Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Le vague à l’âme du Salon Rouge (essai-fiction)

Posted by Ysengrimus sur 9 octobre 2017

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J’ai fait mon temps. Ma gloire est révolue, dépassée. Non, non, ne cherchez pas à me consoler. Je dis ça sans grommeler. Je suis un vestige d’un autre temps. Un temps qui ne se comprenait pas très nettement lui-même d’ailleurs, vu qu’il m’a construit, m’a configuré, m’a mis en place. Il a bien fallu pour que ce temps me fasse si solide et si flamboyant qu’il me présume un avenir et une pérennité largement supérieure à ce qu’elle fut effectivement. Ce fut là, une fois de plus, le vieux truc de se croire éternel, fatalement. Il y a toujours un de vos concepteurs quelque part qui s’y prend les pieds. Puis c’est vous qui payez pour, au fil du temps. Mais, bon, que je me présente dans les formes. Je suis la Salle du Conseil Législatif  du Québec.

Mais faites comme chez vous et surtout ne vous formalisez pas, hein. Je suis un peu roide et guindé, extravagant à ma manière mais l’un dans l’autre fort cordial. J’asperge du protocolaire à revendre mais je fais pas trop de façon non plus. Faites comme tout le monde alors, et appelez-moi simplement Salon Rouge. Je n’en rougirai pas, va. Plus rouge que moi de toute façon, tu meurs. C’est là la couleur tutélaire de la monarchie britannique, au fait. Ce serait ainsi par grandiose d’apparat, il parait. Les toiles et tissus rouges coûtant trop cher pour la populace, au temps lointain où ce choix fut fait, on les exultait et les utilisait, de façon un tantinet arrogante, comme signes ostensibles de puissance. Éloquent… languissant… Mais passons sur la couleur…

Mon existence architecturale, aujourd’hui un peu vide, un peu creuse, provient initialement d’une sorte de malentendu colonial. Je vous en parle en toute simplicité mais n’hésitez surtout pas à contester mes vues sur la question, si elles vous semblent par trop acides. Vous pouvez librement me contester. Je suis très magnanime, comme toutes les grandes entités inutiles. Le parlementarisme britannique (il s’agit toujours un peu de lui en dernière instance quand on traite ce genre de matière) est habituellement bicaméral. Son architecture prévoit donc une Chambre des Seigneurs, dite Chambre des Lords ou Chambre Haute, et une Chambre du Commun, dite Chambre Basse ou, par une maladresse de traduction drolatique devenue un abus de langage passé dans la langue… ahem… commune, Chambre des Communes. Les Seigneurs sont nommés à vie par le monarque ou ses dépositaires. Le Commun (des mortels) est élu par ses pairs populaires. Une spectaculaire disposition schématisée de la lutte des classes de l’époque féodale s’est donc figée puis racornie dans le dispositif constitutif de la charpente physique des Parlements. Et la tradition parlementaire perpétue solennellement cette version des choses. On appelle ça le modèle Westminster.

Le susdit modèle Westminster se reproduit, avec les ajustements locaux d’usage, dans tout ce qui, de bon grée ou de mauvais grée, s’avère être une colonie britannique. Au moment de sa constitution en 1867, le Canada, lui-même à parlement bicaméral (Sénat et Chambre des Communes), a laissé ses provinces à majorité anglophones se doter de parlements provinciaux à une seule chambre. Mais il imposa le parlement bicaméral aux cinq provinces contenant la population francophone du Canada (soit l’Acadie, charcutée elle-même en trois provinces distinctes, et le Manitoba, et le Québec). Il s’agissait de pouvoir contrôler l’Assemblée Législative élue (et susceptible d’être à majorité francophone) par un Conseil Législatif nommé (dont on présumait qu’il serait anglophone). On avait donc là un mécanisme, théorique sinon effectif, de mise en forme politique d’une perpétuation du dispositif d’occupation colonial.

Laissons de côté si vous le voulez bien la Nouvelle-Écosse, l’Île du Prince Édouard et le Nouveau-Brunswick (qui sont les trois provinces sur lesquelles on força l’Acadie à se répartir) ainsi que le Manitoba. Dans ces quatre provinces, les parlementaires provinciaux sont parvenus à se débarrasser de leurs Conseil Législatifs respectifs en y pratiquant le swamping ou submergement politicien. Tu bourres ta Chambre Haute d’éléments favorables à son abolition et quand c’est finalement fait, tu passes à la Chambre Basse une loi d’abolition de la Chambre Haute. Quand cette loi est revue par la Chambre Haute, celle-ci ne peut pas se protéger en l’abrogeant vu que les abolisseurs sont majoritaires dans les deux chambres. Le Manitoba bazarda ainsi son Conseil Législatif en 1876, le Nouveau-Brunswick en 1892, l’Île du Prince Édouard en 1893, et la Nouvelle-Écosse en 1928. Les chicanes furent acrimonieuses mais le principe qui s’appliqua est celui selon lequel plus ces provinces s’anglicisèrent vite, plus les Conseil Législatifs y disparurent vite.

Reste le Québec. Le Québec et moi. Ma grande copine, la Salle de l’Assemblée Nationale et moi, on a été construites dans les années 1880, par là. Elle, c’est le Salon Bleu (anciennement Salon Vert), moi je suis le Salon Rouge (en train, parait-il, de devenir Salon Rose). Vous commencez peut-être à comprendre pourquoi je me complexe un petit peu. Mazette, j’ai été conçu pour servir d’écrin au Conseil Législatif du Québec soit les vingt-quatre barbus somnolents et non élus qui allaient détenir un droit de véto autoritaire sur toutes les lois québécoises pendant 101 ans. Je me suis fatalement perçu de temps en temps comme une antre de méchants. Mais souvenez-vous que j’ai parlé tout à l’heure d’un malentendu colonial ayant présidé à mon existence. C’est que cette affaire de francophones élus à la Chambre Basse et d’anglophones nommés à la Chambre Haute, ça a jamais marché, en fait. Au Québec, tout le monde était francophone partout. Cela ne rendait pas pour autant mon existence moins perfide et je m’en explique.

Depuis la confédération canadienne (1867), la couronne britannique ne met plus son nez dans nos affaires. Ils sont trop polis pour nous le dire mais ils en ont plus grand-chose à foutre, pour tout dire, en fait. Donc, entre 1867 et 1968, les Conseillers Législatifs qui vivent dans mon ventre sont nommés par le Lieutenant Gouverneur du Québec. Comme ce dernier n’est lui-même qu’un inaugurateur de chrysanthèmes post-coloniaux, c’est en fait le premier ministre du Québec qui nomme, à vie, les Conseillers Législatifs (le Lieutenant Gouverneur ne fait qu’avaliser ces nominations). Alors la manœuvre était conséquemment la suivante (ils font exactement le même coup au Parlement et au Sénat canadien, encore de nos jours). Si le premier ministre du Québec est, disons, un conservateur. Il bourre le Conseil Législatif de conservateurs. Aussi, quand il perd ses élections, il peut encore contrôler le segment décisionnel du pouvoir avec ses conservateurs nommés à la Chambre Haute qui enguirlandent maintenant les libéraux tentant de passer des projets de lois depuis la Chambre Basse. Les libéraux appliquent la même manœuvre, ils bourrent la Chambre Haute de libéraux, tentant de renverser la tendance. Mais mes locataires ne sont que vingt-quatre et ils sont nommés à vie. Il faut donc des années voire des décennies pour que la Chambre Haute change de couleur politique et s’aligne sur la Chambre Basse qui, elle, entre-temps, perd des élections derechef et le cycle recommence. C’est le dysfonctionnement institutionnalisé permanent. Le Conseil Législatif avalisait habituellement les lois de l’Assemblée Législative mais je me souviens de quatre ou cinq fois, en un siècle, où les méchants rétrogrades ont modifié et même bloqué des lois. Et la constitution était fort stricte. Si mes vingt-quatre locataires non élus rejetaient une loi québécoise, elle tombait, sans plus, comme une feuille à l’automne.

Mais alors me direz-vous (car je vous devine attentifs) pourquoi ne pas avoir appliqué la procédure du swamping pour se débarrasser du Conseil Législatif, comme dans les provinces anglophones? Eh ben c’est pas clair. Mais je pense que les hommes politiques québécois ont longtemps porté en eux une sorte de peur de colonisés qui les parasitait et les paralysait. Je sais qu’en 1900, les olibrius de la Chambre Basse ont passé une loi d’abolition de la Chambre Haute mais sans avoir paqueté préalablement ladite Chambre Haute. Les Conseillers Législatifs ont donc rejeté la loi abolissant leur corps et ce fut, du Salon Rouge au Salon Bleu, je vous dis merluche. Swamping without swamping won’t work, bozo.

En 1964, le premier ministre Jean Lesage, un libéral élu depuis 1960, en a finalement eu plein le dos. J’étais alors paqueté de Conseillers Législatifs du parti de l’Union Nationale, des soldats de Maurice Duplessis qui, lui, avait régné sur le Québec sans discontinuer depuis 1944. Les importantes réformes de la Révolution Tranquille risquaient de se faire caraméliser entre mes beaux murs rouges par les rétrogrades du régime précédent (pas très monarchistes au demeurant). Le premier ministre Lesage a donc pris sa belle plume d’oie et a écrit une lettre au Conseil privé de Londres (qui, depuis toujours, assurait l’intendance des affaires coloniales de l’empire) le priant, si c’était pas un effet de sa grande bonté, de bien vouloir abolir le Conseil Législatif du Québec. Pas achalés pour deux cennes (comme on dit, entre mes murs et ailleurs), les Conseillers Législatifs ont pris leur belle plume d’oie eux aussi et ont écrit une lettre au Conseil privé de Londres  le priant, si c’était pas un effet de sa toute aussi grande bonté, de bien vouloir NE PAS abolir le Conseil Législatif du Québec. Sur réception de ces deux lettres, les londoniens ont répondu: faites votre tambouille vous-même, les génies. C’est plus de nos affaires. Le Québec est souverain sur son intendance interne. On veut plus en entendre parler (glose libre de votre grand ami intemporel, le Salon Rouge). À moyen terme, c’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, ça.

Les années soixante étant ce qu’elle furent, on avait aussi autre chose à gamberger que les mésaventures rétrocratiques [sic] du Salon Rouge. C’est que les événements se précipitaient. 1966: chute de Jean Lesage et fin de la Révolution Tranquille stricto sensu, élection surprise du très réactionnaire mais très nationaleux Daniel Johnson. 1967: visite du Général de Gaulle au Québec, un vent populiste de francisation linguistique et institutionnelle souffle sur la belle province. 1968: mort subite de Daniel Johnson et son remplacement par Jean-Jacques Bertrand, de la même couleur politique. C’est alors une ambiance panique. Le nationalisme québécois est à son comble. Malgré les Johnson et les De Gaulle, voici qu’il déborde à gauche. Le tumultueux Mai 68 des québécois se fait au nom de l’émancipation nationale. Il y a eu et il y aura encore des attentats terroristes. Le Québec veut se libérer. C’est Vive le Québec libre all the way. Magistralement inopérant, Jean-Jacques Bertrand peut pas vraiment faire grand-chose mais, dans son bac à sable, il peut jouer, notamment avec nous, les grands petits symboles. Il lance donc une réforme des institutions parlementaires québécoises. L’Assemblée Législative du Québec prend le nom d’Assemblée Nationale du Québec et, fort de la réponse du Conseil privé de Londres à Jean Lesage quatre ans auparavant, et du fait que mes murs sont toujours paquetés de Conseillers Législatifs duplessistes (ils sont de la même couleur politique que le parti du premier ministre, l’Union Nationale — l’ultime swamping est là, donc, comme si de rien…), la Chambre Basse vote la dissolution du Conseil Législatif et la Chambre Haute avalise sa propre dissolution. 1968, pour moi marque le grand passage à vide de mon petit monde rouge d’autrefois… raplapla…

Aujourd’hui, souvent déserté, je porte encore le nom officiel de Salle du Conseil Législatif et le nom vernaculaire de Salon Rouge. Ce sont les commissions parlementaires qui se réunissent dans mon ventre désormais. Je sers aussi de grande salle protocolaire pour les remises de prix, les lancées de Législatures, les événements spéciaux, les patatras médiatiques, les flaflas devant public. Oh, il y a souvent foule s’épivardant entre mes murs. Que du beau monde. Et pourtant, je n’arrive pas à me débarrasser du sentiment un peu langoureux que je ne sers plus à rien. Enfin je me console en me disant qu’au moins je sers plus non plus à emmerder les députés élus. Ceci dit, on me rapporte qu’ils sont aussi discrédités de nos jours que l’étaient jadis mes vieux Conseillers Législatifs en sinécure. Je vous le dis, c’est une des propensions involontaires du modèle Westminster, tout ce qui se pavane au Salon Rouge a tendance à devenir obsolète, inutile, protocolaire et niaiseux. Je porte en moi une sorte de guigne institutionnelle. Prudence, prudence sur mon grandiose modeste avenir, donc.

Disons, ou redisons, la chose comme elle est. J’ai fait mon temps. Ma gloire est révolue, dépassée. Non, non, ne cherchez pas à me consoler. Je dis ça sans grommeler. Je suis un vestige d’un autre temps. Un temps un peu vanné dont la devise est Je me souviens. Allez, soyez rouges, rubiconds de joie sinon de honte comme le Red Enseign et le Salon Rouge même, et n’y pensons plus…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Écho-nounours (sur la sculpture urbaine ÉCHO de Michel Saulnier)

Posted by Ysengrimus sur 9 septembre 2017

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en été)

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en été)

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Écho-nounours

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Une empilade de nounours
En vieux bois noir et dépoli.
Ils ont embelli mon jour
Et je leur ai tellement souri.

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Et je les ai touché.
Ils sont ronds et grégaires.
Sans mains, sans dents, sans pieds,
Ils sont modestes et fiers.

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Quand le bois dit l’amour,
Il le fait tout en sphères.
Et ça fait son affaire
De s’afficher nounours,

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Tout en s’appelant Écho
Et de bien rire du ventre
Qui dévore nos travaux,
Qui tire l’ours hors de l’antre.

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Ces nounours sont comme en piles.
Ils ne vont pas s’en aller.
Leur présence est fort utile
Vu qu’ils m’ont fait rêvasser, transgresser et aimer.

 

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en automne)

Michel Saulnier, ÉCHO, 2001, devant l’immeuble Domtar, Métro Place-des-Arts, Montréal (en automne)

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Il y a cinquante ans: VIVE LE QUÉBEC LIBRE!

Posted by Ysengrimus sur 24 juillet 2017

Daniel Johnson et Charles de Gaulle

Daniel Johnson et Charles de Gaulle

Je ne suis pas devenu Président de la République
pour faire la distribution des portions de macaroni…

Commentaire attribué à Charles de Gaulle

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C’était il y a cinquante ans, pilepoil. On a dit bien des choses, compliments onctueux et autres sombres quolibets, sur cet événement spectacle. Les pour et les contre se sont amplement polochonnés. On va pas remettre ça, justement quand on est en train de se dire combien le temps a passé. Faudrait en venir un petit peu au recul historique, si tant est. Alors, bien, on va laisser les émotions frémissantes des anglo-canadiens un petit peu en dehors du truc, ici (ils étaient furax, c’est reçu. On va pas en faire une tartine). On va plutôt, si vous le voulez bien, concentrer notre attention sur les objectifs de Daniel Johnson (Premier Ministre du Québec) et les objectifs de Charles de Gaulle (Président de la République Française) en cette année là de rencontre, entre toutes, sur Montréal. Ils sont fort disjoints, ces deux bouquets d’objectifs… jusqu’au malentendu, presque. Il va bien falloir finir par un peu s’en aviser.

Nous sommes en 1967, l’année de l’Exposition Universelle de Montréal. De Gaulle (1890-1970), il lui reste trois ans à vivre. Johnson (1915-1968), il lui reste un an à vivre. Sans vraiment s’en aviser, ce jour de gloire, pour ces deux hommes, est un petit peu aussi leur chant du cygne à chacun et, en même temps, le point final d’une certaine conception et de la France et du Québec. Pourtant ces deux hommes politiques semblent ouvrir une ère, plutôt que de fermer une époque. Ils se retrouvent autour de la priorité commune de renforcer les liens entre le Québec et la France et tout cela semble se tourner ostensiblement vers demain. Sauf qu’en fait, ces deux figures conservatrices des Trente Glorieuses servent des objectifs moins futuristes qu’on ne le croit. On va regarder un petit peu tout ça.

Commençons par le texte intégral de l’allocution de l’Hôtel de ville de Montréal. On observe alors que, dans ce court discours, trop souvent charcuté et édité dans les bandes d’actualité, le Général mentionne très explicitement le gouvernement du Québec, [celui] de mon ami Johnson. Lisons plutôt, à froid.

Discours de De Gaulle sur le balcon de la mairie de Montréal (intégral)

C’est une immense émotion qui remplit mon cœur en voyant devant moi la ville de Montréal française [acclamations]. Au nom… au nom du vieux pays, au nom de la France, je vous salue [acclamations]. Je vous salue de tout mon cœur [acclamations]. Je vais vous confier un secret que vous ne répéterez pas [acclamations et rires]. Ce soir, ici, et tout le long de ma route, je me trouvais dans une atmosphère du même genre que celle de la Libération [acclamations]. Et tout le long… et tout le long de ma route, outre cela, j’ai constaté quel immense effort de progrès, de développement et par conséquent d’affranchissement vous accomplissez [acclamations]… vous accomplissez ici. Et c’est à Montréal qu’il faut que je le dise, parce que [acclamations]… parce que s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre [acclamations]. Je dis, je dis c’est la vôtre et je me permet d’ajouter, c’est la nôtre [acclamations]. Si vous saviez quelle confiance la France, réveillée après d’immenses épreuves, porte maintenant vers vous [acclamations]. Si vous saviez, si vous saviez quelle affection elle recommence à ressentir pour les Français du Canada [acclamations]. Et si vous saviez à quel point elle se sent obligée de concourir à votre marche en avant, à votre progrès. C’est pourquoi elle a conclu, avec le gouvernement du Québec, avec celui de mon ami Johnson [acclamations] des accords… des accords pour que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent  ensemble à une même œuvre française [acclamations]. Et d’ailleurs, le concours que la France va tous les jours un peu plus prêter ici, elle sait bien que vous le lui rendrez parce que vous êtes en train de vous constituer des élites, des usines, des entreprises, des laboratoires qui feront l’étonnement de tous et qui, un jour j’en suis sûr, vous permettront d’aider la France [acclamations]. Voilà ce que je suis venu vous dire ce soir, en ajoutant que j’emporte de cette réunion inouïe de Montréal un souvenir inoubliable. La France entière sait, voit, entend ce qui se passe ici. Et je puis vous dire qu’elle en vaudra mieux. Vive Montréal. Vive le Québec [acclamations]. Vive le Québec libre [acclamations]. Vive… vive… vive le Canada Français et vive la France [acclamations].

Les objectifs de Daniel Johnson (Premier Ministre du Québec). Alors qui donc est ce Johnson qui reçoit, ce fameux soir là, ce coup de képi un peu oublié du Général. Malgré son nom anglais (irlandais, en fait), c’est un francophone pur poudre. Il avait été le principal homme lige du Premier Ministre Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959), dont le parti, la très conservatrice Union Nationale avait régné sur le Québec entre 1936 et 1939 puis entre 1944 et 1960. Évincée du pouvoir en 1960 par le fédéraliste Jean Lesage, l’Union Nationale de Johnson faisait figure de chien crevé archaïque quand, contre toutes attentes, elle reprend le pouvoir en 1966. La formule du Général, on le notera, sonne un peu comme un le gouvernement de mon ami Johnson, à l’exclusion de tout autre… Ceci est l’occasion de signaler qu’on assiste, de fait, en 1967, à la DEUXIÈME VISITE du Président De Gaulle au Québec (et au Canada). Lors de la première visite (entendre: première visite de De Gaulle comme président. Il est aussi venu au Canada comme gars ordinaire, si tant est), survenue, elle, en 1960, le Général était tombé sur le fédéraliste Jean Lesage et l’accueil avait été beaucoup plus froid et surtout, moins configuré, moins théâtral. Le Jean Lesage de l’impétueuse Révolution Tranquille et le Charles de Gaulle de l’archi-emmerdante Guerre d’Algérie s’étaient un peu regardés en chiens de fusils, cette fois-là. Et le passage à Ottawa (qui avait alors eu lieu, ce qui ne sera pas le cas en 1967) chez Lester B. Pearson avait été tout aussi frigorifique. On ajoutera que, dès 1959, le gouvernement De Gaulle avait approché le gouvernement Duplessis pour mettre en place des collaborations Québec-France. De Gaulle avait de la suite dans les idées sur ses affaires québécoises (comme sur toute sa politique internationale d’ailleurs). Et surtout, il préférait les unionistes nationalistes québécois aux libéraux fédéralistes canadiens.

Il y a donc une compatibilité idéologique profonde entre Johnson et De Gaulle. Ce sont des populistes, des nationalistes, des conservateurs, d’ardents cocardiers de la chose française. Ajoutons, et l’affaire est alors piquante, qu’il y a, chez Johnson, petit lombric effacé, une véritable attitude de sbire. Il a vécu sa longue maturation politique dans l’ombre d’un chef autoritaire (Duplessis) et, en regardant les images de ce spectacle de 1967, il est patent à tout québécois d’une certaine génération que, dans le regard pieux et servile de Johnson envers le Général, perdure le fait que cette ample figure oratoire française, matoise et tonitruante, est enveloppée, pour le petit québécois moustachu et pour une portion importante du reste de l’audience canadienne-française du temps, du suaire fantômatique éthéré mais encore implacable de Maurice Duplessis.

Quoi qu’il en soit de la fantasmatique interne de Johnson et de ses compatriotes face au Général, il reste que l’Union Nationale, même mourante, peut encore faire sentir son imprégnation sur le Québec moderniste naissant. Le parti de Johnson, tentaculaire, réactionnaire mais autonomiste, reste solidement implanté dans les campagnes. Il y fonctionne depuis l’après-guerre comme une sorte de pègre. Un jour de congé ad hoc a été décrété pour la visite du Général (qui a lieu un lundi). Le petit peuple patronal et syndical a suivi. Tout a été organisé au ratapoil. Il est évident, criant, que les communes traversées par la grande décapotable du Général ont été décorées, pavoisées et achalandées, par la vieille machine campagnarde de l’Union Nationale. En brimballes (des arcs de triomphes en branches de sapins avec des fleurs de lys géantes, je vous demande un peu), en êtres humains le long des routes (brandissant le fleurdelysé, ce drapeau nostalgique donné au Québec moins de vingt ans auparavant par Duplessis) et en fanfares (chaque harmonie de village est tenue par l’Union Nationale, bien au fait de l’impact populiste des flonflons de la fête), on acclame le grand visiteur, le long du Chemin du Roy, dans une couleur locale et une liesse populaire parfaitement orchestrées. Il s’agissait, pour Johnson, cette fois-ci, de ne pas rater son coup dans le rendez-vous ostensible avec la francophilie de tête.

C’est que tout va mal, en fait, pour l’Union Nationale. Sa carène vermoulue vient de se prendre deux torpilles qui vont, à très court terme, lui être fatales. Première torpille: la Révolution Tranquille de Jean Lesage (1960-1966), ostensiblement appuyée par les fédéralistes (notamment par les ci-devant Trois Colombes), fait maintenant apparaître le parti de Johnson comme ce qu’il est effectivement: un dispositif rétrograde, autoritaire, ruraliste et de plus en plus inadapté aux progrès en cours (ces élites, ces usines, ces entreprises, ces laboratoires dont parle justement le Général). Seconde torpille: le nationalisme québécois, fond de commerce classique de l’Union Nationale, est en train de prendre un solide virage socialisant. Un puissant tonnerre de gauche et de centre-gauche roule en effet de plus en plus fort sur l’horizon politique fleurdelysé: fondation de l’Union des Forces Démocratiques (1959), de l’Action Socialiste pour l’Indépendance du Québec (1960), du Rassemblement pour l’Indépendance Nationale (1960), du Mouvement Laïc de Langue Française (1961), du Nouveau Parti Démocratique (doté alors d’une remuante aile québécoise — 1961), de la revue Parti Pris (1963), du Mouvement Souveraineté-Association (1966), puis plus tard du Parti Québécois (1968). Début des actions directes violentes du Front de Libération du Québec (de 1963 à 1970). Le souverainisme québécois est à son comble. Il se démarque vigoureusement du vieux nationalisme traditionaliste, immobiliste et réactif, à la papa. Malgré les Johnson et les Lesage, voici donc que l’affirmation québécoise, embrassée par toute une jeunesse, déborde à gauche. Le tumultueux Mai 68 des québécois se fait au nom de l’émancipation nationale. Il y a eu et il y aura encore, jusqu’en 1970, des attentats terroristes. Le Québec veut se libérer. C’est Vive le Québec libre all the way, certes, mais plus du tout selon la doctrine sociale de l’Union Nationale. Il faut absolument tout faire pour chercher à se redonner l’initiative, sur la lancinante question nationale.

 Le coup de poker de la visite du Général est donc, dans le corpus des objectifs de Johnson, un moyen un peu intempestif pour reprendre le nationalisme québécois en main et ce, à droite. C’est que si le progressisme des Trente Glorieuses colle au fédéralisme, et si le nationalisme québécois, lui, se barre à gauche, notamment en devenant souverainiste, l’Union Nationale va se retrouver devant rien à défendre. Son passéisme est discrédité par les libéraux, son nationalisme est pillé par le R.I.N (dont les pancartes seront très visibles dans la foule acclamant le Général sur Montréal… pas en région, par contre). Le souverainisme, (appelé séparatisme par ses adversaires), ce nationalisme programmatique, émancipateur et gauchisant, ne faisant pas partie de la palette politique de Johnson, il faut tenter de faire gigoter devant les québécois un intervenant international prestigieux, francophone, dominateur mais libérateur… populaire mais conservateur. De Gaulle assurera, le temps d’un court été, ce rôle semi-conscient de flageolant funambule idéologique. Johnson, on le voit à sa sale trogne sagouine lors de la fameuse montée de la décapotable du Général sur le Chemin du Roy, boit littéralement du petit lait. Il s’illusionne largement d’ailleurs. Ça ressemble à un triomphe. C’est, en fait, un baroud. Après la mort subite de Johnson en 1968, son parti politique foutu, dirigé par un sbire de sbire, est battu aux élections de 1970, ne reprendra plus jamais le pouvoir, et disparaîtra en 1989. Si aujourd’hui, en France, un demi-siècle après la mort du Général, il est encore possible de se prétendre Gaulliste, il ne fait plus bon, au Québec, un demi-siècle après la mort de Daniel Johnson, de se dire Duplessiste…

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Les objectifs de Charles de Gaulle (Président de la République Française). Le Général, lui, pour sa part, évolue dans de toutes autres sphères. Et mes compatriotes québécois dorment aux gaz ben dur s’ils commettent la boulette hautement naïve d’interpréter son action de cabot à Montréal dans une perspective excessivement localiste. De Gaulle est un régalien. Avec lui, il faut savoir prendre de la hauteur pour suivre la manœuvre. En plus, et corollairement, il est essentiel de comprendre que tout ce qu’il bricole sur le continent nord-américain concerne au premier chef… les Américains, et personne d’autre. Ses visites au Québec en 1960 et en 1967, sa visite au Mexique en 1964, tout ça c’est pour picosser les Ricains, principalement sinon exclusivement. C’est assez turlupiné mais rien n’est improvisé. Il faut bien suivre. Aussi arrêtons nous une seconde à ce qui définit le De Gaulle de 1958-1970. Ce sont, en politique extérieure, principalement deux choses: le Paradoxe de la décolonisation et le Fantasme de la Troisième Voie. Détaillons ceci.

Le Paradoxe de la décolonisation. De Gaulle revient aux affaires en 1958, dans des conditions complexes (pour tout dire: dialectiques) quoique trop oubliées. C’est la Guerre d’Algérie. La France a déjà décolonisé l’Indochine (suite à une brutale défaite militaire), la Tunisie et le Maroc. La puissance militaire française, excessivement excentrée, se concentre donc alors en Algérie. Il souffle sur Alger une sorte d’ambiance para-franquiste. Souvenons-nous que le dictateur espagnol Francisco Franco avait lancé son putsch de 1936 depuis le Maroc espagnol, où il était en garnison en compagnie de ses factieux. Des généraux franco-algériens menacent, vingt ans plus tard (vers 1956-1958), de faire pareil si le gouvernement faiblard et constamment effrité de la Quatrième République ose chercher à décoloniser la dernière possession française d’Afrique du Nord. Sur Alger, parmi les Pieds-noirs, on crie Algérie française! mais aussi L’Armée au pouvoir! Les factieux d’Alger jugent qu’il faut remilitariser tout le pouvoir français, pour que de sains objectifs coloniaux perdurent. Pour ce faire, ils réclament le retour du Général De Gaulle aux commandes. Beaucoup plus politicien que soldoque, ce dernier va, assez perversement, se laisser porter par la vague factieuse des militaires d’Algérie. Bon, je vous coupe les détails. De Gaulle finit par mettre en place cette Cinquième République qu’il préconisait déjà en 1946 (il a de la suite dans les idées, on l’a déjà dit). Il fait plébisciter sa nouvelle constitution par référendum, se fait solidement élire président de la république, puis… il ne renvoie tout simplement pas l’ascenseur aux factieux d’Alger. Général-président, il leur ordonne de rentrer dans leurs casernes et engage, sans états d’âme, la décolonisation de l’Algérie. Bordel et bruits de bottes, O.A.S., attentats contre le Général, anti-gaullisme durable à l’extrême droite. Complications ruineuses et sanglantes (un million de morts algériens entre 1954 et 1962). De Gaulle œuvre, par étapes, à se débarrasser de ce problème ruineux pour son budget militaire et pour son image. Il veut commencer au plus vite à circuler dans le monde. Mais il est encore couvert du sang algérien quand il vient niaiser au Canada, en 1960. Cela légitime Lesage et Pearson de le regarder d’un drôle d’air et ils ne s’en priveront pas. De Gaulle se dépatouille finalement du drame colonial en lâchant l’Algérie, en 1962. C’est alors et alors seulement que devient perceptible le feuilleté subtil et un peu couillon du tout de sa doctrine coloniale. Malgré la lourde parenthèse algérienne, il s’avère que le Général n’est pas si décolonisateur que ça, finalement. Plus finasseur que décolonisateur, pour tout dire. Il faut se recycler. Il faut maintenir des rapports avec les anciennes colonies. Les dorloter plutôt que de les réprimer, les flirter, se faire aimer d’elles, et la jouer copain-copain. C’est une sorte de Vatican II du colonialisme, en somme. Ce délicat paradoxe de la décolonisation cherchera vraiment, chez le Général, à fonctionner comme une méthode, carrément. Un système strict et uniforme… à généraliser d’ailleurs à toutes les anciennes colonies franchouillardes, MÊME CELLES PERDUES DE LONGUE DATE, NOTAMMENT DANS LES AMÉRIQUES (clin d’œil, clin d’œil). La décolonisation-recolonisation dialectique gaullienne (que le vent de sable algérien rendait passablement invisible, entre 1958 et 1962) nous concerne nous aussi, donc, tout à coup. Comme il ne s’agit plus de conquérir militairement mais de séduire politiquement, le Général jouera désormais de l’héritage français se perpétuant de par le monde. Ce sera: je décolonise militairement d’un coup assez sec ET rapido-rapido je recolonise par la coopération internationale, d’un coup assez doux, avec tout ce qui parle français au monde. Avez-vous dit: ballet diplomatique? Cela inclura évidemment, sans s’y réduire, ceux qu’il appelle, sans se complexer ou s’enfarger dans nos nuances, les français du Canada. Voyons, sur ce point, quelques courts fragments de discours, lors du fameux crescendo oratoire de la montée en décapotable sur le Chemin du Roy (les italiques gras sont de moi mais ils correspondent à des accentuations fort appuyées du Général):

Discours de De Gaulle à la mairie de Québec (extraits)

De tout mon cœur… de tout mon cœur, je remercie Québec de son magnifique accueil, de son accueil français [acclamations]. Nous sommes liés par le présent, parce qu’ici, comme dans le vieux pays, nous nous sommes réveillés. Nous acquérons toujours plus fort les moyens d’être nous-mêmes. Nous sommes liés par notre avenir… Mais on est chez soi, ici, après tout [acclamations].

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Discours de De Gaulle à la mairie de Trois-Rivières (extraits)

Nous sommes maintenant à l’époque où le Québec, le Canada français, devient maître de lui-même [acclamations]. C’est le génie de notre temps, c’est l’esprit de notre temps que chaque peuple, où qu’il soit, et quel qu’il soit, doit disposer de lui-même [acclamations].

On goûtera le sel fin du paradoxe de la décolonisation, notamment dans le second extrait. Dans l’esprit de notre temps, je vous fais disposer de vous-même par rapport à l’occupant anglo-canadien… tout en vous recolonisant tout doucement, gentil-gentil, comme si on relevait, nous tous, d’un seul et même pays (comme dans le vieux pays). C’est pousse toi de là, Lester, que je m’y (re)mette, en somme. Ces effets français rendent tout autant leur sonorité dans le discours de Montréal, cité supra: en voyant devant moi la ville de Montréal française. On y souhaite explicitement que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent  ensemble à une même œuvre française. La recolonisation en douce et l’idée que tu t’en pousse et que je m’y (re)mette y est bien sentie elle aussi, presque de façon lourdingue: s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre. Je dis, je dis c’est la vôtre et je me permet d’ajouter, c’est la nôtre. Explicite dans l’art de s’inviter. Mais on est chez soi, ici, après tout…

Donc De Gaulle sera très fort pour, une fois sa propre décolonisation bouclée (après des guerres de théâtres ruineuses et sanglantes), se retourner sur un mouchoir de poche et prôner la décolonisation chez les autres, notamment British (conférer le discours de Montréal) et Ricains (conférer le discours de Phnom-Penh). Cela va nous amener à son ultime grand fantasme.

Le Fantasme de la Troisième Voie. Après la Guerre d’Algérie (1954-1962) va donc apparaître le De Gaulle 2.0. Dépatouillé de la crise grave qui l’a mis en selle, comme une ogive bien débarrassée de son propulseur, il va maintenant déployer la courbure autonome de sa vision de la politique internationale. Guerre Froide oblige, on pourrait la résumer, sans rire, comme ceci: Les Américains, les Russes et Nous. Au plan symbolique, tout commence avec la mort de Kennedy. Ce dernier, qui, on l’oublie trop souvent, ne fut président que deux ans (1961-1963), se laissait un peu paterner par De Gaulle. Il admirait en lui la dernière grande figure du temps de la seconde guerre mondiale gnagnagnagna. De Gaulle a donc pu s’imaginer un temps que les Ricains verraient en lui une sorte de grand sage européen, oscillant, bonhomme, au juste milieu des choses. Cette illusion tombera raide quand il se heurtera à Lyndon B. Johnson (président de 1963 à 1968), sudiste baveux et cassant qui va le remettre à sa place, l’espionner, lui intimer de se mêler de ses affaires sur le Vietnam et l’enguirlander quand De Gaulle va aller voir les Russes. De Gaulle va donc se particulariser (…nous nous sommes réveillés. Nous acquérons toujours plus fort les moyens d’être nous-mêmes) et il va engager la ci-devant Troisième Voie. Il va tout simplement jouer au Grand. Il va sortir de l’OTAN, se doter de la bombe nucléaire et ne pas laisser sa diplomatie dormir sous le parapluie ricain. Il retardera l’entrée de la Grande Bretagne dans le Marché Commun Européen, la jugeant trop atlantiste. Une ligne idéologique assez crue se dessine ici aussi, de fait, car, en 1969-1970, Kissinger et Nixon, réacs tonitruants, seront bien plus indulgents envers la doctrine extra-atlantiste gaulliste (sortie de l’OTAN, politique nucléaire, etc) que les démocrates américains. En un mot, des libéraux anglo-saxons, amerloques ou assimilés (genre Lyndon B. Johnson, son paronyme Lester B. Pearson et dans le mouvement, Jean Lesage), c’est pas trop son truc, à De Gaulle.

Furthermore… il faut, selon De Gaulle, pas juste se démarquer,  à la française, de ces Ricains et de leurs laquais. Il faut aussi les enquiquiner, les picosser, les invectiver, leur jouer le jeu incessant de la mouche du coche. De Gaulle fera ça, entre autres, au Mexique, en 1964, et… au Québec, en 1967. Son incartade québécoise et montréalaise n’avait absolument rien de spontanéiste ou de maboule. Elle faisait modestement partie de la scénarisation d’un bouquet d’objectifs très précis, dans l’ambitieuse politique internationale gaullienne. Même la formule Vive le Québec libre ne venait pas de nulle part… observateur matois des hinterlands qu’il dragouille, le Général l’avait tout simplement lue sur les affiches des manifestants l’ayant accueilli dès sa descente du navire de guerre le Colbert, dans le port de Québec… car notre illustre visiteur a préféré venir sur un croiseur, justement pour mouiller l’ancre directement à Québec, dans les pattes de Daniel Johnson, plutôt que de prendre la Caravelle et d’atterrir à Ottawa, dans les pattes de Lester B. Pearson. C’est dire… Rien n’était laissé au hasard et peu de choses étaient spécifiquement orientées québécoises dans tout son tintouin, en fait.

De Gaulle fut un as dans le jeu de cartes rogné de la politique intérieure du courtaud Johnson. Et Johnson fut un pion sur l’échiquier international chambranlant du longiligne De Gaulle. Cinquante ans plus tard, tout ceci est fort défraîchi, racorni… déformé aussi, par les fantasmatiques laudatives et dépréciatives des uns et des autres. Et aujourd’hui, que voulez-vous, la France ne représente plus la moindre troisième voie internationale et le Québec n’est pas plus libre qu’avant. Il faut bien finir par admettre que les avancées sociales et civiques se feront par d’autres acteurs politiques et par d’autres moyens collectifs. Chou blanc et gros Jean comme devant, en somme. De tout ceci, il nous reste le souvenir affadi d’un grand spadassin inimitable d’autrefois donnant, un peu malhabilement mais avec cet insondable panache, un ample coup de croix de Lorraine dans l’eau bleue et glauque d’un fleuve Saint-Laurent scintillant et largement illusoire, cet été là, l’été de toutes les rencontres, à la hauteur de Montréal…

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Dossier complémentaire

Le chemin du Roy (Luc Cyr et Carl Leblanc)

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De Gaulle au Québec en 1967 (présentation didactique, très efficace)

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La véritable histoire du «Vive le Québec libre» de De Gaulle (suavement mythifiant)

https://www.youtube.com/watch?v=1nmnvAvGnYc

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Discours intégral du balcon de l’hôtel de ville de Montréal

https://www.youtube.com/watch?v=0l1EYNoHY1A

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De Gaulle parle du Québec lors de sa conférence de presse régulière, le 28 novembre 1967

https://www.youtube.com/watch?v=atulwu6uAOI

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Voyage de De Gaulle au Québec (fresques de l’INA)

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00136/voyage-du-general-de-gaulle-au-quebec.html

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Il y a quarante ans, de Gaulle au Québec (journal français de droite Le Figaro)

http://www.lefigaro.fr/international/2007/07/23/01003-20070723ARTFIG90209-il_y_a_quarante_ans_de_gaulle_enflammait_le_chemin_du_roy_au_quebec.php

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De Gaulle et «Vive le Québec libre» (Encyclopédie canadienne)

http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/de-gaulle-et-vive-le-quebec-libre/

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La visite du Général De Gaulle au Canada en 1960 dans l’ombre de la crise algérienne

http://quod.lib.umich.edu/w/wsfh/0642292.0036.022/–visite-du-general-de-gaulle-au-canada-en-1960-dans-lombre-de?rgn=main;view=fulltext

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De Gaulle au Mexique (1964)

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00091/voyage-au-mexique.html

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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NOS PREMIÈRES CRUAUTÉS (par Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2017


Nos premières cruautés
Sont, de toutes, les plus suaves
Et ce qu’elles ont teinté
Plus jamais ne se lave

Et ce qu’elles ont fendu
Plus jamais ne se scelle
Et ce qu’elles ont perdu
Plus rien ne le révèle.

Nos premières cruautés
Nous ont fait devenir
Ce qui nous fait pleurer
Et ce qui nous fait rire.

Et ce qu’elles nous avouent
Retombe au fond du puit
Quand pend à notre cou
La meule de notre vie.

Nos premières cruautés
Ne céderont jamais.
Elles vont persévérer
De relais en relais.

Sur nos iris, elles bougent
Comme autant de scotomes.
Une feuille d’automne rouge
Glissant des pages d’un tome.

Et, et… nos premières cruautés
Seront toujours
Le plus sublime atour
De tous nos apartés.

L’enfance. L’ère fatidique de toutes les pulsions et des plus insondables ardeurs unilatérales. C’est ce temps qu’on n’en finit jamais de croire éternel. Ce temps d’avant le moment évanescent où les copains et les copines s’éparpilleront aux quatre vents, pour toujours. Ce temps où le jeu et la guerre ne font qu’un, où les garçons et les filles découvrent abruptement leurs ressemblances, leurs différences, leurs réfractions, leurs attractions, tout en les configurant de concert, en fait, et sans trop le savoir. C’est surtout le temps où tout se négocie, sauf la hiérarchie des forces, qui, elle, est aussi fatale que la flexibilité limitée des arbres, des vents et des saisons contrastées et tyranniques de notre beau Québec tutélaire.

Il est extrêmement important pour le petit Pol, notre volubile narrateur, d’être froidement cruel. Amoral, il aime insondablement le goût du sang. Et la violence, subie ou infligée, lui plaît. Il nous raconte donc, sans complaisance mais sans concession non plus, ses petites histoires de cruautés. Elles sont livides, mièvres et microscopiques à souhait. Mais elles ont été ses toutes premières. Et les cruautés les plus anciennes, les plus malingres, les plus rabougries sont aussi les plus cruciales, les plus suaves et les plus indélébiles. Le regard de Pol est circonscrit et concentré. Même les omissions de son récit sont minutieusement décidées. Pol ne parlera pas de sa famille (ses gens, comme il les appelle parfois), ni de sa maman, ni de son papa, ni de l’école, ni des adultes en général. C’est que Pol nous narre l’enfance des configurations libres, lâches et fofolles. Et quand l’enfance échancrée et tirailleuse se terminera, eh bien, Pol se taira.

Le monde de l’imaginaire du petit Pol est en légère diffraction par rapport au monde réel. Ses compagnons et compagnes d’enfance portent des noms improbables: Toupie, Bernadotte, Caporal, Primo, Gigi. C’est que Pol, dit Popol, nous relate l’enfance insolite et biscornue d’un monde et d’un temps. Les adultes, dans ce monde et ce temps là, travaillent dur pour assurer la belle vie de la maisonnée. Ils sont invisibles. Les écoles maternelles, les garderies, les centres de la petite enfance, les camps de vacance n’existent pas. Le terrain de jeu populaire, c’est la forêt immémoriale. Les réseaux sociaux, c’est la foule-marmaille piaillante des champs broussailleux et du poussiéreux coin de rue du cru. Pas de téléphones portables, pas d’ordinateurs, pas de jeux vidéo, pas de parents hélicoptères, pas de direction de la protection de la jeunesse. Bon, il y a bien la télévision, bourdonnante, crépitante et incolore… pour les jours de pluie ou de tempêtes de neige, sans plus. On allait jouer dehors, dans ce temps là, comme le dit si bien quelque chose de grognon qui percole et perdure en nous, et qui est presque en train de virer à l’adage populaire.

Le petit Pol et ses pairs enfantins de la commune fictive d’Irénéville étaient moins cernés, moins policés, moins corsetés de rectitudes, en leur enfance d’autrefois et de là-bas. Ils vivaient une vie plus secrète, plus sauvage et plus fluide, sans cyber-harcèlement et sans trolling. En étaient-ils pour autant moins cruels?

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Paul Laurendeau (2017), Nos premières cruautés, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Pourquoi un buste de Louis XIV devant l’église Notre-Dame-des-Victoires à Québec?

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2017

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Bon alors c’est la minute d’historiographie touristique. D’aucuns se demandent pourquoi il y a un buste de Louis XIV devant la petite chapelle Notre-Dame-des-Victoires à Québec. Comme le tout est retapé et fraîchement requinqué, c’est absolument pas un buste d’époque. On a donc là un dispositif exprimant un choix assez contemporain. Quel en est le symbolisme? Les québéciens (citadins de la ville de Québec) et les québécois (citoyens de la nation du Québec) sont-ils des absolutistes? C’est improbable, gentils et décontractes comme le sont mes compatriotes. C’est quoi le flash alors. Pourquoi le Roy Soleil?

D’abord comme cette petite Place Royale évoque le Régime Français (1599-1760), il fallait y mettre un roy de France… ça s’imposait. On allait quand même pas planter là George III ou la Reine Victoria, simple question de cohérence thématique élémentaire. Alors voyons ceux qui se trouvaient fatalement en lice. Il n’y en a pas tant que ça. Bon, l’explorateur Jacques Cartier touche le Canada en 1534-1536. C’était sous François Premier (période de règne: 1515-1547). Mais l’aventure symbolique et percutante du navigateur malouin à la barbichette et au couvre-chef comme une écuelle est relativement sans lendemain, c’est pourquoi le vainqueur de Marignan, lui, d’ailleurs amplement plus branché Italie que Cap Diamant au demeurant, n’a pas été retenu pour figurer sur le socle du petit buste des Victoires. Passent deux générations. Le poste de traite de Tadoussac est fondé en 1599, et l’Abitation de Québec en 1608 soit, dans ce second cas, deux ans avant la mort de Henri IV. Le Vert Galant aurait-il pu être candidat? Possible. Ceci ouvre en fait la séquence des possibilités les plus tangibles pour le statut sensible de petit buste des Victoires. Les quatre roys de notre cher Régime Français, si aimé, si essentiel, si principiel, si québécien, si profond en nous, sont Henri IV (période de règne: 1589-1610), Louis XIII (période de règne: 1610-1643), Louis XIV (période de règne: 1643-1715) et Louis XV (période de règne: 1715-1774). Ce sera donc fatalement un de ces quatre-là. Revoyons-les, un par un, en commençant par les périphériques, soit celui du début et celui de la fin de l’aventure coloniale française dans les Amériques.

Henri IV: Certes Samuel de Champlain, fondateur du poste de traite de Tadoussac et de la ville de Québec, était un sujet du bon roy Henri le Grand. Sauf que si on regarde l’affaire avec le recul requis, on est bien obligé de se dire que Henri IV n’était pas vraiment orienté nouveau monde ou colonisation. C’est pas de sa faute, en plus. Il ne faut pas oublier que ce roy navarrais, gascon ferrailleur concentré et sans peur, menait ses troupes lui-même au combat sur son cheval blanc (le fameux cheval blanc d’Henri IV dont on questionne si souvent la couleur). Et pourquoi donc? Eh ben, c’est que cet époux politique de la ci-devant Reine Margot, était coincé et enfoncé jusqu’au cou fraisé dans les guerres de religion qui ravageaient son pays. Il a lui-même changé de religion aussi souvent que politiquement nécessaire et possible (catholique, protestant, catholique, protestant, tic, tac, tic, tac) et il a passé la plus grande partie de son règne besogneux, compliqué et intense à reconquérir son propre royaume. Seul roy de France à ne pas avoir été sacré à Reims, tenue ferme par les factieux cathos du temps (il fut sacré à Chartres), il a même dû s’allier aux anglais pour pouvoir reprendre les commandes de la France. Il n’avait pas une minute à lui. Sa postérité coloniale fut donc aussi sommaire que l’était sa vision personnelle sur la question. Si les Espagnols et les Portugais étaient déjà si durablement implantés dans les Amériques, si les Hollandais et les Anglais y prenaient pied déjà solidement, alors que la France y balbutiait encore, c’est la crise intérieure socio-religieuse que Henri IV incarne qui en fut largement la cause. Donc non.

Louis XV: De l’autre bord du rebord de la coupe coloniale, Quinze ne fait pas le poids non plus et pour des raisons inverses. Ce ne sont pas celles du pas encore mais plutôt celles du déjà plus. Sous Quinze, la joute est effectivement déjà jouée en Amérique du Nord. La supériorité démographique et militaire des Anglais les avantage maximalement. Ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’ils ne dominent le continent. Les priorités coloniales françaises sont désormais autres. Les Indes Orientales les inspirent plus que les Indes Occidentales et la portion des Indes Occidentales qui les inspire le plus, ce sont les Antilles, pas la Nouvelle-France. C’est sous Quinze que nous perdons la ci-devant French and Indian War (comme la désigne les Américains), la Guerre de la Conquête, comme on dit chez nous, le pendant colonial de la Guerre de Sept Ans. Nous devenons sujet du roy britannique George III suite au Traité de Paris passé justement sous Quinze (en 1763). C’est, en plus, disent les langues de couleuvres, ce brave Quinze, qui aurait prêté une oreille attentive au fameux apophtegme de Voltaire: On va quand même pas aller se faire chier pour quelques arpents de neige (glose libre). Tout ça ne favorise pas tellement sa cause pour la modeste position sur le socle de ce petit buste des Victoires qui, pourtant, décore la façade d’une églisette dont la construction fut achevée sous son règne (tout juste à la fin de la Régence, en fait, en 1723). Clarté touristique diurne oblige, que voulez-vous, on cherche à pérenniser une image du Régime Français qui marche, qui tient, pas qui barbotte dans les neiges voltairiennes sous les bordées en forme de ces boulets de canons anglais qui justement si souvent démolirent la toiture et les parois de cette petite chapelle bombardable depuis le fleuve et qu’il fallut si souvent rebâtir. On la commémore quand même ici deboute [sic], pas en ruines. Donc, non et non.

Louis XIII: La joute se joue donc désormais entre Treize et Quatorze et, à travers eux, entre deux visions fondamentalement distinctes du colonialisme français dans les Amériques. Voici un duo de roys puissants, ayant fait trembler la terre et les mers jusque dans notre bel estuaire. Treize avait pour conseiller le cardinal de Richelieu dont on a dit et fait de très grandes choses, y compris dénommer une de nos magnifiques rivières de son nom mémorable, le Richelieu. C’est quand même dire l’impact. Sauf que, sous Treize, la formule coloniale locale ira clopin-clopant. C’est qu’elle repose exclusivement sur les mandats des compagnies à privilèges. Celles-ci se font allouer par la couronne des territoires en Nouvelle-France où elles viendront courir la pelleterie avec monopoles et, en retour, elles s’engagent à implanter des colons et à subvenir à leurs besoins. L’affaire marche à moitié. Les compagnies à privilèges sont bien partantes pour instaurer des postes de traite et pénétrer les réseaux de course de pelleterie des aborigènes mais elles se font tirer l’oreille pour coloniser, forçant de facto les missions religieuses à prendre le relais. La formule coloniale française reste donc tiraillée entre la colonie comptoir (style hollandais et suédois), la colonie mission (style espagnol et portugais) et la colonie de peuplement (style anglais). Ces compagnies sont si peu efficaces pour assurer la mise en place d’un bassin démographique colonial que Richelieu, en 1627, en bazarde une, la Compagnie de Montmorency et en met une autre en place, la plus célèbre d’entre elles, la Compagnie des Cent-Associés de la Nouvelle-France. Ça n’ira pas mieux… tant et tant que le règne de Treize reste celui de ce boitillement du concept colonial entre poste de traite, mission religieuse et colonie de défricheurs-agriculteurs. Et cela lui fera rater de peu le socle du petit buste des Victoires.

Louis XIV: Ce dispositif colonial en tripode bancal va traîner pendant la régence de la maman de Quatorze. En 1663, trois ans après le début de son règne personnel, Quatorze, désormais régalien, y met fin. Il dissout la Compagnie des Cent-Associés (le modèle colonial suédo-hollandais est terminé) et il décide qu’il va gérer la colonie tout simplement comme il le ferait d’une région française éloignée dotée d’une cohérence culturelle, comme le Limousin, par exemple. Il nomme un intendant (le plus célèbre sera Jean Talon, non, non pas la station de métro montréalaise) et un gouverneur (le plus célèbre sera Frontenac, non, non pas l’hôtel de luxe québécien, dit château, signe distinctif de la ville). Quatorze met aussi les missions au pas (elles n’ont pas pu venir à bout de l’hostilité des Iroquois ni compenser la faiblesse militaire des Hurons — le modèle colonial hispano-portugais est terminé) et il traite directement avec les peuples aborigènes (Paix de Montréal, 1701, dont il ne faut surtout pas surestimer le caractère amical ou pacifique). Le ministre de la marine de Quatorze, Jean-Baptiste Colbert, envoie en Nouvelle France le Régiment de Carignan-Salières et surtout il met en place une implantation durable et adéquatement encadrée de colons français en Nouvelle-France. Le commerce triangulaire est solidifié et institutionnalisé avec les Antilles et une forme primitive de mercantilisme, le colbertisme, est instaurée. Bon an mal an, aime aime pas (c’est du colonialisme, hein, avec tout ce que cela implique d’implacable, de rapace et d’ethnocentriste), c’est Quatorze et son administration étatique qui sont à l’origine de ce qui sera l’armature démographique et sociale instaurant ce qu’on appelait alors le Canada. Mon ancêtre Jean Rolandeau est arrivé depuis La Rochelle (Aunis) en Nouvelle-France en 1673, sous le règne de Quatorze. Les ancêtres de beaucoup de québécois ont fait comme lui. De fait, si nous sommes ici d’un bord et de l’autre de l’Atlantique pour causer de ceci, c’est largement le résultat des initiatives commerciales, administratives, militaires et vernaculaires prises sous le long règne de Quatorze. La construction de cette petite chapelle Notre-Dame-des-Victoires fut amorcée en 1687 sur les ruines de la seconde Abitation de Champlain mais le roy figurant sur le socle du petit buste des Victoires symbolise bien plus que le fait d’avoir été le lointain initiateur de l’érection de cette structure minuscule. Il est la figure déterminante de l’implantation et de la perpétuation de la présence française en Amérique du Nord. Il est le Louis de la forteresse de Louisbourg et du Territoire de la Louisiane. Ce buste ambivalent ne représente pas plus l’absolutisme que la maldonne des fleur de lys du drapeau québécois ne représentent le monarchisme… Sauf que… le paradoxe des symboles ne nous échappe pas, pas plus que nous ne nous en échappons nous même…

C’est comme ça. On se refait pas…

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ROSE? VERT? NOIR!… L’histoire de ce roi Marco qu’on aime tant tellement détester

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2017

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De l’auteur de ce roman d’anticipation ou d’orientation-sexuelle-fiction, paru il y a tout juste dix ans, il faut d’abord dire ouvertement qu’il est gai lui-même, de la même façon que Louis Armstrong est noir quand il chante ironiquement qu’il est blanc à l’intérieur de lui-même mais que cela n’arrange pas ses affaires vu que sa gueule ne change pas de couleur (dans What did I do to be so black and blue), que Woody Allen est juïf quand il plaisante à propos de son père devant donner de substantielles sommes d’argent à la synagogue pour pouvoir s’asseoir plus près de Dieu (dans Manhattan) et que Renaud Séchan est bel et bien français quand il chante que le roi des cons est indubitablement français (dans Hexagone).

Il faut bien dire cela en prologue parce que, dans ce roman étonnant, avec un humour particulièrement caustique et serré (un humour incorporant donc un fort élément d’ironie et d’autodérision antithétique), Francis Lagacé nous donne à nous émouvoir sur les péripéties drolatiques et insolites de la vie des sujets de la première dictature gaie connue de ce monde fictionnel torrentiel. Dans le pays de Norwet, quatre-vingt-dix pour cent de la population est homosexuelle. L’homosexualité masculine et féminine étant la seule orientation sexuelle socialement légitime, l’autre dix pour cents de la population, les zétés (diminutif ostracisant pour les hétérosexuels), vit dans des ghettos dorés où elle est astreinte aux tâches reproductives. L’homosexualité étant ni plus ni moins que l’Orientation Sexuelle d’État, les zétés ne sont pas autorisés à se manifester en dehors de leurs zones assignées. Et comme les zétés subissent au quotidien toutes sortes d’avanies discriminatoires, il ne fait pas très bon être ou paraître hétérosexuel dans cette civilisation. Qui plus est, Norwet est une monarchie autoritaire dont le petit potentat, le roi Marco, vit en son palais, dans une ambiance de surveillance inquiète et de soupçons permanents, entouré d’une camarilla superficiellement docile et servile (au sein de laquelle figure son mari Paolo, qui fréquente un peu trop les femmes au goût du roi). Sa cour roulant en permanence de noirs desseins de trahison, de sédition et d’intrigues, le roi Marco se doit de soigneusement faire surveiller un peu tout le monde, notamment par Védrine, son espionne mercenaire favorite. De plus, le roi n’a pas lui-même la conscience très tranquille. De compromettantes lettres d’amour écrites à une femme par lui dans sa toute prime jeunesse circulent et pourraient bien être mises à profit par ses nombreux ennemis politiques dans une tentative de coup d’état qui couve. Marco, crypto-hétéro? La guerre civile que cela ferait! On en jase déjà… Et, pour compliquer les affaires déjà bien délicates du roi Marco, l’archéologie se met de la partie dans une possible démonstration, par l’audacieuse historienne Sigma, du fait troublant et révoltant que l’hétérosexualité fut peut-être l’orientation sexuelle prédominante de la culture préhistorique de Norwet.

Sur un ton à la fois comique et sulfureux, dans un style mordant, cynique, très second degré, louvoyant adroitement entre science-fiction, insolite, fantasy et anticipation, Lagacé nous fait partager les angoisses coupables et autocrates du roi Marco dans sa lutte crispée et tendue pour garder sa couronne sur sa tête et sa tête sur ses épaules. Le malaise est permanent. De plus, à ma grande joie, les personnages féminins (Védrine, Sigma, etc…) engagés dans la vaste entreprise de complot et de contre-complot visant ce monarque que l’on adore détester, sont particulièrement solides et originaux. Parmis elles figure en bonne place la toute distante et distanciante Madame Ngyuen, une dame tout ce qu’il y a de plus ordinaire et bien, qui vient d’acheter le roman de Lagacé dans une gare anonyme et qui le lit en notre compagnie en écarquillant les yeux. À la fois roman revanche et roman dérision, assis le cul bien serré entre deux chaises multicolores, Rose? Vert? Noir! est le signe soulageant et jubilatoire que la culture gaie sait rire, ironiser et ne pas se lamenter. Savoureux, décapant, captivant et très intriguant.

Francis Lagacé (2007), Rose? Vert? Noir!, Les Écrits francs, Montréal, 163 p.

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Emprunts de «bon aloi», faux amis et traductions dites «littérales». La vieille chanson geignarde de l’anglicisme québécois

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2016

Tardivel_L'anglicisme_voilà_l'ennemi

Ah, sicroche de tornom! Les choses ont-elles changé tant que ça dans l’opinion des clercs-neuneus du Nouveau Monde depuis la causerie L’Anglicisme, voilà l’ennemi de Tardivel en 1879? C’est pas certain, pas certain pantoute. On rencontre encore bien des baîllonneurs impénitents et autoritaires qui racontent n’importe quoi et autres choses en se donnant des grands airs sur le fameux franglais d’ici. Je suis personnellement bien tanné de voir se perpétuer sans cesse l’hydre grimaçante de la vieille peur complexée et colonisée de l’anglicisme au Québec. On va donc se faire sans s’énerver une ou deux petites mises au point linguistiques et sociolinguistiques. Hmm, entre bons (vrais) amis.

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L’EMPRUNT SOI-DISANT DE BON ALOI. Il y aurait des anglicismes de «bon aloi» et d’autres non. On nous baille ça depuis des décennies. Or la notion de «bon aloi» n’a aucun statut analytique ou opératoire. C’est une formulation crypto-normative servant exclusivement à donner une apparence de légitimité descriptive au détenteur d’une compétence corrective trop souvent autoproclamée et biaiseuse. Plus le corpus des «mots de bon aloi» s’étend, plus la stabilité des critères sensés les légitimer s’estompe. Le seul critère qui reste finalement, c’est celui de la préférence subjective, habituellement émotive et fort peu imaginative, du personnage en position d’autorité dictant le «bon aloi». Ce personnage, dans la majorité des cas, s’aligne sur ce qu’il fantasme comme étant le choix français (entendre: étroitement hexagonal) et s’abdique devant ce choix ou pseudo-choix. Je ne vois vraiment pas pourquoi je dirais smoking (au lieu de tux ou tuxedo) ou bifteck (au lieu de steak) sous le prétexte, réel ou hallucinatoire, que les Français le font ou le feraient. Mes anglicismes directs, acculturés et bêtes valent bien ceux des autres et la formule selon laquelle il n’est de bon aloi que de Paris est parfaitement faisandée et dénuée des moindres qualités dialectologiques. Même les Parisiens d’ailleurs n’en veulent plus et la parisianité linguistique, notamment en matière d’anglicismes, est largement une fabrication coloniale (une fabrication de nous, donc). D’autre part, le xénisme, cet anglicisme un peu conjoncturel et ad hoc utilisé strictement pour faire smart ou pour «faire anglais» ne se cultive pas de la même façon d’un côté et de l’autre de l’Atlantique et il n’est certainement pas question de donner un chèque en blanc à nos amis Français (ou à leurs thuriféraires locaux) sur cette question. Je vais donc continuer de dire commenditaire et primeur et leur laisser sponsor et scoop, si ça les amuse tant (le cas échéant — n’oublions pas qu’on surestime largement la crispation des Français sur ces questions) de faire ricain à la manque quand ils disposent d’un mot parfaitement français pour ce dire. Le «bon aloi» n’est pas issu de papa commandant. Il n’en chuinte pas comme une humeur, n’en émane pas comme une vapeur, n’en jaillit pas subitement comme un vent. Il faut démontrer la validité de ce qu’on assume de défendre. Et, de fait, pour tout dire, le «bon aloi» absolu et transcendant n’est pas. Chaque formulation identifie une strate sociale et en émane. Et, variation sociolinguistique oblige, il n’y a pas d’autorité absolue en matière de langue et… surtout pas en matière d’anglicismes.

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LA TRADUCTION DITE LITTÉRALE. C’est là un autre serpent de mer souvent invoqué pour fustiger mais, de fait, fort mal décrit. Ainsi, par exemple, contrairement à ce qu’affirment certains olibrius, le tour téléphone intelligent n’est pas une «traduction littérale» d’usage. C’est d’abord un terme. En ce sens que c’est une unité retenue par une instance officielle de terminologie (québécoise). Son défaut n’est pas dans sa soi-disant dimension de «traduction» mais bien dans son intelligibilité en tant que syntagme (si vous me pardonnez le jargon). Les Français (qui restent numériquement majoritaires en francophonie) n’ayant pas retenu ce terme, ils le décodent au sens littéral analytique (plutôt que comme syntagme synthétique) et le résultat est inintelligible et, de fait, ridicule (on semble imputer de l’intelligence à un objet). C’est ça et rien d’autre qui rend le tour téléphone intelligent difficilement utilisable (surtout dans du texte visant un public hexagonal). Exemples converses en français: carte orange, fromage blanc. Les Québécois, ici, n’attrapent pas le syntagme et pensent à n’importe quelle carte de couleur orange ou n’importe quel fromage de couleur blanche et ça semble inintelligible, imprécis ou redondant. Pour le ridicule en matière de décodage littéral des syntagmes, il faut aller chercher le français glace à l’eau, qui ne remplacera jamais le terrible popsicle au Québec attendu que de la glace à l’eau, quand on la décode au mot à mot, surtout dans un pays nordique, c’est fatalement aussi imbuvable que de l’eau aqueuse ou du sel salé. Ces syntagmes québécois et français n’ont strictement rien à voir avec de la traduction, littérale ou autre. Au contraire, c’est leur irréductibilité franco-française ou franco-québécoise qui les rend difficiles à faire circuler en francophonie. Ce sont des tours régionaux, sans plus. L’anglais n’y est pour rien. La notion de traduction littérale ne doit pas être utilisée à tort et à travers, chaque fois que ça nous arrange, mais vraiment au sens précis, fort et… littéral, justement. Exemple: Fait sûr d’adresser les issues (sur: make sure to adress the issues) pour «assure toi de traiter les questions importantes». Ce tour surprenant existe chez les francophones de l’Ontario. Voilà une vraie traduction littérale. Un mot pour un mot, au mot à mot et, surtout, à syntaxe stable et sans aucun résidu. Pour l’anglais smartphone ou le plus rare intelligent (mobile) phone, une traduction littérale serait *intelligent téléphone (comme on disait autrefois paie-maitre pour pay master). C’est pas ça qu’on observe. Le fait est, l’un dans l’autre, que fin de semaine et téléphone intelligent ne sont aucunement des traductions littérales. Ce sont simplement des solutions françaises plus ou moins heureuses à un problème lexicologique ou terminologique spécifique. Exemple dans l’autre sens de traduction littérale: lily of the valley (sur lys de la vallée, le nom anglais du muguet) est une traduction complète dont la syntaxe est maintenue intégralement (traduction ici vers l’anglais — en plus on change de fleur, ce qui arrive plus souvent qu’on pense, dans ce genre de mésaventure). Autres exemples de traductions littérales (lexicales et syntaxiques) dans notre belle culture: tomber en amour (sur to fall in love) pour «tomber amoureux», à la fin de la journée (sur at the end of the day) pour «arrivé au bout du compte», y a rien là (sur there is nothing there) pour «c’est simple comme bonjour », qu’est-ce que tu penses que tu fais là (sur what do you think you are doing) pour «tu joues à quoi là?» Certains cas de traductions littérales sont strictement lexicaux (en ce sens qu’ils affectent un mot unique): plombeur pour «plombier», exploder pour «exploser», paquet (sur package) pour «liasse de documents». Redisons-le: au mot à mot, dans une traduction effectivement vraiment littérale, tu as tous les mots et la syntaxe reste constante. Noter, dans le cas de qu’est-ce que tu penses que tu fais là, que le final affaiblit la cause littérale. C’est du dégradé, tout ça. En tout cas, et quoi qu’il en soit de la légitimité réelle ou voulue du fait universel de passer d’une langue à une autre, nos bons compatriotes qui utilisent ces tours font de la traduction, c’est certain. Littérale ou non, peu importe finalement. Quand ces tours sont intelligibles en francophonie et qu’ils me bottent bien, je les utilise sans frémir. Ceux qui me barbent, je les laisse de côté. Tant qu’à américaniser son style, autant le faire par la traduction malicieuse que par le xénisme béat. Pensez-pas?

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LES FAUX AMIS: PARFOIS DE BONS VIEUX AMIS. Les cas comme avatar, éventuellement ou figurer, des classiques aussi, je les décrirais, sans rougir, avec la notion de faux amis (vieille désignation colorée et vive, mais descriptivement plutôt heureuse, pour attaquer l’anglicisme sémantique). C’est patent dans le cas, par exemple, de application au sens de «candidature» qui nous rappelle l’époque héroïque où on appelait un chef de gare un agent (sur station agent) et du pain grillé des rôties (en traduisant toast). Des cas comme image en mouvement sont plus difficiles à catégoriser. Comme balle molle (pour soft ball) ou chien chaud (pour hot dog) c’est un cas mixte faux amis et/ou traduction. On sent en tout cas que l’anglais ravaude l’affaire et que le français résiste. Le Dada de Troie, en somme. Le critère d’intelligibilité auprès des locuteurs est finalement un bien meilleur guide que tous nos cadres descriptifs, toujours plus ou moins défaillants quand les corpus s’élargissent. Souvenons-nous quand les vieux disaient Moi, pour un… (sur I, for one), moi tiku j’y comprenais rien. Je trouvais ça confusant (pour reprendre un beau monstre créé autrefois par mes étudiantes anglophones sur confusing) et l’expression a fini par mourir avec ma génération. L’intelligibilité française a prévalu, sans trompettes. Parfois, en plus, le fustigeage [sic] de ces tours se complique de préjugés enfouis pas vargeux-vargeux pour personne et qui n’ont absolument rien à voir avec l’adstrat anglais. Il y a des têtes croches partout, pour reprendre un mot bien de chez nous. Les Français aiment pas chandail (lui préférant pull, qui n’existe même plus en anglais, ayoye) pourtant bien présent dans leurs dictionnaires et français au boutte, à cause du souvenir de l’étymon marchand d’ail. Ça rend une odeur populaire. Certains de nos compatriotes tournent le dos à barbier (à cause de barber et malgré Figaro, pourtant barbier de Séville) pour des raisons tristement analogues. En plus, ça rendrait une odeur archaïque. Moi, entre populaire/archaïque français ou chic/tendance anglais, vous vous doutez que mon choix est fait… Mais cette partie là est une opinion strictement personnelle, n’est-ce pas. L’un dans l’autre, pour tout dire comme il faut le dire, j’accepte pas de me faire dire qu’il faut pas dire chien chaud (qui est attesté, marrant, un brin surréaliste et savoureux… surtout avec de la moutarde jaune fluo et vapeur —certainement pas steamé), que c’est une traduction fausse amie de mauvais aloi et que le mot français «est» hot dog. Pouah… c’est quoi le critère, autre que celui du conformisme rampant, veule et sans imagination?

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Insistons pour dire que ces classifications descriptives (calques, faux amis, traductions littérales, emprunts directs) n’ont aucune validité normative, de la même façon que les désignations normatives (barbarismes, solécismes ou le monstrueux «anglicisme de culture») n’ont aucune validité descriptive. Tant et tant que, finalement, souple et sans complexe, ma solution est sereinement subjectivée. J’invoque des critères descriptifs certes. Mais je les maintiens lâches, moirés, souples, pour arriver à des solutions empiriques, colorées, sociologiquement marquées, mais toujours intelligibles. Et je me méfie comme de la peste des grandes explications normatives improvisées pour faux savants roides et mal avisés en mal de psychologie des profondeurs et de nature des choses dans les mots. Elles ne sont habituellement que la légitimation de ce qui est usuel (pour moi) et le rejet (fallacieusement) documenté de ce qui est dépaysant (venu de l’autre). Il n’y a pas si longtemps, les baîllonneurs au «bon aloi» nous disaient, au Québec, de ne pas dire à cause que, une soi-disant traduction littérale (dans l’utilisation descriptivement impropre de cette notion) de because. Voilà des oiseaux qui n’avaient pas lu Le Discours de la Méthode où la majorité des causales sont introduites sans sourciller par à cause que. Si on ne peut plus invoquer le modèle de Descartes ès langue française, je vous demande un peu ce qu’on va manger l’hiver prochain… Tintouin…

Chien chaud, Hot dog, Westmister de Carole Spandau

Chien chaud, Hot dog, Westminster de Carole Spandau

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La dérive budgétariste du souverainisme québécois

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2016

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Il y a quarante ans pile-poil, le Parti Québécois prenait le pouvoir au Québec et tout semblait possible. J’avais tout juste dix-huit ans, je votais pour la toute première fois de ma vie, et on avait fait rentrer Parizeau dans l’Assomption avec vingt milles voix de majorité (son adversaire libéral, un dénommé Comtois, vissé là depuis des lustres, avait perdu son dépôt, cette fois-là). Que de temps passé, que de temps perdu… Salut, solidarité et amitié de la part d’un québécois internationaliste. Je vous convoque ici, sans complexe, à une petite relecture cynico-argentière de l’histoire politicienne québécoise du dernier demi-siècle. On va se donner comme postulat que l’aphorisme suivant, attribué à Maurice Duplessis, est la clef de bien des choses dans une confédération comme la nôtre: Il faut rapatrier notre butin.

On va ensuite froidement envisager que René Lévesque et ceux qui le suivirent dans le demi-siècle agité qui succéda à la fondation du Mouvement Souveraineté-Association en 1968 n’ont jamais vraiment cru à l’idée d’une indépendance nationale viable du Québec. Avec le recul, tout converge en direction de cette hypothèse. Le délai de quatre ans (1976-1980) entre l’élection éclatante du parti souverainiste et le premier référendum sur la souveraineté, le caractère mou, conciliant et brumeux de la première question référendaire, puis l’étapisme, la mythologie des conditions gagnantes, jusqu’à la dérive-distraction xéno-chartiste du gouvernement Marois. Une seule période laisse, avec le recul, l’impression que les ténors du mouvement souverainiste ont pu se prendre un peu au jeu de leur propre propagande, ce sont les années précédant le second référendum sur la souveraineté (1993-1995). Là, la tête a pu leur chauffer passablement, un temps. Mais le cynisme crypto-provincialiste reviendra bien vite.

Il est limpide, depuis un moment, à quiconque procède à l’analyse adéquate de la situation politique dans les sociétés de classes que ces chicanes de souveraineté nationale sont des chicanes de bourgeois, relayées par des partis bourgeois opérant dans un cadre de représentations bourgeois et vivant, en parallèle, en synergie, la crise contemporaine de ce cadre de représentations, de plus en plus assisté économiquement. À partir du moment où on postule que personne, côté québécois, ne croit vraiment à la possibilité effective d’une réalisation concrète de la souveraineté (chez les décideurs bleu-et-blanc, hein. Vous et moi, c’est autre chose. On y a cru. On en a rêvé du pays. On dormait profondément), le souverainisme québécois change subitement de visage. De «projet de société» (pour reprendre le mot du temps), il devient épouvantail pour faire peur au gros voisin bourgeois d’en face. Graduellement le souverainisme a cessé d’être une anticipation programmatique pour devenir, plus prosaïquement, un lobbying au ras des mottes, et au présent.

Attention, important. Je ne crois pas qu’il y ait eu là-dedans quelque chose d’occultement orchestré ou de sciemment et/ou cyniquement décidé. Je crois bien plus que c’est venu, par effet de repoussoir colonial, de la poussée réactive des fédéraux qui, involontairement (puis, eux aussi, de plus en plus volontairement), ont joué du soufflet sur le feu de camp souverainiste. Les Burns, Landry, Lazure, Laurin, Payette, Parizeau et Lévesque en bois brut de 1969-1979 ont pu, un temps, vouloir mettre en place une sorte de souveraineté-association bizarre avec le reste du Canada. Récolte maigre et difficultueuse, sur fond de «il y a pas d’argent pour ça dans le contexte de crise actuelle» (elle date d’un bon moment maintenant, la bien commode rhétorique de la crise). Mais le déraillement et l’apparition du vrai développement de la péréquation perverse sont apparus lors de la mise en place du premier référendum sur la souveraineté. C’est alors et alors seulement que les torrents de fric Pro-Can et Pro-Non ont submergé le Québec. Soudain l’esprit ratoureux du colonisé s’est pris dans la gueule et dans le cerveau l’angle d’approche qui allait torvement s’imposer dans les vingts années suivantes (1980-2000). La négociation de bon ton n’attire que de l’austérité et de la pingrerie budgétaire. C’est le danger d’une manœuvre politique de grande envergure adéquatement démagogisée (en italique ici: la définition du mot «référendum» dans le cadre anti-citoyen de la politique bourgeoise) qui subitement a ouvert les puissantes vannes à fric du Canada. Car, effectivement autant que perversement, l’argent Pro-Can et Pro-Non fut, l’un dans l’autre, de l’argent «pour le Québec», déversé au Québec et dont toute une faune québécoise profita largement, si ta tunique était de la bonne couleur naturellement. C’est ainsi que, dès 1980, implicitement du moins, tout fut dit. Après la défaite du référendum de 1980, le pli budgétariste du souverainisme québécois était pris. Oh, regarde donc ça! Quand le gros gorille bleu brassait sa cage assez solidement, le geôlier en rouge se mettait à lui jeter des bananes pour qu’il se calme un moment.

L’alternance politicienne québécoise de la période 1980-1995 fut marquée au coin de cette dynamique veule. Voter pour le Parti Québécois tendait, fantasmatiquement ou réellement, à augmenter les possibilités de péréquations fédérales. Voter pour le Parti Libéral du Québec correspondait à une accalmie fiscale dont le Canada anglais profitait pour récupérer partiellement sa mise tant financière que politique. Le summum de cette mesquinerie politico-budgétaire fédérale fut le fameux échec de l’accord du Lac Meech en 1990, trahison perfide menée de main de maître hypocrite par le Canada fédéraste sous le nez pointu et blêmissant d’un Robert Bourassa ouvertement flouzé par les limitations intrinsèques de sa propre conciliance fédéraliste. Le référendum de 1995 marqua à la fois une culmination et une fracture de cette solution fédérale du Throw money at the problem. Effectivement, les coûts pour casser ce second référendum furent si pharaoniques et les malversations furent si virulentes que cela déboucha frontalement sur le ci-devant Scandale des Commandites. La perversité budgétaro-souverainiste du colonisateur et du colonisé ouvertement coalisés contre leurs populations culmina, mais aussi déborda, en 1995. Après ça, effectivement, quelque chose se cassa dans la machine de péréquation perverse des nationaleux et des fédérastes subtilement collusionnés. Une autre phase se préparait.

C’est que, quelque part à Ottawa, s’installa la conscience politicienne du fait que ce qui était coûteux en pognon de transferts pervers et réactifs ce n’était pas le souverainisme comme émanation philosophico-fantasmatico-culturelle du peuple québécois mais bien le référendum comme action politico-démagogique effective d’un certain parti québécois spécifique. C’est donc le référendum qu’il fallait verrouiller, pas le souverainisme. On lança donc, circa 1997, depuis Ottawa, la Loi sur la Clarté référendaire (parachevée en 2000), une limpide obligation zigouillant à la fois les libellés de questions et les pourcentages recevables de réponses favorables. Québec contesta cette doctrine mais un fait reste. Statistiques en main, il est désormais impossible pour le mouvement souverainiste québécois de remporter un référendum qui rencontrera les critères «légaux» de «clarté» des fédéraux. Un troisième référendum sur la souveraineté est conséquemment une cause foutue. Perdu, il assommera le mouvement souverainiste pour toujours. Gagné, selon les critères québécois, il ne rencontrera pas les critères de clarté des fédéraux et débouchera sur une absence de reconnaissance par Ottawa, débouchant elle-même éventuellement sur un rapport de force qui finirait à l’avantage du Canada anglais, quitte à faire entrer l’armée canadienne dans les grandes villes québécoises, comme lors de la crise-prétexte d’Octobre 1970. La merveilleuse démocratie mythico-démago ronron des grandes causes coûte finalement trop cher à étrangler en affectant de jouer le jeu (et en le trichant de facto au fric). Vaut mieux désormais, pour les fédéraux, restreindre la susdite démocratie par de la législation corsetant solidement les référendums du futur. C’est plus autoritaire mais bien moins coûteux en pognon et en scandales de combines de financement occulte Pro-Non (coûts et saletés politiciennes dont même la population du Canada anglais commençait à s’émouvoir). Le référendum comme serrure ouvrant les vannes à fric fédéral est désormais une option solidement verrouillée. Ou alors la clef est cassée, ou cachée, ou elle a été gobée par Stéphane Dion. Choisissez votre métaphore. La propagande des capitaines de milice, notamment sous Pauline Marois, fit ensuite le reste pour bien présenter, abstraitement et comme axiomatiquement, le référendum comme un comportement coûteux, démobilisateur, diviseur, bâdrant, encombrant et inutile. Finalement, le principe reste: un peuple occupé ne se libère pas pacifiquement de son occupant. Et… pour ce qui est de se libérer «belliqueusement», rien ne s’est arrangé non plus sur cette avenue là depuis 1837-1838.

Ceci dit, la dérive budgétariste du souverainisme québécois ne s’arrête pas là. Elle continue de se déployer, mais désormais en une dynamique insidieusement inversée. Sur fond de désaffectation souverainiste de la jeunesse (jeunesse qui, de fait, est plus sociale que nationale, ce que j’approuve totalement), les fédéraux la jouent maintenant dans le sens contraire, un peu comme avec un oléoduc dont on inverserait la direction du flux. On vous inondait de fric pour vous garder dans la fédération quand votre fond populaire était souverainiste, on vous impose l’austérité budgétaire maintenant que votre fond populaire ne vous suit plus et qu’on vous tient. Les partis fédéralistes provinciaux, le Parti Libéral du Québec (actuellement au pouvoir à Québec) et la Coalition Avenir Québec (seconde opposition) sont donc profondément fiscal conservative. Pendant que le gouvernement fédéral canadien se prépare sans broncher à payer un milliard de dollars (ou plus) pour le brise-glace HMCS Diefenbaker (et fricote d’autres dépenses pharaoniques, surtout dans les secteurs militaires, dont je vous épargne le lassant détail), le Québec ne doit pas attendre trop de la péréquation contemporaine. Alors que le capitalisme occidental en crise se financiarise chroniquement et devient de plus en plus un glorified assisté budgétaire, sur la scène fiscale québécoise c’est: plus de référendum souverainiste plus de brasiers socio-politique à éteindre, plus de brasier socio-politique à éteindre plus de fric déversé en urgence dans la bucolique vallée du majestueux Saint Laurent. Bien circonscrit dans cette dynamique bourgeoise sans solution radicale, François Legault compare de plus en plus, sans complexe, son parti à l’Union Nationale de Duplessis. Il entend très ostensiblement la jouer sur le ton du Il faut rapatrier notre butin post-duplessiste face à un Parti Libéral du Québec, fiscalement plus docile envers les fédéraux. En même temps et du même souffle, la Coalition Avenir Québec veut paraitre plus à droite que la droite pour bien plaire à la bourgeoisie affairiste des deux nations. Elle fait donc co-exister son post-duplessisme de ton avec un discours très abruptement fiscal conservative. On a pas peur des paradoxes doctrinaux à droite… si ça paie. Et puis, est-ce vraiment si paradoxal, finalement, que d’allier nationalisme et conservatisme?

Le gorille bleu va continuer de brasser sa cage coloniale flacotante quoique bien verrouillée. Le tapage, les grognements et les (quelques) bananes y seront encore. Dans le cerveau embrumé du gros singe ahuri, seule la souveraineté nationale va passer graduellement de grand espoir bourgeois à grand rêve bourgeois oublié. Le déclin parlementaire du Parti Québécois (je lui donne encore dix ans de survie. Il pourrait même retourner niaiser au pouvoir) symbolisera graduellement la mort lente d’une idée qui, depuis le départ, était, au pire mensongère, au mieux illusoire… en tout cas colonialement fallacieuse. Corse, Écosse, Catalogne, Guadeloupe, Pays Basque, Québec, prenez acte. L’Occident ne s’intéresse à la «souveraineté nationale» que si cela sert localement ses intérêts crasses, sans plus (Ukraine, Sud-Soudan… n’épiloguons pas, ça deviendrait vite parfaitement grotesque).

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Entretien à bâtons rompus avec Bérénice Einberg, personnage principal du roman L’AVALÉE DES AVALÉS de Réjean Ducharme (1966)

Posted by Ysengrimus sur 16 septembre 2016

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Ysengrimus: Alors Bérénice Einberg, il y a cinquante ans pile-poil aujourd’hui paraissait chez Gallimard le magnifique roman L’Avalée des avalés de Réjean Ducharme. Vous en êtes le personnage principal.

Bérénice Einberg: Oui, vacherie de vacherie. Ça nous rajeunis pas, tout ça. Je peux faire une petite mise au point ferme, farme, furme à vos lecteurs et lectrices avant qu’on aille plus loin?

Ysengrimus: Je vous en prie, faites.

Bérénice Einberg: Je suis fictive. Ne me cherchez pas nulle part. Je suis bidon. Du vent. Un feu de printemps dans la folle avoine de l’île fluviale de mon enfance. Une poussée de rage primale dans nos enfers les plus intimement intérieurs.

Ysengrimus: Absolument, je seconde. Et, de fait, vous êtes vermiculairement fictive, multiple, labile, tripative, bouquetée, filiforme. Vous êtes incroyablement difficile à cerner. Je suppose d’autre part que, telle (la vraie) Margaret Sinclair-Trudeau, vous êtes (fictivement) née en 1948.

Bérénice Einberg: Pas mal, Grimus, pas mal. Plus précisément je suis née en 1946-1947-1948. Oui, vacherie de vacherie. Ça nous rajeunis pas, tout ça.

Ysengrimus: Voilà.

Bérénice Einberg: Gros écornifleux de vous, vous avez fait comment pour ainsi me deviner mon âge?

Ysengrimus: Vous aviez neuf-dix-onze ans au moment de la Guerre de Suez de 1956-1957. Et vous êtes dans la toute jeune vingtaine au moment de votre implication personnelle comme soldate israélienne dans les escarmouches de 1966 qui déboucheront sur la Guerre des Six Jours de 1967. J’ai tiré au jugé.

Bérénice Einberg: Alors là, bien visé. Mautadites saligaudefrites turpisanguinolentesques de guerres. Je les hais en soi et les hais de surcroît attendu que je hais tout. On devrait changer promptement de sujet. J’ai une jolie anecdote non-guerrière sur moi, pour vous. Ça me Ça, les anecdote Surmoi, Moi. Et vous?

Ysengrimus: Totalement. Je vous écoute.

Bérénice Einberg: Cette année-là (dont je terrai la numérobibite), il fait nuit noire et je suis en train de trinquer grave avec une bande de rupins et rupines sur un charmant petit yacht privé lui-même en train de descendre le majestueux fleuve Guadalquivir. Passablement éméchées, moi et très exactement cinq-six autres filles un peu fofolles, on décide qu’on est prises de l’envie irrésistible de tester un des grands coquillages blancs de sauvetage de l’embarcation somptuaire. On mouille donc une chaloupe de sauvetage dans un total embrun éthylique. Nous voici, vite fait bien fait, sur les eaux noires, calmes et clapotantes du merveilleux grand fleuve andalou. Les lumières de Séville scintillent au loin. Nos cheveux volent au vent et nous rions comme des escogrifettes. Sur le yacht qui s’éloigne déjà, comme tout le monde fait la fête, en goguette, dans les flonflons assourdissants et les lumières aveuglantes, personne ne remarque exactement notre disparition. Nous nous retrouvons vite franchement isolées, sur notre esquif, dans la houle fluviale. La trouvant de moins en moins drôle, nous ramons vite en flageolante cadence vitevitevite, pour tenter de rejoindre le yacht. Il se déplace rapidement, fluidement, insensiblement et fatalement vers Séville et le vent ou le courant ou je ne sais trop nous pousse plutôt dans la direction opposée. Il devient vite indubitable qu’on y arrivera pas. Nous allons devoir accoster, et ensuite rentrer en ville par nos propres moyens.

Ysengrimus: Ça me sonne une clochette, votre histoire, Bérénice.

Bérénice Einberg: Ne grognez pas sur mon monde et écoutez plutôt. Motus Grimus. Rendues sans anicroche sur la berge, mon galop naturel revient à son naturel galop. On m’a entraînée dans cette aventure hydro-soulographique sans que je n’y comprenne trop rien. Mais maintenant j’ai bien envie d’en découdre avec les cinq autres ciboulottes-faribolles qui nous ont envoyé dans ce pétrin de berge isolée, en pleine nuitte, et loin, bien trop loin de Séville illuminée sur l’horizon. Je me mets à vertement engueuler mes cinq-six acolytes encore ahuries d’alcool. Je les traite, de zygomardes, d’échancrures à roulettes, de blusturizes multipatrides, de mosus de niklosuss, de micro-chamomors mortifères, de ronromules fétides et de pataquès renchrognisantes. Elles le prennent vraiment très mal. L’affaire vive vire promptement au crêpage. Comme nous sommes toutes plus ou moins braquées et enragées les unes contre les autres, en bouquet, en cascade, en estocade ibérique, nous nous entrechoquons aléatoirement, puis revolons dans tous les angles de la table du monde, comme des boules de billards polychrorizomatiques fessées raide par la boule blanche. Nous nous mettons alors ensuite en route-déboulade, vers Séville, par des chemins séparés ou distanciés. Je me retrouve vite fin seule, marchant dans la direction vague de la ville dans la nuit opaque, chaude et vile.

Ysengrimus: Je vous assure que je vous vois venir.

Bérénice Einberg: C’est après une heure de marche, en dégrisant et en vitupérant titanesquement contre le Cosmos et la Totalité que je me rends compte subitement que j’ai oublié mon sac à main dans ma cabine de yacht. Vacherie de vacherie, me voici en pleine nuit, en tenue de goule, en Espagne, pompette, sans passeport, sans pièce d’identité et sans fric. Quand j’arrive aux portes de Séville, le jour se lève et je suis vannée, fourbu, crevée, rampante, ruisselante. Toute fierté bue, savez vous ce que j’ai fait alors?

Ysengrimus: Oui, je le sais.

Bérénice Einberg: J’ai passé toute l’avant-midi à faire la manche aux portes de Séville pour pouvoir picosser piécette par piécette de quoi me payer un maigre petit déjeuner et un ticket de bus me permettant de retrouver la marina, le yacht des copains-copines, mon sac à main et le peu de prestance flageolante que j’arrive à maintenir minimalement en voyage. J’y suis arrivée mais quelle galère de luxe ce fut.

Ysengrimus: Je le savais.

Bérénice Einberg: Mais pourquoi vous le saviez tant que ça?

Ysengrimus: C’est que votre merveilleuse et paranormale amie Constance Chlore vous l’avait prédit, aux temps joyeux et mutuels de votre ardente enfance. Elle avait dit texto qu’elle vous voyait en train de mendier aux portes de Séville. Clairvoyance magistralement concrétudisée.

Bérénice Einberg: C’est parfaitement exact, Loup Grimus. Vous connaissez vos modernes. J’en reste sans voix… vocalement et vocalisement naturellement.

Ysengrimus: Et pan. L’avez-vous revue, Constance Chlore?

Bérénice Einberg: Constance Chlore alias Constance Exsangue, le grand rayon lumineux spéculaire de ma chienne de bâtarde de croûte molle de vie, vie, vie est morte, morte, morte, Grimus. Je ne peux aucunement l’avoir revue.

Ysengrimus: Même pas dans votre imaginaire?

Bérénice Einberg: Surtout pas dans le gouffre-cloaque fétide et purulent de mon mælstrom imaginaire. Non, non et non. La barbe.

Ysengrimus: Me permettez-vous de me reformuler, Bérénice?

Bérénice Einberg: S’il le faut tant, faites donc.

Ysengrimus: L’avez-vous revue, Constance Kloür?

Bérénice Einberg: Ah là, c’est tout autre chose. Ah là… Ah là… Ah là… Ah là…

Ysengrimus: Me permettez-vous de rappeler brièvement qui est Constance Kloür, pour le bénéfice/bérénice de mes lecteurs et lectrices?

Bérénice Einberg: Faites donc, surtout pour celui de vos lectrices car ce sont elles qui m’intéressent le plus.

Ysengrimus: Jeune fille, vous étiez institutrice de gym à New York. Vous enseigniez à des petites filles. Parmi elles, votre gentille d’entre les gentilles, votre chouchoute, c’était Constance Kloür. Car, de fait, foudroyée par la paronymie…

Bérénice Einberg: Bien dit! Fourvoyée par la paramécie, si vous m’en permettez une autre, justement, de paronymie.

Ysengrimus: …votre amour largement nostalgique (de Constance Chlore) envers Constance Kloür devient si grand qu’un jour, vous foxez une de vos séances, devant toutes les autres gamines, et l’amenez elle seule en promenade, notamment dans le tunnel Lincoln, réservé aux voitures.

Bérénice Einberg: Je corrobore. Sa petite main crispée dans la mienne et ses scintillants éclats de rire dans le tunnel Lincoln. Inoubliable.

Ysengrimus: Vous la ramenez très tard le soir, chez ses parents.

Bérénice Einberg: Très tort le soir, faudrait-il encore paronymiser.

Ysengrimus: Ceux-ci, irrémédiablement remontés, portent plainte à l’école qui vous emploie.

Bérénice Einberg: En bon bourgeois sommaires et lourdement infanticides et enfantômatiques qu’ils furent.

Ysengrimus: Et cela mit abruptement fin à votre vocation d’instite gymnaste.

Bérénice Einberg: Pléonaste… euh…nasme. Voilà qui est dit et bien dit. Maintenant pour garder le fil d’Ariane solidement noué à la corne du Minotaure d’abondance et, de ce fait, répondre à votre question, Grimus. J’ai effectivement revu Constance Kloür.

Ysengrimus: Oui?

Bérénice Einberg: Oh, que oui… Il y a dix ou douze ans, je déambulais sur la Promenade des Gouverneurs, à Québec, comme la vraie nénette dentue aimant les voyages que je suis. Je me dirigeais tout doucement vers la base principielle du Château Frontenac, ma face livide tournée vers le fleuve, si majestueux en ce point. C’était la fin de l’été et il faisait un soleil magnifique. Le vent soufflait très fort, par contre. Soudain, une petite forme vaguement cataplasmement anthropomorphe me vole directement au visage. J’ai juste le temps de la capturer de ma main preste et défensive d’ancienne combattante surentraînée. C’est une petite poupée de chiffon jolie mais bien légère, colorée, souriante, exorbitée et hébétée. Je la tiens maintenant bien serrée dans ma main et je me laisse immerger dans le scintillant éclat de rire de la petite fille qui courrait derrière, cherchant à voler plus vite que le vent pour tenter de capturiser sa catin cerf-volant en cavale dans la bourrasque. Je me penche devant moi pour sourire à la petite fille aux tresses blondes qui tend la main en me demandant joyeusement de lui rendre son enfant. C’est la copie carbone contemporaine de la petite Constance Kloür de ma jeunesse. Les pieds joints, elle se présente poliment à moi tandis que je lui rends sa poupée de chiffon. Elle s’appelle, je vous le donne en mille: Bérénice Vernon-Kloür.

Ysengrimus: Oh, oh!

Bérénice Einberg: Ah, ah, Hu, hu… La petite Bérénice n’est pas longue à prendre la grande Bérénice par la main et à l’amener rencontrer sa maman, assise sur un long banc vert, sous le radieux soleil québécien, en compagnie d’un petit garçon (le petit Christian Vernon-Kloür). La dame se lève gracieusement, me félicite rieusement de ma providentielle attrapée de poupée de chiffon venteuse dont elle a tout vu, et me fait une bise sentie. C’est Constance Kloür, adulte.

Ysengrimus: La Constance Kloür de votre mésaventure passionnelle new-yorkaise?

Bérénice Einberg: Elle-même telle qu’en elle-même en personne sur le sommet d’elle-même et d’absolument aucune autre. J’ai passé le reste de ma journée de villégiature québécienne en la compagnie de Constance Kloür et de ses deux merveilleux bambins (Monsieur Vernon ne fit pas son apparition et il n’en fut pas fait grande mention). C’était comme se promener dans une tarentelle de kaléidoscope psychédélique de jubilation orgastiques. On se souriait, on se matait, on se marrait, on parlait de tout et de rien et ses yeux se perdaient dans mes yeux et j’entendais des symphonies de fin du monde sur fond cospotonitruriopellesque. Ce fut merveilleux, touchant, toucan caquetant, sublime, archi-hyper-maritime. Moi qui ai depuis si longtemps renoncé à aimer, j’ai failli renoncer à ce renoncement ce beau jour là. Je ne vous dis que ça.

Ysengrimus: C’est très touchant, Bérénice.

Bérénice Einberg: On s’est promis de s’appeler, de s’écrire, de se cornilocomperturlufariner. Cela fait dix ou douze ans, and nothing happened since.

Ysengrimus: How sad! How come?

Bérénice Einberg: Peu importe honey comb, c’est comme ça, voilà. Vite, Grimus, vite une autre question là avant que je me mette à battre des yeux comme la poupée Fanfreluche toujours sur le point d’avoir l’air de s’apprêter à se préparer à se mettre en train pour pleurer.

Ysengrimus: Euh… euh… disons… vos autres anciens amours, Dick Dong, Jerry de Vignac, Gloria (dite la Lesbienne), vous les avez revus, eux aussi?

Bérénice Einberg: Gloria (comme vous devriez le savoir) et Dick Dong (comme vous l’ignorez certainement) ne sont plus. Quand à Jerry de Vignac en tutu, ce que je signifie pour lui signifie que je ne lui suis qu’un grand rien attendu que je suis femme.

Ysengrimus: Merveilleusement femme, du reste. Indubitablement une des plus significatives de toutes les femmes.

Bérénice Einberg: Merci Grimus, vous êtes vraiment un chou, un chou rave, le chou rave rémoulade d’une entièreté d’estropiade de végétale vie.

Ysengrimus: Je suis très profondément touché de ce compliment idiomatique bérénicesque titanesque de choc.

Bérénice Einberg: Et vous avez bien raison de l’être. Pas de question à me poser au sujet de mon frère Christian?

Ysengrimus: Si, justement. J’ai une seule question le concernant qui me brûle les lèvres. Mais je ne voudrais pas être indiscret.

Bérénice Einberg: Je vous suis toute ouverte.

Ysengrimus: Ces centaines de lettres d’amour incestueux et torride que vous lui avez écrit autrefois et qui vous valurent tant de déboires avec votre oncle et votre père. Qu’en est-il advenu?

Bérénice Einberg: Ce cochon fétide d’Einberg père me raconta sur tous les tons qu’il les avait interceptées et détruites. Il ne les avait qu’interceptées. À sa mort, j’ai mis la patte sur un gros classeur vert les contenant toutes, bien rangées en ordre chrono, comme l’aurait fait un numismate, un jardinier paysagiste, ou un photographe amateur. Et vous savez ce qu’il avait fait, ce porc immonde. Il les avait lu et relu pieusement et vachement annoté. Il envisageait même visiblement d’en faire une sorte d’édition critique vu que j’ai retrouvé, dans le même classeur, quelque chose comme une préface explicative.

Ysengrimus: Tiens donc! Mais… l’idée n’est pas si mauvaise. Envisageriez-vous vous-même de reprendre cette idée de publication?

Bérénice Einberg: Je ne sais pas. Je les relis parfois, ces lettres de feu follette hirsute. Je fais de moins en moins la distinction entre la part de provoque bravache et de passion torride qu’il y a de tortillonné dans cette vaste correspondance à sens unique. Je ne sais pas. Je m’identifie toujours profondément au contenu de ces missive fleuves et les revendique fermement. J’y penserai. Laissez moi votre carte. Carte blanche, bien blanche.

Ysengrimus: En tout cas je suis très content que vous ne les ayez pas perdu. C’est un aspect crucialement important de votre existence. Je suis tout simplement rassuré que ce corpus soit sauf.

Bérénice Einberg: C’est gentil de nous souhaiter tant de bien comme ça, à moi et à mon corpus, Grimus. Ça repose vachement (de vachement) du poids pesant et empesé du reste du monde.

Ysengrimus: C’est un grand honneur et une joie immense de vous rencontrer, Bérénice Einberg. Est-ce que TOUT VOUS AVALE toujours?

Bérénice Einberg: Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Tout… tout… tout… Tchou-tchou…

Ysengrimus: Je vous embrasse tendrement.

Bérénice Einberg: Réciproquement… et en ne se gênant aucunement pour bien se toquer les dents.

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Casey au bâton (Ernest Lawrence Thayer)

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2016

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Écrit il y a plus de cent-vingt ans ans, ce poème mi-lyrique mi-satirique, très connu aux USA, attendait encore sa traduction française. Et pour cause. Le problème qu’il pose est moins linguistique qu’ethnoculturel. Il s’agit de traduire le baseball, jeu et institution culturelle strictement américains dont la terminologie française n’existe qu’en un endroit au monde: le Québec (et le Canada francophone). Ce texte, version américaine de la leçon universelle véhiculée depuis Ésope dans Le lièvre et la tortue, est doté d’une chute qui en fait en soi une petite rareté de la littérature continentale. Beaucoup d’américains et de canadiens anglophones connaissent d’ailleurs par cœur la si triste dernière strophe de la version originale de ce poème. La présente traduction de ce délice insolite se veut un hommage à tous ces commentateurs sportifs qui ont bercé les langueurs radiophoniques estivales de notre enfance dans la belle langue de chez nous, qui peut tout dire et trouve toujours les mots pour le dire.

Casey au bâton
Ernest Lawrence Thayer (titre original: Casey at the bat)
Traduction : Paul Laurendeau – 2008
Paru initialement dans le San Francisco Examiner, le 3 juin 1888.

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Ça n’aillait pas fort pour les joueurs de Mudville ce jour là.
Juste une dernière manche à jouer, sur un compte de cinq à trois.
Cooney meurt au premier but, Barrow rate le même coussin.
Et un silence opaque et dense envahit les gradins.

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Quelques personnes s’en vont déjà, ne comptant plus sur rien.
Mais la plupart garde l’espoir, cet éternel lot humain.
Ils se disent, si seulement Casey pouvait monter au front
Ça changerait l’enjeu des mises d’avoir Casey au bâton.

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Mais Flynn et Jimmy Blake précèdent Casey dans l’alignement.
Le premier est un incapable. L’autre est un impotent.
Et la foule mélancolique ne se fait pas d’illusion.
Il semble quasi impossible que Casey vienne au bâton.

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Mais soudain Flynn cogne un simple, à la surprise générale.
Puis Blake le mal aimé déchiquette le cuir de la balle.
Quand la poussière retombe et qu’on voit ce qui s’est passé,
Blake étreint le deuxième but, Flynn au troisième est perché.

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Issue de cinq mille gorges, une unanime clameur jaillit.
Elle roule dans la vallée, elle fait frémir les verts taillis,
Elle percute le flanc des montagnes, résonne dans les vallons
Car Casey, le grand Casey va s’avancer au bâton.

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Élégant, très à l’aise Casey marche et prend position.
Il sourit, assure une pose de complète décontraction,
Ajuste son couvre-chef sous un tonnerre d’acclamations.
Plus de doute dans le moindre esprit : Casey est au bâton.

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Dix mille yeux ronds se braquent sur lui. Il empoigne la poussière,
Se frotte les mains, se claque les paumes. Cinq mille voix vocifèrent.
Quand le lanceur lève le bras et que la balle quitte sa main,
Casey a l’oeil plein de mépris et le sourire en coin.

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La sphère gainée de cuir fend l’air, propulsée promptement
Et Casey la regarde voler, d’un air indifférent.
Le long du frappeur impavide file le projectile.
«Une prise!» crie l’arbitre. Casey dit : « Elle était trop facile ».

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De l’estrade noire de monde jaillit un cri tonitruant
Comme quand la mer frappe les falaises par un jour de gros temps.
«Mort à l’arbitre» peste une voix quelque part sur les gradins.
On mettrait bien l’arbitre à mal, mais Casey lève une main.

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Il signale ainsi que le jeu continue et qu’il faut
Faire preuve de charité chrétienne. On se tait tout là haut.
Casey fait signe au lanceur de lancer. Celui-ci vise.
Casey ne s’élance toujours pas. L’arbitre annonce : « Deux prises ! »

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«Vendu!» s’écrie la multitude. L’écho répond «Vendu!»
Mais le regard de Casey fait taire la foule éperdue.
On voit que le frappeur tendu, livide prend position.
La prochaine balle sera frappée par Casey pour de bon.

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Casey ne sourit plus. Il hait. Il a les dents serrées.
Au dessus du marbre, un bâton se met à s’agiter.
Voici que le lanceur agit et que la balle s’échappe.
Voici que ce bâton fend l’air. Casey s’élance et frappe.

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Quelque part dans ce beau pays, le soleil brille et luit.
Quelque part un concert a lieu. Quelque part on sourit.
Quelque part des gens chantent, des enfants sautent à cloche-pied.
Mais Mudville est sans joie : le grand Casey est retiré.

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