Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Archive for novembre 2015

Entretien avec Paul Laurendeau (par Allan Erwan Berger) sur l’écriture de fiction

Posted by Ysengrimus sur 21 novembre 2015

Henri Julien (1852-1908 ) : La chasse-galerie, 1906. M.N. Bx-Arts du Québec. On dit aussi gallerie, ou gallière, du vieux nom du cheval dans l'ouest français (chasse galopine). Se surajoute la personne d'un Gallery, seigneur impie condamné à chasser dans le ciel pour quelques bêtises dominicales qui n'auront plu ni à monsieur le curé ni au petit Jésus. À rapprocher de la Mesnie Hellequin.

Henri Julien (1852-1908 ): La chasse-galerie, 1906. M.N. Bx-Arts du Québec. On dit aussi gallerie, ou gallière, du vieux nom du cheval dans l’ouest français (chasse galopine). Se surajoute la personne d’un Gallery, seigneur impie condamné à chasser dans le ciel pour quelques bêtises dominicales. À rapprocher de la Mesnie Hellequin. (commentaire de A. E. Berger)

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Allan Erwan Berger: À l’exception notable d’Adultophobie, je crois voir que trois de tes autres romans publiés sur ÉLP : Se travestir, se dévoiler, suivi de L’Assimilande, et enfin Le Pépiement des femmes-frégates, ont en commun d’entrecroiser les genres, les sexes, et jusqu’aux espèces, dans un feu d’artifice de tolérance et de bonne volonté qui met à l’honneur l’aspect lamarckien des changements culturels, puisque ceux-ci opèrent, selon le mot de Stephen Jay Gould, par «fertilisation croisée» plutôt que par essais aléatoires. C’est évidemment flagrant dans Le Pépiement des femmes-frégates, mais on sent que c’est puissamment à l’œuvre déjà dans Se travestir, se dévoiler… Il semble qu’il y ait là un phénomène qui tarabuste Laurendeau, qui le fait se démener. Je suppose que tu as longuement réfléchi à ces orientations qui se font jour dans ces trois textes; aussi, pourrais-tu en tirer ici une synthèse, et peut-on envisager un manifeste?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Je ne sais pas s’il y a du Lamarck là-dedans, mais il y a certainement du Malinowski… Les variantes de l’espèce humaine ne sont pas déterminées par une «civilisation» ou un «primitivisme» qui leur serait transcendant et qui jouerait dans l’abstrait universel et fixé. Un sentiment d’urgence immanent rapproche tous les groupes humains et les fait coordonner leurs enjeux. Je dis qu’il y a du Malinowski, il y a aussi du Condillac. Ils ont trouvé les solutions sans savoir qu’ils les avaient trouvées et s’en sont avisé par après, pour n’en causer que plus tard. Je ne suis pas certain que cette tolérance et cette volonté me tarabustent, comme tu dis, idiosyncratiquement. Nous sommes la civilisation monde. Les groupes se rapprochent, les hommes et les femmes se ressemblent de plus en plus et l’étrange, implacablement, se résorbe. Un manifeste pour cela, je le formulerais comme suit. Mes ami(e)s, vous vivez dans une civilisation fondamentalement tertiarisée. Et un gars assis dans un cubicule devant un ordi ressemble plus que jamais à sa sœur assise dans le cubicule à côté devant le même ordi (donnons-lui donc le même salaire, au fait…). Les sexes se rapprochent, c’est un fait inéluctable et les atermoiements intolérants n’y feront rien. Un bûcheron jadis, c’était un gros gars balèze avec une hache. Aujourd’hui c’est une personne –homme ou femme– dont le physique importe peu, au volant d’un tracteur-tronçonneur. Cela n’y paraît pas tout de suite là, mais le tout des relations humaines se trouve radicalement altéré par cela. Ma fiction des femmes-frégates est le modeste porte-voix de cette vague de fond ethnologique sans précédent connu.

Allan Erwan Berger: À propos des personnages de femmes-frégates… il n’est pas donné à tout le monde d’imaginer de tels phénomènes, et d’en faire ensuite une histoire plausible. D’où viennent ces volatiles, pourquoi ou comment ont-ils pris forme et existence, comment s’est menée l’idée d’en raconter les aventures, d’en modeler un roman? Le lecteur y découvre des messages: inclusion, tolérance… Est-ce volontaire, ou est-ce apparu naturellement? Deux mots, s’il te plaît, sur l’élaboration de cette œuvre.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Réglons d’abord le cas de la fiction démonstrative ou du «roman philosophique». J’appelle cela des essais-fictions. On prend un dispositif notionnel de départ dont on veut a priori faire la démonstration, et on enrobe cette dite démonstration dans un récit fictif, à valeur allégorique ou symbolique ou générique ou métaphorique, qui makes the point, comme disent les américains, avec plus de percutant et en jouissant mieux. J’en écris. Mais je les garde circonscrits dans mon espace-essai, mon carnet (blogue). Cela donne des titres comme celui-ci, du Carnet d’Ysengrimus: De la couverture journalistique d’une grève nord-américaine type: le conflit de travail des zipathographes de la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée (essai-fiction). Je mets habituellement «essai-fiction» entre parenthèses alors, pour qu’il n’y ait pas la moindre ambivalence. C’est jubilatoire, mais cela reste un texte où le fictif est intégralement subordonné au démonstratif. Un conte didactique presque (ce sont toujours des textes courts, chez moi). Pas de ça, entre nous, dans mes romans. Je ne dis pas que mes romans ne démontrent pas quelque chose. Je dis que la visée démonstrative n’est pas la locomotive de leur engendrement. Le point de départ de mes fictions effectives, courtes ou longues, est de fait délirant. Je veux dire par là qu’il s’identifie quasiment à un événement psychotique. Du rêve éveillé, ni plus ni moins. De la mythomanie appliquée. De l’élucubration considérée comme un des Beaux-Arts. Dans le cas des femmes-frégates, j’ai commencé par les voir voler au dessus de la rivière de mon coin de pays, et le long de l’étrave d’un train de banlieue. Le délire visuel et sensoriel s’accompagne généralement d’un délire verbal. Ces apparitions sont des femmes-frégates (pas corneilles, moineaux, cormorans, ou aigles). Le mot frégate, ça fait navire, vitesse, beauté, et surtout, il y a tellement un splendide contraste de couleurs: plumage noir avec ce beau jabot rouge pour les mâles, les femelles, on inverse. Car, c’est une vieille compulsion de journaliste américain, il faut voir. Il y a donc des femmes-frégates, et ma gorge se noue quand je pense à elles. Dans le torrent de ce que Salman Rushdie appelle la Mer aux histoires (dans Harun & the Sea of Stories), celle-ci bouillonne trop fort. Il va falloir la laisser sortir, elle, comme une déglutition, comme une expulsion urgente. Bon, il y a des femmes-frégates, mais que font-elles? Dans la tempête du bouillonnement verbal, visuel et sensoriel, apparaît et se fixe alors une vieille illustration de chasse-galerie. Mais le canot ne vole pas tout seul, comme dans le récit d’Honoré Beaugrand ou dans cette image d’Henri Julien que tu commentes ici. Dans mon souvenir, le canot est tiré par des sortes de diables ou de diablesses à plumes. Voici donc une chose que font les femmes-frégates. Elles encadrent ceux qui courent la chasse-galerie. À ce point-ci de l’expérience, il n’y a pas de synopsis et rien d’écrit. C’est la gestation… Et sa tempête, strictement mentale, peut durer des mois, une année presque. C’est alors le moment qui reste le plus exaltant: des plans apparaissent. Ils sont récurrents, ils m’obsèdent. Ils me hantent. J’y pense tout le temps, du soir au matin. Je me les repasse comme la bande passante d’un crime. Pour Le Pépiement des femmes-frégates, le premier plan qui me vint à l’esprit c’est quand Kytych (dont je ne sais pas encore le nom) montre son ventre à Claude pour réclamer sa couvée, dans le canot des voyageurs qui clapote doucement sur la rivière, sous la petite neige. J’ai vu ce plan unique pendant des semaines. Il dictait l’histoire à venir, littéralement. Il fallait que l’histoire soit, pour que ce plan s’y coule discrètement, sans bruit. Les plans-hantises vont arrimer des thèmes avec eux. Les idées suivront, à la onzième heure. Ici les idées et les notions ne montrent pas le chemin. Elles sont, au contraire, à la remorque de la fiction. Puis il y aura une gare. Une gare, une gare. Je me promène dans Montréal (qui deviendra Ville-Réale fusion de son vieux nom, Ville-Marie, et de son nom actuel – le fait que ma belle-doche s’appelle Marie et que mon père s’appelle Réal, on n’en parlera pas), à la recherche d’une vieille gare. C’est la voix tellement purement joualle de ma vieille mère, grande voyageuse en train régional et interprovincial du CiPiArre qui me tinte alors dans la tête: «Tu descends à Gare Centrale ou à Gare Windsor?» — Toujours à la Gare centrale, maman.» Jamais à la Gare Windsor, aujourd’hui convertie en complexe tertiaire. La voici, la gare qu’il me faut. Je vais la voir pendant une tempête de neige. Les autres immeubles montréalais la surplombent aujourd’hui mais son allure de faux manoir écossais genre décors de Tim Burton reste parfaitement imprenable. Casting de la gare Windsor. Prénom royal et calembours acides obligent, elle deviendra la Station ferroviaire Gotha et des femmes et des hommes-frégates vont girer autour de ses tours. Et ce sera un mystère. La chasse-galerie, la Gare Windsor, merde, pour intégrer ces éléments délirants spécifiques, il faudra faire, dans ce cas-ci, un roman à saveur historico-légendaire. La saveur historico-légendaire du roman emboîte alors le pas aux images-taches d’origine. Pas de complexe avec les genres. Ils servent la pulsion fictionnelle, pas le contraire. Fait au conséquences narratives et thématiques incalculables: il nous faudra aussi une langue d’époque… Pas de complexe avec la langue, contrairement à d’autres…

Allan Erwan Berger: Il n’y a toujours pas de synopsis…

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Il n’y a toujours pas de synopsis, mais les plans et le bazar connexe s’accumulent maintenant dangereusement, tant et tant qu’il va falloir en confier certains au papier. Pas trop. J’évite de me surcharger de matériaux préliminaires pré-synopsis, c’est le risque parfait pour perdre le focus et ne finir qu’avec de superbes matériaux en un beau lot bancal trop-long-pour-une-nouvelle-trop-court-pour-un-roman (j’ai de cela à revendre, sur plein d’autres sujets. Aujourd’hui, dans l’urgence, je m’efforce de mener mes projets à terme). Dans le cas du roman Le Pépiement des femmes-frégates, un court texte préliminaire a été directement rédigé avant synopsis: c’est celui de la furtive interaction du caporal Borough avec ses sbires. Il est en anglais, ça ne s’improvise pas. J’ai écrit le premier jet et l’ai fait scrupuleusement relire par des copains torontois, en leur expliquant que je cherchais un ton siècle dernier, comme celui du régiment britannique du Pont de la Rivière Kwaï (À grands coups de Good show, McKinnon!). Mes copains m’ont finalisé ça huit sur huit et refusent obstinément des remerciements explicites. Je ne savais rien de mon histoire, sauf que le jeune homme-oiseau Merkioch, qui rencontre le caporal et ses hommes sur le flanc du mont Coupet, est homosexuel. Le contraste entre ces virilités débonnaires badernisantes et son élégance sauvage et jeune étaient donc déjà dans les cartes. Je ne savais pas alors que j’annonçais un autre thème. Puis vient le jour du synopsis. Cela m’a pris à la Gare Centrale justement, dans un resto tapissé d’images ferroviaires antiques – ça ne s’invente pas. On prend du papier et un stylo à l’ancienne et on se résume d’abord le truc, gentil et simple. C’est un film qu’on a déjà vu, hein, ou un rêve qu’on retrouve. On se résume le coup sur six ou sept feuillets. Pas trop. Le synopsis couvre environ 70% de la trame du récit. Il faut laisser de la place pour la folie au fil des chapitres. Quand Sitis vole le téléphone mobile de Denise Labise, ce n’était pas dans le script. Cela nous est venu à Sitis et à moi dans le feu de l’action, quand Denise nous ajustait notre jolie robe de batik et que la poche de sa veste s’entrouvrait sur le téléphone qu’elle y avait distraitement posé. Les autres péripéties ont suivi. Alors disons, 90% du scénario et 60% des péripéties, tel est le synopsis idéal. Il faut ensuite le découper par chapitres, bien répartir les périodes d’entrée des éléments d’information (capital si vous avez une intrigue à énigme, genre policier, mais toujours important, en fait), puis s’y tenir (surtout aux moments d’entrée des infos – c’est le seul élément de synopsis absolument ferme – le reste bougera et il faudra bouger avec). Et enfin il faut rédiger, d’un coup, en trente jours, à raison d’un chapitre par jour. Cela ne se fait pas à temps perdu…

Allan Erwan Berger: Mais alors les thèmes, le fameux message?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Tu écris un roman, mon baquet, pas un manifeste situationniste. Garde un œil prudent sur le radar idéologique et raconte ton histoire, les thèmes suivront bien. Occupe-toi de ta fiction et ton message s’occupera de lui-même. Tes lecteurs te diront que ton ouvrage porte sur l’inclusion et la tolérance, alors que tu n’auras simplement été qu’inclusif et tolérant de ta personne écrivante, comme tu l’es toujours à la ville, au foyer, et surtout dans ton monde de fiction, car tes personnages, tous sans exception, tu les aimes d’amour.

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GOSSIP GIRL: quand la bourgeoisie élitaire décadente s’incarne en «pauvre petite fille riche»

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2015

Serena van der Woodsen (jouée par Blake Lively), la «pauvre petite fille riche» du feuilleton GOSSIP GIRL

Serena van der Woodsen (jouée par Blake Lively), la «pauvre petite fille riche» du feuilleton GOSSIP GIRL

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Et elle était où exactement?
Vous ne savez pas qui je suis?
C’est là un secret que je ne révèlerai jamais.
Mais vous savez que vous m’aimez.
Croix, cercle, croix, cercle,
La Potineuse…
(Apocryphe)

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Le feuilleton américain Gossip Girl (2007-2012 — six saisons, cent-vingt-et-un épisodes de quarante minutes, basés sur la série de romans éponymes de Cecily von Ziegesar) est un de ces nombreux récits fleuves mettant en vedette la ci-devant élite du Upper East Side de New York. Construit sciemment sur le modèle des comédies de Feydeau et de Marivaux (il y a même des intronisations dans le monde, des confesseurs félons et des bals masqué, je n’invente pas ça), l’opus nous donne à suivre les aventures mondaines de Blair Waldorf (jouée par Leighton Meester— ce sera ici l’équivalente de la Marquise de Merteuil de Laclos) et de Serena van der Woodsen (jouée par Blake Lively —notre photo— ce sera ici l’équivalente de la Justine de Sade). Réglons d’abord le cas de La Potineuse (Gossip Girl) elle-même. Ladite potineuse, ce n’est aucune des protagonistes car en fait, Gossip Girl, c’est un site web qui étale les scandales et les potins de l’élite de Manhattan. Une sorte de Perez Hilton mais moins hollywoodien que mondain, élitaire, socialite. La mystérieuse potineuse en question est très personnalisée dans les premières saisons (quand tous nos protagonistes sont encore des étudiants et des étudiantes de high school en la très gratinesque École Secondaire Constance Billard de New York). On recherche ouvertement cette rapporteuse cyber-anonyme de ragots fielleux, on voudrait la capturer pour lui faire cesser ses activités. Au fil des saisons, à mesure que nos protagonistes entrent dans le monde, on apprend à vivre avec La Potineuse dans le paysage mondain. Gossip Girl devient alors un site plus abstrait, desservi par un réseau secret et feutré de petites espionnes photographes. Ce site de potins mondains poste régulièrement des blasts (qui carillonnent alors sur tous les téléphones portables de la coterie de cette génération) et c’est un dispositif médiatique méthodique d’étalage de scandales dont on apprendra éventuellement qu’il s’alimente, de fait, d’envois courriels d’à peu près tous les membres de ce cercle fermé eux-mêmes, tels qu’en eux-mêmes. Gossip Girl, la potineuse, c’est donc ni plus ni moins que la cyber-voix du réseau social enveloppant, ceinturant, cernant et engluant ce groupe spécifique. La réflexion sur l’évolution des sites et blogues de type potin mondain (et par effet de rebond sur tout le cyber-journalisme en général) pendant la période de bloggo-consolidation (2006-2012) ne manque vraiment pas de piquant dans cet opus.

Mais ce sont Blair Waldorf (notre Marquise de Merteuil de Laclos) et surtout Serena van der Woodsen (notre Justine de Sade) qui vont nous livrer la clef symbolique de tout cet exercice. Elles incarnent la facette de (vraie) hussarde active et la facette de (fausse) victime passive de la haute bourgeoisie new-yorkaise décadente. Fille d’une dessinatrice de mode en vogue et d’un père homosexuel (les parents sont divorcés), Blair Waldorf tyrannise son entourage de soubrettes apeurées et établit avec sa gouvernante, nourrice et bonne attitrée, la diligente Dorota Kishlovsky (campée par Zuzanna Szadkowski) un rapport de domination-dépendance entre maîtresse et servante digne de Dom Juan et de Sganarelle. Blair est le cerveau incontesté des grandes embrouilles et des combines de haute volée et son sens instinctif et naturel de la manipulation d’intrigue fait qu’on en vient comme obligatoirement à se tourner vers elle quand il y a un imbroglio à désenchevêtrer. Son amour passionnel pour Chuck Bass (incarné suavement par Ed Westwick), le fils frondeur d’un milliardaire parvenu lui-même mal intégré dans ce dispositif social de vieilles familles, évolue en dents de scies. Elle finit par le saquer pour rien de moins que Louis Grimaldi, Prince de Monaco (joué par Hugo Becker) dont elle espère devenir la Grace Kelly. Le bouillant Chuck Bass ne l’entendra pas de cette oreille. Je ne vous en dis pas plus… La tonitruante Blair Waldorf c’est le pouvoir rupin ouvert, assumé, directorial, sereinement cruel, que seule sa vie privée émeut vraiment, et qui considère Manhattan et Brooklyn comme déterminés par les caractéristiques fatalement naturelles, «darwiniennes» d’une ruche dont elle ne peut être, elle-même, autre chose que la reine-abeille. Blair Waldorf c’est la bourgeoisie franche, frontale, abrupte, solaire qui tient brutalement ses privilèges en une main de fer, méprise solidement la populace et soutient activement et sans complexe l’ordre établi qui l’avantage. Or Blair est le second personnage principal de Gossip Girl.

Si le second personnage est solaire, c’est que le premier, lui, est crépusculaire. Le premier personnage et cœur thématique de cette belle aventure à bien illusoirement installer les téléspectateurs de classe moyenne dans les paysages new-yorkais somptuaires servant de cadre de vie à ceux qui les oppriment (ces paysages sont d’ailleurs filmés par un contracteur cinématographique distinct de la production du feuilleton même), c’est Serena van der Woodsen (notre Justine de Sade). Fille d’un aigrefin de vieille souche hollando-new-yorkaise, lui-même père absent dont on ne sait pas trop d’où il tient sa fortune, et d’une mère envahissante ancienne ballerine multi-divorcée roulant sur l’or et la regardant de haut, Serena est campée, tant dans son jeu onctueux, mignard et low-key que de par le script même, comme la sempiternelle victime des circonstances. C’est la pauvre petite fille riche, centre d’attention perpétuellement involontaire, qui marche la tête baissée, dans ses magnifiques robes griffées. Amoureuse de Dan Humphrey (joué par Penn Badgley), jeune plumitif tourmenté vivant à Brooklyn (hors de l’île dorée donc) et s’emberlificotant, lui, constamment dans des histoire de filles, Serena est victime, en cet amour non assumé, d’une fondamentale différence de classe qu’elle subit comme une fatalité (d’autant plus cuisante que sa propre mère, remariée justement au père de Dan, ne fait pas de complexes pour, elle, la sauter, la barrière de classe). Notre «pauvre» Serena, configurée pour être le principal objet d’amour et d’auto-identification du feuilleton, est aussi la cible constante de tout un chapelet de personnages populaciers louches, de parasites cherchant à parasiter les parasites, dont les moindres ne sont pas son ex-copine toxicomane Georgina Sparks (campée par Michelle Trachtenberg) et/ou sa fausse cousine de souche maternelle Charlotte « Charlie » Rhodes (de son vrai nom Ivy Dickens, jouée par Kaylee DeFer). Tous ces arnaqueurs et ces faux-jetons (dont le maître incontesté est justement son papa, William van der Woodsen, joué par William Baldwin) opèrent occultement, dans une ambiance de perpétuelle panique de classe digne des envolées les plus explicites du très réac My Fair Lady. Ils complotent constamment pour nuire à notre pauvre Serena, lui noircir sa réputation, ou lui faire les poches. Par-dessus le marché, elle subit plus que quiconque les bobards de Gossip Girl qui lui font une anti-image de marque terrible, notamment en référence à un passé fort frivole, fort arrosé et fort salace dont elle n’est pas vraiment responsable vu qu’elle était si jeune. Serena couillonne constamment les autres, surtout ses bons amis, et c’est toujours malgré elle et contre le grée de sa langoureuse et lancinante innocence. Elle se retrouve modèle dans un défilé où Blair devait figurer, lui fait rater son inscription à Yale, torpille la conversion cinématographique du roman de Dan, lui fout la merde dans sa vie amoureuse, et je vous passe l’énumération, ce serait tout redire. Et de s’expliquer, et de se dédouaner, et de se réconcilier avec ceux qu’on emmerde, et de déplorer l’implacable fatalité, et de recommencer de plus belle…. Le personnage de Serena van der Woodsen est conçu dans son principe pour commettre un ensemble quasi-infini de bourdes, sentimentales, professionnelles et autres, qui ne sont jamais de sa faute (comprenons-nous bien, son innocence n’est pas dans sa croyance ou sa compréhension d’elle même. Elle est dans le script, qui, lui, est un très adroit instrument de dédouanement). Comme Justine (dont les malheurs de la vertu font ici pudiquement école), Serena dérive de catastrophe en catastrophe mais est toujours fraîche, jolie, élégante, droite, souriante et sereine. Elle incarne la fausse sagesse de la grande bourgeoisie mélancolique, que personne ne comprend, et dont les actions biscornues et mal avisées ne sont jamais qu’un regrettable malentendu frappant, comme fatalement, l’éternelle victime innocente des circonstances, cependant toujours avantagée, toujours pleine aux as, toujours it girl, toujours au dessus du lot de la recette, comme le plus pur des gratins d’une société foutue d’être si ultra-gratinée.

Blair Waldorf ne transige pas. Elle domine et méprise sans tergiverser. Elle aime autant les princes pincés que les parvenus arrogants. Elle ne fait pas de complexe face à une condition de facto nobiliaire qui, à son sens, lui revient de droit naturel. Elle ne ment qu’aux autres. Seule sa servante, auprès de laquelle elle retrouve toute sa férocité enfantine, connaît ses vrais secrets. Serena van der Woodsen louvoie, compose, veut faire des études, cherche du boulot, aime secrètement un homme du commun, aspire à «sortir de sa condition» (interdit de rire). Elle se ment à elle-même. Tous les lecteurs et les lectrices de Gossip Girl connaissant ses (faux) secrets. Second rôle: la haute bourgeoisie inflexible qui jouit et se moque bien de l’opinion qu’on a d’elle. Premier rôle: la haute bourgeoisie conciliante et onctueusement démagogue qui voudrait tant qu’on la comprenne et qu’on découvre qu’elle n’aspire qu’au Souverain Bien et au Consensus, sans plus. Conclueurs flagornés devant vos postes, concluez.

Serena van der Woodsen, cette pauvre petite fille riche, personnifie en fait le message central du feuilleton Gossip Girl (2007-2012). On nous dit franco, sans rougir ni désemparer, que ces rupins gras-durs sont en fait de pauvres mécompris, victimes de la ballotante conjoncture, de la dure roue de la vie et des méchants des basses classes qui les jalousent. Le message est tellement explicite, frontal et candide qu’il en devient involontairement critique. Ce discours apologue finit par engendrer, comme ouvertement, sa propre pulsion autodestructrice. Oui, pauvre petite fille riche, profite bien de tes si désavantageux avantages pendant qu’il est encore temps. Cueille dès aujourd’hui les roses de la vie individuelle et sociale. Un vaste spectacle de comédie humaine, surtout quand il est vraiment bon et évocateur (et c’est le cas ici, pas de doute), n’est jamais complètement en contrôle du tout de son dispositif connotatif. Et ce n’est pas pour rien que l’allégorie ici fait apparaître le Upper East Side de New York comme une cours circonscrite et cernée de grands aristocrates aux abois. Ai-je dis Feydeau et Marivaux? Ai-je mentionné Laclos et Sade? Suis-je allé jusqu’à faire allusion à Molière? Qui sait, quelque part, c’est peut-être en fait bien plus de Beaumarchais qu’il s’agit ici…

Stephanie Savage et Josh Schwartz, Gossip Girl, feuilleton télévisé américain (basé sur la série de romans de Cecily von Ziegesar) avec Blake Lively, Leighton Meester, Penn Badgley, Ed Westwick, Zuzanna Szadkowski, Chace Crawford, 121 épisodes de quarante minutes, diffusés initialement en 2007-2012 sur CW Television Network (six coffrets DVD)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Entretien avec Carolle-Anne Dessureault au sujet de son roman L’ABÉCÉDAIRE (VERS LA VIE)

Posted by Ysengrimus sur 7 novembre 2015

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Paul Laurendeau (Ysengrimus): Alors Carolle-Anne Dessureault vous publiez, chez ÉLP éditeur l’ouvrage L’Abécédaire (vers la vie) dont la protagoniste principale et narratrice en JE, Grâce, est une jeune femme avec enfants. La question autobiographique ne sera pas soulevée ici, tant par discrétion élémentaire que (surtout) par préférence pour ce bel univers de fiction que vous construisez si adroitement, dans ce roman. Donc, strictement installée dans l’espace fictionnel, pourriez-vous me donner, disons, la fiche signalétique de votre psrsonnage-narratrice. Horizon, profession, background et caractéristiques diverse de sa personnalité mais ce, AVANT que l’histoire qu’elle nous relate dans votre ouvrage ne prenne corps?

Carolle-Anne Dessureault: Grâce a grandi au Lac Saint-Jean sur les rives de la Petite Décharge à Alma. Très tôt, elle cherche à comprendre les mystères, surtout celui du mouvement de l’eau qui influencera sa vision de la vie de même que les personnalités opposées de ses grands-mères. L’une, Anna, la maternelle, habite en haut de la côte en face de l’église. Pieuse, imposante et austère, mais aussi charismatique, elle enseigne à Grâce à voir au-delà des apparences. Rosa, la grand-mère paternelle, habite en bas de la côte et tient une boutique sur la rue principale. Excentrique et élégante, elle se promène avec d’immenses chapeaux et des colliers en pierres du Rhin en plein jour. Elle convainc Grâce de l’importance d’une belle apparence pour être heureux. Entre les deux grand-mères, il y a le pont reliant les deux côtes sous lequel coulent les eaux de la Petite Décharge parsemées de rapides. Chaque fois qu’elle le traverse, Grâce s’attarde pour observer le flot du courant des eaux. Où va-t-il? Plus tard, elle étudie la mode à Montréal. Designer et mannequin, elle évolue dans un univers qui la séduit, mais qui ne comble pas son besoin d’absolu. L’image n’est jamais parfaite. En elle, il y a une dichotomie. Deux continents séparés, l’un fait d’une attirance pour le superficiel et l’autre pour la profondeur des tréfonds en soi. C’est dans cet état de souffrance latente qu’elle croise «A» en espérant trouver l’absolu dans l’amour humain.

PL: Voici donc un personnage sensible, délicat, très féminin, mère de petites filles qu’elle adore, qui sont toute sa vie et qui, au cours du déploiement de votre ouvrage, sent que les choses se mettent à graduellement grincer, justement, avec la toute première lettre de l’abécédaire, ce magistral A qui, lui, indubitablement prend bien de la place. Parlez-nous donc un petit peu de ce qui a imperceptiblement amené votre narratrice à sentir qu’elle devrait sortir sa bagnole de ce gArAge là, pour aller éventuellement stationner ailleurs. Qu’est-ce qui, fondamentalement, nous pousse à quitter l’Alpha A et à envisager de se tourner vers les autres lettres?

CAD: Grâce est déçue de l’amour de «A» qui la considère comme un trophée pour glorifier sa propre image de lui-même. Auprès de lui, elle ne se sent pas reconnue pour ce qu’elle est. «A» est passif, routinier et figé dans une pensée rigide faite de connaissances qu’il ne remet jamais en question. Il manque de vie. Elle va vers un autre alphabet comme le voyageur traverse des rivières avant d’atteindre sa destination. Personne entière, elle refuse d’être la moitié de l’autre alors que «A» s’en accommode, s’y sentant en sécurité. Grâce quitte l’Alpha du A conditionné pour faire jaillir ce qui la pousse à être complète sans pouvoir nommer la chose. Le souvenir de sa grand-mère Anna qui arrachait les mauvaises herbes de son jardin pour dégager la beauté des fleurs et faire pousser les légumes revient souvent à son esprit. En fait, le jardin de sa grand-mère fait écho à sa propre essence. Elle aussi, lui semble-t-il, est un jardin. Elle répond à une forte impulsion d’extirper les pensées négatives et stéréotypées qui trouent la toile de sa vision du bonheur.

PL: Voilà. Grâce va vers un autre alphabet comme le voyageur traverse des rivières avant d’atteindre sa destination. Dites-nous donc un petit mot des autres lettres. Est-ce que ce sont tous des hommes?

CAD: Au début, la traversée pour Grâce passe par des hommes dont chacun la ramène un peu plus vers elle-même. Des hommes comme «B» et «C» ont le pouvoir, par leur écoute et leur présence, d’éclairer ses zones potentielles. Au centre, ce sont des lettres d’ancrage qui l’équilibrent. Les dernières lettres «X», «Y» et «Z» la plongent dans la réalité de ce qu’elle est.

PL: On va revenir aux lettres conclusives. Mais avant il faut dire un mot du second thème-force de votre ouvrage. La maternité. La maternité, se livre moins ici dans sa séquence de corps que dans sa séquence de tête. On a plus affaire, en cette phase spécifique du développement de vos protagonistes, à une maternité-parentalité. On accompagne ce sens tactique, subtil et fin, détectant et anticipant les besoins des enfants perpétués et provignés dans le sein du corps de contraintes de la graduelle séparation d’un couple solaire. L’enfant ici vit et se déploie, comme un jeune arbre fragile mais souple se perpétue, toujours magnifique, dans les premières tempêtes de l’automne. Parlez-nous un peu des enfants de Grâce et de l’impact sur eux de la dynamique en marche de l’Abécédaire.

CAD: La maternité est la partie solide dans la vie de Grâce. Cette solidité se manifeste par un perpétuel enchantement. Elle sent qu’elle vit une relation d’amour qui ne mourra pas. Elle est si apaisée de ressentir un amour inconditionnel qui ne se questionne pas qu’elle aborde ses filles «L» et «M», dans la confiance et l’abandon. D’autre part, sa quête va les faire souffrir en détruisant la famille. Malgré cette souffrance, elles l’appuient silencieusement car, comme tous les enfants du monde, elles veulent voir leur mère heureuse. En surface, elles vont traverser avec équilibre cette phase chaotique. Pourtant, il y aura effet miroir. En même temps que Grâce fait éclater le cocon qui l’enferme, «L» et «M» vivent une profonde mutation qui explosera quelques années plus tard.

PL: Voilà. Maintenant, le susdit cocon en court de fracture, au cœur duquel s’opère une mutation cruciale, enveloppe beaucoup plus qu’une stricte reconfiguration maritale, familiale et émotionnelles. C’est aussi une véritable révolution intellectuelle et philosophique qui s’opère en Grâce, à travers le canal grumeleux et lettriste de l’Abécédaire. Autour des toutes dernières lettres de l’alphabet, notamment fatalement, X, Y, Z, gravite une constellation de catégories philosophiques. Si Grâce vit sa crise existentielle tranquille, elle la pense aussi, la conceptualise. Dites-nous un mot de la Weltanschauung de Grâce.

CAD: Il s’agit d’un personnage en constante transformation qui se voit comme un laboratoire expérimental. En quelque sorte, une quête du Graal. Il s’agit de transformer le vulgaire matériau intérieur en un diamant éclatant. Avec X, Y et Z, on s’aperçoit que Grâce est animée d’un intense élan de percer l’insondable. Elle reste cependant assez consciente de la réalité concrète des choses. Ces dernières lettres de son Abécédaire la ramènent aux premières impressions de son enfance, celles-ci non conceptualisées bien sûr, mais qui ont au fil du temps tissé une réalité qui veut se faire entendre. Donc, ce processus de changement la ramène aux sources anciennes, les seules qui ne se soient jamais taries. Il y a surtout l’eau qui, par son mouvement, lui révélait qu’elle ne faisait que passer. Grâce demandait à Anna: «où va l’eau de la rivière, grand-maman, est-ce qu’elle va mourir, est-ce qu’elle va revenir?». Mais Anna écartait la question, lui reprochant de penser à des choses trop sérieuses pour son âge. Cette question non répondue a cristallisé son attention sur l’impermanence des choses jouxtée à un profond désir de trouver une permanence dans la matière, ce qui est impossible. Le combat également entre l’image et l’être qui pense se résout en acceptant d’être observateur du théâtre humain qui se joue à l’extérieur comme à l’intérieur.

PL: Et pour conclure sur un de ces calembours que la licence poétique nous autorisera toujours, Carolle-Anne Dessureault, si je vous dis que votre ouvrage L’Abécédaire (vers la vie) expose un État de Grâce, vous me répondez quoi?

CAD: Grâce à votre mot d’esprit, tout est dit. Vous avez bien saisi le sens de la quête de Grâce.

PL: Je pour remercie (et, de ce fait, vous rend Grâce), Carolle-Anne Dessureault.

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Carolle-Anne Dessureault, L’Abécédaire (vers la vie), Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou PDF.

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LE TRIPATIF (ou MANIFESTE TRIPATIVISTE EN TREIZE TABLEAUX)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2015

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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