Le Carnet d'Ysengrimus

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  • Paul Laurendeau

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À propos du «malaise hollandais» au Canada

Publié par Ysengrimus le 15 avril 2014

raffinerie canadienne

Voici qu’on débat derechef sur la question du malaise hollandais du Canada. On dépose des rapports et, comme bien souvent désormais au Canada harpérien, on se lance dans un vaste souque à la corde idéologique (mâtiné de grands-petits intérêts véreux). Regardons l’affaire froidement, en évitant de partir dans toutes les directions et en nous en tenant à la clarté et à la concrétude des concepts économiques en cause ici.

Malaise hollandais. J’utilise la notion de malaise hollandais dans son sens strict (et à l’exclusion du barouettage qu’on a fait subir à ladite notion, notamment en l’appliquant à des secteurs économiques autres que les secteurs primaire et manufacturier). Par analogie avec une situation de ce genre survenue dans les Pays-Bas circa 1960 (sous l’effet d’un boom de l’industrie gazière), on entend par malaise hollandais (Dutch disease) une situation où le développement hypertrophié du secteur primaire du à un avantage géophysique fortuit (ruée vers l’or, boom pétrolier ou gazier, surexploitation minière) tend à compromettre le développement manufacturier d’un pays donné. Des pays comme le Nigeria sont des exemples extrêmes de malaise hollandais. L’industrie de l’extraction mono-oriente très brutalement l’intégralité de l’économie locale et fragilise gravement la diversité du tout de l’activité productive nationale. On notera aussi, au demeurant, que l’idée du malaise hollandais postule une solidité des frontières nationales en matière économique. Cela fait de cette idée une notion pas vraiment multinationale ou transnationale… et encore moins internationaliste.

Bien voir pourquoi le secteur primaire nuit au secteur manufacturier dans une situation de malaise hollandais. On fait souvent une lecture superficiellement boursicotarde du malaise hollandais en en trivialisant la description comme suit: le boom pétrolier ou minier fait gonfler la monnaie nationale et de ce fait nuit aux exportations de produits manufacturiers qui, payés, eux, en monnaies étrangères, deviennent plus chers principalement pour des raisons de change. Il y a un paradoxe insoluble dans cette analyse, trop éloignée de l’économie réelle. C’est tout simplement que le marché des produits non-finis ou semi-finis est lui aussi un marché d’exportation. La hausse de la monnaie nationale canadienne (par exemple) due à l’exportation de pétrole et de gaz devrait normalement nuire à toutes les exportations, y compris celles du pétrole et du gaz! Ce n’est pas le cas et, donc, ça n’a pas de sens de penser la chose strictement en ces termes. Ce qui fait augmenter la valeur d’une monnaie nationale sur le marché des changes c’est l’ensemble de la production nationale de biens exportables, tous secteurs confondus. Le Japon et la Chine ont (ou ont eu) des monnaies fortes sans que le secteur primaire n’occupe un segment de leur économie nationale aussi important qu’au Canada ou au Mexique (c’est surtout le cas du Japon). Il y a donc une déficience de principe dans cette analyse un peu viciée qui pose les secteurs de l’extraction et les secteurs de la manufacture comme étant en compétition frontale les uns contre les autres, pour un accès à une exportabilité qui serait limitée exclusivement (et comme magiquement) par la contrainte du change. L’idée de secteurs distincts en compétition les uns contre les autres au sein d’une enceinte nationale fixe est une fadaise bourgeoise. Le secteur pétrolier est en compétition avec le secteur pétrolier. Le secteur des usines de bagnoles est en compétition avec le secteur des usines de bagnoles. Cela: tous pays confondus. On peut exporter une usine de bagnoles. On peut l’installer au Japon ou en Argentine, si les conditions d’exploitation de la main d’œuvre restent favorables. On ne peut pas exporter un puit de pétrole au Japon. Les pays manufacturiers sont en situation de fluctuation industrielle constante car il y a du prolétariat extorquable et prenable en otage de la faim partout. Les pays pétroliers, gaziers, miniers sont des espaces obligatoirement fixes. La nuisance que peut représenter le secteur primaire sur le secteur manufacturier, en situation de malaise hollandais, est donc obligatoirement corrélée à la force ou faiblesse d’un secteur manufacturier national face aux autres secteurs manufacturiers nationaux. Les conditions de nuisance «hollandaise» sont bien plus matérielles que monétaires. Devant une Asie et un tiers-monde plus performants en matière industrielle, l’expertise, le talent, les ressources technologiques, l’encadrement subventionnaire font l’objet, au Canada, d’un transfert massif en direction de secteurs dont le caractère compétitif reste relativement stable, ceux du pillage d’un sous-sol national inamovible, pour alimenter cette usine mondiale qui, elle, l’emporte de fait dans la course à la production de produits finis.

Sur le Canada, deux thèses s’affrontent. Le centre-gauche parlementaire (le Nouveau Parti Démocratique) croit donc qu’il y a bel et bien malaise hollandais au Canada et que les secteurs pétroliers et miniers (principalement de l’ouest canadien, patrie de Stephen Harper, l’actuel premier ministre conservateur) nuisent aux secteurs industriels traditionnels, concentrés, eux, dans l’est canadien, notamment en Ontario et au Québec (ledit Québec étant la patrie du chef de l’opposition Thomas Mulcair et du gros de sa députation de centre-gauche). Pas achalés, comme on dit dans le coin, les réacs répondent que la très grande majorité des pays occidentaux voient leur secteur manufacturier se racotiller, y compris les pays peu lotis en matières premières (c’est l’argument de la tertiarisation historique des pays non-émergents, imparable) et que, qui plus est, la valeur élevée du dollar canadien correspond à une hausse du pouvoir d’achat pour tous produits, y compris pour les produits manufacturiers, la main d’œuvre manufacturière et la machinerie (argument fallacieux et démagogique, la hausse monétarisée du pouvoir d’achat ne s’appliquant effectivement qu’aux produits d’importation, justement ceux qui emmerdent le plus le secteur manufacturier national). Les pôles de la chicane sont ainsi posés. On fait donc de la politique politicienne autour du malaise hollandais au Canada en ce moment. Et l’erreur qu’on commet tous ensemble, ce faisant, c’est de restreindre notre vision au segment d’existence sur lequel le susdit malaise hollandais a un impact ou une apparence d’impact.

Remettre l’économie de services dans l’équation. Il ne faut pas voir le malaise hollandais plus gros qu’il n’est. Il faut bien le circonscrire dans le cadre où son action s’applique, et cela va varier énormément, fonction des situations nationales spécifiques. Il est d’abord important de noter que le malaise hollandais concerne, en fait, un segment bien restreint du secteur primaire. Personne n’ira parler d’un malaise hollandais en agriculture, par exemple (ou dans les pêcheries ou dans la pelleterie, ou dans la foresterie), et, de fait, l’agriculture est souvent la première victime des booms miniers ou pétroliers. Le secteur primaire se nuit donc partiellement à lui-même aussi dans le malaise hollandais. C’est la perte de diversité de la production (primaire inclusivement) qui est le facteur crucial ici, pas le fait de faire gonfler la devise. On le voit bien dans les pays pétroliers africains. Le malaise hollandais provoque un exode rural (avec toute sa dimension de destruction de cadres sociétaux archaïques) pour faire entrer la population nationale dans un segment biaisé, dangereux, fragile, et restreint de l’ère industrielle, celui des secteurs d’extraction miniers, pétroliers et gaziers. Le pays peut même devenir un gros importateur agricole et cela contribuera alors à faire baisser sa devise plutôt que de la faire monter (effet contraire de l’effet qu’on impute habituellement au malaise hollandais). Dans le cas d’économies comme celle du Canada, c’est le secteur des services, représentant environ 80% de l’activité économique d’un tel pays qu’il faut remettre dans l’équation. Principalement domestique, le secteur des services est une des causes majeures de la diminution du secteur manufacturier dans les économies occidentales. Les booms miniers, pétroliers et gaziers, en s’adossant au secteur des services, représentent une poussée (mono-orientée mais effective et, ne le nions pas, industrielle aussi) des secteurs reliés à l’exportation, non pas en compétition avec un secteur cherchant à exporter lui aussi (le secteur manufacturier) mais bel et bien en compensation d’un secteur lourdement domestique, le gigantesque secteur tertiaire. Le pétrole brut ou raffiné fait ce que les cliniques, les universités et les attractions touristiques ne font pas: il s’exporte.

Remettre la société civile dans l’équation. Entrer dans la logique de l’argumentation «hollandaise», c’est s’installer sur le terrain déjà bien balisé et argumentativement cerné du conservatisme canadien. Celui-ci vous toisera avec le regard un peu las et somnolent de Stephen Harper et vous répondra: ce n’est pas une question de secteur ceci ou de secteur cela, c’est une question de production. Le Canada est productif dans les secteurs encadrant les ressources naturelles dont, massivement, il dispose. Le secteur minier (surtout compliqué et tarabusté comme celui des sables bitumineux ou du forage en haute mer et dans le grand nord) est un secteur industriel comme un autre. C’est notre industrie à nous. Il faut l’exploiter au maximum… Fidèle à sa longue tradition réformiste-populiste, le parti de centre-gauche de Thomas Mulcair s’empêtre dans une argumentation à base de défense de la petite manufacture qui reste totalement sur le terrain bourgeois. Tant que ces petits partis non-prolétariens de pleurnicheurs populaires ne mettront pas leurs culottes à gauche, il se feront planter par ceux qui nient qu’il y ait le moindre malaise hollandais au Canada et/ou s’en tapent, le reconnaissent, mais y voient la particularité conjoncturelle d’un développement industriel bien de chez nous et voué (comme au Mexique, comme en Russie, comme dans le monde arabe) à jouer l’atout de l’extraction des produits de base dans le grand dispositif inchangé de la surproduction mondiale. Les arguments qui remettent la société civile dans l’équation n’ont, eux, rien de «hollandais». Le pétrole est une ressource foutue sur le long terme, durablement polluante, non renouvelable, et reposant sur le postulat sociétalement réactionnaire de la bagnole individuelle et de la strangulation méthodique des grandes infrastructures de transport en commun. Le secteur minier nourrit une kyrielle de segments industriels totalement commis dans la gabegie de la surproduction et du renforcement de vastes pans économiques parasitaires, improductifs et nuisibles (urbanisation galopante, machinisme consumériste, bureaucratie policière, secteur militaro-industriel). Il est patent, au regard le plus grossier, que la fausse manne pétrolière est en train de détruire le Nigeria, que la fausse manne diamantaire maintient l’Afrique du Sud sur les genoux. Pas de chansons mirifiques à se chanter: il en est autant du Canada, voué désormais à toutes les causes anti-sociales et anti-environnementales qu’embrasse épidermiquement le suppôt veule de l’industrie la plus sale et rétrograde imaginable que sera imparablement, objectivement, un gros producteur de matières non-finies, totalement dépendant de ses vrais maîtres compradore. Pas étonnant que ce soit des conservateurs étroits qui mènent la barquette unifoliée dans les brumes délétères de cette nouvelle mythologie eldoradante.

Qui ment à qui au Canada? Les conservateurs mentent en présentant une industrie mono-orientée dans un secteur d’extraction toxique, nuisible, servile, et foutu à terme comme le pactole canadien. Les néo-démocrates, réformateurs et adaptateurs, mentent en se faisant les défenseurs intra-muros («nationalistes» diraient certains – j’évite le mot ici à cause de son sens spécifique au Canada et au Québec) d’un secteur manufacturier dont ils ne contrôleront la crise chronique que le jour où ils contrôleront l’intégralité de la planification de l’intendance industrielle mondiale (pas demain la veille). C’est pas le primat d’un secteur économique sur un autre qui nous étouffe, c’est le primat de la surproduction et de l’enrichissement privé sur l’organisation rationnelle du patrimoine industriel collectif. Ce n’est pas le malaise hollandais qui nous emmerde, c’est le malaise capitaliste.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Les six aphorismes électoraux du Situationnisme Patapoliticiste

Publié par Ysengrimus le 7 avril 2014

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Nous sommes entrés, depuis un bon moment déjà, dan l’Ère Patapoliticienne. Le «politique» est profondément, durablement et irrémédiablement discrédité. La «vie démocratique» contemporaine se réduit à la conformité électorale myope puis à la vie parlementaire somnolente des gras durs éligibles dans leur bocal à banquettes. Il faut donc faire avec cette situation en la jouant, justement, situationniste. Le Situationnisme Patapoliticiste s’impose. Ni cynique, ni défaitiste, ni arriviste, ni triomphaliste, cette posture philosophico-politique se donne l’heure juste, sans rêver ni renoncer. Nous dégageons ici les six aphorismes clefs du segment électoralesque de la pensée patapoliticiste. La référence situationniste situationnelle est ici le Québec (et le Canada) mais nous nous formulons dans des termes suffisamment généraux pour que la transposition se fasse sans trop de difficulté et ce, pour partout dans le monde patapolitisé contemporain.

1-     Il faut aller ne pas s’abstenir de voter. Il faut aller (ne pas s’abstenir de) voter, tout simplement parce que ne pas aller voter c’est laisser la bourgeoisie bénéficier de notre silence. Quel que soit le taux d’abstention électoralesque, la bourgeoisie continuera toujours de rouler dans son système pseudo-consultatif. Il faut donc caraméliser le moteur en agissant plutôt que de croire pouvoir le mettre à sec en ne faisant rien. Oui, oui, abstentionnistes qui vous voulez de gauche, notez le bien que le fait de ne pas voter, c’est ouvertement donner son silence-lobby à la bourgeoisie (que toute élection auto-légitime) et/ou abandonner son vote aux petits escrocs chapardeurs de voix qui sont bien loin d’avoirs quitté le service depuis le duplessisme. Il faut occuper intégralement son espace patapoliticiste et bien aller boucher la coche avec notre croix ou notre point noir. C’est pas une si grosse perte de temps, surtout de nos jours avec le vote anticipé et tout et tout. Une abstention est une manifestation de servilité hargneuse sans aucune valeur situationniste effective. Au siècle dernier, Ronald Reagan fut élu sur les plus hauts taux d’abstentions de l’histoire de son temps. L’abstention sert la réaction. Toujours.

 2-     Il faut voter pour ce qui est le plus à gauche sur son bulletin, sans fidélité particulière. Votez Marxiste-Léniniste, Communiste, Trotskyste, Maoiste, Ho-Chi-Ministe, Situationniste, Gauchiste, Guévariste, Gramsciste, même Solidariste ou N-Pédalo-Socialo. Prenez ce qui est le plus à gauche sur la feuille, sans tergiverser, et cochez. Le fait est que voter pour le genre de gauche molle qu’on nous propose dans le coin est mieux, mille fois mieux, statistiquement notamment, que de s’abstenir. S’abstenir c’est donner son vote à l’ennemi de classe, sans rien prendre en retour. Voter pour la gauche-bouffon, c’est au moins s’amuser un petit peu aux dépends de l’ennemi de classe… Il faut agir en se gaussant mais froidement et sans complexe. Vote durablement protestataire et politique du pire-moins-pire à fond le caisson, histoire de bien foutre les choquottes de la gauche au reste du camembert… Les partis politiciens (ceux d’extrême-droite inclusivement, naturellement) servent la bourgeoisie de façons fort analogues sinon identiques. De fait, savoir qu’ils travaillent tous ensemble, telle est la Loi Un de la saine conscience patapoliticiste contemporaine. Tous les partis politiciens perpétuent de concert la mythologie parlementaire… Le seul vote valide désormais n’a plus rien à voir avec le théâtre de marionnettes de la chambre: c’est celui qui fait pencher la barque à gauche. Il faut bouger dans l’isoloir pour leur rougir la vessie statistique un petit brin et tirer les pourcentages à gauche. C’est la seule chose à faire et ça les fait bien blêmir et cesser de nous prendre pour une petite populace de buveurs de bière et d’écouteurs de tribuns.

 3-     Il ne faut jamais militer pour un parti politicien. Militer pour un parti politicien (même un se voulant de gauche), quelle fadaise archaïque. Des pas et des pas, des portes claquées au nez, pour envoyer un autre trèfle dormir au parlement. Plus informés, plus rétifs aussi, nos concitoyens ne changent plus d’avis aussi facilement qu’avant, en matière politicienne. C’en est ainsi surtout parce que, patapoliticisme oblige, la politique politicienne n’est plus prise au sérieux autant qu’avant. Les positions sont donc relativement cantonnées… tant et tant que militer dans le giron électoralo-politicien, c’est un peu jouer du pipeau sous la pluie en faisant la manche dans une ruelle déserte. Ainsi, par exemple, le vote de gauche au Québec n’est pas un vote de protestation ad hoc mais bien de conviction stabilisée. La sensibilité de gauche est bien présente dans notre société. Souvenons-nous de la marée NPD, au fédéral en 2011, qui fut largement d’inspiration patapoliticiste et qui ne surprit vraiment que les Tartuffes médiatiques qui voudraient tant pouvoir prendre nos compatriotes pour des amateurs un peu épais de sport professionnel, sans plus. Le pépin contemporain c’est pas vraiment avec notre adhésion aux valeurs de gauche… c’est bien plutôt qu’on croit encore bien trop aux institutions parlementaires. Là, on dort au gaz pis pas à peu près… Si l’Assemblée Nationale est un espace de mythologisation, elle n’est certainement pas un espace de pouvoir. «Gauche parlementaire», c’est la formule soporifique par excellence, le nouvel opium du peuple progressiste. Militer pour ça, c’est du mauvais situationnisme et du vrai de vrai somnambulisme. S’il vous plait, éviter de le faire. Mobiliser l’énergie militante autrement et, surtout, ailleurs. Il faut militer social fondamental, pas politicien restreint.

 4-     Il ne faut jamais voter «contre» ou «pour punir» des politiciens. Le vote «stratégique» (dit aussi vote «utile») est une fadaise affligeante dans laquelle les partis bourgeois vous encouragent copieusement parce qu’elle les aide dans leur petit dispositif complice d’alternance, dont la veulerie faussement compétitive ne fait que s’accentuer de par la logique croissante des chambres minoritaires que nous vivons de nos jours. Savez-vous comment on guérissait un patient atteint de la syphilis avant les antibiotiques? On lui injectait la malaria. Les intenses poussées de fièvre des accès de malaria tuaient le syphilicoque… Une des maladies disparaissait mais une autre la remplaçait, non fatalement mortelle mais fort dangereuse et emmerdante quand même. Tel est le pis-aller politicien du voter «contre» ou «pour punir». En 1984, les canadiens ont voté pour sortir Pierre Trudeau (ou son souvenir falotement incarné en John Turner) et ils ont rentré le conservateur Brian Mulroney. Syphilis/Malaria, je ne vous dis que ça. Il ne faut pas entrer dans leur logique d’alternance, de baratin de balancier, de fausses crises politiques en ritournelles. Le patapoliticisme contemporain sait parfaitement que la crise politique fondamentale, la vraie, la cruciale, la seule, c’est l’existence intégrale de la politique politicienne. Voter «utile contre» c’est la perpétuer dans sa jubilation pendulaire, sans lui faire sentir la virulence du moindre message utile. Il ne faut pas faire ça. Pour savoir ce qu’il faut faire voir le # 2.

 5-     La politique politicienne est un spectacle. Le vivre comme tel en n’oubliant surtout pas de s’en amuser. C’est un show. C’est un zoo esti. Voyons et rions. N’oublions jamais que la grande bourgeoisie alimente la caisse électorale de tous les partis politiciens de façon tendanciellement uniforme. Premier Ministre Lambda ou Première Ministre Epsilon, les vrais décideurs d’officines s’en tapent totalement. Les nuances introduites par l’un politicien et par l’autre politicienne sont les tressautements aux couleurs clinquantes des calicots rapiécés d’un petit tréteau de guignol en déglingue. La continuité de l’état est la seule notion patapoliticiste qui vaille à ce jour, et le cynisme qui la constate est bel et bien celui de la bourgeoisie (pas de la société civile) et ce, depuis des décennies. Observons aussi que la procédure de la grande-cause-sociétale-distraction est désormais au cœur du spectacle en place. Circa 2010-2012, Jean Charest a absorbé l’attention sociétale avec sa raideur parlementaire et policière devant la crise des grèves étudiantes et la lutte des carrés rouges. Lui succédant sans vraiment le refaire, Pauline Marois a artificiellement déchaîné les passions avec sa Charte des Valeurs Ethnocentristes et Démagogues. Pendant que la société civile se distrayait avec ces grandes causes brasiers, allumées et éteintes juste à temps, pile-poil pour les échéances électorales, les deux grands partis parlementaires québécois travaillaient discrètement ensemble sur la question des scandales de corruption dans les grands travaux d’infrastructures et sur la braderie des ressources minières, pétrolières et gazières d’Anticosti et du grand nord, sans que le public ne se prenne trop à discuter ces questions là. Au fédéral, on a fait du guignol parlementaire avec les centaines de milliers de dollars gaspillés par des sénateurs inutiles à Ottawa pour bien éviter de parler des dizaines de milliards de dollars flaubés par des soldoques canadiens tout aussi inutiles (mais beaucoup plus coûteux et nuisibles) à Kaboul (Afghanistan) circa 2002-2014. Les marchands de sable politiciens font mumuse dans leur bac à sable politicien et ils endorment qui, vous pensez?

 6-     Il faut surveiller la politique politicienne non pour ce qu’elle dit mais bien pour ce dont elle est le symptôme. Il faut agir et bien voir ondoyer le mirage baratineur. Il ne faut surtout pas se retirer du monde patapoliticiste et/ou rentrer bouder dans ses terres pour autant. Il faut assurer, les yeux bien ouverts, l’intendance méthodique de notre vaste démobilisation politicienne. Certains partis politiciens se veulent plus mythologiques-lyriques. Ils font rêver et fantasmer. D’autres sont plus réalistes-cyniques. Ils (in)sécurisent et flagornent au ras des mottes. Il faut suivre les fluctuations clinquantes du show car elles sont autant de rides et de vaguelettes évocatrices sur la surface du cloaque bourgeois. Le vrai Situationnisme Patapoliticiste n’est pas abstraitement indifférent à la politique politicienne: il s’en moque, ce qui est, de fait, la suivre très attentivement et voir à lui faire révéler tout ce qu’elle n’admet que de fort mauvaise grâce. Il faut suivre (observer) et ne pas suivre (ne pas marcher à la suite de)…

À suivre donc…

 

 

 

 

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L’antisémitisme comme indice de détérioration mentale

Publié par Ysengrimus le 15 février 2014

Antisemitisme

NOTE LIMINAIRE: CECI N’EST PAS UN ARTICLE SUR ISRAËL ET/OU LA PALESTINE. CE CONFLIT RÉGIONAL NE SERA PAS COMMENTÉ ICI.

On partira, si vous le voulez bien, du portrait-robot de deux antisémites ordinaires que j’ai connu personnellement et en lesquels vous devriez arriver à reconnaître assez aisément deux cas-types clairement découpés et aussi navrants, au demeurant, l’un que l’autre.

Mon premier antisémite, c’est Yvan «Jean» Chouvalov (non fictif). Jean naît en 1904 de parents russes réfugiés en France. Il grandit dans le milieu des intellectuels russes français du quatorzième arrondissement à Paris. Lénine, réfugié à Paris circa 1908-1909 l’aurait fait sauter, enfançon, sur ses genoux, lors d’une rencontre sociale de réfugiés russes (c’est du moins ce que Jean racontera ad nauseam à ses petits-enfants jusqu’à ses vieux jours et, fatalement, de par l’insistance de Jean, la légende restera dans la famille). Bercé à la fois par les rouges et les blancs (un nombre significatif de ces bolchevistes de la première heure étaient en fait des aristocrates), très fier de son nom russe à saveur nobiliaire, Jean ne parle pourtant pas russe et ne se soucie en fait pas trop du brassage des nationalités. Dans une prise de bec restée mémorable avec une parente, il se fit un jour traité de «russe blanc». Cela le vexa beaucoup car il ne comprit pas cette injure, sans doute quelque obscure attaque sur les origines géographiques ou les vues idéologiques d’ancêtres dont il ne savait goutte et auxquels il ne s’identifiait pas spécialement. Jean est bien plus français que russe en fait et, jeune, il ne formule pas ses réflexions en termes ethniques ou nationalistes mais bien en termes universels. Les juifs, pour lui, ce sont des gens comme les autres et il n’en fait pas spécialement une question particulière. Il grandit dans une banlieue rouge des alentours de la capitale. Compagnon de route et électeur de base du Parti Communiste Français, Jean n’exercera jamais de fonctions politiques. Il pratique trente-six métiers prolétariens: cantonnier, outilleur, chauffeur de taxi. Sous l’Occupation, Jean s’occupe moins de résistance que de marché noir. Il fabrique des sandales avec du cuir non enregistré et confectionne du savon de contrebande. À la Libération, il redevient chauffeur de taxi à Paris. Il lit beaucoup, vote systématiquement PCF et s’associe à toutes les luttes sociales du Parti, en gardant l’œil bien fixé sur la ligne dudit Parti. Froidement anti-américain et sereinement prosoviétique, il pense souvent au jour où les chars conduits par ses «grands frères russes» paraderont sur la place de la Concorde et libéreront Paris du joug du grand Capital. Mai 68 le fera ricaner et les Accords de Grenelle le feront grincer des dents. Jean lit L’Humanité, joue aux boules avec les copains, siffle un petit ballon de rouge de temps en temps et regarde ses enfants puis ses petits-enfants grandir tranquillement. Vers 1980, à l’âge de soixante-seize ans environ, les petits-enfants de Jean lui font un beau cadeau, le genre de cadeau qu’en sa qualité d’intellectuel autodidacte de gauche, il adore: une splendide biographie illustrée de Jean Jaurès. Jean trépide d’enthousiasme et se met à raconter qu’il a sauté sur les genoux de cet homme politique dans sa toute petite enfance. Les petits-fils et les petites-filles de Jean froncent les sourcils et se regardent entre eux, un peu interloquées de voir la légende léninienne familiale se muer subitement en cette fadaise jaurésienne parfaitement ad hoc et que Jean d’ailleurs ne reprendra pas. Il semble assez patent, ce jour là, que notre bon Jean est en train de doucement perdre la boule. Peu de temps après, Jean se met à un nouveau hobby. Il recouvre patiemment une table de bois de ce papier doré que l’on trouvait autrefois dans les paquets de cigarettes. Il œuvre à transformer cette banale table en quelque chose ressemblant à un autel d’église orthodoxe. Non, indubitablement, dans de tels moments, l’entourage de Jean se dit qu’il n’a plus toutes ses facultés. Or c’est justement dans ces années là qu’un peu au milieu de tout et de rien, Jean va se mettre à délaisser la lecture de L’Humanité au profit de celle de France-Soir (qu’il prétendra lire exclusivement pour «prendre connaissance de la version de l’ennemi de classe pour mieux la combattre») mais surtout il va se mettre à tenir des propos ouvertement antisémites qui augmenteront en virulence et en incohérence et ce, jusqu’à sa mort en 1990. Il ressassera les développements obscurantistes usuels sur le contrôle des médias et de la politique par les juifs et sur la grande conspiration sioniste. Il se mettra à noter sur un calepin les noms des personnalités de la télé d’origine juive et se mettra à invectiver au moment de leur apparition sur le petit écran. Ce sera là une surprise catastrophée et hautement désagréable pour ses enfants et petits-enfants, tous des rouges ou des roses de bonne tenue, de voir ainsi le vieux cramoisi se coaguler, se rembrunir et se mettre à basculer, comme spontanément, dans la grosse parano conspiro obscurantiste. Outrés, les descendants et descendantes de Jean lui tiendront fréquemment la dragée haute dans des engueulades familiales qui deviendront de plus en plus épiques et amères à mesure que le poids des années se fera sentir et que l’antisémitisme de Jean prendra une dimension de pesante ritournelle en forme de chant du cygne malsonnant. Même après sa mort, ses enfants et ses petits-enfants n’en reviendront jamais vraiment, de la commotion causée par ce revirement aussi frontal que tardif du vieux coco.

Mon second antisémite, c’est Cyprien Morel (nom fictif). Né dans un village du Québec en 1919 de parents agriculteurs, élevé dans un milieu ethniquement homogène et ouvertement intégriste catholique, Cyprien est l’intellectuel de la famille. On lui fait suivre le cours classique, dans une congrégation de curetons dont nous tairons ici pudiquement le nom (c’est tous les mêmes de toutes façons). Il s’intéresse aux mathématiques et à l’histoire. L’histoire du Québec, telle que racontée par le chanoine Lionel Groulx, l’exalte. Il a aussi des talents de dessinateur et de sculpteur. Certains enseignants de Cyprien lui «expliquent», circa 1935, que la province de Québec est tenue par la juiverie anglophone et que cette dernière est l’ennemie jurée des coopératives agricoles, des caisses mutuelles «populaires» et de la petite entreprise canadienne-française. Cyprien adhère à un mouvement de jeunesses catho proche des Bérets Blancs, distribue de la propagande antisémite, lit Le Goglu, feuille antisémite de l’entre-deux guerre et participe, circa 1942, à la même manifestation qui vit un de nos théâtreux notoires arborer la svastika dans les rues de Montréal. Il soumet certaines de ses caricatures au comité éditorial du Goglu qui en retient deux, mais le journal sera fermé par les autorités canadiennes avant que les œuvres de Cyprien ne rencontrent leur public. Constatant que la ci-devant «cinquième colonne» se fait singulièrement serrer les ouïes, dans nos campagnes, pendant les années de guerre, Cyprien, réformé pour un léger boitillement congénital, décide de s’assagir. Il entre comme commis-comptable dans l’épicerie de son grand-père maternel. Il gravira patiemment les échelons, héritera de l’entreprise après-guerre et la fera fructifier en achetant ou ouvrant des succursales. Cyprien en vient à faire partie d’un solide petit conglomérat de magasins d’alimentation canadien-français. Lui et des compatriotes partageant son messianisme luttent pour empêcher un marché d’alimentation spécifique d’établir un monopole au Québec: le juif montréalais SteinbergLa quête pour la survie du petit commerce de détail et la hantise antisémite fusionnent étroitement en Cyprien. Il se fait remettre un certain nombre d’exemplaires du Protocole des Sages de Sion, imprimés nuitamment, circa 1957, dans une version française très passable, sur une des rotatives d’un petit éditeur catholique montréalais. Cyprien gardera pendant plusieurs années, dans une boite de carton au grenier de sa grande maison de campagne, l’ouvrage suavement séditieux. Il le distribuera parcimonieusement, sous le manteau, uniquement à des amis fiables, car, c’est bien connu, cet ouvrage secret est si imprégné d’une vérité précieuse et mirifique que la juiverie, qui contrôle la police et la justice, ferait un sort à ceux qu’on pincerait en flagrant délit de le distribuer ou de le lire. L’oecuménisme verra un accrochage sérieux entre Cyprien et le curé de son village. Pendant toutes ses années de dur labeur, Cyprien, maintenant père de sept enfants, a toujours maintenu son violon d’Ingres de sculpteur. Portraitiste compétent, il façonne, moyennant une rétribution strictement symbolique (Cyprien est désormais à l’aise, on l’aura compris), le portrait des notables du village, dans le granit blanc. Un jour, circa 1972, le curé du village lui fait une commande formelle: une madone en pied pour la facade de la nouvelle église du village. Enthousiaste, Cyprien sculpte sa madone en quelques mois, dans le plus grand secret, sans préalablement en soumettre les croquis au curé. Quand l’œuvre est terminée, Cyprien emmène le bon abbé soixantard dans son hangar et lui dévoile privément l’œuvre. Le petit calotin est atterré. La madone de granit blanc est magnifique. Mais elle est aussi tellement sérieuse, austère, roide, pieuse. Elle tient dans ses mains une croix de bonnes proportions qu’elle brandit comme une bannière. La croix et la bannière, tu me le dis… Le curé fait valoir que l’œuvre est un peu rébarbative, passablement pré-vaticane et qu’il aurait mieux valu une madone moderne, souriante, plus amène et tenant, par exemple, un bébé dans ses bras. Cyprien se drape dans sa dignité et tonne: «La croix, c’est le signe de ralliement des chrétiens. Vous m’avez commandé une madone, pas une déesse orientale enjuivée». Le curé proteste, fustige l’antisémitisme carré et explicite de Cyprien et se tire. La madone à la croix restera dans le hangar de Cyprien. Et ce dernier se fera de plus en plus doctrinaire au fil des années. Ses fils deviendront des ingénieurs, de hommes d’affaire, des politiciens municipaux. Ses filles deviendront des avocates, des techniciennes de laboratoire, des médecins. Certains des enfants de Cyprien (mais pas tous…) sont antisémites, comme leur père. Ils ne le disent pas trop fort, naturellement, car la juiverie contrôle tout et a le bras long, enfin, disent-ils… Cyprien Morel meurt en 2000, toujours en pleine harmonie avec ses idées, après de longues années d’une retraite tranquille à causer à voix douce au coin du feu, avec ses vieux amis et ses fils, des hauts et des bas de la foi catholique dans l’exécrable civilisation contemporaine et des victoires et des défaites du mystérieux «clan juif».

Dans mon petit exemple ici, Jean Chouvalov est un antisémite de la onzième heure genre Staline, militant internationaliste perdant la boule sur ses vieux jours, ou Marlon Brando, acteur absorbé par son art, qui se tape souverainement du reste, et ne se met à déconner qu’il y a des juifs à Hollywood qu’au soir de sa vie. D’autre part, Cyprien Morel est un antisémite de la toute première heure, genre Hitler, doctrinaire de souche, ou Mel Gibson, catho intégriste tournant même des films formulant ses élucubrations – autrement dit: fous raides aussi, mais, eux, dès le début. Il y a deux types bien distincts d’antisémitismes. C’est quand même pas anodin, ça. Et, de Louis-Ferdinand Céline (type: Cyprien Morel) à David Ahenakew, (type: Jean Chouvalov), on pourrait assez facilement classer les personnalités antisémites que l’on connaît sous ledit profil Jean Chouvalov ou sous ledit profil Cyprien Morel. Ça tiendrait parfaitement.

Ceci dit, quand on observe la résurgence antisémite actuelle, elle me semble être plus du type de celle de Jean que du type de celle de Cyprien. Cyprien est un antisémite historique, produit précis d’une époque obscurantiste, imprégnée elle-même de religion, de xénophobie ethnocentriste, de régionalisme corporatiste et de protectionnisme nationaliste. Il est un antisémite de doctrine et, même durable, pugnace, cette vision est vouée, l’un dans l’autre, à faire date sans plus, à rester cernée, encagée dans son époque (inique et criminelle, certes, mais limitée dans le temps). Jean, pour sa part, est un antisémite pathologique, récurrent, résurgent, tendanciel, un cinglé de fin de course qui formule sa démence paranoïaque naissante dans un gabarit historique, politique et collectif plutôt que familial, privé ou individuel. C’est le rejet convulsionnaire d’un groupe spécifique se coulant dans une forme historique spécifique. Mais pourquoi les juifs? me dirons les fins-finauds. Réponse: parce que, Cyprien Morel oblige, ce sont les juifs que notre horizon culturel du moment a encodés comme ça, en Jean Chouvalov. Notez d’ailleurs que si Jean s’en prenais aussi abruptement aux lombards, aux maltais, aux roms ou aux singhalais, vous me demanderiez, sur le même ton biaiseux: «Mais pourquoi les maltais, mais pourquoi les roms?» Il est crucial de comprendre que c’est toujours historiquement déterminé ce genre de pathologie, tant et tant qu’on est toujours dans du «mais pourquoi tel groupe?» en fin de compte. Ces hystéries là ne peuvent pas rouler à vide. Elles se chopent un objet, une cible, au hasard de l’histoire (qui, lui, au demeurant, n’est jamais un hasard). Il n’y a rien de magique, d’essentiel ou de principiel dans le juif ou le lombard le vouant, comme fatalement, à la vindicte, éphémère ou durable, de certains segments des masses. Ce que j’affirme ici, c’est qu’historiquement les Cyprien Morel, qui sont des fous mais des fous durs, articulés, construits, doctrinaires, ont relayé une fixation antisémite multi-centenaire. Elle fait encore dépôt dans notre culture sociopolitique collective. Elle traîne comme un vieux rhume. Elle colle dans l’esprit comme une vieille pube ressassée. Les Jean Chouvalov passent alors par là, ne s’en soucient pas, traversent les émanations intellectuelles de leur temps comme on traverse un fin brouillard humide, n’en sentent pas la pression initialement… mais finalement, quand ils ramollissent intellectuellement et faiblissent mentalement, ils finissent par se les choper, dans leurs versions les plus grossières et stéréotypées imaginables et, redisons-le, à la grande surprise interloquée de leurs pairs.

Je pense vraiment que l’antisémitisme (le primaire comme le doctrinaire) est l’indice d’une détérioration mentale s’exprimant via un modèle intellectuel délabré, gâté, daté, régressant, irrationnel et foutu. On peut d’ailleurs élargir la réflexion en direction de la dimension collective et historico-sociale de cette idée. On peut effectivement faire observer que, dans notre histoire récente, l’antisémitisme comme option collective, comme psychologie de masse, si vous me passez l’expression, se manifesta dans des périodes, justement, de Grande Dépression… noter ce mot, et ceci n’est pas un calembour. Le discours antisémite est la manifestation d’un désordre mental irrationnel, individuel ou collectif, pulsionnel, défoulatoire, sectaire, quasi incantatoire. Lisez les échancrures de lisérés de commentaires parfaitement hystéros de certains blogues à la page que je ne nommerai pas ici (notamment quand ils parlent d’Israël et de la Palestine – ce que je ne fais jamais), à la lumière de cette modeste hypothèse. Vous serez sidérés de constater que l’antisémite est soit un fou doctrinaire (Cyprien Morel) soit un pauvre quidam ordinaire en état de détresse sociale qui déraille et se met subitement à délirer le politique (Jean Chouvalov). Il n’y a là rien, mais absolument rien, de plus.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Lénine (1870-1924), chef de la révolution prolétarienne en Russie

Publié par Ysengrimus le 21 janvier 2014

Lénine à la tribune

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Il y a quatre-vingt dix ans pile-poil mourrait Vladimir Illich Oulianov (Lénine). J’admire le penseur matérialiste, vif et direct, mais aussi, immensément, la figure historique de l’homme politique. Les raisons de cette admiration ont été magnifiquement formulées, dans un court texte coup de poing, écrit en 1918, par Anatoli Lounatcharski (1875-1933) qui fut un des proches collaborateurs de Lénine, dans les premières années de la Révolution Bolcheviste. Cela reste le commentaire commémoratif idéal pour bien continuer de faire claquer l’indéfectible drapeau rouge (et, corollairement, de bien faire chier le bourgeois)…

CHEF DE LA RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE

Les historiens idéalistes, tout comme les philistins, inclinaient et inclinent à penser que ce sont les grandes personnalités qui font l’histoire. Et tout d’abord les personnalités investies du pouvoir: les rois et les ministres. Et si, au cours du développement de leur pensée, ils se trouvent en présence de personnalités marquantes, de révolutionnaires parvenus au sommet du pouvoir, ils attribuent la révolution elle-même, pour une grande part, à l’énergie, à l’astuce et à l’art des chefs.

Pour l’histoire marxiste, les événements historiques sont régis par d’importants processus sociaux indépendants de toute volonté, en dernier ressort par les péripéties de la lutte des classes dont la force relative et les aspirations sont déterminées par leur rôle dans la production sociale à chaque moment donné.

D’aucuns en déduisent que le marxisme n’attribue aucun rôle dans l’histoire aux grands hommes. Que tout simplement in ne reconnaît pas les grands hommes. Cependant ne serait-il pas étrange d’attribuer au marxisme de ne pas reconnaître le rôle des grands hommes, le marxisme qui justement tire son appellation du nom d’un grand homme?

La science marxiste et, plus encore, la pratique marxiste accordent une grande importance à la personnalité. C’est avec une attention soutenue que le Comité central de notre Parti, avant de sanctionner une désignation à un poste tant soit peu responsable, examine la personne proposée du point de vue de ses traits de caractère et de ses capacités d’organisation.

Les marxistes ne sont pas des partisans du spontané. Sachant qu’on ne peut pas faire une révolution, que celle-ci éclate, nous comprenons parfaitement que la révolution peut être inorganisée, chaotique, mais que, d’autre part, dans une grande mesure, elle peut se dérouler régulièrement, éclairée par la conscience sinon de tous ses participants au moins de son avant-garde organisée. La puissance du prolétariat, classe révolutionnaire, tiens justement au fait que, à la différence de la paysannerie, il se laisse mieux organiser et qu’on trouve plus facilement dans son sein des organisateurs.

Le prolétariat est la classe qui organise; il a dû conquérir le pays et maintenant il doit l’ordonner. Il ne peut, certes, accomplir son travail sans un certain état-major central où se réunissent les informations venues de tous côtés et d’où partent dans tous les sens des directives concertées, où s’accumule l’expérience la plus précise, où se cristallise le plan à appliquer. Et encore, cet état-major, nécessairement à plusieurs têtes, pour procéder de façon harmonieuse, doit posséder un cerveau et une volonté unificateurs privés de toutes autorité juridique; cet état-major ne se rapproche donc en rien d’un monarque ou d’un dictateur, mais détient son autorité grâce à sa riche expérience, à son caractère ferme et à sa perspicacité.

Les révolutions populaires rejettent à la surface de larges couches de la population jusque-là privées de pouvoir. On conçoit que parmi ces hommes nouveaux, se trouvent, par voie de sélection, des personnalités hautement douées.

Ajoutons que le mouvement révolutionnaire, tant qu’il est encore dans la clandestinité, est dirigé par des personnes d’un courage supérieur et pratiquement à toute épreuve, que ces personnes sortent d’une dure école de conspiration et de lutte farouche; vous saurez alors pourquoi les grandes révolutions ne peuvent ne pas avoir des chefs de grande valeur.

Le monde ne connaît aucune révolution plus vaste que la révolution sociale en Russie, aucune révolution qui ait été préparée au cours d’une lutte si longue. Aussi pouvait-on prévoir qu’à la tête de cette révolution se trouveraient des personnalités d’un grand talent politique et d’une fermeté de caractère exceptionnelle.

Ce n’est pas par hasard qu’un grand homme se trouve à la tête de notre Parti. Le talent et la volonté inébranlables de cet homme, Lénine,  sont l’expression de l’âme pleine et de l’envergure de notre révolution aussi que des dons exceptionnels et particuliers de son principal moteur: la classe ouvrière. Il doit en être ainsi.

A. LOUNATCHARSKI

Anatoli Lounatcharski (1875-1933), académicien, éminente personnalité de la culture soviétique. Il adhéra à l’organisation social-démocrate à l’âge de dix-sept ans, collaborait sous la direction de Lénine aux journaux bolchéviques Vpériod et Prolétari. Après la Révolution d’Octobre, il exerça, au cours de longues années, les fonctions de commissaire du peuple à l’Instruction de la R.S.F.S.R. Lounatcharski était un orateur et un publiciste de marque, un historien de la littérature russe et ouest-européenne. On lui doit des œuvres dramatiques et de brillants ouvrages critiques sur la littérature soviétique.

Tiré de Récits sur Lénine, 1968, Éditions du Progrès, Moscou, pp 3-7.

Le LÉNINE d’Andy Warhol

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Faites-vous du journalisme citoyen de type TÉLEX?

Publié par Ysengrimus le 1 janvier 2014

Bon, c’est déjà tendance de dire que le cyber-journalisme citoyen piétine. On cherche ostentatoirement des explications. On ne se gène pas pour le dénigrer dans le mouvement, ça fait toujours ça de pris. On suggère qu’il est trop de la marge et de la basse fosse. Qu’il fait dans la crispation systématique et la résistance par rejet en bloc. On lui reproche son sempiternel périphérisme. Personnellement, je pense que si le cyber-journalisme citoyen piétine et végète (ce qui reste encore en grande partie à prouver au demeurant), ce n’est pas à cause de son périphérisme, ou de sa marginalité, ou de sa résistite aiguë. Je crois plutôt que c’est le mimétisme qui, lentement, le tue.

Formulons la chose concrètement, sans apparat. Tout commentateur citoyen lit le journal du matin. C’est fatal. On s’informe à l’ancienne aussi. Nos coutumes ordinaires ne se déracinent pas comme ça. Y a pas de mal à ça, au demeurant. On parcoure les titres, on lisotte nos chroniques (honteusement) favorites. On se laisse instiller l’air du temps d’un œil, en faisant au mieux pour dominer la situation. On tressaute, comme tout le monde, au fait divers sociologiquement sensible du moment (il nous fait inévitablement tressauter, c’est justement pour ça qu’il est sociologiquement sensible). Alors, de fil en aiguille, entre la poire et le fromage, on accroche l’ordi portable et on commente à chaud. C’est si doux, si fluide, si facile. Comme on a du bagou et peu de complexes, première affaire que tu sais, un billet est né. Quelques clics supplémentaires et zag, le voici, sans transition, dans l’espace public. Se rend-on compte seulement de ce qui vient de nous arriver, en rapport avec le journal du matin? On vient tout simplement de lui servir la soupe en le glosant gentiment, en le répercutant, sans malice et sans percutant.

J’appelle cyber-journalisme de type TÉLEX l’action d’un repreneur de titres qui répercute la nouvelle du moment en croyant, souvent de bonne foi, l’enrober d’un halo critique. Ce susdit halo critique, bien souvent aussi, est une simple redite clopin-clopant des éditos conventionnels que notre journaliste de type TÉLEX n’a, au demeurant, pas lu. Les carnets de type TÉLEX existent depuis un bon moment (voir à ce sujet ma typologie des blogues de 2009) et certains d’entre eux sont de véritables exercices-miroirs de redite perfectionnée des médias conventionnels. Gardons notre agacement bien en bride, sur ceci. Plagiat parfois, la redite ne l’est pas toujours. Les Monsieur Jourdain de la redite sont légions. Que voulez-vous, on ne lit pas tous les éditos, fort heureusement d’ailleurs. On les redit bien souvent sans le savoir. Et le fait de s’y substituer, sans les lire, ne fait pas moins de soi la voix d’un temps… de la non-avant-garde d’un temps, s’entend.

La propension TÉLEX en cyber-journalisme citoyen rencontre d’ailleurs un allié aussi involontaire qu’inattendu: les lecteurs. Vous parlez du sujet que vous jugez vraiment crucial, sensible, important, vous collectez trente-deux visites. Vous bramez contre l’ancien premier ministre du Québec, prudemment retourné à la pratique du droit, Jean Charest (qui, au demeurant, ne mérite pas moins, là n’est pas la question), vous totalisez en un éclair sept cent cinquante sept visites, dans le même laps de temps. Ça prend de la force de caractère pour ne pas, à ce train là, subitement se spécialiser dans le battage à rallonge du tapis-patapouf. Give people what they want, cela reste une ritournelle qui se relaie encore et encore sur bien des petits airs. Automatiquement accessible, dans une dynamique d’auto-vérification d’impact instantanée, il est fort tentant, le chant des sirènes du cyber-audimat. Beaucoup y ont graduellement cédé, dans les huit dernières années (2006-2014). Et la forteresse cyber-citoyenne de lentement caler dans les sables actualistes rendus encore plus mouvants par ce bon vieux fond de commerce indécrottable de nos chers Bouvard & Pécuchet.

Je ne questionne pas les mérites intellectuels et critiques de la résistance tendue et palpable du polémiste cyber-journalistique. Il est sain, crucial même, de nier (au sens prosaïque et/ou au sens hégélien du terme) la validité du flux «informatif» journalier. C’est exactement au cœur de ce problème que mes observations actuelles se nichent. À partir de quel instant imperceptible cesse-t-on de critiquer le traitement ronron de l’actualité et se met-on à juste le relayer? À quel moment devient-on un pur et simple TÉLEX? Le fond de l’affaire, c’est que l’immense majorité des commentateurs citoyens n’est pas sur le terrain et c’est parfaitement normal. Tout le monde ne peut pas être en train de vivre à chaud le printemps arabe ou la lutte concertée et méthodique des carrés rouges québécois. Le journaliste citoyen n’est donc pas juste un reporter twittant l’action, il s’en faut de beaucoup. C’est aussi un commentateur, un analyste, un investigateur incisif des situations ordinaires. On notera d’ailleurs, pour complément à la réflexion, que les luttes, les rallyes, les fora, les printemps de toutes farines ne sont pas les seuls événements. Il est partout, l’événement. Il nous englobe et il nous enserre. Il nous tue, c’est bien pour ça qu’on en vit. Et le citoyen est parfaitement en droit universel de le décrire et de l’analyser, ici, maintenant, sans transition et sans complexe, dans ce qu’il a de grand comme dans ce qu’il a de petit. Il y a tellement énormément à dire. La force de dire est et demeure une manière d’agir, capitale, cruciale, précieuse. La légitimité fondamentale de ce fait n’est nullement en question. Ce qui est mis ici à la question, c’est le lancinant effet d’usure journalier, routinier. Le temps a passé et continue de passer sur la cyberculture. Les pièges imprévus de la redite chronique de la chronique vous guettent au tournant. Les échéances éditoriales vous tapent dans le bas du dos, que vous soyez suppôt folliculaire soldé ou simple observateur pianoteur de la vie citoyenne. Le premier éclat cyber-jubilatoire passé, ne se met-on pas alors à ressortir le vieux sac à malices journalistique, en moins roué, en moins argenté, et surtout en moins conscient, savant, avisé?

Retenez bien cette question et posez-là à votre écran d’ordi lors de votre prochaine lecture cyber-journalistique. Ceci est-il juste un TÉLEX, relayé de bonne foi par un gogo le pif étampé sur le flux, soudain intégralement pris pour acquis, du fil de presse? Que me dit-on de nouveau ici? Que m’apprend-on? Que subvertit-on en moi? Où est le vrai de vrai vrai, en ceci? Comment se reconfigure mon inévitable dosage d’idées reçues et de pensée novatrice dans cette lecture? Suis-je dans du battu comme beurre ou dans du simplement rebattu, ici, juste ici? Les impressions qu’on m’instille sur l’heure sont-elles des résurgences brunâtres hâtivement remises à la page ou des idées procédant d’une vision authentiquement socialement progressiste? Le fait est que, tous ceux qui on les doigts dansottant sur les boutons résultant du progrès ne sont pas nécessairement des agents de progrès… Il s’en faut de beaucoup.

La voici ici, justement (puisqu’on en cause, hein), mon idée force. Je vous la glose en point d’orgue et, pour le coup, n’hésitez pas à ne pas l’épargner. Mirez la sans mansuétude et demandez-vous si je la relaie, ouvertement ou insidieusement, du journal du matin (ce qui est la fonction essentielle d’un TÉLEX, gros être machinal, déjà bien vieillot et qui ne se pose pas de questions). Le cyber-journalisme citoyen ne piétine pas quand il résiste et se bat. Le cyber-journalisme citoyen se met à piétiner quand, entrant imperceptiblement en mimétisme, il se met à relayer ce qu’il aspirait initialement à ouvertement contredire, nommément la ligne «informative» des grandes agences de presse qui, du haut de leurs ressources perfectionnées et de leurs pharaoniques moyens, continuent d’ouvertement servir leurs maîtres. Le problème central, existentiel (n’ayont pas peur des mots), du cyber-journalisme citoyen n’est pas qu’on le marginalise (par acquis technique, rien sur l’internet ne se marginalise vraiment), c’est qu’on le récupère, en le remettant, tout doucement, dans le ton-télex du temps…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il y a cent-vingt ans naissait MAO ZEDONG

Publié par Ysengrimus le 26 décembre 2013

MaoZedong

Il y a cent-vingt ans pile-poil naissait le chef révolutionnaire chinois MAO ZEDONG (1893-1976). Il fut la première influence intellectuelle qui m’amena au marxisme. J’avais dix-neuf ans et les deux textes qui suivent implantèrent en moi une dialectique-matérialiste qui s’est affinée, complexifiée, nuancée, mais qui n’a jamais renié ses principes directeurs. S’il y a deux textes fondamentaux de Mao qu’une âme doit lire, critiquer, reconnaitre et méditer ce sont ces deux là: De la pratique et À propos de la contradiction, tous les deux écrits en 1937. Ils ont durablement changé ma vie et ma vision du monde. Salut Mao et merci à ta respectée mémoire.

De la pratique (1937)

La relation entre la connaissance et la pratique — entre le savoir et l’action.

II a existé dans notre Parti des camarades, tenants du dogmatisme, qui, pendant longtemps, ont rejeté l’expérience de la révolution chinoise, nié cette vérité que "le marxisme n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action", et n’ont fait qu’effrayer les gens à l’aide de mots et de phrases isolés, extraits au petit bonheur des textes marxistes. Il a existé également d’autres camarades, tenants de l’empirisme, qui, pendant longtemps, se sont cramponnés à leur expérience personnelle, limitée, sans comprendre l’importance de la théorie pour la pratique révolutionnaire ni voir la situation de la révolution dans son ensemble. Ils ont eu beau travailler avec zèle, leur travail se faisait à l’aveuglette. Les conceptions erronées de ces deux groupes de camarades, en particulier les conceptions dogmatiques, ont causé, au cours des années 1931-1934, un préjudice énorme à la révolution chinoise. En outre, les dogmatiques, parés de la toge marxiste, ont induit en erreur nombre de nos camarades. Le présent ouvrage a pour but de dénoncer, en partant des positions de la théorie marxiste de la connaissance, les erreurs subjectivistes commises par les partisans du dogmatisme et de l’empirisme, et en particulier du dogmatisme, au sein de notre Parti. Comme l’accent est mis sur la dénonciation de cette variété du subjectivisme, le dogmatisme, qui méprise la pratique, cet ouvrage est intitulé De la pratique. Les conceptions développées ici par Mao Tsé-toung ont été exposées dans un cycle de conférences qu’il a faites à l’École militaire et politique antijaponaise de Yenan, en juillet 1937.

Le matérialisme prémarxiste considérait le problème de la connaissance sans tenir compte de la nature sociale des hommes, sans tenir compte du développement historique de l’humanité et, pour cette raison, il était impuissant à comprendre que la connaissance dépend de la pratique sociale, c’est-à-dire qu’elle dépend de la production et de la lutte des classes.

Les marxistes estiment, au premier chef, que l’activité de production des hommes constitue la base même de leur activité pratique, qu’elle détermine toute autre activité. Dans leur connaissance, les hommes dépendent essentiellement de leur activité de production matérielle, au cours de laquelle ils appréhendent progressivement les phénomènes de la nature, ses propriétés, ses lois, ainsi que les rapports de l’homme avec la nature; et par leur activité de production, ils apprennent également à connaître, à des degrés différents et d’une manière progressive, les rapports déterminés existant entre les hommes. De toutes ces connaissances, aucune ne saurait s’acquérir en dehors de l’activité de production. Dans la société sans classes, tout individu, en tant que membre de cette société, joint ses efforts à ceux des autres membres, entre avec eux dans des rapports de production déterminés et se livre à l’activité de production en vue de résoudre les problèmes relatifs à la vie matérielle des hommes. Dans les sociétés de classes, les membres des différentes classes entrent également, sous des formes variées, dans des rapports de production déterminés, se livrent à une activité de production dirigée vers la solution des problèmes relatifs à la vie matérielle des hommes. C’est là l’origine même du développement de la connaissance humaine.

La pratique sociale des hommes ne se limite pas à la seule activité de production; elle revêt encore beaucoup d’autres formes: lutte des classes, vie politique, activités scientifiques et artistiques; bref, en tant qu’être social, l’homme participe à tous les domaines de la vie pratique de la société. C’est ainsi que dans son effort de connaissance, il appréhende, à des degrés divers, non seulement dans la vie matérielle, mais également dans la vie politique et culturelle (qui est étroitement liée à la vie matérielle), les différents rapports entre les hommes. Parmi ces autres formes de pratique sociale, la lutte des classes, sous ses diverses manifestations, exerce en particulier une influence profonde sur le développement de la connaissance humaine. Dans la société de classes, chaque homme occupe une position de classe déterminée et il n’existe aucune pensée qui ne porte une empreinte de classe.

Les marxistes estiment que l’activité de production de la société humaine se développe pas à pas, des degrés inférieurs aux degrés supérieurs; en conséquence, la connaissance qu’ont les hommes, soit de la nature soit de la société, se développe aussi pas à pas, de l’inférieur au supérieur, c’est-à-dire du superficiel à ce qui est en profondeur, de l’unilatéral au multilatéral. Au cours d’une très longue période historique, les hommes n’ont pu comprendre l’histoire de la société que d’une manière unilatérale, parce que, d’une part, les préjugés des classes exploiteuses déformaient constamment l’histoire de la société, et que, d’autre part, l’échelle réduite de la production limitait l’horizon des hommes. C’est seulement lorsque le prolétariat moderne est apparu en même temps que des forces productives gigantesques — la grande industrie — que les hommes ont pu atteindre à une compréhension historique complète du développement de la société et transformer cette connaissance en une science, la science marxiste.

Les marxistes estiment que les hommes n’ont d’autre critère de la vérité de leur connaissance du monde extérieur que leur pratique sociale. Car, en fait, c’est seulement en arrivant, dans la pratique sociale (dans le processus de la production matérielle, de la lutte des classes, des expériences scientifiques), aux résultats qu’ils attendent que les hommes reçoivent la confirmation de la vérité de leurs connaissances. S’ils veulent obtenir des succès dans leur travail, c’est-à-dire arriver aux résultats attendus, ils doivent faire en sorte que leurs idées correspondent aux lois du monde extérieur objectif; si tel n’est pas le cas, ils échouent dans la pratique. Après avoir subi un échec, ils en tirent la leçon, modifient leurs idées de façon à les faire correspondre aux lois du monde extérieur et peuvent ainsi transformer l’échec en succès; c’est ce qu’expriment les maximes : "La défaite est la mère du succès" et "Chaque insuccès nous rend plus avisés". La théorie matérialiste-dialectique de la connaissance met la pratique à la première place; elle estime que la connaissance humaine ne peut, en aucune manière, être coupée de la pratique et rejette toutes ces théories erronées qui nient l’importance de la pratique et coupent la connaissance de la pratique. Lénine a dit: "La pratique est supérieure à la connaissance (théorique), car elle a la dignité non seulement du général, mais du réel immédiat [1]." La philosophie marxiste —le matérialisme dialectique— a deux particularités évidentes. La première, c’est son caractère de classe: elle affirme ouvertement que le matérialisme dialectique sert le prolétariat; la seconde, c’est son caractère pratique: elle met l’accent sur le fait que la théorie dépend de la pratique, que la théorie se fonde sur la pratique et, à son tour, sert la pratique. La vérité d’une connaissance ou d’une théorie est déterminée non par une appréciation subjective, mais par les résultats objectifs de la pratique sociale. Le critère de la vérité ne peut être que la pratique sociale. Le point de vue de la pratique, c’est le point de vue premier, fondamental de la théorie matérialiste-dialectique de la connaissance [2].

Mais de quelle manière la connaissance humaine naît-elle de la pratique et comment sert-elle, à son tour, la pratique?  Pour le comprendre, il suffit d’examiner le processus de développement de la connaissance.

Dans le processus de leur activité pratique, les hommes ne voient, au début, que les côtés apparents des choses et des phénomènes, leurs aspects isolés et leur liaison externe. Par exemple, des gens de l’extérieur sont venus enquêter à Yenan. Le premier jour ou les deux premiers jours, ils ont vu la ville, sa topographie, ses rues et ses maisons, ils sont entrés en contact avec beaucoup de personnes, ont assisté à des réceptions, des soirées, des meetings, entendu différentes interventions, lu divers documents; ce sont là les côtés apparents et des aspects isolés des phénomènes, avec leur liaison externe. Ce degré du processus de la connaissance se nomme le degré de la perception sensible, c’est-à-dire le degré des sensations et des représentations. En agissant sur les organes des sens des membres du groupe d’enquête, ces différents phénomènes rencontrés à Yenan ont provoqué des sensations et fait surgir dans leur cerveau toute une série de représentations, entre lesquelles s’est établi un lien approximatif, une liaison externe: tel est le premier degré de la connaissance. À ce degré, les hommes ne peuvent encore élaborer des concepts, qui se situent à un niveau plus profond, ni tirer des conclusions logiques.

La continuité de la pratique sociale amène la répétition multiple de phénomènes qui suscitent chez les hommes des sensations et des représentations. C’est alors qu’il se produit dans leur cerveau un changement soudain (un bond) dans le processus de la connaissance, et le concept surgit. Le concept ne reflète plus seulement l’apparence des choses, des phénomènes, leurs aspects isolés, leur liaison externe, il saisit les choses et les phénomènes dans leur essence, dans leur ensemble, dans leur liaison interne. Entre le concept et la sensation, la différence n’est pas seulement quantitative mais qualitative. En allant plus loin dans cette direction, à l’aide du jugement, de la déduction, on peut aboutir à des conclusions logiques. L’expression du San kouo yen yi [3]: "II suffit de froncer les sourcils et un stratagème vient à l’esprit" ou celle du langage ordinaire: "Laissez-moi réfléchir" signifient que l’homme opère intellectuellement à l’aide de concepts, afin de porter des jugements et de faire des déductions. C’est là le second degré de la connaissance. Les membres du groupe d’enquête qui sont venus chez nous, après avoir réuni un matériel varié et y avoir "réfléchi", pourront porter le jugement suivant: "La politique de front uni national contre le Japon, appliquée par le Parti communiste, est conséquente, sincère et honnête." S’ils sont, avec la même honnêteté, partisans de l’unité pour le salut de la nation, ils pourront, partant de ce jugement, aller plus loin et tirer la conclusion suivante: "Le front uni national contre le Japon peut réussir." Dans le processus général de la connaissance par les hommes d’un phénomène, ce degré des concepts, des jugements et des déductions apparaît comme le degré le plus important, celui de la connaissance rationnelle. La tâche véritable de la connaissance consiste à s’élever de la sensation à la pensée, à s’élever jusqu’à la compréhension progressive des contradictions internes des choses, des phénomènes tels qu’ils existent objectivement, jusqu’à la compréhension de leurs lois, de la liaison interne des différents processus, c’est-à-dire qu’elle consiste à aboutir à la connaissance logique. Nous le répétons: La connaissance logique diffère de la connaissance sensible, car celle-ci embrasse des aspects isolés des choses, des phénomènes, leurs côtés apparents, leur liaison externe, alors que la connaissance logique, faisant un grand pas en avant, embrasse les choses et les phénomènes en entier, leur essence et leur liaison interne, s’élève jusqu’à la mise en évidence des contradictions internes du monde qui nous entoure, et par là même est capable de saisir le développement de ce monde dans son intégrité, dans la liaison interne de tous ses aspects.

Une telle théorie, matérialiste-dialectique, du processus de développement de la connaissance, fondée sur la pratique, allant du superficiel à ce qui est en profondeur, était inconnue avant le marxisme. C’est le matérialisme marxiste qui, pour la première fois, a résolu correctement ce problème, en mettant en évidence, de façon matérialiste et dialectique, le mouvement d’approfondissement de la connaissance, mouvement par lequel les hommes, dans la société, passent de la connaissance sensible à la connaissance logique au cours de leur pratique, complexe et sans cesse répétée, de la production et de la lutte des classes. Lénine a dit: "Les abstractions de matière, de loi naturelle, l’abstraction de valeur, etc., en un mot toutes les abstractions scientifiques (justes, sérieuses, pas arbitraires) reflètent la nature plus profondément, plus fidèlement, plus complètement [4]." Le marxisme-léninisme estime que les deux degrés du processus de la connaissance ont ceci de particulier qu’au degré inférieur la connaissance intervient en tant que connaissance sensible, au degré supérieur en tant que connaissance logique, mais que ces deux degrés constituent les degrés d’un processus unique de la connaissance. La connaissance sensible et la connaissance rationnelle diffèrent qualitativement, elles ne sont toutefois pas coupées l’une de l’autre, mais unies sur la base de la pratique. Comme le prouve notre pratique, ce que nous avons perçu par les sens ne peut être immédiatement compris par nous, et seul ce que nous avons bien compris peut être senti d’une manière plus profonde. La perception ne peut résoudre que le problème des apparences des choses et des phénomènes; le problème de l’essence, lui, ne peut être résolu que par la théorie. La solution de ces problèmes ne peut être obtenue en aucune façon en dehors de la pratique. Quiconque veut connaître un phénomène ne peut y arriver sans se mettre en contact avec lui, c’est-à-dire sans vivre (se livrer à la pratique) dans le milieu même de ce phénomène. On ne pouvait connaître d’avance, alors que la société était encore féodale, les lois de la société capitaliste, puisque le capitalisme n’était pas encore apparu et que la pratique correspondante faisait défaut. Le marxisme ne pouvait être que le produit de la société capitaliste. À l’époque du capitalisme libéral, Marx ne pouvait connaître d’avance, concrètement, certaines lois propres à l’époque de l’impérialisme, puisque l’impérialisme, stade suprême du capitalisme, n’était pas encore apparu et que la pratique correspondante faisait défaut; seuls Lénine et Staline purent assumer cette tâche. Si Marx, Engels, Lénine et Staline ont pu élaborer leurs théories, ce fut surtout, abstraction faite de leur génie, parce qu’ils se sont engagés personnellement dans la pratique de la lutte de classes et de l’expérience scientifique de leur temps; sans cette condition, aucun génie n’aurait pu y réussir. "Sans sortir de chez lui, un sieoutsai [5] peut savoir tout ce qui se passe sous le soleil" n’était qu’une phrase vide dans les temps anciens où la technique n’était pas développée; bien qu’à notre époque de technique développée cela soit réalisable, ceux qui acquièrent vraiment du savoir par eux-mêmes sont, dans le monde entier, ceux qui sont liés à la pratique. Et c’est seulement lorsque ces derniers auront acquis du "savoir" par la pratique et que leur savoir lui aura été transmis au moyen de l’écriture et de la technique que le sieoutsai pourra, indirectement, "savoir tout ce qui se passe sous le soleil". Pour connaître directement tel phénomène ou tel ensemble de phénomènes, il faut participer personnellement à la lutte pratique qui vise à transformer la réalité, à transformer ce phénomène ou cet ensemble de phénomènes, car c’est le seul moyen d’entrer en contact avec eux en tant qu’apparences; de même, c’est là le seul moyen de découvrir l’essence de ce phénomène ou de cet ensemble de phénomènes, et de les comprendre. Tel est le processus de connaissance que suit tout homme dans la réalité, bien que certaines gens, déformant à dessein les faits, prétendent le contraire. Les plus ridicules sont ceux qu’on appelle les "je-sais-tout" et qui, n’ayant que des connaissances occasionnelles, fragmentaires, se proclament les "premières autorités du monde", ce qui témoigne tout simplement de leur fatuité. Les connaissances, c’est la science, et la science ne saurait admettre la moindre hypocrisie, la moindre présomption; ce qu’elle exige, c’est assurément le contraire: l’honnêteté et la modestie. Si l’on veut acquérir des connaissances, il faut prendre part à la pratique qui transforme la réalité. Si l’on veut connaître le goût d’une poire, il faut la transformer: en la goûtant. Si l’on veut connaître la structure et les propriétés de l’atome, il faut procéder à des expériences physiques et chimiques, changer l’état de l’atome. Si l’on veut connaître la théorie et les méthodes de la révolution, il faut prendre part à la révolution. Toutes les connaissances authentiques sont issues de l’expérience immédiate. Toutefois, on ne peut avoir en toutes choses une expérience directe; en fait, la majeure partie de nos connaissances sont le produit d’une expérience indirecte, par exemple toutes les connaissances que nous tenons des siècles passés et des pays étrangers. Pour nos ancêtres, pour les étrangers, elles ont été, ou elles sont, le produit de leur expérience directe, et elles sont sûres si au moment où elles ont fait l’objet d’une expérience directe, elles ont répondu à l’exigence de l’ "abstraction scientifique" dont parle Lénine et ont reflété scientifiquement la réalité objective; dans le cas contraire, elles ne le sont pas. C’est pourquoi les connaissances d’un homme se composent uniquement de deux parties: les données de l’expérience directe et les données de l’expérience indirecte. Et ce qui est pour moi expérience indirecte reste pour d’autres expérience directe. Il s’ensuit que, prises dans leur ensemble, les connaissances de quelque ordre que ce soit sont inséparables de l’expérience directe. La source de toutes les connaissances réside dans les sensations reçues du monde extérieur objectif par les organes des sens de l’homme; celui qui nie la sensation, qui nie l’expérience directe, qui nie la participation personnelle à la pratique destinée à transformer la réalité n’est pas un matérialiste. C’est la raison pour laquelle les "je-sais-tout" sont si ridicules. Il y a un vieux proverbe chinois: "Si l’on ne pénètre pas dans la tanière du tigre, comment peut-on capturer ses petits?" Ce proverbe est vrai pour la pratique humaine, il l’est également pour la théorie de la connaissance. La connaissance coupée de la pratique est inconcevable.

Pour mettre en évidence le mouvement matérialiste-dialectique de la connaissance — mouvement de l’approfondissement progressif de la connaissance — qui surgit sur la base de la pratique transformant la réalité, nous allons donner encore quelques exemples concrets.

Dans la période initiale de sa pratique, période de la destruction des machines et de la lutte spontanée, le prolétariat ne se trouvait, dans sa connaissance de la société capitaliste, qu’au degré de la connaissance sensible et n’appréhendait que des aspects isolés et la liaison externe des différents phénomènes du capitalisme. Il n’était encore que ce qu’on appelle une  classe en soi". Mais dès la seconde période de sa pratique, période de la lutte économique et politique consciente et organisée, du fait de son activité pratique, de son expérience acquise au cours d’une lutte prolongée, expérience qui fut généralisée scientifiquement par Marx et Engels et d’où naquit la théorie marxiste qui servit à l’éduquer, il fut à même de comprendre l’essence de la société capitaliste, les rapports d’exploitation entre les classes sociales, ses propres tâches historiques, et devint alors une "classe pour soi". C’est la même voie que suivit le peuple chinois dans sa connaissance de l’impérialisme. Le premier degré fut celui de la connaissance sensible, superficielle, tel qu’il fut marqué, à l’époque des mouvements des Taiping [6], des Yihotouan [7] et autres, par la lutte sans discrimination contre les étrangers. Le second degré seulement fut celui de la connaissance rationnelle, lorsque le peuple chinois discerna les différentes contradictions internes et externes de l’impérialisme, lorsqu’il discerna l’essence de l’oppression et de l’exploitation exercées sur les larges masses populaires de Chine par l’impérialisme qui s’était allié avec la bourgeoisie compradore et la classe féodale chinoises; cette connaissance ne commença qu’avec la période du Mouvement du 4 Mai 1919 [8].

Considérons maintenant la guerre. Si la guerre était dirigée par des gens sans expérience dans ce domaine, ils ne pourraient, au premier degré, comprendre les lois profondes qui régissent la conduite d’une guerre donnée (telle notre Guerre révolutionnaire agraire des dix dernières années). Au premier degré, ils ne pourraient acquérir que l’expérience d’un grand nombre de combats dont beaucoup, du reste, se termineraient pour eux par des défaites. Néanmoins, cette expérience (l’expérience des victoires et surtout des défaites) leur permettrait de comprendre l’enchaînement interne de toute la guerre, c’est-à-dire les lois de cette guerre déterminée, d’en comprendre la stratégie et la tactique et, par là même, de la diriger avec assurance. Si, à un tel moment, la direction de la guerre passait à un homme dépourvu d’expérience, celui-ci aurait, à son tour, à subir un certain nombre de défaites (c’est-à-dire à acquérir de l’expérience) avant de bien comprendre les lois réelles de la guerre.

Il nous arrive souvent d’entendre des camarades, qui hésitent à se charger de tel ou tel travail, déclarer qu’ils craignent de ne pouvoir s’en acquitter. Pourquoi ce manque d’assurance? Parce qu’ils n’ont pas saisi le contenu et les conditions de ce travail selon les lois qui les régissent, ou bien ils n’ont jamais eu l’occasion de s’occuper d’un tel travail ou bien ils ne l’ont eue que rarement; il ne peut donc être question pour eux d’en connaître les lois. Mais lorsqu’on aura fait devant eux une analyse détaillée de la nature et des conditions du travail, ils commenceront à être plus sûrs d’eux-mêmes et accepteront de s’en charger. Si, au bout d’un certain temps consacré à ce travail, ils acquièrent de l’expérience, et s’ils veulent bien, sans parti pris, examiner à fond l’état de la situation, au lieu de considérer les choses d’une manière subjective, unilatérale et superficielle, ils seront capables de tirer par eux-mêmes les conclusions concernant la manière dont il convient de s’y prendre, et ils se mettront à travailler avec bien plus d’assurance. Seuls les gens qui ont une vue subjective, unilatérale et superficielle des problèmes se mêlent de donner présomptueusement des ordres ou des instructions dès qu’ils arrivent dans un endroit nouveau, sans s’informer de l’état de la situation, sans chercher à voir les choses dans leur ensemble (leur histoire et leur état présent considéré comme un tout) ni à en pénétrer l’essence même (leur caractère et leur liaison interne); il est inévitable que de telles gens trébuchent.

Il apparaît, en conséquence, que le premier pas dans le processus de la connaissance, c’est le contact avec le monde extérieur: le degré des sensations. Le second, c’est la synthèse des données fournies par les sensations, leur mise en ordre et leur élaboration: le degré des concepts, des jugements et des déductions. C’est seulement lorsque les données sensibles sont en grand nombre (et non pas fragmentaires, incomplètes), conformes à la réalité (et non pas illusoires), qu’il est possible, sur la base de ces données, d’élaborer des concepts corrects, une logique juste.

Il faut souligner ici deux points importants. Le premier, dont il a été question précédemment et sur lequel il convient de revenir une fois de plus, est la dépendance de la connaissance rationnelle à l’égard de la connaissance sensible. Toute personne qui considère que la connaissance rationnelle peut ne pas provenir de la connaissance sensible est un idéaliste. L’histoire de la philosophie a connu une école "rationaliste" qui n’admet que la réalité de la raison et nie celle de l’expérience, qui croit que l’on ne peut se fonder que sur la raison et non sur l’expérience sensible; l’erreur de cette école est d’avoir interverti l’ordre des choses. Si l’on peut se fier aux données de la connaissance rationnelle, c’est justement parce qu’elles découlent des données de la perception sensible; autrement, elles deviendraient un fleuve sans source, un arbre sans racines, elles seraient quelque chose de subjectif, qui naîtrait de soi-même et auquel on ne pourrait se fier. Du point de vue de l’ordre du processus de la connaissance, l’expérience sensible est la donnée première, et nous soulignons l’importance de la pratique sociale dans le processus de la connaissance, car c’est seulement sur la base de la pratique sociale de l’homme que peut naître chez lui la connaissance, qu’il peut acquérir l’expérience sensible issue du monde extérieur objectif. Pour un homme qui se serait bouché les yeux et les oreilles, qui se couperait complètement du monde extérieur objectif, il ne pourrait être question de connaissance. La connaissance commence avec l’expérience, c’est là le matérialisme de la théorie de la connaissance.

Le second point, c’est la nécessité d’approfondir la connaissance, la nécessité de passer du degré de la connaissance sensible au degré de la connaissance rationnelle, telle est la dialectique de la théorie de la connaissance [9]. Estimer que la connaissance peut s’arrêter au degré inférieur, celui de la connaissance sensible, estimer qu’on ne peut se fier qu’à la connaissance sensible et non à la connaissance rationnelle, c’est répéter les erreurs, connues dans l’histoire, de 1′ "empirisme". Les erreurs de cette théorie consistent à ne pas comprendre que, tout en étant le reflet de certaines réalités du monde objectif (je ne parlerai pas ici de cet empirisme idéaliste qui limite l’expérience à ce qu’on appelle l’introspection), les données de la perception sensible n’en sont pas moins unilatérales, superficielles, que ce reflet est incomplet, qu’il ne traduit pas l’essence des choses. Pour refléter pleinement une chose dans sa totalité, pour refléter son essence et ses lois internes, il faut procéder à une opération intellectuelle en soumettant les riches données de la perception sensible à une élaboration qui consiste à rejeter la balle pour garder le grain, à éliminer ce qui est fallacieux pour conserver le vrai, à passer d’un aspect des phénomènes à l’autre, du dehors au dedans, de façon à créer un système de concepts et de théories; il faut sauter de la connaissance sensible à la connaissance rationnelle. Cette élaboration ne rend pas nos connaissances moins complètes, moins sûres. Au contraire, tout ce qui, dans le processus de la connaissance, a été soumis à une élaboration scientifique sur la base de la pratique, reflète, comme le dit Lénine, d’une manière plus profonde, plus fidèle, plus complète, la réalité objective. C’est ce que ne comprennent pas les "praticiens" vulgaires qui s’inclinent devant l’expérience et dédaignent la théorie, si bien qu’ils ne peuvent embrasser le processus objectif dans son ensemble, n’ont ni clarté d’orientation ni vastes perspectives et s’enivrent de leurs succès occasionnels et de leurs vues étroites. Si ces gens dirigeaient la révolution, ils la conduiraient dans une impasse.

La connaissance rationnelle dépend de la connaissance sensible et celle-ci doit se développer en connaissance rationnelle, telle est la théorie matérialiste-dialectique de la connaissance. En philosophie, ni le "rationalisme" ni l’ "empirisme" ne comprennent le caractère historique ou dialectique de la connaissance, et, bien que ces théories recèlent l’une comme l’autre un aspect de la vérité (il s’agit du rationalisme et de l’empirisme matérialistes et non idéalistes), elles sont toutes deux erronées du point de vue de la théorie de la connaissance considérée dans son ensemble. Le mouvement matérialiste-dialectique de la connaissance, qui va du sensible au rationnel, intervient aussi bien dans le processus de la connaissance du petit (par exemple, la connaissance d’une chose, d’un travail quelconque) que dans le processus de la connaissance du grand (par exemple, la connaissance de telle ou telle société, de telle ou telle révolution).

Néanmoins, le mouvement de la connaissance ne s’achève pas là. Si on arrêtait le mouvement matérialiste-dialectique de la connaissance à la connaissance rationnelle, on n’aurait parlé que de la moitié du problème, et même, du point de vue de la philosophie marxiste, de cette moitié qui n’est pas la plus importante. La philosophie marxiste estime que l’essentiel, ce n’est pas de comprendre les lois du monde objectif pour être en état de l’expliquer, mais c’est d’utiliser la connaissance de ces lois pour transformer activement le monde. Du point de vue marxiste, la théorie est importante, et son importance s’exprime pleinement dans cette parole de Lénine: "Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire [10]." Mais le marxisme accorde une grande importance à la théorie justement et uniquement parce qu’elle peut être un guide pour l’action. Si, étant arrivé à une théorie juste, on se contente d’en faire un sujet de conversation pour la laisser ensuite de côté, sans la mettre en pratique, cette théorie, si belle qu’elle puisse être, reste sans intérêt. La connaissance commence avec la pratique; quand on a acquis par la pratique des connaissances théoriques, on doit encore retourner à la pratique. Le rôle actif de la connaissance ne s’exprime pas seulement dans le bond actif de la connaissance sensible à la connaissance rationnelle, mais encore, ce qui est plus important, il doit s’exprimer dans le bond de la connaissance rationnelle à la pratique révolutionnaire. Ayant acquis la connaissance des lois du monde, on doit la diriger de nouveau vers la pratique de la transformation du monde, l’appliquer de nouveau dans la pratique de la production, dans la pratique de la lutte révolutionnaire de classe et de la lutte révolutionnaire pour la libération de la nation, de même que dans la pratique de l’expérience scientifique. Tel est le processus de vérification et de développement de la théorie, le prolongement de tout le processus de la connaissance. La question de savoir si une théorie correspond à la vérité objective n’est pas et ne peut être résolue entièrement dans le mouvement de la connaissance sensible à la connaissance rationnelle dont il a été parlé plus haut. Pour résoudre complètement cette question, il est nécessaire de diriger de nouveau la connaissance rationnelle vers la pratique sociale, d’appliquer la théorie dans la pratique et de voir si elle peut conduire au but fixé. Nombre de théories des sciences de la nature sont reconnues vraies non seulement parce qu’elles ont été considérées comme telles lorsque des savants les ont élaborées, mais parce qu’elles se sont vérifiées ensuite dans la pratique scientifique. De même, le marxisme-léninisme est reconnu comme vérité non seulement parce que cette doctrine a été scientifiquement élaborée par Marx, Engels, Lénine et Staline, mais parce qu’elle a été confirmée par la pratique ultérieure de la lutte révolutionnaire de classe et de la lutte révolutionnaire pour la libération de la nation. Le matérialisme dialectique est une vérité générale parce que personne, dans sa pratique, ne peut sortir de ce cadre. L’histoire de la connaissance humaine nous apprend que de nombreuses théories étaient d’une vérité incomplète, et que c’est leur vérification dans la pratique qui a permis de la compléter. Nombre de théories étaient erronées, et c’est leur vérification dans la pratique qui a permis d’en corriger les erreurs. C’est pourquoi la pratique est le critère de la vérité. "Le point de vue de la vie, de la pratique, doit être le point de vue premier, fondamental de la théorie de la connaissance [11]."

Staline s’est exprimé d’une manière remarquable à ce sujet: "… la théorie devient sans objet si elle n’est pas rattachée à la pratique révolutionnaire; de même, exactement, que la pratique devient aveugle si sa voie n’est pas éclairée par la théorie révolutionnaire [12]."

Est-ce là que s’achève le mouvement de la connaissance? Nous répondons oui et non. Quand l’homme, dans la société, s’adonne à une activité pratique en vue de la modification d’un processus objectif déterminé (qu’il soit naturel ou social) à un degré déterminé de son développement, il peut, grâce au reflet du processus objectif dans son cerveau et à sa propre activité subjective, passer de la connaissance sensible à la connaissance rationnelle, élaborer des idées, des théories, des plans ou des projets qui correspondent, dans l’ensemble, aux lois de ce processus objectif; il peut ensuite appliquer ces idées, théories, plans ou projets à la pratique de la modification du même processus objectif; s’il parvient au but fixé, c’est-à-dire s’il réussit, dans la pratique de ce processus, à réaliser, au moins dans leurs grands traits, les idées, théories, plans ou projets préalablement élaborés, le mouvement de la connaissance de ce processus déterminé peut alors être considéré comme achevé. Par exemple, dans le processus de modification de la nature, la réalisation d’un plan de construction, la confirmation d’une hypothèse scientifique, la création d’un mécanisme, la récolte d’une plante cultivée, ou bien, dans le processus de modification de la société, le succès d’une grève, la victoire dans une guerre, l’accomplissement d’un programme d’enseignement, signifient que chaque fois le but fixé a été atteint. Néanmoins, d’une manière générale, il est rare, tant dans la pratique d’une modification de la nature que dans celle d’une modification de la société, que les idées, théories, plans ou projets, préalablement élaborés par les hommes, se trouvent réalisés sans subir le moindre changement. C’est que les gens qui transforment la réalité sont constamment soumis à de multiples limitations: ils sont limités non seulement par les conditions scientifiques et techniques, mais encore par le développement du processus objectif lui-même et le degré auquel il se manifeste (les aspects et l’essence du processus objectif n’étant pas encore complètement mis en évidence). Dans une telle situation, par suite de l’apparition dans la pratique de circonstances imprévues, les idées, théories, plans ou projets se trouvent souvent partiellement et parfois même entièrement modifiés. En d’autres termes, il arrive que les idées, théories, plans ou projets, tels qu’ils ont été élaborés à l’origine, ne correspondent pas à la réalité, soit partiellement soit totalement, et se trouvent être, partiellement ou totalement erronés. Bien souvent, c’est seulement après des échecs répétés qu’on réussit à éliminer l’erreur, à se conformer aux lois du processus objectif, à transformer ainsi le subjectif en objectif, c’est-à-dire à parvenir, dans la pratique, aux résultats attendus. En tout cas, c’est à ce moment que le mouvement de la connaissance des hommes concernant un processus objectif déterminé, à un degré déterminé de son développement, peut être considéré comme achevé.

Toutefois, si l’on considère le processus dans son développement, le mouvement de la connaissance humaine ne s’achève pas là. Tout processus, qu’il soit naturel ou social, progresse et se développe en raison de ses contradictions et luttes internes, et le mouvement de la connaissance humaine doit également progresser et se développer en conséquence. S’il s’agit d’un mouvement social, les véritables dirigeants révolutionnaires doivent non seulement savoir corriger les erreurs qui apparaissent dans leurs idées, théories, plans ou projets, comme cela a été dit précédemment, il faut encore, lorsqu’un processus objectif progresse et passe d’un degré de son développement à un autre, qu’ils soient aptes, eux-mêmes et tous ceux qui participent à la révolution avec eux, à suivre ce progrès et ce passage dans leur connaissance subjective, c’est-à-dire qu’ils doivent faire en sorte que les nouvelles tâches révolutionnaires et les nouveaux projets de travail proposés correspondent aux nouvelles modifications de la situation. Dans une période révolutionnaire, la situation change très vite; si les révolutionnaires n’adaptent pas rapidement leur connaissance à la situation, ils seront incapables de faire triompher la révolution.

Il arrive souvent, néanmoins, que les idées retardent sur la réalité, et cela parce que la connaissance humaine se trouve limitée par de nombreuses conditions sociales. Nous luttons dans nos rangs révolutionnaires contre les entêtés dont les idées ne suivent pas le rythme des modifications de la situation objective, ce qui, dans l’histoire, s’est manifesté sous la forme de l’opportunisme de droite. Ces gens ne voient pas que la lutte des contraires a déjà fait avancer le processus objectif alors que leur connaissance en reste encore au degré précédent. Cette particularité est propre aux idées de tous les entêtés. Leurs idées sont coupées de la pratique sociale, et ils ne savent pas marcher devant le char de la société pour le guider, ils ne font que se traîner derrière, se plaignant qu’il aille trop vite et essayant de le ramener en arrière ou de le faire rouler en sens inverse.

Nous sommes également contre les phraseurs "de gauche". Leurs idées s’aventurent au-delà d’une étape de développement déterminée du processus objectif: les uns prennent leurs fantaisies pour des réalités, d’autres essaient de réaliser de force, dans le présent, des idéaux qui ne sont réalisables que dans l’avenir; leurs idées, coupées de la pratique actuelle de la majorité des gens, coupées de la réalité actuelle, se traduisent dans l’action par l’aventurisme.

L’idéalisme et le matérialisme mécaniste, l’opportunisme et l’aventurisme se caractérisent par la rupture entre le subjectif et l’objectif, par la séparation de la connaissance et de la pratique. La théorie marxiste-léniniste de la connaissance, qui se distingue par la pratique sociale scientifique, doit forcément livrer un combat résolu contre ces conceptions erronées. Les marxistes reconnaissent que, dans le processus général, absolu du développement de l’univers, le développement de chaque processus particulier est relatif, et que, par conséquent, dans le flot infini de la vérité absolue, la connaissance qu’ont les hommes d’un processus particulier à chaque degré de son développement n’est qu’une vérité relative. De la somme d’innombrables vérités relatives se constitue la vérité absolue [13]. Dans son développement, un processus objectif est plein de contradictions et de luttes, il en est de même d’un mouvement de la connaissance humaine. Tout mouvement dialectique dans le monde objectif trouve, tôt ou tard, son reflet dans la connaissance humaine. Dans la pratique sociale, le processus d’apparition, de développement et de disparition est infini, également infini est le processus d’apparition, de développement et de disparition dans la connaissance humaine. Puisque la pratique des hommes, qui transforme la réalité objective suivant des idées, des théories, des plans, des projets déterminés, avance toujours, leur connaissance de la réalité objective n’a pas de limites. Le mouvement de transformation, dans le monde de la réalité objective, n’a pas de fin, et l’homme n’a donc jamais fini de connaître la vérité dans le processus de la pratique. Le marxisme-léninisme n’a nullement épuisé la vérité; sans cesse, dans la pratique, il ouvre la voie à la connaissance de la vérité. Notre conclusion est l’unité historique, concrète, du subjectif et de l’objectif, de la théorie et de la pratique, du savoir et de l’action; nous sommes contre toutes les conceptions erronées, "de gauche" ou de droite, coupées de l’histoire concrète.

À l’époque actuelle du développement social, l’histoire a chargé le prolétariat et son parti de la responsabilité d’acquérir une juste connaissance du monde et de le transformer. Ce processus, la pratique de transformation du monde, processus déterminé par la connaissance scientifique, est arrivé à un moment historique, en Chine comme dans le monde entier, à un moment d’une haute importance, sans précédent dans l’histoire de l’humanité — le moment de dissiper complètement les ténèbres en Chine comme dans le monde entier, et de transformer notre monde en un monde radieux, tel qu’on n’en a jamais connu. La lutte du prolétariat et du peuple révolutionnaire pour la transformation du monde implique la réalisation des tâches suivantes: la transformation du monde objectif comme celle du monde subjectif de chacun — la transformation des capacités cognitives de chacun comme celle du rapport existant entre le monde subjectif et le monde objectif. Cette transformation a déjà commencé sur une partie du globe, en Union soviétique. On y accélère actuellement le processus. Le peuple chinois et les peuples du monde entier sont engagés dans ce processus de transformation ou le seront. Et le monde objectif à transformer inclut tous les adversaires de cette transformation; ils doivent passer par l’étape de la contrainte avant de pouvoir aborder l’étape de la transformation consciente. L’époque où l’humanité entière entreprendra de façon consciente sa propre transformation et la transformation du monde sera celle du communisme mondial.

Par la pratique découvrir les vérités, et encore par la pratique confirmer les vérités et les développer. Partir de la connaissance sensible pour s’élever activement à la connaissance rationnelle, puis partir de la connaissance rationnelle pour diriger activement la pratique révolutionnaire afin de transformer le monde subjectif et objectif. La pratique, la connaissance, puis de nouveau la pratique et la connaissance. Cette forme cyclique n’a pas de fin, et de plus, à chaque cycle, le contenu de la pratique et de la connaissance s’élève à un niveau supérieur. Telle est dans son ensemble la théorie matérialiste-dialectique de la connaissance, telle est la conception que se fait le matérialisme dialectique de l’unité du savoir et de l’action.

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NOTES

[1]. V. I. Lénine, Notes sur La Science de la logique de Hegel, livre trois, troisième section : "L’idée" dans "Résumé de La Science de la logique de Hegel" (septembre-décembre 1914).

[2]. Voir K. Marx: "Thèses sur Feuerbach" (printemps 1845) et V. I. Lénine: Matérialisme et empiriocriticisme (second semestre 1908), chapitre II, section 6.

[3]. Son kouo yen yl (Le Roman des Trois Royaumes), célèbre roman historique dont l’auteur est Louo Kouan-tchong (fin du XIVe siècle-début du XVe).

[4]. V. I. Lénine: Notes sur La Science de la logique de Hegel, livre trois: "Science de la logique subjective ou la théorie du concept" dans "Résumé de La Science de la logique de Hegel".

[5]. À partir de la dynastie des Tang, les examens impériaux de la Chine féodale furent organisés à trois échelons: national, provincial et du district (ou tcheou). Celui qui réussissait aux examens de district s’appelait sieoutsai.

[6]. Mouvement révolutionnaire paysan du milieu du XIXe siècle dirigé contre la domination féodale et l’oppression nationale de la dynastie des Tsing. En janvier 1851, Hong Sieou-tsiuan, Yang Sieou-tsing et d’autres chefs de ce mouvement organisèrent un soulèvement dans le Kouangsi et proclamèrent la fondation du Royaume céleste des Taiping. En 1852, l’armée paysanne quitta le Kouangsi et se dirigea vers le nord, traversant le Hounan, le Houpei, le Kiangsi et l’Anhouei. En 1853, elle prit Nankin, centre urbain du Bas-Yangtsé. Une partie de ses forces continua sa marche vers le nord et poussa jusqu’aux abords de Tientsin, grande ville de la Chine du Nord. Comme l’armée des Taiping omit d’établir de solides bases d’appui dans les territoires qu’elle occupait, et que son groupe dirigeant, après avoir fait de Nankin la capitale, commit de nombreuses fautes politiques et militaires, elle ne put résister aux attaques conjointes des troupes contre-révolutionnaires du gouvernement des Tsing et des pays agresseurs, la Grande-Bretagne, les États-Unis et la France, et elle fut vaincue en 1864.

[7]. I1 apparut en 1900 dans le nord de la Chine; ce fut un mouvement de lutte armée dirigé contre l’impérialisme. Ce mouvement groupait principalement les larges masses de paysans et d’artisans qui, organisées en sociétés secrètes et utilisant les croyances religieuses et les superstitions comme moyen de liaison, combattirent vaillamment les forces coalisées d’agression de huit puissances impérialistes: États-Unis, Grande-Bretagne, Japon, Allemagne, Russie, France, Italie et Autriche. Ces forces réprimèrent sauvagement le mouvement après s’être emparées de Pékin et de Tientsin.

[8]. Mouvement révolutionnaire anti-impérialiste et antiféodal qui éclata le 4 mai 1919. Dans la première moitié de l’année, la Grande-Bretagne, la France, les États-Unis, le Japon, l’Italie et d’autres puissances impérialistes, victorieuses dans la Première guerre mondiale, avaient tenu à Paris une conférence pour partager le butin de guerre et décidé que le Japon prendrait possession des droits privilégiés de l’Allemagne dans la province chinoise du Chantong. Les étudiants de Pékin furent les premiers à exprimer leur ferme opposition en organisant des meetings et des manifestations le 4 mai. Le gouvernement des seigneurs de guerre du Peiyang exerça une répression contre eux et opéra plus de trente arrestations. En signe de protestation, ils déclenchèrent une grève à laquelle un grand nombre d’étudiants d’autres endroits firent écho. Le 3 juin, le gouvernement des seigneurs de guerre du Peiyang procéda à des arrestations massives à Pékin, et, en deux jours, environ 1,000 étudiants furent arrêtés. Les événements du 3 juin accrurent encore l’indignation du peuple tout entier. Le 5 juin, les ouvriers et les commerçants commencèrent à faire grève à Changhaï et en de nombreux autres endroits. Ce mouvement patriotique qui, au début, englobait surtout des intellectuels, prit bientôt une ampleur nationale avec la participation du prolétariat, de la petite bourgeoisie et de la bourgeoisie. Parallèlement à son développement, le mouvement de la culture nouvelle contre le féodalisme, pour la science et la démocratie, déclenché avant le "4 Mai", se transforma en un puissant mouvement révolutionnaire culturel dont le contenu principal était la propagation du marxisme-léninisme.

[9]. V. I. Lénine, Notes sur La Science de la logique de Hegel, livre trois, troisième section : "L’idée" dans " Résumé de La Science de la logique de Hegel" (septembre-décembre 1914), où Lénine dit: "Pour comprendre, il faut commencer à comprendre, à étudier empiriquement, s’élever de l’empirique au général".

[10]. V. I. Lénine: Que faire? (automne 1901-février 1902

[11]. V. I. Lénine: Matérialisme et empiriocriticisme, chapitre II, section 6.

[12]. J. Staline: Des principes du léninisme (avril-mai 1924), partie III: "La théorie".

[13]. Voir V. I. Lénine: Matérialisme et empiriocriticisme, chapitre II, section 5.

MAO TSÉ-TOUNG (1973a), «À propos de la pratique», Écrits choisis en trois volumes I. François Maspéro, Petite Collection Maspéro, pp 167-186.

Le MAO ZEDONG d’Andy Warhol

À propos de la contradiction (1937)

Essai philosophique écrit par Mao Tsé-toung en août 1937 à la suite de son ouvrage: De la pratique et destiné comme celui-ci à corriger les graves erreurs d’ordre dogmatique existant dans le Parti. D’abord présenté sous forme de conférence à l’École militaire et politique antijaponaise de Yenan, cet écrit a été révisé par l’auteur lorsqu’il fut inclus dans ses œuvres choisies.

La loi de la contradiction inhérente aux choses, aux phénomènes, ou loi de l’unité des contraires, est la loi fondamentale de la dialectique matérialiste. Lénine dit: "Au sens propre, la dialectique est l’étude de la contradiction dans l’essence même des choses …" [1]. Cette loi, Lénine dit souvent qu’elle est le fond de la dialectique, il dit aussi qu’elle est le noyau de la dialectique [2]. C’est pourquoi lorsque nous étudions cette loi, nous sommes obligés d’aborder un vaste cercle de problèmes, un bon nombre de questions philosophiques. Si nous pouvons tirer au clair toutes ces questions, nous comprendrons dans ses fondements mêmes la dialectique matérialiste. Ces questions sont les suivantes: les deux conceptions du monde, l’universalité de la contradiction, le caractère spécifique de la contradiction, la contradiction principale et l’aspect principal de la contradiction, l’identité et la lutte des aspects de la contradiction, la place de l’antagonisme dans la contradiction.

La critique dont l’idéalisme de l’école de Déborine [3] a été l’objet dans les milieux philosophiques soviétiques au cours de ces dernières années a suscité un vif intérêt parmi nous. L’idéalisme de Déborine a exercé une influence des plus pernicieuses au sein du Parti communiste chinois, et on ne peut dire que les conceptions dogmatiques dans notre Parti n’aient rien à voir avec cette école. Par conséquent, l’objectif principal dans notre étude de la philosophie, à l’heure actuelle, doit être d’extirper les conceptions dogmatiques.

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I.  LES DEUX CONCEPTIONS DU MONDE

Dans l’histoire de la connaissance humaine, il a toujours existé deux conceptions des lois du développement du monde: l’une est métaphysique, l’autre dialectique; elles constituent deux conceptions du monde opposées. Lénine dit:

«Les deux concepts fondamentaux (ou les deux possibles? ou les deux concepts donnés par l’histoire?) du développement (de l’évolution) sont: le développement en tant que diminution et augmentation, en tant que répétition, et le développement en tant qu’unité des contraires (dédoublement de ce qui est un, en contraires qui s’excluent mutuellement, et rapports entre eux)»  [4].

Lénine parle justement ici de ces deux conceptions différentes du monde.

Pendant une longue période de l’histoire, le mode de pensée métaphysique a été le propre de la conception idéaliste du monde et a occupé, en Chine comme en Europe, une place dominante dans l’esprit des gens. En Europe, le matérialisme lui-même, au début de l’existence de la bourgeoisie, a été métaphysique. Du fait que toute une série d’États européens sont entrés, au cours de leur développement socio-économique, dans la phase d’un capitalisme hautement développé, que les forces productives, la lutte des classes et la science ont atteint un niveau de développement sans précédent dans l’histoire et que le prolétariat industriel est devenu la plus grande force motrice de l’histoire, est née la conception marxiste, matérialiste-dialectique, du monde. Dès lors, au sein de la bourgeoisie, on a vu apparaître, à côté d’un idéalisme réactionnaire patent, nullement camouflé, un évolutionnisme vulgaire opposé à la dialectique matérialiste.

La métaphysique, ou l’évolutionnisme vulgaire, considère toutes les choses dans le monde comme isolées, en état de repos; elle les considère unilatéralement. Une telle conception du monde fait regarder toutes les choses, tous les phénomènes du monde, leurs formes et leurs catégories comme éternellement isolés les uns des autres, comme éternellement immuables. Si elle reconnaît les changements, c’est seulement comme augmentation ou diminution quantitatives, comme simple déplacement. Et les causes d’une telle augmentation, d’une telle diminution, d’un tel déplacement, elle ne les fait pas résider dans les choses ou les phénomènes eux-mêmes, mais en dehors d’eux, c’est-à-dire dans l’action de forces extérieures. Les métaphysiciens estiment que les différentes choses, les différents phénomènes dans le monde ainsi que leur caractère spécifique restent immuables dès le commencement de leur existence, et que leurs modifications ultérieures ne sont que des augmentations ou des diminutions quantitatives. Ils estiment qu’une chose ou un phénomène ne peut que se reproduire indéfiniment et ne peut pas se transformer en quelque chose d’autre, de différent. Selon eux, tout ce qui caractérise la société capitaliste: l’exploitation, la concurrence, l’individualisme, etc. se rencontre également dans la société esclavagiste de l’antiquité, voire dans la société primitive, et existera éternellement, immuablement. Les causes du développement de la société, ils les expliquent par des conditions extérieures à la société: le milieu géographique, le climat, etc. Ils tentent d’une façon simpliste de trouver les causes du développement en dehors des choses et des phénomènes eux-mêmes, niant cette thèse de la dialectique matérialiste selon laquelle le développement des choses et des phénomènes est suscité par leurs contradictions internes. C’est pourquoi ils ne sont pas en mesure d’expliquer la diversité qualitative des choses et des phénomènes et la transformation d’une qualité en une autre. Cette pensée, en Europe, a trouvé son expression aux XVIIe et XVIIIe siècles dans le matérialisme mécaniste, puis, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, dans l’évolutionnisme vulgaire. En Chine, la pensée métaphysique qui s’exprimait dans les mots "Le ciel est immuable, immuable est le Tao" [5] a été défendue longtemps par la classe féodale décadente au pouvoir. Quant au matérialisme mécaniste et à l’évolutionnisme vulgaire, importés d’Europe dans les cent dernières années, ils ont trouvé leurs tenants dans la bourgeoisie.

Contrairement à la conception métaphysique du monde, la conception matérialiste-dialectique veut que l’on parte, dans l’étude du développement d’une chose ou d’un phénomène, de son contenu interne, de ses relations avec d’autres choses ou d’autres phénomènes, c’est-à-dire que l’on considère le développement des choses ou des phénomènes comme leur mouvement propre, nécessaire, interne, chaque chose, chaque phénomène étant d’ailleurs, dans son mouvement, en liaison et en interaction avec les autres choses, les autres phénomènes qui l’environnent. La cause fondamentale du développement des choses et des phénomènes n’est pas externe, mais interne; elle se trouve dans les contradictions internes des choses et des phénomènes eux-mêmes. Toute chose, tout phénomène implique ces contradictions d’où procèdent son mouvement et son développement. Ces contradictions, inhérentes aux choses et aux phénomènes, sont la cause fondamentale de leur développement, alors que leur liaison mutuelle et leur action réciproque n’en constituent que les causes secondes. Ainsi donc, la dialectique matérialiste a combattu énergiquement la théorie métaphysique de la cause externe, de l’impulsion extérieure, propre au matérialisme mécaniste et à l’évolutionnisme vulgaire. Il est clair que les causes purement externes sont seulement capables de provoquer le mouvement mécanique des choses et des phénomènes, c’est-à-dire les modifications de volume, de quantité, et qu’elles ne peuvent expliquer pourquoi les choses et les phénomènes sont d’une diversité qualitative infinie, pourquoi ils passent d’une qualité à une autre. En fait, même le mouvement mécanique, provoqué par une impulsion extérieure, se réalise par l’intermédiaire des contradictions internes des choses et des phénomènes. Dans le monde végétal et animal, la simple croissance, le développement quantitatif est aussi provoqué principalement par les contradictions internes. De même, le développement de la société est dû surtout à des causes internes et non externes. On voit des pays qui se trouvent dans des conditions géographiques et climatiques quasi identiques se développer d’une manière très différente et très inégale. Il arrive que dans un seul et même pays de grands changements se produisent dans la société sans que soient modifiés le milieu géographique et le climat. La Russie impérialiste est devenue l’Union soviétique socialiste, et le Japon féodal, fermé au monde extérieur, est devenu le Japon impérialiste, bien que la géographie et le climat de ces pays n’aient subi aucune modification. La Chine, longtemps soumise au régime féodal, a connu de grands changements au cours des cent dernières années; elle évolue maintenant vers une Chine nouvelle, émancipée et libre; et pourtant ni la géographie ni le climat de la Chine ne se sont modifiés. Certes, des changements se produisent dans la géographie et le climat de tout le globe terrestre et de chacune de ses parties, mais ils sont insignifiants en comparaison de ceux de la société; les premiers demandent des dizaines de milliers d’années pour se manifester, tandis que pour les seconds, il suffit de millénaires, de siècles, de décennies, voire de quelques années ou de quelques mois seulement (en période de révolution). Selon le point de vue de la dialectique matérialiste, les changements dans la nature sont dus principalement au développement de ses contradictions internes. Ceux qui interviennent dans la société proviennent surtout du développement des contradictions à l’intérieur de la société, c’est-à-dire des contradictions entre les forces productives et les rapports de production, entre les classes, entre le nouveau et l’ancien. Le développement de ces contradictions fait avancer la société, amène le remplacement de la vieille société par la nouvelle. La dialectique matérialiste exclut-elle les causes externes? Nullement. Elle considère que les causes externes constituent la condition des changements, que les causes internes en sont la base, et que les causes externes opèrent par l’intermédiaire des causes internes. L’œuf qui a reçu une quantité appropriée de chaleur se transforme en poussin, mais la chaleur ne peut transformer une pierre en poussin, car leurs bases sont différentes. Les différents peuples agissent constamment les uns sur les autres. À l’époque du capitalisme, en particulier à l’époque de l’impérialisme et des révolutions prolétariennes, l’influence mutuelle et l’interaction des différents pays dans les domaines de la politique, de l’économie et de la culture sont énormes. La Révolution socialiste d’Octobre a ouvert une ère nouvelle non seulement dans l’histoire de la Russie, mais aussi dans celle du monde entier; elle a influé sur les changements internes dans différents pays, et aussi, avec une intensité particulière, sur les changements internes en Chine. Mais les modifications qui en ont résulté se sont produites par l’intermédiaire des lois internes propres à ces pays, propres à la Chine. De deux armées aux prises, l’une est victorieuse, l’autre est défaite: cela est déterminé par des causes internes. La victoire est due soit à la puissance de l’armée, soit à la justesse de vue de son commandement; la défaite tient soit à la faiblesse de l’armée, soit aux erreurs commises par son commandement; c’est par l’intermédiaire des causes internes que les causes externes produisent leur effet. En Chine, si la grande bourgeoisie a vaincu en 1927 le prolétariat, c’est grâce à l’opportunisme qui se manifestait au sein même du prolétariat chinois (à l’intérieur du Parti communiste chinois). Lorsque nous en eûmes fini avec cet opportunisme, la révolution chinoise reprit son essor. Plus tard, elle a de nouveau sérieusement souffert des coups infligés par l’ennemi, cette fois à la suite des tendances aventuristes apparues au sein de notre Parti. Et quand nous eûmes liquidé cet aventurisme, notre cause recommença à progresser. Il s’ensuit que pour conduire la révolution à la victoire, un parti doit s’appuyer sur la justesse de sa ligne politique et la solidité de son organisation.

La conception dialectique du monde apparaît en Chine et en Europe dès l’antiquité. Toutefois, la dialectique des temps anciens avait quelque chose de spontané, de primitif; en raison des conditions sociales et historiques d’alors, elle ne pouvait encore constituer un système théorique, donc expliquer le monde sous tous ses aspects, et elle fut remplacée par la métaphysique. Le célèbre philosophe allemand Hegel, qui a vécu à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, a apporté une très importante contribution à la dialectique; toutefois, sa dialectique était idéaliste. C’est seulement lorsque Marx et Engels, les grands protagonistes du mouvement prolétarien, eurent généralisé les résultats positifs obtenus par l’humanité au cours du développement de la connaissance et qu’ils eurent, en particulier, repris dans un esprit critique les éléments rationnels de la dialectique de Hegel et créé la grande théorie du matérialisme dialectique et historique qu’une révolution sans précédent se produisit dans l’histoire de la connaissance humaine. Cette théorie fut développée plus tard par Lénine et Staline. Dès qu’elle pénétra en Chine, elle provoqua d’immenses changements dans la pensée chinoise.

La conception dialectique du monde nous apprend surtout à observer et à analyser le mouvement contradictoire dans les différentes choses, les différents phénomènes, et à déterminer, sur la base de cette analyse, les méthodes propres à résoudre les contradictions. C’est pourquoi la compréhension concrète de la loi de la contradiction inhérente aux choses et aux phénomènes est pour nous d’une importance extrême.

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II.  L’UNIVERSALITÉ DE LA CONTRADICTION

Pour la commodité de l’exposé, je m’arrêterai en premier lieu à l’universalité de la contradiction, puis à son caractère spécifique. En effet, depuis la découverte de la conception matérialiste-dialectique du monde par les grands fondateurs et continuateurs du marxisme, Marx, Engels, Lénine et Staline, la dialectique matérialiste a été appliquée avec le plus grand succès à l’analyse de nombreux aspects de l’histoire humaine et de l’histoire naturelle, ainsi qu’à la transformation de nombreux aspects de la société et de la nature (par exemple en U.R.S.S.); l’universalité de la contradiction est donc déjà largement reconnue et nous n’aurons pas besoin de l’expliquer longuement. Par contre, le caractère spécifique de la contradiction est pour nombre de camarades, en particulier les dogmatiques, une question où ils ne voient pas encore clair. Ils ne comprennent pas que dans les contradictions l’universel existe dans le spécifique. Ils ne comprennent pas non plus combien il est important, pour diriger le cours de notre pratique révolutionnaire, d’étudier le spécifique dans les contradictions inhérentes aux choses et aux phénomènes concrets devant lesquels nous nous trouvons. Nous devons donc étudier le caractère spécifique de la contradiction avec une attention particulière, en accordant une place suffisante à son examen. C’est pourquoi dans notre analyse de la loi de la contradiction inhérente aux choses et aux phénomènes, nous commencerons par examiner le problème de l’universalité de la contradiction, puis nous analyserons plus particulièrement son caractère spécifique pour revenir finalement au problème de l’universalité.

L’universalité ou le caractère absolu de la contradiction a une double signification: la première est que les contradictions existent dans le processus de développement de toute chose et de tout phénomène; la seconde, que, dans le processus de développement de chaque chose, de chaque phénomène, le mouvement contradictoire existe du début à la fin.

Engels a dit: "Le mouvement lui-même est une contradiction" [6]. La définition, donnée par Lénine, de la loi de l’unité des contraires, dit qu’elle "reconnaît (découvre) des tendances contradictoires, opposées et s’excluant mutuellement dans tous les phénomènes et processus de la nature (et de l’esprit et de la société dans ce nombre)"[7]. Ces idées sont-elles justes? Oui, elles le sont. Dans toutes les choses et tous les phénomènes, l’interdépendance et la lutte des aspects contradictoires qui leur sont propres déterminent leur vie et animent leur développement. Il n’est rien qui ne contienne des contradictions. Sans contradictions, pas d’univers.

La contradiction est la base des formes simples du mouvement (par exemple, le mouvement mécanique) et à plus forte raison des formes complexes du mouvement.

Engels a expliqué de la façon suivante l’universalité de la contradiction:

« Si le simple changement mécanique de lieu contient déjà en lui-même une contradiction, à plus forte raison les formes supérieures de mouvement de la matière et tout particulièrement la vie organique et son développement. … la vie consiste au premier chef précisément en ce qu’un être est à chaque instant le même et pourtant un autre. La vie est donc également une contradiction qui, présente dans les choses et les processus eux-mêmes, se pose et se résout constamment. Et dès que la contradiction cesse, la vie cesse aussi, la mort intervient. De même, nous avons vu que dans le domaine de la pensée également, nous ne pouvons pas échapper aux contradictions et que, par exemple, la contradiction entre l’humaine faculté de connaître, intérieurement infinie, et son existence réelle dans des hommes qui sont tous limités extérieurement et dont la connaissance est limitée, se résout dans la série des générations, série qui, pour nous, n’a pratiquement pas de fin, — tout au moins dans le progrès sans fin.

… l’un des fondements principaux des mathématiques supérieures est [la] … contradiction …

Mais [les mathématiques inférieures] déjà fourmillent de contradictions.»  [8].

Et Lénine illustrait à son tour l’universalité de la contradiction par les exemples suivants:

« En mathématiques, le + et le —. Différentielle et intégrale.
En mécanique, action et réaction.
En physique, électricité positive et négative.
En chimie, union et dissociation des atomes.
Dans la science sociale, lutte de classe »
 [9].

Dans la guerre, l’offensive et la défensive, l’avance et la retraite, la victoire et la défaite sont autant de couples de phénomènes contradictoires dont l’un ne peut exister sans l’autre. Les deux aspects sont à la fois en lutte et en interdépendance, cela constitue l’ensemble d’une guerre, impulse le développement de la guerre et permet de résoudre les problèmes de la guerre.

Il convient de considérer toute différence dans nos concepts comme le reflet de contradictions objectives. La réflexion des contradictions objectives dans la pensée subjective forme le mouvement contradictoire des concepts, stimule le développement des idées, résout continuellement les problèmes qui se posent à la pensée humaine.

L’opposition et la lutte entre conceptions différentes apparaissent constamment au sein du Parti; c’est le reflet, dans le Parti, des contradictions de classes et des contradictions entre le nouveau et l’ancien existant dans la société. S’il n’y avait pas dans le Parti de contradictions, et de luttes idéologiques pour les résoudre, la vie du Parti prendrait fin.

Il ressort de là que partout, dans chaque processus, il existe des contradictions, aussi bien dans les formes simples du mouvement que dans ses formes complexes, dans les phénomènes objectifs que dans les phénomènes de la pensée: ce point est maintenant éclairci. Mais la contradiction existe-t-elle également au stade initial de chaque processus? Le processus de développement de toute chose, de tout phénomène connaît-il un mouvement contradictoire du début à la fin?

L’école de Déborine, comme la lecture des articles dans lesquels les philosophes soviétiques la soumettent à la critique permet de le constater, considère que la contradiction n’apparaît pas dès le début du processus, mais à un certain stade de son développement. Il s’ensuit que jusqu’à ce moment le développement du processus se produit non sous l’action des causes internes, mais sous celle des causes externes. Déborine revient ainsi aux théories métaphysiques des causes externes et du mécanisme. Appliquant cette façon de voir à l’analyse des problèmes concrets, l’école de Déborine arrive à la conclusion que, dans les conditions de l’Union soviétique, il existe entre les koulaks et la masse paysanne seulement des différences et non des contradictions, et elle approuve entièrement Boukharine [10]. Étudiant la Révolution française, elle soutient qu’avant la révolution il existait également au sein du tiers état, composé des ouvriers, des paysans et de la bourgeoisie, seulement des différences et non des contradictions. Ces vues de l’école de Déborine sont antimarxistes. Cette école ne comprend pas que dans toute différence il y a déjà une contradiction et que la différence elle-même constitue une contradiction. La contradiction entre le Travail et le Capital est née avec l’apparition de la bourgeoisie et du prolétariat, mais elle n’est devenue aiguë que plus tard. Entre les ouvriers et les paysans, même dans les conditions sociales de l’Union soviétique, il existe une différence; cette différence est une contradiction qui, toutefois, contrairement à la contradiction entre le Travail et le Capital, ne peut s’accentuer jusqu’à devenir un antagonisme ou revêtir la forme d’une lutte de classes; les ouvriers et les paysans ont scellé une solide alliance au cours de l’édification du socialisme, et ils résolvent progressivement la contradiction en question dans le processus de développement allant du socialisme au communisme. Il s’agit ici de différentes sortes de contradictions, et non de la présence ou de l’absence de contradictions. La contradiction est universelle, absolue; elle existe dans tous les processus du développement des choses et des phénomènes et pénètre chaque processus, du début à la fin.

Que signifie l’apparition d’un nouveau processus? Cela signifie que l’ancienne unité et les contraires qui la constituent font place à une nouvelle unité, à ses nouveaux contraires; alors naît un nouveau processus qui succède à l’ancien. L’ancien processus s’achève, le nouveau surgit. Et comme le nouveau processus contient de nouvelles contradictions, il commence l’histoire du développement de ses propres contradictions.

Lénine souligne que Marx, dans Le Capital, a donné un modèle d’analyse du mouvement contradictoire qui traverse tout le processus de développement d’une chose, d’un phénomène, du début à la fin. C’est la méthode à employer lorsqu’on étudie le processus de développement de toute chose, de tout phénomène. Et Lénine lui-même a utilisé judicieusement cette méthode, qui imprègne tous ses écrits.

« Marx, dans Le Capital, analyse d’abord ce qu’il y a de plus simple, de plus habituel, de fondamental, de plus fréquent, de plus ordinaire, ce qui se rencontre des milliards de fois: les rapports dans la société bourgeoise (marchande): l’échange de marchandises. Son analyse fait apparaître dans ce phénomène élémentaire (dans cette "cellule" de la société bourgeoise) tous les antagonismes (resp. embryons de tous les antagonismes) de la société moderne. La suite de l’exposé nous montre le développement (et la croissance, et le mouvement) de ces antagonismes et de cette société dans le ∑ de ses diverses parties, depuis son début jusqu’à la fin. »

Et Lénine ajoute: "Tel doit être aussi le mode d’exposition (resp. d’étude) de la dialectique en général.. " [11].

Les communistes chinois doivent s’assimiler cette méthode s’ils veulent analyser d’une manière correcte l’histoire et la situation actuelle de la révolution chinoise et en déduire les perspectives.

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III.  LE CARACTÈRE SPÉCIFIQUE DE LA CONTRADICTION

Les contradictions existent dans le processus de développement de toutes les choses, de tous les phénomènes et elles pénètrent le processus de développement de chaque chose, de chaque phénomène, du commencement à la fin. C’est là l’universalité et le caractère absolu de la contradiction, dont nous avons parlé précédemment. Arrêtons-nous maintenant sur ce qu’il y a de spécifique et de relatif dans les contradictions.

Il convient d’étudier cette question sur plusieurs plans.

En premier lieu, les contradictions des différentes formes de mouvement de la matière revêtent toutes un caractère spécifique. La connaissance de la matière par l’homme, c’est la connaissance de ses formes de mouvement, étant donné que, dans le monde, il n’y a rien d’autre que la matière en mouvement, le mouvement de la matière revêtant d’ailleurs toujours des formes déterminées. En nous penchant sur chaque forme de mouvement de la matière, nous devons porter notre attention sur ce qu’elle a de commun avec les autres formes de mouvement. Mais ce qui est encore plus important, ce qui sert de base à notre connaissance des choses, c’est de noter ce que cette forme de mouvement a de proprement spécifique, c’est-à-dire ce qui la différencie qualitativement des autres formes de mouvement. C’est seulement de cette manière qu’on peut distinguer une chose d’une autre. Toute forme de mouvement contient en soi ses propres contradictions spécifiques, lesquelles constituent cette essence spécifique qui différencie une chose des autres. C’est cela qui est la cause interne ou si l’on veut la base de la diversité infinie des choses dans le monde. Il existe dans la nature une multitude de formes du mouvement: le mouvement mécanique, le son, la lumière, la chaleur, l’électricité, la dissociation, la combinaison, etc. Toutes ces formes du mouvement de la matière sont en interdépendance, mais se distinguent les unes des autres dans leur essence. L’essence spécifique de chaque forme de mouvement est déterminée par les contradictions spécifiques qui lui sont inhérentes. Il en est ainsi non seulement de la nature, mais également des phénomènes de la société et de la pensée. Chaque forme sociale, chaque forme de la pensée contient ses contradictions spécifiques et possède son essence spécifique.

La délimitation des différentes sciences se fonde justement sur les contradictions spécifiques contenues dans les objets respectifs qu’elles étudient. Ainsi, les contradictions propres à la sphère d’un phénomène donné constituent l’objet d’étude d’une branche déterminée de la science. Par exemple, le + et le — en mathématiques; l’action et la réaction en mécanique; l’électricité positive et négative en physique; la combinaison et la dissociation en chimie; les forces productives et les rapports de production, la lutte entre les classes dans les sciences sociales; l’attaque et la défense dans la science militaire; l’idéalisme et le matérialisme, la métaphysique et la dialectique en philosophie — tout cela constitue les objets d’étude de différentes branches de la science en raison justement de l’existence de contradictions spécifiques et d’une essence spécifique dans chaque branche. Certes, faute de connaître ce qu’il y a d’universel dans les contradictions, il est impossible de découvrir les causes générales ou les bases générales du mouvement, du développement des choses et des phénomènes. Mais si l’on n’étudie pas ce qu’il y a de spécifique dans les contradictions, il est impossible de déterminer cette essence spécifique qui distingue une chose des autres, impossible de découvrir les causes spécifiques ou les bases spécifiques du mouvement, du développement des choses et des phénomènes, impossible par conséquent de distinguer les choses et les phénomènes, de délimiter les domaines de la recherche scientifique.

Si l’on considère l’ordre suivi par le mouvement de la connaissance humaine, on voit que celle-ci part toujours de la connaissance du particulier et du spécifique pour s’élargir graduellement jusqu’à atteindre celle du général. Les hommes commencent toujours par connaître d’abord l’essence spécifique d’une multitude de choses différentes avant d’être en mesure de passer à la généralisation et de connaître l’essence commune des choses. Quand ils sont parvenus à cette connaissance, elle leur sert de guide pour étudier plus avant les différentes choses concrètes qui n’ont pas encore été étudiées ou qui l’ont été insuffisamment, de façon à trouver leur essence spécifique; c’est ainsi seulement qu’ils peuvent compléter, enrichir et développer leur connaissance de l’essence commune des choses et l’empêcher de se dessécher ou de se pétrifier. Ce sont là les deux étapes du processus de la connaissance: la première va du spécifique au général, la seconde du général au spécifique. Le développement de la connaissance humaine représente toujours un mouvement en spirale et (si l’on observe rigoureusement la méthode scientifique) chaque cycle élève la connaissance à un degré supérieur et sans cesse l’approfondit. L’erreur de nos dogmatiques dans cette question consiste en ceci: d’une part, ils ne comprennent pas que c’est seulement après avoir étudié ce qu’il y a de spécifique dans la contradiction et pris connaissance de l’essence spécifique des choses particulières qu’on peut atteindre à la pleine connaissance de l’universalité de la contradiction et de l’essence commune des choses; et d’autre part, ils ne comprennent pas qu’après avoir pris connaissance de l’essence commune des choses nous devons aller plus avant et étudier les choses concrètes, qui ont été insuffisamment étudiées ou qui apparaissent pour la première fois. Nos dogmatiques sont des paresseux; ils se refusent à tout effort dans l’étude des choses concrètes, considèrent les vérités générales comme quelque chose qui tombe du ciel, en font des formules purement abstraites, inaccessibles à l’entendement humain, nient totalement et renversent l’ordre normal que suivent les hommes pour arriver à la connaissance de la vérité. Ils ne comprennent pas non plus la liaison réciproque entre les deux étapes du processus de la connaissance humaine: du spécifique au général et du général au spécifique; ils n’entendent rien à la théorie marxiste de la connaissance.

Il faut étudier non seulement les contradictions spécifiques de chacun des grands systèmes de formes du mouvement de la matière et l’essence déterminée par ces contradictions, mais aussi les contradictions spécifiques et l’essence de chacune de ces formes de mouvement de la matière à chaque étape du long chemin que suit le développement de celles-ci. Toute forme du mouvement, dans chaque processus de développement qui est réel et non imaginaire, est qualitativement différente. Dans notre étude, il convient d’accorder une attention particulière à cela et, de plus, de commencer par là.

Les contradictions qualitativement différentes ne peuvent se résoudre que par des méthodes qualitativement différentes. Ainsi, la contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie se résout par la révolution socialiste; la contradiction entre les masses populaires et le régime féodal, par la révolution démocratique; la contradiction entre les colonies et l’impérialisme, par la guerre révolutionnaire nationale; la contradiction entre la classe ouvrière et la paysannerie, dans la société socialiste, par la collectivisation et la mécanisation de l’agriculture; les contradictions au sein du parti communiste se résolvent par la critique et l’autocritique; les contradictions entre la société et la nature, par le développement des forces productives. Les processus changent, les anciens processus et les anciennes contradictions disparaissent, de nouveaux processus et de nouvelles contradictions naissent, et les méthodes pour résoudre celles-ci sont en conséquence différentes elles aussi. Les contradictions résolues par la Révolution de Février et les contradictions résolues par la Révolution d’Octobre, en Russie, de même que les méthodes employées pour les résoudre, étaient entièrement différentes. Résoudre les contradictions différentes par des méthodes différentes est un principe que les marxistes-léninistes doivent rigoureusement observer. Les dogmatiques n’observent pas ce principe; ils ne comprennent pas que les conditions dans lesquelles se déroulent les différentes révolutions ne sont pas les mêmes, aussi ne comprennent-ils pas que les contradictions différentes doivent être résolues par des méthodes différentes; ils adoptent invariablement ce qu’ils croient être une formule immuable, et l’appliquent mécaniquement partout, ce qui ne peut que causer des revers à la révolution ou compromettre ce qui aurait pu réussir.

Pour faire apparaître le caractère spécifique des contradictions considérées dans leur ensemble ou dans leur liaison mutuelle au cours du processus de développement d’une chose ou d’un phénomène, c’est-à-dire pour faire apparaître l’essence du processus, il faut faire apparaître le caractère spécifique des deux aspects de chacune des contradictions dans ce processus; sinon, il sera impossible de faire apparaître l’essence du processus; cela aussi exige la plus grande attention dans notre étude.

Dans le processus de développement d’un phénomène important, il existe toute une série de contradictions. Par exemple, dans le processus de la révolution démocratique bourgeoise en Chine, il existe notamment une contradiction entre les classes opprimées de la société chinoise et l’impérialisme; une contradiction entre les masses populaires et le régime féodal; une contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie; une contradiction entre la paysannerie et la petite bourgeoisie urbaine d’une part, et la bourgeoisie d’autre part; des contradictions entre les diverses cliques réactionnaires dominantes: la situation est ici extrêmement complexe. Toutes ces contradictions ne peuvent être traitées de la même façon, puisque chacune a son caractère spécifique; qui plus est, les deux aspects de chaque contradiction ont, à leur tour, des particularités propres à chacun d’eux, et l’on ne peut les envisager de la même manière. Nous qui travaillons pour la cause de la révolution chinoise, nous devons non seulement comprendre le caractère spécifique de chacune de ces contradictions considérées dans leur ensemble, c’est-à-dire dans leur liaison mutuelle, mais encore étudier les deux aspects de chaque contradiction, seul moyen pour arriver à comprendre l’ensemble. Comprendre chaque aspect de la contradiction, c’est comprendre quelle situation particulière il occupe, sous quelles formes concrètes il établit avec son contraire des relations d’interdépendance et des relations de contradiction, quelles sont les méthodes concrètes qu’il utilise dans sa lutte contre l’autre quand les deux aspects se trouvent à la fois en interdépendance et en contradiction, et aussi après la rupture de leur interdépendance. L’étude de ces questions est d’une haute importance. C’est ce qu’avait en vue Lénine lorsqu’il disait que la substance même, l’âme vivante du marxisme, c’est l’analyse concrète d’une situation concrète [12]. Nos dogmatiques enfreignent les enseignements de Lénine, ne se donnent jamais la peine d’analyser quoi que ce soit d’une manière concrète; leurs articles et leurs discours ne font que ressasser d’une manière vaine, creuse, des schémas stéréotypés, et font naître dans notre Parti un style de travail des plus néfastes.

Dans l’étude d’une question, il faut se garder d’être subjectif, d’en faire un examen unilatéral et d’être superficiel. Être subjectif, c’est ne pas savoir envisager une question objectivement, c’est-à-dire d’un point de vue matérialiste. J’en ai déjà parlé dans "De la pratique". L’examen unilatéral consiste à ne pas savoir envisager les questions sous tous leurs aspects. C’est ce qui arrive, par exemple, lorsqu’on comprend seulement la Chine et non le Japon, seulement le Parti communiste et non le Kuomintang, seulement le prolétariat et non la bourgeoisie, seulement la paysannerie et non les propriétaires fonciers, seulement les situations favorables et non les situations difficiles, seulement le passé et non l’avenir, seulement le détail et non l’ensemble, seulement les insuffisances et non les succès, seulement le demandeur et non le défendeur, seulement le travail révolutionnaire dans la clandestinité et non le travail révolutionnaire légal, etc., bref, lorsqu’on ne comprend pas les particularités des deux aspects d’une contradiction. C’est ce qu’on appelle envisager les questions d’une manière unilatérale, ou encore voir la partie et non le tout, voir les arbres et non la forêt. Si l’on procède ainsi, il est impossible de trouver la méthode pour résoudre les contradictions, impossible de s’acquitter des tâches de la révolution, impossible de mener à bien le travail qu’on fait, impossible de développer correctement la lutte idéologique dans le Parti. Quand Souentse, traitant de l’art militaire, disait: "Connais ton adversaire et connais-toi toi-même, et tu pourras sans risque livrer cent batailles" [13], il parlait des deux parties belligérantes. Wei Tcheng [14], sous la dynastie des Tang, comprenait lui aussi l’erreur d’un examen unilatéral lorsqu’il disait: "Qui écoute les deux côtés aura l’esprit éclairé, qui n’écoute qu’un côté restera dans les ténèbres." Mais nos camarades voient souvent les problèmes d’une manière unilatérale et, de ce fait, il leur arrive souvent d’avoir des anicroches. Dans Chouei hou tchouan, on parle de Song Kiang qui attaqua à trois reprises Tchoukiatchouang "[15]. Il échoua deux fois pour avoir ignoré les conditions locales et appliqué une méthode d’action erronée. Par la suite, il changea de méthode et commença par s’informer de la situation; dès lors, il connut tous les secrets du labyrinthe, brisa l’alliance des trois villages Likiatchouang, Houkiatchouang et Tchoukiatchouang, et envoya des hommes se cacher dans le camp ennemi pour s’y mettre en embuscade, usant d’un stratagème semblable à celui du cheval de Troie dont parle une légende étrangère; et sa troisième attaque fiit couronnée de succès. Chouei hou tchouan contient de nombreux exemples d’application de la dialectique matérialiste, dont l’un des meilleurs est l’attaque, par trois fois, de Tchoukiatchouang. Lénine dit:

«Pour connaître réellement un objet, il faut embrasser et étudier tous ses aspects, toutes ses liaisons et "médiations". Nous n’y arriverons jamais intégralement, mais la nécessité de considérer tous les aspects nous garde des erreurs et de l’engourdissement [16] ».

Nous devons retenir ses paroles. Être superficiel, c’est ne pas tenir compte des particularités des contradictions dans leur ensemble, ni des particularités des deux aspects de chaque contradiction, nier la nécessité d’aller au fond des choses et d’étudier minutieusement les particularités de la contradiction, se contenter de regarder de loin et, après une observation approximative de quelques traits superficiels de la contradiction, essayer immédiatement de la résoudre (de répondre à une question, de trancher un différend, de régler une affaire, de diriger une opération militaire). Une telle manière de procéder entraîne toujours des conséquences fâcheuses. La raison pour laquelle nos camarades qui donnent dans le dogmatisme et l’empirisme commettent des erreurs, c’est qu’ils envisagent les choses d’une manière subjective, unilatérale, superficielle. Envisager les choses d’une manière unilatérale et superficielle, c’est encore du subjectivisme, car, dans leur être objectif, les choses sont en fait liées les unes aux autres et possèdent des lois internes; or, il est des gens qui, au lieu de refléter les choses telles qu’elles sont, les considèrent d’une manière unilatérale ou superficielle, sans connaître leur liaison mutuelle ni leurs lois internes; une telle méthode est donc subjective.

Nous devons avoir en vue non seulement les particularités du mouvement des aspects contradictoires considérés dans leur liaison mutuelle et dans les conditions de chacun d’eux au cours du processus général du développement d’une chose ou d’un phénomène, mais aussi les particularités propres à chaque étape du processus de développement.

Ni la contradiction fondamentale dans le processus de développement d’une chose ou d’un phénomène, ni l’essence de ce processus, déterminée par cette contradiction, ne disparaissent avant l’achèvement du processus; toutefois, les conditions diffèrent habituellement les unes des autres à chaque étape du long processus de développement d’une chose ou d’un phénomène. En voici la raison: Bien que le caractère de la contradiction fondamentale dans le processus de développement d’une chose ou d’un phénomène et l’essence du processus restent inchangés, la contradiction fondamentale s’accentue progressivement à chaque étape de ce long processus. En outre, parmi tant de contradictions, importantes ou minimes, qui sont déterminées par la contradiction fondamentale ou se trouvent sous son influence, certaines s’accentuent, d’autres se résolvent ou s’atténuent temporairement ou partiellement, d’autres ne font encore que naître. Voilà pourquoi il y a différentes étapes dans le processus. On est incapable de résoudre comme il faut les contradictions inhérentes à une chose ou à un phénomène si l’on ne fait pas attention aux étapes du processus de son développement.

Lorsque, par exemple, le capitalisme de l’époque de la libre concurrence se transforma en impérialisme, ni le caractère de classe des deux classes en contradiction fondamentale — le prolétariat et la bourgeoisie — ni l’essence capitaliste de la société ne subirent de changement; toutefois, la contradiction entre ces deux classes s’accentua, la contradiction entre le capital monopoliste et le capital non monopoliste surgit, la contradiction entre les puissances coloniales et les colonies devint plus marquée, la contradiction entre les pays capitalistes, contradiction provoquée par le développement inégal de ces pays, se manifesta avec une acuité particulière; dès lors apparut un stade particulier du capitalisme — le stade de l’impérialisme. Le léninisme est le marxisme de l’époque de l’impérialisme et de la révolution prolétarienne précisément parce que Lénine et Staline ont donné une explication juste de ces contradictions et formulé correctement la théorie et la tactique de la révolution prolétarienne appelées à les résoudre.

Si l’on prend le processus de la révolution démocratique bourgeoise en Chine, qui a commencé par la Révolution de 1911 [17], on y distingue également plusieurs étapes spécifiques. En particulier, la période de la révolution où sa direction a été bourgeoise et la période où sa direction est assumée par le prolétariat représentent deux étapes historiques dont la différence est considérable. En d’autres termes, la direction exercée par le prolétariat changea radicalement le visage de la révolution, conduisit à un regroupement des forces dans le rapport des classes, amena un large développement de la révolution paysanne, imprima à la révolution dirigée contre l’impérialisme et le féodalisme un caractère conséquent, créa la possibilité du passage de la révolution démocratique à la révolution socialiste, etc. Tout cela était impossible à l’époque où la direction de la révolution appartenait à la bourgeoisie. Bien que la nature de la contradiction fondamentale du processus pris dans son ensemble, c’est-à-dire le caractère de révolution démocratique anti-impérialiste et antiféodale du processus (l’autre aspect de la contradiction étant le caractère semi-colonial et semi-féodal du pays), n’eût subi aucun changement, on vit se produire au cours de cette longue période des événements aussi importants que la défaite de la Révolution de 1911 et l’établissement du pouvoir des seigneurs de guerre du Peiyang, la création du premier front uni national et la révolution de 1924-1927 [18], la rupture du front uni et le passage de la bourgeoisie dans le camp de la contre-révolution, les conflits entre les nouveaux seigneurs de guerre, la Guerre révolutionnaire agraire [19], la création du second front uni national et la Guerre de Résistance contre le Japon — autant d’étapes de développement en l’espace de vingt et quelques années. Ces étapes sont caractérisées notamment par le fait que certaines contradictions se sont accentuées (par exemple, la Guerre révolutionnaire agraire et l’invasion des quatre provinces du Nord-Est [20] par le Japon), que d’autres se sont trouvées partiellement ou provisoirement résolues (par exemple, l’anéantissement des seigneurs de guerre du Peiyang, la confiscation par nous des terres des propriétaires fonciers), que d’autres enfin ont surgi (par exemple, la lutte entre les nouveaux seigneurs de guerre, la reprise des terres par les propriétaires fonciers après la perte de nos bases révolutionnaires dans le Sud).

Lorsqu’on étudie le caractère spécifique des contradictions à chaque étape du processus de développement d’une chose ou d’un phénomène, il faut non seulement considérer ces contradictions dans leur liaison mutuelle ou dans leur ensemble, mais également envisager les deux aspects de chaque contradiction.

Par exemple, le Kuomintang et le Parti communiste. Prenons l’un des aspects de cette contradiction: le Kuomintang. Aussi longtemps qu’il suivit, dans la période du premier front uni, les trois thèses politiques fondamentales de Sun Yat-sen (alliance avec la Russie, alliance avec le Parti communiste et soutien aux ouvriers et aux paysans), il conserva son caractère révolutionnaire et sa vigueur, il représenta l’alliance des différentes classes dans la révolution démocratique. À partir de 1927, il se transforma en son contraire en devenant un bloc réactionnaire des propriétaires fonciers et de la grande bourgeoisie. Après l’Incident de Sian [21] en décembre 1936, un nouveau changement commença à se produire en son sein, dans le sens de la cessation de la guerre civile et de l’alliance avec le Parti communiste pour une lutte commune contre l’impérialisme japonais. Telles sont les particularités du Kuomintang à ces trois étapes. Leur apparition a eu, bien entendu, des causes multiples. Prenons maintenant l’autre aspect: le Parti communiste chinois. Dans la période du premier front uni, il était encore fort jeune; il dirigea courageusement la révolution de 1924-1927, mais montra son manque de maturité dans la façon dont il comprit le caractère, les tâches et les méthodes de la révolution, c’est pourquoi le tchentou-sieouisme [22], qui était apparu dans la dernière période de cette révolution, eut la possibilité d’y exercer son action et conduisit la révolution à la défaite. À partir de 1927, le Parti communiste dirigea courageusement la Guerre révolutionnaire agraire, créa une armée révolutionnaire et des bases révolutionnaires, mais commit des erreurs de caractère aventuriste, à la suite de quoi l’armée et les bases d’appui subirent de grosses pertes. Depuis 1935, il a surmonté ces erreurs et dirige le nouveau front uni pour la résistance au Japon; cette grande lutte est en train de se développer. À l’étape présente, le Parti communiste est un parti qui a déjà subi l’épreuve de deux révolutions et qui possède une riche expérience. Telles sont les particularités du Parti communiste chinois à ces trois étapes. Leur apparition a eu également des causes multiples. Faute d’étudier les particularités du Kuomintang et du Parti communiste, il est impossible de comprendre les relations spécifiques entre les deux partis aux diverses étapes de leur développement: création d’un front uni, rupture de ce front, création d’un nouveau front uni. Mais pour étudier ces diverses particularités, il est encore plus indispensable d’étudier la base de classe des deux partis et les contradictions qui en résultent dans différentes périodes entre chacun de ces partis et les autres forces. Par exemple, dans la période de sa première alliance avec le Parti communiste, le Kuomintang se trouvait en contradiction avec les impérialistes étrangers, ce qui l’amena à s’opposer à l’impérialisme; d’autre part, il se trouvait en contradiction avec les masses populaires à l’intérieur du pays — bien qu’en paroles il fît toutes sortes de promesses mirifiques aux travailleurs, il ne leur accordait en fait que très peu de choses, voire rien du tout. Au cours de sa guerre anticommuniste, il collabora avec l’impérialisme et le féodalisme pour s’opposer aux masses populaires, supprima d’un trait de plume tous les droits que celles-ci avaient conquis pendant la révolution, rendant ainsi plus aiguës ses contradictions avec les masses populaires. Dans la période actuelle de résistance au Japon, il a besoin, en raison de ses contradictions avec l’impérialisme japonais, de s’allier avec le Parti communiste, sans toutefois mettre un frein ni à sa lutte contre le Parti communiste et le peuple ni à l’oppression qu’il exerce sur eux. Quant au Parti communiste, il a toujours été, dans n’importe quelle période, aux côtés des masses populaires pour lutter contre l’impérialisme et le féodalisme; mais dans la période actuelle de résistance au Japon, il a adopté une politique modérée à l’égard du Kuomintang et des forces féodales du pays, étant donné que le Kuomintang s’est prononcé pour la résistance au Japon. Ces circonstances ont donné lieu tantôt à une alliance tantôt à une lutte entre les deux partis, ceux-ci étant, d’ailleurs, même en période d’alliance, dans une situation complexe à la fois d’alliance et de lutte. Si nous n’étudions pas les particularités de ces aspects contradictoires, nous ne pourrons comprendre ni les rapports respectifs des deux partis avec les autres forces, ni les relations entre les deux partis eux-mêmes.

Il s’ensuit que lorsque nous étudions le caractère spécifique de n’importe quelle contradiction — la contradiction propre à chaque forme de mouvement de la matière, la contradiction propre à chaque forme de mouvement dans chacun de ses processus de développement, les deux aspects de la contradiction dans chaque processus de développement, la contradiction à chaque étape d’un processus de développement, et les deux aspects de la contradiction à chacune de ces étapes — bref, lorsque nous étudions le caractère spécifique de toutes ces contradictions, nous ne devons pas nous montrer subjectifs et arbitraires, mais en faire une analyse concrète. Sans analyse concrète, impossible de connaître le caractère spécifique de quelque contradiction que ce soit. Nous devons toujours nous rappeler les paroles de Lénine: analyse concrète d’une situation concrète.

Marx et Engels ont été les premiers à nous donner de magnifiques exemples de ce genre d’analyse concrète.

Lorsque Marx et Engels ont appliqué la loi de la contradiction inhérente aux choses et aux phénomènes à l’étude du processus de l’histoire de la société, ils ont découvert la contradiction existant entre les forces productives et les rapports de production, la contradiction entre la classe des exploiteurs et celle des exploités, ainsi que la contradiction qui en résulte entre la base économique et sa superstructure (politique, idéologie, etc.); et ils ont découvert comment ces contradictions engendrent inévitablement différentes sortes de révolutions sociales dans différentes sortes de sociétés de classes.

Lorsque Marx a appliqué cette loi à l’étude de la structure économique de la société capitaliste, il a découvert que la contradiction fondamentale de cette société, c’est la contradiction entre le caractère social de la production et le caractère privé de la propriété. Cette contradiction se manifeste par la contradiction entre le caractère organisé de la production dans les entreprises isolées et le caractère inorganisé de la production à l’échelle de la société tout entière. Et dans les rapports de classes, elle se manifeste dans la contradiction entre la bourgeoisie et le prolétariat.

Comme les choses et les phénomènes sont d’une prodigieuse diversité et qu’il n’y a aucune limite à leur développement, ce qui est universel dans tel contexte peut devenir particulier dans un autre. Inversement, ce qui est particulier dans tel contexte peut devenir universel dans un autre. La contradiction dans le régime capitaliste entre le caractère social de la production et la propriété privée des moyens de production est commune à tous les pays où existe et se développe le capitalisme; pour le capitalisme, cela constitue l’universalité de la contradiction. Mais cette contradiction du capitalisme appartient seulement à une étape historique déterminée du développement de la société de classes en général, et, du point de vue de la contradiction entre les forces productives et les rapports de production dans la société de classes en général, cela constitue le caractère spécifique de la contradiction. Or, en dégageant le caractère spécifique de toutes les contradictions de la société capitaliste, Marx a élucidé d’une manière encore plus approfondie, plus totale, plus complète l’universalité de la contradiction entre les forces productives et les rapports de production dans la société de classes en général.

L’unité du spécifique et de l’universel, la présence dans chaque chose de ce que la contradiction a d’universel aussi bien que de ce qu’elle a de spécifique, l’universel existant dans le spécifique, nous obligent, quand nous étudions une chose déterminée, à découvrir le spécifique et l’universel ainsi que leur liaison mutuelle, à découvrir le spécifique et l’universel au sein de la chose elle-même ainsi que leur liaison mutuelle, à découvrir la liaison que cette chose entretient avec les nombreuses autres choses, extérieures à elle. En dégageant les racines historiques du léninisme, Staline analyse, dans son célèbre ouvrage Des principes du léninisme, la situation internationale qui a donné naissance au léninisme, il analyse les contradictions du capitalisme qui ont atteint un point extrême dans les conditions de l’impérialisme, il montre comment ces contradictions ont fait de la révolution prolétarienne une question d’activité pratique immédiate et ont créé les conditions favorables à un assaut direct contre le capitalisme. De plus, il analyse les raisons pour lesquelles la Russie est devenue le foyer du léninisme, expliquant pourquoi la Russie tsariste fut alors le point crucial de toutes les contradictions de l’impérialisme et pourquoi c’est justement le prolétariat russe qui a pu devenir l’avant-garde du prolétariat révolutionnaire international. Ainsi, Staline a analysé l’universalité de la contradiction propre à l’impérialisme, montrant que le léninisme est le marxisme de l’époque de l’impérialisme et de la révolution prolétarienne; mais il a aussi analysé le caractère spécifique de l’impérialisme de la Russie tsariste dans cette contradiction générale, montrant que la Russie est devenue la patrie de la théorie et de la tactique de la révolution prolétarienne et que ce caractère spécifique contenait en lui l’universalité de la contradiction. L’analyse de Staline est pour nous un modèle de la connaissance du caractère spécifique et de l’universalité de la contradiction ainsi que de leur liaison mutuelle.

En traitant la question de l’emploi de la dialectique dans l’étude des phénomènes objectifs, Marx et Engels, et également Lénine et Staline, ont toujours indiqué qu’il faut se garder de tout subjectivisme et de tout arbitraire, qu’il faut partir des conditions concrètes du mouvement réel objectif pour découvrir dans ces phénomènes les contradictions concrètes, la situation concrète de chaque aspect de la contradiction et le rapport mutuel concret des contradictions. Nos dogmatiques n’ont pas cette attitude clans l’étude, aussi ne se font-ils jamais une idée juste d’une chose. Nous devons tirer la leçon de leur échec et parvenir à acquérir cette attitude, la seule qui soit correcte dans l’étude.

La relation entre l’universalité et le caractère spécifique de la contradiction, c’est la relation entre le général et le particulier. Le général réside dans le fait que les contradictions existent dans tous les processus et pénètrent tous les processus, du début à la fin; mouvement, chose, processus, pensée — tout est contradiction. Nier la contradiction dans les choses et les phénomènes, c’est tout nier. C’est là une vérité universelle, valable pour tous les temps et tous les pays sans exception. C’est pourquoi la contradiction est générale, absolue. Toutefois, ce général n’existe que dans le particulier; sans particulier, point de général. Si tout particulier en est exclu, que reste-t-il du général? C’est le fait que chaque contradiction a son caractère spécifique propre qui donne naissance au particulier. Tout élément particulier est conditionné, passager et partant relatif.

Cette vérité concernant le général et le particulier, l’absolu et le relatif, est la quintessence de la question des contradictions inhérentes aux choses et aux phénomènes; ne pas comprendre cette vérité, c’est se refuser à la dialectique.

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IV. LA CONTRADICTION PRINCIPALE ET L’ASPECT PRINCIPAL DE LA CONTRADICTION

Dans la question du caractère spécifique de la contradiction, il reste deux éléments qui requièrent une analyse particulière, à savoir la contradiction principale et l’aspect principal de la contradiction.

Dans un processus de développement complexe d’une chose ou d’un phénomène, il existe toute une série de contradictions; l’une d’elles est nécessairement la contradiction principale, dont l’existence et le développement déterminent l’existence et le développement des autres contradictions ou agissent sur eux.

Ainsi, dans la société capitaliste, les deux forces en contradiction, le prolétariat et la bourgeoisie, forment la contradiction principale; les autres contradictions, comme par exemple la contradiction entre les restes de la classe féodale et la bourgeoisie, la contradiction entre la petite bourgeoisie paysanne et la bourgeoisie, la contradiction entre le prolétariat et la petite bourgeoisie paysanne, la contradiction entre la bourgeoisie libérale et la bourgeoisie monopoliste, la contradiction entre la démocratie et le fascisme au sein de la bourgeoisie, les contradictions entre les pays capitalistes et les contradictions entre l’impérialisme et les colonies, sont toutes déterminées par la contradiction principale ou soumises à son action.

Dans un pays semi-colonial tel que la Chine, la relation entre la contradiction principale et les contradictions secondaires forme un tableau complexe.

Quand l’impérialisme lance une guerre d’agression contre un tel pays, les diverses classes de ce pays, à l’exception d’un petit nombre de traîtres à la nation, peuvent s’unir temporairement dans une guerre nationale contre l’impérialisme. La contradiction entre l’impérialisme et le pays considéré devient alors la contradiction principale et toutes les contradictions entre les diverses classes à l’intérieur du pays (y compris la contradiction, qui était la principale, entre le régime féodal et les masses populaires) passent temporairement au second plan et à une position subordonnée. Tel est le cas en Chine dans la Guerre de l’Opium de 1840 [23], la Guerre sino-japonaise de 1894 [24], la Guerre des Yihotouan en 1900 et l’actuelle guerre sino-japonaise.

Néanmoins, dans d’autres circonstances, les contradictions se déplacent. Lorsque l’impérialisme n’a pas recours à la guerre comme moyen d’oppression, mais utilise dans les domaines politique, économique et culturel des formes d’oppression plus modérées, la classe dominante du pays semi-colonial capitule devant l’impérialisme; il se forme alors entre eux une alliance pour opprimer ensemble les masses populaires. À ce moment, les masses populaires recourent le plus souvent à la guerre civile pour lutter contre l’alliance des impérialistes et de la classe féodale; quant à l’impérialisme, au lieu d’avoir recours à une action directe, il use souvent de moyens détournés en aidant les réactionnaires du pays semi-colonial à opprimer le peuple, d’où l’acuité particulière des contradictions internes. C’est ce qui est arrivé en Chine pendant la guerre révolutionnaire de 1911, la guerre révolutionnaire de 1924-1927, la Guerre révolutionnaire agraire commencée en 1927 et poursuivie dix ans durant. Les guerres intestines entre les différents groupes réactionnaires au pouvoir dans les pays semi-coloniaux, comme celles que les seigneurs de guerre se sont faites en Chine, appartiennent à la même catégorie.

Lorsque la guerre révolutionnaire, dans un pays, prend une envergure telle qu’elle menace l’existence même de l’impérialisme et de ses laquais, les réactionnaires de l’intérieur, l’impérialisme a fréquemment recours, pour maintenir sa domination, à d’autres moyens encore: ou bien il cherche à diviser le front révolutionnaire, ou bien il envoie directement ses troupes au secours de la réaction intérieure. À ce moment, l’impérialisme étranger et la réaction intérieure se placent tout à fait ouvertement à un pôle, et les masses populaires, à l’autre pôle, formant ainsi la contradiction principale qui détermine le développement des autres contradictions ou agit sur lui. L’aide apportée par différents pays capitalistes aux réactionnaires de Russie après la Révolution d’Octobre est un exemple d’une telle intervention armée. La trahison de Tchiang Kaï-chek en 1927 est un exemple de rupture du front révolutionnaire.

En tout cas, il ne fait absolument aucun doute qu’à chacune des étapes de développement du processus il n’existe qu’une contradiction principale, qui joue le rôle dirigeant.

Il apparaît donc que si un processus comporte plusieurs contradictions il y en a nécessairement une qui est la principale et qui joue le rôle dirigeant, déterminant, alors que les autres n’occupent qu’une position secondaire, subordonnée. Par conséquent, dans l’étude de tout processus complexe où il existe deux contradictions ou davantage, nous devons nous efforcer de trouver la contradiction principale. Lorsque celle-ci est trouvée, tous les problèmes se résolvent aisément. Telle est la méthode que nous enseigne Marx dans son étude de la société capitaliste. C’est aussi cette méthode que nous enseignent Lénine et Staline dans leur étude de l’impérialisme et de la crise générale du capitalisme, dans leur étude de l’économie de l’Union soviétique. Des milliers de savants et d’hommes d’action ne comprennent pas cette méthode; le résultat, c’est que, perdus dans le brouillard, ils sont incapables d’aller au cœur du problème et de ce fait ne peuvent trouver la méthode pour résoudre les contradictions.

Nous avons déjà dit plus haut qu’il ne faut pas traiter toutes les contradictions dans un processus comme si elles étaient égales, qu’il est nécessaire d’y distinguer la contradiction principale des contradictions secondaires et d’être particulièrement attentif à saisir la contradiction principale. Mais dans les différentes contradictions, qu’il s’agisse de la contradiction principale ou des contradictions secondaires, peut-on aborder les deux aspects contradictoires en les considérant comme égaux? Non, pas davantage. Dans toute contradiction, les aspects contradictoires se développent d’une manière inégale. Il semble qu’il y ait parfois équilibre entre eux, mais ce n’est là qu’un état passager et relatif; la situation fondamentale, c’est le développement inégal. Des deux aspects contradictoires, l’un est nécessairement principal, l’autre secondaire. Le principal, c’est celui qui joue le rôle dominant dans la contradiction. Le caractère des choses et des phénomènes est surtout déterminé par cet aspect principal de la contradiction, lequel occupe la position dominante.

Mais cette situation n’est pas statique; l’aspect principal et l’aspect secondaire de la contradiction se convertissent l’un en l’autre et le caractère des phénomènes change en conséquence. Si, dans un processus déterminé ou à une étape déterminée du développement de la contradiction, l’aspect principal est A et l’aspect secondaire B, à une autre étape ou dans un autre processus du développement, les rôles sont renversés; ce changement est fonction du degré de croissance ou de décroissance atteint par la force de chaque aspect dans sa lutte contre l’autre au cours du développement du phénomène.

Nous parlons souvent du "remplacement de l’ancien par le nouveau". Telle est la loi générale et imprescriptible de l’univers. La transformation d’un phénomène en un autre par des bonds dont les formes varient selon le caractère du phénomène lui-même et les conditions dans lesquelles il se trouve, tel est le processus de remplacement de l’ancien par le nouveau. Dans tout phénomène, il existe une contradiction entre le nouveau et l’ancien, ce qui engendre une série de luttes au cours sinueux. Il résulte de ces luttes que le nouveau grandit et s’élève au rôle dominant; l’ancien, par contre, décroît et finit par dépérir. Et dès que le nouveau l’emporte sur l’ancien, l’ancien phénomène se transforme qualitativement en un nouveau phénomène. Il ressort de là que la qualité d’une chose ou d’un phénomène est surtout déterminée par l’aspect principal de la contradiction, lequel occupe la position dominante. Lorsque l’aspect principal de la contradiction, l’aspect dont la position est dominante, change, la qualité du phénomène subit un changement correspondant.

Le capitalisme, qui occupait dans l’ancienne société féodale une position subordonnée, devient la force dominante dans la société capitaliste; le caractère de la société subit une transformation correspondante: de féodale, elle devient capitaliste. Quant à la féodalité, de force dominante qu’elle était dans le passé, elle devient, à l’époque de la nouvelle société capitaliste, une force subordonnée qui dépérit progressivement. C’est ce qui s’est passé, par exemple, en Angleterre et en France. Avec le développement des forces productives, la bourgeoisie elle-même, de classe nouvelle, jouant un rôle progressif, devient une classe ancienne, jouant un rôle réactionnaire, et, finalement, elle est renversée par le prolétariat et devient une classe dépossédée du droit à la propriété privée des moyens de production, déchue de son pouvoir et qui disparaîtra avec le temps. Le prolétariat, qui est de loin supérieur en nombre à la bourgeoisie et a grandi en même temps qu’elle, mais se trouve sous sa domination, constitue une force nouvelle; occupant, dans la période initiale, une position dépendante par rapport à la bourgeoisie, il se renforce progressivement, se transforme en une classe indépendante, jouant le rôle dirigeant dans l’histoire, et finalement s’empare du pouvoir et devient la classe dominante. De ce fait, le caractère de la société change — l’ancienne société, capitaliste, devient une nouvelle société, socialiste. Tel est le chemin déjà parcouru par l’Union soviétique et que suivront inévitablement tous les autres pays.

Voyons la situation de la Chine. Dans la contradiction où la Chine s’est trouvée réduite à l’état de semi-colonie, l’impérialisme occupe la position principale et opprime le peuple chinois, alors que la Chine, de pays indépendant, est devenue une semi-colonie. Mais la situation se modifiera inévitablement; dans la lutte entre les deux parties, la force du peuple chinois, force qui grandit sous la direction du prolétariat, transformera inévitablement la Chine de semi-colonie en pays indépendant, alors que l’impérialisme sera renversé et la vieille Chine transformée inévitablement en une Chine nouvelle.

La transformation de la vieille Chine en une Chine nouvelle implique aussi une transformation dans les rapports entre les forces anciennes, féodales, et les forces nouvelles, populaires. La vieille classe féodale des propriétaires fonciers sera renversée; de classe dominante, elle deviendra classe dominée et dépérira progressivement. Quant au peuple, maintenant dominé, il accédera, sous la direction du prolétariat, à une position dominante. De ce fait, le caractère de la société chinoise se modifiera, la vieille société, semi-coloniale et semi-féodale, deviendra une société nouvelle, démocratique.

De semblables transformations se sont déjà produites dans le passé. La dynastie des Tsing, qui avait régné en Chine pendant près de trois cents ans, a été renversée lors de la Révolution de 1911, et le Kebmingtongmenghoui [25] dirigé par Sun Yat-sen a remporté à un moment donné la victoire. Dans la guerre révolutionnaire de 1924-1927, les forces révolutionnaires du Sud, nées de l’alliance entre le Parti communiste et le Kuomintang, de faibles sont devenues puissantes et ont remporté la victoire dans l’Expédition du Nord, alors que les seigneurs de guerre du Peiyang, qui avaient été un temps les maîtres du pays, furent renversés. En 1927, les forces populaires, dirigées par le Parti communiste, ont beaucoup diminué sous les coups des réactionnaires du Kuomintang, mais, après avoir épuré leurs rangs de l’opportunisme, elles ont grandi progressivement. Dans les bases révolutionnaires, dirigées par le Parti communiste, les paysans asservis sont devenus les maîtres, alors que les propriétaires fonciers ont subi une transformation inverse. Il en a toujours été ainsi dans le monde: le nouveau chasse l’ancien, le nouveau se substitue à l’ancien, l’ancien s’élimine pour donner le nouveau, le nouveau émerge de l’ancien.

Il arrive que, dans la lutte révolutionnaire, les difficultés l’emportent sur les conditions favorables; en ce cas, les difficultés constituent l’aspect principal de la contradiction et les conditions favorables l’aspect secondaire. Néanmoins, les révolutionnaires réussissent par leurs efforts à surmonter progressivement les difficultés, à créer des conditions nouvelles, favorables; alors la situation défavorable cède la place à une situation favorable. C’est ce qui s’est passé en Chine après la défaite de la révolution en 1927 et pendant la Longue Marche de l’Armée rouge. Et dans la guerre sino-japonaise actuelle, la Chine se trouve de nouveau dans une situation difficile, mais nous pouvons la changer et transformer radicalement la situation respective de la Chine et du Japon. Inversement, les conditions favorables peuvent se transformer en difficultés si les révolutionnaires commettent des erreurs. La victoire remportée au cours de la révolution de 1924-1927 est devenue une défaite. Les bases révolutionnaires créées depuis 1927 dans les provinces méridionales ont toutes connu la défaite en 1934.

Il en va de même dans notre étude, en ce qui concerne la contradiction dans le passage de l’ignorance à la connaissance. Tout au début de notre étude du marxisme, il existe une contradiction entre notre ignorance ou notre connaissance limitée du marxisme et la connaissance du marxisme. Toutefois, en nous appliquant, nous parviendrons à transformer cette ignorance en connaissance, cette connaissance limitée en connaissance profonde, l’application à l’aveugle du marxisme en une application faite avec maîtrise.

D’aucuns pensent qu’il n’en est pas ainsi pour certaines contradictions. Selon eux, par exemple, dans la contradiction entre les forces productives et les rapports de production, l’aspect principal est constitué par les forces productives; dans la contradiction entre la théorie et la pratique, l’aspect principal est constitué par la pratique; dans la contradiction entre la base économique et la superstructure, l’aspect principal est représenté par la base économique; les positions respectives des aspects ne se convertissent pas l’une en l’autre. Cette conception est celle du matérialisme mécaniste et non du matérialisme dialectique. Certes, les forces productives, la pratique et la base économique jouent en général le rôle principal, décisif, et quiconque le nie n’est pas un matérialiste; mais il faut reconnaître que dans des conditions déterminées, les rapports de production, la théorie et la superstructure peuvent, à leur tour, jouer le rôle principal, décisif. Lorsque, faute de modification dans les rapports de production, les forces productives ne peuvent plus se développer, la modification des rapports de production joue le rôle principal, décisif. Lorsqu’on est dans le cas dont parle Lénine: "Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire", la création et la propagation de la théorie révolutionnaire jouent le rôle principal, décisif. Lorsqu’on a à accomplir une tâche (peu importe laquelle), et qu’on n’a pas encore fixé une orientation, une méthode, un plan ou une politique, ce qu’il y a de principal, de décisif, c’est de définir une orientation, une méthode, un plan ou une politique. Lorsque la superstructure (politique, culture, etc.) entrave le développement de la base économique, les transformations politiques et culturelles deviennent la chose principale, décisive. Allons-nous à l’encontre du matérialisme en disant cela? Non, car tout en reconnaissant que dans le cours général du développement historique le matériel détermine le spirituel, l’être social détermine la conscience sociale, nous reconnaissons et devons reconnaître l’action en retour du spirituel sur le matériel, de la conscience sociale sur l’être social, de la superstructure sur la base économique. Ce faisant, nous ne contredisons pas le matérialisme, mais, évitant de tomber dans le matérialisme mécaniste, nous nous en tenons fermement au matérialisme dialectique.

Si, dans l’étude du caractère spécifique de la contradiction, nous ne considérons pas les deux situations qui s’y présentent — la contradiction principale et les contradictions secondaires d’un processus ainsi que l’aspect principal et l’aspect secondaire de la contradiction —, c’est-à-dire si nous ne considérons pas le caractère distinctif de ces deux situations dans la contradiction, nous tombons dans l’abstraction et ne pouvons comprendre concrètement où en est cette contradiction, ni par conséquent découvrir la méthode correcte pour la résoudre. Le caractère distinctif, ou le caractère spécifique, de ces deux situations représente l’inégalité des forces en contradiction. Rien au monde ne se développe d’une manière absolument égale, et nous devons combattre la théorie du développement égal ou la théorie de l’équilibre. Et c’est dans ces situations concrètes des contradictions et dans les changements auxquels sont soumis l’aspect principal et l’aspect secondaire de la contradiction dans le processus de développement que se manifeste précisément la force du nouveau qui vient remplacer l’ancien. L’étude des différents états d’inégalité dans les contradictions, de la contradiction principale et des contradictions secondaires, de l’aspect principal et de l’aspect secondaire de la contradiction, est une méthode importante dont se sert un parti révolutionnaire pour déterminer correctement sa stratégie et sa tactique en matière politique et militaire; elle doit retenir l’attention de tous les communistes.

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V.  L’IDENTITÉ ET LA LUTTE DES  ASPECTS DE LA CONTRADICTION

Après avoir élucidé le problème de l’universalité et du caractère spécifique de la contradiction, nous devons passer à l’étude de la question de l’identité et de la lutte des aspects de la contradiction.

L’identité, l’unité, la coïncidence, l’interpénétration, l’imprégnation réciproque, l’interdépendance (ou bien le conditionnement mutuel), la liaison réciproque ou la coopération mutuelle — tous ces termes ont la même signification et se rapportent aux deux points suivants: premièrement, chacun des deux aspects d’une contradiction dans le processus de développement d’une chose ou d’un phénomène présuppose l’existence de l’autre aspect qui est son contraire, tous deux coexistant dans l’unité; deuxièmement, chacun des deux aspects contradictoires tend à se transformer en son contraire dans des conditions déterminées. C’est ce qu’on appelle l’identité.

Lénine dit:

«La dialectique est la théorie qui montre comment les contraires peuvent être et sont habituellement (et deviennent) identiques — dans quelles conditions ils sont identiques en se convertissant l’un en l’autre —, pourquoi l’entendement humain ne doit pas prendre ces contraires pour morts, pétrifiés, mais pour vivants, conditionnés, mobiles, se convertissant l’un en l’autre [26]. »

Que signifie ce passage de Lénine?

Les aspects contradictoires dans tous processus s’excluent l’un l’autre, sont en lutte l’un contre l’autre et s’opposent l’un à l’autre. Dans le processus de développement de toute chose comme dans la pensée humaine, il y a de ces aspects contradictoires, et cela sans exception. Un processus simple ne renferme qu’une seule paire de contraires, alors qu’un processus complexe en contient davantage. Et ces paires de contraires, à leur tour, entrent en contradiction entre elles. C’est ainsi que sont constituées toutes les choses du monde objectif et toutes les pensées humaines, c’est ainsi qu’elles sont mises en mouvement.

Puisqu’il en est ainsi, les contraires sont loin d’être à l’état d’identité et d’unité; pourquoi parlons-nous alors de leur identité et de leur unité?

C’est que les aspects contradictoires ne peuvent exister isolément, l’un sans l’autre. Si l’un des deux aspects opposés, contradictoires, fait défaut, la condition d’existence de l’autre aspect disparaît aussi. Réfléchissez: l’un quelconque des deux aspects contradictoires d’une chose ou d’un concept né dans l’esprit des hommes peut-il exister indépendamment de l’autre? Sans vie, pas de mort; sans mort, pas de vie. Sans haut, pas de bas; sans bas, pas de haut. Sans malheur, pas de bonheur; sans bonheur, pas de malheur. Sans facile, pas de difficile; sans difficile, pas de facile. Sans propriétaire foncier, pas de fermier; sans fermier, pas de propriétaire foncier. Sans bourgeoisie, pas de prolétariat; sans prolétariat, pas de bourgeoisie. Sans oppression nationale par l’impérialisme, pas de colonies et de semi-colonies; sans colonies et semi-colonies, pas d’oppression nationale par l’impérialisme. Il en va ainsi pour tous les contraires; dans des conditions déterminées, ils s’opposent d’une part l’un à l’autre et, d’autre part, sont liés mutuellement, s’imprègnent réciproquement, s’interpénètrent et dépendent l’un de l’autre; c’est ce caractère qu’on appelle l’identité. Tous les aspects contradictoires possèdent, dans des conditions déterminées, le caractère de la non-identité, c’est pourquoi on les appelle contraires. Mais il existe aussi entre eux une identité et c’est pourquoi ils sont liés mutuellement. C’est ce qu’entend Lénine lorsqu’il dit que la dialectique étudie "comment les contraires peuvent être… identiques". Comment peuvent-ils l’être? Parce que chacun d’eux est la condition d’existence de l’autre. Tel est le premier sens de l’identité.

Mais est-il suffisant de dire que l’un des deux aspects de la contradiction est la condition d’existence de l’autre, qu’il y a identité entre eux et que, par conséquent, ils coexistent dans l’unité? Non, cela ne suffit pas. La question ne se limite pas au fait que les deux aspects de la contradiction se conditionnent mutuellement; ce qui est encore plus important, c’est qu’ils se convertissent l’un en l’autre. Autrement dit, chacun des deux aspects contradictoires d’un phénomène tend à se transformer, dans des conditions déterminées, en son opposé, à prendre la position qu’occupe son contraire. Tel est le second sens de l’identité des contraires.

Pourquoi y a-t-il là aussi une identité? Voyez: par la révolution, le prolétariat, de classe dominée, se transforme en classe dominante, et la bourgeoisie qui dominait jusqu’alors se transforme en classe dominée, chacun prenant la place qu’occupait son adversaire. Cela s’est déjà accompli en Union soviétique, et cela s’accomplira également dans le monde entier. S’il n’existait entre ces contraires ni lien, ni identité dans des conditions déterminées, comment de tels changements pourraient-ils se produire?

Le Kuomintang, qui joua à une étape déterminée de l’histoire moderne de la Chine un certain rôle positif, se transforma à partir de 1927 en un parti de la contre-révolution par suite de sa nature de classe et des promesses alléchantes de l’impérialisme (ce sont des conditions), mais il se vit contraint de se prononcer pour la résistance au Japon en raison de l’approfondissement des contradictions sino-japonaises et de la politique de front uni appliquée par le Parti communiste (ce sont d’autres conditions). Entre des contraires se transformant l’un en l’autre, il existe donc une identité déterminée.

Notre révolution agraire a connu et connaîtra le processus suivant: la classe des propriétaires fonciers qui possède la terre se transforme en une classe dépossédée de sa terre et les paysans dépossédés de leur terre deviennent de petits propriétaires ayant reçu de la terre. La possession et la dépossession, l’acquisition et la perte sont mutuellement liées dans des conditions déterminées, et il existe entre elles une identité. Dans les conditions du socialisme, la propriété privée des paysans, à son tour, se transformera en propriété sociale dans l’agriculture socialiste; cela s’est déjà accompli en Union soviétique, et cela s’accomplira également dans le monde entier. Il existe un pont menant de la propriété privée à la propriété sociale; en philosophie, cela s’appelle identité, ou transformation réciproque, interpénétration.

Renforcer la dictature du prolétariat ou la dictature du peuple, c’est préparer les conditions pour mettre fin à cette dictature et passer à un stade supérieur où l’État en tant que tel disparaîtra. Fonder le parti communiste et le développer, c’est préparer les conditions pour supprimer le parti communiste et tous les partis politiques. Créer une armée révolutionnaire dirigée par le parti communiste, entreprendre une guerre révolutionnaire, c’est préparer les conditions pour en finir à jamais avec la guerre. Nous avons là toute une série de contraires qui cependant se complètent l’un l’autre.

La guerre et la paix, comme chacun le sait, se convertissent l’une en l’autre. La guerre est remplacée par la paix; par exemple, la Première guerre mondiale se transforma en paix de l’après-guerre; actuellement, la guerre civile a cessé en Chine et la paix s’est établie dans le pays. La paix est remplacée par la guerre; en 1927, par exemple, la coopération entre le Kuomintang et le Parti communiste se transforma en guerre; il est possible aussi que la paix actuelle dans le monde se transforme en un second conflit mondial. Pourquoi cela? Parce que dans la société de classes, entre les aspects contradictoires, telles la guerre et la paix, il existe, dans des conditions déterminées, une identité.

Tous les contraires sont liés entre eux; non seulement ils coexistent dans l’unité dans des conditions déterminées, mais ils se convertissent l’un en l’autre dans d’autres conditions déterminées, tel est le plein sens de l’identité des contraires. C’est justement ce dont parle Lénine: "… comment les contraires … sont habituellement (et deviennent) identiques — dans quelles conditions ils sont identiques en se convertissant l’un en l’autre…"

"… l’entendement humain ne doit pas prendre ces contraires pour morts, pétrifiés, mais pour vivants, conditionnés, mobiles, se convertissant l’un en l’autre." Pourquoi cela? Parce que c’est justement ainsi que sont les choses et les phénomènes dans la réalité objective. L’unité ou l’identité des aspects contradictoires d’une chose ou d’un phénomène qui existe objectivement n’est jamais morte, pétrifiée, mais vivante, conditionnée, mobile, passagère, relative; tout aspect contradictoire se convertit, dans des conditions déterminées, en son contraire. Et le reflet de cela dans la pensée humaine, c’est la conception marxiste, matérialiste-dialectique, du monde. Seules les classes dominantes réactionnaires d’hier et d’aujourd’hui, ainsi que les métaphysiciens qui sont à leur service, considèrent les contraires non comme vivants, conditionnés, mobiles, se convertissant l’un en l’autre, mais comme morts, pétrifiés, et ils propagent partout cette fausse conception pour égarer les masses populaires afin de pouvoir perpétuer leur domination. La tâche des communistes, c’est de dénoncer les idées fallacieuses des réactionnaires et des métaphysiciens, de propager la dialectique inhérente aux choses et aux phénomènes, de contribuer à la transformation des choses et des phénomènes, afin d’atteindre les objectifs de la révolution.

Lorsque nous disons que, dans des conditions déterminées, il y a identité des contraires, nous considérons que ces contraires sont réels et concrets, et que la transformation de l’un en l’autre est également réelle et concrète. Si l’on prend les nombreuses transformations qu’on trouve dans les mythes, par exemple dans le mythe de la poursuite du soleil par Kouafou dans Cban bai king [27], le mythe de la destruction de neuf soleils sous les flèches du héros Yi dans Houai nan tse [28], le mythe des 72 métamorphoses de Souen Wou-kong dans Si yeou kï [29] ou celui de la métamorphose des esprits et des renards en êtres humains dans Liao tchai tche yi [30], on constate que les conversions de contraires l’un en l’autre n’y sont pas des transformations concrètes reflétant des contradictions concrètes; ce sont des transformations naïves, imaginaires, conçues subjectivement par les hommes, elles leur ont été inspirées par les innombrables conversions des contraires, complexes et réelles. Marx disait: "Toute mythologie maîtrise, domine les forces de la nature dans le domaine de l’imagination et par l’imagination et leur donne forme: elle disparaît donc quand ces forces sont dominées réellement [31]." Les récits des innombrables métamorphoses qui figurent dans les mythes (et dans les contes pour enfants) peuvent nous enchanter en nous montrant entre autres les forces de la nature dominées par l’homme, les meilleurs des mythes possèdent un "charme éternel" (Marx), mais les mythes n’ont pas été formés à partir de situations déterminées par des contradictions concrètes; ils ne sont donc pas le reflet scientifique de la réalité. Autrement dit, dans les mythes ou les contes pour enfants, les aspects constituant une contradiction n’ont pas une identité réelle, mais une identité imaginaire. La dialectique marxiste, en revanche, reflète scientifiquement l’identité dans les transformations réelles.

Pourquoi l’œuf peut-il se transformer en poussin, et pourquoi la pierre ne le peut-elle pas? Pourquoi existe-t-il une identité entre la guerre et la paix et non entre la guerre et la pierre? Pourquoi l’homme peut-il engendrer l’homme et non quelque chose d’autre? L’unique raison est que l’identité des contraires existe seulement dans des conditions déterminées, indispensables. Sans ces conditions déterminées, indispensables, il ne peut y avoir aucune identité.

Pourquoi la Révolution démocratique bourgeoise de Février 1917 en Russie est-elle directement liée à la Révolution socialiste prolétarienne d’Octobre, alors que la Révolution bourgeoise française n’est pas directement liée à une révolution socialiste et qu’en 1871 la Commune de Paris [32] aboutit à l’échec?  Pourquoi encore le régime nomade en Mongolie et en Asie centrale a-t-il passé directement au socialisme? Pourquoi enfin la révolution chinoise peut-elle éviter la voie capitaliste et passer immédiatement au socialisme, sans suivre la vieille voie historique des pays d’Occident, sans passer par la période de la dictature bourgeoise?  Cela ne s’explique que par les conditions concrètes de chacune des périodes considérées. Quand les conditions déterminées, indispensables, sont réunies, des contraires déterminés apparaissent dans le processus de développement d’une chose ou d’un phénomène, et ces contraires (au nombre de deux ou plus) se conditionnent mutuellement et se convertissent l’un en l’autre. Sinon, tout cela serait impossible.

Voilà pour le problème de l’identité. Mais qu’est-ce alors que la lutte? Et quel rapport y a-t-il entre l’identité et la lutte?

Lénine dit:

« L’unité (coïncidence, identité, équipollence) des contraires est conditionnée, temporaire, passagère, relative. La lutte des contraires qui s’excluent mutuellement est absolue, de même que l’évolution, de même que le mouvement [33]. »

Que signifie ce passage de Lénine?

Tous les processus ont un commencement et une fin, tous les processus se transforment en leurs contraires. La permanence de tous les processus est relative alors que leur variabilité, qui s’exprime dans la transformation d’un processus en un autre, est absolue.

Tout phénomène dans son mouvement présente deux états, un état de repos relatif et un état de changement évident. Ces deux états sont provoqués par la lutte mutuelle des deux éléments contradictoires contenus dans le phénomène lui-même. Lorsque le phénomène, dans son mouvement, se trouve dans le premier état, il subit des changements seulement quantitatifs et non qualitatifs, aussi se manifeste-t-il dans un repos apparent. Lorsque le phénomène, dans son mouvement, se trouve dans le second état, les changements quantitatifs qu’il a subis dans le premier état ont déjà atteint un point maximum, ce qui provoque une rupture d’unité dans le phénomène, et par suite un changement qualitatif; d’où la manifestation d’un changement évident.

L’unité, la cohésion, l’union, l’harmonie, l’équipollence, la stabilité, la stagnation, le repos, la continuité, l’équilibre, la condensation, l’attraction, etc., que nous observons dans la vie quotidienne, sont les manifestations des choses et des phénomènes qui se trouvent dans l’état des changements quantitatifs, alors que la destruction de ces états d’unité, de cohésion, d’union, d’harmonie, d’équipollence, de stabilité, de stagnation, de repos, de continuité, d’équilibre, de condensation, d’attraction, etc., et leur passage respectif à des états opposés, sont les manifestations des choses et des phénomènes qui se trouvent dans l’état des changements qualitatifs, c’est-à-dire qui se transforment en passant d’un processus à un autre. Les choses et les phénomènes se transforment continuellement en passant du premier au second état, et la lutte des contraires qui se poursuit dans les deux états aboutit à la solution de la contradiction dans le second. Voilà pourquoi l’unité des contraires est conditionnée, passagère, relative, alors que la lutte des contraires qui s’excluent mutuellement est absolue.

Nous avons dit plus haut qu’il existe une identité entre les contraires et que, pour cette raison, ils peuvent coexister dans l’unité et, par ailleurs, se convertir l’un en l’autre; tout est donc dans les conditions, c’est-à-dire que, dans des conditions déterminées, ils peuvent arriver à l’unité et se convertir l’un en l’autre, et que, sans ces conditions, il leur est impossible de constituer une contradiction ou de coexister dans l’unité, de même que de se transformer l’un en l’autre. L’identité des contraires se forme seulement dans des conditions déterminées, c’est pourquoi l’identité est conditionnée, relative. Ajoutons que la lutte des contraires pénètre tout le processus du début à la fin et conduit à la transformation d’un processus en un autre, qu’elle est partout présente, et que par conséquent elle est inconditionnée, absolue.

L’identité conditionnée et relative unie à la lutte inconditionnée et absolue forme le mouvement contradictoire dans toute chose et tout phénomène.

Nous autres, Chinois, nous disons souvent: "Les choses s’opposent l’une à l’autre et se complètent l’une l’autre [34]." Cela signifie qu’il y a identité entre les choses qui s’opposent. Ces paroles contiennent la dialectique; elles contredisent la métaphysique. "Les choses s’opposent l’une à l’autre", cela signifie que les deux aspects contradictoires s’excluent l’un l’autre ou qu’ils luttent l’un contre l’autre; elles "se complètent l’une l’autre", cela signifie que dans des conditions déterminées les deux aspects contradictoires s’unissent et réalisent l’identité. Et il y a lutte dans l’identité; sans lutte, il n’y a pas d’identité.

Dans l’identité, il y a la lutte, dans le spécifique, l’universel, et dans le particulier, le général. Pour reprendre la parole de Lénine, "il y a de l’absolu dans le relatif [35]".

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VI.  LA PLACE DE L’ANTAGONISME DANS LA CONTRADICTION

Dans le problème de la lutte des contraires est incluse la question de savoir ce qu’est l’antagonisme. À cette question, nous répondons que l’antagonisme est l’une des formes et non l’unique forme de la lutte des contraires.

Dans l’histoire de l’humanité, l’antagonisme entre les classes existe en tant qu’expression particulière de la lutte des contraires. Considérons la contradiction entre la classe des exploiteurs et celle des exploités: Ces deux classes en contradiction coexistent pendant une période prolongée dans la même société, qu’elle soit esclavagiste, féodale ou capitaliste, et elles luttent entre elles; mais c’est seulement lorsque la contradiction entre les deux classes a atteint un certain stade de son développement qu’elle prend la forme d’un antagonisme ouvert et aboutit à la révolution. Il en va de même de la transformation de la paix en guerre dans la société de classes.

Dans une bombe, avant l’explosion, les contraires, par suite de conditions déterminées, coexistent dans l’unité. Et c’est seulement avec l’apparition de nouvelles conditions (allumage) que se produit l’explosion. Une situation analogue se retrouve dans tous les phénomènes de la nature où, finalement, la solution d’anciennes contradictions et la naissance de choses nouvelles se produisent sous forme de conflits ouverts.

Il est extrêmement important de connaître ce fait. Il nous aide à comprendre que, dans la société de classes, les révolutions et les guerres révolutionnaires sont inévitables, que, sans elles, il est impossible d’obtenir un développement par bonds de la société, de renverser la classe réactionnaire dominante et de permettre au peuple de prendre le pouvoir. Les communistes doivent dénoncer la propagande mensongère des réactionnaires affirmant par exemple que la révolution sociale n’est pas nécessaire et qu’elle est impossible; ils doivent s’en tenir fermement à la théorie marxiste-léniniste de la révolution sociale et aider le peuple à comprendre que la révolution sociale est non seulement tout à fait nécessaire mais entièrement possible, que l’histoire de toute l’humanité et la victoire de la révolution en Union soviétique confirment cette vérité scientifique.

Toutefois, nous devons étudier d’une manière concrète les différentes situations dans lesquelles se trouve la lutte des contraires et éviter d’appliquer hors de propos à tous les phénomènes le terme mentionné ci-dessus. Les contradictions et la lutte sont universelles, absolues, mais les méthodes pour résoudre les contradictions, c’est-à-dire les formes de lutte, varient selon le caractère de ces contradictions: certaines contradictions revêtent le caractère d’un antagonisme déclaré, d’autres non. Suivant le développement concret des choses et des phénomènes, certaines contradictions primitivement non antagonistes se développent en contradictions antagonistes, alors que d’autres, primitivement antagonistes, se développent en contradictions non antagonistes.

Comme il a été dit plus haut, tant que les classes existent, les contradictions entre les idées justes et les idées erronées dans le parti communiste sont le reflet, au sein de ce parti, des contradictions de classes. Au début ou dans certaines questions, ces contradictions peuvent ne pas se manifester tout de suite comme antagonistes. Mais avec le développement de la lutte des classes, elles peuvent devenir antagonistes. L’histoire du Parti communiste de l’U.R.S.S. nous montre que les contradictions entre les conceptions justes de Lénine et de Staline et les conceptions erronées de Trotski, Boukharine et autres ne se sont pas manifestées d’abord sous une forme antagoniste, mais que, par la suite, elles sont devenues antagonistes. Des cas semblables se sont présentés dans l’histoire du Parti communiste chinois. Les contradictions entre les conceptions justes de nombreux camarades de notre Parti et les conceptions erronées de Tchen Tou-sieou, Tchang Kouo-tao et autres ne se sont pas manifestées non plus, au début, sous une forme antagoniste, mais elles sont devenues antagonistes plus tard. Actuellement, les contradictions entre les conceptions justes et les conceptions erronées, au sein de notre Parti, n’ont pas pris une forme antagoniste, elles n’iront pas jusqu’à l’antagonisme si les camarades qui ont commis des erreurs savent les corriger. C’est pourquoi le Parti doit, d’une part, mener une lutte sérieuse contre les conceptions erronées, mais, d’autre part, donner pleine possibilité aux camarades qui ont commis des erreurs d’en prendre conscience. Dans ces circonstances, une lutte poussée à l’excès est évidemment inadéquate. Toutefois, si ceux qui ont commis des erreurs persistent dans leur attitude et les aggravent, ces contradictions peuvent devenir antagonistes.

Les contradictions économiques entre la ville et la campagne sont d’un antagonisme extrême tant dans la société capitaliste, où la ville, contrôlée par la bourgeoisie, pille impitoyablement la campagne, que dans les régions du Kuomintang en Chine, où la ville, contrôlée par l’impérialisme étranger et la grande bourgeoisie compradore chinoise, pille la campagne avec une férocité inouïe. Mais dans un pays socialiste et dans nos bases révolutionnaires, ces contradictions antagonistes sont devenues non antagonistes et elles disparaîtront dans la société communiste.

Lénine dit: "Antagonisme et contradiction ne sont pas du tout une seule et même chose. Sous le socialisme, le premier disparaîtra, la seconde subsistera [36]." Cela signifie que l’antagonisme n’est qu’une des formes, et non l’unique forme, de la lutte des contraires, et qu’il ne faut pas employer ce terme partout sans discernement.

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VII.  CONCLUSION

Nous pouvons, maintenant, conclure brièvement. La loi de la contradiction inhérente aux choses et aux phénomènes, c’est-à-dire la loi de l’unité des contraires, est la loi fondamentale de la nature et de la société, et partant la loi fondamentale de la pensée. Elle est à l’opposé de la conception métaphysique du monde. Sa découverte a constitué une grande révolution dans l’histoire de la connaissance humaine. Selon le point de vue du matérialisme dialectique, la contradiction existe dans tous les processus qui se déroulent dans les choses et les phénomènes objectifs et dans la pensée subjective, elle pénètre tous les processus, du début à la fin; c’est en cela que résident l’universalité et le caractère absolu de la contradiction. Chaque contradiction et chacun de ses aspects ont leurs particularités respectives; c’est en cela que résident le caractère spécifique et le caractère relatif de la contradiction. Dans des conditions déterminées, il y a identité des contraires, ceux-ci peuvent donc coexister dans l’unité et se transformer l’un en l’autre; c’est en cela également que résident le caractère spécifique et le caractère relatif de la contradiction. Toutefois, la lutte des contraires est ininterrompue, elle se poursuit aussi bien pendant leur coexistence qu’au moment de leur conversion réciproque, où elle se manifeste avec une évidence particulière. C’est en cela, à nouveau, que résident l’universalité et le caractère absolu de la contradiction. Lorsque nous étudions le caractère spécifique et le caractère relatif de la contradiction, nous devons prêter attention à la différence entre la contradiction principale et les contradictions secondaires, entre l’aspect principal et l’aspect secondaire de la contradiction; lorsque nous étudions l’universalité de la contradiction et la lutte des contraires, nous devons prêter attention à la différence entre les formes variées de lutte; sinon, nous commettrons des erreurs. Si, à l’issue de notre étude, nous avons une idée claire des points essentiels ci-dessus exposés, nous pourrons battre en brèche les conceptions dogmatiques qui enfreignent les principes fondamentaux du marxisme-léninisme et qui nuisent à notre cause révolutionnaire; et nos camarades qui ont de l’expérience seront en mesure d’ériger celle-ci en principes et d’éviter la répétition des erreurs de l’empirisme. Telle est la brève conclusion à laquelle nous conduit l’étude de la loi de la contradiction.

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NOTES

[1] V. I. Lénine: Notes sur les Leçons d’histoire de la philosophie de Hegel, tome premier, "École des Éléates" dans "Résumé des Leçons d’histoire de la philosophie de Hegel" (1915).

[2] Voir V. I. Lénine: "À propos de la dialectique" (1915), où il dit: "Le dédoublement de ce qui est un et la connaissance de ses parties contradictoires (voir, dans l’Héraclite de Lassalle, la citation de Philon sur Héraclite au début de la IIIe partie, De la Connaissance) constituent le fond (une des ‘essences’, une des particularités ou traits principaux, sinon le principal) de la dialectique." Et également les notes sur "La Science de la logique de Hegel", livre trois, troisième section: "L’idée" dans "Résumé de La Science de la logique de Hegel" (septembre-décembre 1914), où Lénine dit: "On peut brièvement définir la dialectique comme la théorie de l’unité des contraires. Par là on saisira le noyau de la dialectique, mais cela exige des explications et un développement."

[3] A. M. Déborine (1881-1963), philosophe soviétique et membre de l’Académie des Sciences de l’U.R.S.S. C’est en 1930 que les milieux philosophiques en Union soviétique commencèrent à critiquer l’école de Déborine en montrant que ces erreurs — divorce de la théorie avec la pratique et de la philosophie avec la politique — étaient de caractère idéaliste.

[4] V. I. Lénine: "À propos de la dialectique".

[5] Paroles de Tong Tchong-chou (179-104 av.J.-C.), célèbre représentant du confucianisme sous la dynastie des Han.

[6] F. Engels: "Dialectique. Quantité et qualité", Anti-Duhring (1877-1878), première partie, chapitre douze.

[7] V. I. Lénine: "À propos de la dialectique".

[8] F. Engels: "Dialectique. Quantité et qualité", Anti-Duhring, première partie, chapitre douze.

[9] V. I. Lénine: "À propos de la dialectique".

[10] Mao Tsé-toung critique ici le point de vue erroné longtemps défendu par Boukharine et qui consistait à dissimuler les contradictions de classes et à substituer la collaboration de classes à la lutte de classes. Dans les années 1928-1929, alors que l’Union soviétique se préparait à la collectivisation intégrale de l’agriculture, Boukharine soutenait plus ouvertement que jamais son point de vue erroné, s’efforçant d’estomper les contradictions de classes entre les koulaks et les paysans pauvres et moyens et de s’opposer à une lutte résolue contre les koulaks. En outre, il prétendait que la classe ouvrière pourrait former une alliance avec les koulaks et que ces derniers pourraient "s’intégrer pacifiquement dans le socialisme".

[11] V. I. Lénine: "À propos de la dialectique".

[12] Voir V. I. Lénine: "Le Communisme" (12 juin 1920), où l’auteur, critiquant le dirigeant du Parti communiste de Hongrie Bêla Kun, disait qu’ "il oublie ce qui est la substance même, l’âme vivante du marxisme: l’analyse concrète d’une situation concrète."

[13] Souentse (Souen Wou), célèbre stratège et théoricien militaire du Ve siècle av. J.-C., auteur du traité du même nom, en 15 chapitres. Cette citation est extraite du "Plan de l’attaque", Souentse, chapitre III.

[14] Homme politique et historien, Wei Tcheng (580-643) vécut au début de la dynastie des Tang.

[15] Chouel hou tchouan (Au bord de l’eau), célèbre roman chinois du XIVe siècle, qui décrit une guerre paysanne des dernières années de la dynastie des Song du Nord. Le village de Tchoukiatchouang se trouvait non loin de Liangchanpo, où Song Kiang, chef de l’insurrection paysanne et héros du roman, avait établi sa base. Le maître de ce village était un véritable despote, le grand propriétaire foncier Tchou.

[16] V. I. Lénine: "À nouveau les syndicats, la situation actuelle et les erreurs de Trotski et Boukharine" (janvier 1921).

[17] Révolution bourgeoise qui renversa le gouvernement autocratique des Tsing. Le 10 octobre 1911, une partie de la Nouvelle Armée qui avait subi l’influence de la révolution se souleva à Woutchang. Puis, des sociétés révolutionnaires de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie ainsi que les larges masses des ouvriers, des paysans et des soldats firent écho avec enthousiasme à ce soulèvement dans différentes provinces, ce qui entraîna bientôt l’écroulement du régime réactionnaire des Tsing. En janvier 1912, le Gouvernement provisoire de la République chinoise fut proclamé à Nankin et Sun Yat-sen devint président provisoire de la République. La monarchie féodale qui avait régné sur la Chine pendant plus de deux mille ans fut abolie, et la conception d’une république démocratique commença à s’implanter dans les esprits. Mais la bourgeoisie qui dirigeait cette révolution avait une forte tendance au compromis. Au lieu de soulever les larges masses paysannes pour renverser la domination féodale de la classe des propriétaires fonciers à la campagne, elle céda, sous la pression de l’impérialisme et des forces féodales, le pouvoir à Yuan Che-kai, seigneur de guerre du Peiyang. Et ce fut l’échec de la révolution.

[18] Cette révolution, connue également sous le nom de Première guerre civile révolutionnaire, était une lutte anti-impérialiste et antiféodale menée conjointement par le Parti communiste chinois et le Kuomintang, et qui eut pour contenu principal l’Expédition du Nord. Après avoir consolidé sa base d’appui dans le Kouangtong, l’Armée révolutionnaire constituée par les deux partis marcha vers le nord en juillet 1926 pour mener une expédition punitive contre les seigneurs de guerre du Peiyang que soutenaient les impérialistes. Avec l’appui chaleureux des larges masses d’ouvriers et de paysans, elle réussit à occuper, au cours du deuxième semestre de 1926 et du premier semestre de 1927, la majeure partie des provinces dans les bassins du Yangtsé et du fleuve Jaune. Alors que la révolution progressait avec succès, les deux cliques réactionnaires au sein du Kuomintang, ayant respectivement Tchiang Kaî-chek et Wang Tsing-wei pour chefs de file (elles représentaient les intérêts de la bourgeoisie compradore et de la classe des despotes locaux et des mauvais hobereaux), firent, avec l’aide des impérialistes, deux coups d’État contre-révolutionnaires, l’un en avril, l’autre en juillet 1927. Les idées de droite au sein du Parti communiste chinois, dont le représentant était Tchen Tou-sieou, ayant dégénéré en une ligne capitulationniste, le Parti et le peuple ne purent organiser une résistance efficace contre l’attaque lancée brusquement par les cliques réactionnaires du Kuomintang, ce qui fit échouer la révolution.

[19] Cette révolution, connue également sous le nom de Deuxième guerre civile révolutionnaire, était une lutte menée de 1927 à 1937 par le peuple chinois sous la direction du Parti communiste chinois et ayant pour objectif principal l’instauration et l’extension du pouvoir rouge, le développement de la révolution agraire et la résistance armée contre la domination réactionnaire du Kuomintang.

[20] Les quatre provinces du Nord-Est étaient alors le Liaoning, le Kirin, le Heilongkiang et le Jehol, qui correspondent actuellement aux provinces du Liaoning, du Kirin et du Heilongkiang, à la partie nord-est du Hopei située au nord de la Grande Muraille, et à la partie est de la Région autonome de Mongolie intérieure. Après l’Incident du 18 Septembre, les forces d’agression japonaises s’emparèrent d’abord du Liaoning, du Kirin et du Heilongkiang, et occupèrent plus tard, en 1933, le Jehol.

[21] En 1956, l’Armée du Kuomintang du Nord-Est commandée par Tchang Hsiué-liang et l’Armée du Kuomintang du Nord-Ouest commandée par Yang Hou-tcheng étaient cantonnées à Sian et dans les régions voisines; elles avaient pour tâche d’attaquer l’Armée rouge chinoise, qui était arrivée dans le nord du Chensi. Influencées par l’Armée rouge et le mouvement antijaponais du peuple, elles approuvèrent le front uni national contre le Japon, proposé par le Parti communiste chinois, et demandèrent à Tchiang Kaï-chek de s’allier avec le Parti communiste pour résister au Japon. Tchiang Kaï-chek refusa cette demande, se montra plus actif encore dans ses préparatifs militaires pour l’ "extermination des communistes" et massacra à Sian la jeunesse antijaponaise. Tchang Hsiué-liang et Yang Hou-tcheng, agissant de concert, se saisirent de Tchiang Kaï-chek. Ce fut le fameux Incident de Sian du 12 décembre 1936. Tchiang Kaï-chek fut forcé d’accepter les conditions suivantes: alliance avec le Parti communiste et résistance au Japon; puis il fut relâché et retourna à Nankin.

[22] Tchen Tou-sieou était un démocrate radical à l’époque du Mouvement du 4 Mai. Ayant subi par la suite l’influence de la Révolution socialiste d’Octobre, il devint l’un des fondateurs du Parti communiste chinois. Pendant les six premières années du Parti, il resta le principal dirigeant du Comité central. Il était depuis longtemps fortement imprégné d’idées déviationnistes de droite, lesquelles dégénérèrent en une ligne capitulationniste pendant la dernière période de la révolution de 1924-1927. À cette époque, les capitulationnistes représentés par Tchen Tou-sieou "abandonnèrent volontairement la direction des masses paysannes, de la petite bourgeoisie urbaine, de la moyenne bourgeoisie et, en particulier, des forces armées, ce qui entraîna la défaite de la révolution" ("La Situation actuelle et nos tâches", Œuvres choisies de Mao Tsé-toung, tome IV). Après la défaite de la révolution en 1927, Tchen Tou-sieou et une poignée d’autres capitulationnistes cédèrent au pessimisme, perdirent confiance dans l’avenir de la révolution et devinrent des liquidationnistes. Ils adoptèrent la position réactionnaire trotskiste et formèrent avec les trotskistes un groupuscule antiparti. En conséquence, Tchen Tou-sieou fut expulsé du Parti en novembre 1929. Il mourut de maladie en 1942.

[23] Pendant plusieurs décennies, à partir de la fin du XVIIIe siècle, la Grande-Bretagne fit entrer en Chine de l’opium en quantité de plus en plus importante. L’opium importé intoxiquait dangereusement le peuple chinois et drainait la monnaie argent de la Chine. Des protestations s’élevèrent dans tout le pays. En 1840, sous prétexte de protéger son commerce, la Grande-Bretagne envoya des troupes qui envahirent la Chine. Les troupes chinoises, sous la conduite de Lin Tseh-siu, résistèrent, tandis que le peuple de Canton organisait spontanément des "Corps de répression anti-anglais" qui portèrent des coups sévères aux envahisseurs. Néanmoins, en 1842, le gouvernement corrompu des Tsing conclut avec les agresseurs anglais le "Traité de Nankin" aux termes duquel la Chine dut payer des indemnités et céder Hongkong à la Grande-Bretagne, et de plus ouvrir à son commerce les ports de Changhaï, de Foutcheou, d’Amoy, de Ningpo et de Canton, et fixer conjointement avec elle les tarifs douaniers pour toutes les marchandises qu’elle introduirait en Chine.

[24] Guerre d’agression déclenchée par l’impérialisme japonais contre la Corée et la Chine. La grande masse des soldats et un certain nombre de généraux patriotes chinois se battirent héroïquement. Mais comme le gouvernement corrompu des Tsing ne s’était nullement préparé à résister à l’agression, la Chine fut défaite. En 1895, le gouvernement des Tsing conclut avec le Japon l’humiliant "Traité de Simonoseki".

[25] En 1905, Sun Yat-sen forma le Kebmingtongmenghouei (Ligue révolutionnaire) avec le Hsingtchonghouei (Association pour la Régénération de la Chine) pour base et deux autres organisations opposées au régime des Tsing — le Houahsinghouei (Association pour la Renaissance chinoise) et le Kouangfouhouei (Association pour le Rétablissement de la Chine). C’est un parti révolutionnaire bourgeois qui avait pour programme politique: "L’expulsion des Tatars [des Mandchous], le relèvement de la Chine, la fondation d’une république et l’égalisation du droit à la propriété de la terre". Réorganisé après la Révolution de 1911, ce parti devint le Kuomintang.

[26] V. I. Lénine: Notes sur La Science de la logique de Hegel, livre premier, première section:
"La détermination (qualité)" dans "Résumé de La Science de la logique de Hegel".

[27] Chan hai king (Le Livre des monts et des mers), œuvre de l’époque des Royaumes combattants (403-221 av. J.-C.). Kouafou est un être divin décrit dans Chan hai king. On y dit: "Kouafou poursuivit le soleil. Quand celui-ci disparut à l’horizon, il ressentit la soif et alla boire dans le Houangho et le Weichouei. Ces deux cours d’eau ne lui suffisant pas, il courut vers le nord pour se désaltérer au Grand Étang. Mais avant d’y arriver, il mourut de soif. Le bâton qu’il laissa devint la forêt Teng."

[28] Yi, héros légendaire de l’antiquité chinoise, célèbre pour son adresse au tir à l’arc. Selon une légende dans Houai nan tse, ouvrage composé au IIe siècle av. J.-C., dix soleils apparurent simultanément au temps de l’empereur Yao. Pour mettre fin aux dégâts causés à la végétation par leur chaleur torride, Yao ordonna à Yi de tirer contre les dix soleils. Une autre légende, recueillie pat Wang Yi (IIe siècle), dit que Yi abattit neuf des dix soleils.

[29] Si yeou ki (Le Pèlerinage à l’Ouest), roman chinois fantastique du XVIe siècle. Le héros du roman, Souen Wou-kong, est un singe divin, capable d’opérer sur lui-même 72 métamorphoses. Il pouvait, à volonté, se transformer en oiseau, fauve, insecte, poisson, herbe, arbre, objets divers ou encore prendre la forme humaine.

[30] Liao tchai tche yi (Contes étranges de la Chambre Sans-Souci), recueil de contes composé au XVIIe siècle sous la dynastie des Tsing par Pou Song-ling sur la base des légendes populaires qu’il avait recueillies. L’ouvrage contient 431 récits, dont la plupart ont trait à des fantômes, des renards ou autres êtres surnaturels.

[31] K. Marx: "Introduction à la critique de l’économie politique" (1857-1858) dans Contribution à la critique de l’économie politique.

[32] Ce fut le premier pouvoir instauré par le prolétariat dans le monde. Le 18 mars 1871, le prolétariat français s’insurgea à Paris et s’empara du pouvoir. Le 28 mars fut fondée, par voie d’élection, la Commune de Paris dirigée par le prolétariat. Elle constitue la première tentative faite par la révolution prolétarienne pour briser la machine d’État bourgeoise et une initiative de grande envergure pour substituer le pouvoir du prolétariat au pouvoir bourgeois renversé. Manquant de maturité, le prolétariat français ne s’attacha pas à s’unir aux masses paysannes, ses alliées, il se montra d’une indulgence excessive à l’égard de la contre-révolution et ne sut entreprendre des actions militaires énergiques en temps utile. Ainsi, la contre-révolution, qui eut tout le temps de regrouper ses forces mises en déroute, put revenir à la charge et massacra en masse ceux qui avaient pris part à l’insurrection. La Commune de Paris tomba le 28 mai.

[33] V. I. Lénine: "À propos de la dialectique".

[34] Cette phrase se rencontre pour la première fois dans les annales Tsien han chou (tome XXX, "Yi wen tche"), rédigées par Pan Kou, célèbre historien chinois du Ier siècle. Par la suite, elle fut couramment employée.

[35] V. I. Lénine: "À propos de la dialectique".

[36]  V. I. Lénine: "Remarques sur le livre de N. I. Boukharine: L’Économie de la période transitoire" (mai 1920).

MAO TSÉ-TOUNG (1973b), «À propos de la contradiction», Écrits choisis en trois volumes II. François Maspéro, Petite Collection Maspéro, pp 5-51.

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Il y a cinquante ans, l’ASILE DE LA PROVIDENCE à Montréal passait au feu, tout juste avant de tomber sous le pic des démolisseurs

Publié par Ysengrimus le 16 décembre 2013

La providence, ça n’existe pas…
René Pibroch

L’Asile de la Providence en 1962. Photo Omer Desjardins

L’Asile de la Providence en 1962. Photo Omer Desjardins

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Bâti en 1842, l’Asile de la Providence fut, pendant cent-vingt ans, une immense soupe populaire perfectionnée qu’on dénommait, cela ne s’invente pas, L’ŒUVRE DE LA SOUPE. Ce vaste service philanthropique à l’ancienne était tenu par les ci-devant Filles de la Charité servantes des pauvres devenues ultérieurement les Sœurs de la Providence. La bâtisse se dressait dans l’espace se trouvant à l’intersection des rues Sainte-Catherine, Berri, Demontigny, et Saint-Hubert (quatre coins de rues délimitaient ce colossal dispositif), à Montréal. Ce vaste emplacement est occupé aujourd’hui par la Place Émilie Gamelin et par la station de métro Berri-UQÀM.

Montréal est une ville qui, au fil des arcanes filandreuses de sa subtile histoire locale, notamment aux dix-neuvième et vingtième siècles, a connu un certain nombre d’incendies urbains singulièrement «providentiels». Ce fut certainement le cas ici, quand l’Asile de la Providence fut détruit par les flammes, le 16 décembre 1963. L’immeuble était, fort heureusement, «dieu» merci, comme par hasard, intégralement désert au moment de l’incendie. Il avait été racheté de l’évêché, à prix d’or, par la ville de Montréal quelques six mois auparavant et était sur le point d’être démoli pour faire place au métro. Le «drame» brutal, massif quoique bien tempéré, survint juste après l’heure de pointe en ville et il n’y eut aucun blessé. Seul cet immeuble patrimonial et ses dépendances furent rasés par les flammes. La cause de l’incendie ne fut jamais vraiment élucidée. La démolition de ce symbole involontaire d’un cléricalisme révolu et la construction du rutilant métro montréalais poursuivirent ensuite leurs cours, sans chicanes, ou enjeux, ou empoignes au sujet des portions historiques de l’Asile de la Providence qui auraient pu rester debout, pour raisons sentimentales, historiographiques, culturelles, cultuelles ou autres. La «foudre divine» avait tranché toutes les arguties et ce, largement aux frais du contribuable.

À la référence historique à l’Oeuvre de la Soupe et à son emplacement de jadis est indissolublement associé le souvenir de Sœur Émilie Tavernier-Gamelin (1800-1851). Fille d’une famille de quinze enfants, cette jeune montréalaise du début du dix-neuvième siècle voit neuf de ses frères et sœurs mourir du choléra, dans son enfance. Sa mère en meurt aussi, quand elle a quatre ans et son père, quand elle a quatorze ans. Adoptée par une tante plus aisée, elle accède à la petite gentry de Montréal et épouse éventuellement un commerçant pomiculteur prospère, de vingt-sept ans son aîné, Jean-Baptiste Gamelin. Elle mène alors la vie d’une bourgeoise rangée. Elle aura de son mari trois enfants, qui mourront tous en bas âge, du choléra toujours. Le mari y passera aussi. En 1827, orpheline, orphelande et veuve, madame Émilie Gamelin, laïque, volontaire, héritière et décidée, se lance dans les bonnes œuvres. Elle ouvre alors, entre 1830 et 1836, partiellement à ses frais et partiellement avec du financement philanthropique de copinage de classe, des petits lieux d’accueils pour vieilles pauvresses délaissées. L’un d’entre eux, appelé la Maison Jaune, est limitrophe du site où sera érigé l’Asile de la Providence. Payant aussi largement de sa personne que de ses ressources, elle organise et anime personnellement ces refuges pour pauvres et pauvresses.

Quand l’évêché de Montréal rate le coup de convaincre les Soeurs de la Charité de Saint Vincent de Paul de quitter la France pour venir œuvrer au Canada, il est décidé de fonder une toute nouvelle congrégation, pour affronter l’incroyable pouille de déchéance humaine de Montréal, dans la tourmente économique et sociale de l’après Rébellion (de 1837-1838). En 1843, l’Asile de la Providence est achevé… mais il ne sera tout simplement pas possible pour une laïque de le diriger, même si madame Gamelin est de loin la plus compétente et la plus expérimentée des organisatrices de refuges de tout Montréal. Pas le temps de niaiser, comme on dirait aujourd’hui, il faut pouvoir continuer. Émilie Gamelin se fait donc religieuse. Elle entre dans ce tout nouvel ordre des Filles de la Charité servantes des pauvres. À quarante-trois ans, la voici novice. Bon, elle monte vite les échelons… surtout qu’elle fait don de l’intégralité de ses avoirs financiers et de ses propriétés à la nouvelle congrégation. Sa compétence (philanthropique et logistique) d’organisatrice de refuges pour démunis fait maintenant, bon an mal an, cause commune avec la force de frappe politique et institutionnelle de l’église catholique du Bas-Canada colonial. Ladite église des Lartigue et des Bourget, au tout début d’une longue et virulente poussée ultramontaine (qui mènera à la Grande Noirceur), est elle-même tranquillement cooptée au pouvoir anglais. Et la consigne est nette et ferme: il faut bien encadrer la misère. Sœur Gamelin voit donc «fatalement» son œuvre gagner en magnitude. Elle devient la première Supérieure de cette toute nouvelle congrégation de «servantes des pauvres», dont le dispositif institutionnel sera calqué sur celui des chapitres français et américains des Soeurs de la Charité de Saint Vincent de Paul, ou d’organisations similaires. Ce sont alors l’épidémie de typhus de 1847 et l’épidémie de choléra de 1851 (celle-ci emportera d’ailleurs Sœur Gamelin) qui absorbent le gros des énergies des œuvres des Sœurs de la Providence. Elles s’occupent d’orphelines, de vieillards et de vieillardes, oeuvrent à la soupe populaire, et cultivent les premières tentatives de réinsertion sociale à l’embauche et les premiers asiles d’aliénés du grand Montréal. À la mort d’Émilie Gamelin, l’Asile de la Providence en aura pour plus de cent-dix ans à rouler, desservi modestement et efficacement par la congrégation de religieuses dont celle qu’on surnommait la Providence des pauvres aura été la première Supérieure.

Alors, je vous annonce, le cœur quand même passablement attendri, qu’une de mes tantes maternelles, qui aurait pas loin de cent ans d’âge aujourd’hui, était Sœur de la Providence. Et quand j’étais enfant, avant l’œcuménisme et le boom démago des prêtres et des nonnes pops, je me souviens d’avoir vu mon adorable tante, une des personnes les plus gentilles et intelligentes que j’aie connu, nippée exactement comme Sœur Gamelin, avec défroque à capuchon noir et cornette ovale blanche. Il y a des femmes de grand mérite en dessous des ces cloches étrange et ce, même si, ici, le visage de la statue n’est pas exactement discernable. C’est à ma vieille tante que je pense ici, aussi, en serrant respectueusement la pince de la statue de Sœur Émilie Gamelin, dans le petit hall de la station de métro Berri-UQÀM (une œuvre du sculpteur urbain Raoul Hunter, installée en 1999).

Ysengrimus serrant la pince à la statue d’Émilie Gamelin (œuvre du sculpteur Raoul Hunter). Photo: la Lettrée Voyageuse

Ysengrimus et la statue d’Émilie Gamelin (œuvre du sculpteur Raoul Hunter). Photo: la Lettrée Voyageuse

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Il faut finalement signaler que Soeur Gamelin, tout comme Julie Bruneau, était une Patriote (au sens québécois du terme). Elle alla en personne assurer ses services auprès des patriotes emprisonnés à la prison du Pied du Courant après l’échec de la Rébellion de 1837-1838. Souvenons-nous de nos femmes patriotes. Oui, oui, que oui, sous ces cornettes et ce fatras vestimentaire et institutionnel suranné, il y avait vraiment des femmes rien de moins qu’exceptionnelles. Ces intervenantes d’un autre âge, dans des conditions particulièrement contraires de hiérarchie masculine et d’indifférence politique et civile généralisée à l’égard des enjeux sociaux, ont fait une observable différence. Non à la philanthropie privée, non aux théocrates et à leurs structures de rapine, oui à la responsabilité collective, oui à l’héritage citoyen du sens de la communauté et de l’universalité du droit à une vie décente, oui au souvenir respectueux d’Émilie Gamelin et des nombreuses petites mains, anonymes et résolues, qui luttèrent avec elle pour faire reculer la misère, le colonialisme, l’incurie sociale et la bêtise.

Le parc situé aujourd’hui sur le site qui fut jadis celui de l’Asile de la Providence est agrémenté par une vaste sculpture-installation intitulée GRATTE-CIEL, CHUTE D’EAU, RUISSEAUX – UNE CONSTRUCTION (Skyscraper, Waterfall, Brooks — A Construction) du sculpteur et architecte montréalais Melvin Charney (1935-2012). Faisant partie de cette composition est un long muret noir longeant le boulevard de Maisonneuve. Sur le coin Saint-Hubert de ce long muret, dans la portion nord-est du parc actuel donc, se trouvent deux petits textes commémoratifs. Le texte commémoratif placée devant le segment faisant face à la rue Sainte-Catherine de la Place Émilie Gamelin se lit comme suit:

ÉMILIE GAMELIN
(MONTRÉAL 1800-1851)
 
FEMME D’ACTION ET DE COMPASSION,
ELLE DEVINT, EN 1843, LA FONDATRICE
DE LA CONGRÉGATION
DES SŒURS DE LA PROVIDENCE.
 
DEPUIS TOUJOURS, MONTRÉAL L’APPELAIT
«LA PROVIDENCE DES PAUVRES».

Le texte commémoratif placée devant le segment faisant face au boulevard de Maisonneuve de la Place Émilie Gamelin se lit comme suit:

L’ŒUVRE DE LA SOUPE

ICI MÊME, ENTRE 1843 et 1963
L’ŒUVRE DE LA SOUPE A SERVI
DES MILLIONS DE REPAS.

CETTE TABLE POPULAIRE
DE L’ASILE DE LA PROVIDENCE
ACCUEILLAIT QUOTIDIENNEMENT
CEUX QUI AVAIENT FAIM.

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Le facteur esclavage

Publié par Ysengrimus le 15 octobre 2013

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C’est un cri du coeur que nous avons tous poussé: l’expression du sentiment cuisant d’être traité comme un esclave. Toutes les émotions du vif et durable dégoût contemporain face au travail, notamment au travail tertiarisé, se synthétisent fréquemment en cette analogie… dont il faut pourtant savoir ne pas abuser brouillonnement. Le fait est que, même sans formation économique ou historique, on comprend parfaitement que ce rapprochement est abusif. La situation est bien connue, notamment depuis les analyses de Marx. Le travailleur ne se vend pas lui-même mais il vend son temps de travail. Il n’est pas, objectivement, un métayer, un serf, ou un esclave et l’attitude de son petit chef, aussi brutale et puante que l’on voudra, ne peut paramétrer les forces économiques du mode de production en cours. L’esclavage n’est pas affaire de comportement intersubjectif et encore moins, quoi qu’on en crie du fond de nos âmes, d’affect, de brutalité ou d’arrogance interpersonnelle.

Ceci dit, arrêtons nous quand même une minute au statut économique de l’esclave car des surprises nous y attendent encore. Les premiers chapitres du Capital de Marx sont très explicites sur la question. L’esclave (celui du Dixieland de 1855, notamment), c’est comme un bœuf. C’est un être que l’on achète d’un bloc, à prix fixe payé habituellement en une fois, et qui, une fois acquis, doit se trouver expurgé de toute la force potentielle qui le gorge et ce, le plus exhaustivement possible. Quand il meurt (Marx explique que les Field Negroes sudistes se vidaient en sept ans, en moyenne), on recommence avec un autre. Dans de telles circonstances de production de force de travail, le temps (notamment le temps de travail) ne se calcule plus de la même façon. Le temps du prolo moderne, c’est comme l’eau d’un robinet qui s’ouvre et se ferme par moments fixes, spécifiés. Le temps de l’esclave, c’est comme une mare ou un puit où l’on puise à volonté. À cela se trouve directement corrélé le fait que, comme le boeuf ou la mule toujours, l’esclave n’opère pas dans un rapport consenti. Il émet une tension constante de résistance. Il est rétif, peu coopératif, tant et tant qu’il faut gaspiller une quantité significative de l’énergie qu’on possède en le possédant à le punir, le cerner, le réprimer, le faire s’épuiser dans des chain gangs, couvert de fers. C’est une contrainte imparable. Le principe fondamental de l’esclavage, du point de vue de l’extorsion de la plus-value, est que l’intégralité de son temps de travail est disponible comme un tout, une fois l’esclave acheté. On l’exploite donc, comme une masse, une force, un flux, ayant du temps et de la puissance ad infinitum (jusqu’à extinction, la mort d’une autre bête de somme). On opère donc dans un dispositif où il est sereinement assumé qu’on gaspillera massivement une portion significative du temps et de la force de l’esclave. Tout son temps et toute sa force nous appartiennent. Donc on presse le citron, sans compter, ni tergiverser.

Cette particularité économique de l’esclave avait des conséquences afférentes très grandes sur le modus operandi qu’on lui imposait. Marx explique qu’on ne donnait aux esclaves de Dixie que des outils de mauvaise qualité. Mieux valait gaspiller du temps et de la force de travail d’esclave en le faisant creuser un fossé avec une mauvaise bêche ou abattre un arbre avec une mauvaise cognée que de le voir briser les bons outils, soit par absence de compétence immédiate (il apprenait sur le tas, n’importe comment, y mettant tout le temps qu’il avait à revendre), soit de par cette résistance sourde qu’il affichait en permanence. On ne confiait jamais aux esclaves des chevaux, animaux trop fragiles. Ils les auraient battus à mort. On ne les laissait trimer qu’avec les plus mauvaises mules. Le même principe s’appliquait, implacable: comme tout le temps et toute la force de l’esclave appartenaient d’un bloc à son maître, il n’y avait pas de problème à les gaspiller, surtout si cela protégeait le fil des bons outils et la durée de vie des meilleurs animaux de ferme. Fondamentalement, quand quelque chose devait être sacrifié sur une tâche, on sacrifiait le plus volontiers du temps de travail d’esclave.

Alors maintenant, suivez moi bien. Quittons le Dixie de 1855 et revenons, si vous le voulez bien, à TertiaireVille, en 2013. Nous voici plus précisément chez les zipathographes de la Compagnie Tertiaire Consolidée, bien connus des lecteurs et des lectrices du Carnet d’Ysengrimus. Ce jour là, inattentifs et débordés comme à leur habitude, les zipathographes doivent renouveler, subitement, à la dernière minute, les licences logicielles de soixante de leurs produits. Ils sont à la bourre, ils ont qu’une semaine pour faire ça. L’équipe qui doit se taper ce boulot inattendu et chiant est composée de quatre programmeurs-prolos, dirigés par un programmateur-chef (lead) qui lui-même relève d’un chef de service incompétent en programmation. Le reste du vertigineux ziggourat de la structure de la compagnie n’est même pas au courant de ce qui se passe dans cette unité de travail spécifique. Tableau hiérarchique parfaitement classique, admettez-le avec moi. Tous ces gens sont, évidemment, submergés de travail et considèrent cette histoire de renouvellement multiplié de licences logicielles comme une perte de temps et un emmerdement de bas calibre. Un des quatre programmeurs est une programmeuse, en fait. Appelons la mademoiselle Zipathe. Fine mouche, mademoiselle Zipathe se rend compte que si un petit exécutable est créé, appelons-le le Zipa-fulgure, il permettrait de renouveler les soixante licences logicielles par simple action machine. Cela fait rêver et c’est parfaitement réaliste. Mais la construction du Zipa-fulgure doit obligatoirement être effectuée par le programmeur-chef, car cela implique du tripotage dans des espaces logiciels auquel il est seul à pouvoir accéder et/ou c’est dans le langage informatique dont il est le spécialiste. Pour renouveler ces licences manuellement, procédure laborieuse et tâcheronne de transbahutage de fichiers (avec force vérifications pour compenser les nombreux risques d’erreurs ponctuelles), il faudra dix heures par programmeur-prolo. Ils sont quatre. Cela fait donc quarante heures de travail flambées pour une niaiserie bien inférieure aux compétences techniques de ces quatre prolos. Pour confectionner l’exécutable Zipa-fulgure, le programmeur-chef n’aurait besoin que de sept heures, de moins même si mademoiselle Zipathe l’aide, par exemple en testant son code. Le gain de temps est évident. Et pourtant, le programmeur-chef refuse cette solution.

Interloquée, mademoiselle Zipathe s’en réfère au chef de service incompétent en programmation qui est censé diriger l’unité. Celui-ci, tel Ponce Pilate palabrant et finassant avec le Sanhédrin, ne comprend rien de rien à la subtilité de la doctrine. Paniqué, comme à son habitude, il colle à la version de son pote, le programmeur-chef qui se donne comme n’ayant pas sept heures à mettre sur une niaiserie de ce genre. Tout le personnel technique de ces deux loustics va donc devoir jouer les petites mains. On lance quatre programmeurs/programmeuses dans une longue marche de dix heures par personne (total: quarante heures) exactement comme si ces derniers, ces dernières avaient du temps à revendre et pouvaient sans problème se gaspiller à barboter avec des outils ou des procédures inférieurs… Oh, personne ne crie, personne n’engueule. Démotivation à part (ceci NB), rien ne ressemble, en surface, à la brutalité ouverte du terroir du Dixieland de 1855. Et pourtant, structurellement, objectivement, l’analogie économique est là. Du temps de travail est dilapidé sans compter, en toute indifférence. J’appelle cela le facteur esclavage.

Notons — et c’est crucial — qu’en procédant ainsi, le chef de service incompétent en programmation est un fort mauvais commis du capitalisme. Il gaspille ouvertement un temps de travail prolo long, payé au prix fort de l’expertise, alors qu’en y mettant un temps-prolo plus court, il pourrait mécaniser la procédure, pour cette fois-ci et pour les fois suivantes. Il a tout faux. En voici un qui n’a définitivement pas lu le Capital de Marx! Mais que se passe-t-il exactement ici? Le capitalisme est-il en train vraiment de traiter ses travailleurs en esclaves? Bien, il le fait certainement plus en adoptant cette «solution» (archi-répandue dans nos structures tertiaires, nos lecteurs sauront nous le dire) qu’en leur imposant des petits chefs qui crient et qui les bousculent. Ici le facteur esclavage n’est pas intersubjectif ou émotionnel. Il est froid et solidement installé dans les structures. Or, il n’y a pas à zigonner sur l’analyse de ce phénomène: en agissant ainsi, la structure capitaliste régresse tendanciellement vers un mode de production antérieur. C’est là un très important indice de dysfonctionnement. Objectivement parlant, le capitalisme ne peut pas dilapider du temps de travail impunément, comme le faisait l’esclavagisme. En le faisant aussi massivement, c’est, une fois de plus, à sa propre autodestruction involontaire qu’il œuvre.

Contrairement à ce qui se jouait dans le Vieux Sud, ici, dans nos dispositifs tertiarisés, le facteur esclavage est directement corrélé à une autre notion analysée par Marx: la division du travail. À la division maximalement dysfonctionnelle — et lancinante dans son omniprésence! — entre décideurs incompétents et prolos surentraînés mais non décisionnels s’ajoute une seconde division, interne au prolétariat même, entre les ci-devant leads (Marx parlait d’aristocratie ouvrière – noter ce mot) en collusion ouverte avec le petit patron… et des prolos-prolos en compétition ouverte les uns contre les autres (et contre le lead — ceci aussi NB). Tiens, tiens, mais, oh, oh, la métaphore file! On dirait la distinction, si solidement évoquée récemment dans le film Django Unchained de Quentin Tarantino (et décrite antérieurement par Malcom X dans un discours célèbre), entre le House Negro et le Field Negro, justement, dans les dernières années de l’Antebellum.

Antebellum, vous dites? Belle désignation. En tout cas ici, ce facteur esclavage tendanciel de nos structures tertiarisées est un développement parfaitement pervers, un symptôme toxique, une combine tordue, au sein d’un mode de production bureaucratisé et mesquinisé qui, pourtant, ne peut tout simplement pas se payer ce genre d’improductivité à l’ancienne. C’est totalement antinomique avec la logique interne de sa doctrine objective de l’intendance du temps de travail. De plus en plus tentaculaire et magouillante, la division du travail installe dans le ventre capi, des luttes intestines fort peu reluisantes et ayant tout de la catastrophe tranquille. Les réactions subjectives sont à l’avenant: démotivation massive, résistance passive (consécutive ici, alors qu’elle était causale sous l’esclavage), absentéisme (le prolo peut toujours un petit peu fermer ce robinet dont l’esclave ne disposait pas). En voici donc une de plus, de ces guerres interne du capitalisme. Antebellum, disions-nous. Qui sait, le bellum en préparation sera peut-être cette fois-ci authentiquement révolutionnaire…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Accès électronique à l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert: investigation méthodique d’un maquis intellectuel

Publié par Ysengrimus le 5 octobre 2013

Il y a deux cents ans pilepoil aujourd’hui naissait Denis Diderot (1713-1784). J’ai tellement pensé à lui quand j’ai écrit le texte suivant en 2002 et, pour tout dire, j’y pense encore….

Diderot-D'Alembert-Encyclopedie

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Ces hérésies sont comme les tonneaux vides qu’on jette à la baleine: tandis que le monstre terrible s’amuse de ces tonneaux, le vaisseau échappe au danger. Tandis que les esprits s’occupent de l’hérésie, le gros de la doctrine échappe à l’examen; mais il faut que le moment fatal arrive. C’est celui où la dispute cesse. Alors on tourne contre le tronc des armes aiguisées sur les branches; à moins qu’une nouvelle hérésie ne succède à la première, un nouveau tonneau qui amuse la baleine.

Denis Diderot, Réfutation suivie de l’ouvrage d’Helvétius intitulé L’HOMME [1774], dans Diderot, D. (1994) Oeuvres – Tome 1 – Philosophie, Robert Laffont, Collection Bouquins, p. 837.

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La pensée matérialiste moderne s’est développée sous la forme d’une culture de résistance à un ordre social n’hésitant pas, pour sa part, à appliquer des techniques de répression toutes matérielles face aux développements intellectuels jugés séditieux (HERRMANN-MASCARD 1968, KAFKER 1973, SHACKLETON 1975, DARNTON 1973: 333, DARNTON 1982: 28-31, SWIGGERS 1984: 86-90, DARNTON 1986). Cette culture de résistance a adopté à maintes reprises une forme -presque un genre littéraire- donnant une part centrale à la stratégie de la dissimulation (LEFEBVRE 1983: 103-112, GREEN 1990, LOJKINE 1999: 67-69). "Les Encyclopédistes excellent à cette petite guerre" (SOBOUL 1984: 20). Aussi, il est clair qu’il faut se féliciter que la censure royale n’ait pas disposé, à l’époque de la parution de l’Encyclopédie, de l’instrument en cours de finalisation par nos collègues de Chicago (ARTFL [En ligne], voir aussi MORRISEY, IVERSON et OLSEN 1998, ainsi que ANDREEV, IVERSON et OLSEN, 1999). En effet, c’eut été la parade parfaite à ce qui fut le principal exercice textuel appliqué systématiquement et à une grande échelle par les Encyclopédistes: la dissimulation d’idées novatrices sous couvert lexicographique. L’oeuvre des Encyclopédistes est un véritable maquis intellectuel, où la rationalité progressiste joue à cache-cache avec la censure, ou plus précisément avec la présomption de censure. Le copieux article Dieu, le docile article Christianisme ne disent rien de trop sulfureux (KAFKER 1964: 40-41 dit sans ambage des auteurs du second: "it was clear that their praise was insincere". DARNTON 1982: 26 observe que les encyclopédistes sont "obligés d’user de subterfuges en enveloppant leurs articles de fausses protestations d’orthodoxie", voir aussi SOBOUL 1984: 21). Pendant ce temps, le petit article épi est une dénonciation en règle de l’obscurantisme et de ses contre-vérités. "C’est donc au nom de la vérité, et avec pour seule arme un dictionnaire de la langue française déjà censuré par ses éditeurs, que le combat s’est engagé…" (FILLOUX 1978: 58). On peut ajouter que son principal terrain philosophique fut la description de l’anodin. Une telle particularité de ce type spécifique de discours a été rendue possible par le fait qu’un grand nombre des articles de l’Encyclopédie sont très naturellement digressifs. Ce choix méthodologique et stylistique, d’autre part tout à fait de bonne tenue en son temps et ses circonstances (LOJKINE 1999: 65-67), fournit de surcroit, ici, comme d’ailleurs dans le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (ROSENBERG 1999: 234-235), et dans une multitude d’opuscules, almanachs, et calendriers (réformés notamment), la clef de la dimension crypto-subversive de l’oeuvre encyclopédique. On louvoie dans l’immense nomenclature lexicale, et en même temps on est digressif plutôt qu’allusif, conscients qu’on est de s’adresser à des alliés idéologiques qui aspirent à s’instruire ("Les lecteurs visés par Diderot étaient les laïcs intelligents sans aucune expérience dans le sujet expliqué", dit BIRN 1988: 640). Or, en utilisation non-électronique, la connaissance que nous avons de cette dimension crypto-subversive reste circonscrite par exactement les mêmes limitations qui contraignaient les censeurs de l’époque: la puissante propension à ne consulter un ouvrage lexicographique qu’en se limitant à l’appel "manuel" des quelques mots-vedette correspondant bon an mal an aux concepts recherchés. L’accès électronique va donc permettre aux chercheurs de toutes disciplines de crever le rideau de cette véritable nomenclature-planque, et d’accéder à des informations non encore dominées parce que nichées sous des articles ou mots-vedettes anodins, que les commentateurs n’ont put dépouiller méthodiquement que jusqu’aux lettres B ou C ("…les arguments contre la superstition et le fanatisme, la critique rationnelle de la foi sont en embuscade au coin d’articles tels qu’«Agnus Scythus», «Aigle», «Aius locutius», «Bramine»" dit SOBOUL 1984: 21; voir aussi les exemples fournis par LEFEBVRE 1983: 104-105, tous tirés de la lettre A). Nous proposons de baliser ici la procédure qu’il faut déployer pour sentir la malice (pour reprendre le beau mot de LEFEBVRE 1983: 105) de ce texte polymorphe et étonnant. Nous tentons ainsi de démontrer, sur quelques exemples circonscrits, les avenues ouvertes par la perspective d’une véritable investigation méthodique de cet immense manifeste déguisé en dictionnaire qu’est l’Encyclopédie.

Les mots-clefs: patronymes et noonymes. C’est qu’évidemment, rien ne se fait sans méthode, et l’exaltation que suscite la puissance de l’outil technique n’autorise en rien notre érudition et notre sens critique à s’assoupir. Il s’agit bien d’accéder à la pensée philosophique des Encyclopédistes en la débusquant là où elle se niche, de continuer de tourner contre le tronc des armes aiguisées sur les branches, de contourner les tonneaux vides sciemment jetés à la censure par nos philosophes-flibustiers. Mais il ne s’agit pas pour autant de contribuer -volontairement ou non- à cultiver le triomphalisme inepte et stérile de cette nouvelle cuistrerie Internet, de cette fausse culture du copier-coller, de cette inertie pianotante de la pensée critique, de cette jubilation suspecte du hacker-plagiaire-semi-volontaire qui picore aveuglément et éclectiquement des fragments épars de savoir au ratelier électronique. Nous entendons plutôt, sobrement, simplement et prudemment, procéder à la consultation assistée par ordinateur d’un ouvrage savant et volumineux dont une partie significative du contenu est en fait truquée, puisqu’elle n’est en place que pour leurrer une autorité doctrinale aux prioritée révolues. Le principe qui nous guide est dès lors assez prosaïque: un certain nombre de mots-clefs associés à une prise de parti philosophique sont susceptibles d’apparaître ailleurs que dans l’article traitant de la notion ou de la réalité à laquelle ils correspondent. Plat constat, au sujet duquel il est important de noter par ailleurs qu’on pourrait citer une multitude d’exemples le corroborant sans que la moindre procédure de dissimulation ne soit tant soit peu impliquée. Ainsi le mot patois (LAURENDEAU 1994) a, dans la totalité de l’Encyclopédie, 19 occurences, dont 9 figurent dans l’article patois même, et cela n’autorise en rien à suggérer que les Encyclopédistes avanceraient secrètement une promotion des parlers régionaux de France! Le fait pour un mot-clef d’apparaître ailleurs que sous le mot-vedette n’est pas le garant direct et mécanique d’une activité de dissimulation philosophique. Celle-ci dépend hautement de la nature même du mot-clef et de son entourage textuel. Conséquement, un retour au texte intégral, tome en main de préférence, est le parachèvement indispensable de la démarche proposée ici. Et, de plus, avant de se lancer dans la partie initiale du travail, la phase heuristique, celle dépendant directement du support machine, il faudra sélectionner les mots-clefs à appeller avec une particulière minutie. Minutie intellectuelle, mais aussi minutie philologique. Pour y parvenir, on se donnera d’abord deux grands types de mot-clefs qui nous permettrons de percer les premières sondes dans l’immense corpus, et de circonscrire les passages les plus riches du point de vue philosophique.

Le premier type de mot-clef est le patronyme. Le nom d’un penseur ou d’un auteur est hautement susceptible de figurer dans l’entourage immédiat d’une référence critique ou polémique à sa doctrine ou à son oeuvre. Les absents -comme Meslier (LEFEBVRE 1983: 23), La Mettrie, Lao Tseu- sont ici aussi intéressants et révélateurs que les présents. Mais la prudence s’impose. Ainsi, en s’intéressant au penseur matérialiste Giordano Bruno, on a d’abord la présence d’esprit de repérer les 8 occurences de son nom latinisé, Brunus. Puis, en appelant Bruno même, on semble dégager 18 nouvelles occurences. Mais celles-ci se détaillent ainsi: Saint Bruno (13 occurences, dont 2 dans l’expression Lis de Saint Bruno), Bruno, rivière d’Italie (2 occurences), Bruno Signiensis (1 occurence), Bruno Sanoé (1 occurence). Ce qui ne laisse qu’une seule occurence de plus pour Giordano Bruno. Maigre récolte, qui révèle bien, si nécessaire, les lacunes d’un dénombrement myope des formes. Toutes précautions de ce type prises par ailleurs, la collecte patronymique des principaux penseurs matérialistes (et empiristes. Sur cette importante distinction: LAURENDEAU 1997, 2000) auxquels on est en droit de s’intéresser en priorité se détaille comme suit: Holbach (3 occurences), Helvétius (10 occurences), Condillac (20 occurences), Alembert (28 occurences), Leucippe (33 occurences), Diderot (39 occurences), Gassendi (62 occurences), Anaxagore (58 occurences, dont 17 sous Anaxagoras), Thalès (71 occurences, dont 9 sous Thales), Hobbes (87 occurences), Locke (122 occurences, dont 6 sous Lock), Épicure (136 occurences), Fontenelle (153 occurences), Galilée (189 occurences), Spinoza (205 occurences, toutes sous Spinosa sauf 2), Buffon (233 occurences), Voltaire (308 occurences). On notera aussi, pour la curiosité: Socrate (330 occurences) et Descartes (501 occurences). En faisant la part égale au trop autant qu’ au trop peu, et à l’empirisme autant qu’au matérialisme, nous développerons le cas bicéphale de Bacon (171 occurences): Francis Bacon (155 occurences, dont 21 dans le Discours préliminaire et 11 dans l’article Baconisme ou Philosophie de Bacon), Roger Bacon (15 occurences), auquel on se doit d’ajouter bacon, viande de porc (1 occurence).

Le second type de mot-clef exploitable est le noonyme. Les noms de notions philosophiques ont un rôle capital à jouer dans le type d’investigation proposé ici. Les absences sont ici aussi hautement révélatrices. C’est qu’en appelant certains noonymes, on commet d’intéressants anachronismes, qui sont autant d’indices importants en histoire de la philosophie. Ainsi, il semble bien que ne figurent pas à l’Encyclopédie les noonymes suivants: agnostique/agnosticisme/agnostisme, rationalisme/rationalité, gnoséologie, épistémologie, fidéisme, sensualisme, sensualiste, sensoriel, nominalisme, dogmatisme, mentalisme, mentaliste, mentalité, mentaux. Pas moins intéressants sont les noonymes peu nombreux, dont voici un échantillon représentatif (pour les noonymes, nous avons arbitrairement fixé le "petit nombre" à moins de 500 occurences): idéalisme/idéaliste (4 occurences, incluant les pluriels), immatérialisme (5 occurences), mental (7 occurences), ontologie (8 occurences), éclectisme/éclectique (16 occurences), rationnel (28 occurences, dont 11 dans l’expression nombre rationnel, 8 dans l’expression horizon rationnel, 4 dans l’expression entier rationnel), empirisme (28 occurences), empirique (30 occurences), corpusculaire (30 occurences), matérialisme/matérialiste (33 occurences, incluant les pluriels), idéal (36 occurences), nominaux (40 occurences, dont 30 au sens de "nominalistes"), athéisme (129 occurences), rigoureux (152 occurences), fanatisme (173 occurences), matériel (187 occurences), athée (228 occurences, 98 au singulier, 130 au pluriel), tyrannie (234 occurences), spirituel (256 occurences), monarque (360 occurences), dogme/dogmatique (411 occurences, dont 71 à dogmatique). Les noonymes en surnombre sont d’un intérêt inestimable qu’il faudra encore des années à embrasser et à circonscrire: philosophie (2127 occurences, dont 10 au pluriel), société (2409 occurences), philosophe (2993 occurences, 1691 au pluriel, 1302 au singulier), pouvoir (4556 occurences), science (4667 occurences, 2611 au pluriel, 2056 au singulier), idée (8275 occurences, 4820 au singulier, 3455 au pluriel), sens (8515 occurences), dieu (8517 occurences), esprit (8972 occurences), raison (9078 occurences), matière (9181 occurences), nature (10000 occurences), roi (10045 occurences, 6900 au singulier, 3145 au pluriel). Nous exploiterons ici le benjamin des surnuméraires, le sulfureux noonyme superstition (505 occurences, dont 11 à l’article superstition).

Les articles digressifs et non digressifs contenant les mots-clefs retenus. Nous nous concentrons donc maintenant, strictement aux fins de la présente exemplification et sans préjudice pour les options philosophiques promues, sur les mots-clefs Bacon et superstition. L’étape suivante consiste alors à repérer les articles non digressifs et à les distinguer des articles digressifs, ces derniers étant les plus susceptibles de contenir les manifestations les plus intéressantes de dissimulation philosophique. Ainsi, si on nous explique, dans ces articles respectifs, que la céromancie est une superstition, ou que certains peuples portent des amulettes par superstition, voilà qui est de bonne tenue et nous n’y trouvons pas plus à tiquer que les censeurs du temps. Par contre, le fait que l’idée de superstition soit mentionnée -à chaque fois à trois reprise- dans des articles comme jour ou législateur suffira pour inviter le philosophe à attentivement lire, tome en main, l’intégralité de ces deux articles apparement anodins. Que l’article scholastique contienne sept fois le nom du penseur médiéval Roger Bacon, et on n’a naturellement rien à redire. Mais que Francis Bacon soit mentionné -à deux reprises dans les deux cas- dans les articles causes finales et mosaïque, augmente sensiblement la chance que des digressions dissimulatoires s’y manifestent.. Cette chance est d’autre part plus grande dans le second cas que dans le premier, car causes finales est le type de mot-vedette susceptible d’avoir attiré l’attention de censeurs consultant sélectivement les articles du dictionnaire par thèmes idéologiques, d’où une kirielle de trucages possibles distincts de la simple digression (cf l’article "faussement naïf" carême, et le commentaire qu’en font Soboul et Goujard dans DIDEROT, D’ALEMBERT, et alii 1984: 126). Pour les mots-clefs superstition et Bacon, la distinction entre articles digressifs et articles non-digressifs s’établit donc comme suit (on notera que certaines options pourraient ici être débattues, mais dans le doute, on n’hésitera pas à classer l’article comme possiblement digressif et on retournera aux tomes dans son cas également).

Les articles non-digressifs de l’Encyclopédie contenant superstition et Bacon sont les suivants. Contenant superstition: abraxas; adonie; alphitomancie; abrume; amulette; aniran; art de S.Anselme; astrologie; augurum; azabe-kaberi; baalite; céromancie; cleidomancie; colonne lactaire; critomance; cryptographie; déclamation des Anciens; déesse-mère; Delphes; divination; embaumement; enchantement; enfer; expiation; fanatisme; fazin; féries latines; fête des fous; feu sacré; géhenne; gui; héliognostique; hellequin; huscanaouiment; hydromantie; idole; idolâtre; idolâtrie; Junon; léthomancie; magie; magicien; marumba; mumbo-jumbo; ngambos; omphalomancie; oracle; dieux palices; panthées; paroles de mauvais augure; polythéisme; praemunire; pressentiment; prêtres; printemps sacrés; prodige physique; prophète de Baal; psychomancie; pyrophore; pyromancie; relique; riadhiat; serpent-fétiche; livres sybillins; Sommona-Kodom; sorcellerie; sort; sortilège; statue; superstition; tabra; temple; téphramancie; topilzin; toxcoal; vampire; vestale; zemzem; zoolatrie. Contenant Bacon: baconisme ou philosophie de Bacon (pour Francis Bacon); scholastique (pour Roger Bacon, dont le nom apparait 7 fois dans l’article); repas des Francs (pour la viande de porc).

Les articles digressifs de l’Encyclopédie dont la lecture a été encouragée par les filons superstition et Bacon, c’est-à-dire par la présence de ce noonyme ou de ce patronyme dans le texte, sont les suivants: Aigle à queue blanche (contient superstition 1 fois); athées (contient superstition 8 fois); Agnus Scythus (contient Bacon 3 fois – voir à son sujet les commentaires de Soboul et de Goujard dans DIDEROT, D’ALEMBERT et alii 1984: 56, ainsi que LEFEBVRE 1983: 105); art (contient Bacon 4 fois); causes finales (contient Bacon 2 fois); certitude (contient superstition 5 fois); conscience (contient superstition 1 fois); consolation (contient superstition 1 fois); crise (contient superstition 2 fois); cynique (contient superstition 5 fois); éclectisme (contient superstition 6 fois); épi (contient superstition 1 fois); épreuve (contient superstition 2 fois); AEquè (contient superstition 4 fois); fiction (contient superstition 1 fois); Genève (contient superstition 5 fois); gloire (contient superstition 2 fois); hippocratisme (contient superstition 3 fois); hobbisme (contient superstition 3 fois); illicite (contient superstition 1 fois); influence (contient superstition 3 fois); jour (contient superstition 3 fois); législateur (contient superstition 3 fois); libelle (contient superstition 2 fois); liberté de pensée (contient superstition 3 fois); lugubre (contient superstition 1 fois); luxe (contient superstition 2 fois); mérite (contient Bacon 1 fois); mosaïque (contient Bacon 2 fois); observation (contient superstition 1 fois); observation thérapeutique (contient superstition 2 fois); oeconomie politique (contient superstition 9 fois); oratoire (contient superstition 1 fois); platonisme (contient Bacon 1 fois); poème épique (contient superstition 1 fois); population (contient superstition 5 fois); pressentiment (contient superstition 4 fois); pythagorisme (contient superstition 2 fois); relation (contient Bacon 1 fois); Sébaste (contient superstition 1 fois); sensibilité (contient Bacon 1 fois); subside (contient Bacon 1 fois); télescope (contient Bacon 1 fois); test (contient superstition 1 fois); valeur (contient superstition 1 fois); Venise (contient superstition 1 fois); vie (contient superstition 1 fois); unitaire (contient superstition 1 fois); usure (contient superstition 1 fois); vicissitude (contient Bacon 1 fois); vingtième, imposition (contient superstition 4 fois).

Ce qu’on tire des articles. Au moment de retourner aux tomes, il est crucial de lire soigneusement l’intégralité de l’article, et de se distancier alors sans ambages du traitement en micro-contexte dont le support machine entretient imperceptiblement et inexorablement la coûteuse propension. Inutile de dire que les passages intéressants du point de vue philosophique ne contiendront pas nécessairement le mot-clef nous ayant mené à l’article retenu. Le mot-clef a débusqué les données à investiguer. Grâce au support machine, il a joué son rôle de déclencheur à l’investigation, de révélateur du ton et de la saveur de l’article, de nef pour la baleine, de brûlot du maquis. Mais l’affaire se joue désormais entre le philosophe actuel et son vis-à-vis dix-huitiémiste, comme depuis la nuit des temps. Trois brefs exemples (nous travaillons à partir de DIDEROT, D’ALEMBERT et alii, 1966-67, reproduction en fac-similé de l’édition originale):

Crise (article de 36 colonnes, signé par Bordeu, contient superstition 2 fois): Cet article du médecin Bordeu porte sur les crises dans la maladie, et sur le décompte des jours de répit et des jours de crise -les jours critiques- dans la progression d’un mal aigu. L’auteur résume et confronte les vues de Galien et d’Hippocrate sur la question. Le livre des épidémies d’Hippocrate entre en contradiction avec ses Aphorismes sur la périodicité des crises. L’auteur de l’article a alors ce mot: "Tout ce qu’on peut supposer de plus raisonnable en faveur d’Hippocrate, s’il est l’auteur de ces ouvrages dans lesquels on trouve des contradictions, c’est que ces contradictions sont dans la nature, & qu’il a dans toutes les occasions peint la nature telle qu’elle s’est présentée à lui; mais il a toûjours eut tort de se presser d’établir des regles générales: ses épidémies doivent justifier ses aphorismes, sans quoi ceus-ci manquent de preuves, ils peuvent être regardés comme des assertions sur lesquelles il ne faut pas compter"(tome 4, 474a). Depuis cette analyse finement dialectique, on glisse ensuite vers une critique de l’esprit de système et du dogmatisme. "Il y a apparence que les dogmes devinrent à la mode, qu’ils pénétrerent jusqu’au sanctuaire des sectes des médecins. Ceux-ci furent aussi surpris de découvrir quelques rapports entre les opinions des philosophes & leurs expériences, que charmés de se donner l’air savant: en un mot, ils payerent le tribut aux systèmes dominans de leur siècle, ce qui est arrivé tant de fois depuis…" (tome 4, 474a). Et on développe alors, en dénonçant l’influence de la doctrine des nombre pythagoricienne et de l’astrologie sur la médecine antique et moderne. En suivant l’évolution de la médecine et les bonheurs et les avatars de la doctrine des crises, l’auteur en arrive au médecin Stahl, et s’autorise alors l’aparté typique des Encyclopédistes: "…mais disons-le puisque l’occasion s’en présente: il seroit à souhaiter pour la mémoire de Stahl, qu’il se fût moins avancé au sujet de l’ame, ou qu’il eût trouvé des disciples moins dociles à cet égard; c’est là, il faut l’avoüer une tache dont le Stahlianisme se lavera difficilement. On pourroit peut-être le prendre sur le pié d’une sorte de retranchement, que Stahl s’étoit ménagé pour fuir les hypotheses, les explications physiques, & les calculs: mais cette ressource sera toujours regardée comme le rêve de Stahl; rêve d’un des plus grand génies qu’ait eu la Medecine, il est vrai, mais d’autant plus à craindre, qu’il peut jetter les esprits médiocres dans un labyrinthe de recherche & d’idées purement métaphysiques." (tome 4, 478a). Et d’amorcer l’analyse détaillée de la perpétuation et de l’extinction de la doctrine des crises dans la médecine de son temps sur la remarque suivante: "En un mot il faut convenir qu’on s’égare presque nécessairement, lorsqu’on se livre sans réserve au raisonnement en Medecine. La dispute entre les anciens & les modernes, dont je viens de dire quelque chose, ne peut & ne doit être vuidée que par l’observation" (tome 4, 482a). Et, en conclusion, ceci: "En un mot, il est nécessaire pour terminer la question des crises, ou pour l’éclaircir, d’être libre" (tome 4, 489a)

Relation (article de 5 colonnes, initialé D.J, contient Bacon 1 fois.): L’auteur décrit les différents types de relations en voyant bien, au début de l’article, à faire "en sorte que la relation, dans quelque sens qu’on la prenne, ne réside toujours que dans l’esprit, & non pas dans les choses mêmes" (tome 14, 62a). Puis, au coeur de ce taillis idéaliste, se niche le relativisme moral: "C’est la conformité ou la disconvenance de nos actions à quelque loi (à quoi le législateur a attaché par son pouvoir & sa volonté, des biens ou des maux, qui est ce qu’on appelle récompense ou punision), qui rend ces actions moralement bonnes ou mauvaises." (tome 14, 62b), suivi, sous le sous-titre Relation historique, du relativisme historique, complété d’um matérialisme gnoséologique dont on cite ouvertement la source: "…on ne peut souvent présenter que des conjectures à la place des certitudes; mais comme la plupart des révolutions ont constamment été traitées par des contemporains, que l’esprit de parti met toujours en contradiction, après que la chaleur des factions est tombée, il est possible de rencontrer la vérité au milieu des mensonges opposés qui l’enveloppent, & de faire des relations exactes avec des mémoires infideles. C’est une observation du chancelier Bacon; on ne saurait trop orner cet ouvrage des pensées de ce beau génie." (tome 14, 63a-b).

Épi (article de 1 colonne, non signé, contient superstition 1 fois): Après la définition de l’épi comme touffe de poil rebelle, la remarque suivante, typique, mais toujours soigneusement dissimulée: "Il n’est pas étonnant que dans des tems de té[ne]bres & d’obscurité, la superstition ait pû ériger en maximes tout ce qu’elle suggere ordinairement à des esprits foibles & crédules; mais il est singulier que dans un siecle aussi éclairé que le nôtre, on puisse croire encore que les épis placés aux endroits que le cheval peut voir en pliant le cou, doivent dépriser l’animal, & sont incontestablement d’un très-sinistre présage. On ne peut persévérer dans de semblables erreurs, qu’autant qu l’on persévere dans son ignorance, & peut-être cette preuve n’est-elle pas la seule de notre constance à fuir toute lumière." (tome 5, 775b)

…il faut que le moment fatal arrive. C’est celui où la dispute cesse.

Mené à une grande échelle et systématiquement, ce type d’investigation fera des merveilles pour la clarification des multiples facettes encore méconnues du matérialisme philosophique des Lumières, dans ce qu’il avait de collectif et de consensuel (sans que cela n’exclue de fermes débats internes, voir LE RU 1999) chez la foule déterminante des penseurs "mineurs" qui façonnèrent l’Encyclopédie (sur ces derniers, voir KAFKER 1963). Des trouvailles nous attendent, qui remettrons notamment en question la réputation "métaphysique" et "mécaniste" que l’on fait à ce matérialisme. La procédure d’investigation proposée ici est simple et rendue fulgurante par l’outil électronique. L’analyse et le débat philosophique, eux, se feront encore avec le bon vieil outil cortical… On peut conclure que la dispute sur l’importance heuristique de l’accès électronique à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert cessera bien vite. Pour sa part, le débat philosophique, notamment la lutte fondamentale entre matérialisme et idéalisme, continuera cependant de se développer et de s’approfondir. C’est que c’est le seul des deux engagements où la machine ne joue qu’un rôle ancillaire.

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RÉFÉRENCES

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Il y a vingt ans: GERMINAL (de Claude Berri)

Publié par Ysengrimus le 15 septembre 2013

germinal

Mon fils Tibert-le-chat a lu le roman Germinal d’Émile Zola (écrit en 1885), dans le cadre d’un cours universitaire. Il n’en fallut pas moins pour s’installer tous ensembles devant Germinal, le film,  fresque sociale à grand déploiement dont l’ancien ministre français de la culture Jack Lang avait dit autrefois, avec l’enthousiasme onctueux qu’on lui connaît: C’est un grand film populaireGerminal, dans le calendrier révolutionnaire français, ayant eu cours entre 1793 et 1805, c’est le premier mois du printemps (en gros, mars-avril), le mois des germinations. Mais, depuis Zola, Germinal réfère aussi à ces luttes ouvrières qui, germinant de partout, devaient, bon an mal an, mener à la mise en place d’un monde nouveau.

Nous sommes en 1864, quelques mois après la constitution de la Première Internationale des travailleurs. C’est le nord de la France, pays traditionnel des vastes mines de coke, ou houille, ou charbon de terre. Étienne Lantier (le rejeton des Rougon-Macquart campé hiératiquement par un Renaud Séchan dont l’intensité cardinale ne dessoude pas une seconde) est un machineur, un travailleur ferroviaire spécialisé, mis au chômage pour avoir donné une gifle à son contremaître dans une autre portion du pays. Il est embauché comme mineur (une position socialement inférieure, pour lui) à la houillère du Voreux, en remplacement d’une travailleuse subitement morte à l’ouvrage. Celui qui l’embauche (avec l’approbation obligatoire d’un contremaître), c’est Toussaint Maheu (un Gérard Depardieu tout puissant, qui prouve à chaque instant sa formidable capacité à s’engloutir entièrement dans un rôle). La structure de travail fonctionne comme une sorte de métayage ou de transposition prolétarienne de l’ancien dispositif paysan. L’unité de travail, c’est la famille patriarcale. Toussaint Maheu dirige ses fils, ses filles et les satellites qu’il embauche et leur assigne leur travail dans le corridor de la mine qui leur est assigné. Les seules machines visibles sont les immenses ascenseurs sur treuils qui descendent les mineurs dans les tréfonds de la fosse et des wagonnets sur rails, les fameuses berlines, qu’ils doivent pousser à bras. La prospection de la houille se fait à bras, avec des piolets courts et sous l’éclairage de lampes à l’huile portatives dont la flamme se met à subitement vaciller quand des bouffées de gaz souterrains mortels se manifestent. Le mode de paiement est contractuel et à la tâche. Les travailleurs sont payés au boisage et à la berline. Le boisage, c’est la mise en place des échafaudages de poutres qui tiennent le corridor en place et sans lequel la mine s’effondrerait sur les travailleurs. La berline, c’est le wagonnet qu’il faut remplir à ras bord de houille et pousser en place pour toucher le gage. Le boisage est moins payant que le chargement des berlines, aussi, sous le commandement sans concession de Toussaint Maheu, son équipe néglige la sécurisation des couloirs pour se concentrer sur l’extraction de la houille. Maheu est donc régulièrement mis à l’amende pour mauvais boisage et travaille dans le danger permanent d’éboulis. Le grand nombre desdits éboulis pousse le patron du Voreux, sous la recommandation de son ingénieur principal, à séparer le paiement du boisage de celui des berlines et surtout, à baisser le paiement de la berline de houille de 50 centimes à 40 centimes. Une perte de 10 centimes par berlines pour ces gens qui n’ont pas assez de pain pour manger tous les jours est insupportable. La grève éclate.

Il aurait put s’agir d’une de ces grèves spontanées, sauvages, intenses mais sans lendemain comme il y en eut tant sous le Second Empire. Mais il s’avère qu’Étienne Lantier est de fait une sorte de compagnon de route de la toute nouvelle Internationale des Travailleurs et que, sous sa discrète gouverne, les citadins du coron ont constitué, des mois durant, un fond de grève qui permettra au mouvement de s’organiser efficacement et de prendre une ampleur qui surprendra le patron. Les scènes d’interaction entre les mineurs et leur patron sont particulièrement abasourdissantes. Celui-ci reçoit les délégués ouvriers dans sa maison et discute avec eux des problèmes du marché de la houille au coin du feu. Le ton est raide, poli, mais les concessions sont inexistantes. La grève du Voreux, la seule compagnie de la région frappée par la réduction de 10 centimes de la berline de houille, s’étend à des houillères n’ayant pas imposé une telle réduction. Dans ces dernières, les arguments paternes et larmoyants du patron sont écoutés plus attentivement par les travailleurs. Le patron de la houillère Jean-Bart fait valoir que son entreprise est plus petite que celle du Voreux et que s’il augmente le prix d’une berline qu’il n’a jamais réduit, il se ruine. Certains de ses ouvriers se rendent à ces arguments, si bien que le mouvement animé par Étienne Lantier, Toussaint Maheu et son épouse, la Maheude (Miou-Miou, extraordinairement puissante, quoique trop «belle» pour le rôle, selon Tibert-le-chat) est moins suivi dans les houillères périphériques. Sauf que, rien n’y fera, les travailleurs qui descendent dans la fosse où que ce soit pendant la grève du Voreux sont des jaunes qui méritent qu’on leur fasse un sort. Des échauffourées éclatent et cela donne à voir le spectacle douloureux de ces travailleurs miséreux du 19ième siècle se battant entre eux après avoir discuté poliment avec le patron et ses directeurs. Malgré les aspirations pacifistes initiales d’Étienne Lantier, on en vient de plus en plus, implacablement, aux mains et les escarmouches violentes s’intensifieront brutalement quand la compagnie importera des travailleurs de Belgique qui descendront dans la fosse sous la surveillance étroite d’un régiment de la garde impériale. Le tout se conclura en catastrophe inénarrable, compliquée, si encore possible, par l’action, isolée mais dévastatrice, de l’anarchiste Souvarine (halluciné, livide et terrifiant sous les traits cireux de Laurent Terzieff). En conformité avec cette vision nihiliste des promoteurs du slogan Ni Dieu ni Maître voulant qu’il faille tout raser, tout brûler, tout détruire avant que les pousses ne renaissent, Souvarine sabote le Voreux, y provoquant un apothéose d’inondations meurtrières et de coups de grisou dévastateurs.

Une fresque puissante, dont le sens du grand déploiement qui veut dire quelque chose ne se dément pas. Questionné sur la conformité du film avec la saisie par son imaginaire du roman qu’il vient juste de finir de lire, Tibert-le-chat donne le film comme passablement conforme à l’œuvre de Zola, sans improvisation sur le scénario et avec la simple mise de côté de quelques éléments secondaires. Une faiblesse visuelle inévitable est mentionnée, dans le film. Tout y est trop propre, trop vaste, trop aéré. Dans le roman, on sent que le corridor de la mine est étroit, sinueux, étouffant et surtout totalement opaque, noir intégral, si on souffle la lampe. Dans le film, il arrive au moins une fois où on voit l’ombre d’une lampe qui devrait être l’exclusive source de luminosité… Ces inévitables impondérables à part, le seul développement de quelque importante laissé de côté par le film concerne des critiques portées ouvertement par Zola contre la direction de la Première Internationale qui, selon l’écrivain socialiste (mais non communiste) Zola, se préoccupait plus de chicanes de coteries au sein de sa direction que d’un financement effectif et efficace des luttes sociales. Le film a eu la prudence de ne pas s’embarquer dans ces tiraillements et ces thèses d’un auteur écrivant seulement quelques vingt ans après les événements qu’il évoque. Ce faisant, Germinal, le film, s’élève au niveau de l’ampleur que mérite la représentation dramatique et visuelle du drame de moins en moins empirique mais de plus en plus omniprésent de la lutte des classes. Ce film a donc vingt ans. Il n’a pas pris une ride.

Germinal, 1993, Claude Berri, film franco-italo-belge avec Miou-Miou (Sylvette Héry), Renaud Séchan, Jean Carmet, Judith Henry, Gérard Depardieu, Laurent Terzieff, 160 minutes.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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