Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Commémoration’ Category

Je suis fort friand de mentions commémoratives. Celles que je retiens, cependant, ont toujours ce piquant social qui sait maintenir le devoir de mémoire en alerte

Mes seize aphorismes utiles tirés de LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE de Guy Debord (1967)

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2017

Il y a cinquante ans, Guy Debord avançait magistralement les 221 aphorismes de son ouvrage phare LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE. Aujourd’hui, il faut tout relire tranquillement, et prendre le recul. Certains segments de la réflexion ont vieilli (notamment ses développements sur le temps cyclique et sur l’espace urbain — on ne va pas s’y attarder). D’autres restent avec nous. Mes seize aphorismes utiles tirés de cet ouvrage crucial vieux d’un demi-siècle sont ici… [fugitivement commentés entre crochets et en gras, par moi. — Ysengrimus]

.

19

Le spectacle est l’héritier de toute la faiblesse du projet philosophique occidental qui fut une compréhension de l’activité, dominée par les catégories du voir; aussi bien qu’il se fonde sur l’incessant déploiement de la rationalité technique précise qui est issue de cette pensée. Il ne  réalise pas la philosophie, il philosophise la réalité. C’est la vie concrète de tous qui s’est dégradée en univers spéculatif.

[1- Il est à la fois historiquement important et dialectiquement significatif d’observer que c’est au moment de la lente dissolution de la philosophie spéculative comme vaste discipline intellective que la dynamique du spectacle prend graduellement le relais. On passe donc fatalement du Logos armaturé à l’Image papillonnante, du dirigeant au saltimbanque, du penseur au baseballeur, et, conséquemment, du ratiociné au métaphorique.  — Ysengrimus]

.

23

C’est la plus vieille spécialisation sociale, la spécialisation du pouvoir, qui est à la racine du spectacle. Le spectacle est ainsi une activité spécialisée qui parle pour l’ensemble des autres. C’est la représentation diplomatique de la société hiérarchique devant elle-même, où toute autre parole est bannie. Le plus moderne y est aussi le plus archaïque.

[2- Si le spectacle émane du pouvoir, il est aussi la manifestation la plus éclatante de la perte de l’essence de soi du pouvoir. S’il faut éblouir les masses, c’est qu’elles ne sont plus subjuguées, s’il faut les baratiner, c’est qu’elles ne sont pas très convaincues. Un développement que Debord ne pouvait qu’entrevoir est celui corroborant qu’aujourd’hui les masses SONT le spectacle. Big brother is all of us et le sceptre contemporain, c’est une tige d’égoportrait (selfie). — Ysengrimus]

.

26

Avec la séparation généralisée du travailleur et de son produit, se perdent tout point de vue unitaire sur l’activité accomplie, toute communication personnelle directe entre les producteurs. Suivant le progrès de l’accumulation des produits séparés, et de la concentration du processus productif, l’unité et la communication deviennent l’attribut exclusif de la direction du système. La  réussite du système économique de la séparation est la prolétarisation du monde.

[3- On a pu croire, avec les avancées technologiques et la démocratisation de l’information de masse (Internet et ses mythes), à la mise en place d’une communication multipolaire, prolétarisée, et de souche collective. Il y a là une des grandes illusions des développements contemporains du spectacle. Cyber-culture et cyber-censure dansent ensemble sur le même cercle, dans une remise graduelle en selle de la séparation de la communication et du fait communiqué, notamment par les instances de pouvoir. Celles-ci ont promptement comblé un rattrapage technocratique qui dit haut et fort la transparence servile de toutes les technocraties, y compris celles émanant des technologies ordinaires.  — Ysengrimus]

.

29

L’origine du spectacle est la perte de  l’unité du monde, et l’expansion gigantesque du spectacle moderne exprime la totalité de cette perte: l’abstraction de tout travail particulier et l’abstraction générale de la production d’ensemble se traduisent parfaitement dans le spectacle,  dont le mode d’être concret est justement l’abstraction. Dans le spectacle, une partie du monde se représente devant le monde, et lui est supérieure. Le spectacle n’est que le langage commun de cette séparation. Ce qui relie les spectateurs n’est qu’un rapport irréversible au centre même qui maintient leur isolement. Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé.

[4- On ne dira jamais assez les cuisants sévices de l’abstraction ordinaire. La crise du spectacle contemporain se niche, entre autres, dans la séparation maladive entre le viral et le non-viral. Charnu et concret, le non-viral existe au quotidien mais s’oublie à répétition, s’éparpille sans constance. Abstrait et spectaculaire, le viral s’impose comme savoir collectif factice, doxa bidon, faux consensus des hystéries de Panurge, éphémère uniformisation du buzz hypersénilisé, mort-né. C’est bien en tant que séparé que le viral survole le non-viral, en complétant la collectivisation de la pseudo-existence de tous nos pragmatismes virtuellement consensuels. Les deux se rejoignent hâtivement sous forme de non existence spectaculaire et ce, en un temps fulgurant.  — Ysengrimus]

.

43

Alors que dans la phase primitive de l’accumulation capitaliste «l’économie  politique  ne  voit  dans le prolétaire que l’ouvrier», qui doit recevoir le minimum indispensable pour la conservation de sa force de travail, sans jamais le considérer «dans ses loisirs, dans son  humanité», cette position des idées de la classe dominante se renverse aussitôt que le degré d’abondance atteint dans la production des marchandises exige un surplus de collaboration de l’ouvrier. Cet ouvrier, soudain lavé du mépris total qui lui est clairement signifié par toutes les modalités d’organisation et surveillance de la production, se retrouve chaque jour en dehors de celle-ci apparemment traité comme une grande personne, avec une politesse empressée, sous le  déguisement du consommateur. Alors l’humanisme de la marchandise prend en charge «les loisirs et l’humanité» du travailleur, tout simplement parce que l’économie politique peut et doit  maintenant dominer ces sphères en tant qu’économie politique. Ainsi «le reniement  achevé de l’homme» a pris en charge la totalité de l’existence humaine.

[5- La tertiarisation de l’intégralité de la tonalité civilisationnelle a poussé cet humanisme de la marchandise dans ses retranchements ultimes. Le mépris glacial des interactions sur le lieu de travail répond fielleusement aux autres interactions, mielleuses et théâtralisées elles, du lieu de loisir. Il est assez limpide que le bordel comme espace de contact et la prostitution comme modus operandi intersubjectif accèdent à des dimensions de modèle interactif universel. La pute ravale son mépris, exécute la tâche dans toute la facticité roborative du spectacle. Le john encaisse la jouissance, débourse le prix du plaisir et engrange la facticité uniformisée et quantifiable de tous ses loisirs. Tertiarisation et réification travaillent ensemble en œuvrant vers une visée commune: faire taire les émotions, les transgressions et les déviances. Vivons les dents serrées: nous sommes tertiarisés.   — Ysengrimus]

.

48

La valeur d’usage qui était implicitement comprise dans la valeur d’échange doit être maintenant explicitement proclamée, dans la réalité inversée du spectacle, justement parce que sa réalité effective est rongée par l’économie marchande surdéveloppée; et qu’une pseudo-justification devient nécessaire à la fausse vie.

[6- Il faut fonder d’urgence un Front de Libération de la Valeur d’Usage. Celle-ci s’agite comme un gorille dans la cage marchande mais ni le spectacle ni la facticité représentative ne sauraient la dissoudre. Elle est la praxis agissante en union cruciale avec l’objet de son action. Libérons l’ultime prisonnier politique: la valeur d’usage! Elle est le noyau dur matérialiste qui traverse les régimes et les use comme le jet de sable râpe la surface des vieilles pierres et les nettoie bien net, bien blanches. Ce que l’économie marchande a rongé, la nausée financiariste verra bien à le régurgiter, dégueu mais intégral. Sous les marchés, la valeur d’usage.  — Ysengrimus]

.

62

Le faux choix dans l’abondance spectaculaire, choix qui réside dans la juxtaposition de spectacles concurrentiels et solidaires comme dans la juxtaposition des rôles (principalement signifiés et portés par des objets) qui sont à la fois exclusifs et imbriqués, se développe en lutte de qualités fantomatiques destinées à passionner l’adhésion à la trivialité quantitative. Ainsi renaissent de fausses oppositions archaïques, des régionalismes ou des racismes chargés de transfigurer en supériorité ontologique fantastique la vulgarité des places hiérarchiques dans la consommation. Ainsi se recompose l’interminable série des affrontements dérisoires mobilisant un intérêt sous-ludique, du sport de compétition aux élections. Là où s’est installée la consommation abondante, une opposition spectaculaire principale entre la jeunesse et les adultes vient en premier plan des rôles fallacieux: car nulle part il n’existe d’adulte, maître de sa vie, et la jeunesse, le changement de ce qui existe, n’est aucunement la propriété de ces hommes qui sont maintenant jeunes, mais celle du système économique, le dynamisme du capitalisme. Ce sont des choses qui règnent et qui sont jeunes; qui se chassent et se remplacent elles-mêmes.

[7- Les compétitions fallacieuses (sports, élections, nationalismes, racisme, plouto-empoignes, phallo-tricheries, conflit des générations, mondanités du monde du spectacle) sont le moteur horloger de la fausse binarité pendulaire. Le consensualisme aveugle du golem économique requiert une série frémissante de concessions factices au dialectique et à l’alterné. Notons que la durabilité du procédé s’use, attendu qu’on passe graduellement de la guerre à l’ennemi à la guerre à la guerre. Il va sans dire qu’un jour viendra où l’univocité mondialiste du système économique fera face aux masses unies par delà ces fausses divisions internes, et en harmonie avec la crise cruciale. Oui, un jour viendra.  — Ysengrimus]

.

85

Le défaut dans la théorie de Marx est naturellement le défaut de la lutte révolutionnaire du  prolétariat de son époque. La classe ouvrière n’a pas décrété la révolution en permanence dans l’Allemagne de 1848; la Commune a été vaincue dans l’isolement. La théorie révolutionnaire ne peut donc pas encore atteindre sa propre existence totale. En être réduit à la défendre et la préciser dans la séparation du travail savant, au British Museum, impliquait une perte dans la théorie même. Ce sont précisément les justifications scientifiques tirées sur l’avenir du développement de la classe ouvrière, et la pratique organisationnelle combinée à ces justifications, qui deviendront des obstacles à la conscience prolétarienne dans un stade plus avancé.

[8-  Le défaut dans la théorie est la réponse dans le ciel aux défauts des luttes terrestres. La Bataille des Champs Catalauniques de la théorie et de la praxis se perpétue sur deux plans, fatalement, vu son ardeur. Il est de bonne tenue de bien faire sentir que la théorie pour les masses qui doit s’expliquer aux masses rate une marche. Elle n’en devient pas plus fausse mais sa saisie en est, par contre, passablement faussée. La théorie révolutionnaire rencontre la praxis révolutionnaire dans le slogan, texte court, capteur universel. La théorie révolutionnaire recherche les masses dans les tâtonnements du texte long, articulé, explicatif, lénifiant, bourdonnant. Le Capital de Marx n’est pas un slogan d’action circonscrite. Tout le pouvoir aux soviets! n’est pas un développement théorique de portée universelle. — Ysengrimus]

.

86

Toute l’insuffisance théorique dans la défense scientifique de la révolution prolétarienne peut  être ramenée, pour le contenu aussi bien que pour la forme de l’exposé, à une identification du prolétariat à la bourgeoisie du point de vue de la saisie révolutionnaire du pouvoir.

[9- «Moi, Karl Marx, j’ai introduit la dialectique hégélienne dans le matérialisme historique. La dialectique ne fait pas de pardon dans l’étude et la compréhension de l’histoire. Elle rejette le durable, l’éternel, le stable, le constant, le cyclique, l’identique, au profit du contradictoire, de l’irréversible, de la crise, de l’altération novatrice et sans retour. Il n’y a pas à transiger avec ce type de doctrine. Et pourtant, bien malgré moi, j’ai transigé. J’ai transigé avec l’ancienne pensée non dialectique. Évidemment! Pensez-y! J’ai avancé que la révolution prolétarienne allait se déployer comme le fit la révolution bourgeoise. Les révolutions bourgeoises, celle de 1789, certes, mais aussi, et plus précisément, mon rêve de jeunesse, devenu partiellement réalité en 1848, furent le modèle identitaire que j’employai, comme fatalement, pour me représenter les révolutions à venir. En perpétuant un tel modèle identitaire, c’est bien cette vieille pourriture de constance métaphysique que je maintenais, coagulée au cœur de la dialectique. Plus de crise, plus de nouveauté radicale, mais une toute subreptice modélisation, un carcan, un patron. Et pas le moindre! Rien de moins que la bourgeoisie montrant au prolétariat comment faire une révolution! C’est justement ce carcan, ce patron, ce modèle que Lénine a brisé. Il a démontré que, dans son déploiement effectif, les révolutions n’adoptent pas de schéma absolu, mais seulement des analogies tendancielles. Il a démoli les restes de fantasme doctrinaire de mon approche. Qu’a-t-il tant fait? Il a simplement laissé tomber, comme illusion inutile, l’idée «marxiste» voulant que la bourgeoisie devait faire la révolution d’abord et que le prolétariat ne devait s’avancer qu’ensuite. Lénine a mis en branle la leçon immense de la Commune de Paris que je cherche encore à comprendre. Il a prouvé, par son œuvre et par son action, que, comme il l’a dit lui-même, l’histoire se développe toujours par son mauvais côté. Aussi, quand le prolétariat russe marcha sur Moscou et sur Petrograd, le cadre théorique était ajusté à ce radical impondérable intellectuel et matériel de la non symétrie des révolutions. Le léninisme théorique en histoire, c’est le culminement de la dialectique dans le matérialisme historique. Plus de constante, plus de séquences obligées pré-établies dans l’idée. Déchiré l’ultime rideau de l’hégélianisme de Marx. Corrigée, la grande erreur théorique autour de laquelle se lovèrent tous les espoirs et toutes les mortifications de ma vie. Hélas, Lénine a été englouti par les lois qu’il a lui-même découvertes. L’histoire, que, pour l’avoir révélé, il ne contrôlait pas plus que moi, s’est développée du mauvais côté pour lui et les siens aussi… régressions thermidorienne, brumairienne et finalement liquidatrice incluses! Voilà, de fait, cher Sinclair, ce que Lénine et Marx ont profondément en commun: ils finissent déchiquetés par les colossales contradictions historiques qu’ils mettent à jour. Notez, en saine dialectique radicale et toujours aussi tristement et fièrement à la fois, que, attendu que je suis dépassé par Lénine, il appert que Lénine est aussi dépassé par moi. Son analyse anomaliste de la révolution russe, valide à court et moyen terme, rend, à plus long terme, des comptes à mon modèle analogiste. Sa Commune de Paris à lui est tombée aussi, mais selon une large courbe bien plus similaire à celle de la Révolution Française. En gros, et –de nouveau!– schématiquement, les phases sont: Gouvernement révolutionnaire, Bonapartisme/Stalinisme, Restauration politique sans retour réel au point de départ. Quelque part cela se rejoint, toute cette merde d’arabesques révolutionnaires.» (dixit le Karl Marx de DIALOGUS, pastiché par Paul Laurendeau). — Ysengrimus]

.

114

Dans ce développement complexe et terrible qui a emporté l’époque des luttes de classes vers de nouvelles conditions, le prolétariat des pays industriels a complètement perdu l’affirmation de sa perspective autonome et, en dernière analyse, ses illusions, mais non son être. Il n’est pas supprimé. Il demeure irréductiblement existant dans l’aliénation intensifiée  du capitalisme moderne: il est l’immense majorité des travailleurs qui ont perdu tout pouvoir sur l’emploi de leur vie, et qui, dès qu’ils le savent, se redéfinissent comme le prolétariat, le négatif à l’œuvre dans cette société. Ce prolétariat est objectivement renforcé par le mouvement de disparition de la paysannerie, comme par l’extension de la logique du travail en usine qui s’applique à une grande partie des «services» et des professions intellectuelles. C’est subjectivement que ce prolétariat est encore éloigné de sa conscience pratique de classe, non seulement chez les employés mais aussi chez les ouvriers qui n’ont encore découvert que l’impuissance et la mystification de la vieille politique. Cependant, quand le prolétariat découvre que sa propre force extériorisée concourt au renforcement permanent de la société capitaliste, non plus seulement sous la forme de son travail, mais aussi sous la forme des syndicats, des partis ou de la puissance étatique qu’il avait constitués pour s’émanciper, il découvre aussi par l’expérience historique concrète qu’il est la classe totalement ennemie de toute extériorisation figée et de toute spécialisation du pouvoir. Il porte la révolution qui ne peut rien laisser à l’extérieur d’elle-même, l’exigence de la domination permanente du présent sur le passé, et la critique totale de la séparation; et c’est cela dont il doit trouver la forme adéquate dans l’action. Aucune amélioration quantitative de sa misère, aucune illusion d’intégration hiérarchique, ne sont un remède durable à son insatisfaction, car le prolétariat ne peut se reconnaître véridiquement dans un tort particulier qu’il aurait subi ni donc dans la réparation d’un tort particulier, ni d’un grand nombre de ces torts, mais seulement dans le tort absolu d’être rejeté en marge de la vie.

[10- D’avoir perdu ses illusions révolutionnaires et réformatrices, le prolétariat n’en reste pas moins la grande force négatrice du développement historique contemporain. Or «l’extension de la logique du travail en usine qui s’applique à une grande partie des «services» et des professions intellectuelles» s’est inversée. Aujourd’hui, c’est plutôt l’extension de la logique des «services» et des professions intellectuelles qui s’applique à une grande partie du travail en usine… Il n’y a donc pas à tergiverser, la tertiarisation, c’est la mise en place, voulue ou non, du prolétariat qui pense, qui spécule et qui, fatalement, critique le monde, abstraitement et concrètement. La tertiarisation donne les ultimes outils théoriques de la quotidienneté au prolétariat. Elle le fait entrer massivement dans les coulisses du spectacle. Plus rien n’est dur ou fatal, tout est mou, factice. C’est un décor. Du toc. Et le fric, c’est du papier. Et une étincelle peut mettre le feu à toute une… pile de notes de service.  — Ysengrimus]

.

121

L’organisation révolutionnaire ne peut être que la critique unitaire de la société, c’est-à-dire une critique qui ne pactise avec aucune forme de pouvoir séparé, en aucun point du monde, et une critique prononcée globalement contre tous les aspects de la vie sociale aliénée. Dans la lutte de l’organisation révolutionnaire contre la société de classes, les armes ne sont pas autre chose que l’essence des combattants mêmes: l’organisation révolutionnaire ne peut reproduire en elle les conditions de scission et de hiérarchie qui sont celles de la société dominante. Elle doit lutter en permanence contre sa déformation dans le spectacle régnant. La seule limite de la participation à la démocratie totale de l’organisation révolutionnaire est la reconnaissance et l’auto-appropriation effective, par tous ses membres, de la cohérence de sa critique, cohérence qui doit se prouver dans la théorie critique proprement dite et dans la relation entre celle-ci et l’activité pratique.

[11- Il n’y a pas de révolution isolée, pas de révolution nationale. Les révolutions dans un seul pays ont toutes été nivelées et se sont graduellement reconnectées au miasme international ambiant. La notion de mondialisation a donc plus que jamais deux facettes. Mondialisation de l’internationale du pognon des accapareurs et des financiaristes. Mondialisation de la résistance concertée de ceux qui produisent la richesse collective en avançant calmement vers la praxis révolutionnaire de masse. Nous sommes tous intégralement les armes de la révolution et ce, même si les révolutions du futur ne seront pas marxistes. — Ysengrimus]

.

168

Sous-produit de la circulation des marchandises, la circulation humaine considérée comme une consommation, le tourisme, se ramène fondamentalement au loisir d’aller voir ce qui est devenu banal. L’aménagement économique de la fréquentation de lieux différents est déjà par lui-même la garantie de leur équivalence. La même modernisation qui a retiré du voyage le temps, lui a aussi retiré la réalité de l’espace.

[12- Le tourisme, c’est la mondialisation du monde foutu. Ne s’y affirme que les aventures soigneusement ficelées et circularisées de la redite. Cette situation est si intégrale qu’il existe même, depuis belle lurette, une activité touristique de la fuite des circuits touristiques. Un off Brodway du tourisme, en quelques sortes, tout aussi bidon que l’autre, naturellement. Qu’il soit extrême, écolo, sportif, naturiste, gastronomique ou ethnographique, le tourisme reste la quintessence, de plus en plus ouvertement avouée, de la société du spectacle. Rien ni personne ne montre le monde, tant que la dynamique touristique impose sa loi. Le seul tourisme candide et honnête est le tourisme ouvertement pillard, c’est-à-dire celui qui accapare sans se complexer le soleil, les plages, les fruits exotiques et les paysages pittoresques, en en niant et en en boutant la vie historique. Le tourisme, c’est le vol de la partie de la propriété qui ne s’exporte pas donc ne se soutire pas. Tout tourisme tue l’agriculture (vivrière ou compradore) autant qu’il tue les juntes. En un mot, le tourisme est une théorie du spectacle faite chair, roc, lac et rivière, et qui étrangle discrètement tout développement. C’est que le matérialisme touristique est l’antithèse ouverte et scandaleusement bourgeoise du matérialisme historique.  — Ysengrimus]

.

176

L’histoire universelle est née dans les villes, et elle est devenue majeure au moment de la victoire décisive de la ville sur la campagne. Marx considère comme un des plus grands mérites révolutionnaires de la bourgeoisie ce fait qu’«elle a soumis la campagne à la ville», dont l’air émancipe. Mais si l’histoire de la ville est l’histoire de la liberté, elle a été aussi celle de la tyrannie, de l’administration étatique qui contrôle la campagne et la ville même. La ville n’a pu être encore que le terrain de lutte de la liberté historique, et non sa possession. La ville est le milieu de l’histoire parce qu’elle est à la fois concentration du pouvoir social, qui rend possible l’entreprise historique, et conscience du passé. La tendance présente à la liquidation de la ville ne fait donc qu’exprimer d’une autre manière le retard d’une subordination de l’économie à la conscience historique, d’une unification de la société ressaisissant les pouvoirs qui se sont détachés d’elle.

[13- La tendance présente à la liquidation de la ville nous fait entrer dans l’outre-ville. La ville tertiarisée aspire à s’aseptiser, à se mondaniser, à se nunuchifier et, de ce fait aussi, elle aspire à s’illusionner. Montréal se donne des arrondissements indéneigeables ainsi qu’un quartier des spectacles… il faudrait y inaugurer une Place Guy Debord pour que la compréhension radicale des choses gagne (très éventuellement) quelque peu en épaisseur. Il ne restera plus alors qu’à se débarrasser des voitures et de leurs sempiternels pots d’échappement. Retour au bon vieil urbanisme de base. Oh là, là. Vaste programme.  — Ysengrimus]

.

191

Le dadaïsme et le surréalisme sont les deux courants qui marquèrent la fin de l’art moderne. Ils sont, quoique seulement d’une manière relativement consciente, contemporains du dernier grand assaut du mouvement révolutionnaire prolétarien; et l’échec de ce mouvement, qui les laissait enfermés dans le champ artistique même dont ils avaient proclamé la caducité, est la raison fondamentale de leur immobilisation. Le dadaïsme et le surréalisme sont à la fois historiquement liés et en opposition. Dans cette opposition, qui constitue aussi pour chacun la part la plus conséquente et radicale de son apport, apparaît l’insuffisance interne de leur critique, développée par l’un comme par l’autre d’un seul côté. Le dadaïsme a voulu supprimer l’art sans le réaliser; et le surréalisme a voulu réaliser l’art sans le supprimer. La position critique élaborée depuis par les situationnistes a montré que la suppression et la réalisation de l’art sont les aspects inséparables d’un même dépassement de l’art.

[14- L’art est partout. Mon téléphone est l’appareil photo de Doisneau, la caméra de Truffaut, le cahier de Rimbaud, la palette de van Gogh et l’harmonica de Guthrie en un seul objet. Dada est partout. Le Surréalisme est partout. Dada et le Surréalisme ont été les plus efficaces et pertinentes poussées prospectives et ce, non seulement en matière d’art mais aussi sur la question beaucoup plus volatile du tout de l’expression ordinaire. Dada est toc. Le Surréalisme est suranné. C’est que ladite expression ordinaire les ont amplifié à un niveau exponentiel. Nous vivons dans Dada. La société du spectacle est Dada. Le Surréalisme c’est moi, et nous tous. Le Surréalisme, c’est Instagram et Facebook.  — Ysengrimus]

.

201

L’affirmation de la stabilité définitive d’une courte période de gel du temps historique est la base indéniable, inconsciemment et consciemment proclamée, de l’actuelle tendance à une systématisation structuraliste. Le point de vue où se place la pensée anti-historique du structuralisme est celui de l’éternelle présence d’un système qui n’a jamais été créé et qui ne finira jamais. Le rêve de la dictature d’une structure préalable inconsciente sur toute praxis sociale a pu être abusivement tiré des modèles de structures élaborés par la linguistique et l’ethnologie (voire l’analyse du fonctionnement du capitalisme), modèles déjà abusivement compris dans ces circonstances, simplement parce qu’une pensée universitaire de cadres moyens, vite comblés, pensée intégralement enfoncée dans l’éloge émerveillé du système existant, ramène platement toute réalité à l’existence du système.

 [15- Cinquante ans plus tard, nous vivons tellement encore dans la gadoue d’un gel structuraliste qui ne dit plus son nom qu’on en est presque à pouvoir formuler les éléments paramétrables d’une historicité de la pensée anti-historique. Celle-ci fonctionne en succession de dénégations autant qu’en empilade de confirmationnismes. Elle affirme n’avoir jamais su ce qu’elle affecte de découvrir subitement et/ou d’avoir toujours su ce qu’elle est enfin abruptement obligé de reconnaître. Une portion importante du discours tapageur contemporain parle constamment de nouveauté et de changement sans jamais parler d’histoire. Le grand écran plat du spectacle EST le déni de l’histoire. Cette historiette d’histoire, on l’occulte, la trivialise ou la sublime en fait divers. Ou encore, on l’érige en grande fatalité naturelle, en code génétique, en principe fondamental de l’espèce (notamment quand il s’agit des foucades de nos mâles Alpha). En matière d’évolution et de développement des choses, dans la société du spectacle bourgeoise contemporaine, Darwin est partout, Marx est nulle part.  — Ysengrimus]

.

209

Ce qui, dans la formulation théorique, se présente ouvertement comme détourné, en démentant toute autonomie durable de la sphère du théorique exprimé, en y faisant intervenir par cette violence l’action qui dérange et emporte tout ordre existant, rappelle que cette existence du théorique n’est rien en elle-même, et n’a à se connaître qu’avec l’action historique, et la correction historique qui est sa véritable fidélité.

[16- Il n’y a pas de théorie autonome et il n’y a pas d’histoire autonome. Toute la pensée est engendrée historiquement, matériellement. C’est une émergence. Le mythe de la sphère du théorique, du scientifique, de l’artistique ou du mystique reste l’ultime enfumage intellectuel de notre temps. Le plus suranné des enfumages aussi. Le plus durillon. L’enfumage des vieux mages… Seule la conscience collective de la transmission ordinaire des talents et des savoirs permettra de dissoudre le livide caillot intellectuel de l’arnaque d’une autonomie sacralisable de la pensée et des savoirs. Quand le génie sera partout, la mystification sera nulle part. Un jour viendra.  — Ysengrimus]

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Publicités

Posted in Citation commentée, Commémoration, Culture vernaculaire, France, Lutte des classes, Monde, Montréal, Philosophie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , | 16 Comments »

Il y a soixante ans: MYTHOLOGIES de Roland Barthes

Posted by Ysengrimus sur 7 novembre 2017

Il y a soixante ans cette année paraissaient les fameuses Mythologies de Roland Barthes. C’était littéralement de la sémiologie de combat, produite dans une sorte de situation de guérilla journalistique. Il en résulte aujourd’hui une suite de zébrures textuelles un peu vieillottes, quoique toujours suavement lisibles. Quand on s’avisera du fait que, dès le siècle dernier, émerge vigoureusement en France une intensive culture consumériste de masses, mâtinée de propagande nationale-coloniale et encore densément empreinte de traditionalisme (y compris de catholicisme traditionaliste), on comprendra mieux l’une de nos servitudes majeures: le divorce accablant de la connaissance et de la mythologie. La science va vite et droit en son chemin; mais les représentations collectives ne suivent pas, elles sont des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l’erreur par le pouvoir, la grande presse et les valeurs d’ordre (p. 63). La réalité sociologique quotidienne de la grande décennie d’après-guerre (notamment les premières glorieuses, surtout ici autour de 1954-1957) est donc déjà largement mythologisée. Et en empâtant sciemment la civilisation ordinaire dans son mythe, on est bel et bien en train de mollement la guider (comme un berger guide ses bêtes, un peu à la baguette, un peu sur leur air d’aller, un peu au petit bonheur la chance). Cela —le mythe— se joue, un peu perfidement mais sans concertation particulière, dans le grand cercle de vastes mutations sociales, tout en ne tendant aucunement à nier les mille choses qui déterminent le nouveau rythme de la vie ordinaire. Le mythe ne nie pas les choses, sa fonction est au contraire d’en parler; simplement, il les purifie, les innocente, les fonde en nature et en éternité, il leur donne une clarté qui n’est pas celle de l’explication, mais celle du constat […]. En passant de l’histoire à la nature, le mythe fait une économie: il abolit la complexité des actes humains, leur donne la simplicité des essences, il supprime toute dialectique, toute remontée au-delà du visible immédiat, il organise un monde sans contradictions parce que sans profondeur, un monde étalé dans l’évidence, il fonde une clarté heureuse; les choses ont l’air de signifier toutes seules (p. 217). Le décors d’un durable univers superficiel, consommateur, toc, aussi indolent qu’infatué, est déjà fermement planté.

Les représentations collectives décrites dans l’ouvrage de Barthes, sur une série de cas concrets, font perler des conceptions fondamentalement petites bourgeoises (pp 211-216) de l’existence ambiante. La sensibilité du Barthes des Mythologies est marxisante, plus précisément brechtienne. Il s’agit d’un marxisme pré-soisante-huitard un peu carré, discrètement prosoviétique mais encore sans complexe, très fluide, très direct et apte à réactiver un bon nombre de nos stimulations critiques aujourd’hui imperceptiblement engourdies sous le conformisme ambiant et la fausse universalité éternelle de nos petites certitudes gnagnan et outrecuidantes. Les mythes ne sont rien d’autre que cette sollicitation incessante, infatigable, cette exigence insidieuse et inflexible, qui veut que tous les hommes se reconnaissent dans cette image éternelle et pourtant datée qu’on a construite d’eux un jour comme si ce dût être pour tous les temps. Car la Nature dans laquelle on les enferme sous prétexte de les éterniser, n’est qu’un Usage. Et c’est cet Usage, si grand soit-il, qu’il leur faut prendre en main et transformer (p. 230). Aspirant à une anticipation critique de cette transformation révolutionnaire des Usages, si ardemment souhaitée, on nous montre de façon limpide que l’idéologie dominante est l’idéologie des classes dominantes. Plus précisément, l’idéologie dominante ciblant la petite bourgeoisie est une version prêt-à-porter, resto-rapide, javellisée et encapsulée de la pensée de ses maîtres. Et d’exemplifier, à partir de ce que diffuse la culture ambiante. Charlie Chaplin dans Les Temps Modernes est un pauvre sans être un prolétaire. Terry Malloy (joué par Marlon Brando) dans Sur les quais est un gréviste qui finit par renouer avec un patronat encore triomphant. Truquées, les mythologies sont implicitement propagandistes et servent la réaction, sans ambages, sans transition… Même la catégorie de Travail, en son principe, est faussée, naturalisée, figée, vitrifiée, banalisée et donc sabotée, notamment dans la présentation anthropologique qu’une exposition parisienne quelconque sur l’Homme (avec un grand H et sans Femme avec un grand F à côté) nous en serine. Que le travail soit un fait ancestral ne l’empêche nullement de rester un fait parfaitement historique. D’abord, de toute évidence, dans ses modes, ses mobiles, ses fins et ses profits, au point qu’il ne sera jamais loyal de confondre dans une identité purement gestuelle l’ouvrier colonial et l’ouvrier occidental (demandons aussi aux travailleurs nord-africains de la Goutte-d’Or ce qu’ils pensent de la grande famille des Hommes). Et puis dans sa fatalité même: nous savons bien que le travail est «naturel» dans la mesure même où il est «profitable», et qu’en modifiant la fatalité du profit, nous modifierons peut-être un jour la fatalité du travail. C’est de ce travail, entièrement historifié [sic], qu’il faudrait nous parler, et non d’une éternelle esthétique des gestes laborieux (p. 164). Brecht, quand tu nous tiens…

Il n’est certainement pas question de s’exclamer ici: Marx, sors de ce corps! Le fait est que ce genre d’analyse critique, de ne plus se formuler ainsi de nos jours, ne perd strictement rien de sa vigueur ou de sa justesse. Ceci dit, la question se pose, sereinement, après deux générations: les Mythologies de Barthes sont-elles datées? Factuellement elles le sont, imparablement. Ce genre de micro-analyse actualiste n’échappe aucunement à la patine du temps. En les lisant aujourd’hui, on ne sait plus qui sont ces cyclistes du Tour de France 1955, ou ces catcheurs à la mode du milieu du siècle dernier, en France. Minou Drouet n’est plus une vedette pour nous (sa réconciliation avec Jean Cocteau ne nous a pas laissé un souvenir indélébile) et les procès Dupriez et Dominici, on sait pas ce que c’est. De la même façon, on a une idée assez vague (quoique sinistrement discernable) de ce que la France foutait au Maroc dans ces années-là. Poujade et Mendès-France font partie de la grande histoire (on notera que Le Pen est nommé une fois, justement dans un article sur Poujade). Billy Graham et l’abbé Pierre font partie de la petite histoire (ils ne nous font plus prier, ça on arrive à le constater). Greta Garbo ne nous émeut plus vraiment. Le Nouveau Théâtre et Adamov ne sont plus ni nouveaux ni éminents (ceci n’est pas un cas de critique ni-ni mais un simple constat). Malgré ces éléments fatalement vermoulus, qui habitent intimement le développement et en fondent l’armature, le texte garde une remarquable fraîcheur et les lignes argumentatives de fond qui s’y expriment tiennent bien le temps, elles. J’irais même plus loin en affirmant que, de fait, le caractère daté des sujets traités sert désormais ultimement la cause de leur démystification. En effet, comme l’exercice consiste à regorger les phénomènes traités de leur prosaïque historicité, il n’y a rien de mieux que la distance de six bonnes décennies pour faire revenir par reflux ainsi que solidement imposer le réel historique daté à l’encontre de la naturalité mythologique faussement éternelle de ces faits de société. Ce que le monde fournit au mythe c’est un réel historique, défini, si loin qu’il faille remonter, par la façon dont les hommes l’ont produit ou utilisé; et ce que le mythe restitue, c’est une image naturelle de ce réel. Et tout comme l’idéologie bourgeoise se définit par la défection du nom bourgeois, le mythe est constitué par la déperdition de la qualité historique des choses: les choses perdent en lui le souvenir de leur fabrication. Le monde entre dans le langage comme un rapport dialectique d’activités, d’actes humains: il sort du mythe comme un tableau harmonieux d’essences. Une prestidigitation s’est opérée, qui a retourné le réel, l’a vidé d’histoire et l’a rempli de nature, qui a retiré aux choses leur sens humain de façon à leur faire signifier une insignifiance humaine. La fonction du mythe, c’est d’évacuer le réel: il est, à la lettre, un écoulement incessant, une hémorragie, ou, si l’on préfère, une évaporation, bref une absence sensible. Il est possible de compléter maintenant la définition sémiologique du mythe en société bourgeoise: le mythe est une parole dépolitisée (pp 216-217). Et, justement, on peut le dire aujourd’hui: Minou Drouet, Poujade, Billy Graham et l’abbé Pierre étaient des mythe, en France, au siècle dernier. L’ouvrage Mythologies a fichtrement bien fait d’en traiter justement du temps où ils faisaient encore rêver le populo parce que c’est pas aujourd’hui que ça résonnerait le moindrement dans les imaginaires, ces derniers étant bel et bien, massivement et incontestablement, passés à autre chose. Le discours de Barthes ET soixante ans de distance historique s’unissent solidement désormais pour bien nous les repolitiser, nous les historiciser et nous les démystifier, ces totems sociétaux dépolis d’autrefois. C’est ça et rien d’autre, pour un ouvrage actualiste daté, que de bien vieillir

Comprenons-nous bien, les mythologies ne se sont pas pour autant ratatinées, racotillées et résorbées, au fil du temps, il s’en faut de beaucoup. On sent, bien au contraire, qu’en deux générations, elles se sont surtout amplifiées, magnifiées, boursouflées, multipliées, ces menues mythologies barthésiennes d’antan. On est passé des petits morceaux d’art trouvé astucieux et mutins de Marcel Duchamp aux immenses ready-made scintillants, triomphalistes et planétaires de Jeff Koons, si vous m’autorisez une analogie venue du monde des arts. Aussi, on arrive à vibrer au fait que, ma foi, Barthes a bien su capter le fonctionnement mythologique en l’essence, dans le principe, finalement, aussi. Il faut dire que le lait et le vin, le bifteck et les frites, le plastique, les jouets, l’automobile, même les saponides et les détergents, sont encore plus que jamais avec nous et agissent encore aussi intimement sur nous. Quant aux soucoupes volantes (qui ne sont plus vraiment martiennes) et au cerveau d’Einstein (ce dernier, mort en 1955, était encore tout chaud), alors eux, leur impact mythologique n’agit plus sur nous autant, certes… mais on arrive fort aisément à articuler les jeux de transpositions requis. Il s’agit simplement de remplacer ce qui est remplaçable et de faire les ajustements d’époque. Le développement continue alors de sacrément bien tenir. On s’extasie moins aujourd’hui sur le cerveau d’Einstein que sur ses citations sur internet et la dimension lourdement factice de sa mythologie nous accompagne toujours aussi intensément. Et d’ailleurs, cette idée d’une vaste mutation historicisée des mythes est en fait déjà entièrement présente chez Barthes. On en trouve un exemple particulièrement vif dans ses développements virevoltants au sujet du music-hall. Toute cette magie musculaire du music-hall est essentiellement urbaine: ce n’est pas sans cause que le music-hall est un fait anglo-saxon, né dans le monde des brusques concentrations urbaines et des grands mythes quakeristes du travail: la promotion des objets, des métaux et des gestes rêvés, la sublimation du travail par son effacement magique et non par sa consécration, comme dans le folklore rural, tout cela participe de l’artifice des villes. La ville rejette l’idée d’une nature informe, elle réduit l’espace à un continu d’objets solides, brillants, produits, auxquels précisément l’acte de l’artiste donne le statut prestigieux d’une pensée tout humaine: le travail, surtout mythifié, fait la matière heureuse, parce que, spectaculairement, il semble la penser; métallifiés [sic], lancés, rattrapés, maniés, tout lumineux de mouvements en dialogue perpétuel avec le geste, les objets perdent ici le sinistre entêtement de leur absurdité: artificiels et ustensiles, ils cessent un instant d’ennuyer (p. 167). Le mouvement historique, même abrupt, ne démystifie pourtant pas. Il ajuste les nouveaux mythes aux anciens. C’est l’embouteillage des mythes. Et alors, on peut s’en envoyer, des borborygmes ethnologiques et des mutations sociétales, sans sortir de l’aliénation. C’est que celle-ci dure et elle dure tant qu’elle nous tient et qu’on nous tient par elle.

Et, bon, au bout du compte, Barthes lui-même, tel qu’en lui-même, a fini complètement tortillonné dans son propre mythe. On pourrait détailler ceci amplement (notamment en brocardant comme il le mériterait son abandon ultérieur du marxisme au profit de la petite esthétique littéraire post-moderne à la mord-moi-le-nœud — passons, passons). Je vais plutôt exemplifier son ultime et grandiose mystification involontaire et ce, sur un fragment aussi simple que spectaculaire. Dans Mythologies, il a sereinement écrit (cette citation est avec moi depuis quatre décennies): Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques: je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique (p. 140). Et alors, bien plus tard, en mars 1980, dans une des bourdonnantes rues de Paris, il se fait bouter par une automobile qui, pourtant, ne roule pas très vite. Il tombe par terre et cela lui aggrave subitement une vieille défectuosité du poumon. Il meurt. Vous ne me direz pas. Mourir frappé par une bagnole, après avoir écrit une phrase pareille au sujet de la ci-devant nouvelle Citroën, ça aussi, quelque part, c’est parfaitement digne des grandes cathédrales gothiques!

.

Cyber-fac-similé PDF de l’ouvrage MYTHOLOGIES de Roland Barthes (1957) dans l’édition qui fut celle de ma jeunesse (lu par moi, vingt ans après sa parution, il y a quarante ans, en 1977).

 

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Citation commentée, Commémoration, Culture vernaculaire, France, Lutte des classes, Philosophie, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , | 15 Comments »

L’ère du Verseau (traduction de AQUARIUS)

Posted by Ysengrimus sur 17 octobre 2017

Aquarius-Femme

.

Il y a cinquante ans pile-poil, c’était la première off-Broadway de l’opéra-rock Hair. Voici, en respectueux hommage à ce jubilatoire moment de culture underground, ma traduction-adaptation de la chanson Aquarius (paroles: James Rado), hymne d’ouverture du susdit opéra-rock Hair (1967).

.

Oh! La lune est au second quartier.
Jupiter et Mars sont alignées.
Le Soleil renaît dans le décan
Du matin d’un nouveau temps.
 
Et alors jaillit l’ancien chant
De l’ère du Verseau.
Chantons l’ère du Verseau.
L’ère du Verseau.
L’ère du Verseau.
 
Humain, arrachons le torchis
De nos oripeaux de guerres et de cris.
Nos flambeaux étreindront la nuit.
Leurs mains concluront la fusion
Du cristal des générations,
Miroir de nos libérations.
L’ère du Verseau.
L’ère du Verseau.
 
Et la lune, au jour, va s’éclipser.
Jupiter et Mars, se cacher.
Le Soleil, versé par le Verseau,
Déversera le feu nouveau.

Et nous chanterons l’ancien chant
De l’ère du Verseau.
Chantons l’ère du Verseau.
L’ère du Verseau.
L’ère du Verseau.

.

Hair logo-1968

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, Musique, Poésie, Traduction | Tagué: , , , , , , | 19 Comments »

Il y a soixante ans, FUNNY FACE

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2017

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

.

On a ici un film qui est une apologie ouverte et explicite de l’anti-intellectualisme commerçant, ran-tan-plan. Le philistinisme américain nous en a fait voir bien d’autres, et des pires, certes, on peut le dire. Mais bon, il reste que le susdit anti-intellectualisme est encore et encore ici le thème principal de la comédie musicale Funny Face qui fête au jour d’aujourd’hui ses deux générations d’existence. Explication. Mademoiselle Jo Stockton (Audrey Hepburn) est une jeune libraire de Greenwich Village qui rêve de monter à Paris pour aller y écouter, dans une boite enfumée de la rive gauche, l’éminent professeur de philosophie Émile Flostre (Michel Auclair) disserter sur la nouvelle doctrine philosophique du moment, l’Empaticalisme. En ce milieu des années 1950, il semble bien que l’intellectualisme soit de vogue puisque, d’autre part, la directrice du magazine de mode féminin Quality, la flamboyante et hautement The-devil-wears-Pradaesque Maggie Prescott (Kay Thompson) et son tonique photographe vedette Dick Avery (Fred Astaire) cherchent un faciès féminin jeune, vif, nouveau et intelligent d’allure… pour lancer une tout autre tendance de mode.

Dans leur quête d’imagerie intellective, Dick Avery et sa volubile et flacotante équipe se retrouvent comme en coup de vent dans la petite librairie beatnik Embryo Concepts, celle où justement, fatalement, bosse Jo Stockton. Une séance de photos est improvisée en rafale avec une mannequin et Jo apparaît presque fortuitement, avec ladite mannequin, sur certaines des photos. Quand il développe ces dernières, le photographe Avery est fortement intrigué par cette petite gueule marrante (funny face ou, en français, drôle de frimousse). Il avait déjà passablement froncé le sourcil quand il avait remis de l’ordre en compagnie de la petite libraire dans les piles de bouquins à l’ordonnancement dévasté par la tumultueuse séance de photos de ses journalistes de mode. Usant alors d’un subterfuge, on convoque Jo au quartier général du grand magazine de mode et on cherche à l’embringuer à faire la mannequin. Elle regarde la chose de fort haut au début, considérant la mode féminine comme du chichi commercial de peu de conséquence. Mais quand on lui fait comprendre qu’il pourrait y avoir un voyage à Paris à la clef, Jo se laisse submerger par l’éventualité de voir ses aspirations à la parisianité philosophique enfin assouvies. Et patatras, le temps d’un plan nous montrant un fier coucou rouge et blanc de la Trans World Airline survolant les mers et les mondes, et tout le monde se retrouve sur les rives de la Seine.

Jo se tient rive gauche, dans les cafés intellos. Elle y discute pendant des heures. Elle y refait le monde. Elle nous sert même une chorégraphie d’avant-garde avec deux pseudo-matelots dégingandés sur une sorte de jazz langoureux pata-ellingtonien. C’est là un de mes moments favoris du film. Corporellement et dramatiquement, Audrey Hepburn est mi-clown mi-diva. Il y a chez elle une très fine aptitude à doser gravité et cabotinage et comme, en plus, elle est une danseuse parfaitement crédible, le résultat arrive à être à la fois savoureusement ironique et insondablement tendre, presque respectueux dans la dérision ouverte. Maggie (la directrice de la revue Quality) et Dick (le photographe de mode), d’autre part, tout à la mise en place de leur événement promotionnel de mode, se tiennent, eux, rive droite. Ils vont tout faire pour y attirer Jo, qui, elle, rêve plus de philosophie empaticaliste que de glamour mondain. Anti-intellectualisme et visée réactionnaire du propos obligent, le photographe Avery (dont mes fils diraient qu’il porte fort bien son prénom car il est un Dick) finira bien par parvenir à entraîner Jo dans sa séquence de photos de mode et, graduellement emballée par ces bouffées de grand narcissisme qu’on lui impute implicitement d’office, notre jeune intellectuelle new-yorkaise en viendra à ouvertement s’enthousiasmer pour son nouveau statut de figure tendance de la mode parisienne.

Combinant une savoureuse alternance d’images fixes et de cinéma, cette séquence des photos de mode reste nettement le moment le plus original de cette comédie musicale d’autre part largement prévisible. Autoritaire et un peu nerveux, le photographe place son modèle dans un certain nombre de situations fictives de la vie parisienne et/ou européenne et lui dicte intempestivement la posture à prendre ou le comportement à déployer. Cela engendrera, entre autres, une des répliques cultes du film. À la gare, Dick dit quelque chose comme, Tu es à la gare. Ambiance des grands départs. Tu es Anna Karénine. Sardonique et peu amène, Jo répond Ah bon. Est-ce que je dois me jeter sous le train? Graduellement, comme elle se prend de plus en plus au jeu et finalement s’amuse follement, Jo s’empare imperceptiblement de cette initiative de direction que Dick détenait. Et lui, à mesure, y renonce, s’en départit, comme imprégné du talent naissant de sa partenaire. L’ingénuité du jeu d’Hepburn dans cette série de plans est d’un charme touchant. Et cela donne un joyeux lot de souvenirs photographiques de ce fameux ci-devant âge d’or du vieux ciné. Ici, juste ici, on aurait presque une jeune femme prométhéenne si… le propos fondamental n’était pas de la montrer en train de bien basculer sur l’autre rive. En tout cas, la dynamique Pygmalion/Galatée qui fera la gloire tonitruante et pesante de My Fair Lady au milieu de la décennie suivante s’esquisse déjà. La femme qu’on confectionne s’autonomise. L’homme qui la confectionne tombe en amour.

Et, fatalement, le bon pathétique philistin ricain culminera quand Jo, de retour sur la rive gauche, s’installera pieusement, comme une sorte de houri intellective, aux pieds du divan du professeur Émile Flostre. Maggie et Dick se déguiseront alors en couple mûr d’intellos de toc avec fausse barbe taillée et dégaine songée et se rendront chez les trippeux servant objectivement de courtisans empaticalistes. Ennuyés par les psalmodies larmoyantes d’une guitariste aux ras des mottes, Maggie et Dick vont se lancer dans un trépidant numéro de claquettes pour égayer un peu la purée de poix de l’atmosphère songée. Soixante ans plus tard, on en est quand même un peu revenus de ces ricains expressionnistes d’après-guerre avec leurs sautillements et leur fausse joie ricanante masquant leur abyssal vide cognitif de cuistres impérieux. Un peu tristement, je regarde Astaire (58 ans alors) et Thompson (48 ans alors) dans ce numéro dansant au style déjà monté en graine, sur fond de salle obscure, et j’ai quand même un peu envie de leur dire: ça va, barrez-vous, les clinquants croulants, on vous a vu… et que Saint-Germain-des-Prés revienne un peu, quand même. Évidemment ici, en 1957, sous le fanion satisfait et triomphant de la Paramount, Saint-Germain-des-Prés ne reviendra pas et… n’y sera jamais vraiment, en fait. Bien au contraire. Se rendant subitement compte que le professeur Émile Flostre est obligatoirement un fumiste carabiné doublé d’une vipère lubrique cherchant frontalement à lui faire du gringue et des papouilles, Jo lui casse une de ses statues de maître sur la tête et court se jeter dans les bras du photographe Avery. Bon pathétique philistin ricain, nous disions bien.

Un trait récurrent chez Audrey Hepburn (28 ans alors), que ce soit dans Sabrina (1954) trois ans plus tôt ou dans My Fair Lady (1964) sept ans plus tard, c’est bien celui de jouer les petites pauvresses surdouées qui finissent dans les bras de rupins ayant presque deux fois leur âge. Respectueux de ma grande amie Béatrice, je n’ai rien contre les différences d’âge dans les couples, en principe. Malheureusement, dans ces œuvres classiques du cinéma, un peu vermoulues aujourd’hui, auxquelles s’associa Audrey Hepburn, le propos et les thématiques sont toujours d’un réactionnaire à vous couper le souffle par sa pestilence plus que par sa pertinence. Funny Face, hélas, ne fait pas exception. Ce rendez vous raté avec la complexité intellectuelle et artistique de la rencontre avec Paris (incluant le Paris du monde de la mode) nous en dit plus sur la bêtise surannée d’une certaine conception américaine du monde que sur quoi sur que ce soit d’autre.

La prestance indéfinissable de cette si intéressante actrice du siècle dernier préserve ici l’effet de curiosité intellectuelle encore largement méritoire ayant suscité, sans complexe aucun, le présent commentaire. Mais la mythologisation hollywoodienne n’y est vraiment plus. Très ouvertement, Audrey Hepburn (1929-1993) est un talent gâché. Funny face vous dites? Certes. Mais bogus script (script bidon) aussi, malheureusement. Tant pis. Le temps a passé, il y a pas à patiner. Contentons nous donc de contempler les admirables photos fixes de cette petite gueule marrante et de rêver le mieux possible de ce qui aurait pu être si l’art servait de temps en temps à autre chose qu’à assurer cyniquement sa propre petite promo de merde.

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

.

Funny face, 1957, Stanley Donen, film américain avec Audrey Hepburn, Fred Astaire, Kay Thompson, Michel Auclair, Dovima, 103 minutes.

Posted in Cinéma et télé, Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, Fiction, France, Sexage | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 24 Comments »

Un verre de vin rouge italien (en pensant à Sacco et Vanzetti)

Posted by Ysengrimus sur 23 août 2017

Sacco-Vanzetti

Il y a quatre-vingt-dix ans pilepoil mourraient, sur la chaise électrique, Sacco et Vanzetti. Cette histoire navrante, révoltante, des années 1920, qui m’avait tant écœuré à la fin de l’enfance, lors de la sortie du film Sacco et Vanzetti de Giuliano Montaldo (1971), reste toujours une grande stigmate d’injustice sociale. Woody Guthrie (1912-1967) ne s’y est pas trompé qui, en 1946, l’a évoqué, en sa qualité imprenable de témoin du temps (à la fin de l’enfance, lui aussi). La traduction en poésie rythmique que je propose ici de sa chanson Red Wine (le texte de la version originale suit) encapsule solidement la douleur et la colère vive suscitées par le drame des deux anarchistes italo-américains d’autrefois. Tout se dit ici avec cette candeur et cette indéfinissable nuance de pureté authentique dont Woody Guthrie a toujours eu le fin secret.

Un verre de vin rouge italien (en pensant à Sacco et Vanzetti)
Paroles et musique de Woody Guthrie (1946)

.

Oh, verse-moi donc un verre de vin rouge italien
Que j’y goûte un petit peu et en vienne à me remémorer,
Me remémorer encore en mon âme et en mes pensées
Cette histoire si grande, peut-être la plus grande, hein…

Associated Press, les nouvelles du 24 juin
Parlent d’Earl J. Vaugh, un patrouilleur de ce temps là
Qui est monté
Dans un wagon du trolley
De la rue principale.
Pourquoi?
Pour arrêter
Sacco et Vanzetti,
Pardi.

L’article raconte que Earl J. Vaugh, ma foi,
Prend aujourd’hui sa retraite, comme représentant de la loi.
Ce flic à mes yeux passera à l’histoire
Pour avoir arrêté Sacco et Vanzetti, ce jour là.

C’était en 1920, le 5 mai
Les flics et leurs suppôts les ont épinglé.
Il les ont tiré du wagon,
Les ont flanqué sur le quai
Puis les ont flanqué en prison
Dans la commune
De Brockton.

Il y a eu vol à main armée avec pertes de vies
À Slater Morrill, l’usine de cordonnerie.
Vous deux, messieurs, portez des revolvers
Et vous ne vous êtes pas présentés pour le service militaire.

Oui, oh oui, exact, messieurs les flics.
On s’est cassés en direction du Mexique.
Les guerres de rupins, nous, c’est pas notre affaire.
On s’est donc portés disparus, de l’autre bord de la frontière…

Vous êtes connus, vous deux, comme des enfants de radicalisés.
Vous devez bien être des tueurs, voyez…
Vous êtes armés.

Je suis veilleur de nuit.
Lui,
Il est un marchand
De poissons ambulant.
Il porte un flingue quand il défend
Une grosse recette en argent
Comptant.

.

Oh, verse moi une choppe de bonne bière allemande
Ou bien encore un verre de vodka russe, limpide et brûlante.
Oh, verse-moi donc un verre de vin blanc palestinien, tiens,
Ou de je ne sais quelle bibine frelatée, issue de quelque alambic incertain.

Maintenant, laisse moi réfléchir un petit peu, que je repense à tout ça.
Comment ont-ils bien pu finir par les juger coupables, ces deux gars?
Comment cent soixante témoins ont-ils été appelés?
Et comment, d’entre eux, cent cinq arrivaient à les disculper?

Les cinquante autres ont joué aux devinettes. Bien oui, dans le doute…
Et, sur les cinq dont la version fut étroitement vérifiée,
Un seul a vu son baratin minimalement corroboré.
Les cent cinquante neuf autres témoignages n’ont pas tenu la route.

Et ce témoin unique,
Une femme, hésitante
Et tremblante
A vu une tire
Pleine de bandits,
Du moins c’est ce qu’elle affirme.
Et un an plus tard, elle reconnaît sa livide
Bobine
Après avoir vu filer ce bolide
Pendant une seconde trente…

Et de développer sur ses mains, son flingue, son automobile.
Et de nous parler de la chemise, de la coiffure du type.
Et elle évoque ses joues, ses yeux, et ses lèvres mobiles.
Et le récit de cette Eva Splaine les envoie tous les deux au casse-pipe.

Le soir de leur mort, j’étais ici, dans la bonne ville de Boston.
Et je ne suis pas près d’oublier cette incroyable tension.
J’ai bien cru que ces foules immenses mettraient la ville à sac.
J’espérais qu’ils le fassent en fait, j’espérais qu’ils se braquent.

J’espérais qu’ils descendent le juge Thayer de son perchoir,
Le fassent courir comme un éperdu, tout autour d’un grand chêne
Et le poursuivent à grands coups de lattes dans les flancs, dans le noir.
Qu’ils le rossent pour de vrai. Qu’il en prenne pour ma peine.

.

Oh, verse-moi donc un autre verre de ce vin rouge italien
Que j’y goûte un petit peu et en vienne à me remémorer,
Me remémorer encore en mon âme et en mes pensées
Cette histoire si injuste, peut-être la plus injuste, tiens…

 

Woodie Guthrie (1912-1967)

Woodie Guthrie (1912-1967)

Red Wine
Words and Music by Woody Guthrie (1946)

Oh, pour me a drink of Italian red wine,
And let me taste it and call back to mind
Once more in my thoughts, once more to my soul
This story as great, if not greater, than all.

The AP news on June 24th
Told about a Patrolman named Earl J. Vaugh,
He stepped on a Main Street Trolley Car
To arrest Sacco and Vanzetti there.

The article tells how Earl J. Vaugh
Is now retiring as officer of the law
This cop goes down in my history
For arresting Sacco and Vanzetti that day.

It was nineteen twenty, the fifth of May,
The cop and some buddies took these two men away
Off of the car and out and down,
Down to the jail in Brockton town.

There’s been a killing and a robbery
At the Slater Morrill’s shoe factory.
You two gents are carrying guns,
And you dodged the draft when the war did come.

Oh yes, ’tis so, ’tis so, ’tis so
We made for the borders of Mexico.
The rich man’s war we could not fight,
So we crossed the border to keep out of sight.

You men are known as radical sons,
You must be killers, you both carry guns.
I am a night watchman, my friend peddles fish,
He carries his gun when he’s go lots of cash.

Oh, pour me a glass of Germany’s beer,
Russia’s hot vodka, so strong and clear,
Oh, pour me a glass of Palestine’s Hock,
Or just a moonshiner’s bucket of Chock.

Now, let me think, and let me see,
How these two men were found guilty,
How a hundred and sixty witnesses passed by,
And the ones that spoke for them was a hundred and five.

Out of the rest, about fifty just guessed,
Out of the five that were put to the test,
Only the story of one held true,
And a hundred and fifty-nine got through.

And on this one, uncertain and afraid,
She saw the carload of robbers, she said,
One year later, she remembered his face,
After seeing this car for a second and a half.

She told of his hand, and his gun, and his ears,
She told of his shirt, and the cut of his hair,
She remembered his eyes, his lips, and his cheeks,
And Eva Splaine’s tale sent these men to the chair.

I was right here in Boston the night that they died.
I never seen such a sight in my life.
I thought those crowds would pull down the town,
I was hoping they’d do it and change things around.

I hoped they’d pull Judge Thayer on down
From off of his bench and chase him around.
I hoped they’d run him around the stump
And stick him with devils tails ’bout every jump.

Oh, pour me a drink of Italian red wine,
Let me taste it and call back to mind
Once more in my thoughts, once more to my soul
This story as great, if not greater, than all.

.
.
.

Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Cinéma et télé, Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, Culture vernaculaire, Lutte des classes, Monde, Multiculturalisme contemporain, Traduction, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , | 17 Comments »

LOOKING FOR MISTER GOODBAR (À la recherche de Monsieur Goodbar — 1977)

Posted by Ysengrimus sur 15 août 2017

J’ai vu ce film à sa sortie il y a quarante ans. Je le revois aujourd’hui et je juge en conscience qu’il a très bien vieilli. Je veux dire qu’il avait la dégaine voyoute et gaillarde d’un film contemporain pour l’époque et qu’aujourd’hui il a la force dépolie et tranquille d’un film d’époque, pour nos contemporains. Tout le monde y fait son travail magnifiquement, notamment une Diane Keaton toutes feux toutes flammes, vive, nuancée, terrible et qui fracasse l’écran.

Theresa Dunn (Diane Keaton) est, au début du film, une étudiante de lettres irlando-américaine qui s’entiche de son prof de prose anglaise et en devient la maîtresse. Au fil de la relation de Theresa avec cet homme marié, pas très bon amant (Theresa s’accuse elle-même de ce fait tristounet alors qu’elle n’y est pour rien), on découvre qu’elle a quelque chose comme un petit quelque chose pour quelque chose comme les abuseurs. L’histoire se passe dans une grande ville américaine. Officiellement, c’est San Francisco (les scènes de Nouvel An carnavalesque sans neige tendent à le confirmer) mais le film est de fait tourné à Chicago et, bon, au visionnement, ça fait New York plus qu’autre chose. En tout cas, la très typique sensibilité irlando-américaine joue un rôle central dans cet opus (et à la fois New York, Chicago, et San Francisco comptent une importante communauté irlando-américaine). La vie familiale de Theresa nous fait découvrir le terreau d’origine de son faux pli émotionnel pour les hommes abuseurs. Le pater familias, dont l’accent irlandais est fort accusé et dont l’obédience catholique n’est pas en reste, se fait servir ses repas par son épouse dans sa grande demeure dont la téloche en noir et blanc est toujours allumée sur du sport. Monsieur Dunn père (joué par Richard Kiley) tyrannise moralement ses deux filles, en pestant contre la modernité échevelée, et notamment contre les luttes féministes, toutes récentes. Katherine Dunn (Tuesday Weld) est la jeune sœur fraîche et parfaite de Theresa. Theresa, pour sa part, fait un peu figure de vilain petit canard. Elle a passé un an et deux jours, dans son enfance, complètement dans le plâtre (des orteils au cou) après une importante opération pour une scoliose congénitale. L’opération en question lui a laissé une cicatrice fort ostensible et complexante dans le bas du dos et cela fait douloureusement écho à la scoliose congénitale d’une de ses tantes paternelles, la honte de la famille, celle dont le pater familias ne parle jamais.

Theresa finit par se faire saquer par son prof de lettres et, corollairement, elle quitte la maison parentale où la téloche toujours allumée est de moins en moins supportable et où, en plus, il ne faut pas rentrer trop tard le soir. Elle s’installe en appartement. Sa sœur aussi s’affranchit clopin-clopant. Katherine se lance en effet dans des mariages, des divorces, des épivardes libertines individuelles et collectives, réminiscentes d’une révolution sexuelle qui monte en graine et qui tourne doucement à l’amertume répétitive aigre-douce. Tandis que sa sœur ballotte ainsi de mariages en divorces, Theresa entre dans une dynamique Jekyll-Hyde beaucoup plus perfide et  méthodique. Elle commence par se faire stériliser (stérilité permanente) pour éviter le genre de grossesses surprises auxquelles sa sœur ne semble pas savoir échapper. Puis Theresa se positionne dans une dynamique diurne et nocturne bien disposée. Le jour, elle enseigne à des petits enfants sourds et les fait avancer efficacement et tendrement dans leur acquisition de la parole (les acteurs enfants sont très bien dirigés et Keaton en instite compétente s’exprimant en langage des signes est parfaitement crédible). Elle bosse avec dévotion et dispose de la petite classe d’une huitaine de gamins dont les enseignants et enseignantes contemporains n’osent tout simplement plus rêver. La nuit, elle court les cabarets, se lève des bonshommes, les baise sauvagement dans son petit appartement et les saque avent le lever du soleil. C’est vraiment la jeune femme catholique en cours de rattrapage sexuel intensif, le tout bien arrosé et bien saupoudré de belle cocaïne d’époque bien forte et bien blanche.

Le problème va justement prendre corps avec les bonshommes et avec le faux pli que Theresa semble continuer de garder en elle en faveur des abuseurs. Son monde diurne et son monde nocturne vont lui fournir deux pitons distincts, sur deux plans distincts. Au plan diurne, elle fait la connaissance, dans son contexte professionnel, d’un travailleur social irlando-américain du nom de James (William Atherton). Il est catholique, les parents de Theresa l’aiment bien et il a une jolie petite gueule qui compense pour son éthique un peu étriquée. Au plan nocturne, elle se fait lever et baiser par Tony (Richard Gere, jeune, tonique et intégralement voyou trépidant et chat de gouttières). Tony convient parfaitement à Theresa parce qu’il ne colle pas trop. Il la saute solide, presque sadique, puis il se casse pour un bon moment. Il est à la fois parfaitement ardent et pas trop encombrant, du moins au début. Le fait est que ces deux types, chacun dans l’espace que Theresa leur concède, vont graduellement se mettre à s’expansionner, à devenir envahissants, à la cerner et à l’étouffer. James veut la marier et lui dicte sa lourdeur morale de plus en plus insupportable. Tony la bardasse, lui pique son fric, lui file des pilules de narcotiques emmerdantes et vient l’enquiquiner sur son lieu de travail. Ce dispositif double est fatal et assez limpide. Cette femme libérée va voir sa libération compromise par les hommes qui assouvissent ses besoins émotionnels et sensuels. Ils ne savent absolument pas tenir leur place et ils semblent tous les deux réitérer pesamment le schéma d’abus masculin installé depuis l’enfance.

Les choses vont finalement passablement s’aggraver. Theresa va graduellement perdre le contrôle de ses deux pitons, de ses émotions, de la drogue, de sa vie nocturne et de sa fuite en avant (effectivement ou fallacieusement) autodestructrice. Elle finira par se lever un troisième zèbre, inconnu au bataillon et peu amène, et les choses vont prendre un tour tragique dont je vous laisse découvrir la teneur passablement déplaisante, pour ne pas dire terrifiante. Le film est basé sur le succès de librairie de 1975 Looking for Mister Goodbar de l’écrivaine Judith Rossner lui-même inspiré de la mésaventure tragique, vécue en 1973, par une institutrice new-yorkaise du nom de Roseann Quinn. Fait peu original mais tristement révélateur, les gens ayant lu le roman ont copieusement détesté le film, jugeant que le second dénature le premier à un niveau proprement sidéral, semble-t-il. Pour préserver intacte, sous globe, naïvement figée, la haute opinion que j’avais eu et ai encore du film, j’ai vu à soigneusement ne pas lire le roman. Il faut savoir assumer certains choix, en ces tristes matières. Ce film est un film qui évoque ma jeunesse. J’avais, en 1977, dix-neuf ans, l’âge du jeune Cap Jackson, le personnage de soutien joué ici tout en douceur par le futur trekkie LeVar Burton. Madame Keaton avait alors, elle, trente et un ans.

Ce film, donc, est un film de mon temps. 1977, ce n’est déjà plus 1967. La lutte nixonienne contre la drogue est encore en plein déploiement (même si on est sous Jimmy Carter). Il y a encore des discothèques avec la boulette scintillante, mais nous ne sommes plus en 1973 non plus. La première grande vague du disco est déjà passée (la seconde et ultime vague lèvera fin 1977 avec Saturday night fever des Bee Gees). On entre doucement dans une ère de désillusions diverses que cet opus capture finement. Le conformisme ancien est solidement lézardé tandis que la contre-culture commence à doucement se discréditer. La violence masculine n’est pas encore masculiniste (elle reste primaire, épidermique, ne se formule pas encore dans le flafla pseudo-théorique qu’on lui connaît aujourd’hui). Il n’y a toujours pas de Sida mais l’homosexualité est encore fort mal assumée (Theresa va en payer le triste coût). On sent une époque de transition. La résurgence reaganienne n’y est pas encore mais il reste que le défilé psychédélique du carnaval soixantard est déjà passé. Cette fugitive fluidité d’époque est très bien captée.

 La réflexion fondamentale s’impose alors. Qu’est-ce tant que l’autodestruction féminine? S’agit-il de se détruire intégralement ou de juste crever et pourfendre une image de soi dont on ne veut plus, craquant douloureusement une manière de vernis de surface collant trop intimement à la peau? On a bien tôt fait d’assigner à la ci-devant quête autodestructrice féminine l’amplitude démiurgique des grandes capilotades fatales. Dans le cas qui nous occupe ici, cela veut dire qu’on a vite fait d’encapsuler Theresa Dunn dans le stéréotype de la petite abusée incapable de se sortir de la fascination soumise que lui a légué un héritage culturel, religieux et familial lourdingue et plus qu’encombrant. Je boude un peu cette analyse. Je vois plutôt Theresa Dunn comme une femme avancée, prométhéenne, dont la destruction sera plus causée par le retard collatéral et l’inertie ambiante que par des déterminations vraiment internes à son cheminement propre. En un mot, Theresa ne juge personne et tout le monde la juge. James lui dit un jour que son appartement, avec des blattes tournoyant dans la vaisselle sale empilée dans le lavabo, ne lui ressemble pas. Theresa rétorque abruptement qu’au contraire cet appartement lui ressemble parfaitement et qu’il correspond tout à fait à ce qu’elle est vraiment, fondamentalement. Theresa Dunn n’a pas de compte à rendre et, au fond, on a trop voulu que sa tragédie soit conditionnée, déterminée, fatale. Je crois que la tragédie de Theresa Dunn fut en fait largement conjoncturelle et accidentelle. Monsieur Goodbar (le gars parfait qu’on dénicherait dans un cabaret) n’existe pas, certes, et Theresa finit inéluctablement par s’en aviser. Simplement, la suite de sa trajectoire ressemble plus au fait de traverser la rue sans regarder au mauvais moment et se faire frapper bien malgré soi. Tout ne peut pas se ramener inexorablement à la grande fatalité grecque. Parfois la merde arrive comme ça, presque hors sujet, hors thème. Shit happens, comme le dira un slogan semi-rigolo qui sera formulé quelques petites années plus tard (1983). On a ici un film à voir ou à revoir, en tout cas. Et à calmement méditer dans sa triste universalité, le recul historique aidant.

Looking for Mister Goodbar, 1977, Richard Brooks, film américain avec Diane Keaton, Tuesday Weld, Richard Gere, William Atherton, Richard Kiley, LeVar Burton, 136 minutes.

Theresa Dunn (Diane Keaton)

Posted in Cinéma et télé, Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, Culture vernaculaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 14 Comments »

Il y a cinquante ans: VIVE LE QUÉBEC LIBRE!

Posted by Ysengrimus sur 24 juillet 2017

Daniel Johnson et Charles de Gaulle

Daniel Johnson et Charles de Gaulle

Je ne suis pas devenu Président de la République
pour faire la distribution des portions de macaroni…

Commentaire attribué à Charles de Gaulle

.

C’était il y a cinquante ans, pilepoil. On a dit bien des choses, compliments onctueux et autres sombres quolibets, sur cet événement spectacle. Les pour et les contre se sont amplement polochonnés. On va pas remettre ça, justement quand on est en train de se dire combien le temps a passé. Faudrait en venir un petit peu au recul historique, si tant est. Alors, bien, on va laisser les émotions frémissantes des anglo-canadiens un petit peu en dehors du truc, ici (ils étaient furax, c’est reçu. On va pas en faire une tartine). On va plutôt, si vous le voulez bien, concentrer notre attention sur les objectifs de Daniel Johnson (Premier Ministre du Québec) et les objectifs de Charles de Gaulle (Président de la République Française) en cette année là de rencontre, entre toutes, sur Montréal. Ils sont fort disjoints, ces deux bouquets d’objectifs… jusqu’au malentendu, presque. Il va bien falloir finir par un peu s’en aviser.

Nous sommes en 1967, l’année de l’Exposition Universelle de Montréal. De Gaulle (1890-1970), il lui reste trois ans à vivre. Johnson (1915-1968), il lui reste un an à vivre. Sans vraiment s’en aviser, ce jour de gloire, pour ces deux hommes, est un petit peu aussi leur chant du cygne à chacun et, en même temps, le point final d’une certaine conception et de la France et du Québec. Pourtant ces deux hommes politiques semblent ouvrir une ère, plutôt que de fermer une époque. Ils se retrouvent autour de la priorité commune de renforcer les liens entre le Québec et la France et tout cela semble se tourner ostensiblement vers demain. Sauf qu’en fait, ces deux figures conservatrices des Trente Glorieuses servent des objectifs moins futuristes qu’on ne le croit. On va regarder un petit peu tout ça.

Commençons par le texte intégral de l’allocution de l’Hôtel de ville de Montréal. On observe alors que, dans ce court discours, trop souvent charcuté et édité dans les bandes d’actualité, le Général mentionne très explicitement le gouvernement du Québec, [celui] de mon ami Johnson. Lisons plutôt, à froid.

Discours de De Gaulle sur le balcon de la mairie de Montréal (intégral)

C’est une immense émotion qui remplit mon cœur en voyant devant moi la ville de Montréal française [acclamations]. Au nom… au nom du vieux pays, au nom de la France, je vous salue [acclamations]. Je vous salue de tout mon cœur [acclamations]. Je vais vous confier un secret que vous ne répéterez pas [acclamations et rires]. Ce soir, ici, et tout le long de ma route, je me trouvais dans une atmosphère du même genre que celle de la Libération [acclamations]. Et tout le long… et tout le long de ma route, outre cela, j’ai constaté quel immense effort de progrès, de développement et par conséquent d’affranchissement vous accomplissez [acclamations]… vous accomplissez ici. Et c’est à Montréal qu’il faut que je le dise, parce que [acclamations]… parce que s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre [acclamations]. Je dis, je dis c’est la vôtre et je me permet d’ajouter, c’est la nôtre [acclamations]. Si vous saviez quelle confiance la France, réveillée après d’immenses épreuves, porte maintenant vers vous [acclamations]. Si vous saviez, si vous saviez quelle affection elle recommence à ressentir pour les Français du Canada [acclamations]. Et si vous saviez à quel point elle se sent obligée de concourir à votre marche en avant, à votre progrès. C’est pourquoi elle a conclu, avec le gouvernement du Québec, avec celui de mon ami Johnson [acclamations] des accords… des accords pour que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent  ensemble à une même œuvre française [acclamations]. Et d’ailleurs, le concours que la France va tous les jours un peu plus prêter ici, elle sait bien que vous le lui rendrez parce que vous êtes en train de vous constituer des élites, des usines, des entreprises, des laboratoires qui feront l’étonnement de tous et qui, un jour j’en suis sûr, vous permettront d’aider la France [acclamations]. Voilà ce que je suis venu vous dire ce soir, en ajoutant que j’emporte de cette réunion inouïe de Montréal un souvenir inoubliable. La France entière sait, voit, entend ce qui se passe ici. Et je puis vous dire qu’elle en vaudra mieux. Vive Montréal. Vive le Québec [acclamations]. Vive le Québec libre [acclamations]. Vive… vive… vive le Canada Français et vive la France [acclamations].

Les objectifs de Daniel Johnson (Premier Ministre du Québec). Alors qui donc est ce Johnson qui reçoit, ce fameux soir là, ce coup de képi un peu oublié du Général. Malgré son nom anglais (irlandais, en fait), c’est un francophone pur poudre. Il avait été le principal homme lige du Premier Ministre Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959), dont le parti, la très conservatrice Union Nationale avait régné sur le Québec entre 1936 et 1939 puis entre 1944 et 1960. Évincée du pouvoir en 1960 par le fédéraliste Jean Lesage, l’Union Nationale de Johnson faisait figure de chien crevé archaïque quand, contre toutes attentes, elle reprend le pouvoir en 1966. La formule du Général, on le notera, sonne un peu comme un le gouvernement de mon ami Johnson, à l’exclusion de tout autre… Ceci est l’occasion de signaler qu’on assiste, de fait, en 1967, à la DEUXIÈME VISITE du Président De Gaulle au Québec (et au Canada). Lors de la première visite (entendre: première visite de De Gaulle comme président. Il est aussi venu au Canada comme gars ordinaire, si tant est), survenue, elle, en 1960, le Général était tombé sur le fédéraliste Jean Lesage et l’accueil avait été beaucoup plus froid et surtout, moins configuré, moins théâtral. Le Jean Lesage de l’impétueuse Révolution Tranquille et le Charles de Gaulle de l’archi-emmerdante Guerre d’Algérie s’étaient un peu regardés en chiens de fusils, cette fois-là. Et le passage à Ottawa (qui avait alors eu lieu, ce qui ne sera pas le cas en 1967) chez Lester B. Pearson avait été tout aussi frigorifique. On ajoutera que, dès 1959, le gouvernement De Gaulle avait approché le gouvernement Duplessis pour mettre en place des collaborations Québec-France. De Gaulle avait de la suite dans les idées sur ses affaires québécoises (comme sur toute sa politique internationale d’ailleurs). Et surtout, il préférait les unionistes nationalistes québécois aux libéraux fédéralistes canadiens.

Il y a donc une compatibilité idéologique profonde entre Johnson et De Gaulle. Ce sont des populistes, des nationalistes, des conservateurs, d’ardents cocardiers de la chose française. Ajoutons, et l’affaire est alors piquante, qu’il y a, chez Johnson, petit lombric effacé, une véritable attitude de sbire. Il a vécu sa longue maturation politique dans l’ombre d’un chef autoritaire (Duplessis) et, en regardant les images de ce spectacle de 1967, il est patent à tout québécois d’une certaine génération que, dans le regard pieux et servile de Johnson envers le Général, perdure le fait que cette ample figure oratoire française, matoise et tonitruante, est enveloppée, pour le petit québécois moustachu et pour une portion importante du reste de l’audience canadienne-française du temps, du suaire fantômatique éthéré mais encore implacable de Maurice Duplessis.

Quoi qu’il en soit de la fantasmatique interne de Johnson et de ses compatriotes face au Général, il reste que l’Union Nationale, même mourante, peut encore faire sentir son imprégnation sur le Québec moderniste naissant. Le parti de Johnson, tentaculaire, réactionnaire mais autonomiste, reste solidement implanté dans les campagnes. Il y fonctionne depuis l’après-guerre comme une sorte de pègre. Un jour de congé ad hoc a été décrété pour la visite du Général (qui a lieu un lundi). Le petit peuple patronal et syndical a suivi. Tout a été organisé au ratapoil. Il est évident, criant, que les communes traversées par la grande décapotable du Général ont été décorées, pavoisées et achalandées, par la vieille machine campagnarde de l’Union Nationale. En brimballes (des arcs de triomphes en branches de sapins avec des fleurs de lys géantes, je vous demande un peu), en êtres humains le long des routes (brandissant le fleurdelysé, ce drapeau nostalgique donné au Québec moins de vingt ans auparavant par Duplessis) et en fanfares (chaque harmonie de village est tenue par l’Union Nationale, bien au fait de l’impact populiste des flonflons de la fête), on acclame le grand visiteur, le long du Chemin du Roy, dans une couleur locale et une liesse populaire parfaitement orchestrées. Il s’agissait, pour Johnson, cette fois-ci, de ne pas rater son coup dans le rendez-vous ostensible avec la francophilie de tête.

C’est que tout va mal, en fait, pour l’Union Nationale. Sa carène vermoulue vient de se prendre deux torpilles qui vont, à très court terme, lui être fatales. Première torpille: la Révolution Tranquille de Jean Lesage (1960-1966), ostensiblement appuyée par les fédéralistes (notamment par les ci-devant Trois Colombes), fait maintenant apparaître le parti de Johnson comme ce qu’il est effectivement: un dispositif rétrograde, autoritaire, ruraliste et de plus en plus inadapté aux progrès en cours (ces élites, ces usines, ces entreprises, ces laboratoires dont parle justement le Général). Seconde torpille: le nationalisme québécois, fond de commerce classique de l’Union Nationale, est en train de prendre un solide virage socialisant. Un puissant tonnerre de gauche et de centre-gauche roule en effet de plus en plus fort sur l’horizon politique fleurdelysé: fondation de l’Union des Forces Démocratiques (1959), de l’Action Socialiste pour l’Indépendance du Québec (1960), du Rassemblement pour l’Indépendance Nationale (1960), du Mouvement Laïc de Langue Française (1961), du Nouveau Parti Démocratique (doté alors d’une remuante aile québécoise — 1961), de la revue Parti Pris (1963), du Mouvement Souveraineté-Association (1966), puis plus tard du Parti Québécois (1968). Début des actions directes violentes du Front de Libération du Québec (de 1963 à 1970). Le souverainisme québécois est à son comble. Il se démarque vigoureusement du vieux nationalisme traditionaliste, immobiliste et réactif, à la papa. Malgré les Johnson et les Lesage, voici donc que l’affirmation québécoise, embrassée par toute une jeunesse, déborde à gauche. Le tumultueux Mai 68 des québécois se fait au nom de l’émancipation nationale. Il y a eu et il y aura encore, jusqu’en 1970, des attentats terroristes. Le Québec veut se libérer. C’est Vive le Québec libre all the way, certes, mais plus du tout selon la doctrine sociale de l’Union Nationale. Il faut absolument tout faire pour chercher à se redonner l’initiative, sur la lancinante question nationale.

 Le coup de poker de la visite du Général est donc, dans le corpus des objectifs de Johnson, un moyen un peu intempestif pour reprendre le nationalisme québécois en main et ce, à droite. C’est que si le progressisme des Trente Glorieuses colle au fédéralisme, et si le nationalisme québécois, lui, se barre à gauche, notamment en devenant souverainiste, l’Union Nationale va se retrouver devant rien à défendre. Son passéisme est discrédité par les libéraux, son nationalisme est pillé par le R.I.N (dont les pancartes seront très visibles dans la foule acclamant le Général sur Montréal… pas en région, par contre). Le souverainisme, (appelé séparatisme par ses adversaires), ce nationalisme programmatique, émancipateur et gauchisant, ne faisant pas partie de la palette politique de Johnson, il faut tenter de faire gigoter devant les québécois un intervenant international prestigieux, francophone, dominateur mais libérateur… populaire mais conservateur. De Gaulle assurera, le temps d’un court été, ce rôle semi-conscient de flageolant funambule idéologique. Johnson, on le voit à sa sale trogne sagouine lors de la fameuse montée de la décapotable du Général sur le Chemin du Roy, boit littéralement du petit lait. Il s’illusionne largement d’ailleurs. Ça ressemble à un triomphe. C’est, en fait, un baroud. Après la mort subite de Johnson en 1968, son parti politique foutu, dirigé par un sbire de sbire, est battu aux élections de 1970, ne reprendra plus jamais le pouvoir, et disparaîtra en 1989. Si aujourd’hui, en France, un demi-siècle après la mort du Général, il est encore possible de se prétendre Gaulliste, il ne fait plus bon, au Québec, un demi-siècle après la mort de Daniel Johnson, de se dire Duplessiste…

.

Les objectifs de Charles de Gaulle (Président de la République Française). Le Général, lui, pour sa part, évolue dans de toutes autres sphères. Et mes compatriotes québécois dorment aux gaz ben dur s’ils commettent la boulette hautement naïve d’interpréter son action de cabot à Montréal dans une perspective excessivement localiste. De Gaulle est un régalien. Avec lui, il faut savoir prendre de la hauteur pour suivre la manœuvre. En plus, et corollairement, il est essentiel de comprendre que tout ce qu’il bricole sur le continent nord-américain concerne au premier chef… les Américains, et personne d’autre. Ses visites au Québec en 1960 et en 1967, sa visite au Mexique en 1964, tout ça c’est pour picosser les Ricains, principalement sinon exclusivement. C’est assez turlupiné mais rien n’est improvisé. Il faut bien suivre. Aussi arrêtons nous une seconde à ce qui définit le De Gaulle de 1958-1970. Ce sont, en politique extérieure, principalement deux choses: le Paradoxe de la décolonisation et le Fantasme de la Troisième Voie. Détaillons ceci.

Le Paradoxe de la décolonisation. De Gaulle revient aux affaires en 1958, dans des conditions complexes (pour tout dire: dialectiques) quoique trop oubliées. C’est la Guerre d’Algérie. La France a déjà décolonisé l’Indochine (suite à une brutale défaite militaire), la Tunisie et le Maroc. La puissance militaire française, excessivement excentrée, se concentre donc alors en Algérie. Il souffle sur Alger une sorte d’ambiance para-franquiste. Souvenons-nous que le dictateur espagnol Francisco Franco avait lancé son putsch de 1936 depuis le Maroc espagnol, où il était en garnison en compagnie de ses factieux. Des généraux franco-algériens menacent, vingt ans plus tard (vers 1956-1958), de faire pareil si le gouvernement faiblard et constamment effrité de la Quatrième République ose chercher à décoloniser la dernière possession française d’Afrique du Nord. Sur Alger, parmi les Pieds-noirs, on crie Algérie française! mais aussi L’Armée au pouvoir! Les factieux d’Alger jugent qu’il faut remilitariser tout le pouvoir français, pour que de sains objectifs coloniaux perdurent. Pour ce faire, ils réclament le retour du Général De Gaulle aux commandes. Beaucoup plus politicien que soldoque, ce dernier va, assez perversement, se laisser porter par la vague factieuse des militaires d’Algérie. Bon, je vous coupe les détails. De Gaulle finit par mettre en place cette Cinquième République qu’il préconisait déjà en 1946 (il a de la suite dans les idées, on l’a déjà dit). Il fait plébisciter sa nouvelle constitution par référendum, se fait solidement élire président de la république, puis… il ne renvoie tout simplement pas l’ascenseur aux factieux d’Alger. Général-président, il leur ordonne de rentrer dans leurs casernes et engage, sans états d’âme, la décolonisation de l’Algérie. Bordel et bruits de bottes, O.A.S., attentats contre le Général, anti-gaullisme durable à l’extrême droite. Complications ruineuses et sanglantes (un million de morts algériens entre 1954 et 1962). De Gaulle œuvre, par étapes, à se débarrasser de ce problème ruineux pour son budget militaire et pour son image. Il veut commencer au plus vite à circuler dans le monde. Mais il est encore couvert du sang algérien quand il vient niaiser au Canada, en 1960. Cela légitime Lesage et Pearson de le regarder d’un drôle d’air et ils ne s’en priveront pas. De Gaulle se dépatouille finalement du drame colonial en lâchant l’Algérie, en 1962. C’est alors et alors seulement que devient perceptible le feuilleté subtil et un peu couillon du tout de sa doctrine coloniale. Malgré la lourde parenthèse algérienne, il s’avère que le Général n’est pas si décolonisateur que ça, finalement. Plus finasseur que décolonisateur, pour tout dire. Il faut se recycler. Il faut maintenir des rapports avec les anciennes colonies. Les dorloter plutôt que de les réprimer, les flirter, se faire aimer d’elles, et la jouer copain-copain. C’est une sorte de Vatican II du colonialisme, en somme. Ce délicat paradoxe de la décolonisation cherchera vraiment, chez le Général, à fonctionner comme une méthode, carrément. Un système strict et uniforme… à généraliser d’ailleurs à toutes les anciennes colonies franchouillardes, MÊME CELLES PERDUES DE LONGUE DATE, NOTAMMENT DANS LES AMÉRIQUES (clin d’œil, clin d’œil). La décolonisation-recolonisation dialectique gaullienne (que le vent de sable algérien rendait passablement invisible, entre 1958 et 1962) nous concerne nous aussi, donc, tout à coup. Comme il ne s’agit plus de conquérir militairement mais de séduire politiquement, le Général jouera désormais de l’héritage français se perpétuant de par le monde. Ce sera: je décolonise militairement d’un coup assez sec ET rapido-rapido je recolonise par la coopération internationale, d’un coup assez doux, avec tout ce qui parle français au monde. Avez-vous dit: ballet diplomatique? Cela inclura évidemment, sans s’y réduire, ceux qu’il appelle, sans se complexer ou s’enfarger dans nos nuances, les français du Canada. Voyons, sur ce point, quelques courts fragments de discours, lors du fameux crescendo oratoire de la montée en décapotable sur le Chemin du Roy (les italiques gras sont de moi mais ils correspondent à des accentuations fort appuyées du Général):

Discours de De Gaulle à la mairie de Québec (extraits)

De tout mon cœur… de tout mon cœur, je remercie Québec de son magnifique accueil, de son accueil français [acclamations]. Nous sommes liés par le présent, parce qu’ici, comme dans le vieux pays, nous nous sommes réveillés. Nous acquérons toujours plus fort les moyens d’être nous-mêmes. Nous sommes liés par notre avenir… Mais on est chez soi, ici, après tout [acclamations].

.

Discours de De Gaulle à la mairie de Trois-Rivières (extraits)

Nous sommes maintenant à l’époque où le Québec, le Canada français, devient maître de lui-même [acclamations]. C’est le génie de notre temps, c’est l’esprit de notre temps que chaque peuple, où qu’il soit, et quel qu’il soit, doit disposer de lui-même [acclamations].

On goûtera le sel fin du paradoxe de la décolonisation, notamment dans le second extrait. Dans l’esprit de notre temps, je vous fais disposer de vous-même par rapport à l’occupant anglo-canadien… tout en vous recolonisant tout doucement, gentil-gentil, comme si on relevait, nous tous, d’un seul et même pays (comme dans le vieux pays). C’est pousse toi de là, Lester, que je m’y (re)mette, en somme. Ces effets français rendent tout autant leur sonorité dans le discours de Montréal, cité supra: en voyant devant moi la ville de Montréal française. On y souhaite explicitement que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent  ensemble à une même œuvre française. La recolonisation en douce et l’idée que tu t’en pousse et que je m’y (re)mette y est bien sentie elle aussi, presque de façon lourdingue: s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre. Je dis, je dis c’est la vôtre et je me permet d’ajouter, c’est la nôtre. Explicite dans l’art de s’inviter. Mais on est chez soi, ici, après tout…

Donc De Gaulle sera très fort pour, une fois sa propre décolonisation bouclée (après des guerres de théâtres ruineuses et sanglantes), se retourner sur un mouchoir de poche et prôner la décolonisation chez les autres, notamment British (conférer le discours de Montréal) et Ricains (conférer le discours de Phnom-Penh). Cela va nous amener à son ultime grand fantasme.

Le Fantasme de la Troisième Voie. Après la Guerre d’Algérie (1954-1962) va donc apparaître le De Gaulle 2.0. Dépatouillé de la crise grave qui l’a mis en selle, comme une ogive bien débarrassée de son propulseur, il va maintenant déployer la courbure autonome de sa vision de la politique internationale. Guerre Froide oblige, on pourrait la résumer, sans rire, comme ceci: Les Américains, les Russes et Nous. Au plan symbolique, tout commence avec la mort de Kennedy. Ce dernier, qui, on l’oublie trop souvent, ne fut président que deux ans (1961-1963), se laissait un peu paterner par De Gaulle. Il admirait en lui la dernière grande figure du temps de la seconde guerre mondiale gnagnagnagna. De Gaulle a donc pu s’imaginer un temps que les Ricains verraient en lui une sorte de grand sage européen, oscillant, bonhomme, au juste milieu des choses. Cette illusion tombera raide quand il se heurtera à Lyndon B. Johnson (président de 1963 à 1968), sudiste baveux et cassant qui va le remettre à sa place, l’espionner, lui intimer de se mêler de ses affaires sur le Vietnam et l’enguirlander quand De Gaulle va aller voir les Russes. De Gaulle va donc se particulariser (…nous nous sommes réveillés. Nous acquérons toujours plus fort les moyens d’être nous-mêmes) et il va engager la ci-devant Troisième Voie. Il va tout simplement jouer au Grand. Il va sortir de l’OTAN, se doter de la bombe nucléaire et ne pas laisser sa diplomatie dormir sous le parapluie ricain. Il retardera l’entrée de la Grande Bretagne dans le Marché Commun Européen, la jugeant trop atlantiste. Une ligne idéologique assez crue se dessine ici aussi, de fait, car, en 1969-1970, Kissinger et Nixon, réacs tonitruants, seront bien plus indulgents envers la doctrine extra-atlantiste gaulliste (sortie de l’OTAN, politique nucléaire, etc) que les démocrates américains. En un mot, des libéraux anglo-saxons, amerloques ou assimilés (genre Lyndon B. Johnson, son paronyme Lester B. Pearson et dans le mouvement, Jean Lesage), c’est pas trop son truc, à De Gaulle.

Furthermore… il faut, selon De Gaulle, pas juste se démarquer,  à la française, de ces Ricains et de leurs laquais. Il faut aussi les enquiquiner, les picosser, les invectiver, leur jouer le jeu incessant de la mouche du coche. De Gaulle fera ça, entre autres, au Mexique, en 1964, et… au Québec, en 1967. Son incartade québécoise et montréalaise n’avait absolument rien de spontanéiste ou de maboule. Elle faisait modestement partie de la scénarisation d’un bouquet d’objectifs très précis, dans l’ambitieuse politique internationale gaullienne. Même la formule Vive le Québec libre ne venait pas de nulle part… observateur matois des hinterlands qu’il dragouille, le Général l’avait tout simplement lue sur les affiches des manifestants l’ayant accueilli dès sa descente du navire de guerre le Colbert, dans le port de Québec… car notre illustre visiteur a préféré venir sur un croiseur, justement pour mouiller l’ancre directement à Québec, dans les pattes de Daniel Johnson, plutôt que de prendre la Caravelle et d’atterrir à Ottawa, dans les pattes de Lester B. Pearson. C’est dire… Rien n’était laissé au hasard et peu de choses étaient spécifiquement orientées québécoises dans tout son tintouin, en fait.

De Gaulle fut un as dans le jeu de cartes rogné de la politique intérieure du courtaud Johnson. Et Johnson fut un pion sur l’échiquier international chambranlant du longiligne De Gaulle. Cinquante ans plus tard, tout ceci est fort défraîchi, racorni… déformé aussi, par les fantasmatiques laudatives et dépréciatives des uns et des autres. Et aujourd’hui, que voulez-vous, la France ne représente plus la moindre troisième voie internationale et le Québec n’est pas plus libre qu’avant. Il faut bien finir par admettre que les avancées sociales et civiques se feront par d’autres acteurs politiques et par d’autres moyens collectifs. Chou blanc et gros Jean comme devant, en somme. De tout ceci, il nous reste le souvenir affadi d’un grand spadassin inimitable d’autrefois donnant, un peu malhabilement mais avec cet insondable panache, un ample coup de croix de Lorraine dans l’eau bleue et glauque d’un fleuve Saint-Laurent scintillant et largement illusoire, cet été là, l’été de toutes les rencontres, à la hauteur de Montréal…

.

Dossier complémentaire

Le chemin du Roy (Luc Cyr et Carl Leblanc)

.

De Gaulle au Québec en 1967 (présentation didactique, très efficace)

.

La véritable histoire du «Vive le Québec libre» de De Gaulle (suavement mythifiant)

https://www.youtube.com/watch?v=1nmnvAvGnYc

.

Discours intégral du balcon de l’hôtel de ville de Montréal

https://www.youtube.com/watch?v=0l1EYNoHY1A

.

De Gaulle parle du Québec lors de sa conférence de presse régulière, le 28 novembre 1967

https://www.youtube.com/watch?v=atulwu6uAOI

.

Voyage de De Gaulle au Québec (fresques de l’INA)

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00136/voyage-du-general-de-gaulle-au-quebec.html

.

Il y a quarante ans, de Gaulle au Québec (journal français de droite Le Figaro)

http://www.lefigaro.fr/international/2007/07/23/01003-20070723ARTFIG90209-il_y_a_quarante_ans_de_gaulle_enflammait_le_chemin_du_roy_au_quebec.php

.

De Gaulle et «Vive le Québec libre» (Encyclopédie canadienne)

http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/de-gaulle-et-vive-le-quebec-libre/

.

La visite du Général De Gaulle au Canada en 1960 dans l’ombre de la crise algérienne

http://quod.lib.umich.edu/w/wsfh/0642292.0036.022/–visite-du-general-de-gaulle-au-canada-en-1960-dans-lombre-de?rgn=main;view=fulltext

.

De Gaulle au Mexique (1964)

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00091/voyage-au-mexique.html

.

johnson-de-gaulle-3

.
.
.

Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, France, Monde, Montréal, Québec | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 28 Comments »

La période des questions et réponses orales à la Chambre des Communes du Canada (description empirique, factuelle et concrète)

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2017

Bon, je fais virer ma moulinette et j’apporte mon effort de guerre dans la commémoration des 150 ans du Canada raplapla, colonial et bourgeois. À moi un sujet bien canadien: la période des questions et réponses orales à la Chambre des Communes du Canada, pourquoi pas? Il s’agit d’un petit spectacle télévisuel qui dure environ quarante-cinq minutes par jour ouvrable, au Parlement Canadien. Les députés de l’opposition et certains députés gouvernementaux posent alors des questions, principalement adressées au premier ministre ou aux membres de son cabinet. Ces questions sont posées en rafale, selon un ordre solidement pré-établi (quoique d’une logique difficile à décoder, dans son éclectisme) et selon les prérogatives implicites hiérarchisant les partis d’opposition entre eux. La première question est habituellement posée par le ou la chef(fe) du premier parti d’opposition, puis certains de ses sbires, puis le ou la chef(fe) du second parti d’opposition puis certains de ses sbires et ainsi de suite. Les dernières questions sont posées par des députés d’arrière-bans de tous les partis, même du parti gouvernemental (qui, ce faisant, se lance alors des balles molles à lui-même, se permettant ainsi de faire sa com dans le cadre des questions et réponses orales en chambre). Toutes les questions sont adressées aux gouvernementaux. Les partis d’opposition ne se font pas poser de question.

Je ne vais pas développer sur la dimension réglementaire ou historique de la procédure des questions et réponses orales mais plutôt sur la réalisation empirique, factuelle, concrète et effective de ces dernières, de nos jours. Notons d’abord que la Chambre des Communes du Canada (338 députés) est disposée selon le modèle du parlementarisme britannique (système de Westminster). C’est une salle rectangulaire symétrique où les banquettes des gouvernementaux (à notre gauche sur la photo) et les banquettes de l’opposition (à notre droite sur la photo) sont face à face. Le Président de la Chambre (Speaker of the House) est assis sur un trône, au fond du rectangle. Réminiscent de l’autorité monarchique, il alloue les tours de parole et rappelle la chambre à l’ordre quand il y a du chahut. Il est fringué avec une toge noire à collet blanc René Descartes mais il ne porte pas de perruque (on est quand même plus dans le temps des Pères de la Confédération).

Chaque parlementaire préalablement autorisé à poser une question est soumis à une stricte chronométrie. Après l’extinction de son court temps de parole, on lui coupe le micro, habituellement sans sommation. Comme tout ça, c’est un baratin pour les caméras, il ou elle la boucle vite une fois le micro coupé, vu que cela le ou la rend largement inaudible. Les parlementaires ne sont pas autorisé(e)s à s’interpeller directement ou à se mentionner nominativement par leur patronyme (ou par toute autre désignation que leurs titres parlementaires). Ils doivent impérativement s’adresser au Président de la Chambre. Cela les oblige à se tourner d’environ quarante-cinq degrés et à refouler la propension qu’ils auraient à se faire face, propension fortement renforcée par l’architecture même de la Chambre, qui place face à face les banquettes des deux ou trois grands partis adverses. Les invectives hors échanges autorisés sont dès lors fréquentes.

Trois catégories de personnages ressortent, lors de la période des questions et réponses orales. D’abord, évidemment, ce sont les ministres et le premier ministre qui sont mis en vedette. La majorité des questions leur sont adressées. Il est important de noter qu’un parlementaire de l’opposition, même s’il destine sa question explicitement au premier ministre ou à un ou une ministre spécifique, ne verra pas nécessairement la susdite question répondue par le parlementaire qu’il visait (visait indirectement, naturellement, vu que l’on ne s’adresse qu’au Président de la Chambre). En l’absence d’un ou d’une ministre, c’est son ou sa secrétaire parlementaire qui répond à la question. La chose devient alors presque intéressante parce que ces ministres en second que sont les secrétaires parlementaires connaissent souvent les dossiers mieux que leurs supérieurs. Ils sont aussi de beaux coursiers d’avenir à regarder cavaler. Un autre personnage qui devient crucial au moment de la période des questions et réponses orales, c’est le leader parlementaire. Le leader parlementaire (qu’il ne faut confondre ni avec le chef du parti ni avec le whip) est ni plus ni moins que celui qui pilote un groupe parlementaire lors de ses activités en chambre. Chaque parti a son leader parlementaire. C’est un membre expérimenté de la députation, qui surveille attentivement la procédure et qui peut de temps en temps dégainer des questions de privilège. Quand le leader parlementaire se lève pour répondre à n’importe quelle question de l’opposition, il est factuellement porteur du message implicite suivant: attention, l’ami(e), vous êtes en train de doucement glisser hors-sujet ou hors-protocole et êtes sur le point de vous le faire dire formellement. De plus, ce qu’on observe empiriquement, c’est que le leader parlementaire est souvent celui qui répond à une question qui tend à attaquer plus personnellement la ci-devant intégrité d’un ministre ou d’un député. Si un ministre ou un député est implicitement accusé de conflit d’intérêt, de combine ou de malversation, il ou elle répondra à la question principale sur ce problème, mais si jaillissent des questions complémentaires, c’est le leader parlementaire qui les attrapera, fonctionnant de facto comme l’avocat sur le tas de la personne tourmentée du moment. Rappelons aussi que tous ces personnages disposent ici d’une immunité parlementaire qui permet, par delà les fausses courbettes et effets creux de politesse, aux couteaux de voler parfois assez bas…

Pour goûter tout le suc de la période de questions et réponses orales à la Chambre des Communes canadienne, il faut être bilingue. Les parlementaires, anglophones comme francophones, s’expriment en passant, de façon habituellement assez fluide, de l’anglais au français, au cours des débats en chambre. Chaque parlementaire a une petite oreillette lui permettant de bénéficier de la traduction simultanée dans la langue officielle de son choix. Fait intriguant et inusité, même les parlementaires parfaitement bilingues portent l’oreillette et on se demande s’il le font par choix d’une langue de traduction (procédé particulièrement malcommode pour un bilingue équilibré qui, en conditions naturelles, tend à préférer écouter ce qui se dit à vif plutôt qu’en traduction simultanée, notamment dans une oreillette) ou simplement par politesse pour décomplexer les parlementaires (surtout, dans ce cas-ci, anglophones) qui eux ont vraiment besoin de l’oreillette pour piger les subtilités de l’autre langue officielle. En tout cas, quelle que soit la motivation qui nous anime, on porte l’oreillette, c’est chic, ça fait ONU et tout et tout, qu’on en aie besoin ou pas. Une chose est certaine, par contre, c’est qu’au moment de prendre la parole, chaque parlementaire retire promptement son oreillette pour éviter d’entendre ses propres propos, soit redits par le traducteur, soit simultanément traduits dans l’autre langue officielle, ce qui lui cafouillerait passablement l’élocution. En matière linguistique, nos compatriotes anglophones sont parfois surprenants. Certains d’entre eux et elles, venant des falaises Atlantiques, des plaines albertaines, de la toundra nordique, ou des forêts de Colombie Britannique, parlent un français étonnamment juste. Sur certains de nos compatriotes de souche tamoul ou penjâbi: même commentaire. Je salue le mérite des uns et des autres au passage, reconnaissant leur louable effort car, pour eux, le français est une langue étrangère au sens strict et entier du terme. Tandis que pour les francophones, l’anglais est la langue de l’occupant et, veut veut pas, on l’a dans les oreilles constamment, ce qui facilite largement la corvée d’apprentissage.

Tendanciellement, une question posée dans une des langues officielles se verra répondue dans cette même langue officielle. Mais tous les cas de figure sont en fait possibles, attendu que le français et l’anglais ont au Canada un statut juridique identique. Certains députés monolingues anglophones s’expriment toujours en anglais. Certains députés francophones s’expriment toujours en français (même s’ils sont fatalement bilingues). En gros, la propension de tendance est au bilinguisme et les parlementaires canadiens sont rodés à cette portion de leur exercice de relation publique. Les chefs des partis d’opposition posent habituellement deux questions en ouverture, une en français et une en anglais, en ordre alterné, sans préséance particulière allouée à une langue ou à l’autre. Ces questions portent très ouvertement sur des contenus nettement distincts car on tend, lors de la période des questions et réponses orales, à éviter le procédé oratoire bien canadien consistant à redire une chose dans une langue officielle après l’avoir dit dans l’autre. De tels redoublements oratoires feraient doublet avec la traduction simultanée et le tout deviendrait un peu lourdingue. Ceci dit, les bilingues les plus virevoltants (qui sont fatalement avantagés dans toute cette gymnastique) profitent parfois d’une question complémentaire survenant dans l’autre langue pour ostensiblement redire, dans l’autre langue aussi, les propos répondant à la première question venue dans la première langue. Cela s’avère un procédé aussi élégant qu’inattaquable permettant insidieusement de ne pas trop en dire, de bien se redire et de ne rien dire de plus. L’alternance de code (code-switching) au sein d’une intervention spécifique unique est possible mais, dans les faits, rare. On comprend vite pourquoi. Si un parlementaire commente et questionne en partie en anglais et en partie en français, il brouille les cartes pour son répondant, vu que la propension à répondre dans la langue dans laquelle on a été interpellé se trouve alors complicaillée par l’alternance de code dans la question. Ce genre de cafouille potentielle n’est utile pour l’image de personne. Huit fois sur dix, quand une personne ne répond pas dans la langue de la question, c’est un anglophone qui ne parle pas français. Il est inutile de dire qu’il est parfaitement possible d’occuper des fonctions ministérielles au Canada en étant unilingue anglophone… alors qu’en étant unilingue francophone, bien là, non. L’un dans l’autre, on peut considérer que le tiers environ des questions et réponses orales se fait, à la Chambre des Communes du Canada, en français.

.

La nature des questions et des réponses est particulièrement intéressante. On peut diviser les questions posées en deux grandes catégories effectives, factuelles, empiriques (et officieuses): les questions ministérielles et les questions de députation. Exemple de question ministérielle: Quelle est l’ampleur du déficit que prévoit assumer le Ministre des Finances pour l’année en cours? Exemple de question de députation: Mon comté a été particulièrement frappé par les inondations printanières. Le gouvernement fédéral entend-il allouer des fonds supplémentaires à la lutte aux effets du dégel dans le moyen-nord? Si les questions de députation sont des moyens pour les parlementaires de se donner l’image de gens se souciant vachement de leurs commettants, le fait reste que ces questions sont habituellement minoritaires. Les questions ministérielles sont habituellement majoritaires. Les députés font des efforts subtils mais réels pour voir à faire ressortir la dimension générale des questions spécifiques qu’ils abordent ou affectent d’aborder. La période des questions et réponses orales donne en fait l’image d’un consensus tacite des parlementaires sur une intendance des débats concernant les orientations générales de la politique nationale et internationale du Canada. Les couleurs idéologiques transparaissent vite dans les questions posées. On voit nettement que les Conservateurs canadiens sont des lobbyistes pétroliers et des suppôts de la réaction sociétale la plus neuneu et prévisible imaginable et que les Libéraux canadiens sont des promoteurs de la bourgeoisie multipolaire (industrielle, manufacturière, technologique, commerciale, touristique) et des réformistes sociétaux ronron et bon teint (pluri-ethniques, pro-autochtones, roses, marihuanesques, etc). Chaque rôle et couleur de parti est bien nettement découpé. Les âmes simples ne risquent pas de s’y tromper. Les députés ne s’injurient pas ouvertement mais, sardoniques, ils ironisent souvent en planquant leur mépris et leur aigreur dans les replis intimes de la question même, perfidement, à l’anglaise. Ma question est simple: le Ministre des Finances consulte-t-il de temps en temps les spécialistes en comptabilité et en économie de son ministère avant de rédiger le budget qu’il propose aux canadiens? Inutile de dire que l’antagonisme des deux banquettes de la chambre est amplement théâtralisé. Le tout de l’exercice est largement hypocrite, d’un côté comme de l’autre. C’est une belle cascade pugiliste entre complices de classe, pour le bénéfice de la galerie de presse et des caméras, sans plus. C’est comme les lutteurs professionnels de mon enfance. Ils font force grimaces dans le cadre puis ils vont tous manger une pizza ensemble, après le tournoi.

Les figures ministérielles semblent massivement obéir à la règle implicite voulant qu’il faille remercier mécaniquement pour la question qu’on vous pose puis soigneusement… répondre à côté. Souvent, le parlementaire questionneur finit sa question par un lapidaire (répondez-moi par) oui ou (par) non? On peut alors être assuré qu’il n’obtiendra ni un oui ni un non mais un énoncé générique noyant souvent le poisson de la question initiale, habituellement, elle, plus spécifique. Même si les questions sont souvent incisives et susceptibles d’attiser la curiosité publique, les réponses, elles, sont habituellement opaques ou creuses. On trouve une réponse intelligente, informative, vive ou utile aux trente questions environ. Il ne faut pas visionner ou assister à cet exercice en espérant trouver réponse à des questions qu’on se poserait sur la politique canadienne ou sur quoi que ce soit d’autre… Les gouvernementaux sont habituellement chargés de laisser entendre que tout va bien, qu’on verra à consulter les canadiens en temps et lieu, que ces questions trouveront leurs réponses au moment approprié (lors du dépôt du budget, au cours des travaux de la commission parlementaire concernée, après le forum international ou le procès en cours, etc). Les questions suivent assez intimement l’actualité, mais aussi les rythmes saisonniers, très contrastés au Canada. Le spectacle a grosso modo une solide dimension journalistique. Cependant, en dépit de cette forte pulsion actualiste, un fait étonnant a lieu. C’est que, dans un laps de temps donné (disons, sur quelques mois), une période de questions et réponses orales et une autre peuvent singulièrement se ressembler, comme si elles suivaient la même grande courbe narrative, avec les mêmes mouches du coches questionneuses tapant sur les mêmes clous en lirant la même ritournelle et les mêmes tribuns répondeurs produisant les mêmes effets de manches faisant parades aux mêmes formulations de fixation du moment. Il y a aussi des questionneurs et des questionneuses spécialisé(e)s: le monsieur qui bougonne contre les palestiniens, la dame qui larmoie en faveur des autochtones, la prolo ou le paysan de service, l’apologue de la propriété privé ou des baisses d’impôts, le belliciste qui lire sur le courage de nos soldoques (mais qui ne demande jamais combien coûtent les missions militaires). On sent aussi rouler la bouffée venteuse des régionalismes: Atlantique, Québec, Ontario, Ouest, Côte Pacifique, Grand Nord. Tout le monde meugle un peu pour son terroir, coasse un peu pour son nid de corbeau. Pas trop non plus. On dit ses lignes, tout en cherchant à rester nuancé(e) et généralisable. La ritournelle globale des questions et des réponses fait jouer subtilement (ou pas) son sens de la redite, en redite, en redite… D’un océan, à l’autre, à l’autre… La Loi, c’est la Loi, c’est la Loi… Un Canadien, c’est un Canadien, c’est un Canadien… Il est clair et net qu’on se fait servir un canevas largement apprêté et recyclable. Aussi, quand on nous raconte, dans les documents réglementaires officiels, que les parlementaires ne connaissent pas les questions orales à l’avance, j’ai de gros doutes. Voyons donc. Tout se fait au tambour de charge. Pas d’hésitations, pas de flottements, pas de blancs, pas de consultations de notes. Certains ministériels (surtout les anglophones répondant en français approximatif) se lèvent ipso facto après la question et lisent leur réponse sur une feuille. On dirait parfois une lecture théâtrale dans un cours de langue de deuxième année de l’Université Lancastre. Il y a peu de répliques spontanées dans tout ce bazar, en fait, même si le spectacle reste, l’un dans l’autre, il faut l’admettre, plutôt enlevant. C’est placé. C’est évident.

En fait, si la période des questions et réponses orales sert à quelque chose, c’est à se donner une idée moins intellectuelle que mondaine de la personnalité oratoire des parlementaires du moment. On a là un fort savoureux présentoir pour s’amuser à essayer de deviner qui sera le prochain ministre de Ceci ou la prochaine cheffe du parti Cela, dans le cirque de demain. C’est la volière piaillante aux beaux oiseaux, pour tout dire. Le spectacle est passablement cocasse de fait, surtout qu’à la Chambre des Communes du Canada, quand même, ça brasse. Les députés chahutent, applaudissent tapageusement leurs collègues, et poussent des OOOOHHHH sonores en bavant des ronds de chapeaux et en roulant ostensiblement les mirettes, chaque fois qu’un fait potentiellement scandaleux ou juteux ou bizarre est mis en relief par un de leurs comparses, dans une question. On a ici, l’un dans l’autre, une ambiance de cabotinage particulièrement hirsute, tonique et pimpante. Pour sa part, l’Assemblée Nationale du Québec (125 députés) ayant renoncé, par règlement, à ces chahuts et à ces effets de cheerleading, elle a un peu, désormais, lors de sa période des questions et réponses orales, l’air d’un grand aquarium tout bleu, comparée à la Chambre des Communes du Canada, qui, elle, fait plutôt collectif de meneurs et de meneuses de claques sur pistes et pelouses et gradins verts vifs, le jour ensoleillé du grand tournoi de votre sport arrangé favori.

.
.

Le court métrage suivant nous présente (sans doublage) l’intégralité de la période des questions et réponses orales de la Chambre des Communes canadienne en date du 10 mars 2016 (le premier ministre du Canada était alors en visite officielle au États-Unis). On échantillonne ici à peu près tous les comportements que je signale dans ma description supra. Noter que ce foulard jaune consensuel que presque tout le monde porte (et make no mistake: cette chambre est fondamentalement consensuelle) est une promo pour la lutte contre les ci-devant maladies rares… [véridique et sans ironie]

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, Lutte des classes, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , | 15 Comments »

Il y a cinquante ans: IN THE HEAT OF THE NIGHT

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2017

Virgil Tibbs (Sidney Poitier)

Virgil Tibbs (Sidney Poitier)

.

Virgil Tibbs (Sidney Poitier) vient d’aller rendre visite à sa mère à Brownsville au Mississippi et il rentre maintenant chez lui, dans le nord. En pleine nuit, il attend sa correspondance ferroviaire abstraite pour Memphis (Tennessee) sur le quai de la gare fermée d’un bled paumé du nom de Sparta (Mississippi). Il se fait alors remarquer par un constable local enquêtant à l’emporte-pièce sur un meurtre qui vient tout juste d’avoir lieu dans le patelin. Un noir inconnu en costard et cravate assis avec une valise sur le quai d’une gare déserte? Il n’y a aucun doute possible dans l’idéologie du coin, c’est l’assassin. Virgil Tibbs se fait donc braquer, fouiller et amener, sans ménagement ni vérification d’identité, au poste de police de Sparta. Il ne s’insurge pas mais il ne fraternise pas non plus. Il répond froidement au dédain raciste par le mépris de classe. C’est le début de son aventure dans la chaleur de la nuit qui sera en même temps, pour lui, une cavale au fin fond des campagnes et une sorte d’étrange et cauchemardesque recul dans le temps historique.

Bill Gillespie (Rod Steiger) est le chef de la police de la petite commune de Sparta. Il est évidemment peu doté en ressources, peu avancé intellectuellement, instable émotionnellement et il en est parfaitement conscient. C’est un bon gros gars du sud qui s’efforce de garder son patelin en ordre en évitant que ses hommes, aussi peu ressourcés que lui, fassent trop de gaffes dans les coins. Bill Gillespie est bien emmerdé, ce soir là. On vient d’assassiner, dans son patelin, un gros industriel de Chicago qui était sensé ouvrir une usine devant assurer mille nouveaux emplois locaux. Et voici qu’on lui amène un noir en costard en affirmant tout net qu’il est le meurtrier. C’est un grand gaillard hautain à l’accent du nord, qui dit whom et qui est originaire de Philadelphie (en Pennsylvanie, hein, pas Philadelphia, Mississippi,  si vous captez la nuance). Pataquès et maldonne. Non seulement ce noir est un officier de la très respectée Police Municipale de Philadelphie mais en plus c’est un expert en homicides, ayant notamment ses entrées au FBI.

Les deux hommes n’ont rien en commun. Leur répulsion mutuelle est immédiate. Pour clarifier la situation, on téléphone au supérieur hiérarchique de Virgil Tibbs. Ledit supérieur hiérarchique, après une conversation avec Bill Gillespie, a son employé au bout du fil. Virgil Tibbs se fait dire par son supérieur que comme il a de toute façon raté son train, il est prié de se mettre au service de la force municipale de Sparta pour mener l’enquête sur ce meurtre. Virgil Tibbs s’insurge. Il ne veut rien savoir de travailler avec ces culs terreux. Il retourne attendre son train à la gare. Quelques heures passent et Bill Gillespie se retrouve aussi avec de sérieux problèmes avec sa hiérarchie. Il se fait dire par le maire de la commune que la veuve de la victime du meurtre est furax et que si ce crime n’est pas adéquatement élucidé, on peut dire adieu à l’usine aux mille employés. Gillespie est incapable de résoudre ce mystère seul… et il le sait. Tibbs s’en voudrait à mort de désobéir à son chef et de laisser tomber une enquête qui l’intrigue déjà passablement… et il le sait aussi. Les deux hommes vont se sentir implacablement obligés de collaborer, en passant par-dessus tout ce qui les horripile et tout ce qui les oppose, psychologiquement et sociologiquement.

Imaginez Barack Obama et Donald Trump obligés de travailler main dans la main sur une question sensible concernant l’Amérique profonde. Main dans la main… Lequel des deux protagonistes aurait alors la main dans la marde? Ne répondez pas trop vite parce que c’est vraiment pas si simple. Ce film extraordinaire, du canadien Norman Jewison (né à Toronto en 1926), a obtenu l’Oscar du meilleur film en 1967, en pleine crise des droits civiques. Cinquante ans plus tard, il n’a pas pris une ride. Et les deux protagonistes vont donc mener l’enquête. Je ne vous dirai rien de celle-ci pour ne pas gâcher votre plaisir de visionnement. Elle est enlevante, complexe, riche en rebondissements et elle n’a, elle aussi, pas pris une ride, malgré la savoureuse patine du temps enrobant désormais ce grand classique du cinéma américain. On réussit ici à combiner magistralement un thriller policier et un drame social. C’est une superbe rencontre de genres.

En plus, le cheminement psychologique de Virgil Tibbs et de Bill Gillespie fait proprement accéder cet opus à une dimension philosophique. D’abord, il faut dire que, pour un enquêteur noir qui farfouille dans ce petit hinterland sudiste pour y dénicher un assassin du cru, la situation est dangereuse, explosive même. De la poudre à canon. La réalité évoquée est d’ailleurs si tangible que Sidney Poitier (le vrai Sidney Poitier, l’acteur) a refusé d’aller jouer dans le sud. Faisant valoir qu’il n’irait pas se faire écharper chez les culs terreux pour un film, il a exigé et obtenu que le gros de l’opus soit tourné à Sparta mais à Sparta, Illinois, dans le nord donc. Son personnage, Virgil Tibbs, n’a pas cette chance. À tous les coins de rue, il risque de se faire assommer, dans la chaleur de la nuit, par ces blancs hargneux arborant le drapeau sudiste sur leurs plaques minéralogiques. Pour Virgil Tibbs, c’est une perte complète de ses références ordinaires, une descente aux enfers. Il se fait interpeller boy (alors qu’à Philadelphie on l’appelle Monsieur Tibbs) et on lui brandit des barres de fer au dessus du chef et lui pointe des flingues sous le nez plus souvent qu’à son tour. Bill Gillespie n’est pas en reste pour ce qui est de la déroute morale. Il se rend vite compte que cet afro-américain nordiste, roide et flegmatique, est un limier hors-norme. Gillespie se retrouve donc dans la posture paradoxale, politiquement emmerdante, et fort irritante pour sa psychologie sommaire ainsi que pour celle de ses commettants, de protéger paternalistement ce noir antipathique qui lève les pistes comme un surdoué et marche à la victoire. Les deux hommes ne fraterniseront pas. La distance est trop grande. Mais ils verront clair malgré tout et ils arriveront ainsi à comprendre froidement leur intérêt mutuel et à le faire opérer au mieux.

Pour Virgil Tibbs, Bill Gillespie est un raciste irrécupérable. Minable, lumpen, limité intellectuellement et matériellement par sa condition de classe, ce chef de police villageois miteux à casquette anguleuse et lunettes fumées jaune pipi est du mauvais côté de l’histoire, point. Virgil Tibbs le méprise copieusement et le lui fait bien sentir. Et, d’autre part, pour Bill Gillespie, Virgil Tibbs est un colored, donc fondamentalement un nègre et, même en costard, beau parleur et surdoué, un nègre reste un nègre, c’est-à-dire quelqu’un qui, même s’il est le plus malin, travaille pour les blancs, finit par la boucler au bout du compte, et le reste n’est que littérature. Bon, Virgil Tibbs se fait gifler par un planteur. Il le gifle en retour. Et quoi? Croit-il rétablir une injustice séculaire par ce geste intempestif? Non que non. Pragmatique, c’est bien lui qui finira par dire en privé à l’avorteuse noire des tréfonds du hameau que la prison pour les colored et la prison pour les blancs, c’est tout simplement pas la même prison. Et elle, elle lui répliquera que les blancs l’ont dévidé de tout ce qu’il avait en lui, et l’ont retourné contre lui-même. Mais, mais mais… toujours d’autre part, Bill Gillespie peut bien ironiser, rire du prénom Virgil et railler les compétences de cet expert tout en les exploitant, il reste que ce noir en costard de Philadelphie, simple officier, fait plus en une semaine que le chef de police Gillespie ne fait en un mois. Et quand ceci est dit, tout est dit. Nous sommes en Amérique. L’argent est le baromètre froid et inerte de tout ce qui est définitif socialement et ici l’argent a très explicitement parlé en faveur du professionnel noir urbain contre le col bleu blanc campagnard.

In the heat of the night, c’est le film qui nous dit que rien n’est résolu mais que tout est soluble. Notre histoire contemporaine récente a magnifié ce film et amplifié sa problématique. Aujourd’hui, un brillant et éloquent constitutionnaliste noir peut devenir président des États-Unis et, qu’à cela ne tienne, un aigrefin blanc mal coiffé, trapu, véreux, sexiste et fort en gueule lui succédera sans sourciller, et la galère de voguer continuera. Comment cela est-il simplement possible? Visionnez In the heat of the night et vous vous imprégnerez douloureusement de l’explication au sujet de ce tragique dead lock civilisationnel. Ce film vaut un traité d’histoire américaine et un cours de sociologie américaine, à lui tout seul.

Le tout se joue, en plus, au cœur d’une prestation d’acteurs et d’actrices à vous couper le souffle. La complicité de travail entre Sidney Poitier (né en 1927) et Rod Steiger (1925-2002) n’a eu d’égal que la force de leur prestation pour camper deux irréconciliables ennemis séculaires en situation d’active paix armée. Tous les acteurs et actrices de soutien sont remarquables aussi. On regarde ce film-culte perché au bout de son strapontin, la gueule béante. Un magnifique morceau du grand cinéma du siècle dernier.

 

In the heat of the night, 1967, Norman Jewison, film américain avec Sidney Poitier, Rod Steiger, Warren Oates, Lee Grant, Larry Gates, James Patterson, 109 minutes.

.

Bill Gillespie (Rod Steiger)

Bill Gillespie (Rod Steiger)

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Cinéma et télé, Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, Culture vernaculaire, Lutte des classes, Multiculturalisme contemporain, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , | 18 Comments »

Hantise révolue de l’interrupteur lumineux

Posted by Ysengrimus sur 1 avril 2017

Interrupteur-couvert

Il y a cent ans, quelque part en 1917, un certain William J. Newton et un certain Morris Goldberg faisaient breveter l’interrupteur lumineux. Ceci est un fait hautement insolite mais je nie fermement qu’il s’agisse le moindrement d’un poisson d’avril. Je salue très respectueusement messieurs Newton & Goldberg pour cette réalisation remarquable qui fait imparablement d’eux, en compagnie des inventeurs multiples, fourmillants et anonymes de la nouille, de la batterie et de l’épluche-patate, de modestes mais hautement méritoires bienfaiteurs de l’humanité. L’interrupteur lumineux des tout débuts ne ressemblait pas à celui que je place ici, sobrement, en frontispice mais cela importe peu. Il permettait d’allumer et d’éteindre la lumière dans une chambre, le salon ou la cuisine sans être obligé de se traîner à tâtons au milieu de la pièce obscure et de tirer, toujours un peu intempestivement, sur une petite chaînette qui risquait tout le temps de se sectionner net au ras la douille et de bousiller durablement toute éventualité d’accès au monde transcendant de la lumière. Merveilleuse et utile invention vernaculaire et ordinaire que cet excellent interrupteur lumineux mural. J’aurais tant tellement voulu n’avoir rien à redire sur ce point scintillant au bout du tunnel torve et taquin de toutes nos curiosités contrites.

Malheureusement, un des multiples traumatismes pratico-pratiques de ma petite enfance est intimement associé à la lumineuse invention de messieurs Newton & Goldberg. Dont explication. C’est tout simplement que —les plus vieux et les plus vieilles s’en souviendront— il fallait parvenir à faire avec le son de l’interrupteur lumineux d’autrefois (qu’il est encore possible, et j’en frémis, d’entendre, soigneusement reproduit, ICI). Ce déclic franc et tonitruant, inévitable, inamovible, impossible à masquer, résonnait dans toute la baraque et faisaient imparablement repérer toutes vos allées et venues luminescentes comme une irritante mitraillade de pointillés sonores vous pistant comme au radar. Cela s’imposait sans parade possible et ce, même si vous aviez eu la présence d’esprit élémentaire de rabattre la porte du local fouineusement investi avant d’en allumer coupablement la lumière. Encore plus fort (et encore pire), chaque interrupteur lumineux de la maison avait sa «voix» spécifique. Si, si, je vous le jure, exactement comme les pétoires personnalisées dans un film de Sergio Leone. Si bien que non seulement les instances parentales ou sororales savaient sans faute qu’un interrupteur lumineux s’allumait ou s’éteignait (nous reviendrons dans une seconde sur la cruelle fatalité numérique arithmétiquement corrélée à l’événement) mais, elles savaient exactement dans quel local la nouvelle petite fourberie du moment se jouait. Premier exemple: ma sœur est assise depuis un petit moment au salon. Je me lève et en profite pour enfin marcher chaparder une papillote dans sa chambre, en affectant de me rendre au chiotte (la salle d’eau et sa chambre étant limitrophes au bout d’un couloir d’une honnête longueur). Je disparais, entre subrepticement dans sa chambre. Mais pour y chaparder la papillote convoitée, il me faut de la lumière. CLAC et CLAC, l’interrupteur lumineux parle. Je reviens l’air faussement innocent, ma papillote discrètement planquée dans une poche. Eh bien, je suis immanquablement repéré car la voix, audible dans tout le plain-pied, de ce satané interrupteur lumineux avoue ouvertement à ma tendre sœur qu’il n’est pas celui du chiotte mais bien celui de sa chambre et elle le sait. Je me fais donc automatiquement faire les poches et me voici pincé bien sec. Une papillote de perdue. Vous imaginez les terrifiants atouts gestapistes de la chose?

Second exemple, incorporant, lui, les susdites séquences arithmético-numériques de déclics. C’est un sombre samedi d’hiver et le bonhomme fait une sieste réparatrice, d’autre part parfaitement méritée, dans une des chambres du plain-pied. Je vais au sous-sol et m’y amuse avec mes petites voitures. Joie sans mélange. Après quelque temps, je vois le retour du soleil par les étroites fenêtres au ras des mottes. Et aussi je décide d’aller pelleter, puisqu’il ne neige plus. La splendeur du soleil hivernal éclaboussant la petite salle de jeu du sous-sol me fait oublier que j’y avais allumé la lumière. J’oublie donc aussi de l’éteindre, en une omission hautement répréhensible. Ferme la porte accordéon de la petite salle de jeu, monte les marches du sous-sol, enfile mes bottes et ma bougrine, et pars pelleter. Je reviens quelques heures plus tard et, retirant mes bottes dans l’escalier, je constate que l’interrupteur lumineux est allumé. Comment puis-je faire une telle constatation si la petite salle de jeu du sous-sol est close et que son luminaire, des néons plafonniers, ne m’est pas directement visible? Réponse. C’est que le bonhomme, déjà solidement sourcilleux en matière d’économies d’énergie (les Trente Glorieuses touchaient doucement à leur fin, vous comprenez bien, le premier choc pétrolier, tout ça) et qui, qui plus est, a fini tout le sous-sol de ses mains adroites et fermes, a flanqué le petit interrupteur lumineux de la salle de jeu d’une micro-ampoule témoin permettant (aux fautifs comme aux mouchards) de voir depuis le haut des escaliers s’il est éteint ou allumé. Fantastique initiative qui m’avantagea souvent mais dont je dus aussi parfois payer le triste prix. Pour preuve. Je descends sur la pointe des pieds et m’empresse d’éteindre la salle de jeu, restée allumée plusieurs heures. La voix unique, un peu aigre, pointue, fatale de l’interrupteur aux micro-ampoules se fait inévitablement entendre. Un CLAC unique, cette fois-ci, impair, bancal, dissymétrique. Le coup de pétard interruptif sort le bonhomme de sa torpeur réparatrice, un plancher plus haut. Et il s’empresse d’aborder la question en ma compagnie quand il me rencontre juste après. Je tente bien de raconter que j’avais à vaquer au sous-sol mais la version ne prend pas. Ben non, pensez-y. Le CLAC entendu étant de nombre impair (unique), c’est soit que je viens d’éteindre une lumière antérieurement durablement oubliée, soit que je viens de négliger de le faire. C’est parfaitement imparable. Il aurait fallu deux CLAC impossibles, eux, à produire sans laisser la lumière oubliée derechef allumée. Et me voici derechef piégé.

Mon enfance fut donc un sempiternel louvoiement entre les différentes voix d’interrupteurs lumineux, mouchards implicites, traîtres mécaniques, cornes de brumes fantasmatiques, imparables et sans langages. Combien de fois ai-je tenté de couvrir cette satanée manette emmerdante de la main ou d’un mouchoir pour en étrangler la perfide voix. Impossible. Son coassement honni se transmettait comme à travers les murs. C’était le Cœur Révélateur d’Edgar Allan Poe version loupiote, cette merde. Pas de veilleuse dans le temps. Pour pouvoir continuer de lire dans son lit, après s’être unilatéralement et arbitrairement fait couper la lumière, il fallait fermer la porte de la chambre tout doucement (facile) puis allumer l’interrupteur lumineux en silence (impossible). La bonne femme se rameutait alors avant la fin du chapitre, me servait un CLAC de plus puis tout était à refaire… ou pas.

Puis un jour… bien, comme si de rien, sans trompettes, ce fut la fin de l’enfance. Un interrupteur lumineux d’une des chambres du plain-pied se cassa, vanné par le poids des ans. Le bonhomme le changea mais, petite innovation tranquille des temps, il posa un interrupteur comme celui que vous voyez ici en frontispice. Il était ouateusement silencieux. Que c’était doux et onctueux. Je me rappelle l’avoir fait jouer maintes fois pour en goûter le suave mutisme. Il resta longtemps le seul de la maison parentale qui soit ainsi amuï. Mais il n’y avait pas de doute possible. Les temps étaient révolus. Cet interrupteur lumineux nouveau genre imposa discrètement ses douceurs et ses silences. Puis, graduellement, ses compagnons le rejoignirent dans toutes les chambres, cuisine, salon, vivoir et consort. J’étais un grand, je graduais. Seule la vieille salle de jeu (amputée désormais de sa plus large part convertie en chambre) devenue elle-même une sorte de débarras, garda ses interrupteurs parlants, ceux avec les micro-ampoules témoins d’autrefois (le tout aurait été trop compliqué et merdouillard à changer et puis, la barbe, le sous-sol, on y allait de moins en moins de toute façon). Sauf erreur, ils n’y sont plus, au moment où je vous parle, la vieille maison de jadis ayant été intégralement rénovée.

Elle est désormais bel et bien révolue, ma hantise de l’interrupteur lumineux. Les imperceptibles progrès du fatras bringuebalant de la technologie moderne d’appoint m’en ont irrémédiablement débarrassé. Papa et maman ne sont plus là, eux non plus, pour que je me remémore tout ça et en rie de bon cœur avec eux. Tant et si bien que, admettons le sans nostalgie mais aussi sans complexe, il m’arrive parfois d’entendre dans ma tête, en une sorte de concert percussif semi-onirique, le claquement des interrupteurs lumineux d’autrefois, en ayant quand même une pensée attendrie pour toutes les joies folâtres et ordinaires qu’ils ponctuaient raboteusement, sans même le savoir.

interrupteur-non-couvert

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, Culture vernaculaire | Tagué: , , , , , , | 24 Comments »