Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Poésie’ Category

Poème (réédité ou inédit) et/ou commentaire poétique

ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Gazou

Posted by Ysengrimus sur 21 octobre 2021

Beau gazou
Au pays des fous
Tu brandis ta note unique
Comme une chanson mirlifique
Tu es bien matinal
Rien moins que musical
Et tu fais partie de nous
Beau gazou.

Fol gazou
Au fond de ton petit trou
Tu fais danser la cabane
Les fayots et les gourganes
Tu es tonitruant
Rien moins que pétulant
Et tu fais partie de nous
Fol gazou.

Tendre gazou
Des plus (roudou)doux
Tu es un bateau dans l’anse
Au soleil de nos enfances
Tu es bien cabotin
Rien de moins que gamin
Et tu fais partie de nous
Tendre gazou.

Vieux gazou
Plus archaïque que tout
Tu as raison, tu as tort
Car tu procèdes du folklore
Tu es un farfadet
Celtique, breton, maltais
Et tu fais partie de nous
Vieux gazou.

Toc gazou
Au pays du fond de nous
Tu redis ta note mécanique
Comme une rengaine automatique
Tu es bien marginal
Rien moins que guttural
Mais tu fais partie des fous
Toc gazou.

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Le feu sacré d’une génération à l’autre

Posted by Ysengrimus sur 15 octobre 2021

Denis Thibault (Namun), Le feu sacré d’une génération à l’autre, 2019.

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Le feu sacré
N’est jamais assuré
Il frissonne, il est ivre
Il faut le laisser vivre
L’observer, l’encadrer
Mais ne pas l’étouffer,

Les générations
Ont tout simplement cela pour mission
La transmission
Du feu.
Cela n’est pas un jeu
C’est une tension urgente
Issue d’une de ces douleurs cuisantes
Qu’il faut sentir monter
Sans la cicatriser
Qu’il faut laisser descendre
Sans la réduire en cendres.

Il relève de l’essence de l’être
De transmettre
De livrer
Le feu sacré
D’une génération à l’autre
De la mienne à la vôtre.

Nous sommes tous concernés.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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AUGUSTE RODIN, LA VIE À PLEINES MAINS (Denis Morin)

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2021

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L’écrivain Denis Morin est à installer le genre, original et exploratoire, de la poésie biographique. En découvrant le présent ouvrage, on prend d’abord la mesure de l’art poétique, en soi, de Denis Morin. Le texte est court, lapidaire quoique très senti. La sensibilité artistique s’ouvrant vers les arts plastiques s’y manifeste d’une façon particulièrement tangible.

 Tôt ou tard

La vie émerge
De la matière
En apparence inerte
Comme le plâtre
L’argile
La pierre
Des êtres immobiles
Se faufilent
Sous la surface déserte
Se déroulent des choses
Se jouent des histoires
Que les ciseaux révéleront
Tôt ou tard
(p. 30)

Et alors, dans les replis de cette versification sobre et dépouillée, soudain, Rodin nous parle. Son ton est parfois intimiste, parfois plus professionnel, pas nécessairement dans le bon sens du terme. On est devant une sorte de prosopopée en soliloque. Cela se joue comme si on s’installait tout doucement dans la tête de Rodin, guidés par les discrètes hypothèses biographiques de Denis Morin. Certains faits solidement étayés historiquement (mais toujours mal discernés, au sein de la mytholâtrie dans laquelle on entretient assez ouvertement le grand public sur les artistes éminents) sont mentionnés, comme tout naturellement. On pense par exemple au fait que Rodin faisait travailler une foule de subalternes, dont l’action et le savoir-faire contribuaient anonymement à son art. Le statuaire à la longue barbe et au monocle était littéralement un chef d’atelier.

 Chef d’atelier

Je suis devenu peu à peu
Sans le savoir
Chef d’atelier de la Renaissance
On trie les blocs de pierre
On gâche le plâtre
On chauffe l’âtre
Sur les surfaces
Je trace
Une ligne
Une courbe
Je marque des points
«Jeune homme, accentuez ce trait,
Puis polissez-moi cette épaule
Ma main n’apprécie guère
Quand elle s’y frotte…»
(p. 48)

L’analyse du travail collectif des hommes et des femmes de l’atelier de Rodin, parfaitement étayé historiquement donc, se complète d’une hypothèse plus personnelle de Denis Morin sur les conceptions et les tourments intérieurs du statuaire. Littéralement, le poète se fait biographe et, ici, il amène Rodin, sur un ton semi-confidentiel, comme auto-réflexif, à nous narrer certains segments de sa vie. Le personnage-narrateur ne se justifie pas (quoique parfois, c’est bien proche) et ne se décrit pas non plus exhaustivement (comme si, par exemple, la prosopopée imitait une entrevue). C’est plutôt une sorte de réflexion intérieure, de bilan doux-amer, allusif, furtif. Le tout résulte sur une manière de synthèse personnelle (de Rodin? de Morin?) qui se susurre du bout des lèvres.

 Le tout entremêlé

Je me suis fait moi-même
Ou presque
Je voulais étudier aux Beaux-Arts
Destinée grotesque
Je me suis retrouvé aux Arts décoratifs
À façonner des objets
Vanité des maîtres
Et savoir faire des artisans

Je joue et déjoue la critique
Rodin doit être pris
Comme il est
Avec ses aspérités et ses rondeurs
Et ses éclats de modernité
Et de classicisme
Le tout entremêlé

Dans la cité
Je n’ai eu que le regard tourné vers Dieu
Les cathédrales
Et une admiration sans borne pour Michel-Ange
Et chair de femme
Retrouvée dans les tourments de marbre
(pp 5-6)

Un certain nombre de questions de philosophie des arts sont ainsi abordées, comme en passant. On peut penser notamment aux intéressantes références au fait que Rodin utilisait, et instrumentalisait dans son travail, une technique toute nouvelle à l’époque et pas encore autonomisée artistiquement: la photographie. Il semble qu’il faisait prendre des clichés de ses pièces et retouchait ensuite ces derniers, au crayon feutre, un peu comme on retoucherait des blueprints, des croquis, ou des plans, avant de retourner à l’œuvre même, le regard investi de ce nouveau traitement visuel. Il s’appuyait sur la technique pour peaufiner son art. Cela nous amène, plus largement, à toute la problématique de la virtuosité en art. Celle-ci est abordée ici, par le biais d’une réflexion sur le fameux scandale de la statue L’âge d’airain qui lança la notoriété de Rodin. Ici, le Rodin de Morin n’avoue rien sur ce fameux dilemme artistique du moulage sur nature. «Notre» Rodin louvoie ici, il reste évasif, mais il formule sans concession les prémices du problème.

L’âge d’airain

Lors d’une exposition
On expose l’âge d’airain
Le public et les critiques
N’y ont vu que du feu
Certains ont vu trouble
On a caressé les muscles saillants
La taille fine
Remarqué la patine
Effleuré la peau
Longé les veines
Causé une momentanée déveine
En m’accusant d’avoir moulé sur nature
Je les entends crier à l’imposture
Je me souviens
D’avoir vu l’éphèbe nu
Sa posture
Jeunesse revêtue
De sa virile beauté
Toute au printemps
Sans ride aucune
Or la fatigue de la pose
Le faisait frémir
Mais nullement agacé
Par ma présence mature
Il se tenait là, si beau, si pur
Bien étrange rumeur de plagiat
De la nature
Que j’aurais fait en plaquant de la glaise
Sur son corps soumis
Je me suis mérité
À la fois la réputation de falsificateur
Et d’habile sculpteur
(pp 21-22)

Dilemme, tension. Autre tension quand on touche aussi la question de la réception (souvent moralisante et aux vues étriquées) des œuvres commandées à Rodin. Le Monument à Victor Hugo, refusé par ceux qui en passèrent la commande, et surtout le fameux Monument à Balzac, dont le rejet par ceux qui en passèrent la commande et par une portion significative  du grand public accéda à une véritable dimension de crise esthétique en art sculptural.

On joue donc, dans la poésie de Morin sur Rodin, entre ce qui est professionnel et ce qui est personnel, dans la multiforme problématique du maître. Une place importante est aussi donnée aux femmes, notamment Rose Beuret et Camille Claudel. Sans s’appesantir, on passe en revue les différents avatars de la relation de Rodin avec ces deux personnes, cruciales chacune à leur manière. Dans le cas de Camille Claudel, c’est le rapport de force entre les deux statuaires de Giganti. C’est aussi le conflit artistique et les manœuvres avec Paul Claudel pour faire interner sa sœur, à raison ou à tort. Dans le cas de Rose, on pense plutôt aux inattentions matrimoniales du vieil amant qui n’épousera sa femme-servante que quelques mesquines semaines avant que la mort ne les emporte tous les deux. La sensibilité masculine (intérieure toujours) qui s’exprime alors dans le propos du Rodin de Morin ne se formalise pas outre mesure du fait de jouer un petit peu de l’anachronisme. On passe sinueusement de Si Rodin nous confiait ses pensées intérieures à Si Rodin se mettait un petit peu à penser comme un homme de notre temps.

Rose la sage

Rose
Motus et bouche cousue
Témoin
Faisait celle qui n’a rien vu
Rien entendu
Je ne t’ai pas appréciée à ta juste valeur
Pendant que je travaille
Pendant que j’explore
Des corps
Des matières et des manières
Tu m’attends Rose la sage
Dans notre domestique décor
Touillant la soupe ou le potage.
(p. 49)

C’est toujours subtil mais c’est pas nécessairement empêtré dans le factuel conjoncturel que l’on retrouvera, bien en ordre, chez les biographes conventionnels. Au corpus des hypothèses de Denis Morin sur Rodin s’ajoute tout doucement le corpus de ses émotions.

Le recueil est composé de quarante-deux poèmes (pp 5-69). Il se complète d’une chronologie détaillée de la vie de Rodin. (pp 70-82) et d’une liste de références (p. 83). Le CD-ROM, pour sa part, a deux plages. La première plage dure trente-six minutes et est un récitatif de l’intégralité du recueil, en continu (sans formulation des titres). L’ordre des textes de cette version orale diffère légèrement de celui de la version écrite. La prosopopée intérieure de Rodin est assurée par la voix masculine (Jean-Claude Barral) tandis que la voix féminine (Jacqueline Barral) fournit les brefs éléments descriptifs et narratifs des actions de Rodin évoquées et de son contexte physique. De menus bruitages (déclics d’appareils photo, marteaux de sculpteurs) discrets et bien placés, complètent l’ensemble, sobre et très bien produit. La seconde plage du CD-ROM est le récitatif du recueil Camille Claudel, la valse des gestes, aussi de Denis Morin, récitatif assuré principalement par Jacqueline Barral.

On trouvera ICI une autre intéressante recension de l’ouvrage Auguste Rodin, la vie à pleines mains.

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Extrait des fiches descriptives des cyber-libraires:

Une façon inédite de raconter Auguste Rodin! Denis Morin, auteur québécois, a choisi de compter l’artiste par des petites biographies poétiques. Les principales étapes de la vie du sculpteur prennent vie au fil des mots. C’est la pensée de Rodin qui s’exprime ici. Et pourquoi Auguste Rodin, la vie à pleines mains? Bien sûr à cause du sculpteur qu’il était, mais aussi pour son énergie, sa vitalité, sa force, comme si un flux remontait de ses mains vers l’ensemble de son corps. Denis Morin s’est inspiré ici du principe du journal intime pour faire parler Auguste Rodin et ainsi créer ces poèmes biographiques. Rodin raconte ainsi d’abord les «Beaux Arts». Il nous parle de ses amours et aussi de ses œuvres dont il est fier. Rodin est conscient de son génie. Il nous parle aussi de l’Italie qui a vu naître les plus grands sculpteurs.

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Denis Morin, Auguste Rodin, La vie à pleines mains — poésie biographique, Éditions VOolume, 2017, 83 p. et un CD-ROM (textes du recueil lus par Jacqueline Barral et Jean-Claude Barral).

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La danse du châle de fantaisie

Posted by Ysengrimus sur 21 septembre 2021

Denis Thibault (Namun), La danse du châle de fantaisie, 2019.

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La danse du châle de fantaisie
Interpelle les esprits.
Des petits oiseaux bleus s’interposent
Ils s’exposent et gardent la pose
À la périphérie
Du lieu investi
Par le châle de fantaisie
Pour frémir.

La danse du châle est fluide et aqueuse
La vive danseuse, généreuse
Fait interagir l’eau et le feu.
Étincelles du pire et gouttes du mieux
Joignent la danse.
Le vaporeux et le dense
Fusionnent ainsi leurs intermittences
Pour se dire.

Danse du châle de fantaisie
Tourbillonne
Et émulsionne
Les acres replis
De tous nos interdits…

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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AU-DELÀ DES MOTS (Mariette Théberge)

Posted by Ysengrimus sur 7 septembre 2021

Un stylo c’est l’ami discret à qui on se confie.
(p. 6, extrait de la dédicace)

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Comme certains développements de son premier recueil l’annonçaient déjà, ce second recueil de poésie de Mariette Théberge prend parti, ouvertement et frontalement, sur le statut cognitif du langage. Foin de verbalisme et d’amphigouris signifiantolâtre. Prenons l’affaire dans le vif référentiel. Au-delà des mots, il y a un monde autre, celui de l’existence objective stricte. Il s’agit d’un monde complexe, perceptible et qui n’est pas verbal. Je ne sais pas si Mariette Théberge a pris connaissance de mes vues glottognoséologiques mais je ne peux que joyeusement la rejoindre sur la question du primat de l’existentiel et de l’univers mondain comme factualité à la fois averbale et extra-verbale. Ceci posé, la poétesse assume ensuite tranquillement la modestie sereine de son rôle, plume en main. Il s’agit pour elle de devenir tout simplement peintre, de par les mots.

Le peintre des mots

Dans le calme silencieux du matin
La rivière cristalline, paisiblement se repose
Les arbres s’y reflétant
L’embrassent goulûment
Alors que les colverts
Tête et bec sous l’aile
Flottent calmement

Debout sur le pont qui l’enjambe
D’un air béat j’admire le tableau
Comme j’envie l’artiste et sa grandeur
Lui qui sait reproduire une telle splendeur

Pendant qu’il installe chevalet et pinceau
De ma besace j’extirpe carnet et stylo
Tout comme lui, voilà que je peins aussitôt
À ma façon, bien sûr, de la couleur de mes mots
(p. 39)

Marquons la pause requise. La prise de position assumée ici n’est ni triviale, ni badine, ni évidente. Des pans entiers de la philosophie ontologique et de la philosophie du langage du dernier siècle feraient ostensiblement grise mine à Mariette Théberge pour la sage sérénité matérialiste de ses vues glottophilosophiques. Cessons effectivement de flagosser avec l’essence de l’être brumeux sensé s’alanguir en capilotade dans le fond des mots. Il y a un monde au-delà des mots et c’est, tout simplement, lui qui se donne à la recherche assumée, à vif, par l’exploration poétique.

Au-delà des mots (extrait)

Au-delà des mots
Se dessine un visage tant aimé
Au-delà des mots
S’étire un rivage mouillé
(p. 9)

Comme souvent quand une telle prise de position s’assume, tranquille, en matière de corrélation entre dispositif langagier et univers mondain, une hypertrophie empirique prend alors place. Le choix artistique transposé de la poétesse est donc déjà assumé. C’est dit: elle sera peintre par les mots. Son action sera donc de saisir la réalité visuelle du monde et de donner corps à son évocation, par le texte. Et d’ailleurs, elle s’en explique.

Le tableau

Voilà que je peins un tableau
Une aquarelle de mille mots
De la couleur de mon cœur
À la grandeur de mon âme
Un si beau moment
Fixé au temps présent
Du soleil radieux d’un été
Je le peins aux couleurs de l’amitié
Pour qu’il reste en vous un goût d’éternité
(p. 57)

Évidemment, tout n’est pas dit, une fois ce choix de principe assumé. C’est qu’il y a fatalement les quatre autres sens. La modélisation visualiste s’imposera discrètement à ces derniers. Le sonore, par exemple, deviendra visualisable, par une manière de synesthésie, un petit peu comme chez Duke Ellington pour le coup. Ainsi, dans une envolée suave, digne de Jacques Prévert, la poétesse nous installe la musique visuellement. Et même, elle en arrive à l’articuler, pour l’œil liseur, dans son code de retranscription (les notes, la portée, les clefs)… il s’agit moins ici de réduire que de problématiser intimement et ce, même si un charmant jeu verbal se substitue matoisement, sur le tas, à une solution philosophique fatalement un brin complicouillette.

Musique mon amour

Toi musique. Mon amour de musique
Oxygène de mon existence
Tu me transportes sur les arpèges
M’emmenant visiter de nouveaux cieux
Donnant un sens à ma vie
Sur tes portées j’accroche une note
Qu’elle soit noire, blanche, ronde, peu m’importe
Puisque partout où je demeure
Tu resteras toujours d’ailleurs
La Clé de mon sol en moi majeur
(p. 54)

Se met en place le moi… Et comme disent les Français: pas de soucis. Notre moi-poétesse est, ici, donc, plutôt visualiste. Qu’à cela ne tienne. On ne va pas lui lancer la pierre pour autant. Elle est pas plus folle ou moins artiste qu’un peintre, un photographe ou un cinéaste. Visualiste plutôt que verbaliste, donc, elle garde —de ce fait— son sens sûr et net de la poésie concrète. Observons d’ailleurs, par exemple, que la densité de ladite neige et la force dudit nord ne se restreignent pas ici au blanc de la neige et aux vastitudes du nord. On sent ledit froid sur nos chairs et le poids du géant boréal aux pieds puissants, en nos êtres.

Froid du Nord

Ces pas dans la neige
Mais où vont-ils?
Ici, là, nulle part!
Ils mènent vers la vie ou vers la mort.
Des cratères de lune
Aux poussières d’étoiles
Dessinant des pieds de vent aux aurores boréales
Perçant ainsi les froids du Grand-Nord
Pas à pas avançant vers l’inconnu
Dans l’insoutenable froideur
De cet hiver trop blanc
(p. 29)

Le principe fondamental des choix esthétiques assumés ici se défend en toute quiétude, notamment depuis Francis Ponge. Le monde des choses, notamment des choses ordinaires, représente un apport crucial, immanent, incontournable, principiel. Il faut donc en parler, du haut d’un langage ancillaire, qui plonge dans les faits présents et passés, les traverse, et nous les redonne.

Mon sac d’écolier

Dans mon vieux sac d’écolier
Retrouvé au fond d’un grenier
Mes doux souvenirs entassés
Une photo abîmée
Un biscuit émietté
Et une gomme à effacer
Dans un cahier jauni plutôt froissé
Le premier poème que j’avais composé
Autrefois je le trouvais génial!
Aujourd’hui je le trouve assez banal
Comme les années ont passé
Les routes de chacun se sont éloignées
Certains comme moi parmi les plus braves
Les ailes toutes grandes déployées ont pris le large
Désormais dans mon sac d’écolier
Subsistent les odeurs d’un lointain passé
Les rires de mes camarades
Les garçons observés à la dérobée
Battements de cils et le cœur en chamade
(p. 13)

Les références rustiques, déjà manifestées dans le premier recueil, refont surface ici. Mais aussi, le travail de poésie concrète s’enrichit aussi des éléments symbolistes dont on commence à dégager la stabilité chez Mariette Théberge. Les oiseaux migrateurs ne sont pas que des composantes fluentes du monde. Ils sont aussi ce grand symbole ondoyant, fragile mais affirmé, au sein duquel la poétesse s’engloutit, dans sa lutte permanente et constante contre les affres d’un autre de ses symboles: le froid.

Le peuple migrateur

Voilà que le peuple migrateur fait son entrée
Bernaches outardes et oies blanches
Toutes sont revenues à vitesse grand V
Un spectacle majestueux
Voir ces grands oiseaux courageux
Franchir tant de distance
Avec force courage et ténacité
Que leur spectaculaire arrivée
Sonne enfin le glas de l’hiver
Ce dernier s’acharnant
À vouloir s’enraciner
(p. 28)

Les symboles s’articulent, au-delà des noms qu’ils portent. Il en est autant du fluide mouvement crépusculaire des longues herbes sur un lac. Non, ils ne sont pas que des fractions du monde, ces scintillements problématiques. Ils sont aussi un moiré d’impressions chromatiques, sensorielles et, même, anthropomorphisantes. Le monde de l’au-delà des mots, ce n’est pas exclusivement celui de la matière inerte et roide, mais c’est aussi celui de son ondoiement significatif au plus profond de notre être (symboliquement) vespéral.

Crépuscule

De hautes herbes se balancent
Levant très haut vers le ciel
Leurs têtes moussues
Le soleil alors couchant
Se miroitant dans l’eau du fleuve
Les colore de poussière d’or et de bronze
Magnificiant ainsi la lumière du soir
La brise à la fois forte et légère
Faisant tanguer les tiges longilignes
Tels des corps androgynes
Dansant une valse lente dans le soir
(p. 21)

Aux éléments de concrétude, tant mondains que subjectivisés, puis aux articulations des symbolismes, se joindront ensuite les manifestations de sagesse. La sagesse, chez Mariette Théberge, s’installe toujours discrètement, comme si elle émanait de l’objet matériel évoqué. La discrétion de la sagesse de notre poétesse, c’est tout simplement celle du banc…

Le banc

Un banc de bois
Posé sur la véranda
Témoin muet de tant de secrets
Baisers volés de jeunes amants
Aux rires cristallins amusés d’un enfant
Ce grand ami simple et chaleureux à la fois
Sait depuis toujours demeurer discret
(p. 56)

Discrètement donc et, surtout, sans la moindre lourdeur didactique mais inexorablement, la sagesse des (premières) nations circule subtilement en nous, de la poétesse à nous. S’il faut aimer, il faut conclure. Il faut savoir faire une fin. L’amour est fragile, son objet souche aussi. C’est encore le canal de la concrétude qui voit se fendiller, sous notre main tremblante, le petit mal d’avoir tant aimé.

Fragile

Frêle et fragile comme porcelaine
Un cœur se voulant trop aimant
Hélas se fendille et s’égraine
Sous le joug de l’amant
À la fois rustre et malhabile
D’un rien a su briser
Cette âme si gracile
Qui ne demandait qu’à être aimée
(p. 36)

C’est que, fondamentalement, il faut vivre. La poéticité, verbalisée mais issue du monde, il faut la vivre, s’en imprégner, et grandir avec elle. Sans nostalgie, sans amertume (même en évoquant les menus objets vieillots d’une écolière d’autrefois), il faut assumer le Parti pris des choses, saisir au corps l’assomption de l’objet actuel. Et il faut le faire tout simplement en vertu du primat fatal et cardinal de l’instant présent.

Instant présent

Danser dans le petit matin
Sentir la rosée fraîche sous mes pieds
Voir soudain paraître à l’horizon
Le soleil éclatant de beauté
Profiter de l’instant présent
Le vivre comme si c’était le dernier
Être ici et maintenant
Et sans jamais me presser
M’approprier le silence
Prendre le temps de le savourer
Il apporte la paix à mon âme
D’une plénitude inégalée
(p. 51)

Bon, alors, on se comprend. Le langage dit le monde. Si le monde est, l’impression qu’il nous laisse est aussi. Et appréhender le monde c’est, surtout dans le roulement du temps qui a passé si vite, de s’imprégner des symbolismes et de la sagesse dont fatalement il nous imbibe. Le recueil de poésie Au-delà des mots — Poésie contient 41 poèmes. Il se subdivise en quatre petits sous-recueils ou Parties: Chemin de vie (p 9 à 16), Nature (p 19 à 32), Sentiments (p 35 à 46), Le temps de vivre (p 49 à 57). Ils sont précédés d’une préface de Diane Boudreau (p 5) et d’une dédicace versifiée (p 6). La quatrième de couverture renseigne succinctement sur la biographie de la poétesse et sur la motivation profonde de son geste d’écrire. L’image de couverture est une photographie prise par Jonathan Laflamme et représentant la rive lacustre de Pohénégamook. Une photo en noir et blanc du père de la poétesse apparaît dans le corps de l’ouvrage (p 10).

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Mariette Théberge, Au-delà des mots — Poésie, Mariette Théberge, 2016, 59 p.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Flûte traversière

Posted by Ysengrimus sur 21 août 2021


Une flûte traversière
Est entrée dans ma vie
Par le portail arrière
Du castel de mes soucis
Elle s’est insinuée
Jusqu’au fond de mon être
Et ses trilles ont scandé
Mes matines et mes vêpres.

Une flûte traversière
A tordu le réel
A cassé la verrière
Et fracassé la vaisselle
J’ai rêvé la bourrée
J’ai mordu l’orifice
Et ses trilles ont scandé
Mes abandons, mes sacrifices.

Une flûte traversière
Souffle et me hante encor
Dans ces parties de mon corps
Qui ne voient jamais la lumière
Elle me tient et me serre
Et me chante ma vie
Mes demains, mes hiers
Sont cernés en sa mélodie.

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L’attrape-rêves

Posted by Ysengrimus sur 15 août 2021

Denis Thibault (Namun), L’attrape-rêves, 2019.

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L’attrape-rêves
Unit la nuit et le jour
Il formule la trêve
Entre le serein et le hagard
Entre le songe et le cauchemar
Toujours.

L’attrape-rêves
Fusionne le soleil et la lune
Il capture le soir qui s’achève
Il saisit l’aube taciturne
Il ne se contrefait
Jamais.

L’attrape-rêves, et toi, et moi
Mentalement, on se retrouvera.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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L’éveil du shaman

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2021

Denis Thibault (Namun), L’éveil du shaman, 2019.

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Sarabande de couleurs
Résorption de toutes nos vieilles peurs
Prises de consciences, sous tous les oripeaux
Enjeux nouveaux.

L’éveil du shaman, ferme, serein
Est amorcé
En nous, il est en train
De s’installer.

C’est un enjeu d’époque
Le shaman interloque
Toutes nos certitudes faisandées
Nos hébétudes urbanisées.

L’éveil du shaman dit
Ce qu’il faut faire de nos dogmes moisis
Il faut les composter
Les broyer, les convoyer, les recycler.

Le shaman nous revient. Il perdure
Dans le mou, dans le dur
Les temps irréversiblement sont révolus
Dans le cuit, dans le cru.

On va remplacer la grisaille
Par les couleurs shamaniques en bataille
Il va survenir des merveilles
Car, en nous, oui en nous, le shaman s’éveille…

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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La rencontre de la louve et de l’aigle

Posted by Ysengrimus sur 7 juin 2021

Denis Thibault (Namun), La rencontre de la louve et de l’aigle, 2019.

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La rencontre de la louve
Et de l’aigle
A un goût aigre.
Elle survient en des conditions contrastées
Entre des symboles divisés
Qui recherchent leur cohérence
Dans la marche et dans la danse.
Rencontre obligée.

La rencontre de l’aigle
Et de la louve
Retentit, quand couve
Une tension subtile, dense et larvée
Entre les illusions et les vérités.
Il faut rendre la solidarité profonde
Renouveler la fusion des mondes.
Rapprochement sacré.

Rencontre de la louve et de l’aigle
Réunification de l’espoir et de l’être…

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Cymbales

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2021


Cymbales
Rencontre
Métal
Prend, montre
Chaleur
Ardeur
Candeur
Faconde.

Rythmique
Tendue
Logique
Éperdue
Procession
Percussion
Attention
Soutenue.

Bravo
Chamade
Chapeau
Bravade
Cuivre pur
Aventure
Tessiture
Embrassades.

Majorettes
Polochon
Pique-assiette
Napperon
Soleil
Bouteilles
Vermeilles
Reblochon.

Cymbales
Mirliton
Combinaison
Martingale
Un, deux, trois
Embarras
Patatras
Musical.

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