Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Vie politique ordinaire’ Category

Photo, photo, photo…

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2023

photographe-de-rue

Photo, photo, photo…

Toutes ces mirifiques photos
D’un si douloureux monde en crise
Nous crient, nous susurrent, nous disent
Le laid, le grand, le toc, le beau.

Cette langoureuse jouissance
Cernant les pourtours de l’image
C’est fou, c’est vrai, c’est faux, c’est sage…
Une bien circonspecte imprudence.

On veut tout capturer, tout voir:
Villages, volcans, naufrages, bateaux.
Et la photo, photo, photo
Ne construit jamais que sa propre gloire.

Tout ce patatras d’appareils
Nous fait froidement miroiter
Je ne sais quelle narcissique beauté
Livide… et à nulle autre pareille.

Et ces pesants capteurs d’époque
Que sont tous ces cadrages de nos ego-photos,
Ils sont classiques, ils sont baroques
Mais ils nous tuent, nous font la peau.

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RAPPORTS ET ÉTATS QUI N’EXISTENT PAS (JEAN-PIERRE BOLDUC)

Posted by Ysengrimus sur 21 novembre 2022

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Ce sont souvent ceux qui ne le savent pas encore
qui détruisent le monde.

Jean-Pierre Bolduc (p. 134)

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Voici un recueil de quatre longues nouvelles (presque des novellas) décapant, étrange, sardoniques et incongru. Comme l’ouvrage est malheureusement épuisé (il ne date pourtant que de 2008), je vais encocher un écart à mes habitudes de discrétion glosatrice et vous en résumer le curieux contenu un petit peu plus que d’habitude. C’est de la lecture de bonne tenue, copieuse et pas nécessairement légère, légère. La tonalité du tout de la chose me rappelle beaucoup celle de feu mon vieil ami Sinclair Dumontais, auteur mystérieux et inclassable qui écrivait, lui aussi, dans les premières années de ce nouveau siècle.

LE PROJET PILOTE (pp 5-68). Un homme et une femme se retrouvent ensemble dans une structure restreinte et forclose de contreplaqué (ou d’un matériau analogue). On s’installe dans une sorte de huis-clos patasartrien, le mobilier bourgeois en moins. Cet homme et cette femme, qui ne se connaissent pas, ont perdu certaines caractéristiques naturelles. Ils n’ont plus faim, ils ne peuvent plus déféquer, leurs yeux ne peuvent plus cligner. Mais surtout leur premier contact est finalement assez agressif. Contrariés par cette situation incongrue, ils ont tous les deux le sentiment de s’être fait intempestivement arracher de leurs conditions de vie ordinaires pour se faire installer là, en toute ignorance de cause. Et, au départ, le sentiment confus que l’autre personne pourrait avoir quelque chose à y voir flotte dans l’atmosphère. Graduellement, les choses se rajustent et un dialogue, peu enthousiaste mais effectif, se met en place. On découvre alors que cet homme et cette femme vivent à mille ans de distance l’un de l’autre. C’est-à-dire que l’homme est un contemporain de la date d’édition du présent ouvrages, 2008, tandis que la femme provient de la Nouvelle Terre qui, elle-même, est environ un millénaire dans le futur par rapport au temps de l’homme. Ces deux personnes sont donc venues d’un temps différent et se sont retrouvées dans le même espace, un peu pour le meilleur et un peu pour le pire. De l’autre côté du mur de contreplaqué, une voix finit par se faire entendre, qui leur explique qu’ils font partie d’un projet pilote ayant à voir avec le cheminement vers la mort ou le cheminement en retour de la mort. Et la suite du susdit projet pilote ne pourra fonctionner que si une meilleure harmonie interactive s’établit entre Monsieur et Madame et ça, hmmm… c’est pas gagné. Que va t-il se passer? Vont-ils arriver à aligner leurs flûtes, harmoniser leur interaction de façon à pouvoir suivre les étapes ultérieures de ce mystérieux projet pilote insidieusement surnaturel? Cette démarche complexe ne les intéresse que fort peu, d’autre part. Aussi le risque est assez grand qu’ils restent coincés dans cet autre monde, intercalaire et forclos. Ce face-à-face improbable nous installe entre la vie, la mort, la ratiocinette boudeuse, les émotions percutantes, et la philosophie sans système et sans solution des temps de notre temps.

MÉTAMORPHOSE BOVINE À TRASHINGTON (pp 69-116). Le protagoniste est un citadin largement involontaire vivant dans une ville morose qui s’appelle Trashington et est la capitale d’un empire fortement militarisé, les Écrases-Unis. Les autres citadins de Trashington sont des rats, des rats textuels. Et ces rats manifestent une attitude assez arrogante et peu sympathique à l’égard du protagoniste. Les choses vont subitement gagner en complication quand, pour des raisons mal élucidées, le protagoniste va se transformer en vache. Il devient textuellement une vache, c’est-à-dire qu’il prend la forme d’un bovidé tout ce qu’il y a de plus ordinaire, qui doit désormais ruminer et exister avec plein statut de vache. Cela se joue malgré le fait qu’il arrive parfois à se dresser sur ses pattes de derrière et adopter une attitude anthropomorphe approximative qui, bien sûr, ne leurre personne. Le protagoniste est très ennuyé par cette métamorphose et il se rend vite compte que, d’abord, il est passé de… ce qu’il était avant à vache. Ensuite, il est passé de mâle à femelle. Donc il se trouve à être plus ou moins exposé à toutes sortes d’avanies discriminatoires de diverses natures. Notre protagoniste devenu vache court se réfugier chez sa sœur. La sœur en question est elle aussi du monde des rats. On peut aussi présumer (sans certitude absolue) que c’est une femme et non seulement c’est une femme, mais elle a un passé lourd puisque c’est une ancienne tueuse à gages. Cherchant à clarifier leur situation peu enviable, la vache et sa sœur vont se présenter dans une institution fatalement militarisée. Les choses vont promptement crotter et ils vont vite se mettre à avoir toutes sortes de démêlés assez violents avec les autorités militaires de Trashington. Poursuites motorisées. Castagnes. Pertes de vie… Rififi turlupiné. Au moment de leur fuite, la sœur va larguer la vache, pour sauver sa peau (de vache). La vache, de sa personne, va se faire mettre la main au collet, à la corne. Et elle va être incarcérée. S’ensuivra un procès et la vache sera innocentée, vu que c’est sa sœur, tueuse à gages et contumace, qui a ouvertement dératisé l’ambiance, au moment de la scène de castagne. Un autre procès mènera carrément à des compensations financières pour la vache. Ce rebondissement sonnant et trébuchant lui fera encaisser des sommes rondouillardes qu’elle flaubera aussitôt, dans une ville de jeu renommée. Après un bref passage à vide en itinérance urbaine et une providentielle rencontre tourmentée avec Jean le Rationaliste, un taulard de sa parenté aux propensions prophétiques, notre vache comprendra qu’elle est en fait une vache sacrée et elle déménagera dans un pays bouddhiste où elle deviendra objet de culte et leader d’un racket religieux aussi colossal que moralement douteux. Elle en tirera un certain nombre de conclusions de sagesse… Je n’étais jamais capable d’adresser la parole à mes fidèles. Je me rendais compte que l’adoration, que l’adulation, c’était un peu comme du mépris mais sympathique: on ne vous parlait plus normalement, on avait de la difficulté à vous adresser la parole (p. 111). Dialectique inversion d’une anthropo-vache devenue de sa personne aussi oppressive que les oppresseurs qui l’avaient jadis oppressée.

TES DERNIÈRES VOLONTÉS EN DIRECT (pp 117-165). Ce texte est écrit en Tu. Il s’adresse au protagoniste vivant et subissant l’action. Ce protagoniste a commis un certain nombre de délits. Il a fumé trois fois dans la section non-fumeur d’un restaurant. Il a fait du trafic illégal de gras trans. Alors, les autorités décident non seulement de l’exécuter, mais elles décident aussi que sa dernière soirée, résultat de ses dernières volontés, aura lieu en direct, devant les caméras. On va donc suivre le protagoniste, en compagnie de son épouse et d’un couple d’amis, prenant son dernier repas, buvant sa dernière coupe d’alcool prohibé, et procédant même à son divorce. Et ça donne un certain nombre d’activités incongrues, entre autres, celle de jouer, après le repas, à un petit jeu de société bizarre ou de laver la vaisselle en compagnie du domestique dédaigneux qui leur a livré leurs maigres agapes. Le protagoniste finira par subir une exécution par injection intraveineuse, toujours devant les caméras. Bon, alors, tout se passe sous la houlette ou le commandement du parti unique. On bougonne beaucoup, dans ce texte, contre le Parti (avec un P majuscule). Cela se formule d’une façon toute patakafkaïenne, genre vingtième siècle. Mais la bougonnade contre le Parti, un petit peu rebattue quand même, accompagne une sorte de développement grinçant et fielleux contre les rectitudes politiques contemporaines et les faux choix démocratiques qu’elles supposent. On retrouve, en effet, des formulations comme… La liberté individuelle, c’est seulement aujourd’hui le choix qu’on a entre deux marques de cornichons à l’épicerie, au restaurant ou durant les élections (p. 130). Coexistent donc, dans ce développement de fiction, une bougonnade contre l’autorité arbitraire du parti unique, un peu comme si on se lamentait sur la condition chinoise ou soviétique, et une bougonnade contre la rectitude politique, un peu comme si on se lamentait contre les conditions occidentales actuelles. De façon un peu incohérente, on se retrouve ainsi avec des conformités de rectitude politique qui ne peuvent apparaître que dans des contextes de capitalisme post-libéral (sans parti et autorité unique, donc). C’est de fait justement en l’absence de la loi du parti que l’autorité est désormais dictée par la morale fluctuante et flottante de la compétition victimaire. Et pourtant cela prétend coexister avec un parti unique très puissant, très décisionnel et très indifférent aux conformismes autres que le sien. L’exercice critique de cette nouvelle est conséquemment un peu bancal, d’un point de vue sociologique ou socio-historique. À cela s’ajoute le fait que cette exécution publique est ouvertement qualifiée de téléréalité (le terme est utilisé quatre fois, pp 150, 151, 155, 165), ce qui, encore une fois, est un exercice qui relève beaucoup plus des pseudo-démocraties post-libérales que des pays autoritaires à partis uniques. On se retrouve donc ici avec une espèce de salade critique un peu éclectique et mal dominée. Parti unique profondément dictatorial ou lot multiple de rectitudes politiques superficielles et polymorphes? Faudrait se brancher, dans le récit. Ça peut pas être les deux… ou alors on remplace la fiction cohérente à portée critique par de la jérémiade droitière de n’importe quoi… Enfin, bon, le protagoniste à qui on s’adresse en lui disant Tu finit donc par mourir, exécuté devant les caméras. Et l’éventuelle fascination qu’on a pu, très modérément, ressentir pour ce texte intellectuellement boiteux meurt un peu avec lui.

TOUT EST DANS LE SUJET (pp 167-216). Ce texte envoutant et bien mieux maitrisé est écrit en Nous. Il se déroule dans un rêve littéraire (p. 200). Le protagoniste fait la rencontre d’un être étrange et chafouin qui s’appelle PEB. Nous découvrons, donc, que ce PEB est un petit livre bleu avec des bras, des jambes et un sourire genre émoticon planté au beau milieu de la couverture. PEB va nous servir de mentor, de guide biographique et de cicérone, dans le dispositif onirique que nous allons, bien malgré nous, investir, tout graduellement… et récursivement. Nous rêvons, c’est indubitable. Nous sommes un protagoniste solitaire qui ne dira rien de très précis sur lui-même. Le protagoniste en question rêve (au sens non-nocturne du terme) d’être un génie littéraire et de vivre de sa plume, c’est là la seule pulsion névrotique que nous lui découvrons. Il s’endort sur cette idée et il rêve (au sens onirique et nocturne du terme, cette fois). Et le protagoniste se retrouve alors dans sa vision toute personnelle d’une soirée organisée à Paris en 1922 par Sydney Schiff (1868-1964) après la première du spectacle Renard. Au nombre des personnalités de conséquence de cette assemblée vespérale au Ritz figurent Igor Stravinsky (1882-1971), Serge de Diaghilev (1872-1929), James Joyce (1882-1941) et Marcel Proust (1871-1922). Maintenant que je vous ai dit tout ça, tout net, vous le savez… mais notre protagoniste rêveur, lui, ne disposera pas de cette foison de détails introductoires, quand il se présentera dans cet espace-temps fluctuant… il devra tout découvrir sur le tas, oniriquement et, redisons-le car c’est de mise, récursivement. Sous la houlette de PEB, notre protagoniste va vivre et revivre l’événement en cours, en l’investissant récursivement (oui, oui, la redite est voulue). Il sera d’abord lui-même, puis il retraversera l’événement en tant que Sydney Schiff (Nous serons alors un peu obsédés par les questions logistiques et organisationnelles), puis en tant que William Carlos Williams (1883-1963), puis en tant que Margaret Anderson (1886-1973 – Nous serons alors un peu obsédés par le fait d’avoir subitement changé de sexe), puis en tant qu’Arthur Powers (je sais pas c’est qui sti-là et il n’y a pas d’hyperlien sérieux le concernant), puis finalement en tant que Frank Budgen (1882-1971). Toutes ces huiles, subtiles et moins subtiles, vont darder leurs regards et leurs oreilles tant, dans un sens, en direction de Proust, Joyce & consort que, dans l’autre sens, en direction des petits fours et du bar ouvert. Et notre protagoniste, prisonnier de cette doucereuse circularité onirique, aura éventuellement l’impression de traverser en boucle un vieux film cliquetant, à chaque fois altéré visuellement et picoté de répliques déformées, redites, distordues, différentes de fois en fois, de témoin incarné, en figurant distrait, en organisateur mondain fébrile. Le mouvement en cascade du glissement d’incarnation entre les différents personnages est savoureux et nous donne un aperçu à la fois décalé et très satisfaisant des variables des versions retenues, au fil du temps, d’un moment force, à la fois sublimement quelconque et obsessivement inoubliable. S’il y a quelque chose qu’on cherche confusément à comprendre de cette rencontre artistico-mondaine de l’entre-deux-guerres parisien c’est ce qu’elle pouvait bien avoir de si extraordinaire… On découvre, on tâtonne, on ressent, on intellectualise. L’intellectualisation dans ce rêve n’a absolument rien de normal. Nous ne réfléchissons pas pour vrai (p. 198). Nous rêvons éveillés en fait, et l’exercice allusivement prousto-joycien auquel ce court récit nous convie est passablement jubilatoire. On découvre ou redécouvre une manière de mélange de Midnight in Paris et de Dialogus. De tous points de vue, un étonnant petit moment de… littérature.

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Redisons-le, l’ouvrage est épuisé. Et c’est bien dommage. En bibliothèque, peut-être… Vaut le détour, en tout cas…

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Jean-Pierre Bolduc, Rapports et états qui n’existent pas, Éditions Baudelaire, 2008, 216 p.

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Namun et Ysengrim

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2022

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Depuis un moment, j’ai l’immense joie d’écrire de la pictopoésie pour le peintre et musicien autochtone Namun (Denis Thibault). On peut contempler et lire un certain nombre de nos œuvres de rencontre ICI. Notre travail de peinture (Namun) et d’écriture (Ysengrim) se complète de performances musicales et verbales devant public. Notre protocole de présentation, empreint d’une modeste gravité, est désormais bien établi. Au début d’une de nos performances, le peintre et musicien aborigène remet le bâton de parole au pictopoète occidental. Dans un contexte de réconciliation, le bâton de parole est déposé respectueusement près du premier tableau et Ysengrim est désormais autorisé à réciter de la pictopoésie française versifiée. Namun est en tenue traditionnelle (avec peintures faciales) et il joue des instruments autochtones. La tenue d’Ysengrim (décidée par Namun), notamment avec le tricorne à plume, le campe comme faire-valoir occidental de la performance. Le manteau de laine polychrome que porte Ysengrim s’appelle un capot. Ce vêtement que porte Ysengrim est authentique. Il a été troqué contre des pelleteries chez la Compagnie de la Baie d’Hudson par le grand-père de Namun, dans la première moitié du siècle dernier. Cette tenue distinctive et ostensible permettait aux gens de la HBC de discerner «leurs» aborigènes, sur les vastes surfaces de neige. Par un juste retour de la chose historique, il permet aujourd’hui à l’artiste autochtone de démarquer «son» occidental. Tout ici, tableaux, musique, psalmodies, costumes, séquences narratives des lectures, sélection des textes, dramaturgie générale, résulte de la décision de l’artiste aborigène. Après la prestation, Ysengrim rend le bâton de parole à Namun, et se tait. Le bâton est mis en circulation par Namun dans le public qui entre alors en interaction avec lui.

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Namun, Saint-Eustache, 2020

Le nom Namun, signifie «celui qui existe avec le vent» (autrement dit: celui qui vole), dans un idiome innu. Peintre, sculpteur, conteur, dramaturge et musicien, Namun est intimement imprégné de la nature, et notamment des oiseaux. Il s’inspire effectivement souvent de la dimension aviaire dans ses tableaux et dans sa réflexion musicale et philosophique. Namun est un personnage scénique fin et délié. Il a un sens naturel de l’art corporel et musical improvisés. Comme chanteur et comme musicien, il vit et fait vivre ce qu’il communique par son art. Namun est un membre de la nation Innu montagnaise et il pratique l’art pictural selon le style de la peinture Woodlands ou peinture médecine ou peinture légende. Il m’a approché, il y a un certain nombre d’années, et m’a suggéré de placer des pictopoèmes sur son œuvre picturale. Le résultat fut particulièrement intéressant et émouvant, et une belle collaboration s’instaura. Il s’en dégage aussi —crucialement— une réflexion critique permanente, implicite et explicite, sur la dimension artistique des questions de réconciliation entre allochtones et autochtones.

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Ysengrim, Saint-Eustache, 2020

Le nom Ysengrim signifie «celui qui porte un casque de fer» (autrement dit: tête dure), dans un idiome tudesque. Je me définis comme un homme du logos. Je suis un auteur québécois, très intéressé par la pictopoésie, dont j’ai la modeste prétention d’avoir affiné, sinon défini, les principales caractéristiques. Les tableaux de Namun m’ont particulièrement inspiré à cause de leur force thématique et de leur façon merveilleuse d’organiser et de segmenter les couleurs en perpétuant avec brio la vision de sagesse et les beautés extraordinaires de l’art pictural autochtone. Quand Namun m’a fait l’intense compliment de me proposer de faire de la pictopoésie sur son travail, l’envie de la lire en public m’est venue à l’esprit assez tôt et Namun a réagi très positivement à l’idée. La chose s’est ensuite mise en place en toute simplicité, tant et si bien qu’il nous est devenu possible de mettre en forme un exercice commun fin, efficace, élégant et original.

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Namun et Ysengrim, Saint-Eustache, 2020

Notre première présentation publique a eu lieu à Saint-Eustache (Basses-Laurentides, Québec), dans un petit centre d’art particulièrement charmant installé dans une ancienne chapelle de poche presbytérienne, et qui s’appelle justement La petite église. Namun y avait fait une exposition de sa série de tableaux sur les oiseaux. Et comme cette exposition se terminait, Namun a décidé de faire ce qu’il appelle un décrochage de tableaux ou encore un dévernissage, c’est-à-dire une rencontre devant public pour contempler les tableaux une dernière fois avant que le peintre ne les range. Dans ce cas-ci, la rencontre devant public se fit sous la forme d’une lecture de pictopoésie, avec psalmodies et musique autochtone. Nous avons investi scénographiquement un espace initialement configuré comme une exposition murale de tableaux, toute conventionnelle. Nous sommes donc passés d’un tableau à l’autre en présentant un pictopoème par tableau, en alternance avec la musique (improvisation sur flute) et les psalmodies autochtones. La salle était rectangulaire et les murs étaient en lattes de bois verni. Le public (une trentaine de personnes) était assis au centre de la salle et nous circulions lentement autour d’eux, en longeant les murs où étaient accrochés les tableaux. Nous avons ainsi suivi cursivement… tout simplement… la forme du dispositif qu’imposait la salle d’exposition. La lumière tenait à un éclairage de tableaux et non à un éclairage de théâtre. Tant et si bien que l’expérience fut aussi particulièrement intéressante au plan du résultat visuel sur les acteurs mêmes. Six pictopoèmes ont été lus ainsi, sur six tableaux distincts

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Namun et Ysengrim, Saint-Simeon, 2022

Après la pause-pandémie, nous anticipions avec joie le retour de Namun et Ysengrim, cette fois-ci sur le Centre d’exposition Inouï de Saint-Siméon (Charlevoix, Québec), dans le cadre d’une présentation sur le thème de la relation entre l’humain et l’animal. Nous n’avons pas été déçus. Sur Saint-Siméon, les choses ont fonctionné d’une façon un peu différente, plus originale, en fait. Namun était alors en exposition en compagnie de deux autres artistes autochtones, une peintre et un taxidermiste. Comme le thème était donc celui de la relation entre l’humain et l’animal, Namun avait sélectionné des toiles qui s’articulaient entre elles et formaient une petite narration présentant une progression de l’idée du rapprochement entre les humains et les animaux, en référence à la sensibilité de proximité avec la nature qui fut jadis celle de tout le genre humain. Le petit centre d’exposition de Saint-Siméon (monté fort astucieusement dans une ancienne épicerie de village) fut un espace très intéressant à investir. Exploratoire, immaculé, modularisé, séparé et découpé de différentes façons, le dispositif imposait sa petite loi aléatoire en conformité avec laquelle nous avons construit notre propre parcours. Cela nous a permis de passer d’un tableau à l’autre, encore une fois, en produisant les récitatifs, les psalmodies et la musique, en conformité avec cette thématique précise. Ici, le public nous suivait, d’un espace modulaire à l’autre, de façon à pouvoir bien discerner notre action et entendre les instruments et les voix. Ce que nous faisions, tout doucement, attendu que la salle était constitutivement tributaire de séparations dont nous avions préalablement maximalisé la logique, sans en altérer la disposition, c’était de nous couler dans cet espace et de fluidement nous regrouper devant les différents tableaux de Namun. Tout de suite après le segment musical, je disais au public (une trentaine de personnes dont une dizaine d’enfants): «Suis Namun». Namun se dirigeait alors, à travers les modules et paravents de l’exposition, vers le tableau suivant (prévu dans notre parcours) et le public le suivait, tout doucement. La même séquence avait alors lieu, mais avec un autre texte et ponctuée sur un autre instrument de musique (tambour, flute ou maracas autochtone). Dix pictopoèmes ont été lus ainsi, sur dix tableaux distincts.

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Namun et Bagatelle

Namun et Bagatelle

Namun est un communicateur naturel, solide et attachant. Il partage sa culture avec une générosité et une bonhomie tout à fait exemplaire. C’est un shaman. Ici, on voit Namun, autochtone de Baie-Saint-Paul (Québec), en train de faire l’accolade à Bagatelle, qui, elle-même, est une ainée autochtone originaire du vieux District de Keewatin (Manitoba). Namun est très respectueux des aînés et des jeunes. Il est vraiment un personnage total et un extraordinaire ambassadeur de sa culture de souche. C’est de l’or fin de travailler avec cet artiste aborigène. Un grand honneur pour moi.

Le public, lors de ces deux rencontres, a magnifiquement réagi. Pour tout dire, je dirais qu’ils étaient tous littéralement subjugués. Sur Saint-Eustache, ce fut l’enthousiasme et les échanges furent riches et débordants. «Nous sommes restés sur notre faim» fut alors le maitre mot. C’est ce commentaire qui fit que nous sommes passés de six pictopoèmes à dix. Sur Saint-Siméon, la jeune vidéaste chargée par Namun de nous filmer a parlé de performance «extraordinaire» et de «jamais vu». C’est vrai que la combinaison tableau, pictopoésie, musique, c’est comme l’œuf de Christophe Colomb mais personne ne fait jamais ça.

Namun a eu ce mot: «Paul, on vient d’inventer le vernissage dynamique. Je ne ferai plus jamais de vernissages conventionnels pour mes tableaux».

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De l’harmonie des oiseaux

Namun et Ysengrim ont vécu cette extase
Avec une modestie qui sait ce qu’elle vous doit
Grâce à vous tous, nos mots sont devenus des phrases
Nos ingrédients épars ont formé un repas.
Ysengrim et Namun sont fort contents. Il semble
Que ces oiseaux nous aient transmis
Leur harmonie.
Vivre c’est se rejoindre, c’est exister ensemble…
Pour ces moments soyeux, nous vous disons…

Merci.

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CHARLY MON PÈRE (Diane Boudreau)

Posted by Ysengrimus sur 7 novembre 2022

De le sentir si vrai, si solidement ancré,
me permettait, à moi aussi, de mieux m’enraciner

(p. 59)

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Que savons nous de nos pères et mères? Que connaissons-nous vraiment de la validité des présomptions que nous dégageons au sujet de l’opinion que nos parents se font sur eux-mêmes et sur nous? Le regard enfantin est, presque par définition, une diffraction, une distorsion. Mais c’est justement cela qui fait sa force, sa durabilité, sa vigueur, et permet de le formuler comme un enjeu. La poétesse Diane Boudreau nous sert aujourd’hui ce qu’elle appelle discrètement un récit. Il s’agit en fait d’une petite série de miniatures en prose portant sur la relation qu’elle a établi depuis son enfance avec son père.

La propension autobiographique se manifeste dans cette série de textes mais —fait capital— elle est adéquatement dominée par une pertinente option de présentation en de fines vignettes textuelles bien synthétisées. Un bref résumé autobiographique ouvre la marche mais on ne s’y enlise pas. Les miniatures en prose sont avancées selon l’ordre chronologique mais cela ne nuit pas à l’autonomie constitutive de chacun des textes. L’ouvrage, particulièrement remarquable pour la qualité de son écriture, apparaît aussi comme une intéressante tranche de la vie socio-historique et sociopolitique des années 1950-2000, au Québec. Sans trop en dire, expliquons que le père de la narratrice a raté une carrière d’ingénieur pour avoir trop ouvertement exprimé des vues libérales sous le duplessisme. Cela lui laisse un traumatisme social de vie qu’il transmettra fatalement à ses filles.

Afficher ses couleurs

Énorme déception pour les deux jeunes filles que nous sommes. Papa nous interdit, ma sœur et moi, de nous rendre à une soirée partisane, péquiste, bien que la J.E.C. (jeunesse étudiante catholique) nous y invite fortement.

«— Voyons papa! Pourquoi?»

«—Je n’veux pas vous voir là!»

Le ton est sans réplique, le sujet clos. Ses yeux fulminent. Pas d’autres explications, aucune négociation possible.

Lui qui n’a pu réaliser son rêve de devenir ingénieur, il sait ce qu’on peut perdre en affichant trop ses couleurs: il suffirait d’une simple photo, croquée parmi la foule, pour prouver la présence de ses filles à une assemblée clamant haut et fort l’indépendance du Québec, reniant ainsi ce pouvoir fédéral, son employeur, qui lui permet de vivre honorablement, lui est les siens…

Mais il ne dira rien, du moins pas ce jour-là. Plus tard, il glissera, à travers quelques bribes, comment certains de ses collègues ont tout perdu —maison, auto, standard de vie enviable— après avoir été mis à la porte sans motif valable, entraînant dans leur chute épouse et enfants.

(p. 49)

La compréhension que la narratrice produit au sujet de notre oppression coloniale collective ainsi que du traumatisme historique ayant perturbé la vie professionnelle de son père ne manque pas de pertinence (et d’utilité pour l’historien autant que pour l’ethnographe). Mais, bon, la vision que la poétesse se fait des vues de son papa est-elle toujours aussi précise? Rien n’est moins certain. Le fait est qu’une sorte de malaise diffus semble exister entre le père et la fille. Tout se passe comme si l’harmonie n’était pas intégrale, comme si quelque chose faisait dépôt, langueur ou comédon. C’est comme si une sorte de blocage compromettait de façon diffuse mais cuisante et permanente l’harmonie rêvée des interactions père-fille. Pourtant, la richesse précise du tableau, que la narratrice nous peint par petites touches, sur ces fait boitilleurs semble ne déboucher que sur des questions infimes, des miettes de problèmes, des malentendus sans conséquences, de l’anodin monté en épingle… En un mot, on nage ici dans le verre d’eau océanique des traumatismes enfantins, dans toute leur immense petite ampleur définitoire.

Pastel sur jute

Installée à la table de cuisine, je peins avec des craies de pastel gras sur des retailles de jute que j’ai fixé au préalable sur des cartons.

M’inspirant de cartes artisanales conservées avec soin, je retrace, en toute quiétude, des visages d’enfants aux yeux grands et rêveurs, sûrement issus de ces pays imaginaires d’où je viendrais aussi…

Émergeant du sous-sol d’un pas tranquille, papa s’attarde un instant derrière moi pour jeter un regard sur mes dessins.

Sans prononcer un mot, il pose calmement sa main sur mon épaule, signe discret d’approbation et de respect.

Quel baume sur mes quinze ans!

Ta fille, papa, si peu douée pour les mathématiques a, grâce au ciel, plus d’aptitudes pour les arts.

(p. 47)

On comprend, au fil des étapes de la lecture, que rien de terrible ne s’est passé, que rien d’insoutenable ou d’insupportable ne se manifestera, dans ces récits. Ce seront de simples peintures de la vie ordinaire qui nous permettront —de ce fait, encore plus vivement— de faire ou de refaire la fameuse promenade dans le petit musée de papier des constants et multiples malentendus inoubliables-oubliables entre parents et enfants.

Les miniatures en prose de Diane Boudreau, toutes plus belles les unes que les autres, finissent par littéralement fasciner. Et, ce faisant, elles mettent en place rien de moins qu’une sorte de grammaire d’engendrement. On a donc une situation d’écriture où la capsule autobiographique, circonscrite et ciselée, rapporte par le menu une situation où l’enfant reste avec le sentiment d’avoir porté à son papa une sorte de coup solide, une manière d’estafilade affective, qui semble avoir eu je ne sais quel impact durable (mais toujours tu). Le tout se joue avec une indubitable intensité, alors que ledit impact durable n’est peut-être jamais qu’une sorte de pli bizarre, réversible et incongru, dans le cellophane de la bulle du souvenir de l’enfant même, sans plus. Un facteur clef, constant et stable, finit par s’imposer. C’est que tout cela est tout petit et pourtant rendu immense par le fait que l’enfant aussi était bien petit, au moment de la manifestation de toutes ces grandes petites choses.

Inspiré et stimulé par la très dynamisante logique d’engendrement des miniatures en prose de Diane Boudreau dans Charly mon père, j’ai décidé, presque sans m’en rendre compte, de m’essayer ponctuellement à l’exercice (et ce, malgré le fait que je suis, de ma personne, assez réfractaire à la propension autobiographique). Goûtons la grandeur et la dérision de ce genre d’émotions enfantines mises en vignette. Voici l’histoire vraie de ma modeste miniature en prose, portant sur un de ces moments d’impact affectif que j’ai cru avoir eu sur mon père.

Winston Churchill et les petits oiseaux

Nous sommes le samedi 30 janvier 1965 et le premier ministre britannique Winston Spencer Leonard Churchill vient de mourir, une semaine auparavant. Mon père, ancien combattant de la marine marchande canadienne réquisitionnée et héro ordinaire de la Bataille de l’Atlantique, en est très abattu. Pour lui, Churchill est une figure. On pourrait même dire que c’est nul autre que ce warmonger au chapeau haut-de-forme qui a défini et configuré mon père, jeune homme. On dirait qu’il a perdu un second papa, ou quelque chose dans le genre. Il est assis dans un des fauteuils du salon, la tête penchée, et il regarde dans le vide.

Pour ma part, j’ai sept ans et je ne suis pas trop interpellé par le souvenir grave et ému que semble susciter, en ce petit samedi matin d’hiver, dans notre maisonnée repentignoise, Winnie le bouledogue anglais qui vient de casser son cigare. Le journal La Presse du temps enchâssait dans sa copie du samedi un magazine tabloïde qui s’intitulait Perspectives. Une portion importante de l’espace du Perspectives de ce samedi matin est consacrée à la mort de Winston Churchill. J’en tourne les pages gravement et en découvre la faconde austère et empesée. Franchement, ça ne présente pas un bien grand intérêt.

Derrière la dernière page du long et interminable reportage photo sur Churchill, il y a de magnifiques oiseaux multicolores perchés ensemble dans des branches d’arbre. L’idée me vient tout de suite de les découper pour les disposer dans un cahier d’images en collages (scrap book) que je suis en train de me constituer sur le monde merveilleux des animaux. Sans transition, je m’empare d’une grande paire de ciseaux pour récupérer les petits oiseaux. Au moment où je vais me mettre à l’œuvre, ma mère me dit discrètement: «Tu devrais attendre que ton père ait lu le reportage sur la mort de Winston Churchill avant de faire ça.»

L’idée est contrariante mais, hélas, fort valide. J’attends donc quelque temps et, dans cette expectative, j’entreprends d’observer mon père, le pistant et l’espionnant, de ci de là, dans la maison. Il est toujours très affaissé. Il vaque, maintenant. Il essaie de foutre quelque chose de son triste petit samedi. Son vrai de vrai premier petit samedi d’après-guerre.

Après ce qui me semble avoir été des heures, j’approche frontalement mon père et lui demande: «Bon, as-tu lu sur la mort de Winston Churchill dans le Perspectives? Est-ce que je peux enfin y découper mes petits oiseaux?»  Il me répond, d’un ton aigre et peu amène: «Oui, oui, fais-ce que tu veux, avec ce journal. Prends-le, déchire-le, je m’en sacre.» La formule est crue et le ton est pour le moins vif. J’y interprète une manière de refus implicite, ainsi qu’une assez dense agressivité dirigée contre moi… alors qu’il ne s’agissait peut-être que de l’expression cuisante du deuil ultime d’un siècle. Chacun son ton, dans le renoncement, n’est-ce pas…

Enfin, pour éviter de contrarier plus avant mon père ainsi endeuillé et crispé, je ne lui reparle plus de la chose oiseuse des petits oiseaux. Aussi, au bout du compte, je n’ai rien découpé dans le magazine Perspectives ni ce jour-là, ni les autres jours. Il est disparu dans le néant, parfaitement intact. Et Winston Spencer Leonard Churchill, pour sa part, est réapparu, lui, de temps en temps, épisodiquement, dans la conversation, comme stricte figure historique. Par contre, je n’ai jamais revu mes mirifiques petits oiseaux multicolores.

(Paul Laurendeau, écrit selon la grammaire d’engendrement du recueil de récits, de Diane Boudreau, Charly mon père, 2018)

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Des textes de ce type sont parfaitement passionnants et le recueil que nous en sert Diane Boudreau se lit comme on boit calmement un cognac capiteux après le grand banquet de l’enfance et de la jeunesse. On y découvre, ou redécouvre, que les gens qui s’aiment se déchirent même s’ils s’aiment et que cela est terrible et en même temps terriblement (peu) important et si (extra)ordinaire. Diane Boudreau nous démontre elle aussi, ici, la puissance textuelle du travail sur miniatures. Elle nous donne et nous livre le crucial historique autant que la beauté intemporelle des petites choses de la vie. Et, par-dessus tout, oh qu’elle est suavement indéfinissable et magnifique et si touchante et émouvante, cette intense relation affective entre une fille et son père.

Le recueil de textes Charly mon père contient 34 miniatures en prose. Il se subdivise en quatre petits sous-recueils, disposés chronologiquement: Premiers souvenirs à Hull (p 17 à 21), Enfance à Pont-Viau (p 22 à 49), La fille à Charles à Jos (p 50 à 66), et Après lui… (p 67 à 73). Ces textes sont suivis d’une annexe de cinq pages intitulée En annexe (p 75-79 — on y découvre notamment les chansons folkloriques ou populaires que Charly chantait à ses enfants) et d’une page de remerciements (p. 80). Le recueil est précédé d’un exergue, d’une préface de l’autrice intitulée Pourquoi parler de lui (p 6 à 7) et de deux textes liminaires, l’un intitulé Avant moi… (p 9 à 11), l’autre intitulé Mon arrivée dans la vie de papa (p 12 à 15). L’ouvrage est illustré d’une photographie paysagère (première de couverture, en couleurs) et de quatre photos de famille en noir et blanc.

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Diane Boudreau, Charly mon père, Diane Boudreau, 2018, 84 p.

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Extrait de la quatrième de couverture:

Après son récit Ne reste que l’amour, où l’auteure Diane Boudreau nous a partagé le lien qu’elle a vécu avec sa mère, voilà qu’elle ressent le besoin d’écrire Charly mon père.

«Tous les secrets de la vie de mon père demeurent camouflés dans ces murs alors que j’aurais tant aimé en savoir davantage sur son enfance, son adolescence…

Trop de détails m’ont échappé: aurais-je raté une occasion, loupé un rendez-vous?

Depuis, je n’ai de cesse de vouloir m’approcher de son mystère. Et j’entreprends de retracer, de décrypter chacun des moindres souvenirs qui me parlent de lui. Mince récolte, qui m’amènera sur une terre insoupçonnée…»

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LA PLAIE DU PASSÉ (Adam Mira)

Posted by Ysengrimus sur 15 octobre 2022

Mira-Plaie du passe

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Dans ce recueil de seize nouvelles réalistes et intimistes, on nous invite à voir le monde contemporain à travers le regard d’un palestinien ayant vécu dans un camp de réfugiés jusqu’à l’âge de quarante ans puis ayant subitement immigré, lourdement lacéré des plaies du passé, au Québec et ce, avant d’avoir appris ne fut-ce que les rudiments les plus minimaux de la langue française. L’écriture dépouillée et directe d’Adam Mira nous fait entrer en toute simplicité dans un univers mental et social étonnant, déroutant, à la fois tragique et crucial. D’un récit à l’autre, on rencontre un homme (ou des hommes) ayant vu sa famille massacrée sous ses yeux… ou ayant vu le laitier d’un quartier d’Alger froidement abattu par la soldatesque juste parce qu’il commençait à bosser avant l’aube… ou côtoyant une mère atteinte de quasi-mutisme à cause des cruautés et des privations des camps et de la guerre. La souffrance aiguë, l’arrachement et le profond manque affectif sont omniprésents dans ces récits, à mi-chemin entre fiction et témoignage.

Malgré le fait que ma mère et mon père m’aient rendu visite pendant plusieurs années, ils ne m’ont jamais pris dans leurs bras, ils ne m’ont jamais fait de câlin. Chaque fois que je voyais quelqu’un devant moi qui recevais une tendresse ou un câlin, la jalousie envahissait mon cœur. J’avais soif d’amour, j’avais besoin de vivre le reste de ma vie entre les câlins et les tendresses!

La dimension cuisante et poignante des drames évoqués dans cet ouvrage est donc subtilement équilibrée par le ton prosaïque, tranquille et limpide du traitement. Le résultat est à la fois très authentique et d’une étrangeté presque décalée, le tout restant solidement installé dans l’ordinaire et le quotidien (même le quotidien bizarre des camps). Un autre facteur particulièrement savoureux et insondablement sympathique entre en ligne de compte au fil de ces historiettes en forme de miniatures. C’est celui de la langue. Le (ou les) personnage(s) mis en scène doit avancer pas à pas dans l’apprentissage de la langue française. Et, par moment, il nous en parle, il en fait le sujet direct et explicite de certains de ses récits. Apprendre consciencieusement le français lui suscite d’ailleurs un mal inattendu à… la langue, justement… la langue l’organe, on s’entend. En travaillant méthodiquement son français, entre autres devant le miroir, notre personnage doit tellement ajuster son appareil phonateur qu’une douleur linguale assez durable se met en place (la nouvelle s’intitule: La langue me faisait mal). Comme quoi, oui, il faut souffrir de la bouche aux pieds, pour s’intégrer. Mais on a ici une petite lancinance bien bénigne va, comparée à celle de ces plaies du passé qui vous rendent presque suicidaire. L’intégration et l’ajustement culturel sont, avec le déracinement et le fardeau durable qu’imprime en nous la Storia, les principaux thèmes de cette suite d’attachants récits. Le monde ordinaire, surtout le contexte quotidien occidental, y est regardé avec un sourire mi-serein mi-taquin mais aussi à travers une singulière lentille, une dense lentille de larmes, en fait. Titre des seize textes: Un automne lugubre. Lutter en français. Mes tentatives de suicide! La langue me faisait mal. J’ai déniché un travail. La femme suspecte et les deux samaritains. La Blanche! Je suis tombé amoureux d’une japonaise. À la recherche de Nadia. Histoire d’une maison. Bénévole indésirable. République bananière. La plaie du passé. Un voyage à travers le temps. De la part d’une princesse célibataire. Chez les frères Castro.

Écrivain réaliste donc, sorte de mémorialiste émotionnel, Adam Mira ne néglige cependant pas la dimension symbolique dans certains de ses récits. Parfois c’est une maison qui parle de son passé (Histoire d’une maison), parfois c’est nulle autre que la Mémoire de l’Humanité qui disserte sur elle-même (Un voyage à travers le temps). Une autre de ces nouvelles (De la part d’une princesse célibataire) est un véritable conte oriental. La reine d’un petit oasis se cherche un mari. Pour attirer vers elle les hommes ayant le plus de prestance, de stature, de noblesse d’âme et de conversation, elle va organiser un grand concours de composition et de récitation de poésie. Tous les apprentis baladins de l’horizon vont se rameuter.  Mais…

Je ne vous en dis pas plus… sauf pour dire que le monde est si beau et que le monde est si cruel. Tel est le message fondamental du recueil de nouvelles La plaie du passé.

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Adam Mira, La plaie du passé, Montréal, ÉLP éditeur, 2016, formats ePub ou Mobi.

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Le Parti Libéral du Québec et son passif compradore

Posted by Ysengrimus sur 7 octobre 2022

PLQ

Affiche électorale de Dominique Anglade (2022)

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Québec. Octobre 2022. Ron-ron-ron petit patapon, une autre élection. Bon. Alors, une fois de plus la bourgeoisie québécoise assure la permanence du spectacle et elle nous présente son petit ballet pseudo-démocratique. La Coalition Avenir Québec (les caquistes) a remporté assez facilement l’élection, mais avec seulement 26% des voix, c’est-à-dire 40% du 66% de campions qui sont allés voter (dont je suis. J’ai voté, selon mon habitude, pour ce que le directeur des 7 du Québec appelle la gau-gauche et que j’appelle, plus descriptivement, le centre-gauche parlementaire). Attention, gare à la poudre aux yeux journalistique, ici. Il ne faut jamais rater ce calcul implicite (que les folliculaires bourgeois occultent habituellement)… Il n’y a que 66% des québécois ayant le droit de vote qui se sont présentés aux urnes. Il faut donc voir à constamment rabattre les pourcentages de votes, en tenant scrupuleusement compte du poids, graduellement croissant, des non-votants. Une fois les perdants (quatre fois 10%, pour les partis perdants) et les inertes (34%) cumulés, c’est donc 74% des électeurs québécois (effectifs ou potentiels) qui, de fait, n’ont pas voté pour la Coalition Avenir Québec. Ce problème de décompte des haricots électoraux est d’ailleurs inhérent à toutes les pseudo-démocraties occidentales contemporaines. Et il explique superbement, entre autres, pourquoi le monde part à chialer si tôt après les votes et que les états de grâce, cent jours, et autres lunes de miel se racotillent si vite, par les temps qui courent.

La capacité absorbante de la Coalition Avenir Québec vient de confirmer toutes les apparences de son succès, par ces résultats de surface. Le trait de génie politicien de François Legault a consisté à aller piger dans les deux partis historiques de notre bon terreau québécois, c’est-à-dire le Parti Libéral du Québec et le Parti Québécois, des éléments opportunistes susceptibles de gagner des élections dans leurs comtés, s’ils pouvaient agir sans être prisonniers du passif historique de leurs formations d’origine. C’est que, désormais, le Parti Libéral du Québec et le Parti Québécois sont profondément marqués, burinés, tatoués, par ce qu’avaient été les grandes luttes nationales du siècle dernier. Or le flair calculateur de François Legault lui a fait comprendre, vers 2010-2011 environ, qu’il fallait désormais s’approprier les personnages gâgneux d’élections, dans ces deux formations, tout en les débarrassant des déterminations de leur passé historique. Il a ensuite su les coller ensemble, dans une nouvelle coalition. Mutandis mutatis, ce procédé est néo-duplessiste en son principe, car Duplessis avait un peu procédé de la même manière, vers 1931-1936, quoique dans des conditions socio-historiques fort différentes… Lévesque aussi, du reste, vers 1968-1973, aussi en fonction de son contexte d’époque. Ce petit jeu de la création de nouveaux partis politiques tous les quarante ans environ consiste donc à rebrasser les cartes et à chercher à amener les vieux chiens mouillés du bipartisme Westminster à se secouer, en se débarrassant des gouttelettes boueuses de leur passé politicien du moment. Un tel ensemble de procédés instaure, généralise et institutionnalise le maraudage permanent de transfuges politiques, de tous bords tous côtés, au mépris ouvert des lambeaux d’idéologie politique flottant encore de ci de là ainsi que des choix électoraux initiaux de la petite populace votante.

Un phénomène spécifique se met en place. C’est que les partis politiques dans lesquels François Legault (lui-même un ancien ministre du Parti Québécois) a procédé à sa petite pêche aux transfuges, eh bien, ils continuent d’exister, eux, de surnager, de donner le change. Et le passif historique de ces partis politiques, désormais amplement éviscérés et décérébrés, se discerne beaucoup plus nettement, maintenant que, le vieillissement aidant, la distance historique s’imprime en eux. Tant et tant que la formation politique le plus intéressante à analyser, en ces lendemains d’élections québécoises d’octobre 2022, c’est pas tellement le parti gagnant, mais un des partis perdants, le ci-devant Parti Libéral du Québec. Le Parti Libéral du Québec est un vieil appareil manœuvrier de la bourgeoisie canadienne. Sa fonction de base est celle d’assurer, au Québec, le rôle de capitaine de milice du gouvernement fédéral post-colonial. C’est comme ça au moins depuis la Confédération (1867). Le Parti Libéral du Québec est en fait une enclave néocoloniale. Je dirais presque un sabot de Denver politique pinçant soigneusement la roue de la guimbarde québécoise. Enchâssé de force à l’intérieur de la culture politique du Québec, ce parti fondamentalement fédéraliste a pour vertu de prendre corps et de se densifier, sous l’inflexion du gouvernement d’Ottawa, aussitôt que des velléités nationalistes ou souverainistes ou séparatistes un peu trop bruyantes se manifestent dans la dernière province du Canada qui reste encore de souche française. Donc, le Parti Libéral du Québec, c’est ni plus ni moins que le collier et la laisse au cou du gros chien bleu poudre. Évidemment, son rôle ne prend corps que lorsque le danger trublion se manifeste. Ce corps étranger politique est un objet strictement compradore qui a pour rôle quasi-exclusif de combattre ouvertement les anti-fédéralistes, si anti-fédéralistes il y a. Sauf que, attention, gare au choc, suivez bien le mouvement, ici. Dans les temps contemporains, un autre des traits astucieux de François Legault a consisté à débarrasser aussi les collaborateurs caquistes issus de son propre parti d’origine, le Parti Québécois, des éléments de leur propre passif, qui est celui de la fameuse quête asymptotique de la souveraineté du Québec. En gros, François Legault est allé chercher des libéraux qui n’étaient pas des anti-souverainistes trop virulents. Il est allé chercher des péquistes qui n’étaient pas des pro-souverainistes trop messianiques. Et il s’est donné ainsi une troupe de politiciens aussi électoralement aguerris qu’idéologiquement édulcorés. Et il s’est lancé dans une nouvelle aventure politicienne, dans un autre angle, sur un autre axe. Ronron, il appelle cela, sans trop pousser le bouchon, du nationalisme ou de l’autonomisme, mobilisant, encore une fois, une rhétorique ouvertement post-duplessiste. Tout ceci fait de François Legault rien de moins que le fossoyeur objectif du débat national bourgeois québécois, dans sa version siècle dernier.

Et pourtant, clopin-clopant, le Parti Libéral du Québec perdure. Il vivote. Il se maintient. En fait, il est tout simplement, en ce moment, une eau dormante. Il est entré un petit peu dans une sorte de léthargie onctueuse. On dirait qu’elle n’est plus vraiment là, l’immense machine électorale qui lui permettait de gagner élections sur élections, sans fin, de prendre le pouvoir en redites, au point de devenir presque un appareil ordinaire de l’intendance générale, éventuellement taraudé par la pègre et la corruption affairiste. On se souviendra de l’interminable ère Taschereau, des glauques années Bourassa ou du cauchemar Charest. Cette fameuse machine électorale trans-historique est désormais atténuée, retirée, repliée, contractée, racotillée. Elle n’opère pas, ces temps-ci, attendu que le gouvernement québécois de la Coalition Avenir Québec ne cultive plus de velléités souverainistes, dans ce qui fut le vieil axe séparatiste. Nos caquistes, ce sont maintenant des bons petits fédéralistes ronrons, qui assument que quoi qu’ils fassent et s’efforcent de bidouiller, ils le feront et le bidouilleront, au mieux, dans le cadre de la fédération canadienne. La fédération canadienne n’a donc pas besoin d’activer le passif compradore du Parti Libéral du Québec. Et ce dernier reste assoupi… pour le moment.

Il reste qu’avec 10% (15% de 66%) du vote effectif, les libéraux québécois sont allés chercher vingt-et-un (21) députés. C’est qu’ils disposent d’une base serrée et solide, se trouvant notamment sur l’île de Montréal. Et cette base, c’est tout simplement l’ancienne enceinte coloniale, agglutinée principalement autour des bourgeois anglophones de souche du West Island. Ajoutons à cela un certain nombre d’anciens suppôts libéraux véreux qui ne se sont pas encore mis à encadrer la Coalition Avenir Québec (mais cela viendra, dans le second mandat), la pègre, les grandes entreprises d’infrastructures et, bien sûr, le gouvernement fédéral. Et le fait est que même lorsque inopérant, parce que mis ainsi en veilleuse étant donné le ralentissement des pulsions souverainistes, le Parti Libéral du Québec continue d’entretenir son petit vivier compradore, en tirant une bien bonne moyenne électorale, pour un parti sans assises sociales effectives. Ainsi, si jamais le besoin s’en fait sentir, on pourra le réactiver. La roue de la vie étant ce qu’elle est, son leadership actuel cultive des illusions différentes, s’imaginant qu’il pourrait extirper la formation de ce genre de déterminismes, sans comprendre que les fuyards politiciens des susdits déterminismes sont déjà partis chez François Legault. La bonne foi un peu candide (faussement naïve, en fait, plus probablement) de madame Dominique Anglade, cheffe actuelle du Parti Libéral du Québec, est parfois touchante, mais bien plus souvent navrante. On a envie de lui dire, vous êtes là en train de vous réclamer de Jean Lesage et de cet héritage vieillot et toujours un petit peu clinquant que cherche à cultiver le Parti Libéral du Québec, sans comprendre, en réalité, que vous êtes objectivement et factuellement une femme d’appareil. Vous êtes un rouage bien éphémère, au service d’une instance temporairement passive… pour l’instant, mais qui, lorsqu’il faudra la réactiver, pourra très facilement raccorder ses vieux tuyaux centenaires avec le fédéral, redémarrer sa machine plouto-électorale, et reprendre le pouvoir pour stabiliser les choses dans le sens de la grande bourgeoisie canadienne, si jamais des pulsions frondeuses, pures laines ou autres, s’énervent un peu trop, en ce racoin de fédération.

Ce qu’on a ici, fondamentalement, c’est une lutte compétitive de la bourgeoisie contre la bourgeoisie. La bourgeoisie coloniale contre la bourgeoisie colonisée. Les rouges contre les bleus. Et, dans ce genre de situation, il n’y a pas vraiment de fonctionnement démocratique. Nous sommes dans le cadre, discrètement mais fermement maintenu, de l’occupation coloniale bourgeoise d’une petite société tertiarisée fortement sui-centrée. Cette dernière a pu, un temps, s’illusionner, en s’imaginant qu’elle pourrait sortir de sa cage continentale et en casser le cadenas non-démocratique, en utilisant des mécanismes oui-démocratiques de type référendum et toutim. C’est une illusion maintenant disparue. François Legault incarne la ligne politique qui a laissé tomber cette quête. Et il gouverne. Tous ces champions du renoncement sont maintenant rien d’autre que les petites gens qui assurent l’intendance circonscrite du Québec, en s’occupant de ce que la grande bourgeoisie considère comme ces bricoles d’éléments de gouvernance qu’on concède, au provincial, à un gouvernement provincial sagement provincialisé… éducation, santé, bien-être, culture et autres cossins sociétaux gentils-gentils qui ne dérangent personne, dans le vaste monde.

Même privé de sa cohorte de transfuges caquistes, le Parti Libéral du Québec ne disparaîtra pas, non pas… N’importe quand, il faut pouvoir saisir la laisse du gros chien bleu et tirer sur le collier, si jamais des velléités de résistance étaient susceptibles de réapparaître. Avec trois (3) députés survivants, le Parti Québécois aussi est en train graduellement de rendre tristement saillant le squelette de son passif historique. Dans son cas, c’est tout simplement le déclin de l’impulsion souverainiste, qui n’est pas le déclin d’une fantasmatique nationale, elle toujours éventuellement énervée, mais plutôt le renoncement du plus faible ayant été frontalement vaincu par le plus fort et qui devra un jour comprendre que la roue de l’histoire ne tourne pas, sur le court terme électoral, en direction des peuples colonisés mais en direction des instances colonisatrices. Tous les affaissements historiques de ces grands rapports de forces colonisateurs peuvent possiblement, sur le très long terme, porter une très éventuelle dynamique libératrice. Le tout de la chose impliquant une complexité du développement historique (et de la lutte des classes) dont l’élection québécoise de 2022 n’est certainement pas l’exemple le plus probant ou le plus mémorable. Combien de fois faudra-t-il répéter qu’il n’y a strictement rien à attendre d’historiquement déterminant d’une élection bourgeoise.

Aux jours d’aujourd’hui, ce qui pendouille ici devant nous, c’est, entre autres, ce vieux Parti Libéral du Québec, hautement symptomatique. Il est toujours aussi nuisible qu’autrefois mais le voici, éclopé et squelettique. Regardez-le bien aller, dans les prochaines années. C’est une charpente, insidieusement flexible, dont on discerne moins mal les jointures, les articulations, les points d’appui et le mode de fonctionnement effectif. Cette bête urbaine léthargique qui boite est, d’une certaine façon, beaucoup plus facile à comprendre en ce moment, car elle n’exerce plus, pour un temps, la fascination que risque éventuellement de se remettre à susciter la même bête provincialiste, éveillée cette fois, quand elle reviendra ouvertement nous montrer qu’on est pas du tout arrivés à se débarrasser d’elle et de ceux qui en tirent les souples ficelles de fer, depuis les belles rives automnales de la Rivière des Outaouais.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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C’EST L’OPIUM DU PEUPLE — PHILOSOPHIE DU FAIT RELIGIEUX (Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 18 septembre 2022

Opium du peuple

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Cet ouvrage propose une analyse athée du fait religieux, dans un angle philosophique. L’exposé se donne comme exosquelette l’intégralité de la fameuse tirade de l’opium du peuple de Karl Marx. Les trois paragraphes de ce commentaire célèbre de 1843 ont donc été soigneusement découpés en vingt titres de chapitres qui annoncent autant de segments d’un développement philosophique homogène sur la religion et la religiosité.

Cet exposé s’adresse au premier chef aux athées, surtout ceux et celles qui ont le cœur gonflé d’une ardeur irréligieuse, au point d’en avoir mal. Les gens qui croient à une religion peuvent lire cet ouvrage aussi, bien sûr, mais ils n’y sont pas ouvertement invités et ils risquent de s’y sentir parfois un petit peu bousculés. Par moments, ça pète un peu sec… Or l’auteur n’est pas ici pour ferrailler avec les dépositaires du culte ou leurs ouailles. Ça ne l’intéresse pas de faire ça. Paul Laurendeau (Ysengrimus) est ici avant tout pour dire ce qu’il pense, pas pour faire du prêchi-prêcha à rebours. L’ouvrage s’adresse aussi aux gens qui doutent de leur statut de religionnaire et qui ressentent un besoin pressant de mettre un peu d’ordre dans leurs pensées, sur cette vaste question.

Non seulement la religion est l’opium du peuple, mais elle reste, l’un dans l’autre, un objet d’un grand intérêt intellectuel. Qu’on l’approuve ou qu’on la réprouve (l’auteur de cet ouvrage est du nombre de ceux qui la réprouvent), il reste que la religion est un phénomène incontournable de l’histoire humaine. Aime, aime pas, elle est encore avec nous. Il faut donc encore en parler.

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Paul Laurendeau, C’EST L’OPIUM DU PEUPLE — PHILOSOPHIE DU FAIT RELIGIEUX, chez ÉLP éditeur, 2022, formats ePub, Mobi, papier, 230 p.

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Les Forges de Saint-Maurice (feuilleton télévisé)

Posted by Ysengrimus sur 11 septembre 2022

Lardier (Léo Ilial), Titiche Chaput (Hélène Lasnier) et Olivier de Vézin (Pascal Rollin)

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Des Provinces de Champagne, Bourgogne et Franche-Comté
vinrent les premiers ouvriers des Forges de Saint-Maurice…
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Sous Louis XV, la Nouvelle-France commence tout doucement à manquer de souffle. Dans un petit quart de siècle (en 1760), elle sera conquise par les Britanniques. Pour l’instant, elle s’efforce de continuer de s’organiser, et notamment de mettre en place une certaine production industrielle. Sur la rivière Saint-Maurice, un important affluent du Saint-Laurent, une grande forge industrielle a été construite, en 1730. Elle doit pouvoir permettre de fabriquer des clous, des barres et des gueuses de fer, des produits semi-finis destinés, mercantilisme colonial oblige, au marché métropolitain. L’administration royale tape un peu du pied pour que la production démarre mais ladite production traîne en longueur à cause de toutes sortes de problèmes tant techniques et logistiques que sociopolitiques. Un rapport de force insidieux s’établit entre les ouvriers des forges, arrivés récemment dans la colonie, et les familles et phratries plus anciennes, implantées depuis le siècle précédant et plus intimement connectées avec les aborigènes et les réseaux commerciaux des autres colonies. L’œuvre de Guy Dufresne (1915-1993), un téléroman (feuilleton télévisé) totalisant cinquante quatre heures (108 épisodes de trente minutes, diffusés entre 1972 et 1975), évoque les difficultés de la période 1737-1740 aux Forges de Saint-Maurice. On arrive à y distinguer deux grandes périodes.

Époque du fondeur Lardier (vers 1737-1738). À partir de 1737, les forges sont pleinement opérationnelles, du moins comme structure physique et technique. Le problème avec ce type de grande industrie artisanale, c’est qu’elle dépend crucialement d’un personnage unique et rare, le fondeur. Si, de tous les ouvriers qui arrivent de France par cargaisons épisodiques, il n’y en a pas un qui connaisse le métier de fondeur, la forge ne peut tout simplement pas démarrer, même si son personnel est en place et fin paré. Le très aristocratique et très angoissé Olivier de Vézin (Pascal Rollin), directeur administratif de la forge, scrute les arrivages d’ouvriers et attend son fondeur. Il finit par en arriver un, doté de tous les titres, qualifications et accréditations requis. Ce sera le rocambolesque Lardier (Léo Ilial), dont le prénom, je crois, n’est jamais explicité. L’apparition flamboyante de ce fondeur va secrètement mettre en branle les forces socio-historiques qui n’ont pas intérêt au démarrage des Forges de Saint-Maurice. Ces instances sont incarnées par la famille Godard, formé du père Clovis Godard (Jean Duceppe puis Yves Létourneau), son épouse, la sage-femme et guérisseuse Ida Godard (Colette Courtois), leur fils aîné, le coureur de bois François Godard (Yvon Thiboutot) et leur fille puînée Véronique Godard (Élizabeth Lesieur). Ces vieux colons de souche, vernaculaires, taciturnes et asociaux, vivent dans le bois et sont le centre nerveux d’un réseau complexe et ramifié de trafic de pelleteries qui, en raccord avec l’Abénakis Bras d’Ours (Bernard Assiniwi), relaye, de façon parfaitement illégale, des ballots de pelleteries depuis les tribus aborigènes de Mauricie jusqu’à la colonie anglaise d’Albany. Cette lucrative contrebande transfrontalière, hautement indifférente au patriotisme colonial d’usage, serait totalement mise à mal par le démarrage des forges, car François Godard et son père Clovis sont officiellement des ouvriers forgerons. Se prolétariser dans la nouvelle usine naissante compromettrait crucialement leurs intensives activités traditionnelles. Il va donc falloir, pour le clan Godard, faire tout simplement capoter le démarrage des forges. Pour ce faire, il faudra frapper à la tête, c’est-à-dire neutraliser le fondeur Lardier, rien de moins. Leur arme secrète, ce sera Véronique Godard. Cette jeune demi-sauvageonne, d’une beauté étrange et frémissante, est, depuis un moment, amplement utilisée, par le clan Godard, pour séduire, enivrer et emberlificoter les Abénakis, contrebandiers aborigènes chargés de livrer les pelleteries auxdits Godard. Cette fois-ci, la jeune goule des sylves aura pour tâche —plus ardue que prévu— de séduire le fondeur Lardier et de le faire basculer dans la débauche, l’ivrognerie, le stupre, la paresse et la luxure. Vaste programme. L’affaire fonctionne assez bien, en apparence, et le rapport de séduction tourmenté entre Lardier et mademoiselle Godard forme la singulière trame passionnelle de cette première période. Mais, s’il n’est pas de bois, Lardier n’est pas pour autant un homme des bois, il s’en faut d’une marge. Et son degré de sophistication civilisationnelle suscite des effets inattendus et peu contrôlables. On observe assez vite que Véronique cherche sourdement à s’affranchir de la tutelle de sa bande de contrebandiers forestiers et elle voit soudain, dans ses amours avec Lardier, un moyen de trouver une porte imprévue menant vers la sortie de son aliénation. Lardier, pour sa part, aigrefin arrogant et peu malléable, regarde tous ces gens d’assez haut. Il trouvera moyen d’arnaquer en grande tant le directeur administratif de la forge que la famille Godard même, notamment en se barrant avec le magot des trafiquants de pelleteries, abandonnant tant ses devoirs de fondeur que Véronique dans le processus, pour aller tripper en Nouvelle-Angleterre avec le grisbi qu’il a subtilisé aux Godard et à Bras d’Ours. Fin abrupte de la première époque (Ce segment spécifique du feuilleton Les Forges de Saint-Maurice fera après coup l’objet d’une pièce de théâtre originale, le synthétisant, intitulée Ce maudit Lardier).

Époque du fondeur Delorme (vers 1739-1740). Après la fuite traîtresse de Lardier, Olivier de Vézin se retrouve Gros Jean comme devant. Il est d’autant plus ennuyé qu’en misant sur le fait que les Forges de Saint-Maurice décolleraient sous la houlette de Lardier, ses bureaux administratifs se sont plus ou moins passablement endettés. Cet endettement rend notamment Olivier de Vézin hautement redevable de deux commerçantes des Trois-Rivières, les sœurs Duplessis. L’aînée, Josèphte Duplessis (Élisabeth Chouvalidzé), est un personnage sec, combinard, tyrannique et intraitable. La puînée des sœurs Duplessis, mademoiselle Marie Duplessis (Danielle Roy), est plus jeune, plus moderne et plus accommodante. Les choses s’assouplissent avec cette seconde personne surtout en vertu du fait qu’elle et Olivier de Vézin tombent ardemment en amour. Voilà qui est fort touchant mais qui ne fait en rien tinter les clous, les barres et les gueuses de fer des Forges de Saint-Maurice. Olivier de Vézin attend, en piaffant, son second fondeur et, comme l’administration métropolitaine ne lui a pas fourni d’indications très précises sur les compétences du dernier arrivage d’ouvriers, il prend l’initiative hasardeuse de s’adresser directement à ceux-ci, leur confiant sa déconvenue et les priant de bien vouloir lui indiquer si parmi eux se trouve quelqu’un connaissant le métier de fondeur. Va alors s’avancer un petit ratoureux du nom de Jean Delorme (Benoît Girard). C’est un ouvrier forgeron vif et expérimenté mais il n’est pas fondeur en titre. Qu’à cela ne tienne, il flaire l’opportunité et se donne comme fondeur alors qu’il ne l’est finalement pas tant que ça. Coincé par ses échéances, Olivier de Vézin n’a pas le temps de tergiverser. Il va se jeter sur ce fondeur autoproclamé comme sur un homme providentiel et l’introniser au village, auprès de toute la petite communauté mauricienne dont la vie dépend tellement de l’activité des forges: Stéphanie Chaput (Hélène Loiselle) et sa fille Titiche Chaput (Hélène Lasnier), l’amoureux de cette dernière, le journalier Rabouin (Marc Favreau) et tous les autres. Mais ces personnages, tous déjà bien présents lors de la période Lardier, ont appris à se méfier du fondeur, notable dont la précision d’action n’est pas toujours très limpide. On va surveiller le nouveau fondeur, ce Delorme, sous toutes ses coutures. L’homme est avenant, bien moins hautain et fendant que son prédécesseur, et, surtout, sous son commandement, la production des forges finit enfin par un peu démarrer. Or le fondeur Delorme est flanqué d’un assistant un peu bizarre, une sorte de simple d’esprit du nom de Belut (Jacques Godin). Outre que ce sbire étrange parle un idiome bien à lui que peu de gens comprennent, il est mystérieux, bougonneux, a peur des femmes comme de démonesses, et suit le fondeur comme son ombre. En fait, de ce duo improbable, c’est Belut qui connaît vraiment effectivement le métier de fondeur. Il souffle ses lignes au fondeur Delorme qui se sert de lui comme d’une sorte de spécialiste secret. Belut incarne aussi la conscience rigoureuse du fondeur Delorme et, de ce fait, il sera un agent assez actif de la neutralisation des malversations, toujours vivaces, de la famille Godard. Ouvertement et vertement insensible aux charmes des femmes, Belut verra à ce que «son» fondeur ne tombe pas sous la coupe de la sirène sylvestre de la famille Godard, Véronique (qui, de toutes façons entre-temps, s’est mariée à un epsilon et ne joue plus guère les goules contrebandières pour son frère et son père). Le fondeur Delorme va tomber amoureux d’une jeune fille du village, bonne, sensée, douce et rationnelle, comme il y en a au moins toujours une dans tous les bons feuilletons-fleuves, la bien nommée Charlotte Sauvage (France Berger). Il l’épousera dans les formes, lui fera un enfant, et vivra ronron une vie de notable largement usurpée vu que, comme dans la fameuse chanson de Leclerc, c’est son valet qui a le génie.

C’était il y a cinquante ans (vers 1972-1975). Il y a donc cinquante ans pilepoil aujourd’hui que débutait ce feuilleton magnifique. J’avais quatorze ans et, dans mon esprit d’enfant, l’œuvre télévisuelle et radiophonique de Guy Dufresne (1915-1993) reste étroitement associée à ma mère. Cette dernière, amateure assidue de téléromans et, avant cela, de radio-romans, évoquait souvent le souvenir tangible qu’elle gardait de l’œuvre de Dufresne. Elle nous parlait de Cap-aux-Sorciers et de Septième Nord avec beaucoup de verve et de ferveur. Maman s’asseyait donc avec nous devant le téléviseur pour mater Les Forges de Saint-Maurice. Un vrai beau souvenir télévisuel familial. La langue de Guy Dufresne est unique. C’est un joual très idiosyncrasique, avec un ton et un rythme archaïques, inusités et étranges. Une vraie langue d’auteur, mais aussi solidement ancrée dans son terroir et ses filiations. Ma mère adorait ça. J’ai inconditionnellement hérité de cette jubilation langagière et théâtreuse qui, il faut bien le dire, reste en nous pour longtemps, quand on la choppe.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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La Reine du Canada est morte

Posted by Ysengrimus sur 8 septembre 2022

Her Majesty’s a pretty nice girl,
But she doesn’t have a lot to say…

The Beatles

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La Reine est morte. Je ne suis pas spécialement monarchiste mais, oui, ça m’affecte. D’abord, Feue Sa Majesté, née en 1926, gardait encapsulé en elle quelque chose de mon papa (né en 1923), et de ma maman (née en 1924).  Mes deux parents (disparus ensemble en 2015) meurent un peu une seconde fois, en moi, avec la disparition de la Reine du Canada. Cette titanesque génération de la Seconde Guerre Mondiale, des Trente Glorieuses, du Vietnam, des Chocs Pétroliers et même du Millénarisme se dresse, derrière nous désormais, fantomatique et tutélaire. Mes parents —et leur reine— furent des géants sur les épaules desquels nous sommes encore un peu des petits enfants assis. Le vingtième siècle vient vraiment, mais alors là vraiment, de se terminer, avec la disparition de la Reine du Canada.

Sa Majesté parlait un français impeccable. J’en veux pour simple preuve cette citation, tirée d’un discours prononcé par elle, en français, en 1964. Il me semble qu’il y a encore lieu de méditer ces paroles de grande sagesse régalienne:

«Il m’est agréable de penser qu’il existe dans notre Commonwealth un pays où je puis m’exprimer officiellement en français, une des langues les plus importantes de notre civilisation occidentale. Cette langue de clarté est un instrument précieux au service de la compréhension et je suis sûre que sa plus ample diffusion et l’approfondissement de ses richesses ne peuvent que profiter à toutes les intelligences et favoriser un échange plus fructueux des idées.»

Elizabeth II, Reine du Canada, discours à l’Assemblée Législative du Québec, 10 octobre 1964.

Le colonialisme britannique, celui justement sur lequel le soleil ne se couchait jadis jamais, a vécu. La monarchie de Charles III sera une anecdote façon Roc de Monaco. Quelque chose de profond se termine ici, imperceptiblement mais radicalement. La monarchie constitutionnelle est, en soi, un mystère ondoyant. J’ai écrit un petit roman tendrement ironique sur le sujet, il y a quelques années: LE ROI CONTUMACE. En gros, on garde le roi ou la reine bien en place mais on le dépouille de tous pouvoirs. On en fait une figure, impériale ou régalienne, mais vide, creuse, fatalement convenue et inane, une entité spectrale guérissant les écrouelles boudeuses de nos langueurs du premier monde. Du point de vue de cette sensibilité française, qu’aucune force assimilatrice n’extirpera jamais de moi et que je revendique toujours aussi impétueusement, je voudrais expliquer à mes compatriotes anglo-canadiens, si possible, ce qu’on fait normalement d’un roi ou d’une reine quand il ou elle ne sert plus. La France détient, dans le sein de son dense héritage historique, tous les cas de figures du sort du roi subverti. Ou bien on l’exécute (Louis XVI — 1793), ou bien il abdique (Charles X —1830), ou bien on le dépose (Louis-Philippe Premier — 1848)… mais on le laisse pas trainouiller comme ça, sans fin… ou alors c’est qu’on a des motivations bien torves, bien coupables, bien suspectes, et bien douloureuses. Et qui sait?

La motivation monarchiste des Britanniques, des Australiens, ou des Néo-Zélandais, je la leur laisse. Qu’ils s’en expliquent, c’est pas trop mon affaire. Sur la motivation canadienne, par contre, je dois quand même un petit peu rendre mes comptes, si tant est. Pour le Canada, le monarchisme (constitutionnel, hein, non-effectif, donc) est un exercice fondamentalement démarcatif. D’abord colonie, puis dominion, puis grand pays ronron-gnagnan-gentil, ça ne nous intéresse plus du tout de devenir une république classique. Que voulez-vous, la république, dans le coin, c’est les États-Unis. Les flingues, le système de santé privé, le ploutocratisme effréné, le protectionnisme à géométrie variable, l’impérialisme cynique, le théocratisme bien-pensant, le militarisme éléphantesque, la paupérisation endémique, la fausse rédemption perpétuelle. Un peu, pas trop non plus, pour le coup… Sa Majesté était une figure, chambranlante mais sommes toutes assurée, au moins mythologiquement, qui nous permettait, bon an mal an, de nous assumer pleinement, nous canadiens, comme civilisation du Nouveau Monde sans se faire demander à tous les tours de pistes si on est pas, par hasard, le cinquante-et-unième état américain.

Bon, sur le fin fond, disons la chose comme elle est, en ma qualité de Québécois, pour moi, la reine ou le roi d’Angleterre sera toujours le monarque d’une force d’occupation. Pour bien faire sentir l’effet traumatique du fait que je ne suis jamais sorti de la monarchie, que je vous énumère simplement mes rois et mes reines: François Premier (suivi d’un long hiatus), Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, George III, George IV, Guillaume IV, Victoria, Édouard VII, George V, Édouard VIII, George VI, Elizabeth II et maintenant… ouf… Charles III.  Pesant, vous me direz pas. Le Canada c’est ça. Être passé sous le joug (effectif ou putatif) des trois plus grands impérialismes modernes en succession: France, Angleterre, États-Unis. Toute une leçon de modestie, je vous le dis.

Mais revenons-en à la dame du jour, qui vient de nous quitter. Mon fils Tibert-le-chat qui, dans sa belle formation universitaire d’humaniste, avait touché, entre autres, l’Histoire d’Angleterre, m’a dit un jour: As-tu remarqué que certains des plus importants rois d’Angleterre on été en fait des reines (Elizabeth I, Victoria, Elizabeth II)? Elles ont même servi à nommer de grandes époques ethnoculturelles, époque élisabéthaine, époque victorienne. Tibert-le-chat avait bien vu. Et c’est quand même autre chose, dans le calibré, que nos Rois de France avec leur Loi salique à deux balles. Je crois que ce facteur femme, ce facteur reine a beaucoup à voir avec la réalité empirique et mythique de la monarchie constitutionnelle. La reine, c’est une figure hiératique, empathique, gigantale, para-patriarcale. La reine, c’est un roi amuï, parlementairement embourgeoisé, sociétalement modernisé. Sa passivité apparente, sa réserve stoïque, son silence tendu, sa stature virginale (The Virgin Queen était le surnom d’Élizabeth Première), la placent au dessus de la mêlée. Un roi gouverne, ferraille, babille, torgnole. Une reine (une vraie reine de plain-pied, hein, pas une régente ou une consort) règne. On pourrait développer longuement ce point, très anglais (la seule régente de France qui se rapprocha fugitivement de ce subtil tendanciel politique fut Anne d’Autriche, notamment pendant la Fronde Parlementaire). Tout ce flafla symbolique est passablement passionnant, pour le philosophe et pour le sémiologue, du reste.

Beaucoup de mes amis français ne comprennent pas mon émotion actuelle, pleine de tristesse endeuillée. Moi, le marxiste, le moscoutaire, le libertaire, verser une larme de simili-croco sur la disparition de la Reine d’Angleterre, cette automate alanguie au sac à main vide et au sourire figé, quid? Mais, notre Ysengrimus, on nous l’aurait changé? Attention… Attention… Il faut bien prendre la mesure de la dimension pratique, prosaïque, domestique, et vernaculaire, de ces petites choses. D’abord, première observation: la mort d’une reine n’est pas la mort de la monarchie, il s’en faut d’une marge, c’est moi qui vous le dit. Celle-ci va continuer, brouillonne désormais, anecdotique, toc, tabloïdesque. Et c’est pas vous, chers ami(e)s de la zone euro, qui allez vous taper la bouille du très pompeux Prince Charles sur le bifton de vingt dollars. Ça, ce genre de symbole, ça pèse, moralement, dans un petit porte-monnaie cognitif. Aussi, deusio, tristement, la Reine est ici suivie d’un roi (Charles), qui sera suivi d’un roi (William) qui sera suivi d’un autre roi (babi George). On en a pour un siècle avec des mecs sous la couronne, là, from now on… Et moi, la perte durable de la figure régalienne féminine, ben, ça m’affecte. On n’en mesure pas pleinement les effets subtils et durables, du reste. Et comme l’occupant anglo-canadien en profitera pour bien ne pas en profiter pour rompre le lien monarchique, comprenez quand même un petit peu ma tristesse…

De ce point de vue, je me félicite du fait que la Gouverneure Générale du Canada (notre Vice-Reine), Son Excellence Mary Simon, qui ira enterrer Elizabeth II en notre nom, soit, elle, une femme. Sur ce point, au moins, lâchons le mot: Maple Leaf Forever! Et, qui plus est, le maintient de femmes dans cette position de cheffe d’état du Canada va, je pense, revêtir une importance renouvelée, désormais… pour produire une sorte d’écho local perpétuant le respect que nous ressentons encore un petit peu pour la dernière Impératrice du Commonwealth.

Des cinquante-cinq états du susdit Commonwealth justement, il ne reste plus que six pays utiles ayant encore le Roi d’Angleterre comme monarque (j’entends par pays utile, tout simplement un pays ayant deux millions d’habitants ou plus). Ce sont: le Royaume-Uni, le Canada, L’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Papouasie-Nouvelle-Guinée et la Jamaïque. Une autre petite demi-douzaine de principautés a le Roi d’Angleterre comme monarque mais ce sont des confettis d’empire. Je ne pense pas que les Îles Cook, le Roc de Gibraltar, Les Grenadines, l’archipel Pitcairn, ou Belize pèsent bien lourd dans ce que sera l’avenir de la monarchie britannique. Cette dernière, notons-le au passage, est beaucoup mieux verrouillée dans la constitution coloniale canadienne que dans celle du Royaume-Uni même. Dans ce dernier, il serait, de fait, assez prosaïque d’abolir la monarchie. Il suffirait d’un simple référendum genre Brexit avec question limpide (Êtes vous pour ou contre l’abolition de la monarchie britannique, oui, non?). Un oui à 51% serait suivi d’une loi ordinaire de la Chambre des Communes et patatras, le Palais de Buckingham deviendrait musée national et le pays changerait subitement de nom.

Notons que, dans de telles circonstances, la famille Windsor ne perdrait ni ses autres palais, ni ses fermes, ni ses autres duchés et apanages, ni ses autres royaumes. Cela signifie que, Charles III, ou un de ses descendants, pourrait parfaitement se retrouver Roi du Canada tout en n’étant plus Roi d’Angleterre. Piquant. Parce qu’au Canada, les filles, les gars, pour déboulonner la monarchie, emportez votre sac de biscuits, parce que c’est pas joué. Il faut rouvrir la constitution, obtenir l’accord de sept provinces ou 70% de la population, les deux tiers des chambres, tout mettre à plat, et je sais pas quoi encore. Il y en aurait pour au moins dix ans. Le colonisé est plus crispé et agrippé que son colonisateur sur ces choses, c’est un fait tristement connu.

Une de mes vieilles tantes, une sœur aînée de ma mère qui ne parlait pas un mot d’anglais, se tenait et se coiffait comme la Reine d’Angleterre. Et Julie Papineau, autrefois, faisait un peu le même coup, en modelant son apparence sur celle de la jeune Reine Victoria. La monarchie constitutionnelle, surtout dans ses versions coloniales, a toujours eu, de façon toute diaphane, imperceptible, cette insidieuse dimension de conte de fée doux sur fond ethnographique dur. Aujourd’hui, le palais de cristal discret et implicite vient de voler en éclats. Et surtout, ne nous illusionnons pas: il ne reviendra pas. La roue de l’histoire vient de nous en porter tout un, là, de grand coup de butoir symbolique.

Elizabeth Alexandra Mary Windsor (1926—2022)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La nostalgie est une déficience tant de la pensée que de la mémoire

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2022

Voici qu’on me questionne sur mes nostalgies. Le problème est plus complexe qu’il n’y parait. Il ne s’agit pas, pour répondre à la question, de simplement chercher à me rappeler de mes bons souvenirs et de les relater, les seriner, en chapelets, les yeux au plafond et en poussant de longs soupirs entendus. La nostalgie est un état d’esprit très particulier. Elle mobilise quelque chose comme une version sélective du vieux mythe du voyage extra-temporel. Être nostalgique, au sens fort, c’est surtout dire de tel ou tel moment heureux de notre passé: Ah, si seulement on pouvait retourner dans ce temps-là… le bon vieux temps. Je dois avouer que je suis assez réfractaire à cette attitude de l’esprit, qui me semble réac, stérile et non avenue. La nostalgie n’est plus ce qu’elle était, avait écrit autrefois Simone Signoret. Je crois surtout que la nostalgie n’est pas ce qu’elle s’imagine être.

Les anglophones ont une notion, formulée en un terme assez difficile à traduite, celui de treasuring. Cela fait référence à un état d’esprit qui conserve les souvenirs précieusement, comme dans une sorte de coffre au trésor. On ouvre le coffre de temps en temps et on se les repasse, comme on relirait un vieux livre, écouterait un vieux disque ou visionnerait derechef un vieux film. Le rapport attendri et doucereux au souvenir est certes présent, senti, dense… mais il ne s’accompagne pas de ce souhait fallacieux de retour extra-temporel au bon vieux temps d’antan, si caractéristique de la nostalgie, stricto sensu. Je valorise plutôt cette attitude générale en matière d’intendance des bons souvenirs. Le treasuring me semble joyeux et sain. Il cultive cette dimension de synthèse heureuse qui nous gagne doucement quand on vient de se faire plomber une dent et que la douleur qui imposa cette option se résorbe en douce.

Ainsi donc, il y a des moments de ma vie que je thésaurise (si on me permet ce nouveau monstre de traduction, pas plus malheureux qu’un autre). J’y repense joyeusement, j’en reparle, j’écris même à leur sujet. Mais, la réussite impromptue de cette joie langoureuse, elle, elle tient toujours au fait que je me souviens mal (plus précisément: improprement) de l’événement retenu, que je l’extirpe artificiellement de son cadre de fonctionnement effectif, que je l’arrache brutalement à son contexte adéquat, oui, oui… cela se fait de façon abrupte et parfaitement non systématisée. Ma mémoire se prend elle-même en flagrant délit de déficience. Un beau souvenir, c’est un peu comme de l’eau distillée. Sa pureté est garantie par une activité secrète mais systémique et implacable. Celle du filtrage. L’eau distillée n’est pas un objet de la nature. C’est le résultat de notre action historique. La mémoire est une passoire, disait un de mes vieux profs de collège. Et c’est ce qu’elle passe qui compte.

On va prendre un vrai exemple de petit gars foufou d’autrefois. En 1972, j’ai quatorze ans. Ce sera l’année de la toute première, et extraordinaire, série de hockey Canada-URSS, la ci-devant série du siècle. Une exaltation pure pour le Canada tout entier. Je vous coupe les détails. Je n’étais pas spécialement un amateur de hockey… sauf que la poussée passionnelle était généralisée. Tout s’était joué en septembre. Les terribles Soviétiques nous (si vous m’autorisez ce nous) avaient fermement aplatis dans les premières parties de ce 4 de 7 tonitruant, puis on avait remonté graduellement la côte pour remporter le tournoi in extremis. Ce fut une incroyable victoire à la Pyrrhus pour le Canada outrecuidant et naïf qui avait initialement cru planter au hockey l’épormyable machine collective soviétique. Les tikus apportaient des transistors dans les classes du collège, pour suivre les matchs. Le soulagement indicible de la victoire s’imprima en moi en se surajoutant au fait biscornu mais jouissif que l’auteur du but gagnant de la dernière partie avait pour prénom Paul. Quand je repense, cinquante ans plus tard, à ces moments merveilleux et planants, il ne m’en reste qu’une joie sans mélange de fin d’enfance. Une lumière crue, sans ombres. Eau distillée. La mémoire comme passoire. Déficience tant de la pensée que de ladite mémoire.

Car, bon, si on replace cet événement dans son dense contexte d’époque, force est de se souvenir qu’il nageait, en fait, dans une bouillonnante soupière de terreur contenue. Nous sommes à la fin des Trente Glorieuses et le choc pétrolier de 1973 percole et se prépare. L’obsédante guerre du Vietnam fait toujours rage (elle ne se terminera qu’en 1975). Les Soviétiques nous terrorisent littéralement et le fait que le magnifique cerbère de vingt printemps Vladislav Tretiak signe des autographes au Forum de Montréal pour les tikus qui admirent intensément son jeu impeccable ne change pas grand chose à l’ambiance de peur feutrée généralisée. En 1979, les Soviétiques vont envahir l’Afghanistan et nous faire passer à deux doigts de croire que la guerre mondiale est déclenchée. En 1972 déjà, leurs deux équipes de hockey au chandail frappé de l’épouvantable CCCP s’appellent L’Armée Rouge et Les Ailes du Soviet. Les hockeyeurs musculeux qui se présentent au Canada pour cette série historique sont des militaires en service spécial. Le Chœur de l’Armée Rouge au complet les accompagne, pour chanter l’obsédant et majestueux hymne national soviétique, au début des parties. Nous vivons, dans ce temps là, la tête rentrée dans les épaules, en attente de la Bombe H et de l’hiver nucléaire que toute la saloperie de propagande des Américains nous fait miroiter, en permanence. C’est la Guerre Froide et l’angoisse qu’elle suscite nous tient aux tripes. Tels sont les faits effectifs du temps et la condition de psychose collective qui en émane.

C’est ici qu’elle s’installe, la fameuse déficience de la pensée et de la mémoire. Quand, en 2022, je me remémore 1972, ma réminiscence repose sur le socle, rétrospectivement armaturé et fatalement rasséréné, des cinquante dernières année. Le Vietnam est aujourd’hui prospère, il n’y a plus de guerre froide au sens classique du terme, plus d’URSS, et tout va pas si mal, au fin fond des choses. Les éléments les plus anxiogènes du souvenir tombent donc tout naturellement, dans le déploiement même de la démarche réminiscente. Aussi, du simple fait de ne pas avoir perduré historiquement, eh bien ces points de terreur se contractent, s’amenuisent. Leur importance, localisée, n’a plus l’ampleur qui fondait leur stature d’époque. La nostalgie est par trop sélective. Elle réécrit inconsciemment l’histoire et, de ce fait, installe la mémoire et la pensée bien confortablement, au cœur de sa principale déficience. Le filtre opère.

Comprenons-nous bien, ladite déficience a des vertus absolument cruciales, pour fonder, en confiance, la qualité onctueuse du treasuring. Quand je pense à l’enfance de mes fils, ce sont les beaux moments qui me reviennent. Les plages estivales, les Noëls hivernaux, les repas en famille, les joies sans mélanges, quand nous étions tous ensemble, si simplement. Tout les tiraillements, les agacements, les inquiétudes, les conflits, les terreurs et les horreurs d’époque paraissent plus petits, plus riquiqui, plus locaux, plus lointains. Ce qui est la déficience majeure de la nostalgie est la qualité intangible de treasuring. Un filtre mnésique qui transforme la nostalgie bien bue en un philtre onctueux. Mémoire sélective perpétuant, comme thérapeutiquement, nos petites joies de vivre actuelles.

Il est important de noter que la déficience de la pensée et de la mémoire en cause ici gagne fortement en acuité quand on se met à patauger dans la nostalgie de ce qu’on n’a pas vécu. Aussi, quand j’entends des petits folliculaires qui n’ont pas trente-cinq ans se gargariser à propos de la soi-disant prospérité des années 1970-1980, je décroche, vieux, silencieux et boudeur. Je me remémore alors l’inflation galopante (environ 12% en 1973-1975), le marché du travail sursaturé, la fin raboteuse des glorieuses, la Révolution Iranienne, le pétrole-roi, Richard Nixon et Ronald Reagan… et je me dis qu’il y a certains enfançons qui devraient potasser un petit peu leurs livres d’histoire avant de se lancer à babiller de tout et de rien à la radio au sujet de leurs nostalgies de carton peint, sur le bon vieux temps méconnu, prospère et rieur d’autrefois. Oh mais, c’est pas seulement la mémoire individuelle qui filtre un max. La mémoire collective le fait aussi.

Vouloir retourner dans le passé est une compulsion boiteuse s’appuyant lourdement sur une faute d’analyse. Bon, celle-ci est à demi-perdonnée à des babis élucubrants qui n’ont pas vécu le chrono qu’ils prétendent évoquer. Je me rappelle qu’en 1977 je fantasmais copieusement sur le rock’n’roll de 1957. Ce n’était pas de la nostalgie (nostalgie de ce que je n’ai pas vécu, je vous demande un peu). C’était plutôt, justement, une forme d’élucubration passéiste semi-fictionnelle dont la signification sociologique n’était pas négligeable en soi, en dépit de sa flagrante ineptie. Les ci-devant tendances rétro sont des pulsions intellectuelles collectives qui ont toujours à dire ce qu’elles ont à dire. Il faut simplement garder prudemment à l’esprit que ce n’est pas là, à proprement parler, de la mémoire.

La vraie nostalgie, c’est celle de ceux qui se souviennent de leur passé empirique et effectif et qui regrettent de ne pas pouvoir le revivre ou y retourner. Il faut soigneusement se méfier de cette nostalgie-là. Elle repose sur une mémoire largement déficiente et cela vous mène directement à la faute doctrinale. Tiens, pour le coup, je me souviens (!). C’est ça que ça veut dire CCCP, finalement…

C e n’est pas si

C ertain qu’on le

C onnaisse tant que ça, notre

P assé…

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