Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Poésie’ Category

Poème (réédité ou inédit) et/ou commentaire poétique

Rhapsodie joyeuse

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2021

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Premier mouvement: petite quête quotidienne de joie

Je veux te voir
Je veux t’aimer
Je veux savoir
Où te rencontrer.

Les flots de joie
Les lacs de peine
S’unissent en moi
Je suis vide et pleine.

C’est le matin
Soleil, sourire
Je cherche en vain
Des mots pour me dire.

Le soir! Rentrons
Le jour s’estompe
Transformation
Du berceau en tombe.

Il faut apprendre
À jubiler
Mon oeil se cherche
Une identité.

Mon quotidien
S’use pourtant.
Je prends un bain.
J’ai une rage de dents.

Les rires et les
Bouderies s’alternent
Tout est éclat
Puis tout devient terne.

Un repas fin
Une discussion.
Viendront demain
Les répercussions.

J’étais joyeuse
J’étais souriante
Ma vie poreuse
Était luxuriante.

Puis sont venus
Les lourds nuages
Tête chenue
Il faut fuir l’orage.

Il faut chercher
Et s’alanguir
Pour retrouver
Les mots et les rires.

Les paradis
Artificiels
Sont sans merci
Et superficiels.

Les amitiés
Me rendent heureuse
Mais elles ont une
Facette sulfureuse.

Un jour, demain
Ou dans dix ans
Ce sera la fin
De ma rage de dents.

En toutes rencontres
Si pleines de joie
Les pour, les contre
Pèsent de tout leur poids.

La solution
De mes bonheurs
C’est de dire non
Aux réflexes de peur.

Et la chimie
De ma passion
Est un soucis
Qui ne dit pas son nom.

Il faut jaillir
Et s’affirmer
Parler, se dire
Et tout questionner.

Je veux te voir
Je veux t’aimer
Je veux savoir
Où te rencontrer.

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Second mouvement: lumière en recomposition

Un jour
Elle se décomposera
La force
Lumineuse qui est en moi.

Demain
Le rideau se déchirera
Soudain
Tout se recomposera.

Ma vie
Sonnera comme un appel
La glace
rencontrera le dégel.

Alors
Se retrouveront mes sœurs
Ensemble
Elles reformeront un chœur.

Le feu
Chauffera mes pieds, mes mains
Séchant
Les larmes de mes chagrins.

Le ciel
Composera sa chanson
D’étoiles
D’astres et de constellations.

Un jour
Elle se décomposera
La force
Lumineuse qui est en moi.

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Troisième mouvement: ma joie

Elle a connu des variations
Des aléas, des distorsions
Mais elle ne transigera pas
Ma joie

Elle n’est pas trop folle ni trop sage
Elle est une statue, une image
Un usufruit, un héritage
Ma joie

Elle se déverse comme un torrent
Sur les gentils, sur les méchants,
Sur les vieillards, sur les enfants
Ma joie

Elle est légère mais elle est dense
Et elle oscille comme une danse
Elle est calcul et elle est chance
Ma joie

Elle a connu des variations
Des aléas. des distorsions
Mais elle ne transigera pas
Ma joie

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Il y a longtemps, les animaux parlaient aux hommes

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2021

Denis Thibault (Namun), Il y a longtemps, les animaux parlaient aux hommes, 2019.

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Il y a longtemps, les animaux parlaient aux hommes
Et ils leur écrivaient aussi, avec leurs pas
Dans la neige et dans la mousse. En somme
C’était des temps où on ne se taisait pas.

C’était l’époque où on s’amenait des nouvelles
Au sujet des grands vents et des pistes de chasse
Pas de contrats alors, pas de profits, pas de gabelles
Seulement les paroles libres, celles que le vent efface.

Les animaux sauvages parlaient à l’homme de leur chair
Et l’homme leur parlait des premières cuissons
Les animaux en forêt sifflaient à l’homme leurs petits airs
Et ce dernier ne répondait pas encore: domestication.

Puis, il a fallu que la peau du castor et du loup
Devienne une pelleterie, objet de convoitise.
L’homme et les animaux ne se parlent plus, du coup.
Désormais, entre eux, le silence étranglé du collet est de mise.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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SUR MON CORPS INCERTAIN (Jean-Pierre Bouvier)

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2021

Je suis inquiet et surmené par la bohème
J’ai trouvé un mot une tournure de phrase
J’ai trouvé le mot celui de demain
J’ai senti le temps j’ai perdu le mien
(p. 27)

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À l’instar de son préfacier, notre respecté camarade le Poète Prolétaire, le poète, acteur et musicien Jean-Pierre Bouvier (qu’il ne faut pas, d’autre part, confondre avec le comédien français homonyme) est avant tout et par-dessus tout un baladin social. La date de parution de ce recueil (2012) n’est pas anodine. Le grand conflit étudiant du début de la dernière décennie est une des sources d’inspiration directes de la poésie de Jean-Pierre Bouvier. Il y fait allusion à plusieurs reprises au sein de cet opus. Mais la réflexion de critique sociale de ce slammeur et guitariste tonique et solide prend aussi de la hauteur. C’est que l’homme est aussi philosophe. L’homme est donc un critique pour l’homme…

Singe ou sapiens?

Applaudir le singe
Qui se met debout
Il marche dans la steppe
Se cache dans les houx

Applaudir sapiens
Qui grogne comme il peut
Il ramasse du bois
Il sait faire du feu

Applaudir l’homme
Qui sait faire la guerre
Avec des avions
Des bombes nucléaires

Applaudir les financiers
Qui spéculent sur le blé
Ils affament les terriens
Avec des liasses virtuelles
(p. 59)

Le ton est donné. Et en ce qui concerne la référence militante à notre vie sociale, on découvre ici le travail d’un citoyen planétaire. Soucieux d’une modification radicale et méthodique des replis du monde, la quête poétique s’y associe. Comme avait dit Plume Latraverse autrefois: Y a plus de frontières, y a que la planète. Et la planète, c’est nous tous, modestement, et intimement.

De petits jours

Sur ma planète il y a
Un feu de bois
De petits doigts
Comme les miens,
Et une femme.

Sur ma planète il y a
De petits jours,
Pour mes vieux jours,
De petits pas,
Et de l’amour.
Sur ma planète nous faisons,
Simplicité avant tout,
Pour les poupons de la nuit,
Qui ne dorment pas dans nos lits,
Sur cette Terre.

Sur ma planète nous sommes,
Tous entre nous,
Dans une danse,
Aux alentours,
Sainte famille.

Dans nos villages assis,
Contre les uns et les autres,
Nous désirons la même chose.
C’est le velours d’une rose,
Et c’est ainsi.
(p. 73)

Tourné vers le monde, le travail du poète est aussi ici tourné vers le soi. Introspectif, atteint profondément par la crise intérieure qui est l’effet en retour permanent de la crise du monde, le poète parle souvent de soi, de son vécu, de son parcours, pour articuler les éléments d’analyse sociale qu’il mobilise et revendique. Ancien chimiste, diplophore bardé et chamarré, dépositaire sereinement renégat des poncifs de la recherche bon teint, il nous laisse à lire, avec une originalité peu commune, cette saine critique de la ci-devant recherche et des ci-devant savoirs, qui fait tant sentir que l’université mène à tout… pourvu qu’on en sorte.

Je savais tout sur rien

C’était ma vie
C’était mon
Pain je savais
Tout mais
Tout sur rien
J’en ai trop
Fait j’étais
Trop pris
Dans des
Détails
Sciatiques
J’ai fait le
Fou sur
Le chemin
De la
Recherche
Empirique
Hors d’elle
Point de
Salut croyais-je
Je dois faire
Comme si
Je n’en
Avais pas
Fait.
(p. 49)

Sur la base de ce regard vif —et, notons-le au passage, assez peu fréquent dans le champs poétique contemporain ou hérité— le poète penseur produit aussi une expansion armaturée et configurée vers une corrosion philosophique de l’être fondamental et de la gnoséologie implicite. Nous continuons tant et tant de vivre des temps profondément irrationalistes. Nous continuons tellement de barboter dans l’obscurité intellectuelle et la crosse mentale permanente et omniprésente. Tout s’y oppose pourtant: avancées scientifiques, développement des technologies de l’information, mémoire collective et intelligence artificielle, unification politique, pacifisme implicite, critique immanente de plus en plus virulente du capitalisme. Et pourtant une poisseuse pulsion endémique d’obscurantisme et de sottise constitutive fleurit impitoyablement. La raison n’est vraiment pas au zénith, par les temps qui courent.

 L’hiver de la raison

C’est la mort de la pensée
C’est l’hiver de la raison
Je croyais pouvoir aimer
Malgré toutes ces tensions
Quand je me fais des reproches
Quand mes attentes sont élevées
Tout mon être s’effiloche
Et je perds mes qualités
Quand s’enfilent les minutes
Et que rien ne m’apparaît
Mon cœur amortit la chute
Et le verbe disparaît
Non je n’ai plus rien à dire
Toutes mes idées ont fui
Il ne me reste qu’à chérir
La nature qui me séduit
(p. 22)

Cette irrationalité de système, rampante, vernaculaire, sentie, charrie fatalement son lot d’indigences intellectuelles et d’incuries diverses et éparses. Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés… Toutes les activités mentales et savantes en sont affectées. L’art n’est pas épargné. La poésie n’échappe donc pas non plus au cloaque. Elle s’enlise dans le magma des idées vagues et convenues, incompréhensibles, prétentiardes et songées, dont le roulement s’intensifie au cœur de l’usine à saucisses bourdonnante et convulsionnaire des élucubrations absconses.

L’An de 5 à 7

Éclosion d’idées vagues
De mots innocents
Début difficile
Chemin de labeur
Effort culminant
Quelque part
Dans l’avenir
Au coin du feu
De l’intensité
Du goût de vivre
Malgré l’auteur obscur
Cercle restreint
Regards hautains
Élucubrations absconses
Poèmes austères
Critères verbeux
Crevaison critique
Image de marque
Concert de louanges
—L’incompréhension
Est payante—
Vers amers
Adulé [sic]
(p. 48)

Portons le chapeau s’il nous épouse le crâne percolant. Sans hypertrophier l’ego et ses stigmates tourmentées, Jean-Pierre Bouvier reste un poète qui dit Je et ne s’excuse pas de le faire (voir notamment ci-haut, notre exergue). Rythmée, heureuse en oralité, sa poésie, diverse et innervée, est fluide dans ses canaux d’inspiration. Et elle émet une solide exploration formelle. Le travail d’écriture est, toutes sommes faites, résolument moderniste. Il construit par touche une textualité particulièrement originale.

Chemin incolore

Dans la noirceur flétrie
Des fins de jour abîmées d’habitudes
Je grisaille contre les murs éternels
Comme l’ennui
Le tapage du néant
Me pèse et les sons
Étourdissent ma moisissure de vie
Accroupi
Croupissant
Angoissé
Fainéant
Je brûle une dernière phase
Vidé par maître Réel
Qui roule en bobine de film
Vidé par les voisins qui me raillent
Je dessine du nonchalant
Dans le sable
Un autre vaccin
Pour un chemin incolore
(p. 62)

La poésie concrète est aussi au rendez-vous, ainsi que notre fond intertextuel canadien et québécois. Le poète mobilise ce dernier avec beaucoup de fraîcheur et de joie, donnant à lire des moments d’une singulière authenticité d’outre-ville. Avec les vieux mots, les anciennes rimes, j’arrive trop tôt, j’arrive trop tard… avait dit Gilles Vigneault…

Vers seize heures

Je cherche un coin
Où je pourrais faire un jardin
Y travaillant en chansons
La mémoire de mes ancêtres
Et l’hiver…? Je serais
Ébahi par l’étonnante musique
De la chute des flocons

Vers seize heures à l’orée du soir
Les deux pieds près du poèle [sic]
Dans la chaleur suave
D’un petit chalet
Nous trinquerons à la fraternité!
(p. 67)

L’ancien et le moderne se rejoignent toujours un petit peu, quand l’action et la réflexion touchent du bout des doigts ce qui est fondamental. Le recueil de poésie Sur mon corps incertain — Slams, Brefs, Poèmes, Rotrouenges et chansons contient 48 poèmes. Il se subdivise en cinq petits sous-recueils ou parties: Sur mon corps incertain — Slams (p 17 à 32), Cœur battant — Brefs (p 33 à 52), Le blé de mon âme — Poèmes (p 53 à 62), Une Nouvelle Nouvelle-France — Rotrouenges identitaires (p 63 à 67), Donne-moi une cible — Chansons (p 69 à 87). Ils sont précédés d’une citation d’exergue (p. 7), de remerciements (p. 8), d’une dédicace (p. 9), d’une table des matières (pp 10-11), d’une préface de John Mallette, le Poète Prolétaire (p 13), et d’une introduction de Richard de Bessonet (p 15). L’ouvrage se conclut sur un Épislam (p. 89), une Annexe contenant la retranscription avec notes de musique pour guitare d’une des chansons du corps du texte (p. 91), et de douze notes de fin de texte (pp 93-94). La quatrième de couverture renseigne succinctement sur la biographie du poète et sur les motivations de son travail. L’image de couverture est un montage visuel incorporant une photographie en couleur du poète à la guitare. Une seconde photographie en couleur du poète figure sur la quatrième de couverture. Les deux rabats du rebord de couverture sont décorés de deux textes figurant dans le corps de l’ouvrage (les poèmes Cœur battant et Fresque).

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Jean-Pierre Bouvier, Sur mon corps incertain — Slams, Brefs, Poèmes, Rotrouenges et chansons, Les Éditions Poèmes et Slams, 2012, 94 p.

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De nos nuits de Noël

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2020

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De nos nuits de Noël
 
François, t’en souvient-il de nos nuits de Noël
Quand l’âtre dévorait les papiers de cadeaux,
En pleurant ses reflets vifs, chauds et irréels
Sur le sapin de fer et sur les vieux rideaux?
 
François, t’en souvient-il de ces nuits fantastiques,
En poussant tes camions tout neufs et tout chromés?
T’en souvient-il alors combien pouvaient s’aimer,
Dans cent salons vieillots, cent familles uniques?
 
Et Louise et Hélène et maman et papa
Arrachaient l’emballage des quotidiens débats
Pour trouver des présents d’aimance intemporelle.
 
Puis le matin venu, mon frérot, on croisait
Nos grands yeux embués et puis on chuchotait:
Dis voir, t’en souvient-il de la nuit de Noël?

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Courcaillet

Posted by Ysengrimus sur 21 décembre 2020

Un courcaillet c’est un appeau
Pour susciter la batifole
Pour se faire glisser sous la peau
Les ébats et les amours folles.

En soufflant dans le courcaillet
On instille l’incendie au lac
On fait claquer force maillets
On s’installe dans l’aphrodisiaque.

C’est que le courcaillet débauche
Il élucubre et il lutine
Il transforme en sommaires ébauches
Nos longues pâmoisons de libertines.

Un courcaillet me fit un jour
Jouer aux échecs avec la dame
Ce fut le feu, ce fut l’amour
Et longtemps crépita la flamme.

Et puis le courcaillet s’est tu.
Sa note unique est devenue mate,
Chenue, atténuée, ténue
Comme le sifflet du train qu’on rate.

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La Rose et le Sonnet

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2020

Rose-blanche-et-le-sonnet

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Et le Sonnet dit à la Rose,
Blanche de candeur, épinée:
Pardon Demoiselle, si j’ose,
J’ai des vers à vous réciter
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Et la Rose dit au Sonnet,
En plissant les lèvres neigeuses
De ses trois pétales, frileuse:
Pour vos vers j’aurai le respect… circonspect… requis…

Le Sonnet chanta pour la Rose
L’immortalisant dans sa pose.
La blanche Rose sourit, triste.

La Rose inspira le Sonnet,
Lui donnant la vie de ce fait.
Le Sonnet amoureux subsiste… persiste… insiste…

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Joie

Posted by Ysengrimus sur 21 novembre 2020

Quand Joie et moi, on se rencontre
Elle ne prend jamais ses grands airs
Elle ne se déclare ni pour ni contre
Le fait de porter des vêtements ordinaires.

Elle prend la forme d’une tasse de thé
Ou d’un petit phrasé de guitare
Elle est conversation, murmure ou aparté.
Joie se lève tôt, Joie se couche tard.

Au printemps, Joie perle par mille fentes
En été, solaire, elle est omniprésente
Elle flotte, feutrée, en l’intensité de mes automnes
Et Joie, le long du cours de mes hivers, frissonne, étonne.

Parfois, Joie me fend comme un couteau
Qui est alors plus un instrument qu’une arme.
Car Joie, c’est plutôt un ruban, un foulard, un chapeau
Qui me soutire un rire ou m’extorque des larmes.

Voir se dissoudre Joie, inévitablement ça me désole
Comme quand il faut jeter des fleurs qui ont séché
Mais le cycle de l’être, pur, solide, me console.
Joie n’est pas disparue du fait d’avoir un petit peu découché…

Et le grandiose de Joie n’est ni ardent, ni dur,
Ni mou, ni sec, ni froid, ni mat, ni purulent.
C’est que Joie, c’est une délicate machine miniature
Qui arrive sur l’air et repart sous le vent.

Tiré de mon recueil de poésie de 2019, RESSACS POÉTIQUES.

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Nous sommes cinq mondes

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2020

TOUT UN MONDE de Érika Plassy-Bertoli, 2018

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Nous sommes cinq mondes

Nous sommes cinq mondes entiers pleins de sève et de force
Regardez nos guibolles et contemplez nos torses
Ils vous crient des rencontres
Ils vous narrent des chaleurs
Ils suent les pour, les contre
Les éclats, les couleurs.

Nous sommes ce qui est humain et ce qui est polychrome
Nous chantons des refrains, nous écrivons des tomes
Nous voulons tant aimer
Du moins à ce qu’il nous semble
Nous sommes et fleur et fruit
Et nous vivons ensemble.

Cinq mondes
C’est tout un monde…
Nous sommes cinq continents
Bariolés
Et nous vivrons longtemps
Imbriqués
Et nous mourrons contents
Dans mille
Et mille
Éternités.

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BLANCHEUR INOUÏE (Diane Boudreau)

Posted by Ysengrimus sur 7 novembre 2020


Soleil
Si jamais le soleil s’éteint dans ta vie
Bouge d’un pas, change ton point de vue
Tu verras
Il était caché mais pas disparu
(p 51)
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Avec le travail dense et velouté de cette poétesse, on est probablement dans la blancheur mais on est surtout, indubitablement, dans l’inouï. La poésie de Diane Boudreau se présente comme une suite de courts textes jouant de sobriété et de dépouillement. Les thèmes abordés touchent le quotidien et la concrétude. Ce sont des poèmes calmes. Un optimisme ambivalent les caractérise. Il s’en dégage une solide harmonie entre poéticité et écriture ordinaire. Les choses se jouent donc souvent entre nos temps et nos espaces à nous.

Janvier à St-Jovite

Neige, neige
Tassée lentement sous le vent
Et sous les longs élans
Des skieurs du dimanche

Douce, douce neige
Feutrée de silence
Accrochée aux grands conifères
Et aux versants les plus secrets de la vallée

Et nous deux
Silencieux
Comme en un sanctuaire
À l’orée du boisé
Si pur

Attentifs
En ces haltes d’azur
Habitées de mésanges
Aux battements d’ailes si vifs
Aux frôlements si légers
Que je n’ose bouger.

(p. 26 — typographie et disposition modifiées)

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Nous voici donc ensemble face aux éléments. Rien ne se nie mais rien ne se donne. Il faut agir mais il faut percevoir aussi, appréhender, ondoyer, ressentir. Il n’est pas question de postuler le lisse ou le facile. L’écriture semble facile. Le monde qu’elle évoque le sera fatalement moins. C’est qu’un rapport problématique spécifique s’établit envers les forces contraires.

Dans la nuit

Je ris et je danse
Ô délice

Mais il se meurt.

Je t’aime, tu m’aimes
Ô bonheur

Mais elle est seule.

Hier c’était moi
Aujourd’hui c’est lui

Et demain…?

Quand donc y aura-t-il assez de soleil
Que personne ne soit dans la nuit?

(p. 15 — typographie et disposition modifiées)

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Optimisme ambivalent. Le monde porte une souffrance et la vibrato de cette souffrance revient sur la poétesse qui, par empathie naturelle mais aussi par harmonie intellective, partage la souffrance appréhendée. C’est pas drôle, c’est pas marrant, c’est lancinant mais la poésie qu’on découvre ici n’aspire pas à se lamenter. Il y a du difficile, du douloureux, du tyrannique même. Mais la sensibilité optimiste de la poétesse la pousse à affronter les forces contraires et à les tourner à son avantage. Aussi c’est: à nous deux, les intempéries.

Promenade au bois

Il pleut… Bon.
Déçu…? Non.

C’est la fête
Aux feuilles

C’est la fête
Aux écureuils.

Bottes, impers
…et hop là!

Les marmottes
Nous voilà!

(p. 31 — typographie et disposition modifiées)

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La poétesse est, de fait, phénoméniste. L’existence est une affaire assumée. On la modifie dans sa périphérie mais on l’assume pleinement en son centre. C’est un traitement non fataliste de la fatalité qui se donne à lire ici. Une joie devant le fait qui s’impose. La poétesse ne plie pas devant ce qu’elle regarde et contemple. Elle tire sa force des particularités définitoires et réjuvénantes de l’existence. Elle le sait: il faut continuer.

Je continue

Un chêne est tombé
C’était mon ami
Ma vie était liée à lui.

Elle l’est encore…

À travers le temps et l’espace
Il sera là
Il veillera sur moi
À se façon.

Je sentirai la force
Revenir en mes membres
En mon cœur rejaillit
Une source nouvelle

Il m’habite déjà
Reprend racine en moi
Et me fera aller plus haut
Plus loin
Je continue pour lui.

(p. 29 — typographie et disposition modifiées)

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La force vient du monde, bien sûr. Mais un regard femme sur ce monde reste un enjeu de première importance. Le travail de l’écriture féminine s’articule depuis les profondeurs tranquilles, les soubassements ordinaires, chez Diane Boudreau. Elle tire sa force de son appréhension personnelle de la nature, du monde, des faits. Mais viennent des moments où cela ne suffit pas. La poétesse se ressource alors au sein du collectif humain. Elle tire sa force de l’humain. Elle tire aussi sa force des particularités cruciales de la sororité. C’est le stable et solide chemin de Talie.

Talie

Femme-flamme
Yeux de braise

Talie
D’où que tu viennes

Toutes les femmes
Mère fille fée
Fière Indienne

Fille du vent et de la terre

Toutes les femmes
Sont en toi

Talie
Toute la vie…
Scellée.

Précieux cristal
Au jardin de lumière.

(p. 52 — typographie et disposition modifiées)

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Le jardin de lumière se centre sur ce précieux cristal qui est femme. C’est ainsi que la constellation femme s’installe sans tambour ni trompette au sein de la poéticité fondamentale de Diane Boudreau. C’est ainsi que la poétesse alloue une attention soutenue à ses amitiés féminines.

À la source

Un oiseau de lumière
À la source même s’abreuve.

Notes neuves,
Cristallines

Se répandent dans l’espace
En poussière de lune

Pénètrent jusqu’au cœur de l’être
Y chassant l’amertume.

Claudine

Ton chant
Puissant et pur
Étrange et doux

Nous ravit,
Tel un oiseau du paradis
Venu jusqu’à nous.

(p. 35 — typographie et disposition modifiées)

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Et ceci nous emporte, comme verte tempête des sens et des émotions, au sein de la si virulente et si contemporaine problématique des genres. Le miroir ne se casse pas. Il se gondole, il pleure aussi mais l’un dans l’autre, il se regarde, se voit et s’assume. Avec la femme c’est la communion, le raccord pacifié et ancien de la sororité spéculaire. Le miroir n’est pas en tesson, il est en lagon, en embruns et en guirlandes boréales. Avec l’homme, les résultats sont plus aléatoires. Parfois le verbe se grippe dans le rapport de force sous-jacent et alors, oh, oh, ça ne fonctionne pas fort.

Conversation

Tu retrousses mes phrases, les fait culbuter
Leur donne crocs-en-jambe.

Tu me dépossèdes
De moi

M’étourdis
Me réduis à néant

Comme si la vie
S’enfuyait
De toutes parts
En t’écoutant.

Qui es-tu
Pour me lacérer ainsi?

Et moi
Que suis-je devenu?

Casse-tête oublié
«Modèle à recoller»
Pour tromper
Ton ennui?

(p. 43 — typographie et disposition modifiées)

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Quoi de nouveau sous le soleil et quoi de sec sous la rivière? Mais tout n’est pas perdu et on peut tout de même suggérer que la Guerre des Roses n’aura pas lieu. En effet, le sens de la rencontre chez la poétesse arrive à mieux préserver ses atouts, quand les enjeux se densifient. Il s’agit —vieille lune fatale— de détecter le bon gars. Parfois donc, ça gaze pas fort. Et d’autres fois, ça fonctionne bien mieux.

Avec lui

Avec lui
Point n’est besoin de dire
Ou de chercher…

Tout est là

Dans la simplicité heureuse
Du sublime ordinaire

Enfin mon cœur repu
Suis arrivée au puits
Je bois
Mon infini perdu.

(p. 27 — typographie et disposition modifiées)

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C’est avec la mise en place du sublime ordinaire que se rapatrie mon infini perdu. C’est là un aphorisme de sagesse. Le recueil de poésie Blancheur inouïe contient 33 poèmes. Il se subdivise en quatre petits sous-recueils: Voyage (p 11 à 21), Jusqu’au puits jusqu’à la source (p 23 à 37), M’ancrer à la vie (p 39 à 53), et Avec le temps dans ma main (p 55 à 72). Ils sont précédés d’une dédicace (p 7) et d’un texte liminaire de deux pages (en manuscrit ronéo) intitulé Les mots viendront danser (p 8 et 9), et suivis d’une table des matières (p 74 et 75) et de remerciements en page finale. Le recueil est illustré d’une page couverture ainsi que de douze dessins de type encres et fumées (dont la teinte intégrale vire volontairement au verdâtre). Ces illustrations sont de Céline G. Lapointe.

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Extrait de la quatrième de couverture:
Des mots simples, du quotidien, qui, ordonnés à leur manière, transforment les choses, les êtres, et viennent nous rejoindre là où notre âme trouve sa source. Une fois de plus, les encres et fumées de Céline G. Lapointe accompagnent de façon remarquable cette poésie chaude, sereine et d’une grande sensibilité. De très beaux moments de paix et d’harmonie intérieure à vivre et à partager.

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Diane Boudreau, Blancheur inouïe, Diane Boudreau, 1993, 76  p.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Cornemuse

Posted by Ysengrimus sur 21 octobre 2020


La cornemuse
Elle ricane et s’amuse
En m’entraînant sur ses sentiers
Escarpés
Elle est bouffie d’indolence
Imprégnée de flatulence
Et elle chante chante, en délirant
Sous le vent.

La cornemuse,
Les hiboux et les buses
Ont un cri qui annonce des automnes
Qui détonnent
Et le percutant de ce son
S’aligne au diapason
Des montagnes et des vallées
Crénelées.

La cornemuse
Ne se fatigue et s’use
Que si ses descendants s’électrifient
C’est la bise et le torrent
Qui s’esquive en hululant
Hors de l’estomac pansu
Du dodu mafflu.

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