Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Poésie’ Category

Poème (réédité ou inédit) et/ou commentaire poétique

La terre mère

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2021

Denis Thibault (Namun), La terre mère, 2019.

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Terre,
Calme, cuite et tannée
Tu es labourée de soleil
Unique et à nulle autre pareille
Si belle, si peinte, si peinturée
Tellement ornementée
Finement configurée
Tu existes, dense et diverse
Calmement, tu agresses
L’inerte éternité.

Mère,
Généreuse et engrossée
Tu câlines une toile
Qui volette et s’étale, sous ton étoile
Entre tourmente et sérénité
Nul ne saurait oublier
Ce que fut la riche volupté
De la danse du début des existences
Dont tu fus la cruciale instance
Rituellement livrée, décorée.

Terre mère
Tu nous as tout donné
Il faut tellement te protéger.
Que faire?

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

 

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BRUISSEMENTS DE L’INFINI (Diane Boudreau)

Posted by Ysengrimus sur 10 mai 2021

Les êtres continuent de vivre
Quand même ils changent de maison
(p 55)

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La poésie de Diane Boudreau se présente comme une suite de courts textes jouant de sobriété et de dépouillement. Les thèmes abordés touchent le quotidien et la concrétude. Ce sont des poèmes calmes mais qui laissent habituellement sentir une tension, une intensité tellurique, qui couve. Il s’en dégage une solide harmonie entre poéticité et écriture ordinaire. Les luttes sociales y manifestent parfois la prégnance de leur douloureuse existence.

Tu me diras

Tu me diras
Que la terre est bien dure
Le pain trop sec
Le vin trop cher

Toi qui possèdes maison
Et jardin
Manges à ta faim
Bois chaque jour

Le mal à ton dos
Fais-en cadeau
À ceux qui n’ont plus rien

Frères et sœurs de Bosnie,
Haïti, Somalie…
Tes maux de tête
…à ceux et celles couchés dehors
Ici,
Près du vieux port.

(p. 29 — typographie et disposition modifiées)

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Le souci monde est discret mais présent et ferme. La souffrance du monde est une réalité inique, insupportable et qui ne se laisse pas oublier ou taire. Les origines modestes de la poétesse expliquent en partie ces manifestations critique. Elle ne renie en rien ses origines de classe et, notamment, elle se souvient vivement qu’il fut un temps, pas si lointain, où elle ne disposait même pas de son propre écritoire.

Sans demeure

Écrire un jour
À un pupitre
Un vrai

Et cesser de mendier
Dans ma propre maison
Une pièce.

Essayer d’échapper
Au tourbillon
Où idées de papier
Disparaissent

…si ce n’était ces bouts d’écrits
À la fin d’un cahier

Pareils à des enfants sans demeure.

(p. 70 — typographie et disposition modifiées)

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Sans concession mais aussi sans ostentation, la poétesse est, tout simplement, la voix d’un temps, son temps. Les manifestations de conscience sociale émanent donc aussi directement de la réalité socio-historique que nous subissons tous. Le cas des guerres de théâtre est particulièrement exemplaire, sur ce point. Il est toujours frustrant et angoissant de se retrouver, par simple effet des forces objectives, du côté de l’oppresseur.

Irak

Dépotoir planétaire
Volcan fumant de haine
La guerre

J’ai honte des humains
Qui frappent dans le noir

J’ai honte de ma race
Et de ses jeux barbares

Ignorer?
Oublier?

Quand donc viendra le jour
Où chaque humain aura sa place?

Et, s’il en vient,
Restera-t-il assez d’air pur
Assez d’eau claire

Pour y croire?

(p. 26 — typographie et disposition modifiées)

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La lancinante perplexité, face aux crimes contre l’humanité toujours en cours, manifeste son aigreur mais ne bascule jamais vraiment dans un désespoir insondable. S’installe en filigrane et sans concession, la résilience, la résistance. Le fait est que le fait de ne pas pouvoir tout régler ne rend pas nécessairement apathique. À l’impuissance factuelle répond le tourment des idées. La confrontation avec les crises sociales raccorde la poétesse avec son héritage, notamment avec celui se transmettant de femme â femme.

Courte échelle

Elle a des gestes d’une précision
Un regard d’un aplomb
Que je n’ai jamais eu à son âge,

Cette femme
Qui vient de moi
Sans avoir mon visage

Et qui ira plus loin encore
Que tous mes chemins à la fois.

(p. 37 — typographie et disposition modifiées)

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La sensibilité femme est de toute façon omniprésente. L’être-femme prend sa place sans se tirailler pour ou la revendiquer. Il s’agit simplement de faire tourner sa facette d’existence dans l’angle que l’histoire lui a voué, angle qui, lui, se place de plus en plus sur l’axe de la plénitude. La femme fera ce que la femme a toujours voulu faire. Et ainsi, par exemple, témoin moderne de la féminité moderne, la femme contemporaine assume pleinement son aspiration au voyage.

Sur la route

Un matin de juillet,
Ressentir cette allégresse du départ
Cette ivresse de tout laisser derrière
Au hasard…

Abandonner sa vieille peau et se confondre
À l’infini sur la route…

Si ce n’était des gens que j’aime
De cette longue attente
Avant de les revoir

Je pourrais tout quitter heureuse
Dès ce soir…

(p. 63 — typographie et disposition modifiées)

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La force vient du monde où l’on assume l’extase du voyage, bien sûr. Mais un regard femme sur ce monde reste un enjeu de première importance. Le travail de l’écriture féminine s’articule depuis les profondeurs tranquilles, les soubassements ordinaires, chez Diane Boudreau. Elle tire sa force de son appréhension personnelle de la nature, du monde, des faits. Mai il vient des moment où cela ne suffit pas. La poétesse se ressource alors au sein du collectif humain. Elle tire sa force de l’humain. Elle tire aussi sa force des particularités cruciales de la sororité. C’est le stable et solide chemin de Nadie, qui, elle, entend bien ne pas exister comme femme convenue.

Nadie

«Quand bien même je suis femme
Ne dites pas madame
Ni vous, ni bonsoir

Ni talons hauts
Ni rouge aux lèvres
Ou robe du soir…

Je suis timide
J’aime la mer
Et les blés d’or
Dans les roseaux

Jambes qui dansent jusqu’aux étoiles
Bras comme branches de bouleau

…et les doigts effilés de celle
Qui cherche à tout connaître
Avec un jour d’avance
Sur la vie.

Bien essoufflée,
Inquiète,
Bien frêle aussi.»

(p. 68 — typographie et disposition modifiées)

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La mer et les blés d’or se centrent sur cette précieuse construction qui est femme. C’est ainsi que la constellation femme s’installe sans tambour ni trompette au sein de la poéticité fondamentale de Diane Boudreau. C’est pourquoi que la poétesse alloue une attention soutenue à ses amitiés féminines.

Gîte

Dans le cœur de ta maison
Ma Lise
Les gens vont et viennent
S’arrêtent, se reposent
Rêvassent, rient et causent

Et font le plein d’amour
Avant de repartir

Pour le grand tour du monde…

(p. 50 — typographie et disposition modifiées)

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Le modernisme des amitiés féminines regardant demain bien en face ne doit pas pour autant faire oublier les traditions du monde des femmes. La poétesse sent toujours solidement la ferme prise, dans le sol nourricier, de ses racines. Son héritage, notamment celui se transmettant de femme â femme, c’est aussi le rapport crucial à la mère de la mère.

Mamie bonheur

Toujours affairée
À penser, à chercher
À écrire ou à lire
À coudre, à tricoter

Sans cesse attirée
Par la vie, les défis
Nouvel air au piano
Voyages, vieux pays

Avec à côté d’elle
Les fleurs sur le patio
Les oiseaux dans la cour
Et les biscuits au four

Elle a depuis longtemps
Chassé de sa demeure
L’ennui et le malheur.

(p. 59 — typographie et disposition modifiées)

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La sagesse s’installe. Et le nouvel air de piano en vient à imposer sa loi. Il viendra éventuellement, le voyage final. On s’en avise. On y pense. On en vit. Et c’est de prendre la mesure de l’onctueux éphémère du moment que l’on s’enrichit subtilement de la voix du guide perdu, mirifiquement dissimulée dans les petits replis du temps passé, assis sur sa valise. La fusion principielle entre amitié et ardeur du voyage fonde les éléments clefs du cheminement.

Issue

Où es-tu
Guide des jours gris
Ami de toujours
Alors que le chemin ici s’arrête?

Sur ma valise, assise,

L’horizon collé au front,

Je cherche l’issue
De l’intérieur,

Le passage secret
Imprévisible…

(p. 47 — typographie et disposition modifiées)

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Le voyage poétique ne s’interrompt jamais vraiment. Le recueil de poésie Bruissement de l’infini contient 45 poèmes. Il se subdivise en quatre petits sous-recueils: Venus d’ailleurs (p 11 à 19), Par une brèche (p 21 à 31), Au-delà de l’horizon (p 33 à 43), et Avant la traversée (p 45 à 75). Ils sont précédés d’une dédicace (p 7) et d’un poème liminaire d’une page intitulé Bruissements de l’infini (p 9), et suivis d’une table des matières (p 77 et 78) et de remerciements (p 79). Le recueil est illustré d’une peinture à l’huile de Paul Marie en page couverture ainsi que de onze photographies en noir et blanc (dont la teinte intégrale vire volontairement au verdâtre). Ces photographies sont de Claire Blanchard, Julie Charest, Denis Pelchat, Denis Tessier et Sophie Tessier.

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Texte de la quatrième de couverture:
«Ces poèmes éveillent une nostalgie de l’intouchable de l’au-delà… réveillent force, courage et goût de poursuivre… Je les sens comme ces bouquets de fleurs fraîches que l’on veut éternelles.»
Pierrette Martel Giroux

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Diane Boudreau, Bruissements de l’infini, Élisa Blanche Éditions, 1997, 79  p.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Cuillères

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2021

Les cuillères nous en disent long
Sur les percussionnistes du village.
Si elles sont sans yeux et sans visage
Elles savent quand même tirer les leçons.

Les cuillères disent de Ti-Mé
Qu’il a encore son alambic
Dans le vieux hangar de brique
Du côté du trécarré.

Les cuillères disent de Solange
Qu’elle organise ses affaires
Pas mal mieux qu’au temps d’hier
Quand les filles souriaient aux anges.

Les cuillères ont vu l’amour
S’épivarder dans tous les sens
Et ce que les cuillères en pensent
Elles m’ont l’air d’être plutôt pour.

Pour les cuillères, la politique
C’est pas mal le discrédit.
Quand on leur parle de pays
Elles deviennent mélancoliques,
Antipathiques,
Neurasthéniques,
Et peu patriotiques.

Les cuillères font cliqueter
Les virages et les changements.
Elles se rythment au son des vents
Qui vous charrient des brassées
De modernité,
De fraternité,
Et de sororité.

Oui, les cuillères sont d’autrefois
De bonne soupe, de tradition
Mais quand même, leurs percussions
Savent rythmer le temps qui va.

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Michabou, le grand lièvre créateur du monde

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2021

Denis Thibault (Namun), Michabou, le grand lièvre créateur du monde, 2019.

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Michabou
Était venu du froid
Il regarda de ci de là
Et stabilisa sa faconde
En créant le monde
Comme ça.

Il se disait, faiblard
Qu’il allait pas grelotter, transit et furibard
Jusqu’au fond des éternités.
C’eut été
Des fatalités
Faire bien pessimiste bombance.

Michabou se dit plutôt qu’un monde plus dense
Méritait de se faire habiter
Il suffisait de tortillonner
Complexifier
Diversifier
Et qu’ainsi, pour notre bonheur
Il en jaillirait bien quelque dynamique chaleur…

Oui, oui, Michabou venait du froid
Du froid tout à la ronde
Mais, créateur du monde
Il ne se contenta pas
D’un tout petit ceci-cela…

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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Ton amour danse dans mon cœur

Posted by Ysengrimus sur 21 mars 2021

Denis Thibault (Namun), Ton amour danse dans mon cœur, 2019.

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Ton amour danse dans mon cœur
Il a eu raison de mes peurs
De mes vêtements, il s’est emparé
Et il les a transformé en nudité

Ton amour danse sur ma vie
Il a métamorphosé mes soucis
En petites coccinelles discrètes
Qui se sont esquivées sans trompettes

Ton amour danse dans mon cœur
Il a ratatiné les années en heures
De l’éternité, il a fait un fugitif instant
Le tant terne est devenu tout éclatant

Ton amour danse au fond de moi
Viens t’emmitoufler dans mes bras
Ce monde, il nous faut le refaire
Commençons par nous aimer, et par ne pas le taire

Ton amour danse dans mon cœur
Et que rien n’éteigne cette vigueur
Que tes yeux se perdent dans les miens
Mon amour n’a d’égal que le tien.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Crincrin

Posted by Ysengrimus sur 21 février 2021

C’est au rythme du crincrin
Que l’on va notre chemin
En faisant la ronde
Dans le monde
Sous la lumière et dans l’ombre
On tente ce coquin de sort
Dans la vie et dans la mort
Le crincrin lire ses grands cris
Et tous les Jack Mistigris
Dansent et sautent et râlent et miaulent
Et les acteurs jouent leurs rôles
Les bonhommes brassent des bouteilles
Les monts accouchent de merveilles
Les bonnes femmes se rongent les sangs
Les cotillons comme des volcans
Les époques se tortillonnent
Toutes les nations s’émulsionnent
Les feux follettes sont achalés
Ils dansent la polka piquée
Rose Latulipe est vraiment chanceuse
La route est bien que trop neigeuse
Donc le Yâbe va resté chez lui
La musique va rouler toute la nuit
Jeux de pieds, jeux de mains, jeux de vilains
Tout ça au rythme du crincrin.

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Raymond Lévesque est parti / Bozo-les-culottes est r’venu

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2021

Raymond Lévesque (1928-2021), le magistral auteur-compositeur-interprète de l’hymne Quand les hommes vivront d’amour (composé en 1956) vient de nous quitter. Maudit qu’ça souince. C’est comme un arrachement, une partie de moi qui tombe en berne à jamais. Je pourrais pleurer, je pense… J’entends sa voix chaude, ronde, inimitable, dans ma tête, comme un chant d’oiseau de mon enfance. En 1967, il a écrit une petite protest song remarquable intitulée Bozo-les-culottes. Dans cette balade toute simple, un gars du peuple tout simple aussi, qui flottait dans le pantalon de son surnom, Bozo, faisait sauter une statue, à Montréal (un monument à la mémoire des conquérants), avec de la dynamite volée, pour dénoncer les injustices sociales et nationale du temps. En 1970, toujours selon la chanson de Raymond Lévesque (ou dans la compréhension de celle-ci, telle qu’elle perdure dans mon coeur), on fout Bozo en taule pour dix ans. Après la défaite crève-coeur du (premier) référendum de libération nationale (cette dernière, illusoire au demeurant), celui de 1980, Bozo revient (dans ma chanson à moi désormais, ma suite, mon sequel, comme on dit pour faire smart). Il sort de taule. il est revenu. Et, pour ne pas pleurer, ou crier, ou mourir, on chante, sur l’air inchangé, immuable, inaltérable, de la balade originale de Raymond Lévesque: Bozo-les-culottes est r’venu…

Raymond Lévesque (1928-2021), chansonnier, humoriste, patriote et poète

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BOZO-LES-CULOTTES EST  R’VENU

Après avoir purgé son temps
Pour un monument, c’est long, dix ans
… Bozo-les-culottes

Not’vieux patriote est r’venu
Pis laissez-moé vous dire c’qu’y a vu
… Bozo-les-culottes

Y a vu un ben drôle de pays
Qui dit ben plus non qu’y dit oui
… Bozo-les-culottes

Y a vu qu’y avait beaucoup d’polices
Pis pus beaucoup d’nationalistes
… Bozo-les-culottes

Y a vu ben des supermarchés
Mais les coops, y es a charché
… Bozo-les-culottes

Y a vu qu’les grosses révolutions
Ça s’fait encore sous forme d’élections
… Bozo-les-culottes

Fak là y a compris qu’ quatre-vingt
C’est ben soixante plus un gros vingt
… Bozo-les-culottes

Faut dire qu’Bozo s’est racorni
Faut crère que ses idées aussi
… Bozo-les-culottes

Y s’est fait dire que québécois
C’tait pu un mot ben adéquat
… Bozo-les-culottes

Qu’aujourd’hui ont dit canadien
Qu’ça fait sérieux pis qu’ça sonne ben
… Bozo-les-culottes

Le Canada, c’comme le mariage
C’t’une tradition, c’t’un héritage
… Bozo-les-culottes

Met ça dans ta pipe, mon Bozo
Et pis bourre la ben comme y faut
… Bozo-les-culottes

Bozo, ça y a donné un coup
Fak y est allé prendre un ptit coup
… Bozo-les-culottes

Pis y a crié : Vive le Québec
Dans l’tintamarre d’une discothèque
… Bozo-les-culottes

Y s’est fait dire : Change de chanson
Si tu veux pas r’tourner en prison
… Bozo-les-culottes

Fak Bozo s’est dit : Pourquoi pas
R’tourner en prison, tant qu’à ça
… Bozo-les-culottes

Y est dev’nu travailleur social
Travaille en milieu carcéral
… Bozo-les-culottes

Là y continue son combat
Cont’les factionnaires de l’état
… Bozo-les-culottes

En aidant l’citoyen, Bozo
T’as r’çu des coups d’couteaux dans l’dos
… Bozo-les-culottes

Astheur que t’aide les prisonniers
T’as rien à craindre, tu peux es truster
… Bozo-les-culottes

Des fois, Bozo r’pense au pays
Pis là y s’dit qu’c’est pas fini
… Bozo-les-culottes

Y s’dit qu’la prison est partout
En se r’dressant sous son licou
… Bozo-les-culottes

Pis y s’dit toujours qu’en lâchant pas
On va ben es scier, ces barreaux là
… Bozo-les-culottes

Mais en attendant, y vieillit
Comme tout l’monde de par el’pays
… Bozo-les-culottes

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Paul Laurendeau – 14 décembre 1980

(Tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète), 2013)

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Le caribou danseur

Posted by Ysengrimus sur 14 février 2021

Denis Thibault (Namun), Le caribou danseur, 2019.

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C’est le caribou danseur
Il est vraiment pas complexé
Il a laissé ses terreurs
Dans sa forêt mordorée
Par les ardeurs de l’automne
Et ce cervidé s’étonne
De pogner le rigodon
Quasiment plus vite que le violon
Car un caribou, ma sœur
C’est un calibre de danseur
Qui ne se dépareille pas
Et ne perd pas souvent le pas
Son secret, autant l’avouer
Autant vous le partager
Et tant pis s’il vous étonne
C’est que le caribou autochtone
Dans les rythmes et les arpèges
Malgré les loups et la neige
Danse sans se démonter
Depuis l’éternité.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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INSECTES CHOISIS (Allan Erwan Berger)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2021

Berger-Insectes-choisis

Mais il ne faut pas se faire d’illusion: Fabre ne se trompe jamais. Tous les biologistes s’accordent à reconnaître la justesse de ses observations, sauf ceux qui ne sont pas d’accord avec lui, et ils sont légion.

Boris Vian, Troubles dans les Andains, 10/18, p. 44.

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Pour prendre la mesure du trépied expressif qu’érige pour nous Allan Erwan Berger dans son recueil de pictopoèmes intitulé Insectes choisis, partons de trois pattes, qui sont aussi trois mâts, qui sont aussi trois colonnes.

La poésie lyrico-pastorale: Ber (de LauBer) est ici le compagnon de Lau (aussi de LauBer). Lau, avouons-le, est ici un tout petit peu l’accoucheur de Ber (qui, lui, ici par contre, est l’auteur exclusif des textes). Et Richard Monette, pour en rajouter dans la percutance lyrale, est ici le titrulateur du lot et l’auteur d’une postface. À l’instar de Lau (Laurendeau, votre humble serviteur), Ber(ger) affectionne d’aller chercher le vers concret qui retrouve en son feuilleté menu et friable l’image, et joue d’elle et d’évocation. Mais le lyrico-pastoral de Berger s’autonomise des papillonnades un peu vides de Lau en une jouissifade de l’exploration de formes poétiques armaturées, héritées, qu’il s’agit de mobiliser et de réinvestir en s’amusant follement, juste de ne pas trop s’en affranchir.

Les fabliaux animaliers: Berger affectionne ses sujets, ses modèles. Il se projette en eux et eux en lui. On se retrouve donc par moments au cœur de fabliaux animaliers. On nous raconte les aventures d’une punaise ou d’une abeille qui se jouèrent de ceci de par un vécu de cela, avec dialogues même parfois. Mais La Fontaine a établi sa jonction avec Dada, par l’intermédiaire autant de Queneau que d’un François d’Assise qui ne veut vraiment pas s’assir. Pochades, boutades. Un pamphlétaire sociétal bourdonne, papillonne. Il ne nous tire pas des moralités, non, non. C’est que la modernité nous surveille. Mais une discrète extase se chuinte. Et pourquoi non?

L’anecdote entomologique en prose: La jouissance que Berger tire des mondes qu’il observe et qu’il manipule aussi, dans lesquels il vit, culmine dans ses petites anecdotes entomologiques en prose. Jubilations lexicales d’abord, taxinomiques, latines-linnéennes. Mais surtout intimité charnue et chenue avec les insectes choisis qui choisissent enfin de nous dire qui ils sont, qui ils piquent, comment ils se font l’amour et la guerre. Et l’imagier Berger revient alors nous hanter, nous intriguer, nous interpeller, nous faire rire. C’est que ces vieux animaux préhistoriques qu’il capture, c’est pas juste qu’il les voit. C’est qu’il les connaît, les observe, les retrouve.

Vous accotez finement, précisément, en emboîtage, vos trois pattes/mâts/colonnes, poésie lyrico-pastorale, fabliau animalier, anecdote entomologique en prose. C’est notre trépied. Et vous posez alors, tout délicatement, très prudemment, sur ce trépied expressif d’Allan Erwan Berger, le disque lumineux, vitré, vitral, vitrail, viral, pétant, parlant, égloguant, éclatant des images d’Allan Erwan Berger. Tout est alors dit. Rhapsodie des rhapsodies et tout est rhapsodie. Ça se dit, ça se crie, mais surtout, bout d’hostie, qu’est-ce que ça pétarade, qu’est-ce que ça barouette, qu’est-ce que ça transbahute, et qu’est-ce que ça jouit.

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Allan Erwan Berger, Insectes choisis, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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Rhapsodie joyeuse

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2021

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Premier mouvement: petite quête quotidienne de joie

Je veux te voir
Je veux t’aimer
Je veux savoir
Où te rencontrer.

Les flots de joie
Les lacs de peine
S’unissent en moi
Je suis vide et pleine.

C’est le matin
Soleil, sourire
Je cherche en vain
Des mots pour me dire.

Le soir! Rentrons
Le jour s’estompe
Transformation
Du berceau en tombe.

Il faut apprendre
À jubiler
Mon oeil se cherche
Une identité.

Mon quotidien
S’use pourtant.
Je prends un bain.
J’ai une rage de dents.

Les rires et les
Bouderies s’alternent
Tout est éclat
Puis tout devient terne.

Un repas fin
Une discussion.
Viendront demain
Les répercussions.

J’étais joyeuse
J’étais souriante
Ma vie poreuse
Était luxuriante.

Puis sont venus
Les lourds nuages
Tête chenue
Il faut fuir l’orage.

Il faut chercher
Et s’alanguir
Pour retrouver
Les mots et les rires.

Les paradis
Artificiels
Sont sans merci
Et superficiels.

Les amitiés
Me rendent heureuse
Mais elles ont une
Facette sulfureuse.

Un jour, demain
Ou dans dix ans
Ce sera la fin
De ma rage de dents.

En toutes rencontres
Si pleines de joie
Les pour, les contre
Pèsent de tout leur poids.

La solution
De mes bonheurs
C’est de dire non
Aux réflexes de peur.

Et la chimie
De ma passion
Est un soucis
Qui ne dit pas son nom.

Il faut jaillir
Et s’affirmer
Parler, se dire
Et tout questionner.

Je veux te voir
Je veux t’aimer
Je veux savoir
Où te rencontrer.

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Second mouvement: lumière en recomposition

Un jour
Elle se décomposera
La force
Lumineuse qui est en moi.

Demain
Le rideau se déchirera
Soudain
Tout se recomposera.

Ma vie
Sonnera comme un appel
La glace
rencontrera le dégel.

Alors
Se retrouveront mes sœurs
Ensemble
Elles reformeront un chœur.

Le feu
Chauffera mes pieds, mes mains
Séchant
Les larmes de mes chagrins.

Le ciel
Composera sa chanson
D’étoiles
D’astres et de constellations.

Un jour
Elle se décomposera
La force
Lumineuse qui est en moi.

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Troisième mouvement: ma joie

Elle a connu des variations
Des aléas, des distorsions
Mais elle ne transigera pas
Ma joie

Elle n’est pas trop folle ni trop sage
Elle est une statue, une image
Un usufruit, un héritage
Ma joie

Elle se déverse comme un torrent
Sur les gentils, sur les méchants,
Sur les vieillards, sur les enfants
Ma joie

Elle est légère mais elle est dense
Et elle oscille comme une danse
Elle est calcul et elle est chance
Ma joie

Elle a connu des variations
Des aléas. des distorsions
Mais elle ne transigera pas
Ma joie

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