Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Poésie’ Category

Poème (réédité ou inédit) et/ou commentaire poétique

RA… RA… RASPOUTINE… (version française)

Posted by Ysengrimus sur 30 décembre 2016

Le-Thaumaturge

Il y a cent ans pilepoil aujourd’hui mourrait, dans des circonstances abruptes, Grigori Efimovitch Novyi dit Raspoutine. La chose fut évoquée, sur un ton passablement badin, en 1978 dans une chanson des années discos qui fit date et que l’on doit à un orchestre mi-caraïbe mi-allemand du nom de Boney M. En salutation distinguée au moine félon et lascif, principal inspirateur de mon roman LE THAUMATURGE ET LE COMÉDIEN, premier volet de la trilogie du CYCLE DOMANIAL, voici la version française (de mon modeste cru) de notre savoureux et inoubliable RA… RA… RASPOUTINE d’autrefois.

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RASPOUTINE
Boney M

Il y avait en Russie il y a bien des saisons
Un type grand et costaud, les yeux comme des tisons.
Beaucoup voyait en lui un être terrifiant
Mais les filles de Moscou le trouvaient plutôt craquant.
Il prêchait solennellement l’Évangile
Dans l’extase le plus parfait.
Il dégageait cette présence virile
Dont les femmes rêvaient.

RA… RA… RASPOUTINE
C’est l’amant de la tsarine.
Il est ardent. Il brûle de mille feux.
RA… RA… RASPOUTINE
Quand toute la Russie s’échine
Lui, il s’éclate. Si c’est pas honteux…

Il tient la Russie en se foutant bien du Tsar.
Il vous danse la kasachok comme une vraie superstar.
Dans les affaires d’état, c’est bien lui l’homme de l’heure
Mais il fait bien plus fort dans ses affaires de cœur.
La tsarine le prend pour un petit saint
Elle n’écoute pas les ragots.
Mystifiée, elle croit qu’il pourrait très bien
Guérir son marmot.

RA… RA… RASPOUTINE
C’est l’amant de la tsarine.
Il est ardent. Il brûle de mille feux.
RA… RA… RASPOUTINE
Quand toute la Russie s’échine
Il mène un train de vie scandaleux…

[Parlé:]
Mais finalement ses beuveries, et ses orgies, et sa soif
De pouvoir attirèrent de plus ne plus l’attention.
Des voix s’élevèrent contre ce personnage outrageux.
À corps, à cris, on réclama une solution.

“Il faut l’éliminer” déclarent ses ennemis
Mais les jolies dames s’écrient: “Ayez pitié de lui”
Cette brute de Raspoutine a tellement d’atouts
Malgré sa rudesse, elles se jetaient à son cou.
Un beau soir, des messieurs distingués
Lui tendirent un piège à rat.
“Venez donc chez nous”, lui ont-ils demandé
Et il y alla.

RA… RA… RASPOUTINE
L’amant de notre tsarine
On lui versa du poison dans son vin.
RA… RA… RASPOUTINE
Quand toute la Russie s’échine
Il fait cul-sec et s’écrie “Tout va bien”.

RA… RA… RASPOUTINE
L’amant de notre tsarine
On persévère parce qu’on veut sa peau.
RA… RA… RASPOUTINE
Quand toute la Russie s’échine
On finit par le cribler de pruneaux.

[Parlé:] Quand même, ces Russes…

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Leonard Cohen ne fera jamais mon épicerie pour moi (Nancy White)

Posted by Ysengrimus sur 11 novembre 2016

Leonard Cohen (1934-20xx)

Leonard Cohen (1934-2016)

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Le grand Leonard Cohen (1934-2016) vient de brusquement nous quitter, confirmant magistralement et grandiosement le texte savoureux de Nancy White que vous allez tout juste lire. L’auteure-compositeure-interprète canadienne anglaise Nancy White a écrit Leonard Cohen’s Never Gonna Bring My Groceries In [«Leonard Cohen ne fera jamais mon épicerie pour moi»] en 1990. La chanson figure sur son disque Momnipotent: Songs for Weary Parents [«Maman l’omnipotente: Chansons pour parents timorés»], un favori du public. À l’époque de l’enregistrement de cet album, Nancy White écrivait des chansonnettes humoristiques à thèmes inspirées par l’actualité et la vie quotidienne (topical songs) pour l’émission Sunday Morning à la radio anglaise de Radio-Canada (CBC). Elle a composé plusieurs centaines de ces chansonnettes sur une période de quinze années. On lui doit aussi les disques Gaelic Envy [«Tentation gaélique»], Pumping Irony [«De l’ironie à la pelle»], et Stickers on Fruit [«Des vignettes sur des fruits»]. Elle est aussi la co-auteure de la comédie musicale Anne and Gilbert [«Anne et Gilbert»], dont la première a eu lieu à l’Île du Prince Édouard en 2005. Madame White vit à Toronto en compagnie de ses deux filles Suzy et Maddy Wilde. Cette traduction vous est présentée ici avec son aimable permission.

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LEONARD COHEN NE FERA JAMAIS MON ÉPICERIE POUR MOI
Nancy White, 1990

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(Leonard Cohen’s never gonna bring my grocery in,
traduit de l’anglais canadien par Paul Laurendeau)

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J’écoutais une petite musique en balayant mon plancher,
J’avais les cheveux dégueus et la quarantaine avancée.
J’eus alors une révélation aussi crue qu’intermittente
Sur le thème des hommes qui nous échappent et des coups que l’on manque.
En pinçant mon double menton, je me dis avec effroi,
Leonard Cohen ne fera jamais mon épicerie pour moi.

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J’ai un enfant, un autre est en gestation. J’ai un mari.
Et, comme Leonard, j’ai les zones érogènes endolories.
Mais finalement ça me va, ce petit confort domestique
Car Warren Beatty m’épargne sa vanité antipathique.
Mais j’ai un seul regret, intégral et sincère à la fois,
Leonard Cohen ne fera jamais mon épicerie pour moi.

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Oh, Leonard et moi ensemble, ce serait une vraie splendeur,
On gratterais nos guitares en chantant fort jusqu’au petites heures!
(Enfin pas trop petites les heures, je me couche avant minuit.
Mais bon, pour un bien bref moment, je verrais le paradis.)
Oh oui, Leonard et moi, ce serait la grande décadence.
Les bouteilles de vieux rouge se videraient à une de ces cadences.
(En fait, j’évite de boire du vin, ça me donne mal à la tête,
Mais Leonard me ferait retrouver le vrai sens de la fête.)

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J’adore tout ce qu’il a écrit, sauf une petite ligne immonde:
«Nancy portait des chaussettes vertes et couchait avec tout le monde.»
Les gens pourraient penser que j’ai inspiré ce vers fatal!
Car, après tout, en ’63, j’habitais bien Montréal.
J’étais peut être son genre quand j’étais jolie, jeune, svelte, ah…
Mais aujourd’hui, Leonard ne ferait pas l’épicerie pour moi.

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Sauf que Leonard et moi, pour sûr, nous sommes de vrais âmes soeurs.
Nous pourrions tant discuter, je le sens au fond de mon coeur.
On boirait notre café noir, dans la Tour d’Ivoire du Haut Chant.
Bon ça, c’est à condition que je trouve une gardienne d’enfants.
Je suis une pauvre chanteuse qui se cherche une gardienne d’enfants.

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[Parlé] Oui, une seconde Leonard! Hé dites, peut-être que Leonard lui même pourrait garder les enfants! Oh, il serait parfait. Les filles l’adoreraient. Il pourrait leur lire des histoires et tout. Et puis, un poète, comme ça, ça ne lèverais certainement pas le nez sur un petit cinq dollars de l’heure par ci par là. Hmmm, oui, mais comment trouver son numéro de téléphone? Un instant, je suis certaine que Marie-Lynn Hammond a son numéro. Elle l’a, c’est sûr. Oh, je suis si contente! Leonard Cohen va pouvoir garder les enfants et comme ça Douglas et moi on va faire un petit saut au centre commercial pour renouveler notre réserve de papier chiotte parfumé pour la salle de bain. C’est exactement ce que j’ai l’intention de faire. Et naturellement, à la fin de la soirée, ce sera moi qui reconduirai chez lui en voiture le beau gaillard qui aura gardé les enfants…

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D’un fragment du MANIFESTE SURRÉALISTE (1924) d’André Breton

Posted by Ysengrimus sur 28 septembre 2016

manifeste-du-surrealisme

Il y a donc cinquante ans pilepoil aujourd’hui, exactement, subitement, mourrait André Breton. Laissons-le d’abord nous en parler, de son cher Surréalisme:

Les types innombrables d’images surréalistes appelleraient une classification que, pour aujourd’hui, je ne me propose pas de tenter. Les grouper selon leurs affinités particulières m’entraînerait trop loin; je veux tenir compte, essentiellement, de leur commune vertu. Pour moi, la plus forte est celle qui présente le degré d’arbitraire le plus élevé, je ne le cache pas; celle qu’on met le plus longtemps à traduire en langage pratique, soit qu’elle recèle une dose énorme de contradiction apparente, soit que l’un de ses termes en soit curieusement dérobé, soit que s’annonçant sensationnelle, elle ait l’air de se dénouer faiblement (qu’elle ferme brusquement l’angle de son compas), soit qu’elle tire d’elle-même une justification formelle dérisoire, soit qu’elle soit d’ordre hallucinatoire, soit qu’elle prête très naturellement à l’abstrait, le masque du concret, ou inversement, soit qu’elle implique la négation de quelque propriété physique élémentaire, soit qu’elle déchaîne le rire. Et voici, dans l’ordre, quelques exemples:

Le rubis du champagne. Lautréamont.

Beau comme la loi de l’arrêt du développement de la poitrine chez les adultes dont la propension à la croissance n’est pas en rapport avec la quantité de molécules que leur organisme s’assimile. Lautréamont.

Une église se dressait éclatante comme une cloche. Philippe Soupault.

Dans le sommeil de Rrose Sélavy il y a un nain sorti d’un puits qui vient manger son pain la nuit. Robert Desnos.

Sur le pont la rosée à tête de chatte se berçait. André Breton.

Un peu à gauche, dans mon firmament deviné, j’aperçois —mais sans doute n’est-ce qu’une vapeur de sang et de meurtre le brillant dépoli des perturbations de la liberté. Louis Aragon.

Dans la forêt incendiée,
Les lions étaient frais
. Roger Vitrac.

La couleur des bas d’une femme n’est pas forcément à l’image de ses yeux, ce qui a fait dire à un philosophe qu’il est inutile de nommer: «Les céphalopodes ont plus de raisons que les quadrupèdes de haïr le progrès.» Max Morise.

1° Qu’on le veuille ou non, il y a là de quoi satisfaire à plusieurs exigences de l’esprit. Toutes ces images semblent témoigner que l’esprit est mûr pour autre chose que les bénignes joies qu’en général il s’accorde. C’est la seule manière qu’il ait de faire tourner à son avantage la quantité idéale d’événements dont il est chargé. Ces images lui donnent la mesure de sa dissipation ordinaire et des inconvénients qu’elle offre pour lui. Il n’est pas mauvais qu’elles le déconcertent finalement, car déconcerter l’esprit c’est le mettre dans son tort. Les phrases que je cite y pourvoient grandement. Mais l’esprit qui les savoure en tire la certitude de se trouver dans le droit chemin; pour lui-même, il ne saurait se rendre coupable d’argutie; il n’a rien à craindre puisqu’en outre il se fait fort de tout cerner.

2° L’esprit qui plonge dans le surréalisme revit avec exaltation la meilleure part de son enfance. C’est un peu pour lui la certitude de qui, étant en train de se noyer, repasse, en moins d’une minute, tout l’insurmontable de sa vie. On me dira que ce n’est pas très encourageant. Mais je ne tiens pas à encourager ceux qui me diront cela. Des souvenirs d’enfance et de quelques autres se dégage un sentiment d’inaccaparé et par la suite de dévoyé, que je tiens pour le plus fécond qui existe. C’est peut-être l’enfance qui approche le plus de la «vraie vie»; l’enfance au-delà de laquelle l’homme ne dispose, en plus de son laissez-passer, que de quelques billets de faveur; l’enfance où tout concourait cependant à la possession efficace, et sans aléas, de soi-même. Grâce au surréalisme, il semble que ces chances reviennent. C’est comme si l’on courait encore à son salut, ou à sa perte. On revit, dans l’ombre, une terreur précieuse. Dieu merci, ce n’est encore que le Purgatoire. On traverse, avec un tressaillement, ce que les occultistes appellent des paysages dangereux. Je suscite sur mes pas des monstres qui guettent; ils ne sont pas encore trop malintentionnés à mon égard et je ne suis pas perdu, puisque je les crains. Voici «les éléphants à tête de femme et les lions volants» que, Soupault et moi, nous tremblâmes naguère de rencontrer, voici le «poisson soluble» qui m’effraye bien encore un peu. POISSON SOLUBLE, n’est-ce pas moi le poisson soluble, je suis né sous le signe des Poissons et l’homme est soluble dans sa pensée! La faune et la flore du surréalisme sont inavouables.

3° Je ne crois pas au prochain établissement d’un poncif surréaliste. Les caractères communs à tous les textes du genre, parmi lesquels ceux que je viens de signaler et beaucoup d’autres que seules pourraient nous livrer une analyse logique et une analyse grammaticale serrées, ne s’opposent pas à une certaine évolution de la prose surréaliste dans le temps. Venant après quantité d’essais auxquels je me suis livré dans ce sens depuis cinq ans et dont j’ai la faiblesse de juger la plupart extrêmement désordonnés, les historiettes qui forment la suite de ce volume m’en fournissent une preuve flagrante. Je ne les tiens à cause de cela, ni pour plus dignes, ni pour plus indignes, de figurer aux yeux du lecteur les gains que l’apport surréaliste est susceptible de faire réaliser à sa conscience. […]

Ce monde n’est que très relativement à la mesure de la pensée et les incidents de ce genre ne sont que les épisodes jusqu’ici les plus marquants d’une guerre d’indépendance à laquelle je me fais gloire de participer. Le surréalisme est le «rayon invisible» qui nous permettra un jour de l’emporter sur nos adversaires. «Tu ne trembles plus, carcasse.» Cet été les roses sont bleues; le bois c’est du verre. La terre drapée dans sa verdure me fait aussi peu d’effet qu’un revenant. C’est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginaires. L’existence est ailleurs.

André Breton, fin du Manifeste du Surréalisme, 1924

On y est donc. Tripatif, le Surréalisme est verbal et pictural, blablateux et croûteux. Il est le grand écart du dire et du montrer, du dégoiser et du triturer. Il est l’anti-ordinaire. Et sa crise débute là, juste là. Car ce qui fut sera, ma foi, et ce qui est ne fut pas. D’introduire les lionnesses fraîches ou les roses bleues, le Surréalisme les installe, les banalise, les instaure dans le champ, elles qui flageolaient dans le barbouille-bourbier ambivalent des demi-mesures moirées de notre flatulent imaginaire. Fatalement, le Surréalisme relaie, en aval, la banalisation qu’il affectait tant, en amont, de subvertir. Il congèle, il récupère, il pétrifie, il effigi-fige. Matois, conique, ployé, mœbiusesque, il s’en rend hautement cours des comptes, du reste. Il craint, il fiente, il troullardise. Il s’avise de la fatalité de la course en avant qui le triture, le ceint et le ceinture. Le Surréalisme, dans l’urgence qu’il engendre, se démarque par avance de ceux qui se démarqueront par la suite de lui. Plâtras effrité chuintant l’angoisse de son existe-temps-ciel, il anticipiote ses schisme en grimaçant comme un gargouille de flan flageolant.

Revenons à la lancinante fatalité du flingue, qui colle aux guêtres de Breton comme un mauvais grumeau au cul du grand dada-joual cosmique, tirant lui-même, en boudant blême, la charrette pénitente de tous nos ennuis mondio-visionnisés. Breton a dit, j’invente pas ça, on le sait tous: «L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule.» Cet acte aujourd’hui se fait. Il est plus surréaliste et imaginaire, il est réaliste et factuel. Il en perd ainsi toute ampleur imaginaire et, axiologie à part, c’est moins sa fort questionnable moralité que sa banalité cruelle qui l’extirpe de toute motricité artistique… et on va pas pleurer pour une telle perte de chic. Prenez des photos de la Victoire Pas-de-Tête de Samoa-troce, faites en des photocopies bien grisâtres, roulez-les en papillotes et chiquez vous les en vous promenant le long de la rivière rougie par le soleil couchant et c’est le fil de l’eau de feu qui vous paraîtra de loin plus surréaliste que la teneur rabougrie, amère et malingre de votre chique helléno-statuaire. Lulu Banalité tue le surréel autant que Mimi Criminalité le poisse de sanguinoles larmoyantes et de larmes sanglantes. On ne va pas s’étendre et pavoiser face à un monde qui lui, déjà indubitablement, s’est couché. Flinguer n’est plus surréaliser, c’est sinistrement réaliser. C’est dit, c’est plié.

Et voici d’ici le défi. Je défie l’univers carnassier et délétère des Teste du Temps de formuler un critère imparable démarquant le Surréalisme de Dada. Quand on y fouille et y touille, c’est pour ne trouver que des arabesques chicanières entre roulures-proxos fondatrices, principalement (mais pas exclusivement) Tristan Tzara (pour Dada) VER-SUCE André Breton (pour le surréalisme). Mondain comme mon grain de sable dans la clepsydre hydraulique des têtes d’eau chercheuses qui conséquemment n’ont rien su trouver de bien miroitant sur la Quête Ion. Sauf que moi, j’ai formulé de longue date mon critère de démarcationisme entre Dada et Surréalisme. C’est arrivé à cause de ma copine qui vit en Chine et qui, ce jour là, se rendit au Ghana et y tomba dans un égout, se rompant plusieurs os. La revoici halée hors de lalalalala et re-catapultée en Chine, Machine, en chaise roulante et qui m’écrit ses déboires. De l’autre bout du monde, je lui rétorque de continuer d’écrire, qu’elle a désormais du corpus en masse de super bons matériaux bien charnus. Aussi effectif et historico-socialement factuel que les coups de flingues post-bretonniens dans les rues contemporaines, ceci est aussi, comme on le dirait en parler ordinaire: surréaliste. «Mais c’est surréaliste, ce que tu me dis là, Paul» qu’elle pourrait me brâmer sur ce point, ma cocotte sino-ghanéenne à roulettes. Pourrait pas trop dire, par contre, en parler ordinaire spontané toujours: «Mais c’est dadaïste, ce que tu me dis là, Paul». Et c’est le André Breton qui, une fois de plus l’a dans le cul pour ce qui en est d’échapper à la banalité factuelle contemporaine devant le Tristan Tzara. Raplapla. Comme le disait déjà Salvador Dali (avec bien plus de fatuité et bien moins de sens empirique): le Surréalisme, c’est moi… et les autres. Ben oui, puisqu’on le fait sans rougir ni mugir de la qualifier de surréaliste, la vie…

À ce point–ci de mon développement bretonnant, je ne résiste plus à l’envie de vous balancer mon texte surréaliste fondateur. Écrit en mars 1975 (j’avais donc 17 ans — l’enfance où tout concourait cependant à la possession efficace, et sans aléas, de soi-même), rafraîchi trente ans plus tard, circa 2005 (notamment par l’ajout matois et incisif du préfixe cyber-), comme texte (lyrics) sur la mélodie Easy Winner de Scott Joplin. Enfourne-ça dans ton giron, André Breton.

Imaginez

Faites un petit effort en point d’orque.
Je vais vous demander d’imaginer.

Imaginez un physicien qui fait du chameau en Suisse.
Imaginez un crapaud tout vert qui fume de la réglisse.
Imaginez une soupe dont les pois se transforment en grelots.
On un alligator à claque,
Une toupie hamac,
L’inventeur du pou robot.

Un hippopotame bleu
Qui permute
Des logarithmes ionisés
Sur la lune
En avalant de l’arak
Multicolore
Et radioactif.

Imaginez le château Frontenac mâchant une chique d’LSD.
Imaginez un Larousse en trois tomes qui danse le yéyé.
De l’imaginer, ce serait malaisé.

Imaginez Abraham Lincoln à poil sur papier glacé.
Imaginez un surmulot rose conduisant un cabriolet.
Imaginez une locomotive qui broute des pissenlits.
Ou un billet de huit dollars,
Des lunettes pour canards,
Un œuf qui se reproduit.

Ou encore la tour Eiffel prenant le thé avec Big Ben.
Éléphants microscopiques,
Escargots sautillants.
Cobras chanteurs dans un caf’conc’ à Paris.
Ou bien encore
Un cheval mou
Se digérant au soleil,
Et qui chlingue
Ce grand parfum
De numéro quatre-vingt-douze,
Et qui n’a peur des jupitériens.

Ah si seulement les Agatha Christie se dissolvaient.
Ah si seulement les dentistes du Pôle Sud
Aimaient le plancton
Rose à pois verts
Et colérique.
Imaginez, imaginez, une pyramide carrée.
Ou bien encore une armée composé d’un quidam
Manchot, cul-de-jatte
Et paralytique.

Allez, imaginez, tout ce que vous voudrez.
Car pour l’imagination, tout est permis.
Mais c’est pas si facile que ça.
Et ce monde lapidaire
De l’imaginaire
Peuplé de cadavres exquis,
Il n’est pas si
Hirsute ou biscornu que ça.

Imaginez un papier buvard servant de langue à Churchill.
Imaginez le lumpenprolétariat guindé, en habits de ville.
Imaginez un cyber-nabab que trouble l’inflation.
Et en conclusion
Essayez d’imaginer une énumération
Qui étale Prévert
De tout son long.

(tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé, 2013)

Voilà. Imaginez. Le Surréalisme forgé en clef… Oyez, oyez… On catapulte ça puis, tout de Mânes, on essouffle. J’en ferais peut-être cent des comme celui-là mais j’en ferais pas mille, tu vois. La faune du surréalisme est pas juste inavouable, elle est fatalement peu multipliable, surtout si on force. Si on laisse aller par contre, elle fulmine, culmine et exponentialise. Ben Beau Dommage & Banco. Y a qu’à se tourner vers l’internet, le grand cloaque absolu et épormyable du Surréalisme et du Dadaïsme. Imaginez (derechef) la prédiction en 1916. Un jour les mecs et les nanas, ils se tourneront vers un écran-clavier et y éructeront en VERBUM et en PICTURA des torrents de Surréalismo-dadaïsme qui deviendront automatiquement disponibles et reproductibles sans distinction ni discrimination pour la planète entière. Ni Tzara ni Breton l’avaient vu venir, celle-là, nom d’un mirliton.

Et pourtant c’est désormais tellement factuel et banal qu’on ne le voit plus se débiter, se débiner, nous non plus. Et Breton, sur l’entremet, eh ben, il en reste de craie…

Portrait d’André Breton par Victor Brauner (1934)

Portrait d’André Breton par Victor Brauner (1934)

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Ma rencontre avec Diane Larose, artiste peintre

Posted by Ysengrimus sur 21 août 2016

Petite-ecole-jaune

On ne peut pas encore tout à fait dire que l’été se termine mais disons qu’il avance. Cet été 2016 aura été absolument magnifique. Je décide donc, ce matin là, de faire une petite promenade badine en direction de la Petite École Jaune, galerie d’art miniature installée sur le chemin d’Oka, dans une ancienne école de rang deux-montagnaise, aujourd’hui réaménagée et, je vous le donne en mille, peinte en jaune. Depuis un moment, je me dis que je dois aller l’écornifler un petit brin, avant qu’elle ne ferme, avec la fin de la saison. Et ce jour là, sur le balcon avant de la Petite École Jaune, il y a Diane Larose, artiste peintre, installée, assise, concentrée, une brosse à la main, devant un chevalet bas perché. La toile est blanche mais ne le restera pas longtemps. Cette artiste me confiera en effet bientôt que le syndrome de la toile blanche ne la turlupine pour tout dire comme qui dirait absolument pas.

Cherchant à éviter de la déranger dans son travail en gestation, j’entre, la contourne silencieusement, et investis la petite galerie. Diane Larose me suit aussitôt et bientôt voici que nous conversons arts. Elle me parle de son fils, un irlandais tonique qui écrit parfois de la poésie en se basant sur les œuvres picturales et plastiques de sa maman. Parfaitement charmant. Elle me fait voir une de ses œuvres picturales exposée, dont voici la reproduction photographique, tirée du catalogue de Diane Larose.

Diane Larose. PLUIES ACIDES (2013). Acrylique sur toile. Dimension sans cadre: 30’’ X 24’’

Diane Larose. PLUIES ACIDES (2013). Acrylique sur toile. Dimension sans cadre: 30’’ X 24’’

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Prostrée, funeste, la toile est passablement prenante. On y sent presque tactilement la facture saillante, dure, ployable mais fixe, sensuelle mais aigre, de l’acrylique. Et ce ciel incandescent et ces dégoudines (avec d, j’insiste) lavasses, livides et volontairement négligées sont cuisants. Triste. Amer. Forclos. Urbain à l’ancienne. On dirait pourtant que ça irradie fort, que ça a mal. Ce serait Montréal avant la construction de la Place Ville-Marie, me dit-elle. C’est surtout une protestation implicite envers ce qu’un certain temps fait de nos villes. Diane Larose me demande si je suis artiste. Je lui susurre avec aise que je fais plus dans le verbal que dans le pictural et qu’ainsi, si ça l’amuse, je clopine un petit saut chez moi et lui écris ipso facto un court poème, basé sur la toile Pluies acides ici présente. Elle semble intriguée par l’idée et comme les paroles me roulent déjà assez furieusement dans la tête, je m’empresse de rentrer à la maison pour éviter que des giclées de texte ne me dégoudinent [sic] par les oreilles et se perdent dans de la terre sale, comme la pluie en pleurs sur l’œil de tristesse et de rage de la toile de Diane Larose. Chemin d’Oka. Cottage blanc. Écritoire. Poulet plié. Stylo-bille. Je couche alors, sans rature selon mon habitude, le petit jeu de demis-alexandrins suivant:

Les rougeurs de la ville

Les rougeurs de la ville
Ensanglantent une toile
Pour qu’un ciel sans étoile
Chuinte sa vile bile.

L’industrie de la mort
S’urbanise de bon ton
Et le noir du charbon
Rougit au feu des torts.

Puis il ne reste qu’un vide
Sous des gouttes mises à plat.
Vous méprisez nos lois,
Pluies de sang, pluies acides.

Ça tient. Je tire alors de ma bibliothèque un des exemplaires gracieux de mon recueil Poésie d’outre-ville. Je l’ouvre à la première page de garde et y recopie le poème, suivi d’une signature. Je retourne dare-dare à la Petite École Jaune. La peintre Diane Larose y est toujours. Nous nous posons devant son tableau et je lui lis mon court poème. Elle semble particulièrement satisfaite. Elle prétend même en ressentir quelque chose comme des picotements cutanés. Merveilleux vibrato charnel du verbe…

Et Diane Larose attrape alors le ballon et, sportive, le renvoie, aérien, en arabesque. Ainsi, elle décide avec naturel et délié, dans la spontanéité du mouvement, de faire répondre la bergère au berger. Elle me suggère de revenir la voir dans quelques heures. Elle aura alors peint un tableau pour moi, qu’elle me donnera en échange amical de ce poème et de ce recueil. Je disparais et reviens à l’heure qu’elle m’a indiquée.

La toile est là. Une eau fluviale froide et tumultueuse nous y sépare d’une petite chaîne de montagnes précambriennes noire vif et d’un ciel plus doux que l’eau qui, elle, est dure et puissante. Peint de mémoire, l’espace évoqué procèderait partiellement (semi-figurativement, semi-imaginairement) de la région de Kamouraska. Sur bâbord, un feuillu effeuillé, maigre et tourmenté, lacère le côté jardin du premier plan, comme une balafre annonçant fatalement toutes les ouvertures de nos débuts de fins d’automne. Autant Pluies acides est urbain, industriel, chimique, torride. Autant celui-ci est nature, atavique, torrentiel, glacial. Pluies acides est monochrome dans les rouge (pas vraiment, hein, car il y a du noir et d’autres couleurs aussi, qui cherchent, dans la flotte stagnante au ras du sol, à percer outre-ville). Celui-ci est monochrome dans les bleus (et les noirs de montagnes et les blancs de nuages et d’écume). Il s’intitule La bleutée du fleuve. Et c’est peint au couteau. En voici la reproduction photo.

Diane Larose. LA BLEUTÉE DU FLEUVE (2016). huile sur toile monochrome peinte au couteau. Dimension sans cadre: 14’’ X 18’’.

Diane Larose. LA BLEUTÉE DU FLEUVE (2016). huile sur toile monochrome peinte au couteau. Dimension sans cadre: 14’’ X 18’’.

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Diane Larose me parle alors un peu du dosage des luminosités dans le monochrome. Elle le fait en me montrant d’un geste ami et magistral le superbe ciel au beau fixe de ce si bel été 2016. Il semble que, lors de la mise en forme d’un tableau paysager, il faille infailliblement décider d’où le soleil se manifeste, même si on ne le dépeint pas ouvertement dans le cadre. Sur le tableau La bleutée du fleuve, le soleil est franchement à tribord, côté cour et, en l’air, fatalement. La teinte du ciel et celle du fleuve s’en trouvent subtilement altérées. Ah, mais rien n’est simple dans les replis de ces mondes qui reproduisent nos mondes.

On parle quelque temps de peinture, et du travail des musiciens (Diane Larose joue aussi de la guitare six cordes) et des paroliers (votre humble serviteur en patins de la dive parole). Puis on se fixe un autre rendez-vous, deux jours plus tard, même lieu, pour que je récupère mon tableau, quand il sera sec.

[Le surlendemain]… Et… une fois n’est pas coutume hic et nunc, je fais dans le blogging instantanéiste. Trempé comme une soupe, je viens tout juste de me rendre aujourd’hui à la Petite École Jaune pour y prendre livraison de mon tableau. Le temps est de fait fort maussade pour dire que, pour le coup, il pleut des cordes (J’espère de tout cœur que c’est pas de la pluie acide). Le personnel est en train d’attendre les artistes qui vont venir démonter la petite galerie d’exposition. Diane Larose, en grande forme, plante deux petits pitons (un en haut et un en bas) et noue une corde dans le dos de mon tableau, afin que je puisse le convoyer face contre le sol, un plastique dans le dos. La saison estivale est bel et bien finie et je ramène ma toile, qui prendra une autre semaine pour finir de sécher, au pas de charge, sous la pluie battante. Bon, vlan, c’est fait. J’ai maintenant la toile La bleutée du fleuve avec moi. Derrière, il est écrit: M. Laurendeau. En remerciement de votre générosité. Diane Larose, 2016.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Casey au bâton (Ernest Lawrence Thayer)

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2016

Caseyatthebatlookalike

Écrit il y a plus de cent-vingt ans ans, ce poème mi-lyrique mi-satirique, très connu aux USA, attendait encore sa traduction française. Et pour cause. Le problème qu’il pose est moins linguistique qu’ethnoculturel. Il s’agit de traduire le baseball, jeu et institution culturelle strictement américains dont la terminologie française n’existe qu’en un endroit au monde: le Québec (et le Canada francophone). Ce texte, version américaine de la leçon universelle véhiculée depuis Ésope dans Le lièvre et la tortue, est doté d’une chute qui en fait en soi une petite rareté de la littérature continentale. Beaucoup d’américains et de canadiens anglophones connaissent d’ailleurs par cœur la si triste dernière strophe de la version originale de ce poème. La présente traduction de ce délice insolite se veut un hommage à tous ces commentateurs sportifs qui ont bercé les langueurs radiophoniques estivales de notre enfance dans la belle langue de chez nous, qui peut tout dire et trouve toujours les mots pour le dire.

Casey au bâton
Ernest Lawrence Thayer (titre original: Casey at the bat)
Traduction : Paul Laurendeau – 2008
Paru initialement dans le San Francisco Examiner, le 3 juin 1888.

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Ça n’aillait pas fort pour les joueurs de Mudville ce jour là.
Juste une dernière manche à jouer, sur un compte de cinq à trois.
Cooney meurt au premier but, Barrow rate le même coussin.
Et un silence opaque et dense envahit les gradins.

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Quelques personnes s’en vont déjà, ne comptant plus sur rien.
Mais la plupart garde l’espoir, cet éternel lot humain.
Ils se disent, si seulement Casey pouvait monter au front
Ça changerait l’enjeu des mises d’avoir Casey au bâton.

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Mais Flynn et Jimmy Blake précèdent Casey dans l’alignement.
Le premier est un incapable. L’autre est un impotent.
Et la foule mélancolique ne se fait pas d’illusion.
Il semble quasi impossible que Casey vienne au bâton.

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Mais soudain Flynn cogne un simple, à la surprise générale.
Puis Blake le mal aimé déchiquette le cuir de la balle.
Quand la poussière retombe et qu’on voit ce qui s’est passé,
Blake étreint le deuxième but, Flynn au troisième est perché.

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Issue de cinq mille gorges, une unanime clameur jaillit.
Elle roule dans la vallée, elle fait frémir les verts taillis,
Elle percute le flanc des montagnes, résonne dans les vallons
Car Casey, le grand Casey va s’avancer au bâton.

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Élégant, très à l’aise Casey marche et prend position.
Il sourit, assure une pose de complète décontraction,
Ajuste son couvre-chef sous un tonnerre d’acclamations.
Plus de doute dans le moindre esprit : Casey est au bâton.

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Dix mille yeux ronds se braquent sur lui. Il empoigne la poussière,
Se frotte les mains, se claque les paumes. Cinq mille voix vocifèrent.
Quand le lanceur lève le bras et que la balle quitte sa main,
Casey a l’oeil plein de mépris et le sourire en coin.

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La sphère gainée de cuir fend l’air, propulsée promptement
Et Casey la regarde voler, d’un air indifférent.
Le long du frappeur impavide file le projectile.
«Une prise!» crie l’arbitre. Casey dit : « Elle était trop facile ».

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De l’estrade noire de monde jaillit un cri tonitruant
Comme quand la mer frappe les falaises par un jour de gros temps.
«Mort à l’arbitre» peste une voix quelque part sur les gradins.
On mettrait bien l’arbitre à mal, mais Casey lève une main.

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Il signale ainsi que le jeu continue et qu’il faut
Faire preuve de charité chrétienne. On se tait tout là haut.
Casey fait signe au lanceur de lancer. Celui-ci vise.
Casey ne s’élance toujours pas. L’arbitre annonce : « Deux prises ! »

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«Vendu!» s’écrie la multitude. L’écho répond «Vendu!»
Mais le regard de Casey fait taire la foule éperdue.
On voit que le frappeur tendu, livide prend position.
La prochaine balle sera frappée par Casey pour de bon.

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Casey ne sourit plus. Il hait. Il a les dents serrées.
Au dessus du marbre, un bâton se met à s’agiter.
Voici que le lanceur agit et que la balle s’échappe.
Voici que ce bâton fend l’air. Casey s’élance et frappe.

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Quelque part dans ce beau pays, le soleil brille et luit.
Quelque part un concert a lieu. Quelque part on sourit.
Quelque part des gens chantent, des enfants sautent à cloche-pied.
Mais Mudville est sans joie : le grand Casey est retiré.

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Tu pourrais avoir des petits problèmes

Posted by Ysengrimus sur 3 juin 2016

Montreal

Il y a quatre-vingt dix ans pile-poil naissait Allen Ginsberg (1926-1997). Je veux le saluer du fond du cœur avec cette adaptation montréalaise de son poème new-yorkais,“You Might Get in Trouble” tiré du recueil Ego Confessions, 1974-1977):

TU POURRAIS AVOIR DES PETITS PROBLÈMES

En ouvrant une fenêtre d’autobus à Montréal,
Tu pourrais t’infliger une infection virale fatale.
Les bras écartés, juste devant la rue Berri,
Tu pourrais te ballonner une hernie.
En traversant la rue Ontario,
Tu pourrais trébucher dans un nid-de-poule vaste, ample, costaud.
Ou encore, tu pourrais te faire rouler sur la gueule par un taxi,
Dans la côte Saint-Denis.
Ce serait quand même quelque chose de magistral
Que d’agoniser, tragique, fatal,
Juste à côté
Du Carré Saint Louis,
Ventre-Saint-Gris.
Bon, bon, enfin, pas besoin de devenir aussi blême.
Le fait est qu’effectivement tu pourrais avoir des petits problèmes.

En labourant ton champ, dans le coin de Sainte Dorothée,
Ta charrue pourrait capoter
Et te tomber en plein sur une oreille.
Tu pourrais aussi te faire sectionner la susdite oreille
En arrêtant un toxicomane
Qui, avec un couteau brandi, titube, se pavane.
Ou tu pourrais mourir subitement, au milieu d’une conversation rageuse, assassine
Avec un des multiples chauffards de la rue Sainte-Catherine.
Ou encore, pendant que tu plaides ta cause perdue devant la Cour d’appel,
Quelque flingueur perfide pourrait te brûler la cervelle.

Il n’y a rien que tu puisses faire pour rester intégralement net.
En prenant des bains de glace et de neige,
Tu pourrais te pogner un de ces coups de frette.
L’épidémie de grippe-cochon est très en vogue en ce moment,
Enfin, d’après les autorités, évidemment.

(Tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète), 2013)

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La Fondation Cloporte

Posted by Ysengrimus sur 21 mars 2016

Tableau de blattes
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Le docteur Cégismond Lajoie-Boniface, docteur ès lettres du Collège de Suspicion. Chevalier de l’Ordre de Diafoirus, 7ième Cercle du Grand Universel, Patalinguisticiste en l’Université Lancastre, de Fort Rouillé, dit, redit, rapporte:

Au Collège de Suspicion,
Le Professeur Cloporte
Explicitait avec passion
L’organigramme des nations
Et familles cloportes.
Blattes, cancrelats, coquerelles,
Tous reliés par les ficelles
Du grand schéma Cloporte,
Étaient épinglés sur la planche
Encyclopédiquement blanche
De l’éminent Cloporte.
Science complète et ramifiée
Que la cloportie classifiée.
Et, que le diable emporte
Toute objection inamicale
Au classement grammatical,
Achevé, du Cloporte.

Au Collège de Suspicion
Se glissa sous la porte,
Attiré par la pestilence
Dans la salle de conférence
Du professeur Cloporte,
Un de ces cancrelats dorés,
Banal, mais non répertorié
Qu’un vent taquin apporte
Toujours au moment fatidique.
Vif le prof le voit, cille, et tique…
L’impertinence est forte.
Ce sot boulet de moins d’un gramme
Anéantit l’organigramme
Qui croule, lettre morte…

Le docteur procède ici au jeu de pied approprié, pulvérisant quelque insecte importun

Discret, notre émule de Mendel
Sauve d’un frottis de semelle
La Fondation Cloporte.

Tableau de blattes

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Dada!

Posted by Ysengrimus sur 8 février 2016

Il y a cent ans pile-poil, Tristan TZARA fonde DADA. Cela se fit comme suit… Un peu plus de deux ans plus tard paraissait le manifeste suivant:

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Tristan Tzara, Manifeste Dada, 23 mars 1918

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« Pour lancer un manifeste il faut vouloir : A.B.C.,
foudroyer contre 1, 2, 3,
s’énerver et aiguiser les ailes pour conquérir et répandre de petits et de grands a, b, c, signer, crier, jurer, arranger la prose sous une forme d’évidence absolue, irréfutable, prouver son non-plus-ultra et soutenir que la nouveauté ressemble à la vie comme la dernière apparition d’une cocotte prouve l’essentiel de Dieu. Son existence fut déjà prouvée par l’accordéon, le paysage et la parole douce. Imposer son A.B.C. est une chose naturelle, — donc regrettable. Tout le monde le fait sous une forme de cristalbluffmadone, système monétaire, produit pharmaceutique, jambe nue conviant au printemps ardent et stérile. L’amour de la nouveauté est la croix sympathique, fait preuve d’un je m’enfoutisme naïf, signe sans cause, passager, positif. Mais ce besoin est aussi vieilli. En donnant à l’art l’impulsion de la suprême simplicité : nouveauté, on est humain et vrai envers l’amusement, impulsif, vibrant pour crucifier l’ennui. Au carrefour des lumières, alerte, attentif, en guettant les années, dans la forêt.
J’écris un manifeste et je ne veux rien, je dis pourtant certaines choses et je suis par principe contre les manifestes, comme je suis aussi contre les principes (décilitres pour la valeur morale de toute phrase — trop de commodité; l’approximation fut inventée par les impressionnistes). J’écris ce manifeste pour montrer qu’on peut faire les actions opposées ensemble, dans une seule fraîche respiration; je suis contre l’action; pour la continuelle contradiction, pour l’affirmation aussi, je ne suis ni pour ni contre et je n’explique pas car je hais le bon sens. DADA — voilà un mot qui mène des idées à la chasse; chaque bourgeois est un petit dramaturge, invente des propos différents, au lieu de placer les personnages convenables au niveau de son intelligence, chrysalides sur les chaises, cherche les causes ou les buts (suivant la méthode psychanalytique qu’il pratique) pour cimenter son intrigue, histoire qui parle et se définit. Chaque spectateur est un intrigant, s’il cherche à expliquer un mot (connaître!). Du refuge ouaté des complications serpentines, il faut manipuler ses instincts. De là les malheurs de la vie conjugale.
Expliquer: Amusement des ventre rouges aux moulins des crânes vides.

DADA NE SIGNIFIE RIEN
Si l’on trouve futile et si l’on ne perd son temps pour un mot qui ne signifie rien… La première pensée qui tourne dans ces têtes est de l’ordre bactériologique: trouver son origine étymologique, historique ou psychologique, au moins. On apprend dans les journaux que les nègres Krou appellent la queue d’une vache sainte: DADA. Le cube et la mère en une certaine contrée d’Italie: DADA. Un cheval de bois, la nourrice, double affirmation en russe et en roumain: DADA. De savants journalistes y voient un art pour les bébés, d’autres saints jésusapellantlespetitsenfants du jour, le retour à un primitivisme sec et bruyant, bruyant et monotone. On ne construit pas sur un mot la sensibilité; toute construction converge à la perfection qui ennuie, idée stagnante d’un marécage doré, relatif produit humain. L’œuvre d’art ne doit pas être la beauté en elle-même, car elle est morte; ni gaie ni triste, ni claire, ni obscure, réjouir ou maltraiter les individualités en leur servant les gâteaux des auréoles saintes ou les sueurs d’une course cambrée à travers les atmosphères. Une œuvre d’art n’est jamais belle, par décret, objectivement, pour tous. La critique est donc inutile, elle n’existe que subjectivement, pour chacun, et sans le moindre caractère de généralité. Croit-on avoir trouvé la base psychique commune à toute l’humanité? L’essai de Jésus et la bible couvrent sous leurs ailes larges et bienveillantes: la merde, les bêtes, les journées.
Comment veut-on ordonner le chaos qui constitue cette infinie informe variation : l’homme? Le principe: «aime ton prochain» est une hypocrisie. «Connais-toi» est une utopie mais plus acceptable car elle contient la méchanceté en elle. Pas de pitié. Il nous reste après le carnage l’espoir d’une humanité purifiée. Je parle toujours de moi puisque je ne veux convaincre, je n’ai pas le droit d’entraîner d’autres dans mon fleuve, je n’oblige personne à me suivre et tout le monde fait son art à sa façon, s’il connaît le joie montant en flèches vers les couches astrales, ou celle qui descend dans les mines aux fleurs de cadavres et des spasmes fertiles. Stalactites: les chercher partout, dans les crèches agrandies par la douleur, les yeux blancs comme les lièvres des anges. Ainsi naquit DADA d’un besoin d’indépendance, de méfiance envers la communauté. Ceux qui appartiennent à nous gardent leur liberté. Nous ne reconnaissons aucune théorie. Nous avons assez des académies cubistes et futuristes: laboratoires d’idées formelles. Fait-on l’art pour gagner de l’argent et caresser les gentils bourgeois? Les rimes sonnent l’assonance des monnaies et l’inflexion glisse le long de la ligne du ventre de profil. Tous les groupements d’artistes ont abouti à cette banque en chevauchant sur diverses comètes. La porte ouverte aux possibilités de se vautrer dans les coussins et la nourriture.
Ici nous jetons l’ancre dans la terre grasse.
Ici nous avons le droit de proclamer car nous avons connu les frissons et l’éveil. Revenants ivres d’énergie nous enfonçons le trident dans la chair insoucieuse. Nous sommes ruissellements de malédictions en abondance tropique de végétations vertigineuses, gomme et pluie est notre sueur, nous saignons et brûlons la soif, notre sang est vigueur.
Le cubisme naquit de la simple façon de regarder l’objet: Cézanne peignait une tasse 20 centimètres plus bas que ses yeux, les cubistes la regardent d’en haut, d’autres compliquent l’apparence en faisant une section perpendiculaire et en l’arrangeant sagement à côté. (Je n’oublie pas les créateurs, ni les grandes raisons de la matière qu’ils rendirent définitives.) Le futuriste voit la même tasse en mouvement, une succession d’objet l’un à côté de l’autre agrémentée malicieusement de quelques lignes-forces. Cela n’empêche que la toile soit une bonne ou mauvaise peinture destinée au placement des capitaux intellectuels. Le peintre nouveau crée un monde, dont les éléments sont aussi les moyens, une œuvre sobre et définie, sans argument. L’artiste nouveau proteste: il ne peint plus (reproduction symbolique et illusionniste) mais crée directement en pierre, bois, fer, étain, des rocs, des organismes locomotives pouvant être tournés de tous les côtés par le vent limpide de la sensation momentanée.
Toute œuvre picturale ou plastique est inutile; qu’il soit un monstre qui fait peur aux esprits serviles, et non douceâtre pour orner les réfectoires des animaux en costumes humains, illustrations de cette triste fable de l’humanité. — Un tableau est l’art de faire se rencontrer deux lignes géométriquement constatées parallèles, sur une toile, devant nos yeux, dans la réalité d’un monde transposé suivant de nouvelles conditions et possibilités. Ce monde n’est pas spécifié ni défini dans l’œuvre, il appartient dans ses innombrables variations au spectateur. Pour son créateur, il est sans cause et sans théorie.
Ordre = désordre; moi = non-moi; affirmation = négation : rayonnements suprêmes d’un art absolu. Absolu en pureté de chaos cosmique et ordonné, éternel dans la globule seconde sans durée, sans respiration, sans lumière, sans contrôle. J’aime une œuvre ancienne pour sa nouveauté. Il n’y a que le contraste qui nous relie au passé. Les écrivains qui enseignent la morale et discutent ou améliorent la base psychologique ont, à part un désir caché de gagner, une connaissance ridicule de la vie, qu’ils ont classifiée, partagée, canalisée; ils s’entêtent à voir danser les catégories lorsqu’ils battent la mesure. Leurs lecteurs ricanent et continuent: à quoi bon?
Il y a une littérature qui n’arrive pas jusqu’à la masse vorace. œuvre de créateurs, sortie d’une vraie nécessité de l’auteur, et pour lui. Connaissance d’un suprême égoïsme, où les bois s’étiolent. Chaque page doit exploser, soit par le sérieux profond et lourd, le tourbillon, le vertige, le nouveau, l’éternel, par la blague écrasante, par l’enthousiasme des principes ou par la façon d’être imprimée. Voilà un monde chancelant qui fuit, fiancé aux grelots de la gamme infernale, voilà de l’autre côté: des hommes nouveaux. Rudes, bondissants, chevaucheurs de hoquets. Voilà un monde mutilé et les médicastres littéraires en mal d’amélioration.
Je vous dis: il n’y a pas de commencement et nous ne tremblons pas, nous ne sommes pas sentimentaux. Nous déchirons, vent furieux, le linge des nuages et des prières, et préparons le grand spectacle du désastre, l’incendie, la décomposition. Préparons la suppression du deuil et remplaçons les larmes par les sirènes tendues d’un continent à l’autre. Pavillons de joie intense et veufs de la tristesse du poison. DADA est l’enseigne de l’abstraction; la réclame et les affaires sont aussi des éléments poétiques.
Je détruis les tiroirs du cerveau et ceux de l’organisation sociale: démoraliser partout et jeter la main du ciel en enfer, les yeux de l’enfer au ciel, rétablir la roue féconde d’un cirque individu.
La philosophie est la question: de quel côté commencer à regarder la vie, dieu, l’idée, ou n’importe quoi d’autre. Tout ce qu’on regarde est faux. Je ne crois pas plus important le résultat relatif, que le choix entre gâteau et cerises après dîner. La façon de regarder vite l’autre côté d’une chose, pour imposer indirectement son opinion, s’appelle dialectique, c’est-à-dire marchander l’esprit des pommes frites, en dansant la méthode autour. Si je crie:
Idéal, idéal, idéal
Connaissance, connaissance, connaissance,
Boumboum, boumboum, boumboum,

j’ai enregistré assez exactement le progrès, la loi, la morale et toutes les autres belles qualités que différents gens très intelligents ont discutés dans tout des livres, pour arriver, à la fin, à dire que tout de même chacun a dansé d’après son boumboum personnel, et qu’il a raison pour son boumboum, satisfaction de la curiosité maladive; sonnerie privée pour besoins inexplicables; bain; difficultés pécuniaires; estomac avec répercussion sur la vie; autorité de la baguette mystique formulée en bouquet d’orchestre-fantôme aux archets muets, graissés de philtres à base d’ammoniaque animal. Avec le lorgnon bleu d’un ange ils ont fossoyé l’intérieur pour vingt sous d’unanime reconnaissance. Si tous ont raison et si toutes les pilules ne sont que Pink, essayons une fois de ne pas avoir raison. On croit pouvoir expliquer rationnellement, par la pensée, ce qu’il écrit. Mais c’est très relative. La psychanalyse est une maladie dangereuse, endort les penchants anti-réels de l’homme et systématise la bourgeoisie. Il n’y a pas de dernière Vérité. La dialectique est une machine amusante qui nous conduit / d’une manière banale / aux opinions que nous aurions eues de toute façon. Croit-on, par le raffinement minutieux de la logique, avoir démontré la vérité et établi l’exactitude de ses opinions? Logique serrée par les sens est une maladie organique. Les philosophes aiment ajouter à cet élément: Le pouvoir d’observer. Mais justement cette magnifique qualité de l’esprit est la preuve de son impuissance. On observe, on regarde d’un ou de plusieurs points de vue, on les choisit parmi les millions qui existent. L’expérience est aussi un résultat du hasard et des facultés individuelles. La science me répugne dès qu’elle devient spéculative-système, perd son caractère d’utilité — tellement inutile — mais au moins individuel. Je hais l’objectivité grasse et l’harmonie, cette science qui trouve tout en ordre. Continuez, mes enfants, humanité, gentils bourgeois et journalistes vierges… Je suis contre les systèmes, le plus acceptable des systèmes est celui de n’en avoir par principe aucun. Se compléter, se perfectionner dans sa propre petitesse jusqu’à remplir le vase de son moi, courage de combattre pour et contre la pensée, mystère du pain déclochement subit d’une hélice infernale en lys économiques:

LA SPONTANÉITÉ DADAÏSTE
Je nomme je m’enfoutisme l’état d’une vie où chacun garde ses propres conditions, en sachant toutefois respecter les autres individualités, sinon se défendre, le two-step devenant hymne national, magasin de bric-à-brac, T.S.F. téléphone sans fil transmettant les fugues de Bach, réclames lumineuses et affichage pour les bordels, l’orgue diffusant des œillets pour Dieu, tout cela ensemble, et réellement, remplaçant la photographie et le catéchisme unilatéral.
La simplicité active.
L’impuissance de discerner entre les degrés de clarté: lécher la pénombre et flotter dans la grande bouche emplie de miel et d’excrément. Mesurée à l’échelle Éternité, toute action est vaine — (si nous laissons la pensée courir une aventure dont le résultat serait infiniment grotesque — donnée importante pour la connaissance de l’impuissance humaine). Mais si la vie est une mauvaise farce, sans but ni accouchement initial, et parce que nous croyons devoir nous tirer proprement, en chrysanthèmes lavés, de l’affaire, nous avons proclamé seule base d’entendement: l’art. Il n’y a pas l’importance que nous, reîtres de l’esprit, lui prodiguons depuis des siècles. L’art n’afflige personne et ceux qui savent s’y intéresser, recevront de caresses et belle occasion de peupler le pays de leur conversation. L’art est une chose privée, l’artiste le fait pour lui; une œuvre compréhensible est produit de journaliste, et parce qu’il me plaît en ce moment de mélanger ce monstre aux couleurs à l’huile: tube en papier imitant le métal qu’on presse et verse automatiquement, haine lâcheté, vilenie. L’artiste, le poète se réjouit du venin de la masse condensée en un chef de rayon de cette industrie, il est heureux en étant injurié: preuve de son immuabilité. L’auteur, l’artiste loué par les journaux, constante la compréhension de son œuvre: misérable doublure d’un manteau à utilité publique; haillons qui couvrent la brutalité, pissat collaborant à la chaleur d’un animal qui couve les bas instincts. Flasque et insipide chair se multipliant à l’aide des microbes typographiques.
Nous avons bousculé le penchant pleurnichard en nous. Toute filtration de cette nature est diarrhée confite. Encourager cet art veut dire la digérer. Il nous faut des œuvres fortes, droites, précises et à jamais incomprises. La logique est une complication. La logique est toujours fausse. Elle tire les fils des notions, paroles, dans leur extérieur formel, vers des bouts, des centres illusoires. Ses chaînes tuent, myriapode énorme asphyxiant l’indépendance. Marié à la logique, l’art vivrait dans l’inceste, engloutissant, avalant sa propre queue toujours son corps, se forniquant en lui-même et le tempérament deviendrait un cauchemar goudronné de protestantisme, un monument, un tas d’intestins grisâtres et lourds.
Mais la souplesse, l’enthousiasme et même la joue de l’injustice, cette petite vérité que nous pratiquons innocents et qui nous rend beaux: nous sommes fins et nos doigts sont malléables et glissent comme les branches de cette plante insinuante et presque liquide; elle précise notre âme, disent les cyniques. C’est aussi un point de vue; mais toutes les fleurs ne sont pas saintes, heureusement, et ce qu’il y a de divin en nous est l’éveil de l’action anti-humaine. Il s’agit ici d’une fleur de papier pour la boutonnière des messieurs qui fréquentent le bal de la vie masquée, cuisine de la grâce, blanches cousines souples ou grasses. Ils trafiquent avec ce que nous avons sélectionné. Contradiction et unité des polaires dans un seul jet, peuvent être vérité. Si l’on tient en tout cas à prononcer cette banalité, appendice d’une moralité libidineuse, mal odorante. La morale atrophie comme tout fléau produit de l’intelligence. Le contrôle de la morale et de la logique nous ont infligé l’impassibilité devant les agents de police — cause de l’esclavage, — rats putrides dont les bourgeois ont plein le ventre, et qui ont infecté les seuls corridors de verre clairs et propres qui restèrent ouverts aux artistes.
Que chaque homme crie: il y a un grand travail destructif, négatif, à accomplir. Balayer, nettoyer. La propreté de l’individu s’affirme après l’état de folie, de folie agressive, complète, d’un monde laissé entre les mains des bandits qui déchirent et détruisent les siècles. Sans but ni dessein, sans organisation: la folie indomptable, la décomposition. Les forts par la parole ou par la force survivront, car ils sont vifs dans la défense, l’agilité des membres et des sentiments flambe sur leurs flancs facettés.
La morale a déterminé la charité et la pitié, deux boules de suif qui ont poussé comme des éléphants, des planètes et qu’on nomme bonnes. Elles n’ont rien de la bonté. La bonté est lucide, claire et décidée, impitoyable envers la compromission et la politique. La moralité est l’infusion du chocolat dans les veines de tous les hommes. Cette tâche n’est pas ordonnée par une force surnaturelle, mais par le trust des marchands d’idées et des accapareurs universitaires. Sentimentalité: en voyant un groupe d’hommes qui se querellent et s’ennuient ils ont inventé le calendrier et le médicament sagesse. En collant des étiquettes, la bataille des philosophes se déchaîna (mercantilisme, balance, mesures méticuleuses et mesquins) et l’on comprit une fois de plus que la pitié est un sentiment, comme la diarrhée en rapport avec le dégoût qui gâte la santé, l’immonde tâche des charognes de compromettre le soleil.
Je proclame l’opposition de toutes les facultés cosmiques à cette blennhorragie d’un soleil putride sorti des usines de la pensée philosophique, la lutte acharnée, avec tous les moyens du

DÉGOÛT DADAISTE
Tout produit du dégoût susceptible de devenir une négation de la famille, est dada; protestation aux poings de tout son être en action destructive: DADA; connaissance de tous les moyens rejetés jusqu’à présent par le sexe publique du compromis commode et de la politesse: DADA; abolition de la logique, danse des impuissants de la création: DADA; de toute hiérarchie et équation sociale installée pour les valeurs par nos valets: DADA; chaque objet, tous les objets, les sentiments et les obscurités, les apparitions et le choc précis des lignes parallèles, sont des moyens pour le combat: DADA; abolition de la mémoire: DADA; abolition de l’archéologie: DADA; abolition des prophètes: DADA; abolition du futur: DADA; croyance absolue indiscutable dans chaque dieu produit immédiat de la spontanéité: DADA; saut élégant et sans préjudice d’une harmonie à l’autre sphère; trajectoire d’une parole jetée comme un disque sonore cri; respecter toutes les individualités dans leur folie du moment: sérieuse, craintive, timide, ardente, vigoureuse, décidée, enthousiaste; peler son église du tout accessoire inutile et lourd; cracher comme une cascade lumineuse la pensé désobligeante ou amoureuse, ou la choyer — avec la vive satisfaction que c’est tout à fait égal — avec la même intensité dans le buisson, pur d’insectes pour le sang bien né, et doré de corps d’archanges, de son âme. Liberté: DADA DADA DADA, hurlement des douleurs crispées, entrelacement des contraires et de toutes les contradictions, des grotesques, des inconséquences: LA VIE.”

dada-souleve
tristan-tzara-est-un-bon-gars

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L’HÉLICOÏDAL INVERSÉ (POÉSIE CONCRÈTE) par Paul Laurendeau

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2016

Helico

Allan Erwan Berger: Alors L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète) Parle-moi un peu de la conception de ce recueil. Est-ce qu’il est né tout ordonné dans ta tête, ou bien t’es-tu aperçu un jour, après quinze ou vingt-cinq poèmes exprimant une certaine communauté d’élan, qu’il y avait là matière à un projet? Comment s’est déroulé sa genèse et son agrégation?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Non, il n’est pas sorti en armes. Sa genèse comme recueil remonte à mes années à Toronto. Les visites de musées et les promenades de rues là-bas m’avaient déjà fait sentir que les sculptures, les collages, les mobiles et les peintures me donnaient une envie folle d’écrire, beaucoup, et en vrac, en échancrures. Mais ces poèmes, individuellement, c’est le cumul d’un lot de rencontres plus ancien. Ma rencontre avec le cercueil de Simone de Beauvoir et les cadavres exquis remonte à mes années parisiennes. Ma rencontre, toute tactile, avec le tube de poésie concrète et les sonorités des textes de Gauvreau remonte, elle, à mes années de fac dans les Cantons de l’Est. Ma rencontre avec le banc de parc sous la pluie de novembre et les surmulots et les campagnols remonte à l’époque où je faisais le parolier pour le petit orchestre de Dany Ducharme circa 1976. Tu as bien raison de faire la distinction entre la genèse des poèmes, qui est éparse et tourbillonnante, et la mise sur pied d’un recueil thématiquement unifié, qui, elle, est ferme, comme un précipité. Ce qui a comme engagé l’amorce du précipité, c’est ce centenaire 1913-2013 du recueil ALCOOLS de Guillaume Apollinaire et surtout de la Roue de bicyclette de Marcel Duchamp qui, elle, m’obsède depuis quarante ans (1973-2013). La nouvelle façon de voir l’art, engagée par des œuvres de ce type, par Dada, un peu plus tard par le Surréalisme arrive à son centenaire d’existence. Il est indubitable que cela se commémore. Mais la chute finale ferme du précipité fut enclenchée par mon retour à Montréal, la ville de mon adolescence, du Carré Saint Louis (mon officine poétique en plein air), et du château Viger, et du Malheureux magnifique, et de l’art brut, et du saltimbanque au crâne oblong.

Allan Erwan Berger: Tu fais montre d’une érudition bien digérée, et d’une gourmandise que tout étudiant en histoire de l’art rêverait de voir mise en pratique par ses professeurs. Car l’art est joie, l’art est vif. L’art est indissociable de la vie humaine. Il est aussi enchevêtré dans nos existences que le sang dans nos corps, et le voici qui pousse dans la ville de Montréal, à tout propos, et sous toutes formes de statuts. Et voilà soudain Laurendeau, promeneur aux aguets comme Max Jacob piéton à Quimper, qui s’arrête devant tel ou tel bidule incroyable, et nous sort un poème pour en célébrer l’essence et aussi l’utilité fondamentale. Mais quand même, cet oeil qui furète, comment s’est-il formé? Car avant la plume, il faut le regard, et l’esprit qui va avec.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Émerveillement est le maître mot. Si tu veux, pour l’écriture, je suis producteur. Je vois un texte, tout de go, mentalement ou effectivement, j’édite, je traduis, je refais, j’accepte ou rejette, j’agis. Je suis dedans en tant qu’acteur ou que producteur, gars du métier ou de la boutique, en quelques sortes. En écriture, je m’armature du dedans, tout sens critique en alerte (ceci s’applique aussi aux scripts, donc, par extension à une portion significative de tout ce qui a un scénario: théâtre, cinéma, même opéra). Tandis que pour tous les autres arts: musique, art plastique, dispositifs architecturaux, voire art culinaire, vêtements, parfums, je suis public. Je m’abandonne. Je suis naïf, enfant, titi, monaille. J’aime ou j’aime pas. Je prends ou je prends pas mais je joue toujours un peu le jeu et j’apprécie et respecte toujours. S’installent alors, insidieusement mais fatalement, mes goûts modernistes qui, eux, procèdent de la pulsion incontrôlable. Je préfère Schönberg et Webern à Brahms et Schubert (je trouve ces derniers trop lyriques). Je préfère le blues à la pop (je trouve cette dernière trop manufacturée). Je préfère le jazz 1895-1955 au jazz 1975-2005 (je trouve ce dernier trop édulcoré, trop décoratif – le plus moderne n’est pas toujours le plus récent). Je préfère Braque et Ernst à Rubens et Poussin (je trouve ces derniers trop figuratifs). Je préfère les installations/sculptures de rues qui ne sont pas clôturées car je peux m’y enchâsser, m’y insinuer. Je préfère l’art brut à l’art qui représente et je considère qu’être néo-figuratif c’est toujours de dessiner et d’écrire sur le monde, mais avec Dada/Joual vous galopant dans la tête. Ceci dit, le vrai de vrai secret, c’est, comme je le dis dans le recueil même, que je suis un apraxique disert. Pour les arts du verbe je suis hyper-avancé. Pour les arts de la praxis, je suis resté bébé qui joue dans sa caca. J’adorerais pouvoir toucher la surface de croûte d’un Cézanne, la gratouiller, la bécoter. Je rêve de prendre une vieille gouache de Riopelle de 1956 et de la mâchouiller et de sucer les taches, juste pour savoir le goût du vieux papier agencé avec celui de la gouache qui se mouille derechef, depuis le temps. Ce genre de pulsion est pudiquement encadrée muséologiquement désormais en moi. Je suis un Auguste plasticien enfermé dans le bocal du Clown Blanc du langage. Sinon, abstraction faite des leçons d’art plastique bordéliques obligatoires du secondaire, je n’ai jamais suivi de cours d’histoire de l’art, de peinture, de sculpture ou de musique, au fait. Que du théâtre, de la linguistique, de la rhétorique, de la philosophie, de l’ethnologie. Pas de cours sur l’écriture «créative» non plus, palsembleu. Je créativouille par moi-même, dans mon coin, et selon ma logique.

Allan Erwan Berger: Dans L’Hélicoïdal tu tapotes un peu ton clavier du côté du manifeste tout en en refusant la posture m’as-tu-vu, tu donnes ton avis, tu l’étaies d’exemples, tu joues avec tes idées et celles des autres (tu rends de gentils hommages), et par conséquent tu te permets en poésie ce qui t’es interdit de faire ailleurs: sauter sur l’oeuvre des copains et la goûter à pleine paluches. Évidemment, puisque tout texte même imprimé est de l’art dématérialisé, qui ne prend chair et puissance que dans l’imagination du lecteur, on peut tout à fait le retravailler ou le pasticher, le barbouiller et le repeindre sans détruire quoi que ce soit. Du coup, puisqu’ici il est permis de tâter, j’ai l’impression que nous voici avec un manuel (pardon, pardon, pardon) de pratique de la poésie, où l’on étale non point du savoir technique et quelques astuces pour bien tirer son poème, mais où l’on expose in vivo la fringale immense nécessaire à cette façon de dire. Personnellement, étant tout-à-fait blanc-bec en poésie, j’ai eu l’impression, après avoir encodé ce recueil, d’avoir tout compris à cette matière, et de savoir maintenant comment lire des vers avec profit! Tu te rends compte, si tu suscites dans ton lectorat de semblables appétits? C’est plutôt une réussite, ça! Ton recueil peut être tenu comme une initiation à la lecture et à l’écriture. Vous avez des commentaires, maître?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Il est pas spécialement «interdit» de faire ça ailleurs, dans un petit article-essai par exemple. Je ne m’en prive pas, notamment dans Le carnet d’Ysengrimus. On peut causer de tout en tout, mon doux. Notre seul ennemi mortel, c’est la somnolence. Interdit d’interdire, mon cher, souviens toi de notre belle enfance! Enfin, bon bien, pour le coup, si tu sais lire des vers avec profit, désormais, tu es un pas de plus dans la direction d’en écrire. Un jour viendra ou tu te dira: pourquoi me gêner. Il faut tranquillement laisser venir. Pour le moment, le rythme de lecture que tu décris, j’en sans le plaisir. J’en tire aussi un rapport à la simplicité, au naïf, au limpide, au dépouillé, à l’accessible. Sur les planches c’est comme sur le ciment, au théâtre c’est comme à la rue nous bramaient les créations collectives d’autrefois. Tu vois, l’art bourgeois, si tu me passes le mot toujours bien trop valide, souffre d’un puissant syndrome de la virtuosité. Mais un virtuose, c’est pas nécessairement un artiste. Il manifeste un talent, un savoir, une maîtrise amie, une puissante subtilité épigone mais… Un des plus grands virtuoses pianistiques en Jazz, c’est Art Tatum. De lui, Oscar Peterson disait que la première fois qu’il l’avait entendu sur disque, il pensait qu’il y avait deux pianistes qui jouaient. J’adore Tatum et je l’écoute souvent en boucle. Mais pourtant, il m’émeut bien moins que son contemporain, le compositeur Duke Ellington, pianiste très ordinaire mais qui fait que, bon sang, chaque fois qu’il frappe une touche, son doigt semble transformer notre crâne en gâteau et s’y enfoncer moelleusement. J’ai un gros problème, moi, tu vois, quand un philistin s’exclame, au musée, devant les grosses taches d’encre noir sur fond blanc de Paul-Émile Borduas, J’en fais du pareil! T’as sûrement déjà entendu ça. Une portion significative de l’art moderne, justement celui qui subvertit et corrode radicalement la notion de virtuosité, le tout venant cuistre est censé constamment pouvoir en faire du pareilUno: si il en fait tant que ça du pareil, pourquoi il l’a pas fait? Et deuxio: il réduit l’art total, l’art fou à de la petite virtuosité élitaire, et, à ce train là, absolument tous les peintres majeurs sont surclassés par leurs copistes et/ou leurs faussaires. Et Charlie Parker est pulvérisé par Sonny Stitt, le copycat qui le remplaça auprès de Gillespie après la mort subite de l’Oiseau. La virtuosité –plus précisément la problématique de la virtuosité– est un seul des paramètres de l’équation de l’art, sans moins, sans plus. J’aime beaucoup la jubilation et les picotements de doigts que tu ressens en lisant les textes de L’Hélicoïdal inversé. Le j’en fais du pareil du philistin de musée est remplacé implacablement, ici, par un j’ai envie de faire ça, moi aussi émanant de quelqu’un que quelqu’un d’autre inspire, en toute simplicité. C’est ce que mon vieux compatriote jazzique montréalais s’est dit en écoutant son disque de Tatum et, ben, c’est quand même Oscar Peterson. On est bien contents qu’il ait sauté sur scène, lui aussi. Le fond de l’affaire est que, si tu captures, si limpidement, ta bonne compréhension de cette poésie, c’est que ta lecture AINSI QUE cette écriture confirment que la poésie n’est pas un art ésotérique. Or, elle a bien besoin de ce petit moment de fraîcheur, justement, notre grande poésie française, car elle en a vécu de copieux épisodes, elle aussi, du susdit syndrome de virtuosité et ce, tant dans sa facette verbale que dans sa facette intellectuelle.

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Paul Laurendeau (2013), L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète), ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Claude Gauvreau: l’Épormyable

Posted by Ysengrimus sur 19 août 2015

Claude Gauvreau

Il est facile d’accepter Claude Gauvreau et
de se décider à être SOI

Janou Saint-Denis (1978, p. 194)

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Il y a quatre-vingt dix ans tout juste naissait à Montréal le poète Claude Gauvreau (1925-1971). Ce fut un casse-pieds indubitable doté d’un talent verbal et cabotinal incroyablement envoûtant. Il suscita, en son temps, les contre (ses lectures de poésies étaient souvent abruptement claquées) et les pour. Au nombre des pour figura, en bonne place, la dramaturge et poétesse Janou Saint-Denis (1930-2000), une inconditionnelle de Gauvreau et pas la première venue elle non plus. Elle oeuvra sans relâche, notamment par des séances de lecture de poésie, dans les années 1970, sur la mythique rue Saint-Denis à Montréal, à perpétuer la mémoire de l’Épormyable. Claude Gauvreau se suicida en 1971 par défenestration (on le retrouva empalé sur une grille, au pied de l’immeuble où il bossait sur un script de film). Cela contribua assez malencontreusement à la mise en place de sa légende mondaine, un peu affadie aujourd’hui au demeurant. Janou Saint-Denis ne se gêne d’ailleurs pas pour tapageusement nous servir le brouet sacralisant du poète maudit mécompris, à propos de Gauvreau. On se met en frais de nous annoncer une fausseté factuelle, qui était déjà une ritournelle creuse du temps de François Villon, j’ai nommé l’atermoiement selon lequel la masse n’aurait pas accès à la poésie:

la masse ignore la poésie et les poètes
on ne peut la blâmer
les quelques poèmes lus
au hasard d’une scolarité
plus ou moins efficace
sont loin d’être suffisants
comment créer un  entendement réel
entre l’individu et le poète
quand l’énergie créatrice est sapée
par toutes sortes de propagandes
à la mode du jour

[…]

le poète est un être habité
dangereux
qui nuit aux cadres établis
de n’importe laquelle des sociétés étroitement structurées…
le poète fait chambranler bien des murs
il n’obéit pas à une masse…
ni n’impose une dictature
ou autre discipline forcenée…
il est un témoin et non un propagandiste…
le poète est un IMMENSE PROVOCATEUR
qui abolit les portes murs barreaux plafonds planchers
il est l’instigateur de la GRANDE OUVERTURE
secouant les ombres
il attire les passions
joue avec la lumière
met à jour les cellules cérébrales
endormies dans la sclérose
et suspend le chatouillement du nombril
devenu pour plusieurs leur unique préoccupation

(Janou Saint-Denis 1978, pp. 135 et 171)

Blablablabla, cliché… Parlons donc du nombril des autres à travers le relais amplificateur du nôtre… Ah, cette vieille lune du bobo-clerc larmoyant, selon laquelle parce que vous ne lisez pas MES poèmes, vous êtes des sclérosés endormis qui n’ont pas accès à la Poésie… Il va sans dire que, dans la vision qu’en promeut Janou Saint-Denis et bien d’autres de nos chantres contrits du poétisme-élitisme, Claude Gauvreau (que d’aucuns surnommèrent, un tout petit peu perfidement, le mythocrate) est la victime intégrale et déchiquébarouettécontenancée de ce mépris sociologique brunâtre, générique et acide envers le Poète. Ici c’est Claude Gauvreau lui-même qui parle de lui-même à la troisième personne en fustigeant les caves (bien caves, réacs et ignares, au demeurant, là n’est pas la question) qui l’emmerdèrent et l’encombrèrent dans l’échafaudagefistolagechambranlage de son fabuleu-neu-neu-meuh mythe:

Il fut un temps (et ça peut être utile encore) où il suffisait de décocher quelque petite saligauderie bien sucrée, de perfidie persifleuse à l’adresse de Paul-Émile Borduas ou de Claude Gauvreau ou de l’automatisme en général pour se voir aussitôt octroyer du galon par les sommets de la vieille hiérarchie bien installée dans le statut quo. Et il semble que, même de nos jours, alors que l’automatisme n’a plus pour le représenter sans le gauchir et tâcher de le pâlir que quelques minimes énergies réputées désarmées, le vieux procédé soit encore employé fréquemment et qu’il donne auprès de la non vieille extrême-droite esthétique, en dépit de toute vraisemblance, toujours un rendement considérable surprenant en matière d’arrivisme sans rêvasserie encombrante réussie.

(Claude Gauvreau, Réflexions d’un dramaturge débutant, 1970, cité dans Saint-Denis 1978, p. 241)

Barbé à la planche par ce type de développement rebattu sur la poésie objet-de-mépris et sur le poète-victime-des-saligauds, je réponds à ce genre de thuriféraire pâmé(e) (dont Madame Saint-Denis n’est qu’un exemple parmi tant d’autres) et de dictateur-non-je-ne-dicte-rien-mais… montreur des bons et des méchants ès Arts (dont Gauvreau, dans ses pulsions autobiographes, chant-du-CYGNEuses et proto-suicidantes, est un exemple ardemment cuisant) juste ceci. J’ai pas besoin de ce genre de ratafia-fardoche-effiloche pour aller chercher MON Claude Gauvreau. Gauvreau l’écrivain automatiste, Gauvreau le théâtreux tonitruant, Gauvreau le flaflatuvesseux de mots. J’en veux, j’en savoure, j’en absorbe, j’en jouis et je m’en réclame. Je suis un verbeux post-gauvreaulogique et je m’assume dans toute la protubérance que cela engage, je ne vous dirai pas jusqu’aux tréfonds d’où:

Claude Gauvreau: gros

Claude Gauvreau était gros.
C’était un gros, Gauvreau, un taureau.
Il défonçait des portes, tête baissée,
Genre bélier,
En gueulant comme un diable.
C’est lui qui la donnait,
La susdite charge de l’orignal épormyable.
Et les huis éclataient.
Et son Lui s’éclatait.

Claude Gauvreau, c’était gros.
C’était verbal, c’était torrentiel.
Ça montait à l’assaut du ciel
Peinturluré bleu poudre dans le plafond théâtral
De je ne sais quelle salle paroissiale
Inévitablement, implacablement provinciale.
Ça gueulait, Gauvreau.
Ça vomissait, ça vombrissai.
Ça cacophonisait à larges brasses
C‘était tu gros!
Et plus c’est gros, plus ça passe.

Gauvreau, c’est niché ici.
Ça s’agglutine solide au tapon de mon parti pris.
Gauvreau c’est gros, ça fonce dans la danse
En se faisant
Ostentatoirement
Citer au nombre de mes influences.
Hénaurme poésie qui se crie et fait plus.
En ce sens qu’elle s’extirpe aussi de nos anus.
Et pas discrètement
Mais impitoyablement.
Comme disait Latraverse: un autobus.

Gauvreau gros, est ici, l’animal.
Tenez-vous le pour dit.
Honni soit qui mal y chie.
On a des oranges vertes sur nos étals.

(tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé, 2013)

J’expurge ouvertement et sciemment mon limpide agacement face à ces artistes hyper-égomanes (genre Bataille, Artaud, Robbe-Grillet, Gauvreau) qui bizounent ouvertement leur œuvre (d’autre part habituellement importante) en voulant convulsionnairement perpétuer, à leur strict bénéfice, ce sacré Sacré dont on avait pourtant si fermement dépouillé la prêtraille malodorante et réfractaire. Voilà qui est dit et ne se dédie… Maintenant, totalement à la décharge de Janou Saint-Denis, et déférence obligée pour l’originalité de son témoignage, il faut s’aviser du fait qu’un certain nombre de ses observations sur ce Claude Gauvreau, dont elle fut l’intime pendant ses années les plus vives, rejoignent intégralement l’authenticité de cet acteur culturel majeur du Québec du siècle dernier qui, il faut s’en aviser, pourrait tant tellement être encore parmi nous et nous parler de plus en plus (mon père, né en 1923, était encore frais et vif à quatre-vingt dix ans). Sur Claude Gauvreau, le communicateur naturel de la plus fulgurante des pulsions artistiques, madame Saint-Denis (qui, sans s’en aviser, se corrige presque) dit enfin:

Claude ne cessait de m’accompagner
implicitement
peu de rendez-vous fixés
quand je le voyais
il captait mon attention
par son authenticité
sa nature saine et globale
canalisant mes lectures
chaque fois que je le rencontrais
il avait toujours un nouvel auteur
dont il ne tarissait pas
et pour appuyer ses dires
il me prêtait les livres
qu’il avait le plus appréciés
 
BRETON    TZARA    DE NERVAL    JARRY
GHELDERODE    APOLLINAIRE    SADE
LAUTRÉAMONT    ARTAUD
 
Comme pour partager
Ses plaisirs intellectuels
 
érudit entre tous
sans étalage de sa compétence
il communiquait aux esprits chercheurs
toutes ses trouvailles voluptueusement
mais j’affirme qu’il ne m’a jamais rien imposé
sous prétexte de mode ou de propagande
m’acheminant plutôt vers la découverte de mon ego
et vers le choix d’une discipline propre à mon rythme
il m’a littéralement défrichée
balayant sans fausse pudeur
mes retenues mes préjugés
acquis chez les bonnes soeurs
creusant vigoureusement dans mon potentiel
pour y mettre à jour les racines de l’intelligence
du raffinement et de la lucidité
 
Claude n’imposait pas de dogme
il alimentait les désirs
en moi je vous le témoigne
il suscitait l’éveil de chaque cellule cérébrale
le besoin d’aérer pour meilleure réceptivité
et de rendre toutes cellules actives…….
 
ni égoïste ni tendancieux
Claude partageait hardiment
les fines fleurs de la connaissance
dispos à les cueillir
autant dans les livres
qu’avec les primitives
 
formuler sa pensée    la palper
jouir de chaque humeur
ne pas se laisser happer
par les convenances et les tabous
combattre pour des idées en évolution
plutôt que pour une idéologie théorique
la conscience toujours à l’affût
une manière de courage peu commune
marginale et difficile
une manière de Claude Gauvreau
 
s’il savait dire
il savait aussi entendre
attentif aux propos des autres
volontairement sourd aux potineries mesquines
des « sans cervelle » évitant de se tourmenter
de la futilité des imbéciles
surtout de leur négativisme
il ne commérait pas, n’intriguait pas
ne calculait pas, ne marchait pas sur les autres
il jouait face à face
la traîtrise l’a toujours étonné
 
Claude Gauvreau souriait beaucoup
grave et digne
sans l’affabilité hypocrite des meneurs de jeux
son rire parfois plus sonore
que sa voix si retentissante
dans les colloques publics
venait du profond de ses entrailles
ravageur tel un souffle de feu
détruisant les amères… inutiles

(Janou Saint-Denis 1978, pp. 53, 56, 58)

Voilà. Ben, c’est un peu lui, mon Gauvreau. J’avais treize ans quand il est mort mais ce que je lui dois, c’est encapsulé là, juste là, en ces rencontres vécues si intensément par Janou Saint-Denis circa 1952. Ce que cette poétesse sensible et sororale a eu la chance de palper en l’homme, je l’ai reçu, pour ma part, plus modestement, à travers l’œuvre et ce, références intellectuelles inclues. Bon, allez, j’ai pas à m’étaler sans fin. Vous avez mordu le topo. Le message, au fond, n’est pas nouveau nouveau. Il faut s’imprégner de l’art de Claude Gauvreau sans perdre vainement notre temps dans le filin-gluau-éructo-tamis-treille de son autopromotion frustrée, datée, barbée et contrite. Je vous laisse ainsi, sur deux échantillons de sa si puissante poésie semi-figurative, suivis d’un petit conseil cardinal.

Les serpents de neige

Fripés par le plat
Cernés par la lentille
Ils et il mangent dans le turchon de la malaisie histoïque
Abât les histrions ou que leur pisse surnage sur nos visages
bleus
La liqueur du courage coule sur les jalousies aux verts d’eau
rebords
La pinaïèche a relevé le col et sa massue veut du suc pour les
ourdis de la sonde
Ah         aaaaaaa        Arrêtez l’irisation
L’aveuglement vient pour les extasiés des beaux rums
processionnants
Ah la saison estivale est pour moi
Je serai un dieu de mon été
Lasssch !!!!!

Claude Gauvreau, recueil: Poèmes de détention, 1961.

(cité dans Saint-Denis 1978, p. 141)

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Notule sur l’Épormyable et sur le Je

L’agape ligaturée crache à chat et déjante
Hippartiri d’ermatel en talent recalé
Sibel rotol et calchimine cochinchiquette
Kermesse pâle et châles il m’est inné d’hennir
Cirer servimir jaunir jamais
Je suis crabure je suis irisé
J’allume des chalands au bout des bobèches d’arstride
J’allana jarnac alla jalna là
Je suis crabure je gis aporisé
Jaunir jamais Je non
Jehe jehanne je henni hànné
Je suis l’Épormyable
Et le Je.

Claude Gauvreau, recueil: J’ai ratéussi ma plonge, 1971.

(cité dans Saint-Denis 1978, p. 18)

Et voici maintenant, en point d’orgue, mon petit conseil cardinal. Plus que tout, il faut écouter Claude Gauvreau réciter lui-même ses textes. Tout ce qui compte est là. Qu’est-ce que c’est gros. Mais aussi, ouf, qu’est-ce que c’est grand. Indubitablement, Claude Gauvreau est épormyable. Pointfinalbâton. J’ai dit.

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SOURCE

Saint-Denis, Janou (1978), Claude Gauvreau, le cygne, Presses de l’Université du Québec, Montréal et Éditions du Noroît, Saint-Lambert, 295 p.

claude gauvreau le cygne

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