Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for novembre 2017

Trois abruptes candidatures au Bestiaire de Fiction

Posted by Ysengrimus sur 21 novembre 2017

Panthere-heraldique

C’est un monde bestial et cruel où l’ultime objectif de quiconque portant becs, dents et ongles est de devenir un être de fiction. L’accès au plan de la fiction classe, démarque, gorge toutes les faims et toutes les soifs, abolit toutes les chasses, pérennise, et assouvit tous les désirs. Un ensemble grouillant et innommable de bêtes de toutes sortes aspire ardemment au crucial statut fictif mais bien peu y accèdent. Une certaine commission s’est mise en place en quelque hémicycle pour juger séant trois cas en la matière. Cette Commission d’Évaluation des Candidatures au Bestiaire de Fiction est formées de trois animaux fictifs indubitables. Il s’agit de la Grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf, de la fable de La Fontaine du même titre, de Lassie, le colley bien connu du cinéma et de la télévision, et du mystérieux Chat Murr des Derniers contes de Canterbury de Jean Ray.

Doivent être traités par ces trois éminents commissaires en ce jour, les dossiers du Sasquatch, de la Bête du Gévaudan et d’une Panthère Noire anonyme. Les trois bêtes postulantes ici présentes vont donc faire face à la délicate et biscornue tâche de démontrer aux commissaires rien de moins que leur absence du monde réel. C’est là leur seul espoir d’accéder au statut fictif, extraordinairement prestigieux, détenu par les licornes, l’Oiseau Phénix, le Minotaure, Jeannot Lapin, l’Ours Martin et tant d’autres.

Le Sasquatch s’avance tout d’abord au centre de l’hémicycle. Il est hirsute, longiligne, délié, loquace. Il plaide longuement son inexistence en un développement tortueux et tarabiscoté gorgé d’exemples, d’études de cas, de renvois, et dont la conclusion suffit amplement pour prendre la mesure de la teneur de l’argument:

«Aussi pour terminer une énumération hélas par trop fastidieuse, je dirai qu’une longue tradition de canulars et d’escroqueries jalonne mon parcours. Les plus persistants concernent indubitablement mes pieds, dont on a façonné la trace dans les sables les plus éphémères autant que dans les boues les plus douteuses. Le seul document cinématographique sensé m’avoir capturé montre la dansante silhouette d’un bien vague personnage bipède, velu et fugace dont la démarche et le comportement sont si évidemment humains qu’on attend à tout instant de voir la fermeture éclair de sa défroque scintiller sur son échine, ce qui n’arrive évidemment pas, vu la très opportune pauvre qualité de la pellicule. Aucun doute n’est permis, braves animaux commissaires. Je suis bel et bien inexistant, légendaire et par conséquent indubitablement fictif.»

Il y a une pause silencieuse de quelques secondes dans l’hémicycle. Puis, la Grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf dit, d’une voix rauque dans laquelle aucune aménité ne pointe:

«Monsieur le Sasquatch, il est patent que, légendaire ou réel, vous êtes avant tout et par dessus tout un grand singe anthropoïde. Or curieusement, les observateurs de ces questions, dont j’ai consulté les copieux travaux, croient en l’existence de plusieurs grands primates comme vous en certains points reculés du globe. Le Yéti au Tibet, le Yowie en Australie en sont les exemples les plus notoires. On vous rapproche d’ailleurs tous les trois d’un grand primate bipède fossile découvert en Chine: le Gigantopithèque

Le Sasquatch réplique, en roulant dans ses petits orbites ses yeux anthracite et en levant ses lourdes paluches écaillées au ciel:

«Mais enfin, Mademoiselle la Grenouille, ces rapprochements intempestifs ne rendent pas le Yéti et ses semblables plus réels et moi moins fictif. Et pour ce qui en est de ces vagues corrélations avec ce Gigantopithèque, n’importe qui de vraiment sérieux vous dira que c’est de la spéculation creuse pour cryptozoologues en mal de notoriété.»

La Grenouille cligne ses yeux glauques et tique un peu, en cherchant à ne pas échapper le fil de son raisonnement. Elle poursuit:

«J’entends bien, mon ami, j’entends bien. Mais le problème —qui est donc fondamentalement un problème de primatologie— est quand même bien plus délicat qu’il n’y parait. J’en veux pour preuve que la découverte et la corroboration de tous vos semblables grands singes s’est faite, au fil de l’histoire, de façon particulièrement difficultueuse. Ainsi, il a fallu de longues années, tout au fil du tumultueux seizième siècle, pour convaincre l’Europe de l’existence des gorilles. Des explorateurs portugais revenaient avec des croquis d’hommes velus et féroces aperçus dans les arbres du Golfe de Guinée et on les prenait pour des baratineurs. Inutile de vous dire que l’orang-outan lui aussi fut longtemps, dans son Indonésie natale, un personnage semi-légendaire.»

Le Sasquatch s’estomaque:

«Quel rapport avec moi?»

La Grenouille rétorque:

«Mais tout un rapport, Monsieur. Il y a visiblement ici une tendance lourde. Le grand primate est d’évidence fondamentalement un animal secret, discret, cachottier, peu ostensible. Voyez le coup si nous vous décrétons hâtivement fictif et que, dans quelque années d’ici, de hardis aventuriers vous capturent en quelque Colombie Britannique bien réelle. Alors là, nous nous trouverions complètement discrédités. La situation ne serait pas tenable. Voyez ainsi par exemple le Bonobo, un autre de vos semblables sur bien des points. Il n’a été découvert que très récemment, aux tréfonds du Congo. Tout ce temps, vu de loin, en toute bonne foi, on le prenait pour un gros chimpanzé sans grande importance, un peu comme on vous a souvent pris, comme ma documentation le suppose, pour un ours. Avouez avec moi qu’il y a là une invitation supplémentaire à la plus circonspecte des prudences. J’ajoute, s’il faut devenir pesamment scolastique en la matière pour mieux vous convaincre, que la grande primatologue Jane Goodall croit fermement en l’existence du Yéti et en la vôtre.»

Le Sasquatch éructe, se trémousse, sautille, s’objecte, tance vertement Madame Goodall, argue de sa bonne foi fictive, se nie ostentatoirement toute existence en se tambourinant le thorax de ses poings puissants. La discussion traîne bien un peu en longueur mais en bout de piste la commission ne démord finalement pas de l’argument initial formulé par la Grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf. Animal mystérieux, fugitif, leste, agile, fréquemment entrevu dans de vastes espaces de sylve touffue, le grand primate nord-américain peut encore tout simplement être découvert, comme le cygne noir, l’ornithorynque ou le cœlacanthe. La Grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf, Lassie et le Chat Murr concluent donc unanimement que, si le Sasquatch est un mystère, la possibilité, même toute éventuelle, de la corroboration future de son existence lui interdit sans équivoque le statut effectif de fiction. À la tombée de ce verdict lapidaire, le Sasquatch grogne, fait la moue, croise ses bras gigantesques et se recroqueville dans un recoin de l’hémicycle en roulant des yeux furibards.

La Bête du Gévaudan s’avance alors, roide, droite, altière, superbe de classe et de sauvagerie. Bien plus paysanne, simple, laconique et directe que son obséquieux prédécesseur, elle s’exprime en ces termes:

«Oyez, bons animaux commissaires, qu’entre 1764 et 1767 j’ai sévi, dans le diocèse dit du Gévaudan, procédant à plus de cent attaques mortelles et à moult autres non mortelles. Je suis ou paraît être, comme vous pouvez le voir, un mystérieux canidé gros comme un âne ou une vache et au long pelage roux vif. On me prit en mon temps pour un loup, pour un lynx, pour un lion, pour une hyène d’Égypte, pour un babouin de forte taille, tous animaux bien réels, je vous le concède. Mais on me prit aussi pour un loup-garou, un monstre anthropophage, un démon zoomorphe, ou le chien géant surnaturel d’un sorcier sadique, tous bêtes ou hommes-bêtes de juste et bonne fiction. Un loup de forte taille fut abattu en mes terres par un arquebusier du Roy Louis XV en 1765 et mes sévices diminuèrent un peu, mais se poursuivirent malgré tout. D’ailleurs l’idée que je puisse être quelque loup ou hybride de chien et de loup est battue en brèche par mon invulnérabilité, mon ubiquité, mon audace, ma perversité et mon gigantisme. Mentionnons aussi que les bonnes gens du pays de Gévaudan, tous ou presque tous vachers et bergers de leur état, sachant conséquemment parfaitement ce qu’est un loup, me dénommèrent la Bête et non le Loup. Ma brève mais intense notoriété fit trembler toute l’Europe en mon glorieux temps et il y a encore aujourd’hui des statues fantastiques de moi un peu partout dans la Lozère, pour faire frémir les touristes.»

Lassie, stoïque, l’œil un peu éteint, demande alors:

«Une petite question si vous me le permettez, Noble Bête. Je lis ici dans votre dossier que votre action s’est interrompue unilatéralement et sans équivoque le 19 juin 1767. Que s’est-il donc passé en ce jour spécifique?»

La Bête du Gévaudan répond:

«Oh, une simple coïncidence, bon commissaire. Un second loup, de forte taille aussi, est abattu par un paysan du voisinage qu’on avait de surcroît initialement soupçonné de dresser des chiens-loups à commettre des crimes. On prit alors bien intempestivement ce nouvel animal pour moi et cela me vexa suffisamment pour que je saute hors de mon maquis de légende et me replie dans la houppelande du souvenir où je me drape encore au jour d’aujourd’hui.»

Lassie dit encore:

«Je vois, je vois. Bon, vous vous donnez comme un animal fictif, pourtant vos sévices et méfaits sont, eux, bien réels. Vous avez aussi attaqué des vaches et des moutons en bonne quantité, comme le font, en toute simplicité, les prédateurs les plus ordinaires.»

La Bête toise hautainement le placide colley et dit:

«Les loups ordinaires, monsieur le chien de berger, opèrent en meute et frappent leurs victimes aux jarrets ou à la gorge. J’agis seule et frappe mes victimes directement à la tête. Cela n’existe tout simplement pas dans le monde animal, ce genre de manœuvre bizarre, mon bon sieur. Pour tout vous avouer, il m’est même arrivé, croyez-le ou non, de soigneusement dépouiller mes victimes humaines de leurs tenues vestimentaires… Sans compter que j’ai attaqué des personnes du même groupe familial à plusieurs mois d’intervalle, comme en quelque étrange et trouble dynamique de règlement de comptes. Admettez avec moi que tout cela est un peu curieux et que si la plus subtile des fictions ne se mêle pas à ma ballade, où est-elle alors, je vous le demande?»

Une fois de plus, la discussion se poursuit, s’allonge, s’emballe. Malgré son éloquence directe et sa faconde vieillotte et mystérieuse, la Bête du Gévaudan ne parvient pas à se débarrasser du caractère bien réel de ses multiples et diverses exactions et surtout de la fin complète de celles-ci à la mort d’un loup géant spécifique. Son problème est ni plus ni moins que l’inverse de celui du Sasquatch. Ce dernier n’était pas assez corroboré pour que la commission tranche, il n’y avait pas assez de preuves, si l’on peut dire. Ici, il y en a trop. En effet, la commission fait finalement observer qu’un premier loup géant meurt en 1765, menant à une diminution significative des attaques de la dite «bête», qu’un second meurt en 1767 et qu’alors plus rien ne se passe. On opte donc pour deux ou plusieurs grands loups ayant produit de vastes ravages sur un temps très court. En fait, on opte pour cela ou pour quelque chose d’autre, mais en tout cas pas pour une invention intégralement légendaire. La Grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf, Lassie et le Chat Murr concluent donc unanimement que, si la Bête du Gévaudan est une énigme, sa solide implantation dans le monde des faits n’en font pas pour autant une fiction. Face à cette frustrante conclusion, la Bête du Gévaudan s’aplatit sur le sol, sa truffe énorme entre ses pattes avant démesurées, en émettant un long grognement rauque et menaçant.

Une superbe Panthère Noire tout ce qu’il y a de plus ordinaire marche alors agilement vers les commissaires. Intellectuelle, cérébrale, sapientiale, elle dit:

«Voici, je ne me présente pas ici en mon strict nom personnel, comme mes deux prédécesseurs, mais au nom de mon espèce entière, c’est-à-dire de toutes les panthères, tachetées ou noires, pour faire une déclaration simple et sans équivoque: nous n’existons pas.

— Non pas?»

s’étonne le Chat Murr en sentant frémir ses moustaches.

«Non pas!»

redit le grand félin noir au petit. Et de développer:

«Nous sommes de fait des jaguars, des couguars ou des léopards, c’est selon. Comme les notions d’hystérie, de neurasthénie, de cancer, de supernova, ou de phlogistique, la notion de panthère est hétérogène, hétéroclite et par conséquent intégralement vide de sens. Cette idée fausse est apparue suite à une mécompréhension du fait que, pour de sottes raisons génétiques, certains léopards sont noirs plutôt que tachetés. On les désigna donc indûment du nom de panthère qui se généralisa éventuellement ensuite de façon parfaitement irrationnelle, sporadique et erratique à presque tous les fauves nous ressemblant, même de loin. D’ailleurs étymologiquement panthère ne signifia jamais rien d’autre que cela: «tous les fauves»… C’est dire.»

Le Chat Murr se sent finasseur. Il susurre:

«Êtes-vous si certaine que ce problème d’inexistence n’est pas tout simplement un problème de nom?»

La Panthère Noire cherche à ne pas se démonter, même si, intérieurement, ayant eu la chance d’observer les commissaires le plus longuement étant la dernière à être entendue, elle fulmine. Elle poursuit, comme si de rien était:

«J’invoque aussi la Panthère de l’héraldique. C’est un animal totémique sans existence autre que celle d’une vague silhouette féline sur un écu.»

Le Chat Murr siffle:

«Pfff. Il y a aussi des lions et des tigres en héraldique. Ils sont tout aussi vaguement esquissés et cela ne fait pas pour autant disparaître ces fauves bien réels de l’existence effective. Et les aigles perchés au bout des fanions romains ne vident pas le ciel de leurs correspondants du monde effectif. À ce train, toute représentation picturale ou sculpturale d’un animal le ferait entrer en fiction et alors, ouf, on n’en finirait plus. Non, votre subtile sagesse donne au présent problème toute sa dimension philosophique et, dans cette lumineuse perspective, mon idée nominaliste est, je le crois de plus en plus, la bonne. Vous êtes parfaitement existante mais on vous nomme mal et c’est très grave, car ce faisant on vous conceptualise mal et plus rien ne se comprend correctement dans toute une section de l’ensemble des grands fauves sauvages. En ma qualité de petit fauve domestique, je compatis pleinement à cela. Je suis donc prêt à admettre, vous concernant, un brouillage des classifications zoologiques, mais cela ne constitue pas à proprement parler de la fiction.»

La Panthère dit encore en un souffle:

«J’invoque finalement la Panthère Rose.»

Mais, vif, le Chat Murr ne mord pas:

«Tout beau, tout beau, mon amie. La Panthère Rose de Friz Freleng ce n’est pas n’importe quelle panthère, de la même façon que le Lapin Blanc de Lewis Carroll n’est pas n’importe quel lapin. Vous me forcez à me faire lapidaire, chère cousine féline. La Panthère Rose est un être de fiction. La panthère noire, non.»

Et on ferraille alors de plus belle pour une troisième fois, quoique cette fois-ci plus brièvement, plus sèchement et sans espoir réel. Car l’argument nominaliste du Chat Murr reste le plus prégnant dans les petites consciences des esprits butés de la commission. Tant et tant que, sans coup férir, la Grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf, Lassie et le Chat Murr concluent unanimement que, si la Panthère est une erreur, il reste qu’une rose reste une rose quel que soit le nom qu’elle porte et que, fleur aux pétales veloutés ou fauve noir ou tacheté, un être mal nommé ne saurait en rien constituer une fiction. La Panthère Noire fait très légèrement le dos rond sans répliquer, sa longue queue s’agite aléatoirement, ses muscles se bandent.

L’hémicycle s’enveloppe en un lourd silence de mort. Les inflexibles commissaires s’apprêtent maintenant à doucement mais fermement congédier leurs trois tristes hôtes quand subitement le Sasquatch se lève d’un coup sec. Les bras en arc, il domine involontairement toute la commission de sa gigantesque stature et dit, le souffle court:

«Mais enfin c’est tout de même un monde. Nous sommes trois monstres irréels, trois animaux semi-mythologiques, trois bêtes fantastiques à peine esquissées et voilà que nous nous voyons rudement et cavalièrement nier le statut d’êtres de fiction. Et par qui encore? Par un batracien des plus banal, un toutou sans aspérité particulière et un mistigri tout ce qu’il a de plus ordinaire. Je trouve cela quand même un peu fort à la réflexion.»

La Grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf toise le Sasquatch en étranglant un coassement dédaigneux. La Bête du Gévaudan bondit alors sur ses pattes d’un geste ample et vif, en braquant la commission d’un regard vorace. Elle commente:

«Il y a force véracité en ton commentaire, Gorille. Ce n’est pas très digne d’agir de la sorte à notre endroit, toute somme faite. Il y a un manque flagrant de noblesse en ces trois décisions et mon vieux fond croquant ne saurait que s’en insurger. Holà, commissaires, animaux usuels et pense-petit, mandez-nous donc encore un peu, s’il vous est loisible, vos critères de définition du statut fictif?»

La Bête du Gévaudan dresse dès lors les oreilles pour bien entendre la réponse. Ses babines frémissent bien un peu aussi, laissant entrevoir ses crocs formidables. Lassie ne se démonte pas et dit, avec un rien de condescendance dans la voix:

«Pour être indubitablement un être de fiction et joindre le Bestiaire de Fiction les trois animaux que vous êtes devraient figurer dans une œuvre de fiction et y déployer des agissements fictifs au sens strict. Une œuvre d’auteur serait, dans ce cas précis, éminemment préférable car elle ferait pencher sans équivoque votre fourbi de légendes et d’imprécisions dans le bon sens inventif.»

Dédaignant ostentatoirement les commissaires, la Panthère Noire tourne alors la tête et s’adresse directement à la Bête du Gévaudan, en adoptant l’air absorbé des grandes illuminations savantes:

«Mais alors, mon gros loup, nous la tenons, notre affaire. Je sais sans l’ombre d’un doute que toi, moi et le grand gibbon ahuri là-bas figurons en positions hautement honorables dans un curieux petit conte tout ce qu’il y a de plus fictif qui s’intitule, justement, Trois abruptes candidatures au Bestiaire de Fiction! »

Pendant que les faciès du Sasquatch et de la Bête du Gévaudan s’illuminent en écho à la bouffée d’inspiration de la Panthère Noire, le Chat Murr apostrophe cette dernière nerveusement et siffle:

«Abruptes, pourquoi donc abruptes. Pour quelle raison torve ces candidatures doivent-elles nécessairement revêtir un caractère abrupt?»

Un frisson agressif hérisse les poils du Sasquatch et de la Bête du Gévaudan dont les regards perçants et bestiaux convergent toujours vers les trois commissaires. Pour sa part, son œil brillant comme une pépite d’or, la cérébrale Panthère Noire au pelage calme et lisse répond du tac au tac au Chat Murr, en dégainant lentement les griffes de ses pattes avant:

«Pour que la fiction en cause prenne corps, je suppose. Il va, j’en ai bien peur, falloir produire, dans tout le fatras actuel de notre verbiage et de vos arguties, un moment portant un effet abrupt de quelque nature de façon à bien se conformer au titre de ce conte, notre titre, notre conte.»

La suite se passe en un éclair. Mus par une dynamique commune cristallisée en une notion unique —abrupte— les trois monstres montent, symboliquement et concrètement, à l’assaut du corps de toutes les mesquineries vétillardes et bureaucratiques de ce triste monde banal. D’un ample geste simien, le Sasquatch saisit la Grenouille par ses deux pattes de derrière, se l’enfourne promptement entre les mâchoires et la croque d’une bouchée, comme une pomme trop verte. En un bond, la Bête du Gévaudan est sur Lassie qu’elle capture par l’échine, lance en l’air et rattrape en sa gueule puissante dans un craquement d’os et un couinement fatal de roquet trop tard corrigé. Pendant que Lassie est aussi ainsi cruellement dévoré, la Panthère Noire coince le Chat Murr en subite fuite dans un coin de l’hémicycle et joue avec lui de ses pattes douces et puissantes comme ce dernier joua jadis avec maintes souris. Fonctionnaire jusqu’au bout des moustaches, la pauvre minet proteste:

«Mais enfin, ce genre de manœuvre est sans jurisprudence connue.»

Casuiste, byzantine, la Panthère Noire minaude cruellement dans les références livresques:

«Revoyez vos modernes, mon bon petit chat sans bottes. Nous ne faisons ici qu’inverser le mouvement narratif d’une autre fable de Lafontaine assez cruelle et fort notoire intitulée Le chat, la belette et le petit lapin. Ce n’est donc plus le juge qui croque mais bien les plaignants. C’est un retour des choses et pour le coup, je m’approprie d’office le rôle de Raminagrobis, ou bien alors est-ce celui de Grippeminaud? Concluez pour moi, mon tout petit commissaire, vous qui avez des lettres. Mais fissa fissa s’il se peut, car la vie est si brève.»

Un coup de patte supplémentaire un peu plus vif de la Panthère Noire foudroie le chat Murr qui finit lui aussi promptement gobé.

Point d’orgue. Un temps, puis…

Apaisés, tutélaires, plus que jamais fantastiques, le Sasquatch, la Bête du Gévaudan et la Panthère Noire adoptent alors la dégaine hiératique des grandes figures culturelles. Il ne se dit plus rien. On se fige dans les poses archétypiques et unidimensionnelles de circonstance. On passe doucement et sereinement en icônes. Par leurs actions plus que par leurs palabres, ces trois gargouilles vivantes sont devenues, séant et de plain pied, des êtres de fiction, évoqués en un conte en bonne et due forme, tout petit mais bien réel, rond et entier.

Et, pour le coup, c’est désormais non plus à quelque vague commission vétillarde de proies faciles mais bel et bien à rien de moins qu’à l’Histoire Littéraire dans toute sa bringuebalante tonitruance et à nulle autre instance de juger de la pérennité qui résultera de tout ceci pour les trois fugitives étoiles de ce joyeux jour.

Le chat, la belette et le petit lapin (Lafontaine)

Le chat, la belette et le petit lapin (Lafontaine)

 

 

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Mes seize aphorismes utiles tirés de LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE de Guy Debord (1967)

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2017

Il y a cinquante ans, Guy Debord avançait magistralement les 221 aphorismes de son ouvrage phare LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE. Aujourd’hui, il faut tout relire tranquillement, et prendre le recul. Certains segments de la réflexion ont vieilli (notamment ses développements sur le temps cyclique et sur l’espace urbain — on ne va pas s’y attarder). D’autres restent avec nous. Mes seize aphorismes utiles tirés de cet ouvrage crucial vieux d’un demi-siècle sont ici… [fugitivement commentés entre crochets et en gras, par moi. — Ysengrimus]

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19

Le spectacle est l’héritier de toute la faiblesse du projet philosophique occidental qui fut une compréhension de l’activité, dominée par les catégories du voir; aussi bien qu’il se fonde sur l’incessant déploiement de la rationalité technique précise qui est issue de cette pensée. Il ne  réalise pas la philosophie, il philosophise la réalité. C’est la vie concrète de tous qui s’est dégradée en univers spéculatif.

[1- Il est à la fois historiquement important et dialectiquement significatif d’observer que c’est au moment de la lente dissolution de la philosophie spéculative comme vaste discipline intellective que la dynamique du spectacle prend graduellement le relais. On passe donc fatalement du Logos armaturé à l’Image papillonnante, du dirigeant au saltimbanque, du penseur au baseballeur, et, conséquemment, du ratiociné au métaphorique.  — Ysengrimus]

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23

C’est la plus vieille spécialisation sociale, la spécialisation du pouvoir, qui est à la racine du spectacle. Le spectacle est ainsi une activité spécialisée qui parle pour l’ensemble des autres. C’est la représentation diplomatique de la société hiérarchique devant elle-même, où toute autre parole est bannie. Le plus moderne y est aussi le plus archaïque.

[2- Si le spectacle émane du pouvoir, il est aussi la manifestation la plus éclatante de la perte de l’essence de soi du pouvoir. S’il faut éblouir les masses, c’est qu’elles ne sont plus subjuguées, s’il faut les baratiner, c’est qu’elles ne sont pas très convaincues. Un développement que Debord ne pouvait qu’entrevoir est celui corroborant qu’aujourd’hui les masses SONT le spectacle. Big brother is all of us et le sceptre contemporain, c’est une tige d’égoportrait (selfie). — Ysengrimus]

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26

Avec la séparation généralisée du travailleur et de son produit, se perdent tout point de vue unitaire sur l’activité accomplie, toute communication personnelle directe entre les producteurs. Suivant le progrès de l’accumulation des produits séparés, et de la concentration du processus productif, l’unité et la communication deviennent l’attribut exclusif de la direction du système. La  réussite du système économique de la séparation est la prolétarisation du monde.

[3- On a pu croire, avec les avancées technologiques et la démocratisation de l’information de masse (Internet et ses mythes), à la mise en place d’une communication multipolaire, prolétarisée, et de souche collective. Il y a là une des grandes illusions des développements contemporains du spectacle. Cyber-culture et cyber-censure dansent ensemble sur le même cercle, dans une remise graduelle en selle de la séparation de la communication et du fait communiqué, notamment par les instances de pouvoir. Celles-ci ont promptement comblé un rattrapage technocratique qui dit haut et fort la transparence servile de toutes les technocraties, y compris celles émanant des technologies ordinaires.  — Ysengrimus]

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29

L’origine du spectacle est la perte de  l’unité du monde, et l’expansion gigantesque du spectacle moderne exprime la totalité de cette perte: l’abstraction de tout travail particulier et l’abstraction générale de la production d’ensemble se traduisent parfaitement dans le spectacle,  dont le mode d’être concret est justement l’abstraction. Dans le spectacle, une partie du monde se représente devant le monde, et lui est supérieure. Le spectacle n’est que le langage commun de cette séparation. Ce qui relie les spectateurs n’est qu’un rapport irréversible au centre même qui maintient leur isolement. Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé.

[4- On ne dira jamais assez les cuisants sévices de l’abstraction ordinaire. La crise du spectacle contemporain se niche, entre autres, dans la séparation maladive entre le viral et le non-viral. Charnu et concret, le non-viral existe au quotidien mais s’oublie à répétition, s’éparpille sans constance. Abstrait et spectaculaire, le viral s’impose comme savoir collectif factice, doxa bidon, faux consensus des hystéries de Panurge, éphémère uniformisation du buzz hypersénilisé, mort-né. C’est bien en tant que séparé que le viral survole le non-viral, en complétant la collectivisation de la pseudo-existence de tous nos pragmatismes virtuellement consensuels. Les deux se rejoignent hâtivement sous forme de non existence spectaculaire et ce, en un temps fulgurant.  — Ysengrimus]

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43

Alors que dans la phase primitive de l’accumulation capitaliste «l’économie  politique  ne  voit  dans le prolétaire que l’ouvrier», qui doit recevoir le minimum indispensable pour la conservation de sa force de travail, sans jamais le considérer «dans ses loisirs, dans son  humanité», cette position des idées de la classe dominante se renverse aussitôt que le degré d’abondance atteint dans la production des marchandises exige un surplus de collaboration de l’ouvrier. Cet ouvrier, soudain lavé du mépris total qui lui est clairement signifié par toutes les modalités d’organisation et surveillance de la production, se retrouve chaque jour en dehors de celle-ci apparemment traité comme une grande personne, avec une politesse empressée, sous le  déguisement du consommateur. Alors l’humanisme de la marchandise prend en charge «les loisirs et l’humanité» du travailleur, tout simplement parce que l’économie politique peut et doit  maintenant dominer ces sphères en tant qu’économie politique. Ainsi «le reniement  achevé de l’homme» a pris en charge la totalité de l’existence humaine.

[5- La tertiarisation de l’intégralité de la tonalité civilisationnelle a poussé cet humanisme de la marchandise dans ses retranchements ultimes. Le mépris glacial des interactions sur le lieu de travail répond fielleusement aux autres interactions, mielleuses et théâtralisées elles, du lieu de loisir. Il est assez limpide que le bordel comme espace de contact et la prostitution comme modus operandi intersubjectif accèdent à des dimensions de modèle interactif universel. La pute ravale son mépris, exécute la tâche dans toute la facticité roborative du spectacle. Le john encaisse la jouissance, débourse le prix du plaisir et engrange la facticité uniformisée et quantifiable de tous ses loisirs. Tertiarisation et réification travaillent ensemble en œuvrant vers une visée commune: faire taire les émotions, les transgressions et les déviances. Vivons les dents serrées: nous sommes tertiarisés.   — Ysengrimus]

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48

La valeur d’usage qui était implicitement comprise dans la valeur d’échange doit être maintenant explicitement proclamée, dans la réalité inversée du spectacle, justement parce que sa réalité effective est rongée par l’économie marchande surdéveloppée; et qu’une pseudo-justification devient nécessaire à la fausse vie.

[6- Il faut fonder d’urgence un Front de Libération de la Valeur d’Usage. Celle-ci s’agite comme un gorille dans la cage marchande mais ni le spectacle ni la facticité représentative ne sauraient la dissoudre. Elle est la praxis agissante en union cruciale avec l’objet de son action. Libérons l’ultime prisonnier politique: la valeur d’usage! Elle est le noyau dur matérialiste qui traverse les régimes et les use comme le jet de sable râpe la surface des vieilles pierres et les nettoie bien net, bien blanches. Ce que l’économie marchande a rongé, la nausée financiariste verra bien à le régurgiter, dégueu mais intégral. Sous les marchés, la valeur d’usage.  — Ysengrimus]

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62

Le faux choix dans l’abondance spectaculaire, choix qui réside dans la juxtaposition de spectacles concurrentiels et solidaires comme dans la juxtaposition des rôles (principalement signifiés et portés par des objets) qui sont à la fois exclusifs et imbriqués, se développe en lutte de qualités fantomatiques destinées à passionner l’adhésion à la trivialité quantitative. Ainsi renaissent de fausses oppositions archaïques, des régionalismes ou des racismes chargés de transfigurer en supériorité ontologique fantastique la vulgarité des places hiérarchiques dans la consommation. Ainsi se recompose l’interminable série des affrontements dérisoires mobilisant un intérêt sous-ludique, du sport de compétition aux élections. Là où s’est installée la consommation abondante, une opposition spectaculaire principale entre la jeunesse et les adultes vient en premier plan des rôles fallacieux: car nulle part il n’existe d’adulte, maître de sa vie, et la jeunesse, le changement de ce qui existe, n’est aucunement la propriété de ces hommes qui sont maintenant jeunes, mais celle du système économique, le dynamisme du capitalisme. Ce sont des choses qui règnent et qui sont jeunes; qui se chassent et se remplacent elles-mêmes.

[7- Les compétitions fallacieuses (sports, élections, nationalismes, racisme, plouto-empoignes, phallo-tricheries, conflit des générations, mondanités du monde du spectacle) sont le moteur horloger de la fausse binarité pendulaire. Le consensualisme aveugle du golem économique requiert une série frémissante de concessions factices au dialectique et à l’alterné. Notons que la durabilité du procédé s’use, attendu qu’on passe graduellement de la guerre à l’ennemi à la guerre à la guerre. Il va sans dire qu’un jour viendra où l’univocité mondialiste du système économique fera face aux masses unies par delà ces fausses divisions internes, et en harmonie avec la crise cruciale. Oui, un jour viendra.  — Ysengrimus]

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Le défaut dans la théorie de Marx est naturellement le défaut de la lutte révolutionnaire du  prolétariat de son époque. La classe ouvrière n’a pas décrété la révolution en permanence dans l’Allemagne de 1848; la Commune a été vaincue dans l’isolement. La théorie révolutionnaire ne peut donc pas encore atteindre sa propre existence totale. En être réduit à la défendre et la préciser dans la séparation du travail savant, au British Museum, impliquait une perte dans la théorie même. Ce sont précisément les justifications scientifiques tirées sur l’avenir du développement de la classe ouvrière, et la pratique organisationnelle combinée à ces justifications, qui deviendront des obstacles à la conscience prolétarienne dans un stade plus avancé.

[8-  Le défaut dans la théorie est la réponse dans le ciel aux défauts des luttes terrestres. La Bataille des Champs Catalauniques de la théorie et de la praxis se perpétue sur deux plans, fatalement, vu son ardeur. Il est de bonne tenue de bien faire sentir que la théorie pour les masses qui doit s’expliquer aux masses rate une marche. Elle n’en devient pas plus fausse mais sa saisie en est, par contre, passablement faussée. La théorie révolutionnaire rencontre la praxis révolutionnaire dans le slogan, texte court, capteur universel. La théorie révolutionnaire recherche les masses dans les tâtonnements du texte long, articulé, explicatif, lénifiant, bourdonnant. Le Capital de Marx n’est pas un slogan d’action circonscrite. Tout le pouvoir aux soviets! n’est pas un développement théorique de portée universelle. — Ysengrimus]

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Toute l’insuffisance théorique dans la défense scientifique de la révolution prolétarienne peut  être ramenée, pour le contenu aussi bien que pour la forme de l’exposé, à une identification du prolétariat à la bourgeoisie du point de vue de la saisie révolutionnaire du pouvoir.

[9- «Moi, Karl Marx, j’ai introduit la dialectique hégélienne dans le matérialisme historique. La dialectique ne fait pas de pardon dans l’étude et la compréhension de l’histoire. Elle rejette le durable, l’éternel, le stable, le constant, le cyclique, l’identique, au profit du contradictoire, de l’irréversible, de la crise, de l’altération novatrice et sans retour. Il n’y a pas à transiger avec ce type de doctrine. Et pourtant, bien malgré moi, j’ai transigé. J’ai transigé avec l’ancienne pensée non dialectique. Évidemment! Pensez-y! J’ai avancé que la révolution prolétarienne allait se déployer comme le fit la révolution bourgeoise. Les révolutions bourgeoises, celle de 1789, certes, mais aussi, et plus précisément, mon rêve de jeunesse, devenu partiellement réalité en 1848, furent le modèle identitaire que j’employai, comme fatalement, pour me représenter les révolutions à venir. En perpétuant un tel modèle identitaire, c’est bien cette vieille pourriture de constance métaphysique que je maintenais, coagulée au cœur de la dialectique. Plus de crise, plus de nouveauté radicale, mais une toute subreptice modélisation, un carcan, un patron. Et pas le moindre! Rien de moins que la bourgeoisie montrant au prolétariat comment faire une révolution! C’est justement ce carcan, ce patron, ce modèle que Lénine a brisé. Il a démontré que, dans son déploiement effectif, les révolutions n’adoptent pas de schéma absolu, mais seulement des analogies tendancielles. Il a démoli les restes de fantasme doctrinaire de mon approche. Qu’a-t-il tant fait? Il a simplement laissé tomber, comme illusion inutile, l’idée «marxiste» voulant que la bourgeoisie devait faire la révolution d’abord et que le prolétariat ne devait s’avancer qu’ensuite. Lénine a mis en branle la leçon immense de la Commune de Paris que je cherche encore à comprendre. Il a prouvé, par son œuvre et par son action, que, comme il l’a dit lui-même, l’histoire se développe toujours par son mauvais côté. Aussi, quand le prolétariat russe marcha sur Moscou et sur Petrograd, le cadre théorique était ajusté à ce radical impondérable intellectuel et matériel de la non symétrie des révolutions. Le léninisme théorique en histoire, c’est le culminement de la dialectique dans le matérialisme historique. Plus de constante, plus de séquences obligées pré-établies dans l’idée. Déchiré l’ultime rideau de l’hégélianisme de Marx. Corrigée, la grande erreur théorique autour de laquelle se lovèrent tous les espoirs et toutes les mortifications de ma vie. Hélas, Lénine a été englouti par les lois qu’il a lui-même découvertes. L’histoire, que, pour l’avoir révélé, il ne contrôlait pas plus que moi, s’est développée du mauvais côté pour lui et les siens aussi… régressions thermidorienne, brumairienne et finalement liquidatrice incluses! Voilà, de fait, cher Sinclair, ce que Lénine et Marx ont profondément en commun: ils finissent déchiquetés par les colossales contradictions historiques qu’ils mettent à jour. Notez, en saine dialectique radicale et toujours aussi tristement et fièrement à la fois, que, attendu que je suis dépassé par Lénine, il appert que Lénine est aussi dépassé par moi. Son analyse anomaliste de la révolution russe, valide à court et moyen terme, rend, à plus long terme, des comptes à mon modèle analogiste. Sa Commune de Paris à lui est tombée aussi, mais selon une large courbe bien plus similaire à celle de la Révolution Française. En gros, et –de nouveau!– schématiquement, les phases sont: Gouvernement révolutionnaire, Bonapartisme/Stalinisme, Restauration politique sans retour réel au point de départ. Quelque part cela se rejoint, toute cette merde d’arabesques révolutionnaires.» (dixit le Karl Marx de DIALOGUS, pastiché par Paul Laurendeau). — Ysengrimus]

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Dans ce développement complexe et terrible qui a emporté l’époque des luttes de classes vers de nouvelles conditions, le prolétariat des pays industriels a complètement perdu l’affirmation de sa perspective autonome et, en dernière analyse, ses illusions, mais non son être. Il n’est pas supprimé. Il demeure irréductiblement existant dans l’aliénation intensifiée  du capitalisme moderne: il est l’immense majorité des travailleurs qui ont perdu tout pouvoir sur l’emploi de leur vie, et qui, dès qu’ils le savent, se redéfinissent comme le prolétariat, le négatif à l’œuvre dans cette société. Ce prolétariat est objectivement renforcé par le mouvement de disparition de la paysannerie, comme par l’extension de la logique du travail en usine qui s’applique à une grande partie des «services» et des professions intellectuelles. C’est subjectivement que ce prolétariat est encore éloigné de sa conscience pratique de classe, non seulement chez les employés mais aussi chez les ouvriers qui n’ont encore découvert que l’impuissance et la mystification de la vieille politique. Cependant, quand le prolétariat découvre que sa propre force extériorisée concourt au renforcement permanent de la société capitaliste, non plus seulement sous la forme de son travail, mais aussi sous la forme des syndicats, des partis ou de la puissance étatique qu’il avait constitués pour s’émanciper, il découvre aussi par l’expérience historique concrète qu’il est la classe totalement ennemie de toute extériorisation figée et de toute spécialisation du pouvoir. Il porte la révolution qui ne peut rien laisser à l’extérieur d’elle-même, l’exigence de la domination permanente du présent sur le passé, et la critique totale de la séparation; et c’est cela dont il doit trouver la forme adéquate dans l’action. Aucune amélioration quantitative de sa misère, aucune illusion d’intégration hiérarchique, ne sont un remède durable à son insatisfaction, car le prolétariat ne peut se reconnaître véridiquement dans un tort particulier qu’il aurait subi ni donc dans la réparation d’un tort particulier, ni d’un grand nombre de ces torts, mais seulement dans le tort absolu d’être rejeté en marge de la vie.

[10- D’avoir perdu ses illusions révolutionnaires et réformatrices, le prolétariat n’en reste pas moins la grande force négatrice du développement historique contemporain. Or «l’extension de la logique du travail en usine qui s’applique à une grande partie des «services» et des professions intellectuelles» s’est inversée. Aujourd’hui, c’est plutôt l’extension de la logique des «services» et des professions intellectuelles qui s’applique à une grande partie du travail en usine… Il n’y a donc pas à tergiverser, la tertiarisation, c’est la mise en place, voulue ou non, du prolétariat qui pense, qui spécule et qui, fatalement, critique le monde, abstraitement et concrètement. La tertiarisation donne les ultimes outils théoriques de la quotidienneté au prolétariat. Elle le fait entrer massivement dans les coulisses du spectacle. Plus rien n’est dur ou fatal, tout est mou, factice. C’est un décor. Du toc. Et le fric, c’est du papier. Et une étincelle peut mettre le feu à toute une… pile de notes de service.  — Ysengrimus]

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L’organisation révolutionnaire ne peut être que la critique unitaire de la société, c’est-à-dire une critique qui ne pactise avec aucune forme de pouvoir séparé, en aucun point du monde, et une critique prononcée globalement contre tous les aspects de la vie sociale aliénée. Dans la lutte de l’organisation révolutionnaire contre la société de classes, les armes ne sont pas autre chose que l’essence des combattants mêmes: l’organisation révolutionnaire ne peut reproduire en elle les conditions de scission et de hiérarchie qui sont celles de la société dominante. Elle doit lutter en permanence contre sa déformation dans le spectacle régnant. La seule limite de la participation à la démocratie totale de l’organisation révolutionnaire est la reconnaissance et l’auto-appropriation effective, par tous ses membres, de la cohérence de sa critique, cohérence qui doit se prouver dans la théorie critique proprement dite et dans la relation entre celle-ci et l’activité pratique.

[11- Il n’y a pas de révolution isolée, pas de révolution nationale. Les révolutions dans un seul pays ont toutes été nivelées et se sont graduellement reconnectées au miasme international ambiant. La notion de mondialisation a donc plus que jamais deux facettes. Mondialisation de l’internationale du pognon des accapareurs et des financiaristes. Mondialisation de la résistance concertée de ceux qui produisent la richesse collective en avançant calmement vers la praxis révolutionnaire de masse. Nous sommes tous intégralement les armes de la révolution et ce, même si les révolutions du futur ne seront pas marxistes. — Ysengrimus]

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Sous-produit de la circulation des marchandises, la circulation humaine considérée comme une consommation, le tourisme, se ramène fondamentalement au loisir d’aller voir ce qui est devenu banal. L’aménagement économique de la fréquentation de lieux différents est déjà par lui-même la garantie de leur équivalence. La même modernisation qui a retiré du voyage le temps, lui a aussi retiré la réalité de l’espace.

[12- Le tourisme, c’est la mondialisation du monde foutu. Ne s’y affirme que les aventures soigneusement ficelées et circularisées de la redite. Cette situation est si intégrale qu’il existe même, depuis belle lurette, une activité touristique de la fuite des circuits touristiques. Un off Brodway du tourisme, en quelques sortes, tout aussi bidon que l’autre, naturellement. Qu’il soit extrême, écolo, sportif, naturiste, gastronomique ou ethnographique, le tourisme reste la quintessence, de plus en plus ouvertement avouée, de la société du spectacle. Rien ni personne ne montre le monde, tant que la dynamique touristique impose sa loi. Le seul tourisme candide et honnête est le tourisme ouvertement pillard, c’est-à-dire celui qui accapare sans se complexer le soleil, les plages, les fruits exotiques et les paysages pittoresques, en en niant et en en boutant la vie historique. Le tourisme, c’est le vol de la partie de la propriété qui ne s’exporte pas donc ne se soutire pas. Tout tourisme tue l’agriculture (vivrière ou compradore) autant qu’il tue les juntes. En un mot, le tourisme est une théorie du spectacle faite chair, roc, lac et rivière, et qui étrangle discrètement tout développement. C’est que le matérialisme touristique est l’antithèse ouverte et scandaleusement bourgeoise du matérialisme historique.  — Ysengrimus]

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L’histoire universelle est née dans les villes, et elle est devenue majeure au moment de la victoire décisive de la ville sur la campagne. Marx considère comme un des plus grands mérites révolutionnaires de la bourgeoisie ce fait qu’«elle a soumis la campagne à la ville», dont l’air émancipe. Mais si l’histoire de la ville est l’histoire de la liberté, elle a été aussi celle de la tyrannie, de l’administration étatique qui contrôle la campagne et la ville même. La ville n’a pu être encore que le terrain de lutte de la liberté historique, et non sa possession. La ville est le milieu de l’histoire parce qu’elle est à la fois concentration du pouvoir social, qui rend possible l’entreprise historique, et conscience du passé. La tendance présente à la liquidation de la ville ne fait donc qu’exprimer d’une autre manière le retard d’une subordination de l’économie à la conscience historique, d’une unification de la société ressaisissant les pouvoirs qui se sont détachés d’elle.

[13- La tendance présente à la liquidation de la ville nous fait entrer dans l’outre-ville. La ville tertiarisée aspire à s’aseptiser, à se mondaniser, à se nunuchifier et, de ce fait aussi, elle aspire à s’illusionner. Montréal se donne des arrondissements indéneigeables ainsi qu’un quartier des spectacles… il faudrait y inaugurer une Place Guy Debord pour que la compréhension radicale des choses gagne (très éventuellement) quelque peu en épaisseur. Il ne restera plus alors qu’à se débarrasser des voitures et de leurs sempiternels pots d’échappement. Retour au bon vieil urbanisme de base. Oh là, là. Vaste programme.  — Ysengrimus]

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Le dadaïsme et le surréalisme sont les deux courants qui marquèrent la fin de l’art moderne. Ils sont, quoique seulement d’une manière relativement consciente, contemporains du dernier grand assaut du mouvement révolutionnaire prolétarien; et l’échec de ce mouvement, qui les laissait enfermés dans le champ artistique même dont ils avaient proclamé la caducité, est la raison fondamentale de leur immobilisation. Le dadaïsme et le surréalisme sont à la fois historiquement liés et en opposition. Dans cette opposition, qui constitue aussi pour chacun la part la plus conséquente et radicale de son apport, apparaît l’insuffisance interne de leur critique, développée par l’un comme par l’autre d’un seul côté. Le dadaïsme a voulu supprimer l’art sans le réaliser; et le surréalisme a voulu réaliser l’art sans le supprimer. La position critique élaborée depuis par les situationnistes a montré que la suppression et la réalisation de l’art sont les aspects inséparables d’un même dépassement de l’art.

[14- L’art est partout. Mon téléphone est l’appareil photo de Doisneau, la caméra de Truffaut, le cahier de Rimbaud, la palette de van Gogh et l’harmonica de Guthrie en un seul objet. Dada est partout. Le Surréalisme est partout. Dada et le Surréalisme ont été les plus efficaces et pertinentes poussées prospectives et ce, non seulement en matière d’art mais aussi sur la question beaucoup plus volatile du tout de l’expression ordinaire. Dada est toc. Le Surréalisme est suranné. C’est que ladite expression ordinaire les ont amplifié à un niveau exponentiel. Nous vivons dans Dada. La société du spectacle est Dada. Le Surréalisme c’est moi, et nous tous. Le Surréalisme, c’est Instagram et Facebook.  — Ysengrimus]

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L’affirmation de la stabilité définitive d’une courte période de gel du temps historique est la base indéniable, inconsciemment et consciemment proclamée, de l’actuelle tendance à une systématisation structuraliste. Le point de vue où se place la pensée anti-historique du structuralisme est celui de l’éternelle présence d’un système qui n’a jamais été créé et qui ne finira jamais. Le rêve de la dictature d’une structure préalable inconsciente sur toute praxis sociale a pu être abusivement tiré des modèles de structures élaborés par la linguistique et l’ethnologie (voire l’analyse du fonctionnement du capitalisme), modèles déjà abusivement compris dans ces circonstances, simplement parce qu’une pensée universitaire de cadres moyens, vite comblés, pensée intégralement enfoncée dans l’éloge émerveillé du système existant, ramène platement toute réalité à l’existence du système.

 [15- Cinquante ans plus tard, nous vivons tellement encore dans la gadoue d’un gel structuraliste qui ne dit plus son nom qu’on en est presque à pouvoir formuler les éléments paramétrables d’une historicité de la pensée anti-historique. Celle-ci fonctionne en succession de dénégations autant qu’en empilade de confirmationnismes. Elle affirme n’avoir jamais su ce qu’elle affecte de découvrir subitement et/ou d’avoir toujours su ce qu’elle est enfin abruptement obligé de reconnaître. Une portion importante du discours tapageur contemporain parle constamment de nouveauté et de changement sans jamais parler d’histoire. Le grand écran plat du spectacle EST le déni de l’histoire. Cette historiette d’histoire, on l’occulte, la trivialise ou la sublime en fait divers. Ou encore, on l’érige en grande fatalité naturelle, en code génétique, en principe fondamental de l’espèce (notamment quand il s’agit des foucades de nos mâles Alpha). En matière d’évolution et de développement des choses, dans la société du spectacle bourgeoise contemporaine, Darwin est partout, Marx est nulle part.  — Ysengrimus]

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Ce qui, dans la formulation théorique, se présente ouvertement comme détourné, en démentant toute autonomie durable de la sphère du théorique exprimé, en y faisant intervenir par cette violence l’action qui dérange et emporte tout ordre existant, rappelle que cette existence du théorique n’est rien en elle-même, et n’a à se connaître qu’avec l’action historique, et la correction historique qui est sa véritable fidélité.

[16- Il n’y a pas de théorie autonome et il n’y a pas d’histoire autonome. Toute la pensée est engendrée historiquement, matériellement. C’est une émergence. Le mythe de la sphère du théorique, du scientifique, de l’artistique ou du mystique reste l’ultime enfumage intellectuel de notre temps. Le plus suranné des enfumages aussi. Le plus durillon. L’enfumage des vieux mages… Seule la conscience collective de la transmission ordinaire des talents et des savoirs permettra de dissoudre le livide caillot intellectuel de l’arnaque d’une autonomie sacralisable de la pensée et des savoirs. Quand le génie sera partout, la mystification sera nulle part. Un jour viendra.  — Ysengrimus]

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il y a soixante ans: MYTHOLOGIES de Roland Barthes

Posted by Ysengrimus sur 7 novembre 2017

Il y a soixante ans cette année paraissaient les fameuses Mythologies de Roland Barthes. C’était littéralement de la sémiologie de combat, produite dans une sorte de situation de guérilla journalistique. Il en résulte aujourd’hui une suite de zébrures textuelles un peu vieillottes, quoique toujours suavement lisibles. Quand on s’avisera du fait que, dès le siècle dernier, émerge vigoureusement en France une intensive culture consumériste de masses, mâtinée de propagande nationale-coloniale et encore densément empreinte de traditionalisme (y compris de catholicisme traditionaliste), on comprendra mieux l’une de nos servitudes majeures: le divorce accablant de la connaissance et de la mythologie. La science va vite et droit en son chemin; mais les représentations collectives ne suivent pas, elles sont des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l’erreur par le pouvoir, la grande presse et les valeurs d’ordre (p. 63). La réalité sociologique quotidienne de la grande décennie d’après-guerre (notamment les premières glorieuses, surtout ici autour de 1954-1957) est donc déjà largement mythologisée. Et en empâtant sciemment la civilisation ordinaire dans son mythe, on est bel et bien en train de mollement la guider (comme un berger guide ses bêtes, un peu à la baguette, un peu sur leur air d’aller, un peu au petit bonheur la chance). Cela —le mythe— se joue, un peu perfidement mais sans concertation particulière, dans le grand cercle de vastes mutations sociales, tout en ne tendant aucunement à nier les mille choses qui déterminent le nouveau rythme de la vie ordinaire. Le mythe ne nie pas les choses, sa fonction est au contraire d’en parler; simplement, il les purifie, les innocente, les fonde en nature et en éternité, il leur donne une clarté qui n’est pas celle de l’explication, mais celle du constat […]. En passant de l’histoire à la nature, le mythe fait une économie: il abolit la complexité des actes humains, leur donne la simplicité des essences, il supprime toute dialectique, toute remontée au-delà du visible immédiat, il organise un monde sans contradictions parce que sans profondeur, un monde étalé dans l’évidence, il fonde une clarté heureuse; les choses ont l’air de signifier toutes seules (p. 217). Le décors d’un durable univers superficiel, consommateur, toc, aussi indolent qu’infatué, est déjà fermement planté.

Les représentations collectives décrites dans l’ouvrage de Barthes, sur une série de cas concrets, font perler des conceptions fondamentalement petites bourgeoises (pp 211-216) de l’existence ambiante. La sensibilité du Barthes des Mythologies est marxisante, plus précisément brechtienne. Il s’agit d’un marxisme pré-soisante-huitard un peu carré, discrètement prosoviétique mais encore sans complexe, très fluide, très direct et apte à réactiver un bon nombre de nos stimulations critiques aujourd’hui imperceptiblement engourdies sous le conformisme ambiant et la fausse universalité éternelle de nos petites certitudes gnagnan et outrecuidantes. Les mythes ne sont rien d’autre que cette sollicitation incessante, infatigable, cette exigence insidieuse et inflexible, qui veut que tous les hommes se reconnaissent dans cette image éternelle et pourtant datée qu’on a construite d’eux un jour comme si ce dût être pour tous les temps. Car la Nature dans laquelle on les enferme sous prétexte de les éterniser, n’est qu’un Usage. Et c’est cet Usage, si grand soit-il, qu’il leur faut prendre en main et transformer (p. 230). Aspirant à une anticipation critique de cette transformation révolutionnaire des Usages, si ardemment souhaitée, on nous montre de façon limpide que l’idéologie dominante est l’idéologie des classes dominantes. Plus précisément, l’idéologie dominante ciblant la petite bourgeoisie est une version prêt-à-porter, resto-rapide, javellisée et encapsulée de la pensée de ses maîtres. Et d’exemplifier, à partir de ce que diffuse la culture ambiante. Charlie Chaplin dans Les Temps Modernes est un pauvre sans être un prolétaire. Terry Malloy (joué par Marlon Brando) dans Sur les quais est un gréviste qui finit par renouer avec un patronat encore triomphant. Truquées, les mythologies sont implicitement propagandistes et servent la réaction, sans ambages, sans transition… Même la catégorie de Travail, en son principe, est faussée, naturalisée, figée, vitrifiée, banalisée et donc sabotée, notamment dans la présentation anthropologique qu’une exposition parisienne quelconque sur l’Homme (avec un grand H et sans Femme avec un grand F à côté) nous en serine. Que le travail soit un fait ancestral ne l’empêche nullement de rester un fait parfaitement historique. D’abord, de toute évidence, dans ses modes, ses mobiles, ses fins et ses profits, au point qu’il ne sera jamais loyal de confondre dans une identité purement gestuelle l’ouvrier colonial et l’ouvrier occidental (demandons aussi aux travailleurs nord-africains de la Goutte-d’Or ce qu’ils pensent de la grande famille des Hommes). Et puis dans sa fatalité même: nous savons bien que le travail est «naturel» dans la mesure même où il est «profitable», et qu’en modifiant la fatalité du profit, nous modifierons peut-être un jour la fatalité du travail. C’est de ce travail, entièrement historifié [sic], qu’il faudrait nous parler, et non d’une éternelle esthétique des gestes laborieux (p. 164). Brecht, quand tu nous tiens…

Il n’est certainement pas question de s’exclamer ici: Marx, sors de ce corps! Le fait est que ce genre d’analyse critique, de ne plus se formuler ainsi de nos jours, ne perd strictement rien de sa vigueur ou de sa justesse. Ceci dit, la question se pose, sereinement, après deux générations: les Mythologies de Barthes sont-elles datées? Factuellement elles le sont, imparablement. Ce genre de micro-analyse actualiste n’échappe aucunement à la patine du temps. En les lisant aujourd’hui, on ne sait plus qui sont ces cyclistes du Tour de France 1955, ou ces catcheurs à la mode du milieu du siècle dernier, en France. Minou Drouet n’est plus une vedette pour nous (sa réconciliation avec Jean Cocteau ne nous a pas laissé un souvenir indélébile) et les procès Dupriez et Dominici, on sait pas ce que c’est. De la même façon, on a une idée assez vague (quoique sinistrement discernable) de ce que la France foutait au Maroc dans ces années-là. Poujade et Mendès-France font partie de la grande histoire (on notera que Le Pen est nommé une fois, justement dans un article sur Poujade). Billy Graham et l’abbé Pierre font partie de la petite histoire (ils ne nous font plus prier, ça on arrive à le constater). Greta Garbo ne nous émeut plus vraiment. Le Nouveau Théâtre et Adamov ne sont plus ni nouveaux ni éminents (ceci n’est pas un cas de critique ni-ni mais un simple constat). Malgré ces éléments fatalement vermoulus, qui habitent intimement le développement et en fondent l’armature, le texte garde une remarquable fraîcheur et les lignes argumentatives de fond qui s’y expriment tiennent bien le temps, elles. J’irais même plus loin en affirmant que, de fait, le caractère daté des sujets traités sert désormais ultimement la cause de leur démystification. En effet, comme l’exercice consiste à regorger les phénomènes traités de leur prosaïque historicité, il n’y a rien de mieux que la distance de six bonnes décennies pour faire revenir par reflux ainsi que solidement imposer le réel historique daté à l’encontre de la naturalité mythologique faussement éternelle de ces faits de société. Ce que le monde fournit au mythe c’est un réel historique, défini, si loin qu’il faille remonter, par la façon dont les hommes l’ont produit ou utilisé; et ce que le mythe restitue, c’est une image naturelle de ce réel. Et tout comme l’idéologie bourgeoise se définit par la défection du nom bourgeois, le mythe est constitué par la déperdition de la qualité historique des choses: les choses perdent en lui le souvenir de leur fabrication. Le monde entre dans le langage comme un rapport dialectique d’activités, d’actes humains: il sort du mythe comme un tableau harmonieux d’essences. Une prestidigitation s’est opérée, qui a retourné le réel, l’a vidé d’histoire et l’a rempli de nature, qui a retiré aux choses leur sens humain de façon à leur faire signifier une insignifiance humaine. La fonction du mythe, c’est d’évacuer le réel: il est, à la lettre, un écoulement incessant, une hémorragie, ou, si l’on préfère, une évaporation, bref une absence sensible. Il est possible de compléter maintenant la définition sémiologique du mythe en société bourgeoise: le mythe est une parole dépolitisée (pp 216-217). Et, justement, on peut le dire aujourd’hui: Minou Drouet, Poujade, Billy Graham et l’abbé Pierre étaient des mythe, en France, au siècle dernier. L’ouvrage Mythologies a fichtrement bien fait d’en traiter justement du temps où ils faisaient encore rêver le populo parce que c’est pas aujourd’hui que ça résonnerait le moindrement dans les imaginaires, ces derniers étant bel et bien, massivement et incontestablement, passés à autre chose. Le discours de Barthes ET soixante ans de distance historique s’unissent solidement désormais pour bien nous les repolitiser, nous les historiciser et nous les démystifier, ces totems sociétaux dépolis d’autrefois. C’est ça et rien d’autre, pour un ouvrage actualiste daté, que de bien vieillir

Comprenons-nous bien, les mythologies ne se sont pas pour autant ratatinées, racotillées et résorbées, au fil du temps, il s’en faut de beaucoup. On sent, bien au contraire, qu’en deux générations, elles se sont surtout amplifiées, magnifiées, boursouflées, multipliées, ces menues mythologies barthésiennes d’antan. On est passé des petits morceaux d’art trouvé astucieux et mutins de Marcel Duchamp aux immenses ready-made scintillants, triomphalistes et planétaires de Jeff Koons, si vous m’autorisez une analogie venue du monde des arts. Aussi, on arrive à vibrer au fait que, ma foi, Barthes a bien su capter le fonctionnement mythologique en l’essence, dans le principe, finalement, aussi. Il faut dire que le lait et le vin, le bifteck et les frites, le plastique, les jouets, l’automobile, même les saponides et les détergents, sont encore plus que jamais avec nous et agissent encore aussi intimement sur nous. Quant aux soucoupes volantes (qui ne sont plus vraiment martiennes) et au cerveau d’Einstein (ce dernier, mort en 1955, était encore tout chaud), alors eux, leur impact mythologique n’agit plus sur nous autant, certes… mais on arrive fort aisément à articuler les jeux de transpositions requis. Il s’agit simplement de remplacer ce qui est remplaçable et de faire les ajustements d’époque. Le développement continue alors de sacrément bien tenir. On s’extasie moins aujourd’hui sur le cerveau d’Einstein que sur ses citations sur internet et la dimension lourdement factice de sa mythologie nous accompagne toujours aussi intensément. Et d’ailleurs, cette idée d’une vaste mutation historicisée des mythes est en fait déjà entièrement présente chez Barthes. On en trouve un exemple particulièrement vif dans ses développements virevoltants au sujet du music-hall. Toute cette magie musculaire du music-hall est essentiellement urbaine: ce n’est pas sans cause que le music-hall est un fait anglo-saxon, né dans le monde des brusques concentrations urbaines et des grands mythes quakeristes du travail: la promotion des objets, des métaux et des gestes rêvés, la sublimation du travail par son effacement magique et non par sa consécration, comme dans le folklore rural, tout cela participe de l’artifice des villes. La ville rejette l’idée d’une nature informe, elle réduit l’espace à un continu d’objets solides, brillants, produits, auxquels précisément l’acte de l’artiste donne le statut prestigieux d’une pensée tout humaine: le travail, surtout mythifié, fait la matière heureuse, parce que, spectaculairement, il semble la penser; métallifiés [sic], lancés, rattrapés, maniés, tout lumineux de mouvements en dialogue perpétuel avec le geste, les objets perdent ici le sinistre entêtement de leur absurdité: artificiels et ustensiles, ils cessent un instant d’ennuyer (p. 167). Le mouvement historique, même abrupt, ne démystifie pourtant pas. Il ajuste les nouveaux mythes aux anciens. C’est l’embouteillage des mythes. Et alors, on peut s’en envoyer, des borborygmes ethnologiques et des mutations sociétales, sans sortir de l’aliénation. C’est que celle-ci dure et elle dure tant qu’elle nous tient et qu’on nous tient par elle.

Et, bon, au bout du compte, Barthes lui-même, tel qu’en lui-même, a fini complètement tortillonné dans son propre mythe. On pourrait détailler ceci amplement (notamment en brocardant comme il le mériterait son abandon ultérieur du marxisme au profit de la petite esthétique littéraire post-moderne à la mord-moi-le-nœud — passons, passons). Je vais plutôt exemplifier son ultime et grandiose mystification involontaire et ce, sur un fragment aussi simple que spectaculaire. Dans Mythologies, il a sereinement écrit (cette citation est avec moi depuis quatre décennies): Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques: je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique (p. 140). Et alors, bien plus tard, en mars 1980, dans une des bourdonnantes rues de Paris, il se fait bouter par une automobile qui, pourtant, ne roule pas très vite. Il tombe par terre et cela lui aggrave subitement une vieille défectuosité du poumon. Il meurt. Vous ne me direz pas. Mourir frappé par une bagnole, après avoir écrit une phrase pareille au sujet de la ci-devant nouvelle Citroën, ça aussi, quelque part, c’est parfaitement digne des grandes cathédrales gothiques!

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Cyber-fac-similé PDF de l’ouvrage MYTHOLOGIES de Roland Barthes (1957) dans l’édition qui fut celle de ma jeunesse (lu par moi, vingt ans après sa parution, il y a quarante ans, en 1977).

 

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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CHRONIQUES DU TRAIN-TRAIN QUOTIDIEN (Antoine Lefranc)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2017

Train-train

Ici, tout se passe dans le train. Notons d’abord qu’on doit à notre auteur l’aphorisme suivant, fort valide: Le bonheur du voyageur ferroviaire se définit en creux. Il désire juste l’absence d’éléments perturbateurs, rien de plus. Le voyageur est un bouddhiste qui s’ignore. Signalons ensuite simplement que c’est l’aptitude incomparable d’Antoine Lefranc à justement ouvertement trahir cet aphorisme qui va déclencher le tout de notre bonheur de lecture. L’amusement complice du lecteur de ce savoureux petit recueil de nouvelles se définit effectivement, lui, en plein, en saillie, en jaillissement, en irruption. Il survient parce que, finalement, quelque chose arrive dans le train. Et cela prend corps, et cela s’amplifie, et cela se tord. Le lecteur se surprend à espérer une nouvelle mésaventure, vécue par ce narrateur d’un délié sagace et d’une verve savoureuse, pour que nous soit encore donnée cette marrante possibilité de voir le banal devenir fleurs d’averses du désert, tempête de neige du rivage, feu follet du cimetière. Faire l’ordinaire devenir extraordinaire juste en le regardant autrement… tel est ce qui nous arrive ici.

Christophe est un voyageur ferroviaire. C’est un homme assez jeune qui prend le train régional et/ou le TGV, de ci de là, sur le territoire de la France (Normandie, région Rhône Alpes, Aunis, Saintonge – pas Paris, en tout cas). On ne sait trop rien de plus de lui. On ne sait même pas s’il est toujours «lui» d’une nouvelle à l’autre, si vous voyez ce que je veux dire. Bon,  on sait à peu près à chaque fois dans quelle petite ville on se rend ou fait escale en sa compagnie mais on n’y descend à toutes fins pratiques jamais. C’est bel et bien que tout se joue dans le train. Il est connu qu’un nombre significatif de Français prennent le train régulièrement mais qu’il y a aussi un bon lot de Français et de francophones qui n’ont tout simplement jamais mis les pieds dans le transport ferroviaire. Cela nous donne deux tonalités solidement distinctes pour la lecture de ce fulgurant recueil de treize courtes nouvelles. À ceux et celles qui n’ont jamais pris le train, je dis: préparez-vous à une évocation avisée et subtile de l’ambiance du train-train des preneurs de train. Ce recueil va vous faire découvrir, avec une précision quasi ethnographique, les petites particularités de la portion de vie ordinaire ferroviaire du chaland hexagonal contemporain. Les fervents de microsociologie genre Erving Goffman ne désavoueraient pas ce brillant petit opus. À celles et ceux qui prennent régulièrement le train, je dis: préparez-vous à une radicale altération de ce regard lourd de langueur contrite que vous avez porté mille fois sur ces petits moments inévitables mais… sans en sentir la densité, la richesse, la sève, le saillant. Et je dis, aux deux sous-groupes sociologiques en cause ici, ceci: mettez un écrivain dans un train (ce train que vous prenez tous les jours ou ne prenez jamais) et c’est ce que ça donne. Sensations contrastées, images claquantes et trajectoires solidement dessinées assurées.

Chroniques du train-train quotidien est un ouvrage humoristique. On peut le dire sans danger d’ambivalence. Ce n’est pas un humour bouffon ou goguenard, ce n’est pas de l’ironie acide, cynique et lasse non plus. Surtout, ce n’est certainement pas de la grosse farce racoleuse. Je parlerais, sans me démonter, d’humour satirique. Préparez vous à rire-sourire, si vous me permettez ce néologisme digne, justement, de Lefranc. Préparez-vous à (re)découvrir le quotidien bien vu mais aussi le petit exploit savoureux des circonlocutions de scénario instillées subtilement dans le corps d’un dispositif narratif pourtant initialement passablement pauvre en ressources. Comme chez maints humoristes contemporains, c’est le regard qui parle. On fait ressortir ici l’incongru et le cocasse de situation émanant de ce dispositif raplapla dont notre appréhension, plus fourbue que celle de Lefranc, ne tire fichtrement rien alors que pourtant, bon sang que c’est là, que tout est là. C’est aussi un angle d’approche frais, vif, jeune. On est dans le monde de Facebook, du iPod, des jeux vidéo, de la managérite chronique, des licenciements banalisés et de l’omnivalence tranquille du culte du foot. L’immense majorité de ces aventures en miniature sont des rencontres, des petites confrontations maximalisées et amplifiées dans le cadre pourtant fatalement étriqué dont fait difficultueusement disposer, à notre florilège de gestus social, la linéarité contrainte d’un corridor bringuebalant de wagon. Christophe, le personnage narrateur qui nous sert de cicérone dans cette promenade drolatique, où on change de place tout en restant assis, pimente son propos et notre perception de la probante touche bien tempérée de sa juvénile mythomanie. Parfois il est un homme d’affaire crypto-oisif, parfois il est un cadre de la SNCF en mal de prospective planifiante, parfois il est un intellectuel roide et transcendant lisant (juste assez ostensiblement) Sartre, Stendhal ou Oscar Wilde pour frimer les passagères, parfois il est rien de moins qu’un nouveau John Connor confronté au Terminator mal embouché et lunette-fumeux venu intempestivement s’installer dans son compartiment, parfois il est le compagnon de combat anonyme d’un Che Guevara fantasmatique venu rectifier les rapports de classes d’une ligne régionale en exilant les bourgeois sur un bled provincial de façon à donner les bonnes places assises aux pauvres prolos sans sièges qui souffrent du dos. Et parfois aussi (le plus souvent) il est juste un tit-cul de plus dans le train, qui crève la dalle et cherche par tous les moyens, délivrés dans le bagage de son imaginaire, des astuces, des traquenards, des combines pour tromper sa faim ou son ennui.

Pulsions fondamentales. Que tout revient donc aux pulsions fondamentales. De fait, dans son tressautant voyage de banalité magnifié, notre protagoniste multiforme ne rate aucune des incongrues occasions de déployer son aspiration à assouvir ses instincts les plus cruciaux, soif, faim (il y a beaucoup de bouffe dans ce micro-univers), appétences ludiques, pulsions de séduction, volonté de puissance, désir de gloire. Le seul moment où notre brave petit protagoniste rate vraiment son coup, c’est quand il cherche pathétiquement à jouer les voyageurs misanthropes. Car de fait, il est tellement palpable, à chaque page, que ces humains trop humains que Christophe coudoie dans le sta-tac-ta-toum de la vie de tous les jours, il les aime. Il les aime tant, tous ces epsilons de voyageurs ès tortillards, tant et tant. Et il nous les fait tant aimer aussi que c’en est d’une sidérale étrangeté. Oui, il faut découvrir combien on savoure les gens, la routine, la vie, le tchoutchou, le ronron, de par cette Chroniques du train-train quotidien qui nous les narre si jouissivement.

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Antoine Lefranc, Chroniques du train-train quotidien, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou Mobi.

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