Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Posts Tagged ‘ethnologie’

Michabou, le grand lièvre créateur du monde

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2021

Denis Thibault (Namun), Michabou, le grand lièvre créateur du monde, 2019.

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Michabou
Était venu du froid
Il regarda de ci de là
Et stabilisa sa faconde
En créant le monde
Comme ça.

Il se disait, faiblard
Qu’il allait pas grelotter, transit et furibard
Jusqu’au fond des éternités.
C’eut été
Des fatalités
Faire bien pessimiste bombance.

Michabou se dit plutôt qu’un monde plus dense
Méritait de se faire habiter
Il suffisait de tortillonner
Complexifier
Diversifier
Et qu’ainsi, pour notre bonheur
Il en jaillirait bien quelque dynamique chaleur…

Oui, oui, Michabou venait du froid
Du froid tout à la ronde
Mais, créateur du monde
Il ne se contenta pas
D’un tout petit ceci-cela…

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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Ton amour danse dans mon cœur

Posted by Ysengrimus sur 21 mars 2021

Denis Thibault (Namun), Ton amour danse dans mon cœur, 2019.

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Ton amour danse dans mon cœur
Il a eu raison de mes peurs
De mes vêtements, il s’est emparé
Et il les a transformé en nudité

Ton amour danse sur ma vie
Il a métamorphosé mes soucis
En petites coccinelles discrètes
Qui se sont esquivées sans trompettes

Ton amour danse dans mon cœur
Il a ratatiné les années en heures
De l’éternité, il a fait un fugitif instant
Le tant terne est devenu tout éclatant

Ton amour danse au fond de moi
Viens t’emmitoufler dans mes bras
Ce monde, il nous faut le refaire
Commençons par nous aimer, et par ne pas le taire

Ton amour danse dans mon cœur
Et que rien n’éteigne cette vigueur
Que tes yeux se perdent dans les miens
Mon amour n’a d’égal que le tien.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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Le caribou danseur

Posted by Ysengrimus sur 14 février 2021

Denis Thibault (Namun), Le caribou danseur, 2019.

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C’est le caribou danseur
Il est vraiment pas complexé
Il a laissé ses terreurs
Dans sa forêt mordorée
Par les ardeurs de l’automne
Et ce cervidé s’étonne
De pogner le rigodon
Quasiment plus vite que le violon
Car un caribou, ma sœur
C’est un calibre de danseur
Qui ne se dépareille pas
Et ne perd pas souvent le pas
Son secret, autant l’avouer
Autant vous le partager
Et tant pis s’il vous étonne
C’est que le caribou autochtone
Dans les rythmes et les arpèges
Malgré les loups et la neige
Danse sans se démonter
Depuis l’éternité.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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Il y a longtemps, les animaux parlaient aux hommes

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2021

Denis Thibault (Namun), Il y a longtemps, les animaux parlaient aux hommes, 2019.

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Il y a longtemps, les animaux parlaient aux hommes
Et ils leur écrivaient aussi, avec leurs pas
Dans la neige et dans la mousse. En somme
C’était des temps où on ne se taisait pas.

C’était l’époque où on s’amenait des nouvelles
Au sujet des grands vents et des pistes de chasse
Pas de contrats alors, pas de profits, pas de gabelles
Seulement les paroles libres, celles que le vent efface.

Les animaux sauvages parlaient à l’homme de leur chair
Et l’homme leur parlait des premières cuissons
Les animaux en forêt sifflaient à l’homme leurs petits airs
Et ce dernier ne répondait pas encore: domestication.

Puis, il a fallu que la peau du castor et du loup
Devienne une pelleterie, objet de convoitise.
L’homme et les animaux ne se parlent plus, du coup.
Désormais, entre eux, le silence étranglé du collet est de mise.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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Le luth de carton (ces instruments de musique en moi)

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2020

La Musique hante la mémoire, n’est pas résumable, et est indéfinissable.
Paul Valéry (Analecta, aphorisme XCIV, note 2)
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En écrivant les «églogues instrumentales» (cinquante poèmes sur cinquante instruments de musique), le troisième sous-recueil de mon ouvrage Ressacs Poétiques (2019), un flot de faits biscornus, tangibles et denses m’est revenu, en tourbillons, en cascades. J’ai dû me rendre à l’évidence: en toute indépendance du lyrisme poétique qui m’a fait écrire sur les instruments de musique, j’ai dans la tête, en vrac et en fanfare, un ensemble, matériel et intellectuel, de faits musicologiques ordinaires et vernaculaires, tous vécus par le petit bout de la lorgnette. Sur une période de soixante ans (1960-2020), j’ai ressenti intensément la musique, à travers le lot extraordinaire et mirifique de ses instruments, vieux et neufs, beaux et laids, forts et faibles, grands et petits. Je les ai touchés, je les ai palpés, je les ai entendus, je les ai regardés, je les ai supportés, je les ai révérés, je les ai cogités, je les ai médités. Je les ai trouvés évidents ou je les ai trouvés ambivalents. Je ne les ai jamais pris pour acquis et je les ai tous appréciés et aimés. La musique passe et se transmet crucialement à travers ses instruments et ses instrumentistes. Et cette voix est toujours la voix d’un temps… un temps qui, déroulé, révolu, en vient de plus en plus à vouloir se dire.

Vous allez un peu lire, dans cet ouvrage, quelque chose comme les mémoires sur le tas d’un modeste musicien raté. Vous allez me saisir sur images interrompues, me capter en flagrant délit de cesser de jouer de la musique. C’est que, fondamentalement autant que viscéralement, la musique, je préfère la regarder et l’écouter. Pour tout dire, ma priorité est de la contempler. J’ai donc appris à renoncer à la musique, comme acteur. En musique (comme en gastronomie, en peinture, en sculpture, en parfumerie, en cinéma) je suis public. Et le public ne joue pas la musique. Il en parle. C’est ce que je fais, dans ce petit livre. Et ma musique —au sens métaphorique, cette fois-ci— se joue, entre ces pages, sur un instrument irréel, largement fantasmé, un petit peu toc, même… un luth. Et le luth que je vous joue ici est un luth de carton.

Parler de musique me laisse toujours ce goût onctueux et étrange dans le fond du cerveau. Duke Ellington disait: votre meilleur instrument de musique, c’est votre oreille. Moi, ma joie et ma tristesse combinées résident dans le fait que mon oreille, c’est aussi mon seul instrument de musique…. Dont acte d’écriture. Le forban compense toutes ses pauvretés. C’est bien pour ça qu’il cherche des trésors.

Au sein de cette joyeuse galerie de souvenirs, on va vite noter des petits absents (comme le tanbura ou le cor anglais) et des grands absents (comme la guitare électrique et la trompette). Les petits absents, je les aime profondément mais je n’ai pas vraiment de souvenir tangible les concernant. J’ai donc dû un petit peu les abandonner sur le bord de la route. Dans le cas des grands absents, j’ai tout simplement trop de souvenirs à leur sujet, un tintamarre de souvenirs. Ça aurait fait cacophonique et cataclysmique de chercher à tous les empiler, puis les faire défiler. La trompette (la reine du Jazz) et la guitare électrique (la reine du Rock), les mélomanes de ma génération et de la génération précédente les entendent tous le temps, dans leur tête. Un jour (en 1983), dans une salle de séminaire de l’École Normale Supérieure de Paris, un instrument diffus et quasiment imperceptible se fit entendre. Le conférencier (mort depuis — il avait l’âge de mon père) s’interrompit alors parce que, selon ses dires, il entendait une trompette lointaine. J’entendais, pour ma part, une guitare électrique lointaine. Parallaxe auditive et diffraction des lectures. Le conférencier était avec Boris Vian, j’étais avec John Lennon. Chacun le son de son temps.

Pour le coup, c’est comme pour le nom des instruments. Un jour (vingt ans auparavant, en 1963), j’ai décidé que le nom guitare allait beaucoup mieux au violon que le nom violon et que le nom violon allait beaucoup mieux à la guitare que le nom guitare. J’ai donc interverti ces deux noms, de ma propre initiative, et de mon propre chef. Une fois ce correctif radical instauré, en moi, le plus simple restait à faire. Convaincre la terre entière que, fait inédit, le violon s’appelait en fait guitare et que la guitare s’appelait en fait violon. Rien n’est impossible, quand on a cinq ans. Je commençai cette grande œuvre de rectification lexicale avec une de mes cousines, une grande, qui me gardait, un soir. Elle lisait un livre en ma compagnie. Je me vois encore sur le sofa du salon, avec elle. Tout va bien car cette cousine me connaît assez bien et elle ne sous-estime pas trop mon intelligence, comme le font si souvent ces grandes. Elle me montre un guitariste dans le livre et me demande le nom de l’instrument. Je réponds: un violon. Elle me lit la page sans broncher et j’ai le temps de me dire intérieurement que ça marche, que l’intervertissement du nom de ces deux instruments est amorcé, qu’il s’enclenche, qu’il est en cours. Juste avant de tourner la page du livre d’images, ma cousine pose le doigt sur l’image de l’instrument et dit: C’est une guitare, Paul. Tâche de ne pas te tromper à l’avenir. Ah, me dis-je intérieurement, c’est cette pauvre dame qui ne comprend rien de l’essence radicale des choses et de la crise des dénominations l’enveloppant et l’enserrant comme une brume ouateuse. Peste alors!

Aujourd’hui, les instruments de musique portent leurs noms, en moi, leurs vrais petits noms dénotatifs. Ils jouent aussi leur musique, leur vraie musique de ritournelle et rien d’autre. Mais la folie qu’ils me suscitent reste, elle aussi, avec moi et elle ne me quittera jamais. Cela me fait rêver un peu et chantonner beaucoup.

Cela me fait aussi écrire. D’où ce recueil de cinquante textes sur cinquantes instruments de musique, que je soumets aujourd’hui à votre sagacité amie.…

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Paul Laurendeau (2020), Le luth de carton, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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Entretien avec Allan Erwan Berger sur son essai-glossaire DICTIONNAIRE DE MAUVAISE FOI (ÉLP, 2015)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2020

Berger-Mauvaise-Foi

Ce n’est pas raisonnable, mais qu’y faire? Voyez Gauguin: à la fin, il débordait tellement qu’il ne se contentait plus de peindre et de sculpter, il écrivait en plus.

 Allan Erwan Berger, Dictionnaire de mauvaise foi

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Paul Laurendeau (Ysengrimus): Allan Erwan Berger votre recueil de textes traitant, sous forme de glossaire, de la filandreuse condition intellectuelle humaine et du lot bringuebalant de ses avatars passés et contemporains incorpore ouvertement et problématise la notion vernaculaire de mauvaise foi. Commençons si vous le voulez bien par elle. Quelle est-elle? D’où sort-elle? Et que nous dit-elle sur nous-même?

Allan Erwan Berger: Quand je suis de mauvaise foi, je refuse l’évidence. Donc je n’assume pas. Donc je fuis. En refusant le monde existant et en brandissant à sa place une histoire qui me sert de cadre, je renonce à toute prétention à l’autonomie et donc à la liberté. Je file à la niche, je m’y poste à l’entrée et je grogne. En outre, puisque je suis de mauvaise foi, et que je le sais, je cherche à la masquer en en répandant les effets. Car plus il y aura de victimes, moins ma mauvaise foi sera visible, moins elle paraîtra grave. Plus elle sera jugée bénigne, amusante même, pardonnable… et pourquoi pas: utilisable. Donc j’intoxique. Je travaille à étendre le mensonge et l’erreur. Par mon action, autrui devient esclave. Nul raisonnement ne saurait prévaloir sur de la mauvaise foi. Nulle bonne foi non plus. Il n’y a que la force qui peut la contraindre à se taire. Or, la force, ça se cultive. On la fait pousser. On l’entretient. La force des ennemis de la mauvaise foi s’obtient en manipulant non pas des haltères ou des armes mais de l’honnêteté, et en la mettant dans les mains d’autrui, avec son mode d’emploi. En somme, il s’agit ici d’une compétition entre deux prêches.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Et on le sent bien tout au long de l’exposé. Cela oblige à dire un mot aussi de la notion de Dictionnaire. Avec quarante-trois entrées, votre dico est, de fait, un petit glossaire. La désignation Dictionnaire est ici largement ironique mais pas que… Un choix de formulation s’y exprime, dans la façon même d’organiser le savoir. Historiquement, le dico c’est un type de discours, une classification s’efforçant de se placer un peu au-dessus de la mêlée. Mais certains penseurs grinçants autant que fort savants ont prouvé, au fil de notre tradition culturelle, que la fausse neutralité du dico pouvait être un moyen de s’avancer militant mais masqué. Pierre Bayle, Les Encyclopédiste, même Pierre Larousse, positiviste, laïc et scientiste, sont là pour en témoigner. Votre dico est-il la recherche d’un discours neutre, distancié (apanage disons naïf du dico dans la culture contemporaine) ou s’assume-t-il, pour reprendre votre mot, comme étant l’exposé semi-satirique d’un des prêches?

Allan Erwan Berger: Dico prêcheur, complètement, puisque c’est un dictionnaire de combat. Mais notez bien: il regorge de points de vue, de questions, d’incertitudes et de paradoxes, sans oublier les contradictions. Bref il grouille d’un tas d’horreurs qui font enrager n’importe quel individu attaqué par une croyance, et il file le vertige à tous les adeptes de la mauvaise foi. Ce recueil est en fait une pelote d’épingles. C’est une mise à jour du dictionnaire voltairien, ouvrage sanglant qui se prend intégralement au sérieux même lorsqu’il ricane. Ici, c’est pire: si je brandis une arme et qu’un Ysengrimus ou un Ducharme en voit le défaut (car j’ai convié mes compères à discuter mes discussions), elle s’émousse en direct sous le nez du lecteur ébahi qui n’aura plus alors qu’une solution pour s’en sortir: chercher où se nichent les bouts de raison raisonnable, identifier les points de vue, comprendre comment ils influent sur les discours, et faire sa pêche là-dedans comme il pourra. Ce faisant, il réfléchira, et sera moins que jamais en état de se faire piéger par de la mauvaise foi.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Un dico dialectique et dialogique en somme. Peu commun. On sent un jeu, dans tous les sens du terme. Or, justement, dans votre nomenclature, des notions incontournables comme Peuple, Civilisation, Laïcité, Souveraineté, Solidarité, Fraternité côtoient des petits trublions notionnels titillationnesques comme Cardinal, Cartable, Lecteur, Ripaille, Satire, Tiédeur. Un certain éclectisme post-voltairien est indubitablement voulu et, tout prosaïquement, cela instille l’envie de lire. Et faut-il voir dans de telles variations de la nomenclature un autre jeu ou une prise de partie ontologique plus fondamentale sur la rencontre classificatoire entre le concret et l’abstrait?

Allan Erwan Berger: Un jeu! C’est un jeu! Des tas de mots qui désignent des choses concrètes génèrent des gamberges qui folâtrent du côté de la pensée abstraite, se roulent dedans et y font des petits. Par exemple: Député. J’aurais dû traiter ce mot. Il manque. Dommage. Bref. Un député, ça vaut bien un cardinal, c’est souvent une montagne de mauvaise foi, ça manipule la tiédeur avec un doigté consommé, ça hait la satire, entretient des relations ambiguës avec la souveraineté, prétend parler au nom du peuple et a des idées toujours loufoques à propos de la laïcité – dans la France de 2015, des politiciens soutiennent un proviseur qui a considéré qu’une jupe trop longue était anti-laïque, et ils en rajoutent, étalant au passage une inculture qui devrait leur valoir des nuées de légumes périmés, mais comme ils disent tout ceci à la télévision (qui est un endroit où il faut être bête) il ne leur arrive rien de plus grave qu’une question, bête nécessairement, posée par… on va dire un journaliste, c’est-à-dire un commensal. Alors donc non, je ne sépare rien. Partant, ce qui se rencontre le fait parce que c’est naturel, les mots qui se côtoient dans cet ouvrage arrivent avec tous leurs bagages, et je ne leur abstraits rien qui permettrait de les classer. Il me semble bien que Bayle ne s’interdisait aucun zigzag.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Oh, que non. Un mot justement sur les mots et leurs bagages. Vous cultivez, dans certains de vos développements, ce qu’il convient d’appeler la glottognoséologie. C’est une idée de philosophie vernaculaire voulant que les mots, leur sens, leur présence ou leur absence dans le corpus lexical d’une langue donnée soient, d’une façon ou d’une autre, des indicateurs intellectuels sur les locuteurs de cette langue. Or, quand Salman Rusdie dans Imaginary Homelands (1981) s’insurge un peu du fait que la langue Hindoustani n’aie pas de mot lexical pour secularism, il nous dit ceci: It is perhaps significant that there is no commonly used Hindustani word for ‘secularism’, the importance of the secular ideal in India has simply been assumed, in a rather unexamined way. Et c’est là effectivement tout le paradoxe glottognoséologique. Le fait que nos langues aient une formulation vague ou inexistante pour certains concepts est-il un indice du fait que ces concepts, esquissés sommairement dans nos idiomes, nous échappent… OU ALORS du fait qu’ils sont vécus si intimement que tout va sans dire? Je vous pose la question. Et, plus globalement, que nous dites-vous de glottognoséologique suite à votre longue et sulfureuse baignade dans le fumeux lagon dictionnairique?

Allan Erwan Berger: Dans cette citation, Salman Rushdie suppose que l’importance de la laïcité en Inde serait tranquillement «présumée», et qu’il n’y aurait donc pas à se pencher dessus, en tout cas pas au point d’inventer un mot pour ça – ce qui permettrait, par exemple, d’en parler. J’ai le sentiment que monsieur Rushdie joue ici volontairement au gars de très mauvaise foi, peut-être pour nous faire détecter l’existence d’un bon gros blocage. Car après tout, quand un terme n’existe pas, c’est que le concept auquel il renvoie soit n’est pas perçu, soit n’est pas pensé. S’il n’est pas perçu, c’est parce qu’il ne s’est jamais présenté. Mais dès lors qu’il se présente, s’il n’est toujours pas pensé, c’est qu’il n’est pas pensable. Or, il me semble bien que les gens, depuis le temps que l’humanité existe, ont inventé toutes sortes de mots pour exprimer ce qui les touche au plus intime. Je n’imagine donc pas qu’un de ces mots-là puisse manquer pour une raison autre que théologique, psychologique ou idéologique. On occulte là un concept. Mais quand le concept existe, et qu’il a son mot? Comment faire pour réduire les gens au silence à son propos? La solution est toute orwellienne: il faut gommer le concept en volant son mot. Je donne quelques exemples. Personnellement, je serais plutôt du genre à courir derrière pour essayer de le récupérer – les lecteurs verront que mes galopades donnent naissance à de beaux commentaires dans le corps du texte. Mais tel camarade a une autre idée: replanter le concept dans un mot nouveau, et merde aux voleurs.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Comme Rushdie, vous mentionnez ici la dimension théologique des choses dans la mauvaise foi… et vous y restez passablement attentif dans votre ouvrage aussi. De fait, les sujets ayant trait à la religion, pour ne pas dire au christianisme (Dieu, Religion, Créationnisme, Miracle, Prochain, Révélation, Sacrifice), semblent occuper beaucoup d’espace dans votre ouvrage. De bonne foi ou de mauvaise, doit-on voir là la distinction d’un temps ou les hantises d’un homme?

Allan Erwan Berger: Les deux, mon capitaine. La religion s’agite, revient sur nos libertés, exhibe ses indécences. Le pire est qu’elle déteint sur la société, qui s’en trouve altérée. Par exemple, il est en France aujourd’hui presque impossible de se tenir seins nus à la plage. On vous regarde de travers, on vous fait des réflexions. Alors que, quand j’étais enfant, l’exposition des seins était une beauté reçue dans les mœurs de presque toutes les régions. Vraiment, il y a du Tartuffe qui revient en masse dans ce pays, et cela me hante. Raison pour laquelle mon dictionnaire est complètement, rageusement, obstinément de mauvaise foi: il brandit à chaque entrée, contre les bassesses immorales de la croyance, les vertus de l’ignorance et du savoir, les vertus de la recherche et de l’incertitude.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): On va conclure un petit peu sur ça: quelque chose qui se présente à travers les saveurs de l’incertitude. Je voudrais en effet en revenir aux interventions-commentaires de vos deux complices, Ducharme et Laurendeau, auxquelles vous faisiez allusion tout à l’heure. Elles apparaissent, un peu aléatoirement, en conclusion de certains de vos articles (pas tous). J’aimerais que vous développiez un peu, en point d’orgue, sur ce qui motive en vous cet appel dialectique ou maïeutique aux interventions des pairs. L’idée, originale, généreuse et méritoire, vient entièrement de vous. Elle résulte de votre bon vouloir. Les comparses s’y prêtent de bonne grâce. Que font-ils tant dans votre jardin et qu’attendez-vous tant d’eux en vos plates-bandes ?

Allan Erwan Berger : L’idée a été lancée par Daniel Ducharme qui l’a exploitée en nous mettant à contribution pour son propre dictionnaire, Ces mots qu’on ne cherche pas. À chaque entrée, nous avons donné nos propres définitions à la suite des siennes. Pour ce dico-ci, la différence est que j’ai invité les compères à commenter uniquement là où ça leur chantait, et non pas systématiquement. Se dessinent ainsi des profils, des caractères, que soulignent les préférences dans les interventions. Soudain, l’information ne vient plus seulement de ce qui est dit, mais aussi de là où ça se dit. Je trouve ça plutôt pas mal. Et puis la forme ne demandait qu’à évoluer tranquillement vers les discussions de blog(ue)s; ça aussi c’est plutôt pas mal. Cela montre surtout qu’il n’est pas possible de penser seul, même après (en ce qui me concerne) cinquante ans de gamberges et de sérieuses lectures. Il faut, finalement, accepter de faire le contraire de ce que font les pauvres gens qui sont enfermés dans une croyance ou de la mauvaise foi: il faut papoter avec des quidams qui ne regardent pas forcément depuis là où vous regardez. Les fameux points de vues différents sur les choses. Le tout est de s’entendre sur le sens des mots, et de postuler, chez tous les intervenants, la présence, nécessaire, cruciale, d’une solide et bienveillante bonne foi nourrie, dans le cas présent, d’histoire et de philosophie.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Poil aux sourcils…

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Allan Erwan Berger (2015), Dictionnaire de mauvaise foi, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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OÙ VA LE VENT (Raymonde Cloutier)

Posted by Ysengrimus sur 15 octobre 2020

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Raymonde Cloutier (2017), Où va le vent, À compte d’auteur, Laval, 336 p [Édition originale: 2007].

On nous présente ici la Grande Noirceur par le petit bout de la lorgnette. Michel Cloutier a une terre, une carrière de pierres et un moulin à scie à Saint-Octave-de-Métis, dans le Bas Saint-Laurent. Il est marié depuis 1910 à Eugénie Charest. C’est un mariage rural tout ce qu’il y a de plus conforme, dans le dispositif traditionaliste du Québec d’antan. Ils seront mariés trente ans. Mais le mariage est infécond et, imperceptiblement, cela le mine. Arrive, à la toute fin des années 1930, une jeune fille engagée de vingt printemps, Marguerite Proulx. Entre la jeune femme fraîche, vive et déliée, qui respire déjà une modernité encore à venir, et son employeur de trente ans son aîné, ce sera le coup de foudre. Ils vivront de beaux et doux moments bucoliques inoubliables… dont l’effet se fait vite sentir. Marguerite est amanchée (enceinte).

Il s’agit donc ici de l’histoire véridique de Michel Cloutier et de Marguerite Proulx, un couple en union de fait, relocalisé de Saint-Octave-de-Métis à Grand-Remous (non pas en Outaouais mais bien toujours sur la rivière Métis, en Gaspésie). Or grand remous, c’est bien le mot car nous sommes maintenant dans les années 1940, dans le vaste diocèse de Rimouski, sous l’autorité unilatérale et ouvertement rétrograde de Monseigneur Georges-Alexandre Courchesne. Vite, le curé de Saint-Octave-de-Métis, le chanoine David Michaud, établira la jonction idéologique et pratique avec son évêché. Il faut dissoudre, intercepter, détruire ce couple illégitime. Il faut convaincre la jeune épivardée de donner son enfant en adoption, convaincre le cultivateur austère de chasser son employée, faire taire les rumeurs villageoises et, pour ce faire, mobiliser toutes les ressources sociologiques du bras ecclésiastique, afin de parvenir à ces fins fatales de rectifications conformistes. Une machine sinistrement huilée se met en marche.

Amour fou, prospective subconsciente, impunité élitaire, anticléricalisme rampant ou soucis désespéré de s’assurer une descendance (ce qui n’est plus possible avec une épouse quinquagénaire et inféconde), il est difficile de se représenter le corps de motivations de Michel Cloutier. Homme en bois brut de son temps, personnage terrible à sa manière, patriarche buté en devenir, il parle peu, n’écrit pas et reste insondable. Il est durablement désavantagé par le fardeau compromettant de ce lien extra-marital, qui est un fort facteur de discrédit, dans l’univers communal forclos de l’époque. Mais, en contrepartie, ce propriétaire terrien industrieux et actif reste partiellement avantagé par la force tranquille du patriarcat dogmatique de ce temps-là. Contre toutes attentes, il garde Marguerite Proulx, enceinte, dans sa maison de campagne. Un étrange ménage à trois, feutré et douloureux, s’instaure. Michel Cloutier, la rage au ventre, est catégorique. Il n’est pas question que son enfant, que ses enfants à venir (il en aura neuf avec Marguerite, entre 1941 et 1953) ne se retrouvent éparpillés, en adoption. Surtout, il n’est pas question d’occulter la réalité cruciale de sa paternité.

Discrétionnaires et discriminatoires, les blattes ecclésiastiques vont alors riposter, en méthode, de façon implacable, insidieuse et durable. Tout le dispositif bureaucratique de l’église catholique va se mettre en branle. Même le pape sera impliqué. Il confirmera très officiellement l’excommunication de cet illicite couple gaspésien. Le banc Cloutier dans l’église du village sera verrouillé. L’accès du couple stigmatisé et de leurs enfants aux sacrements (eucharistie, communion, mariages, funérailles) sera prohibé. Les documents baptismaux des susdits enfants seront systématiquement bizounés (on les enregistrera parfois sans noms de famille ou avec des mentions inanes comme née de parents inconnus et en grappillant des parrains et marraines de sac et de corde pour signer le registre). Tous les espaces de pouvoir que le clergé parasite de sa pesante emprise seront engagés dans l’action ostracisante systématique: chapelle, clinique, école, état civil. La vie du couple illicite en sera durablement perturbée. Ils seront forcés à vivre leur vie maritale et familiale au ban de la société. Pendant des années, le curé Michaud rencontrera périodiquement Michel Cloutier au sommet et le sommera de quitter Marguerite Proulx, de mettre ses enfants en adoption, de se confesser, et de rentrer dans le rang. L’homme et sa solide conjointe ne céderont pas. Ils finiront brisés, non pas par la calotte, instance infâme mais flageolante qui, elle aussi, marche graduellement à sa perte. Ils finiront plutôt brisés par la vie rude de ces temps difficiles et terribles, où gagner sa vie c’était souvent le pire moyen de la perdre.

Cet ouvrage poignant, dont l’écriture d’une grande fraîcheur respire la sincérité autobiographique la plus authentique, est une sidérante promenade au sein du contexte social de cette époque déterminante allant de l’entre-deux-guerres à la Révolution tranquille. Un passionnant regard crucialement féminin jeté sans concession sur une importante et douloureuse portion de l’histoire du Québec.

L’ouvrage contient aussi, en appendice, un petit recueil de 38 courts poèmes abordant notamment des thématiques de critique sociale (pp 310-331).

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Fiche descriptive tirée de l’argumentaire de l’ouvrage:

Où va le vent? L’histoire de Michel et de Marguerite, un couple ayant osé donner naissance à des enfants hors des liens du mariage. Témoignage révélateur de la réalité socio-économique québécoise au temps de la grande noirceur et de l’emprise du clergé catholique sur la vie quotidienne de la Gaspésie, il révèle les démarches de l’évêque de Rimouski, Georges Courchesne, et du curé, David Michaud, pour parvenir à l’excommunication de Michel et de Marguerite, le couple maudit. Toutes les histoires du monde ont leur zone d’ombre et le Québec n’y échappe pas.

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 Raymonde Cloutier (2017), Où va le vent, Édition à compte d’auteur, Laval, 336 p.

Ouvrage disponible chez l’auteure

r-cloutier@videotron.ca

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Narcissisme, estime de soi, exhibitionnisme

Posted by Ysengrimus sur 7 octobre 2020

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À l’ère d’Instagram et des égoportraits en pagaille, on relance dans tous les sens la question du narcissisme. On le fait sans trop de rigueur d’ailleurs. On dégoise sur le narcissisme à tort et à travers, pour tapageusement le réprouver et, surtout, sans le définir. Tout le monde, y compris nos Narcisse contemporains, semblent faire massivement consensus pour dénoncer le narcissisme… enfin, celui des autres. On se gargarise notamment, à tort et à travers toujours, avec la notion de pervers narcissique, sensée vous définir en long et en large le manipulateur emmerdeur chronique (qui lui, existe indubitablement d’autre part, hein, là n’est pas la question). Du grand n’importe quoi conceptuel en quadraphonie.

Alors, bon, tout le monde affecte ouvertement de réprouver le narcissisme. Par contre, on fait aussi largement consensus collectif pour promouvoir l’estime de soi (self-esteen). Nous vivons une époque qui ne valorise plus l’autodénigrement ou l’auto-flagellation. Le respect de soi est considéré comme une attitude primordiale et rien n’est plus attirant et charmant que la sacro-sainte confiance en soi. On opère donc, ouvertement et sans complexe, dans un dispositif qui dénigre lourdement le narcissisme mais valorise fortement l’estime de soi. Et comme la force conceptuelle est largement remplacée, de nos jours, par la lourdeur moraliste (yay yay, nay nay, j’approuve, je réprouve, le positif, le négatif, etc… niaisage de pense-petit et de juges et jugesses de bastringue), on se retrouve souvent en pleine tautologie circulaire, sur cette question primordiale. Analysez attentivement les développements contemporains sur ces questions, ce sera pour observer que le tout se ramène à nous raconter que le narcissisme est une estime de soi que je réprouve et que l’estime de soi est un narcissisme que je aprouve. Redisons-le: on est en pleine tautologie circulaire.

Comme le yay yay, nay nay, j’approuve, je réprouve ne fondent en rien une validité définitoire minimalement opératoire, il y a lieu de se poser la question. Qu’est-ce qui distingue, effectivement et objectivement, le narcissisme de l’estime de soi? Moi, j’aime les deux en ce sens que les deux m’intéressent et ne font pas, chez moi, l’objet d’une réprobation ou même d’une approbation particulière. Je formule donc la distinction très nette que j’établis entre les deux sur des critères descriptifs et factuels (sans jugement de valeur).

Le narcissisme est une pulsion, une pulsion d’amour pour soi. Cette pulsion ne niaise pas avec les détails comportementaux ou sociologiques. Souvenons-nous de la légende. Narcisse, seul dans le bois, voit quelqu’un dans un lagon. Il tombe en amour avec son reflet, sans réfléchir. Il n’est pas très informé, du reste. Il prend son objet d’amour pour une fille, pour quelqu’un d’autre alors que c’est lui-même. Le narcissisme est la fascination hédoniste pour ce qui est dans notre miroir. Une attirance. Un amour inconditionnel, informe, primitif et totalement non ratiocinant.

L’estime de soi est une doctrine. C’est une vision du monde et une vision de soi dans le monde. C’est quelque chose que l’on apprend, que l’on acquiert, que l’on perfectionne. L’estime de soi est un programme élaboré, qui s’explique, s’analyse et se justifie. C’est un bilan d’existence, une harmonie avec ce que la vie a fait de nous. L’estime de soi, même si elle se ratiocine amplement, n’en est pas moins parfaitement intense, configurée, d’un bloc. L’estime de soi est une connaissance, un calcul presque. Elle implique une précision, une justesse de vue, une mesure.

Si on cherche à articuler les deux notions entre elles, on dira que le narcissisme est une estime de soi qui s’ignore et que l’estime de soi est un narcissisme bien en contrôle. L’estime de soi tempère le narcissisme par la modestie. Le narcissisme exalte l’estime de soi dans la fascination. Autre fait crucial, le narcissisme est privé. L’estime de soi est sociale. Assumons aussi que le narcissisme est largement sexy, sexuel, sensoriel, hédoniste, voire onaniste. L’estime de soi est sociologique, ethnographique, mentale, costumée, interactive, mondaine. On pourrait aussi suggérer que le narcissisme est une tendance enfantine, atavique, primitive et que l’estime de soi est une vision adulte, construite, conclusive. Le narcissisme est initial, printanier, c’est une ouverture, une découverte de soi. L’estime de soi est plus conclusive, sereine, automnale. C’est une analyse, une assomption, un bilan.

J’ai parlé ailleurs du narcissisme masochiste, notamment chez les femmes. Il y a aussi, indubitablement une estime de soi contrainte, surfaite, mimée. Il faut bien comprendre que narcissisme et estime de soi ont un trait commun. Ils font assez peu état de l’autocritique. Le narcissisme ne voit pas l’autocritique. Il aime l’être du miroir et c’est inconditionnel. L’estime de soi est plus circonspecte en matière d’autocritique. Elle assume que quand on se compare, on se console et elle met les points valorisant en relief, réservant les insatisfactions pour les soubassements bien gérés de l’ego. Le narcissisme est autoporteur. L’estime de soi est autopromotionnelle.

Et cela nous amène à la troisième variable de l’équation, l’exhibitionnisme. On le confond souvent avec le narcissisme. C’est un tort. Narcisse est tout seul, dans la forêt. La fausse fille du lagon est sa seule rencontre. L’exhibitionnisme, pour sa part, est un exercice social et ce, imparablement. Je dirais même que c’est un rapport de force social. S’exhiber, c’est combattre les autres, s’évertuer à les diminuer, les réduire, les humilier, les rendre jaloux, les prostrer. La rencontre du Camp du drap d’Or, encore et encore. Je n’ai pas besoin d’expliquer sans fin cette propension aux tenants et tenantes de la culture Instagram.

Ces trois tendances, narcissisme, estime de soi, exhibitionnisme, peuvent parfaitement se modulariser. Ceci pour dire que l’une peut tout à fait exister sans les autres. Jetons un petit coup d’œil sur certains des résultats du calcul de cette modularité.

Narcissisme sans estime de soi. C’est justement le narcissisme masochiste dont j’ai parlé ailleurs. La personne (souvent une femme) n’aime plus l’être du miroir mais le déteste. La fascination perdure mais on hurle de colère au miroir plutôt que de jouir de soi. Tous les gens qui se trouvent laids sont des Narcisse masochistes. Ils sont mécontents d’eux et très malheureux.

Narcissisme sans exhibitionnisme. Le narcissisme a une dimension privée, forte et profonde. C’est ce qu’on fait seul devant son miroir et qu’on ne partagerait avec absolument personne. La dimension sexuelle, masturbatoire notamment, est particulièrement accusée ici. Mais plus innocemment, on peut aussi penser à ceux et celles qui chantent, tout seuls, sous la douche.

Estime de soi sans narcissisme. C’est le narcissisme serein, maturé, patiné par les saisons et l’expérience. Heureux de soi, en paix devant soi-même, dans ses grandeurs comme dans ses limites, on ne s’aime pourtant plus comme au premier jour. L’ancienne passion de Narcisse s’est transposée en belle amitié. L’estime de soi n’est plus passionnelle. Elle est simplement éclairée.

Estime de soi sans exhibitionnisme. Des tas de personnages anonymes qui sont bien avec eux-mêmes sont parfaitement discrets et indiscernables. Ce sont les petites gens à la fois sereines et sans histoires. Spinozistes naturels, ils ne recherchent ni la notoriété ni les honneurs. Ils cultivent leurs jardins et s’occupent de leurs pairs. On les adore et ce, sans trop savoir pourquoi.

Exhibitionnisme sans narcissisme. Ça, ce sont les acteurs, les danseurs et les musiciens professionnels. Les vrais gens du métier du spectacle, hein, pas les stars foutues de la téléréalité. Observez les danseurs et les acteurs vraiment formés. Ils sont parfaitement à l’aise de s’exhiber, en méthode et sans auto-fascination. Un musicien montre sa musique sans se montrer soi-même.

Exhibitionnisme sans estime de soi. Alors, là, surtout à notre époque, c’est la tempête tonitruante. Des tas de gens ressentent le besoin de se montrer pour qu’on les aime et c’est bel et bien de ne pas s’estimer soi-même. C’est la recherche insatiable de l’attention renouvelée de l’autre pour compenser un auto-dédain compulsif et morbide. C’est le mal du siècle.

Par-delà toutes ces distinctions cruciales, descriptives et objectives, narcissisme, estime de soi et exhibitionnisme ont un trait commun majeur. Ce sont des particularités de la civilisation bourgeoise. Plus précisément, ce sont les principales formes qu’adopte l’individualisme bourgeois. Je peux vous assurer que ces catégories sont historiquement transitoires et qu’un jour, quand le sens civique et collectif aura vraiment cours, dans quelque chose comme une civilisation socialiste, ces trois notions paraitront intrinsèquement indécodables et hautement archaïques et mystérieuses. Un jour viendra.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Le LIMERICK des langues collatérales à Limerick, Irlande

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2020

Ireland with Limerick

C’est a propos de la présentation, il y a quinze ans, d’une communication intitulée: Le Chiaque c’est proche, mais c’est pas chez nous… représentations épilinguistiques et proximité interlectale au colloque international Langues proches/Near Languages, tenu à l’Université de Limerick (Irlande), les 16-18 juin 2005.

Vous connaissez ces petits bouts rimés récitatifs qu’on appelle limerick ? Ils furent crées, parait-il, par un collegium de poètes médiévaux qui avaient leurs pénates dans la ville du même nom. Allez, pour la bonne bouche, je vous en ose un en français :

Il y avait ce linguiste de Toronto
Qui venait de pondre un fumant topo.
Il se rue en Irlande,
Palabre et enguirlande…
Et tous pointent les narines pour humer son propos…

Le topo en question se résume comme suit. Le Chiaque (ou Chiak) est un vernaculaire parlé en Acadie qui, dit-on, développe des structures originales à partir d’une hybridation avancée du français et de l’anglais. Comme pour le Franlof, l’Italiese, le Spanglish ou même le Yiddish, les locuteurs témoigneront haut et fort de l’existence du Chiaque et ne commenceront à se rétracter que lorsque le dialectologue leur demandera de parler un peu Chiaque pour lui. Il semble qu’il soit impossible de mettre la main sur un corpus explicite en Chiaque. Ce phénomène semble tenir à des raisons procédant de la proximité linguistique. Comme le Yiddish est proche de l’Allemand, le Chiaque est si proche du Français qu’il semble difficile de le démarquer, pour l’exemplifier. Le problème pourrait cependant revêtir une dimension plus fantastique. En effet si on demande à n’importe quel francophone du monde de s’exprimer en Franglais, le canadien s’exclamera sans hésiter: La strappe de fan de mon truck est slaque, alors que l’hexagonal ira plutôt dans la direction de: Notre playmec n’est plus sponsorisé par la top-modèle L’Oréal because copyright. Le Franglais n’est pas une langue ou même un lecte. En serait-il autant du Chiaque acadien? Il faut voir…

L’Irlande du sud est un endroit magnifique. Contrée de vaches de boucherie, de chevaux de labour et d’usines d’assemblage électronique, le pays en dents de scies économiques du ci-devant tigre celtique a deux caractéristiques très touchantes. D’abord il est vert, vert vif et couvert de pâquerettes. Ensuite les lieux dits sont des noms de jeunes filles en fleur : Kerry, Tara, Shannon (cette dernière est une rivière magnifique aux rives verdoyantes). C’est, croyez-le ou non, que nos irlando-américains donnèrent jadis à leurs filles le nom de lambeaux de leur beau pays perdu. Tiens pour le coup, voici que cela m’inspire mon second limerick du jour:

C’était une ricaine tonique et balèze
Dont les ancêtres étaient de souche irlandaise,
Et personne ne s’étonne
Qu’elle se prénomme Shannon…
C’est que l’aïeul pleura la rivière de ses aises…

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LE CHEMIN DE MA VIE (Hélène Lamarre)

Posted by Ysengrimus sur 1 avril 2020


La mémoire en action jour et nuit
invite les événements à rejaillir dans ma tête
et à se laisser transcrire dans le récit de ma vie.
(p. 247)

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Le phénomène de l’autobiographie naturelle prend de plus en plus d’ampleur au Québec. Des plumes hardies, volontaires, se lancent, en toute authenticité, dans l’histoire de leur vie. La chose se fait au premier degré, sans artifice. Conscient(e) que les proches, les pairs, les amis, les parents, les enfants vont lire (on sent même parfois qu’il sont assez ouvertement le premier public cible), on écrit prudemment. On contourne les écueils les plus pointus. On ne se lance pas nécessairement dans la mise à nue absolue. Mais on ne fait pas nécessairement du jovialisme gentil-gentil non plus. Au mieux de l’impartialité dont on dispose quand il s’agit de procéder à la présentation du cours de sa propre vie, on s’efforce de rester factuel, honnête, décent… et intéressant. Habituellement basée sur des notes, des carnets, des cahiers de souvenir, l’autobiographie naturelle fonctionne souvent par à coups. On sent les variations de tics stylistiques, la patine du temps, les effets de mode, le feuilleté des collaborateurs et collaboratrices. On voit les coutures. C’est de la catalogne, du collage, du patchwork, du scrapbook. On a ici une expression très spécifique, originale, et pourtant encore fort mal connue. Cette méconnaissance est d’autant plus malheureuse qu’on a ici affaire à un phénomène massif dont l’ampleur est notamment confirmée par la facilité grandissante de l’accès aux structures de publication ordinaire. Tout le monde de nos jours peut écrire et publier assez aisément l’histoire de sa vie et, ainsi, contribuer significativement à la solide tapisserie ethnographique et sociologique de la description par le petit bout de la lorgnette de notre temps.

L’ouvrage d’Hélène Lamarre, Le chemin de ma vie  est parfaitement représentatif de la tendance manifestée par ce courant d’écriture. Entre 2007 et 2015, madame Lamarre (née le 24 mai 1944) a procédé à la rédaction de son autobiographie (voir pp 246-248 sur la genèse de l’ouvrage). La prise de parti d’écriture qui s’y formule est très sereinement assumée.

Tout ce chemin parcouru écrit sans prétention dans les pages de ce volume. La description des différentes étapes de ma vie couchées dans ce récit me permet de prendre plus intensément le contrôle de mon vécu, Une satisfaction, une douceur, une joie remplissent mon être en regard du travail accompli. Je raconte simplement l’aventure de mes ancêtres, de ma vie avec mes parents et de ma vie de femme mariée.
(p. 251)

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Ce livre présente ma perception des faits. Votre opinion peut paraître différente de la mienne. Je vous respecte et je vous demande de me respecter. Chacun porte sa paire de lunettes selon sa personnalité, voilà notre richesse.
(p. 125)

La rédaction s’amorce sur un captivant exercice d’ethnologie vernaculaire. Madame Lamarre donne, en première partie (pp 3-72), la parole à ses ancêtres. Parfois sur la base de documents, parfois sur la base de textes libres rédigés et signés par des collatéraux, parfois sur la base de retranscriptions d’enregistrements de témoignages oraux, on prend connaissance d’une série de vignettes écrites dépeignant la galerie des ancêtres de l’autobiographe (voir le commentaire du géographe et historien Jean-Paul Ladouceur sur cette portion de l’ouvrage, p. 69). Tout un passé revit, par touches. C’était l’époque héroïque où les babis n’étaient pas apportés par les cigognes (inexistantes au Canada) mais par les Indiens, qui étaient les seuls à pouvoir passer quelles que soient les conditions météo (p. 56, 76). Les mythiques porteurs de babis firent de l’intensif pour la génération de l’autobiographe, issue, elle-même, d’une famille de dix enfants. Cette savoureuse galerie d’ancêtres fourmille de petits faits saisissants et passionnants. Ainsi, on apprend qu’un des ancêtres de l’autobiographe avait, à sa maison de ferme, une porte arrière faite de sacs de jute. Le cheval un jour traverse ce frêle barrage, franchit la porte, se retrouve dans la cuisine et son poids en défonce le plancher de bois. Il atterrit dans le vide sanitaire, se trouvant un mètre plus bas. Les hommes ont alors du creuser une vaste fosse derrière la résidence pour en extirper la pauvre bête, plus morte que vive (p. 31).

Graduellement, on passe des ancêtres aux parents de l’autobiographe. On découvre alors la grande dimension aléatoire du monde et de soi dans ce monde. Ainsi, le père de l’autobiographe a amorcé sa liaison avec la mère de cette dernière après avoir joué à pile ou face avec un de ses amis. La petite joute avait pour enjeu le fait de choisir entre la mère de l’autobiographe, née en 1908, et une de ses amies, que les deux hommes convoitaient et revendiquaient parce qu’elle était plus forte et rencontrait donc mieux les priorités esthétiques du temps. Le père de l’autobiographe se retrouva avec le mauvais côté de la piécette et il dut sortir avec la plus svelte des deux dames, la future maman de l’autobiographe (p. 58).

À partir de la page 73, la tonalité du texte change. On entre dans le discours direct de l’autobiographe. Elle va nous parler d’elle et ce, jusqu’à la fin de l’opus. L’ouvrage est riche en détails sans jamais pourtant devenir vétillard. C’est que l’autobiographie se brosse, se résume, glisse sous nos yeux par bonds, sur papier glacé (agrémenté d’un bon nombre de photographies d’époque). Glissendi, on passe de la naissance à l’adolescence de l’autobiographe en une trentaine de pages. L’entrée explicite en adolescence est tout simplement magnifique.

À quel âge commence mon adolescence? Mon adolescence commence un jour bien précis. Jeune j’adore fabriquer des châteaux de sable dans la cour. Plus je vieillis, plus mes châteaux deviennent parfaits, des chemins ornés de branches représentant des arbres viennent compléter mon chef-d’œuvre. Papa place un gros tas de sable près de la remise et je m’en donne à cœur joie, mon imagination aidant à réaliser un gros projet dans le sable. Un garçon, Michel Fugère vient rencontrer mon frère Claude. Me voyant accroupie dans le sable il s’exclame: «Tu joues encore dans le sable!» Ma créativité, mes constructions dans le sable prirent fin avec cette remarque de Michel Fugère, un garçon que j’estime. Je laisse mon enfance se bercer dans le sable mou, se griser de mes constructions de boue et gambader dans ce monde imaginaire en le quittant. Je me lève et désormais j’agis en adolescente ou du moins j’essaie.

 À treize ans [en 1957] une nouvelle vie commence.

(p. 108)

Puis c’est la jeunesse et ses divers jeunessages, le mariage, la maternité. Au premier enfant, jubilation d’un temps… Je me sens comme un joueur de hockey qui vient de gagner la coupe Stanley, mon trophée, mon bébé Marie-Josée (p. 139). L’autobiographe aura trois filles, sa fierté, sa puissance. Loisirs et sports, vacances, temps des fêtes. Vie professionnelle, vie d’épouse, de mère, de grand-mère. Toute une phase historique cruciale de notre histoire ordinaire collective nous défile sous les yeux, tel un scintillant torrent.

Un des traits les plus spécifiques de l’autobiographie naturelle, c’est donc qu’elle est ouvertement laudative, presque lénifiante. Je me fais un devoir de faire connaître les bonnes nouvelles, oubliant les mauvaises (p. 245). Articulée comme une leçon d’optimisme et un bilan heureux, ciblant habituellement comme premier public les sujets et les pairs intimes dont elle traite, ce genre textuel voit prudemment, discrètement à atténuer les temps faibles, à combler les carences, à glisser sur les anfractuosités, à minimiser les mous de la vie. À la lecture, on le regrette parfois un petit peu. C’est qu’on a devant soi une femme d’un temps. Elle a du voir en permanence à rendre compatible des tendanciels fortement divergents: statut de femme au foyer, professionnalisme réapproprié, études tardives, bénévolat prométhéen. Il est très important de documenter ces femmes transitionnelles. Elles ont profondément marqué un temps. Elles ne vivaient déjà plus dans la prison rurale involontaire de nos grandes ancêtres mais elles ne s’articulaient pas encore non plus comme des professionnelles de plain-pied, à la façon de leurs filles et petites-filles (voir les fiches descriptives sur ces dernières pp 228-233). La génération de madame Lamarre a chanté, avec Diane Dufresne, Secrétaire… infirmière… hôtesse de l’air… Qu’est-ce que j’vas faire? Cela a quand même du grincer de temps en temps. Il faudrait aussi nous le dire… pas juste nous le laisser discrètement deviner entre les lignes. C’est que, oui, oui… l’histoire nous regarde. Cet ouvrage, cette étape, nous fait bien sentir que le jour de l’analyse féminine et féministe du bilan du siècle dernier approche. De fait, des auteures comme Hélène Lamarre y contribuent déjà.

C’est qu’un ouvrage comme Le chemin de ma vie reste méritoirement un solide morceau d’histoire du Québec et de l’Amérique du Nord. Cette parcelle d’historiographie, c’est aussi un de ces multiples moments contemporains où les femmes prennent la parole, à leur façon, selon leur logique, leurs choix et leur dynamique. Ce faisant, comme le disait autrefois Lise Payette, elles parlent de ce qui les intéressent. On a donc ici un témoignage précieux, qu’il faut finalement respecter et prendre tel qu’il est.  À lire.

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Extrait de la quatrième de couverture:

Hélène s’intéresse à l’histoire, celle du Québec surtout, ainsi qu’à la généalogie.

Elle se raconte à travers sa biographie, tantôt avec ses propres yeux, tantôt à travers le récit d’un proche… C’est une de ces femmes qui a vécu la Révolution tranquille et les changements sociétaux des années 50 à aujourd’hui.

Je vous invite à la découvrir à travers ces pages, elle, sa famille, la ville de Grand-Mère, ses amis… Une belle histoire de vie!

Marie-Josée Bellemare

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Hélène Lamarre (2017), Le chemin de ma vie, À compte d’auteure, Saint-Eustache, 259 p.

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