Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for septembre 2020

La fonction historique objective du militarisme

Posted by Ysengrimus sur 21 septembre 2020


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On va partir, si vous le voulez bien, d’un héritage historique mal connu et souvent mal évalué (surtout par l’ethnocentrisme occidental), celui de l’Empire Mongol. Quand Gengis Khan (1162-1227) unifie les tribus mongoles des steppes d’Asie Centrale, en 1206, il se fonde sur une ligne doctrinale frustre, schématique et sommaire mais, pour le coup, parfaitement limpide. Initialement nomades, les Mongols du temps commençaient à manifester des traces de sédentarisation. Cela influait notamment sur leur mode de gouvernance qui devenait plus aristocratique, moins direct ou frontal, plus téteux, plus obséquieux, plus axé sur le copinage, la déférence et les coteries semi-parasitaires. L’action de Gengis Khan va marquer une pulsion ouvertement et explicitement réactionnaire, face au sédentarisme naissant des steppes. Bergers, vachers et dresseurs de chevaux transhumants, les hobereaux des tribus qui se groupent autour du Khan misent sur le mouvement et la mobilité comme organisation sociale. Avant 1206, quand les Mongols se battront difficultueusement entre eux en quête myope de leur unité, Gengis Khan verra à soigneusement et méthodiquement détruire tous les éléments tendanciellement sédentarisants, chez les peuplades mongoles et turques qui se joindront à lui. Il promeut les meilleurs combattants, quelles que soient leurs origines sociales (on a parlé, dans le cas de son modèle social, de méritocratie fonctionnelle) et il réduit à leur plus simple expression toutes activités des Mongols, autres que l’entrainement militaire, la fabrication d’armes et la guerre.

La société mongole de 1206 est donc une société fortement militarisée. Nomade, efficace, minimaliste dans son fonctionnement, elle gère, de façon stricte, brutale même, la chasse, l’esclavage, l’hospitalité, le pluralisme religieux et la maritalité (interdiction du rapt marital intertribal, qui perpétuait des vendettas interminables). Ce programme repose sur un fond doctrinal très net. La sédentarisation est un avachissement social. Tout peuple conquis et absorbé doit en revenir au nomadisme guerrier. Ce soubresaut puriste, ce raidissement rigoriste des tribus regroupées de plus en plus massivement autour du Khan, au centre de la steppe, va fonctionner fort honorablement pour les Mongols et les Turcs fraichement sédentarisés. Ce sera, pour eux, une manière de rafraichissant retour aux sources civilisationnelles vives, si on ose dire. Le fait de se remettre au nomadisme, en bon ordre, dans le cadre rigide configuré martialement sous Gengis Khan, va passablement les servir, sur un siècle et demi environ, les entrainant dans une grande aventure historique qui, avouons-le d’office, fera quarante millions de morts, soit environ 15% de l’humanité de l’époque.

Le Gengis Khan problématique, dialectique… qui va nous permettre ici d’en venir à exemplifier la fonction objective du militarisme, déploiera sa joute historique sur vingt ans environ (1206-1227). Ce Gengis Khan (ce nom signifie souverain universel) décide, une fois les Mongols unifiés, renomadisés et surmilitarisés, de s’attaquer aux grands empires sédentaires qui l’entourent, de plus loin. La ligne doctrinale de sa mission civilisatrice reste inchangée. Le chef militaire le plus puissant du monde aspire à nomadiser les peuples suivants (je résume): les Chinois, les Indiens, les Musulmans (au moins ceux de l’empire de Samarcande… ses descendants pousseront le bouchon destructeur jusqu’à Bagdad), les Georgiens, les Ukrainiens, les Russes. Vaste programme. La pulsion destructrice des ci-devant hordes mongoles repose sur cette ligne doctrinale civilisatrice. Détruire et massacrer tout ce qui procède du sédentarisme avachi (bourgades civiles, constructions en dur et récoltes fixes), ne garder que ce qui favorise le programme nomadiste revigorant (butin transportable, bétail, soldats, puis éventuellement, forgerons, artisans, ingénieurs, lettrés, traducteurs, commerçants, espions, penseurs). Évidemment, du temps de l’unification mongole, il ne s’agissait que de foutre le feu à quelques douzaines de yourtes et de rabrouer quelques centaines de cavaliers avant de les intégrer à coup de pompes dans le cul au sein de ses phalanges. Aujourd’hui (1206-1227), le programme anti-sédentariste l’oblige à ravager Pékin, Kiev ou Samarcande (ce qu’il fit). Redisons-le: c’était un bien vaste programme.

L’Empire Mongol se déploie sur trois générations, pour ensuite se fragmenter et se dissoudre lentement, en grandes zones particularisées. Gengis Khan, vers la fin de sa vie, se retrouve un peu comme les peuples germaniques ayant envahi l’empire romain. Il est moins civilisé que les peuples qu’il occupe, si bien que ceux-ci finissent par l’amener à se rendre compte que détruire la sédentarité, c’est faisable, dans les steppes, pour un temps… mais c’est pas possible aux confins de la terre, pour tous les temps. Pourquoi raser des villes de plus en plus difficiles à prendre parce que solidement fortifiées et défendues, puis tuer toute la société civile et prendre un butin ad hoc et ponctuel, quand on peut les assiéger, les inféoder et les rançonner sur le long terme? Pour simplifier, disons que les conquis musulmans du Khan vont lui enseigner le commerce et que ses conquis chinois vont lui enseigner la taxation.

Après la mort de Gengis Khan, sa doctrine nomadiste sera graduellement abandonnée et les Mongols vont de plus en plus fonctionner comme des envahisseurs et des occupants conventionnels. Ils vont mettre en place l’empire contigu le plus vaste de l’histoire connue et prendre leur place inusitée dans cet espace: celle de gendarmes du monde asiatique médiéval. En toute dialectique, le tonitruant bellicisme mongol de jadis débouchera sur son contraire, la Pax Mongolica. Une structure d’intendance supranationale, ayant pété et cassé tous les grands et petits régionalismes asiatiques imaginables, et assurant, autour des vieilles routes de la soie, un dispositif commercial si sécuritaire qu’on a un jour dit: une jeune fille peut traverser à pied toute l’Asie avec une pépite d’or déposée sur la tête.

Anticipateur inconscient de sa fonction future, le militarisme mongol d’origine ne servit à rien à lui tout seul. On peut dire que la quête de Gengis Khan aurait pu finir en queue de carpe comme, disons, celle d’Alexandre le Grand ou des (bien nommés) Vandales si les successeurs du Khan n’avaient remis le dispositif militaire à sa juste place, celle d’une configuration constabulaire finalement subordonnée et instrumentalisée par l’élargissement civilisationnel que les destructions du Khan favorisa, en croyant initialement le liquider. La superfétation militariste, œuvre historique de Gengis Khan, ne lui survécut pas, en l’état. Elle se dilua, en s’ouvrant sur l’ensemble des nouvelles interconnexions qu’elle anticipait. En bonne émanation schématique d’une civilisation sommaire, cette superfétation militariste spécifique ne rencontra sa fonction que deux générations après sa vigoureuse mise en place. On le voit, la fonction historique objective du militarisme ne se fait jour à l’esprit que lorsque les limitations dudit militarisme apparaissent.

Pour le coup, à la lumière de cette leçon historique, on pourrait analyser les superfétations militaristes plus modernes dans l’angle de cette même dialectique de la puissance superficielle et des limitations civilisationnelles de fond du cadre militaire. Voyez le bonapartisme et le stalinisme. Ils ont en commun d’émaner d’une révolution majeure, de souder temporairement la nation par-delà ses conflits de classe inhérents, de militariser l’intégralité d’un peuple et de conquérir et soumettre un bonne partie de l’Europe… un temps. La grandeur de la France de 1812 ou de l’Union Soviétique de 1955 est un leurre dont on doit abandonner la fascination à ses contemporains. La surchauffe militariste de ces structures sociales compromet leur fonctionnement effectif, à terme. Disons la chose comme elle est, la fonction historique effective du militarisme c’est celle du baroud. Les sociétés civiles finissent toujours par dissoudre les pouvoirs militaires, qui sont émaciés, restrictifs, circonscrits, abstraits (sur le gouvernement par les juntes: même commentaire). Les traits saillants de la force militaire de Bonaparte et de Staline, avec le recul, apparaissent comme ce qu’ils sont vraiment, des indices de fragilité socio-économique, d’inquiétude autoritaire, et, au fond, de limitations civilisationnelles qui font que le saindoux social les encerclant finira par les engourdir et les engluer, comme Samarcande et Pékin (pourtant militairement détruites) finirent par engluer Gengis Khan.

Dans l’hypothèse optimiste qui sous-tend la présente réflexion, on peut envisager qu’on soit sortis du cycle meurtrier centenaire des grandes guerres de masse modernes. Guerre de Crimée (1853-56), Guerre de Sécession (1860-65), Guerre franco-allemande (1870-71), Guerre des Boers (1899-1902), Première Guerre Mondiale (1914-18), Deuxième Guerre Mondiale (1939-45), Guerre de Corée (1950-53), Guerre du Vietnam (1953-75). Les progrès sociaux épisodiques dont on nous raconte qu’ils émanent de ces guerres sont plutôt la manifestation des résistances sociétales les plus aigües face à ces conflits. Pour sa part, la guerre contemporaine est désormais très affairée à continuer de se mythologiser comme une impossibilité stratégique (hivers nucléaire, blablabla, etc.), alors qu’en fait elle pédale dans le saindoux des résistances sociétales et de la mémoire historique accumulée, qui sont la version moderne de ce que les peuples occupés de l’Empire Mongol ont servi aux héritiers de Gengis Khan, lors de la Pax Mongolica. Les guerres de théâtres contemporaines, pour leur part, sont des soubresauts ponctuels largement télécommandés par le bellicisme d’affaire. Enfin, bon, on verra bien la suite. Ce qui compte surtout, au niveau du principe fondamental, c’est que le militarisme superfétatoire est analysé ici comme un indice de faiblesse fonctionnelle des sociétés. Surspécialisée dans sa fonction de gendarme du monde, la civilisation à laquelle l’Histoire assigne temporairement (et toujours un peu fortuitement) le susdit rôle de gendarme du monde se retrouve anémiée, drainée, affaiblie, affadie, mal embouchée socialement, ruinée budgétairement, discréditée. Dans le cas du présent exemple, le recul historique a parlé. Pékin aujourd’hui est une des grandes capitales du monde tandis que les Mongols jouent tranquillement aux osselets dans leur petite principauté lointaine. Le peuple hautement militarisé ne s’est pas pérennisé. Dans son cas, la vieille image du colosse aux pieds d’argile joue parfaitement.

Le complexe militaro-industriel américain devrait méditer ce billet, qu’il ne lira pas (ce qui est dommage). Les lamentations d’Obama et de Trump sur les trillions de dollars dépensés dans des guerres locales chaotiques aux résultats confus sont un début embryonnaire de conscience. On croirait voir Gengis Khan vieillissant, accroupi dans sa yourte, en train de se demander si son être suprême approximé ne serait pas le même que celui des Musulmans, des Ukrainiens et des Chinois et si finalement le beau ciel bleu des steppes n’est pas, au fond, tout aussi bleu au-dessus de la tête de tout le monde.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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CONTRE VENTS ET MARÉES (Mariette Théberge)

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2020

On ne jette pas des mots sur une feuille de papier
Uniquement pour jeter des mots sur une feuille de papier
(p. 34)

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La poésie de Mariette Théberge se présente comme une suite de courts textes mobilisant une versification libre, déliée et naturelle. Toute prosaïque, elle sonne parfois presque comme de la prose (d’où le sous-titre du recueil: Poésie et prose) La palette est, l’un dans l’autre, diversifiée car, sur un ensemble de thèmes volontairement restreint et dans un style sobre, sciemment convenu mais sans excès archaïques ou académiques, la poétesse avance un travail textuel proposant une fort intéressante jonction entre tradition et modernité. On sait très honnêtement pondérer le lyrisme et le vibrato des émotions.

État d’âme, état d’amour

Entre l’ombre et la lumière
Entre chien et loup
Mon âme vagabonde
Rejoint la rivière

État d’âme, état d’amour
Traîner la nuit
Saisir le jour
Et tout soudain s’évanouit

Pas de deux ou valse des fleurs
Sous l’alcôve se glisse
Le corps de l’amant
Éperdu de tant de liberté

Apprécier la douceur du moment
L’envelopper de sa folie
Consoler sa peine
En prolongeant la nuit
(p. 45)

On sait aussi, tout aussi finement, jouer de poésie concrète, en allant chercher des présentations combinant avec bonheur naïveté picturale, couleurs primaires, mouvements fondamentaux, et tendresse simple de l’évocation.

Vie de quartier

Dans sa cour près de la margelle
Une petite fille joue à la marelle
Allez va! Saute jolie sauterelle

Devant la grande maison blanche assise sur le gazon
Une jeune demoiselle attend son compagnon
Sous le grand érable, presque centenaire
Des petits garçons chahutent sans raison

Des amoureux heureux de se retrouver
Main dans la main vont se promener
Il fait si bon dans le vieux quartier

Sur le pont jonchant la rivière
Maître héron vient se poser
Comme il a l’air fier sur un seul pied
Sur la grande rue et de chaque côté
De magnifiques petites maisons colorées
Qu’elles soient anciennes ou victoriennes
Toutes ont une histoire à raconter

Celle du médecin, du quincaillier
Du forgeron ou du boulanger
Sans laisser en reste le vieux moulin et son meunier
(p. 33)

Le concret, tout comme l’intime, ne prive en rien la poétesse d’un sens assuré du grandiose et de la gravité. C’est que ses thèmes portent une douleur immanente, languissante et cuisante. Cela vous force nécessairement, au moins dans certains cas, à prendre de la hauteur, ou de la distance, ou du recul (historique ou géographique). Il faut savoir souffrir tout en ne geignant pas inutilement et ce… quitte à s’expatrier thématiquement, de temps en temps.

À Frédéric (Hommage à Frédéric Chopin)

Un piano pleure sa mélodie
Triste complainte du temps qui fuit
Une sérénade alourdie par la pluie
Chante le piano, chante sous ses doigts agiles
Comme elle est douce sa mélodie

Joue, Frédéric, joue encore
Joue plus fort encore
Joue les moi tes préludes
Comme jadis du temps de mes études

Le temps est gris à Varsovie
Voici que l’allemand surgit
Va Frédéric, joue encore plus fort
Fais-moi oublier cette guerre et tous ses morts
(p. 38)

Les pleurs nous remplissent le ventre. Oui, c’est bien de cela qu’il s’agit. Mais la poétesse voit vite à retrouver ses déterminations profondes (la socio-historicité de son peuple, avant celle des autres peuples). Elle retrouve les regards et les cris qui sont ceux de sa terre, de ses berges, de son eau. Le monde naturel est celui auquel Mariette Théberge reste intimement chevillée.

Contemplation

Elle est là devant moi
Je la regarde et je l’observe
Quand elle se berce elle me berce aussi
Si elle tangue je tangue à mon tour
Je la contemple immobile dans la pâleur du jour
Je l’attends, je l’attends
C’est mon ami, ma sœur, c’est la mer
(p. 15)

De fait, dans le travail de Mariette Théberge se fait sentir très calmement, très sereinement, la fameuse touche néo-terroir dont on parle tant, en ce moment. C’est le souvenir, sa prégnance, sa charge purifiée d’évocation qui porte une portion significative des envolées.

Souvenir de ma mère (extrait)

Dans la maison une odeur enivrante
Une odeur d’enfance, un parfum de bonheur
Celui du pain qui cuit qui me ramène au temps de jadis
Alors que je n’étais qu’une jeune écolière
Toutes les semaines, le vendredi matin
Maman cuisait son pain
(p. 25)

Mais aussi (notamment de par l’évocation de la fatalité des cycle saisonniers, un des thèmes centraux de ce recueil) on assiste à la mobilisation dudit néo-terroir dans la manifestation de la lancinance et de la permanence de la douleur. Et, encore une fois, l’intimité avec la nature, le retour en elle, pourrait peut-être un petit peu, ici, nous guérir.

Visions automnales (extrait)

Je regarde immobile et blafarde
S’envoler les oies blanches et les outardes
Emmitouflée dans mon châle de laine
Oh! Comme j’aimerais qu’elles m’emmènent
Pour m’éviter une fois de plus
Que le froid d’octobre me prenne
(p. 58)

On cherche le soleil, on cherche sa chaleur, son ardeur. On ne trouve que le froid. Le livide frisson qui est en nous, tout comme celui que nous impose fatalement l’implacable irréversibilité de l’avancée de la vie en ce monde.

Mars sur terre (extrait)

Je cherche éperdument le soleil
Afin qu’il m’apporte le bienfait tant souhaité
Je continue ma route, avançant lentement
Les arabesques du vent ralentissent mes pas
Mais encore et toujours je défie le froid
(p. 56)

Mais alors quelle est donc cette douleur qui cherche tant à se dissoudre et se perdre dans le flux naturel, à y retourner, en aspirant tant à s’y abstraire, s’y éthérer, s’y apaiser. Une formulation un peu absconse (justement le type de formulation rebattue dont Mariette Théberge a la fine adresse de se tenir bien loin), parlerait peut-être de traumatisme infantile. On évoque plutôt ici la blessure d’un petit oiseau.

L’oiseau blessé

Un petit oiseau à l’aile brisée
Quelqu’un lui a volé son enfance
Brisé son âme et son innocence
Quelle profondeur a donc sa blessure?
Petit être sans défense et sans armure

Petit papillon, toi si gracile
Pourquoi tant de méchanceté, toi pourtant si fragile
Image parfaite de l’insouciance et de la beauté
Petit cœur pur désormais écorché
(p. 27)

Cette cuisante blessure, bon, au mieux, on l’apprivoise, on l’intériorise, on se la fait vibrer dans le ventre. La nature (toujours la nature) nous y aide, crucialement. Cette envie presque viscérale qui nous tourmente finit par faire son chemin en nous, s’y installer, y perdurer, s’y étendre.

La fille de la mer (extrait)

Elle est la fille de la mer
Elle la connaît du plus profond de ses entrailles
Une envie presque viscérale la tourmente
Combien de fois elle a voulu la retrouver
Danser avec elle, laissant porter son âme
Sur les flots mordorés de la lune pleine de l’été
(p. 17)

Mais, au bout du compte comme au bout de la péninsule, il ne faut surtout pas s’illusionner. Tout passe, tout est déterminé, comme condamné, frappé de mort. C’est l’avancée des saisons qui nous fournit, dans sa simplicité atavique, sûre, si parlante, la mise en forme de la conscience acérée de l’infaillibilité du fatal.

Visions automnales (extrait)

Octobre fait déjà apparaître
Ses gouttes d’eau aux parvis des fenêtres
Balayant tout sur son passage
Jusqu’aux derniers soubresauts de l’été
(p. 58)

Devant un tel inexorable (le vieux clown auguste quitte les enfants, le cirque flétri part pour ne plus revenir…), c’est dans une forme fraîche et vive d’entendement abstrait qu’émergera, assez simplement, la sagesse. Ça va, ça va les saisons. On a compris. Les petits oiseaux blessés vont devoir, tourmentés autant qu’enquiquinés, vous traverser jusqu’au moment de terminer leurs trajectoires les pattes en l’air dans le neige. Bien compris, l’inexorable des saisons. Tout bon. Mais, hé, hé, regardez-moi donc ça… il y  a aussi le hors-saison!

Hors-saison (extrait)

Ils [les petits oiseaux — P.L.] s’apprêtent à quitter pour leurs quartiers d’hiver
Refaisant ainsi le chemin à l’envers
Saison morte ou de transition
Tout simplement hors-saison
(p. 59)

Il n’y a pas à chipoter. La sagesse s’extirpe de la roue des saisons. Oui, oui, la voici bel et bien hors-saison. En voilà une solide méthode d’encadrement thérapeutique (si vous me passez le mot) des douleurs de la vie. En voulez-vous une autre? Eh bien, pourquoi pas la profondeur d’un regard plein d’amour?

Profondeur

De la profondeur de ton regard
J’ai saisi la douceur de ton cœur
La grandeur de ton âme
Tel un soleil levant
Sur l’aurore de mon existence
(p. 48)

Dans le cercle sobre, en cheveux mais bien coiffé, de ces quelques éléments thématiques, en tranquillité, en force, Mariette Théberge nous convoque à une rencontre simple, fraîche, unifiée. Une rencontre où la rusticité de vie touche la sagesse des nations tout autant que le bonheur de formulation s’articule dans une langue simple, pour une poéticité bien tempérée. La langue, elle aussi, ici, porte un châle en attendant l’hiver et —surtout— en parlant parlure… Sur ce point, justement, avez-vous votre préférence?

Les mots (extrait)
Préférez-vous des mots de tous les jours?
Au revoir à bientôt merci ou bonjour
Sans les mots nul écrit
Sans eux que deviendrait la poésie?
(p. 34)

Rien à redire qui ne soit redit. La poésie est ici. Vu que ce qui se dit se dit. Il faut tout juste lire. Le recueil de poésie Contre vents et marées — Poésie et prose contient 41 poèmes. Il se subdivise en cinq petits sous-recueils ou Parties: Vivre en ce pays (p 11 à 17), À ma famille (p 21 à 30), À mes amis poètes (p 33 à 38), États d’âme (p 41 à 51),  et Les saisons de ma vie (p 55 à 61). Ils sont précédés d’une préface de John Mallette intitulée Lueur de printemps (p 5) et d’un texte de remerciements (p 6-7). La quatrième de couverture renseigne succinctement sur la biographie de la poétesse et sur ses influences premières en poésie. L’image de couverture est une photographie prise par Léona Gauthier et représentant le quai des Escoumins. Une photo en noir et blanc du grand-père de la poétesse apparaît dans le corps de l’ouvrage (p 22).

Mariette Théberge, Contre vents et marées — Poésie et prose, Mariette Théberge, 2014, 63 p.

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Il y a trente ans, CORMORAN

Posted by Ysengrimus sur 7 septembre 2020

Raymond Legault dans le rôle de Pacifique Cormoran

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Il y a trente ans (1990-1993), je me délectais d’un excellent téléroman traditionnel, mes Belles Histoires des Pays d’en Haut à moi. Il s’agit de CORMORAN de Pierre Gauvreau. Je dis traditionnel, c’est notamment à cause du rendu visuel de la chose. Filmé en prise réelle, sur les rives du fleuve Saint-Laurent, à la hauteur de Kamouraska, le feuilleton multiplie les scènes extérieures ainsi que les tableaux de la vie quotidienne traditionnelle. Les portes s’ouvrent et se ferment en claquant, on y mange pour vrai, les chevaux tirent des carrioles l’été et des traîneaux l’hiver. Un peu comme dans les tableaux de Cornelius Krieghoff, on y expose méticuleusement les scènes de vie domestique, de travail et de loisirs d’autrefois.

Nous sommes dans les dernières années de l’entre-deux-guerres (1936-1939) et nous suivons la vie ordinaire (quotidienne, sociale et politique) des citadins de la petite commune (fictive) de Baie d’Esprit. Ce village riverain, dont la croissance s’accélère tout doucement, semble avoir été initialement fondé autour du Domaine Cormoran, grande propriété terrienne riveraine dont la famille héritière, les Cormoran, dirige une seigneurie à l’ancienne, contrôlant un certain nombre de fermes avoisinantes s’adonnant principalement à l’élevage du mouton. L’origine de cette famille Cormoran, l’équivalent le moins incertain d’un rameau aristocratique dans ce beau et immense voisinage colonial, est cependant fort obscure. Une hypothèse veut que l’ancêtre s’appelait Corcoran (nom irlandais assez usuel, commun même) et qu’il ait été une sorte d’aigrefin des battures. Écumeur de grève, il aurait accumulé son capital primitif en pillant les navires en perdition qui s’échouaient sur les hauts-fonds rocheux du fleuve. Des langues plus fourchues encore (il n’en manque pas dans les environs) vont même jusqu’à susurrer que le forban Cormoran d’origine aurait fabriqué de faux phares pour provoquer sciemment l’échouage desdits navires en perdition. Quoi qu’il en soit, tout cela se perd un peu dans les brumes de la légende.

Ce qu’on a aujourd’hui, c’est un grand domaine foncier un peu vermoulu tenu par les trois membres survivants de la descendance Cormoran, dont la trajectoire de vie entre 1936 et 1939 forme l’armature principale de la trame du feuilleton. Mademoiselle Bella Cormoran (Nicole Leblanc) est la sœur aînée du trio. C’est la noblaillonne coloniale guindée type, arrogante et cassante au possible avec son personnel de maison comme avec les membres de sa famille et ses concitoyens du village. Bella Cormoran est rien de moins qu’une sorte de duchesse des battures et son attitude roide et hautaine autant que le prestige encore vivace de sa maison impose aux alentours un respect parfois béat parfois grincheux mais, l’un dans l’autre, assez solide. Mademoiselle Cormoran est célibataire et montée en graine, ce qui n’empêche pas certains partis de conséquence de continuer de rêver, dans le voisinage, de la faire un jour convoler. Sa sœur puînée Angélique Cormoran-Lafond (Mireille Thibault) est une boulotte effacée aux grands yeux papillonnants, qui ne cultive en rien les allures d’aristo guindée de sa sœur. Mariée à un roturier local du nom de Germain Lafond (Guy Mignault), Angélique vit dans un des logis du Domaine Cormoran et est largement terrorisée par la tyrannie de Bella, qui la traite, elle, comme une de ses fermières et son mari comme un de ses journaliers. Le seul atout dont dispose Angélique pour se supérioriser auprès de Bella, c’est l’intendance de la sensualité. Angélique est une bonne vivante qui mange copieusement et baise allègrement, dans l’intimité sacrée du mariage, et qui ne se gène pas pour rappeler à Bella (que maints démons secrets dévorent d’autre part) les joies de la vie maritale, notamment dans sa facette nuptiale. Le frère cadet des Cormoran c’est Pacifique Cormoran (Raymond Legault). Cumulant les fonctions de médecin et de dentiste du village de Baie d’Esprit et du Domaine Cormoran, Pacifique est le digne dépositaire de la pensée rationaliste et progressiste dans le village. Astronome amateur, il dispose, sur le Domaine Cormoran, d’un petit observatoire avec télescope dans lequel il se retire fréquemment et passe souvent la nuit, en harmonie avec le cosmos. Cette harmonie cosmologique du très respecté (et un tout petit peu condescendant) Docteur Cormoran se complique d’un facette plus trouble. C’est que, la nuit, dans son observatoire, il retrouve souvent, pour de grands ébats passionnels, Mariette Savard (Margot Campbell), intendante, servante et bonne à tout faire du Domaine Cormoran. La servante Mariette est vingt ans plus vieille que le Docteur Cormoran (Madame Campbell, une routière des téléromans québécois, tient, à 55 ans le rôle avec brio. Elle est magistrale et sa beauté sobre, roide et digne est inaltérée). L’idylle est secrète et fait jaser à mi-mots tant sur le Domaine que dans le village. Pacifique Cormoran est un amant honteux. Il n’a jamais voulu assumer cette relation au grand jour et cela suscite beaucoup d’acrimonie chez Mariette qui, sporadiquement, essaie au mieux de s’extirper de ce piège sans issue de l’affect. Un des personnages clefs de ce feuilleton, Mariette Savard vit dans une frustration permanente. Elle se fait traiter ostensiblement comme une soubrette par la très dédaigneuse Bella Cormoran et furtivement comme une houri thérapeutique par Pacifique Cormoran. Mariette Savard ronge son frein à Cormoran mais la roue de l’histoire fera éventuellement tourner les choses à son imprévisible avantage.

C’est qu’à partir de la Guerre Civile Espagnole (1936) la roue de l’histoire va se mettre à furieusement girer, au village de Baie d’Esprit. On a maintenant des camions de transport, des automobiles, le téléphone et la radio, au village. On s’intéresse de plus en plus au rythme effréné des tensions internationales. Le vieux journal hebdomadaire n’est plus la seule source d’information sociale et politique. Le susdit journal du village s’intitule L’Idée. Il est tenu par un vieux libre penseur à l’ancienne, Flamand Bellavance (René Caron) qui cumule, un peu poussivement, les fonctions de journaliste d’investigation et de typographe. Son épouse (qui assume aussi les positions de cheffe du bureau de poste et de secrétaire médicale du Docteur Cormoran), son fils et sa fille l’aident avec ce travail journalistique toujours patient et intensif. Ladite fille, Flavie Bellavance (Danielle Leduc), jeune jouvencelle moderne et faussement naïve, tirera elle aussi son épingle du jeu fort astucieusement, dans toute cette aventure. Doucement, tout se précipite. Les nouvelles locales circulent désormais plus rapidement que ne parait le journal. Certains prolos du village envisagent de joindre le Bataillon Makenzie-Papineau, en Espagne. La politique mondiale imprime graduellement sa marque de fer sur la vie villageoise. Ainsi Clément Veilleux (Raymond Bélisle), boucher de son état, est un ancien lutteur de foire et sosie passable du dictateur Benito Mussolini. Il n’en faut pas plus à ce personnage bravache et narcissique pour se mettre à se prendre pour rien de moins que le Mussolini du Bas Saint-Laurent. Il lance une organisation de chemises bleues et entreprend d’implanter localement les idées d’Adrien Arcand et de la Ligue Fasciste du Canada. Cela fait branler dans le manche un autre notable du village, Hippolyte Belzile (Normand Lévesque). Ce dernier est un commerçant matois, enrichi par la crise de 1929 (il y en a eu) et propriétaire, entre autres, de l’Hôtel du Grand Cormoran ainsi que du bistrot attenant. Financier discret et investisseur foncier en moyens, Hippolyte Belzile rêve de racheter le grand domaine fermier à la famille Cormoran, attendu qu’il juge qu’il pourrait le rentabiliser bien plus efficacement que ne le font les petits aristos crispés de la batture. Donatienne Belzile (Francine Ruel) son épouse, est une snobinarde se voulant mondaine mais qui connaît mal le gestus et qui, un peu pataude, malgré les ressources financières bien réelles de son mari, n’arrive pas à vraiment jouer sa carte, face à l’arrogance fielleuse et rodée de Bella Cormoran. Celle-ci n’aime pas que l’hôtel de ce couple de parvenus méprisables porte le nom de sa famille mais on ne peut strictement rien y faire: grand cormoran (Phalacrocorax carbo), c’est aussi le nom commun d’un oiseau pêcheur. On peut parfaitement dénommer un hôtel du nom d’un oiseau, même si ce geste symbolique est totalement exempt de la moindre innocence, dans l’environnement régional. Entre le bourgeois conservateur Hippolyte Belzile et le bouillant fasciste Clément Veilleux, les relations sont ambivalentes. La proximité des idées ne s’harmonise pas avec la divergence des méthodes. Hippolyte Belzile est un feutré, un insidieux, qui négocie ses transactions en douceur, enivrant son interlocuteur de belles paroles tout en baptisant les cafés qu’il lui sert de rhum capiteux, en dehors de heures de vente d’alcool. Clément Veilleux est un violent, un factieux, un primaire et un doctrinaire étroit. Hippolyte Belzile rejoint souvent la vision du monde de Clément Veilleux mais il trouve tout de même que le bardassage par des fiers-à-bras en chemises bleues n’est pas la meilleure façon d’organiser la vie villageoise sans risquer de finir par attirer l’attention des autorités canado-britanniques. Un troisième notable s’impose graduellement dans le tableau local, en la personne de Viateur Bernier (Claude Prégent). Fils du défunt maire de Baie d’Esprit, entrepreneur industriel, propriétaire du moulin à scie, de la fonderie et des magasins Théodule Bernier & Fils, ce patron paterne vieux style paie ses travailleurs en coupons d’achat dans ses propres magasins. Les travailleurs de la fonderie, qui veulent être payés en argent sonnant, se mettent en grève. Dans cette manifestation locale de la lutte des classes des années trente, l’hotelier-tenancier, le boucher et les autres commerçants du village appuient en sous-main les travailleurs fondeurs car leur accès à un salaire en argent réel avantageraient tous les commerces de la ville et pas seulement le vieux monopole Bernier. Simplement, le meneur de ce mouvement social, un montréalais du nom de Gérard Labrecque (Jean L’italien) passe pour un communiste, c’est pourquoi les appuis aux grévistes ne se font pas trop explicites. Bella Cormoran, pour sa part, appuie, sans trop comprendre le détail, les forces de la réaction. Le curé de la paroisse et son vicaire également. Le Docteur Cormoran et le journaliste-typographe Bellavance appuient les luttes des travailleurs et réprouvent les fier-à-bras fascistes qui les harcèlent. Graduellement, inexorablement, avec la guerre qui approche, les positions se polarisent.

Sur fond d’effervescence sociale, le récit démarre autour du vieux drame bourgeois et intime de la famille Cormoran. Un quatrième enfant Cormoran, le bigot et austère René Cormoran, est mort et sa veuve Ginette Durivage-Cormoran (Katerine Mousseau) détient les droits successoraux sur le quart de la possession indivise des Cormoran. Ginette Durivage-Cormoran, qui préfère qu’on l’appelle Ginette Cormoran, tout simplement, pose un problème particulier. Elle est venue au monde de parents inconnus, dans une portion spécifique des immenses terres Cormoran qui s’appelle l’Anse-aux-maudits. Cette anse est une agglomération de vieilles cabanes riveraines dans laquelle vivent des lumpen-pêcheurs pauvres et déguenillés. Ceux-ci sèchent le hareng en plein air et font de la couture de fourrure pour les villageois. Des notables comme Clément Veilleux et Hippolyte Belzile considèrent les gens de l’Anse-aux-maudits comme des vagabonds, des quêteux, des pèquenots, des guénilloux et des simples. On les dit même possédés du démon. On ne veut pas les voir au village. Bella Cormoran n’en pense pas moins. Voici donc que son frère René a tiré une de ces gamines de rien de la lie de la batture, l’a fait accéder socialement et l’a épousée. Bella, qui voulait que son frère René devienne prêtre, juge que c’est cette Ginette de l’anse qui a fait mourir son frère et, ouvertement, elle la méprise, la traitant notamment de succube. Ginette, héritière, désormais raffinée et débrouillarde, juge qu’elle a parfaitement le droit de vivre au Domaine Cormoran et entend y prendre sa place. L’histoire se complique quand il s’avère que la maison de grève qu’elle habitait avec son défunt mari a été louée par Bella à deux géologues allemands, Wolfgang Osnabrück (Jean-Louis Roux) et Friedrich Müller (Gabriel Marian Oseciuc), deux ressortissants non-nazis de l’inquiétant pays du chancelier Hitler. Des relations variables et subtiles vont se nouer entre tous ces personnages. Inutile de dire que je ne vous ai strictement rien dit de ce scénario dense, complexe, articulé et magnifique.

Le feuilleton CORMORAN campe une évocation à la fois tendre, réaliste et particulièrement vive et riche en rebondissements fins et nuancés de la vie dans un village riverain de la vieille vallée du Saint-Laurent, à la toute fin de l’entre-deux-guerres. Je garde de cette série québécoise un souvenir télévisuel intense des années de transition entre la naissance de mon premier fils (Tibert-le-chat, 1990) et celle de mon second fils (Reinardus-le-goupil, 1993). Trente ans déjà… Non, effectivement, rien n’arrête la vieille roue de l’Histoire.

 

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VACUUM, LA FÉE A L’ENVERS – CONTE POUR ADULTES (Pierre Fayard)

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2020

Vacuum

 

On a ici rien de moins que le petit conte enlevant de l’expectative tendue. Comme le déploiement en éventail des pouvoirs longuement anticipés du super-héro de service, l’action terrible et cruciale de la baguette de la fée Vacuum nous fait languir de se laisser attendre. Envers nous, elle est quasiment l’Arlésienne des fées. Elle est comme Clochette qui vient, d’un coup d’aiguille, taper sur le tableau et en crever la bulle. à la fin de la tonitruante et pétaradante campagne de pube. Car, bon, l’innovante légende de la fée Vacuum est relatée ici ex post. C’est une historiette iconoclaste, satirico-philosophique et contemporaine. On sait que l’histoire, écrite à la sauce du présent par les chroniqueurs du moment, justifie, filtre et oriente plus qu’elle ne rapporte fidèlement. Poil aux dents. C’est aussi que la fée Vacuum clôt un cycle, et pas le moindre des cycles. Le cycle atavique de la création du monde.

Il faut implacablement entrer là-dedans en prenant du champ. On doit donc d’abord et avant tout revoir le récit de ladite création du monde et ce, de fond bouffon en comble potache. Il faut retrouver le Grand Architecte, son goût anthropomorphisant pour les pommes rouges, craquantes et fraîches, ses escarmouches perpétuelles avec Adam et Ève, son omnipotence usurpée, ébréchée, distante et angoissée. Il faut aussi s’introniser, bien en rythme, dans le monde complexe, subalterne et chatoyant des fées. Il faut s’imprégner de leurs fonctions besogneuses, de leur byzantine division du travail, de leurs déterminismes existentiels, de leurs acronymes percutants et aussi… de leurs petites personnalités affirmées. Les fées veulent agir certes mais, plus inconsciemment, elles veulent aussi briller, elles veulent scintiller, car la dorure de l’ego est vitale dans l’auto-estime féérique. Et quand la découverte de leur sensualité va s’entortiller dans l’affaire, tout va de surcroît se compliquer… et s’insurger aussi.

Aussitôt que l’humain et l’humaine sortent du paradis terrestre, patatras, c’est la techno-tornade. Une tempête mythologico-problématique de plusieurs millénaires nous roule sous le nez en quelques chapitres. Deux thèmes classiques, savoureusement et humoristiquement revisités, s’imposent alors à nous. Le premier de ces thèmes. c’est celui du golem, de la créature débordant machinalement son créateur. Comme l’être suprême organisateur est un vrai concepteur mais un faux dieu, le golem de ce grand apprenti sorcier involontaire ici, ce sera nul autre que l’être humain, tel qu’en lui-même. Ce dernier commencera par jouer des religions comme on joue d’une gouache avec les doigts. Comble de lèse divinité, les humains s’ingéniaient à s’inventer des religions qu’ils hybridaient sans soucis de cohérence, juste pour en tester la fertilité pratique. Ensuite, on aura la technocratie, l’ADN, la cyber-culture, le cartésianisme ratiocineur et la cynique tempête financiariste (je vous coupe le foisonnant détail). L’horloger du déclic initial perdra complètement le contrôle de sa lourde et complexe clepsydre hydraulique. Il ne la brisera cependant pas (car là c’aurait été le Déluge). Il n’y aura donc pas d’Arche mais il y aura quand même —hum, hum— la fée Vacuum…

Le second thème rencontré ici sera celui de l’androïde humanisée. Insensible au départ, imbue de ses fonctions terribles dont je vous tais le détail fin, roide et glaciale, presque robotique, la fée Vacuum est graduellement commise et compromise avec sa fascination inattendue et déroutante pour la sexualité torride de ces humains sensuels qu’elle se devait initialement de cerner en un cadre beaucoup plus abstrait (pour dire les choses pudiquement). Comme une androïde pré-programmée ailleurs et d’autre part donc, la fée Vacuum, prenant hardiment Ève pour muse, rencontre éventuellement son capitaine Kirk (à répétition) et bascule dans l’hommerie la plus sémillante imaginable. Je ne vous en dis pas plus. Il faut savourer comme lait et miel la discrète mais implacable gauloiserie du tout de la chose…

Ritournelle néo-mythologique comiquement revisitée en tourneboule, le texte de Pierre Fayard est vif, nerveux, ironique, goguenard. Les vagues et les replis du récit sont chamarrés d’une bouffonne iconoclastie. Dans un sens ou dans l’autre, ce conte a du souffle. De fait, il est emporté par un incroyable élan aspirant. Il nous avale atterrés et nous régurgite railleurs. Et quand on en finit avec ce petit roman, on juge en conscience que le tout de la mise en existence cosmologique fut rien de moins qu’une bourde monumentale. Mais pas grave. C’est absolument pas grave. L’erreur est créative.

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Pierre Fayard, VACUUM, la Fée à l’Envers – Conte pour adultes, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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