Le Carnet d'Ysengrimus

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Archive for the ‘Lutte des classes’ Category

LE DÉCLIN DE L’EMPIRE AMÉRICAIN, trente ans plus tard…

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2016

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Trente ans plus tard, j’ai revu le machin qui avait mis Denys Arcand en selle. Bon, si on se place strictement du point de vue de la production cinématographique québécoise, voici certainement un film important (même si au niveau de la production occidentale ou mondiale on peut probablement le classer entre médiocre et ordinaire. Nous sommes d’accord là-dessus, je pense). Important parce que finalement il a longtemps été assez difficile pour le cinéma québécois de mettre en scène des hommes et des femmes de l’époque contemporaine, et de se sortir des mariachapdelinades et autres productions familleplouffardes folklorisantes que nous connaissons bien et qui s’exportent encore mieux. Important donc déjà pour la diffusion et la mise en évidence d’un discours qui arrive à traiter de l’homo et de la femina kebekensans (tout en se traînant jusque sur le parvis des Academy Award, ce qui fut aussi une petite première locale).

Important aussi parce que c’est un film à thèse (ce qui est plutôt rare sur le continent du just for fun) et que, qui plus est, la thèse n’est pas inintéressante. Je parle encore en ayant en tête le public nord-américain: il est moins habitué à se faire dire que sa vie la plus intime est soumise aux tensions de l’histoire que de se faire raconter des sornettes allègres et militantes de volonté individuelle et de self made (wo)man. Mettre en rapport le «déclin» de l’empire américain avec les comportements intimes des gens d’ici, cela a pour nous une portée didactique non négligeable. Je dis didactique à dessein car vous aurez certainement remarqué le ton didactique à mourir de ce machin. Ce n’est que profs qui dissertent, écrivent des livres, font des entrevues etc… Le même ton didactique se retrouvait d’ailleurs dans le comportement de Denys Arcand lui-même en interview au Québec (… au Québec, car en France j’ai observé à l’époque qu’il adoptait un profil plus bas. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant car il y a bien dû se trouver un européen ou deux pour lui mettre sous le nez le simplisme désarmant de ses belles théories historiques). Chez nous en tout cas, il jouait au grand historien, et on pouvait observer dans ses propos de toutes les entrevues que j’ai entendu à l’époque de la sortie du film que son propre discours et le discours des personnages du film ne font qu’un. Ceci N.B. car c’est capital dans la suite de mon propos.

Film à thèse, donc. C’est cela qui m’a le plus intéressé. Bon, les gens parlent de cul et ont des comportements de dégénérés, ça en a choqué plusieurs dans le temps (ici en tout cas). Pour ma part, je n’ai rien à redire là-dessus. Je trouve cela très bien, à peu près réaliste surtout dans le cas des personnages masculins (quoique parfois plutôt mal joué). Donnons lui un bon 8/10 pour la peinture de moeurs (en se disant bien que 37,2 le matin était allé chercher 42/10!) et passons à ce qui à mon avis est le plus important là dedans: les thèses ronflantes de monsieur Arcand.

Au début, j’ai ressenti une certaine jubilation. Enfin le déterminisme historique au cinéma en Amérique, me disai-je. On campe une classe décadente d’intellectuels nord-américains et on travaille à démontrer l’historicité de ces destinées individuelles. Tout beau. Mais graduellement on s’aperçoit que le discours des personnages et le discours du film (et de surcroît le discours de monsieur Arcand en interview) sont les mêmes, c’est-à-dire que les personnages ne sont pas les seuls à croire au «déclin» irréversible de la totalité de l’univers. Le film et son réalisateur y croient aussi!

Arrêtons nous un instant sur ce concept historique de déclin ou de décadence. Arcand (en interview), à qui on avait dit que ce terme était péjoratif voire dénigrant, répondait avec une hauteur condescendante que non… déclin, c’est neutre historiquement. Rien de plus faux évidemment (quoique les qualificatifs de péjoratif ou de dénigrant n’aient aucun intérêt ici). Déclin, décadence c’est le recul historique pensé de l’intérieur et conçu exclusivement comme un affaissement imputable à une causalité interne, organique, sans que les rapports à d’autres entités (en montées celles là) ne soient pris en compte. Un organicisme historique moniste et myope, voilà bien ce que nous sert Arcand le prof-d’histoire-drop-out. Revoyez la scène où ils sont à l’extérieur du chalet et se tournent vers le sud. L’une d’entre eux annonce alors solennellement aux autres que si les missiles tombaient sur Plattsburgh (base militaire importante située sur le Lac Champlain dans l’état de New-York), on verrait briller le ciel d’ici. Suit alors toute une diatribe sur le déclin des civilisations comparé au déclin des organismes, le tout baignant dans un fatalisme ronflant et réducteur. On prend alors, entre autres, l’Amérique pour l’univers entier. C’est un après-nous-le-déluge sidérant de suffisance naïve… et pourtant ces missiles, ils viendraient bien d’ailleurs qu’en Amérique, il me semble!

 Je considère que dans un film à thèse (et croyiez moi, au Québec et au Canada, c’est comme ça qu’Arcand le posait en 1986-1987) on fait le boulot au complet ou alors on ferme sa gueule et on se contente de faire de la peinture de mœurs (ce qu’Arcand prétendait faire sans plus… quand il s’adressait au public français à la même époque). En un mot, c’est une complète absence du moindre recul critique (de recul historique pour tout dire) qui produit cette identification du discours du film au discours de ses personnage. Dès lors, le propos central du film, ce qui a décidé de ce titre tellement ronflant: un rendez-vous crucial, dans une importante période de crise, avec le déterminisme historique (et incidemment avec le matérialisme historique, c’est bien cela qui est mon propos) est raté, parce que la réflexion s’arrête à mi-chemin, c’est-à-dire au niveau des illusions (partagées par le discours du film) des décadents sur eux mêmes. On se prétend historien et on n’est même pas capable de penser les causes du recul de l’Amérique (rapports-monde concurrentiels: Corée, Japon, Pacifique; rapports-monde pays émergents: Inde, Chine, Tiers-monde). On remplace cela par une bouillie pédante et fataliste sur le déclin des organismes et la désillusion des élites où le seul représentant d’un pays du Tiers-monde invité participe allègrement à la foire en ne cherchant de l’Amérique que ses putains consentantes. On n’est pas plus capable de penser l’après-déclin (c’est-à-dire qu’après l’empire romain, l’histoire continue à se dérouler avec de nouveaux rapports de forces etc…). Il y a une scène révélatrice à ce sujet. Revoyez le petit prof d’histoire cynique au moment où son étudiante prostituée le masturbe dans le salon de massage en lui parlant de la peur de l’an mille. Il y a tout un crescendo dans la description de la terreur dans le discours de l’étudiante correspondant à la montée de la jouissance onaniste chez mon historien. Au moment où elle en arrive à l’an mille lui-même, et où il ne reste plus rien à dire sinon que la peur n’était pas fondée et qu’après, l’histoire a bêtement suivi son cours sans qu’on en fasse un plat, voilà mon zozo qui lui signale qu’il va jouir. L’incapacité de penser l’après déclin d’une classe par cette même classe se trouve mise en abîme (inconsciemment, j’en suis sûr) dans cette petite scène, drôle uniquement pour ceux qui la trouvent drôle.

Cette incapacité de penser tout ce qui est autre ou postérieur à soi caractérise la classe et la génération campée dans le film (qui est la classe et la génération d’Arcand: nos sempiternels babyboomers, babacools de jadis et reaganiens de tout à l’heure). Je ne m’étendrai pas sur le mépris des jeunes (qui sont dépeints comme des éphèbes falots et sans entrailles. Le réalisateur ne perce visiblement pas les secrets de la jeunesse aussi bien que dans ses chères années soixante!), le mépris des homosexuels (il est bien sympa… mais il pisse bien le sang quand même), le mépris des nations étrangères (je ne reviens pas sur mon africain sans cervelle), le mépris des classes populaires (représentées par un cabotin sans talent, splendide fleuron du népotisme cinématographique, jouant les rockeurs putschistes et dénué de conscience). Je m’arrêterai pour finir sur le mépris des femmes car il est lui aussi particulièrement révélateur de la dynamique faussement moderniste de ce film.

Cette dynamique se pose ainsi: au départ, ça semble neuf puis graduellement ça tourne carrément au vioque. Au Québec —comme dans le reste de l’Amérique— les femmes représentent une force avec laquelle il faut compter… et ce d’une façon que les Européennes pouvaient difficilement se représenter vers 1986. Se mettre à dos le lobby féminin est dangereux pour le succès d’un film. Aussi Arcand prend toutes les précautions d’usage: elles feront des haltères pendant que les bonshommes prépareront le repas… au début du film. Si cette image a frappé l’Europe à l’époque, ici elle n’a pas eu beaucoup d’effet: les vendeurs de lessive emploient le même type de procédé pour ne pas se faire taxer de sexisme et perdre de la clientèle. Bref, côté sexisme, Arcand est blindé avec cette image de départ. Il pourra donc doucement faire entrer sa misogynie par la porte d’en arrière sans risque. Cela se manifeste d’abord par une compréhension beaucoup moins intime des femmes que des hommes alors que l’on prétend les décrire de façon égale. Au moment de l’alternance des dialogues féminins et masculins au début du film, les forces sont égales en apparence. Mais graduellement on se rend bien compte que les hommes sont plus réels, mieux campés, plus truculents, en un mot plus intimement compris par le réalisateur que leur vis-à-vis féminins. Nous voici ramenés à cette incapacité à comprendre tout ce qui est autre. Les femmes misandres ont la part un peu moins belle et débitent beaucoup plus de clichés creux et sans âme que les hommes misogynes. C’est un faux match nul en vérité, malgré tous les efforts déployés. Ensuite, voici qu’une de ces jeunes femmes, sportive, intelligente et volontaire, avoue à une collègue aussi féministe qu’elle qu’elle jouit à mort de se faire sadomasocher par un con sans cervelle. On embarque à plein. Après tout, c’est un fantasme comme un autre et cette jeune femme a tellement tout de la yuppie autonome de notre temps. Il m’a fallu tout le film pour réaliser que cette femme n’était qu’une marionnette servile dans les mains d’un réalisateur mâle et qu’on était en train de se faire réintroduire en douce nos bon vieux schémas de domination d’un sexe sur l’autre, qui reviennent à la mode, comme tout le fascisme ordinaire de nos yuppies vieillissants. Se faisant fouetter à la fin en contemplant le coucher du soleil, la comédienne bien tempérée parachève le tableau et contredit par ses actes les vues de nos deux historiens-années-soixantards-vieux-schnoques qui affirment sans rire que le déclin des empires est relié à la montée du pouvoir des femmes dans la société.

En conclusion, voici un film à la mesure de la génération et de la classe qu’il décrit. Des belles promesses progressistes et novatrices au début, puis graduellement tout s’inverse et on tombe dans une espèce de valorisation réactionnaire du cynisme, de la jouissance égoïste et des pires idées reçues, baratin didactique autolégitimant et autodéculpabilisateur à l’appui. Le «charme» indiscret et philistin de la bourgeoisie gavée et suffisante d’Amérique du Nord, de l’intelligentsia du statu quo jaloux et de la gabegie planétaire, croqué pour la postérité par un de ses vaillants pairs au moment ou la prescience obscure de la fin de ses privilèges lui affleure à peine à la cervelle. On connaît la suite. Les critiques encenseront aussi Les Inflations barbantes (Les invasions barbares) et n’allumeront leurs lumières que pour L’âge des ténèbres, qui rencontrera enfin la révulsion méritée par l’intégralité de cette œuvre de cabot.

Le Déclin de l’empire américain, 1986, Denys Arcand, avec Dominique Michel, Dorothée Berryman, Louise Portal, Geneviève Rioux, Pierre Curzi, Rémi Girard, Yves Jacques, Daniel Brière, 101 minutes.

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Réflexion sur les fondements interactifs et informatifs du cyber-journalisme

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2016

Extra-Extra
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Il y a quelques temps, lors d’un débat sur Les 7 du Québec, deux de nos plus assidus collaborateurs ont eu l’estoc suivant, parmi bien d’autres. C’était au cœur d’un de ces grands élans digressifs dont je me tiens bien loin désormais comme participant mais que je lis toujours très attentivement, car la sagesse y percole souvent. Après que Lambda ait déploré la sempiternelle rudesse des échanges, Epsilon lui dit ceci:

Mais Lambda, vous êtes tout autant rude avec vos interlocuteurs, et ça n’est pas grave. C’est une question de style. Et vous montrez que vous êtes particulièrement sensible à la rudesse d’autrui. Ce qui est bien.

Vous savez, sur internet, il ne faut pas prendre tout ça avec le même sérieux que dans la vie. Car tout est ajouté des émotions fantasmatiques sur le net, parce que nous n’avons pas la vraie personne en face de nous. Vraiment, il ne faut pas se focaliser sur des réponses un peu plus rudes que la coutume. Et ça fait partie du jeu. C’est sans conséquence. Et vous pourriez m’en dire autant que ça ne changerait pas l’opinion que j’ai de vous et mon comportement dans mes réponses à vos rudesses, le cas échéant.

Réponse de Lambda:

Vous parlez d’internet, Monsieur Epsilon, moi je vois un moyen de diffusion d’information, un journal, un magazine, un média d’information. Vous voyez ce site comme étant un média social, une sorte de Facebook où le discours citoyen se vautre dans les mondanités et l’opinion, avec bien entendu les accrochages d’usage. Votre vision ne correspond pas à la mienne.

Si on veut faire du Facebook, soit. Mais si on veut faire de l’information et pousser la réflexion, il faut un minimum de crédibilité et de sérieux. Comment voulez-vous concurrencer en crédibilité avec les médias de masse si on joue avec des clowns? Vous voyez beaucoup de professionnels de l’information insulter les gens? Moi, je n’en ai jamais vu.

Ces deux interventions, surtout la seconde, synthétisent toute la problématique actuelle du journalisme citoyen. Le problème journalistique se formule désormais comme suit, c’est inévitable. Comme suit, je dis bien, c’est à dire dans les termes fort peu anodins d’une crise existentielle. Le journalisme est-il un corps de comportements communicatifs normés, fatalement aseptisés, reçus, stabilisés historiquement, avec une certaine façon ritualisée de colliger l’information, de la synthétiser, de la disposer, de la desservir, qui serait constante. Est-il un comportement produisant un corpus circonscrit?… un peu comme la poésie en vers ou les recettes de cuisine sont constantes et à peu près stabilisables à travers le temps.

Ou alors le journalisme n’est-il pas lui-même rien d’autre qu’une vaste manifestation perfectionnée (une parmi d’autres), justement, de mondanité et de formulation d’opinion, dont les cyber-ressources actuelles ne révèlent jamais que la profonde mutation contemporaine. Le journalisme, malgré ce qu’il voudrait bien faire croire, c’est pas une discipline rigoureuse comme, disons, la géométrie. Cela implique d’importantes questions. Le caractère «professionnel» ou «informé» du journalisme traditionnel est-il jamais autre chose qu’une illusion un peu parcheminée de classe élitaire (bien entretenue par la frilosité classique de l’esprit de corps, lui-même effarouché par le progrès que l’explosion actuelle impose). Les divers journalismes jaunes, la presse poubelle ou potineuse ne sont pas des inventions très récentes. Les élucubrations bobardeuses journalistiques, les diffamations de personnalités politiciennes et les relations de rencontres d’OVNI, sont vieilles comme le journalisme. L’internet est loin, très loin, d’avoir inventé tout ça. L’internet n’a pas inventé non plus le discours polémique, dont en retrouve des traces virulentes jusque chez les Grecs et les Romains.

L’élément nouveau des conditions journalistiques contemporaines ne réside pas vraiment non plus dans le fait que n’importe quel ahuri peut s’improviser diffuseur d’information de presse. Rappelons-nous, un petit peu, de l’époque pas si lointaine où celui qui contrôlait le chantier de coupe de bois contrôlait la pulpe, que celui qui contrôlait la pulpe contrôlait le papier, et que celui qui contrôlait le papier contrôlait à peu près tout ce qui s’écrivait dessus. Le journalisme n’a JAMAIS existé dans un espace intellocratique serein et éthéré. Cela n’est pas. Et l’objectivité de la presse, depuis sa conformité au factuel jusqu’à l’équilibre des opinions qu’elle véhicule, a toujours été un leurre de classe, dont l’unique bonne foi, toute épisodique, fut de se laisser aller parfois à croire à sa propre propagande.

L’opposition entre mes deux intervenants ici pose de facto une triade critique Facebook/média citoyen/média élitaire et, nul ne peux le nier, c’est l’espace intermédiaire, celui du média citoyen, qui se cherche le plus et ce, à cause du poids des deux autres. Un mot sur ces trois facettes du tripode.

Médias journalistiques élitaires. Ils sont foutus en terme de crédibilité fondamentale et plus personne de sérieux ne cultive la moindre illusion au sujet de leur partialité de classe. En plus, ils se détériorent qualitativement, en misant de plus en plus sur des pigistes et des gloses et traductions-gloses d’agences de presse. L’électronique les tue lentement comme distributeurs d’un objet (commercial) matériel traditionnel, ce qui les compromet avec une portion significative de leurs lecteurs d’antan. L’éditorial d’autrefois, donnant péremptoirement la ligne d’un quotidien ou d’un hebdomadaire, n’est plus. Il a été remplacé par des chroniques de francs-tireurs vedettes portés plus par leur succès d’audimat que par une base doctrinale effective. À cause de tout cela, un temps, on croyait vraiment les journaux conventionnels condamnés. Mais ils ont manifesté une notable résilience. Mobilisant leurs ressources, ils se sont adaptés, étape par étape, aux différents cyber-dispositifs et, en s’appuyant sur des ressorts empiriques (apprentissage collectif graduel du fonctionnement des blogues journalistiques, menant à leur noyautage) et juridiques (intimidation de plus en plus virulente des formes de discours et de commerce alternatif), ils on refermé un par un les différents verrous de la liberté d’expression et d’action, tout en restant de solides instruments de diffusion de la pensée mi-propagandiste mi-soporifique de la classe bourgeoise. Une fois de plus on observe qu’une solution technique ne règlera jamais une crise sociale, elle s’y coulera comme instrument et la crise continuera de se déployer, dans ses contradictions motrices, sans moins, sans plus. Les médias élitaires n’ont donc pas perdu tant que ça leur aptitude à tout simplement faire taire. Ceci est la confirmation du fait que la qualité intrinsèque, l’adéquation factuelle ou la cohérence intellectuelle, ne sont pas du tout des obligations très nettes quand ton journal est le bras de la classe dominante.

Facebook (et tous ses équivalents tendanciels). L’immense espace où le discours citoyen se vautre dans les mondanités et l’opinion avec bien entendu les accrochages d’usage n’est pas déplorable à cause de l’empoigne qui y règne mais bien à cause de sa dimension de vaste soupe de plus en plus gargantuesque et inorganisée. Qui relit du stock émanant de ces dispositifs? Qui prend la mesure de la censure mécanique par mots-clés qui y sévit de plus en plus nettement. Et, malgré cette dernière, c’est fou l’information qui nous attend, en percolant, dans un corpus de type Facebook (ou équivalents). In magma veritas, si vous me passez le latin culinaire! Sauf que, allez la pêcher… Je me prends parfois à fantasmer une sorte de gros agrégateur hyper-fin (car il serait tributaire de la fulgurance de cette intelligence artificielle authentique qui est encore à être). J’entrerais, mettons «Croyance aux OVNI» ou «Arguments dénonçant la corruption politique» et mon super-agrégateur plongerait dans Facebook (et équivalents) et y pêcherait ces développements et les organiserait, les convoquerait, les corderait, par pays, par époques, par tendances politiques ou philosophiques. Le corpus informatif magnifique que ça donnerait. On s’en fiche un peu pas mal que ces gens se chamaillent entre eux. Ils parlent, ils s’informent, ils amènent des nouvelles, comme autrefois sur les places des villages et dans les grands chemins. Molière a appris la mort de Descartes d’un vagabond venant de Paris monté temporairement sur l’arrière d’un des charriots de son théâtre ambulant. Je peux parfaitement me faire enseigner les prémisses de la dissolution effective du capitaliste pas un gogo méconnu dont le texte dort en ce moment sur Facebook, MySpace ou myobscurewittyblog.com. Ne médisons pas trop des ci-devant médias sociaux. Ils sont la tapisserie du Bayeux de notre époque. Les historiens ne les jugeront absolument pas aussi sévèrement que nous le faisons.

Médias journalistiques citoyens. Entre les deux, il y a les médias citoyens. Un cadre présentatif journalistique un peu à l’ancienne, quoique «pour tous» (commentateurs et auteurs) sur lequel se déverse la tempête interactive, sabrée du cinglant blizzard de toutes les digressions, redites et empoignes. De fait, entre la redite-télex et l’édito de choc, les médias journalistiques citoyens cherchent encore leur formule, et maintes figures d’hier ont jeté la serviette, les concernant. Ces médias alternatifs, où tout est encore â faire, sont principalement cybernétiques bien évidemment. Et ils s’alimentent de deux héritages. Ce sont justement les deux héritages, complémentaires et interpénétrés, qui, bon an mal an, se rencontrent et se confrontent ici, dans mes deux citations d’ouverture: l’interactif et l’informatif. Il ne faut pas se mentir sur les médias citoyens, dont l’exaltation des débuts s’estompe. Les manifestations verbales et conversationnelles de la lutte des classes la plus aigüe y font rage. Rien n’est badin ici, rien n’est formel, rien n’est comportemental (courtois ou discourtois). Tout concerne la lutte des forces progressistes et des forces réactionnaires de notre société pour se positionner et se maintenir dans l’espace, secondaire certes, subordonné mais toujours sensible, de le communication de masse.

La lutte des classes se bridait pesamment, sous les piles de papier encré du journalisme conventionnel. Dans le journalisme citoyen, elle se débride allègrement dans les pixels. Pour le moment, cela ne rend pas la susdite lutte des classes nécessairement plus méthodique, avisée ou systématique mais subitement, ouf, quelle visibilité solaire!

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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GONE WITH THE WIND: partie au vent, la si paradoxale civilisation du Vieux Sud

Posted by Ysengrimus sur 22 juin 2015

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There was a land of Cavaliers and Cotton Fields called the Old South… Here in this pretty world Gallantry took its last bow… Here was the last ever to be seen of Knights and their Ladies Fair, of Master and of Slave… Look for it only in books, for it is no more than a dream remembered. A Civilization gone with the wind… [C’était le pays des hardis cavaliers et des immenses champs de coton. On l’appelait le Vieux Sud. Dans ce beau monde, la Distinction joua son tout dernier acte… Ce fut là, l’ultime Foire aux Chevaliers et aux Belles Dames, aux Maîtres et aux Esclaves… Ne cherchez plus ce monde ailleurs que dans les pages des vieux bouquins, car il n’est plus qu’un rêve que l’on se remémore. Une civilisation partie au vent…]. Le titre français de cette œuvre immense devrait être justement cela: Partie au vent… (et non Autant en emporte le vent, mauvais sens qui fausse le ton et la perspective de l’idée du propos).

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Il y a cent cinquante ans pile-poil était tiré le dernier coup de feu de la Guerre de Sécession américaine (American Civil War – 1860-1865). Le film sublime et ultime évoquant ce drame historique couvre la période 1860-1875 et se passe en Georgie, dans la grande campagne avoisinant Atlanta, USA, ainsi que dans cette ville même. Le développement repose sur un certain nombre d’implicites qu’on peut résumer ainsi. Le Sud des États-Unis produit quasi-exclusivement du bétail et du coton, en grande partie pour le marché européen (principal port d’exportation: la Nouvelle-Orléans, dans le Golfe du Mexique). Les noirs y sont en esclavage et il faut bien distinguer les house negroes des field negroes, les gens de maison des journaliers des champs. En 1860, les vingt-cinq états du Nord yankee ont décrété que les onze états esclavagistes du Sud sont illégaux, et ceux-ci ont aussitôt fait sécession et créé leur propre Confédération. Et la Guerre de Sécession éclate ainsi, brutale, imprévisiblement catastrophique. Ce sera la première grande guerre moderne. Elle se jouera en trois phases. En ouverture, les sudistes, vifs, exaltés, mobiles, disposant de talentueuses brigades de cavalerie légère à l’ancienne, sont avantagés et se glorifient de victoires rapides que le nord n’a pas le choix que de concéder tactiquement, le temps de déplacer son imposante armée et sa lourde artillerie moderne vers le théâtre du conflit. Seconde phase, la bataille de Gettysburg (Pennsylvanie), tournant de la guerre, représente la fin de la guérilla, le vrai début de la guerre de positions, et la première défaite majeure du sud. S’installe alors la terrible prise de conscience du fait que la supériorité économique et militaire du nord industriel sur le sud agricole est, comme un haut fourneau, lente à faire démarrer mais d’une puissance à la croissance inexorable. Troisième phase, les bombardements menant à l’incendie d’Atlanta (synthèse d’effondrement, visuellement magistrale dans le film), la débâcle des troupes sudistes et la course du général nordiste William Tecumseh Sherman vers la mer. L’opération ne consiste plus alors seulement à neutraliser le sud militairement, mais à le détruire économiquement. Les champs de coton et les grandes haciendas seront pillés, dévastés et incendiés, avec une cruauté et un esprit de système qui se graveront profondément dans les mémoires locales. La guerre se termine en 1865 et, entre 1865 et 1875, c’est la ci-devant Reconstruction. Des aventuriers nordistes entreprenants et triomphalistes, les carpetbaggers, viendront s’installer dans le sud occupé pour le réactiver économiquement, selon la vision et les options du capitalisme affairiste moderne. On cherchera à convertir les noirs affranchis en petits fermiers, en leur promettant le fameux forty acres and a mule! Les house negroes souffriront plus de l’émancipation que les field negroes, mais n’en apprendront pas pour autant à cueillir le coton. Les anciens propriétaires terriens blancs devront remplacer leurs journaliers affranchis, s’ensanglantant les mains eux-mêmes dans les immenses champs en quasi-friche. Et un vent de fausse modernité soufflera sur le Vieux Sud, pour une petite décennie. Ensuite, dans une ambiance de pagaille sociale miséreuse, criminalisée et confuse, ce sera la mise en place de la ségrégation raciale, les vigilantes, les lois Jim Crow, le chacun pour soi et la course au fric.

Voilà la toile de fond, dont on ne nous parle qu’indirectement, mais qui pèse de tout son poids lancinant, terrible, implicite. On ne nous en parle qu’indirectement parce que nous percevons le monde indirectement, vu que nous l’appréhendons à travers la vie et les priorités de mademoiselle Scarlett O’Hara (Vivien Leigh — notre photo), fille de Gerald O’Hara, immigrant irlandais enrichi, et d’Élaine Robillard, aristocrate coloniale de souche, tous deux grands propriétaires terriens du Vieux Sud. Scarlett, de la maison Tara, qui a seize ans au début du drame, est insouciante, frivole, coquette, fantasque. Elle est entichée de son voisin Ashley Wilkes (Leslie Howard), de la maison Twelve Oaks, qui, lui, épousera, selon la coutume cliqueuse de sa maison, sa cousine Melanie Hamilton (Olivia de Havilland). De son côté, et d’autre part, Rhett Butler (Clark Gable) est un forceur de blocus prospère. Il traverse la forteresse maritime nordiste avec son schooner, petit voilier mobile et furtif, et approvisionne la Nouvelle-Orléans, au détriment de l’ennemi. Après sa radiation de l’école militaire de West Point pour insubordination, Rhett Butler a circulé, voyagé, bourlingué. Il connaît bien le Nord, sa froide détermination, sa tranquille puissance. Il est originaire de Charleston en Caroline du Sud, vit à la Nouvelle-Orléans dans des milieux peu fréquentables, bref, c’est un individu de sac et de corde, enrichi dans le négoce et la spéculation, qui n’est pas vraiment un gentleman (farmer) du pays, mais qui bénéficie du prestige tout frais et tout neuf que lui apporte, au sein de cette société fermée, son indispensable efficacité dans les choses de la guérilla maritime. Le Capitaine Butler, comme on l’appelle, ce jours là de 1860, à Twelve Oaks, a un peu forcé sur le brandy et s’est étendu sur un canapé tournant le dos à la porte d’un des vivoirs de la grande demeure d’Ashley Wilkes. Évidemment, c’est le jour et l’endroit que Scarlett choisit pour coincer Ashley en souricière et lui faire sa déclaration d’amour illicite, frondeuse, égoïste, folle et déphasée, en le priant, bec et ongles, de ne pas épouser sa satanée cousine, la bonne, la douce, la généreuse, la pure, la magnanime, l’immaculée Melanie Hamilton. Ashley se défile, vide les lieux et Rhett Butler se présente alors à Scarlett, plumes de coq au clair. Ce petit moment voyeuriste l’a amené à s’enticher aussi sec de la future maîtresse de Tara, qui le rebuffe tout aussi sec. C’est que Scarlett ne s’intéresse qu’aux hommes qu’elle peut directement manipuler. Un cadre social ancien, vieux sud, et tout et tout… mais un homme et une femme à la dynamique d’interaction singulièrement vive, tendue, biscornue et moderne. J’irais même jusqu’à dire que Scarlett O’Hara est probablement le tout premier personnage féminin vraiment moderne au cinéma. C’est extraordinaire de force et de naturel. C’est éblouissant de complexité et de justesse. L’impact et l’influence de cette figure anticonformiste, débrouillarde, rouée, novatrice, cynique et pugnace seront immenses. Ces deux hommes et ces deux femmes (Rhett, Ashley, Melanie, Scarlett) traverseront la tempête torrentielle de la guerre civile et le drame cruel, douloureux et dangereux de l’après-guerre. Ce faisant, il deviendront une partie les uns des autres mais surtout, je vous le jure, il deviendront une partie de vous, profondément, et pour toujours. J’ai vu ce film de quatre heures, six fois. Je le revois demain matin avec n’importe qui d’entre vous, autant de fois que vous le voudrez. C’est purement et simplement le plus grand film de tous les temps. De l’or fin. Je n’en dis pas plus sur ce scénario complexe, polymorphe, gigantesque, poignant, tragique, universel, documentant magistralement la douloureuse et cuisante transition de la vie terrienne à la vie bourgeoise. On pourrait en parler pendant des pages et des pages. Il faut simplement voir et s’imprégner… Rhett, Ashley, Melanie, Scarlett, c’est moi, c’est nous tous.

Le (seul et unique) roman de Margaret Mitchell (1900-1949), écrit en 1936, fait 733 pages. Ce fut un succès de librairie tonitruant. Le film qu’on en tira l’abrège inévitablement. La documentation nous apprend en plus que la production du film avait initialement intronisé Madame Mitchell en conseillère spéciale de la réalisation. Quand elle vit les façades monumentales des décors des deux haciendas du film, la maison familiale Twelve Oaks et la maison familiale Tara, elle jugea que cela était bien trop grandiose pour se conformer à ce qu’elle avait imaginé, sur la base des souvenirs des vieux vétérans de la Guerre de Sécession ayant hanté et obsédé son enfance. Elle signala la chose à la production qui, déjà bien hollywoodienne, s’empressa de faire la sourde oreille. Madame Mitchell décida donc qu’elle ne voulait plus perdre son temps à s’impliquer dans cet exercice tendancieusement mythologisant, tant et tant que, quand on lui demanda, lors d’une entrevue radiophonique, qui elle souhaitait voir retenu pour le rôle de Rhett Butler, elle répondit: Groucho Marx… La documentation nous apprend aussi, par contre, qu’elle exprima un net satisfecit sur la prestation de Vivien Leigh, que d’aucun trouvaient pourtant trop affirmée, incisive, déliée et puissante, pour l’interprétation du rôle d’une jeune Belle du Sud déclassée, en tout début de carrière…

On a aussi beaucoup dit que Gone with the Wind véhiculait une nostalgie du Vieux Sud implicitement raciste. Le fait que Hattie McDaniel, absolument époustouflante dans le rôle de l’intendante de Tara, fut la première afro-américaine à être nominée pour un Oscar et à l’obtenir, n’excuse que partiellement cette thématique et ce traitement risqués de la dernière grande civilisation de l’esclavage. J’hésite toujours un peu sur cette question. Racisme du Vieux Sud même, évoqué descriptivement sans concession, ou racisme insidieux du discours du film sur ledit Vieux Sud? Pas facile… Ce qui réhabilite passablement le discours du film pour moi, c’est le fait que la production ait refusé de faire explicitement référence au Ku Klux Klan, comme le fait le roman (parce que le roman est plus copieux, plus exhaustif et descriptif, plus soucieux d’une méticuleuse et riche précision historique). La production du film avait pour position, sur la base de certains souvenirs récents et amers de films mentionnant explicitement le KKK dans les années 1930, que la moindre mention de ces fachos racistes, même négative, leur faisait une pube implicite et que les thématiques profondes et fondamentales de Gone with the Wind pouvaient et devaient se passer de ça. C’est déjà ça…

Comme dans le cas de plusieurs des films d’Abel Gance de la même époque (on pense, entre autres, à J’accuse, 1938), Gone with the Wind nous dit fondamentalement ceci: N’idéalisez pas la guerre. La guerre détruit irrémédiablement tout ce qui fit nos bonheurs et le remplace par un cynisme cruel, un vide affamé, une blessure vive, puis une froideur et une peur latente qui font que le bonheur folâtre d’antan ne revient jamais, même avec le retour de la prospérité matérielle. Cadre ancien, leçon moderne… Je vous chuchote un secret en point d’orgue: il faut implacablement corréler ce chef-d’œuvre titanesque à la date de sa sortie en salles, elle aussi tristement titanesque: septembre 1939…

Gone with the Wind, 1939, Victor Fleming, film américain avec Vivien Leigh, Clark Gable, Hattie McDaniel, Butterfly McQueen, Olivia de Havilland, Leslie Howard, Evelyn Keyes, Ann Rutherford, 238 minutes.

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Le mot qui compromet irrémédiablement toutes guerres impérialistes: VIETNAM

Posted by Ysengrimus sur 30 avril 2015

Saigon, 1975

Saigon, 1975

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Il y a quarante ans aujourd’hui tombait Saigon, capitale du ci-devant «sud-Vietnam». Se terminait alors minablement ce qui aura été la plus lourdement symbolique et absurde de toutes les guerres de théâtres post-colonialistes du siècle dernier: la guerre du Vietnam. J’avais seize ans au moment de l’annonce à la fois subite et tant attendue de la paix au Vietnam. Ce fut tonitruant. Mes confrères et consœurs collégiens et collégiennes courraient partout dans les corridors de la vénérable institution, ce 30 avril 1975, euphoriques, débordants, colportant la nouvelle joyeuse et sans mélange du retour de la paix, de salles de classe en salles de jeux. La paix, la paix. On s’en tapait passablement, sur le coup, que les ricains se soient rétamés. La paix était revenue et c’était la concorde universelle qui s’imposait aux masses mondiales depuis cette onde de fond venue de la toujours mystérieuse Asie du Sud-Est. Cela nous remplissait d’une pure et simple grande joie. Pour quelques temps, c’est une limpide certitude, nous avons tous été Vietnamiens. Le courage et la détermination historiques de ces quelques millions d’hommes et de femmes restent, on peut le dire aujourd’hui comme on le scandait hier, un modèle, un exemple tout simple tout modeste mais magistral, pour tous les peuples opprimés par des plus puissants, des plus opulents et des plus brutaux qu’eux.

Souvenons-nous, sans lésiner ou chipoter et avec la plus respectueuse des déférences. Dans l’ancienne Indochine française, le colonialisme français vermoulu se fait d’abord sortir fermement par les partisans vietnamiens, à la bataille de Dien Bien Phû (1953). La Chine de Mao Zedong (1993-1976) brille alors comme un soleil ardent et la logique de confrontation du bloc de l’ouest (pro-ricain) et du bloc de l’est (pro-soviétique) est déjà solidement en place. Les Américains prendront donc le relais des Français pour tenter de garder le Vietnam dans le camp occidental. Le pays se retrouve vite coupé en deux, comme la Corée, l’Irlande, le Yémen, l’Allemagne. Hô Chi Minh, (1890-1969) chef du Vietcong fait de Hanoï sa capitale provisoire. Il travaille avec les chinois, tout discrètement. Mais surtout, il est «communiste». Les Américains eux, occupent ouvertement, brutalement, Saigon et le Vietnam du sud. Dans l’existence de petits pays dits «communistes» comme le Vietnam, tout se joue, à cette époque, dans un monde en guerre froide, au rythme des lourds soubresauts de l’impérialisme américain. Entre 1965 et 1968, les États-Unis renforcent lourdement leur présence au Vietnam. C’est l’époque sinistre de Good Morning Vietnam! Les américains sont pris dans un paradoxe qu’ils ne pourront pas résoudre: comment gagner cette guerre contre des résistants pugnaces, dans la jungle indochinoise, sans la tourner en conflit international généralisé? Comment faire sauter une bombe dans un aquarium sans casser l’aquarium et tout éclabousser? Pour ne rien simplifier, un autre problème devient de plus en plus ardu pour les pouvoirs américains vers 1969-1970. Leur propre opinion publique est désormais bien moins docile et va-t-en-guerre que du temps du Débarquement de Normandie. Bob Dylan (né en 1941) et Joan Baez (née en 1941) chantent contre la guerre et toute la génération du Peace and Love devient Draft Dodgers. En 1975, les américains ne peuvent plus tenir cette équation en équilibre. Ils perdent donc, en catastrophe, la guerre du Vietnam. Saigon est rebaptisée Hô-Chi-Minh-Ville et le Vietnam est unifié et pacifié, sous le drapeau rouge.

Mais c’est alors que VIETNAM va littéralement devenir un mot-clef sociopolitique universel et ce, dès la fin de la guerre. Comme frapper son Waterloo signifie faire face à une défaire aussi cuisante que limpide et définitive, rencontrer son Vietnam se dit désormais de la déroute d’une puissance en conflit avec une contrée beaucoup moins établie ou organisée qui, elle, parviendra, avec patience, méthode, courage et détermination, à emmêler le géant dans les filets strangulatoires de sa guerre de résistance. Depuis que les Américains ont décampé de Saigon, dans le désordre le plus chaotique, on ne conceptualise tout simplement plus la guerre impérialiste moderne de la même façon. Des gens qui se battent chez eux, dans leur hinterland, pour protéger leurs familles, leurs hameaux et leurs communautés peuvent indubitablement vaincre et ce, sur le terrain des opérations tout autant que dans l’opinion du village global. Depuis le 30 avril 1975, les grandes puissances, et particulièrement, l’impérialisme américains, sont circonspects, timorés, fantasques, nerveux, grippés. Les roys n’ont plus leurs aises depuis l’abrupt départ de Louis XVI. Plus rien ne sera jamais comme avant dans les chancelleries chics. Aussi, les puissances d’agressions et d’occupations contemporaines engagent de plus en plus des ressources colossales pour soulever un caillou dans les guerres de théâtres. Le gâchis financier et humain atteint désormais des proportions pharaoniques, pour des résultats géopolitiques de plus en plus confus, déstabilisants, minus, stériles et nuisibles. N’enthousiasmant plus que le bellicisme d’affaire, les faucons américains font désormais dans la guéguerre toxique, asociale, mercenaire et factieuse. Le Vietnam leur a collé au ventre une trouille durable et emblématique, une allergie sentie au discrédit sociopolitique et sociohistorique planétaire. Ceci ne se dément pas au fil du temps qui passe et de la mondialisation qui opère, elle, de plus en plus, dans les espaces de solidarité citoyenne, pas juste dans les petits réseaux feutrés des officines impériales foutues. Le mot VIETNAM synthétise désormais la foutaise futile de toutes guerres impérialistes.

Mais il y a plus, beaucoup plus. L’incontournable message que nous transmet l’héritage historique du Vietnam est d’une actualité brûlante, urgente. Méditons-le donc, un petit peu, sans préjugés d’intox pour changer, ce message de fond. Moi, dans mon enfance, j’ai vu mes premiers cadavres ensanglantés en couleur, lors des couvertures, aux actus, du ronron quotidien de la guerre du Vietnam. C’était aussi saisissant que révoltant. Tragique. Inique. Incompréhensible. Inhumain. Tout, dans la propagande d’époque, cherchait à légitimer la guerre. Cela se faisait grossièrement, frontalement, en proclament sur tous les tons que, si Saigon tombait, ce serait le chaos anarcho-communiste absolu et que plus rien n’irait plus au Vietnam autant que dans le reste de cette cruciale portion d’Orient. Et aujourd’hui, le Vietnam est un des pays les plus prospères d’Asie, toujours sous la houlette politique d’un parti dit «communiste». Rien des prédictions propagandistes apocalyptiques du temps ne s’est réalisé. Zéro. Nada. Aujourd’hui les Vietnamiens vivent tranquilles et font leurs affaires sans faire chier personne. Même le napalm ricain n’est plus qu’un lointain souvenir pour eux. Leurs horizons magnifiques sont désormais une de nos destinations touristiques les plus courues. Quelle tonitruante leçon.

Voici donc, justement, le message que nous impose, toujours avec autant de puissance tranquille, Saigon, avril 1975. QUAND LA GRANDE PUISSANCE SOI-DISANT SALVATRICE SE FAIT LA MALLE SANS QUE RIEN NE SOIT «RÉGLÉ» SELON SES VUES, LA CATASTROPHE NE SURVIENT TOUT SIMPLEMENT PAS. ELLE S’INTERROMPT, EN FAIT. ET TOUT SE REMET À FONCTIONNER RONDEMENT ET ABSOLUMENT RIEN NE CLOCHE PLUS. Fatalement c’est bien que, pour employer un jargonnage barbant qu’ils ont inventé eux-mêmes, les impérialistes occidentaux FONT PARTIE DU PROBLÈME, PAS DE LA SOLUTION.

Il nous faut aujourd’hui, en tous les points de conflits de ce monde en pleine ébullition des consciences, des Saigon 1975, des tas et des tas de Saigon 1975. Il faut que les impérialistes occidentaux sortent des théâtres de guerre. Abruptement. Tout de suite, sans pinailler ni tergiverser. Qu’ils mettent les bouts, point. Tire-toi, barre-toi, casse-toi, taille-toi, arrache-toi, dégage, déboule, cul par-dessus tête, avec armes et bagages ou sans. Immédiatement, inconditionnellement. Zou. Basta. Du vent. Du balai. Qu’ils retournent au bercail, qu’ils rentrent dans leurs terres. Ruban jaune, les gars, fissa, fissa. Qu’ils démobilisent et ne rempilent pas, une bonne fois. On n’a pas besoin d’eux dans les portions du monde en guerre. De fait, c’est quand ils décrissent et vont se foutre le camps qu’elle s’en va elle aussi, la guerre. Et c’est seulement alors que l’on s’entend, que l’on s’organise, que l’on vit un peu et que l’on prospère. Alors, une bonne fois, rembarquez dans vos bateaux, vos coucous, vos carrioles et fouette cocher.

C’est elle par dessus tout, la grande leçon de l’anti-impérialisme objectif, empirique et factuel que nous impose la Paix du Vietnam. Solidarité avec tous les résistants du monde. Courage. Et demain est un autre jour. Le jour ou tous nos Saigon redeviendront, d’un seul coup d’un seul, tous nos Hô-Chi-Minh-Ville.

Saigon, 2015

Saigon, 2015

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Élections québécoises d’avril 2014. Le retour des capitaines de milices…

Posted by Ysengrimus sur 7 octobre 2014

Dans les dernières années, l’immense glacier poreux du Parti Québécois s’est lézardé. Il a perdu quelques lamelles sur sa gauche, notamment avec la fondation du petit parti monocéphale Option Nationale, mort-vivant minimaliste qui continue de vivoter. Les pertes à gauche au Parti Québécois sont moins parlementaires qu’électorales, en fait. Les électeurs gauchisants du Parti Québécois sont doucement, au compte-goutte mais inexorablement, ponctionnés, par la formation de centre-gauche Québec Solidaire qui, graduellement, se parlementarise. À gauche du grand glacier quadragénaire du Parti Québécois, on a donc un écoulement, une fuite chuinteuse, une liquéfaction pleureuse qui, de plus en plus perceptiblement, le mine.

Sur la droite du Parti Québécois, la fracture interne a été beaucoup plus abrupte. Le député ex-péquiste François Legault lève et mène la fronde d’une poignée de transfuges droitiers, quitte le Parti Québécois avec eux, d’un coup sec, et part fusionner avec ce petit parti de mouches du coche bombinantes de droite qu’avait été l’Action Démocratique du Québec. La bande des transfuges péquistes droitiers à Legault dissous et absorbe l’ADQ, en peu de mois, s’arrogeant, dans le mouvement, le nouveau nom, largement surfait, pompeux et insignifiant (du moins, pour le moment) de Coalition Avenir Québec. Son ambition n’est ni modeste ni implicite. De fait, la jubilation rassembleuse des droites pousse désormais Francois Legault à sereinement comparer son parti à l’Union Nationale (de Duplessis).

Dans ce dispositif d’équilibristes, passablement malsain et hostile au demeurant, le Parti Québécois représente de plus en plus le Centre étriqué et cerné de la politique parlementaire québécoise. En cela, il reflète de moins en moins la société civile (toujours passablement survoltée par les luttes récentes ayant mobilisé toute une génération au sens critique de plus en plus en alerte), qu’il croit pourtant encore représenter. Pour compenser la plus empirique des pertes subit par sa lente dissolution, le Parti Québécois a cherché, pendant son court mandat minoritaire, à ratisser à droite. Tel fut le but exclusif, délétère et minable de la Charte des Valeurs Ethnocentristes et Démagogiques qui fit avancer la perte péquiste de plusieurs crans. Cet appel du pied des droites idéologiques (sinon fiscales) fut, de fait, un échec cuisant, fermement sanctionné par l’électorat, et qui a, implacablement, entrainé la démission de la cheffe de cette formation, Madame Pauline Marois.

La fragmentation idéologique péquiste prend donc désormais de plus en plus corps politiquement (la gauche d’un bord, les droitiers de l’autre, les hyper-nationaleux dans leur petit coin, le centre-droite qui s’enfonce). Il est hautement improbable que cela soit réversible. L’effritement de cette vaste formation politique, qui marqua l’imaginaire d’une génération, est si important en proportion qu’il ne fut pas sans impact parlementaire. Les législatures québécoises, depuis la confédération canadienne (1867) avaient été, dans leur quasi totalité, constituées de gouvernements majoritaires. Si on excepte l’accident historique de 1878 (marquant l’ouverture de la transition libérale), on peut dire que les gouvernements québécois, une fois élus, n’eurent pas trop de problèmes de conciliation et/ou de copinage parlementaire entre les partis. On observe cependant, depuis 2007, l’accélération sensible de la mise en place insidieuse d’une culture des gouvernements minoritaires à l’Assemblée Nationale. Voyons un peu la liste historique des gouvernements minoritaires au Parlement de Québec:

1878 (durée de vie de vingt mois)
Premier ministre: Henri-Gustave Joly de Lotbinière
Gouvernement (minoritaire): Parti Libéral
Second parti de coalition: Conservateurs indépendants
Opposition: Parti Conservateur

2007 (durée de vie de vingt et un mois)
Premier ministre: Jean Charest
Gouvernement (minoritaire): Parti Libéral
Première opposition: Action Démocratique du Québec
Seconde opposition: Parti Québécois

2012 (durée de vie de dix-huit mois)
Première ministre: Pauline Marois
Gouvernement (minoritaire): Parti Québécois
Première opposition : Parti Libéral
Seconde opposition : Coalition Avenir Québec

Il est clair que cet impact parlementaire minorisant de la nouvelle porosité friable du Parti Québécois a fait l’objet à cette élection-ci d’un rejet. Patapoliticistes comme ils le sont toujours un peu désormais, les québécois de souche voulaient stabiliser les effets perturbateurs du mouvement de fonte du gros glacier bleu et blanc et en revenir à une chambre majoritaire. Plus politiciens au sens traditionnel, les québécois de branche ont rejeté en bloc (à raison – je les seconde pleinement) l’ethnocentrisme péquiste qui, lui, a enfin osé s’afficher ouvertement (et paya pour). Le vote actuel fut, l’un dans l’autre, bien plus caméral que militant. On a voulu remettre un peu d’ordre sur le tréteau du théâtre. Et, pour ce faire, on vient donc de remettre en selle le Parti Libéral,  les vieux capitaines de milices.

Ce sont des petits intendants méprisables et la force apparente de leur victoire actuelle ne doit en rien laisser croire qu’ils se soient spécialement crédibilisés ou rafraichis. C’est le retour par ressac de la fédérastie pense-petit et veule (le Canada anglais, qui n’y comprend rien, ne verra que le prisonnier strié de blanc et de bleu se résignant derechef et ne brassant plus sa cage), de la droite ordinaire qui, tout tranquillement, se croit propriétaire du pouvoir, du copinage impudent, et des grandes magouilles d’infrastructures. Mais… bon… hein… les électeurs ne retourneront pas aux urnes dans vingt mois mais, en bonne tradition ronron, dans quatre ou cinq ans. Ils ont maintenant la paix électorale jusqu’à la fin de la décennie. Pour ce qui est de la paix sociale, par contre, là, c’est une toute autre chose. Le troc pourrait s’avérer assez aride à terme. C’est qu’on assiste bel et bien ici à un retour bien abrupt et bien rapide aux conditions politiciennes de 2012… l’année du sommet de la crête de la lutte des carrés rouges. C’est donc à suivre.

Rappel du résultat des élections du 7 avril 2014 au Québec

Nombre de sièges à l’Assemblée Nationale: 125
Nombre de sièges requis pour détenir une majorité parlementaire: 63
Nombre de sièges au Parti Libéral: 70
Nombre de sièges au Parti Québécois: 30
Nombre de sièges à la Coalition Avenir Québec: 22
Nombre de sièges à Québec Solidaire: 3
Nombre de sièges à Option Nationale: 0
Nombre de sièges au Parti Vert: 0

Gouvernement majoritaire du Parti Libéral avec le Parti Québécois formant l’Opposition Officielle et la Coalition Avenir Québec formant la Seconde Opposition.

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Nota Bene: « Une représentation strictement proportionnelle à l’Assemblée nationale aurait donné les résultats suivants: 52 députés au lieu de 70 au Parti libéral; 33 députés au PQ au lieu de 30; 30 députés à la CAQ au lieu de 22 et 10 députés à Québec solidaire au lieu de 3. »   [LE DEVOIR]

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Islamo-conservatisme en crise. Il faut relire PERSEPOLIS de Marjane Satrapi

Posted by Ysengrimus sur 21 août 2014

persepolis

L’islamo-conservatisme électoralo-politicien (Égypte, Turquie et, dans une autre dimension probablement plus fondamentale, Iran) est en crise et il semble bien, cette fois-ci, que ce soit une crise plus interne que compradore. L’islamisation de la société est en train de cramper. Occident ébaubi, tu veux comprendre? Laisse donc une iranienne du cru t’en parler un peu. Il faut absolument lire ou relire PERSEPOLIS de Marjane Satrapi, dont on commémore cette année la décennie d’existence finalisée. Il est maintenant possible de se procurer cette bande dessinée culte dans la superbe réédition de 2007 qui a l’atout indéniable de relier ensemble, en un ouvrage portatif et agréable à lire, les quatre tomes des éditions originales de 2000-2003. En effet il faut pouvoir lire en un jet l’histoire extraordinaire et touchante de cette femme iranienne née en 1969 et témoin incontestable du déroulement de la première grande révolution républicaine post-marxiste de l’histoire moderne. La chronique que nous livre Marjane Satrapi débute à Téhéran (Iran) en 1980 (avec certains retours sur la fin des années 1970), un an après la Révolution Islamique, et se termine, toujours à Téhéran, le 4 janvier 1996, le jour de la mort d’une figure cruciale du récit, la grand-mère de la protagoniste autobiographe. En une quarantaine de tableaux portant tous un titre dans le style le plus usuel de la bande dessinée classique, on va donc suivre l’histoire à la fois simple et terrible de cette enfant d’un temps nouveau, depuis l’âge de dix ans jusqu’à l’âge de vingt-six ans. Elle va nous guider à travers les tempêtes successives de la répression des dernières années du régime du Shah, de l’exaltation de la révolution républicaine, du resserrement du régime totalitaire islamiste, de la guerre Iran-Irak et de la première Guerre du Golfe de 1991. Issue des classes libérales perses laïques éclairées (et aisées – le père est un ingénieur concepteur d’usines), Marji enfant rappelle la Mafalda de Quino, Marjane adulte rappelle la Cellulite de Bretécher. Le regard qu’elle porte sur sa vie et le monde est pénétrant, lucide, insoutenable de justesse et de précision. On traite tant du drame historique de l’enfant intimement imprégnée des événements quand La Storia se précipite, que du drame de la femme adulte moderne en crise de redéfinition (y compris dans son rapport à l’homme, à la famille, à son instruction, à son corps et à son apparence). Dans cette fresque toute simple, digne des plus grands moments de synthèse ethnoculturelle sur fond de rendez-vous historique d’un Salman Rushdie, l’Orient et l’Occident se rencontrent (Marjane vivra quatre années en Autriche au plus fort de la guerre Iran-Irak, quittera l’Iran définitivement pour la France en 1994). Sans misérabilisme, sans parti pris excessif, sans lourdeur didactique, le récit manifeste une fascinante aptitude à clarifier les problématiques politiques et à faire sentir le poids des crises et des régimes dans le monde concret des petits objets et des postures sociales et intimes de la vie ordinaire. Marjane Satrapi témoigne ouvertement, avec l’impartialité et l’honnêteté des grands chroniqueurs. Tout passe et tout nous est livré à travers son regard d’enfant, d’adolescente, de jeune adulte. On comprend ouvertement qu’elle est avantagée par les représentations intellectuelles éclairées, la solide rationalité, l’inébranlable stabilité affective et les moyens financiers de sa classe. On la voit défier les autorités scolaires et universitaires, faire des fêtes, fumer de la drogue, rencontrer des hommes et échapper au fouet des commissaires islamiques parce que papa et maman paient la caution. Le jugement porté par ce témoignage est sans concession, même envers l’autobiographe elle même, ses illusions romantiques, ses tricheries, son insouciance, sa détresse. Et, finalement au fil de cette riche narration, on n’échappe pas à ce qui est important. Ce qui est important c’est une femme iranienne et fière de l’être sur Vienne, occidentalisées et déboussolée sur Téhéran qui vit un cheminement prométhéen truqué par les atouts de sa position de classe, mais malgré tout éblouissant et profondément méritoire. Sorte de Spinoza rationnelle perdue dans la tempête délirante de l’islamisme policier iranien (et de la décadence libertaire occidentale, dans sa période autrichienne), Marjane traverse l’islamisation de l’école élémentaire, les deuils cruels en cascade dus à la révolution et à la guerre, l’angoisse insupportable des bombardements, la vie recluse et déphasée des réfugiées politiques, l’isolement individualiste des adolescentes paumés du monde occidental, le décrochage estudiantin, la déroute aigre-douce du retour au pays, une série d’épisodes dépressifs, le sexisme maladif de la faculté des Beaux-Arts de Téhéran, l’échec d’un premier projet professionnel d’envergure, un mariage contraint par le conformisme social, un divorce, un départ définitif. On accompagne une femme moderne dans toute sa complexité et portant en elle, en plus, Persépolis, non pas le site archéologique mais bien la «Ville Iran» que l’on peut décoder comme étant Téhéran, un paradoxe urbain de plus sur cette planète de plus en plus petite. Il y aurait certainement lieu de reprocher au récit certaines simplifications d’importance finalement assez secondaire par rapport à l’urgence du propos (notamment une connaissance superficielle et idéalisée de l’Amérique et de la teneur de son implication compradore dans la guerre Iran-Irak en particulier et dans la crise brutale et de plus en plus militarisée du Moyen-Orient en général), mais il reste que la synthèse est éblouissante et que le témoignage est crucial. Captivant, magnétisant, poignant, le livre ne nous tombe des mains que lu.

Le texte d’origine est en français (l’auteure est une ancienne du Lycée Français de Téhéran) et cela donne au lecteur francophone la joie supplémentaire d’un accès direct à la langue et au ton très libre de la version originale. Le dessin est sobre, finement esquissé, mi-figuratif, mi-cartoonesque. C’est du noir et blanc, au sens strict du terme (pas de gris). Dans le jargon technique des graphistes, on dit que ce sont des aplats, c’est-à-dire des figurines et des fonds de décors aux teintes contrastées et sans relief. C’est que c’est dans le récit et le témoignage que réside la puissance du relief… L’artiste a un sens très vif du lien organique entre le détail et le tableau d’ensemble et sait donner une densité particulièrement tangible à tous ses personnages, même les plus esquissés. Son aptitude naturelle pour la narration par capsules est particulièrement efficace et donne un résultat singulièrement vivant. Un aperçu de l’ambiance et du traitement du monde dans cette superbe oeuvre planétaire est parfaitement disponible au sein de la culture web. Il suffit en effet de visionner les bandes annonce du long métrage d’animation basé sur cet ouvrage, lancé en France en 2007 et couronné du Prix du Jury à Cannes. Voici une bande dessinée et un long métrage qui en disent bien plus long sur la crise interne de l’islamo-conservatisme que bien des dégoisis éructés depuis le premier monde. Et le regard est femme. Enfin femme. C’est absolument incontournable.

Marjane SATRAPI (2007), Persépolis, L’Association, Collection Ciboulette, 365 p. [Bande dessinée de 24.5 cm sur 16.5 cm, non paginée]

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Trois fractures dans les postulats de nos classes dominantes

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2014

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Tout va mal. L’économie va mal. Rentrez la tête dans les épaules. Tout va mal. Soyez certains que quand la bourgeoisie vous serine ce message, via ses appareils idéologiques médiatiques et autres, c’est que tout va mal pour elle et qu’elle voudrait bien pouvoir continuer de chevaucher l’âne mort et bien mort du consensus de classes. Ledit consensus de classes, c’est le gobage axiomatique et sans questionnement de ce dogme lancinant de nos strates dominantes quand elles n’en finissent plus de gauler et de pédaler afin que se perpétue sans critique la synonymie structurellement menteuse, de plus en plus fendillée et fallacieuse, entre Économie et Capitalisme. Or les postulats jadis tranquilles de nos susdites classes dominantes prennent en ce moment de fameux coups de semonce. Et cela ne doit pas faire illusion. N’allons pas confondre, comme d’aucun voudraient tant qu’on le fasse, le déclin d’un mode de production spécifique avec la grande capilotade cosmologique de l’intégralité de l’univers social. Sourdement, comme inconsciemment (mais de plus en plus ouvertement), la société civile résiste aux postulats étroits de nos classes dominantes actuelles. Par delà le détail fourmillant des conjonctures nationales et des scandales locaux, dans la poussière flatulente desquels on cherche constamment à noyer et à dissoudre notre attention militante, trois principes tendanciels s’imposent. Depuis la crise financière de 2008, trois fractures cruciales dans les postulats de nos classes dominantes se mettent en place, confusément, réformistement, mais l’un dans l’autre: sans ambivalence et finalement, quand on y regarde avec le bon œil, eh bien, en toute simplicité de tendance aussi. Observons les grandes lignes de la chose.

1-     L’IMPUNITÉ DES FORTUNES: POURCHASSÉE. Un des grands postulats bourgeois, c’est l’impunité des fortunes. L’accapareur privé considère que les immenses portions du bien collectif qu’il a détourné, à son avantage impudent, lui appartiennent. Les confettis qu’il retourne à la vie sociale sous forme d’impôts et de taxes lui apparaissent comme autant de manifestations de je ne sais quelle raideur dictatoriale de ses propres sous-offs. Le grand bourgeois juge, en conscience, qu’il n’a pas à prendre la moindre responsabilité sociale. Le monde est son jardin et c’est à la plèbe de payer pour les hostos, les infrastructures urbaines, le transport public et les écoles… de la plèbe. Aussi, le bourgeois préconise et valorise un espace national peu taxant. Ne le trouvant plus guère, il déménage, sans rendre de compte à quiconque, le siège social de son conglomérat aux Bahamas ou à Oman et considère que ces points de contacts plus conciliants avec cet impondérable qu’est le monde social lui reviennent de droit. La notion de paradis fiscal est une notion fondamentalement bourgeoise. De fait, la bourgeoisie conceptualise un paradis fiscal comme elle conceptualiserait un paradis tropical: un heureux phénomène météo duquel trois clics d’ordi vous permettent de bénéficier, sans complexe et sans arrière-pensée. Or le paradis fiscal subit, aux jours d’aujourd’hui, une attaque sans précédent dans l’Histoire des grands états. Sa disparition est désormais ouvertement envisagée. La Suisse est sur le point de perdre le secret bancaire. Le caractère à la fois opaque et sourdement consensuel de l’impunité des fortunes est remis en question avec une radicalité inégalée et ce, par delà les clivages politiciens de façade. Oh, cela prend encore la forme obscure et bourgeoise d’une systématisation de la fameuse rapacité du percepteur. Mais il n’y a pas à se mentir ici. L’offensive sur le secret des immenses fortunes «privées» du monde est frontale et irréversible. Une tendance au ré-équilibrage de la répartition des richesses, timidement, s’y esquisse. La propriété privée des douloureux résultats de la production collective est dans la mire.

2-     LE HAUT COPINAGE DE CLASSE: COMPROMIS. La guerre interne du capitalisme, déjà discutée, se poursuit, implacable. Elle se creuse tant et autant que la crise du capitalisme même se creuse. La plus grande entreprise de pillage aurifère au monde (une entreprise canadienne, pour l’anecdote) vient de sonner une fameuse de fin de récré, historique dans sa tonitruance. Son conseil d’administration entendait donner une prime d’embauche de douze millions de dollars au trèfle qu’il venait, en toute connivence, de se donner comme P.D.G. Il s’agissait simplement de faire avaliser la manœuvre de copinage pharaonique, toute classique au demeurant, par les actionnaires. Patatras! Ceux-ci ont dit non. Non seulement ils ont refusé cette prime d’entrée (whatever that is!) à ce personnage spécifique, un upper manager fallacieusement salvateur de plus, mais les susdits actionnaires ont exigé que les membres du conseil d’administration ayant voté cette prime démissionnent. Coup de tonnerre dans le monde de la finance. Les moutons actionnaires sont encore partants pour brouter l’herbe prolétarienne mais ils ne veulent plus se faire tondre par le berger, de plus en plus gourmand, de l’administration entrepreneuriale. Et désormais un haut cadre qui vote une prime à un tit-copain risque non seulement de se faire mettre ouvertement devant son absence de pouvoir effectif mais, qui plus est, il risque sa tête. Le haut copinage de classe, avatar ouvertement décadent et insensiblement cynique s’il en fut, est grippé, compromis. Oh, certes cela se fait encore au nom d’une meilleure répartition du foin entre investisseurs et corps administratifs du capitalisme (le gonflement gangréneux de ce dernier n’est pas un vain symptôme – il s’en faut de beaucoup) mais… il y a un peu de l’idée communarde des cadres révocables en tous temps et sans privilèges particuliers qui dort en germe, là dedans. Sans compter le discrédit sans équivoque de l’idée, très mentionnée par les temps qui courent, de collusion

3-     L’EXTORSION DE LA PLUS-VALUE: ÉBRANLÉE. Le moyeu central du capitalisme reste l’extorsion de la plus-value dont les traces empiriques les plus évidentes sont la recherche, assoiffée et sans vergogne, de masses de travailleurs moins demandants en matière de salaires et de charges. Le mirage faussaire du capitalisme équitable représente déjà une manière de manifestation, bien timide, bien bourgeoise, d’un net rejet de l’exploitation cynique et rétrograde de travailleurs (hommes, femmes, enfants) dont les ateliers leur tombe dessus au DanLaDèche, les écrabouillant et éclaboussant de leur sang les entreprises occidentales commises dans ces sweat-shops dantesques. Les susdites entreprises farfouillant la main dans le sac malodorant de ce type profondément discrédité d’exploitation se cachent, se planquent et, lorsqu’on leur lève la cagoule, elles arrosent le problème de compensations et ristournes diverses qui montrent bien que l’extorsion de la plus-value n’a plus le pignon sur rue qu’elle a eu. Puis, un petit jour ordinaire, comme ça, dans un petit pays occidental pas plus gros que ça (le Canada, pour l’anecdote), quarante-cinq employés de banque, en sursis d’être mis à pied, sont priés de former les quarante-cinq travailleurs temporaires du tiers-monde venus leur succéder à plus petit tarif. Gigantesque tollé national. Fracture qualitative. Paille qui casse le dos du chameau. Goutte d’eau, vase, etc… Il ne s’agit pas ici de postes «redondants» mais bien de quarante-cinq positions toujours actives sur lesquelles on entend simplement abaisser quarante-cinq fois le compteur d’extorsion. Devant la protestation sentie, profonde, généralisée (et, notons le au passage: bien plus exempte de cette petite xénophobie discréditante que la bourgeoisie ne l’aurait souhaité), la banque en question, qui risque de voir ses clients se débiner en bloc, s’empresse de rétropédaler. Même le gouvernement du petit pays en question, gouvernement pourtant bien bleu blême et réac jusqu’au trognon, est obligé de s’engager à ce que l’embauche de travailleurs temporaires originaires du tiers-monde ne se fasse pas à des tarifs plus parcimonieux que les tarifs avec lesquels on compense les exploités locaux. Bon, c’est pas encore la lutte des classes ouverte, mais il reste bien que la société civile qui ahane et aboie ne fait plus automatiquement consensus en faveur de l’exploiteur.

Alors, dites-moi un peu: que fait une grande bourgeoisie, déjà semi-ruinée par sa propre incompétence productive et financière, si un consensus social massif se met, de plus, en plus, comme implicitement, en trois fractures patentes des postulats anciens, à la priver à la fois de l’îlot fiscal ou planquer son ultime butin, du corps administratif pour alimenter ses indispensables connivences pécuniaires, et des mécanismes sociaux lui permettant d’extorquer la cruciale plus-value prolétarienne. Bien, hum… cette classe dominante aux abois, elle s’exclame sur l’agora et sur tous les tons: Tout va mal. L’économie va mal. Rentrez la tête dans les épaules. Tout va mal, en faisant d’amples mouvements de chef d’orchestre, espérant ainsi entraîner, encore un temps, la civilisation qu’elle parasite ouvertement dans le sillage stérile de son cul-de-sac directif, lui-même inexorablement étranglé par les tensions de l’Histoire. Les forces contraires —colossales— s’accumulent pourtant devant cette classe dirigeante, au bord du déclassement. Il ne manque plus à ces tendances, latentes, délétères, volatiles, de sentir craquer le spark révolutionnaire. Les conditions s’approchent. Comme disait Mao: une étincelle peut mettre le feu à toute une plaine.

Et vive le beau mois de Mai…

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Le confirmationnisme

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2014

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Il fut un temps (ma jeunesse!) où la pensée critique, notamment celle engageant des remises en question de nature sociopolitique et/ou sociohistorique, ne rencontrait jamais qu’une seule objection: la répression. Tout débat d’analyse se jouait sur le mode de la lutte ouverte et les pouvoirs répondaient à leurs objecteurs en les faisant tout simplement taire. Cela existe toujours, indubitablement, quoique, souvent, sur un mode plus feutré. Mais à la répression directe, frontale, assumée, s’est ajouté un tout nouveau jet d’encre doctrinal, remplaçant sciemment le répressif par l’argumentatif. C’est la Théorie de la Confirmation. Révolution des savoirs, interdit d’interdire et explosion des dispositifs d’information aidant, la pensée critique voit maintenant une pensée anti-critique s’articuler, se déployer, relever le gant, occuper le terrain.

J’appelle confirmationnisme une attitude descriptive visant à remettre sur pied la version convenue de l’analyse d’une situation sociopolitique ou sociohistorique donnée, en affectant de critiquer ceux qui la critiquèrent et ce, en se comportant comme si la version critique ou alternative se devait, comme urgemment, d’être dessoudée (debunked). Le confirmationnisme est une anti-critique post-critique. Son intervention, toujours réactive, est faussement innovante. En fait, tout ce qu’il fait, c’est remettre la version convenue sur pied, sans approfondissement original, mais en la rendant habituellement plus difficilement critiquable qu’auparavant. Toute l’apparence d’approfondissement du confirmationnisme provient en fait, par effet de rebond intellectuel, des analyses critiques qu’il cherche à parer. Le confirmationnisme est un colmatage descriptif et un verrouillage argumentatif, sans plus.

Commémoratif jusqu’au bout des ongles, on peut fournir, par exemple et pour exemple, l’exemple (entre mille) du documentaire THE KENNEDY ASSASSINATION: BEYOND CONSPIRACY, de la BBC (2003), qui reste, à ce jour, l’articulation la plus achevée de la version confirmationniste de l’explication de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy (bien noter, justement, le beyond…). Un tireur isolé, le «marxiste» Lee Harvey Oswald, a fait le coup dans l’ambiance exacerbée de la Guerre Froide, par strictes convictions personnelles (sans implication soviétique ou cubaine) et par narcissisme romantique exacerbé (le documentaire fournit une biographie troublante et détaillée d’Oswald). Il fut ensuite tué par un tenancier de cabaret d’effeuilleuses impulsif, Jack Ruby, qui voulait venger le président. L’exposé de cette remise sur rail de la version convenue des choses est brillant, crédible, indubitablement convainquant et il contrebalance solidement et efficacement la thèse d’un assassinat politique de nature intérieure impliquant plusieurs tireurs. Les dimensions politique (la Guerre Froide, entre autres) et même artistique (le film JFK de 1991 d’Olivier Stone, avec Kevin Costner) sont analysées, toujours dans l’angle confirmationniste. L’idée d’une «conspiration d’assassins» est donnée ici, en gros, comme une croyance collective, frondeuse, années-soixantarde, relayée et futilement perpétuée par quelques tribuns politiques et des artistes. Il faut visionner cet exposé confortablement articulé d’une heure trente (en anglais) pour prendre la mesure du degré de perfectionnement acquis désormais par le discours des anticorps conformistes. On a ici une application imparable de la Théorie de la Confirmation.

Bon, alors, comment fonctionne le confirmationnisme, cette anti-critique contemporaine, de plus en plus répandue, résolue et active? Je dégage cinq facettes à son modus operandi:

1-     Isoler et parcelliser l’événement analysé. Le confirmationnisme dispose confortablement des postulats de la version convenue des choses. Ceux–ci sont sur place, disponibles à chaque point du développement. Il s’agit donc de reprendre ces derniers, de façon étapiste et isolée (surtout isolée d’un tableau sociopolitique ou sociohistorique général), de les enrichir et de les étayer, en monade, pas à pas. On rebâtit calmement cette version des choses dont aucun des morceaux ne manque vu qu’elle était déjà là, avant qu’on ose la questionner. En affectant de tout revoir, de tout astiquer, de tout mettre à plat, comme en s’adressant à un auditoire qui n’aurait pas bien compris, on reprend, insidieusement et sans les nommer ouvertement, les arguments de la version critique qu’on attaque en douce, en en faisant les nouvelles étapes d’un développement neutre en apparence, discrètement influencé par la critique en fait. Le déploiement est donc solidement crypto-argumentatif. La charpente invisible de la version critique le balise. Une par une, monade par monade, les idées reçues, inévitablement présentes à l’esprit, comme lancinantes, retombent en place et la calme sagesse revient. Il s’agit de confirmer et d’étayer, froidement, sereinement, en laissant l’énervement dialectique et le beau risque de l’originalité juvénile, bouillante et tirailleuse se tortiller dans les pattes de l’objecteur, éventuel ou réel.

2-     Prestige et crédibilité implicite des sources conventionnelles. Le confirmationnisme est fondamentalement un conformisme. Il mise sur notre bonne vieille fibre conservatrice et scolastique. Vous pouvez être assurés qu’une description confirmationniste des faits verra à ouvertement (mais toujours discrètement, hein, sans tapage ostensible, comme quelque chose allant de soi) citer une batterie de sources rassurantes et confortantes. Le New York Times, la revue Times, la BBC, National Geographic, Anderson Cooper, le journal Le Monde. On évitera pudiquement certaines sources d’informations senties comme excessivement suspectes ou matamores: Wikipédia, la CIA, Voice of America, Michael Moore, Al Jazeera, et, bien sûr, nos bons vieux soviétiques, dont le fond de commerce ès discrédit reste toujours indécrottablement intact. Ronald Reagan reste un président de qui rien de faux ne peut sortir et Richard Nixon un président de qui rien de vrai ne peut sortir. On utilise ces deux sources à l’avenant, quand c’est possible. Un corollaire patent de cette citation compulsive et doucereusement ronflante de toutes les sources trado comme implicitement valides, sans recul ni questionnement sérieux, c’est la mobilisation ad hominem des éléments de discrédit afférents. Ainsi si votre penseur critique ou votre objecteur alternatif est un citoyen ou une citoyenne ordinaire, s’il est une sorte de franc-tireur et n’est pas bardé de diplômes ou de distinctions, s’il n’a que ses bras noueux, ses jarrets noirs et son intelligence de charbonnier, d’altermondialiste ou de syndicaliste, à brandir pour revendiquer une analyse citoyenne ou alternative d’un fait donné, on contourne prudemment ses arguments (surtout s’ils sont solides) et on l’attaque, lui ou elle. Jugeant l’arbre à son pedigree plutôt qu’à ses fruits, on nie très calmement à ce citoyen roturier le droit à la parole, sans se gêner pour lui signifier qu’il ne fait tout simplement pas partie du cercle des maîtres penseurs. Oui, on en est encore là. On en est revenus là.

3-     Ignorance ouverte ou simplification caricaturale de la version critique. Le discours confirmationniste reste un discours institutionnel et affecter d’ignorer l’existence d’une critique alternative des faits reste un réflexe, justement institutionnel, vieux comme le monde. Même quand certaines analyses critiques alternatives d’un événement ont pignon sur rue et gagnent solidement en crédibilité, les instances confirmationnistes, les journaux et la téloche notamment, n’en parlent tout simplement pas. C’est comme si ça n’existait pas. Si l’explosion de l’internet a pu, un temps, faire croire à une disparition de cette propagande par le silence, force est de constater que l’ordre établi s’est singulièrement ressaisi. Soif de visibilité et twitto-narcissisme obligent, le fameux journalisme citoyen se transforme graduellement en un gros télex des pouvoirs de communication conventionnels. La loi du silence dans le tapage s’y restaure, doucement mais implacablement. Si, la mort dans l’âme, le confirmationnisme se doit d’en venir à faire mention explicitement de la version critique alternative de l’événement, ce sera alors pour la désosser, la désarmaturer, y faire un cherrypick sélectif de traits épars, n’en retenir que les éléments les plus aisément caricaturables et susceptibles d’alimenter la cyber-vindicte implicite qui, elle, n’en rate pas une pour démarrer au quart de tour.

4-     Expansion hypertrophiante de la notion de «Théorie de la Conspiration». Ici, calmons-nous un peu et souvenons nous de la fameuse Commission Trilatérale de notre jeunesse, instance bouffonnement occulte mais surtout obligatoirement OMNIPOTENTE (sans concession aucune — ceci NB). Nos Théoriciens de la Confirmation sont bien prompts, au jour d’aujourd’hui, à oublier que le vrai conspirationnisme du cru pose toujours l’instance qu’il mythologise comme intégralement démiurgique sur le tout du développement historique. Une vraie Théorie de la Conspiration est une analyse fondamentalement totalitaire, une parano absolue, ronde, entière et sans aspérité. Elle postule que l’intégralité des événements historiques, incluant les crises et tout ce qui éclate sans avertir, est froidement décidé par une instance occulte de prédilection (Commission Trilatérale, Groupe Bilderberg, Secte des Illuminati, Sages de Sion, Rosicruciens, Templierspick your favorite, il en faut une en tout cas). Or, le confirmationnisme actuel importe massivement le ridicule paranoïaque de la Théorie de la Conspiration, tout en l’éviscérant de son contenu essentiel. Le programme confirmo ne retient de l’illusion conspiro que ce qui sert sa propre démarche de salissage: la grogne sceptique, le rejet réflexe de l’analyse superficielle des choses, l’ardeur critique en pétarades et la méfiance envers l’ordre établi. Tant et tant que, pour la vision désormais imposée par la Théorie de la Confirmation, quiconque doute un tant soi peu de la version officielle des choses est aussitôt un conspiro hirsute et farfelu. Et pourtant, le citoyen averti n’a pas besoin de croire, mythiquement, de par je ne sais quelle envolée parano stérile et si aisément discréditable, en quelque société secrète mégalo pour flairer le musc banal et peu reluisant de la magouille généralisée. Il est de ces chausse-trappes sociologiques et on en a une vraie bonne ici: la Théorie de la Conspiration 2.0, version édulcorée, multiforme et tout usage. C’est rendu aujourd’hui que la moindre observation critique est immédiatement étiquetée conspiro. Il y a là un baillonnage évident de la subversion intellectuelle collective qui ne dit pas son nom et qui ne se gêne pas pour ratisser large. Conformisme trouillard oblige, oser dénoncer une conspiration (une vraie, une toute petite, une ordinaire, une conspiration avec un petit «c») devient de nos jours un exercice risqué, un effroyable flux d’arguties, plus nuisible pour l’image de celui qui le fait que pour l’activité de celui qui conspira. C’est tout de même un monde.

5-     Se réclamer de la «science» et des «scientifiques». La Théorie de la Confirmation est très ouvertement scientiste. Elle se réclame tapageusement de la «science», souvent d’ailleurs plutôt les sciences de la nature, hein. Les sciences humaines et sociales ne font habituellement pas partie de son fond de commerce prestige (on connaît la chanson: Darwin est partout, Marx est nulle part). Le confirmationnisme se donne donc comme professant des «faits scientifiques», en imputant, très ouvertement, les «croyances» et les «opinions» à ses objecteurs critiques. Il argumente ouvertement ainsi, très abruptement, malgré le fait que le caractère scientifique de ses assertions est souvent hautement questionnable. Par dessus le tas, le confirmo n’est pas une seconde foutu, en plus, de s’aviser du fait que la science est, de fait, en crise. Bien oui… force est d’observer que la «science» contemporaine barbotte pas mal son grand œuvre. Elle peint des petites souris au crayon feutre en faisant passer ça pour de la greffe de peau, pour obtenir les subventions. Elle prouve «chimiquement» qu’il n’y a pas de corrélation entre tabac et cancer. Elle se crochit comme un croupion au service des intérêts industriels et politiques. En un mot: elle existe socialement. De plus, une somme phénoménale de ce qu’on nomme «science», dans le discours confirmo comme ailleurs, n’est jamais que technique, technicité, plomberie. Chers confirmationnistes, votre «science», elle ment. Elle sert ses employeurs et ses maîtres, elle n’est pas indépendante, abstraite, angélique, laborantine. Elle se déguise en vérité, mais n’est qu’un dogmatisme servile positionnant dans le champ une certaine version des choses. Et, ce que vous percevez comme une absence de débat vite clos par la science, n’est que le reflet, dans votre esprit, des certitudes de ce dogmatisme et de cette version. Douter, investiguer, ne jamais trop se fier aux connaissances indirectes, au diktats, à la fausse neutralité des sources, voilà pourtant le fondement radical de toute science. Qu’avez-vous fait de cette attitude? Vous l’avez ligotée, pour servir tous les pouvoirs et toutes les docilités.

Telle est la tactique d’attaque des confirmationnistes. Ils ont compris que le ridicule ne tue pas. Pire, il congèle, il intimide, il effarouche. On n’approche donc plus la pensée critique avec une matraque. On l’englue dans la gadoue onctueuse du dénigrement raisonné. Faites l’expérience. Essayez-vous à critiquer la version reçue des choses, sans parano totalisante, en toute sincérité, ponctuellement, juste pour la vraie raison honnête qui vous motive: vous la sentez pas et trouvez que ça cloche, un peu ou pas mal. Les confirmos vont se rameuter en rafale. Ils sont collants comme des mouches, en prime. Vous allez vite observer que la nuée grouillante des arguties de la Théorie de la Confirmation vous attend dans le tournant. Libre pensée, vous disiez? Conformisme lourdingue, oui…

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RAGE DEDANS (Caroline Mongeau)

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2014

Rage-dedans-Mongeau

Nous avons fait un bout de chemin
En changeant ce monde
À notre faim.

(extrait du poème Au hasard)

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Dans ce recueil vif, poignant, coupant comme une lame, rissolant comme un acide, Caroline Mongeau nous éclabousse d’une poésie sociale qui, sans complexe ni minauderie, sans concession ni compromission, approche la crise contemporaine frontalement, sur le mode de l’intellectuel brechtien. J’entends par là que, comme Bertolt Brecht, dont la versification libre et claquante n’est d’ailleurs pas sans parenté avec celle de Caroline Mongeau, cette dernière voit et mire le drame des déchéances sociales qu’elle dénonce, principalement de l’extérieur. Elle regarde le clochard affamé du point de vue de celle qui mange encore sous un toit, elle regarde l’immigrant du point de vue de la citadine du pays où il immigre, elle regarde l’enfant soldat et sa guerre du point de vue de la payse du pays en paix, elle regarde son ancêtre esquimau déporté du point de vue transit de sa descendante métissée qui ne l’a pas suivi, elle regarde l’enfant béant, en partance, du point de vue de l’adulte comblé, arrivé. Et, comme l’intellectuel brechtien donc, elle nous interpelle, nous, son entourage de classe, et met en question et à la question l’illégitimité fondamentale de toutes nos prospérités illusoires et myopies veules. La poétesse (nous) dit alors ici:

Notre responsabilité
Nous devons la digérer
Bien assis dans notre conformité
Et notre modernité.
Impossible d’oublier
Notre part de responsabilité
Car ne rien dire
Signifie approuver
Ne veut pas dire ignorer!

(extrait du poème Enfants soldats)

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C’est une révolte du fond du ventre, ferme et sourde, devenue colère éclatante, percutante, en ce sens que c’est une solidarité en révolte contre ces injustices, gluantes et durables, qu’on ne peut tout simplement plus ignorer. C’est aussi un impitoyable reflux de l’archaïque, de l’oublié, du refoulé, de l’infantile, du marginalisé, du bazardé, du périphérique. L’inaptitude salvatrice des cultures minorisées (ouvertement immigrantes ou subrepticement occupées) à se laisser uniformiser, assimiler, lessiver, aseptiser, cerner, fait ici l’objet d’une attention respectueuse et d’une récurrence indéfectible du chant solidaire. David québécoise, la poétesse connaît bien le poids onctueux et suavement ethnocidaire de tous nos Goliath. C’est un cri résistant, aussi pratique que théorique, aussi empathique que cohérent, qui monte ici. C’est la permanence cuisante du traumatisme partagé, senti, rejoint, dans le réceptacle d’une empathie sociale et sociétale de tête pensante, qui est aussi la communion des entrailles et de la psyché profonde d’une femme. C’est, aussi, qu’on sent la poésie femme à chaque instant, à chaque tournant, chez Caroline Mongeau. On s’imprègne, s’imbibe, de sa spécificité féminine irréductible et irradiante, des particularités sororales de sa lecture du monde, de la lancinance ancienne de sa blessure.

Blessure

Maison de poupée
Jeux du passé
Pour oublier
La vérité.

Celle des blessures
Celles des injures
Cœur volé
Hymen déchiré

Maison de papier
Abri déchiré
Poupée brisée
Enfance jetée
Dans un coin oubliée
À jamais perturbée.

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Ne vous attendez à rien de convenu, rien de froufroutant, rien de facile. J’ai bien un peu pensé à Prévert, à Maïakovski et (redisons-le) à Brecht, mais c’est de par ce que ces trois chiens hurleurs ont en eux qui n’acceptera pas de s’empoussiérer sur la tablette à bibelots de notre culture de metteurs en petites cases, d’escamoteurs de crises et de cacheurs de plaies. On pense aussi, fort aisément, tout simplement, à toute une tradition de chant protestataire. De fait, ici, plusieurs de ces poèmes ont un refrain et des couplets, et ne demanderaient rien à personne pour se voir mettre en musique… avec un tambour de charge en section rythmique, éventuellement. Caroline Mongeau nous scande, sans faillir, que tout ce qui est onctueux et sucré dans notre beau petit monde propret est irrémédiablement souillé de la sueur et du sang de ces hommes et de ces femmes que NOUS cassons, à casser la canne à sucre. Une fois pour toute, une fois de plus, une voix dit: c’est assez. Il faut se conscientiser. Il faut écouter le bruit rocailleux, assourdissant, de cette poéticité dérangeante, qui ne veut pas nous laisser dormir tranquille. Il faut réfléchir et lire. Il faut descendre dans cette fosse brumeuse, passablement fétide au demeurent, du puisard du fond de nous, et retrouver d’urgence la si cuisante rage dedans

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Caroline Mongeau, Rage dedans, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou PDF

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À propos du «malaise hollandais» au Canada

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2014

raffinerie canadienne

Voici qu’on débat derechef sur la question du malaise hollandais du Canada. On dépose des rapports et, comme bien souvent désormais au Canada harpérien, on se lance dans un vaste souque à la corde idéologique (mâtiné de grands-petits intérêts véreux). Regardons l’affaire froidement, en évitant de partir dans toutes les directions et en nous en tenant à la clarté et à la concrétude des concepts économiques en cause ici.

Malaise hollandais. J’utilise la notion de malaise hollandais dans son sens strict (et à l’exclusion du barouettage qu’on a fait subir à ladite notion, notamment en l’appliquant à des secteurs économiques autres que les secteurs primaire et manufacturier). Par analogie avec une situation de ce genre survenue dans les Pays-Bas circa 1960 (sous l’effet d’un boom de l’industrie gazière), on entend par malaise hollandais (Dutch disease) une situation où le développement hypertrophié du secteur primaire du à un avantage géophysique fortuit (ruée vers l’or, boom pétrolier ou gazier, surexploitation minière) tend à compromettre le développement manufacturier d’un pays donné. Des pays comme le Nigeria sont des exemples extrêmes de malaise hollandais. L’industrie de l’extraction mono-oriente très brutalement l’intégralité de l’économie locale et fragilise gravement la diversité du tout de l’activité productive nationale. On notera aussi, au demeurant, que l’idée du malaise hollandais postule une solidité des frontières nationales en matière économique. Cela fait de cette idée une notion pas vraiment multinationale ou transnationale… et encore moins internationaliste.

Bien voir pourquoi le secteur primaire nuit au secteur manufacturier dans une situation de malaise hollandais. On fait souvent une lecture superficiellement boursicotarde du malaise hollandais en en trivialisant la description comme suit: le boom pétrolier ou minier fait gonfler la monnaie nationale et de ce fait nuit aux exportations de produits manufacturiers qui, payés, eux, en monnaies étrangères, deviennent plus chers principalement pour des raisons de change. Il y a un paradoxe insoluble dans cette analyse, trop éloignée de l’économie réelle. C’est tout simplement que le marché des produits non-finis ou semi-finis est lui aussi un marché d’exportation. La hausse de la monnaie nationale canadienne (par exemple) due à l’exportation de pétrole et de gaz devrait normalement nuire à toutes les exportations, y compris celles du pétrole et du gaz! Ce n’est pas le cas et, donc, ça n’a pas de sens de penser la chose strictement en ces termes. Ce qui fait augmenter la valeur d’une monnaie nationale sur le marché des changes c’est l’ensemble de la production nationale de biens exportables, tous secteurs confondus. Le Japon et la Chine ont (ou ont eu) des monnaies fortes sans que le secteur primaire n’occupe un segment de leur économie nationale aussi important qu’au Canada ou au Mexique (c’est surtout le cas du Japon). Il y a donc une déficience de principe dans cette analyse un peu viciée qui pose les secteurs de l’extraction et les secteurs de la manufacture comme étant en compétition frontale les uns contre les autres, pour un accès à une exportabilité qui serait limitée exclusivement (et comme magiquement) par la contrainte du change. L’idée de secteurs distincts en compétition les uns contre les autres au sein d’une enceinte nationale fixe est une fadaise bourgeoise. Le secteur pétrolier est en compétition avec le secteur pétrolier. Le secteur des usines de bagnoles est en compétition avec le secteur des usines de bagnoles. Cela: tous pays confondus. On peut exporter une usine de bagnoles. On peut l’installer au Japon ou en Argentine, si les conditions d’exploitation de la main d’œuvre restent favorables. On ne peut pas exporter un puit de pétrole au Japon. Les pays manufacturiers sont en situation de fluctuation industrielle constante car il y a du prolétariat extorquable et prenable en otage de la faim partout. Les pays pétroliers, gaziers, miniers sont des espaces obligatoirement fixes. La nuisance que peut représenter le secteur primaire sur le secteur manufacturier, en situation de malaise hollandais, est donc obligatoirement corrélée à la force ou faiblesse d’un secteur manufacturier national face aux autres secteurs manufacturiers nationaux. Les conditions de nuisance «hollandaise» sont bien plus matérielles que monétaires. Devant une Asie et un tiers-monde plus performants en matière industrielle, l’expertise, le talent, les ressources technologiques, l’encadrement subventionnaire font l’objet, au Canada, d’un transfert massif en direction de secteurs dont le caractère compétitif reste relativement stable, ceux du pillage d’un sous-sol national inamovible, pour alimenter cette usine mondiale qui, elle, l’emporte de fait dans la course à la production de produits finis.

Sur le Canada, deux thèses s’affrontent. Le centre-gauche parlementaire (le Nouveau Parti Démocratique) croit donc qu’il y a bel et bien malaise hollandais au Canada et que les secteurs pétroliers et miniers (principalement de l’ouest canadien, patrie de Stephen Harper, l’actuel premier ministre conservateur) nuisent aux secteurs industriels traditionnels, concentrés, eux, dans l’est canadien, notamment en Ontario et au Québec (ledit Québec étant la patrie du chef de l’opposition Thomas Mulcair et du gros de sa députation de centre-gauche). Pas achalés, comme on dit dans le coin, les réacs répondent que la très grande majorité des pays occidentaux voient leur secteur manufacturier se racotiller, y compris les pays peu lotis en matières premières (c’est l’argument de la tertiarisation historique des pays non-émergents, imparable) et que, qui plus est, la valeur élevée du dollar canadien correspond à une hausse du pouvoir d’achat pour tous produits, y compris pour les produits manufacturiers, la main d’œuvre manufacturière et la machinerie (argument fallacieux et démagogique, la hausse monétarisée du pouvoir d’achat ne s’appliquant effectivement qu’aux produits d’importation, justement ceux qui emmerdent le plus le secteur manufacturier national). Les pôles de la chicane sont ainsi posés. On fait donc de la politique politicienne autour du malaise hollandais au Canada en ce moment. Et l’erreur qu’on commet tous ensemble, ce faisant, c’est de restreindre notre vision au segment d’existence sur lequel le susdit malaise hollandais a un impact ou une apparence d’impact.

Remettre l’économie de services dans l’équation. Il ne faut pas voir le malaise hollandais plus gros qu’il n’est. Il faut bien le circonscrire dans le cadre où son action s’applique, et cela va varier énormément, fonction des situations nationales spécifiques. Il est d’abord important de noter que le malaise hollandais concerne, en fait, un segment bien restreint du secteur primaire. Personne n’ira parler d’un malaise hollandais en agriculture, par exemple (ou dans les pêcheries ou dans la pelleterie, ou dans la foresterie), et, de fait, l’agriculture est souvent la première victime des booms miniers ou pétroliers. Le secteur primaire se nuit donc partiellement à lui-même aussi dans le malaise hollandais. C’est la perte de diversité de la production (primaire inclusivement) qui est le facteur crucial ici, pas le fait de faire gonfler la devise. On le voit bien dans les pays pétroliers africains. Le malaise hollandais provoque un exode rural (avec toute sa dimension de destruction de cadres sociétaux archaïques) pour faire entrer la population nationale dans un segment biaisé, dangereux, fragile, et restreint de l’ère industrielle, celui des secteurs d’extraction miniers, pétroliers et gaziers. Le pays peut même devenir un gros importateur agricole et cela contribuera alors à faire baisser sa devise plutôt que de la faire monter (effet contraire de l’effet qu’on impute habituellement au malaise hollandais). Dans le cas d’économies comme celle du Canada, c’est le secteur des services, représentant environ 80% de l’activité économique d’un tel pays qu’il faut remettre dans l’équation. Principalement domestique, le secteur des services est une des causes majeures de la diminution du secteur manufacturier dans les économies occidentales. Les booms miniers, pétroliers et gaziers, en s’adossant au secteur des services, représentent une poussée (mono-orientée mais effective et, ne le nions pas, industrielle aussi) des secteurs reliés à l’exportation, non pas en compétition avec un secteur cherchant à exporter lui aussi (le secteur manufacturier) mais bel et bien en compensation d’un secteur lourdement domestique, le gigantesque secteur tertiaire. Le pétrole brut ou raffiné fait ce que les cliniques, les universités et les attractions touristiques ne font pas: il s’exporte.

Remettre la société civile dans l’équation. Entrer dans la logique de l’argumentation «hollandaise», c’est s’installer sur le terrain déjà bien balisé et argumentativement cerné du conservatisme canadien. Celui-ci vous toisera avec le regard un peu las et somnolent de Stephen Harper et vous répondra: ce n’est pas une question de secteur ceci ou de secteur cela, c’est une question de production. Le Canada est productif dans les secteurs encadrant les ressources naturelles dont, massivement, il dispose. Le secteur minier (surtout compliqué et tarabusté comme celui des sables bitumineux ou du forage en haute mer et dans le grand nord) est un secteur industriel comme un autre. C’est notre industrie à nous. Il faut l’exploiter au maximum… Fidèle à sa longue tradition réformiste-populiste, le parti de centre-gauche de Thomas Mulcair s’empêtre dans une argumentation à base de défense de la petite manufacture qui reste totalement sur le terrain bourgeois. Tant que ces petits partis non-prolétariens de pleurnicheurs populaires ne mettront pas leurs culottes à gauche, il se feront planter par ceux qui nient qu’il y ait le moindre malaise hollandais au Canada et/ou s’en tapent, le reconnaissent, mais y voient la particularité conjoncturelle d’un développement industriel bien de chez nous et voué (comme au Mexique, comme en Russie, comme dans le monde arabe) à jouer l’atout de l’extraction des produits de base dans le grand dispositif inchangé de la surproduction mondiale. Les arguments qui remettent la société civile dans l’équation n’ont, eux, rien de «hollandais». Le pétrole est une ressource foutue sur le long terme, durablement polluante, non renouvelable, et reposant sur le postulat sociétalement réactionnaire de la bagnole individuelle et de la strangulation méthodique des grandes infrastructures de transport en commun. Le secteur minier nourrit une kyrielle de segments industriels totalement commis dans la gabegie de la surproduction et du renforcement de vastes pans économiques parasitaires, improductifs et nuisibles (urbanisation galopante, machinisme consumériste, bureaucratie policière, secteur militaro-industriel). Il est patent, au regard le plus grossier, que la fausse manne pétrolière est en train de détruire le Nigeria, que la fausse manne diamantaire maintient l’Afrique du Sud sur les genoux. Pas de chansons mirifiques à se chanter: il en est autant du Canada, voué désormais à toutes les causes anti-sociales et anti-environnementales qu’embrasse épidermiquement le suppôt veule de l’industrie la plus sale et rétrograde imaginable que sera imparablement, objectivement, un gros producteur de matières non-finies, totalement dépendant de ses vrais maîtres compradore. Pas étonnant que ce soit des conservateurs étroits qui mènent la barquette unifoliée dans les brumes délétères de cette nouvelle mythologie eldoradante.

Qui ment à qui au Canada? Les conservateurs mentent en présentant une industrie mono-orientée dans un secteur d’extraction toxique, nuisible, servile, et foutu à terme comme le pactole canadien. Les néo-démocrates, réformateurs et adaptateurs, mentent en se faisant les défenseurs intra-muros («nationalistes» diraient certains – j’évite le mot ici à cause de son sens spécifique au Canada et au Québec) d’un secteur manufacturier dont ils ne contrôleront la crise chronique que le jour où ils contrôleront l’intégralité de la planification de l’intendance industrielle mondiale (pas demain la veille). C’est pas le primat d’un secteur économique sur un autre qui nous étouffe, c’est le primat de la surproduction et de l’enrichissement privé sur l’organisation rationnelle du patrimoine industriel collectif. Ce n’est pas le malaise hollandais qui nous emmerde, c’est le malaise capitaliste.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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