de tout le monde.

Hjalmar, le père de Ketill, ami et associé politique d’Ospak Ulfsson, vérifie d’abord si Ospak assume un lien de vasselage quelconque avec cet inconnu. Ospak qui craint la tension permanente qu’installerait sur son quotidien, pourtant si tranquille, et sur celui de ses enfants une guerre larvée de vendetta clanique nie engager la moindre allégeance envers Gerald Samsson. Hjalmar demande alors le droit de se venger ou du moins d’obtenir le prix du sang. Ospak, sentant la pression et la déception de sa fille, propose à Hjalmar de l’indemniser, mais Hjalmar refuse. Payer pour l’homme qui foudroya son fils avec son arme mystérieuse serait se lier à lui, ce qu’Ospak a déjà refusé de faire. Gerald doit payer, lui-même, en monnaie d’or pour la mort de Ketill. Prix double, en plus, à cause de la nature insolite de l’arme. Comme il n’a pas un liard, l’inconnu éperdu et ensanglanté est dans l’incapacité de payer. Au grand désespoir de Thorgunna, il s’enfuit donc prestement.

Gerald Samsson trouve alors refuge dans la contrée environnante, mais son ignorance des règles islandaises de vie en société parachève sa perte. Au lieu de dire immédiatement la vérité à son nouvel entourage sur la cause de son exil en cours et d’attendre, selon le rituel, la fin du courroux des dieux, il reste muet sur son crime, auprès de ses nouveaux hôtes, espérant peut-être avoir le temps de se rendre en Irlande. Mais le téléphone arabe devrait en fait s’appeler le téléphone islandais. On apprend rapidement la nature de son crime et le fait de ne pas l’avoir ouvertement reconnu et assumé fait maintenant de lui un hors-la-loi, ne bénéficiant plus des délais divins. Traqué pendant plusieurs jours, il se défend âprement avec son arme à feu (un gogo du coin en boite d’ailleurs encore aujourd’hui, un pruneau dans une guibolle), mais finalement, son flingue le lâche et les hardis guerriers d’autrefois finissent pas le terrasser. On l’enterre ensuite sous un tumulus de pierres et, pour éviter les malédictions, on brûle soigneusement toutes ses petites affaires dans un grand brasier… y compris le mignon canif suisse qu’il avait donné à Ospak et que, pour le coup, ce dernier ne peut pas montrer pour preuve au cureton prêcheur recueillant son singulier récit.

Le dernier paragraphe de la nouvelle se lit comme suit, en v.f.:

«Et voici mon récit, prêtre, tel que je l’ai vu et entendu. La plupart des hommes croient que Gerald Samsson était fol, mais moi je crois qu’il nous venait bien du temps futur et que sa perte est venue de ce que nul homme ne peut faire mûrir les épis avant l’époque de la moisson. Pourtant, il m’arrive de penser à l’avenir, dans un millier d’années, quand ils voleront dans les airs et conduiront leurs chars sans chevaux, et détruiront des villes entières d’un seul coup. Je pense à notre Islande de ce temps, et aux jeunes hommes des États-Unis qui y viendront pour nous défendre en une année où la fin du monde menacera, toute proche. Peut-être que quelques-uns d’entre eux, se promenant par la lande, verront ce tumulus et se demanderont quel guerrier d’antan y gît enterré, et peut-être aussi souhaiteront-ils avoir vécu en ces temps reculés du passé où il vivait lui-même, et où les hommes vivaient libres.»

Et vlan. Cette fiction brillante m’est toujours apparue comme le récit parfaitement acceptable, scientifique presque, de ce qui arriverait vraiment à un voyageur extra-temporel contemporain se retrouvant la gueule paumée au haut moyen-âge. La leçon de matérialisme historique qu’apporte THE MAN WHO CAME EARLY en fait, à mes yeux, un magnifique essai-fiction. Chapeau bas, Poul Anderson, pour cette savoureuse fusion entre fiction et savoir.

Drakkar_(Larousse_complete)_A_Brun

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