Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Lutte des classes’ Category

Le masque de Rothschild

Posted by Ysengrimus sur 21 novembre 2019

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Bon encore et encore l’idée fixe de l’antisémitisme et de la grande conspiration «communautaire». Il faut bien en reparler, hein, vu que ça se répand en ce moment, comme une vermine. Ça me tente pas mais allons-y. Alors d’abord le point de départ de l’escroquerie à l’antisémitisme actuelle, c’est le fait que le système financier mondial est en mutation. Pas en révolution, hein: en mutation. C’est-à-dire qu’un certain nombre de puissances émergentes (Russie non-soviétique, Chine post-communiste, Iran plus-révolutionnaire, Allemagne pseudo-européenne, etc) sont en train de s’y installer et de jouer aux bras avec les puissances en place (USA, Grande-Bretagne et pourritures associées) pour prendre leur place, sans moins, sans plus.

Russie non-soviétique, Chine post-communiste, Iran plus-révolutionnaire, Allemagne pseudo-européenne (pour ne nommer qu’eux), c’est pas des petits saints, ça. C’est pas des agents de changements radicaux non plus. Des agents de rajustements, à la rigueur, des facteurs de réforme financière, des amplificateurs de mondialisation, sans plus. C’est pas parce que Poutine entend, sans doute légitimement dans sa logique (je n’en sais rien et m’en tape passablement), partir sa propre carte de crédit russe pour tasser Visa et racaille corrélative que ça va radicalement changer le monde du capital et du travail, et arranger les choses pour le 99% d’indigents. Ces puissances émergentes veulent jouer dans la cours des grands. Et vlan. Leur conception sur la question de la finance mondiale se résume en une formule bien connue (que les Yankees assénèrent à l’Europe occidentale au siècle dernier, au fil des guerres mondiales): pousse-toi de là que je m’y mette.

Cette bataille du pousse-toi de là que je m’y mette se joue sur plusieurs fronts. Dans les officines feutrées du monde de la finance, elle est déjà solidement engagée, et la collusion entre Russie non-soviétique, Chine post-communiste, Iran plus-révolutionnaire, Allemagne pseudo-européenne (pour ne nommer qu’eux) d’une part et USA, Grande-Bretagne et pourritures associées d’autre part est en cours de solidification. Elle fait bien son chemin, la dynamique de transition. Mais il faut pas le dire trop fort. Il faut masquer ce qui se passe vraiment. Et pour masquer ce qui se passe au niveau de la finance mondiale, la collusion internationale est absolue et sans résidu. Personne ne joue honnêtement sur un tel terrain et pour de tels enjeux.

C’est que l’autre front de cette bataille, c’est le front de l’opinion. Pour se gagner l’opinion du 99%, Russie non-soviétique, Chine post-communiste, Iran plus-révolutionnaire et Allemagne pseudo-européenne (pour ne nommer qu’eux) jouent le populisme et l’extrême droite. Sous couvert de «résistance» et de «dissidence», ils le jouent à fond et confirment, ce faisant, qu’ils n’ont absolument aucune aspiration révolutionnaire. Aucune mutation qualitative du capitalisme en autre chose ne sortira de leur démarche actuelle de promotion des nationalismes et du régionalisme économique. On s’en tiendra strictement au changement quantitatif (et peu reluisant) du pousse-toi de là que je m’y mette, déjà en cours d’ailleurs. Une autre confirmation du fait que rien de révolutionnaire ne sortira de tout ça réside dans le fait que nos nouveaux personnages émergents de la finance mondiale n’ont absolument aucun intérêt à procéder à une description effective et rationnellement analytique de comment elle fonctionne. Eh bé, ce serait devoir expliquer qu’elle est mondiale au sens fort, en ce sens qu’elle est totalement sans race, sans ethnie, sans nation et sans conscience, et que Russie non-soviétique, Chine post-communiste, Iran plus-révolutionnaire et Allemagne pseudo-européenne (pour ne nommer qu’eux) sont déjà de plain pied en train de poser leurs piles de jetons sur le tapis vert de la Grande Boursicote. Pas de ça, Lisette. Il faut se gagner l’opinion, cela signifie qu’il faut l’endormir. Il faut donc éviter de lui démontrer qu’on ne tasse la pourriture financière actuelle que pour la réjuvéner, en fait, perpétuer son ordre en prenant tout doucement sa place. Il faudra donc poser un masque sur ce qui se passe réellement, en ce moment, dans les arcanes de la haute finance mondiale en mutation.

Ce masque, ce sera le masque de Rothschild…

En remettant dans son sillon l’aiguille diamantée, tristement inusable, du vieux gramophone antisémite, on fait d’une pierre deux coups. Primo, selon une approche propagandiste bien connue de l’extrême-droite, on se donne une cible militante simple, en focus, limpide et facile à ressasser. Et deusio, en jouant la carte de la faute à Rothschild, eh bien on masque parfaitement ce qui se passe vraiment. Braqué, mouton de Panurge, fonçant comme un seul homme, le 99%, bien remonté et endoctriné, s’en prend alors au bouc émissaire «ethnique» ou «communautaire» et, ce faisant, dans l’écran de fumée idéologique brunâtre que cela engendre, plus personne ne discerne ce qui se passe pour vrai. C’est une arnaque intégrale. The oldest trick in the book, la plus vieille des crosses sur la liste des crosses. Et tout le monde marche là dedans à fond, et s’y engage à bien perdre son temps (et le mien)…

Même les ténors à couacs juifs eux-mêmes tombent dans le panneau, en ce moment, et ils endossent en trépidant la logique rembrunie ambiante. Irresponsables et élitaires-myopes selon leur manière, les pseudo-intellectuels pseudo-juifs hypermédiatisés, qui assurent le recyclage mesquin de la compétition victimaire, pour des raisons de géopolitique minable et sans intérêt que nous tairons, se sont mis récemment à en rajouter, dans le même sens. Poussant le bouchon à fond, ils se mettent eux aussi à faire joujou avec le masque de Rothschild. Ce mannequin pitoyable de Bernard-Henri Lévy est le summum de cette propension. Résumons, sans plaisir et sans estime, les thèses dudit BHL dans son ouvrage de boutefeu sans intérêt intellectuel effectif, L’esprit du Judaisme:

  • Les juifs sont partout en France. Ils ont fondé la langue française et fait la France.
  • L’antisémitisme contemporain, c’est de s’opposer à Israël. Point.
  • La culpabilité face au souvenir de la Shoah est le seul moyen mental et pratique de tenir les violents en sujétion.
  • Les antisémites d’autrefois (Céline, Barrès, Giraudoux) avaient plus de stature et de panache que ceux d’aujourd’hui, qui sont des minus et des indigents intellectuels.

Ce personnage médiatique baveux et dogmatique jette de l’huile sur le feu. Il nuit à la tranquillité quotidienne du juif ordinaire (qui en a rien à foutre) et de ses enfants. Il devrait être interdit de médias. Je commence à vraiment trouver qu’il joue ouvertement le jeu du populisme antisémite russo-sino-irano-germano-etc… Il nargue ouvertement le petit antisémite contemporain, pour l’exacerber en fait, pour se faire mousser et aggraver les choses dans le sens de sa cynique vocation victimaire. C’est un irresponsable et un nocif. Millionnaire à compte d’auteur, il a détruit le marxisme français en 1977. Maintenant, c’est la société civile qu’il veut mettre sur le cul, ma parole. Il y a quelque chose de pourri dans la république, c’est indubitable, si même les intellectuels juifs ont quelque chose à gagner dans l’alimentation de l’antisémitisme. Ceci dit, bon, les français virent antisémites par les temps qui courent et ils le feraient même sans la provoque de ce perso douteux… pas juste les français, d’ailleurs. Le reste de l’Europe aussi. Ça commence à se manifester même aux États-Unis. Ça devient passablement sérieux, ce phénomène. Si on le résume: les gens en ont contre les pouvoirs financiers mais ils les conceptualisent comme «La Banque» et «Rothschild». J’ai jamais vu une affaire pareille de mon vivant. C’est elle, la vraie manipulation irrationnelle brouillant l’accès de notre pensée critique collective au fin fond des choses.

La finance mondiale n’est pas juive, elle est bourgeoise. C’est seulement en faisant tomber le masque de Rothschild, collé dessus par l’extrême droite propagandiste, qu’on verra vraiment ce qui s’y passe et découvrira que si les grands bourgeois nous laissent niaiser, bretter et nous ensanglanter dans les nationalismes et les régionalismes économiques, eux, ils ont bien compris que c’est d’être sans nation et sans région qui permet de vraiment s’enrichir dans un monde où les nations et les races, comme vecteurs économiques et financiers, sont pour les naïfs, les rétrogrades et les sectaires étroits. Les très discrètes éminences de la grande bourgeoisie mondiale sans nation et sans ethnie, internationale au sens fort, jugent que si nous, on a raté l’internationale des prolos eux, ils l’ont constituée, l’internationale du pognon. Et le grand Rothschild grimaçant qui se frotte les mains en ricanant sur son panneau, comme dans un mélodrame irrationnel et simpliste d’autrefois, les sert bien. Personnage vide, épinglé de longue date sur un rideau opaque, bouc émissaire creux, agneau pascal inepte, tête de judéo-turc, il leur sert de masque…

Je ne marche pas dans cette idée fixe. C’est une arnaque et un mensonge. C’est aussi un vide conceptuel, une absence d’analyse. L’analyse reste dont à faire.

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Karl Marx résume pédagogiquement la crise économique de 1929 (pastiche)

Posted by Ysengrimus sur 24 octobre 2019

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Cher Monsieur Marx,
Ma missive va sans doute vous paraître surprenante mais il me semble que vous êtes la personne la mieux à même de soustraire mon âme à l’angoisse qui l’étreint. Étant diplômé en histoire, je me suis inscrit à l’Université afin de présenter le concours de l’agrégation. Afin d’y parvenir, je suis obligé de présenter à une classe de jeunes gens de dix-huit ans une leçon qui a pour thème «La crise économique de 1929». Étant médiéviste de formation, je suis placé dans une situation peu confortable. Pour cette raison, je me permets de vous déranger dans votre étude (je vous imagine si bien attablé à votre cabinet, au milieu de livres nombreux) afin de solliciter votre conseil. Comment vous y prendriez-vous pour intéresser les étudiants susdits à la chose économique? Quels seraient les points à relever, et serait-il judicieux de lier mon propos à votre illustre apport à l’analyse de la société?

En vous remerciant d’avance pour l’intérêt que vous porterez à mon humble requête, je vous salue, Monsieur Marx.

Pierre-François Pirlet

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Ah, il faut prendre l’affaire à la racine. Ne perdez pas votre temps avec des chinoiseries d’étalon or, de boursicote et de flux monétaires. Il faut revenir aux conditions d’engendrement matérielles de cette crise.

C’est une crise de surproduction. C’est la première chose qu’il faut expliquer parce que le paupérisme est souvent relié à l’indigence et cela fait d’une crise de surproduction une notion un peu surprenante. C’est une crise du capitaliste sauvage. Il faut bien expliquer l’impunité des banques et des trusts industriels en ces temps, car je soupçonne qu’elle s’est passablement résorbée depuis. Finalement c’est une crise qui a confirmé les États-Unis d’Amérique du Nord comme cœur du capitalisme mondial. Il va donc falloir leur expliquer qu’il fut un temps ou ce n’était pas le cas. Voilà vos trois idées force.

Crise de surproduction. Le capitalisme manufacturier en est encore dans l’enfance à ce moment-là, pour ce qui est de la production de biens de consommation de masse. Il ne s’est pas encore avisé du fait que, pour la première fois de son histoire à une échelle aussi massive, il vend à son propre prolétariat. Extirper du charbon pour des locomotives à vapeur et extirper du pétrole pour des automobiles n’implique pas seulement une nuance technique. Il y a là un distinguo économique de taille. Le charbon, vous le vendez à une entreprise concurrente qui en dernière instance vous résorbe et vous évite de devenir trop puissant. Le pétrole, vous le vendez à votre ennemi de classe, ce prolétaire qui le paiera avec cette portion de plus value que vous ne lui aurez pas extirpée.

Crise du capitalisme sauvage. Or votre prolétariat, vous le paupérisez parce que vous l’exploitez sans contrôle. L’État ne vous encadre pas, ne vous impose pas de salaire minimum, ne restreint pas le mouvement pécuniaire des banques, ne supervise pas les transactions des trusts. Laissé à vous-même, vous poussez votre logique à fond. Vous vendez vos canards boiteux à des naïfs passéistes et enrichissez vos industries rentables. Vous détruisez vos concurrents directs, établissez des monopoles, spéculez sur vos valeurs et surproduisez. Et en gagnant, vous perdez. La richesse ne circule plus. Elle pourrit dans vos coffres. Votre principal client, le prolétariat ruiné que vous exploitez à fond n’a plus un liard pour vos automobiles, vos cottages, vos godasses et vos brosses à dents. Surproduction et déflation. Luttes sociales. Grèves, chômage massif, faillites en cascades. Il s’agit d’une crise INTERNE au fonctionnement capitaliste.

Puissance des États-Unis d’Amérique du Nord. La République Soviétique semble échapper à ce bordel parce que la République Soviétique a un PLAN. Aussi foireux que ledit plan puisse être, il suffit pour contrôler une portion cruciale de la crise, la portion capitalisme sauvage. Le ci-devant New Deal rooseveltien, tout en affectant de ne pas être un Plan à la soviétique, s’en prendra tant bien que mal aux deux tendances. Il résorbera le capitalisme sauvage en encadrant les transactions des banques et des trusts et en s’attaquant aux monopoles. Il affrontera la paupérisation en lançant des grands travaux publics.

Mais le cœur de la crise restera intact et incompris. Il faudra donc une destruction massive des résultats de la surproduction pour que le capitalisme, désormais encadré, redémarre. La boucherie de la Deuxième Guerre Mondiale assumera ce rôle économique inconscient et inexorable. Des millions de vies seront détruites dans le mouvement. Mais le capitalisme fétichiste est un Baal aveugle qui fait primer les mouvements de choses sur les mouvements humains. Il n’a donc cure de ce genre de détail.

Karl Marx

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Monsieur Marx,
Je vous savais homme d’idées, je vous découvre pédagogue. Sachez, Monsieur Marx, que votre verve littéraire servira de modèle à ma modeste leçon, et que l’édification des intelligences qui me seront confiées tiendra compte de votre judicieuse analyse économique.

Monsieur Marx, veuillez recevoir mes remerciements les plus chaleureux!

Pierre-François Pirlet

Échange tiré de l’officine de Karl Marx dans le site de pastiche DIALOGUS. Karl Marx est pastiché ici par YSENGRIMUS (Paul Laurendeau). Il y a quatre-vingt dix ans pile-poil, c’était le jeudi noir.

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Timbre-de-4-kopeks-Karl-Marx-et-Capital

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Que penser des penseurs salariés?

Posted by Ysengrimus sur 7 septembre 2019

Bon, parler directement des minus institutionnels en les nommant explicitement, c’est pas trop mon truc. Ça donne rien de plus au fond des débats et ça leur alloue, à eux, ces minus, des bâtons pour me battre, en mobilisant leur petit système judiciaire pour plouto-baillonneurs de merde. C’est pour ça que, comme Montesquieu, comme Voltaire, moi j’affectionne particulièrement les romances ruritaniennes. En plantant ton histoire dans un passé lointain, dans un duché montagnard improbable, dans une Turquie de fiction, ou dans un Orient de toc, tu dis tout ce que tu as à dire, bien à l’abri des lâches, des pense-petit et des enquiquineurs.

Une honnête romance ruritanienne pour le genre de description du monde contemporain à laquelle je vous convie aujourd’hui, c’est encore le monde du passé pré-tertiarisé. Royaume de France, première moitié du dix-neuvième siècle. Nous sommes sous la Monarchie de Juillet. S’industrialisant rapidement, la France est en plein progrès social mais son pouvoir politique est en pleine réaction. Et l’université, dominée par la Philosophie de l’Éclectisme de Victor Cousin, sert docilement ses maîtres réacs. Un petit franc-tireur de bretteur de philosophie politique du nom de Joseph Ferrari écrit, puis publie tout juste après la chute de Louis-Philippe, un pamphlet rageur intitulé Les Philosophes salariés. Sa réflexion, toute prosaïque, consacre le grand remplacement savant, pas trop surprenant au demeurant, des valeurs de conviction par les valeurs d’argent. Impuissant à faire des prosélytes, l’éclectisme en créa de vive force par la grâce du salaire. Il confisqua l’école normale, il confisqua les concours d’agrégation, il siégea au conseil de l’université; il forma une faction à l’Institut, et la perfide combinaison de ces quatre mesures accapara toutes les places, et assura à l’éclectisme le revenu net d’un million et demi. Aucun sentiment, aucune considération n’arrêta l’éclectisme: il sacrifia Bac réduit au désespoir du suicide; il mutila Jouffroy, qui se réhabilita en mourant. (Joseph Ferrari, Les Philosophes salariés, p 161). Quoi de nouveau sous le soleil, hein, hein?

Alors patatras. J’ai pas besoin de vous faire un dessin. Opérons la transposition contemporaine dans les sciences universitaires subventionnées du moment, où nos petits carriéristes égomanes, noyautés par les industries, pétrochimique, militaire ou autre, publient ou périssent en se tirant dans les pattes les uns les autres… et goûtons la suave transmissibilité de l’ire et des constats de notre philosophe politicailleur tirailleur d’autrefois.

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Hommes de collèges, hommes de salaires, que voulez-vous que je dise de vous? J’ai parcouru vos thèses, vos préfaces et vos commentaires; depuis de longues années, vous vous êtes consacrés à la philosophie, aux frais de la France. Qu’avez-vous fait? Vous avez été impuissants et stériles; avouez-le, le maître et la place vous ont tué. Pas un éclectique qui ait tendu la main à une théorie proscrite, pas un éclectique qui ait défendu un collègue frappé par un ministre; l’école a toujours manœuvré à l’unanimité contre les vaincus. Les plus libéraux parmi les professeurs se sont réunis pour nourrir une revue qui s’intitule: La Liberté de penser. Quelle en est la pensée? Quelle en est la liberté? J’y ai lu toutes les pensées rétrogrades qui ont préparé la réaction.

Ferons-nous l’honneur à l’éclectisme de le comparer aux doctrines qu’il combat? Ce serait comparer la mort à la vie. Saint-Simon, dans la misère, inspirait toute une société d’hommes nouveaux: il écrivait, et l’on prodiguait des millions à la propagande de son idée. Vingt hommes d’élite se jetaient dans le mouvement: arrêté de mille manières, le mouvement se propageait encore, et conduisait la France à la révolution de février. Charles Fourier vit dans la pauvreté; il est victime d’une théorie qui le subjugue par les hallucinations de la folie. Mais il est convaincu, et la conviction seule fonde à elle seule toute une école. Le maître la compromet, et l’école redouble de ferveur pour joindre avec son drapeau le saint-simonisme dans la révolution de février. Buchez crée d’autres convictions; sans intrigue, sans argent, il compte comme une puissance. Lamennais veut être seul; il se suffit. Pierre Leroux inspire George Sand, le grand poëte de la démocratie; il éclaire par la lumière qui jaillit de son cœur. Il faut que toute la bourgeoisie se coalise pour imposer silence à Proudhon; sa voix ébranle la société. Qui l’a payé? Quelle est l’intrigue qui lui a donné des disciples? Quel est le salaire des proudhoniens? Ce salaire, dira-t-on, c’est la révolution. Restons dans la science. La philosophie allemande a fait plus pour l’humanité en cinquante ans, que toute la philosophie officielle de France depuis trois siècles. Où était sa force? Dans les ministères, dans les gouvernements? C’est à peine s’ils la toléraient, et la vérité créait des légions de prosélytes; elle dictait mille travaux d’histoire et d’érudition; elle renouvelait l’Encyclopédie toute entière, depuis les sciences physiques jusqu’à la vie de Jésus Christ.

Ne nous étonnons pas de voir l’éclectisme si stérile; on l’a payé pour se taire, et il s’est tu; on lui a dit de marcher en silence et il a formé une bureaucratie philosophique; on lui a dit d’exposer, de compiler, de commenter, il a exposé, compilé, commenté. Le maître tenait les engagements pris avec le juste milieu; les disciples tenaient les engagements contractés avec le maître. Ils ont été admirables de discipline, d’obéissance; ils ont formé une confrérie plus exemplaire, plus unanime que celle des jésuites; ils ont été tous inaccessibles à la double révolution du socialisme français et de l’idéologie allemande.

(Joseph Ferrari, Les Philosophes salariés, Slatkine Reprints, 1980, Collection Ressources [ouvrage paru initialement en 1849], pp 116-117)

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Notre université ruritanienne de jadis fut donc l’usine à saucisses des conformismes et des soumissions scolastico-politiciennes. Encore une fois: quoi de neuf, docteur Boniface? Le boursouflement parasitaire actuel est un peu nouveau, peut-être. Les penseurs salariés d’autrefois étaient payés par l’état et travaillaient servilement pour l’état. C’était presque cohérent. Aujourd’hui, les penseurs salariés sont payés par l’état mais le résultat de leur travail docile est chapardé par l’entreprise privée qui se l’accapare ouvertement, au nez et à la barbe des administrations universitaires, et aux frais du contribuable. Faiblardes et timorées, les facs s’émeuvent de plus en plus des conflicts of commitment de leurs corps enseignants. Notre petit prof de pétrochimie est payé à 70% par sa fac et à 30% par l’entreprise qu’il sert… et ce, pour une implication aux pourcentages diamétralement inverses, vu qu’il trouve toutes les combines pour ne jamais se présenter devant ses étudiants et pour passer le clair de son temps dans son labo d’usine.

Les penseurs salariés sont au jour d’aujourd’hui toujours des suppôts. Ils servent de front leur arrivisme académique et les entreprises qui les noyautent (cette double priorité carriériste et entrepreneuriale ne fait tout simplement qu’un, dans leur esprit). Ce double service de forbans se fait au détriment du public (contribuable) et des étudiants qui eux, se tapent les chargés de cours, le cyber-enseignement, les supports de cours cryptiques, les TP absurdes, et les amphis surchargés. Le monde universitaire est, aujourd’hui plus que jamais, un monde de soumission veule et de conformisme feutré. Un aréopage de ronds de cuir aux pratiques confidentielles. La foire aux esquives devant la société civile. La cornue fumante du capital.

Mais si le parasitisme institutionnel ceinturant les penseurs salariés s’aggrave, se provigne, son principe intellectuel de fonctionnement, lui, reste parfaitement stable, dans cette version modernisée de notre temps. Les penseurs salariés sont des petits rouages d’entreprises payés avec de l’argent public. Ils se couvrent le cul, vivent sous la houlette patronale, ne font pas de vagues, n’innovent pas, tremblent comme des feuilles. Ils exposent, ils compilent, ils commentent. La tyrannie putative du patron s’est simplement substituée à celle du maître d’autrefois. Les écoles de philosophie de Victor Cousin sont devenu les écoles d’administration de monsieur ou madame le Ministre de la Conformité Économique et du Plan Industriel Aplani.

Conséquemment, le pronostic est relativement infaillible. Aujourd’hui comme autrefois, rien de vif, de novateur, de radical ou de révolutionnaire ne sortira du monde universitaire. Cette machine à fagoter du conformisme et de la soumission va continuer de ronronner, sans intermittence. Une telle moissonneuse laminoir a d’ailleurs ses effets directs sur le militantisme étudiant contemporain. Observez effectivement le militantisme de campus. Toutes ces causes réformistes sociétales semi-fachisées à base de moi-je et de ma-cause-est-plus-louable-que-la-tienne. De la concurrence publicitaire en tenue de ville. Il n’y a rien là de vraiment distinct ou démarqué par rapport au consensus sociétal contemporain AINSI QU’au ronron machinal et dociliste du tout du monde universitaire même. L’autorité victimaire a maintenant ses chaires universitaires. Et on se polochonne comme des bons pour s’asseoir dessus. Carriérisme victimaire ou carriérisme entrepreneurial: même combat. On ne lutte plus pour changer la société mais pour altérer le regard de la société envers ego. Ego sert le capital mais voudrait tellement qu’on l’adule comme dépositaire du souverain bien.

Alors, que penser des penseurs salariés, actuels ou futurs? Ce qu’on voudra, tiens. Mais… pas ce qu’ils pensent d’eux même en tout cas. Et pour ce qui est de les juger, ça, bien, l’histoire l’a déjà fait. Conférer Les Philosophes salariés, 1849…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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À propos de la posture victimaire dans la fachosphère

Posted by Ysengrimus sur 15 août 2019

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On ne présente plus la fachosphère. Elle est omniprésente sur internet, rampante, gluante, sirupeusement implicite. Elle est dispersée, saupoudrée, vermiculaire. Elle se dit, se dit et se redit. Les arguments de ces doctrinaires, obtus ou cinglants, solaires ou lunaires, eux aussi sont rebattus, résurgents, symptomatiques de la pourriture sociétale d’un temps, révoltants, pitoyables. On connaît bien ce contenu socialement régressant, anti-capi-mais-par-la-droite, pro-PME-anti-«bancaire», libertinophobe, gynoclaste, hétérosexiste, xéno-ethnocidaire (ce dernier trait hautement variable et sélectif, au grée des sources de financements internationales), «catholique-culturel», populiste-pingouin-de-baseux, post-GUDeux, militariste de casernes (en affectant de conspuer les états-majors). Pas grand chose de vraiment, effectivement, original. Ou… un peu quand-même…

S’il y a quelque chose de nouveau en la fachosphère du moment, là indubitablement, c’est moins le détail fin de ce contenu doctrinal fétide que le style oratoire ou argumentatif de sa mise en ligne. La fachosphère contemporaine a pignon sur rue, le sait et a le triomphe l’un dans l’autre modeste, l’insistance tendue mais discrète. Ses colères sont froides. Ses tribuns se déguisent désormais en penseurs maudits, profonds, sombres et songés. Elle ne s’énerve pas, ne s’emporte pas. Elle ne «milite» plus, elle explique. Elle éduque doctement les masses. Et surtout, aussi christique que chrétienne (helléno-chrétienne, hein, pas de gourance), elle construit patiemment sa martyrologie, tisse tout doucement sa toile à capturer les larmes. Au jour d’aujourd’hui, les bouillants, les virulents, les éructifs, les pulsionnels, c’est les autres. C’est les oppresseurs, les orateurs, les politiques, les médiatiques, les atterrés, les éberlués. La fachosphère ronronne puissant, se ratiocine doucement et ne fait plus le coup de poing. Apaisée, décomplexée, elle la joue victimaire. Voyons les grandes lignes de ce nouveau ton murmurant du chœur des vicaires cyber-fachos.

Nous ne sommes pas racistes, vous l’êtes. Au sens littéral, le seul valide et le seul invoqué, la fachosphère n’est ni raciste ni antisémite. Vous avez bien lu. Si on l’accuse de faire du racisme et de l’antisémitisme, on soumet ses «analyses» au chantage (chantage au racisme, chantage à l’antisémitisme). D’ailleurs savez-vous quoi. C’est largement vrai et attesté que la race n’est plus un repoussoir fachosphérique opératoire. Le racisme, le vrai racisme racialiste, vous savez, celui des formes de crânes, de la force des bras et des dents, des courbures de nez, des couleurs de peau, des hiérarchie ethno-intellectuelles, eh bien il n’a plus tellement cours. La civilisation est désormais tellement racialement diversifiée… et plus vive et matoise que jamais! La fachosphère est tellement racialement diversifiée, elle aussi! C’est un fait net qu’il est désormais inepte, creux et inefficace de la ramener en invoquant les critères qui furent ceux de Gobineau et/ou de la solution finale et de l’espace vital. Même le fascisme contemporain, sous le poids puissant des faits historiques, a du avancer d’un gros cran, sur ces questions. Maintenant ethniquement plurielle (ce qui est la confirmation imparable du fait que les idées, même les plus rétrogrades, ne sont justement pas des monopoles raciaux), la fachosphère racialise désormais sa démarcation dans l’autre sens. Entendre par là qu’elle va narquoisement à la pêche au racisme crétin chez ses adversaires. Et elle trouve de quoi bien remplir ses nasses. Injures nullardes, mots malencontreux, attitudes inadéquates, réminiscences boiteuses, nostalgies colonialistes sous-jacentes, théories courtichettes mal ficelées, coups de gueules foireux… et vlan. C’est maintenant le bon petit blanc ramolli du cognitif qui se fait piéger au jeu de la rectitude politique dont il prétendait tendre les rets et dicter les règles. Certains intervenants fachosphériques sont des as dans l’art mutin de colliger les bourdes télévisuelles de blancs crétins dont nous nous foutons tous mais qui, bien rehaussées, deviennent le repoussoir victimaire idéal d’une extrême-droite multiforme, matoise-sournoise, qui n’a aucune pudeur à identifier son idéologie délétère à rien de moins qu’un antiracisme nouveau genre. Et la bonne conscience de disjoncter. Et le chantage de s’inverser. «Je suis pas blanc et je suis explicitement fachosphérique. Tu dois penser comme moi sinon tu roules avec les blancs, contre la pensée ‘nouvelle’ issue de la conscience de l’humain planétaire».

Nous sommes non-conformistes. Les fachosphériques sont soit des jeunes, soit de vieux juvénilistes. Ils ont donc pour eux, pour un temps, la vigueur du (re-re)nouveau, du faux-frais, du pseudo-vif. Ils sont les néo-réacs 2.0. Et ils en jouent à fond. La gauche désormais, c’est la république à la papa, c’est le Mai archaïque-68 de Dany LeGris, c’est les baby-boomers, c’est croulant, c’est déliquescent, et c’est suspect d’être entré profond, bien profond, dans l’intégralité des canaux de corruption institutionnalisés. Je ne vais pas me fatiguer à exposer qu’il y a des jeunes de gauche, dont l’action est hautement révélatrice de tendances sociétales profondes et neuves. Mes enfants et le Québec de 2012 en font foi. Mais les fachosphériques «expliquent» à la jeune gauche qu’elle fait preuve de conformisme social, qu’elle fait jouer les vieux réflexes libertaires, fatigués, alanguis et démodés, qu’elle est bobo, gauche-caviar, liseuse du Monde Diplo, écolo-gentillette et hipstérisante, donc snobinarde, donc bourgeoise. Contre ce qu’il expose alors comme un conformisme bourgeois de gauche, le fachosphérique se pose en fringuant dépositaire de tous les anticonformismes populaires contemporains. Désormais, résister, combattre le «système», c’est libérer notre droit d’avoir un Peuple, une Religion et un Sexe (contre le mondialisme, contre l’athéisme trivialisé en laïcité, contre la «théorie du genre», institutionnalisés, perlant partout de l’école au palais présidentiel). S’en prendre aux fachos aujourd’hui c’est, dans la perspective fachosphérique, s’en prendre à une jeunesse cyber-éduquée, alternative, un peu punk (dans le bon sens), sympa, voyoute-muscu, potache-résistante, et qui se laissera pas faire par les barbons Trotsky et les pimbêches de Beauvoir qui regardent les banlieues de haut.

Vous nous insultez, nous marginalisez, nous rejetez. Le troll est mort. Vive le débatteur fachosphérique onctueux, poli, patient, collant, politicien. Cyber-éduquée, bien imprégnée de la trajectoire incurvée —fulgurante— du monde de l’internet, la fachosphère actuelle comprend intimement qu’on n’est plus en 2006 pour s’envoyer des vannes à la gueule jusqu’à ce que le forum devienne engorgé ou qu’il ferme. L’intervenant fachosphérique actuel opère de facto sur des cyber-espaces de plus en plus fliqués et judiciarisés. Il s’ajuste. Il s’adapte. Il joue donc de politesse, d’implicite, de faconde onctueuse. Il parle d’ananas, d’index levé en l’air, d’ «empire» et de «banque». Qui vous poursuivra pour avoir levé un index en l’air ou avoir abstraitement dénoncé une banque? Et c’est ici que le modus operandi victimaire de la fachosphère entre en mode force tranquille. Toute objection, toute opposition aux propos fachosphériques est une insulte non motivée, une méchanceté gratuite, une marginalisation, une discrimination, une attaque personnelle ad hominem. Le troll c’est toi! Toi qui t’énerve un peu, toi qui t’objecte en sursautant, toi qui combat encore, toi qui picosse un rien dans le saindoux faussement déférent pour y retrouver les idées à abattre. Témoin de Jéhovah collé à ta porte et ayant fait semblant d’entendre ta salve, le fachosphérique t’englue désormais dans la sienne, mollement mais sans mollir. Et le brutal, c’est toi. Le hargneux, c’est toi. Celui qui se tient pas et sort de ses gongs, c’est toi. Et moi, le fachosphérique, monsieur le modérateur, je ne suis que la victime, innocente et douce qui cherchait juste à penser différemment et à le dire, tout simplement.

Comme vous rejetez pas l’empire comme nous, les impérialistes, c’est vous. Les fachosphériques ont de fait tout inversé. Ils nous présentent Dresde 1945 comme si c’était Berlin 1931. Pauvre de nous, nous sommes des dupes intoxiquées et endormies par une démocratie menteuse et une culture de masse sciemment dévoyée et qui nous manipule. Hitler est un brillant économiste désormais, vous saviez pas? Il était le seul à avoir su tenir tête à Wall Street et il a payé pour. La guerre s’est pas fait contre lui mais pour ses ennemis, pour ainsi dire. Lui aussi, il est la victime, dans toute cette grosse affaire distordue du siècle dernier. Tout s’inverse et, en cela, la fachosphère contemporaine est bien l’indice purulent, le symptôme malodorant mais crucialement loquace et lancinant de la déliquescence de tout ce cadre de représentations jovialiste et prospériste des Trente Glorieuses qui ne reviendront plus et dont plus personne ne veut. Le summum de la conceptualisation victimaire des fachosphériques, c’est le fameux phénomène du rouge-brun. Criss-cross! Marx est un penseur fasciste et le Front National est le plus grand parti de gauche de France. Vous le saviez pas? Vous saviez pas que c’est ça, désormais, la seule façon valide de penser l’impérialisme? Ce n’est pas la production capitaliste mondiale qui est en crise. Ce n’est pas la baisse tendancielle du taux de profit qui continue de se déployer. Non, non, C’est l’empire qui panique devant le retour des vraies valeurs… et comme vous rejetez pas l’empire comme nous le faisons, eh bien, les impérialistes, c’est vous.

Que faire? Donc le nouveau dialogue cyber-classique contemporain du débat politique c’est ceci: un fachosphérique onctueux, larmoyant et victimoïde traite d’étroit d’esprit et de brutal un gars ordinaire juste parce qu’il ose être atterré par la résurgence brune. De la rationalité inversée à son meilleur. Alors que faire? Simple. Ne pas les victimiser plus et, surtout, répondre un peu, juste un petit peu, pas trop non plus. Les faire parler, surtout, bien parler, tout vomir, tout éructer. Qu’ils sortent du cyber-maquis et s’exposent un tantinet, qu’on médite. Il faut les amener à extirper leurs idées du brouillard victimaire. Qu’on nous la livre plus clair, plus net, la doctrine dure, la pensée bleue acier et noir charbon, dans sa raideur simplette et sa limpidité inoriginale. On la perd un peu, dans tout ce ballet de pixels et de courriels et c’est pourtant elle qui doit reprendre le dessus, la pensée, l’analyse sociopolitique du monde contemporain. Dis-moi, petit fachosphérique, dis-moi quels sont tes angles de vue, tes options, tes maîtres, tes points doctrinaux, tes bailleurs de fonds, ton programme. Comme la pose victimaire est le seul élément un peu nouveau du corps conceptuel fachosphérique, c’est à elle qu’il ne faut pas laisser reprendre corps et envahir tout le champ. Tu n’es pas une victime, mon facho. Tu es un indice et, de par cela, tu es interlocutif et, oui, je l’affirme, tout en m’en affligeant, c’est la faillite de l’époque qui parle à travers toi. Parle donc. Cesse de te lamenter dans le sous-entendu lourdingue et de faire de l’ad hominem et des procès d’intention à rallonges. Expose-le, ton contenu. Laisse lentement sortir la bête nuisible du lagon des ambivalences interactionnelles. Ce gros poisson, pourquoi tu le noies? Il faut qu’on la voie bien au clair, qu’on la contemple ouvertement, cette conception crépusculaire, indicative, nuisible, nocive et surtout, ancienne, dépassée, tellement ancienne, dépassée, vermoulue et démodé que cela l’aide à terriblement revenir à la mode auprès de la courte mémoire de nos politicards hagards qui s’égarent et de leurs thuriféraires infantiles et minables…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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L’ordre établi est facho-compatible

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2019

L’ordre établi contemporain pseudo-moderne et éclairé est en fait hautement facho-compatible. Il génère les fascismes, les nostalgies du capitalisme de papa, les phalanges xénophobes, les groupes armés, les 3% et autres meutes grondantes et rampantes. C’est une hypocrisie intégrale de dirigeants centristes sans intégrité ni entrailles que de prendre des grands airs affligés quand ces phénomènes sociologiques brunâtres se manifestent et viennent faire leur petit tour dans les médias. Nos gouvernants hypocrites et véreux nous racontent que ces groupes qui se baladent dans la nature en portant des armes sont surveillés par la police et tout et tout. Le fait est que si ces colonnes armées s’appelaient Organisation Drapeau Rouge Anticapitaliste, leurs membres seraient déjà tous en taule pour port d’arme illégal et soi-disant encouragement au soi-disant terrorisme. Mais comme ce sont des fachos, on les laisse bien tranquilles, en se lamentant qu’ils ont droit à leur petite liberté d’expression suspecte et gna et gna et gnagnagna. C’est exactement comme les radios poubelles. Si les radios poubelles prônaient la révolution prolétarienne, elles seraient déjà fermées, claquemurées, cadenassées. Elles gueulent facho, miso, omniphobe et xéno. On les laisse faire. Notre petit ordre établi propret et fausset est totalement facho-compatible. Mais pourquoi donc? J’y vois deux grandes raisons.

REMPART DE CONFORMITÉ: Fondamentalement, l’ordre établi est de droite. Il sert le capital, l’autoritarisme entrepreuneurial, et est un agent veule et translucide des intérêts nationaux bourgeois. Les mouvements fachos font exactement la même chose. La facho-compatibilité de l’ordre établi est donc d’abord et avant tout une grande harmonie d’idées, une profonde histoire d’amour inavouée. Les mouvements et tendances fachos expriment les mêmes vues que l’ordre établi, simplement ils le font en plus nostalgique, en plus roide, en plus caricatural, en plus explicite, en plus sommaire, en plus grossier. Ce n’est pas une nouveauté. Ils disent tout haut ce que le tout de la société bourgeoise bon chic bon teint pense tout bas. Les fachos apparaissent donc, pour l’ordre établi, comme une sorte de haut-parleur tapageur, diffusant le son de sa vision du monde en grotesque, en distordu et en bruyant. Et ce faisant, on se donne le parfait REMPART DE CONFORMITÉ. En effet, si des groupes fachos se manifestent et que personne ne réagit trop, c’est bien que l’ordre établi arrive à imposer en sous-main le consensus de vision du monde qu’expriment les susdits fachos. Brandissant leur version plus vive du phénomène de conformité ambiante, les fachos donnent la tonalité d’un temps, surtout dans le silence ambiant. Des antifas se pointent soudain de l’autre bord de la rue? Qu’à cela ne tienne. On les bloque et on arrête leurs meneurs. Les lois bourgeoises sont aussi facho-compatibles que le reste de l’ordre bourgeois et, patatras… ce sont les antifas qui se retrouvent en position objective de désobéissance civile, en s’en prenant, sur un modus militant, à la merde brune légalistement couverte. La société bon chic bon teint, elle, ne bouge pas. C’est bien, encore une fois, qu’on arrive à perpétuer un consensus implicite, craintif ou indulgent, en faveur des valeurs brunes et réacs. Voyez l’ordre établi comme le bouteur, avec son moteur et son pilote. Et voyez les groupuscules fachos comme la pelle du bouteur. Adéquatement incurvée, la pelle du bouteur permet au pouvoir bourgeois d’avancer à contre-côte et de pousser dans l’autre sens tout ce qui est progressiste, sans que le consensus social bon chic bon teint ne soit compromis. Regardez la boue, la terre et la merde après la balade nivelante du bouteur. Elle est où? Elle est pas sur le bouteur, le moteur ou le pilote. Elle est simplement sur la pelle. Les fachos (pelle du bouteur bourgeois) se salissent eux-mêmes en servant involontairement leurs maîtres. Ils sont les troupiers utiles du REMPART DE CONFORMITÉ sociale des bourgeoisies qui les engendrent.

IDIOTS UTILES: Les fachos ne sont pas seulement des troupiers utiles. Ils sont aussi des IDIOTS UTILES. En effet, s’ils poussent le bouchon trop loin, sortent de leurs gongs et se mettent à s’agiter par trop, ils font automatiquement passer nos dirigeants institutionnels, qui sont des minus, des rétrogrades et des suppôts, pour de remarquables progressistes. La campagne présidentielle de 2017 en France fut la représentation criante, flamboyante et évidente de ce phénomène. Macron, qui est un laquais chronique du capital, passe pour un scintillant progressiste, compétent et éclairé, simplement parce qu’il se retrouve avec Madame LePen comme faire-valoir. Elle donne une image visuellement accrocheuse et tapageusement exploitable de positions exagérées, expressives, torgnoleuses, trublionnes et pisse-vinaigre. Elle devient la méchante de guignol à abattre, qui bonifie le crossouilleur en costard qui, lui, a le dessus, en bout de piste. Pas besoin d’épiloguer. Les fachos sont les IDIOTS UTILES de l’ordre établi. Ils lui permettent de nettement définir la position extrême, grossière, grotesque, caricaturale qui fait passer la condition de serviteur soumis du capital pour une vision éclairé, progressiste, modérée et viable. L’ordre établi sent bien que les vraies forces motrices de la société civile sont des forces de  progrès. Ces forces sont sourdes, sociétales, profondes, occultées aussi. Gestionnaire d’image en crise permanente, l’ordre établi, crypto-réactionnaire et trouillard, souhaite qu’on l’identifie, lui et personne d’autre, aux forces de progrès qu’il trahit ouvertement en sous-main. Il a donc besoin d’un solide croquemitaine social lui permettant de faire passer son centrisme de centre-droite (donc de droite) pour un centrisme de centre-gauche. Classique, ancienne, faisandée au possible, la mobilisation des fachos comme IDIOTS UTILES est une manière de jeu de contrastes. Tout se chipote en fausse demi-teinte, dans la perspective sempiternellement auto-engendrée de la politique du moins pire. C’est: de la doctrine du moins pire comme une des ritournelles de la politique contemporaine. On fera mieux demain, demain, après-demain. Pour l’instant, voyez, voyez… il faut encore et encore se démarquer du sinistre repoussoir facho.

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En cherchant la martingale qui raviverait leur capitalisme patapon de barbons-barbouzes, les fachos sont assez souvent de bonne foi. Pire que la mauvaise foi: la bonne foi. Les fachos se font croire et font croire à leurs sectateurs ahuris qu’ils combattent le système (mondialiste, financiariste, ploutolâtre, etc). En réalité, ils en sont les apologues les plus virulents. D’abord le facho est pro-capitaliste. Il est pour l’entreprise, contre le déclin (y compris le déclin passant pas une phase financiariste) du capitalisme historique. Ensuite le facho est militariste. Nationaliste, il est candidement d’accord avec la guerre et les budgets militaires. Le facho défend l’autonomie des corps constitués. Autant dire que c’est un factieux potentiel permanent. Le facho est contre l’immigration. Il promeut la prédominance du blanc, de l’euro-aryen, du redneck. Il est contre les bonnes femmes, les métèques et les tafioles. L’ordre établi bien pensant adore tout ça. Il bave du désir de revoir ces valeurs d’autrefois revenir en grande. Aussi l’ordre établi aime bien que le thermomètre facho soit bien planté dans le fion de la société civile, pour tester en permanence où en est sa fièvre hargneuse. Une chose est limpide  (et là, tout le monde le reconnaît, même les fachos): l’ordre établi est hypocrite. Pour lui, la valorisation des groupes sociaux à base ethnoculturelle, c’est de la rectitude politique, donc, de la relation publique, sans plus. L’ordre établi ne veut pas vraiment d’un progrès social sociétal (avancées pour les femmes, les gays, les groupes ethniques, les instance victimaires de toutes farines) et encore moins d’un progrès social post-capitaliste radical (avancées vers un socialisme effectif, pouvoir démocratique direct et non feint du prolétariat). L’ordre établi ne veut d’absolument rien de tout ça. Pour lui, tout ça, quand ça s’impose malgré lui, c’est un fatras de concessions qu’on fait, la mort dans l’âme, parce que la société avance implacablement, progresse comme une force objective, et qu’on y peut fichtre rien. Ce que l’ordre établi veut (sans le dire) c’est ce que les fachos manifestent (en le disant). Mieux, l’apparition tendancielle, largement tolérée, des fachos EST le symptôme patent de ce que l’ordre établi recherche. L’ordre établi freine le progrès social tout simplement parce que le progrès social nous mène vers la fin du capitalisme et vers rien d’autre. L’ordre établi se sert du boulet facho au pied du monde, pour retarder l’échéance. La soumission de l’ordre établi à la classe bourgeoise, sa conformité factice et pro forma à toutes formes de progrès social est l’explication motrice du fait que l’ordre établi est, en fait, fondamentalement facho-compatible.

Et pourtant, jouer avec le fascisme, c’est jouer avec le feu (aussi au sens littéral du terme). Le dernier siècle et ses dizaines de millions de morts en témoignent mieux que quiconque. Bien philistin et bien ignare, l’ordre établi courtichet contemporain n’en a cure. Il faut voir là la netteté myope de ses choix. Tout ce qui, sociologiquement sert le capital en freinant les avancées (REMPART DE CONFORMITÉ) ou en donnant au capitalisme et à ses thuriféraires des allures de visionnaires modérés (IDIOTS UTILES) légitime le maintient vivoteur d’un bouillon de culture fasciste. L’ordre établi assume le risque. C’est comme pour une centrale nucléaire. Et après tout, si ça s’aggrave, on donnera la garde nationale et ce sera un autre bon coup de légitimation des uniformes verts par résorption fracassante des uniformes bruns. Les groupuscules et autres phalanges fachos sont tout bénèf pour notre ordre établi veule de serviteurs des pouvoirs bourgeois. C’est bien pour ça que l’engeance fasciste n’est pas près de nous décoller des basques. Tant que ses conditions objectives d’engendrement ne seront pas analysées et déracinées, elle persistera. Or, le capitalisme étant ce qu’il est surtout en ces temps de dérive usuraire, l’extrême-droite, c’est la droite qui l’engendre. Point final. Nier ça, c’est tourner le dos à la compréhension la plus élémentaire des rapports de classes dans les sociétés tertiarisées contemporaines. Profitons aussi de l’occasion présente pour dénoncer cette mensongère symétrie des extrêmes qui fait que l’ordre établi faux-centriste met l’extrême gauche (anticapitaliste) et les fachos (procapitalistes) dans le même sac et secoue le tout, en pleurnichant. Il s’agit de bien salir les rouges par les bruns et de produire le genre de merdasse idéologique indiscernable que nos médias conventionnels de baratineurs serviles relaient ensuite docilement, sans conscience, sans analyse et sans vergogne.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (le film): pro-Danton, anti-Robespierre, pour un bilan fatalement réactionnaire

Posted by Ysengrimus sur 14 juillet 2019


George Jacques Danton (joué par Klaus Maria Brandauer)

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Il y a trente ans, sortait, pour le bicentenaire de la Révolution Française, le film en deux parties LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (Première partie: Les années lumières, réalisé par Robert Enrico — deuxième partie: Les années terribles, réalisé par Richard T. Heffron). Le film n’a pas trop mal vieilli en ce sens qu’il est toujours grosso modo dans le ton gentil-gentil contemporain. C’est un spectacle méthodique et léché, l’un dans l’autre fort enlevant. Factuel en apparence, son astuce biaisée ne se manifeste qu’à l’usure.

Exposé flamboyant donc, c’est aussi une présentation adroitement didactique (et sélective) du fouillis d’événements de la période 1789-1794. Jouant finement du raccourci, voire du stéréotype historique, l’opus parvient à nous faire mettre un peu d’ordre dans cette tempête révolutionnaire cruciale aux vues de l’histoire universelle. En 1789, le roi Louis XVI (Jean-François Balmer) est cassé comme un clou. Il a engagé 2000 millions de livres dans la Révolution américaine, alimentant copieusement la flamme républicaine dans le Nouveau Monde pour bien enquiquiner les Anglais… sans se douter qu’il va finir par se brûler la culotte avec les effets locaux de cette même ardeur novatrice. Son ministre des finances Jacques Necker (Raymond Gérôme) lui expose les deux possibilités dont il dispose dans le marasme actuel. Soit désavouer le paiement de la dette, soit convoquer les états généraux pour leur réclamer de nouveaux impôts. Le roi opte pour la seconde solution. C’est comme ça qu’il va faire sortir le terrible génie de la bouteille…

Paquetés tous ensemble au château de Versailles (à l’Hôtel des Menus-Plaisirs), les représentants du Tiers-état vont vite se mettre à envisager une réorganisation en profondeur des pouvoirs. Ils œuvrent depuis un bon moment déjà, dans leurs communes et leurs cantons, à remplir les cahiers de doléances. Le peuple a faim. Il n’y a pas de pain. Les privilèges aristocratiques et ecclésiastiques étouffent la nation bourgeoise naissante. On suit un avocat parisien, un certain Georges Danton (Klaus Maria Brandauer) et un de ses brillants jeunes assistants, Camille Desmoulins (François Cluzet). Ce dernier va retrouver un de ses anciens compagnons de collège, Maximilien de Robespierre (Andrzej Seweryn), qui est déjà député d’Arras pour le Tiers, et qui va l’initier à la politique. George Danton, pour sa part, est approché par un certain Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau (Peter Ustinov), aristocrate mais député de Provence, aussi pour le Tiers. La mise en place d’une Assemblée Nationale est envisagée. Le roi, qui se veut ferme, sent vite qu’il perd le contrôle. Il fait verrouiller les grilles de l’Hôtel des Menus-Plaisirs, empêchant les députés du Tiers de s’y réunir. On se rend au local du jeu de paume, on tasse deux aristos qui jouaient au tennis et on y improvise une assemblée délibérante. C’est le Serment du Jeu de paume (on jure de ne pas se séparer avant la mise en place d’une Constitution pour la France). Le roi, raidi, refuse de reconnaître les délibérations de cette ci-devant Assemblée Nationale en cours de constitution. En plénière, il exige la dissolution des états généraux. Mais le Tiers ne quitte pas la salle de l’Hôtel des Menus-Plaisirs et il poursuit les délibérations sous la présidence de Jean Sylvain Bailly (Michel Duchaussoy). La Constituante s’autonomise graduellement du monarque. Mirabeau: Nous sommes ici par la volonté du peuple…

Furax, le comte d’Artois (frère du roi et lui-même futur Charles X, un gros réac incurable joué par André Penvern), veut faire dissoudre l’Assemblée Nationale par la force. Necker penche pour le compromis, Marie-Antoinette (Jane Seymour), pour la temporisation. Le roi fait marcher la troupe, des régiments de mercenaires suisses et allemands, qui ne parlent pas français. Le peuple de Paris leur sert une intifada de première. Le roi obtient la démission du ministre Jacques Necker, favorable au Tiers. Cela provoque une tempête à Paris. On craint que cela ne soit le signal de la Saint-Barthélemy des patriotes (selon le mot de Camille Desmoulins). Les parisiens se donnent une feuille de chêne comme cocarde et crient Aux armes! L’insurrection dévalise les principaux arsenaux de Paris, et en emporte les fusils. Mais il faut aussi de la poudre… et la poudre est dans la forteresse de la Bastille. Au Club des Cordeliers, Danton exacerbe la foule en fustigeant ceux qui s’en prennent aux élus du peuple. Il organise l’insurrection. Danton: les fusils sont aux Invalides, et la poudre est à la Bastille. Le peuple de Paris se rend sur la Bastille en scandant La poudre! La poudre! Le gouverneur de la Bastille a ses canons pointés vers les rues, depuis ses tours. Mais ses soudards tireront-ils sur le peuple de Paris? Pas certain. Un ballet diplomatique surréaliste va alors s’engager lors de la mise en place d’une des anecdotes historiques les plus célèbres de l’Histoire de France, de l’Histoire universelle même.

Le Comité Permanent de l’Hôtel de Ville de Paris (tout fraîchement constitué par les électeurs parisiens) envoie une délégation dans la forteresse de la Bastille, cernée par le peuple de Paris. Le marquis Bernard-René Jourdan de Launay (Henri Serre), gouverneur de la Bastille n’a jamais entendu parler de ce comité mais il accepte de déjeuner avec les trois délégués portant la cocarde bleue et rouge. En dégustant le rôti, les délégués parisiens demandent au gouverneur de retirer les canons des tours. Le gouverneur pinaille, louvoie mielleusement, puis il finit par accepter. Il fait retirer les canons et fermer les embrasures. Le peuple dans la rue, en voyant les canons disparaître des meurtrières, n’y voit pas un signe d’apaisement mais une manœuvre hostile. Il croit qu’on les recule pour les charger et ensuite tirer sur la foule, comme dans le cas de canons de navires. C’est la panique et la colère dans la foule immense. Apparaît alors un délégué national de district qui, lui, monte sur les tours et dit à Launay de rendre la forteresse. Launay se tourne vers les trois parisiens avec lesquels il vient de finir de déjeuner et la bisbille s’installe entre les deux instances révolutionnaires. Launay: Comprenez messieurs qu’avec toutes ces innovations, il est bien difficile à un officier du roi de savoir où est son devoir. Refusant finalement que le peuple entre dans la Bastille, le gouverneur demande à ses hommes de signaler, en brandissant leurs chapeaux, au peuple de s’en aller. Le peuple voit dans ces signaux bizarres du haut des tours de la forteresse une invitation à entrer dans la Bastille. Le peuple avance au lieu de reculer. Launay est contrarié et accuse les délégués parisiens de lui avoir fait un coup fourré. Il fait pointer les mousquetons du haut des tours vers le peuple. L’officier de district est prié de prouver son autorité et d’aller dire au peuple de se retirer.

Entre-temps, des astucieux qui ont fait le mur font descendre un des ponts-levis de la Bastille et le peuple s’engouffre dans la citadelle. L’officier de district et le personnel du gouverneur sont débordés. Le gouverneur, paniqué, se laisse convaincre par un de ses sous-offs de tirer sur la foule du haut des tours, au mousqueton uniquement. C’est le carnage. La foule rend le feu mais ses résultats sont dérisoires. Les sous-offs, sans demander l’avis du gouverneur, tirent maintenant sur la foule au canon. Survient alors un régiment battant tambour et marchant en bon ordre. Le gouverneur, du haut des tours, le prend pour un corps légitimiste. Manque de bol pour lui, c’est un escadron de la Constituante, avec des soldats portant cocardes. Au cri de Vive la Nation! ils fraternisent avec la foule dans la cours de la Bastille. On s’apprête à canonner la forteresse depuis la rue. Le gouverneur fait alors transmettre un message écrit aux insurgés les menaçant de faire sauter la Bastille si le peuple n’accepte pas les termes d’une capitulation. Les soldats du gouverneur l’empêchent de faire quoi que ce soit de plus. Le peuple prend finalement la Bastille et y danse autour de grands feux et de la tête du gouverneur Bernard-René Jourdan de Launay, plantée au bout d’une longue pique. Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt (Yves-Marie Maurin) décrit nuitamment au roi ces événements insurrectionnels et celui-ci n’y comprend goutte.

Le 17 juillet 1789, le roi quitte Versailles et se rend à la mairie de Paris pour se réconcilier solennellement avec son peuple. Dans une ambiance glaciale, le maire Jean Sylvain Bailly ne ploie pas le genoux devant lui et lui remet les clefs de la ville. Le roi se surprend du fait que Paris ait maintenant un maire. Il rencontre aussi le marquis Gilbert de Lafayette (Sam Neill), ce dernier portant la cocarde et expliquant que les volontaires qui assurent la défense de Paris s’appellent maintenant Garde Nationale et l’ont désigné lui, Lafayette, comme leur commandant général. On explique au roi la symbolique de la cocarde tricolore. Rouge et bleu pour le peuple de Paris auquel on vient maintenant de faire ajouter le blanc de la monarchie. Le roi accepte, sans enthousiasme excessif, de se faire épingler une cocarde au bicorne. Il annonce aussi qu’il retire ses troupes de la capitale et qu’il reprend Jacques Necker à son service, comme ministre des finances. Le roi rentre ensuite à Versailles.

En août 1789, les nobles et le clergé réunis aux états généraux avec le Tiers, renoncent solennellement à leurs privilèges. La liberté de culte et la liberté de la presse sont instaurées. Camille Desmoulins décide de fonder un journal et Danton s’engage à le financer. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen est proclamée. Mais le roi refuse de signer les décrets sur l’abandon des privilèges et la Déclaration des Droits de l’Homme. Il va commencer à se mériter le surnom ironique de Monsieur Véto, car il va tendre à tout encombrer de son droit de véto. Son attitude intransigeante et vétillarde va graduellement pousser les instances constituantes vers l’idée d’abolition de la monarchie. Le roi fait venir le régiment de Flandres tandis que Mirabeau cherche à convaincre Camille Desmoulins de la légitimité constitutionnelle du véto royal.

Un banquet d’aristos réacs a lieu à Versailles où on trinque au roi, à la reine, et piétine la cocarde tricolore. Danton soupçonne la reine Marie-Antoinette, qui est une aristocrate autrichienne, de fomenter la contre-révolution. Celle-ci se répand, tandis que le peuple a toujours faim. Danton appelle à l’insurrection. Il fait placarder Paris. Ce sont alors les parisiennes qui répondent à l’appel. Elles marchent de Paris à Versailles. C’est avant tout une révolte de la faim, méthodique et directe. Allons chercher la boulangère et le boulanger… et le petit mitron! Danton exacerbe les Cordeliers pour qu’ils se joignent aux parisiennes et marchent eux aussi sur Versailles, tandis que la Commune de Paris exige de la garde royale qu’elle rapatrie la famille royale sur Paris. C’est qu’à Versailles, Louis XVI est louche. Il reçoit des émissaires, écrit des lettres, envoie des courriers, convoque des régiments étrangers, tripote avec les autres têtes couronnées du monde. Si le roi est à Paris, la nation le contrôle. Le roi symbolise le pouvoir. Il ne peut plus s’autonomiser du peuple. Il y a une vingtaine de kilomètres entre Paris et Versailles. Les parisiennes le marchent, sous la pluie, dans des routes défoncées. Elles arrivent dans la cours du palais de Versailles exacerbées et épuisées. Quatre femmes sont autorisées à rencontrer le roi, en compagnie de Jean-Joseph Mounier (Jacques Penot), président de l’Assemblée Nationale. La jeune porte-parole des parisiennes s’effondre au sol en disant, Du pain, du pain… Le roi est touché, secoué. La scène est poignante, naïve. Mounier ne parvient pas vraiment à la récupérer politiquement. Mais, un peu plus tard, Mounier parvient à faire revenir le roi sur plusieurs de ses vétos. Lafayette et des représentants de la Commune de Paris viennent chercher le roi. Ils entendent le ramener dans la capitale sous escorte de la Garde Nationale (et non de ses régiments mercenaires).

Le 6 octobre 1789, les parisiennes prennent les versaillais de vitesses. Elles déjouent la garde royale et entrent en force dans le palais de Versailles, armées de haches et de piques. Face à face avec les gardes royaux. Exacerbés par Jean-Paul Marat (Vittorio Mezzogiorno), les parisiens et les parisiennes se regroupent dans la cours du palais de Versailles. Lafayette est avec le roi et la garde royale. La foule exige que le roi se montre au balcon. Encouragé par Lafayette, ce dernier s’exécute. Puis la foule réclame la reine au balcon. Marie-Antoinette s’exécute aussi. Une voix de femme crie: Tirez-la, tirez-la. Abattez la putain! Mille mousquetons se pointent sur la reine mais aucun coup de feu n’est tiré. Il faut admettre que les deux figures ont livré la marchandise. On craignait en effet qu’ils se soient enfuis à l’étranger pour y établir leur jonction traîtresse avec l’internationale aristo mais… ils sont encore là, fidèles au poste. La foule exige que le roi rentre à Paris. Lafayette s’engage, au nom du roi, à le faire revenir dans la capitale. C’est que ses objectifs et ceux du peuple convergent.

Paris, juin 1790. Le roi et sa famille sont maintenant au Palais des Tuileries, à Paris. Le roi rencontre l’inventeur Joseph Ignace Guillotin (Jacques Ciron). Féru de mécanique, le roi améliore lui-même le couperet de la nouvelle invention du bon médecin (qui initialement imitait la forme d’une lame de hache de bourreau), pour qu’elle décapite mieux grâce à une astucieuse lame en biseau. Il s’agit de bien voir à ce que les suppliciés souffrent le moins possible. Camille Desmoulins lance son journal. Danton est élu député de la Commune de Paris à l’Assemblée Nationale. Mirabeau rencontre secrètement Marie-Antoinette à Saint-Cloud. Il négocie sec, en faveur d’une monarchie constitutionnelle. Il voudrait que le roi accepte la Constitution Nationale. Mais la reine se rebiffe. Elle trouve les idées de Mirabeau paradoxales. Le peuple et le roi auraient des intérêts communs? Vraiment? Ceci dit. Le roi finira par accepter la Constitution.

Le 14 juillet 1790, c’est la Fête de la Fédération. Tout semble harmonieux, renouvelé, fraternel. Le jour après la nuit, dit Camille Desmoulins. Lafayette est le centre d’attention des cérémonies. Le roi et la reine sont présents. Tout reste solidement monarchiste. Et les députés du Tiers font quand même un petit peu la moue. Mirabeau lui, jubile discrètement. Son idée de monarchie constitutionnelle semble prendre corps.

Mais à Nancy, en août 1790, l’aristocrate François Claude de Bouillé fait bastonner et pendre des soldats insurgés qui réclamaient leur solde, détournée par leurs officiers corrompus. Danton soulève la question à l’Assemblée Nationale. Il exige la démission de ministres royalistes au nom de Paris. Mirabeau, pour sa part, tripote pour en maintenir un en poste, et continue de servir secrètement les intérêts du roi. Camille Desmoulins épouse Lucille Laridon Duplessis (Marie Bunel) et, lors de son repas de mariage, Danton et Robespierre fraternisent, s’exprimant une admiration révolutionnaire mutuelle. Mirabeau, possiblement empoisonné par un des aristos qu’il a aidé, tombe malade. Vite, il agonise. Lafayette et Danton se rencontrent fortuitement chez Mirabeau. Le mourant tente de les allier (pour sauver la monarchie) mais ça ne colle pas vraiment. Lafayette traite Danton de corrompu. Danton traite Lafayette de militariste. Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau meurt en 1791.

Des conspirateurs aristos trament avec Marie-Antoinette l’évasion du roi de France vers l’Autriche. Pour sa part, le roi se fait comparer à Henri VIII par un cureton du haut clergé qui lui relaie un message du pape contre les prêtres jureurs (les prêtres qui admettent la constitution civile du clergé). Le journal de Marat, L’ami du peuple, dénonce alors la collusion entre le roi et la haute calotte. On brûle des curetons en effigie. On les bardasse dans leurs églises. Le 21 juin 1791, on annonce à Lafayette, qui fait la grasse matinée, que le roi a fui Paris. Danton dira: Monsieur de Lafayette, vous avez répondu du roi sur votre tête. Le peuple veut le roi, ou votre tête. On ne veut pas que le roi fuie à l’étranger. Il pourrait revenir avec une armée de forces extérieures. Le roi qui fuit, c’est le pouvoir aristocratique qui échappe à la nation et se niche ailleurs, en attendant de faire son prochain mauvais coup. Dans un coup de frime sublime, Lafayette fait publiquement croire que le roi a été enlevé par les ennemis de la France. Il ordonne à tous les français de retrouver le roi et de le ramener à l’Assemblée Nationale. Et ça marche. Le roi est pincé à Varennes par des gens ordinaires (dont notamment un certain Jean-Baptiste Drouet) et il est ramené à Paris. Sauf que, maintenant, quelque chose s’est cassé dans la petite mécanique monarchiste. Désormais, tout ce qu’il y a de décideurs politiques dans la nation considère ouvertement Louis comme un dangereux ennemi intérieur. Robespierre, dont le flair politique est sûr, a maintenant la certitude que cette tentative d’évasion conspirée révèle que le roi a de solides appuis à l’intérieur même du pays. Et cela va avoir de lourdes conséquences sur les politiques futures de l’Incorruptible (Robespierre).

Jean-Paul Marat, à la tribune du Club des Cordeliers, appelle désormais le roi Louis Capet et affirme devant un auditoire survolté qu’il doit être déchu de son titre. Il réclame une république et veut que le peuple de Paris signe une pétition à cet effet au Champ-de-Mars. Lafayette considère cela dangereux et réclame de l’Assemblée Nationale qu’elle instaure la loi martiale. Danton et Robespierre ne s’entendent pas sur le choix qui s’annonce: monarchie ou république? On sent que les deux penseurs de la révolution hésitent. Le 17 juillet 1791, sous la loi martiale, les gardes nationaux, commandés par Lafayette et arborant le drapeau rouge, tirent sur la foule réunie au Champ-de-Mars. C’est la fusillade du Champ-de-Mars. Paris est alors survolté et paniqué. Robespierre se fait presque piétiner par la foule qui fuit dans Paris mais il est sauvé in extremis par le bourgeois charpentier Maurice Duplay (Jean Bouise), un membre, comme lui, du Club des Jacobins. Marat, qui avait défié Lafayette au Champs-de-Mars, fuit la Garde Nationale par les égouts et il en contractera la maladie de peau qu’on lui connaît. Il se réfugie à Londres. Camille Desmoulins se cache à la campagne. Robespierre est toujours sur Paris mais il n’est plus député. Les choses se tassent un peu. En 1791, une amnistie générale est proclamée. Danton rencontre Marat à Londres. Il lui signale le danger imminent de guerre internationale contre la révolution et il le convainc de revenir sur Paris.

Le Club des Jacobins réclame que les armées d’immigrés soient détruites pour que le roi finisse par accepter de gouverner selon la constitution au lieu de s’imaginer que des poudrés en armes vont venir le remettre sur son trône. La thèse de l’union des ennemis extérieurs et intérieurs se raffermit. Il est de plus en plus admis que le roi mise sur des envahisseurs émanant de pays aristocratiques européens hostiles aux révolutions populaires pour raffermir son pouvoir sur la France. Jacques Pierre Brissot (Jean-Pierre Stewart) du parti des Girondins est favorable à la guerre dont il juge qu’elle purgera la France à la fois de ses ennemis intérieurs et extérieurs. Robespierre s’objecte à la guerre. Il la juge contre-révolutionnaire et, finalement, favorable au monarque parce qu’insidieusement consensuelle. Il n’a pas tort. En effet, le 20 avril 1792, le roi se présente à l’Assemblée Nationale et propose, d’un ton contrit mais explicite, que la France entre en guerre. L’Assemblée l’acclame.

Gabrielle Danton (Marianne Basler) essaie de convaincre Danton de ne pas se rendre à Paris car l’imminence de la guerre représente un danger tangible pour les chefs révolutionnaires. Danton la somme de fuir en Angleterre (où ils ont du fric entassé) si les choses tournent mal. À la frontière belge, les fantassins français se font planter par une armée de cavaliers autrichiens. Marie-Antoinette fait pression sur le roi (qui hésite constamment entre son peuple et sa classe) pour qu’il tripote avec les puissances extérieures qui commencent à envahir la France. Elle coule des secrets d’états aux autrichiens, par lettres. Jean-Paul Marat, à la tribune du Club des Cordeliers, réclame dix mille têtes de ces ennemis intérieurs qui mettent le peuple français en danger en tripotant avec les envahisseurs. Au nombre desdits ennemis intérieurs, il nomme au premier chef: Louis Capet, son espionne autrichienne et son valet Lafayette. La journée du 20 juin 1792, le peuple de Paris exacerbé envahit le Palais des Tuileries. Louis Legendre (Jean-François Stévenin) exige du roi qu’il retire un autre de ses vétos. On fait porter au roi un bonnet phrygien et le maire de Paris surgit à la dernière minute pour s’excuser au roi de ce débordement populaire soi-disant imprévu.

Le condescendant et arrogant duc prussien Brunswick (Hans Meyer) signe le Manifeste de Brunswick rédigé pour lui par un aristo français. Ce manifeste menace Paris des pleines représailles militaires de la Prusse si la sécurité du roi de France et de sa famille est compromise. L’Assemblée Nationale conspue ce manifeste de menaces et promet une humiliante défaite à la Prusse. Pendant que l’Assemblée ergote et que Robespierre fait la moue, le peuple des régions de France s’organise. Un immense bataillon de fédérés marseillais levé localement, formé de sans-culottes et de gardes nationaux, rencontre en route vers Paris un gamin qui leur enseigne sur le tas un hymne guerrier strasbourgeois. Allons enfants de la patrie… etc… Les volontaires nationaux marseillais marchent vers Paris en entonnant cet hymne. Devant la puissance et le caractère méthodique et vernaculaire de la mobilisation populaire pour la défense nationale, Robespierre rectifie son analyse. La victoire contre les envahisseurs prussiens et autrichiens coalisés servira la cause de la révolution mais Robespierre juge qu’il faut détruire l’ennemi intérieur avant de détruire l’ennemi extérieur. Un débat prend corps entre Danton, Desmoulins et Robespierre sur la nature et la puissance de cet ennemi intérieur. Robespierre le croit très puissant. Danton est moins certain. Dans un quart de siècle, en 1815, la Restauration de la monarchie donnera finalement raison à l’analyse de Robespierre contre celle de Danton. En tout cas, pour le moment, les trois sont d’accord sur un point: l’ennemi intérieur de la révolution en question est incarné par Gilbert de Lafayette. Il faut absolument empêcher le monarchisme qu’il incarne d’insidieusement redresser la tête entre les fissures des instances révolutionnaires institutionnalisées.

La journée du 10 août 1792. Danton et un groupe insurrectionnel entrent donc à la mairie de Paris, dissolvent la commune et la remplacent par une commune insurrectionnelle. Cette commune insurrectionnelle doit maintenant voir à la prise de contrôle du Palais des Tuileries. Danton mobilise alors le fameux bataillon des marseillais. Celui-ci va prendre les Tuileries à la Garde Nationale et ce, au nom des forces de cette seconde révolution. La garde du palais refuse de toute façon de combattre les nouveaux venus et elle retourne ses canons contre le palais, en fraternisant avec le peuple et en s’appuyant sur les fédérés marseillais et bretons. Le roi est obligé de se terrer derrière ses gardes suisses. On lui recommande de se rendre tout simplement à l’Assemblée Nationale, dernier rempart de protection que peut lui assurer la nation. Il le fait, avec sa famille, fendant prudemment la foule des gardes nationaux et du peuple de Paris. La bataille du Palais des Tuileries n’a lieu qu’après le départ du roi et de sa famille, que tout le monde a pourtant vu se retirer. L’Assemblée Nationale abrite le roi et sa famille dans un petit cagibi et, en même temps, elle abolit la monarchie et met en place la Convention Nationale. [Fin de la première partie]

Le 13 août 1792, le roi et sa famille sont enfermés à la prison de la Tour du Temple sur ordres de la commune insurrectionnelle de Paris. Au sein d’un conseil de six ministres, Danton est ministre de la justice. Robespierre explique à Desmoulins que ceci n’est que le début d’un long processus de mutation révolutionnaire de la nation. Lafayette, dans un petit bivouac militaire en campagne, annonce à ses sbires qu’il n’a plus sa place en France, parmi ces hommes qui ont détruit la couronne. Il se barre en Autriche (notons que, contrairement à bien d’autres, il ne mourra qu’en 1834, de mort naturelle). Le roi se fait discrètement annoncer, en prison, par son barbier, que Lafayette a déserté et que les prussiens marchent vers Paris. Dans deux semaines, vous serez libre… Les membres du gouvernement national envisagent de fuir Paris mais Danton les harangue en leur disant qu’il faut faire sentir à ceux qui montrent leur peur que la terreur est pire encore. L’idée de terreur prend corps, donc. Il faut effrayer l’ennemi intérieur (y compris le lâche au fond de nous) plus que tout. La terreur révolutionnaire doit être plus puissante que la peur réactionnaire. Bientôt Robespierre mènera cette doctrine jusqu’à ses plus tragiques aboutissements. On organise la défense de Paris. Et on appréhende les lâches et les traîtres, réels ou présumés. Danton lance son: De l’audace, encore de l’audace et toujours de l’audace. Camille Desmoulins trouve que Danton pousse la répression intérieure trop loin. Robespierre, qui appuie Danton sur ce point, dit à Desmoulins: Nous ne pouvons pas faire une guerre avec un second ennemi dans le dos. La doctrine de l’ennemi intérieur n’est pas une paranoïa, du moins pas encore. C’est, pour le moment, une analyse.

Les prussiens et les autrichiens mettent les campagnes françaises à feu et à sang. Brunswick perçoit toujours sa mission comme une ratonnade pour tabasser une populace en révolte contre ses dirigeants légitimes. Les prussiens prennent Verdun. Les parisiens ne peuvent rien faire sur le front militaire. Ils vont donc se concentrer sur le front intérieur. Harangués par Marat, ils vont aller massacrer tous les aristos dépenaillés qui sont en prison, pour bien s’assurer que le front intérieur est aplani. Le ministre de la justice Danton laisse faire, au grand dam de Camille Desmoulins. Ledit ministre de la justice Danton ferme les yeux sur ces exactions plutôt que de prouver son impuissance en tentant de les freiner. La tête de la princesse de Lamballe est promenée au bout d’une pique sous les fenêtres de la cellule de Marie-Antoinette. On massacre ainsi le ci-devant ennemi intérieur, au mieux, quand on le trouve. Pour le reste, ce sera aux soldats fédérés de jouer leur carte dans les campagnes. Et l’ennemi extérieur, lui, continue d’avancer.

Mais les emplumés aristo vont subitement se heurter au peuple révolutionnaire. À la bataille de Valmy, le 20 septembre 1792, les troupiers de Brunswick se font tailler en pièces par les fédérés français et leurs canonnières. Le duc en tombe quasiment de son cheval. Il vient de subitement comprendre que… non, la Révolution Française n’est pas une algarade de guenilleux. Il en reste sur le cul et se retire promptement du jeu. Danton est porté en triomphe à l’Assemblée Nationale et la monarchie est officiellement abolie en France. 1792 sera l’An 1 de la République Française.

Robespierre et Danton ont un repas intime. Robespierre exprime son inquiétude. Il dit à Danton que lui, Danton, est en ce moment le chef de la république révolutionnaire mais qu’en même temps il se rapproche dangereusement des éléments les plus conservateurs. Robespierre lui demande d’envisager la mort du roi, si la guerre se poursuit. Danton n’est pas chaud chaud pour jouer les régicides. Apparaît ensuite dans l’hémicycle Louis Antoine de Saint-Just, représentant du département de l’Aisne. Sa parole est limpide: Tant qu’il vivra, Louis Capet sera un signe de ralliement pour les traîtres. L’Assemblée approuve Saint-Just et on annonce au roi dans sa cellule qu’il va être jugé. Les principaux éléments d’accusation sont: tentative de corruption des députés (dont Mirabeau), tentative d’évasion, massacre du Champ-de-Mars, appui aux émigrés faisant la guerre à la France dont ses frères (le futur Louis XVIII et le futur Charles X) des ennemis de la nation, appel aux régiments défendant la patrie à déserter, véto sur la loi contre les prêtres réfractaires, avoir fait doubler la garde suisse aux Tuileries et fait tirer sur les Français. Les députés votent la mort.

Louis XVI est guillotiné, Place de la Révolution, en 1793. Après sa mort, Marie-Antoinette s’agenouille devant le petit Charles, devenu implicitement Louis XVII. Le cycle fou est alors enclenché. Jugements puis décapitations, le tout de plus en plus sommaire, expéditif, arbitraire, surréaliste. On dirait que, dans une incroyable hystérie de guillotinades, ces hommes vont s’appliquer entre eux et à eux-mêmes le jugement historique qu’ils ont appliqué à leur roi. Comme en une sorte de course du drogué vers sa surdose, ils vont accumuler les exécutions capitales rassembleuses, consensuelles et populaires, de moins en moins rassembleuses, de moins en moins consensuelles, de moins en moins populaires. Ils vont même devoir rendre la guillotine itinérante, les gens se plaignant de l’odeur du sang, en Place de la Révolution. Cet appareil va devenir le plus incongru, le plus imprévu et le plus involontaire de tous les grands symboles de la Révolution Française.

Danton, devenu subitement veuf, se met brièvement en retrait. Robespierre lui rend visite et lui explique que les ennemis de la révolution redressent la tête et que lesdits ennemis sont maintenant les modérés. Des mesures exceptionnelles s’imposent. Robespierre veut que Danton convainque l’Assemblée Nationale de la nécessité d’un nouveau tribunal révolutionnaire. Danton va le faire, en manœuvrant en coulisse. À ceux qui l’accuseront de vouloir instaurer une sorte d’inquisition espagnole, il expliquera qu’un tribunal révolutionnaire va permettre d’encadrer les mises à mort et donc de faire cesser tous ces massacres aléatoires à coups de triques dans les prisons et ailleurs. Jean-Paul Marat gueule encore à la tribune qu’il faut faire tomber cent mille têtes royalistes et Danton en profite discrètement pour expliquer qu’un tribunal révolutionnaire tiendrait en sujétion ce genre de débordement. Jacques Pierre Brissot et les Girondins appuient la mise en place du Tribunal révolutionnaire si et seulement si Marat est immédiatement jugé par ce dernier. Danton accepte et c’est fait. Marat est arrêté mais promptement acquitté par le tribunal spécial. Marat est innocenté (ce dont Danton se doutait bien) mais Robespierre dispose maintenant de son tribunal spécial. Celui-ci deviendra une formidable machine de destruction.

Les Girondins font fouiller le bureau de Danton. Ils le soupçonnent de protéger Dumouriez, passé aux autrichiens. On confie le petit Charles (Louis XVII) au citoyen Antoine Simon (Alain Frérot), pour qu’il devienne cordonnier. Il deviendra surtout un cadavre introuvable. En effet, le roitelet mourra bel et bien en 1795, dans un contexte fumeux et gorgé de légendes. Robespierre veut se débarrasser de Jacques Pierre Brissot et des Girondins modérés qui cherchent à instaurer une république fédérale à l’américaine. Pour ce faire, Robespierre s’allie de nouveau Danton, en lui laissant entendre qu’il sait qu’il a accepté des pots-de-vin et qu’il est corrompu. Danton accepte de suivre une fois de plus Robespierre, en affirmant qu’il veut la tête de Brissot, lui aussi. La Commune de Paris envoie la Garde Nationale appréhender vingt-deux traîtres protégés par l’Assemblée Nationale. Marie-Jean Hérault de Séchelles (Jean-Philippe Chatrier) tente bien de s’objecter mais il doit plier devant la force de la Garde Nationale commandée par François Hanriot (Jean-Pierre Laurent) et appuyée par le peuple de Paris. Les vingt-deux traîtres, dont Jacques Pierre Brissot, sont passés en jugement et guillotinés.

Ensuite, lors d’un rassemblement à Caen, un Girondin fuyard du camp Brissot se lamente publiquement contre Marat, disant qu’un gars comme ça qui réclame cent mille têtes aléatoirement est un nuisible et un dangereux. Cela tombe dans l’œil et l’oreille de Charlotte Corday. Elle se procure un couteau, monte à Paris et, sous le prétexte de lui moucharder des traîtres girondins de province, elle se fait mener dans la salle de bain de Marat. Tandis qu’il jubile en disant que les types qu’elle lui nomme seront morts demain, elle le poignarde dans le cœur et dans son bain. Elle est elle aussi promptement jugée et guillotinée. Robespierre prononce l’éloge funèbre de Marat et y dénonce les spéculateurs sur les grains.

Se sentant peut-être visé par ces attaques contre les spéculateurs, Danton quitte le Comité du Salut Public et rentre subitement dans ses terres. Le 15 octobre 1793, Marie-Antoinette est jugée. Jacques-René Hébert (qui, il faut le dire, est présenté dans ce film comme un sbire et un toc sans envergure alors qu’il est une figure cruciale de la Révolution Française — une figure très à gauche, ceci expliquant cela) vient accuser la reine d’avoir eu des pratiques sexuelles pédo-incestueuses avec son fils. Dans ce constant effort de faire consensus populaire par des condamnations à mort en cascades, Marie-Antoinette est guillotinée, dans une ambiance largement indifférente, presque foraine.

Robespierre prend un thé vespéral avec Maurice Duplay. Il se questionne et se tourmente au sujet de la compréhension que le peuple a de la révolution. Il pense aux vendéens anti-révolutionnaires. Il se demande si le peuple entier peut être traître? Cela lui semble paradoxal, insoluble. Duplay pense à une mécompréhension de masse de la révolution plutôt qu’à une trahison de masse. Robespierre conclut, douloureusement, que si la vertu veut triompher, elle doit s’accompagner de la terreur. Louis Antoine de Saint-Just, qui fonctionne de plus en plus comme sbire intellectuel et oratoire de Robespierre, propose à l’Assemblée une littérale inversion de l’habeas corpus. Désormais, les acteurs politiques doivent démontrer leur innocence. Plus explicitement: ils doivent faire la preuve tangible et concrète de leur dévotion limpide pour la révolution, sinon ils deviendront passibles d’arrestation. La dimension insidieusement paranoïde de la recherche de l’ennemi intérieur s’intensifie. C’est que cet ennemi contre-révolutionnaire est bel est bien là mais comme on détruit un par un tous ses pôles perceptibles de ralliement (Louis Capet, Marie-Antoinette, les Girondins), l’ennemi intérieur devient de plus en plus intangible, impalpable et insaisissable. Il se disperse, se diffuse, s’enfonce plus profondément dans le derme social et national. Le danger est effectif. C’est la solution —la Terreur— qui est de plus en plus irrationnelle. Robespierre, vertueux, y croit pourtant: La Vertu sans laquelle la Terreur est funeste, la Terreur sans laquelle la Vertu est impuissante.

Intensives guillotinades. Robespierre, Saint-Just et les Montagnards mènent maintenant l’Assemblée. Danton se remarie à la campagne et ne s’occupe plus de politique. C’est ici qu’on commence tout doucement à se foutre de notre gueule dans ce film. Danton apparaît comme un bon gars, droit, vertueux, sympathique, fidèle en amour, paternel avec les babis, roublard, bonhomme, sympa, pas terroriste pour deux sous. Robespierre apparaît comme roide, sec, crispé, un narcissique qui s’occupe de ses perruques et est fasciné par des statues, des bustes et des portraits de lui-même. Camille Desmoulins lui reproche la systématicité de la Terreur et l’Incorruptible est de plus en plus insensible à ses arguments. Camille Desmoulins part chercher Danton dans sa campagne. On nous donne donc le retour de Danton sur Paris comme une tentative, venue de lui et de Desmoulins, pour raisonner Robespierre et atténuer ses pulsions paranoïdes. Ces moments de narration simpliste font bien sentir qu’on promeut ici une lecture bourgeoise et réac de la Révolution Française, au détriment des cruciales radicalités robespierristes, hébertistes et babouviennes. Danton est la star gentille-gentille de ce film. On en reparlera quand on reviendra sur la période historique couverte.

Pour le moment, la contradiction interne du gouvernement révolutionnaire va se creuser. Robespierre et Saint-Just d’un côté, Danton et Desmoulins de l’autre. Robespierre craint Danton, meneur populiste aimé des bourgeois comme de la plèbe. L’Incorruptible sait que la charpente de son organisation politique est fragile et que les poussées démagogiques d’un chef comme Danton peuvent la faire jeter par terre par les coups de boutoir du peuple. Le retour de Danton, combinard affairiste enrichi de façon douteuse et politicien tout terrain, va alors exacerber un autre publiciste: Jacques-René Hébert (Georges Corraface). Son journal, Le Père Duchesne, va porter l’attaque contre Danton et ses combines politiques et économiques. Au Club des Jacobins, Hébert attaque Danton. On joue cette confrontation entre Hébert et Danton comme un peu anecdotique ici. On la marginalise discrètement. On minimise en douce le fait que c’est ce débat là, juste là, qui incarne oratoirement la lutte de classe fondamentale entre le peuple travailleur et la bourgeoisie exploiteuse et affairiste. Et Robespierre, fraternel et mielleux avec Danton et Desmoulins, se porte à la défense de son vieil ami. Et Hébert alors est enfoncé. Il cherche à déclencher une insurrection dans Paris. Robespierre le fait arrêter (pour monarchisme, un gag), juger et guillotiner.

C’est une manœuvre, en fait. Le Comité du Salut Public avait besoin de l’appui du Danton droitier pour détruire le Hébert gauchisant. Ces gens sont dangereux. Ils sont écoutés, leurs journaux sont lus. C’est pourquoi il faut prudemment les manœuvrer les uns contre les autres. Une fois cela fait, Hébert et Danton ne risquent plus de s’unir contre le gouvernement. Danton est bel et bien la prochaine cible de l’Incorruptible. Lucille Desmoulins flaire le coup fourré quand Hébert est arrêté (pour monarchisme, redisons-le: un gag). Elle tente de prévenir Desmoulins mais celui-ci, se croyant toujours libre de s’exprimer, fait la sourde oreille. Le journal de Camille Desmoulins, Le Vieux Cordelier, critique le Comité du Salut Public et se fait le porte parole des Indulgents, les anciens du Club des Cordeliers qui remettent aujourd’hui en question la Terreur. Saint-Just fait observer ceci à Robespierre, qui voit Danton se profiler derrière les textes de Desmoulins. Robespierre envoie des fier-à-bras anonymes tabasser Desmoulins dans une ruelle. Desmoulins en rajoute pourtant dans son journal. Robespierre s’offusque et Saint-Just continue d’exacerber Robespierre. Une rencontre est organisée en ville par Louis Legendre entre Danton et Robespierre mais le contact ne s’établit plus. On s’échange surtout des invectives peu reluisantes…

Saint-Just attaque Danton au Comité du Salut Public. L’arrestation surprise de Danton et de Desmoulins y est décidée. Louis Legendre prévient Danton mais celui-ci refuse de fuir Paris. Il juge que son procès lui permettra de détruire Robespierre. Il a totalement raison de faire cette analyse. Il a totalement tort de croire qu’il survivra à cette aventure… Les deux grandes figures révolutionnaires sont maintenant sur une trajectoire ultrarapide de destruction mutuelle. Danton et Desmoulins sont arrêtés. Le procès est un cabotinage populiste où Danton fait tout pour soulever le public contre le tribunal révolutionnaire. Robespierre et Saint-Just se font crier Mort aux tyrans et Vive Danton sur une petite place publique. Saint-Just produit des faux documents inculpant Danton. Même le Comité du Salut Public trouve le coup grossier et foireux. Robespierre dit: Si Danton gagne, cette république qui a survécu à toutes les attaques de toutes les monarchies d’Europe sera détruite de l’intérieur, par la corruption. Nous n’avons pas d’autre choix. On interdit de surcroît aux prisonniers de plaider leur cause en public. Le cabotinage de Danton est verrouillé (il fait bizarrement un ultime discours, d’ailleurs fort cinématographique et peu crédible, le public chante La Marseillaise, bon, bref, c’est un film, hein…). Et pour bien en rajouter, Lucille Desmoulins est arrêtée. Et finalement George Danton, Camille Desmoulins et d’autres dantoniens sont guillotinés. Lucille Desmoulins montera sur l’échafaud un petit peu plus tard.

Robespierre se met maintenant à déconner sur dieu. Se réclamant de la Raison et de Jean-Jacques Rousseau, il lance le culte de l’Être suprême. Lors de la grande et pompeuse cérémonie de ce lancement, le peuple se fait chier et se paie copieusement sa poire. Les créatures se mettent alors à douter de leur créateur. Le Comité du Salut Public se retourne contre Robespierre. On lui reproche le grand nombre d’exécutions, leur caractère expéditif, la dimension de plus en plus policière et confidentielle du mode de gouvernement. Indisposé, Robespierre tombe malade et il est alité quand Maurice Duplay lui annonce la victoire de Fleurus, qui met fin aux attaques extérieures contre la France. Robert Lindet (qui appelle désormais Robespierre un dictateur) et d’autres membres du Comité du Salut Public considèrent que cette fin de la menace extérieure confirme que la politique criminelle de Robespierre, à l’intérieur, est désormais inutile. Un des seuls qui défend encore Robespierre, c’est Saint-Just. Robespierre prend la parole à l’Assemblée Nationale. Il se défend d’être un tyran et un dictateur. Citoyens, je suis né pour combattre le crime et non pour le gouverner. Il défend sa doctrine et son bilan, affirme que la lutte doit continuer. Il dénonce alors une soi-disant conspiration des comités politiques et il exige, un peu soudainement, que l’Assemblée Nationale reprenne les pleins pouvoirs. Le président de l’Assemblée exige alors qu’il nomme ceux qu’il accuse. Robespierre refuse de le faire et se fait conspuer par l’Assemblée. Les membres des Comités, tous présents, sont furax de se faire accuser ainsi, dans le vague, le flou, et selon une procédure diffuse, paranoïde, sournoise et finalement fort peu crédible. Robespierre se fait crier Mort au tyran! et quand il cherche à parler de nouveau, il s’étouffe. Louis Legendre lui crie alors: C’est le sang de Danton qui t’étouffe! On met Saint-Just et Robespierre en accusation, tandis que ceux-ci fuient l’Assemblée. C’est la chute de Robespierre. Robespierre, Saint-Just et ses derniers alliés se réfugient à l’Hôtel de ville de Paris. Encore une fois se manifeste la virulente contradiction entre l’Assemblée Nationale et la Commune de Paris. François Hanriot et ses troupes tentent d’aller cueillir Robespierre. Ce sera finalement Paul Barras qui s’en chargera. Les portes de l’Hôtel de ville sont défoncées au canon. Dans la confusion qui s’ensuit, Robespierre tombe au sol et se casse la mâchoire avec son propre flingue. On le rafistole sommairement. Il ne pourra pas dire un mot, lors de son exécution. Saint-Just et Robespierre sont finalement guillotinés, dans une ambiance de liesse populaire. L’opus se termine sur une reprise en off du discours apocryphe de George Danton. [Fin de la seconde partie]

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Bon alors, pour conclure brièvement, normalement la période de la Révolution française, c’est la décennie 1789-1799 (de la Prise de la Bastille au Consulat). Dans ce film, on s’arrête, assez abruptement, à 1794 (exécution de Robespierre et fin de la Terreur). Pourquoi ce coup d’arrêt subit dans la présentation? Simple. Pour finir de couvrir la période, il aurait fallu se mettre à parler de Napoléon Bonaparte, notamment de son ascension sous le Directoire. Or cela aurait fait de l’ombre au vedettariat de Danton. C’est que c’est George Danton qui est la vedette gentille-gentille de ce film et à travers lui, c’est la conception bourgeoise, affairiste et ouvertement corruptible de la Révolution Française qu’on promeut. C’est pour cela, entre autres, qu’on y amplifie le rôle du Club des Cordeliers (dantonien) ou détriment du Club des Feuillants (réactionnaire) et du Club des Jacobins (robespierriste). Aussi, il n’y a rien sur les sans-culottes (on voit vaguement leur costume de ci de là, sans plus), rien sur les enragés, rien sur Gracchus Babeuf, rien sur les ressorts sociaux et socio-économiques fondamentaux de ce grand mouvement historique. On s’en est tenu à une présentation insidieusement droitière et atténuative du spectacle politique parisien et de sa jonglerie de symboles.

Tout reste à dire sur cette question, donc. Absolument tout… Ce film somptuaire et pédagogique est un tout petit début de mise en forme schématique des matériaux historiques, rien de plus. Et c’est tout un morceau de propagande bourgeoise, rien de moins. C’est pro-Danton, anti-Robespierre, pour un bilan fatalement réactionnaire. Une fois ces préventions bien présentes à l’esprit, on peut quand même dire que l’œuvre atteint ses objectifs (à défaut d’atteindre les nôtres) et, qu’en cela, elle vaut parfaitement le détour.

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Louis-Antoine de Saint-Just (joué par Christopher Thompson)

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Les aléas fonciers de l’agriculture bio

Posted by Ysengrimus sur 21 mai 2019

Nous allons suivre le cheminement d’Olivier Laframboise (non fictif), jeune agriculteur bio québécois. Monsieur Laframboise pense à son produit avant tout. Il n’est pas intéressé par la conception pragmatiste du marché bio. Arrêtons-nous pour commencer sur cette dernière. Un petit agriculteur veut se lancer dans le bio. La première chose qu’il fait, c’est de s’informer sur les attentes du public en matière de produits biologiques locaux. Il découvre alors que c’est la laitue bio qui pogne le plus dans les masses, en ce moment. Il se lance donc dans la production de laitue bio et connaît un succès commercial très passable. On voit bien l’ordonnancement de sa démarche: étude de marché d’abord, culture du produit retenu ensuite. Même en matière d’agriculture bio, la bonne vieille formule commerçante give people what they want reste une procédure peu originale mais relativement gagnante. Notre nouveau producteur de laitue n’a pas nécessairement mis en place quelque chose qui change le monde mais il a su doser survie commerciale et production agricole artisanale. C’est un pragmatiste. Peu importe ce qu’il cultive finalement, hein, si ça marche.

Plus innovateur, Olivier Laframboise ne raisonne pas comme ça. Il pense d’abord et avant tout au produit maraîcher qu’il veut faire. Il choisit donc des produits pointus qui le bottent bien et qui se caractérisent à la fois par leur intérêt culinaire effectif et leur aptitude naturelle à survivre et à s’implanter dans le milieu naturel québécois, qui est un écosystème nordique. Gastronome novateur autant que maraîcher imaginatif, Olivier Laframboise opte donc pour la fraise des Carpates, la petite orange nordique et la fameuse et savoureuse canneberge albanaise, qu’on peut même faire pousser sous la neige (ces trois produits maraîchers sont fictifs mais, hm, c’est tout juste). Solide dans sa décision de cultiver ces trois agrumes, et aucun autre, en plein air, au Québec, Olivier Laframboise va rencontrer sa première déconvenue. Ce sera moins une contrariété agricole ou gastronomique qu’une contrainte foncière. Autrement dit, il va perdre ses premières illusions au moment de tenter d’acheter son fond de terre de départ.

Notre petit producteur découvre en effet qu’il n’est tout simplement plus possible, au Québec, de s’acheter une parcelle. Il faut désormais s’approprier de la terre en grand volume, ou rien. Pour démarrer, Olivier Laframboise devrait dénicher un demi-million de dollars pour acquérir la copieuse surface de terre qu’on l’oblige à acheter. Il n’a évidemment pas ce genre de moyens. Mais pourquoi la terre est-elle si chère au Québec et d’où sort cette obligation de l’acheter ainsi, en bulk? Ça tient au marché lui-même et à sa dynamique, fatalement. Olivier Laframboise va creuser cette question. Il découvre alors qu’il est, veut veut pas, en compétition objective avec les puissances suivantes.

Promoteurs immobiliers. Jean Garon étant depuis longtemps sorti du corps des autorités agricoles québécoises contemporaines, la vieille notion vingtiémiste de zonage agricole n’est plus qu’un doux souvenir aisément contournable. Désormais, la grande périphérie des villes et villages des vieilles paroisses québécoises est le terrain de jeu des promoteurs immobiliers, industriels et surtout résidentiels. Ces instances peuvent acquérir de vastes surfaces de terre et les organiser pour en faire des logements qu’ils vendront ensuite à gros tarifs aux banlieusards tertiarisés fuyant les villes. Le paradoxe de la densification suburbaine étant ce qu’il est, il est incontestable qu’une portion importante des terres cultivables québécoises est tout doucement en train de perdre pour toujours sa vocation agricole.

Acheteurs spéculateurs fonciers. Il y a aussi des acheteurs de terres qui sont des spéculateurs fonciers. Olivier Laframboise vit dans une charmante commune riveraine que, inspiré par Gilles Vigneault, nous nommerons Saint-Dilon. Sur la petite rue tranquille où habite Olivier Laframboise, il y a une parcelle de terre grosse comme un ou deux bons espaces résidentiels. Cette terre est un petit boisé verdoyant et aucune maison n’y est construite. Olivier Laframboise s’y ballade souvent et il se dit qu’il pourrait y planter quelques jolies rangées de fraises des Carpates et ce, sans même toucher aux arbres qui y poussent. Quand il se renseigne au cadastre du village, il apprend que cette terre intouchable appartient à une héritière de l’Ohio qui n’en fait rien et qui attend tout simplement qu’on lui fasse une offre d’achat qui la satisfasse. Elle laisse le pourtour de cette terre qu’elle ne visite jamais s’urbaniser, se densifier. Elle laisse tout doucement les services villageois s’y perfectionner et, le temps venu, sur les conseils de son notaire local, elle la vendra avec un solide profit foncier à quelqu’un qu’elle ne rencontrera même pas, soit un riche particulier voulant se bâtir, comme on dit dans le pays, soit un promoteur immobilier. Il y a comme ça, dans les villes et villages québécois et sur leurs périphéries, des terres, habituellement en friche ou boisées, qui appartiennent à des américains, des chinois ou des saoudiens qui les ont achetées et se les sont revendues entre eux sur leurs ordis et qui attendent tranquillement la vente payante qui fera retomber cet espace foncier dans le monde empirique de la valeur d’usage. Olivier Laframboise n’a évidemment pas les moyens de faire l’offre alléchante que ces spéculateurs abstraits attendent sans se presser. La petite terre boisée de sa rue reste donc là, belle et inexploitable.

Nations procédant à de la délocalisation agricole. L’autre concurrent de notre petit producteur bio entreprenant mais peu ressourcé, ce sont les nations procédant, souvent intensivement, à de la délocalisation agricole. Imaginons une république pétrolière d’Europe centrale, disons, la Syldavie (nom fictif, bien connu des tintinologues). La Syldavie produit aujourd’hui du pétrole et du gaz naturel mais c’est un pays montagneux, peu apte à maintenir une agro-industrie vivrière performante. Traditionnellement, les syldaves sont de gros mangeurs de patates. Mais leur agriculture traditionnelle patatière est en déclin, bousculée par l’économie tyrannique des hydrocarbures, gourmande en bras, en terre et en eau. La Syldavie se contente initialement d’acheter ses patates sur le marché agricole international. Mais celui-ci oscille terriblement et cela rend ce petit pays à l’économie mono-orientée vulnérable à la fluctuation passablement imprévisible du prix mondial des pommes de terre. La Syldavie change donc de stratégie. Elle s’engage dans la délocalisation agricole. Elle achète d’immenses espaces terriens, par exemple au Québec (qui a la culture de la patate bien installée dans sa tradition terrienne) et y finance elle-même la culture de la patate, sur des terres dont elle est propriétaire et dont la production sera d’office réservée, exclusivement et à tarif fixe, au marché syldave. De plus en plus de pays riches mais peu dotés au plan agricole procèdent ainsi à la délocalisation agricole, pour contourner la variation internationale des prix. Ils le font souvent d’ailleurs au détriment de pays manquant cruellement de ressources vivrières. Ce phénomène éthiquement problématique est fort adéquatement analysé ICI.

Agriculteurs traditionnels ruinés. Finalement le dernier personnage institutionnel auquel Olivier Laframboise est confronté, c’est l’agriculteur traditionnel ruiné. Celui-ci prend sa retraite. Son fils n’a ni les moyens ni l’envie de reprendre le fond de terre. L’agriculture traditionnelle familiale est un apostolat menant trop souvent à la faillite ou à la dépression. Notre triste sire de cultivateur trado arrivé au bout de son rouleau regarde donc attentivement du côté des trois instances dont je parle plus haut et se prépare à vendre sa terre inexploitée et ses appentis vermoulus à l’une d’entre elles… si ce n’est pas tout simplement aux autorités fédérales ou provinciales qui s’apprêtent, par exemple, à faire passer une autoroute dans le coin, comme dans la fameuse chanson de Donald Lautrec. Soucieux strictement de prendre sa retraite et de se replier avec un sac de billes le plus rondelet possible, l’agriculteur traditionnel ruiné ou semi-ruiné ne s’intéresse aucunement à la toute exploratoire aventure entrepreneuriale bio d’Olivier Laframboise. Notre vieux farmer de souche va donc poliment mais fermement dire à notre jeune maraîcher entreprenant qui se cherche de la terre d’aller voir ailleurs si j’y suis. Pour un ensemble de raisons assez détectables, Olivier Laframboise ne pourra faire affaire avec aucune des quatre instances agraires contemporaines que je viens de mentionner. Il va donc devoir revoir de fond en comble son ci-devant modèle d’affaire.

Or, le village de Saint-Dilon, qui a, au jour d’aujourd’hui, une population d’environ 45 000 personnes, a, de disséminé dans ses flancs fourmillants et variables, quelque chose comme 68% de terres qui sont en friche. Il s’agit habituellement de parcelles de petits volumes, saupoudrées un peu partout, au grée de l’histoire du village. Certains de ces lopins sont sous la coupe attentiste des spéculateurs fonciers abstraits mentionnés plus haut mais ils ne le sont pas tous. Olivier Laframboise prend son petit calepin de notes et investigue méticuleusement les espaces verts de son village. Les parcs, les terrains de foot, les champs oubliés, les lamelles de bords de rivières, les jachères bizarres, les fonds de cours de casse. Il déniche alors des industries locales ou des services régionaux comme, disons, une entreprise de logiciels, un marché d’alimentation familial, une petite usine de palettes de bois, un garage, qui ont de la terre et dont certains segments de ladite terre sont en friche mais clôturables, et parfaitement exploitables pour une portion de micro-production maraîchère. Olivier Laframboise approche donc certaines de ces entreprises et leur propose de louer une partie de leur terrain non utilisée et d’y mettre en place une portion de sa production de petits fruits. Et ça fonctionne. Plusieurs de ces PME voient en effet parfaitement l’intérêt qu’elles ont à soutirer une mensualité locative pour une bande de terrain qui, au fil des années, ne leur sert à rien et qui, ce faisant, fera l’objet d’un entretien plus assidu. Olivier Laframboise, parce qu’il a bien compris et assumé la nature de ses contraintes de petit producteur agricole, fait ainsi d’une pierre deux coups. Il maximalise les micro-friches de son village, tout en s’assurant le fond foncier de petit volume que sa production hyper-spécialisée requiert, à tout le moins pour se lancer. Il lui restera ensuite à voir s’il arrivera à rencontrer ses débouchés, pour les produits originaux qu’il aspire à promouvoir. Si un de ses trois petits fruits ne marche pas bien, il sera toujours temps de clore l’entente locative le concernant et de se replier, avec une perte financière minime.

Olivier Laframboise (nom fictif) existe. Je l’ai rencontré, dans les Basses-Laurentides. C’est à lui que je dois le tout de la présente analyse. C’est un jeune entrepreneur maraîcher de trente-huit printemps qui vient de mettre en place la formule agricole originale dont j’ai esquissé ici la description. Il a tout mon respect et toute ma solidarité. Je trouve son analyse astucieuse et ses solutions adroites, tout en m’affligeant profondément de constater que le producteur bio local se doit, pour survivre, de laisser les lions spéculatifs, immobiliers et transnationaux se partager les gros morceau terriens et se contenter, lui, Olivier Laframboise, des petits champs de pissenlits de  bords de clôtures et de derrières de choppes dans lesquels on faisait du bicycle dans notre enfance, pour lancer, en douce, son hypothèse agricole contemporaine. Né pour un petit pain, disaient non ancêtres?… Voué à une petite terre et à ses minimes aléas fonciers, disent nos contemporains.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La laïcité, otage de notre ethnocentrisme

Posted by Ysengrimus sur 7 avril 2019

Le projet de loi 21 sur la laïcité est sur le point d’être soumis â l’Assemblée Nationale du Québec. Il prévoit que le port des ci-devant signes religieux sera interdit pour les employés de l’état en position d’autorité, comme les policiers, les juges, les gardiens de prisons, et les enseignants des écoles primaires et secondaires. Dans les faits, c’est le redémarrage en trombe du bon vieux harcèlement institutionnalisé des femmes voilées. Les 7 du Québec vont vous formuler ici, une bonne fois, leur position éditoriale sur cette question.

Lâchez-moi avec les figures d’autorité. Ce projet de loi inique postule de façon axiomatisée et sans contrôle, la notion autoritaire de figure d’autorité. Le pléonasme s’impose parce que l’autorité est une notion qu’il est fort malsain de postuler sans contrôle. Un policier n’est pas une autorité pour moi. C’est un type particulier de fonctionnaire civil, membre d’un corps constitué et chargé d’un certain nombre de fonctions de protections (d’ailleurs souvent abusées — les policiers sont les Pinkertons de la bourgeoisie, tout le monde le sait). Un juge est un agent de diffusion et d’imposition du droit bourgeois. Son pouvoir n’a rien à voir avec de l’autorité, au sens fondamental du terme. Une enseignante fait partie d’un appareil idéologique d’état dont l’autorité est inexistante (barouettée qu’elle est entre une bureaucratie scolaire trouillarde et des parents hélicoptères arrogants et arrivistes qui passent de plus en plus leur commande de pizza en traitant l’école comme une sorte de structure de gardiennage inféodée à leurs propres fantasmes autocrates). Mon hygiéniste dentaire, mon infirmière de première ligne et Robert Bibeau (directeur des 7 du Québec) ont plus d’autorité sur moi que tous ces guignols. La première parce que sa parole a une influence directe sur la qualité de mes dents, la seconde parce que sa pensée a une incidence profonde sur le tonus de mon corps, le troisième parce que sa vision du monde et son ascendant intellectuel influent mes conceptions, et mon action en conséquence. La notion inepte de figure d’autorité de ce projet de loi est un comédon bourgeois, solidement tributaire des dérives anti-démocratiques contemporaines les plus virulentes.

Le signe religieux, notion vaseuse. J’ai démontré ailleurs que le voile n’est pas un signe religieux. J’ai aussi fait observer que le kirpan est, lui, un signe religieux et qu’il est nuisible non comme signe religieux mais bien comme arme offensive. On ne va pas revenir là-dessus. C’est ici, juste ici, que notre ethnocentrisme s’installe confortablement, comme un pacha vautré sur son lit d’évidences bouffies. Sans analyse, ethnographique, historique ou autre, et du haut de notre chaire bien pensante de petit occidental étroit, on décrète implicitement que l’objet visible ceci ou cela (toujours d’origine exotique — ceci NB, les crucifix passent habituellement sous le radar) est un signe religieux. Pourtant, quand on donne vraiment la parole aux musulmanes, elles nous expliquent bien souvent que le voile est porté pour des raisons ethnoculturelles procédant assez fréquemment de la pudeur élémentaire. Mais nous, sourds ne voulant rien entendre, on décrète plutôt, dans le mouvement, le statut de signe de ces différents artefacts vestimentaires. On les traite alors comme on traiterait le macaron d’un militant politique ou la pancarte d’un homme-sandwich. Cettte sémiologisation de l’exotisme vestimentaire est un pur ethnocentrisme déguisé, rien de plus. On en revient, assez ouvertement, à la vieille logique de l’uniforme. On réintroduit des particularités unilatérales de conformité d’apparence, vieille lune réactionnaire que l’on croyait définitivement disparue de nos sociétés depuis les patatras juvénilistes des belles années yéyé. Nous sommes donc en train de solidement régresser sur un des droits de la personne le plus profond, celui de la tenue vestimentaire, qui procède de l’intimité corporelle longtemps, très longtemps avent de procéder des cultes. L’indice le plus criant qu’il n’y a rien de théologico-mystique dans tout ceci et que tout y procède en fait de la vie ordinaire la plus prosaïque, est révélé par le fait que ce sont principalement les femmes qui font l’objet d’attaques sur ceci. Ben oui… dans nos cultes patriarcaux malodorants, les femmes ne sont jamais des curés ou des imams, vous aviez pas remarqué? Elles ne sont jamais que des citoyennes ordinaires. Et, de tous temps, la résistance des femmes s’est manifestée dans l’intendance de leur apparence physique. Et de tous temps, elles ont été attaquées sur ce point par le phallocratisme classique. Ce type d’attaque et de traitement en bouc émissaire se perpétue aujourd’hui, tout simplement. Or, où sont nos féministes quand il s’agit de défendre le libre arbitre vestimentaire de nos compatriotes musulmanes?

Blâmer le Canada anglais. Nos compatriotes québécois du cru, eux, surtout ceux d’obédience droitière, se gargarisent dans les nuances byzantines du multiculturalisme et de l’interculturalisme. Cette distinction, creuse et verbaliste, est un moyen malsain pour nos compatriotes du cru d’accuser le Canada anglais d’être trop permissif et de nous imposer un laxisme communautariste que serait anglo-saxon, et dont nous ne voudrions pas, par essence. C’est la vieille analyse voulant que le Canada anglais se serve perfidement des immigrants pour nous assimiler et nous emmerder. Il va falloir se réveiller et sortir un petit peu de nos lubies victimaires d’autrefois. L’occupant colonial canadien (copieusement méprisable d’autre part — là n’est pas la question) nous impose quoi finalement: une charte des droits assortie d’un solide mécanisme de clause dérogatoire. Ce mécanisme permet, sur des questions fondamentales, à une province de déroger de la charte des droits pour des raisons procédant, disons, des intérêts supérieurs de la nation (ici, la nation québécoise). La clause dérogatoire est ici automatiquement déclenchée au sein même du libellé du projet de loi 21. Autrement dit, le toutou rouge et blanc anglo-canadien va devoir rester à la niche et ne pourra pas nous imposer sa logique multiculturaliste disjointe de la nôtre (si disjonction il y a, tant que ça). Alors cessons de blâmer le Canada anglais. Il est hors du coup sur ce coup. Par contre, nos nationaleux petits-bourgeois vont devoir allumer leurs lumières sur un point. C’est que le Québec a, lui aussi, sa propre charte des droits fondamentaux, amplement singée sur celle du Canada anglais. Dans sa logique bourgeoise, aussi implacable qu’inepte, la nation québécoise ne pourra pas invoquer une clause dérogatoire contre sa propre charte des droits. C’est pas possible, c’est la nôtre, l’occupant colonial n’a rien à y voir. Et ça, le gouvernement québécois ne le dit pas trop fort. Les lamentations judiciaires (car lamentations judiciaires il y aura, sur le moyen et le long terme) n’auront qu’à s’appuyer sur une interprétation juridique de la charte québécoises des droits et libertés, sans que les anglo-canadiens n’aient rien à y voir. Le problème droit-de-l’hommiste de toute cette question reste donc entier. Même avec le Canada anglais hors du coup, la bombe à retardement des tribunaux reste entièrement amorcée.

Déréliction ou polarisation? Alors, revenons au hockey de base, comme on dit si bien chez nous. Que voulons-nous, dans toute cette histoire? Ethnocentrisme et malhonnêteté intellectuelle à part, à quoi aspirons-nous? Eh bien, notre petit consensus historique local est qu’on s’est assez fait mourir le cœur à sortir les curés du Québec (qui régnèrent, selon le modus vivendi d’une intendance théocratique coloniale typiquement victorienne, de 1840 à 1960), c’est pas pour laisser les mollah les remplacer. Ce qu’on veut, ce qu’on souhaite donc, c’est que notre déreliction sociétale, bien engagée depuis un demi-siècle, poursuive son cours tranquillement, sans se faire perturber par les effets indésirés d’une conjoncture migratoire. Il est important de comprendre ce point. Ceci n’est pas une croisade. La notion promue (hypocritement ou sincèrement) c’est la notion de laïcité, pas celle de christianité. Alors, on veut que tout le monde, immigrants inclus, découvre les vertus d’une civilisation permissive, non-cœrcitive, égalitaire, civique, et articulée en rationalité. Ce genre de programme civilisationnel (osons le mot), militant (pourquoi pas) doit se donner une méthode. Il faut, en un mot, que, graduellement, et par delà les réflexes autoprotecteurs typiques des diasporas déracinées, nos compatriotes de branches aient envie d’embrasser nos valeurs pluralistes et laïques, sereinement et sans crispation. Pensez-vous vraiment, en saine intendance, qu’une intervention autoritaire grossière et frontale de type projet de loi 21, va réaliser cet objectif? C’est de la bien mauvaise sociologie que de s’imaginer ça. On va tout simplement fabriquer des martyrs, et confirmer nos compatriotes de branches de la nécessité toxique et hautement malsaine d’invoquer l’autorité victimaire. On voulait la déreliction sereine et graduelle, on va se retrouver avec la polarisation abrupte et crispée. Ainsi, une portion significative de nos compatriotes qui auraient pu s’intégrer sans trompettes vont maintenant se braquer et résister, passivement ou activement, à notre vision du monde. C’est la perpétuation de l’Effet Drainville. Les extrémistes des deux bords vont adorer le projet de loi 21. Sa méthodologie déficiente va avoir l’effet contraire de ce qu’il affecte de souhaiter. On se prépare un bon lot d’emmerdements futurs et de radicalisations inutiles, évitables, pinailleuses, et non avenues. Il aurait fallu faire de l’extinction sur la question du voile. Il aurait fallu dire: je ne suis ni pour ni contre le voile, je suis pour le libre arbitre authentique. Ma compatriote musulmane veut garder son voile, elle a ma solidarité. Elle veut retirer son voile, elle a ma solidarité. Je l’accompagne patiemment et respectueusement dans sa réflexion intérieure, dans un sens ou dans l’autre, sans plus. Maintenant, on tourne le dos à ça. Maintenant, on prétend arracher le voile autoritairement alors qu’il suffisait simplement d’attendre qu’il tombe tout doucement de lui-même.

Ce que serait la vraie laïcité. Entre démagogie électoraliste et ethnocentrisme déguisé en grande idée, c’est pas de la laïcité qu’on aurait ici. La vraie laïcité consiste historiquement, dans nos civilisations, à retirer le pouvoir religieux des structures hospitalières (ça, c’est fait depuis l’après-guerre environ) et scolaires (ça c’est pas fait du tout). Aussi, si vous voulez un vrai projet de loi laïc, concevez-en un qui abolisse l’intégralité du financement public des écoles confessionnelles de tous tonneaux, protestantes et cathos inclues. Mieux, dans une vraie laïcité robespierriste ou léniniste, les écoles confessionnelles deviendraient tout simplement illégales et seraient démantelées au profit d’un système intégralement public et athée. On n’y est pas, au Québec. On en est loin. Or, quand on mentionne ce que serait la vraie laïcité effective à nos petits droitiers locaux, là c’est: mais les systèmes catho et protestant sont protégés par la constitution canadienne. On ne nous laissera jamais faire ça. Ah bon? Et la clause dérogatoire, elle est à géométrie variable? On est prêts à brandir le nonobstant de la clause dérogatoire quand il s’agit d’agresser stérilement nos compatriotes musulmanes dans leurs droits intimes. Mais quand il serait temps de mettre en éclisse les vraies structures malodorantes de propagande religieuse que sont les réseaux scolaires confessionnels, là, il y a plus personne, et surtout, plus de courage politique pour invoquer la susdite clause dérogatoire en faveur d’une vraie laïcité systémique. Alors lâchez-moi ici avec la laïcité, notion d’ailleurs empruntée tardivement aux français et fort mal dominée localement (on leur a piqué le mot sans assumer vraiment, comme ils le firent, la radicalité de la chose). La soi-disant laïcité, au nom de laquelle nous sautillons tous comme des cabris,  n’intéresse pas vraiment nos gouvernementaux. Elle est ici tout simplement l’otage de notre ethnocentrisme, rien de plus.

Le capitalisme raffole des chicanes sociétales. Le projet de loi 21 est une ineptie d’un mur à l’autre. Il ne rencontrera pas ses objectifs (réels ou proclamés) et il va foutre la division, sans plus. Or, quand vous perpétuez des divisions de ce type dans une société de classe, c’est la majorité des masses que vous divisez contre elle-même. Or diviser les masses, dans les sociétés industrielles et post-industrielles, c’est diviser le prolétariat, toujours. Le capitalisme raffole de ce genre de chicanes sociétales. Tour le monde perd son temps avec ça, s’empoigne, chichine, monte au front en tous nos militantismes de toc, et rien n’avance pour ce qui en est de la seule lutte utile sous nos deux hémisphères: la lutte des classes. Ne cherchez pas la raison de cette promotion étatique de la distraction ethnocentriste. Elle ne sert même pas les convulsionnaires droitiers qui en vibrent de travers et finiront aussi couillonnés que les autres. Ce genre de disputes de chiffonniers, au propre et au figuré, sert le Capital, rien d‘autre. C’est une agitation de somnambules qui ne prépare qu’une seule chose: des réveils difficiles.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Le foutoir pétrolier canadien

Posted by Ysengrimus sur 7 mars 2019

On va tenter de résumer ici ledit foutoir en évitant les jugements moralistes à rallonges. Bon, la populace en a marre des carburants fossiles et je la comprends. Elle tend donc à remplacer sa petite analyse sommaire par son gros jugement moral sur cette question et cela complique singulièrement la compréhension du sac de nœuds oléagineux dans lequel macèrent les canadiens depuis un bon moment déjà. Expliquons-nous ici, en restant prosaïques, synthétiques, et factuels.

Commençons par la catastrophe écologique mondiale. Quel que soit notre degré d’agacement et d’écœurement envers elle, elle ne va pas se régler en deux ou trois ans. Ayons les faits suivants à l’esprit, dans notre réflexion sur la suite. En Chine (et c’est pas parce que c’est la Chine en tant que Chine mais bien parce que c’est là un cinquième de l’humanité), l’électricité des villes est encore produite à 70% par des usines au charbon. De plus, au sein de cette population qui est formée de la population du Canada, plus celle des États-Unis plus un milliard de personnes (1,336, 000 de personnes), il y a, en ce moment, 100 millions de voitures. Le jour où leur classe moyenne émergente va vouloir emmener les gosses en balade en bagnole, ce nombre va facilement quadrupler ou quintupler. La Chine est, à plein, dans le rythme industriel que l’Occident avait au siècle dernier. Elle y avance à son rythme et à sa vitesse et son pic maximum de consommation d’énergie fossile est encore loin devant elle. Sur l’Inde et le reste de l’Asie, même commentaire. Ces pays sont demandeurs de pétrole et ils le seront encore longtemps, au moins pour une génération. Pas deux ou trois, par contre, car chez eux aussi la résistance sociétale s’organise. En misant sur un maintien (pourtant incertain) de son essor économique actuel, la Chine espère réduire de 10% ou 15% sa dépendance au charbon, d’ici vingt ans. Sur la croissance du parc automobile, il n’y a pas de programme en vue. Et l’auto électrique, avec la rareté du cobalt dont elle semble dépendre, elle ne se multipliera pas de sitôt, à petits tarifs, sous ces hémisphères. L’Asie est un continent consommateur de carburants fossiles, présent et futur. Tout le monde le sait.

Voyons maintenant le Canada. Le Canada est un pays pétrolier classique, comme le Venezuela, comme le Nigeria, comme l’Arabie Saoudite, avec tout ce que cela implique de faussement mirifique. Le pétrole canadien a deux caractéristiques cruciales. D’abord, il est produit principalement au centre du Canada, dans la province de l’Alberta (en bleu avec le point d’interrogation, sur notre carte). Dans cet espace, les distances sont colossales et le pétrole est, de toute façon, hautement ardu à acheminer. L’autre caractéristique, c’est que c’est un pétrole de sables bitumineux, énergivore et coûteux à extraire, intéressant donc seulement quand les cours pétroliers sont élevés. Le pétrole canadien est un pétrole de plan B, un pétrole à moyen et long termes, un pétrole pour quand la fiesta du pétrole facile sera bel et bien révolue, un pétrole qui postule que le virage écologique n’est pas vraiment pour demain. Dans ce contexte précis et envers et contre tous, l’intégralité de la classe bourgeoise canadienne est d’accord avec elle-même sur un point. Il faut maintenir et même faire avancer à bon rythme l’industrie pétrolière canadienne. Cette industrie est six fois plus importante que l’industrie automobile au Canada et elle est une cruciale source de richesse collective… surtout de profits privés bourgeois, naturellement.

Sur la base axiomatique de ce postulat productiviste en matière pétrolière, les nuances du débat bourgeois au Canada épousent ensuite, grosso modo, les nuances du débat politicien. On va parler ici des Conservateurs fédéraux (opposition), des Libéraux fédéraux (au pouvoir au Canada) et des Néo-démocrates albertains (le centre gauche ronron, au pouvoir en ce moment dans la province de l’Alberta). Le débat des partis bourgeois porte non pas sur le postulat du productivisme pétrolier (qu’ils ont tous en commun) mais bien sur la nature des débouchés pétroliers, le choix des marchés. Au Canada, fait peu badin, plus t’es réac, moins t’es nationaliste. Vous avez bien lu. Les Conservateurs fédéraux sont moins nationalistes (nationalistes canadiens…) que les Libéraux fédéraux, parce que les Conservateurs fédéraux sont plus pro-Ricains. Les Conservateurs s’assument et assument le Canada comme un sous-traitant néo-colonial de la métropole US tandis que les Libéraux cultivent la mythologie brumeuse d’une autonomie nationale canadienne susceptible de se déployer de par la chanson lireuse, mondialiste et harmonieuse des accords de libre échange avec tout le monde et les autres. Dans cette quadrature du cercle canado-américain, les Conservateurs fédéraux sont trop dociles et les Libéraux fédéraux sont trop outrecuidants. Il y a donc danger partout, face à la grosse bête du sud.

Les Conservateurs canadiens sont favorables à des oléoducs qui livreraient le pétrole canadien principalement, sinon exclusivement, vers les États-Unis, notre voisin traditionnel, naturel, historique, etc… Sous les Conservateurs, le Canada chercha donc à faire construire un oléoduc qui aurait traversé tout les États-Unis latéralement et aurait fournis du pétrole brut canadien aux raffineries du Texas. Il faut comprendre que les pays importateurs de pétrole tiennent de plus en plus à raffiner sur leur propre territoire, pour affecter de faire bénéficier leurs populations laborieuses des retombées industrielles du raffinage. C’est là une version mondialiste de la vieille formule du mercantilisme colonial. Le pays colonisé (ici, le Canada) livre son produit le plus brut possible et le pays métropolitain (ici, les États-Unis) se charge de la finition et de l’ajout de plus-value commerciale, ici par le raffinage. Comme tout le monde, dans l’économie-monde, joue le même jeu, les raffineries texanes avaient besoin du brut canadien pour se maintenir actives, vu que les puits de pétrole texans doivent eux aussi de plus en plus vendre sous forme brut, attendu que leurs acheteurs internationaux aussi préfèrent désormais raffiner chez eux. La chaise musicale ou les dominos. Il y a là une sorte de cascade des protectionnismes industriels, en quelque sorte. On ne peut pas décider d’où sort le pétrole (c’est un produit minier, donc foncier, géographiquement fixe) mais on peut décider où on le traite. La résistance sociétale aux États-Unis sous Obama a fait que ce projet d’oléoduc canadien vers les États-Unis n’a pas été accepté. Les Américains achètent de toute façon, de longue date, du pétrole canadien via différents canaux. Et surtout, conscients des contraintes canadiennes, ils dictent leurs normes et leurs prix (ce sont de toutes façons principalement leurs entreprises qui prospectent le pétrole en Alberta). Ils disent au Canada: le pétrole est à tant sur le marché mondial, si vous nous vendez le vôtre à quatre ou cinq fois moins cher, on est preneurs. Comme vous êtes coincés, c’est à prendre ou à laisser. Les Conservateurs canadiens prennent.

Les Libéraux canadiens, eux, aspirent plutôt à laisser tomber ce genre d’entente à saveur néo-colonialiste. Ils cherchent à diversifier le marché pétrolier canadien. Leur cible principale, c’est l’Asie, cet immense espace émergent, industriellement retardataire, et qui sera encore énergivore pour au moins une autre génération. Les Libéraux œuvrent donc à tripler le débit d’un oléoduc existant depuis 1953 et qui, à travers les immenses Montagnes Rocheuses, achemine le pétrole albertain jusqu’à Burnaby et au port de Vancouver, où il est chargé sur des superpétroliers et envoyé en Asie. La joute se joue alors entre deux provinces de l’Ouest canadien, l’Alberta, productrice de pétrole et dont un segment de sa surface vaste comme l’Angleterre est déjà durablement pollué par la prospection à ciel ouvert des titanesques espaces de sables bitumineux, et la Colombie-Britannique, cet immense jardin forestier qu’un triplement du débit de l’oléoduc dit Trans-Mountain risque de piteusement polluer, en cas de dégât, toujours possible. La résistance sociétale joue ici à plein. Nations aborigènes, population de l’hinterland et des espaces riverains, mairies des municipalités concernées, notamment Burnaby et Vancouver, personne ne veut que le flux pétrolier déjà présent, déjà constant, déjà tangible au quotidien, ne soit multiplié par trois, amplifiant d’autant le danger permanent d’une catastrophe écologique accidentelle.

Pour compliquer et bien envenimer une situation déjà tendue, il appert que l’oléoduc Trans-Mountain déjà existant appartient à une instance bizarre et douteuse dont nous tairons ici le nom. Cette instance n’est pas propriétaire de l’oléoduc comme disons, Apple est propriétaire de ses usines de téléphones. C’est plutôt une sorte de gestionnaire, de grand intendant, qui se spécialise justement dans le management des réseaux d’oléoducs et le fait à la carte, à contrat, en se vendant au plus offrant. Or ce gestionnaire de raccords de tuyaux a pour principal client, le gouvernement américain. Nos Libéraux canadiens se retrouvent donc à devoir faire affaire, pour leur seule possibilité de débouché vers un marché pétrolier autre que les USA, avec un grand intendant… dépendant largement du gouvernement des USA. S’instaurent alors toutes sortes de bizarreries, de dépassements de coûts, de coulages d’infos en direction de la résistance sociétale, de tiraillements divers et variés entre le gouvernement fédéral et l’intendant torve des tuyaux. Tout se joue comme si ce gestionnaire de l’oléoduc Trans-Mountain se traînait les pieds et n’était pas vraiment intéressé à voir son raccord du Nord-Ouest devenir le principal robinet pétrolier canadien vers l’Asie. Le gouvernement Libéral canadien finit par en avoir plein le dos de ces combines ambivalentes et il décide de procéder à un buyout de cet encombrant partenaire. Il donne cinq milliards de dollars à l’intendant bizarre et lui dit: maintenant, tu dégages, je m’occupe moi-même de cet oléoduc. On ne parle pas de nationalisation parce que la notion n’est plus très pop, mais dans les faits, c’est quand même ça qui se passe. Les Conservateurs (méthodiquement pro-Ricains) crient alors, à la Chambre des Communes, au gaspillage des fonds publics pour acheter un hostie de tuyau qui est à nous de toutes façon depuis 1953, et qui n’est même pas encore opérationnel, dans sa version 2.0.

La populace, prompte à rager sur ces questions, et qui est peu au fait des détails cornéliens du foutoir, et qui en a bien marre de tout ce qui procède de l’oléagineux, ne voit que ce que les apparences lui montrent. Voici un gouvernement canadien qui vient de racheter pour cinq milliards d’argent public un oléoduc canadien (!) dont il entend tripler le débit pour lui faire traverser les majestueuses Montagnes Rocheuses et un des plus beaux jardins lacustres et forestiers du monde jusqu’au port d’une des villes les plus radieuses du Canada, au grand danger de tout durablement éclabousser et saloper. Pardon, les Libéraux, vous prétendiez être des écolos?

Entre alors en scène le gouvernement néo-démocrate de l’Alberta. Il est dirigé par une femme et son ministre de l’énergie est aussi une femme. J’insiste sur cette dimension de sexage parce que je trouve particulièrement frappant que, quand le pétrole vaut cher et rapporte bien, ce sont des mecs en costard, baveux et arrogants, qui dirigent la province pétrolière du Canada. Maintenant que le pétrole canadien se vend moins bien, qu’il fait douteux, foireux et sale, c’est des bonnes femmes qui doivent se taper le nettoyage du foutoir hérité. Pathétique, et passablement parlant, au sujet de certains traits politiciens de notre temps. Enfin bref. Ces dames pensent leur problème dans l’angle social-démocrate (bourgeois, toujours). Il s’agit donc, pour elles, de créer des emplois pour les Albertains frappés par la baisse mercantile des prix du pétrole. On déploie alors un certain nombre de stratégies. Pousser sur la même roue que les Libéraux fédéraux pour amplifier l’oléoduc Trans-Mountain, en insistant sur le fait que tous les Canadiens doivent faire des efforts pour perpétuer la prospérité canadienne nous permettant, notamment, de bénéficier de notre excellent système de santé publiquement financé. De l’autre bord des Montagnes Rocheuses, le gouvernement de la Colombie-Britannique, ironiquement néo-démocrate lui aussi, pousse dans l’autre sens pour que le volume d’un oléoduc déjà menaçant ne s’amplifie pas davantage. L’Alberta envisage alors l’option ferroviaire… mais depuis le bizarre accident du village de Lac-Mégantic, au Québec, ou un train-citerne de brut avait fait explosion en plein milieu du village, tuant des gens et décimant la communauté, le transport pétrolier par train (ayant augmenté exponentiellement dans les dix dernières années) est désormais subitement lui aussi dans le collimateur de la résistance sociétale. Le train n’est donc plus vraiment une alternative invisible au transport par oléoduc. Il y aura là aussi un coût de relations publiques à assumer. D’autre part, l’Alberta parle aussi de bâtir, sur Fort McMurray, son boomtown pétrolier d’autrefois, des raffineries, style Texas, pour faire comme tout le monde et se prévaloir de la forme de protectionnisme discret que représente de plus en plus l’industrie du raffinage. L’idée est que l’essence raffinée serait moins dangereuse à mettre en circulation que le brut. On dit ça, vite, vite, tout en taisant le fait qu’on remplace ainsi le risque de dégâts environnementaux interprovinciaux par une amplification de l’empreinte carbone locale due aux raffineries… raffineries qui, au demeurant, ne sortiraient pas en un an ou deux de la cuisse de Jupiter. L’Alberta nouveau genre ne se complexe d’ailleurs pas trop avec le protectionnisme. Elle fait valoir, dans une argumentation ayant son petit mérite logique, qu’elle ne comprend pas pourquoi le troisième pays pétrolier du monde, le Canada, achète du pétrole d’Arabie Saoudite. Pour le raffiner lui-même? Mais, dit l’Alberta, nous aussi on pourrait fournir du pétrole bien de chez nous et le raffiner nous-même! Maître chez nous, les foufous! Et finalement, l’Alberta, fraîchement social-démocrate, cherche, aussi et d’autre part, gaillardement mais souffreteusement, à s’extirper hors du fameux malaise hollandais en en revenant, sur le tas, à ses traditions pré-pétrolières, agricoles notamment. C’est donc subitement la promotion de l’orge et du houblon, au risque de se retrouver au cœur d’une guerre de la bière avec la puissante province de l’Ontario, fort chatouilleuse, elle aussi, sur la question de ses platebandes protectionnistes interprovinciales.

Le foutoir pétrolier canadien se résume donc comme suit. Un immense espace hérité, pollué et pullulant, d’où on extrait le pétrole de sables bitumineux coûteux à traiter mais toujours en demande. Des distances gigantesques peu peuplées mais avec une population, aborigène et non-aborigène, de plus en plus réfractaire à s’incliner devant les priorités de forbans des industriels… mais aussi… assez peu encline elle-même à cesser de chauffer son char au gaz et sa cabane au mazout. Un lobby pro-Ricains (représenté à la Chambre des Communes fédérale par les Conservateurs) qui veut mono-orienter l’exportation en direction de notre métropole néo-coloniale traditionnelle. Un autre lobby pro-Chinois (représenté à la Chambre des Communes fédérale par les Libéraux) qui veut amplifier un oléoduc vers l’Ouest et le Pacifique et se heurte aux résistances sociétales d’usage (amplement manipulées par le premier lobby, au demeurant). Et finalement les acteurs et actrices de la scène provinciale albertaine, qui ont les deux pieds et les deux mains dans le cambouis, un merdier innommable, durable, et qui se font traiter comme une bande de pestiférés malodorants après avoir été perçus comme des millionnaires nouveaux riches arrogants et anti-sociaux.

C’est la lutte de la peste, contre le choléra, contre le typhus. La situation est complètement bloquée. Et on parle ici de parcs industriels titanesques, bourdonnants, en expansion. Un danger potentiel permanent. Qui va donc finir par se rendre compte que c’est le postulat non-questionné de ces trois instances politiciennes et de sa petite populace embourgeoisée qui est le problème fondamental: j’ai nommé l’axiome capitaliste et sa doctrine à court terme du profit privé comme vision implicite du commerce et de la ci-devant économie-monde. Tout est à refaire de fond en comble, ès foutoir pétrolier canadien comme partout ailleurs. Un jour viendra.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il est toujours de ce temps, le problème de la philosophie spontanée des savants

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2018

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Tŕân-Dú’c-Tháo, travaillant sur Edmond Husserl, nous signale ceci, au sujet du vieux prestige estourbi des ci-devant Sciences Positives. Lisons:

La science moderne s’est dissoute dans une multitude de techniques spécialisées. «Elle a renoncé à l’idéal platonicien d’une science authentique; dans la pratique, elle a abandonné le radicalisme d’une responsabilité scientifique… Les sciences européennes ont perdu leur grande foi en elles-mêmes, en leur signification absolue. L’homme moderne d’aujourd’hui ne voit plus, comme l’homme «moderne» de l’époque des Lumières, dans la science et dans la culture nouvelle élaborée par elle, l’auto-objectivation de la raison humaine, la fonction universelle que l’humanité s’est créée pour s’assurer une vie où elle obtienne une satisfaction véritable, une vie où se réalise, sur le plan individuel et sur le plan social, une pratique rationnelle. Cette grande foi, qui jadis remplaça la foi religieuse, la foi dans la science en tant qu’elle mène à la sagesse… a perdu sa force chez beaucoup. Nous vivons ainsi dans un monde devenu incompréhensible, un monde dont nous cherchons vainement le pourquoi, le sens, qui jadis n’admettait aucun doute, car il était reconnu par l’entendement et la volonté. Sans doute nous est-il loisible de prendre une position critique et sceptique sur la culture scientifique dans le résultat de son devenir historique; nous ne pouvons pas l’abandonner purement et simplement sous prétexte que nous n’arrivons pas à en obtenir une compréhension dernière et à la diriger suivant une telle compréhension… Si la joie ne nous suffit pas de créer une technique intellectuelle, d’inventer des théories dont on peut tirer des applications fort utiles et qui permettent de gagner l’admiration du monde, —si nous croyons qu’il n’y a d’humanité authentique que par une vie radicalement responsable d’elle-même, la responsabilité scientifique ne pouvant se séparer de la totalité des responsabilités humaines—, alors nous avons le devoir de prendre position sur toute cette vie et cet ensemble de traditions culturelles et chercher par des explicitations radicales du point de vue individuel et du point de vue social, les possibilités et nécessités ultimes, à partir desquelles nous pourrons prendre position devant les réalités sur le triple plan du jugement, du sentiment et de l’action… [la longue citation partielle provient de Formale und transzendantale Logik de Edmond Husserl, 1929 — P.L.]»

TŔÂN-DÚ’C-THÁO (1992), Phénoménologie et matérialisme dialectique, Gordon & Breach, Coll. Publications Gamma, Paris-Londres-New York, pp 169-170.

Bon, alors suivons ici la très pertinente suggestion, avancée dès 1929, par Edmond Husserl. Nommément, adoptons, sans tiquer, une position critique sur la culture scientifique dans le résultat de son devenir historique… mais sans pour autant abandonner cette dite culture scientifique. Il ne s’agit donc pas ici de bardasser la science dans ses acquis techniques saillants et ses réalisations positives mais bel et bien dans ses tics institutionnels et son idéologie veule, aussi tapageuse et ostensible que fort peu reluisante. Il s’agit de reprendre la question, toujours hautement pertinente, de la ci-devant philosophie spontanée des savants. Qu’en est-il? De quoi s’agit-il? On arrive à y voir un certain nombre de facettes, passablement constantes. Ces facettes de la philo de comptoir du laborantin, nous allons les identifier, en analysant notamment l’attitude intellectuelle de l’hypothétique mais fort représentatif Professeur Cornue.

Hypostase scientiste et inversion idéologique. Le scientifique travaille dans le giron d’une discipline de recherche spécifique. Il n’est pas (ou plus) un spécialiste de toutes les sciences. Il est soit chimiste, soit physicien, soit biologiste, etc. Comme sa science positive a beaucoup de succès et qu’elle est créditée, au moins historiquement, de bon nombre de réussites prestigieuses, notamment industrielles, le savant croit tout simplement en la vérité qui émane, comme naturellement, de la discipline scientifique lui servant de cadre. Il procède donc, en toute bonne foi, à une hypostase des vérités locales issues de sa discipline scientifique ou technique spécifique. Il va, érigeant ces vérités locales en modèle ontologique général, fondamental et premier, sensé assurer la gestion de l’intégralité de l’existence. On se retrouve ici devant ce que le marxisme classique nomme une inversion idéologique, ce résultat direct de la division matérielle et intellectuelle du travail. Par exemple, comme l’être humain est une entité biologique, le savant biologiste assume que la biologie gère l’intégralité de la vie humaine et que nous sommes une espèce de primates bien avant d’être, disons, une organisation socio-historique dénaturée (c’est le social-darwinisme). Comme l’humain a fabriqué l’ordinateur, le docte informaticien en vient à considérer que le cerveau humain est un gros ordinateur, sans plus. Il se prend à prendre l’objet façonné pour le démiurge du façonneur, comme Pygmalion. Et le Professeur Cornue qui, lui, est chimiste, considère, en conscience que l’être humain est, avant tout et par dessus tout, une entité chimique. Et Son Excellence Julie Payette, Gouverneure Générale du Canada, qui est astronaute, eh bien, elle nous appelle prioritairement des terriens… En un mot, chacun voit ici le monde depuis son petit racoin de tâcheron. C’est tout juste comme quand, autrefois, une civilisation de potiers croyait que l’humain avait été façonné dans la glaise… et une civilisation de chasseurs archers jugeait qu’il descendait de l’Oiseau-tonnerre. Le village scientifique n’a pas trop évolué en matière d’inversion idéologique depuis le temps des chasseurs et des potiers. C’est que le village scientifique est avant tout un village de la pensée ordinaire.

Triomphalisme et outrecuidance personnalisée. L’idéologie de la science engendre, ouvertement et en dehors de toute rationalité historique, la mythologie du Grand Homme de Science. Pour le professeur Cornue, l’homme-mythe faisant l’objet d’un triomphalisme et d’une outrecuidance personnalisée, ce sera Lavoisier. Selon le professeur Cornue, Lavoisier ne peut jamais se tromper. Il est rien de moins qu’un des grands échevins du village scientifique et le Professeur Cornue cite Lavoisier comme un véritable puits de science. Maints scientifiques (mathématiciens, physiciens, informaticiens) ont leurs personnages-marottes comme ça, leurs vedettes inamovibles, qui, parce qu’ils ont un jour fait de la science, font science, et accèdent dès lors, pour toujours et en dehors de toute historicité, par une sorte d’anamorphose durable, à une forme d’infaillibilité sacrée, totalement non démontrée. Le personnage suprême en la matière, c’est évidemment l’inamovible Albert Einstein qui ne peut plus jamais dire quoi que ce soit de faux sur n’importe quoi et autre chose, dans le mythos contemporain. L’astuce est alors imparable. Les théogoneux de tous barils vous sortent du chapeau des citations (souvent déformées ou ouvertement fausses, car le cyber-Einstein est désormais le champion toutes catégories des citations fausses) concernant une fort éventuelle croyance qu’aurait eu Einstein en Dieu. Et voilà, tout est dit, la Science est là. Si notre nouveau grand cosmologue pour outrecuidants scientistes —Einstein— croit en Dieu, c’est bouclé, Dieu existe. Vous la fermez. Inutile de dire que ce type de comportement triomphaliste chez les scientifiques admirant leurs grands ancêtres est contraire à toutes les lois dialectiques de la science historique… sans mentionner celles de la rationalité la plus élémentaire.

Confusion entre positions et opinions. Le scientifique est donc imbu. Sa discipline domine le champ, sa galerie d’ancêtres mythologiques triomphe. Le Professeur Cornue va donc se mettre à développer une confiance exagérée en son propre intellect de laborantin. Toutes nouvelles idées qu’il produira ou affectera de produire deviendront autant de tendances, au sein de sa discipline. Une nouvelle incursion dans un autre champ de curiosité subventionnée deviendra vite un nouveau modèle, une nouvelle tendance théorique, un nouveau paradigme. La culture universitaire de la publication en usine à saucisses est particulièrement propice à ce genre de déviations sémillantes. Un flou intellectuel va donc s’installer chez le savant institutionnalisé entre ses positions scientifiques et ses opinions idéologiques. C’est la conséquence directe de l’outrecuidance personnalisée envers les scientifiques morts et grands… mais ici elle se manifeste chez les scientifiques bien vivants et bien moins grands. Le Professeur Cornue et ses semblables vont donc chacun débarquer, par exemple dans un colloque, avec le lot d’opinions émanant doctement de leurs personnes, en les formulant comme autant de positions sur un sujet objectif et positif. L’exercice scientifique entrera alors en dérive argumentative et pragmatiste. Et ce sera, au bout du compte, au plus fort la poche et ce, au détriment intégral de la description effective du monde objectif. C’est celui avec le plus gros laboratoire, le plus de subventions, et le plus grand nombre de sectateurs qui érigera ses opinions subjectivées en positions objectives du moment. La science entre en polémique de chiffonniers sans vraiment se voir le faire, car le Professeur Cornue et chacun de ses semblables se définissent comme scientifiques, donc comme principiellement inaptes à émettre des vues fausses, incomplètes, truquées, ou erronées.

Simplisme normatif. La science est simplette. Son cadre d’analyse est rigide. Comprenons-nous, une science peut parfaitement être d’une grande complexité descriptive et technique tout en restant simplette dans son principe. La science est en effet toujours bien consciente du fait que son exotérisme roule habituellement dans l’axe d’une pente descendante. Tant et tant que la norme scientifique joue toujours, en matière de diffusion d’elle-même, le petit jeu hautain de la science pour les nuls. Dans la philosophie spontanée des savants, on fonctionne donc sur la base implicitement postulée d’un simplisme réducteur et normatif en matière de rationalité intellective. Tout doit se jouer à partir d’observations, de vérifications, de falsifications, et de rajustements à gros grains des hypothèses. En fait, la procédure empirique permettant au Professeur Cornue de doser les couleurs des essences de colorant dans ses éprouvettes est sensée servir de doctrine cadre pour la compréhension de l’intégralité du développement historique des sociétés humaines ou des implications descriptives d’un corps de découvertes archéologiques ou historiques. Le scientifique postule que la méthode scientifique unique, c’est la sienne. Sans envisager la possibilité d’une irréductibilité méthodologique entre les sciences (surtout lors du passage aux sciences humaines et sociales — on a là la déviation positiviste), le scientifique invoque abstraitement la Méthode, la Rigueur, la Clarté, la Symétrie, voire l’Élégance pour ramener l’intégralité des procédures heuristiques et théoriques à son cadre propre. Comme, d’autre part, le scientifique contemporain est toujours un peu plus ou moins un vulgarisateur scientifique qui s’ignore ou se renie, tout fonctionne, en philosophie spontanée des savants, comme si le petit kit de chimie de notre illustration dictait un algorithme formaliste de procédures stables valant pour le tout de la pensée du monde. Les sciences humaines et sociales n’échappent aucunement à  cette propension qu’Antoine Culioli appelait autrefois, fort justement, la fascination du bidule. L’importation des formalismes en sciences humaines et sociales est la manifestation la plus patente de l’influence indue du simplisme réducteur de ceux utilisant sans scrupule toutes les normes artificielles dont on fait les flûtes, pour faire science.

Néo-dogmatisme. Cela nous entraîne vers le plus grave des stigmates contemporains de la philosophie spontanée des savants. Son dogmatisme. Edmond Husserl a bien raison, sur ce point. Depuis bientôt cent ans, la science a perdu son pif exploratoire, sa curiosité atypique, sa propension alternative, son twist avant-gardiste, son sens de l’improvisation tactique, son plaisir d’innover, sa joie (Husserl). Elle est devenue une doxa institutionnelle, une forteresse rébarbative, une soumission intellectuelle, un nouveau dogmatisme mental. Le Professeur Cornue est ouvertement terrorisé par tout ce qui lui parait quelque peu farfelu. Il n’ose plus explorer, tâtonner, hésiter, picosser, varnousser, spéculer. Comme il se prive de cette ventilation cruciale de l’intention scientifique qu’est la propension à embrasser l’aléatoire, il laisse fatalement cette dimension biscornue et exploratoire aux olibrius qui, eux, s’y adonnent à cœur joie mais n’importe comment. Fleurissent alors toutes ces théories semi-délirées sur les pilules de sucre, le design intelligent, la naturopathie, les agroglyphes, et je ne sais quel autre dieu-dans-le-bois. Le rigorisme scientifique ne peut se décoller cette vermine intellectuelle des basques. C’est que lui, dans sa raideur savante, il est devenu la nouvelle chapelle du dogme et de l’anathème. Et ce sont les délirants, les irrationnels, les bidouilleurs et les saltimbanques qui passent désormais pour les dépositaires de la pensée alternative. Le Professeur Cornue porte un sarrau blanc. C’est son nouvel uniforme. Son collet romain intégral. Ce faisant, il se manifeste, dans sa prestance comme dans son apparence, comme le nouveau dépositaire du dogme. Sociétalement, la méfiance envers cette fausse rigueur et vraie rigidité et rigorisme de la rigueur devient de plus en plus formidable. On se méfie du médecin, du pharmacien, du prof de science, du laborantin. Tous sont suspects de se poser en dépositaires d’une vérité mi-intriquée mi-truquée ne correspondant pas clairement aux observations empiriques les plus élémentaires du citoyen éclairé qui s’informe.

Fausse immanence des idées. Les scientifiques croient pourtant, sans frémir, que leurs idées fondamentales émanent de leur discipline scientifique, qu’elles en sortent en vase clos, comme de l’eau jaillit d’une source ou comme des vapeurs délétères se vessent hors des éprouvettes du Professeur Cornue. Nos bons savants jugent, en conscience, que la vérité de l’intégralité de leurs idées émane exclusivement de leur pratique. «Leur pratique, qu’ils exercent dans un cadre défini par des lois qu’ils ne dominent pas, produit ainsi spontanément une idéologie dans laquelle ils vivent sans avoir de raisons de la percer. Mais il y a plus encore. Leur idéologie propre, l’idéologie spontanée de leur pratique…, ne dépend pas seulement de leur pratique propre: elle dépend de surcroît et en dernier ressort du système idéologique dominant de la société dans laquelle ils vivent. C’est en définitive ce système idéologique qui gouverne les formes mêmes de leur idéologie… Ce qui semble se passer devant eux se passe en réalité, pour l’essentiel, dans leur dos (Louis Althusser cité par Pierre Macherey). Les scientifiques sont des citoyens actifs. Ils consomment des bagnoles, du voyage, du divertissement, des placements, et des assurances. Ils vivent —et vivent bien— dans la société capitaliste, qu’ils servent habituellement très docilement dans le cadre de leurs activités professionnelles. Conséquemment, les savants, si savants qu’ils soient dans leurs secteurs hyper-spécialisés, pensent, pour le reste, fondamentalement, selon leur position de classe dans ladite société capitaliste et ce, longtemps avant de penser et de cogiter comme des laborantins, des matheux ou des informaticiens. Le savant croit que ses idées triviales viennent de la science alors qu’elles débarquent du monde socio-historique, tout simplement, comme les vôtres et les miennes, sans plus. Ainsi, si des scientifiques croient en Dieu, ce n’est pas parce que leurs cornues, leurs éprouvettes et leurs accélérateurs de particules leur ont fait palper Dieu mais, bien plus prosaïquement, parce qu’ils amènent les gamins à la messe le dimanche comme n’importe quels petits citoyens ordinaires en gabardines et chapeaux ronds, bien corsetés dans les rets inextricables de leur conformisme de classe et de leur socio-historicité bien précise. Les principales idées philosophiques des savants ne sont pas immanentes à leur science. Elles viennent du tout venant du monde social. Pour gloser Althusser: elles leur arrivent dans le dos.

Philosophie crasse. Tant et tant que, finalement, la réflexion fondamentale qui émane de tout ce fatras, bien c’est de la mauvaise philosophie en habits de ville. Le savant contemporain, débordé et emporté dans la tempête carriériste et hyperactive de son aventure laborantine quotidienne, n’a tout simplement pas le temps, le goût, l’énergie, le loisir ou la formation intellectuelle pour philosopher adéquatement. Se croyant d’emblée très fort, en fait arrogant et frappé, imbu de la crédibilité et du prestige social de sa discipline qui le porte bien plus qu’il ne la porte, il vous sort les considérations néo-kantiennes et néo-platoniciennes les plus éculées (quand ce ne sont pas tout simplement les sermons préchi-précheurs du curé du village), en croyant innover dans la pensée et faire science. Il spécule maladroitement, cogite en claudiquant, planqué derrière le bouclier scintillant de la science, avec, en fait, sous le bras, le Dictionnaire des Idées Reçues, en assurant au mieux, comme s’il était encore au labo. La philosophie spontanée des savants, c’est souvent, tout simplement, de la philo de vieux cours de Cégep mal digérée, à demi-oubliée, et régurgitée, par tics intellectuels vides mais rodés, d’un air songeur, en sarrau blanc. Et il faut se taire, parce que c’est le Professeur Cornue qui l’a dit, Einstein, Lavoisier, sa liste d’organismes subventionnaires, et son compte en banque se dressant derrière lui, comme deux totems tutélaires bien creux et deux marmites de lutin bien pleines. On se retrouve donc avec, sur les bras, toutes sortes de niaiseries bondieusardes qui sont redites et lavées plus blanc à travers le tuyau pseudo-algorithmique de la philosophie des savants. C’est ça, en fait, un scientifique qui philosophe, l’œil fixe et la lèvre charnue! C’est un bourgeois bien pensant, conjoncturellement surcrédibilisé, s’adonnant au blanchiment des idées convenues dans la machine à laver scientiste. Cette guimbarde de barbarie, produite elle aussi par les classes dominantes, ne peut voir tomber hors de son scintillant baril rotatif que l’idéologie desdites classes dominantes. Même bien nette et bien lavée, la philosophie spontanée des savants, c’est de la philosophie crasse à son meilleur.

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Voilà. On ne pourra tout simplement pas retourner au Grand Savant Encyclopédique de la Science Authentique dont Edmond Husserl exprime ci-haut si candidement la douce et ronflante nostalgie. Il faut voir à la fois plus technique, plus parcellaire, plus tentaculaire, plus vaste, et plus petit. Il faut aussi remettre le scientifique un petit peu à sa place, dans l’espace sociétal contemporain. Quand un plombier vient réparer ma cuvette de chiotte, quand un technicien vient rétablir l’image sur mon téléviseur ou sur mon ordinateur, il ne m’assène pas l’intégralité de sa vision du monde en codicille de son travail. Il fait ce dernier en toute simplicité, besogneux, efficace, sans me bassiner sur les questions fondamentales de la Weltanschauung des princes et des valets. Et le travail se fait, il existe objectivement, il fonctionne, il agit, il opère. Scientifiques, hommes et femmes de science, veuillez s’il-vous-plait renouer, en toute simplicité, avec la modestie factuelle et intellectuelle de l’artisan et de l’ouvrier. Cela vaudra bien mieux pour le tout de la qualité critique de notre réflexion collective générale sur la vie sociale et ses enjeux contemporains.

Le savant dit: «Si vous saviez…
Si vous saviez mon ignorance.
Le métier de la connaissance
Est méconnu et journalier.»

Gilles Vigneault

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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