Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Posts Tagged ‘Québec’

Saumons qui dansent dans la rivière

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2022

Denis Thibault (Namun), Saumons qui dansent dans la rivière, 2019.

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Saumons qui dansez dans la rivière
Ne sous-estimez pas votre fragilité
Un harpon vous attend, sur des berges de fer
Gare aussi aux filets dorés.

Dansez saumons, sur le peu qu’il vous reste
Vivre est si timoré, être est si éphémère
Cette eau autour de vous, semble vous rendre agiles et prestes
Le danger est plus loin. Il arrive de la terre.

L’ours est bien innocent quand il croque vos chairs fines
Comment vous signaler la ville et vous narrer l’usine
Comment vous faire conclure que jamais rien ne dure
Comment vous dire cloaque, vous déclarer mercure

Tous ces saumons qui dansent dans la rivière
Ne savent rien de l’humain, ce danger tutélaire…
Dansez, saumons, dansez…
Les lendemains troublés, brouillés… sont si vite arrivés.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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UN FEU, UNE TENDRESSE, UN RIRE (Diane Boudreau, Marie Josée Gélineau)

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2022

Tout comme dans le premier recueil analysé (Ici, tout simplement, 2005), les textes courts et sobres de la poétesse Diane Boudreau (et de sa comparse Marie Josée Gélineau, qui signe ici trois textes) mobilisent cette formidable aptitude à s’extirper du quotidien tout en préservant, un sens pur et dépouillé de la concrétude. C’est de se regarder se décoller du monde éclectique et contraignant des vétilles qu’on entre déjà en poésie.

Vétilles

Grapillée
Ma vie
Grapillés
Mon temps
Et mon espace

Par toutes ces vétilles
Qui me tracassent
Et enveniment
Et dilapident
Mes journées

Doux amis

Alors que je voudrais
Seulement t’aimer
Et être aimée
À l’infini

(p. 32 — typographie et disposition modifiées)

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On mobilise dans ce recueil-ci des valeurs poétiques plus anciennes: l’arbre, la terre aride des déserts, les muses, la voix nue, le chant des hirondelles, la Rivière du Chêne. Mais, par delà la variation mûrie des sources d’inspiration, ce qui reste en nous, c’est la douleur tranquille, la blessure de guerre, les fragments de shrapnell. On pourrait s’appesantir sur la plaie, on pourrait regretter, on pourrait se coucher. Mais, pas question… nous voici désolée certes, mais tout en train de se ressaisir. Allez! Allez!

Désolée (extrait)

Allez! Sous la douche!
Ô combien douce et chaude
L’eau ruissellera
Sur ta peau

Se fera rassurante
Jusqu’à la moelle de tes os

Secoue-toi, remue-toi
Enfile tes bas à fleurs
Ou rayés ou à pois

Vite, dehors!
Il reste encore de l’air…

Affine ton museau
Et sens comme il fait beau, là
Hors de ta tanière.

(p. 16 — typographie et disposition modifiées)

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Voici donc que me voici moi, dans mon corps, tel quel… Je ne changerais pas mon cœur pour celui d’une autre. Et pourtant les médecins, avec leurs sempiternelles mesures préventives, ne lâchent pas prise et ils ne prescrivent rien de bien rassurant. Tant pis pour eux. Rien ne me séparera de mes joies, de ma vie, de la nature de la pluie… de l’amour. Nous sommes vivants, aimants et, de toutes façon, qu’y avait-il tant que cela, avant?

Vivants

C’était comment
Avant
Avant nous deux?

J’ai trop de sable
Dans les yeux

J’ouvre la porte
En ce jardin
Où nous étions si amoureux
Je me souviens
L’eau était pure
Et nous buvions
À pleines mains
À tout ce bleu

Ce bleu azur

Avant nous deux,
Émerveillés, aimants,
C’était comment?

Étions-nous même vivants?

(p. 48 — typographie et disposition modifiées)

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Explorant la vie, la poésie s’aventure aussi à explorer le petit jeu délicat des genres. La fable ou moralité (La grive et le tilleul), les aphorismes (Pensées). Par tant de rigoles, ce qui doit se dire se dit. Ce qui est est. Ce bonheur est compromis. Les contraintes de vie sociale le fait trébucher. Un nouvel amour n’est jamais assuré. Les amples vagues de la vie font onctueusement bouger les vieilles amies du réseau de jadis vers des distances qui, elles, imperceptiblement s’allongent…

La toile

Bien sûr
On se voit peu
On s’écrit moins souvent

Le temps se joue des sentiments

Mais tous ces liens
Qui me relient à vous
Ont tissé
Une toile sous mes pieds
Qui me soutient
Me tient debout
Et le cœur par devant
Bien vivant

Le cœur n’est jamais seul

(p. 56 — typographie et disposition modifiées)

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Et —flageolement social oblige— le monde matériel entre en scène, le feu, les vagues, une huître perlière. Trois sœurs traversent hardiment les saisons, trois solides perles de concrétude marchant vers une rivière. Et, oh, elle est cruciale, tout le long, cette solide dimension de sororité. C’est elle qui va nous faire cheminer… et finalement revenir vers les contingences et les amplitudes de la vie sociale, ainsi que du compagnonnage intellectuel.

 

La bouquiniste

Devant l’auteur, le peintre
Le relieur, la joaillière,

Elle redevient lumière,
Imprégnée de respect et de silence,

S’émerveillant
Devant chaque œuvre
Qu’elle touche

Avec des gants d’amour.

(p. 23 — typographie et disposition modifiées)

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La femme se prend des coups. Elle combat. Elle résiste. Elle s’échiffe comme de la dentelle. Il n’est pas question de lui dire de ployer, d’onduler. Latente, cuisante, il y a ici toute une réflexion sur la souffrance. Il y a aussi une réflexion de la souffrance, un ondoiement scintillant, comme si, au fond, c’était une lumière. Une lumière qui brûle, qui instille des tourments, qui torture. Et tout cela se brasse, se joue, sous une superficialité si fragile.

Fragile

Contempler
Regards et sourires

Et boire à la lumière
Sans vouloir la saisir

Car elle pourrait s’enfuir

Devant la fragile beauté
L’humain… si maladroit

La souffrance rend fou parfois

(p. 50 — typographie et disposition modifiées)

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Mais la lumière guérit aussi. Surtout quand elle est portée par le vent des saisons: mai, septembre. Tous ces atours du monde font leur part dans la grande guérison. Ils ont chacun leurs lumières et leurs espaces, une prucheraie, un ciel frileux, les humeurs mystérieuses de la fin de l’hiver. Le temps (comme température, comme cycle des saisons, comme irréversible avancée) fait son œuvre. Il polit et patine nos puissantes et sourdes intelligences du monde. Et ouf, on en a bien besoin. Car il y a tant tellement d’inintelligence, en ce malmonde. Et la philosophie et la quête esthétique, qui se rencontrent ici tout en douceur, ont souvent buté dessus, l’inintelligence, la cruauté, la bêtise.

 

La bêtise

Partout,
Elle est partout,
Dans l’eau, l’air et le feu

Tapie en nous
Aboie, mord et effraie
Comme un chien fou!

Ma sœur blessée
Voici nos mains, nos bras, nos voix
Pour te bercer, te consoler

Pour te redire qu’elle est partout
Dans l’eau, le feu l’air et le vent
Et jusque dans le sang
Plus ignorante que méchante
Et maladroite, et sans boussole

Elle s’agite, elle regrette
Et chacune y passe à son tour

Celle qui blesse, qui console
Qui abandonne, qui pardonne

Ma douce amie,
Pour apaiser ce bruit en nous
Qui nous affole,

Allons marcher dans le soleil!

(p. 54-55 — typographie et disposition modifiées)

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Écheveau balancé de sagesse et d’ardeur, d’ontologie générale et de conscience sociale, ce petit recueil veut parler pour continuer de dire que l’optimisme se gagne, il se conquiert, il se dépose, il fermente comme les liqueurs. La nature nous nourrit mais nous l’harnachons et, ce faisant, il faut savoir s’avoir à l’œil. Tout n’est pas noir et tout n’est pas rose. Il faut tout redécouvrir et ne jamais abuser du serein. Amour, est-ce la fin? (Marie Josée Gélineau)

Le recueil de poésie Un feu, une tendresse, un rire contient 40 poèmes (37 poèmes de Diane Boudreau et 3 poème de Marie Josée Gélineau). Il se subdivise en trois petits sous-recueils: En moi le silence (p 9 à 26), Dénouer l’âme (p 31 à 56), et Lumière guérisseuse (p 59 à 66). Ceux-ci sont suivis d’un épilogue de deux pages intitulé Remerciements (p 72-73) et de deux brèves notules sur les auteures (p. 74). Le recueil est précédé d’une préface de Claude Hamelin (p 7) dont le maître mot est: le présent recueil de poèmes est un véritable coffret à bijoux! L’ouvrage est illustré de sept photographies paysagères (six en noir et blancs et une en couleurs).

Diane Boudreau, Marie Josée Gélineau, Un feu, une tendresse, un rire, Diane Boudreau, 2016, 68 p.

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La mère nourricière

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2022

Denis Thibault (Namun), La mère nourricière, 2019.

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La mère nourricière
Enveloppe de ses bras
Tous les petits moments
Qui picorent, comme ça
En tournant vers leur mère
Des yeux dévorateurs
Qui ne sont pas peu fiers
De les dominer, leurs peurs.

La mère a un collier
Qui tinte sous le soleil
Ses yeux rassérénés
Se disent, bon, c’est pareil…
Des humains, des oiseaux
Au fond, c’est la même chose.
Et, les bras écartés,
Elle vous garde la pose.

C’est qu’une mère nourricière
Ça ne chipote pas sur ce que ça nourrit.
Pensons-y,
Ma sœur, mon frère…

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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QUELLE MOUCHE TE PIQUE? (Francine Allard)

Posted by Ysengrimus sur 1 avril 2022

La vérité du monde
La poésie divague et louvoie dans les ruelles sombres
Un bien engueulé parmi nous
Appelle un chat un chat
Et je souris d’aise
(p. 9)

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Avec le recueil Quelle mouche te pique? (2010) de la poétesse québécoise Francine Allard, nous découvrons subitement un petit bestiaire illustré constitué de courts segments poétiques dont le Jacques Prévert de Paroles fut incontestablement un des grands ancêtres. Dans ce petit ouvrage bien carré (au sens littéral aussi: douze centimètres sur douze centimètres. C’est un petit livre carré), les magnifiques illustrations de Frédérique Guichard représentent une des indubitables forces motrices de l’exercice. Suivons-les, à défaut de pouvoir les reproduire.

En couverture, fatalement, il y a une mouche ou un frelon qui grignote des segments de couverture orange, avec en fond de fugitifs éléments d’alvéoles à miel. Ensuite, on a un zèbre qui se dézèbre en ce sens qu’il perd ses stries et passe au blanc tandis que  la poétesse nous dit un mot de cette métamorphose uniformisante. Plus loin, un lion altier et roide piétine un roi de cartes. Roi des animaux, roi de la création? nous demande la poétesse. C’est ensuite une boite de sardines anthropomorphes dont, souplement, un hareng sort (dixit la poétesse). Puis, un escargot de coquille rubiconde, au corps ressemblant singulièrement à un doigt humain chemine tout doucement en sa spirale de bave livide, en compagnie du texte La Bavure de l’escargot. Suit un magnifique baudet chronométrique, mécanique, machinateur, sur fond de gros réveille-matin, et dont le corps entier fonctionne comme une magnifique, complexe, et délicate horlogerie ayant tendance (nous explique la poétesse) à chanter bien trop tôt le matin. Puis des loups gris et des loups blancs tournent sur la surface d’une mystérieuse sphère cosmique, à la queue leu leu (leu, l’ancien nom du loup, alors, fatalement). Lupus fugit, s’intitule le texte. Une nuée frétillante de poissons rouges accompagne ensuite un poème éminemment halieutique, et qui sent bon la marée. Télescopage sidérant et superposition visuelle, ensuite, entre chat, canard sauvage et ornithorynque, sur fond géométrique. La poétesse nous parle de cette surprenante éclectique charnelle que nous lègue, en ceci, la nature. L’émeu m’émeut, dit ensuite la poétesse, quand deux émeus cohabitent au premier plan d’une puissante montagne massive et rouge sang. On raconte qu’il a perdu la boule comme un chien dans un jeu de quilles nous signale-t-on ensuite, tandis qu’un pitou piteux albâtre, aux oreilles pointues et à l’œil vide, fait grise mine à trois quilles antiques flanquées de leur incontournable boule polychrome. Une sorte de gerboise sur fond de listes de paronymes impliquant le préfixe rat— rencontre le texte suivant, portant sur ce type de rongeur. Deux poules, mouillées ou sèches, contemplent pensivement un gros œuf en coupe qui semble incorporer pas moins de sept segments en strates en son puissant ventre. Un kangourou convoie ensuite le Petit Prince de Saint-Ex dans sa poche, le tout en saillie devant je ne sais quel blason héraldique triangulaire jaune vif. Un hippocampe miniature tout riquiqui sert de virgule conclusive au texte sur les sinueux hippocampes roses de notre temps. Et finalement, le plus figuratif des rhinocéros imaginable, survolé à bonne distance par deux pique-bœufs lointains, pensifs et émaciés, accompagne sereinement le texte Amitié de pachyderme. Patatras. Je vous le redis: Jacques Prévert n’est pas mort. Jean de Brunhoff lui tient même désormais compagnie et, fait capital… ce sont (enfin) deux femmes, en plus.

Notons que certains des poèmes sont sans illustration. Leur savoureuse expressivité compense pleinement l’éventuel manque que nous feraient (très éventuellement, au fin du fin du tout éventuel) ressentir les pages sans image. Les poèmes, en soi, forment un ensemble solidement cohérent. Ils donnent à découvrir une joyeuse synthèse d’humour, d’expressivité et de philosophie sapientiale ou sociale. Pour la bonne bouche, en voici un qui réunit harmonieusement, toutes ces lumineuses et transcendantes caractéristiques.

La lenteur du monde
Vishnou réincarné en tortue
Mettait des heures à se mouvoir à travers les lumières du monde
Détresse du dieu venu sauver les Hommes
Tout est pareillement exprimé dans les livres sacrés
On attend un sauveur trop lent depuis des millénaires
(p. 48)

Mais il y a plus, beaucoup plus. C’est que tous les poèmes de ce recueil ont la savoureuse caractéristique de fonctionner selon une grammaire narrative et poétique parfaitement stable. On y unit une anecdote concrète avec un thème animalier unitaire. L’exposé se déploie, vivement, comme un petit texte à chute mais ladite chute n’est pas factuelle, narrative ou thématique. Elle est plutôt verbale. C’est soit un calembour (le jars marche avec une cane — p. 8), soit un court dicton populaire (une sirène suspecte chez qui tout finit en queue de poisson — p. 40), soit un composite des deux (la maison de Freud avait une araignée dans le plafond — p. 32). Le rythme de cette grammaire uniforme s’installe promptement, à la lecture, et une portion importante du plaisir de découverte des poèmes réside dans le fait d’en décoder les ressorts dans le texte suivant… puis dans le texte suivant… etc.

Tant et tant que ce petit ouvrage fonctionne aussi, un peu, pas mal, comme une sorte de fiche complémentaire du fameux Atlas de Littérature Potentielle. Un jeu s’instaure et, pour mon plaisir, et aussi le vôtre, j’ai subitement ressenti le désir inextricable de le jouer. Voici donc un texte original inédit, construit, hic et nunc, selon la grammaire d’engendrement mise en place par Francine Allard dans Quelle mouche te pique?:

Macaque du bout du monde
Un macaque japonais
Baille ses stances, assis sur une grosse roche
Il me rappelle un ami proche
Qui n’effeuillait jamais
La marguerite au complet
Il disait toujours en chemin
Qu’il lui semblait devoir bifurquer
Vers un destin distinct
Tapi sous un tout autre kami, l’ami tatami
Puis il ajoutait: il n’y a pourtant ni bout du monde
Ni fleuve, ni pont… que le soleil, le vent
Et les macaques à gueules de chiens intérieurement se diront:
Jappons!
(par Paul Laurendeau, selon la grammaire d’engendrement de Quelle mouche te pique?)

Eh ben voilà. Tous à nos claviers. La poésie qui fait sourire, c’est souvent aussi celle qui fait écrire. Il y a bel et bien ici un dosage d’ingrédients qui arrive à manifester une virtuosité d’écriture tout en faisant sentir que ce qui se fait là est fondamentalement faisable et que quand on tient la bonne thématique, embobinée sur la bonne machine, l’engendrement du texte coule de soi(e), concrètement, subtilement ou non. Toujours dans le vrai et le pensif, toujours dans le lettré et l’ordinaire, et surtout, toujours en jubilant, quelque part…

Le recueil de poésie Quelle mouche te pique? comprend 41 poèmes. Il est illustré de dix-sept dessins animaliers en couleur, de l’illustratrice trifluvienne Frédérique Guichard. Sa fiche éditoriale officielle se lit comme suit: Quelle mouche te pique? Un assemblage de mots vivants qui célèbrent l’intimité de l’Homme et des animaux des fables. Ceux qui grognent et qui griffent, qui miaulent et qui lèchent, qui meurent puis disparaissent. Ici, Francine Allard exerce un grand art, celui de la poésie qui mène indéniablement à l’esthétique de la parole.

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Francine Allard, Quelle mouche te pique?, 2010, Éditions d’Art Le Sabord, 60 p., illustré de dix-sept dessins de Frédérique Guichard.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Le vieux couple d’outardes

Posted by Ysengrimus sur 21 mars 2022

Denis Thibault (Namun), Le vieux couple d’outardes, 2019.

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Le vieux couple d’outardes
Ne s’épivarde plus
Sur les rives, il s’attarde
Toute philosophie bue.

C’est d’avoir survécu
À tant de saisons de chasse
Et de ces hivers durs et crus
Qui vous strient la carcasse

Que ces outardes en couple
Voient mieux ce qui se joue.
C’est la vie qui leur sert de loupe
Pour distinguer les sages des fous.

Quand ce couple d’outardes
S’envolera vers son dernier soleil
Les petits vieux diront aux petites vieilles:
Notre sagesse s’envole. Regarde! Regarde!

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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AU BOUT DU QUAI (Francine Allard)

Posted by Ysengrimus sur 7 mars 2022

Aucun regret si ce n’est la mémoire des échecs
Aucune tristesse sauf celle des images simplifiées
Aucune rage aucune rage aucune rage
(XVII. Rage — p. 29)

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Dans le recueil Au bout du quai (2008) de la poétesse québécoise Francine Allard, il y a lieu de retracer une rencontre harmonieuse entre concrétude, prose à thèses et vers libres. Le couple conjugal, serein et observateur, se formule discrètement, en filigrane. Témoin et acteur, subtil cicérone de notre promenade, c’est ledit couple qui se tient justement au bout du quai de la vie, à observer les lambeaux de persistance qui s’effilochent.

LIII. [sans titre]
Nous restons droits et fiers au bout du quai
Et regardons nos amours s’éloigner comme un gotha du passé
Pas d’au revoir encore moins d’adieux dans leurs larmes chaudes
Nous aurons inventé les lupercales et engendré notre avenir
Ils sauront bien voguer seuls à la morte-eau
Et tirer derrière eux la polacre d’où renaissent nos amours
(p. 75)

Au fil du suivi des saisons et des cycles amples de la vie, la rencontre entre apophtegmes et bouts rimés donne à lire une harmonieuse synthèse de sagesse et de musicalité. Nous retrouvons (régulièrement mais pas exclusivement) des thématiques féminines, des hantises féminines. Elles sont de ce temps, égocentrées mais sans excès, angoissées mais sans lourdeur. Subtiles, pour tout dire. Elles sont peut-être même quelque chose comme: éternelles ou universelles, si on peut oser dire.

Mon visage froissé
Ils ne m’ont pas entendue lorsque j’ai chanté des berceuses
M’ont ignorée
Car j’étais faite de pain mie et d’autres choses humides encore
Ont posé leur regard ailleurs
Quand j’étais remplie de joie et de force
Maintenant ils font la moue sur mon désistement
Ils pleurent sur le froissement de mon visage
(p. 27)

Formé, donc, de courts textes en prose rythmée, le recueil manifeste un vif sens de la poésie concrète et ce, en combinaison harmonieuse avec des considérations philosophiques bien tempérées. L’émotion apaisée de cet amour conjugal serein, simple, diaphane dans son omniprésence tranquille, sert donc de toile de fond à une portion importante des émotions poétiques exprimées.

XIV. Matin radieux
Le soleil n’a pas sa raison d’être sans ces longues stries
de noirceur et ces masque hideux qui hantent nos rêves
le soleil n’a aucun sens sans ces larges pans d’ombre
dans lesquels les stryges engagent leur danse macabre
il ne veut rien dire
si je ne le remarque pas entre les vénitiens
et que je ne te dis pas qu’il fait un matin radieux
si tes yeux restent clos sous la couverture
le soleil ne signifie rien à ceux qui ne peuvent le voir
si ce n’est sa lente chaleur sur leur front inquiet
durera-t-il lorsque la nuit s’étendra jusqu’aux aurores
(p. 26)

Francine Allard est une occidentale aisée et ne s’en cache pas. Sa poésie exprime souvent la lancinance d’un monde injuste vu et contemplé du point de vue insatisfait de celui ou celle que ledit monde injuste a conjoncturellement avantagé. Certains des textes s’ouvrent ainsi en direction de l’expression d’une attention soutenue à l’égard des causes sociales. L’ambiance, devenue alors plus dense, plus gorgée de larmes de colère contenue, n’est pas sans rappeler le rendu très intensif et corrosif d’une poétesse internationaliste comme la regrettée Caroline Mongeau, dont le travail de poésie sociale dicte solidement le ton de toute une époque. La solidarité entre femmes continue de solidement s’exprimer ici.

XXXIV. Que comprendre de la guerre?
Que font ces femmes noires qui voient leur pays
Tranché tailladé coupé à la machette
Alors que les mouches boivent ce qu’elles peuvent de suc de larmes de sueur
Puisés sur le visage des enfants vidés de l’inquiétude froide
Que peuvent comprendre alors Béatrice et Rosalie
Avec leur poupée molle sur la poitrine
Quand meurent les nourrissons au bout d’une mamelle asséchée
Dis le moi je t’en prie dis-le moi
(p. 51)

Mais pourtant, pour tout dire, le dosage entre tristesse sourde et gaîté primesautière est une des portions les plus finement ouvragées de tout cet exercice. En effet, le travail de Francine Allard dans ce recueil nous ramène vigoureusement à l’esprit le fameux aphorisme de René Pibroch: L’humour est l’artimon du voilier poétique. Francine Allard a en effet un sens très fin du sardonique bien dosé.

XXVIII. Les philosophes fous
Hier nous avons quitté nos amis qui n’ont pas saisi notre ennui.
La conversation ne peut être que Kierkegaard et son angoisse et son amour et son intériorité
Les enjeux sont trop sérieux pour les confier à Platon qui n’a jamais connu la dureté de la vie qui tourne et les enfants qui naissent
Ils n’ont pas compris que nous étions vissés à la planche
Encastrés dans la réalité sans lien avec les rêves de Joyce
Si loin de l’Irlande de Victor Lévy
(p. 40)

Un fond simplet et mutin affleure alors. Au nombre des talents multiples de Francine Allard (poétesse, romancière, dramaturge, aquarelliste, cuisinières et gastronome, potière — je n’épuise pas la liste) pourrait facilement s’ajouter celui d’humoriste. On sent que son talent se retient à certains moments pour ne pas se vautrer dans le mot d’esprit populaire, qu’elle aurait la tentation d’ouvrir comme le rideau opaque d’un nouveau tréteau (sur lequel nous serions fort tentés de la suivre). Dans ce recueil-ci, notre poétesse qui se mord donc souvent les lèvres pour ne pas ricaner, nous lâche au moins un mot d’esprit. Je m’en voudrais à mort de vous en priver. Le voici, suave:

XLVIII. Pour rire
Les mots que je choisis ne sont pas recherchés
puisqu’ils n’ont rien fait de mal
Mes phrases ne sont pas complètes
parce qu’il leur manque le verbe
(p. 70)

Et, ceci dit et bien dit, il reste que ce recueil n’est ni un texte conjoncturel ni un épisode anecdotique début de siècle. Dix ans après sa parution, ce recueil se lit avec beaucoup de fluidité et n’a rien perdu de ses belles qualités thématiques et émotionnelles. La poésie québécoise du nouveau siècle y trouve indubitablement un de ses honorables fleurons.

Le recueil de poésie Au bout du quai contient 53 poèmes. Il se subdivise en trois petits sous-recueils: La lumière des clairs-obscurs (p 11 à 46), L’ombre qui dissimule (p 47 à 60), et Un trou dans la paroi (p 61 à 75).

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Francine Allard, Au bout du quai, 2008, Éditions Trois-Pistoles, Coll. Poèmes, 79 p.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La jolie dame aux papillons

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2022

Denis Thibault (Namun), La jolie dame aux papillons, 2019.

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La jolie dame aux papillons
Scrute son horizon qui danse
Et qui tournoie, lisse, furibond
Sous le ciel et dans mes stances.

Trois papillons la couronnent
Et lui instillent leur harmonie
La jolie dame s’en étonne
Son regard pétille et luit.

Et elle s’emmitoufle la taille
D’une longue couverte polychrome
Dans sa main, un éventail
Répond aux insectes. Le dôme

De la lune sur l’horizon
Enveloppe la dame et ses papillons
D’un halo luminescent
Sage, et fou, et transcendant.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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LE GRAND SAULT IROQUOIS (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2022

C’est le Grand Sault, pense-t-il, comme on disait à l’époque de la Nouvelle-France pour désigner une chute. Dylan, Hugo et Thomas font désormais partie, bien malgré eux, de cette lointaine époque où la seule façon de voyager était de suivre les cours d’eau. Les rapides et les chutes représentaient des barrières naturelles qui compliquaient la vie des voyageurs.
(p 226)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, manifeste dans le présent ouvrage (paru en 2015) les trois forte suivants, qui semblent d’ailleurs traverser une portion significative de toute son œuvre romanesque. 1- promotion d’un rapprochement serein et ordinaire des cultures; 2- instruction et diffusion de connaissances culturelles et historiques; 3- éducation sociétale et promotion de comportements civiques chez les jeunes. Le tout se joue avec doigté, subtilité et élégance à l’intérieur d’un ouvrage enlevant, mobilisant la tradition assurée et bien balisée du récit d’aventure. Reprenons brièvement ces trois piliers d’une littérature jeunesse bien tempérés.

Promotion d’un rapprochement serein et ordinaire des cultures. Un jeune québécois de souche caucasienne, un jeune québécois de souche haïtienne et un jeune québécois de souche amérindienne se rencontrent, lors d’une des études de retenue de leur grosse école secondaire effervescente. Ils fraternisent. Une amitié naît, en toute camaraderie élective. On se découvre des goûts communs et on explore aussi les traits culturels de chacun. Dylan, le jeune Amérindien, semble très intéressant aux yeux de ses deux comparses. Il est de la nation Mohawk ou Iroquoienne. Fier de son héritage, il se réclame notamment de la légende tenace selon laquelle les Iroquois n’ont pas le vertige. On décide joyeusement d’aller tester le truc de concert, dans un centre d’escalade en ville. Les trois garçons se retrouvent harnachés et encordés sur un mur de grimpette en salle… et c’est finalement Dylan qui s’en tire le moins bien, derrière ses deux hardis compagnons. Le jeune amérindien se retrouve la tête un peu étourdie et cernée de points d’interrogations. Cette histoire d’absence de vertige mohawk serait-elle une sorte de légende? Question insidieuse, confrontant la certitude à la croyance. En tout cas, vertige ou pas, Dylan décide d’inviter ses deux nouveaux compagnons dans sa famille, pour un grand repas en plein air, sur la réserve de Kanesatake. Un sens tout naturel de la fraternité amicale se déploie, en toute simplicité.

Instruction et diffusion de connaissances culturelles et historiques. Dans des conditions impliquant un glissandi fantastique dont nous tairons ici le poétique détail, nos trois hardis compagnons, toujours sur la réserve de Kanesatake, vont ensuite se retrouver emportés dans un déplacement extratemporel qui va les relocaliser dans un village mohawk de la période précoloniale. Les réflexes culturels de Dylan vont alors s’avérer précieux car il va lui falloir retrouver les codes et les modus d’interaction qui permettront à nos trois explorateurs involontaires d’établir leur jonction avec leurs hôtes imprévus. Dans un traitement de la fiction du voyage dans le temps digne de Poul Anderson, le récit nous installe ici dans des conditions réalistes, droitement figurative, suggérant ce qui se passerait effectivement si trois enfants du futur apparaissaient subitement dans une bourgade amérindienne du seizième siècle. On se retrouve au centre de la vie quotidienne, de la vie ordinaire, de la culture vernaculaire. Les garçons, déjà de jeunes hommes selon les critères de la culture en cours de découverte, ont la chance de participer à une chasse aux chevreuil. La précision nette et charnue de cette aventure est sans égal. Ce qui vient de se produire défie une fois de plus leur imagination. Même les colonies de vacances les plus réputées ne pourraient leur faire assister à une chasse d’une telle authenticité (p 160). Tout l’univers sociohistorique des aborigènes iroquoiens nous est donc relaté, caméra narrative en main.

Éducation sociétale et promotion de comportements civiques chez les jeunes. Cela va fatalement amener notre ami Dylan à se retrouver devant son propre dilemme. C’est lui l’Amérindien. C’est lui le dépositaire de son crucial héritage aborigène. C’est lui qui doit faire truchement entre ses deux compagnons et leurs hôtes imprévus. Mais Dylan, cet héritage culturel et langagier, qu’en a-t-il fait, en fait? Sensible à la question linguistique, au point d’être une sorte de sociolinguiste sans le savoir, Dylan, sorte d’enfant gâté du multiculturalisme, avant l’aventure extratemporelle qu’il vit maintenant, se nourrissait passivement de la réalité ordinaire du multilinguisme.

En ce bel après-midi d’avril, ce sont plutôt des bambins qui s’amusent dans les installations du parc. Deux petits garçons s’expriment en chinois. Une fillette parle espagnol avec sa maman. Sans parvenir à saisir le sens de leurs paroles, Dylan s’amuse quand même à tenter de recréer le fil de leur conversation.

La langue que l’on parle, répétait Hilda, définit qui l’on est.
(p 55)

Et pourtant, notre Dylan, combien de fois a-t-il chienné ses leçons de langue mohawk, transmise patiemment par son grand-père? C’est que le Dylan contemporain est dans une situation délicate et problématique de réappropriation culturelle et linguistique. Comme il est un assimilé historique, la langue de Shakespeare lui vient bien plus spontanément au gosier que la langue des héritiers de la culture des Maisons Longues. Combien de fois a-t-il négligé cet idiome complexe, beau jusqu’au sublime, mais ardu, lointain, difficile, et peu orienté vers ce qui est cool et ce qui est pop… Et voici maintenant notre Dylan immergé jusqu’au oreilles dans cette situation délicate où seule une communication iroquoienne adéquate lui permettra de retrouver le chemin du retour, sans heurt. Le récit ne lui fait pas lourdement la morale, son déroulement est trop subtil pour cela. Mais on arrive bien à y sentir et à y faire sentir que d’avoir mieux révisé sa copie et d’avoir été moins frivole en des temps meilleurs, Dylan disposerait aujourd’hui des pleines facultés communicatives lui permettant de les sortir, lui et ses hardis compagnons, de ce faux pas sociohistorique. La saine moralité civique montre le bout de son nez, discrètement mais sans ambages. Gère adéquatement les différentes facettes de ton héritage ethnoculturel, mon baquais, et ce sont des humains et des humaines avec lesquels tu renoueras, au bout de l’équation.

Tension, donc. Mais, tout ira bien qui finira bien. Et s’il n’est par certain du tout que les Iroquois n’ont pas intrinsèquement le vertige, il s’avère indubitable que, comme tout humain chevillé à sa cause, ils peuvent vaincre le vertige lorsque cela est requis. Sur ce point, comme sur tous les autres, le naturel et le surnaturel établiront leur jonction, en harmonie. C’est que le monde de la fiction se nourris de nos rêves anachroniques, constructifs et pacifiants, qu’il l’admette ouvertement… ou non…

Dans les films, les bandes dessinées ou les romans que Hugo, Dylan et Thomas connaissaient, il arrive souvent qu’un élément naturel ou même surnaturel intervienne, souvent surgi de nulle part, pour tirer le héros d’un mauvais pas, et ainsi lui sauver la vie. Mais ils ne sont pas dans une fiction. Les trois adolescents invoquent l’aide du ciel pour qu’un miracle se produise.
(p 220)

Et le miracle appelé de ses vœux par l’aventure se produit, ouvertement. Et un autre miracle se produit, en filigrane lui, celui d’éduquer, de renseigner et d’instruire, sans lourdeurs, ni lenteurs, ni longueurs. Rédigé dans un style vif, sobre et précis, l’ouvrage est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) et de cinq illustrations en noir et blanc, de l’illustratrice Jocelyne Bouchard, représentant notamment des scènes de la vie iroquoise traditionnelle de la période précoloniale.

Fiche descriptive de l’éditeur:
Dylan vient d’arriver à Montréal, où il entreprend sa première année dans une grande école secondaire. Il lui est difficile de s’adapter à tant de changements, d’autant plus qu’il vient d’un petit village iroquois, Kanesatake. Le jeune Amérindien rencontre Thomas et Hugo. Ensemble, ils jouent aux échecs, font des balades dans les rues de la ville, et échangent sur leurs origines mohawks, haïtiennes et québécoises. Ils seront même initiés à l’escalade! Mais, un soir, les trois adolescents plongent vers leur destin. Ils vivent une aventure initiatique qui consolide leur amitié et change même le cours de l’histoire. Chaman, chasse au chevreuil et légendes mohawks agrémentent ce roman jeunesse dans lequel un torrent joue le rôle d’un puissant vortex temporel.

Isabelle Larouche (2015), Le Grand Sault iroquois, Éditions du Phœnix, Coll. Œil-de-chat, Montréal, 242 p [Illustrations: Jocelyne Bouchard]

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Le grand canot légendaire

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2022

Denis Thibault (Namun), Le grand canot légendaire, 2019.

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Oh, le grand canot légendaire
Transporte mes sœurs et mes frères.
Ils caracolent sur les eaux
Ils sont humains et animaux.

Ils vivent pourtant dans le même monde
Cette carcasse d’étrave oblongue
L’ours et le lapin se côtoient
Le poisson de chair touche le poisson de bois.

Et sous cette lune qui sent si bon
Ils regardent tous dans la même direction
Les castors, les humains, les wapitis
Les petits oiseaux du nord, et l’ours aussi.

Admettons-le, il y a de quoi être assez fier
Qu’en cette rivière des harmonies
Histoire et Nature cogitent et s’associent
Dans une sorte de grand canot légendaire.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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OCCUPONS MONTRÉAL — RÉFLEXIONS (John Mallette)

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2022

Que reste-t-il, quelques dix années plus tard, du recueil de poésie militante qu’avait concocté John Mallette dans la mouvance des Carrés Rouges et du Mouvement des Indignés de 2012? Subdivisé en dix parties (Le rêve, La guerre, Camping citadin, Le présent, La Bourse, Démocratie, Religion, Médias, Grève des étudiants, Épilogue), ce court recueil de quatre-vingt-deux poèmes exprime les émotions et les réflexions d’un militant ordinaire, parfois perplexe, parfois timoré, souvent révolté, rarement survolté. Ancien ouvrier d’usine (ferblantier) et militant syndical, John Mallette est désormais homme de lettres dans la couronne nord de Montréal. Le tout de sa réflexion globale, il s’en faut de beaucoup, n’est pas exempt de sagesse sociale.

D’abord, bon, le recueil touche incontestablement le sujet qu’il annonce, l’occupation de Montréal par les Indignés de 2012.

MES PAS D’HIER
 
J’occupe Montréal
Dans la neige
Jusqu’aux genoux
Un pas pénible
Après l’autre
 
Blanc, blanc de neige,
Qui couvre tout
Même mes pas d’hier
 
Un passé éblouissant effacé
Mais pas oublié
Un soleil éclatant
Me désigne le chemin.
 
Mon ombre sombre
Et mélancolique…
 
Reste derrière.
(p. 65)

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La concrétude habite profondément l’évocation. La conscience est bien là au sujet de ce qui est difficile, de ce qui requiert effort et persévérance, de ce qui traîne derrière soi, comme des casseroles. C’est que le militant n’est ni rêveur, ni juvéniliste, ni triomphaliste. Il sait parfaitement que son action opère au sein d’un ensemble circonscrit de strictes et dures limitations d’époque.

LE SYMBOLE

Le monument reste en place
Et les manifestants
Se promènent autour
 
À la fin, les pancartes
Sont rangées ou brûlées
Mais le monument reste bien visible
 
Symbole de l’autorité
Que personne ne contredit.
 
Le symbole persiste…
(p. 47)

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C’est vu. C’est dit. Les symboles de la puissance bourgeoise arrogante et braquée ne bronchent pas. Les manifs, les chahuts, les charivaris, les tintamarres tonnent puis, fatalement, diminuent, s’esquivent, se perdent. Ils ne suffisent pas. Le poète militant le sait… il manque quelque chose.

L’INCONTESTABLE ÉVIDENCE
 
Guitare dans un coin
De ma tente glaciale
Toute reluisante
Et prête à jouer
Quel est ton sens
Ta raison d’être?
 
La logique te dicte
De jouer de la musique.
Ta perception acoustique
C’est ton inutilité réelle
L’incontestable évidence
Qu’il manque quelque chose…
 
Un musicien habile
Avec deux mains exercées
Qui chante…
 
La révolution.
(p. 57)

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En attendant ainsi la radicalisation des choses, l’acteur côtoie patiemment l’observateur. Le fait d’être un demi-combattant oblige, comme langoureusement, à se faire aussi demi-témoin. La révolte contenue, c’est toujours un peu le petit mal, ou un éternuement qui ne sort pas vraiment. Ainsi, le militant observe son espace. Plein de choses s’y passent, dans l’organisation comme dans la spontanéité du mouvement. Il remarque alors que, par exemple, les enfants ne décodent pas nécessairement l’activité d’occupation comme il le fait lui. La gué-guerre infantile, elle, elle traîne partout. Elle rode.

JOUER À LA GUERRE
 
Les enfants jouent
À la guerre entre les tentes
Aux pieds de la Bourse
Comme si les morts
Ressusciteront
Le lendemain?
 
Et le jeu continue
Vingt ans plus tard
Avec de nouveaux ennemis
Inventés par
Les médias assoiffés
Du sang des autres.
 
Finalement,
Tout se vend.
Fusils en plastique
Ou fusils véritables.
 
Entre deux commerciaux…
Nous sommes en guerre.
(p. 35)

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Le rendez-vous n’est alors pas raté avec l’opportunité, pour le poète militant, d’amplifier la réflexion, de se dégager de la praxis ocularisée et cernée du moment, et d’exprimer sa vision générale de la guerre, du bellicisme d’affaire et du cynisme froid les enrobant médiatiquement.

ÉHONTÉ
 
La guerre commence
Par un simple malentendu…
Ou un mensonge éhonté
 
Et c’est parti
Pour le pire
Comme d’habitude
 
Et tout le monde perd
Sauf, les marchands d’armes.
(p. 39)

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Il ne s’agit pas de se lamenter stérilement en pleurnichant contre les conflits de théâtres. Il est plutôt question de mettre solidement en connexion conflits, propagande, affairisme, cynisme bourgeois et perpétuation des soumissions. Et le poète élargit inexorablement son regard critique au sempiternel discours médiatique.

CONTENIR
 
Contenir
Voilà le rôle
Des médias
Vendus au profit.
 
Contenir la foule indignée
Contenir les manifestants
Contenir les progressistes
Contenir les écologistes
Contenir les idées nouvelles
Contenir les sentiments
 
Contenir les larmes
Par des humoristes
Grassement payés
(p. 115)

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L’image est flétrie. Le rire est vicié, intoxiqué. Il grince. C’est d’ailleurs un clown casqué qu’on retrouve sur la page couverture du recueil de John Mallette. On ne croit pas au rire stipulé par contrat social. Il y a toujours quelque chose qui cloche, quand on laisse passer les clowns… surtout les clowns orateurs. Et de là, graduellement, la voix du poète militant s’ouvre sur les vicissitudes et turpitudes infinies de la politique politicienne.

DU RÉCHAUFFÉ
 
Un peu partout
Les choses semblent changer
Mais en regardant le passé
On s’aperçoit que c’est
Du pareil au même…
 
Du réchauffé!
 
Les braves gens le remarquent
En passant devant ma tente
Mais rapidement, ils oublient,
Et ils votent pour les mêmes partis.
(p. 94)

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Politisé, aseptisé, cerné, le simple citoyen perd ses repères. Et, entre deux poussées de fièvre protestataire, il redevient apathique. Il s’isole, se désole, retourne sautiller dans sa cornu. Il y stagne, s’y concocte. Le citoyen tertiarisé contemporain est en fait abandonné à la cage de verre qui l’enserre et hors de laquelle nulle voix ne le rejoint vraiment.

ABANDONNÉ
 
Je tourne en rond
Et je me demande pourquoi
Personne ne répond
À mes cris de désespoir?
 
Je cherche, sans trouver,
La bonne porte
Où cogner
Pour avoir de l’aide.
 
C’est pire au téléphone!
On me met sur «attente»
Et j’attends
Des heures!
 
Au secours!
Je me noie
Dans la bureaucratie
Inventée
Pour propager…
 
Le désespoir.
(p. 30)

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On ne sait plus que faire. La vague retombe. La dépression revient. Et, frustration… rien ne semble avoir vraiment bougé. L’intangible dicte sa lourdeur au mouvant qui, pourtant, s’annonce, même à perte, à lourdes pertes. Éventuellement, Montréal n’est plus occupé. Les gratte-ciels perdurent, immobiles, roides et glacés. Que faire? S’esquiver? Oh, la fuite hors de l’urb et de son inconscience dépersonnalisée ne donnerait rien de plus. En Canada, ce serait pour aller se taper la margoulette sur les perversités veules et secrètes du néo-colonialisme économico-régional le plus rapace imaginable.

LE NORD
 
Étendue de glace et de neige,
Immaculée et cristalline.
Blanc d’argent,
 
Phénomène optique
Noble perspective
Mûre pour le développement.
 
Immensité
À découvrir
À exploiter.
 
Je cherche
Dans toutes les directions
Et je perçois
 
Notre propre insignifiance
Cavité noire
Dans un entonnoir blanc.
(p. 98)

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Le nord est cerné, le sud est englué, l’est et l’ouest perdent leurs repères autant que leurs distinctions. Le monde est cybernétisé, cyberNETisé. Il n’y a pas de sortie, pas d’esquive, pas de défense assez solide pour perpétuer l’intégrité de l’être. C’est que tout s’engouffre dans cette satané fissure pseudo-leonardcohenesque.

BRÈCHE
 
Il y a une brèche
Dans nos défenses
Une faiblesse
Un peu trop visible
Un troisième œil
Musique à l’appel
 
Vite, fermez les persiennes
Et ouvrez les rideaux
Il n’y a pas de protection
Contre les épines de la rose,
Son éblouissement
Crève… les yeux!
(p. 112)

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Le troisième œil a indubitablement un pieu dans le front. Il n’est nullement et aucunement la solution. Le poète militant, malgré tout et bon an mal an, accède à une dimension philosophique. Mais cette dimension procède bel et bien du matérialisme historique. Le penseur fourbu entre en poésie concrète, dictant la fatale exigence d’une appropriation enrichie de la radicalité de l’étant.

SENTIR LE PRÉSENT
 
Je lance des cailloux
Dans l’eau glacée
Du printemps
 
Nul ne revient!
Partis pour toujours
Dans le fond du fleuve
 
C’est comme la vie
On prend le présent
Pour acquis
 
On a hâte
De s’en débarrasser
Pour arriver…
 
L’endroit choisi
Pour s’orienter
Sur terre,
Dans l’espace
Ou dans le temps,
Se trouve dans
Ce qui se passe…
 
Maintenant!
(p. 76)

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Tout se dit et tout se dira. Rien n’est réglé, il faut encore et encore refaire la vie, et un autre jour viendra. Ah, bondance… il est assez indubitable que le titre choisi en 2012 pour ce dense recueil de poésie militante le sert assez mal, à terme. On retrouve en ces textes vifs et fulgurants un ensemble de développements d’une très grande validité, au sein du tonnerre de la réflexion de critique sociale contemporaine. N’enfermons pas ce précieux recueil de John Mallette dans une actualité anecdotique, restrictive et circonscrite. Rendons-le fougueusement à l’historicité plus ample dont il est tributaire.

Mallette, John (2012), Occupons Montréal — Réflexions, Louise Courteau éditrice, Saint Zénon, 127 p.

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