Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Archive for juillet 2018

Des concepts unilatéraux et faux comme difficulté inévitable à dépasser

Posted by Ysengrimus sur 21 juillet 2018

Dans l’avant-propos de Histoire et conscience de classe (1923), Georg Lukács, comme si de rien était (Puisqu’il est fait mention de tels défauts, que l’attention du lecteur non habitué à la dialectique soit seulement attirée encore sur une difficulté inévitable…), en parlant de son travail et des limitations de sa méthode d’exposition, signale ce qui apparaît comme une contrainte gnoséologique majeure.

Des développements du genre de ceux de ces pages ont l’inévitable défaut de ne pas répondre à l’exigence —justifiée— d’être scientifiquement complets et systématiques, sans faire pour autant en échange de la vulgarisation. Je suis parfaitement conscient de ce défaut. Mais la description de la façon dont ces essais sont nés et de ce qu’ils visent ne doit pas tant servir d’excuse qu’inciter, ce qui est le but réel de ces travaux, à faire de la question de la méthode dialectique —en tant que question vivante et actuelle— l’objet d’une discussion. Si ces essais fournissent le commencement, ou même seulement l’occasion, d’une discussion réellement fructueuse de la méthode dialectique, d’une discussion qui fasse à nouveau prendre universellement conscience de l’essence de cette méthode, ils auront entièrement accompli leur tâche.

Puisqu’il est fait mention de tels défauts, que l’attention du lecteur non habitué à la dialectique soit seulement attirée encore sur une difficulté inévitable, inhérente à l’essence de la méthode dialectique. Il s’agit de la question de la définition des concepts et de la terminologie. Il est de l’essence de la méthode dialectique qu’en elle les concepts faux dans leur unilatéralité abstraite soient dépassés. Pourtant ce processus de dépassement oblige en même temps à opérer constamment avec ces concepts unilatéraux, abstraits et faux, à donner aux concepts leur signification correcte, moins par une définition que par la fonction méthodologique qu’ils remplissent dans la totalité en tant que moments dépassés. Il est cependant encore moins facile de fixer terminologiquement cette transformation des signi­fica­tions dans la dialectique corrigée par Marx que dans la dialectique hégélienne elle-même. Car si les concepts ne sont que les figures en pensée (gedankliche Gestalten) de réalités historiques, leur figure unilatérale, abstraite et fausse fait aussi partie, en tant que moment de l’unité vraie, de cette unité vraie. Les développements de Hegel sur cette difficulté de terminologie dans la Préface à la Phénoménologie sont donc encore plus justes qu’Hegel lui-même ne le pense, quand il dit: «De la même façon les expressions: unité du sujet et de l’objet, du fini et de l’infini, de l’être et de la pensée, etc., présentent cet inconvénient que les termes d’objet et de sujet, etc., désignent ce qu’ils sont en dehors de leur unité; dans leur unité ils n’ont plus le sens que leur expression énonce; c’est justement ainsi que le faux n’est plus en tant que faux un moment de la vérité». Dans la pure historicisation de la dialectique, cette constatation se dialectise encore une fois: le «faux» est un moment du «vrai» à la fois en tant que «faux» et en tant que «non-faux». Quand donc ceux qui font profession de «dépasser Marx» parlent d’un «manque de précision conceptuelle», chez Marx, de simples «images» tenant lieu de «définitions», etc., ils offrent un spectacle aussi désolant que la «critique de Hegel» par Schopenhauer et la tentative pour faire apparaître chez Hegel des «bévues logiques»: le spectacle de leur incapacité totale à comprendre ne fût-ce que l’a b c de la méthode dialectique. Mais un dialecticien conséquent n’apercevra pas tant dans cette incapacité l’opposition entre des méthodes scientifiques différentes, qu’un phénomène social qu’il a dialectiquement réfuté et dépassé, tout en le comprenant comme phénomène social et historique.

LUKACS, Georg (1960), Histoire et conscience de classe, Minuit, Coll. Arguments, pp 14-15.

On va simplement opposer derechef ces deux catégories philosophiques classiques que sont OBJET et SUJET. Voilà deux concepts unilatéraux et faux qui ne valent pas grand-chose si on les isole abstraitement l’un de l’autre. Ils ne rencontrent leur flux dialectique, intellectuellement exploitable, que lorsqu’on les compénètre adéquatement. L’OBJET existe en dehors de notre conscience mais son acquisition et son appréhension est fatalement subjectivisée. Le monde objectif ne s’intériorise gnoséologiquement que lors d’une subversion du halo empirique par la rationalité ordinaire. La rationalité ordinaire est elle-même un produit subjectif, intersubjectif, collectif, historique, hérité, perfectible et, surtout, solidement ancré dans la pratique vernaculaire. Que je vous raconte comment j’ai découvert ce fait extraordinaire mais tellement tant tellement ordinaire. Il y a cinquante ans environ, j’avais huit ou neuf ans et, vivant dans un beau pays nordique, je rentre de jouer dehors et j’ai les mains complètement gelées. Rouges et douloureuses, mes petites menottes crispées sont comme un Objet autonome au bout de mes bras tremblants mais le Sujet transit et démuni que je suis souffre profondément de la douleur due à la morsure du froid. La gardienne d’enfant, ma cousine, me dit: Va à la salle de bain et fais-toi couler de l’eau froide sur les mains. Surtout pas de l’eau chaude, Paul, de l’eau FROIDE. Cette information, connaissance héritée, collective, indirecte, subitement imposée intersubjectivement en moi par une figure disposant à la fois de ma confiance et de ma reconnaissance comme instance d’autorité, m’apparaît, sur le coup, fugitivement, comme une aporie assez abrupte. On s’imagine, en effet, dans ce type d’empirisme sommaire, linéaire et simplet qui attend toujours son premier choc dialectique, qu’il y a lieu de faire couler de l’eau chaude pour réchauffer des mains ayant eu froid. Vrai? Faux! Ma docilité intersubjectivisée ne sera pas déçue cette fois-là. Je n’oublierai jamais la chaude et soulageante sensation de l’eau FROIDE coulant sur la surface de mes mains glacées qui, pourtant, dialectiquement, étaient comme brûlées par le très grand froid hivernal. Le bien-être fut immédiat, souverain, durable, mémorable. Passage au plan intime d’un savoir culturel intersubjectif dont la dimension vivement héraclitéenne m’inspire encore crucialement aujourd’hui.

C’est que l’OBJET s’installe en nous par des canaux subjectivisés et collectifs (faisant notamment passer la connaissance indirecte en connaissance directe, argumentativement notamment). Or, conversement, il faut aussi faire observer que le SUJET est profondément objectivisé. Le Sujet individuel égo-mono-singleton est largement une vue de l’esprit (de l’esprit bourgeois notamment). Non seulement notre existence subjective est fondamentalement collective (et historicisée) mais elle est aussi objectale. J’y pense à chaque fois que je suis debout entre deux wagons du train de banlieue, quand je me prépare à en descendre. Le train fonce. Il est comme perché sur un pont. Je vois la rivière dévaler par les deux rangées de fenêtres et, vraiment, on a un petit peu l’air de voler raboteusement au dessus de tout ça. Je regarde distraitement le point de jonction des deux wagons, qui tressaute et oscille, parfois assez fortement, le tout se déroulant à fort bonne vitesse. Devant ce dynamique ensemble qui fonce et fonce, je me dis parfois que si Galilée ou Voltaire se trouvaient à ma place en ce moment, le corps tressautant objectivement comme le reste du contenu humain du convoi, ils seraient pris d’une irrépressible terreur panique, eux, deux des plus grands esprits de leurs temps respectifs. La notion d’habitus couvre justement les réalités implicites, intériorisées subjectivement mais qui sont d’origine socio-historique. Ainsi, j’ai l’habitus du train, du métro, de l’avion, de l’automobile. M’y faire ballotter est intimement intégré par moi, psychologiquement et corporellement, depuis l’enfance. Cet habitus, Galilée et Voltaire ne l’ont pas. Force est de conclure que mon corps et ma psyché sont des Objets largement indépendants de ma conscience individuelle active et entraînés tant dans un mouvement physique, mécanique que socio-historique. Le Sujet que je suis ne peut que suivre, capter, saisir, intérioriser, refléter, analyser, méditer, pratiquer.

L’OBJET est possiblement subjectivisé (c’est par la connaissance qu’on l’appréhende. La connaissance humaine ne pourra jamais s’extraire du lot de distorsions ajustables de son cercle subjectivisé). Le SUJET est obligatoirement objectivisé (je suis tant un organisme involontairement palpitant qu’une entité physico-culturelle collectivement historicisée, au je strictement transitoire). Le concept de Sujet qu’on priverait de sa dimension objectale deviendrait unilatéral et faux, biaisé, détaché, simpliste, métaphysique (pour utiliser le terme hégélien puis léninien consacré). De façon dissymétrique et non réversible, le concept d’Objet peut, lui, parfaitement se passer de sa compénétration avec le moindre Sujet. J’en veux pour attestation fatale et imparablement recevable la cruciale ouverture du Nô de Saint-Denis de Pierre Gripari (je cite de mémoire): Qui peut dire à quoi ressemblait le cri du Tyrannosaure? Pourtant, il a vécu et crié, le Tyrannosaure, lorsque, se balançant sur ses pattes musclées, il se jetait sur sa femelle ou sur sa proie…  C’est que, oui, l’arbre oublié qui tombe dans la forêt lointaine fait un bruit objectif, objectal, percussif, ondulatoire (et éventuellement enregistrable sur un appareil) même en l’absence de toute oreille subjective, humaine ou animale, pour l’entendre.

L’idée de COMPÉNÉTRATION MUTUELLE du Sujet et de l’Objet est, elle aussi, unilatérale et fausse, si on la fait jouer mécaniquement, égalitairement, abstraitement, en la privant de la dissymétrie objectiviste qui la tord et le fait pencher en faveur du primat déterministe du mondain sur l’individuel. Ce qui s’oppose s’accorde; de ce qui diffère résulte la plus belle harmonie; tout devient par discorde (Héraclite). Objet, Sujet, unité, compénétration dialectique cela ne se ramène en rien à de simples problèmes de terminologie, même en philosophie vernaculaire. Les chicanes de mots sont des débats d’idées… toujours… Tant et si bien que le tout de ce face à face initialement binarisé entre OBJET et SUJET, se dit le modeste penseur ordinaire qui se théorise dans l’action, n’est qu’un phénomène social qu’il a dialectiquement réfuté et dépassé, tout en le comprenant comme phénomène social et historique (Lukács).

Pourtant, il a vécu et crié, le Tyrannosaure…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Poulet rôti, cubes de glace et misère de l’abstraction

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2018

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Lisons Karl Marx, critiquant le penseur anarchiste Proudhon (quand ce dernier préfère l’abstraction spéculative à l’analyse effective des problèmes spécifiques de l’économie politique):

Faut-il s’étonner que toute chose, en dernière abstraction, car il y a abstraction et non pas analyse, se présente à l’état de catégorie logique? Faut-il s’étonner qu’en laissant tomber peu à peu tout ce qui constitue l’individualité d’une maison, qu’en faisant abstraction des matériaux dont elle se compose, de la forme qui la distingue, vous arriviez à n’avoir plus qu’un corps, — qu’en faisant abstraction des limites de ce corps vous n’ayez bientôt plus qu’un espace, — qu’en faisant enfin abstraction des dimensions de cet espace, vous finissiez par ne plus avoir que la quantité toute pure, la catégorie logique. À force d’abstraire ainsi de tout sujet tous les prétendus accidents, animés ou inanimés, hommes ou choses, nous avons raison de dire qu’en dernière abstraction on arrive à avoir comme substance les catégories logiques. Ainsi, les métaphysiciens qui, en faisant ces abstractions, s’imaginent faire de l’analyse, et qui, à mesure qu’ils se détachent de plus en plus des objets, s’imaginent s’en approcher au point de les pénétrer, ces métaphysiciens ont à leur tour raison de dire que les choses d’ici-bas sont des broderies, dont les catégories logiques forment le canevas. Voilà ce qui distingue le philosophe du chrétien. Le chrétien n’a qu’une seule incarnation du Logos, en dépit de la logique; le philosophe n’en finit pas avec les incarnations. Que tout ce qui existe, que tout ce qui vit sur la terre et sous l’eau, puisse, à force d’abstraction, être réduit à une catégorie logique; que de cette façon le monde réel tout entier puisse se noyer dans le monde des abstractions, dans le monde des catégories logiques, qui s’en étonnera?

Tout ce qui existe, tout ce qui vit sur terre et sous l’eau, n’existe, ne vit que par un mouvement quelconque. Ainsi, le mouvement de l’histoire produit les rapports sociaux, le mouvement industriel nous donne les produits industriels, etc., etc.

De même qu’à force d’abstraction nous avons transformé toute chose en catégorie logique, de même on n’a qu’à faire abstraction de tout caractère distinctif des différents mouvements, pour arriver au mouvement à l’état abstrait, au mouvement purement formel, à la formule purement logique du mouvement. Si l’on trouve dans les catégories logiques la substance de toute chose, on s’imagine trouver dans la formule logique du mouvement la méthode absolue, qui non seulement explique toute chose, mais qui implique encore le mouvement de la chose.

C’est cette méthode absolue dont Hegel parle en ces termes:

La méthode est la force absolue, unique, suprême, infinie, à laquelle aucun objet ne saurait résister; c’est la tendance de la raison à se reconnaître elle-même en toute chose.  [Hegel, Logique. t. III]

Toute chose étant réduite à une catégorie logique, et tout mouvement, tout acte de production à la méthode, il s’ensuit naturellement que tout ensemble de produits et de production, d’objets et de mouvement, se réduit à une métaphysique appliquée. Ce que Hegel a fait pour la religion, le droit, etc., M. Proudhon cherche à le faire pour l’économie politique.

Ainsi, qu’est-ce donc que cette méthode absolue? L’abstraction du mouvement. Qu’est-ce que l’abstraction du mouvement? Le mouvement à l’état abstrait. Qu’est-ce que le mouvement à l’état abstrait? La formule purement logique du mouvement ou le mouvement de la raison pure. En quoi consiste le mouvement de la raison pure? À se poser, à s’opposer, à se composer, à se formuler comme thèse, antithèse, synthèse, ou bien encore à s’affirmer, à se nier, à nier sa négation.

Comment fait-elle, la raison, pour s’affirmer, pour se poser en catégorie déterminée? C’est l’affaire de la raison elle-même et de ses apologistes.

Mais une fois qu’elle est parvenue à se poser en thèse, cette thèse, cette pensée, opposée à elle-même, se dédouble en deux pensées contradictoires, le positif et le négatif, le oui et le non. La lutte de ces deux éléments antagonistes, renfermés dans l’antithèse, constitue le mouvement dialectique. Le oui devenant non, le non devenant oui, le oui devenant à la fois oui et non, le non devenant à la fois non et oui, les contraires se balancent, se neutralisent, se paralysent. La fusion de ces deux pensées contradictoires constitue une pensée nouvelle, qui en est la synthèse. Cette pensée nouvelle se déroule encore en deux pensées contradictoires qui se fondent à leur tour en une nouvelle synthèse. De ce travail d’enfantement naît un groupe de pensées. Ce groupe de pensées suit le même mouvement dialectique qu’une catégorie simple, et a pour antithèse un groupe contradictoire. De ces deux groupes de pensées naît un nouveau groupe de pensées, qui en est la synthèse.

De même que du mouvement dialectique des catégories simples naît le groupe, de même du mouvement dialectique des groupes naît la série, et du mouvement dialectique des séries naît le système tout entier.

Appliquez cette méthode aux catégories de l’économie politique, et vous aurez la logique et la métaphysique de l’économie politique, ou, en d’autres termes, vous aurez les catégories économiques connues de tout le monde, traduites dans un langage peu connu, qui leur donne l’air d’être fraîchement écloses dans une tête raison pure; tellement ces catégories semblent s’engendrer les unes les autres, s’enchaîner et s’enchevêtrer les unes dans les autres par le seul travail du mouvement dialectique. Que le lecteur ne s’effraie pas de cette métaphysique avec tout son échafaudage de catégories, de groupes, de séries et de systèmes. M. Proudhon, malgré la grande peine qu’il a prise d’escalader la hauteur du système des contradictions, n’a jamais pu s’élever au-dessus des deux premiers échelons de la thèse et de l’antithèse simples, et encore ne les a-t-il enjambés que deux fois, et de ces deux fois, il est tombé une fois à la renverse.

Aussi n’avons-nous exposé jusqu’à présent que la dialectique de Hegel. Nous verrons plus tard comment M. Proudhon a réussi à la réduire aux plus mesquines proportions. Ainsi, pour Hegel, tout ce qui s’est passé et ce qui se passe encore est tout juste ce qui se passe dans son propre raisonnement. Ainsi la philosophie de l’histoire n’est plus que l’histoire de la philosophie, de sa philosophie à lui. Il n’y a plus l’ «histoire selon l’ordre des temps», il n’y a que la «succession des idées dans l’entendement». Il croit construire le monde par le mouvement de la pensée, tandis qu’il ne fait que reconstruire systématiquement et ranger sous la méthode absolue, les pensées qui sont dans la tête de tout le monde.

MARX, Karl (1977), Misère de la philosophie, Éditions sociales, pp 115-118. (Ouvrage écrit en 1846)

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Marx ironise ouvertement ici sur l’abstraction. Il dénonce, en raillant, le mouvement vide et gesticulant du formalisme raisonneur. Il faut comprendre de cette rebuffade qu’il sert à l’économie politique ratiocinée et sommaire de Proudhon que, sans le retour du concret, le mouvement perpétuel de l’abstraction permet, l’un dans l’autre et au bout du compte, de tout dire sur tout, en se donnant l’air de disposer de la grammaire fatale ou de la logique profonde du réel. Comme je l’ai déjà un petit peu montré dans le cas de ma petite ontologie, on peut dire que qui trop embrasse la largeur abstraite mal étreint le réel nuancé, charnu, dissymétrique, vif et contradictoire. Il est parfaitement possible de ne rien dire de faux tout en ne disant rien d’utile, et surtout: tout en restant dans le creux, le principiel, le généraliste.

Sauf que le retour du concret, si on n’y voit pas attentivement, pourrait lui aussi devenir une autre bassinade formaliste. Comment fait-on tant revenir le concret, sans pour autant tourner le dos à la cogitation démonstrative? On va regarder ça un petit peu, en mobilisant la pensée vernaculaire, la pensée de cuisine, littéralement. C’est effectivement dans notre cuisine que nous allons regarder opérer la corrélation entre abstraction et retour du concret dans la systématisation des catégories philosophiques. Voici que, depuis notre cuisine, nous mettons en place deux petites opérations de notre activité ordinaire. Nous mettons un poulet au four, bien apprêté et épicé. Puis nous remplissons d’eau un moule à cubes de glace comme celui-ci…

Et nous le mettons au congélateur. Il se passe ensuite deux petites heures d’actions, très actives et bien exemptes de la moindre métaphysique appliquée. Une fois notre poulet cuit, on en mange gentiment quelques bons morceaux, en suisse. Comme on est seul, il en reste. On place le reste au réfrigérateur. Puis, vers la fin de la soirée, on se sert une petite limonade avec un glaçon tiré du moule à cubes de glace. Et on oublie le moule à cubes de glace avec les cinq glaçons restant sur le comptoir de la cuisine. Vous me suivez? Indubitablement. Il n’y a pas plus concret, ordinaire, non-spéculatif et banal, admettons-le de concert.

Le lendemain matin, on retrouve le moule à cubes de glace et lesdits cubes sont redevenu de l’eau tiède. Redécouverte de l’eau tiède. Le processus du passage de l’eau en glace et de la glace en eau est donc réversible. Bon. On remet le moule à cubes de glace au congélateur. On sort alors le poulet rôti du réfrigérateur. Il est refroidi, c’est maintenant du poulet froid. Il est devenu froid mais il n’est pas pour autant redevenu cru. Il ne s’est pas décuit au réfrigérateur comme les cubes de glace se sont décongelés sur le comptoir. Il est un poulet rôti refroidi, sans moins, sans plus. Il n’est pas vraiment retourné au village, si on peut dire. C’est bien que le processus de cuisson, lui, est irréversible. Voici une abstraction de bonne tenue, issue directement de la vie ordinaire, concrète: l’opposition réversible/irréversible. C’est une abstraction bien misérable, en plein celle qu’il nous faut. Pendant quelques secondes, cette petite abstraction, on lui fait battre la campagne dans notre tête. Quand tonton ou tata tombe malade, il ou elle guérit, c’est du réversible. Quand tonton ou tata meurt, il ou elle ne revit plus, c’est de l’irréversible. Quand on salit et lave notre linge (processus réversible), quand on casse la branche d’un arbre (processus irréversible), on observe l’existence de ces deux types de processus. On arrive même, de fil en aiguille, à en tirer des dictons populaires. Sur l’irréversible, les Américains disent souvent: il n’est pas possible de remettre le dentifrice dans son tube. Les Français optent plutôt pour: le vin est tiré, il faut le boire. Il y a du réversible (bonnet blanc, blanc bonnet) et de l’irréversible (tant va la cruche à l’eau qu’à la fin, elle se casse). Notons que cette saine et utile observation est philosophique plutôt que scientifique. Les descriptions physiques et chimiques détaillées de chacun des deux phénomènes survenus cette fois-là dans notre cuisine (congélation de l’eau, cuisson du poulet) gorgeraient l’analyse de détails fins et imposeraient de toutes nouvelles classifications, moins générales, moins grossières, moins vernaculaires, moins transversales, plus subtiles aussi.

Mais le fait reste que, dans la mise en place toute ordinaire et vernaculaire du couple réversible/irréversible, on ne commet pas la faute formaliste proudhonienne. Les deux catégories se sont imposées à la conscience non pas par importation depuis un système de pensée pré-établi (hégélien ou autre) mais bien en émergeant et en se stabilisant dans la conscience depuis la fluctuation problématique de la concrétude ordinaire. Aussi, ces deux catégories (réversible et irréversible) épousent-elles le réel, en ce sens qu’elles gardent un niveau de généralisation suffisamment bas, dépouillé, sobre, pauvre (misère de l’abstraction) pour ne pas basculer dans la spéculation creuse, passe-partout, triomphaliste et formaliste. Nous autorisant ainsi d’une généralisation philosophique minimale, on ne cultivera pas non plus le hocus-pocus dialectique que Marx reproche ci-haut à Proudhon. On va simplement se demander qu’est-ce qui, en ce monde empirique, prime, du réversible et de l’irréversible? On va se poser cette question, en se prenant la tête pendant plusieurs mois. Le poulet rôti, pendant ce temps, sera dévoré, désossé, digéré, déféqué et amplement éparpillé dans les différentes portions corrélatives du cosmos le concernant. Le moule à cubes de glace, pour sa part, va rester sagement dans le congélateur, immuable. Immuable?

Un beau jour, on retire du congélateur le moule à cubes de glace et la glace en est en grande partie disparue. Ce mystérieux phénomène, observable surtout dans les vieux congélateurs, tient à une sorte de bizarre effet d’évaporation que le moteur à hélice du conge antique impose aux cubes de glace quand ceux-ci restent trop longtemps devant son implacable souffle giratoire. Inutile de dire que, d’autre part, si on laissait le moule à cubes de glace plein d’eau sur le comptoir pendant une autre année, l’eau finirait aussi par graduellement s’en évaporer. Le processus réversible eau-glace-eau-glace ne l’est finalement pas tant que ça, quand l’observation perdure. Des phénomènes transversaux finissent par venir implacablement le compromettre. Le processus réversible apparaît donc comme transitoire, temporaire, circonscrit, localisé, cerné. C’est lui qui est abstrait, en fait. Une des maladies de tonton ou de tata peut parfaitement s’avérer fatale. Quand je lave mon linge, je ne le sépare jamais de la même saleté et, qui plus est, en se lavant, il s’use. Tout, sur le plus long terme, semble donc voué à l’irréversibilité. On conclura donc, pour le moment de notre exercice cogitatif de cuisine (et sous réserve d’éventuelles falsifications ultérieures), à un primat ontologique de l’irréversible sur le réversible.

Cette conclusion problématique est philosophique. Elle guidera la réflexion future, certes, mais comme organon critique uniquement, pas comme modèle, comme dogme, comme absolu, ou comme formalisme. La vraie priorité méthodologique étant fondamentalement de garder les dix doigts dans le poulet et les yeux sur la glace… dans la concrétude biscornue et spécifiante des problèmes à analyser, pour tout avouer. C’est ce que fit Marx avec l’économie politique (notamment dans Le Capital) et c’est bien pour ça qu’il ne se priva pas de reprocher à Proudhon de ne pas en faire autant (notamment dans Philosophie de la Misère)…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La petite ontologie comme grande crise de la philosophie

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2018

HAMLET. – Être, ou ne pas être: telle est la question. Y a-t-il pour l’âme plus de noblesse à endurer les coups et les revers d’une injurieuse fortune, ou à s’armer contre elle pour mettre frein à une marée de douleurs? Mourir… dormir, c’est tout… Calmer enfin, dit-on, dans le sommeil les affreux battements du cœur; quelle conclusion des maux héréditaires serait plus dévotement souhaitée? Mourir… dormir, dormir! Rêver peut-être! C’est là le hic. Car, échappés des liens charnels, si, dans ce sommeil du trépas, il nous vient des songes… halte-là! Cette considération prolonge la calamité de la vie. Car, sinon, qui supporterait du sort les soufflets et les avanies, les torts de l’oppresseur, les outrages de l’orgueilleux, les affres de l’amour dédaigné, les remises de la justice, l’insolence des gens officiels, et les rebuffades que les méritants rencontrent auprès des indignes, alors qu’un simple petit coup de pointe viendrait à bout de tout cela?

William Shakespeare, Hamlet, Acte III, scène 1, extrait (1601), traduction d’André Gide, dans Œuvres complètes, tome 2, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1959.

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Alors attention les yeux. Pas moins philosophe qu’un autre, je vais, en une phrase, vous formuler une ontologie:

CE QUI EST EST, DANS LA MESURE OÙ CE QUI FUT DEVIENT CE QUI SERA.

Patatras! Voici infailliblement une ontologie. Elle est à la fois globale, intégrale, fulgurante, valide et sans anicroche. Et, qui plus est, on peut toujours la détailler. Elle est d’ailleurs plus riche en implicites qu’il n’y apparaît à première vue. D’abord, quand on avance que ce qui est est, cela implique ouvertement, et avec toute la fermeté requise, que l’existence se déploie en dehors de notre conscience et indépendamment d’elle. On est pas dans le paraître ou dans le sembler mais bel et bien dans l’être. On est pas en train de marmotter qu’on suppose ou qu’il nous semble bien que… ce qui est est. Non, non. Toutes les fadaises idéalistes à base de fondements de l’être cosmologique comme grande conscience immanente ou transcendante sont ici rejetées, sans compensation. Ce qui est est, qu’on le sache ou pas, voilà… tel est l’implicite retenu ici. La connaissance est conséquemment subordonnée à l’être, pas le contraire. Perceptible ou non, l’être ne perd rien de sa constitutive et objective harmonie. Harmonie invisible plus parfaite que l’apparence (Héraclite). Du point de vue de la gnoséologie, nous sommes ici, très modestement face à la richesse et la complexité du monde, dans la thèse du reflet, sans moins, sans plus.

Observons aussi qu’on ne touche pas, dans la formulation retenue, la question du être ou ne pas être. Si ce qui est est, il n’est pas asserté explicitement (et spéculativement) que ce qui n’est pas n’est pas et, surtout, on ne tataouine pas sans fin dans le dilemme suicidaire d’Hamlet. Cela n’est pas la question et il n’y a pas de question concernant l’ontologie radicale de l’être (il n’y a que des questions concernant le détail du déploiement de l’être: Hamlet vit ou Hamlet meurt?). L’immanence du déploiement de l’être expose déjà, de par le pur et simple déploiement factuel, sa forme objectale et mondaine de réponse assertive à la très éventuelle question du être ou ne pas être (question du reste hautement égocentrée et fort peu philosophique, chez le prince du Danemark à tout le moins. Vivre ou ne pas vivre aurait été moins shakespearien mais ontologiquement plus juste dans la tirade princière). On ne reconnaît pas, dans l’ontologie ici présente, au monde connu, inconnu, méconnu ou à connaître, la moindre dimension de choix ou d’alternative. Les alternatives, et leur pendant ontologisant l’aléatoire, ne sont jamais que des fluctuations de la connaissance engluées dans les limitations historiques et historicisées de leurs pénétrations du réel (Hamlet vivra ou mourra… et de toute façon il mourra… et de toute façon il n’existera qu’incarné par son acteur). Une connaissance plus intime dudit réel balaie l’être ou ne pas être au profit de ce qui est. L’ontologie promue ici est fondamentalement celle d’un déterminisme.

Attardons-nous maintenant à la cheville dans la mesure où. Je ne veux pas devenir linguisticiste mais cette cheville en dit long sur ce qu’elle a à dire. Elle établit une synonymie restrictive entre sa protase (ce qui la précède) et son apodose (ce qui la suit). Le problème à résoudre ici consiste à éviter d’enfermer l’aphorisme ce qui est est dans la prison d’une aporie métaphysique assez lourdement classique. Si ce qui est est, sans plus, le devenir reste fatalement sur le bord du chemin. Il n’a pas de statut dans le modèle, pour utiliser du jargon d’autrefois. Et alors, le susdit devenir n’est pas intégré à l’ontologie et donc c’est la cruciale catégorie de mouvement et ses incontournables afférents ontologiques (changement, altération, montée, déclin, révolution, mutation, schisme, repos, dégradés, fusion, alliage, rejet, crise etc) qui se retrouvent sans statut. Notre petite ontologie devient alors par trop investie dans l’immuable. Elle est statique, gorgée d’une forte dérive fixiste. On ne veut pas de ça. Une synonymie problématique mais indispensable entre les verbes être et devenir est donc sciemment instaurée pour expliciter l’identité dialectique entre l’étant et le devenir. Il n’est pas possible d’être sans devenir. Le mouvement est donc intimement fusionné au fait d’être. Le repos et la stabilité sont des moments transitoires. Le changement, l’avancée, la mutation, la révolution sont des catégories ontologiques fondamentales.

Pour le segment ce qui fut devient ce qui sera, il convient de ne pas se méprendre sur ce qui est dit ici. On n’est pas en train de laisser entendre que l’ancien (ce qui fut) revient, comme mécaniquement, pendulairement ou cycliquement, et reprend place (ce qui sera). Cette ambivalence possible de la tournure tient à la dimension générique du tout de la formulation abstraite de ma petite ontologie. Nous ne chantons pas du tout, ici, la chanson nietzschéenne de l’éternel retour. Ce qui est affirmé ici est, au contraire, que le devenir procède de l’inévitable autant que de l’irréversible. Le seul sens entendu ici est: ce qui fut (et ne sera plus) devient ce qui sera (et n’est pas encore). C’est l’idée de passage qui est formulée. Il est crucial aussi de comprendre que rien ne disparaît ou s’anéantit. Tout se pulvérise… attendu que, même impalpable, la poudre reste et entre dans d’autres combinatoires, d’autres dynamiques. Hamlet prince, Hamlet cadavre, Hamlet personnage à jouer deviendront radicalement autres. Tout se transforme et rien ne cesse d’être, du seul fait d’avoir été. Pour reprendre une formulation inspirée de Hegel, on dira aussi que les possibles prennent leur réalité dans le devenir. Il est important finalement d’insister sur l’équation de fer établie ici: être = (ce qui fut devient ce qui sera). Ceci avance la dialectique de l’être. On affirme ontologiquement la contradiction motrice de l’étant qui est un devenant, soit la passage perpétuellement dynamique de ce qui était en ce qui sera. Notre saisie collective, instantanée et fugitive, de ce passage est ce qui constitue son seul repos. En changeant, il se repose (Héraclite).

Telle est mon ontologie. J’en suis très fier et je la chante, comme un coq sur un tas de merde. Elle s’applique autant à l’évolution naturelle (Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme — Lavoisier) qu’au développement historique (La coïncidence du changement des circonstances et de l’activité humaine ne peut être considérée et comprise rationnellement qu’en tant que pratique révolutionnaire — Marx). Elle est juste, mon ontologie. Elle est bonne. Elle est méritoire. Elle procède d’une saine rationalité ordinaire. Je n’ai rien dit de faux et je suis bien prêt à ferrailler avec quiconque en questionnerait les postulats et le déploiement.

Et pourtant, il y a comme un défaut…

D’abord, il parait fatalement un peu curieux de faire tenir la description de l’intégralité de la réalité totale et globale de l’être dans une petite phrase de quinze mots. En première approximation, le moins qu’on puisse en dire, c’est que c’est pas très encyclopédique. Évidemment, il s’agit d’un énoncé de principes mais tout de même, c’est court. Remarquez, une formule courte peut parfois ne pas manquer d’un sain impact dialectique. Je pense, par exemple, au sublime je est un autre de cinq mots d’Arthur Rimbaud. Il y a là de quoi méditer longuement, tout court que soit l’aphorisme. Et pourtant, il reste qu’il y a un défaut.

Le problème de ma petite ontologie ci-haut, ce n’est pas tellement qu’elle soit courte. C’est bien plutôt qu’elle est abstraite. Bon, nous sommes en philosophie, il est donc de bon ton de se réclamer d’une certaine propension à l’abstraction. Mais n’en faut pas trop n’en faut. Abstraire, c’est fondamentalement larguer, en méthode, des poches de lests de réel et cela reste la façon la plus couillonnement sûre de ne pas formuler quelque chose de faux. Mon voisin se trompe souvent, c’est une affirmation aussi concrète que risquée. On s’y objectera certainement. L’être humain se trompe souvent, c’est un aphorisme plus vaste mais aussi plus sûr. On en saluera certainement la sagesse. Et le fait que mon voisin soit un être humain ne change rien à l’affaire. C’est l’abstraction qui sauve la face ici. Elle intériorise l’approximation, la légitime, la gère et la postule.

Toute ontologie abstraite bue, on a l’impression soudain d’être en train de faire des farces plates, de ne plus rien dire de très sérieux. Et pourtant, la vraie farce plate ici, justement, juste ici, c’est que ma petite ontologie du moment exemplifie à elle seule l’intégralité de la crise de la philosophie. Ce qui congèle la philosophie, compromet sa crédibilité, l’enlise dans l’ennui et nuit à son développement contemporain, c’est ceci justement: le fait de trop abstraire. Du fait de chercher le fondamental et le général, la philosophie, scolaire ou vernaculaire, atteint le niveau de la formule passe-partout formaliste sans risque mais aussi, sans prise. On se retrouve donc alors avec devant soi trois strates épistémologiques, si vous voulez. La profondeur archi-abstraite du savoir est occupée par le genre d’ontologie creuse du type de celle que j’exemplifie justement ici, en quinze mots et en pavoisant. La densité concrète des savoirs est désormais, pour sa part, solidement tenue par les disciplines scientifiques et techniques, qui, elles, ne céderont pas leur place, surtout pas devant les soubresauts volontaristement sapientiaux d’une pensée généraliste du genre de celle que j’exemplifie ici. La philosophie doit donc chercher à s’installer entre ces deux strates. Elle se doit de chercher à rester profonde… sans devenir creuse (je suis fier de ce calembour aussi… presque autant que je suis fier de ma petite ontologie).

Et pourtant, houlàlà, la philosophie existe. Massivement. C’est un comportement intellectuel vernaculaire, ordinaire, qui nous habite tous jusqu’à un certain degré. Ce n’est aucunement une chasse gardée de savants, au demeurant. La philosophie, c’est moins les gammes de la sagesse que le blueprint de l’esprit critique, en quelque sorte. Et le cul-de-sac où elle se trouve actuellement, c’est justement la pensée savante traditionnelle qui l’y a fourvoyée, d’assez longue date d’ailleurs. Et, en même temps, de plus en plus, la pensée ordinaire s’empare de la philosophie (sans trop se soucier, du reste, des philosophes, de leur tradition, de leur héritage) et en fait une arme théorique du tout venant. La philosophie se transforme, se transmute… C’est qu’elle aussi, comme le reste de l’être, devient ce qui sera… Reste simplement à adéquatement l’engager en direction du retour du concret, notamment en lui faisant éviter soigneusement les ontologies trop petites parce que trop synthétiques…

Les définitions les plus abstraites, si on les soumet à un examen plus précis, font apparaître toujours une base déterminée, concrète, historique.

Karl Marx (Lettre à Engels, 2 avril 1858)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Des limites de l’empirique

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2018


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Dans le Livre II de De rerum natura (De la Nature), le philosophe matérialiste romain Lucrèce écrit:

Quoique tous les éléments se meuvent, on ne doit pas être surpris de ce que la masse semble demeurer immobile, sauf les corps qui ont un mouvement propre. Car la nature des éléments est enfouie dans les ténèbres, hors de la portée des sens; et, si leur essence échappe à ta vue, il faut bien qu’ils te dérobent aussi leurs agitations, puisque les corps visibles nous cachent eux-mêmes leurs mouvements à travers la distance qui nous en sépare. Souvent, en effet, les brebis qui paissent dans les gras pâturages se traînent où les appellent, où les attirent les herbes brillantes des perles de la fraîche rosée, tandis que les agneaux rassasiés jouent et bondissent avec grâce; mais on ne découvre de loin que des masses confuses, immobiles, et comme des taches blanches sur une verte colline. De même, lorsque de vastes légions inondent la campagne de leurs manœuvres et feignent de se livrer bataille, les armes jettent des éclairs dans le ciel; le sol étincelle de fer, et gémit sous la marche retentissante de cet amas de guerriers; les montagnes, frappées de leurs cris, les renvoient aux astres; les escadrons voltigent de toutes parts, et franchissent soudain les plaines ébranlées de leur poids et de leur course rapide: cependant, à les voir de certains endroits, au sommet des montagnes, on les croirait immobiles, et leur éclat semble dormir sur la terre.

On appelle réalité empirique la portion du réel perçue ou perceptible par un ou plusieurs des cinq sens. L’empirique est grossier, limité, mal découpé et soumis à force critiques, dès que la plus spontanée des impulsions philosophiques se fait jour. Nos sens nous trompent dit assez vite la ratiocination sourcilleuse qu’on produit à leur sujet. Une solution ancienne, du petit penseur élitaire étroit, consistait donc à fuir le monde des sens, à s’enfermer dans le mental, le cogitatif, le limpide, le confirmatif. On y voyait une sorte de résistance monastique à cette tromperie permanente issue du réel et une option permettant d’asseoir dans la certitude de la pensée subjective l’option des connaissances circonscrites… terriblement circonscrites, pour tout dire. Et aussi: terriblement restreintes dans l’enceinte durablement biaisée du petit collectif scolastique.

Mais, notamment au cours des siècles de la philosophie moderne (seizième au vingt-et-unième siècles), les lois du monde matériel en sont venues à s’imposer à la pensée. On a fini par implacablement s’aviser du fait que la connaissance passe par le canal des sens. Les sens nous transmettent le réel de façon faussée… pas de façon fausse mais de façon faussée. La nuance est capitale. Elle fonde ce qui fonctionne mal mais tient le coup tout de même. On a tous un jour rencontré le fameux panier d’épicerie qui dévie. Vous avancez dans le centre de l’allée du supermarché mais le foutu panier à roulettes a quelque chose de niqué dans les moyeux et il dévie, toujours dans le même sens. Comme il n’est pas question de traverser tout le magasin pour en changer (au risque d’en choper un qui dévie dans l’autres sens ou dont les roulettes sont bloquées), vous décidez, sur le tas, de compenser cette déviation tendancielle à la force des poignets. Vous vous développez, à la volée, des procédures. Vous les implémentez, à la dure. Soit vous forcez contre, soit vous replacez les roues arrières en bonne position par à coups, périodiquement, soit vous alternez aléatoirement une combinaison de ces deux solutions. Le panier d’épicerie, ce sont vos sens en cours de perception. Votre action rectificatrice, c’est l’intervention de votre rationalité apprenante. Vos courses, ce sont les connaissances que vous parvenez malgré tout à entasser en l’enceinte de ce véhicule qui roule mal mais roule tout de même. Dans ces conditions clopinantes, l’ensemble va de guingois mais il parvient, l’un dans l’autre, à vous permettre de vous traîner jusqu’à la caisse, avec vos courses. Après? Bien après, vous rangez ce véhicule déficient parmi ses semblables et ce sera aux générations suivantes de se démerder avec le panier aux roues faussées. Advienne que pourra, votre temps à vous sera révolu. Qui sait, quelqu’un finira peut-être même par tout simplement réparer cet instrument valide malgré tout et par en révolutionner tout doucement la pensée biaiseuse.

Arrivons-en aux brebis et aux agneaux de Lucrèce et installons nous dans la concrétude de la situation dont il nous parle. Vous voici au sommet d’une montagne et, dans la vallée, vous apercevez les brebis et les agneaux arpentant silencieusement le pâturage. On dirait une masse blanche crûment distincte du vert de la vallée mais compacte, unifiée et fixe. Les chances sont pourtant faibles que vous vous imaginiez que le fond de la vallée s’est couvert d’une manière de mousse polluante immobile. Vous savez que ce sont des moutons, qu’ils sont des entités discrètes, vivantes, mobiles, que vos sens vous trahissent et que ce que vous voyez d’ici diffère de ce qui est, et qu’il n’y a pas de quoi en faire une affaire, la chose étant si fréquente, dans le cours de la vie pratique. Les connaissances empiriques antérieures, solidement accumulées en vous et en vos pairs, jouent un rôle capital dans la sérénité de votre conclusion. Avant de monter sur le sommet, vous êtes passé par cette bergerie. Vous y avez retrouvé le berger Isaac, qui vous accompagne en ce moment même dans votre promenade. Vous avez circulé au milieu des moutons, bien entiers, bien bêlant, bien séparés les uns des autres, et bien empiriques. Il y en avait à perte de vue, qui trottinaient sur le terrain avoisinant, tel une vague. Vous avez aussi longé la bergerie, pour constater, d’en bas, qu’elle avait des murs et un toit rouge. Vous la voyez maintenant du haut du sommet, rectangle imprécis mais dont la teinte cramoisi perfaitement perceptible est toujours un peu là. Vous faites tout naturellement la transposition entre ces deux scènes de votre vécu récent. La masse blanche des moutons est à la tache rouge du toit de la bergerie ce que les moutons réels étaient à la bergerie en trois dimensions, quelques heures auparavant. Vous corrélez les deux expériences et, presque sans le vouloir, vous décidez de les hiérarchiser. Vous en faites tout naturellement primer une sur l’autre. Une grande distance restreint la qualité empirique. Vous le savez, pour l’avoir observé mille fois sur la route, en montagne, et dans les villages. L’information la plus fiable, venue des yeux et des oreilles, c’est souvent celle qui se capture d’assez prêt. En bas, vous perceviez l’individualité de chaque brebis, de chaque agneau, vous les voyiez frémir, vous les entendiez bêler et leurs clochettes étaient audibles aussi. Vous sentiez même leur odeur. Ici, sur le sommet, tout est atténué, tout semble comme schématique. Pas de son, pas d’odeur, et le troupeau en masse compacte ou semi-compacte. Non, il n’y a rien à y faire, les sens mentent plus ici qu’en bas… tout en vous faisant aussi comprendre, ici, combien le mouvement des bêtes est dérisoire et minimal face à l’immensité de la montagne (moins perceptible d’en bas, elle, par contre — s’il fallait esquisser une carte de la vallée, on serait mieux placé ici qu’en bas, pour le faire). La ratiocination sommaire vous amenant à prioriser vos différentes expériences empiriques est un comportement tellement ordinaire que vous n’en sentez plus se déployer la mécanique permanente, pourtant très sophistiquée, chèrement acquise, constamment rajustée, et aussi lancinante que l’activité compensatrice sur les roues du panier d’épicerie de tout à l’heure. Ceci est le monde raboteux et concret aux petites victoires mille fois renouvelées de la connaissance directe.

Mais imaginons que votre ignorance et votre hauteur touristique vous placent dans une situation encore moins articulée empiriquement. Imaginons que vous descendez directement sur le sommet depuis un hélicoptère qui vient de se poser et qui vous y dépose. Vous n’avez rien vu de proche, au fond de la vallée, et vous voici apparaissant, sans transition, sur le sommet. Vous y rencontrez le berger Isaac, qui sera votre guide de montagne. Vous apercevez alors le rectangle de couleur rouge et la grande masse blanche, au fond de la vallée. En paix avec votre ignorance, vous demandez: Qu’est-ce que c’est que cette immense masse mousseuse, au fond de la vallée? C’est pas de la pollution, j’espère. Le berger Isaac éclate d’un rire franc et il vous explique que non, que c’est un troupeau de brebis et d’agneaux et que, d’ici quelques heures, vous irez-vous balader au milieu d’eux. La chose vous parait parfaitement incroyable, tant cette masse est blanche, lisse, figée et compacte. Mais cet homme est un berger du pays. Vous le payez pour ses services. Il a très bonne réputation et il passe pour quelqu’un qui donne l’heure juste, en toute simplicité, et qui ne mène pas ses visiteurs en bateau. C’est un travailleur spontanément sincère, vous le savez. Vos amis touristes vous l’ont dit. Toute une configuration sociale complexe fonde votre assurance de classe et votre confiance en cet homme. Isaac parle juste. Son intimité avec le monde des pâturages est obligatoirement une solide vérité pour vous. Vous faites donc primer sa certitude tranquille et amusée (ce sont des brebis et des  agneaux qui paissent) sur votre supputation un peu intempestive (c’est une masse de mousse polluante). Vous gardez votre expectative en éveil, certes, mais, même si les confirmations empiriques manquent, vous recevez les dires du berger Isaac comme intégralement vrais. L’argumentation d’autorité dudit berger Isaac vous satisfait pleinement et ce, hors constat. C’est la connaissance indirecte.

Directe (basée sur une corrélation de l’observation présente depuis le sommet avec une promenade antérieure parmi les brebis et les agneaux) ou indirecte (basée sur la parole fiable du berger Isaac qui n’affabule pas et connaît bien son petit monde), la connaissance fondant la conclusion que vous tirez sur cette vaste tache blanche sur fond vert près d’un rectangle rouge est fatalement qu’elle n’est… PAS qu’un simple jeu de taches de couleurs blanche, verte et rouge. Vous ne faites pas une lecture picturale de cette situation (sauf fugitivement, le temps d’une émotion esthétique). Le fait est que cette masse blanche est autre chose que ce que votre perception limitée vous en transmet. Le fait est aussi que s’il y a un débat à formuler, ce sera au sujet de la nature de cet autre chose. Et, de fait, ce stare pro aliquo (standing for something else) de la grande tache blanche sur fond vert EST la réponse de votre praxis, justement quand vos sens torves et votre rationalité compensatrice travaillent de concert. Ce qu’on perçoit n’est pas trivialement ce qu’on perçoit mais autre chose, se donnant obligatoirement à la recherche individuelle et, surtout, collective. Car il est important de comprendre qu’on observe ici aussi la réponse de la praxis, plus riche et plus concrète, du berger Isaac et, l’un dans l’autre, à travers lui, la réponse de la praxis cumulative de la totalité contemporaine et historique de l’humanité, face aux limites de l’empirique.

Tous ensemble, depuis les tout débuts de leur existence historique, les humains sont arrivés à dominer ces limites de l’empirique et à se transmettre la connaissance de ce que le halo perceptible recèle en lui: le monde matériel. Et si la nature des éléments est enfouie dans les ténèbres, hors de la portée des sens; et, si leur essence échappe à ta vue, il faut bien qu’ils te dérobent aussi leurs agitations, puisque les corps visibles nous cachent eux-mêmes leurs mouvements à travers la distance qui nous en sépare (Lucrèce). Il reste que le cumul des connaissances directes et indirectes, dont dispose notre rationalité ordinaire, finit par percer cette essence agitée au jour, la harnacher et la saisir au vif. Cela s’effectue au cours des longs processus historiques de connaissance et d’action collective… de connaissance PAR l’action collective.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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