Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Archive for the ‘Poésie’ Category

Poème (réédité ou inédit) et/ou commentaire poétique

RENCONTRE ONIRIQUE (par Claude Bolduc et Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2020

SIMÉLIDONTE, LE POÈTE ET LE PEINTRE VENUS D’EN BAS (RENCONTRE ONIRIQUE) de Claude Bolduc, 2019

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The poet and the painter
Casting shadows on the water
As the sun plays on the infantry
Returning from the sea…

Ian Anderson, Thick as a Brick, 1971

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Presentation. L’ouvrage Rencontre onirique articule la fécondation mutuelle de deux modes d’expression: peinture et poésie. Soixante-dix tableaux par le peintre Claude Bolduc ont mené à l’engendrement de soixante-dix poèmes par le poète Paul Laurendeau. Le lieu de rencontre est l’espace onirique. Les deux artistes ont fusionné leurs hantises et obsessions et les ont amenées à opérer de concert, dans deux dispositifs créatifs distincts. Le principe volontaire guidant ce travail est que l’hermétisme n’est pas une fin en soi mais un moyen de lacérer le propos artistique de toute la densité voulue de sa douleur. Aussi, l’hermétisme d’un des modes d’expression se résout souvent dans la clarté de l’autre. Les deux arts s’arc-boutent et s’entraident pour livrer l’image aux preneurs de mots et susurrer le mot aux capteurs d’images. Rencontre de deux arts vénérables, rencontre de deux artistes impétueux, rencontre onirique tant dans l’espace de l’irréel que dans le monde des faits.

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De la pictopoésie dans l’univers visuel de Claude Bolduc. Le principe pictopoétique tel que nous le développons ici vient de Guillaume Apollinaire (1880-1918). La dernière partie du recueil Alcools (1913), intitulée Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée présente trente images (qu’on appelle techniquement des bois) du dessinateur Raoul Dufy (1877-1953) suivies chacune d’un titre et de quatre vers du poète, en octosyllabiques ou en alexandrins. Plus d’un siècle plus tard, nous avons complexifié la démarche en rallongeant et modernisant le bout rimé et surtout en travaillant plus dynamiquement le titrage. Si Apollinaire commentait le lapin, l’image et la petite épigramme s’intitulaient tout simplement Le lapin, sans plus. Nous avons enrichi le jeu, en lui insufflant une dimension plus aléatoire et plus automatiste de déclencheur poétique. Ici, le titre du poème vient tout simplement du peintre, de son monde, de son processus d’engendrement. En procédant ainsi, en plus de fournir le crucial cadre visuel, mon imagier, qui est aussi un solide concepteur de récits, avance d’un cran dans le projet poétique en formulant sans tergiverser la direction déterminante de ce que fera le poème. Ajoutons que les connaissances picturales, ethnoculturelles et thématiques manifestées et exprimées ici viennent aussi de l’imagier.

Outre ses qualités plastiques spécifiques, le travail de Claude Bolduc déploie, de fait, une grande richesse narrative. Le trait précis, voire ciselé, construit des univers interactifs complexes, peuplés de figurines étranges aux modus operandi multiples et fréquemment indéfinissables. L’œuvre picturale de Bolduc se prête ainsi, par plusieurs de ses aspects, à un compagnonnage avec l’écriture. D’abord les tableaux de Bolduc, qui sont souvent conceptualisés comme des récits visuels, font fréquemment l’objet de scripts ou de synopsis, rédigés par le peintre, antérieurement à la mise sur toile de l’œuvre. De plus, les œuvres de Bolduc, sont souvent des fresques polymorphes, faisant appel à un large héritage ethnoculturel. Mythologie, paganisme, imagerie judéo-chrétienne, tarots etc… toutes ces facettes visuelles et symboliques sont mobilisées et forment régulièrement le fond allusif ou la trame centrale des tableaux de Bolduc. Plusieurs des toiles se répondent entre elles, comme le ferait, par exemple, un chemin de croix ou une tapisserie médiévale. Claude Bolduc lui-même a, d’autre part, dans certains cas, produit des textes descriptifs et explicatifs visant à fournir le décodage herméneutique des fables ou des trames de ses propres œuvres. Parfois hermétiques, parfois explicites, il est indéniable que les tableaux de Bolduc sont logogènes (en ce sens qu’ils sont des déclencheurs de parole, verbale ou textuelle).

La pictopoésie acquiert donc, dans notre travail, une configuration méthodologique très précise que l’on peut résumer en trois points: 1) le tableau ou le dessin préexiste au pictopoème et est l’exclusive source d’engendrement (ou source d’inspiration) du texte. 2) Le tableau ou le dessin est intitulé par le peintre et le titre du tableau ou du dessin devient automatiquement le titre du pictopoème. Le seul élément de discours passant du peintre au poète, avant la rédaction du pictopoème, est le titre du tableau ou du dessin. 3) Le pictopoème est court, subordonné. Il ne revendique aucune dimension justificative ou explicative du tableau ou du dessin (l’explication interprétative de l’œuvre du peintre reste la prérogative du peintre). Si le pictopoème retient des éléments descriptifs et narratifs du tableau ou du dessin, il les mobilise au sein d’un travail textuel alternatif, distinct, et qui préserve intégralement l’autonomie de l’œuvre peinte ou dessinée par rapport à l’œuvre écrite.

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Claude Bolduc. Claude est peintre et dessinateur. Sa vision résulte exclusivement de son imagination. Son œuvre présente des figures zoomorphes et anthropomorphes qui sont souvent enchevêtrées dans des collectifs complexes autant que dans des formes et des structures géométriques. Un symbolisme très riche émane de son travail. La dimension religieuse de certains de ses tableaux et dessins procède habituellement moins du sacré que du profane. Sexualité, mythologie et onirisme sont aussi des éléments clefs de son œuvre.

Paul Laurendeau. Paul est co-auteur de l’ouvrage collectif Entretien avec quatre philosophes, (Éditions Hurtubise HMH). Il a aussi publié un certain nombre de romans, d’essais et de recueils de poésie aux Éditions ELP. En pictopoésie, il a notamment travaillé avec le photographe français Allan Erwan Berger pour produire des imagiaires (sous le pseudonyme-valise LauBer). Il a produit avec le peintre Namun le recueil de pictopoésie picturale en fascicule Imagiaire Tshinanu. Il anime et rédige le blogue d’opinion Le Carnet d’Ysengrimus.

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Claude Bolduc, Paul Laurendeau, (2019), RENCONTRE ONIRIQUE, Les Éditions du Grand Élan, coll. Vues d’Artistes, 166 p.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Cloches

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2020

J’ai retrouvé mes cloches
Et mon petit terroir
Mon ruisseau d’eau de roche
Ce scintillant miroir.

Au fond du paysage
De mon Québec profond
Les cloches lancent leur message
Lambeau de traditions.

Et même s’il ne persiste rien
Du quotidien mystique
De leur philosophie rustique
Il reste la musique…

Et il reste la joie
Que ces volées de cloches
Si lointaines et si proches
Font retentir en moi.

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FOLLE À DÉLIER (Anna Louise Fontaine)

Posted by Ysengrimus sur 7 avril 2020

Anna Louise Fontaine descend ici dans la fosse de la déraison et de l’intensité autre, en entrant dans une conversation échancrée (non glosée) avec une personne psychiatrisée. Pourquoi provoquerais-je tes démons en duel si ce n’est qu’ils sont miens avec autre [sic] masque? (p. 63) Il s’agit imparablement d’une quête continue du monologue devant un gisant maternel muet vrillant lentement son chemin vers le dialogue avec une femme égale. Il s’agit, sans plus sans moins, de trouver la démence en soi de par la démence de l’autre. Effet de contraste du fallacieux et du véritable. L’ombre nous révèle la lumière. Et ce qui est caché nous mène vers la vérité. Vers notre vérité. (p. 16). La quête du vrai ne pourra rien faire d’autre que de girer sur elle-même et de revenir en soi.

Sauf qu’il est proprement terrifiant d’oser cette avancée en direction du déséquilibre de l’autre. On s’en avise et cela se dit. On ne parle pas ici d’un acte clinique (une distance critique corrosive et acide est de fait cultivée ici envers l’acte clinique) mais d’un cheminement ouvert et non protégé, en direction du gouffre mental de l’autre. Laisser le courant nous emporter et faire confiance. C’est là le plus difficile. Oser le premier pas sur le précipice rencontré sur notre chemin. Ne plus écouter la peur qui ne peut que nous retenir dans un passé qu’elle connaît bien. Elle veut nous garder dans un pays qu’elle a déjà exploré. Et tout semble suspect à l’extérieur de ses frontières (p. 53). La peur fait régresser. La rencontre de l’autre fait progresser. Il ne s’agira donc pas de retourner en enfance. Il n’y aura pas cercle mais spirale. Car, pourtant, ce sont les hantises de l’enfance (de la narratrice) qui vont se retrouver revisitée, déchiquetées, lacérées, lambrissées, refaites.

La narratrice en vient donc, par chocs, par heurts, à procéder à une descente crucialement vrillée dans la fosse de sa propre enfance. La première ruine craquelée que l’on retrouve alors, fatalement, c’est le cadavre roide et familier du vieux bouclier d’autoprotection. Je me rappelle pourquoi, enfant, j’ai caché avec tant d’acharnement ces pulsions, ces envies, ces curiosités suspectes qui m’auraient valu sans doutes des étiquettes comme celles qu’on a estampées sur ton front. Marquée à vie pour n’avoir pu se conformer. Condamnée à perpétuité pour le crime de dissemblance (p. 14). Il faut rester intime avec toute la problématique de la ci-devant folie et des pulsions discriminatoires la rencontrant, par vagues, frontalement. La psychologie individuelle est lacérée, balafrée, par l’obscurantisme nivelant tant la différence que la subversion.

Mais vite la réminiscence de l’enfance et de la jeunesse de l’enfant glaise ne se confine pas aux dérives du Je tourmenté. Inévitablement une lecture sociologique, anthropologique, de la situation de crise lancinante s’installe. Petite fille, la narratrice a des yeux pour voir. Et les effets d’époque de lourdement s’imposer. On est dans ce deux poids deux mesures que l’on connaît encore trop bien. Valait mieux un corps d’enfant ou de garçon. On exige moins d’eux qu’ils se conforment à des modèles.  Alors qu’à nous, il n’est pas permis de quitter les rangs. Il nous faut nous contenter de romans à l’eau de rose jusqu’à l’âge de trouver un mari. Lequel voudra que nous ayons dormi jusqu’à ce que son baiser nous réveille (p. 40). On retrouve alors la parole de femme, qui macule tout l’exercice, de son sang et de sa pulsion puissante, toujours pour dire que demain est un autre jour et que le petit jour approche, perce, pointe. Il ne sera pas dit que la cruelle et douloureuse distorsion des pensées et des attitudes ne laissera pas sur le chemin des bribes de combats.

Selon la formule chère à Anna Louise Fontaine, un récit fulgurant de quarante-cinq pages (en onze courts chapitres: Dérangeante, Indécente, Impuissante, Sacrifiée, Mal heureuse, Folle, Privée d’amour, Incomprise, Affamée, Seule, et Délivrée) est suivi d’un recueil (sans titre) de vingt-deux poèmes (Une longue histoire, Sœurs de larmes, La peur et moi, Le miroir brisé, Mon cri, Un jour ou l’autre, Nul autre, Derrière la mémoire, L’enfant glaise, Le pacte, Venir au monde, Hors-la-loi, Ma vie, Tempête, Mon seul alibi, Sens dessus dessous, Un petit tour, Confiance, Chacun son tour, Pourvu que le temps, Post-trauma, Comme un pont). La thématique traitée se formule donc dans les deux grand genres d’écritures qui hantent nos rêves et nos pensées depuis le Moyen-âge, ce cher vieux temps du pilori des corps et des cerveaux. La tempête se déploie en prose et en poésie.

Tempête

Lourds caprices de mon esprit
Qui donnent chair à mon corps
Et entrave à mon envol

Permission accordée à la peur
De saboter plaisir et connivence

Triste exigence des demains programmés
Pour refréner tout élan
Toute danse insouciante

Refus d’être
Et d’occuper l’espace
En toute légitimité

Confiance sabordée
Au fil des phrases assassines
Et des coups portés

Honte sournoise et laide
Qui s’insinue dans mes nuits
Dans mes entrailles
Pour chavirer l’esquif
Des rêves et des matins

Mots qui se terrent dans mon ventre
Majuscules et enflés de silence
Secrets tus au miroir même
Et à l’évidence autre
Tous vivants et grouillants
Dans la boîte
Que ni moi ni Pandore
Ne pouvons tenir fermée
Plus avant

Je vous libère
Comme un magicien la tempête
Qui va tout détruire
Rageusement
Pour cet instant soupçonné
De calme
En l’œil de son futur

(pp 97-98 — typographie et disposition modifiées)

Il s’agit imparablement, encore et toujours, de ce qui enserre la force libératrice des pulsions. Cette peur, cette terreur qui tue à petit feu, c’est toutes les touches perfides, à la fois cuisamment échancrées et froidement systématisée, de l’éducation patriarcale d’un temps, qui la guide, cette peur (Confiance sabordée au fil des phrases assassines et des coups portés), brutalement aussi… comme je ne sais quel berger torve de mythe de toc guide ses brebis tremblantes, à la baguette. Mais un geste, même un geste transgressif face au factuel, au réel (Je vous libère comme un magicien la tempête) va rupturer le sac plein de pus et tout va enfin jaillir. Enfin. Enfin?

Dédié À Marie, ce traité latéral de la folie nécessaire (selon le petit incipit personnalisé de la copie de l’ouvrage remise à Ysengrimus) porte en sautoir sa propre autocritique. Elle est à la fois très originale et impitoyable. Le cliché me guette. La parole qui veut tout expliquer. L’espoir entêté. C’est pourquoi mes mots ne te rejoignent pas toujours. Il suffit qu’une seule phrase ne soit pas sentie et tu ne m’écoutes plus. Il te faut la vérité plus que la réponse. Parce qu’alors, dans l’authentique parole, nous nous retrouvons en plein cœur. Et tu n’es plus seule (p. 31). Le traitement de tels sujets se doit de parler vrai. Mais le bouclier autoprotecteur déjà mentionné n’est pas aussi fissuré que ça. Il arrive à produire, à émettre encore, des résistances fantastiques. Ces dernières se sentent fatalement, surtout dans l’interaction et le dialogue… ce dialogue vrai, véridique, dont notre narratrice continue tout doucement de s’approcher. L’atteindra-t-elle? Y accédera-t-elle? Voire… On sait pourtant, depuis les Grecs, que c’est dans le dialogue à bâtons rompus que la Folie et la Raison se touchent enfin.

Extrait de la quatrième de couverture: Anna Louise Fontaine a vécu son enfance dans les ruelles de Montréal et les bois des Laurentides. Son désir d’aider les gens l’amène vers le travail communautaire et le militantisme, alors que son besoin de s’exprimer la pousse vers les arts visuels. Parallèlement, avec l’acupuncture et l’homéopathie, puis avec la biologie totale et l’approche transgénérationnelle, elle s’est consacrée à percer les mystères de l’âme et à comprendre l’influence de l’inconscient sur le corps. Fascinée par la différence, elle a toujours interrogé la norme et cherché à révéler la beauté et l’unicité. L’écriture lui permet de partager avec les autres son cheminement singulier et toutes les questions qui hantent l’humain.

Anna Louise Fontaine (2017), Folle à délier — Récit et poèmes, Les très mal entendus, 120 p.

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Il y a cinquante ans, la Nuit de la poésie de Montréal

Posted by Ysengrimus sur 27 mars 2020

NUIT DE POÉSIE

Qui aurait su ici que tout n’était pas dit
Qu’il trainassait encor des mots dans les cartables
Des quolibets fragiles, du verbe épormyable
Nuit de poésie

Les poétesses ne se laissent pas dicter leurs soucis
Elles brandissent le vers libre, celui dont on se barde
Et pètent dans les flammes leurs ardeurs d’avant-garde
Nuit de poésie

Gaston Miron, giron, a l’air tout interdit
Il le sent fortement que tout ça le submerge
Son propos incisif sonne comme de la gamberge
Nuit de poésie

Michèle Lalonde, oblongue, déclame notre folie
Il est indubitable qu’elle ne saurait se taire
Pourquoi chercher de l’or, si on a trouvé du fer
Totalité des poésies

Un soir, déchiqueté, notre enfant-nation lit
Il se souvient trop bien qu’il a vécu des crimes
Et que ceux-ci se soignent à la crème des rimes
Nuit de poésie

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Je n’avais pas encore douze ans. Je ne m’occupais pas encore de poésie. Je n’écrirais mes quelques premiers vers que quelques petites années plus tard. Je suis donc passé en dessous de la table ici aussi, comme pour Mai 68. Je n’ai découvert cet évènement tripatif que des années plus tard, à travers la captation synthèse qu’en fit alors le beau film de Jean-Claude Labrecque. Ce pseudo-documentaire est soigneusement truqué mais, bon, c’est tout ce qu’il nous reste. Il est truqué notamment parce que des soixante poètes et poétesses qui coassèrent en cette sublime nuit-là, le film n’en retient que vingt-trois, la majorité d’entre eux satellisés à la maison d’édition de Gaston Miron. Le montage du film présenterait, en plus, leurs prestations dans le désordre. Ah, que fait-on de nos petites histoires dans l’Histoire.

Qui plus est, cette grande nuit de poésie de 1970 n’a pas eu que des amis. Submergée par son succès, elle aurait laissé bien des convives sur le trottoir (on voit Gaston Miron se chamaillant dans le hall d’entrée du théâtre avec un des organisateurs, lui reprochant d’avoir fait trop de pube. Un comble). On sent encore nettement ce clivage crispé entre le peuple et ses soi-disant élites intellectuelles, dans le vieux style d’avant la grande tertiarisation des choses. Aussi, faussement spontané, l’évènement aurait, de fait, été très étroitement encadré. Certains grands poètes et poétesses ne furent pas retenus dans l’alignement, pour des raisons explicites et assumées de choix idéologiques… tant et tant que cela valut à ce symposium irrésistible, ainsi qu’au film solide, limpide et très beau qui en découla, un certain nombre de coups de varlope de la part de folliculaires actuels. Mais c’est pas si grave.

Ce qui compte fondamentalement, c’est le principe. Avec cette grande nuit de la poésie de mars 1970, un paradigme d’expression est fermement instauré. Elle fera des petits, cette fameuse nuit. Elle deviendra une manière de grammaire d’engendrement. Aujourd’hui, des tas de gens se regroupent pour se lire de la poésie dans des rencontres, dans des évènements, dans des festivals, dans des marathons nocturnes… et le souvenir de mars 1970 nous accompagne et nous épaule toujours un peu, quand nous le faisons. On comprend les gens associés à cet évènement-phare de l’avoir vécu comme un marqueur d’époque et d’avoir cultivé par la suite le sentiment, à la fois modeste et exalté, d’avoir coulé en son métal moderne un des modes d’expression cruciaux de tout un peuple.

Ce qui frappe quand on revoit ce long métrage, c’est comment tout ça a finalement plutôt bien vieilli. Le son est bon, les images sont belles, le décor est adéquatement campé, les gens sont joliment habillés et leur poésie sonne sec et clair. Bon, évidemment, il faut jouer le jeu, c’était dans le temps des trippeux et du comble de l’ardeur prolétarienne et nationaliste mais ça passe bien, sans lourdeur. Certains contrastes sont assez saillants. Gaston Miron, qui est au four et au moulin, a l’air propret d’un vendeur de brosses un rien dédaigneux et certains des rimailleurs de son écurie sonnent comme des chapons ecclésiastiques. Mais trois puissances chantées se font clairement entendre: Pauline Julien, Georges Dor (qui garroche des livres dans la foule) et Raoul Duguay. Trois puissances poétiques se lèvent durablement: Pierre Morency, Michèle Lalonde et Claude Gauvreau. Et la musique magistrale de L’Infonie de Walter Boudreau n’a pas pris une ride.

La séquence Claude Gauvreau est lumineuse. Le monstre mégalo, à qui il ne reste malheureusement qu’un an à vivre, est en grande forme et il a une façon d’affecter d’ignorer son public en le picossant quand-même qui est savoureuse. Il est particulièrement satisfaisant de voir Gauvreau lire ses textes, sous les jappements épisodiques. Bien mythocrate (il se présente un peu comme son propre biographe, pompeusement… c’est grand, dans le pathétique), il déclame ses magnifiques abracadabrance sur un ton parfaitement irrésistible.

Le fameux Speak White de Michèle Lalonde est toujours aussi puissant et dévastateur. Il a vieilli comme du vieux bois de meuble. En l’écoutant et en le méditant, je me demande si l’occupant anglo-canadien oserait encore traiter la langue française, même dans sa variété joualisante, comme le dialecte semi-forestier dont la Michèle Lalonde de 1970 a fait saillir les épineux complexes. J’en doute. Mais allez savoir… Quoi qu’il en soit, il reste des choses qu’il faut ne pas hésiter à continuer de dire. La pérennité polymorphe de ce texte crucial est là pour en témoigner.

Au milieu de tout et du reste, apparait soudain une jeune femme de vingt-sept printemps aux longs cheveux bruns ceints d’un joli bandeau d’époque, tenant un exemplaire de la revue La Barre du jour à la main. C’est Nicole Brossard. Elle lit quelques-uns de ses textes denses, confidentiels et songés, s’épinglant irréversiblement au sein de ce petit monument. La chose est d’autant plus tripative que Nicole Brossard est et reste une figure particulièrement autonome et originale, dans le tableau bigarré et tonitruant de la poéticité québécoise, toujours en constant chambardement. La radicalité poétique de cette artiste majeure est à l’antipode tant du langage ordinaire que de la pensée triviale. Sport extrême, gastronomie exotique, explorations philosophiques hors-normes, concert de musique atonale… ont en commun avec la poésie de Nicole Brossard de revendiquer, sans rougir, l’effort qui paie. Appréhender l’œuvre d’une poétesse de son calibre assure la plénitude de cette entrée en radicalité. Le texte est dense, insolite, déstabilisant. On se laisse submerger, subvertir, puis hanter. Le message implicite finit par forer son chemin, dans nos cerveaux nécrosés par la colère et par la frustration. Vivons, sans compromission, cette cruciale rencontre avec l’art comme bel ouvrage, autant que comme perturbation permanente des sens, des thèmes et des émotions. Citation de Nicole Brossard, quarante ans plus tard: Ce serait toujours le temps de la poésie, mais tous les cinq ans, il y a un roman qui pousse, des questions qui cherchent à être formulées. Parfois aussi il y a un besoin de l’essai, plus rationnel, plus cohérent. (entretien avec le journal La Presse en novembre 2010). Il y a bel et bien, encore de nos jours, plusieurs Nicole Brossard. C’est qu’il existe ici aussi, en périphérie, la romancière et la théoricienne. Mais c’est sur la poétesse que nous avons fugitivement concentré notre attention lors de cette rencontre phare de 1970. Née en 1943, Nicole Brossard produit du texte et ce, depuis 1965. Le corpus Brossard, dense et volumineux, qui se déploie donc aujourd’hui sur plus de cinquante ans, transgresse ouvertement la typologie ordinaire des discours et donne à découvrir la force d’évocation fleurissant sur le terreau inévitablement libertaire de la faiblesse institutionnelle et culturelle des genres littéraires.

Oh. Oeil de Lorsque. De 1970 à 2020, que de chemin parcouru sur la piste pierreuse de nos poéticités exacerbées. La nuit de poésie de 1970 fut longtemps décodée come un acte exclusivement sociopolitique. Le recul du temps nous permet aussi d’observer qu’elle est un regard globalisant sur ce que revendique la québécité. Quelle que soit l’analyse rétrospective qu’on en fasse aujourd’hui, il reste que rien ne sera plus pareil dans la République Patriote des Lettres, après mars 1970.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Clavecin

Posted by Ysengrimus sur 21 février 2020

Clavecin, tu égraines
Les notes: les chagrines,
Les jolies, les vilaines,
Les jardins, les ravines.

Clavecin, tu maries
La finesse de Mozart
Et l’embrouillamini
De la Vienne des Beaux Arts.

Je t’aime, Clavecin
Tu n’es pas un piano.
Tu es bien moins malin
Mais tu es aussi beau.

Il est gai, il est triste
Le phrasé cristallin
Gentil claveciniste
Que tu tires du clavecin.

On parle Volapük
On marche en escarpins
On porte une perruque
On touche le clavecin…

Et les révolutions
S’approchent doucement, au portillon…

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LE JOUET

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2019

LE JOUET de Hélène Beck (1973)

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LE JOUET

Si ce jouet est à moi
Ce n’est pas si banal
Ou si évident que ça
Car ce jouet est un joual.

Si ce jouet est un joual
Eh bien il partira brouter.
Foires agricoles, carnavals
Le verront sourire et trotter.

Pourtant, il y a aussi ma sœur
Qui se l’est bien fait arracher
Or, si ce joual est un jouet, oh horreur
Je me devais de le partager.

Mais si ce joual est un jouet
Il en a encore à dire
À hennir, à exprimer
À s’en tanner le cuir.

Battons nous, donc, dans l’enfance
Pour cet objet cardinal
Et apprenons vraiment le sens
De ce jouet, de ce joual…

Il se donne à jamais
Il se fait et se défait
C’est ça aussi être un jouet.

Il est peint et il parle
Il est dépeint et il déparle
C’est ça aussi être un joual.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — clarinette

Posted by Ysengrimus sur 21 décembre 2019

Clarinette
Tu es si compliquée
Parce que sophistiquée
Et vraiment vraiment pas simplette.
Tu me tourmentes la comprenette.

Tu me hantes
Tu me vibres dans le ventre
Je cherche ton système
Je te veux et je t’aime
Et toi, tu te déjantes.

Archaïsme
Tu chantes dans le temps
Le temps d’avant le temps des premiers schismes.
Tu es un instrument à vent
Un atavisme.

Allumette
Du grand brasier du port
Qui mit tant d’eau dans mes mirettes.
Il est altier, ton port,
Ma clarinette.

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TU NE ME DONNES JAMAIS TON ARGENT (v.f. de YOU NEVER GIVE ME YOUR MONEY des Beatles)

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2019

You Never Give Me Your Money

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Tu ne me donnes jamais ton argent.
Tu me files toujours tes papiers sans valeur.
Et au moment où le débat prend ardeur,
Tu lâches tout…

Je ne te donne jamais mon adresse.
Je ne te file jamais mes coordonnées.
Et quand tu te mets à vraiment insister.
Je lâche tout…

L’argent dépensé ailleurs.
Devient pour nous sans valeur.
Le coffre est vidé. Où irons nous?
Un caissier l’a défoncé
Lundi dans la matinée.
Six ou sept huissier se ruent chez nous.

Mais, oh, sublime sensation! Où irons nous?
Oh, sublime sensation! Où irons nous? Où irons nous?

[solo]

Cauchemar doux!
Prend les valises, balance-les dans la limousine.
Vite nous serons loin de tout ça.
Le gaz au fond et sèche ces beaux yeux là.
Un cauchemars doux…descend sur nous… prend corps pour nous… existe en nous…

1, 2, 3, 4, 4, 6, 7, 8
Les bons enfants, au ciel, vont vite…
1, 2, 3, 4, 4, 6, 7, 8
Les bons enfants, au ciel, vont vite…

Il y a cinquante ans et des poussières, YOU NEVER GIVE ME YOUR MONEY de Quatre Géants dans les Stries de Couleurs…

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LE SCULPTEUR

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2019

LE SCULPTEUR de Claude Bolduc, 2016

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Le sculpteur

Le sculpteur est badin
Car il n’est pas un mage.
Il émerge de loin
Il est dans une cage.

Un aréopage le suit
Et prend corps par sa force.
Un gorille pousse des cris
Et une chimère atroce

Se mire béatement
Dans notre œil atterré.
Pulsions et battements.
Grand collectif sculpté.

Le sculpteur a un petit peu peur
Des univers qu’il crée.
C’est que sa lassitude se meurt
En cet espace armaturé.

Rien ne s’y laisse éteindre.
Rien ne cessera de pendre.
C’est que sculpter, c’est prendre,
C’est que sculpter, c’est peindre.

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Tiré de Claude Bolduc, Paul Laurendeau, (2019), RENCONTRE ONIRIQUE, Les Éditions Vue d’Artiste, 166 p.

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COMME DEUX CERFS-VOLANTS (Anna Louise Fontaine)

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2019

Anna Louise Fontaine

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La hantise d’Anna Louise Fontaine se poursuit, implacable. Je suis aussi tourmentée par des démons, qui me semblent toujours terribles. Du moins, ceux que je n’ai pas encore toisés. J’ai si longtemps eu peur que ma rage ne puisse être contenue et qu’elle blesse les autres malgré moi. Que je ne puisse la retenir, qu’elle détruise ceux qui m’entourent (p. 72). Le déchirement, individuel et collectif, qui mène à la configuration fondamentale de la réalité de vivre ne s’arrêtera pas. Et on continue de l’exprimer, inlassablement. Il s’agit d’oser le plus vrai de soi, dit le petit incipit personnalisé de la copie de l’ouvrage remise à Ysengrimus.

Ici la narration se trouve très solidement polarisée. La mère de la narratrice va mourir. C’est le dernier droit. En perte d’autonomie physique et intellectuelle, la vieille dame restera silencieuse. Silence lancinant, non voulu, contraint, objectif. La mise au point champion qui s’esquisse prendra donc fatalement la forme d’un monologue. Seule. Orpheline même si tu n’es pas morte encore. Mon deuil commence. J’ai perdu ma mère. Tu es devenue mon enfant. Qui désormais me consolera? Qui d’autre sera toujours là pour moi? Qui aura jamais pour moi cet amour inconditionnel? (p. 45) Les rôles se sont à la fois désaxés et inversés. La métaphore guide de l’exposé, c’est celle de deux cerfs-volants qu’inexorablement le vent sépare. Le déchirement est insondablement douloureux.

C’est que la relation humaine la plus profonde, la plus radicale, la plus cruciale, c’est celle d’une femme avec sa mère. On est ici dans une dynamique micro-méga. Tout ce qui est infime devient gigantal, tout ce qui est savoureux devient amer, tout ce qui est onctueux devient abrasif, tout ce qui est calinet devient perfide. On attend tout et on n’obtient rien. On se veut libre et tout nous enserre. Mourir de vouloir dire se meurt dans le mutisme. Parler de vouloir vivre se joue dans l’étranglement renouvelé du cycle de la vie. Il faudrait rager, on ne peut que s’alanguir.

Aussi, à partir du point de départ initial, on va se mettre à circuler. C’est que la dynamique monologuante qui se campe a un coût inévitable. Tout remonte, tout griche, tout s’enchevêtre. Et cet acte terminal de communication vire insidieusement à l’examen de conscience. Le bilan de vie est personnel, en fait. C’est celui de la narratrice. Tout ce qui fut et aurait dû être, toutes les errances, toutes les diffractions, l’ensemble bigarré et contrasté des fausses libérations, le rapport au père, aux hommes (mari raplapla, amants furtifs), aux sœurs, aux enfants, s’imposent et se surimposent en de sourds effets de réverbération. L’intégralité de l’existence d’une femme (la narratrice) se pose en saillie, se dresse en chat noir, se hérisse, devant le livide gisant maternel. Il est tout simplement impossible de s’investir en elle sans s’investir en soi. La planète Pluton et son satellite Charon sont tellement immenses l’un par rapport à l’autre que leurs orbites mutuelles s’influencent radicalement et ce, éternellement. La planète, trop racornie, empêche le satellite d’être un vrai satellite. Le satellite, trop imposant, fait perdre à la planète son statut astronomique officiel de planète. Le drame de ces deux cerfs-volants, c’est rien de moins qu’un grand désastre des astres, en fait. Et le sentiment dominant qui se présente au rendez-vous, c’est la déception, une profonde déception des consciences et des existences. Euh… vraiment? M’as-tu vraiment déçue? J’aurais voulu qu’on trouve ensemble la clé de tous les mystères. J’aurais voulu que jamais, on ne se blesse. J’aurais aimé ne retenir qu’une belle chanson pour endormir mes petits-enfants. Mais nul amour ne se décline au parfait toute la vie durant. Avant, je t’admirais. Maintenant, tu me touches. C’est ce que je garderai pour l’album aux souvenirs. Je devrai me pardonner de déchirer l’image et de renverser le piédestal. De nommer les ombres et d’étaler les secrets sur la place publique. J’apprends à t’aimer dans ta nudité. Dans ta vérité. J’apprivoise ma mère aux derniers instants de sa vie. Et j’ai peine du peu de temps qu’il nous reste (p. 77). C’est que bientôt, très bientôt, il va falloir se retrouver seule. Et, au cœur de cette solitude, comme dans un silo ou dans une capsule, on se tortillera entre ses constats et ses attentes. Cette problématique de la déception dans la relation dégoulinante et odoriférante parent-enfant doit continuer de se dire. C’est la déception même qui est la catégorie centrale de la réflexion en ébauche ici. Qu’est-ce donc que décevoir sinon donner à appréhender l’être effectif s’arc-boutant sur l’allégorie imaginaire? Décevoir c’est rendre toute sa flamboyance de braise au droit fondamental de n’avoir été qu’une femme ordinaire, sans envergure particulière. Cela se constate en passant, et en déchirant ce feuilleté démiurgique de croyances infantiles, en serrant aux ouïes l’imaginaire trop exigeant, trop doctrinaire, trop épigone des progénitures.

Le court récit Comme deux cerfs-volants est suivi d’un recueil de treize poèmes qui reprennent la thématique et en enrichissent la problématique. Dans ce court recueil en vers libres, intitulé La mort de l’Amazone, le drame s’amplifie. On se retrouve devant l’imprévisible frémissant et angoissé. Ce qui est bien connu n’est pas connu (disait Hegel) et, oh bondance, on prenait maman pour acquis. Et puis la mort, la vie… c’est pas comme si ces atavismes nous prenaient par surprise. Alors, pourtant, on se retrouve devant le Sphinx, symbole de l’énigme. Et c’est la patatras. Pataquès philosophique, de fait… gnoséologique. Une crise des savoirs… de l’absence de savoir.

je ne savais pas

Quand je l’ai invitée chez moi
je ne savais pas qu’elle arriverait
avec sa suite de spectres muets,
dévorés de secrets

qu’elle amènerait plus de questions
que le sphinx le plus perfide
n’en poserait jamais
et plus d’énigmes
que n’en pouvait supporter
ma pauvre raison

qu’elle s’accrocherait à moi
de ses doigts maigres
comme à une bouée
effarée du peu de temps
que lui laissait la Vie

que la peur l’aurait déjà investie
avant de réclamer son dû
et que son dieu l’aurait désertée
dès le premier doute

qu’elle resterait empêtrée
dans les débris
de son piédestal
et qu’elle me demanderait
la seule chose
que je ne pouvais lui donner:

la tuer

(pp. 99-100 — typographie et disposition modifiées)

 

Mourir et faire mourir, cela se rejoint mais cela ne s’assimile pas, comme ça, l’un à l’autre, sans explications explicites. Et, justement, emporté par l’intensité du propos, tant du récit que du recueil, on regrettera son caractère volontairement esquissé, furtif, fugitif, brumeux. La narratrice annonce un ensemble de raccords entre le centre d’attraction maternel et l’intégralité rhizomatique de sa vie. Mais cette toile reste pendue dans l’air comme une nébuleuse ou une grande tache sanglante et acide. On ne la voit pas bouger, girer, on ne sent pas les raccords s’animer. L’urgence de la situation esquisse, esquive et minimise l’urgence du propos. La gorge est restée nouée. Le monstre a frémi mais il n’est pas vraiment sorti de son antre.

On se serait plu aussi à imaginer l’effet en retour, nommément un dialogue galiléen entre nos deux géantes. Salviati-fille aurait donner la mesure de la douleur astronomique qui bouge, s’échancre, grince. Simplicio-maman aurait tenu mordicus à la raideur et à l’étroitesse de sa doctrine, en faisant parler la voix de son temps, dans ses amplitudes comme dans ses limitations. Ce dialogue effectif, qui pourtant n’y est pas, l’ouvrage, dans sa fluidité labile, nous donne à l’imaginer et nous fait anticiper-regretter la réplique armaturée de la mère, qui reste à faire et qui pourtant existe, quelque part, y compris en nous. Surtout en nous.

Anna Louise Fontaine (2014), Comme deux cerfs-volants, suivi de La mort de l’Amazone, chez l’auteure, Montréal, 127 p.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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