Le Carnet d'Ysengrimus

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LE CHEMIN DE MA VIE (Hélène Lamarre)

Posted by Ysengrimus sur 1 avril 2020


La mémoire en action jour et nuit
invite les événements à rejaillir dans ma tête
et à se laisser transcrire dans le récit de ma vie.
(p. 247)

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Le phénomène de l’autobiographie naturelle prend de plus en plus d’ampleur au Québec. Des plumes hardies, volontaires, se lancent, en toute authenticité, dans l’histoire de leur vie. La chose se fait au premier degré, sans artifice. Conscient(e) que les proches, les pairs, les amis, les parents, les enfants vont lire (on sent même parfois qu’il sont assez ouvertement le premier public cible), on écrit prudemment. On contourne les écueils les plus pointus. On ne se lance pas nécessairement dans la mise à nue absolue. Mais on ne fait pas nécessairement du jovialisme gentil-gentil non plus. Au mieux de l’impartialité dont on dispose quand il s’agit de procéder à la présentation du cours de sa propre vie, on s’efforce de rester factuel, honnête, décent… et intéressant. Habituellement basée sur des notes, des carnets, des cahiers de souvenir, l’autobiographie naturelle fonctionne souvent par à coups. On sent les variations de tics stylistiques, la patine du temps, les effets de mode, le feuilleté des collaborateurs et collaboratrices. On voit les coutures. C’est de la catalogne, du collage, du patchwork, du scrapbook. On a ici une expression très spécifique, originale, et pourtant encore fort mal connue. Cette méconnaissance est d’autant plus malheureuse qu’on a ici affaire à un phénomène massif dont l’ampleur est notamment confirmée par la facilité grandissante de l’accès aux structures de publication ordinaire. Tout le monde de nos jours peut écrire et publier assez aisément l’histoire de sa vie et, ainsi, contribuer significativement à la solide tapisserie ethnographique et sociologique de la description par le petit bout de la lorgnette de notre temps.

L’ouvrage d’Hélène Lamarre, Le chemin de ma vie  est parfaitement représentatif de la tendance manifestée par ce courant d’écriture. Entre 2007 et 2015, madame Lamarre (née le 24 mai 1944) a procédé à la rédaction de son autobiographie (voir pp 246-248 sur la genèse de l’ouvrage). La prise de parti d’écriture qui s’y formule est très sereinement assumée.

Tout ce chemin parcouru écrit sans prétention dans les pages de ce volume. La description des différentes étapes de ma vie couchées dans ce récit me permet de prendre plus intensément le contrôle de mon vécu, Une satisfaction, une douceur, une joie remplissent mon être en regard du travail accompli. Je raconte simplement l’aventure de mes ancêtres, de ma vie avec mes parents et de ma vie de femme mariée.
(p. 251)

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Ce livre présente ma perception des faits. Votre opinion peut paraître différente de la mienne. Je vous respecte et je vous demande de me respecter. Chacun porte sa paire de lunettes selon sa personnalité, voilà notre richesse.
(p. 125)

La rédaction s’amorce sur un captivant exercice d’ethnologie vernaculaire. Madame Lamarre donne, en première partie (pp 3-72), la parole à ses ancêtres. Parfois sur la base de documents, parfois sur la base de textes libres rédigés et signés par des collatéraux, parfois sur la base de retranscriptions d’enregistrements de témoignages oraux, on prend connaissance d’une série de vignettes écrites dépeignant la galerie des ancêtres de l’autobiographe (voir le commentaire du géographe et historien Jean-Paul Ladouceur sur cette portion de l’ouvrage, p. 69). Tout un passé revit, par touches. C’était l’époque héroïque où les babis n’étaient pas apportés par les cigognes (inexistantes au Canada) mais par les Indiens, qui étaient les seuls à pouvoir passer quelles que soient les conditions météo (p. 56, 76). Les mythiques porteurs de babis firent de l’intensif pour la génération de l’autobiographe, issue, elle-même, d’une famille de dix enfants. Cette savoureuse galerie d’ancêtres fourmille de petits faits saisissants et passionnants. Ainsi, on apprend qu’un des ancêtres de l’autobiographe avait, à sa maison de ferme, une porte arrière faite de sacs de jute. Le cheval un jour traverse ce frêle barrage, franchit la porte, se retrouve dans la cuisine et son poids en défonce le plancher de bois. Il atterrit dans le vide sanitaire, se trouvant un mètre plus bas. Les hommes ont alors du creuser une vaste fosse derrière la résidence pour en extirper la pauvre bête, plus morte que vive (p. 31).

Graduellement, on passe des ancêtres aux parents de l’autobiographe. On découvre alors la grande dimension aléatoire du monde et de soi dans ce monde. Ainsi, le père de l’autobiographe a amorcé sa liaison avec la mère de cette dernière après avoir joué à pile ou face avec un de ses amis. La petite joute avait pour enjeu le fait de choisir entre la mère de l’autobiographe, née en 1908, et une de ses amies, que les deux hommes convoitaient et revendiquaient parce qu’elle était plus forte et rencontrait donc mieux les priorités esthétiques du temps. Le père de l’autobiographe se retrouva avec le mauvais côté de la piécette et il dut sortir avec la plus svelte des deux dames, la future maman de l’autobiographe (p. 58).

À partir de la page 73, la tonalité du texte change. On entre dans le discours direct de l’autobiographe. Elle va nous parler d’elle et ce, jusqu’à la fin de l’opus. L’ouvrage est riche en détails sans jamais pourtant devenir vétillard. C’est que l’autobiographie se brosse, se résume, glisse sous nos yeux par bonds, sur papier glacé (agrémenté d’un bon nombre de photographies d’époque). Glissendi, on passe de la naissance à l’adolescence de l’autobiographe en une trentaine de pages. L’entrée explicite en adolescence est tout simplement magnifique.

À quel âge commence mon adolescence? Mon adolescence commence un jour bien précis. Jeune j’adore fabriquer des châteaux de sable dans la cour. Plus je vieillis, plus mes châteaux deviennent parfaits, des chemins ornés de branches représentant des arbres viennent compléter mon chef-d’œuvre. Papa place un gros tas de sable près de la remise et je m’en donne à cœur joie, mon imagination aidant à réaliser un gros projet dans le sable. Un garçon, Michel Fugère vient rencontrer mon frère Claude. Me voyant accroupie dans le sable il s’exclame: «Tu joues encore dans le sable!» Ma créativité, mes constructions dans le sable prirent fin avec cette remarque de Michel Fugère, un garçon que j’estime. Je laisse mon enfance se bercer dans le sable mou, se griser de mes constructions de boue et gambader dans ce monde imaginaire en le quittant. Je me lève et désormais j’agis en adolescente ou du moins j’essaie.

 À treize ans [en 1957] une nouvelle vie commence.

(p. 108)

Puis c’est la jeunesse et ses divers jeunessages, le mariage, la maternité. Au premier enfant, jubilation d’un temps… Je me sens comme un joueur de hockey qui vient de gagner la coupe Stanley, mon trophée, mon bébé Marie-Josée (p. 139). L’autobiographe aura trois filles, sa fierté, sa puissance. Loisirs et sports, vacances, temps des fêtes. Vie professionnelle, vie d’épouse, de mère, de grand-mère. Toute une phase historique cruciale de notre histoire ordinaire collective nous défile sous les yeux, tel un scintillant torrent.

Un des traits les plus spécifiques de l’autobiographie naturelle, c’est donc qu’elle est ouvertement laudative, presque lénifiante. Je me fais un devoir de faire connaître les bonnes nouvelles, oubliant les mauvaises (p. 245). Articulée comme une leçon d’optimisme et un bilan heureux, ciblant habituellement comme premier public les sujets et les pairs intimes dont elle traite, ce genre textuel voit prudemment, discrètement à atténuer les temps faibles, à combler les carences, à glisser sur les anfractuosités, à minimiser les mous de la vie. À la lecture, on le regrette parfois un petit peu. C’est qu’on a devant soi une femme d’un temps. Elle a du voir en permanence à rendre compatible des tendanciels fortement divergents: statut de femme au foyer, professionnalisme réapproprié, études tardives, bénévolat prométhéen. Il est très important de documenter ces femmes transitionnelles. Elles ont profondément marqué un temps. Elles ne vivaient déjà plus dans la prison rurale involontaire de nos grandes ancêtres mais elles ne s’articulaient pas encore non plus comme des professionnelles de plain-pied, à la façon de leurs filles et petites-filles (voir les fiches descriptives sur ces dernières pp 228-233). La génération de madame Lamarre a chanté, avec Diane Dufresne, Secrétaire… infirmière… hôtesse de l’air… Qu’est-ce que j’vas faire? Cela a quand même du grincer de temps en temps. Il faudrait aussi nous le dire… pas juste nous le laisser discrètement deviner entre les lignes. C’est que, oui, oui… l’histoire nous regarde. Cet ouvrage, cette étape, nous fait bien sentir que le jour de l’analyse féminine et féministe du bilan du siècle dernier approche. De fait, des auteures comme Hélène Lamarre y contribuent déjà.

C’est qu’un ouvrage comme Le chemin de ma vie reste méritoirement un solide morceau d’histoire du Québec et de l’Amérique du Nord. Cette parcelle d’historiographie, c’est aussi un de ces multiples moments contemporains où les femmes prennent la parole, à leur façon, selon leur logique, leurs choix et leur dynamique. Ce faisant, comme le disait autrefois Lise Payette, elles parlent de ce qui les intéressent. On a donc ici un témoignage précieux, qu’il faut finalement respecter et prendre tel qu’il est.  À lire.

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Extrait de la quatrième de couverture:

Hélène s’intéresse à l’histoire, celle du Québec surtout, ainsi qu’à la généalogie.

Elle se raconte à travers sa biographie, tantôt avec ses propres yeux, tantôt à travers le récit d’un proche… C’est une de ces femmes qui a vécu la Révolution tranquille et les changements sociétaux des années 50 à aujourd’hui.

Je vous invite à la découvrir à travers ces pages, elle, sa famille, la ville de Grand-Mère, ses amis… Une belle histoire de vie!

Marie-Josée Bellemare

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Hélène Lamarre (2017), Le chemin de ma vie, À compte d’auteure, Saint-Eustache, 259 p.

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Il y a cinquante ans, la Nuit de la poésie de Montréal

Posted by Ysengrimus sur 27 mars 2020

NUIT DE POÉSIE

Qui aurait su ici que tout n’était pas dit
Qu’il trainassait encor des mots dans les cartables
Des quolibets fragiles, du verbe épormyable
Nuit de poésie

Les poétesses ne se laissent pas dicter leurs soucis
Elles brandissent le vers libre, celui dont on se barde
Et pètent dans les flammes leurs ardeurs d’avant-garde
Nuit de poésie

Gaston Miron, giron, a l’air tout interdit
Il le sent fortement que tout ça le submerge
Son propos incisif sonne comme de la gamberge
Nuit de poésie

Michèle Lalonde, oblongue, déclame notre folie
Il est indubitable qu’elle ne saurait se taire
Pourquoi chercher de l’or, si on a trouvé du fer
Totalité des poésies

Un soir, déchiqueté, notre enfant-nation lit
Il se souvient trop bien qu’il a vécu des crimes
Et que ceux-ci se soignent à la crème des rimes
Nuit de poésie

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Je n’avais pas encore douze ans. Je ne m’occupais pas encore de poésie. Je n’écrirais mes quelques premiers vers que quelques petites années plus tard. Je suis donc passé en dessous de la table ici aussi, comme pour Mai 68. Je n’ai découvert cet évènement tripatif que des années plus tard, à travers la captation synthèse qu’en fit alors le beau film de Jean-Claude Labrecque. Ce pseudo-documentaire est soigneusement truqué mais, bon, c’est tout ce qu’il nous reste. Il est truqué notamment parce que des soixante poètes et poétesses qui coassèrent en cette sublime nuit-là, le film n’en retient que vingt-trois, la majorité d’entre eux satellisés à la maison d’édition de Gaston Miron. Le montage du film présenterait, en plus, leurs prestations dans le désordre. Ah, que fait-on de nos petites histoires dans l’Histoire.

Qui plus est, cette grande nuit de poésie de 1970 n’a pas eu que des amis. Submergée par son succès, elle aurait laissé bien des convives sur le trottoir (on voit Gaston Miron se chamaillant dans le hall d’entrée du théâtre avec un des organisateurs, lui reprochant d’avoir fait trop de pube. Un comble). On sent encore nettement ce clivage crispé entre le peuple et ses soi-disant élites intellectuelles, dans le vieux style d’avant la grande tertiarisation des choses. Aussi, faussement spontané, l’évènement aurait, de fait, été très étroitement encadré. Certains grands poètes et poétesses ne furent pas retenus dans l’alignement, pour des raisons explicites et assumées de choix idéologiques… tant et tant que cela valut à ce symposium irrésistible, ainsi qu’au film solide, limpide et très beau qui en découla, un certain nombre de coups de varlope de la part de folliculaires actuels. Mais c’est pas si grave.

Ce qui compte fondamentalement, c’est le principe. Avec cette grande nuit de la poésie de mars 1970, un paradigme d’expression est fermement instauré. Elle fera des petits, cette fameuse nuit. Elle deviendra une manière de grammaire d’engendrement. Aujourd’hui, des tas de gens se regroupent pour se lire de la poésie dans des rencontres, dans des évènements, dans des festivals, dans des marathons nocturnes… et le souvenir de mars 1970 nous accompagne et nous épaule toujours un peu, quand nous le faisons. On comprend les gens associés à cet évènement-phare de l’avoir vécu comme un marqueur d’époque et d’avoir cultivé par la suite le sentiment, à la fois modeste et exalté, d’avoir coulé en son métal moderne un des modes d’expression cruciaux de tout un peuple.

Ce qui frappe quand on revoit ce long métrage, c’est comment tout ça a finalement plutôt bien vieilli. Le son est bon, les images sont belles, le décor est adéquatement campé, les gens sont joliment habillés et leur poésie sonne sec et clair. Bon, évidemment, il faut jouer le jeu, c’était dans le temps des trippeux et du comble de l’ardeur prolétarienne et nationaliste mais ça passe bien, sans lourdeur. Certains contrastes sont assez saillants. Gaston Miron, qui est au four et au moulin, a l’air propret d’un vendeur de brosses un rien dédaigneux et certains des rimailleurs de son écurie sonnent comme des chapons ecclésiastiques. Mais trois puissances chantées se font clairement entendre: Pauline Julien, Georges Dor (qui garroche des livres dans la foule) et Raoul Duguay. Trois puissances poétiques se lèvent durablement: Pierre Morency, Michèle Lalonde et Claude Gauvreau. Et la musique magistrale de L’Infonie de Walter Boudreau n’a pas pris une ride.

La séquence Claude Gauvreau est lumineuse. Le monstre mégalo, à qui il ne reste malheureusement qu’un an à vivre, est en grande forme et il a une façon d’affecter d’ignorer son public en le picossant quand-même qui est savoureuse. Il est particulièrement satisfaisant de voir Gauvreau lire ses textes, sous les jappements épisodiques. Bien mythocrate (il se présente un peu comme son propre biographe, pompeusement… c’est grand, dans le pathétique), il déclame ses magnifiques abracadabrance sur un ton parfaitement irrésistible.

Le fameux Speak White de Michèle Lalonde est toujours aussi puissant et dévastateur. Il a vieilli comme du vieux bois de meuble. En l’écoutant et en le méditant, je me demande si l’occupant anglo-canadien oserait encore traiter la langue française, même dans sa variété joualisante, comme le dialecte semi-forestier dont la Michèle Lalonde de 1970 a fait saillir les épineux complexes. J’en doute. Mais allez savoir… Quoi qu’il en soit, il reste des choses qu’il faut ne pas hésiter à continuer de dire. La pérennité polymorphe de ce texte crucial est là pour en témoigner.

Au milieu de tout et du reste, apparait soudain une jeune femme de vingt-sept printemps aux longs cheveux bruns ceints d’un joli bandeau d’époque, tenant un exemplaire de la revue La Barre du jour à la main. C’est Nicole Brossard. Elle lit quelques-uns de ses textes denses, confidentiels et songés, s’épinglant irréversiblement au sein de ce petit monument. La chose est d’autant plus tripative que Nicole Brossard est et reste une figure particulièrement autonome et originale, dans le tableau bigarré et tonitruant de la poéticité québécoise, toujours en constant chambardement. La radicalité poétique de cette artiste majeure est à l’antipode tant du langage ordinaire que de la pensée triviale. Sport extrême, gastronomie exotique, explorations philosophiques hors-normes, concert de musique atonale… ont en commun avec la poésie de Nicole Brossard de revendiquer, sans rougir, l’effort qui paie. Appréhender l’œuvre d’une poétesse de son calibre assure la plénitude de cette entrée en radicalité. Le texte est dense, insolite, déstabilisant. On se laisse submerger, subvertir, puis hanter. Le message implicite finit par forer son chemin, dans nos cerveaux nécrosés par la colère et par la frustration. Vivons, sans compromission, cette cruciale rencontre avec l’art comme bel ouvrage, autant que comme perturbation permanente des sens, des thèmes et des émotions. Citation de Nicole Brossard, quarante ans plus tard: Ce serait toujours le temps de la poésie, mais tous les cinq ans, il y a un roman qui pousse, des questions qui cherchent à être formulées. Parfois aussi il y a un besoin de l’essai, plus rationnel, plus cohérent. (entretien avec le journal La Presse en novembre 2010). Il y a bel et bien, encore de nos jours, plusieurs Nicole Brossard. C’est qu’il existe ici aussi, en périphérie, la romancière et la théoricienne. Mais c’est sur la poétesse que nous avons fugitivement concentré notre attention lors de cette rencontre phare de 1970. Née en 1943, Nicole Brossard produit du texte et ce, depuis 1965. Le corpus Brossard, dense et volumineux, qui se déploie donc aujourd’hui sur plus de cinquante ans, transgresse ouvertement la typologie ordinaire des discours et donne à découvrir la force d’évocation fleurissant sur le terreau inévitablement libertaire de la faiblesse institutionnelle et culturelle des genres littéraires.

Oh. Oeil de Lorsque. De 1970 à 2020, que de chemin parcouru sur la piste pierreuse de nos poéticités exacerbées. La nuit de poésie de 1970 fut longtemps décodée come un acte exclusivement sociopolitique. Le recul du temps nous permet aussi d’observer qu’elle est un regard globalisant sur ce que revendique la québécité. Quelle que soit l’analyse rétrospective qu’on en fasse aujourd’hui, il reste que rien ne sera plus pareil dans la République Patriote des Lettres, après mars 1970.

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Le drapeau du Québec. Du meuble colonial à l’étendard réapproprié

Posted by Ysengrimus sur 7 mars 2020

Bon, comme je n’ai pas que des choses agréables à vous dire sur ce sujet, on va commencer par s’entendre sur un point. L’étymologie vexillologique n’est pas la vexillologie. L’étymologie, c’est ce qui a contribué crucialement à la charpente et à la constitution d’un écu ou d’un drapeau mais dont la signification est oubliée des commettants contemporains dudit écu ou drapeau. L’étymologie d’un drapeau n’est surtout pas le secret caché de sa signification synchronique. C’est juste le descriptif de son passé… les casseroles de son passé aussi, car parfois des symbolismes parasitaires peuvent resurgir de ci, de là, comme autant de rots étymologiques. Si bien que des gens qui aiment leur drapeau et le chérissent profondément peuvent parfois se retrouver avec des petites surprises plaisantes ou, plus souvent, déplaisantes, notamment dans des situations de dialogue culturel.

On va prendre un petit exemple simple et imparable de ceci. Le drapeau français, le Tricolore. Cette bannière majeure, historiquement cruciale, a été la source d’engendrement d’un grand nombre de drapeaux à stries, tous de type République. Le bleu blanc rouge français incarne, en synchronie contemporaine, plus que tout autre drapeau, l’idée même de république. Et pourtant son étymologie contredit assez frontalement son être essentiel actuel. Jugez-en. On part des couleurs de la ville de Paris qui sont, depuis le quatorzième siècle, le rouge et le bleu, juxtaposés. Pendant la révolution française, les milices populaires parisiennes portaient la cocarde rouge et bleu, qui en vint vite à symboliser le peuple de Paris. Le 17 juillet 1789, parce que le peuple de Paris veut se réapproprier son roi, qui est à Versailles, ouvert à tous les vents des influences aristocratiques étrangères compradore et malsaines, le marquis de Lafayette ramène le roi à Paris et, dans une cérémonie restée célèbre, Louis XVI rencontre le peuple de Paris et se fait apposer une cocarde tricolore. Celle-ci se réverbère ultérieurement dans le drapeau. On ouvre l’espace formé par les deux couleurs de Paris et on insère, au centre, le rectangle blanc, symbole des Bourbons (le drapeau des Bourbons est un drapeau blanc depuis au moins Louis XIII). Le Tricolore sémiologisait donc initialement le roi de France, central (le blanc, en position de pal), tenu et enserré par le peuple de Paris (dans la pince formée par le bleu et le rouge du mât et du battant). La symbolique initiale du drapeau français est donc celle d’une monarchie constitutionnelle hautement parisianisée, formule politique à laquelle Lafayette croyais bien plus que le roi. L’étymologie du drapeau de la France est donc primordialement non républicaine et non hexagonale. Ce n’est évidemment plus sa signification contemporaine. Soyons donc clair sur un point: quand l’étymologie d’un drapeau contredit son être essentiel contemporain, c’est l’être essentiel contemporain qui prime. Toujours. Les gens se foutent de l’étymologie, des aléas constitutifs, et des stigmates passés de leur drapeau. Ils l’aiment pour ce qu’il est et ce qu’il incarne ici et maintenant (pour le Tricolore: peuple de toute la France et République). Ceci est crucial… surtout quand l’étymologie d’un drapeau est aussi difficile et lourde que celle du drapeau du Québec.

On va aussi distinguer deux grands types d’inspirations vexillologiques. L’inspiration Féodalité et l’inspiration République. Cela est crucial parce que le Québec, comme pays conquis, colonisé, nié, magané puis réapproprié, va balancer, dans sa vexillologie tourmentée, entre ces deux grandes inspirations. Un drapeau de type Féodalité incorpore des écus, des meubles, des animaux (moutons, lions, aigles, dragons, licornes), des croix, des sautoirs, des chevrons, des fleurs, des cœurs et tout un fourbis d’objets figuratifs. Un drapeau d’inspiration Féodalité est conservateur. Il s’inspire habituellement des vieux écus féodaux. On dira, pour simplifier, qu’un drapeau de type Féodalité est de tendance ducale, monarchiste et provinciale (au sens français ou canadien du terme). De ce fait, le drapeau Féodalité est toujours crucialement inféodable. Un drapeau de type République est progressiste. Il est aussi plus abstrait et non-figuratif, tendanciellement symboliste. Il incorpore quasi-exclusivement des stries, des bandes soit horizontales (chef, fasce, base — genre drapeau des Pays-Bas ou de la Russie) soit verticales (mât, pal, battant — genre drapeau de la France ou de l’Irlande). On dira, pour simplifier, qu’un drapeau de type République est de tendance populaire ou bourgeoise, républicaine et nationale. De ce fait le drapeau République est toujours crucialement une bannière évoquant la résistance à la monarchie, allant éventuellement jusqu’à la promotion de la révolution républicaine (anti-monarchique). Faut-il ajouter que, au moins jusqu’au vingtième siècle, les monarchies (constitutionnelles ou autres) avaient une sainte horreur de l’apparition de drapeaux de type République dans leurs espaces inféodés, provinciaux ou coloniaux. Les monarchies toléraient par contre parfaitement des drapeaux de type Féodalité, quelles que soient les velléités frondeuses (toujours récupérables, au fond) que ces étendards exprimaient.

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QUAND L’OCCUPANT COLONIAL NOUS FLEURDELISE. On va partir de la fleur de lys. Il y a de bien mauvaises nouvelles la concernant. C’est que la fleur de lys nous a été imposée par l’occupant colonial. Elle apparaît pour la première fois, sur un objet héraldique typiquement québécois (ceci NB), dans les armoiries du Québec, imposées unilatéralement, et sans consultation populaire aucune, par les gars d’héraldique de la reine Victoria, en 1868.

Les armoiries victoriennes du Québec

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Un vexillologue canadien anglophone décrit, sans d’ailleurs s’émouvoir outre mesure, cette surprenante incorporation de fleurs de lys dans l’écu colonial d’une des provinces nord-américaine d’un des dominions britanniques.

Each of the four founding provinces received arms by royal warrant on May 26, 1868. Quebec’s reads like a chronology: fleurs-de-lis in the chief representing the French Régime, an English lion in the centre (fess) representing the British Period, and maple leaves in the base for the Canadian period. Curiously, although three golden fleurs-de-lis on a blue field had been the traditional representation, yet, two blue ones on a golden field appeared on the 1868 arms. No explanation was given at the time for these choices, but plausible ones are not hard to find. The practice of reversing colours on derivative arms is well established: just as the saltire on the 1625 arms of Nova Scotia (New Scotland) is a reversal of the white saltire on blue used by Scotland, it would be equally appropriate if the fleurs-de-lis on the portion of the arms representing New France were a reversal of those of France. It has also been suggested that the change in number and colour was just a polite way for Queen Victoria’s heralds to distance themselves from the historic claim England had for land in France. After all, in pursuant of this claim, the royal arms of Britain had born golden fleurs-de-lis from 1340 to 1801; there was no point in opening old wounds now by returning them to the arms of a British dominion. Finally, the choices may have been driven as much by design considerations. Certainly, as presented, the arms of Quebec are a beautiful match to those granted to Nova Scotia at the same time.

[Chacune des quatre provinces fondatrices [du Canada] reçut des armoiries par mandat royal, le 26 mai 1868.  Celles du Québec se lisent comme une chronologie: des fleurs de lys au chef pour représenter le régime français, un lion anglais au centre (fasce) pour représenter la période britannique, et des feuilles d’érable à la base pour représenter la période canadienne. Curieusement, bien que trois fleurs de lys dorées sur un fond bleu aient été la représentation traditionnelle, ce sont deux fleurs de lys bleues sur un fond d’or qui figurent sur les armoiries de 1868. À l’époque, aucune explication n’a été fournie pour ces choix, mais des explications plausibles ne sont pas difficiles à trouver. La pratique qui consistait à inverser les couleurs sur les armoiries dérivées est très bien établie. Ainsi, tout comme le sautoir bleu sur fond blanc qui figure sur les armoiries de 1625 de la Nouvelle-Écosse est une inversion du sautoir blanc sur fond bleu utilisé par l’Écosse, il serait également approprié d’envisager que les fleurs de lys qui figurent sur la partie de l’écu représentant la Nouvelle France s’avèrent être une inversion de celles de la France. On a également suggéré que les changements en nombre et en couleur ne furent qu’une façon polie pour les gars d’héraldique de la reine Victoria de se distancier de la revendication historique de l’Angleterre sur des territoires en France. Après tout, en référence à cette revendication, entre 1340 et 1801, des fleur de lys dorées figurèrent sur les armoiries royales de l’Angleterre. Il ne servait à rien de rouvrir de vieilles blessures en les restaurant au sein des armoiries d’un petit dominion britannique. Finalement, les choix auraient pu être guidés par des considérations esthétiques. Certainement, telles que présentées, les armoiries du Québec s’accordent merveilleusement avec celles accordées à la Nouvelle Écosse à la même époque.]

Alistair B. Fraser, 1998, The Flags of Canada, chapitre 15 intitulé «Quebec, from the book»

Il trouve ça très beau, le gars. On retiendra. Voici effectivement, notons-le au passage, un de nos compatriotes anglophones pas trop opposé aux fleurs de lys, calice (et il ne sera pas le seul)… Les fleurs de lys ont en effet déjà figuré sur l’écu de l’Angleterre quand cette dernière considérait la France comme un de ses duchés (cf les motifs profonds de la Guerre de Cent Ans). Il n’y a donc pas de difficulté historique particulière, pour les gars d’héraldique victoriens, à restaurer lesdites fleurs de lys dans l’écu colonial du Québec occupé. C’est une façon limpide de signaler qu’il est bien fermement inféodé, lui. Le développement de monsieur Fraser au sujet de l’inversion des couleurs sur les armoiries dérivées est parfaitement satisfaisant. Par contre le petit monsieur erre totalement quand il parle du sautoir bleu sur fond blanc qui figure sur les armoiries de 1625 de la Nouvelle-Écosse. Le sautoir aux couleurs inversées auquel il fait allusion figure en fait sur le blason moderne de la Nouvelle-Écosse ainsi que sur son drapeau. Faible. Il erre aussi un max quand il nous raconte que l’écu du Québec suggère une chronologie. C’est pas ça du tout. C’est bien plutôt que le lion britannique se promène dans son jardin floral colonial incorporant, tout tranquillement, synchroniquement, des feuilles d’érable et des fleurs de lys, qui sont toutes bien à lui. Pour preuve de cette interprétation spatiale et synchronique de l’écu du Québec, avisons son grand ancêtre, justement, l’écu victorien de la Nouvelle Écosse (qui date, lui, de 1625 et est, redisons-le, sans sautoir).

Les anciennes armoiries de la Nouvelle-Écosse

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Un saumon de rivière se promène le long de son petit champ floral à lui, des chardons écossais. L’origine écossaise de cette province est largement fantasmée et délirée par l’occupant qui projetait alors, à l’aveugle, ses duchés européens sur la carte de l’Amérique britannique (Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse). La Nova Scotia (jargon de cartographes passé dans l’usage, chez les anglophones) et le récit fictif des néo-écossais sont donc évoqués ici sans chronologie particulière. Qu’on aille pas me raconter qu’on est passé historiquement de l’ordre des deux chardons écossais (tête), à l’ordre du saumon (fasce) avec retour au chardon écossais unique (base). C’est le déclin des Écossais ou quelque chose? La mise sur une ligne du temps allant de haut en bas ne veut rien dire, en fait, ici. C’est que c’est pas du tout chronologique, ce présentoir. C’est plutôt synchronique et spacio-figuratif. Le saumon maritime de fasce se promène gentil-gentil entre des champs de chardons écossais ici, tout comme le lion britannique se promène dans sa bande de fasce rouge-anglais parmi ses fleurs de lys vieillottes et ses feuilles d’érables modernes, sur les armoiries du Québec.

L’impérialisme victorien a une forte propension à représenter ses peuples inféodés des Amériques par de gentilles petites brindilles, bien dociles et bien décoratives. (La fleur de lys française étant l’une d’elles, parmi d’autres). J’en veux pour exemple la spectaculaire corroboration de ce fait qu’on retrouve sur les armoiries victoriennes de la ville de Montréal (qui se répercutent sur l’ancienne version du drapeau de Montréal — la version moderne continuant la même propension, en plaçant un pin blanc au centre de la croix, pour symboliser les nations aborigènes).

Les armoiries victoriennes de Montréal

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Une rose de Lancastre (les perdants anglais de la vieille Guerre des Roses), un chardon écossais, un trèfle irlandais et une fleur de lys française se regroupent autour de la Croix de Saint George britannique et autour du mot pseudo-magique: Concordia. Toutes ces fleurs, lys inclus, sont inféodées dans le giron de l’empire. Elles ne font nullement l’objet d’une reconnaissance qui leur assignerait de l’autonomie ou une souveraineté propre. Elles sont satellisées dans le cadre éclectique, cumulatif, et dominateur d’une symbolique englobante, vassalisante, de type Féodalité.

Ce que je suis en train de vous dire, c’est que la fleur de lys est, au tout début de son aventure québécoise, ce qu’on appelle en héraldique un meuble. C’est à dire un des objets fragmentaires figurant sur un écu plus grand l’incorporant dans l’espace plus large de sa domination. Ceux qui s’imagineraient que cette mise au nombre des meubles de la fleur de lys par l’occupant colonial serait un archaïsme victorien, sans plus, sont priés de méditer sa singulière continuité en la maquette du drapeau du Canada suivante qui, elle, date, de 1964.

Maquette de type drapeaux dans le drapeau pour le drapeau du Canada (non retenue)

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Cette maquette ne fut pas retenue parce que le premier ministre canadien du temps se refusait à l’intégration de tous meubles ou fanions héraldiquement hérités, dans le drapeau canadien, qu’il voulait neuf. Mais cette maquette en dit fort long sur le statut mobilier de la fleur de lys, pour l’occupant colonial canadien moderne. On a ici une allusion aux soi-disant deux peuples fondateurs du Canada. Les Britanniques sont représentés par un Union Jack moderne. Les Français sont représentés par une bannière fleurdelisée capétienne surannée et vieillotte. D’une part, si l’allusion (toujours hasardeuse) des drapeaux dans le drapeau avait voulu être étymologique, il aurait fallu que l’on place ici le vieil Union Jack de 1606, celui sans la croix de Saint Patrick (le sautoir —le X— rouge) en compagnie des fleurs de lys (soi-disant) du Régime Français. D’autre part, si l’allusion des drapeaux dans le drapeau avait voulu être synchronique, il aurait fallu que l’Union Jack moderne soit accompagné du drapeau français moderne, soit le Tricolore (qui a eu une belle vie au Canada, j’en reparle plus bas). Or on a ici un Union Jack moderne (et dominant) et une bannière française ancienne (fleurdelisée, donc folklorisée). Longué, longué… Quand je vous disais qu’il y avait des mauvaises nouvelles au sujet de la fleur de lys

Pas de fafinage. Il faut regarder la bête bien en face. La première fleur de lys vraiment québécoise est un meuble héraldique dans un écu colonial imposé sans consultation par l’occupant anglais. Point. Barre. Et venez pas me parler des vieilles fleurs de lys du Régime Français (on va amplement revenir sur ces dernières, plus bas). Aucune d’entre elles n’accote en ancienneté la date de la présence subordonnée de fleurs de lys sur l’écu royal britannique (1340). Parfaitement récupérable et inféodable, la vieille fleur de lys est, pour l’occupant colonial, comme les pork & beans, la chanson À la claire fontaine, le gentil mouton de Jean-Baptiste, et les ceintures fléchées, un petit objet de folklorisation bien mignon. Ils ne se doutent pas une seconde, lors de la mise en place autoritaire des armoiries coloniales québécoises de 1868, des mauvaises surprises que leur réserve ce petit zinzin pointu d’apparence si biscornue et si inoffensive.

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DRAPEAU RÉPUBLICAIN I: DÉFAITE PATRIOTE. Il faut maintenant reculer un petit peu dans le temps. Au tout début du règne de la reine Victoria (en 1837-1838) des révoltes éclatent dans les deux Canadas, le francophone et l’anglophone. Ces révoltes sont très ouvertement anti-monarchiques. L’administration coloniale, vétillarde et autoritaire, maintient un régime politique tombé en désuétude en métropole depuis presque cent ans, celui de la non-responsabilité ministérielle. Comme le roi d’Angleterre l’avait fait jusqu’en 1741, le gouverneur colonial de chacune des deux colonies mettait à profit un système parlementaire bicaméral. Il laissait la chambre du commun (Chambre Basse) se remplir de citoyens élus et il s’entourait, lui, d’un Conseil Législatif nommé par lui (Chambre Haute) et qui contrôlait intégralement les subsides. Ces deux oligarchies arrogantes se faisaient surnommer au Bas-Canada la Clique du Château et au Haut-Canada le Family Compact. En parallèle, donc, sous la houlette de William Lyon Mackenzie (au Haut-Canada) et de Louis-Joseph Papineau (au Bas-Canada), les deux colonies, toutes deux parfaitement intégrées désormais à la progression historique interne du tout du monde anglo-saxon, prirent les armes au cri, déjà antérieurement formulé en Angleterre et aux États-Unis, de No taxation without representation.

Au Haut-Canada, les étendards brandis s’inspirent largement d’une imagerie américaine. Au Bas-Canada, le modèle, ce sera plutôt un autre pays catholique qui résiste de longue date au sein de l’empire, l’Irlande. Comparer les drapeaux suivants:

Le drapeau des Patriotes canadiens-français

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Le drapeau de la République d’Irlande

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Le drapeau des Patriotes (adopté en 1832) est le premier drapeau des canadiens francophones ainsi que la seule bannière de type République originale jamais produite en terre de Canada. D’autres fanions plus figuratifs (avec feuilles d’érables, castors, maskinongés — mais pas la moindre fleur de lys) seront brandis lors des rébellions mais ce tricolore horizontal sera le plus employé. C’est lui, le vrai étendard patriote. Les rébellions seront écrasées par la puissante armée coloniale britannique, dans les deux Canadas, au tout début du règne de Victoria. Soucieuse de comprendre ce qui s’est passé (les moutons canadiens qui se changent en lions, c’est quand même très curieux), l’administration victorienne, réjuvénante, compétente et modernisée, enverra un gouverneur plénipotentiaire et enquêteur extraordinaire, Lord Durham. Ce dernier finira par recommander la responsabilité ministérielle (contrôle des subsides par les chambres basses — ce que réclamaient justement les patriotes des deux Canadas) et l’union (à visée assimilatrice) des deux Canadas (1840). On ne veut pas d’une révolution américaine 2.0. en Canada, et on va fermement prendre les moyens pour que ça n’arrive pas.

Dans ce mouvement de remise en place victorien d’une autorité monarchique revitalisée, le drapeau patriote, subversif, autonomiste et, surtout, républicanisant, deviendra tout simplement illégal.

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DRAPEAU RÉPUBLICAIN II: IL VA FALLOIR CASSER CETTE FRANCITÉ RÉPUBLICAINE PAN-CANADIENNE. L’occupant colonial va alors adopter des procédures authentiquement impériales. L’Angleterre de Victoria, vouée à dominer le siècle, gère des portions immenses du monde. Elle encadre des maharadjahs, des rois africains, des seigneurs de guerres chinois, des guerriers sikhs, des autorités régionales et ducales de toutes farines. Elle passe donc des ententes avec des intendants locaux, les fait tenir le terrain pour elle, exploite les ressources des territoires et empoche les dividendes. Cette pratique, crucialement victorienne, va s’installer aussi en Canada. Et ici, l’intendant local que l’occupant colonial contrôlera de loin, ce sera la hiérarchie de l’église catholique. L’occupant colonial renonce définitivement à convertir les canadiens au protestantisme. Encore une fois, il fait comme en Irlande. Les évêchés du Bas-Canada deviennent discrètement dépositaires d’un pouvoir, désormais endossé et financé par l’occupant, et qui deviendra vite rétrograde et autoritaire. Convertissez-les à ce que vous voudrez, du moment que vous les tenez et qu’ils ne pensent plus à faire des rébellions, c’est tout bon. C’est le début du vieux théocratisme québécois. Il durera cent vingt ans (1840-1960).

Les populations anti-monarchistes qui résistent ne peuvent plus le faire en brandissant le drapeau des Patriotes, devenu ouvertement illégal. Mais un drapeau de type République bien plus puissant et prestigieux que la vieille bannière du pauvre Chevalier de Lorimier décapité est disponible. C’est le Tricolore français, tout simplement. Pendant quarante-cinq ans environ (1840-1885), les francophones de partout au Canada vont brandir le drapeau tricolore français. À partir de 1853, l’Angleterre et la France s’allient contre la Russie au moment de la Guerre de Crimée. Le lent mais inexorable réchauffement entre France et Angleterre qui va mener à l’Entente Cordiale se met déjà en place. La France, notre mère patrie, est maintenant un pays allié de notre métropole coloniale, l’Angleterre. Il devient donc impossible, pour l’occupant colonial, de réprimer frontalement l’usage du drapeau français en terre canadienne. C’est le drapeau d’un important pays allié. Son prestige international, immense, est autant celui d’une grande nation que celui d’une grande idée… Toujours matois et goguenards comme le sont partout au monde les peuples qui résistent, les canadiens francophones, au Québec et hors Québec, peuvent parfaitement faire passer en douce des idées républicaines et progressistes en les couvrant sous le drapeau des Droits de l’Homme et de la bonne harmonie entre Victoria et Louis-Philippe.

C’est donc l’âge d’or du drapeau français en Canada. Et cela va laisser une trace vexillologique importante et inusitée. Nos amis acadiens vont frapper le Tricolore français de l’étoile Stella Maria et en faire leur retentissant étendard de résistance.

Drapeau de l’Acadie

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Le drapeau non-provincial (ceci NB) de l’Acadie devient officiel en 1884. Emberlificoté dans les jeux d’alliances et les contraintes diplomatiques de la métropole impériale, l’occupant colonial canadien ne pourra rien faire pour entraver cela. Il y trouvera d’ailleurs son compte. La diversification vexillologique des canadiens francophones révèle qu’ils se fragmentent imperceptiblement, se particularisent tout doucement. Or une puissance assimilatrice adore que les peuples qu’elle entend dissoudre se fragmentent. Il va falloir casser cette francité républicaine pan-canadienne. La diversification des drapeaux canadiens-français sera un indice heureux de cette tendance, dans les vues de l’occupant. À discrètement encourager, donc. Et comme on peut pas toutes les gagner, il faut donc savoir fermer les yeux sur certains pavois suspects et mal aimés. Surtout que tandis que l’Acadie stabilise symboliquement sa quête d’affranchissement, au Québec, les affaires vexillologiques sont sur le point de se mettre à fortement débloquer… et délirer.

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LE FAUX DRAPEAU DE LA BATAILLE DE CARILLON. Les gars d’héraldique victoriens, anti-républicains bon teint, viennent donc de fourrer la fleur de lys dans notre face, sur les armoiries du Québec (1868). Les forces ultramontaines et monarchistes vont alors attraper le ballon, et relayer son roulement, dans des conditions hautement inusitées. Il faut bien comprendre que le monarchisme c’est le monarchisme et que même la nostalgie envers un roi mort avec son régime est bonne à prendre pour le monarchisme d’un autre roi, surtout s’il est aux abois. Il y a rien pour supplanter la solidarité de classe, chez les aristos comme ailleurs. En 1885, des chercheurs amateurs conservateurs (qui travaillent sur la question depuis 1842) exhibent ceci:

Le faux drapeau de la bataille du Fort Carillon

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Les seuls meubles héraldiques visibles sur ce vieux drapeau tourmenté ce sont quatre fleurs de lys en quartiers, disposées en présentoir subalterne et cernant un objet central indiscernable. Même la couleur de la bannière est incertaine (les historiens contemporains admettent que ce n’était pas bleu comme on l’a alors cru, mais beige possiblement). Le délire sur ce drapeau relique sera, par contre, lui, solide et ferme. De fait, la relique est aussi authentique que la narration qu’elle engendrera sera fausse. On va en effet décider que c’est là l’ancien étendard français de la Bataille de Carillon, ultime victoire française sur le conquérant anglais, survenue en 1758 à Ticonderoga, sur le Lac Champlain, dans l’actuel état de New York. Ce délire, largement endossé collectivement au Québec (les francophones hors Québec ne suivront pas), va marquer rien de moins que le Yankee Doodle de la fleur de lys. Si on endosse ce développement faux (et il sera largement endossé pendant les dernières décennies du dix-neuvième siècle), subitement, la fleur de lys n’est plus un petit meuble décoratif pour écusson colonial. C’est un objet héraldique majeur qui aurait figuré sur le drapeau militaire des vainqueurs du Fort Carillon. La fleur de lys n’est donc pas du tout inféodée à l’Anglais. Au contraire, elle le combat. Elle n’est pas imposée sur les armoiries victoriennes du Québec. Au contraire, elle y est plutôt respectueusement tolérée. L’astuce rédemptrice ici est que, comme on ne peut plus se débarrasser de la fleur de lys, imposée par lesdites armoiries victoriennes inamovibles du Québec, il faut œuvrer à la faire changer de camp symbolique, mais sur un axe nationaliste et cléricaliste plutôt que républicain et progressiste. Or voici qu’elle est la seule fanfreluche discernable du (faux) Drapeau de Carillon, drapeau qu’on donnera en grandes pompes comme l’étendard indubitable d’une ultime victoire française en terre d’Amérique.

Tout ceci est bidon et a été infirmé depuis. Les officiers et soldats royaux français en service (qu’il faut ici soigneusement distinguer des commerçants maritimes français) ont cessé d’arborer la fleur de lys sous Henri IV (le roi au panache blanc, lui-même mort en 1610). Entre 1660 et 1760, même les Français ne se souviennent plus clairement de la fleur de lys comme symbole royal. C’est le drapeau blanc des Bourbons qu’arborent les officiels royaux français désormais, notamment sur les mâts des forts qu’ils contrôlent encore autour des Grands Lacs et du Saint Laurent. Ce vieux fanion à fleur de lys ne peut tout simplement pas avoir eu un statut militaire, administratif ou politique. Restauré par des historiens contemporains, le faux Drapeau de Carillon donne aujourd’hui ceci:

pour son côté civil (il a aussi un côté religieux qui représente la Vierge Marie portant l’enfant Jésus). Cette bannière fait deux mètres sur trois. Parfaitement inopérante sur un champ de bataille, elle est en réalité faite pour être arborée comme ceci:

c’est-à-dire qu’elle reposait sur un perchoir en tau, dans des processions, probablement des processions religieuses. L’écu qui l’orne, c’est l’armoirie personnelle (non nationale) de Charles de la Boische, marquis de Beauharnois, qui fut gouverneur de la Nouvelle-France de 1726 à 1747, sous Louis XV (le vrai drapeau relique est donc un petit peu plus vieux que ce que prétendaient ses mytholâtres). Cette bannière portant l’écu d’un marquis (pas celui du roi), n’a aucun statut royal ou métropolitain dans le Régime Français. Mais surtout, il est certain qu’elle n’a jamais vu le feu contre l’Anglais.

Le faux Drapeau de Carillon est intéressant moins dans sa dimension historique, assez anecdotique, que dans sa dimension mythologique. Avec le battage autour de cette découverte passionnante et passionnelle, on est arrivés à faire croire aux québécois du temps (1885-1905) que la fleur de lys, symbole vieillot, sporadique, non républicain, et ouvertement inféodé, était l’objet héraldique par excellence pour incarner la résistance à l’occupation coloniale britannique. Quelque part, en fait, cela arrange un peu tout le monde. Les ultramontains, qui géreront encore le Québec pour plusieurs décennies, sont arrivés à se donner un beau premier symbole collectif de type Féodalité et non de type République. L’occupant colonial observe que les fleurs de lys de l’écu victorien du Québec, nostalgiques et folkloriques, commencent enfin à bien être intériorisées par un seul segment des canadiens francophones, celui qui, tout doucement, se provincialise et se particularise au Québec. Tout bon. Laissons-les aller dans cette direction-là.

 la popularité renouvelée de la fleur de lys, de par ce mythe fondateur bizarre du fleurdelisé québécois, répondront les tolérances cléricales et coloniales envers ce meuble héraldique ancien qui, soudain, rebondit, se radicalise certes, mais, l’un dans l’autre, reste bien meilleur à prendre que n’importe quel bande de drapeau à stries de subversif républicaneux chicaneux. Les Patriotes sont morts et bien morts. Au tournant du vingtième siècle, désormais aimée des masses, valorisée par les curetons, et bien tolérée de l’occupant post-victorien, la fleur de lys voit soudain un bel avenir symbolique s’ouvrir devant elle.

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LE CARILLON MODERNE, VRAI ANCÊTRE DU DRAPEAU DU QUÉBEC. Nous avons donc maintenant, bon an mal an, la première diapositive qui mènera au drapeau du Québec. Quatre fleurs de lys pointant vers un centre, disposées en présentoir. En 1902, Elphège Filiatrault, cureton à Saint-Hyacinthe et passionné de vexillologie, va crucialement placer la seconde diapo. Une croix de Saint Michel sur fond bleu, en plein centre de l’étendard.

Pavillon à la croix de Saint Michel

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La seconde décision mythologisante est alors prise. Les quatre fleurs de lys en présentoir (dont on savait pas trop ce qu’elles présentaient) encadrent maintenant rien d’autre qu’un pavillon de la marine marchande française du temps des Compagnies à Privilège Royal. C’est d’ailleurs de bonne guerre, si on peut dire, car ces compagnies maritimes, elles au moins, incorporaient assez souvent des fleurs de lys, et ce d’autant plus qu’il leur était strictement interdit d’arborer les  nouvelles couleurs du roi, le blanc mat, de façon à éviter qu’elles ne s’arrogent illicitement le prestige royal.

Une bannière de l’ancienne marine marchande coloniale française

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On notera, pour la bonne bouche symétriste, que le premier drapeau du Canada, le Red Ensign canadien a, lui aussi, pour fond de drapeau, le fanion d’une compagnie maritime du dix-septième siècle, anglaise elle, la Compagnie de la Baie d’Hudson. Mais de surcroît ici, le fait que Saint Michel fut une des voix qui se firent entendre autrefois par Jeanne d’Arc pour lui susurrer de bouter les Anglais dehors eut peut-être un certain poids symbolique dans l’apparition de la croix centrale (Croix de Saint Michel) sur le futur fleurdelisé québécois. En tout cas, cette invention vexillologique vernaculaire régionale connut un succès retentissant et fort rapide. On dénomma ce drapeau le Carillon Moderne et on l’arbora promptement et largement dans les milieux nationalistes québécois. Conséquemment, il serait parfaitement légitime de ne pas se gêner pour créditer historiquement Elphège Filiatrault comme concepteur effectif du drapeau du Québec.

Le Carillon Moderne de Filiatrault, qui existe encore matériellement, est un fier fleuron d’histoire locale qui fait d’ailleurs de plus en plus l’objet d’une curiosité nationale renouvelée.

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LE LEURRE CLÉRICAL DU CARILLON SACRÉ-CŒUR. Mais les ultramontains les plus extrémistes vont vouloir en rajouter une couche. La popularité grandissante du Carillon Moderne —qu’on appelle aussi déjà le fleurdelisé— ne prendra pas vraiment la direction escomptée par les cléricalistes. De plus en plus de nationalistes progressistes et anticléricaux s’approprient le nouveau drapeau. Sa tonalité théocratique se dilue et s’édulcore, très vite. Déjà solidement réinvesties comme anti-anglaises, nos fameuses fleurs de lys tendent désormais aussi graduellement à casser du curé, à faire primer le civique sur le théocratique. Pour contrer cette nouvelle dérive gauchère, les réacs cléricalistes du début du siècle dernier vont ouvertement faire la promotion du monstre suivant:

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atténuant parfois ses allures de fanion de zouaves, ainsi:

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On baptisera (c’est bien le mot) ce fleurdelisé abruptement recléricalisé le Carillon Sacré-Cœur et on le fera bénéficier d’un battage promotionnel intensif, notamment dans la première moitié du vingtième siècle, tentant de le faire passer pour un fanion bien implanté dans les masses québécoises. Un fait insolite et intéressant est d’ailleurs à noter. Si on trouve bon nombre de photos d’époque où des types arborent le Carillon Moderne dans des manifestations et des processions (voir supra), il ne semble pas y avoir de photos effectives du Carillon Sacré-Cœur dans des processions religieuses, ou des parades de la Saint-Jean Baptiste, ou ailleurs. Quand on recherche des images anciennes du Carillon Sacré-Cœur, tout ce qu’on dégotte c’est, justement, du matériel promotionnel, comme des images pieuses, ou encore ceci (carte postale):

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Ou alors on tombe sur des images contemporaines qui sont des réfections composées ex post par des olibrius de notre temps:

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Aussi, malgré tout le battage encore maintenu à son sujet, le Carillon Sacré-Cœur ne semble pas avoir eu de vie vernaculaire effective. Quand on le voit apparaître dans le monde, c’est dans des œuvres de fiction comme le film Les Plouffe (1981) ou la série télévisée Duplessis (1977). On notera aussi que la pratique réactionnaire consistant à étamper intempestivement un Sacré-Cœur au milieu du drapeau national n’a rien de spécifiquement québécoise. Les Français aussi ont parfois cultivé cette combinaison sémiologique plus que douteuse sur leur Tricolore, notamment sous l’influence de la très fascisante Action Française.

D’ailleurs, pour tout s’avouer, on peut suggérer que la perpétuation des symboles de la fleur de lys et du Sacré-Cœur ont été, au Québec, dans les premières décennies du siècle dernier, des influences directes, justement, de l’Action Française, qui fut très active en terre québécoise, dans les milieux cléricalistes, en ces temps. Pour bien faire voir la regrettable lourdeur fascisante de ces deux symboles, on méditera ce logo (créé en 1953) de l’Université d’été de l’Action Française:

Logo de l’université d’été de l’Action Française

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On pourrait facilement le prendre pour un écusson québécois bien quelconque et pas si ancien… Inquiétant, quand même, et hautement susceptible de soulever certaines difficultés, dans le dialogue culturel présent et futur. Quand je disais en ouverture les casseroles, je pensais principalement à ceci, fatalement…

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DE NOUVEAU LES ARMOIRIES COLONIALES AU DRAPEAU PRÉSENTOIR. Le battage intempestif en faveur du Carillon Sacré-Cœur dans la première moitié du siècle dernier va bien laisser sa séquelle, dans certains esprits. On sent maintenant une incomplétude dans le collage de nos deux fonds de drapeau hérités. Les fleurs de lys du (faux) Drapeau de Carillon disposées en présentoir pointent vers le centre de la Croix de Saint Michel du Carillon Moderne qui, lui, est sans meuble central. Les fleurs de lys pointent donc vers un petit rien qui semble laisser comme un grand vide. L’union assez forcée de ces deux diapos vexillologiques héritées cloche un petit peu. Et, d’autre part, les campagnes visant à donner au Québec son drapeau spécifique prennent de plus en plus corps. Vers 1939, les instances politiques vont commencer à subir des pressions de plus en plus fermes et massives. Quand l’Union Nationale de Maurice Le Noblet Duplessis reprend le pouvoir en 1944 et que le Canada anglais se lance dans une grande campagne ratée pour un drapeau fédéral en 1946, la pression devient insoutenable. Duplessis, en bon réactionnaire compulsif, est d’abord pas trop chaud à l’idée nouvelle de donner un drapeau provincial au Québec. Sauf que s’il ne s’occupe pas de cette histoire, il risque bel et bien de se faire distancier politiquement par les libéraux et les progressistes. Il le constate et, pour lui, il n’est pas question de risquer de s’enfarger dans une échéance électorale sur une histoire de chiffon au boutte d’un bâton. Il lui faut reprendre l’initiative sur cette question.

Duplessis, qui est un autoritaire, va donc se mettre dès 1946, tout seul dans son bureau, à réfléchir à ces bébelles de drapeau. D’abord il est capital pour lui de ne pas en donner trop à l’église catholique. Celle-ci, pendant la guerre, s’est retournée comme une girouette et a roulé à fond, avec les fédéraux, dans la propagande de guerre et la promotion de la conscription. Duplessis, lors de son premier mandat (1936-1939), croyait l’église si puissante et la théocratie si bien installée au Québec qu’il avait pendu un crucifix sur le mur du fond de l’assemblée législative. Moins naïf qu’à ses débuts, il se rend bien compte maintenant (1946) que les cléricaux sont des pantins des politiques, en fait. Pas plus fou que les fédéraux (et rapide comme un singe dans la propension à les singer, justement, comme en miroir), Duplessis entend bien remettre les soutanes à leur place et à sa main, une bonne fois. On peut même considérer, en conscience, que Duplessis, ce vieux ruraliste, fidéiste, rétrograde et arriéré, est un des artisans obscurs, lointains mais décisifs, des premières initiatives québécoises en matière de laïcité. Eh oui, parfois ce que vous êtes objectivement surpasse votre étroitesse idéologique privée. Premier ministre du Québec pendant les premières décennies très progressistes des Trente Glorieuses, Duplessis n’a pas échappé à cette loi de fer du développement historique. Et en attendant des jours meilleurs pour des progrès sociaux plus tangibles, le nouvel anticléricalisme frustre et secret de Duplessis va faire sa première victime de conséquence, dans le monde éthéré des symboles: le Carillon Sacré-Cœur. Duplessis le rejette d’office. Ce mauvais fanion de zouaves en donne trop aux cléricaux. Il y a déjà une belle croix nordique sur la drapeau là, eh ben c’est ben en masse pour représenter nos valeurs religieuses. En plus, le Carillon Sacré-Cœur, les citoyens en veulent pas vraiment et Duplessis le sent.

Histoire de se faire clarifier cette histoire de meuble manquant au centre du Carillon Moderne, Duplessis va consulter, directement ou par personnes interposées, un gars d’héraldique de choc, un certain Burroughs Pelletier. Celui-ci va confirmer le petit vide vexillologique incriminé et faire soumettre un certain nombre de maquettes, toutes plus affreuses et nunuches les une que les autres, au premier ministre du Québec, pour combler ledit vide. Ces maquettes traînent en fait dans le paysage vexillologique depuis 1903 environ. Tout cela se fait dans l’officine, sans consultation populaire aucune. Il est piquant de constater que la maquette ayant la préférence de notre bon monsieur Burroughs Pelletier est justement celle qui met en valeur… rien d’autre que nos bonnes vieilles armoiries victoriennes du Québec.

Maquette incorporant les armoiries victoriennes du Québec dans le fleurdelisé (non retenue)

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My, my, my, comme on se retrouve, dans le beau monde. Le lion britannique au cœur central du fleurdelisé, maintenant. Comme c’est touchant… et parlant. Lionel Groulx, qui a son grand nez fourré dans cette histoire de drapeau lui aussi, fera observer que des armoiries sur un drapeau, c’est la façon la plus niaiseuse et la plus inutile de le rendre difficile à manufacturer. Bon… enfin une observation utile de Lionel Groulx sur quelque chose. Pavoisons. L’idée des armoiries victoriennes du Québec (ou de quoi que ce soit d’autre, au demeurant) en position centrale sur un étendard national est finalement assez hasardeuse et Duplessis n’y mordra pas. Il n’a pas plus de cadeaux à faire à l’occupant colonial post-victorien qu’au clergé catholique. Et comme il ne peut pas mettre le logo de l’Union Nationale ou sa face au centre du drapeau, ça ne l’intéresse pas vraiment d’y mettre quoi que ce soit.

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LES FLEURS DE LYS POINTERONT VERS LE CIEL OU: LE COURT-CIRCUIT DE DUPLESSIS. C’est donc à Duplessis qu’on impute la finalisation ultime du drapeau du Québec moderne. Ses gars d’héraldique lui font valoir que s’il ne place aucun meuble en position centrale, il va falloir, en bonne conformité héraldique, que les quatre fleurs de lys soient droites et recentrées dans leurs quartiers. Ce faisant, Duplessis, toujours cabot selon sa manière, tentera une troisième et ultime mythologisation du drapeau, bien éphémère celle-là, en ces termes (formulation apocryphe mais certainement assez proche du réel): Ben on va les redressir, les fleurs de lys, tout simplement. Comme ça, elles pointeront vers le ciel, comme le fait si bien l’Union Nationale. Duplessis s’est-il fait jouer un tour malicieux par ses gars d’héraldique ou a-t-il lui-même joué un tour malicieux aux québécois? Je ne sais. Mais en tout cas, avec ses fleurs de lys redressées, le drapeau du Québec ressemble désormais incroyablement à la bannière du roi Charles VII (justement le roi de France qui, grâce à Jeanne d’Arc, bouta les Anglais hors de France).

Le drapeau du roi Charles VII

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Quoi qu’il en soit de cette analogie, assez saisissante il faut bien l’admettre, Duplessis va ensuite court-circuiter la motion parlementaire sur le drapeau que préparait le député indépendant René Chaloult, en prenant abruptement les devant et en soumettant unilatéralement sa propre loi sur le drapeau du Québec, dont il vient de finaliser le dessin dans l’officine. La loi est passée dans une tonitruante unanimité. Notons, pour la bonne bouche coloniale, que même les anglophones du West Island sont favorables à ce type-là de drapeau provincial non républicanisant et non américanisant. Celui-ci est hissé —par surprise— sur la tour du parlement de Québec, pendant le fameux discours du drapeau de Duplessis, le 21 janvier 1948. Le drapeau obtient la sanction royale le 9 mars 1950 (de façon parfaitement légale mais strictement au niveau du Conseil Législatif, sans que l’affaire ne remonte jusqu’au roi).

On se contera pas de menteries, l’héritage vexillologique du drapeau du Québec est lourd. C’est, initialement, étymologiquement, un drapeau de type Féodalité, qui particularise, dégallicanise et provincialise le Québec. Mais ce peuple en résistance va patiemment se réapproprier ce symbole, comme bien d’autres. Et —fait capital dont il faut bien comprendre les ressorts— à mesure que le monarchisme recule au Canada, la folklorisation colonialiste et vassalisante de ce fanion tourmenté recule, elle aussi. La grande lutte de libération nationale québécoise des années 1976-1995, tant par ses succès que par ses avatars, a donné au fleurdelisé du Québec une dimension de plus en plus assurée de drapeau national. L’étymologie vexillologique n’est pas la vexillologie et quand l’étymologie d’un drapeau contredit son être essentiel contemporain, c’est l’être essentiel contemporain qui prime. Aussi, ce lourd passé bardassé et tortueux, ce fourbi de symboles conservateurs, féodaux et suspects, compte beaucoup moins pour nos compatriotes que l’intimité tangible et profonde qu’ils ont avec leur drapeau, comme synthèse moderne. Ladite intimité est sentie et unanime, tant chez les québécois de souche que chez les québécois de branches. Elle incarne tous nos souhaits contemporains d’une vie pacifique, paisible et civique, sans guerres, sans pollutions, sans discriminations, sans injustices sociales.

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Les québécois se sont appropriés la fleur de lys et en ont fait un symbole national (plutôt que ducal ou royal). Ils se sont appropriés la croix symétrique des vieux blasons et en on fait (encore mieux qu’au Danemark, en Norvège, en Suède, en Finlande, en Islande où la dissymétrie des croix vexillologiques rappelle plus sensiblement le crucifix chrétien) un signe de nordicité (plutôt que de catholicité). Et la teinte de bleu champ d’azur que vous voyez sur ce fanion s’appelle, chez nous, Bleu Québec.

Je me souviens. Oui, oui, souvenons nous de l’héritage pesant, ambivalent, tendancieux et trouble de la trajectoire d’émergence de notre drapeau national. Il faut bien la comprendre, son étymologie sombre et tiraillée, et la voir tout doucement disparaître, remplacée pas sa synchronie lumineuse et généreuse. Puis, aussi, en conscience et en rationalité, sachons, au bon moment, mobiliser en nous ces belles paroles subtiles de Gilles Vigneault, qui sont, en soi, toute une leçon de recul historique: Souviens-toi d’oublier. Il n’est jamais la même heure…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Les deux drapeaux du Canada. Vexillologie, sémiologie et philosophie

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2020


Voici qu’on me demande pourquoi il y a une feuille d’érable sur le drapeau du Canada. La réponse courte, c’est que l’érable est l’arbre national du Canada donc que sa feuille se retrouve sur son drapeau. Mais il y a une réponse longue beaucoup plus passionnante. Laissez-moi vous la raconter. Vexillologie, sémiologie et philosophie se rencontrent dans cette étonnante petite arène. Vous n’allez pas vous ennuyer.

La Nouvelle-France est conquise par les Britanniques, en 1760. Nous faisons donc partie des colonies britanniques d’Amérique du Nord depuis un bon moment quand, en 1867, l’Angleterre victorienne décide de mettre en place le Dominion du Canada. Il s’agit de taponner ensemble toutes les colonies situées au nord du quarante-neuvième parallèle et n’ayant pas embrassé les valeurs de la république américaine. Les dites colonies sont alors au nombre de quatre et le Québec forme alors environ la moitié de la population de cet ensemble. Ce qui deviendra le Canada moderne est né (1867) mais pour le moment, tout est putatif dans ce conglomérat de colonies qui est un pseudo-pays, plutôt un dominion. Il s’appelle officiellement British North America, Amérique du Nord Britannique, et, en lui, pour le moment, tout est officieux. Nom putatif (Dominion of Canada ou Canada), capitale putative (Ottawa), hymne national putatif (Ô Canada) et… drapeau putatif.

Par principe général, quand on se réclame de la vaste obédience impériale britannique et que l’on veut engendrer un nouveau drapeau, cela fonctionne un peu comme une usine à saucisses. Les drapeaux coloniaux britanniques disposent en effet d’un modèle d’engendrement, un principe génératif, littéralement. Aux périphéries de l’empire, on part habituellement de fanions maritimes britanniques. Il y en a deux types. Le Blue Ensign (qui est un fanion des marines civiles et militaires britanniques) et le Red Ensign (qui est un fanion des compagnies maritimes britanniques). Pour produire un Blue Ensign, vous prenez un rectangle de tissu bleu. Vous placez en quartier (soit dans le coin supérieur gauche) de ce rectangle bleu, l’Union Jack (soit le drapeau du Royaume-Uni, avec les trois croix superposées), et, dans le battant du drapeau, vous placez l’écusson, le logo, l’acronyme, ou l’écu de votre club de voile, votre marina de yachts, votre île, votre phare, votre principauté, votre colonie, votre dominion, ou votre pays. Vous voici doté d’un étendard dans les règles, qui démarque votre spécificité, tout en vous affiliant ouvertement au vaste parapluie de l’Empire Britannique. Les drapeaux de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande sont des Blue Ensigns.

un Blue Ensign

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Maintenant, pour produire un Red Ensign, c’est exactement le même principe d’engendrement.  Vous prenez un rectangle de tissu rouge. Vous placez en quartier (soit dans le coin supérieur gauche) de ce rectangle rouge, l’Union Jack (soit le drapeau du Royaume-Uni, avec les trois croix superposées), et, dans le battant du drapeau, vous placez l’écusson, le logo, l’acronyme ou l’écu de votre club de voile, votre marina de yachts, votre île, votre phare, votre principauté, votre colonie, votre dominion, ou votre pays. Vous voici, ici aussi, doté d’un étendard dans les règles, qui démarque votre spécificité tout en vous affiliant ouvertement au vaste parapluie de l’Empire Britannique. Or une vieille compagnie maritime coloniale britannique existait (en 1867, et existe encore aujourd’hui) sous nos hémisphères: la Compagnie de la Baie d’Hudson. Cette vénérable institution commerciale coloniale, fer de lance vif de la pénétration britannique dans les Amériques, fut fondée en 1670 (oui, oui, la Nouvelle France était alors sous Louis XIV). Or, elle avait pour drapeau un Red Ensign dont l’insigne de battant était l’acronyme en lettres blanches de la compagnie: HBC (Hudson Bay Company).

le drapeau de la Compagnie de la Baie d’Hudson

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Nos petits putatifs du Dominion du Canada partirent donc de ce Red Ensign séculaire et ils construisirent le premier drapeau du Canada, sur cette base d’engendrement. Ils remplacèrent d’abord l’acronyme des hudsonistes par une sorte d’écusson à tiroirs. Chaque fois qu’une nouvelle province s’agglutinait au Dominion du Canada, on ajoutait un segment de ses armoiries dans l’écusson à tiroirs qui en grossissait d’autant. Un jour, cet écusson à tiroirs devint trop gros et on le remplaça tout simplement par un écusson officiel stable pour les armoiries même du Canada. Cet écusson d’armoiries canadiennes subit certaines modifications mineures au cours des années mais le principe restait. Le drapeau du Canada fut un Red Ensign colonial pendant presque cent ans (1868-1965).

le vieux Red Ensign avec l’écusson à tiroirs

Red Ensign canadien définitif

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Tout le monde était très content de cela, en 1868, dans le Dominion du Canada, sauf les Québécois. Nous, les Québécois, que voulez-vous, l’Union Jack, pour nous, c’est et ça reste un drapeau d’occupant. Ça nous fait un effet trop durement Kommandantur de le voir pendouiller au dessus de nos têtes pour qu’on avale le truc. Le Red Ensign était donc peu arboré au Québec, qui disposa d’ailleurs, à partir de 1890 environ, de diverses versions d’un vieux drapeau colonial français à fleur de lys, dont une fut mise en forme et officialisée comme drapeau du Québec, en 1948. Nous en reparlerons un autre jour. Comme les bourgeois fédéraux du Canada anglais nous avaient imposé la constitution, la confédération, le parlementarisme de type britannique, la monarchie, la capitale, le nom de la capitale, la Gendarmerie Royale, le chemin de fer transcontinental, et le cheddar (to name a few), nous imposer le Red Ensign flottant par-dessus le tas n’était pas au dessus de leurs forces. Ils le firent donc, sans se complexer. Le Red Ensign canadien fut donc le fanion qui flotta gloriolleusement au dessus de nos troupes canadiennes à la Guerre des Boers, lors de la Première Guerre Mondiale, notamment à la bataille de Vimy (le Mémorial de Vimy arbore d’ailleurs encore les deux drapeaux du Canada, l’ancien et le moderne), et sur le glorieux cargo de Réal Laurendeau (et de tous ses concitoyens canadiens) lors de la terrible Bataille de l’Atlantique. L’âme canadienne (surtout canadienne anglaise) était solidement chevillée au Red Ensign. Pourquoi ce vieux drapeau fripé de gloire changerait-il? Pour apaiser ces râleurs de Québécois? Nah…

Pour comprendre l’étonnante conjoncture qui mena à l’apparition du drapeau canadien moderne, dont le nom officiel est l’Unifolié (en anglais: Maple Leaf Flag), il va falloir s’imprégner de toute la saveur subtile et complexe d’une époque, celle de l’après-guerre. Entre alors en piste un personnage dont le rôle sera central dans la mise en place de toute la problématique vexillologique, sémiologique et philosophique du drapeau canadien. J’ai nommé Lester Bowles Pearson (1897-1972). Ancien officier aviateur de la Grande Guerre, Lester B. Pearson, que ses compagnons d’arme surnommaient Mike Pearson —je sais pas pourquoi, c’était son nom de guerre— est, à partir de 1946, un diplomate canadien. Il circule dans les circuits feutrés de la diplomatie canado-américano-britannique. C’est la Guerre Froide et c’est aussi la décolonisation. Entre 1946 et 1966, les deux nations les plus copieusement honnies en Afrique et en Asie sont deuxièmement la France et premièrement, cardinalement, le Royaume-Uni. Les anciens empires coloniaux français et britannique sont ardemment rejetés et combattus par de nombreux peuples luttant pour leur décolonisation. On en vient aux mains, sur cette question, dans plusieurs recoins du monde et Lester B. Pearson se rend discrètement compte qu’il ne fait pas trop bon, dans la période 1946-1966, de se réclamer de l’héritage britannique, un peu partout dans un monde en pleine ébullition moderniste.

Le Canada est un pays neuneu et sympa-sympa qui peut se vanter du fait qu’un bon nombre des événements historiques déterminants pour son histoire nationale sont survenus… en dehors de son territoire national. Ce sera le cas de l’impulsion initiale menant à la mise en forme du drapeau du Canada moderne. En 1956, le diplomate Lester B. Pearson est devenu une figure éminente de l’ONU et il est un des architectes de la mise en place des Casques Bleus, ces bons petits soldoques de pays gentils-gentils qui se braquent entre les belligérants de conflits de théâtres pour crucialement calmer le jeu. (Lester B. Pearson obtiendra même le Prix Nobel de la Paix, en 1957, comme co-fondateur des Casques Bleus). La crise internationale qui sera déterminante pour l’apparition du nouveau drapeau du Canada, ce sera la Crise de Suez (1956). Turlupinée dans ses détails douloureux, cette crise spécifique de la décolonisation est finalement assez simple dans son principe. Le président Nasser d’Égypte en a plein le dos que les deux anciennes puissances coloniales en collaboration, France et Angleterre, fassent de l’argent comme de l’eau avec le canal de Suez. Le président Nasser saisit donc Suez, l’occupe militairement, et le nationalise. Les vieux coloniaux se rebiffent et la chiasse prend par là. Ensuite, ça devient vite compliqué, notamment quand les deux belligérants pesants de la Guerre Froide, USA et URSS, fourrent leur nez dans l’histoire. L’ONU, discrètement pilotée par Lester B. Pearson, envoie, à un certain moment, des régiments de Casques Bleus pour calmer le jeu. On utilise les bons gars de service à la tête froide habituels, des Danois, des Norvégiens, des Finlandais… des Canadiens. Nos petits gars se pointent donc en Égypte en arborant sur leurs véhicules et à l’épaulette, le drapeau canadien… le Red Ensign. Ils se font vite pointer des mousquetons égyptiens dans les naseaux et c’est: Vous êtes des troupiers coloniaux britanniques, vous dégagez. Réplique: On est pas des troupiers britanniques on est des Casques Bleus canadiens. Réplique: Regarde ton drapeau, baquais, c’est un Union Jack, tu es britannique, et tu dégages. Lester B. Pearson fronce le sourcil, depuis le fond de son officine onusienne. Cette belle obédience britannique si explicitement symbolisée dans la charpente intime du drapeau canadien est désormais un emmerdement potentiel permanent à l’international. Il ne l’oubliera pas.

Il est donc piquant de constater que ce ne sont pas des enjeux nationaux mais bien des enjeux internationaux qui instillèrent dans le premier cerveau décisionnel l’idée de changer le drapeau canadien. Lester B. Pearson, devenu homme politique, après le petit coup de prestige de sa prestation onusienne, va inscrire dans le programme de son parti, le Parti Libéral du Canada, la mise en place d’un drapeau distinctif pour le Canada. Mais cette priorité sera un peu enterrée par tout le reste de l’immense plate-forme libérale du temps, tous les détails complexes de la mise en place de ce qui deviendra l’état providence des Trente Glorieuses. En 1963, le Parti Libéral du Canada gagne ses élections et Lester B. Pearson devient premier ministre du Canada. C’est un gouvernement minoritaire. Cela signifie que les conservateurs de John Diefenbaker sont encore puissants en chambre. Les Libéraux, au début, mettent en place leur grand chantier de réformes sociales et ne pensent plus trop au drapeau. Mais, assez vite, Lester B. Pearson, qui est resté très branché politique internationale, constate que les militaires canadiens seront bientôt requis pour intervenir comme Casques Bleus dans une nouvelle crise régionale, la Crise de Chypre de 1963-64. Chypre c’est cette île porte-avion de l’OTAN au fond de la cuvette méditerranéenne. La chiasse inter-communautaire est pognée là-bas et ce, depuis 1955 environ. Il y a les Turcs au nord, les Grecs au sud, une ligne de démarcation se dessine inexorablement entre ces deux groupes qui, pour le moment, revendiquent tous les deux l’intégralité de l’île. En même temps, Chypre, qui fut longtemps occupée par les Britanniques (décolonisation survenue seulement en 1960, après cinq ans de guerre de libération), a encore une concession britannique sur son territoire, c’est-à-dire qu’il y a une portion de l’île que les Britanniques tiennent encore et gardent pour eux, comme ça. Les chypriotes grecs et turcs, en plus de se combattre les uns les autres, sont donc aussi très remontés contre les Britanniques. Lester B. Pearson ne peut pas envoyer les petits gars la dedans avec le Red Ensign à l’épaulette et sur les véhicules et les baraquements. Ils vont se faire tirer dessus et ce, à cause d’un drapeau, un vieux drapeau totalement pas rapport (comme disent les petits jeunes d’aujourd’hui).

Lester B. Pearson va donc devoir activer ce segment de ses promesses électorales plus tôt que prévu. Il convoque un Comité du Drapeau Canadien et c’est alors: Messieurs, il faut un nouveau drapeau distinctif pour le Canada et ça presse. Vous avez un an. Vaste programme. Ce Comité du Drapeau est un comité parlementaire. Sa composition reflète donc la composition du parlement canadien. Autant dire que le rapport des forces entre les Libéraux et les Conservateurs y est quasiment égal. Il y a aussi, une troisième force politique, progressiste et remuante, le glorieux Nouveau Parti Démocratique, de Tommy Douglas, plus ou moins l’équivalent canadien des travaillistes britanniques. Le comité du drapeau est présidé par un epsilon mais il est surtout animé (chaired) par un dénommé John Matheson (1917-2013), député de l’Ontario énergique, et fidèle comparse du premier ministre Lester B. Pearson.

Le comité du drapeau va d’abord et avant tout faire un grand appel populaire. Envoyez-nous vos maquettes de drapeau. La réponse est massive. Les gens font ça sur des chiffons ou sur du papier blanc avec des crayons à colorier. Environ 3,500 maquettes de drapeau sont soumises. C’est le carnaval joyeux des années 1960 et tout y passe, des loups, des ours, des castors, des outardes, des sapins, des érables, des étoiles polaires, des aurores boréales, des drapeaux dans le drapeau, des cartes du Canada stylisées, des dessins non figuratifs, courbes, lignes, arabesques de couleurs. Il y aura même un drapeau du Canada Beatles. Sur fond blanc à la croix symétrique rouge (croix de Saint George) et avec une fleur de lys bleue au centre, un Beatle par quartier. Ça va être une vraie fête. John Matheson ne retiendra pas grand-chose de ce débordement d’enthousiasme populaire et de créativité débridée mais il va quand même procéder à une sorte de petit sondage informel et non scientifique. Il va colliger et dénombrer tous les symboles apparaissant dans ces 3,500 propositions. Ce sera pour observer que, seule ou accompagnée, la feuille d’érable arrive largement première, devant les castors, les outardes, les fleurs de lys et autres étoiles polaires. Matheson va aussi observer que les Union Jack seules ou accompagnées ne figurent pas très haut au classement. On dirait que les canadiens sont prêts pour un changement des symbolismes. John Matheson rapportera le résultat de ces observations à Lester B. Pearson qui s’en réjouira.

La feuille d’érable est un symbole ancien au Canada. C’est tout d’abord un trait d’imagerie canadien-français. Elle décore notamment, en boisseau ou en couronne ornementale, les Unes de certains journaux canadiens-français dès le XVIIIe siècle. Il s’agit de l’érable sucrière (Acer saccharum), celle dont les feuilles se colorent si vivement, en automne. Elle fournit cette eau sucrée (dont on fait le sirop d’érable) que les aborigènes nous faisaient boire autrefois, quand nous crevions de froid dans nos bourgades mal fortifiées, au tout début de la colonie. C’est un symbole subtil d’entraide collective et de fraternité de l’ancien temps. Comme ce fut le cas pour l’hymne national, les canadiens anglais se sont graduellement appropriés le symbole de la feuille d’érable, au cours du XIXe siècle. Et, dès le début du XXe siècle, elle apparaît comme un signe de ralliement canadien et ce, tant pour les anglophones que pour les francophones. Ravi de l’importance qu’elle semble désormais revêtir dans les masses, Lester B. Pearson va prendre une grave initiative vexillologique qui va passer proche de tout faire capoter.

Il faut comprendre que le premier ministre à cette époque est un personnage prestigieux. Le premier ministre, c’est celui qui parle au roi ou à la reine. Il est une figure d’autorité tranquille et les canadiens, peuple mouton par excellence, sont respectueux de ce genre de figure. Aujourd’hui, le premier ministre, c’est le saltimbanque en costard qui fait cuire des chiens-chauds devant le Tour de la Paix lors des Fêtes du Canada. Mais du temps de Lester B. Pearson, le premier ministre était une figure qu’on ne barouettais pas comme ça. Quand il engageait son prestige, cela avait un poids. Et c’est ce que Lester B. Pearson va faire, justement. Il va engager tout son prestige de premier ministre dans un choix vexillologique décisif. Il va faire concevoir un projet de drapeau du Canada selon ses idées et ses spécifications. Cette maquette de drapeau est passée à l’Histoire sous le nom de Pearson Pennant, le Fanion de Pearson.

le Pearson Pennant

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C’est ici que s’instaure crucialement l’élévation vexillologique, sémiologique et même philosophique du problème du drapeau canadien. Lester B. Pearson veut faire neuf et distinctif. Il veut se donner un drapeau réduisant au strict minimum les symbolismes et éliminant intégralement les codes héraldiques hérités. Pour ce faire, il va jouer la carte d’un drapeau iconique, un tableau indubitablement, stylisé naturellement, mais un tableau. Un rameau de feuilles d’érables d’automne, rouges donc, stylisé en un trifolié, est délicatement déposé sur un lit de neige hivernale, blanche, entre deux cours d’eau, bleus, deux océans en fait, l’Atlantique et le Pacifique, en référence attendrie à la devise du Canada D’un océan à l’autre, Coast to coast, A mari usque ad mare. Fuyant ouvertement les symboles, le premier ministre canadien mise sur l’image picturale stylisée. Ce sera le tollé.

Le Fanion de Pearson va parvenir à faire consensus… contre lui. Quand Lester B. Pearson va le présenter à une assemblée d’anciens combattants dans l’ouest canadien, ils vont passer proche de se faire écharper, lui et son fanion. Les Conservateurs, qui sont viscéralement réacs, n’acceptent tout simplement pas que le glorieux étendard du Dominion, vétéran de toutes les guerres impériales, se fasse intempestivement remplacer par une espèce de zinzin pop qui ressemble à une étiquette de canisse de sirop d’érable. Non. C’est non. Les Libéraux, les hommes même de Lester B. Pearson, ressentent, eux, un malaise plus étoffé et subtil. Sans malice et comme instinctivement, ils recherchent des symbolismes dans la maquette de drapeau de leur premier ministre. D’abord, ils demandent, pourquoi trois feuilles d’érables? Est-ce que cela représente les trois peuples fondateurs du Canada, les Indiens, les Français et les Anglais? Et alors, la feuille d’érable du dessus, c’est celle qui symbolise les Anglais et elle domine les deux autres, qui se penchent? Lester B. Pearson essaie d’expliquer que non, qu’il n’y a absolument aucun symbolisme là. Que c’est juste la représentation visuelle d’un bouquet de feuilles d’érables (comme sur les armoiries du Canada) et que, comme cette représentation visuelle est stylisée pour être bien visible quand le drapeau flotte, ça sort comme un trifolié. Pas de symbolisme ouvert ou secret du chiffre 3, aucun. Mais il n’arrive pas à se débarrasser de la symbolique parasitaire des soi-disant trois peuples fondateurs. Un autre problème important, ce sera celui des couleurs. Oh, du bleu, du blanc, du rouge… on vous voit, monsieur le premier ministre. Vous êtes en train d’insidieusement nous républicaniser. C’est l’américanisation des temps modernes? Il faut dire qu’au Canada, la combinaison convenue des couleurs bleu, blanc, rouge, c’est de la poudre à canon. D’abord, ça fait français, ensuite ça fait américain et surtout, surtout par-dessus tout, ça fait république. Or le Canada est une monarchie qui se définit intrinsèquement par négation des poussées républicaines en terre américaine. Donc, ça ne passe pas, ce tricolore furtif. Lester B. Pearson s’évertue à expliquer qu’il n’y a pas de symbolisme tricolore dans sa maquette de drapeau. C’est juste, exclusivement, iconiquement, le bleu de l’océan, le blanc de la neige, et le rouge des feuilles d’automne, sans plus. Rien n’y fait. Le Pearson Pennant est perçu, par ceux qui sont pourtant censés le défendre, comme la demi-trahison d’une sorte de tricolore américanophile maladroitement déguisé. Voilà un autre symbolisme parasitaire dont on n’arrive pas à se débarrasser. Lester B. Pearson découvre à ses dépends qu’un drapeau, c’est un rectangle aux symboles et que, quand on prétend évacuer les symbolismes par la porte, en un tel espace, ils rentrent par la fenêtre, spontanés, vernaculaires, réinvestis, incontrôlés, parasitaires. Personne ne voudra du Pearson Pennant. Les seuls qui lui réservent un accueil relativement favorable sont les Québécois. Ils tapent sur les cuisses de leur premier ministre anglo-canadien et se félicitent de le voir enfin retirer l’Union Jack du drapeau fédéral. Les Québécois ricaneurs, goguenards et contents, c’est pas nécessairement les meilleurs alliés pour convaincre le ROC (rest of Canada, soit le Canada anglais) d’une idée, quelle qu’elle soit. Mais en tout cas, l’apparition de la maquette du drapeau du premier ministre vient de faire abruptement passer son petit problème international au plan national. Les Québécois n’accepteront plus l’Union Jack sur le drapeau du Canada. Et dans leur cas aussi, le temps commence à sérieusement presser. C’est que le Québec aussi connaît —d’autre part— sa cuisante phase de décolonisation. Les attentats terroristes du FLQ se multiplient et, bon, tous les efforts (même les plus symboliques et les plus dérisoires) doivent désormais être fait pour que le Québec se retrouve des pulsions d’identification à l’ensemble canadien, si tant est. Aussi, sur le drapeau comme sur tout le reste, la boîte de Pandore est maintenant ouverte. Le Grand Débat du Drapeau du Canada est déclenché. Et les positions vont vite se polariser.

Cette question, un peu pinailleuse, de la couleur bleu sur le drapeau sera l’astuce argumentative qu’utilisera John Matheson pour s’objecter insidieusement et diplomatiquement au projet de drapeau de son chef et premier ministre. C’est alors que Matheson produira sa fameuse phrase historique: Blue is not an official canadian color (eh oui, on a les phrases historiques qu’on a). Cette réactivation de la question des couleurs officielles canadiennes par Matheson pour canaliser et légitimer l’hésitation libérale de 1963-1964 sur le Pearson Pennant mérite qu’on s’y arrête. Il faut, pour ce faire, reculer un peu dans le temps. En 1921, il n’y a pas de problème de drapeau au Canada. Le drapeau (putatif) du Canada, c’est le Red Ensign et personne ne s’objecte. D’ailleurs dans trois ans (en 1924), ledit Red Ensign obtiendra le statut de drapeau quasi-officiel, vu qu’il ne flottera plus seulement sur les navires et véhicules militaires mais aussi sur les édifices gouvernementaux fédéraux. Il n’y a pas encore de problème de drapeau au Canada, dans l’entre-deux-guerres, donc. Par contre, et indépendamment de la question vexillologique, en 1921, se manifeste soudain le besoin de couleurs officielles pour le Canada. Il faut effectivement des couleurs nationales stabilisées pour les bandes de parchemins, les rubans et les pourtours de médailles, les uniformes protocolaires, même les murs et cloisons de certains intérieurs officiels. Le Canada recherche ses couleurs officielles. Là, le roi va s’en mêler. Le roi d’alors, c’est George V (le grand-père d’Elizabeth II). George V (1865-1936), c’est peut-être le dernier vrai roi de l’Empire Britannique. Il s’occupe de tout, fourre son nez dans tout, s’intéresse à tout ce qui se tambouille jusqu’aux confins de l’empire. Il aborde toutes les questions, est au four et au moulin, se lève à cinq heure du matin tous les jours pour s’asseoir à son bureau et fricoter ses bébelles impériales. Il fourre son nez et sa grosse barbe dans toutes les affaires de son vaste monde sur lequel le soleil ne se couche jamais. Intelligent, vif, matois, touche-à-tout doué, chafouin, hyperactif, sémillant, hypervitaminé, c’est une sorte de roi-Sarkozy. Alors, la question des couleurs officielles de son grand dominion nordique des Amériques se retrouve éventuellement sur son bureau et il la règle ainsi. Qu’est-ce que le Canada? Le Canada c’est la rencontre calme et rassérénée des deux plus grandes cultures politiques et historiques d’Europe en terre américaine: la Culture Anglaise et la Culture Française. Les couleurs officielles du Canada seront donc l’union constante et indissoluble des couleurs anglaises (entendre: couleurs de la monarchie anglaise) et des couleurs françaises (entendre: couleurs de la monarchie française, hein, pas celles du peuple français ou de sa république). Comme le roi est un roi, il pense et visualise les couleurs depuis le fond de son petit bocal monarchique. La couleur officielle anglaise c’est le rouge. En effet, depuis plusieurs siècles, la couleur des rois d’Angleterre est le pourpre vif. C’est pour cela que les salles sénatoriales et autres House of Lords sont des Salons rouges. On raconte d’ailleurs qu’au Moyen-Âge, la teinture rouge était rare et chère. Les rois anglais en décoraient donc les murs de leurs salles publiques pour faire sentir leur puissance à leurs vassaux, un peu comme avec de l’hermine ou de l’or. La couleur officielle française, pour sa part, c’est le blanc. En effet, la couleur du drapeau des rois Bourbons est le blanc uni, sans aucun motif. La seule couleur française visible aux yeux royaux de George V ce sera donc le blanc. Les couleurs officielles du Canada seront donc le rouge et le blanc, ensemble, unis mais distincts. Quand, quelques quarante ans plus tard, John Matheson agitera cette marotte des couleurs officielles du Canada et l’appliquera, pour la toute première fois, à la question spécifique du drapeau, cette sémiologie des origines anglaise et française des deux couleurs officielles se sera un petit peu obscurcie. Le blanc et le rouge ensemble sont désormais perçus comme fondamentalement et indissolublement canadiens. Pas le bleu. De fait, pour bien montrer que le blanc (français) et le rouge (anglais) ont perdu dès 1963-64 la valeur sémiologique que leur avait assigné le roi en 1921, intéressons nous brièvement à une des nombreuses maquettes de drapeau canadien qui ne fut pas retenue.

maquette de drapeau des Native Sons of Canada

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Cette maquette, soumise en 1963-64 par les Native Sons of Canada, en est une qui, justement, sémiologise très ouvertement les couleurs officielles du Canada, dans l’encodage qu’en avait fait initialement le roi, en 1921. Si on lit, de gauche à droite comme un texte, la narration que cette maquette produit, elle est particulièrement limpide. Les Français (blanc, avant mais en dessous) apparaissent en premier et les Anglais (rouge, après mais au dessus) arrivent ensuite et prennent place. Malgré cette situation historique de domination, les droits des deux peuples fondateurs sont égaux (symétrie en volume de la répartition des deux couleurs répondant, malgré la démographie, à la hiérarchie temporelle et spatiale de leur disposition). La feuille d’érable, qui est rouge (ceci NB), est centrale. Elle verrouille le lien entre le blanc français et le rouge anglais et elle suture l’unité canadienne. Cette maquette ne fut pas retenue pour des raisons vexillologiques (feuille d’érable à demi rouge sur rouge et donc très difficilement discernable quand le drapeau flotte) mais aussi sémiologiques (obscurcissement de l’analyse initiale de George V sur la sémiologie biculturelle des couleurs officielles). Cette maquette aurait été vexillologiquement et sémiologiquement indiscernable. Les couleurs officielles ne symbolisent plus vraiment les deux peuples fondateurs. Elles valent désormais strictement pour le Canada lui-même. And blue is not an official canadian color.

Nous revoici donc en 1963-64 et les positions continuent de se polariser, sur la question du drapeau. Le problème, de plus en plus passionnel, a maintenant une ampleur nationale et il faudrait maintenant arriver à le résoudre alors que, de fait, il s’enlise. D’un côté, on a les Libéraux du Comité du Drapeau qui défendent, mollement et sans joie, le choix de leur chef et premier ministre. De l’autre, les Conservateurs du Comité du Drapeau vont se cabrer encore plus fort dans la réaction. Comme il semble qu’il faille se résigner à reléguer le Red Ensign, les réacs vont formuler plus fermement leur choix de drapeau. Nous sommes britanniques, nous sommes impérialistes (au sens technique du terme, des suppôts revendiqués de l’Empire Britannique), nous sommes une colonie. Nous proposons donc de prendre l’Union Jack en quartier, de l’étirer, et de l’étendre à tout le drapeau. Le drapeau du Canada sera le drapeau du Royaume-Uni. Poils aux sourcils. L’Algérie c’est la France, mes estis. Lester B. Pearson se pogne la tête. C’est là le contraire diamétral de ce qu’il recherchait. Le Comité du Drapeau est coincé. Projet 1: le Pearson Pennant défendu sans ardeur par les Libéraux. Projet 2: l’Union Jack plein défendu farouchement par les Conservateurs. We’re stuck. Et rien ne bouge. Et le temps passe.

C’est alors que va se manifester une sorte de personnage providentiel. Et, bien souvent, au Canada, les personnages providentiels, se nomment Stanley. C’est pas pour rien que la toute consensuelle coupe de hockey sur glace s’appelle la Coupe Stanley. Ici notre lutin salvateur de service, ce sera donc un certain George Stanley (1907-2002). Il contacte John Matheson et, en substance, il lui dit: Johnny, I’ve got your flag! (ceci est évidemment un tour apocryphe. Stanley a, en fait, écrit à Matheson une lettre très officielle et très formelle de quatre pages). George Stanley était alors doyen de faculté aux très réac et très pompeux Collège Royal Militaire du Canada de Kingston (Ontario). C’est un historien militaire, un peu vexillologue, un peu gars d’héraldique… mais surtout, ce monsieur est un conservateur indubitable. Si quelqu’un peut apprivoiser les réacs canadiens et les amener en douce à opter pour un nouveau drapeau, c’est lui. D’ailleurs ce collège militaire où il est doyen de faculté est une institution parfaitement honorable. C’est un peu le petit West Point du nord. C’est une institution bien réac et bien ronron. Tous les conservateurs, galonnés, culottes de peaux et autres bellicolâtres sont passés par là, sont des anciens de cette institution là, ou rêvent de l’être ou de l’avoir été. Le prestige symbolique du Collège Royal Militaire du Canada de Kingston ne pourra pas être contesté ou contestable par tout ce qui grouille de conservateurs et de nostalgiques impériaux au Canada. Stanley et Matheson se rencontrent à Kingston en 1964 et Stanley montre à Matheson, le fanion du Collège Royal Militaire du Canada, nommément l’horreur suivante:

fanion du Collège Royal Militaire du Canada

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Délicatement déposé sur un bâton de canne de bonbon nouant intimement les deux couleurs officielles du Canada, un bras d’armure tient solidement et irréversiblement une touffe de feuilles d’érables canadiennes (encore largement perçues comme canadiennes-françaises) sous la couronne impériale britannique. Avec un tel fanion, le Collège Royal Militaire du Canada formule explicitement son rôle et sa fonction qui est celui d’instruire les galonnés sourcilleux chargés d’occuper le Canada et de le maintenir fermement dans le giron de l’empire. Redisons-le, l’institution dont cet étendard est le fanion est une institution parfaitement indubitable et irréfutable. Tandis que John Matheson blêmit, George Stanley lui explique l’astuce qu’il couve. Pour que les réacs canadiens lâchent l’Union Jack une bonne fois, il faut leur donner, en compensation émotionnelle et idéologique, un solide fond de drapeau sécurisant, issu d’une institution irréprochable. Ce fond de drapeau, il est ici, à Kingston. Bande de mât rouge, pal (c’est-à-dire bande verticale centrale du drapeau) blanc, bande de battant rouge, illustration encadrée, au centre. Votre problème de bleu est réglé dans le mouvement, et nos réacs sont rassérénés car le fond de drapeau provient d’un des fleurons sûrs de notre glorieuse histoire militaire. Et ensuite, sur ce fond de drapeau bichrome, rassurant pour les réacs, on procède au fameux dépouillement des symboles tant revendiqué par le premier ministre. On y parviendra en rapprochant prudemment l’illustration du pal de ce que le bon Pearson propose dans son fanion. Compromis. Matheson se dit alors que le coup est peut-être jouable. Il contacte le premier ministre et un ping-pong s’instaure, entre Kingston et Ottawa. Lester B. Pearson en profite pour faire éliminer les symbolismes parasitaires qui le turlupinent depuis un moment —sous la pression assez vociférante du public— dans sa propre maquette. Il admet la disparition du bleu, fait remplacer le trifolié par un unifolié (au diable cette complication infinie et hasardeuse de trois peuples fondateurs avec un des trois dominant les deux autres — les canadiens sont un peuple unique, point), et surtout il insiste bien pour que les autres symboles coloniaux du fanion du Collège Royal Militaire du Canada, notamment la couronne impériale, soient soigneusement retirés de la maquette finale. Stanley procède à tous les rajustements, dans le cadre de son concept de départ. On en arrive donc à une troisième proposition à soumettre au comité, un unifolié bichrome, dont la feuille d’érable sucrière (Acer saccharum) était initialement plus figurative. C’est donc finalement George Stanley qui est crédité, par l’Histoire, de la conception de l’unifolié canadien définitif.

le vieil unifolié (le fanion de Stanley)

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Matheson va ensuite produire l’unanimité de son comité sur ce troisième choix, contre les deux autres choix. Ce sera une unanimité fabriquée de toutes pièces, mise en place en faisant croire à un côté du comité que l’option trois permettra de battre l’autre côté du comité en nullifiant ses priorités. Aux réacs, on fait valoir qu’ils écrabouillent le chiffon tricolore du premier ministre en mobilisant la force conservatrice, monarchiste et fiable du fanion militariste du Collège Royal Militaire du Canada. Aux libéraux et progressistes, on fait valoir que l’on se retrouve avec un Fanion de Pearson amélioré, dépouillé, débarrassé de ses symbolismes impropres et parasitaires… et surtout le saudit Union Jack est enfin bazardé. Des deux choix, on prend… le troisième. Et l’unanimité du comité parlementaire —cette unanimité armée, chamarrée d’astuces et de jeux de coulisses— se fait donc sur l’Unifolié. En voici la version moderne (feuille d’érable plus stylisée, pour une meilleure visibilité quand le drapeau flotte).

l’unifolié moderne (drapeau du Canada actuel)

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Le problème n’est pas tout de suite résolu. John Diefenbaker, chef conservateur de l’opposition, va fustiger ses membres du Comité du Drapeau. Il va leur faire valoir qu’ils se sont fait avoir, que l’Union Jack est tombée, qu’ils se sont fait fourguer une version à peine atténuée de l’étiquette de sirop d’érable à Pearson. La bataille va donc reprendre de plus belle, à la Chambre des Communes. Après une procédure d’Obstruction Systématique des Conservateurs et 250 discours souvent rageurs, le drapeau sera voté à la majorité simple de la chambre, les Libéraux et les Néo-démocrates ayant voté ensemble. Il est hissé le 15 février 1965. Les canadiens l’adoptent très vite. Ils étaient prêts, eux aussi, pour leur petite décolonisation, au moins dans les signes.

Le Red Ensign n’est pas parti se cacher dans les musées pour autant. Deux provinces canadiennes anglaises, l’Ontario et le Manitoba, se sont rebiffées de voir disparaître le glorieux étendard du premier Canada. Plus tard dans l’année 1965, ces deux provinces canadiennes ont donc activé l’usine à saucisses vexillologique à leur tour et se sont chacune données un Red Ensign comme drapeau provincial. Avec écusson de l’Ontario dans le battant du Red Ensign de l’Ontario et avec écusson du Manitoba dans le battant du Red Ensign du Manitoba. Ainsi va ce qui va. Ces deux drapeaux flottent encore aujourd’hui sur ces deux parlements provinciaux.

drapeau de l’Ontario

drapeau du Manitoba

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Que dire aujourd’hui, deux générations plus tard. Eh bien, l’esprit de Lester B. Pearson flotte toujours un petit peu tout de même, dans les replis du drapeau canadien actuel. Quand on le regarde flotter, dans la brume ou dans la boucane de nos trop nombreuses guéguerres locales, on a vaguement l’impression de discerner une sorte de drapeau de la Croix rouge, gentil, modeste, impartial et hiératique, en réminiscence des priorités de paix internationale et de neutralité qui présidèrent à son émergence. Le drapeau du Canada est solidement distinctif et il est aussi bel et bien exempt de symboles héraldiques vieillots. En cela, il vieillit bien (ses origines militaires kingstoniennes, astuce de départ pour atteindre une cause plus haute, tombent doucement dans l’oubli). Là aussi, Lester B. Pearson a gagné son pari.

Mais la victoire n’est pas intégrale. La première version de l’Unifolié (Le fanion de Stanley) valorisait spécifiquement l’érable sucrière (Acer saccharum). Or cet érable ne poussait effectivement, en 1965, que dans deux des dix provinces canadiennes, l’Ontario et le Québec, berceaux historiques du Canada. Il y eut donc alors des voix pour dire que le vieux colonialisme impérial avait été remplacé par un second colonialisme, plus insidieux, celui de l’est du pays sur l’ouest du pays. Depuis que la feuille d’érable est stylisée, elle symbolise n’importe quel érable de n’importe quelle essence. Et, priorité du symbolisme national oblige, dans le dernier demi-siècle, différentes essences d’érables ont été pieusement importées et implantées au Canada, terre d’immigration même pour les érables! Tant et tant qu’il y a maintenant, dans tout ce vaste pays, au moins une douzaine d’essences érablières distinctes et il pousse des érables d’une espèce ou d’une autre dans les dix provinces canadiennes. Mais les trois territoires, le Yukon, les Territoires du Nord-Ouest, et le Nunavut, n’ont pas d’érables et ne pourront probablement jamais en avoir. En effet, dans ces espaces titanesques, c’est la toundra, c’est le pergélisol, c’est la banquise, c’est le troisième océan canadien, l’Océan Arctique. Et il flotte, sur ces espaces infinis et purs, un drapeau bien intentionné mais qui symbolise désormais un petit peu un troisième colonialisme canadien, celui de son sud prospère et urbain sur son grand nord aborigène, sous-développé, désertique, fragile, immémorial et mystérieux.

Non, Lester B. Pearson et tous les progressistes ronron qui luttèrent à ses côtés pour décoloniser notre sémiologie fédérale ne l’emportèrent pas complètement. Mais quel joli bouquet philosophique nous ont-ils laissé en héritage attendrissant de leur si dérisoire mais si louable effort de définition collective de soi.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Entretien inter-temporel avec Élisabeth d’Aulnières, personnage principal du roman KAMOURASKA d’Anne Hébert (1970)

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2020

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Ysengrimus: Eh bien, nous avons la chance extraordinaire de pouvoir brièvement mais intensément réactiver la procédure DIALOGUS en commémoration émue et enthousiaste des cinquante ans d’existence du roman Kamouraska, d’Anne Hébert (paru en 1970). Je suis donc en contact inter-temporel avec Élisabeth d’Aulnières, qui nous fait l’immense honneur de s’adresser à nous depuis l’année 1860. Madame, un très grand merci en mon nom et au nom de mes lecteurs et lectrices. Réglons d’abord, si vous le voulez bien, une question toute simple de dénomination. Dois-je vous interpeller Madame Rolland?

Élisabeth d’Aulnières: Je vous entends parfaitement… c’est très étonnant et passablement déroutant de m’adresser ainsi à mes compatriotes de l’année 2020… Je dois m’approcher un peu de ce petit bâton à l’embout mousseux, me dit-on… un micro, qu’ils appellent ça. Excusez-moi, cher Ysengrimus. Vous dites?

Ysengrimus: Dois-je vous interpeller Madame Rolland?

Élisabeth d’Aulnières: Non. Je… Non. Non pas. Ma préférence du cœur irait pour Madame Nelson, évidemment. Mais bon… Évitons, en tout cas, les Madame veuve Tassy et les Madame veuve Rolland. Bon, allons, disons que… Madame d’Aulnières ira parfaitement.

Ysengrimus: Ou Madame, tout court.

Élisabeth d’Aulnières: Voilà.

Ysengrimus: Dites-nous un peu alors, Madame d’Aulnières, comment se passe l’année 1860?

Élisabeth d’Aulnières: Ouf. L’année se termine. Ce fut une année assez chargée. On a eu une visite de deux mois du Prince Héritier, fils de la Reine Victoria, le Prince Édouard.

Ysengrimus: Le futur Édouard VII d’Angleterre.

Élisabeth d’Aulnières: Si vous le dites. Moi, je ne suis pas censée savoir ça, n’est-ce pas… pour ce que j’en pense. Surtout que moi, en plus, j’ai pas trop eu le temps de me soucier de la visite princière. D’abord, vous vous doutez bien que Son Altesse Royale n’est pas vraiment passé à Sorel et, en plus, avec ma ribambelle d’enfants, vous vous doutez bien aussi que je n’ai pas trop le temps de m’intéresser à la politique.

Ysengrimus: Je vous comprends parfaitement. Sans indiscrétion, vous avez quel âge?

Élisabeth d’Aulnières: Ce n’est pas du tout une indiscrétion, de la part d’un communicateur du futur, qui, à ce que je comprends, en sait pas mal sur mon compte… Âgée de toute ma vie, je suis née en 1819. J’ai donc quarante et un ans.

Ysengrimus: Et vous avez fini par quitter Québec.

Élisabeth d’Aulnières: Ah oui, assez récemment. Je ne le regrette pas, d’ailleurs. La capitale du Bas-Canada devenait de plus en plus interlope et malpropre.

Ysengrimus: Vous dites encore Bas-Canada?

Élisabeth d’Aulnières: Oui, un peu. Enfin, le terme a toujours officiellement cours légal mais il sort de plus en plus de l’usage. Il a été plus ou moins délaissé depuis les Rébellions. Ils disent Canada-Est, plutôt, de nos jours.

Ysengrimus: Compliqué…

Élisabeth d’Aulnières: Plutôt. Et… sans grand intérêt. Dites voir, je peux vous poser une petite question à mon tour, cher Ysengrimus?

Ysengrimus: Je vous en prie faites.

Élisabeth d’Aulnières: Depuis votre inaccessible officine du futur là, vous semblez vous intéresser à moi comme… comme on porte une attention soutenue à une sorte de personnalité de marque. J’en suis très touchée, naturellement, mais… enfin… comme je n’ai rien du Prince Héritier ou de sa respectable maman, je suis un peu obligée de me demander qu’est-ce qui me vaut un tel honneur?

Ysengrimus: Eh bien, Madame d’Aulnières, je suis très heureux de vous annoncer que vous êtes le personnage principal d’un de nos grands romans d’anthologie, écrit en 1970 par une importante romancière, Anne Hébert, morte, elle-même, en l’an 2000.

Élisabeth d’Aulnières: Mon Dou!

Ysengrimus: Je ne vous le fais pas dire.

Élisabeth d’Aulnières: C’est… c’est assez inattendu. DIALOGUS arrive donc non seulement à pénétrer votre passé d’existence mais aussi votre passé de fiction?

Ysengrimus: Exactement. Et laissez-moi vous dire que, toute fictive qu’elle soit, votre vie nous passionne. Pour tout vous avouer, vous êtes un petit peu la Madame Bovary du… du Bas-Canada.

Élisabeth d’Aulnières: Je ne vois pas vraiment ce que j’ai pu faire de si intéressant pour me mériter un empressement si attentionné. Enfin, je suis très flattée, n’allez surtout pas vous méprendre.

Ysengrimus: Notre court entretien devrait clarifier les choses pour ce qui en est justement de l’intérêt que vous présentez aux yeux des sensibilités modernes.

Élisabeth d’Aulnières: Vous attisez ma curiosité.

Ysengrimus: Voyons justement un peu votre trajectoire. On vous marie à seize ans, un peu avant que ne débute le règne de la Reine Victoria, contre votre grée.

Élisabeth d’Aulnières: Pas contre mon grée, non, ce serait inexact de dire ça. Maman a voulu me marier tôt parce qu’elle a vite vu que je me comportais comme une petite épivardée. Elle flairait un danger moral. Pensez-donc. J’allais pêcher la barbotte en petite tenue avec Justine Latour, Sophie Langlade et surtout Aurélie Caron, sans me soucier ni de mon rang ni des convenances. J’étais complètement inconsciente, parfaitement écervelée. Et je m’intéressais bien que trop aux garçons. Il fallait donc vite me caser, pour éviter une déconvenue qui aurait bien ennuyé et ma mère et mes tantes. Mais on ne peut pas dire que je n’étais pas consentante, non. J’étais bien plus inconsciente que non-consentante.

Ysengrimus: Je vois. Et ce mariage, ce fut avec Antoine Tassy.

Élisabeth d’Aulnières: Ce fut avec le jeune seigneur de Kamouraska, Antoine Tassy.

Ysengrimus: Le déclassé colonial type.

Élisabeth d’Aulnières: Le quoi?

Ysengrimus: Le déclassé…

Élisabeth d’Aulnières: Qu’est-ce que c’est donc que ça?

Ysengrimus: C’est une notion de nos historiens, Je m’en voudrais de vous ennuyer avec…

Élisabeth d’Aulnières: Ah non, dites. Si les historiens du futur ont des choses à dire au sujet d’Antoine Tassy, seigneur de Kamouraska, je veux savoir de quoi il retourne. Vous n’allez pas laisser ma curiosité se languir ainsi.

Ysengrimus: Nos historiens ne parlent pas de Monsieur Tassy en personne. C’est un personnage de fiction. Mais ils avancent des observations sur sa classe sociale… disons… sur ce qu’il représente historiquement.

Élisabeth d’Aulnières: Dites, dites. Vous m’obligeriez beaucoup.

Ysengrimus: Bon. Eh bien, il y a 100 ans pour vous (260 ans pour moi), c’est la conquête anglaise de 1760. Tout ce qu’il y a de vif, de remuant, d’entreprenant et d’efficace dans la colonie française du Canada quitte la vallée du Saint-Laurent et se replie sur les Antilles ou en métropole. Il ne reste en Canada, dans la population française de souche, que des petites gens, ceux que vous appelez vous-même les canayens-habitants-chiens-blancs.

Élisabeth d’Aulnières: Je vois parfaitement de qui il s’agit.

Ysengrimus: Et il reste aussi certains de leurs anciens maîtres, des seigneurs coloniaux alanguis, frigorifiés, conquis, qui détiennent nominalement de grands domaines forestiers. Ces derniers sont gigantesques mais ce sont aussi de véritables friches objectives.

Élisabeth d’Aulnières: Vous me décrivez indubitablement l’aïeul d’Antoine Tassy et sa Seigneurie de Kamouraska.

Ysengrimus: Voilà. Le régime seigneurial ne sera vraiment complètement et intégralement aboli, je vous l’annonce en primeur, qu’en 1940. Entre-temps les Anglais s’installent et se portent doucement acquéreur de ce qui les intéresse le plus à cette époque, à savoir: les terres à bois. Sans rien bousculer, en un peu plus d’un siècle, ils vont graduellement déposséder les anciens seigneurs coloniaux français, de vastes espaces couverts de ce solide bois de charpente canadien qui servira pour la construction des navires de tout l’empire britannique.

Élisabeth d’Aulnières: Vous voyez juste, Ysengrimus. Mon premier mari, Antoine Tassy, grevé de dettes, se refaisait épisodiquement en vendant des terres à bois à des marchands anglais.  Pour ce qui est des chantiers navals, les douces berges de ma ville natale de Sorel pourraient vous en parler longuement.

Ysengrimus: Et, dans votre jeunesse, Antoine Tassy ne faisait rien de bien précis. Largement désœuvré, il ne travaillait pas, grignotait ses fermages, chassait sur ses terres…

Élisabeth d’Aulnières: S’enivrait avec ses sbires et courait la galipote.

Ysengrimus: C’était un seigneur colonial déclassé. Et… il devait passablement se déprimer…

Élisabeth d’Aulnières: Vous me le dites. Mélancolique, asthénique, il parlait constamment de se tuer. C’était… c’était un assez bon amant, par contre.

Ysengrimus: Ah oui?

Élisabeth d’Aulnières: Ah oui, oui. Je vous parle de ceci de bon cœur parce que, mon Dou, vous êtes de 2020, je ne vais certainement pas vous en remontrer sur ces matières. Grassouillet, remuant, fort en gueule et viril, Antoine était une brute, un animal, mais cela plaisait bien à la jeune femme ardente que j’étais alors. Conséquemment, nos escapades nocturnes étaient souvent de l’ordre du tonitruant. J’en ressortais habituellement couverte de bleus, mais comblée, heureuse, d’une certaine façon. Nous avons eu nos bons moments.

Ysengrimus: Ah… je croyais que votre mariage avec Antoine Tassy ne fonctionnait pas.

Élisabeth d’Aulnières: Ah, il fonctionnait très honorablement… la nuit. C’est de jour que tout allait de guingois. Au domaine de Kamouraska, rien ne roulait en bon ordre. On y mourrait quasiment… de faim et de froid. Et ce maudit ivrogne d’Antoine Tassy avait la fâcheuse habitude de donner tous mes beaux atours à ses concubines, des fofolles en cheveux qui se présentaient ricanantes à l’église de la bourgade au bras de mon mari et… dans mes robes. C’était fort contrariant. J’ai donc assez vite déchanté. Ajoutez à cela que j’étais constamment enceinte, et maigre comme un chicot. Pauvrement vêtue, je claquais des dents et me sustentais un jour sur deux. Il a bien fallu que je quitte cette tanière de fous et cette forêt folâtre et que je rentre à Sorel car ce train de vie aurait tout simplement fini par me tuer.

Ysengrimus: Je comprends parfaitement. Vous voici donc à dix-neuf ans, de retour chez votre mère et vos tantes à Sorel, esquintée, affaiblie, malade. Il va donc falloir vous faire voir par un médecin.

Élisabeth d’Aulnières: Ça s’imposait.

Ysengrimus: Le docteur George Nelson…

Élisabeth d’Aulnières: Voilà. Et… que disent vos historiens sur le profil social de mon merveilleux George?

Ysengrimus: Immigrant américain de souche anglaise. Protestant converti au catholicisme.

Élisabeth d’Aulnières: Il est de Montpellier, au Vermont. Ah, je lis encore les pensées intérieures de ma mère. Quel bel homme que ce docteur Nelson, si bien élevé et de vieille famille loyaliste américaine. Dommage que la Petite ne l’ait pas rencontré le premier.

Ysengrimus: Tout est dit. Notons que Montpellier (Vermont) n’est jamais qu’a 275 kilomètres au sud de Sorel. C’est moins loin de votre ville natale que ne l’est la seigneurie de Kamouraska. George Nelson, qui vit à Sorel, est un anglophone monarchiste de classe libérale montante qui peine encore passablement à s’intégrer au sein de votre civilisation française conservatrice. Mais il représente tout ce que l’avenir de ce pays produira de plus généreux et de plus vigoureux.

Élisabeth d’Aulnières: Vigoureux est le mot…

Ysengrimus: Et vous? Vos propres pensées intérieures sur le docteur Nelson?

Élisabeth d’Aulnières: Il est le grand, le très grand, amour de ma vie. Si, un jour, il revient de son Vermont natal, je me jette nue dans ses bras, sans réfléchir une seconde, comme au tout premier jour.

Ysengrimus: Vous voici donc, vers 1838-1839, coincée entre deux hommes. Antoine Tassy, qui vous a relancé de Kamouraska jusqu’à Sorel (il y a 350 kilomètres de distance entre les deux communes), et le Docteur Nelson, qui, lui, vous a auscultée, examinée et a vu sur vos chairs les trace de la vive brutalité maritale.

Élisabeth d’Aulnières: Voilà.

Ysengrimus: Les deux hommes sont, disons… très remontés l’un contre l’autre. On se dirige tout droit vers le choc des virilités. C’est la catastrophe annoncée.

Élisabeth d’Aulnières: Je… Je n’ai pas trop envie d’en reparler.

Ysengrimus: Je vous comprends parfaitement. Les gens vont tout simplement devoir aller lire le roman… cette histoire de neige et de fureur.

Élisabeth d’Aulnières: Comme vous dites.

Ysengrimus: Parlons plutôt de votre servante métisse, Aurélie Caron.

Élisabeth d’Aulnières: Oh, mon Dou!

Ysengrimus: Une sorte de confidente imprévisible.

Élisabeth d’Aulnières: Vous me le dites. Mais avec le recul, je juge, en conscience, qu’Aurélie Caron fut beaucoup plus, pour moi, que la gourdasse simplette qui faisait la commissionnaire secrète entre moi et le docteur Nelson. Présente dans ma vie depuis la plus tendre enfance, féminine, souple, sorcière féroce, sauvageonne à plein, objet de fascination permanent, Aurélie Caron a joué un rôle absolument déterminant dans ma définition de moi-même, en tant que femme.

Ysengrimus: Ah bon?

Élisabeth d’Aulnières: Ah oui.

Ysengrimus: Mais comment donc?

Élisabeth d’Aulnières: Bien, Aurélie, si vous voulez, c’est la souillon trublionne qui résiste sourdement et qui obéit tout de travers et de mauvaise grâce. Elle incarne rien de moins que la liberté naissante et balbutiante de notre nouveau continent. Elle est la Femme Universelle Jaillie de Terre, en quelque sorte. Une étrange et horrible tendresse nous lie l’une à l’autre. Aussi, plus le temps passe, plus je me rends compte combien tendrement j’ai pu l’aimer.

Ysengrimus: Ah oui?

Élisabeth d’Aulnières: Oui, oui. Tout en la traitant comme la salle mulâtresse barboteuse et frondeuse qu’elle était.

Ysengrimus: Qu’est-elle devenue?

Élisabeth d’Aulnières: Je n’en ai pas la moindre idée. Dans des conditions assez tumultueuses, elle a quitté mon service quelque temps avant mon second mariage.

Ysengrimus: Et cela nous amène tout naturellement à Jérôme Rolland, notaire à Québec, votre second mari, qui vient tout juste de mourir.

Élisabeth d’Aulnières: Ouf, oui… et là, quel ennui! Que dire? On a vécu notre petite vie pendant dix-huit ans. Il m’a fait, lui aussi, un chapelet d’enfants.

Ysengrimus: Le mariage de convenance, après la tempête.

Élisabeth d’Aulnières: C’est exactement ça. Vous connaissez bien le drame secret de ma vie. Le notaire Rolland s’est payé le joli bibelot Élisabeth d’Aulnières en fin de course et moi je me suis embarrassée d’une  imperturbable ombrelle sociale.

Ysengrimus: Tout en restant dévorée par le torrent volcanique de vos souvenirs passionnels d’antan.

Élisabeth d’Aulnières: Exactement. Et là, Ysengrimus, il faut bien dire que j’attends toujours.

Ysengrimus: Vous attendez quoi? Une lettre du Docteur Nelson?

Élisabeth d’Aulnières: Non, ça j’y ai renoncé depuis bien longtemps. Non, plus prosaïquement, j’attends qu’on daigne bien m’expliquer ce que j’ai pu faire de si intéressant pour me mériter ainsi cet entretien, à cheval entre deux époques historiques. Tout ceci, ici, est aussi passionnant qu’incompréhensible.

Ysengrimus: Disons que vous êtes un peu notre Aurélie Caron…

Élisabeth d’Aulnières: Pardon?

Ysengrimus: Notre Femme Universelle Jaillie de Terre, notre trublionne résistante d’autrefois. Voyez-vous, l’époque actuelle est à radicalement remettre en question tous les comportements d’abus masculin et elle s’intéresse beaucoup au fait de retracer l’héritage des femmes ayant tenu tête aux pressions de l’ordre mâle.

Élisabeth d’Aulnières: Ah, tiens donc!

Ysengrimus: Oui. Et vous faites crucialement partie de cet héritage.

Élisabeth d’Aulnières: Ma foi… Vu dans cet angle là, je conçois un petit peu mieux la chose. Il faut dire que je me suis passablement démenée, notamment entre 1835 et 1842.

Ysengrimus: Oui, et dans des conditions contraires.

Élisabeth d’Aulnières: Pour ne pas en dire plus.

Ysengrimus: Voilà. Et cela nous intéresse beaucoup. Cela nous captive même.

Élisabeth d’Aulnières: C’est surprenant et c’est très flatteur.

Ysengrimus: Il y a même eu un film fait, en 1973, à partir de votre fable.

Élisabeth d’Aulnières: Un quoi?

Ysengrimus: Un film, un long-métrage… c’est une sorte de ruban se déroulant devant une grosse lanterne à images. Une manière de représentation théâtrale permanente, que l’on peut se repasser. Le spectacle devient alors un peu comme un livre qu’on se relit, ou un air de piano qu’on se rejoue.

Élisabeth d’Aulnières: C’est étonnant. C’est très joli. J’aime bien cette idée. J’aimerais beaucoup me…

[Ici, le lien DIALOGUS s’est subitement fracturé et nous ne sommes pas parvenus à le rétablir. Tous nos respects et à un de ces jours, Madame Élisabeth d’Aulnières]


 

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LE JOUET

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2019

LE JOUET de Hélène Beck (1973)

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LE JOUET

Si ce jouet est à moi
Ce n’est pas si banal
Ou si évident que ça
Car ce jouet est un joual.

Si ce jouet est un joual
Eh bien il partira brouter.
Foires agricoles, carnavals
Le verront sourire et trotter.

Pourtant, il y a aussi ma sœur
Qui se l’est bien fait arracher
Or, si ce joual est un jouet, oh horreur
Je me devais de le partager.

Mais si ce joual est un jouet
Il en a encore à dire
À hennir, à exprimer
À s’en tanner le cuir.

Battons nous, donc, dans l’enfance
Pour cet objet cardinal
Et apprenons vraiment le sens
De ce jouet, de ce joual…

Il se donne à jamais
Il se fait et se défait
C’est ça aussi être un jouet.

Il est peint et il parle
Il est dépeint et il déparle
C’est ça aussi être un joual.

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COMME DEUX CERFS-VOLANTS (Anna Louise Fontaine)

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2019

Anna Louise Fontaine

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La hantise d’Anna Louise Fontaine se poursuit, implacable. Je suis aussi tourmentée par des démons, qui me semblent toujours terribles. Du moins, ceux que je n’ai pas encore toisés. J’ai si longtemps eu peur que ma rage ne puisse être contenue et qu’elle blesse les autres malgré moi. Que je ne puisse la retenir, qu’elle détruise ceux qui m’entourent (p. 72). Le déchirement, individuel et collectif, qui mène à la configuration fondamentale de la réalité de vivre ne s’arrêtera pas. Et on continue de l’exprimer, inlassablement. Il s’agit d’oser le plus vrai de soi, dit le petit incipit personnalisé de la copie de l’ouvrage remise à Ysengrimus.

Ici la narration se trouve très solidement polarisée. La mère de la narratrice va mourir. C’est le dernier droit. En perte d’autonomie physique et intellectuelle, la vieille dame restera silencieuse. Silence lancinant, non voulu, contraint, objectif. La mise au point champion qui s’esquisse prendra donc fatalement la forme d’un monologue. Seule. Orpheline même si tu n’es pas morte encore. Mon deuil commence. J’ai perdu ma mère. Tu es devenue mon enfant. Qui désormais me consolera? Qui d’autre sera toujours là pour moi? Qui aura jamais pour moi cet amour inconditionnel? (p. 45) Les rôles se sont à la fois désaxés et inversés. La métaphore guide de l’exposé, c’est celle de deux cerfs-volants qu’inexorablement le vent sépare. Le déchirement est insondablement douloureux.

C’est que la relation humaine la plus profonde, la plus radicale, la plus cruciale, c’est celle d’une femme avec sa mère. On est ici dans une dynamique micro-méga. Tout ce qui est infime devient gigantal, tout ce qui est savoureux devient amer, tout ce qui est onctueux devient abrasif, tout ce qui est calinet devient perfide. On attend tout et on n’obtient rien. On se veut libre et tout nous enserre. Mourir de vouloir dire se meurt dans le mutisme. Parler de vouloir vivre se joue dans l’étranglement renouvelé du cycle de la vie. Il faudrait rager, on ne peut que s’alanguir.

Aussi, à partir du point de départ initial, on va se mettre à circuler. C’est que la dynamique monologuante qui se campe a un coût inévitable. Tout remonte, tout griche, tout s’enchevêtre. Et cet acte terminal de communication vire insidieusement à l’examen de conscience. Le bilan de vie est personnel, en fait. C’est celui de la narratrice. Tout ce qui fut et aurait dû être, toutes les errances, toutes les diffractions, l’ensemble bigarré et contrasté des fausses libérations, le rapport au père, aux hommes (mari raplapla, amants furtifs), aux sœurs, aux enfants, s’imposent et se surimposent en de sourds effets de réverbération. L’intégralité de l’existence d’une femme (la narratrice) se pose en saillie, se dresse en chat noir, se hérisse, devant le livide gisant maternel. Il est tout simplement impossible de s’investir en elle sans s’investir en soi. La planète Pluton et son satellite Charon sont tellement immenses l’un par rapport à l’autre que leurs orbites mutuelles s’influencent radicalement et ce, éternellement. La planète, trop racornie, empêche le satellite d’être un vrai satellite. Le satellite, trop imposant, fait perdre à la planète son statut astronomique officiel de planète. Le drame de ces deux cerfs-volants, c’est rien de moins qu’un grand désastre des astres, en fait. Et le sentiment dominant qui se présente au rendez-vous, c’est la déception, une profonde déception des consciences et des existences. Euh… vraiment? M’as-tu vraiment déçue? J’aurais voulu qu’on trouve ensemble la clé de tous les mystères. J’aurais voulu que jamais, on ne se blesse. J’aurais aimé ne retenir qu’une belle chanson pour endormir mes petits-enfants. Mais nul amour ne se décline au parfait toute la vie durant. Avant, je t’admirais. Maintenant, tu me touches. C’est ce que je garderai pour l’album aux souvenirs. Je devrai me pardonner de déchirer l’image et de renverser le piédestal. De nommer les ombres et d’étaler les secrets sur la place publique. J’apprends à t’aimer dans ta nudité. Dans ta vérité. J’apprivoise ma mère aux derniers instants de sa vie. Et j’ai peine du peu de temps qu’il nous reste (p. 77). C’est que bientôt, très bientôt, il va falloir se retrouver seule. Et, au cœur de cette solitude, comme dans un silo ou dans une capsule, on se tortillera entre ses constats et ses attentes. Cette problématique de la déception dans la relation dégoulinante et odoriférante parent-enfant doit continuer de se dire. C’est la déception même qui est la catégorie centrale de la réflexion en ébauche ici. Qu’est-ce donc que décevoir sinon donner à appréhender l’être effectif s’arc-boutant sur l’allégorie imaginaire? Décevoir c’est rendre toute sa flamboyance de braise au droit fondamental de n’avoir été qu’une femme ordinaire, sans envergure particulière. Cela se constate en passant, et en déchirant ce feuilleté démiurgique de croyances infantiles, en serrant aux ouïes l’imaginaire trop exigeant, trop doctrinaire, trop épigone des progénitures.

Le court récit Comme deux cerfs-volants est suivi d’un recueil de treize poèmes qui reprennent la thématique et en enrichissent la problématique. Dans ce court recueil en vers libres, intitulé La mort de l’Amazone, le drame s’amplifie. On se retrouve devant l’imprévisible frémissant et angoissé. Ce qui est bien connu n’est pas connu (disait Hegel) et, oh bondance, on prenait maman pour acquis. Et puis la mort, la vie… c’est pas comme si ces atavismes nous prenaient par surprise. Alors, pourtant, on se retrouve devant le Sphinx, symbole de l’énigme. Et c’est la patatras. Pataquès philosophique, de fait… gnoséologique. Une crise des savoirs… de l’absence de savoir.

je ne savais pas

Quand je l’ai invitée chez moi
je ne savais pas qu’elle arriverait
avec sa suite de spectres muets,
dévorés de secrets

qu’elle amènerait plus de questions
que le sphinx le plus perfide
n’en poserait jamais
et plus d’énigmes
que n’en pouvait supporter
ma pauvre raison

qu’elle s’accrocherait à moi
de ses doigts maigres
comme à une bouée
effarée du peu de temps
que lui laissait la Vie

que la peur l’aurait déjà investie
avant de réclamer son dû
et que son dieu l’aurait désertée
dès le premier doute

qu’elle resterait empêtrée
dans les débris
de son piédestal
et qu’elle me demanderait
la seule chose
que je ne pouvais lui donner:

la tuer

(pp. 99-100 — typographie et disposition modifiées)

 

Mourir et faire mourir, cela se rejoint mais cela ne s’assimile pas, comme ça, l’un à l’autre, sans explications explicites. Et, justement, emporté par l’intensité du propos, tant du récit que du recueil, on regrettera son caractère volontairement esquissé, furtif, fugitif, brumeux. La narratrice annonce un ensemble de raccords entre le centre d’attraction maternel et l’intégralité rhizomatique de sa vie. Mais cette toile reste pendue dans l’air comme une nébuleuse ou une grande tache sanglante et acide. On ne la voit pas bouger, girer, on ne sent pas les raccords s’animer. L’urgence de la situation esquisse, esquive et minimise l’urgence du propos. La gorge est restée nouée. Le monstre a frémi mais il n’est pas vraiment sorti de son antre.

On se serait plu aussi à imaginer l’effet en retour, nommément un dialogue galiléen entre nos deux géantes. Salviati-fille aurait donner la mesure de la douleur astronomique qui bouge, s’échancre, grince. Simplicio-maman aurait tenu mordicus à la raideur et à l’étroitesse de sa doctrine, en faisant parler la voix de son temps, dans ses amplitudes comme dans ses limitations. Ce dialogue effectif, qui pourtant n’y est pas, l’ouvrage, dans sa fluidité labile, nous donne à l’imaginer et nous fait anticiper-regretter la réplique armaturée de la mère, qui reste à faire et qui pourtant existe, quelque part, y compris en nous. Surtout en nous.

Anna Louise Fontaine (2014), Comme deux cerfs-volants, suivi de La mort de l’Amazone, chez l’auteure, Montréal, 127 p.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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COMMENT JE SUIS DEVENU MUSULMAN (Théâtre du Rideau vert, Septembre 2019)

Posted by Ysengrimus sur 21 septembre 2019


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On va d’abord poser nos protagonistes. Ysengrimus (votre humble serviteur, 61 ans), Reinardus-le-goupil (son fils), la Dame à la Guitare (épouse de Reinardus) et Clef de Sagesse (grande amie de l’épouse de Reinardus). Ces trois jeunes gens (26 ans en moyenne) ont eu la gentillesse de m’inviter à auditionner la pièce de théâtre Comment je suis devenu musulman de Simon Boudreault, au Théâtre du Rideau vert (Septembre 2019).

Comprenons bien maintenant l’armature philosophique et intellectuelle du solide petit quatuor critique qui s’est mis en branle ce soir là, au milieu des spectateurs du grand dispositif scénique historique de madame Filiatrault. Clef de Sagesse et la Dame à la Guitare sont toutes les deux des kabyles algériennes de seconde génération, étudiantes au second cycle en Science Santé. Reinardus-le-goupil, étudiant à Polytechnique, est un athée explicite fraîchement islamisé pour fins maritales (il vient de convoler avec sa douce moitié). Quant à Ysengrimus, votre humble serviteur, il reste le modeste auteur de l’ouvrage L’Islam, et nous les athées, présentation critique de la culture musulmane ayant les occidentaux rationalistes pour lecteurs cibles. Reinardus-le-goupil me glisse à l’oreille, juste avant la levée du rideau: Ce sont mes beaux-parents qui m’ont recommandé ça… à cause de la similarité de situation entre le principal protagoniste et moi. Je ne sais pas du tout ce que ça vaut. Si ça se trouve, c’est nul. La dent scintillante, je lui réponds: même nul, ça promet d’être sociologiquement hautement intéressant. Et le spectacle démarre.

Que dire. L’intention est bonne. L’effort est louable. L’écriture et la conception sentent un peu la lampe mais elles ne sont pas exemptes de mérites. La mise en scène est imaginative et enlevante et la distribution est parfaitement satisfaisante. Il y a incontestablement de bons moments et ce, tant pour les théâtreux que pour les philosophes (le quiz comparatif de l’image de la femme dans les grandes religions est dévastateur. Les numéros promo-gadget de l’historique du Frère André et de l’agence de voyage des pèlerinages sont savoureux). Malgré les réserves que je vais devoir malheureusement formuler, ce spectacle, marrant et —redisons-le— bien intentionné, vaut incontestablement le détour.

Jean-François (Jean-François Pronovost), québécois du cru, catholique non pratiquant et athée de fait, et sa conjointe Maryam (Sounia Balha), musulmane culturelle d’origine marocaine, attendent un bébé. Les voici donc qui jonglent, sans enthousiasme réel, avec l’idée de se marier. Se profilent alors deux univers. L’univers de la certitude contrite des obligations maritales, le papa (Belkacem Lahbaïri) et la maman (Nabila Ben Youssef) de Maryam. L’univers de l’aquoibonisme occidental en déréliction avancée quoiqu’incomplète, nommément le papa (Michel Laperrière), fidéiste vieux genre, et la maman (Marie Michaud) agnostique et cancéreuse, les parents divorcés de longue date de Jean-François. On nous sert alors le tourbillon habituel des comédies de boulevard, dans une version rencontre des cultures. Dans le contexte d’explosions émotives type des situations pré-maritales de tréteaux, tout le monde se met à débloquer et à se lancer dans les grandes mises au point champion d’usage. L’intensité joue d’excès. Le programme critique mobilise la caricature. C’est ici que le risque s’installe. Le beau risque? Voire. Le risque, en tout cas.

C’est que la caméra, la tête de lecture, est tenue par l’homme occidental. Lapidaire, Reinardus-le-goupil dira, un peu plus tard: ça reste un show de blancs. Et pourtant cette caméra, cette lecture, cette écriture se veulent équilibrées, symétriques et omniscientes. Qu’en est-il? De fait, le spectacle donne à voir une schématisation accusée de la culture québécoise, pognée entre ses références catholiques lourdingues et vieillottes et une déréliction aussi galopante que mal dominée. Ça ne passe pas toujours. C’est parfois trop gros. Mais Ysengrimus, 61 ans, sait faire jouer le filtre et ne craint pas de se faire fourguer, sur son propre bagage ethnologique, de la soupe de stéréotypes (sauf que, qu’en est-il de la perception de ses trois jeunes hôtes?). Et, d’autre part, on nous montre aussi, comme au premier degré, des femmes musulmanes entre elles (notamment pendant le hammam… ça, monsieur Boudreault, ça s’appelle une prosopopée et c’est toujours, oh, oh, hautement risqué), ou encore la famille musulmane (de souche marocaine) dans son intimité. Les débats y font rage. On découvre un univers tendre et intense mais dévoré par le conservatisme et ravaudé par les contraintes de conformité sociale. Un univers des apparences. Qui se soucie de la vérité? dira à Jean-François, son nouveau beau-père. Et Jean-François, poussant des rideaux pour tenter de voir sa promise en habit de mariée se fait gueuler dessus en arabe par des femmes que l’on ne voit pas. Qui sont-elles? Existent-elles réellement dans le monde réel, celui du réel?

Au sortir de la pièce, je me suis tourné vers la Dame à la Guitare et Clef de Sagesse et je leur ai dit directement: Mesdemoiselles, mon jugement final sur ce spectacle va dépendre de vous. Sur tout le segment concernant la culture musulmane, je suis totalement dans le noir. Que me sert-on ici exactement: du truculent ou du stéréotype? La réussite ou l’échec de ce genre d’exercice se joue sur ce point-là et sur aucun autre, dans mon regard. Car les hypertrophies caricaturales présentées au sujet de la culture québécoise, je sais parfaitement les discerner et les dominer. C’est le traitement de la culture musulmane qui est en jeu ici, pour moi. Sur toutes ces questions sensibles, je n’ai vraiment pas envie de me faire servir un Minstrel Show. Clef de Sagesse m’a alors demandé: Qu’est ce que c’est que ça? Ma réponse: Tu sais, une roulotte de saltimbanques où des acteurs noirs, ou pire des acteurs blancs peints en noir, sautillent et nous re-servent à nous blancs, la confirmation de nos stéréotypes de blancs sur les noirs. Le beau visage de Clef de Sagesse s’est alors rembruni.

Et mon échantillon sociologique s’est alors fragmenté. Sans hésiter, Clef de Sagesse annonce qu’elle considère que le traitement des principaux traits de la culture musulmane a été trivialisé, esquissé sur un ton toc, superficiel et exempt d’analyses effectives. Elle citera notamment l’explication que le père de Maryam produit de la signification du pèlerinage à la Mecque, ramené, assez grossièrement effectivement, à quelque chose qui coûte vachement cher et est donc sensé livrer une rédemption efficace et indubitable de tous les péchés, quelle que soit leur gravité. Le cheminement intérieur associé au pèlerinage et sa signification profonde sont perdus, dira Clef de Sagesse. Je me suis senti insultée. La Dame à la Guitare, plus critique de son héritage culturel, signalera quelques bons moments, notamment les engueulades anti-patriarcales de Maryam avec son papa. La Dame à la Guitare dira avoir eu mille fois ce genre d’empoigne avec son propre paternel. Mais elle rejoindra Clef de Sagesse sur le point du charriage et de la superficialité des comportements et des idées et déclarera, elle aussi, avoir senti qu’on se payait sa poire ou l’insultait un peu, par moments. Inutile de dire, les petits amis, que l’analyse de ces deux personnalités intelligentes et nuancées tue cette production raide à mes yeux. Il va sérieusement falloir revoir la copie, monsieur Boudreault. Les humains ne sont pas des marionnettes.

Reinardus-le-goupil n’est pas resté en retrait. Après tout, bondance, ceci est censé raconter son histoire, articuler son regard, du moins partiellement… Athée, bien athée, élevé dans un cadre athée (et certainement pas «non pratiquant» de quelque culte culturellement transmis que ce soit), mon goupil est resté insatisfait face à cette présentation tronquée et courtichette du jeune athée virulent et compulsif qui ne croit en rien (foutaise canonique sur l’athéisme), n’a pas fait la synthèse, et apparaît plus comme un iconoclaste mouche du coche picossant au talon les grandes religions plutôt que comme l’agent puissamment relativisant et historicisant qu’il est effectivement. Ici aussi, l’athée est caricaturé, trivialisé. Il est traité de façon grossière et simpliste. Il n’est pas analysé. Je seconde Reinardus-le-goupil entièrement sur ces points.

On s’efforce de renvoyer les religions dos à dos, en méthode, mais au bout du compte, c’est encore l’athéisme qui y perd. La Dame à la Guitare nous fournira la conclusion synthèse la plus juste. Le fait de caricaturer et de miser sur les effets dramatiques de l’excès a eu un coût pour tout le monde. Toutes les cultures se sont trouvées esquissées à gros traits et personne n’y a finalement vraiment trouvé son compte. Je donne 7/10 pour l’effort et les bonnes intentions mais je me demande quand même… à part m’avoir un petit peu amusé et diverti, qu’est ce que ce show m’apporte, au bout du compte?

Perso, je crois que ce show pétri de bonne conscience vise discrètement à rassurer les occidentaux (ici, les québécois) à propos des immigrants musulmans. Si vous allez voir cette pièce de théâtre, écoutez attentivement l’accent de Maryam. Cette jolie marocaine, très typée arabe (et jouée superbement), parle français comme une québécoise de souche. Elle a la langue d’une pure laine intégrale. Le message est bien là, latent, gentil-gentil, imperceptible mais net. Bien de chez nous, surtout. La superficialité en est la clef. Vous énervez pas trop le poil des jambes avec nos immigrants musulmans. Ils vont peut-être nous islamisouiller un peu, comme ça, à la surface des choses, pour rencontrer leurs propres contraintes de conformité ridicules et vieillottes… mais au fond, c’est nous qui allons bel et bien les assimiler, à la fin de la course. Écoutez et observez attentivement Maryam, la seule immigrante de seconde génération de tout cet opus, ce sera pour constater que c’est une québécoise, maritalement, comportementalement, idéologiquement et discursivement, pleinement convertie et que sa culture marocaine, elle n’en veut plus vraiment. Une autre victoire pour la bonne vieille ligne doctrinale du Théâtre du Rideau vert.

Mon échantillon sociologique, jeune, tonique, brillant, autonome et sourcilleux, ne rencontre ce programme que fort imparfaitement. Enfin, la barbe un peu aussi. Qui veut se faire assimiler, finalement? Pas les québécois ou les québécoises, en tout cas. Or, sur ce point, nous sommes TOUS ET TOUTES québécois et québécoises ici… Poils aux sourcils…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Les aléas fonciers de l’agriculture bio

Posted by Ysengrimus sur 21 mai 2019

Nous allons suivre le cheminement d’Olivier Laframboise (non fictif), jeune agriculteur bio québécois. Monsieur Laframboise pense à son produit avant tout. Il n’est pas intéressé par la conception pragmatiste du marché bio. Arrêtons-nous pour commencer sur cette dernière. Un petit agriculteur veut se lancer dans le bio. La première chose qu’il fait, c’est de s’informer sur les attentes du public en matière de produits biologiques locaux. Il découvre alors que c’est la laitue bio qui pogne le plus dans les masses, en ce moment. Il se lance donc dans la production de laitue bio et connaît un succès commercial très passable. On voit bien l’ordonnancement de sa démarche: étude de marché d’abord, culture du produit retenu ensuite. Même en matière d’agriculture bio, la bonne vieille formule commerçante give people what they want reste une procédure peu originale mais relativement gagnante. Notre nouveau producteur de laitue n’a pas nécessairement mis en place quelque chose qui change le monde mais il a su doser survie commerciale et production agricole artisanale. C’est un pragmatiste. Peu importe ce qu’il cultive finalement, hein, si ça marche.

Plus innovateur, Olivier Laframboise ne raisonne pas comme ça. Il pense d’abord et avant tout au produit maraîcher qu’il veut faire. Il choisit donc des produits pointus qui le bottent bien et qui se caractérisent à la fois par leur intérêt culinaire effectif et leur aptitude naturelle à survivre et à s’implanter dans le milieu naturel québécois, qui est un écosystème nordique. Gastronome novateur autant que maraîcher imaginatif, Olivier Laframboise opte donc pour la fraise des Carpates, la petite orange nordique et la fameuse et savoureuse canneberge albanaise, qu’on peut même faire pousser sous la neige (ces trois produits maraîchers sont fictifs mais, hm, c’est tout juste). Solide dans sa décision de cultiver ces trois agrumes, et aucun autre, en plein air, au Québec, Olivier Laframboise va rencontrer sa première déconvenue. Ce sera moins une contrariété agricole ou gastronomique qu’une contrainte foncière. Autrement dit, il va perdre ses premières illusions au moment de tenter d’acheter son fond de terre de départ.

Notre petit producteur découvre en effet qu’il n’est tout simplement plus possible, au Québec, de s’acheter une parcelle. Il faut désormais s’approprier de la terre en grand volume, ou rien. Pour démarrer, Olivier Laframboise devrait dénicher un demi-million de dollars pour acquérir la copieuse surface de terre qu’on l’oblige à acheter. Il n’a évidemment pas ce genre de moyens. Mais pourquoi la terre est-elle si chère au Québec et d’où sort cette obligation de l’acheter ainsi, en bulk? Ça tient au marché lui-même et à sa dynamique, fatalement. Olivier Laframboise va creuser cette question. Il découvre alors qu’il est, veut veut pas, en compétition objective avec les puissances suivantes.

Promoteurs immobiliers. Jean Garon étant depuis longtemps sorti du corps des autorités agricoles québécoises contemporaines, la vieille notion vingtiémiste de zonage agricole n’est plus qu’un doux souvenir aisément contournable. Désormais, la grande périphérie des villes et villages des vieilles paroisses québécoises est le terrain de jeu des promoteurs immobiliers, industriels et surtout résidentiels. Ces instances peuvent acquérir de vastes surfaces de terre et les organiser pour en faire des logements qu’ils vendront ensuite à gros tarifs aux banlieusards tertiarisés fuyant les villes. Le paradoxe de la densification suburbaine étant ce qu’il est, il est incontestable qu’une portion importante des terres cultivables québécoises est tout doucement en train de perdre pour toujours sa vocation agricole.

Acheteurs spéculateurs fonciers. Il y a aussi des acheteurs de terres qui sont des spéculateurs fonciers. Olivier Laframboise vit dans une charmante commune riveraine que, inspiré par Gilles Vigneault, nous nommerons Saint-Dilon. Sur la petite rue tranquille où habite Olivier Laframboise, il y a une parcelle de terre grosse comme un ou deux bons espaces résidentiels. Cette terre est un petit boisé verdoyant et aucune maison n’y est construite. Olivier Laframboise s’y ballade souvent et il se dit qu’il pourrait y planter quelques jolies rangées de fraises des Carpates et ce, sans même toucher aux arbres qui y poussent. Quand il se renseigne au cadastre du village, il apprend que cette terre intouchable appartient à une héritière de l’Ohio qui n’en fait rien et qui attend tout simplement qu’on lui fasse une offre d’achat qui la satisfasse. Elle laisse le pourtour de cette terre qu’elle ne visite jamais s’urbaniser, se densifier. Elle laisse tout doucement les services villageois s’y perfectionner et, le temps venu, sur les conseils de son notaire local, elle la vendra avec un solide profit foncier à quelqu’un qu’elle ne rencontrera même pas, soit un riche particulier voulant se bâtir, comme on dit dans le pays, soit un promoteur immobilier. Il y a comme ça, dans les villes et villages québécois et sur leurs périphéries, des terres, habituellement en friche ou boisées, qui appartiennent à des américains, des chinois ou des saoudiens qui les ont achetées et se les sont revendues entre eux sur leurs ordis et qui attendent tranquillement la vente payante qui fera retomber cet espace foncier dans le monde empirique de la valeur d’usage. Olivier Laframboise n’a évidemment pas les moyens de faire l’offre alléchante que ces spéculateurs abstraits attendent sans se presser. La petite terre boisée de sa rue reste donc là, belle et inexploitable.

Nations procédant à de la délocalisation agricole. L’autre concurrent de notre petit producteur bio entreprenant mais peu ressourcé, ce sont les nations procédant, souvent intensivement, à de la délocalisation agricole. Imaginons une république pétrolière d’Europe centrale, disons, la Syldavie (nom fictif, bien connu des tintinologues). La Syldavie produit aujourd’hui du pétrole et du gaz naturel mais c’est un pays montagneux, peu apte à maintenir une agro-industrie vivrière performante. Traditionnellement, les syldaves sont de gros mangeurs de patates. Mais leur agriculture traditionnelle patatière est en déclin, bousculée par l’économie tyrannique des hydrocarbures, gourmande en bras, en terre et en eau. La Syldavie se contente initialement d’acheter ses patates sur le marché agricole international. Mais celui-ci oscille terriblement et cela rend ce petit pays à l’économie mono-orientée vulnérable à la fluctuation passablement imprévisible du prix mondial des pommes de terre. La Syldavie change donc de stratégie. Elle s’engage dans la délocalisation agricole. Elle achète d’immenses espaces terriens, par exemple au Québec (qui a la culture de la patate bien installée dans sa tradition terrienne) et y finance elle-même la culture de la patate, sur des terres dont elle est propriétaire et dont la production sera d’office réservée, exclusivement et à tarif fixe, au marché syldave. De plus en plus de pays riches mais peu dotés au plan agricole procèdent ainsi à la délocalisation agricole, pour contourner la variation internationale des prix. Ils le font souvent d’ailleurs au détriment de pays manquant cruellement de ressources vivrières. Ce phénomène éthiquement problématique est fort adéquatement analysé ICI.

Agriculteurs traditionnels ruinés. Finalement le dernier personnage institutionnel auquel Olivier Laframboise est confronté, c’est l’agriculteur traditionnel ruiné. Celui-ci prend sa retraite. Son fils n’a ni les moyens ni l’envie de reprendre le fond de terre. L’agriculture traditionnelle familiale est un apostolat menant trop souvent à la faillite ou à la dépression. Notre triste sire de cultivateur trado arrivé au bout de son rouleau regarde donc attentivement du côté des trois instances dont je parle plus haut et se prépare à vendre sa terre inexploitée et ses appentis vermoulus à l’une d’entre elles… si ce n’est pas tout simplement aux autorités fédérales ou provinciales qui s’apprêtent, par exemple, à faire passer une autoroute dans le coin, comme dans la fameuse chanson de Donald Lautrec. Soucieux strictement de prendre sa retraite et de se replier avec un sac de billes le plus rondelet possible, l’agriculteur traditionnel ruiné ou semi-ruiné ne s’intéresse aucunement à la toute exploratoire aventure entrepreneuriale bio d’Olivier Laframboise. Notre vieux farmer de souche va donc poliment mais fermement dire à notre jeune maraîcher entreprenant qui se cherche de la terre d’aller voir ailleurs si j’y suis. Pour un ensemble de raisons assez détectables, Olivier Laframboise ne pourra faire affaire avec aucune des quatre instances agraires contemporaines que je viens de mentionner. Il va donc devoir revoir de fond en comble son ci-devant modèle d’affaire.

Or, le village de Saint-Dilon, qui a, au jour d’aujourd’hui, une population d’environ 45 000 personnes, a, de disséminé dans ses flancs fourmillants et variables, quelque chose comme 68% de terres qui sont en friche. Il s’agit habituellement de parcelles de petits volumes, saupoudrées un peu partout, au grée de l’histoire du village. Certains de ces lopins sont sous la coupe attentiste des spéculateurs fonciers abstraits mentionnés plus haut mais ils ne le sont pas tous. Olivier Laframboise prend son petit calepin de notes et investigue méticuleusement les espaces verts de son village. Les parcs, les terrains de foot, les champs oubliés, les lamelles de bords de rivières, les jachères bizarres, les fonds de cours de casse. Il déniche alors des industries locales ou des services régionaux comme, disons, une entreprise de logiciels, un marché d’alimentation familial, une petite usine de palettes de bois, un garage, qui ont de la terre et dont certains segments de ladite terre sont en friche mais clôturables, et parfaitement exploitables pour une portion de micro-production maraîchère. Olivier Laframboise approche donc certaines de ces entreprises et leur propose de louer une partie de leur terrain non utilisée et d’y mettre en place une portion de sa production de petits fruits. Et ça fonctionne. Plusieurs de ces PME voient en effet parfaitement l’intérêt qu’elles ont à soutirer une mensualité locative pour une bande de terrain qui, au fil des années, ne leur sert à rien et qui, ce faisant, fera l’objet d’un entretien plus assidu. Olivier Laframboise, parce qu’il a bien compris et assumé la nature de ses contraintes de petit producteur agricole, fait ainsi d’une pierre deux coups. Il maximalise les micro-friches de son village, tout en s’assurant le fond foncier de petit volume que sa production hyper-spécialisée requiert, à tout le moins pour se lancer. Il lui restera ensuite à voir s’il arrivera à rencontrer ses débouchés, pour les produits originaux qu’il aspire à promouvoir. Si un de ses trois petits fruits ne marche pas bien, il sera toujours temps de clore l’entente locative le concernant et de se replier, avec une perte financière minime.

Olivier Laframboise (nom fictif) existe. Je l’ai rencontré, dans les Basses-Laurentides. C’est à lui que je dois le tout de la présente analyse. C’est un jeune entrepreneur maraîcher de trente-huit printemps qui vient de mettre en place la formule agricole originale dont j’ai esquissé ici la description. Il a tout mon respect et toute ma solidarité. Je trouve son analyse astucieuse et ses solutions adroites, tout en m’affligeant profondément de constater que le producteur bio local se doit, pour survivre, de laisser les lions spéculatifs, immobiliers et transnationaux se partager les gros morceau terriens et se contenter, lui, Olivier Laframboise, des petits champs de pissenlits de  bords de clôtures et de derrières de choppes dans lesquels on faisait du bicycle dans notre enfance, pour lancer, en douce, son hypothèse agricole contemporaine. Né pour un petit pain, disaient non ancêtres?… Voué à une petite terre et à ses minimes aléas fonciers, disent nos contemporains.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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TON SILENCE (Isabelle Courteau)

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2019

 

Ceci est une recension-glose

Avec ce recueil de poésie, nous sommes dans une cascade de textes très brefs, vifs, tous rédigés en vers libres. Tout est court ici: les textes, les trois titres subsidiaires (Sentier, Ton silence, Pétales déchiquetés), le recueil lui-même. Dans la succession du fugitif et du furtif, une narration pourtant se tisse, oscille, se tortille, s’installe. Elle est dense, douloureuse, problématisée, sourdement exaltée. Elle mérite de se voir un petit peu glosée. Au mérite, donc…

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Premier exergue

Le premier exergue, qui chapeaute tous le recueil, est de Henry Bauchau. Cette courte citation parle de mains heureuses et de mains moins heureuses. Y apparaît une référence à une réalité solidement reçue en poésie depuis Rimbaud, celle de la voyance.

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Premier titre: Sentier (p. 9)

On procède ici à la mise en place concrète du cadre sensoriel de l’activité d’écriture. Malgré tout ce qu’il y a à faire à partir du petit jour, il faut savoir s’abandonner à l’instant, plume en main, sentir les reliefs de l’horizon qui nous enveloppe et laisser l’écriture s’installer et s’établir dans la sensibilité et l’émotivité du jour. Il y a la montagne, il y a le fleuve, il y a un rocher immémorial, mais il faut savoir capturer dans ce monde objectal immense et enveloppant, la subjectivité, le MOI. Et c’est le MOI qui me tire comme inexorablement vers le TOI. (4 textes)

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Second titre: Ton silence (p. 15)

Second exergue

Nelly Sachs (s’adressant à Paul Celan) nous explique que la force inerte et éparpillée des mondes ne se détache en rien de la souffrance qui la traverse, notre souffrance qui nous amène, comme fatalement, vers la production de notre œuvre.

Les premiers interpellés ici seront alors père et mère et on leur explique, de surprise, de reproche un petit peu aussi, combien le monde diffère de ce qu’ils en avaient implicitement ou explicitement annoncé et à quel point cette diffraction peut faire un peu mal, quand même. Quand on va en venir à cesser d’espérer, de se reproduire dans l’illusoire, l’existence se rapprochera de sa nudité. La certitude fait place au doute et c’est alors seulement la mère qui est interpellée. On vit une sorte de retour sur le commencement, une réorganisation inattendue des dimensions. La démarcation d’avec les parents s’instaure, il s’agit d’avoir toujours été ce que l’on devient et d’en prendre abruptement conscience. L’immédiat, l’ignorance et la joie se côtoient enfin. Les jours et les nuits s’approprient leurs rythmes, à la fois fantomatiques et si densément existant, le rythme, le rythme plus lent qu’il ne se connaît. Père et mère n’y sont plus, la lumière est partie avec eux, l’obscurité dense comme un sable engendrera la suite. C’est à coups de couteau que père et mère se séparent de nous. Et alors, te voici, tu ne parles pas et cela me sert fondamentalement de cachette. Tes yeux, ton visage, la douceur des paroles échangées, tout converge vers un désespoir craquelé, fissuré. Tu me regardes mais la croyance n’y est pas, le temps a déjà coulé. Marie-Claire, oh elle, je lui dis que l’automne est encore un été et que tout peut encore ouvertement flamber, brûler. Puis c’est la rencontre avec la souche en pleine nuit, dans l’intensité de l’amour qui, pourtant, s’use si vite. Il s’agira de tout simplement cesser de penser, et puis de devenir cette nuit car de par elle, c’est la légèreté luminescente qui prime. Il est, il existe, et il me fait devenir car c’est sa monstration qui me fait prendre corps. Le secret de l’intimité répond au grincement écrin du monde si exister c’est ainsi de se démarquer. Le repos après la passion est aussi un retour à la moiteur furtive et tranquille du gazon, de la terre, de la nuit qui finit par faire dormir. C’est ici que s’installe ton silence, la parole présente et future est silence. Il y a aussi le paradoxe des retrouvaille avec les tout perdu, les yeux qui veulent voir dans la nuit, la terreur du don de soi. Dans la première déchirure il n’y avait pas de vent. Mon fils me fait alors comprendre l’éphémère dimension de la matérialité putride et putrescible. La branchette est fluide et c’est son mouvement, son flacotage, qui donne à voir des parallaxes inattendues. La nuit est liquide, le jour est solide, la nuit est fluide, le jour est rugueux… tout ça, c’est pas de tout repos pour les yeux. Mon fils ne souffre pas encore, il est souple, implicitement et involontairement cruel, anticipant ce durcissement si triste et si poignant, qui vient fatalement. La souffrance, passablement fatale, c’est un mobile de tessons de cristal, solide ou liquide, et elle rend amorphe, somnolent, automate. C’est dans la contemplation du dense et de l’opaque que le regard finit par rétablir ses vives fidélités. C’est la rencontre des silences, celle à laquelle ton départ n’a su instiller qu’une si lourde obtempération.   (31 textes)

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Troisième titre: Pétales déchiquetés (p. 51)

Poésie subitement dense, gorgée et concrète, nous sommes avec les pommetiers qui se laissent sentir, percevoir, aimer. C’est la sensation qui prime ici, elle est ambivalente, douceâtre, plissée, intermédiaire. Cela se conclut et cela perdure, la stabilité des transitions est problématique et puis il y a cette lumière crue, surprenante. Devant la concrétude, la langue se disloque et c’est le retour aux mots, par paquets, charnus, papillonnants. Un petit néant, ce n’est jamais que ce qui se trouve en position d’interstice, dans l’être. Puis, il y a ces inattendus de joie qui surgissent toujours comme des petits espaces imbriqués. Le poème se construit en brindilles, herbe, laine, frémissement, concrétude, miniature consentie. Et toujours ce cillement, ce scintillement, corrélés étroitement à l’amour et s’affirmant comme des paquets d’intensité sans cesse renouvelés de la surprise, toute petite mais toute estomaquée. Et la concrétude, c’est ce qui reste dans le regard à la fin du jour: un arbre, une lune, un ciel, une mouvance, une rue. (9 textes)

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Note (p. 63)

Les notes —intitulées, au singulier, Note— font, avec respect et douceur, les renvois à ce qui fut cité et retenu. Le fardeau des notes est léger mais le soucis d’exactitude qui y perce donne à comprendre et à renoter [sic, c’est de moi] que nous sommes bel et bien à l’ère du rappel de toutes les sources, même celles au larmoiement le plus ténu. Les notifié(e)s: …et Saint Jean de la Croix et Hildegarde de Bingen et Ted Blodgett.

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Envoi

Ce recueil d’Isabelle Courteau adopte la voix ouvertement assumée d’une époque, ainsi que le ton d’une maison. On nous y donne à lire ce qu’il y avait lieu d’appeler, à une certaine époque, du texte. Cette écriture se ressent dans son absence de lourdeur, sa vacuité toute dolente, toute fraîche, et de par une aptitude sentie à se distancier, en restant vraie, fine, ténue. La lecture n’est pas ardue et, de fait, c’est là que réside son danger. Le texte glisse, il fuit entre les doigts, il ondoie sous l’œil. Aussi, crucialement, il faut savoir relire, concaténer aussi, construire, absorber, faire et défaire, travailler l’impact qui s’instille. Rien ne nous attend facilement mais rien ne nous agresse non plus. C’est de l’arak… On boit, on virevolte de bouche, on se rafraîchit de corps. C’est au moment de se lever pour passer à autres choses que l’on se rend compte combien cela a su, discrètement mais intensément, nous étourdir.

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Table
Première exergue
Premier titre: Sentier (p. 9 — 4 textes)
Second titre: Ton silence (p. 15 — 31 textes)
Seconde exergue
Troisième titre: Pétales déchiquetés (p. 51 — 9 textes)
Note(s) (p. 63)

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Extrait de la quatrième de couverture

Née en 1960, Isabelle Courteau est titulaire d’une maîtrise en Études Françaises de l’Université de Montréal. À L’Hexagone, elle a publié L’Inaliénable (1998) puis Mouvances (2001). Dans la collection «Pli» que dirige à Paris Daniel Leuwers, elle a signé, en collaboration avec François Vincent, un livre d’artiste intitulé Silences. Elle dirige la Maison de la poésie à Montréal.

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Isabelle Courteau, Ton silence, L’Hexagone, coll. L’appel des mots, 2004, 65 p.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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