Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Islam et incroyance

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2017

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Au départ, ici, l’affaire est parfaitement limpide: il n’y a tout simplement pas de mansuétude musulmane pour les incroyants. Il faut ne pas les reconnaître (dans tous les sens du terme) et, surtout, il faut les combattre, non pour les détruire (Que de générations avons-nous anéanties avant eux! – ronflante, l’idée est en fait hypertrophiée dans l’intox médiatique actuelle – je n’épilogue pas) mais bien plutôt pour les convertir. Le Coran fait tonner contre l’incroyance (ou ce qu’il désigne comme telle, en ratissant large) toute la fermeté habituelle du discours des prophéties monothéistes révélées. Çad (Ṣād) est une lettre de l’alphabet arabe qui est aussi le titre de la sourate 38 (tout simplement parce que c’est sur cette lettre que s’amorce l’écriture de cette sourate). L’ouverture de la sourate Çad, très explicite contre l’incroyance, va nous permettre d’entrer dans notre développement:

Çad.

Par le Coran, porteur du Rappel!
Les incrédules persistent
dans l’orgueil et le schisme.

Que de générations avons-nous anéanties avant eux!
Ces gens là criaient,
alors qu’il n’était plus temps de s’échapper.

Ils s’étonnent
que vienne à eux
un avertisseur pris parmi eux.

Les incrédules disent:
«C’est un sorcier, un grand menteur!
Va-t-il réduire les divinités à un Dieu unique?
Voilà une chose étrange!»

Les chefs du peuple se sont retirés en disant:
«Partez!
Soyez fidèles à vos divinités!
Voilà une chose souhaitable!

Nous n’avions jamais entendu dire cela
dans la religion précédente.
Ce n’est qu’une invention!

Est-ce donc parmi vous, sur celui-ci
que l’on a fait descendre le Rappel?»

Ce sont eux plutôt qui doutent de mon Rappel.
Ils n’ont pas encore goûté à mon châtiment.

Possèdent-ils
les trésors de la miséricorde de ton Seigneur,
le Tout-puissant, le continuel Donateur?

Possèdent-ils
la royauté des cieux, de la terre
et de ce qui se trouve entre les deux?

Qu’ils montent donc au ciel avec des cordes!
-Mais c’est une bande de factieux
qui, ici même, sera détruite-

Le peuple de Noé,
les ‘Ad et Pharaon, avec ses épieux,
les Thamoud, le peuple de Loth,
Les hommes d’al’Aïka
avaient crié au mensonge avant eux.
Tel est le comportement des factieux.

Aucun d’entre eux ne s’est abstenu
de traiter les Prophètes de menteurs.
Ils ont mérité mon châtiment.
Ceux-là n’ont qu’à attendre un seul Cri
qui ne sera pas répété.

(Le Coran, Sourate 38, Çad. versets 1-15, traduction D. Masson)

Le Coran ne fait pas ici une admission banale. Il est explicite sur le fait que la révélation prophétique ne se formule pas contre une mécréance qui serait écrue, vierge, vide, livide et sans a priori intellectuels, mais bien contre une lourde et dense tradition polythéiste, organisée et politisée. Va-t-il réduire les divinités à un Dieu unique? disent les «incrédules» qui se surprennent comme convulsivement du propos novateur d’un des prophètes monothéistes. Et les chefs de ces peuplades intellectuellement arriérées (je seconde pleinement les musulmans sur ce point) de confirmer autoritairement leurs sujets dans leurs vieilles croyances. L’immense combat du Coran contre la non-croyance fait face (ou croit faire face) quasi-exclusivement à la non-croyance en un dieu unique et intangible. Ceci est important. Ce n’est pas la religion ou la religiosité qu’on installe ici. C’est le monothéisme. Très classiquement, on passe de la multitude compliquée et turlupinée de dieux concrets, idolâtrables, et sensoriels/sensuels au seul dieu abstrait, adorable, aux assises (se voulant) exclusivement logico-discursives. C’est là une avancée critique majeure et, toujours prudents et politiquement pragmatiques et tactiques, les nouveaux zélateurs verront bien à camoufler la radicalité novatrice de ce progrès de la pensée mythique dans les replis onctueux d’une vaste filiation traditionnelle qui se voudra la plus vénérable possible.

Très importante, dans cette dynamique d’innovation circonspecte se voulant sciemment traditionaliste, est la notion de Rappel. Le propos coranique juge, en conscience, qu’il ne fait pas dans la tendance nouvelle-nouvelle à la page, sautillante et trépidante quand il lance ses avertissements contre les faux dieux. On a ici un rappel de ce que disaient déjà les très Anciens. Noé, Loth et Moussa (Moïse qui, donc, fut confronté à Pharaon et à ses épieux, possiblement les mâts de ses tentes de campagnes) sont connus pour avoir prêché soit le monothéisme, soit la moralité comportementale, soit les deux, avoir été rejetés, puis associés à une punition divine d’envergure de leurs objecteurs. D’autre part, les Ad sont le peuple yéménite auquel fut confronté le prophète Houd. Les Thamoud sont le peuple d’Arabie centrale auquel fut confronté le prophète Sâlih. Al Aïka est la contrée habitée par le peuple de Madian (en Palestine) auquel fut confronté le prophète Chou‘ayb. Ces trois très anciens prophètes arabes majeurs se sont retrouvés dans des situations analogues entre elles et, aussi, surtout, analogues à celle (évidemment ultérieure) vécue par Mahomet. D’ailleurs tous les prophètes monothéistes invoqués dans la sourate Çad (et les autres aussi, invoqués ailleurs dans le Coran: Ibrahim, Ismaël, Youssouf, Jésus, etc) anticipent frontalement l’appel monothéiste de Mahomet, dans le récit sacré (selon cette description en effet d’écho du prophétisme, procédure typiquement coranique). Bien connue dans ces traditions, récurrente, la situation est la suivante: un avertisseur inspiré du dieu unique se lève au milieu d’une population polythéiste et lui fait une promotion aussi ferme que mal entendue du passage au monothéisme. Après, habituellement, ça se passe assez mal et dieu finit par s’en mêler:

Si les habitants de cette citée avaient cru;
s’ils avaient craint Dieu;
nous leur aurions certainement accordé
les bénédictions du ciel et de la terre.

Mais ils ont crié au mensonge.
Nous les avons emportés
à cause de leurs mauvaises actions.

Les habitants de cette cité sont-ils sûrs
que notre rigueur ne les atteindra pas la nuit,
tandis qu’ils dorment?

Les habitants de cette cité sont-ils sûrs
que notre rigueur ne les atteindra pas le jour
tandis qu’ils s’amusent.

Sont-ils à l’abri du stratagème de Dieu?
Seuls les perdants
se croient à l’abri du stratagème de Dieu.

Ou bien n’a-t-il pas montré
à ceux qui héritent la terre
après ses premiers occupants,
que si nous le voulions,
nous leur enverrions quelque adversité,
à cause de leurs péchés.
Nous mettrons un sceau sur leurs cœurs
et ils n’entendront plus rien.

Voici les cités dont nous te racontons l’histoire.
Leurs prophètes étaient venus à eux
avec des preuves évidentes,
mais ils ne crurent pas
dans ce qu’ils avaient auparavant traité de mensonges.
Voilà comment Dieu met un sceau
sur le cœur des incrédules.

Nous n’avons trouvé,
chez la plupart d’entre eux
aucune trace d’alliance
et nous avons trouvé
que la plupart d’entre eux sont pervers.

(Le Coran, Sourate 7, Al‘Araf [les hauteurs, le discernement]. versets 96-102, traduction D. Masson)

Le Coran est pleinement tributaire de ce prophétisme catastrophiste classique, qui rappelle Sodome, Gomorrhe & Consort (S’ils recommencent, qu’ils se rappellent alors l’exemple des Anciens). J’attire cependant, dans cette seconde citation, très représentative, du bon vieux tonnerre divin contre les indigents du monothéisme, votre attention sur une notion malicieuse qu’on n’attend pourtant pas vraiment, quand il s’agit de l’omnipotence courroucée de l’être suprême. J’ai nommé: le stratagème de dieu. Il intrigue, lui, quand on relis plus attentivement cette citation de la sourate 7. Agacement à part, on nous y parle en effet du fait que dieu, pour en venir à imposer ses preuves évidentes, use, un peu paradoxalement, d’un stratagème… voilà qui n’est ni banal, ni anodin, ni marginal. C’est vachement moderne aussi, cette fois-ci, cette façon de se formuler et de se courroucer. On prend la mesure dudit stratagème quand on s’avise du fait que l’entêtement des polythéistes à ne pas accepter le dieu unique est lui-même un choix punitif fait par dieu (Voilà comment Dieu met un sceau sur le cœur des incrédules), un bon tour qu’il leur joue, littéralement, pour des raisons morales (si nous le voulions, nous leur enverrions quelque adversité, à cause de leurs péchés. Nous mettrons un sceau sur leurs cœurs et ils n’entendront plus rien). Les choses se compliquent subitement et, pour reprendre le mot coranique, il y a bien quelque chose de subtilement pervers qui s’installe ici. On fera inévitablement observer que les adeptes du dieu unique ne sont pas trop chauds à admettre ces résistances passéistes à leur endoctrinement car elles sont toutes autant d’esquintes à l’omnipotence de leur être suprême, pourtant totalisant et habituellement peu enclin à la nuance casuiste. Il faut donc remettre ces résistances et ces incrédulités dans le grand cadre décisionnel (et fatalement punitif) du divin qui. de ce fait, perd subitement en limpidité, en simplicité, en puissance, se complique, se tortillonne, se problématise… Et cela se met à sérieusement finasser et, redisons-le, à faire dans le stratagème:

Lorsque les incrédules usent de stratagèmes contre toi,
pour s’emparer de toi,
pour te tuer ou pour t’expulser;
s’ils usent de stratagèmes,
Dieu aussi use de stratagèmes
et c’est Dieu qui est le plus fort en stratagèmes.

Lorsque nos Versets leurs étaient récités,
ils disaient:
«Oui, nous avons entendu!
Nous en dirions autant, si nous le voulions;
ce ne sont que des histoires racontées par les Anciens».

Lorsqu’ils disaient:
«Ô Dieu!
Si cela est la Vérité venue de toi,
fais tomber du ciel des pierres sur nous,
ou bien, apporte nous un châtiment douloureux».

Mais Dieu ne veut pas les châtier
alors que tu es au milieux d’eux.
Dieu ne les châtie pas
quand ils demandent pardon.

Pourquoi Dieu ne les punirait-il pas?
Ils écartent les croyants de la Mosquée sacrée,
et ils ne sont pas ses amis.
Ses amis sont seulement ceux qui le craignent;
mais la plupart des hommes ne savent rien.

Leur prière à la Maison
n’est que sifflements et battements de mains…
«Goûtez donc le châtiment de votre incrédulité!»

Oui, les incrédules dépenseront leurs biens
pour éloigner les hommes du chemin de Dieu.
Ils les dépenseront,
puis ils déploreront de l’avoir fait
et ils seront ensuite vaincus.

Les incrédules seront réunis dans la Géhenne,
pour que Dieu sépare le mauvais du bon;
qu’il entasse les mauvais les uns sur les autres,
puis qu’il les amoncelle tous ensemble
et qu’il les mette dans la Géhenne.
-Voilà les perdants-

Dis aux incrédules que s’ils cessent,
on leur pardonnera ce qui est passé.
S’ils recommencent,
qu’ils se rappellent alors l’exemple des Anciens.

Combattez-les
jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sédition,
et que le culte soit rendu à Dieu en sa totalité.
S’ils cessent le combat,
qu’ils sachent
que Dieu sait parfaitement ce qu’ils font.

S’ils tournent le dos,
sachez que Dieu est votre Maître,
un excellent Maître, un excellent Défenseur!

(Le Coran, Sourate 8, Le butin. versets 30-40, traduction D. Masson)

À ce point-ci, le jeu du chat et de la souris entre les musulmans et les incrédules, c’est plus seulement du stratagème. C’est carrément de la stratégie. Stratégie militaire notamment (Combattez-les jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sédition…). En me pardonnant une analogie un peu mutine, vous me permettrez de faire observer qu’on nous annonce ici que tout se passe comme si les croyants, encore minoritaires, étaient comme pris en otage, face au dieu, par les incrédules qui les cernent et qui les transforment, volontairement ou non, en une sorte de bouclier humain (Mais Dieu ne veut pas les châtier alors que tu es au milieux d’eux). Et lesdits incrédules, par contre, ne se gênent pas pour bien le narguer, le dieu («Ô Dieu! Si cela est la Vérité venue de toi, fais tomber du ciel des pierres sur nous, ou bien, apporte nous un châtiment douloureux»). On croirait presque que le prêche coranique décrit ici une bande de collégiens un peu potaches chahutant et faisant la sourde oreille face â l’autorité d’un maître qui, lui, visiblement, n’a pas que des amis (Ses amis sont seulement ceux qui le craignent). Et ce maître, qui ne veut/ne peut pas vraiment punir, de tonner: vous vous croyez fin-finauds, mais le maître aussi est fin-finaud, vous allez dépenser toute votre menue monnaie avant de le surclasser… Puis: bon, bon, si vous vous calmez, les enfants, je suis bien prêt à passer l’éponge (Dis aux incrédules que s’ils cessent, on leur pardonnera ce qui est passé). Mais, le calme revenu, n’allez surtout pas vous imaginer que je comprend pas ce qui se trame ici, les amis (S’ils cessent le combat, qu’ils sachent que Dieu sait parfaitement ce qu’ils font). Il est difficile de ne pas se dire que le prêcheur (le Coran, comme texte conseillant ici les croyants sur leur marche à suivre face aux incrédules) a sur tout ceci, en fait, beaucoup plus de fil à retordre qu’il ne se sent prêt à s’engager à l’admettre. Le fait est que ses problèmes prosélytes ne se réduisent peut-être pas tout à fait à la problématique archaïque et solidement balisée de la conversion au monothéisme d’une irrationalité religieuse éparse, sauvageonne, sensualiste, vieillotte mais somme toute préservée intacte, disponible et convertible.

Si bien que la question en vient fatalement à se poser, livide. Le Coran n’a-t-il pas été, même en son temps, directement confronté à l’athéisme au sens fort (la non-croyance intégrale en un dieu ou des dieux). N’a-t-il pas du commenter, et analyser (donc implicitement admettre), l’incroyance pure, exempte de religiosités ou croyances antérieures d’aucune sorte. Chercher de l’athéisme dans le Coran, c’est vraiment chercher une aiguille dans une botte de foin. Et pourtant, eh bien, tendanciellement, on trouve… Observer ce court passage où le prêche coranique, derechef (comme il le fait souvent), explique au «militant» musulman comment il doit se comporter face à l’incroyance:

Pose cette question aux incrédules:
Sont-ils plus forts de constitution
que d’autres êtres créés aussi par nous?
Nous les avons créés d’argile durcie.

Tu t’étonnes et ils plaisantent.
Quand on leur rappelle quelque chose,
ils ne s’en souviennent pas.

Quand ils voient un Signe,
ils veulent s’en moquer
et ils disent:
«Cela n’est que magie notoire [sic]!
Lorsque nous serons morts
et que nous serons poussière et ossements,
Serons-nous ressuscités,
nous-même et nos premiers ancêtres aussi?»

Dis:
«Oui, et vous vous humilierez!»

(Le Coran, Sourate 37, Ceux qui sont placés en rang. versets 11-18, traduction D. Masson)

Dans ce texte du septième siècle, on s’approche singulièrement du type de procédé que des prêcheurs contemporains utilisent pour tenter d’ébranler des personnes non seulement indifférentes à une doctrine religieuse qui serait inusitée, incongrue, vieille (magie notoire) ou nouvelle mais aussi des personnes imbues d’une tranquillité éclairée et d’une paix froide face au tout de l’irrationalité religieuse, en soi. On s’offusque de leur indifférence intégrale devant tout ce qui pourrait procéder de l’au-delà (Lorsque nous serons morts et que nous serons poussière et ossements). Et de recommander au musulman de les ébranler avec un argument d’une singulière modernité ès préchi-précha: la peur de la faiblesse corporelle et de la mort physique (Pose cette question aux incrédules: Sont-ils plus forts de constitution que d’autres êtres créés aussi par nous?). On voit fort mal ce genre de dynamique argumentative se déployer devant des polythéistes qui, eux, restent intégralement pétris de vieilles croyances et de pulsions en faveur de l’au-delà.

Le Coran voudrait que l’on pense qu’il ne fait face qu’à de mauvais religieux (des polythéistes), ou à des monothéistes incomplets (des croyants en un dieu unique, mais non-musulmans), ou à des dépravés immoraux des deux groupes précédemment mentionnés (des «pervers» dévoyés ou mal islamisés). Il lui est extrêmement difficile d’admettre l’athéisme, sans le réduire de facto aux trois cas de figure précédents. Être sans dieu et sans croyance irrationnelle c’est, aux vues du prêche coranique, probablement juste d’avoir oublié dieu (Quand on leur rappelle quelque chose, ils ne s’en souviennent pas) ou de ne pas décoder son message (Quand ils voient un Signe, ils veulent s’en moquer). Sur ce point, les musulmans modernes sont, eux aussi, solidement coranistes, même si, technologie oblige, ils ne peuvent désormais plus s’exclamer, contre les incrédules: Qu’ils montent donc au ciel avec des cordes!

Les musulmans ont peur de l’athéisme comme la nature était autrefois censée avoir peur du vide. Ils ne l’admettent pas comme fait ordinaire, ne le cadrent pas, ne le piffent pas… malgré certains aveux involontaires de leur texte sacré, lumineux, lui, en cela aussi. Et, comme le Coran finalement, les musulmans se leurrent ouvertement au sujet de l’inexistence de dieu, dans les faits et dans les consciences. Car l’athéisme est. Et il existe pleinement, depuis des temps fort reculés. Une lecture attentive du Coran confirme que le texte sacré de l’Islam s’en avise et impitoyablement, fatalement, et comme désespérément, s’en insurge.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il y a soixante ans: MYTHOLOGIES de Roland Barthes

Posted by Ysengrimus sur 7 novembre 2017

Il y a soixante ans cette année paraissaient les fameuses Mythologies de Roland Barthes. C’était littéralement de la sémiologie de combat, produite dans une sorte de situation de guérilla journalistique. Il en résulte aujourd’hui une suite de zébrures textuelles un peu vieillottes, quoique toujours suavement lisibles. Quand on s’avisera du fait que, dès le siècle dernier, émerge vigoureusement en France une intensive culture consumériste de masses, mâtinée de propagande nationale-coloniale et encore densément empreinte de traditionalisme (y compris de catholicisme traditionaliste), on comprendra mieux l’une de nos servitudes majeures: le divorce accablant de la connaissance et de la mythologie. La science va vite et droit en son chemin; mais les représentations collectives ne suivent pas, elles sont des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l’erreur par le pouvoir, la grande presse et les valeurs d’ordre (p. 63). La réalité sociologique quotidienne de la grande décennie d’après-guerre (notamment les premières glorieuses, surtout ici autour de 1954-1957) est donc déjà largement mythologisée. Et en empâtant sciemment la civilisation ordinaire dans son mythe, on est bel et bien en train de mollement la guider (comme un berger guide ses bêtes, un peu à la baguette, un peu sur leur air d’aller, un peu au petit bonheur la chance). Cela —le mythe— se joue, un peu perfidement mais sans concertation particulière, dans le grand cercle de vastes mutations sociales, tout en ne tendant aucunement à nier les mille choses qui déterminent le nouveau rythme de la vie ordinaire. Le mythe ne nie pas les choses, sa fonction est au contraire d’en parler; simplement, il les purifie, les innocente, les fonde en nature et en éternité, il leur donne une clarté qui n’est pas celle de l’explication, mais celle du constat […]. En passant de l’histoire à la nature, le mythe fait une économie: il abolit la complexité des actes humains, leur donne la simplicité des essences, il supprime toute dialectique, toute remontée au-delà du visible immédiat, il organise un monde sans contradictions parce que sans profondeur, un monde étalé dans l’évidence, il fonde une clarté heureuse; les choses ont l’air de signifier toutes seules (p. 217). Le décors d’un durable univers superficiel, consommateur, toc, aussi indolent qu’infatué, est déjà fermement planté.

Les représentations collectives décrites dans l’ouvrage de Barthes, sur une série de cas concrets, font perler des conceptions fondamentalement petites bourgeoises (pp 211-216) de l’existence ambiante. La sensibilité du Barthes des Mythologies est marxisante, plus précisément brechtienne. Il s’agit d’un marxisme pré-soisante-huitard un peu carré, discrètement prosoviétique mais encore sans complexe, très fluide, très direct et apte à réactiver un bon nombre de nos stimulations critiques aujourd’hui imperceptiblement engourdies sous le conformisme ambiant et la fausse universalité éternelle de nos petites certitudes gnagnan et outrecuidantes. Les mythes ne sont rien d’autre que cette sollicitation incessante, infatigable, cette exigence insidieuse et inflexible, qui veut que tous les hommes se reconnaissent dans cette image éternelle et pourtant datée qu’on a construite d’eux un jour comme si ce dût être pour tous les temps. Car la Nature dans laquelle on les enferme sous prétexte de les éterniser, n’est qu’un Usage. Et c’est cet Usage, si grand soit-il, qu’il leur faut prendre en main et transformer (p. 230). Aspirant à une anticipation critique de cette transformation révolutionnaire des Usages, si ardemment souhaitée, on nous montre de façon limpide que l’idéologie dominante est l’idéologie des classes dominantes. Plus précisément, l’idéologie dominante ciblant la petite bourgeoisie est une version prêt-à-porter, resto-rapide, javellisée et encapsulée de la pensée de ses maîtres. Et d’exemplifier, à partir de ce que diffuse la culture ambiante. Charlie Chaplin dans Les Temps Modernes est un pauvre sans être un prolétaire. Terry Malloy (joué par Marlon Brando) dans Sur les quais est un gréviste qui finit par renouer avec un patronat encore triomphant. Truquées, les mythologies sont implicitement propagandistes et servent la réaction, sans ambages, sans transition… Même la catégorie de Travail, en son principe, est faussée, naturalisée, figée, vitrifiée, banalisée et donc sabotée, notamment dans la présentation anthropologique qu’une exposition parisienne quelconque sur l’Homme (avec un grand H et sans Femme avec un grand F à côté) nous en serine. Que le travail soit un fait ancestral ne l’empêche nullement de rester un fait parfaitement historique. D’abord, de toute évidence, dans ses modes, ses mobiles, ses fins et ses profits, au point qu’il ne sera jamais loyal de confondre dans une identité purement gestuelle l’ouvrier colonial et l’ouvrier occidental (demandons aussi aux travailleurs nord-africains de la Goutte-d’Or ce qu’ils pensent de la grande famille des Hommes). Et puis dans sa fatalité même: nous savons bien que le travail est «naturel» dans la mesure même où il est «profitable», et qu’en modifiant la fatalité du profit, nous modifierons peut-être un jour la fatalité du travail. C’est de ce travail, entièrement historifié [sic], qu’il faudrait nous parler, et non d’une éternelle esthétique des gestes laborieux (p. 164). Brecht, quand tu nous tiens…

Il n’est certainement pas question de s’exclamer ici: Marx, sors de ce corps! Le fait est que ce genre d’analyse critique, de ne plus se formuler ainsi de nos jours, ne perd strictement rien de sa vigueur ou de sa justesse. Ceci dit, la question se pose, sereinement, après deux générations: les Mythologies de Barthes sont-elles datées? Factuellement elles le sont, imparablement. Ce genre de micro-analyse actualiste n’échappe aucunement à la patine du temps. En les lisant aujourd’hui, on ne sait plus qui sont ces cyclistes du Tour de France 1955, ou ces catcheurs à la mode du milieu du siècle dernier, en France. Minou Drouet n’est plus une vedette pour nous (sa réconciliation avec Jean Cocteau ne nous a pas laissé un souvenir indélébile) et les procès Dupriez et Dominici, on sait pas ce que c’est. De la même façon, on a une idée assez vague (quoique sinistrement discernable) de ce que la France foutait au Maroc dans ces années-là. Poujade et Mendès-France font partie de la grande histoire (on notera que Le Pen est nommé une fois, justement dans un article sur Poujade). Billy Graham et l’abbé Pierre font partie de la petite histoire (ils ne nous font plus prier, ça on arrive à le constater). Greta Garbo ne nous émeut plus vraiment. Le Nouveau Théâtre et Adamov ne sont plus ni nouveaux ni éminents (ceci n’est pas un cas de critique ni-ni mais un simple constat). Malgré ces éléments fatalement vermoulus, qui habitent intimement le développement et en fondent l’armature, le texte garde une remarquable fraîcheur et les lignes argumentatives de fond qui s’y expriment tiennent bien le temps, elles. J’irais même plus loin en affirmant que, de fait, le caractère daté des sujets traités sert désormais ultimement la cause de leur démystification. En effet, comme l’exercice consiste à regorger les phénomènes traités de leur prosaïque historicité, il n’y a rien de mieux que la distance de six bonnes décennies pour faire revenir par reflux ainsi que solidement imposer le réel historique daté à l’encontre de la naturalité mythologique faussement éternelle de ces faits de société. Ce que le monde fournit au mythe c’est un réel historique, défini, si loin qu’il faille remonter, par la façon dont les hommes l’ont produit ou utilisé; et ce que le mythe restitue, c’est une image naturelle de ce réel. Et tout comme l’idéologie bourgeoise se définit par la défection du nom bourgeois, le mythe est constitué par la déperdition de la qualité historique des choses: les choses perdent en lui le souvenir de leur fabrication. Le monde entre dans le langage comme un rapport dialectique d’activités, d’actes humains: il sort du mythe comme un tableau harmonieux d’essences. Une prestidigitation s’est opérée, qui a retourné le réel, l’a vidé d’histoire et l’a rempli de nature, qui a retiré aux choses leur sens humain de façon à leur faire signifier une insignifiance humaine. La fonction du mythe, c’est d’évacuer le réel: il est, à la lettre, un écoulement incessant, une hémorragie, ou, si l’on préfère, une évaporation, bref une absence sensible. Il est possible de compléter maintenant la définition sémiologique du mythe en société bourgeoise: le mythe est une parole dépolitisée (pp 216-217). Et, justement, on peut le dire aujourd’hui: Minou Drouet, Poujade, Billy Graham et l’abbé Pierre étaient des mythe, en France, au siècle dernier. L’ouvrage Mythologies a fichtrement bien fait d’en traiter justement du temps où ils faisaient encore rêver le populo parce que c’est pas aujourd’hui que ça résonnerait le moindrement dans les imaginaires, ces derniers étant bel et bien, massivement et incontestablement, passés à autre chose. Le discours de Barthes ET soixante ans de distance historique s’unissent solidement désormais pour bien nous les repolitiser, nous les historiciser et nous les démystifier, ces totems sociétaux dépolis d’autrefois. C’est ça et rien d’autre, pour un ouvrage actualiste daté, que de bien vieillir

Comprenons-nous bien, les mythologies ne se sont pas pour autant ratatinées, racotillées et résorbées, au fil du temps, il s’en faut de beaucoup. On sent, bien au contraire, qu’en deux générations, elles se sont surtout amplifiées, magnifiées, boursouflées, multipliées, ces menues mythologies barthésiennes d’antan. On est passé des petits morceaux d’art trouvé astucieux et mutins de Marcel Duchamp aux immenses ready-made scintillants, triomphalistes et planétaires de Jeff Koons, si vous m’autorisez une analogie venue du monde des arts. Aussi, on arrive à vibrer au fait que, ma foi, Barthes a bien su capter le fonctionnement mythologique en l’essence, dans le principe, finalement, aussi. Il faut dire que le lait et le vin, le bifteck et les frites, le plastique, les jouets, l’automobile, même les saponides et les détergents, sont encore plus que jamais avec nous et agissent encore aussi intimement sur nous. Quant aux soucoupes volantes (qui ne sont plus vraiment martiennes) et au cerveau d’Einstein (ce dernier, mort en 1955, était encore tout chaud), alors eux, leur impact mythologique n’agit plus sur nous autant, certes… mais on arrive fort aisément à articuler les jeux de transpositions requis. Il s’agit simplement de remplacer ce qui est remplaçable et de faire les ajustements d’époque. Le développement continue alors de sacrément bien tenir. On s’extasie moins aujourd’hui sur le cerveau d’Einstein que sur ses citations sur internet et la dimension lourdement factice de sa mythologie nous accompagne toujours aussi intensément. Et d’ailleurs, cette idée d’une vaste mutation historicisée des mythes est en fait déjà entièrement présente chez Barthes. On en trouve un exemple particulièrement vif dans ses développements virevoltants au sujet du music-hall. Toute cette magie musculaire du music-hall est essentiellement urbaine: ce n’est pas sans cause que le music-hall est un fait anglo-saxon, né dans le monde des brusques concentrations urbaines et des grands mythes quakeristes du travail: la promotion des objets, des métaux et des gestes rêvés, la sublimation du travail par son effacement magique et non par sa consécration, comme dans le folklore rural, tout cela participe de l’artifice des villes. La ville rejette l’idée d’une nature informe, elle réduit l’espace à un continu d’objets solides, brillants, produits, auxquels précisément l’acte de l’artiste donne le statut prestigieux d’une pensée tout humaine: le travail, surtout mythifié, fait la matière heureuse, parce que, spectaculairement, il semble la penser; métallifiés [sic], lancés, rattrapés, maniés, tout lumineux de mouvements en dialogue perpétuel avec le geste, les objets perdent ici le sinistre entêtement de leur absurdité: artificiels et ustensiles, ils cessent un instant d’ennuyer (p. 167). Le mouvement historique, même abrupt, ne démystifie pourtant pas. Il ajuste les nouveaux mythes aux anciens. C’est l’embouteillage des mythes. Et alors, on peut s’en envoyer, des borborygmes ethnologiques et des mutations sociétales, sans sortir de l’aliénation. C’est que celle-ci dure et elle dure tant qu’elle nous tient et qu’on nous tient par elle.

Et, bon, au bout du compte, Barthes lui-même, tel qu’en lui-même, a fini complètement tortillonné dans son propre mythe. On pourrait détailler ceci amplement (notamment en brocardant comme il le mériterait son abandon ultérieur du marxisme au profit de la petite esthétique littéraire post-moderne à la mord-moi-le-nœud — passons, passons). Je vais plutôt exemplifier son ultime et grandiose mystification involontaire et ce, sur un fragment aussi simple que spectaculaire. Dans Mythologies, il a sereinement écrit (cette citation est avec moi depuis quatre décennies): Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques: je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique (p. 140). Et alors, bien plus tard, en mars 1980, dans une des bourdonnantes rues de Paris, il se fait bouter par une automobile qui, pourtant, ne roule pas très vite. Il tombe par terre et cela lui aggrave subitement une vieille défectuosité du poumon. Il meurt. Vous ne me direz pas. Mourir frappé par une bagnole, après avoir écrit une phrase pareille au sujet de la ci-devant nouvelle Citroën, ça aussi, quelque part, c’est parfaitement digne des grandes cathédrales gothiques!

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Cyber-fac-similé PDF de l’ouvrage MYTHOLOGIES de Roland Barthes (1957) dans l’édition qui fut celle de ma jeunesse (lu par moi, vingt ans après sa parution, il y a quarante ans, en 1977).

 

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Sidi et les femmes

Posted by Ysengrimus sur 21 octobre 2017

Couple mauritanien mauresque

Couple mauritanien mauresque

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Bon, on pourrait développer longuement —il y a d’ailleurs pleinement lieu de le faire— sur les difficultés en sexage que sont encore voués à rencontrer nos compatriotes musulmans de sexe masculin. On pourrait spéculer, analyser, subodorer. Je vais me contenter d’exemplifier.

J’ai connu Farouk oulb Sidi Farouk (nom altéré) circa 1983 lors de mes études doctorales à Paris. C’était un hassanyah mauritanien, petit fils de nomade (lui-même de seconde génération sédentarisée). Il faisait sa thèse doctorale sur une ville portuaire de Mauritanie. Géographe de profession, musulman de par son éducation. Il était, sans trop le dire à ses pairs, de fait athée par option, rationaliste et progressiste. C’était aussi une intelligence authentique. Nous étions étudiants, logés dans la même résidence. J’étais donc linguiste québécois. Il était donc géographe mauritanien. Malgré le fait que tout nous séparait, nous avons tout de suite fraternisé. Dans la France mitterrandienne, les effets répercutés de la Révolution Islamique d’Iran se faisaient solidement sentir et la problématique de la révolution post-marxiste était sur toutes les lèvres. Et celui que j’appelais tout simplement Sidi (ce qui l’amusait beaucoup car cela signifie «mon maître») manifestait sa compréhension des crises politiques du temps avec une finesse historique qui le démarquait nettement des autres étudiants musulmans et occidentaux de cette vaste résidence étudiante internationale du sud de Paris. Sa culture vernaculaire, qu’il appelait la culture des nomades, il la valorisait profondément en me disant, d’une air mi-hautain mi-amusé, «Toi, tu es un pur produit de la culture sandwich Coca-cola». Musulman donc, mais surtout, homme musulman, Sidi s’identifiait solidement à ces vieille valeurs de solidarité masculine en acier trempé d’un autre temps. Il les formulait, notamment en ce dit mauritanien qu’il me récita un jour qu’il m’accusait, sans trop se tromper d’autre part, d’être excessivement superficiel en amitié, comme tous les occidentaux foufous et mal embouchés de notre temps.

UN AMI ET DEMI…

Voici qu’un homme riche avait un fils. Et dans la maison de l’homme riche venaient manger et s’amuser toutes sortes de gens qui se disaient les amis du fils de l’homme riche. Un jour, l’homme riche prend son fils près de lui et dit: «D’après toi, combien as-tu d’amis?». « Mais père, ta maison est toujours pleine de gens qui viennent pour moi. J’ai des vingtaines d’amis.» «Je te dis moi, mon fils ceci: je suis ton aîné en âge, et pourtant je n’ai qu’un ami et la moitié d’un ami.» Le fils ne parla pas. «Maintenant, je t’invite à voir avec moi, mon fils Ibrahim, ce qu’il en est de mes amis.» Voici qu’ils prirent un agneau qu’ils égorgèrent et placèrent sous un drap que son sang poissa. Ils mirent le tout en évidence sur le sol. «Ibrahim, voici tes ci-devant ‘amis’.» Arrivèrent les jeunes hommes que le fils connaissait. Ils venaient festoyer. «Un ennemi a tué Ibrahim…» leur dit le père de ce dernier, en leur montrant la dépouille de l’agneau recouverte du drap sanglant. À ces mots, ils prirent la fuite comme poussière au vent. Arriva un homme mûr. «Ibrahim, voici mon demi-ami.», dit le père d’Ibrahim. L’homme fut surpris et s’enquit des détails de l’affaire. «Un ennemi a tué Ibrahim…» L’homme se déclara disponible pour toute collaboration financière à quelque entreprise visant à régler cette affaire. Mais il n’abordait pas les questions de vie et de mort. Comme il se retirait, arriva un vieil homme. «Ibrahim, vois, celui-ci est mon ami», dit le père d’Ibrahim. Le vieil homme regarde le père qui redit: «Un ennemi a tué Ibrahim…». À ces mots, le vieil homme entre dans une formidable fureur. Il saisit une arme à feu qu’il déchargea sur le drap recouvrant l’agneau et cria: «Voici. C’est moi qui ai tué ton petit, ton Ibrahim. Tu n’as plus comme objet de ta vengeance future que moi, maintenant. Que ma poitrine soit souillée de son sang et qu’entre nous se règle cette affaire.» Puis il partit rechercher l’auteur du crime pour le tuer, libérant de ce fait intégralement le père d’Ibrahim de toute culpabilité dans ce conflit et dans les crises futures qu’il allait fatalement engendrer.

Du pur, du solide, du costaud, du viril sans ambivalence. Cependant, d’autre part, Sidi avait un rapport complexe et difficile à ses compatriotes africains de la modernité. Il me disait une fois: «Si un jour je siège sur un comité international formé de douze personnes, onze africains et un occidental, je confie la trésorerie du comité les yeux fermés à l’occidental car si je la confie à un des africains, ce sera des embrouilles sans fins et la cagnotte va s’amenuiser et s’amenuiser sans qu’on comprenne trop pourquoi.» Cette problématique hautement paradoxale se généralisait aussi aux femmes. Cela donnait alors: «Je suis très réfractaire à l’idée d’épouser une femme mauresque. Parce que quand tu épouses une femme, tu épouses son clan. Si j’occupe des fonctions politiques, je dois rester libre des pressions de tous les groupes formels et informels.» Il fantasmait donc amplement la femme occidentale comme porteuse de liberté individuelle, liberté politique, d’abord, liberté sexuelle ensuite, la préférence envers la seconde restant amplement subordonné, comme on va le voir, aux enjeux et priorités de la première.

Un gros sac de maïs, Sidi, vraiment?

Un gros sac de maïs, Sidi, vraiment?

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Bel homme, élégant, articulé, distingué, svelte, basané, avec je ne sais quoi de sauvage dans le regard, Sidi, qui avait monté des chameaux et des chevaux maures mais n’avait jamais été à bicyclette, faisait tourner bien des têtes de filles aux résidences universitaires. Je crois qu’il aurait effectivement bien aimé se trouver une conjointe occidentale. Mais si les filles étaient attirées au départ, elles se rebutaient vite face à ses propos et ses comportements, involontairement incongrus et décalés. Je découvris éventuellement pourquoi. D’Olga, la solide maritorne russe qui étudiait en médecine, Sidi disait, en souriant férocement «Je te jure que cette Olga m’attire beaucoup. On dirait un gros sac de maïs.» Le sourire de la toute puissante Olga se crispa fortement quand le curieux compliment finit par lui venir aux oreilles. Mais Sidi n’en avait cure. Il était entier et fier. Il avait été coureur pour l’équipe olympique de Mauritanie et il s’occupait de nous coacher un peu, lors de nos joggings matinaux d’étudiants, au Parc de Montsouris. Dans notre bande de joyeux joggeurs, il y avait Bérengère, une bouillante méridionale aux cheveux de blé qui plaisait bien à Sidi. Un jour, dans la cuisine, après le jogging, elle dit, à la cantonade: «C’est très plaisant de faire du jogging avec Farouk. Ses conseils sont lumineux et il est une véritable gazelle. » Et Sidi, souriant radieusement, avait répondu: «Mais je te jure Bérengère, si je suis une gazelle, toi tu es une girafe.» Je revois encore la face de Bérengère crisper subitement. Elle s’attrapa le cou, en souriant gauchement et dit: «Girafe. Euh… Long cou.» Un peu plus tard, quand je prenais le délicieux thé maure en compagnie de Sidi dans sa chambre (il préparait le thé lui-même), il me questionna, comme il le faisait souvent au sujet de ses couacs interculturels. «Bérengère ne semble pas avoir apprécié mon compliment de tout à l’heure. Tu peux me dire pourquoi?» Je me contentai de répondre: «Commence donc par m’expliquer un petit peu ce que tu croyais accomplir en la qualifiant de girafe…» Sidi se leva, tira un ouvrage de sa bibliothèque, le feuilleta, le tint ouvert et me le tendit. La page s’ouvrait sur un vaste paysage du Sahel. Il s’agissait donc d’une photo de la savane africaine au fond de laquelle quatre girafes de profil couraient à grande vitesse. Sidi dit: «La girafe. L’animal le plus majestueux, le plus fluide et le plus élégant de toute l’Afrique.» Je dus rectifier ce nouveau malentendu interculturel: «L’image visuelle que toi tu as de la girafe est certainement plus juste que celle des occidentaux mais cela ne sauve pas ton compliment à Bérengère. Nous, occidentaux, les girafes, on les voit habituellement immobiles dans un enclos au zoo et qui se penchent gauchement pour capter une merde qu’on leur tend à bouffer. On ne voit que le long cou et les lèvres énormes d’un animal captif et peu mobile.» Sidi exprima avec dépit sa tristesse d’avoir éventuellement raté l’affaire avec Bérengère pour une raison si futile et si malencontreuse. Il le fit en des termes explicites que je ne vais pas reproduire ici mais qui laissaient deviner sans ambivalence que cet homme, pourtant si raffiné et intelligent, avait, disons, une conception finalement fort utilitaire des femmes… Quand le prenait le dépit de voir les femmes occidentales s’éloigner de lui comme ça, pour toutes ces raisons qu’il décodait mal, Sidi se mettait vite à déraper sur la pente misogyne. Il racontait alors que, l’un dans l’autre, les femmes ne sont bonnes que pour se les envoyer et encore, avec la plus grande méfiance, parce qu’on ne sait jamais à quoi s’attendre.

Alors moi, cette fois là, j’ai quand même voulu qu’il comprenne mieux tout ça. Je suis donc allé chercher la photo de mon amoureuse du temps et quelques lettres. Et, candide, je lui ai raconté que j’étais amoureux, que nous étions séparés mais fidèles, que nous voulions fonder un foyer, tout ça. À un moment, il m’interrompit: «Mais pourquoi tu me racontes tout ça». Imbu de ma subite mission civilisatrice, je ne me démontai pas: «Mais Sidi, pour que tu comprennes que tes choix sexistes ont des conséquences inattendues. Que de mépriser les filles comme tu le fais ne donne rien. Un jour, tu trouvera l’amour et…» Sa réplique, lapidaire, sans appel, sonne encore aujourd’hui, trente ans plus tard, comme la voix de tonnerre du fier fleuron d’une époque: « Mais je n’ai pas le temps, moi. Je dois m’occuper de la reconstruction de mon pays, de sa décolonisation, du cheminement du tiers-monde ». J’avalais très lentement ma gorgée de thé mauresque. Sans y penser, Sidi m’avait, lui-même, fait comprendre que la vision du monde occidentale, surtout sa portion teinté de tendresse romantique privée et/ou de féminisme, était hautement incompatible avec sa quête à lui et ce, pour des raisons dont il serait hautement ardu de questionner la légitimité d’époque.

La vie sociale de Sidi en France évolua en dents de scie. Il fréquenta éventuellement une étudiante française, fraîchement convertie à l’Islam et fascinée, un peu abstraitement, par les intellectuels africains. L’idylle tint un temps, puis, pour des raisons mal éclaircies, l’ultime occidentale du cercle émotionnel de Sidi rentra hautainement dans ses terre en lui rendant respectueusement son vieux Coran emballé dans de la soie fine (Sidi ne touchait jamais le livre sacré de ses mains nues). Sidi lui-même soutint brillamment sa thèse de doctorat puis il rentra éventuellement en Mauritanie et, aux dernières nouvelles, il a épousé une femme mauresque qui le sert discrètement en portant respectueusement le voile…

Ah, cet infini dialogue des mondes et des âges. Nos compatriotes masculins arabes et africains sont tous, à des degrés divers, des Farouk oulb Sidi Farouk. Il faut les guider, respectueusement mais fermement, sur la voie de l’égalité inconditionnelle (et non négociable) et de la collégialité solidaire entre hommes et femmes (voie sur laquelle nous avons, de fait, nous-même encore bien du chemin à faire). Cette voie, cette route, on peut indubitablement la marcher avec ces hommes issus d’un autre cercle de mentalités et de croyances. Ils sont fins, sensibles, aussi modernes que nous, et ils ont énormément de chaleur humaine et de générosité. Mais il reste qu’elle sera longue, cette route, raboteuse et cernée de taillis ambivalents, paradoxaux, eux-mêmes truffés de tous les étranges petits piquants acerbes de ces mécompréhensions rectifiables dont sont hérissés en permanence tous nos dialogues culturels.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La mort de Fatima: fatalité ou brutalité?

Posted by Ysengrimus sur 4 octobre 2017

"Fatima"

« Fatima »

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À la mort de Fatima, fille benjamine de Mahomet, Saint Prophète de l’Islam, le schisme musulman s’annonce déjà. Et une portion significative de la charge symbolique associée au personnage tragique de Fatima réside dans la mésentente entre sunnites (aujourd’hui 85% des musulmans) et chiites (aujourd’hui 15% des musulmans) sur le récit de sa mort. Morte la même année que son père, en 632, à l’âge de 27 ans (si elle est née en 605) ou même à l’âge de 17 ans (si elle est née en 615), Fatima, mère de quatre enfants, décède prématurément. C’est là la seule chose sur laquelle on s’entend. Et je ne vais certainement pas trancher la question des versions de sa disparition ici, attendu, surtout, que les deux susdites versions portent leur douloureux et fatal compendium de misère et de sagesse et ce, en elles-mêmes, comme de par leur mise en contraste.

Pour bien suivre l’articulation de la mésentente qui mènera à la radicale dualité des traditions sunnite et chiite concernant la mort de Fatima, il faut retracer rien de moins que la clef du schisme. Celle-ci concerne la succession du Saint Prophète, mort subitement, sans enfant mâle. Les califes («successeurs») s’énumèrent comme suit: Abou Bakr As-Siddiq (calife de 632 à 634), Omar Ibn Al-Khattâb (calife de 634 à 644), Othman Ibn Affân (calife de 644 à 656), Ali ibn Abi Talib (calife de 656 à 661). Après Ali, la Oumma, couvrant désormais un territoire immense, se fragmente en de vastes et durables dynasties et ne dispose plus d’un califat unifié. La tradition musulmane majoritaire désigne les quatre premiers califes sous le nom de Rashiduns («les bien guidés»). Si le schisme ne remonte pas nécessairement historiquement à eux, il se définit et se mythologise largement en eux.

Car le fait est que les sunnites et les chiites ne s’entendent pas sur le statut historique de ces califes Rashiduns. Pour les sunnites, l’ordre des commandeurs des croyants est bien Mahomet, Abou Bakr, Omar, Othman, Ali. Pour les chiites, l’ordre des commandeurs des croyants est Mahomet, Ali. Rappelons pour mémoire qu’Ali est le cousin du Saint Prophète et le mari de Fatima. C’est du couple d’Ali et de Fatima que sortira une descendance du Saint Prophète par le sang, descendance que les chiites revendiquent encore aujourd’hui pour leurs imams.

Donc, la fulgurante période où l’Islam finalise la conquête de l’Arabie (sous Abou Bakr), convertit la Perse, l’Irak, la Syrie romaine (sous Omar), prend l’Égypte copte et commence à pénétrer le Maghreb (sous Othman) n’est pas vraiment, dans les vues des chiites, une période où la foi musulmane est ouvertement animée par des califes (Abou Bakr, Omar, Othman sont en gros des usurpateurs largement opportunistes). Pour les sunnites, d’autre part, Ali est de plein pied calife de l’Islam, simplement il est le quatrième calife, pas le premier. Pour les sunnites, le veuf de Fatima (Ali) ne devient calife que lorsque la Oumma le nomme, pas une minute avant (on procède ici comme pour un pape). Pour les chiites, Ali fut calife dès la mort de son cousin Mahomet en 632 (on raisonne ici comme pour un roi) mais il ne put assumer son commandement effectif qu’en 656.

Dans la version sunnite des choses, Abou Bakr et Omar (ainsi qu’Othman, qu’on va laisser de côté ici car il n’a pas de rapport direct avec la mort de Fatima) sont des personnages vénérables dont l’hagiographie exige qu’ils soient décrits comme des modèles moraux et des chefs impartiaux et inspirés. Dans la version chiite, Abou Bakr et Omar sont des personnages douteux servant de faire-valoir passablement maganés et démonisés au sein de l’hagiographie d’Ali (et corollairement, de Fatima). Cette hagiographie fatimide, elle-même, construit la description d’un calife inspiré, patient et héroïque, qui dut lutter durement, après son douloureux veuvage, pour asseoir sa succession. Comme Abou Bakr et Omar ont un rôle à jouer dans la mort de Fatima, la version qu’on se donnera de cette mort sera déterminée par l’image qu’on se donne du successeur de Mahomet: Abou Bakr (élu, malgré Ali) pour les sunnites, Ali (bafoué par Abou Bakr) pour les chiites. On commence à sentir qu’il y aura antinomie des approches et des descriptions.

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La mort de Fatima, résultat d’une triste fatalité (lecture sunnite). Pour les sunnites, Mahomet malade sait, de par la volonté divine, que sa fille Fatima le suivra bientôt dans la tombe. Il le lui annonce secrètement, sur son lit de mort. Fatima en tire un sentiment ambivalent de douleur et de joie. On insiste ici sur la profondeur du rapport entre un père et sa fille. Fatima fut de toutes les quêtes de Mahomet. Elle était à ses côtés dans les moments les plus difficiles. Une extraordinaire proximité les unit. Cela est renforcé par le fait que, parait-il, Fatima ressemblait beaucoup physiquement au Saint Prophète. Fatima survivra six mois à son père. Pendant cette période triste et endeuillée surviendra l’épisode malheureux de l’héritage paternel que lui refusera le nouveau calife, Abou Bakr, contraint légalement de le faire. Un froid s’instaure entre le nouveau commandeur des croyants et Fatima. Mais la fille du Saint Prophète est auréolée de la fatalité qui l’enserre et elle se distancie assez vite de la question des possessions matérielles et des successions politiques. Quand la maladie la gagne, sa sagesse la pousse à se réconcilier avec Abou Bakr qui, magnanime, accepte d’oublier le malentendu maintenant que Fatima entend raison. Une nuit, devenue gravement malade, celle qu’on surnommait «la resplendissante» rêve du Saint Prophète qui lui annonce sa mort désormais toute prochaine. Elle meurt finalement et est enterrée dans les formes et surtout, dans une grande tristesse inexorable quoique sans amertume politique particulière. Le lieu de son enterrement fut parfaitement connu à l’époque (même s’il est oublié aujourd’hui).

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 La mort de Fatima, résultat d’une arbitraire brutalité (lecture chiite). Quand Mahomet meurt, Fatima, surprise, est foudroyée par une tristesse si puissante que, pendant deux jours, elle tombe inconsciente. À son réveil, la Oumma a déjà prêté serment à Abou Bakr, sans que Fatima ait pu formuler le seul choix qu’elle préconisera toujours, celui de son époux Ali. Un bon nombre de musulmans se regroupent d’ailleurs autour d’Ali et perçoivent la nomination d’Abou Bakr comme une usurpation. Une réunion a lieu à la demeure d’Ali et de Fatima. Flairant une sédition potentielle, Abou Bakr et Omar se rendent chez Fatima et Ali. Omar, le futur conquérant de la Perse, est un grand gaillard bouillant et unilatéral. Sa biographie inclut au moins un épisode disgracieux où il rudoie une femme musulmane alors qu’il n’est pas encore converti lui-même. L’initiative des femmes, c’est pas trop son truc, au futur calife Omar. Constatant que Fatima se tient derrière la grille de sa maison pour les empêcher d’entrer, lui et Abou Bakr, Omar pousse rudement Fatima contre un mur de pierre avec la grille de la porte et Fatima se retrouve avec des côtes fêlées. Elle est enceinte et cet acte brutal la mènera à une fausse couche. Les musulmans entourant Ali finissent par se rallier à Abou Bakr. C’est ensuite l’épisode de la spoliation de l’héritage de Fatima. Ici, il est assumé qu’elle n’adressera plus jamais la parole à Abou Bakr. Elle meurt, six mois après son père, d’un effet direct des blessures lui ayant été infligées par Omar. Le lieu de l’enterrement de Fatima fut tenu secret par Ali (à la demande expresse de Fatima même). Ce secret perdure à ce jour.

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 Voilà. Tout le schisme est là, encodé dans deux lectures irréconciliables du sort injuste d’une jeune femme. J’ai personnellement pour mon dire que, dans une de ces version comme dans l’autre, la mort de Fatima, c’est en fait une allégorie du sort des femmes (de toutes les femmes d’un temps, hein, pas seulement des musulmanes). Abnégatives par amour absolu et myope pour le père sanctifié ou par soumission revêche et contrainte à la violence masculine omniprésente, elles sont réduites à attendre un sort meilleur dans les générations futures qui suivront les générations futures. Et pourtant la tradition islamique nous parle de Fatima en des termes qui lui assignent une bien plus cruciale amplitude que celle d’héritière spoliée se faisant tasser entre un mur et une grille par un rustaud.

 Pensée universelle, écoutes-tu vraiment ce que le Saint Prophète de l’Islam chercha à te dire de ses épouses et de ses filles?

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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L’héritage de Fatima

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2017

Muslim-Woman-Praying

Jetons un regard moderne (et non hagiographique) sur les tensions larvées se faisant jour dans la maisonnée de Mahomet (570-632), Saint Prophète de l’Islam, au soir de sa vie. Sa première épouse Khadîdja (morte en 620) est la mère de Fatima (née en 605 ou 615). Sa troisième épouse Aïcha (née en 614, mariée enfant au Saint Prophète en 621) est la fille d’Abou Bakr, devenu, lui, premier calife de l’Islam après la mort du Saint Prophète, de préférence à Ali (né en 600) cousin du Saint prophète et justement époux de Fatima (depuis 622 ou 623). Tout un sac de nœuds…

Attention, reprenons. Et centrons nous sur Fatima. Sa mère, la toute première personne s’étant convertie à l’Islam, est morte à 65 ans, très probablement d’un épuisement généralisé résultant des privations que cette commerçante à l’aise fut obligée subitement d’encaisser, de par la tempête politique et les persécutions subies par l’Islam naissant. Fatima fut profondément affectée par cette perte. Son père, qui était resté monogame pendant les vingt-cinq années de sa vie maritale avec Khadîdja, contracte une alliance politique avec Abou Bakr que l’on veut sceller, selon la vieille coutume arabe, par des mariages. Le Saint Prophète, fraîchement veuf, accepte respectueusement d’épouser Aïcha, fille d’Abou Bakr (le mariage sera consommé plus tard, car Aïcha n’est qu’une enfant — juridiquement, Aïcha est la troisième épouse du Saint Prophète. Une vieille dame du nom de Sawda bint Zama est celle qui a ouvert la voie de la régression du Saint Prophète vers la polygamie). Mais notre affaire frappe un premier os majeur quand Abou Bakr demande, en bonne symétrie, la main de Fatima, fille benjamine de Mahomet. Cette dernière (qui aime déjà Ali, qu’elle connaît depuis son enfance) ne veut pas épouser Abou Bakr, point barre… et le Saint Prophète, qui est, il faut le dire sans dessiller, un homme solidement en avance sur son temps, refuse tout net que sa fille prenne un mari qu’on lui imposerait abstraitement, à l’ancienne. Couac. Pataquès. Abou Bakr ne rompt pas pour autant sa part de l’entente (Aïcha, trop jeune pour éventuellement s’objecter, reste promise au Saint Prophète), mais la réciproque ne se concrétise pas et un malaise insidieux et durable s’installe.

Le Saint Prophète meurt de maladie (dix ans plus tard, en 632). La mort est subite et le chef des musulmans n’a pas d’héritier mâle. Une nouvelle tension va alors s’installer qui, éventuellement fondera la distinction entre sunnites et chiites. Dans notre regard moderne sur la maisonnée du Saint Prophète, on dira qu’ici le fossé entre Fatima et Abou Bakr va encore s’élargir, si possible. Ali, cousin du Saint Prophète et époux de Fatima, revendique le califat (c’est-à-dire la succession du Saint Prophète comme commandeur des croyants). Adhéreront à l’idée du califat d’Ali, à la fois cousin et gendre du Saint Prophète, ceux qui croient à une filiation par le sang de l’héritage politique musulman, comme on le ferait, par exemple, dans le cas d’un roi (cette option sera retenue par les chiites, aujourd’hui minoritaires en Islam). La Oumma opte plutôt pour un choix plus radical et moderniste. En conformité avec le fait qu’on ne suit pas un homme (Mahomet) mais un dieu (Allah), les membres les plus éminents de la communauté des croyants se réunissent et élisent ou nomment le calife, au mérite politico-religieux, comme on le ferait, par exemple, d’un pape (cette option sera retenue par les sunnites, aujourd’hui majoritaires en Islam). C’est Abou Bakr qui devient calife, frustrant (temporairement) Ali de la position (lui, il l’obtiendra éventuellement en 656, sur le même mode électif. Fatima, morte en 632, n’en saura jamais rien).

Donc quand Fatima (605/615-632) pose ses yeux sur Abou Bakr (573-634), elle contemple un vieux cacique dont elle se dit: 1) il a fait régresser mon père vers la polygamie en lui faisant marier Aïcha (une bambine de l’âge de Fatima, ou plus jeune) qui prendra une grande place dans le cœur du Saint Prophète, en compagnie éventuellement d’autres épouses… la place que n’occupait autrefois que la mère de Fatima; 2) il a frustré mon mari Ali de la position de calife en se la voyant assigner lui-même par les éminences de la Oumma. Il est donc hautement probable que Fatima ne porte pas Abou Bakr dans son cœur. Ce dernier le lui rend indubitablement bien car: 1) elle a refusé —frustration suprême— son offre en mariage, forçant, contre toute une tradition, le Saint Prophète à prendre une jeune femme sans en donner une en retour; 2) elle a fortement et explicitement milité pour le califat d’Ali contre Abou Bakr, contribuant significativement à diviser politiquement l’Islam naissant.

C’est dans ce contexte particulièrement contraire que Fatima va réclamer du nouveau calife Abou Bakr l’héritage foncier que lui a légué son père Mahomet. Il s’agit d’une oasis, une vaste palmeraie couverte de dattiers (et de palmiers), située non loin de Médine et qui s’appelle le Fadak. Ça va très mal se passer.

C’est que Fatima vit à la dure. Leur terre médinoise à Ali et elle est ingrate. C’est un lopin. Fatima puise son eau elle-même, assume toutes les tâches de sa maisonnée. Elle a les mains calleuses, une épaule enflée de tant avoir porté l’eau. Elle est la dernière des filles de Khadîdja (Khadîdja fut divorcée et veuve de deux hommes distincts, avec enfants dans les deux cas, avant d’épouser à 40 ans le Saint Prophète qui en avait alors 25). Les demi-sœurs de Fatima se souviennent de leur belle vie à La Mecque, du temps que leur mère tenait, à elle seule, le plus prospère commerce caravanier de tout le Hedjaz. Elles ne manquent pas de raconter, non sans un brin de nostalgie, cette vie de faste et de farniente à Fatima. Et Fatima n’a rien, parce que son père est devenu le prophète de dieu et qu’il a fallu fuir les persécutions des mecquois, en catastrophe. Quand Fatima demande une servante à son père (sur les derniers jours du Saint Prophète les conquêtes musulmanes rapportaient régulièrement des esclaves), elle se fait servir par l’envoyé de dieu une valorisation de l’effort et de la prière, sans plus. Fatima en a un peu marre. Il lui semble donc que le Saint Prophète, sur ses derniers jours, voyant sa contrariété, la partageant car il considère sa Fatima adorée comme la moitié de lui, lui a promis, à elle et à Ali, de leur léguer la magnifique palmeraie du Fadak. La promesse est faite en catimini, au logis, verbalement, et sans témoins. Et maintenant Fatima réclame son héritage.

Abou Bakr ne l’entendra pas de cette oreille. Du haut de sa toute nouvelle autorité de commandeur des croyants, il explique que le Saint Prophète a déjà déclaré qu’il ne laissait rien en héritage et que tous ses avoirs se convertissaient à sa mort en aumônes. La palmeraie du Fadak est donc domaine public et tout est dit. Aucune des filles ou demi-filles du Saint Prophète n’héritera de quoi que ce soit et fin du drame. La tension de ressentiment entre Fatima et Abou Bakr est alors à son paroxysme. Un paroxysme poli, silencieux, tendu, subtil. Toute la Oumma les observe. L’ultime parade de Fatima sera doxographique, hagiographique, philologique. Elle épluchera patiemment le Coran et en tirera toutes les citations où il est explicitement fait référence au fait que tel prophète majeur ou tel autre prophète crucial avait un ou des héritiers, sous le regard de dieu, sans que cela ne s’avère particulièrement contestable. L’argument d’une invocation directe de la parole de dieu clairement consignée dans le texte sacré contre un commentaire du Saint Prophète cité verbalement par le premier calife touchera le cœur de certains musulmans. Mais Abou Bakr restera inflexible. Et Fatima restera les mains vides. Et elle et le premier calife ne s’adresseront plus jamais la parole. Et, des années après la mort de Fatima et d’Abou Bakr, Ali, devenu calife, ne rouvrira pas la question du legs de la palmeraie du Fadak pour éviter que des divisions stériles et cuisantes ne déchirent la Oumma autour de l’héritage de Fatima.

Voilà. Le douloureux trésor méditable que nous lègue ici Fatima se provigne donc en deux rameaux philosophiques. Elle est d’abord associée à la question de l’héritage politique d’un chef fondateur. Legs régalien par le sang ou transmission par un collégium au successeur le plus méritant (ou militant). Dans ce premier débat, Fatima est associée à l’option conservatrice. Fille du «roi», il aurait fallu que son mari, cousin du «roi» hérite du «sceptre», vu que ce sont eux, et eux seul, qui engendrèrent les descendants directs du «roi». Les musulmans ont assumé ici (en majorité) le choix moderniste, contre Fatima, et au risque durable du schisme.

Fatima est ensuite associée à la réflexion à produire face à des sources de jurisprudence. Si un prophète dit qu’il n’a pas d’héritier à honorer tout en ancrant sa doctrine fondamentale dans une tradition philologique attestant que les prophètes ont des héritiers et qu’ils les honorent, peut-il, lui, en avoir (et devoir les honorer), même malgré sa propre opinion privée? Qu’est-ce qui prime? Le commentaire ultime de l’ultime prophète dans son contexte personnel ou ce que corrobore le texte saint (présumé divin) dont il se réclame par-dessus absolument tout? Dans ce second débat, Fatima est associée à l’option progressiste. La logique juridique qu’elle refusait à Abou Bakr (lui préférant le sang: elle et Ali au califat), elle se l’alloue ici, exigeant que le droit à l’héritage issu de la tradition coranique prime sur la parole privée du chef disparu. Les musulmans, eux, ont préféré les murmures du chef au texte de la parole écrite. Ils ont assumé ici, contre Fatima encore une fois, le choix réactionnaire… et probablement le choix phallocrate aussi, hein, il ne faut pas se mentir.

Ce débat intestin (et un rien mesquin) est poignant, triste, amer. Il est peu utile de prétendre que Fatima a fait tout ceci de façon intéressée. Abou Bakr était tout aussi intéressé de son côté et, toutes choses égales d’autre part, tout ce beau monde se croyait crucialement inspiré de dieu. Laissons ce qui est petit aux petits et méditons au sujet de ce qui élève. Ce qui est intéressant ici, c’est la réflexion sur les principes fondamentaux que ces figures tragiques imposent, encore crucialement, à la pensée moderne. Dans la trajectoire mal connue donc semi-fictive de ces personnages, tout se joue comme dans un drame shakespearien (Jules César, par exemple) et la réflexion que Fatima nous lègue en héritage touche des questions fondamentales procédant de rien de moins que de la sagesse des nations agissantes.

Fatima est morte prématurément, seulement six mois après son père Mahomet, Saint Prophète de l’Islam. La mort de Fatima soulève d’autres questions passionnantes (et tristes) dont nous reparlerons.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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L’autorité victimaire

Posted by Ysengrimus sur 21 septembre 2017

autorite-victimaire

Il fut un temps (ma jeunesse et avant) où l’autorité, notamment l’autorité de censure sur les discours et la pensée, était détenue par une instance tyrannique ex cathedra qui se légitimait dans son pouvoir statutaire, arbitraire et rien d’autre. Quand l’Église mettait les livres procédant d’une pensée autre à l’index, elle le faisait sur la base de sa capacité immanente et tranquille à imposer sa loi. Et pour lire ces ouvrages, il fallait se cacher d’elle. Quand le Parti dictait la ligne doctrinale et comportementale et ce, de gauche ou de droite, il fallait se tenir à cette ligne du parti pour y survivre et continuer d’exister politiquement. Avec le flux libertaire de la seconde moitié du siècle dernier, la ligne du Parti apparaît comme un barbelé renfrogné et un peu ridicule freinant la seule vraie libre pensée à stature et ne maintenant dans le corral que les pense-petits, les nostalgiques et les suiveux. Aujourd’hui, en matière politique, dissidence est transcendance.

Que ce soit de par l’Église, le Parti, la Patrie, les Médias, ou l’Administration Civile ou Entrepreneuriale, l’acte d’autorité, l’intervention autoritaire, soit n’existe plus soit existe de peine et de misère et à ses risques et périls. Les grandes instances forces, comme le Parti, l’Entreprise ou la Patrie, sont profondément décrédibilisées. Leur autorité de jadis se réduit au gendarmisme brutal ou à un verbiage inepte et creux dont la société civile n’a cure. Les grandes instances autoritaires vermoulues se dressent maintenant, roides et figées, sur les tablettes de l’histoire et, franchement, on va pas pleurer pour ces totems foutus d’autrefois. On a assez souffert (ceci NB, pour la suite).

Sommes nous donc enfin libres? Oh, oh, prudence. Car en ce figement dans la grande sauce jadis effervescente de l’interdit d’interdire, une autre instance s’est insidieusement insinuée dans la position d’autorité: la VICTIME. L’autorité brutale du lion arrogant est, de nos jours, remplacée par l’autorité malodorante et salissante de l’impudente mouffette. L’AUTORITÉ VICTIMAIRE est si gluante et emmerdante de nos jours que, déférence contrite pour son omnipotence contemporaine, de façon à sciemment éviter de me la coller sur le dos, je vais faire opérer la suite de ma démonstration dans le cadre d’un essai-fiction. L’essai-fiction dans ce cas-ci, c’est derechef le fait de procéder, pour exprimer des idées sous le poids implicite d’une censure, comme dans le temps des récits persans de toc de Montesquieu et de Voltaire.

Alors voici. Il y a des gens qui sont allergiques aux fraises. Vous leur faite bouffer des fraises et ils deviennent très malades. Les gens allergiques aux fraises c’est comme les gens allergiques aux parfums, ou les gens qui ont perdu leurs oranges, ou les gens qui ont perdu leur orangeraie, ou les gens qui ont perdu leur terre, ou les gens qui ont perdu leur nation, ou les gens qui ont perdu leurs familles, ou les gens ayant fait l’objet d’un fructocide réel ou supposé, ou les gens qui sont végétariens, ou qui sont végétaliens, ou qui sont des végétaux, ou qui font l’objet d’une discrimination parce qu’ils sont des végétaux, légumineux ou floraux, discrimination contre la couleur verte, ou mauve, ou bleue vif, ou contre une banane avec une pelure, ou sans pelure, ou contre deux bananes intimement collées ensemble, ou contre une banane fendue (banana split), numériquement majoritaire et avec de la mousse et des fraises dedans, ou sans. Je suis certain que vous voyez très bien la horde de victimes, diverses, diversifiées, plurielles, antinomiques, torrentielles et tonitruantes, à laquelle je fais ici pesamment allusion. Lalalalalère, il y a bel et bien FOURMILLEMENT VICTIMAIRE. Aussi tenons nous-en aux victimes de l’allergie aux fraises.

Du temps de l’autorité arbitraire de la Patrie ou du Parti, les victimes de l’allergie aux fraises, on en avait, l’un dans l’autre, rien à foutre. Elles rentraient dans le rang, en silence et en bon ordre facho, comme les gauchers, les goutteux et les bègues. Et tout était dit. Mais au jour d’aujourd’hui les victimes des allergies aux fraises (et toutes les autres victimes aux causes innombrables) ont pignon sur rue. Parce qu’elles ont souffert ou que leurs ancêtres ont souffert, une sorte de droit de veto leur est implicitement alloué dans la grande agora inclusive contemporaine. Ces victimes témoignent, s’affirment. Elles prennent la parole, courageusement au début, péremptoirement ensuite, et de fil en aiguille, elles entendent bien régir et argumenter réglementairement l’intendance de la fraise. Aussi il devient plus difficile de proposer des fraises au dessert, de donner une fraise spontanément à un enfant, de parler de fraise même, car il y a eu des victimes de l’allergie aux fraises et il faut tenir compte de ce que fut leur souffrance, devenue subrepticement comme monopolistique. Un consensus collectif, respectueux et civique, endosse cette situation victimaire. La société civile passe de concert, sereinement, le point de non retour sur la question de l’allergie aux fraises. Et il le faut, d’ailleurs. Chercher à ne pas tenir compte de ce fait victimisant serait purement et simplement une Cause Perdue. Les combattants d’arrière-garde se rangent assez vite, d’ailleurs. La distance critique face à la fraise s’instaure consensuellement, en se donnant désormais les victimes de la terrible allergie aux fraises comme référence vernaculaire implicite. C’est la mise en place de l’AUTORITÉ VICTIMAIRE.

Les victimes de l’allergie au navet, ceux qui se sont fait couper les ongles d’orteils trop courts dans leur enfance, et les daltoniens de naissance protestent. Ils jugent, en conscience, que l’allergie au navet, les ongles incarnés et la non distinction visuelle des couleurs sont des conditions victimaires plus graves que l’allergie aux fraises. C’est patent. Et si ce ne l’est pas, cela le deviendra. On ira même, toute honte bue, jusqu’à inventer de nouvelles conditions victimaires pour œuvrer à la démonstration du fait que les victimes de l’allergie aux fraises coexistent sociétalement avec des porteurs de souffrances, réelles ou supposées, en ayant vu d’autres, et des meilleures, eux aussi. C’est la ruée, la curée vers ce nouveau banquet de prestige. Un débat des préséances autoritaires se met alors en place, sourd, virulent, implacable. C’est la COMPÉTITION VICTIMAIRE. À ce point-ci, on croit encore à la bonne foi de toutes ces mouffettes victimaires qui se jettent du musc les unes sur les autres en se mettant à table… quoique le retour d’une dimension compétitive dans le tableau fait froncer force sourcils.

Arrivent finalement les vendeurs de fraises synthétiques en sucre chimique. Modernes et matois, ils ont compris qu’ils ne peuvent plus imposer leur camelote d’autorité, comme le faisaient autrefois, de par toutes sortes de tractations douteuses, la Patrie, le Parti, les Médias, ou l’Entreprise. Ces nouveaux fourgueurs de merdasse matérielle et mentale se glissent donc derrière les victimes de l’allergie aux fraises et se donnent comme leurs modestes serviteurs en patins. La fraise synthétique en sucre chimique prend alors position dans le cercle crypto-marchand de la promotion cyclique. Ses vendeurs-bergers laissent alors leurs troupeaux de victimes de service bêler et se lamenter, en misant sur le fait que leur puissance et leur acharnement larmoyant de bêtes bouclées permettront d’imposer éventuellement cette solution illusoire, synthétique et chimique. C’est le LOBBYISME VICTIMAIRE.

On est donc passé, à travers la transition victimaire, d’une autorité du diktat unique à une autorité des manipulations multiples. Comprenons bien que c’est le maintient caoutchouteux de l’ordre bourgeois facticement consensuel qui assoit l’autorité victimaire. Ce que les victimes disent sans le savoir c’est: nous ne nous révolterons pas mais accommodez-nous. Ensuite, la dimension crapuleuse du tout de la chose se remet en place graduellement, inexorablement. On va chercher, dans le champ verdoyant vieux de vingt ans d’un candidat quelconque, des fraises qu’on lui accroche subrepticement autour du cou. Quand il se présente pour faire un discours devant une populace truffée de victimes de l’allergie aux fraises, c’est l’hystérie collective et le musc des mouffettes victimaires se pisse dans toutes les directions. Candidat conneau vient de se faire piéger par un meilleur manipulateur du flux victimaire que lui. Le grand tyran unique a été remplacé par une profusion de petits tricheurs iniques. Le bien des victimes, le respect envers les priorités civiques les concernant, le devoir de mémoire face à leur tragédie, passent alors au second plan. Ce qui compte maintenant c’est de les utiliser pour bâillonner les autres tribuns d’onze heures. Leur allergie fraisière compte désormais moins que leur giclant musc de mouffettes, puant, fatal, imparable, exploitable. C’est la MANIPULATION VICTIMAIRE.

De gros populistes malodorants (aux mérites d’ailleurs intégralement inexistants) sentent confusément que ça sent le suif. Ils se mettent alors à s’agiter dans toutes les directions et à s’insurger. Ils protestent avec véhémence contre la rectitude politique. Ici encore, j’ai pas besoin de vous faire un dessin. Mais ces réactionnaires éperdus, qui veulent en découdre avec le treillis de mauvaise foi de la manipulation victimaire, se heurtent à la bonne foi de la société civile qui, elle, continue d’entendre à ce que le respect du aux victimes soit perpétué, et qui n’entend certainement pas se courber derechef sous la coupe du Parti, de la Patrie, ou de l’Index. Il y a tiraillement entre les victimes, ceux qui les protègent (dans tous les sens du termes) et ceux qui les exploitent.

C’est l’engluement lent et involontaire dans le piège libertaire, le paradoxe multidirectionnel de la tolérance. L’autorité victimaire a restauré une nouvelle forme de censure et, malgré ses luttes compétitives intestines intenses, elle est devenue une telle puissance que les manipulateurs sociétaux enfourchent cette nouvelle cavale pour la faire cavaler dans la direction de leurs priorités étroites. Le roi gigantal est devenu un roi boiteux. Il faut boiter comme lui pour survivre. Et les vendeurs de sabots trop serrés ont bien compris leur intérêt dans toute cette affaire, misère de misère.

Et les victimes de continuer de souffrir. Car le fait d’avoir pignon sur rue et d’être un animal de cirque enflé et souffreteux, faisant l’objet d’enjeux sociétaux formidables, ne vous rend nullement la sérénité de la gorge, du ventre et des idées.

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victim-authoriity

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Écho-nounours (sur la sculpture urbaine ÉCHO de Michel Saulnier)

Posted by Ysengrimus sur 9 septembre 2017

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en été)

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en été)

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Écho-nounours

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Une empilade de nounours
En vieux bois noir et dépoli.
Ils ont embelli mon jour
Et je leur ai tellement souri.

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Et je les ai touché.
Ils sont ronds et grégaires.
Sans mains, sans dents, sans pieds,
Ils sont modestes et fiers.

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Quand le bois dit l’amour,
Il le fait tout en sphères.
Et ça fait son affaire
De s’afficher nounours,

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Tout en s’appelant Écho
Et de bien rire du ventre
Qui dévore nos travaux,
Qui tire l’ours hors de l’antre.

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Ces nounours sont comme en piles.
Ils ne vont pas s’en aller.
Leur présence est fort utile
Vu qu’ils m’ont fait rêvasser, transgresser et aimer.

 

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en automne)

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en automne)

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Un verre de vin rouge italien (en pensant à Sacco et Vanzetti)

Posted by Ysengrimus sur 23 août 2017

Sacco-Vanzetti

Il y a quatre-vingt-dix ans pilepoil mourraient, sur la chaise électrique, Sacco et Vanzetti. Cette histoire navrante, révoltante, des années 1920, qui m’avait tant écœuré à la fin de l’enfance, lors de la sortie du film Sacco et Vanzetti de Giuliano Montaldo (1971), reste toujours une grande stigmate d’injustice sociale. Woody Guthrie (1912-1967) ne s’y est pas trompé qui, en 1946, l’a évoqué, en sa qualité imprenable de témoin du temps (à la fin de l’enfance, lui aussi). La traduction en poésie rythmique que je propose ici de sa chanson Red Wine (le texte de la version originale suit) encapsule solidement la douleur et la colère vive suscitées par le drame des deux anarchistes italo-américains d’autrefois. Tout se dit ici avec cette candeur et cette indéfinissable nuance de pureté authentique dont Woody Guthrie a toujours eu le fin secret.

Un verre de vin rouge italien (en pensant à Sacco et Vanzetti)
Paroles et musique de Woody Guthrie (1946)

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Oh, verse-moi donc un verre de vin rouge italien
Que j’y goûte un petit peu et en vienne à me remémorer,
Me remémorer encore en mon âme et en mes pensées
Cette histoire si grande, peut-être la plus grande, hein…

Associated Press, les nouvelles du 24 juin
Parlent d’Earl J. Vaugh, un patrouilleur de ce temps là
Qui est monté
Dans un wagon du trolley
De la rue principale.
Pourquoi?
Pour arrêter
Sacco et Vanzetti,
Pardi.

L’article raconte que Earl J. Vaugh, ma foi,
Prend aujourd’hui sa retraite, comme représentant de la loi.
Ce flic à mes yeux passera à l’histoire
Pour avoir arrêté Sacco et Vanzetti, ce jour là.

C’était en 1920, le 5 mai
Les flics et leurs suppôts les ont épinglé.
Il les ont tiré du wagon,
Les ont flanqué sur le quai
Puis les ont flanqué en prison
Dans la commune
De Brockton.

Il y a eu vol à main armée avec pertes de vies
À Slater Morrill, l’usine de cordonnerie.
Vous deux, messieurs, portez des revolvers
Et vous ne vous êtes pas présentés pour le service militaire.

Oui, oh oui, exact, messieurs les flics.
On s’est cassés en direction du Mexique.
Les guerres de rupins, nous, c’est pas notre affaire.
On s’est donc portés disparus, de l’autre bord de la frontière…

Vous êtes connus, vous deux, comme des enfants de radicalisés.
Vous devez bien être des tueurs, voyez…
Vous êtes armés.

Je suis veilleur de nuit.
Lui,
Il est un marchand
De poissons ambulant.
Il porte un flingue quand il défend
Une grosse recette en argent
Comptant.

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Oh, verse moi une choppe de bonne bière allemande
Ou bien encore un verre de vodka russe, limpide et brûlante.
Oh, verse-moi donc un verre de vin blanc palestinien, tiens,
Ou de je ne sais quelle bibine frelatée, issue de quelque alambic incertain.

Maintenant, laisse moi réfléchir un petit peu, que je repense à tout ça.
Comment ont-ils bien pu finir par les juger coupables, ces deux gars?
Comment cent soixante témoins ont-ils été appelés?
Et comment, d’entre eux, cent cinq arrivaient à les disculper?

Les cinquante autres ont joué aux devinettes. Bien oui, dans le doute…
Et, sur les cinq dont la version fut étroitement vérifiée,
Un seul a vu son baratin minimalement corroboré.
Les cent cinquante neuf autres témoignages n’ont pas tenu la route.

Et ce témoin unique,
Une femme, hésitante
Et tremblante
A vu une tire
Pleine de bandits,
Du moins c’est ce qu’elle affirme.
Et un an plus tard, elle reconnaît sa livide
Bobine
Après avoir vu filer ce bolide
Pendant une seconde trente…

Et de développer sur ses mains, son flingue, son automobile.
Et de nous parler de la chemise, de la coiffure du type.
Et elle évoque ses joues, ses yeux, et ses lèvres mobiles.
Et le récit de cette Eva Splaine les envoie tous les deux au casse-pipe.

Le soir de leur mort, j’étais ici, dans la bonne ville de Boston.
Et je ne suis pas près d’oublier cette incroyable tension.
J’ai bien cru que ces foules immenses mettraient la ville à sac.
J’espérais qu’ils le fassent en fait, j’espérais qu’ils se braquent.

J’espérais qu’ils descendent le juge Thayer de son perchoir,
Le fassent courir comme un éperdu, tout autour d’un grand chêne
Et le poursuivent à grands coups de lattes dans les flancs, dans le noir.
Qu’ils le rossent pour de vrai. Qu’il en prenne pour ma peine.

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Oh, verse-moi donc un autre verre de ce vin rouge italien
Que j’y goûte un petit peu et en vienne à me remémorer,
Me remémorer encore en mon âme et en mes pensées
Cette histoire si injuste, peut-être la plus injuste, tiens…

 

Woodie Guthrie (1912-1967)

Woodie Guthrie (1912-1967)

Red Wine
Words and Music by Woody Guthrie (1946)

Oh, pour me a drink of Italian red wine,
And let me taste it and call back to mind
Once more in my thoughts, once more to my soul
This story as great, if not greater, than all.

The AP news on June 24th
Told about a Patrolman named Earl J. Vaugh,
He stepped on a Main Street Trolley Car
To arrest Sacco and Vanzetti there.

The article tells how Earl J. Vaugh
Is now retiring as officer of the law
This cop goes down in my history
For arresting Sacco and Vanzetti that day.

It was nineteen twenty, the fifth of May,
The cop and some buddies took these two men away
Off of the car and out and down,
Down to the jail in Brockton town.

There’s been a killing and a robbery
At the Slater Morrill’s shoe factory.
You two gents are carrying guns,
And you dodged the draft when the war did come.

Oh yes, ’tis so, ’tis so, ’tis so
We made for the borders of Mexico.
The rich man’s war we could not fight,
So we crossed the border to keep out of sight.

You men are known as radical sons,
You must be killers, you both carry guns.
I am a night watchman, my friend peddles fish,
He carries his gun when he’s go lots of cash.

Oh, pour me a glass of Germany’s beer,
Russia’s hot vodka, so strong and clear,
Oh, pour me a glass of Palestine’s Hock,
Or just a moonshiner’s bucket of Chock.

Now, let me think, and let me see,
How these two men were found guilty,
How a hundred and sixty witnesses passed by,
And the ones that spoke for them was a hundred and five.

Out of the rest, about fifty just guessed,
Out of the five that were put to the test,
Only the story of one held true,
And a hundred and fifty-nine got through.

And on this one, uncertain and afraid,
She saw the carload of robbers, she said,
One year later, she remembered his face,
After seeing this car for a second and a half.

She told of his hand, and his gun, and his ears,
She told of his shirt, and the cut of his hair,
She remembered his eyes, his lips, and his cheeks,
And Eva Splaine’s tale sent these men to the chair.

I was right here in Boston the night that they died.
I never seen such a sight in my life.
I thought those crowds would pull down the town,
I was hoping they’d do it and change things around.

I hoped they’d pull Judge Thayer on down
From off of his bench and chase him around.
I hoped they’d run him around the stump
And stick him with devils tails ’bout every jump.

Oh, pour me a drink of Italian red wine,
Let me taste it and call back to mind
Once more in my thoughts, once more to my soul
This story as great, if not greater, than all.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Logique d’engendrement du courant rouge-brun

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2017

Rouge-brun-un

Le courant rouge-brun n’est ni homogène ni nouveau. On se souviendra du national-bolchevisme des années trente. On peut aussi mentionner, dans une arabesque plus bourgeoise et plus large, Perón et Duplessis. Il faudrait en fait un copieux traité pour rendre compte du développement historique fourmillant, polymorphe et multinational du courant rouge-brun. Quand je parle de courant, d’ailleurs, je le conceptualise plutôt en termes de tendance ou de mouvance que de quelque chose qui serait articulé dans l’unicité politique. De fait, pour bien faire sentir le caractère non-unitaire du courant rouge-brun, il convient de bien s’aviser du fait qu’il n’est pas (ou pas encore) une bannière de ralliement. Personne ne dit Nous, les Rouges-bruns et il n’y a pas de Manifeste Rouge-brun. Le mouvement rouge-brun existe moins en saillie qu’en creux. C’est plus une dérive qu’une articulation. C’est un phénomène sociologique plutôt qu’un mouvement politique.

De quoi s’agit-il, en fait. Disons, en évitant de se formuler de façon trop tranchée, qu’on est dans le rouge-brun quand la formulation doctrinale d’un mouvement politique allie, de la façon la plus fluide possible, si possible, des éléments théoriques et pratiques communistes (lutte des classes, révolution prolétarienne, anti-capitalisme progressiste, doctrine historique élaborée, égalitarisme citoyen) et fascistes (populisme réactionnaire, putchisme autoritaire, ethnocentrisme radical, phallocratisme patriarcal, militarisme). Les rouges-bruns rebrassent les cartes et font opérer ensemble les éléments disparates d’un cadre d’analyse et d’une doctrine d’action dont on s’attendrait à ce qu’ils soient politiquement et sociétalement incompatibles. Cette attente d’ailleurs, fatalement un peu ahurie, envers la monstruosité du rouge-brun s’appuie tant sur un héritage historique ou historiographique (souvent mal dominé et passablement idéalisé) que sur une analyse un peu schématique. La ligne théorique sous-tendant ladite analyse mangue justement cruellement de prise sur la situation concrète, attendu que le courant rouge-brun se manifeste, qu’il existe et qu’il agit. On est donc bien obligés de dire que c’est désormais simplement dans l’abstrait que le rouge-brun serait une impossibilité logique.

L’est-il tant que ça, au fait? Force est, la mort dans l’âme (et qu’importent nos âmes), d’admettre que l’illogisme du courant rouge-brun est imperturbablement infirmé par son existence factuelle contemporaine autant que par sa récurrence historique tendancielle. S’il y a une réalité du courant rouge-brun, c’est inévitablement qu’il y a une logique concrète d’engendrement dudit courant rouge-brun dans la vie sociale. Nous nous devons donc de la comprendre, pour mieux la voir venir devant nous, comme derrière nous et même en nous. Au niveau des principes de fonctionnement, et par delà la cuisante contrariété que cela avive en nous, nous devons prendre froidement connaissance des facteurs de convergence qui favorisent le courant rouge-brun. J’en discerne cinq.

1- Caractère généralisable du cadre marxiste. Le cadre d’analyse marxiste du développement historique et des sociétés tient la route. On a voulu maintes fois le traiter en chien crevé, notamment après la chute de l’Union Soviétique (1991), il perdure et continue de parfaitement s’appliquer à la description de la crise du capitalisme crépusculaire. On ne va pas épiloguer, le marxisme tient et s’il tient c’est qu’il représente l’analyse adéquatement scientifique (selon la logique non positiviste des sciences humaines et sociales) de la crise contradictoire de l’existence sociale dans l’Histoire. Mais un cadre scientifique, c’est comme de la poudre à canon. On peut s’en servir pour percer des routes utilement ou pour faire des  guéguerres inutilement. Un cadre scientifique, ça circule, s’implante, se répand, devient mainstream, lot commun, monnaie courante. Il est du domaine public. On peut se l’approprier. Il peut donc tomber entre de mauvaises mains et continuer de tenir, comme un flingue, une pelle, de l’aspirine ou un boisseau de blé. Une des grandes illusions militantes du siècle dernier a été celle de croire que le matérialisme historique (le marxisme) était, comme magiquement, chevillé à la pensée progressiste et au militantisme révolutionnaire. Non, ce n’est pas le cas. Preuves en main, on peut observer que le cadre scientifique du matérialisme historique a servi des intérêts réactionnaires. Sa force et sa pertinence opèrent à tout coup. Le matérialisme primera sur l’idéalisme, quels que soient vos objectifs politiques de dernière instance. Le recul du temps permet maintenant à des penseurs d’extrême-droite d’invoquer Marx, Marcuse, Debord, Clouscard, Baudrillard et compagnie et de mettre leurs analyses au service de leurs objectifs. Le caractère généralisable du cadre marxiste transforme les historiens et les philosophes marxistes en éléments du lot commun de la culture universelle. Les fachos peuvent parfaitement en mobiliser les acquis intellectuels et ils s’en privent de moins en moins (en les tronquant à leur guise). Ils ne font pas de complexes sur cette question, contrairement à leurs prédécesseurs du siècle dernier, qui pliaient plus devant le prestige révolutionnaire du marxisme. Aujourd’hui, la gauche devient la droite, la droite devient la gauche et tout s’entrecroise, dans le grand hocus-pocus théorique rouge-brun.

2- Délabrement théorique de la pensée d’estrême-droite. Sans coût symbolique particulier désormais, l’extrême-droite pillera donc allègrement des théoriciens marxistes et communistes en perte accélérée de leur acuité connotative révolutionnaire ou prolétarienne. Elle les pillera d’autant plus qu’elle trouvera dans ce cadre qui tient, une formulation doctrinale à même de plâtrer au mieux son propre délabrement théorique. Jugement de valeur à part, on doit observer que c’est le lot fatal des modèles intellectuels réactionnaires de souffrir d’obsolescence chronique à répétition. L’extrême-droite tend à s’appuyer sur ce qui est arriéré, retarde, et bloque des quatre fers. Religion, nationalisme, ethnocentrisme, hétérosexisme, régionalisme, ruralisme. Or, le progrès social objectif (qui, même au ralenti, reste inexorable) force souvent l’extrême-droite à bazarder des pans entiers de sa ligne doctrinale irrationnelle de souche, l’obligeant à subrepticement se recycler et à renouveler le fond de commerce de ses idées. Pas facile quand on est exemplairement rétrograde de faire jouer la corde de la pensée avancée. Paradoxal en diable, en plus. Un exemple: le racisme. Maintenant que la clientèle réac est largement d’origine ethnique, pas le choix, il faut bien pieusement ranger des pans entiers des doctrines raciales et racialistes d’autrefois sur les prudentes étagères de l’Histoire. Ça ne collerait tout simplement plus, avec les clientèles contemporaines… Les différents courants du féminisme de droite font que le fond sexiste réac est sur le point de subir le même type de mise au rancart, accroissement de la clientèle féminine oblige. Les philosophes, sociologues, historiens et théologiens réacs font vieux, vioques, foutus, ringards, datés, excessivement parcheminés. Leurs idées faisandées ne collent plus à la réalité contemporaine et s’ajustent souvent fort mal à l’espèce de faux modernisme clinquant et toc que brandit la culture d’extrême-droite, dans ses affectations populistes actuelles. Non, c’est vraiment pas facile de se donner une galerie d’ancêtres irrationalistes, fachos et délirants. Hitler dit tellement de mal des français et des africains dans Mein Kampf que c’est carrément pas présentable (la version française de cet ouvrage est d’ailleurs souvent expurgée de pans entiers de ses développements francophobes). La majorité des éventuels grand ancêtres maîtres penseurs d’extrême-droite sont atteint ici ou là du même mal. Et comme tout n’est pas dans la Bible et qu’il faut bien trouver un cadre d’analyse quelque part…

3- Soucis syncrétique et messianique du tercérisme. À ces phénomènes nouveaux (disponibilité de plus en plus idéologiquement neutre du marxisme) ou constamment renouvelés (obsolescence répétée des penseurs d’extrême-droite) va s’ajouter un facteur lourd plus traditionnel. On appelle tercérisme (recherche de la troisième voie) l’attitude intellectuelle de courants politiques cherchant une solution tierce entre capitalisme et communisme (au siècle dernier) ou encore entre social-démocratie inopérante et néo-libéralisme rapace (au siècle présent). Traditionnellement, le tercérisme est d’extrême-droite et usuellement nostalgique, passéiste, traditionaliste. Mais une autre de ses caractéristiques fondamentales est son messianisme syncrétique. Le tercérisme aspire habituellement à réunir et à envelopper toute la constellation disparate des voix dissidentes, pour tendre au mieux à en faire une force de coalition susceptible de peser sur son ennemi principal du moment. C’est dans le cadres de cette sorte de tradition implicite du vieux militantisme de résistance qu’apparaissent des Unions Sacrées ou des Union Nationales ayant en commun de faire primer le fait de s’unifier (pour frapper mieux un ennemi commun) au dessus des éventuelles radicalités irréconciliables susceptibles de lézarder le mouvement. Le souci syncrétique va mettre en relief les traits fatalement communs au rouge et au brun: résistance, dissidence, appui sur les classes populaires, recherche de simplicité anti-consumériste, retour à la nature ruraliste et/ou écologiste, grogne ploutoclastique, militantisme de la rue. Des passerelles idéologiques tendront alors à se construire. Une clientèle largement commune, des objectifs fondamentaux superficiellement proches et la permanence d’une culture de résistance mi-victimaire mi-frondeuse, tout cela tend à faire du tercérisme un constant creuset de rapprochement et de mélange des poudres rouge et des poudres brunes.

4- Tactiques trublionnes internationales. Un facteur actif en solide émergence est le fait que de nombreux groupes politiques du courant rouge-brun sont internationalement financés. Il y a, ici aussi, toute une tradition en mutation. Le vieux stalinisme reste le champion incontesté de la pratique assez ancienne consistant à faire fleurir des partis ou groupuscules trublions dans le sein de la vie politique des pays occidentaux. Héritière parfaitement décomplexée de la longue et solide tradition de noyautage stalinien, la Russie actuelle continue de faire jouer des mécanismes similaires, en les mettant désormais au service de ses intérêts nationaux propres. Aujourd’hui, le régime russe se pose ostentatoirement en sauveur des peuples mais il finance et s’appuie lourdement sur tout ce qui est d’extrême-droite, en Europe occidentale notamment. La Russie non-soviétique choisit donc de jouer la réaction pour déstabiliser son ennemi. Elle le fait en bonne partie par conviction, en plus. C’est socialement régressant et, effet aussi indésiré qu’inavouable, ça donne aux Américains (qui restent l’impérialisme de loin le plus nuisible) une solide base d’autolégitimation, notamment dans le vaste cloaque du centrisme occidental. Mais surtout, ces tactiques trublionnes internationales actuelles fonctionnent comme la plus insensible des realpolitiks. La Russie non-soviétique ne cultive plus cette fameuse unicité doctrinale dia-mat qui avait fait du stalinisme un si beau faux champion de la révolution prolétarienne mondiale. Plus de ça, aujourd’hui. Les masques sont tombés et c’est maintenant l’efficace trublion qui prime. Aussi, le fait que les visions rouges-brunes se mélangent, que la recette soit bizarre et que ça gâte la sauce doctrinale, c’est pas si grave finalement aux yeux du bailleur de fonds international. Si le facteur trublion joue à plein et que son efficace déstabilisateur opère, il sera rouge, brun, carreauté ou rayé, peu importera. Les bailleurs de fonds trublions, genre Russie ou Iran, se soucient finalement assez peu de l’efficace sociologique effectif des mouvements qu’ils entretiennent. Les retombées sociétales ne se manifesteront pas chez eux de toute façon, donc, qu’importe. Tant que ça fout la merde, c’est bon à prendre. Les bailleurs de fonds internationaux du courant rouge-brun ne sont pas en train de construire des grandes mosquées blanches et unitaires, genre Arabie Saoudite. Le cynisme russe et le cynisme américain se rejoignent ultimement ainsi aussi, dans l’intendance des germes politiques qu’ils inoculent sans scrupule et sans soucis du lendemain, dans les pays des autres.

5- Blocage bourgeois. Ceci dit et bien dit, il reste que l’émergence de la pensée rouge-brune, notamment à gauche, est déterminée par un facteur capital. La solidité (toute relative mais encore malheureusement effective) de la société bourgeoise même. S’arc-boutant sur le bloc de granit du capitalisme bourgeois, les bruns d’un bord, les rouges de l’autre, buttent, plient, flageolent, mais n’arrivent pas à faire bouger grand-chose. Leur substance doctrinale et militante, trop molle, fusionne alors autour de l’obstacle inamovible et les conceptions théoriques se mélangent. Autrement dit, en ahanant avec peine sur l’obstacle encore trop solide du tout de la société bourgeoise, le militant et la militante de gauche sentent monter, avec le découragement et les piétinements, une sourde fureur fasciste en soi. Perdant sa perspective analytique et embrouillant les crayons de son marxisme dans la rage irrationnelle du brun qui, lui, pousse de l’autre bord en gueulant ses slogans, notre combattant rouge exacerbé se met, presque involontairement, à chercher lui aussi des boucs émissaires (communautaires, bancaires… on connaît la chanson) et il bouffe sans joie la soupe froide des lendemains qui déchantent. Comme disait Mao, chauffe un caillou, cela restera un caillou. Chauffe un œuf, cela deviendra un poussin. Tant que le libéralisme bourgeois aura la dureté d’un gros caillou, le rouge et le brun s’échineront dessus en vain, se loveront autour, et se perdront l’un en l’autre, ce faisant.

Tant et tant que la putréfaction interne du capitalisme bourgeois sera la vraie cause déterminante d’une nouvelle et radicale séparation du brun et du rouge et de la remise en marche d’une perspective révolutionnaire authentique, non corrompue par la frustration délétère des passéistes, des ethnocidaires et des phallocrates si représentatifs des époques résurgentes et des perspectives sociétales désespérées parce que bloquées. Aussi, la disparition du rouge-brun ambiant ne sera pas la cause du changement fondamental en cours au sein du capitalisme tardif. Il en sera le symptôme. Un jour viendra.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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MATHÉMATIQUES DU CHAOS (Loana Hoarau)

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2017

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Un titre frontalement trompeur pour un excellent roman. J’intitulerais personnellement cet ouvrage Lussi face au chaos du monde, mais qui-suis-je… Lussi est une petite fille qui vient de se faire enlever par un homme violent. Il l’enferme dans un sous-sol miteux, la brutalise, la force à manger un brouet peu appétissant et à prendre des bains qui rappellent plutôt des simulations de noyades. Y a-t-il abus sexuel? La chose reste vague. Or Lussi est aussi une petite fille vivant avec une mère insensible et un beau-père (stepfather) abusif et contrôlant. Scolarisée à la maison, justement par le personnage odieux en costard et cravate, elle vit au rythme des diktats et des torgnoles de l’être exécré. Lussi pense beaucoup à son vrai père, elle voudrait tant le revoir. Est-il remarié, mort ou simplement parti? La chose reste vague. Mais Lussi (la Lussi enlevée par une brute inconnue) va mettre en branle la dimension résistante de son être, se retourner, comme une petite fouine, et mordre violemment. Mais Lussi (la Lussi scolarisée à la maison par un tyran trop connu) va mettre en branle la dimension résistante de son être, se retourner, comme une petite fouine, et fuir, fuguer ouvertement sous la pluie blafarde. Sommes-nous à découvrir ici les deux facettes distinctes d’un même monde ou y a-t-il encore autre chose?

C’est une étude de l’abus de l’enfant par l’adulte, ça, indubitablement, surtout (mais pas exclusivement) par l’adulte mâle. Nous sommes taraudé(e)s à l’intérieur de Lussi, petit bout de femme s’efforçant de circonscrire au mieux les pourtours calamiteux du monstre. Lussi (la Lussi enlevée par une brute inconnue) observe peureusement un alcoolique primaire, un epsilon aux traits mal définis et à la cohérence comportementale erratique. Ici, Lussi doit surtout lutter contre son propre affaiblissement, la peur, la faim, le sommeil, la perte de la cohérence des repères due à l’involontaire dérèglement des sens. Lussi (la Lussi scolarisée à la maison par un tyran trop connu) existe haineusement, comme une corde tendue. Elle évolue entre une mère insensible et le cousin et concubin de celle-ci qui entend contrôler jusqu’à la diète et les temps de loisir de Lussi. Ici Lussi doit jouer au chat et à la souris avec l’enquiquineur odieux et assumer que la moindre tentation turbulente ou subversive aura un coût punitif virulent, un lot de conséquences détestées et non intériorisées. Cherche-t-on à nous faire piger que Lussi Stan et Lussi Bauer sont la même personne confrontée à deux des facettes, imaginaires ou réelles, du chaos du monde ou… y a-t-il encore autre chose?

En tout cas, quoi qu’il en soit, voici où nous en sommes arrivés, dans la civilisation actuelle, avec nos enfants. Ce roman est l’histoire honteuse, minable de ce que nous leur avons fait inexorablement. Nous sommes tous, à des degrés divers, impliqués dans la hantise cruelle de cette question insoutenable: que feraient-ils concrètement à une enfant s’ils se trouvaient, eux adultes, en situation d’impunité absolue? Jeff et Yann, les deux hommes adultes mis en scène ici sont impondérables, impalpables, insaisissables. Inhumains dans leur impunité, ils sont pourtant profondément enfouis en chacun de nous. Ils sont ce que nous ne pouvons plus éviter, ou contenir. Ils sont banalisés. Ils sont ce qui transforme l’illusoire paradis de l’enfance en un insoutenable enfer. Ils sont désormais un des nombreux avatars issus du monde adulte que l’enfant contemporain subit, envisage, affronte, contourne ou évite. La seule différence est que cet avatar là détruit l’enfant, le broie, le nie. Nous avons perdu quelque chose de profond, de crucial et cette perte, c’est l’enfant qui la subit. Et en plus, pour en rajouter une couche, une dimension cynique confinant à l’innommable, on finit par faire un jeu compétitif de tout cela.

Le style de Loana Hoarau est vif, cinglant, singulièrement autonome et vivant. Il y a aussi cette sobriété, cette retenue de ton qui sait parfaitement laisser le plus insupportable dans l’implicite. Il ne s’agit pas exactement ici de pédophilie nouveau genre mais bien plutôt, en fait, de cruauté arbitraire à l’ancienne, d’abus «classique» de la force physique et du pouvoir social des adultes. Lussi se fait malmener comme Aurore, l’enfant martyre ou comme la petite Christina dans Mommie dearest ou comme les bambins de Jeux interdits. Torgnolée, sermonnée, froidement méprisée, «éduquée», cernée, elle se fait asséner, par des sadiques et/ou des insensibles, des vérités de toc dont les tenants et les aboutissants restent d’un flou macabre, filandreux, chaotique. Et on va bien en payer le prix, de cet abus adulte. Tout ce qui existe dans cet univers social va en payer le prix… Même la narration va en payer le prix. Car il y a effectivement autre chose, une manière de deuxième degré faussement angélique, une sorte d’arabesque allégorique, un brimborion de chute odieuse. Lussi survivra. Lussi survivra aussi. Lussi comprendra. Lussi comprendra aussi. Mais cette confrontation enfantine et prométhéenne avec le chaos du monde sera terriblement et insondablement stérile, ratée, cruelle, cuisante, futile.

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Loana Hoarau, Mathématiques du chaos, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou PDF.

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