Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Posts Tagged ‘Paul Laurendeau’

L’éveil du shaman

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2021

Denis Thibault (Namun), L’éveil du shaman, 2019.

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Sarabande de couleurs
Résorption de toutes nos vieilles peurs
Prises de consciences, sous tous les oripeaux
Enjeux nouveaux.

L’éveil du shaman, ferme, serein
Est amorcé
En nous, il est en train
De s’installer.

C’est un enjeu d’époque
Le shaman interloque
Toutes nos certitudes faisandées
Nos hébétudes urbanisées.

L’éveil du shaman dit
Ce qu’il faut faire de nos dogmes moisis
Il faut les composter
Les broyer, les convoyer, les recycler.

Le shaman nous revient. Il perdure
Dans le mou, dans le dur
Les temps irréversiblement sont révolus
Dans le cuit, dans le cru.

On va remplacer la grisaille
Par les couleurs shamaniques en bataille
Il va survenir des merveilles
Car, en nous, oui en nous, le shaman s’éveille…

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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La rencontre de la louve et de l’aigle

Posted by Ysengrimus sur 7 juin 2021

Denis Thibault (Namun), La rencontre de la louve et de l’aigle, 2019.

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La rencontre de la louve
Et de l’aigle
A un goût aigre.
Elle survient en des conditions contrastées
Entre des symboles divisés
Qui recherchent leur cohérence
Dans la marche et dans la danse.
Rencontre obligée.

La rencontre de l’aigle
Et de la louve
Retentit, quand couve
Une tension subtile, dense et larvée
Entre les illusions et les vérités.
Il faut rendre la solidarité profonde
Renouveler la fusion des mondes.
Rapprochement sacré.

Rencontre de la louve et de l’aigle
Réunification de l’espoir et de l’être…

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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La terre mère

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2021

Denis Thibault (Namun), La terre mère, 2019.

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Terre,
Calme, cuite et tannée
Tu es labourée de soleil
Unique et à nulle autre pareille
Si belle, si peinte, si peinturée
Tellement ornementée
Finement configurée
Tu existes, dense et diverse
Calmement, tu agresses
L’inerte éternité.

Mère,
Généreuse et engrossée
Tu câlines une toile
Qui volette et s’étale, sous ton étoile
Entre tourmente et sérénité
Nul ne saurait oublier
Ce que fut la riche volupté
De la danse du début des existences
Dont tu fus la cruciale instance
Rituellement livrée, décorée.

Terre mère
Tu nous as tout donné
Il faut tellement te protéger.
Que faire?

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

 

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Michabou, le grand lièvre créateur du monde

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2021

Denis Thibault (Namun), Michabou, le grand lièvre créateur du monde, 2019.

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Michabou
Était venu du froid
Il regarda de ci de là
Et stabilisa sa faconde
En créant le monde
Comme ça.

Il se disait, faiblard
Qu’il allait pas grelotter, transit et furibard
Jusqu’au fond des éternités.
C’eut été
Des fatalités
Faire bien pessimiste bombance.

Michabou se dit plutôt qu’un monde plus dense
Méritait de se faire habiter
Il suffisait de tortillonner
Complexifier
Diversifier
Et qu’ainsi, pour notre bonheur
Il en jaillirait bien quelque dynamique chaleur…

Oui, oui, Michabou venait du froid
Du froid tout à la ronde
Mais, créateur du monde
Il ne se contenta pas
D’un tout petit ceci-cela…

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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Ton amour danse dans mon cœur

Posted by Ysengrimus sur 21 mars 2021

Denis Thibault (Namun), Ton amour danse dans mon cœur, 2019.

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Ton amour danse dans mon cœur
Il a eu raison de mes peurs
De mes vêtements, il s’est emparé
Et il les a transformé en nudité

Ton amour danse sur ma vie
Il a métamorphosé mes soucis
En petites coccinelles discrètes
Qui se sont esquivées sans trompettes

Ton amour danse dans mon cœur
Il a ratatiné les années en heures
De l’éternité, il a fait un fugitif instant
Le tant terne est devenu tout éclatant

Ton amour danse au fond de moi
Viens t’emmitoufler dans mes bras
Ce monde, il nous faut le refaire
Commençons par nous aimer, et par ne pas le taire

Ton amour danse dans mon cœur
Et que rien n’éteigne cette vigueur
Que tes yeux se perdent dans les miens
Mon amour n’a d’égal que le tien.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Crincrin

Posted by Ysengrimus sur 21 février 2021

C’est au rythme du crincrin
Que l’on va notre chemin
En faisant la ronde
Dans le monde
Sous la lumière et dans l’ombre
On tente ce coquin de sort
Dans la vie et dans la mort
Le crincrin lire ses grands cris
Et tous les Jack Mistigris
Dansent et sautent et râlent et miaulent
Et les acteurs jouent leurs rôles
Les bonhommes brassent des bouteilles
Les monts accouchent de merveilles
Les bonnes femmes se rongent les sangs
Les cotillons comme des volcans
Les époques se tortillonnent
Toutes les nations s’émulsionnent
Les feux follettes sont achalés
Ils dansent la polka piquée
Rose Latulipe est vraiment chanceuse
La route est bien que trop neigeuse
Donc le Yâbe va resté chez lui
La musique va rouler toute la nuit
Jeux de pieds, jeux de mains, jeux de vilains
Tout ça au rythme du crincrin.

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Le caribou danseur

Posted by Ysengrimus sur 14 février 2021

Denis Thibault (Namun), Le caribou danseur, 2019.

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C’est le caribou danseur
Il est vraiment pas complexé
Il a laissé ses terreurs
Dans sa forêt mordorée
Par les ardeurs de l’automne
Et ce cervidé s’étonne
De pogner le rigodon
Quasiment plus vite que le violon
Car un caribou, ma sœur
C’est un calibre de danseur
Qui ne se dépareille pas
Et ne perd pas souvent le pas
Son secret, autant l’avouer
Autant vous le partager
Et tant pis s’il vous étonne
C’est que le caribou autochtone
Dans les rythmes et les arpèges
Malgré les loups et la neige
Danse sans se démonter
Depuis l’éternité.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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Il y a longtemps, les animaux parlaient aux hommes

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2021

Denis Thibault (Namun), Il y a longtemps, les animaux parlaient aux hommes, 2019.

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Il y a longtemps, les animaux parlaient aux hommes
Et ils leur écrivaient aussi, avec leurs pas
Dans la neige et dans la mousse. En somme
C’était des temps où on ne se taisait pas.

C’était l’époque où on s’amenait des nouvelles
Au sujet des grands vents et des pistes de chasse
Pas de contrats alors, pas de profits, pas de gabelles
Seulement les paroles libres, celles que le vent efface.

Les animaux sauvages parlaient à l’homme de leur chair
Et l’homme leur parlait des premières cuissons
Les animaux en forêt sifflaient à l’homme leurs petits airs
Et ce dernier ne répondait pas encore: domestication.

Puis, il a fallu que la peau du castor et du loup
Devienne une pelleterie, objet de convoitise.
L’homme et les animaux ne se parlent plus, du coup.
Désormais, entre eux, le silence étranglé du collet est de mise.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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Le luth de carton (ces instruments de musique en moi)

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2020

La Musique hante la mémoire, n’est pas résumable, et est indéfinissable.
Paul Valéry (Analecta, aphorisme XCIV, note 2)
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En écrivant les «églogues instrumentales» (cinquante poèmes sur cinquante instruments de musique), le troisième sous-recueil de mon ouvrage Ressacs Poétiques (2019), un flot de faits biscornus, tangibles et denses m’est revenu, en tourbillons, en cascades. J’ai dû me rendre à l’évidence: en toute indépendance du lyrisme poétique qui m’a fait écrire sur les instruments de musique, j’ai dans la tête, en vrac et en fanfare, un ensemble, matériel et intellectuel, de faits musicologiques ordinaires et vernaculaires, tous vécus par le petit bout de la lorgnette. Sur une période de soixante ans (1960-2020), j’ai ressenti intensément la musique, à travers le lot extraordinaire et mirifique de ses instruments, vieux et neufs, beaux et laids, forts et faibles, grands et petits. Je les ai touchés, je les ai palpés, je les ai entendus, je les ai regardés, je les ai supportés, je les ai révérés, je les ai cogités, je les ai médités. Je les ai trouvés évidents ou je les ai trouvés ambivalents. Je ne les ai jamais pris pour acquis et je les ai tous appréciés et aimés. La musique passe et se transmet crucialement à travers ses instruments et ses instrumentistes. Et cette voix est toujours la voix d’un temps… un temps qui, déroulé, révolu, en vient de plus en plus à vouloir se dire.

Vous allez un peu lire, dans cet ouvrage, quelque chose comme les mémoires sur le tas d’un modeste musicien raté. Vous allez me saisir sur images interrompues, me capter en flagrant délit de cesser de jouer de la musique. C’est que, fondamentalement autant que viscéralement, la musique, je préfère la regarder et l’écouter. Pour tout dire, ma priorité est de la contempler. J’ai donc appris à renoncer à la musique, comme acteur. En musique (comme en gastronomie, en peinture, en sculpture, en parfumerie, en cinéma) je suis public. Et le public ne joue pas la musique. Il en parle. C’est ce que je fais, dans ce petit livre. Et ma musique —au sens métaphorique, cette fois-ci— se joue, entre ces pages, sur un instrument irréel, largement fantasmé, un petit peu toc, même… un luth. Et le luth que je vous joue ici est un luth de carton.

Parler de musique me laisse toujours ce goût onctueux et étrange dans le fond du cerveau. Duke Ellington disait: votre meilleur instrument de musique, c’est votre oreille. Moi, ma joie et ma tristesse combinées résident dans le fait que mon oreille, c’est aussi mon seul instrument de musique…. Dont acte d’écriture. Le forban compense toutes ses pauvretés. C’est bien pour ça qu’il cherche des trésors.

Au sein de cette joyeuse galerie de souvenirs, on va vite noter des petits absents (comme le tanbura ou le cor anglais) et des grands absents (comme la guitare électrique et la trompette). Les petits absents, je les aime profondément mais je n’ai pas vraiment de souvenir tangible les concernant. J’ai donc dû un petit peu les abandonner sur le bord de la route. Dans le cas des grands absents, j’ai tout simplement trop de souvenirs à leur sujet, un tintamarre de souvenirs. Ça aurait fait cacophonique et cataclysmique de chercher à tous les empiler, puis les faire défiler. La trompette (la reine du Jazz) et la guitare électrique (la reine du Rock), les mélomanes de ma génération et de la génération précédente les entendent tous le temps, dans leur tête. Un jour (en 1983), dans une salle de séminaire de l’École Normale Supérieure de Paris, un instrument diffus et quasiment imperceptible se fit entendre. Le conférencier (mort depuis — il avait l’âge de mon père) s’interrompit alors parce que, selon ses dires, il entendait une trompette lointaine. J’entendais, pour ma part, une guitare électrique lointaine. Parallaxe auditive et diffraction des lectures. Le conférencier était avec Boris Vian, j’étais avec John Lennon. Chacun le son de son temps.

Pour le coup, c’est comme pour le nom des instruments. Un jour (vingt ans auparavant, en 1963), j’ai décidé que le nom guitare allait beaucoup mieux au violon que le nom violon et que le nom violon allait beaucoup mieux à la guitare que le nom guitare. J’ai donc interverti ces deux noms, de ma propre initiative, et de mon propre chef. Une fois ce correctif radical instauré, en moi, le plus simple restait à faire. Convaincre la terre entière que, fait inédit, le violon s’appelait en fait guitare et que la guitare s’appelait en fait violon. Rien n’est impossible, quand on a cinq ans. Je commençai cette grande œuvre de rectification lexicale avec une de mes cousines, une grande, qui me gardait, un soir. Elle lisait un livre en ma compagnie. Je me vois encore sur le sofa du salon, avec elle. Tout va bien car cette cousine me connaît assez bien et elle ne sous-estime pas trop mon intelligence, comme le font si souvent ces grandes. Elle me montre un guitariste dans le livre et me demande le nom de l’instrument. Je réponds: un violon. Elle me lit la page sans broncher et j’ai le temps de me dire intérieurement que ça marche, que l’intervertissement du nom de ces deux instruments est amorcé, qu’il s’enclenche, qu’il est en cours. Juste avant de tourner la page du livre d’images, ma cousine pose le doigt sur l’image de l’instrument et dit: C’est une guitare, Paul. Tâche de ne pas te tromper à l’avenir. Ah, me dis-je intérieurement, c’est cette pauvre dame qui ne comprend rien de l’essence radicale des choses et de la crise des dénominations l’enveloppant et l’enserrant comme une brume ouateuse. Peste alors!

Aujourd’hui, les instruments de musique portent leurs noms, en moi, leurs vrais petits noms dénotatifs. Ils jouent aussi leur musique, leur vraie musique de ritournelle et rien d’autre. Mais la folie qu’ils me suscitent reste, elle aussi, avec moi et elle ne me quittera jamais. Cela me fait rêver un peu et chantonner beaucoup.

Cela me fait aussi écrire. D’où ce recueil de cinquante textes sur cinquantes instruments de musique, que je soumets aujourd’hui à votre sagacité amie.…

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Paul Laurendeau (2020), Le luth de carton, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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Rodrig Mathieu: les questions que pose un acteur qui lit

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2020

Rodrig Mathieu (1934-2017)

Le théâtre est un art mineur…
Michel Clément

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J’avais dix-neuf ans en 1977 et j’étudiais le théâtre. La fac des Cantons de l’Est où j’étais étudiant disposait d’une petite salle de théâtre expérimental qui participait tout naturellement à l’ambiance des luttes sociales du temps. Mais les salles de théâtre ne sont jamais que les écrins des puissances qui les hantent. Et ici, la figure que le temps fait émerger et perdurer devant nous est celle de Rodrig Mathieu (1934-2017). L’homme avait quelque chose d’un orang-outang costaud et sympathique. Une boule de cheveux frisés, rousse comme le feu, une barbe à l’avenant… le tout commençant déjà un petit peu à blanchir. Le personnage était goguenard, taquin, chafouin, souriant, patient, amène… dans la vie civique. Comme metteur en scène ou directeur de troupe, par contre, il devenait d’une grande austérité, d’un sérieux et d’une rigueur qui vous tirait tout naturellement, comme obligatoirement, vers le haut.

Rodrig Mathieu n’était pas un universitaire patenté. C’était ce qu’on appelle, dans les cercles cultivant une certaine condescendance intellective, un autodidacte. Il avait travaillé sur des trucks de liqueur et dans des usines à cigarettes montréalaises et il avait fait du théâtre d’avant-garde dans la métropole. Quand la troupe de théâtre qu’il avait fondé avait fusionné avec une autre et s’était institutionnalisée, il avait décroché de la grande ville. C’était un pur, un vrai de vrai d’outre-ville. Il ne croyait pas au vedettariat. Le théâtre dont il faisait la promotion était un théâtre d’intervention sociale. Toute la fibre intime de ce superbe artiste et meneur de troupe rejetait le théâtre bourgeois. Échanger, même superficiellement, avec lui était une éducation socio-historique permanente. Si j’ai rencontré un penseur prolétarien authentique, ailleurs que dans ma vie livresque, ce fut Rodrig Mathieu. Je vis encore ce coudoiement passager, distant mais déterminant, comme un moment incontournable de mon cheminement intellectuel et émotionnel.

J’ai donc dix-neuf ans et le cours que donne Rodrig Mathieu directement sur les praticables de la petite salle du théâtre expérimental de notre fac estrienne s’intitule La mise en scène dans le théâtre d’amateurs. Rodrig Mathieu se donne ouvertement le cadre de représentations (marxiste) et la procédure de travail de Manfred Wekwerth, assistant de Bertolt Brecht au Berliner Ensemble. L’ouvrage La mise en scène dans le théâtre d’amateurs de Wekwerth sert de support de cours direct. Rodrig Mathieu va faire prendre vie, dans notre jeu et dans notre esprit, à l’ouvrage de Wekwerth et, à travers lui, à toute la vision brechtienne de la dramaturgie.

De quoi s’agit-il? D’un rafraichissement complet de notre conception implicite (et implicitement bourgeoise) de l’art dramatique. L’acteur n’est plus là pour divertir sans transformer mais pour se transformer lui-même en agent de changement social se mettant au service de la classe prolétarienne et de ses combats. Pour jouer le rôle d’un balayeur de planchers, il ne fallait plus discuter avec tel acteur ayant tenu le même rôle… mais avec un vrai balayeur de planchers. Pour ce faire, l’acteur devait s’imprégner du milieu social dont il émanait, se préparant non plus à y réagir ou à s’en démarquer mais bien à le reproduire, dans son jeu. Pour cela, l’acteur devait devenir un observateur ordinaire de la vie sociale… en toute précision et en toute modestie. L’acteur ne devait plus non plus se contenter de ses astuces et ficelles de jeu comme, disons, un musicien de cabaret fourbissait ses phrasés. L’acteur devait intérioriser en profondeur les conditions socio-historiques des drames qu’il prétendait évoquer. Pour cela, l’acteur devait lire.

Tout était en cause. Rien ne reposait sur les implicites antérieurs, rodés dans la vie de la société bourgeoise. Être un intellectuel n’était plus cette sorte d’enjeu autonome d’officine auquel on aspirait, pour être cultivé. On devenait, plutôt, l’acteur ou l’actrice qui lit… un peu comme l’ouvrier qui lit, du fameux poème de Bertolt Brecht. On montait une pièce de théâtre sur les prisons? On travaillait à partir d’un drame écrit par des prisonniers anonymes et on lisait et se renseignait sur la condition carcérale effective. L’acteur était avant tout le serviteur de la fable et des enjeux sociaux qu’elle véhiculait. C’était un travail de communicateur critique et d’animateur social progressiste… méthodiquement transgressif…

L’acteur n’en négligeait pas pour autant ses techniques. En toute discipline et en toute rigueur, il devait poser la voix, articuler sa disposition corporelle, apprendre un texte ou dominer des canevas d’improvisations. Simplement, il devait configurer l’intégralité de son action dans la conscience sociale. S’il chantait, il était Woody Guthrie. S’il jouait de la batterie, il était Max Roach. Les détails les plus fins de son jeu s’en trouvaient intimement déterminés. La fable ne fonctionnait plus comme du théâtre dramatique mais comme du théâtre épique, au sens brechtien de ces deux termes. Il ne s’agissait plus de serrer un nœud et de déployer spectaculairement un dénouement (théâtre dramatique) mais d’évoquer tous les détails contradictoires d’une tranche d’histoire (théâtre épique).

Rodrig Mathieu était très intimement habité par la dramaturgie brechtienne. Elle vivait en lui. Cela faisait ressortir cette analyse profonde et inégalée de l’art dramatique avec un singulier relief. Tout, dans une mise en scène de Rodrig Mathieu, subvertissait nos représentations ordinaires et y substituait une permanente analyse critique du monde, une analyse de classe. Être dirigé par Rodrig Mathieu ne vous redéfinissait pas seulement comme acteur, mais aussi comme intervenant social. J’ai eu la chance de jouer dans quelques productions mises en scène par Rodrig Mathieu. Elles me firent entrer dans une mutation intellectuelle durable. Sans malice et sans affectation, je suis devenu marxiste au contact du metteur en scène Rodrig Mathieu.

La quête sans concession de Rodrig Mathieu s’exprimait en faisant face à des forces formidables. Il en avait pleinement conscience. Éduquer de jeunes acteurs et actrices qui rêvaient de brûler les planches et en faire des intervenants sociaux cohérents et avancés ne tombait pas sous le sens, même dans les belles années des luttes sociales théorisées de notre jeunesse. Je ne vais pas nommer de noms mais une portion de nos confrères et consœurs sont entrés au Palais des Glaces, par la porte de service. Certains ont décroché des petits rôles dans des dramatiques, des séries télévisées ou des films, d’autre sont devenus hommes et femmes de théâtre sur leurs scènes locales respectives. D’autres se sont tout simplement engloutis dans le cycle ordinaire de la vie civique. J’ai la certitude sereine qu’aucun d’entre elles et eux n’a oublié l’apport rigoureux, doctrinaire et exigeant de Rodrig Mathieu.

Dans l’esprit de ce que Rodrig Mathieu m’avait solidement inculqué, j’ai vécu mon propre cheminement face au théâtre. Et voici qu’une manière de paradoxe du comédien s’installait en moi. Les formulations intellectuelles élevées, la priorité de critique sociale, l’exigence d’une analyse soutenue de la société de classe, implicite à la représentation théâtrale… tout ça ne rayonnait pas très loin, une fois l’acteur et l’actrice extirpés du laboratoire de dramaturgie sociale qu’avait mis en place Rodrig Mathieu. On se retrouvait vite embringués dans des productions avec des metteurs en scènes qui vous utilisaient plus comme des pantins sans fils que comme des animateurs sociaux. Ces metteurs en scènes du monde bourgeois, dans leur bonne foi un peu carrée, vous associaient à des productions théâtrales qui véhiculaient un discours et des idées que vous n’endossiez pas nécessairement. Vous vous retrouviez à sautiller sur scènes, disant et faisant des choses qui trahissaient ouvertement vos vues et perspectives sur le monde. D’ailleurs, les metteurs en scènes s’avéraient souvent des petits dictateurs peu soucieux d’associer leurs acteurs à la pensée (articulée ou non) qu’ils véhiculaient. On comprenait souvent ce qu’un show racontait vraiment, le lendemain de la première… trop tard. J’ai vite perdu le goût de m’associer à des productions qui m’utilisaient comme porte-parole des conceptions des autres, souvent simplettes, nunuches et passablement ronrons et réacs.

Rodrig Mathieu, tant dans son cheminement artistique personnel que dans ses formulations doctrinales les plus explicites, démontre fondamentalement que l’art dramatique est un mode d’expression auquel inexorablement, on renonce. Rien de socialement durable n’y percole vraiment. Un film, une pièce de théâtre sont fatalement la voix d’un temps. Y jouer, s’y engager, les mettre en scène, les produire, cela parle de ce temps, sans plus. Et rien ne se décide vraiment alors. Tout est ballotté par l’air du temps, les modes, les conjonctures, les tendances, le marché bourgeois de l’art. Un film ou une pièce de théâtre, c’est de les voir que j’en tire quelque chose de durable, percolant derechef en un acide critique. Au théâtre et au cinéma, désormais, je suis public. De ne plus jouer, se jouer, mon intégrité s’en sort, sinon exprimée, au moins préservée.

Je lis toujours mais je ne suis plus acteur. Comme bon nombre de ses autres élèves d’autrefois, Rodrig Mathieu m’a finalement fait entrer, conscientisé, dans la vie sociale effective de cette foutue tranche historique au sein de laquelle on doit faire notre affaire, sans jamais cesser de transmettre le relai des luttes.

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