Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

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COMME DEUX CERFS-VOLANTS (Anna Louise Fontaine)

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2019

Anna Louise Fontaine

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La hantise d’Anna Louise Fontaine se poursuit, implacable. Je suis aussi tourmentée par des démons, qui me semblent toujours terribles. Du moins, ceux que je n’ai pas encore toisés. J’ai si longtemps eu peur que ma rage ne puisse être contenue et qu’elle blesse les autres malgré moi. Que je ne puisse la retenir, qu’elle détruise ceux qui m’entourent (p. 72). Le déchirement, individuel et collectif, qui mène à la configuration fondamentale de la réalité de vivre ne s’arrêtera pas. Et on continue de l’exprimer, inlassablement. Il s’agit d’oser le plus vrai de soi, dit le petit incipit personnalisé de la copie de l’ouvrage remise à Ysengrimus.

Ici la narration se trouve très solidement polarisée. La mère de la narratrice va mourir. C’est le dernier droit. En perte d’autonomie physique et intellectuelle, la vieille dame restera silencieuse. Silence lancinant, non voulu, contraint, objectif. La mise au point champion qui s’esquisse prendra donc fatalement la forme d’un monologue. Seule. Orpheline même si tu n’es pas morte encore. Mon deuil commence. J’ai perdu ma mère. Tu es devenue mon enfant. Qui désormais me consolera? Qui d’autre sera toujours là pour moi? Qui aura jamais pour moi cet amour inconditionnel? (p. 45) Les rôles se sont à la fois désaxés et inversés. La métaphore guide de l’exposé, c’est celle de deux cerfs-volants qu’inexorablement le vent sépare. Le déchirement est insondablement douloureux.

C’est que la relation humaine la plus profonde, la plus radicale, la plus cruciale, c’est celle d’une femme avec sa mère. On est ici dans une dynamique micro-méga. Tout ce qui est infime devient gigantal, tout ce qui est savoureux devient amer, tout ce qui est onctueux devient abrasif, tout ce qui est calinet devient perfide. On attend tout et on n’obtient rien. On se veut libre et tout nous enserre. Mourir de vouloir dire se meurt dans le mutisme. Parler de vouloir vivre se joue dans l’étranglement renouvelé du cycle de la vie. Il faudrait rager, on ne peut que s’alanguir.

Aussi, à partir du point de départ initial, on va se mettre à circuler. C’est que la dynamique monologuante qui se campe a un coût inévitable. Tout remonte, tout griche, tout s’enchevêtre. Et cet acte terminal de communication vire insidieusement à l’examen de conscience. Le bilan de vie est personnel, en fait. C’est celui de la narratrice. Tout ce qui fut et aurait dû être, toutes les errances, toutes les diffractions, l’ensemble bigarré et contrasté des fausses libérations, le rapport au père, aux hommes (mari raplapla, amants furtifs), aux sœurs, aux enfants, s’imposent et se surimposent en de sourds effets de réverbération. L’intégralité de l’existence d’une femme (la narratrice) se pose en saillie, se dresse en chat noir, se hérisse, devant le livide gisant maternel. Il est tout simplement impossible de s’investir en elle sans s’investir en soi. La planète Pluton et son satellite Charon sont tellement immenses l’un par rapport à l’autre que leurs orbites mutuelles s’influencent radicalement et ce, éternellement. La planète, trop racornie, empêche le satellite d’être un vrai satellite. Le satellite, trop imposant, fait perdre à la planète son statut astronomique officiel de planète. Le drame de ces deux cerfs-volants, c’est rien de moins qu’un grand désastre des astres, en fait. Et le sentiment dominant qui se présente au rendez-vous, c’est la déception, une profonde déception des consciences et des existences. Euh… vraiment? M’as-tu vraiment déçue? J’aurais voulu qu’on trouve ensemble la clé de tous les mystères. J’aurais voulu que jamais, on ne se blesse. J’aurais aimé ne retenir qu’une belle chanson pour endormir mes petits-enfants. Mais nul amour ne se décline au parfait toute la vie durant. Avant, je t’admirais. Maintenant, tu me touches. C’est ce que je garderai pour l’album aux souvenirs. Je devrai me pardonner de déchirer l’image et de renverser le piédestal. De nommer les ombres et d’étaler les secrets sur la place publique. J’apprends à t’aimer dans ta nudité. Dans ta vérité. J’apprivoise ma mère aux derniers instants de sa vie. Et j’ai peine du peu de temps qu’il nous reste (p. 77). C’est que bientôt, très bientôt, il va falloir se retrouver seule. Et, au cœur de cette solitude, comme dans un silo ou dans une capsule, on se tortillera entre ses constats et ses attentes. Cette problématique de la déception dans la relation dégoulinante et odoriférante parent-enfant doit continuer de se dire. C’est la déception même qui est la catégorie centrale de la réflexion en ébauche ici. Qu’est-ce donc que décevoir sinon donner à appréhender l’être effectif s’arc-boutant sur l’allégorie imaginaire? Décevoir c’est rendre toute sa flamboyance de braise au droit fondamental de n’avoir été qu’une femme ordinaire, sans envergure particulière. Cela se constate en passant, et en déchirant ce feuilleté démiurgique de croyances infantiles, en serrant aux ouïes l’imaginaire trop exigeant, trop doctrinaire, trop épigone des progénitures.

Le court récit Comme deux cerfs-volants est suivi d’un recueil de treize poèmes qui reprennent la thématique et en enrichissent la problématique. Dans ce court recueil en vers libres, intitulé La mort de l’Amazone, le drame s’amplifie. On se retrouve devant l’imprévisible frémissant et angoissé. Ce qui est bien connu n’est pas connu (disait Hegel) et, oh bondance, on prenait maman pour acquis. Et puis la mort, la vie… c’est pas comme si ces atavismes nous prenaient par surprise. Alors, pourtant, on se retrouve devant le Sphinx, symbole de l’énigme. Et c’est la patatras. Pataquès philosophique, de fait… gnoséologique. Une crise des savoirs… de l’absence de savoir.

je ne savais pas

Quand je l’ai invitée chez moi
je ne savais pas qu’elle arriverait
avec sa suite de spectres muets,
dévorés de secrets

qu’elle amènerait plus de questions
que le sphinx le plus perfide
n’en poserait jamais
et plus d’énigmes
que n’en pouvait supporter
ma pauvre raison

qu’elle s’accrocherait à moi
de ses doigts maigres
comme à une bouée
effarée du peu de temps
que lui laissait la Vie

que la peur l’aurait déjà investie
avant de réclamer son dû
et que son dieu l’aurait désertée
dès le premier doute

qu’elle resterait empêtrée
dans les débris
de son piédestal
et qu’elle me demanderait
la seule chose
que je ne pouvais lui donner:

la tuer

(pp. 99-100 — typographie et disposition modifiées)

 

Mourir et faire mourir, cela se rejoint mais cela ne s’assimile pas, comme ça, l’un à l’autre, sans explications explicites. Et, justement, emporté par l’intensité du propos, tant du récit que du recueil, on regrettera son caractère volontairement esquissé, furtif, fugitif, brumeux. La narratrice annonce un ensemble de raccords entre le centre d’attraction maternel et l’intégralité rhizomatique de sa vie. Mais cette toile reste pendue dans l’air comme une nébuleuse ou une grande tache sanglante et acide. On ne la voit pas bouger, girer, on ne sent pas les raccords s’animer. L’urgence de la situation esquisse, esquive et minimise l’urgence du propos. La gorge est restée nouée. Le monstre a frémi mais il n’est pas vraiment sorti de son antre.

On se serait plu aussi à imaginer l’effet en retour, nommément un dialogue galiléen entre nos deux géantes. Salviati-fille aurait donner la mesure de la douleur astronomique qui bouge, s’échancre, grince. Simplicio-maman aurait tenu mordicus à la raideur et à l’étroitesse de sa doctrine, en faisant parler la voix de son temps, dans ses amplitudes comme dans ses limitations. Ce dialogue effectif, qui pourtant n’y est pas, l’ouvrage, dans sa fluidité labile, nous donne à l’imaginer et nous fait anticiper-regretter la réplique armaturée de la mère, qui reste à faire et qui pourtant existe, quelque part, y compris en nous. Surtout en nous.

Anna Louise Fontaine (2014), Comme deux cerfs-volants, suivi de La mort de l’Amazone, chez l’auteure, Montréal, 127 p.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Petit bureau

Posted by Ysengrimus sur 7 novembre 2019

Table-de-travail-de-mon-enfance

Petit bureau de mon enfance
Infime et tout égratigné,
Que ne m’as-tu pas enseigné
Sur nos vieillesses qui s’avancent?

Tu es menu comme un bibelot
Démodé, poupin, ordinaire.
Une guitare aux cordes de fer.
Une rhapsodie de vieux grelots.

Oui, tu étais mon écritoire
Avec tes clowns et tes chevaux,
Ton manège et ton chapiteau
Et ta chaisette et tes tiroirs.

Mais, un matin ou bien un soir,
Je me suis levé, sans faconde
Pour aller dans le vaste monde
Et ne plus jamais me rasseoir

Devant toi, mon petit bureau.
Tout ton cirque s’en est étiolé
Comme le plus beau rêve, au lever
Ou comme la lune, au fil de l’eau…

Mais demain, on la refera
La bureautique de nos enfances.
On réactivera les danses,
Les dominos, la fantasia.

Tiré de mon recueil de poésie de 2019, RESSACS POÉTIQUES.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Célesta

Posted by Ysengrimus sur 21 octobre 2019

Infime petit célesta,
Qu’est-ce que tu fais là?
Espèce de petit clavier
À la voix métallisée,
Tu ne seras, toi, tsointsoin,
Ni piano ni orgue d’église.
Les Fanchon et les Denise
Te joueront matin
En riant comme des taquines.
Tes ballades et tes béguines
Ne seront ni laides ni belles.
Elles monteront vers le ciel
Puis s’y perdront en lambeaux.
Tu distilleras le beau
Dans l’oubli fugace.
Non, les textures irisées
De tes douces sonorités
Ne laisseront nulle trace…

Célesta, tu pleures?
Il faut pas le prendre comme ça.
Tu égrènes les heures.
Tu fais tourner ton compas.
Tu es miniature.
Ton pire ennemi, c’est le temps.
Je le sais, c’est contrariant
Et c’est un peu dur.
Mais console toi, célesta
On est tous un peu comme toi.
Tu nous symbolises en fait,
Éphémères marionnettes…

Souffles en entrelacs,
Tu vas pas mourir de ça,
Ni de peur, ni de tristesse,
Ni de froid, ni de vieillesse,
Ni de rire, ni de panique
Car tu es la musique.

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COMMENT JE SUIS DEVENU MUSULMAN (Théâtre du Rideau vert, Septembre 2019)

Posted by Ysengrimus sur 21 septembre 2019


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On va d’abord poser nos protagonistes. Ysengrimus (votre humble serviteur, 61 ans), Reinardus-le-goupil (son fils), la Dame à la Guitare (épouse de Reinardus) et Clef de Sagesse (grande amie de l’épouse de Reinardus). Ces trois jeunes gens (26 ans en moyenne) ont eu la gentillesse de m’inviter à auditionner la pièce de théâtre Comment je suis devenu musulman de Simon Boudreault, au Théâtre du Rideau vert (Septembre 2019).

Comprenons bien maintenant l’armature philosophique et intellectuelle du solide petit quatuor critique qui s’est mis en branle ce soir là, au milieu des spectateurs du grand dispositif scénique historique de madame Filiatrault. Clef de Sagesse et la Dame à la Guitare sont toutes les deux des kabyles algériennes de seconde génération, étudiantes au second cycle en Science Santé. Reinardus-le-goupil, étudiant à Polytechnique, est un athée explicite fraîchement islamisé pour fins maritales (il vient de convoler avec sa douce moitié). Quant à Ysengrimus, votre humble serviteur, il reste le modeste auteur de l’ouvrage L’Islam, et nous les athées, présentation critique de la culture musulmane ayant les occidentaux rationalistes pour lecteurs cibles. Reinardus-le-goupil me glisse à l’oreille, juste avant la levée du rideau: Ce sont mes beaux-parents qui m’ont recommandé ça… à cause de la similarité de situation entre le principal protagoniste et moi. Je ne sais pas du tout ce que ça vaut. Si ça se trouve, c’est nul. La dent scintillante, je lui réponds: même nul, ça promet d’être sociologiquement hautement intéressant. Et le spectacle démarre.

Que dire. L’intention est bonne. L’effort est louable. L’écriture et la conception sentent un peu la lampe mais elles ne sont pas exemptes de mérites. La mise en scène est imaginative et enlevante et la distribution est parfaitement satisfaisante. Il y a incontestablement de bons moments et ce, tant pour les théâtreux que pour les philosophes (le quiz comparatif de l’image de la femme dans les grandes religions est dévastateur. Les numéros promo-gadget de l’historique du Frère André et de l’agence de voyage des pèlerinages sont savoureux). Malgré les réserves que je vais devoir malheureusement formuler, ce spectacle, marrant et —redisons-le— bien intentionné, vaut incontestablement le détour.

Jean-François (Jean-François Pronovost), québécois du cru, catholique non pratiquant et athée de fait, et sa conjointe Maryam (Sounia Balha), musulmane culturelle d’origine marocaine, attendent un bébé. Les voici donc qui jonglent, sans enthousiasme réel, avec l’idée de se marier. Se profilent alors deux univers. L’univers de la certitude contrite des obligations maritales, le papa (Belkacem Lahbaïri) et la maman (Nabila Ben Youssef) de Maryam. L’univers de l’aquoibonisme occidental en déréliction avancée quoiqu’incomplète, nommément le papa (Michel Laperrière), fidéiste vieux genre, et la maman (Marie Michaud) agnostique et cancéreuse, les parents divorcés de longue date de Jean-François. On nous sert alors le tourbillon habituel des comédies de boulevard, dans une version rencontre des cultures. Dans le contexte d’explosions émotives type des situations pré-maritales de tréteaux, tout le monde se met à débloquer et à se lancer dans les grandes mises au point champion d’usage. L’intensité joue d’excès. Le programme critique mobilise la caricature. C’est ici que le risque s’installe. Le beau risque? Voire. Le risque, en tout cas.

C’est que la caméra, la tête de lecture, est tenue par l’homme occidental. Lapidaire, Reinardus-le-goupil dira, un peu plus tard: ça reste un show de blancs. Et pourtant cette caméra, cette lecture, cette écriture se veulent équilibrées, symétriques et omniscientes. Qu’en est-il? De fait, le spectacle donne à voir une schématisation accusée de la culture québécoise, pognée entre ses références catholiques lourdingues et vieillottes et une déréliction aussi galopante que mal dominée. Ça ne passe pas toujours. C’est parfois trop gros. Mais Ysengrimus, 61 ans, sait faire jouer le filtre et ne craint pas de se faire fourguer, sur son propre bagage ethnologique, de la soupe de stéréotypes (sauf que, qu’en est-il de la perception de ses trois jeunes hôtes?). Et, d’autre part, on nous montre aussi, comme au premier degré, des femmes musulmanes entre elles (notamment pendant le hammam… ça, monsieur Boudreault, ça s’appelle une prosopopée et c’est toujours, oh, oh, hautement risqué), ou encore la famille musulmane (de souche marocaine) dans son intimité. Les débats y font rage. On découvre un univers tendre et intense mais dévoré par le conservatisme et ravaudé par les contraintes de conformité sociale. Un univers des apparences. Qui se soucie de la vérité? dira à Jean-François, son nouveau beau-père. Et Jean-François, poussant des rideaux pour tenter de voir sa promise en habit de mariée se fait gueuler dessus en arabe par des femmes que l’on ne voit pas. Qui sont-elles? Existent-elles réellement dans le monde réel, celui du réel?

Au sortir de la pièce, je me suis tourné vers la Dame à la Guitare et Clef de Sagesse et je leur ai dit directement: Mesdemoiselles, mon jugement final sur ce spectacle va dépendre de vous. Sur tout le segment concernant la culture musulmane, je suis totalement dans le noir. Que me sert-on ici exactement: du truculent ou du stéréotype? La réussite ou l’échec de ce genre d’exercice se joue sur ce point-là et sur aucun autre, dans mon regard. Car les hypertrophies caricaturales présentées au sujet de la culture québécoise, je sais parfaitement les discerner et les dominer. C’est le traitement de la culture musulmane qui est en jeu ici, pour moi. Sur toutes ces questions sensibles, je n’ai vraiment pas envie de me faire servir un Minstrel Show. Clef de Sagesse m’a alors demandé: Qu’est ce que c’est que ça? Ma réponse: Tu sais, une roulotte de saltimbanques où des acteurs noirs, ou pire des acteurs blancs peints en noir, sautillent et nous re-servent à nous blancs, la confirmation de nos stéréotypes de blancs sur les noirs. Le beau visage de Clef de Sagesse s’est alors rembruni.

Et mon échantillon sociologique s’est alors fragmenté. Sans hésiter, Clef de Sagesse annonce qu’elle considère que le traitement des principaux traits de la culture musulmane a été trivialisé, esquissé sur un ton toc, superficiel et exempt d’analyses effectives. Elle citera notamment l’explication que le père de Maryam produit de la signification du pèlerinage à la Mecque, ramené, assez grossièrement effectivement, à quelque chose qui coûte vachement cher et est donc sensé livrer une rédemption efficace et indubitable de tous les péchés, quelle que soit leur gravité. Le cheminement intérieur associé au pèlerinage et sa signification profonde sont perdus, dira Clef de Sagesse. Je me suis senti insultée. La Dame à la Guitare, plus critique de son héritage culturel, signalera quelques bons moments, notamment les engueulades anti-patriarcales de Maryam avec son papa. La Dame à la Guitare dira avoir eu mille fois ce genre d’empoigne avec son propre paternel. Mais elle rejoindra Clef de Sagesse sur le point du charriage et de la superficialité des comportements et des idées et déclarera, elle aussi, avoir senti qu’on se payait sa poire ou l’insultait un peu, par moments. Inutile de dire, les petits amis, que l’analyse de ces deux personnalités intelligentes et nuancées tue cette production raide à mes yeux. Il va sérieusement falloir revoir la copie, monsieur Boudreault. Les humains ne sont pas des marionnettes.

Reinardus-le-goupil n’est pas resté en retrait. Après tout, bondance, ceci est censé raconter son histoire, articuler son regard, du moins partiellement… Athée, bien athée, élevé dans un cadre athée (et certainement pas «non pratiquant» de quelque culte culturellement transmis que ce soit), mon goupil est resté insatisfait face à cette présentation tronquée et courtichette du jeune athée virulent et compulsif qui ne croit en rien (foutaise canonique sur l’athéisme), n’a pas fait la synthèse, et apparaît plus comme un iconoclaste mouche du coche picossant au talon les grandes religions plutôt que comme l’agent puissamment relativisant et historicisant qu’il est effectivement. Ici aussi, l’athée est caricaturé, trivialisé. Il est traité de façon grossière et simpliste. Il n’est pas analysé. Je seconde Reinardus-le-goupil entièrement sur ces points.

On s’efforce de renvoyer les religions dos à dos, en méthode, mais au bout du compte, c’est encore l’athéisme qui y perd. La Dame à la Guitare nous fournira la conclusion synthèse la plus juste. Le fait de caricaturer et de miser sur les effets dramatiques de l’excès a eu un coût pour tout le monde. Toutes les cultures se sont trouvées esquissées à gros traits et personne n’y a finalement vraiment trouvé son compte. Je donne 7/10 pour l’effort et les bonnes intentions mais je me demande quand même… à part m’avoir un petit peu amusé et diverti, qu’est ce que ce show m’apporte, au bout du compte?

Perso, je crois que ce show pétri de bonne conscience vise discrètement à rassurer les occidentaux (ici, les québécois) à propos des immigrants musulmans. Si vous allez voir cette pièce de théâtre, écoutez attentivement l’accent de Maryam. Cette jolie marocaine, très typée arabe (et jouée superbement), parle français comme une québécoise de souche. Elle a la langue d’une pure laine intégrale. Le message est bien là, latent, gentil-gentil, imperceptible mais net. Bien de chez nous, surtout. La superficialité en est la clef. Vous énervez pas trop le poil des jambes avec nos immigrants musulmans. Ils vont peut-être nous islamisouiller un peu, comme ça, à la surface des choses, pour rencontrer leurs propres contraintes de conformité ridicules et vieillottes… mais au fond, c’est nous qui allons bel et bien les assimiler, à la fin de la course. Écoutez et observez attentivement Maryam, la seule immigrante de seconde génération de tout cet opus, ce sera pour constater que c’est une québécoise, maritalement, comportementalement, idéologiquement et discursivement, pleinement convertie et que sa culture marocaine, elle n’en veut plus vraiment. Une autre victoire pour la bonne vieille ligne doctrinale du Théâtre du Rideau vert.

Mon échantillon sociologique, jeune, tonique, brillant, autonome et sourcilleux, ne rencontre ce programme que fort imparfaitement. Enfin, la barbe un peu aussi. Qui veut se faire assimiler, finalement? Pas les québécois ou les québécoises, en tout cas. Or, sur ce point, nous sommes TOUS ET TOUTES québécois et québécoises ici… Poils aux sourcils…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Aspectualité et temporalité, au rythme élégant et sobre des vélocipèdes de Gröningen

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2019

Groningen

Un mot quand même de cette présentation d’une communication, il y a dix-sept ans qui sonnent, intitulée CATÉGORIES ASPECTUO-TEMPORELLES DU VERBE ET CONTRAINTES DE FONCTIONNEMENT DU TEXTE au Cinquième Colloque CHRONOS tenu du 19 au 21 juin 2002, à l’Université d’État de Gröningen (Pays-Bas). Il s’agissait d’explorer, pour les circonscrire, les fondements théoriques qui permettent de décrire la transcatégorialité sémantico-énonciative marquée dans la morpho-syntaxe du verbe. Le texte s’est avéré un lieu central de cette exploration. J’ai traité trois problèmes intimement intriqués.

1) Temps, ordre de procès et repérage homodiégétique. Il y a une propriété textuelle de l’ordre de procès qui a de grandes conséquences pour l’étude de la morphosyntaxe du verbe: la coïncidence de procès est un co-repérage des procès ne faisant pas exclusivement diégèse. Dans J’avais faim, donc je mangeais…, on attend infalliblement une suite au récit. Corollairement, la succession de procès est une caractéristique incontournable du récit, même du micro-récit clos: j’avais faim donc j’ai mangé. On ne peut pas avoir de coïncidences sans successions, sans s’exposer à déclencher des requêtes de poursuite de récit chez le co-énonciateur. Les conséquences de ce fait en syntaxe du verbe sont multiples et complexes.

2) Aspects accompli, inaccompli et repérage hétérodiégétique. L’alternance aspectuelle accompli/inaccompli est un facteur majeur d’homodiégèse. Le présent raisonnement est dissymétrique et se synthétise comme suit: une combinaison de procès accomplis et inaccomplis, ou une combinaison de procès accomplis (Je suis rentrée, j’ai mangé, je me suis couchée) sont des garants de l’homodiégèse. Une accumulation de procès inaccomplis appelle l’hétérodiégèse. Je rentre, je mange, je me couche est soit générique et gnomique comme dans Moi d’habitude, je rentre, je mange, je me couche, mais ce soir là…, soit spécifique et cataphorique d’une rupture narrative comme dans Ce soir là, je rentre, je mange, je me couche, quand soudain…, soit finalement exceptionnel et démarqué comme tel, comme dans Moi, pour changer ce soir, je rentre, je mange, je me couche.

3) Ponctualité, itération, quantification, qualification et diégèse composite. Du fortuit, au répétitif aléatoire, à l’itératif habituel, au gnomique les quantifications du procès impliquent une certain charge qualitative. Toute quantification de procès, autre que strictement ponctuelle, déborde sur du qualitatif et, corollairement, quitte le plan narratif au profit du plan descriptif. Se manifeste alors dans le texte ce que Gérard Genette nomme anisochronie: une rupture du rythme du récit à visée fondamentalement descriptive. Situées ou aoristiques, ces ruptures sont un trait dominant de la diégèse composite. J’ai mangé dans ce restaurant raconte un récit renvoyant à une quantité de procès, autant qu’il décrit qualitativement la pratique occasionnelle que je suis.

J’ai analysé les conséquences descriptives de ces trois propositions de portée générale sur le lien entre trois catégories sémantico-énonciatives du verbe (l’ordre, la limite et la quotité) et la typologie des textes, ou plus précisément des tendanciels textuels. Et cela s’est passé en douceur, comme sur un vélocipède… Car, sobrement mais sans ambages, les citadins des Pays-Bas ont vaincu la voiture. De l’étudiante élégante, portant souvent une copine sur son porte-bagages, au doyen de la faculté, ils vont tous à vélo. Et des vélos à l’ancienne encore. Pas des dix-vitesses où on se tient courbés comme des bossus en moule-carcasse polychrome. Plutôt de grands trois vitesses à rayons, sur lesquels on se tient droit et roide, comme une fin de siècle qui a bien pris son temps. Il fallait bien aller au colloque Chronos pour voir le temps futur vaincre le temps présent en mobilisant le temps passé.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Castagnettes

Posted by Ysengrimus sur 21 août 2019

Castagnettes capiteuses
Vous accompagnez la danseuse
Dans son vigoureux froufou
Coloré, vif, andalou
Les taches crues d’une vive vignette
Et le clac! des castagnettes
Nous redonnent le ton d’un temps
Et nous revoici contents.

Derechef il faut le dire
Sans le pleurer ni le rire:
Quand le rythme se cliquette
Au tempo des castagnettes
Ça annonce quelque chose
Un atavisme qui impose
La dure pulsion de sa loi
Un et deux et un, deux, trois.

Et dans le torrent des âges
Sur le sable et dans la vase
Comme dans le plissé des jupes
C’est bien la musique qui lutte
Contre l’eau de la nuit noire
Buvant nos brasiers à tiroirs
Et le feu dans les larges mirettes
De la joueuse de castagnettes.

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HÉMOGLOBINE ET BONNE CONSCIENCE (Nicolas Hibon)

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2019

Hibon-Hemoglobine

Cette femme est d’abord et avant tout une force de la nature. Oui, d’abord et avant tout, elle est costaude. Elle est grande, tonique, déterminée. Quand un organisme de bonnes œuvres quelconque fait un déménagement de meubles et de pesantes caisses, elle est première sur les rangs pour porter les poids les plus lourds. La force et la générosité se rejoignent en Josiane Muller, née Morel quelques cinquante-cinq ans plus tôt, elle qui possède à ce jour le sourire le plus volumineux de tout Pôle Emploi.

Josiane œuvre dans tous ces métiers, professions ou activités bénévoles ou philanthropiques engageant la conscience: Pôle emploi, Restos Fraternels, organisations caritatives diverse. La lie de la terre, les démunis et encore la lie de la terre et les démunis, Josiane se les coltine à la brouettée. Ses bénéficiaires lui pendent à l’encolure en permanence, comme autant de grigris aussi cuisants qu’incantatoires. Elle est si bonne, si indéfectiblement fiable, si stable et d’aplomb. Elle aime tant et est si solide. On peut toujours se fier sur elle.

Mais cette force, c’est aussi une tension. Un comburant interne faisant pression sur chaque millimètre des parois de la citerne. Josiane est gonflée à bloc, tendue comme un câble. Et un jour, comme disent les québécois, elle va le péter, justement, son câble. Elle va chasser du revers de la main une de ces vieillardes importunes comme il en bourdonne tant dans le vivier de son univers ordinaire saturé de la lie de la terre. Elle va la chasser du revers de sa puissante main, cette vieille impertinente, à l’insistance non pertinente. Sauf que l’autre ne l’entendra pas de cette oreille et va accuser le coup beaucoup plus durement que prévu initialement. Je ne vous en dis pas plus.

Et la conscience, la conscience sociale mais aussi la bonne conscience de Josiane Muller va graduellement se fendiller, comme une mauvaise peinture sur un mur tremblant ou un maquillage trop épais, trop rigide, sous la pression des crispations faciales en redites. Et cette vie ordinaire, peuplée de chats, de petites gens, de bureaux, de restos, et d’apparts modestes, cette vie décrite et dépeinte dans le style sobre, fin et convivial de Nicolas Hibon, va imperceptiblement se gorger de la plus hideuse des violences feutrées.

Grosse de pus et de haine rentrée, de rage irrationnelle sublimée, une maritorne souriante de société occidentale tertiarisée ruinée va donc graduellement devoir se mettre à se défouler. Comme tout ceci n’est absolument pas encadré (on connaît le dicton: les intervenantes psychosociales sont les moins bien psychosocialisées), cela va jaillir par jets puissants, noirs et épais, incontrôlés, inavoués, imprévus, magnifiés par la frustration refoulée cédant en déferlante. Tout l’univers social de Josiane Muller va s’en trouver éventuellement irrémédiablement barbouillé, poissé, souillé, dénoncé. Ce sera sublimement violent et, il faut se l’avouer, incroyablement jubilatoire.

Et ce n’est pas tout. Il ne faudra pas juste fauter dans la violence la plus crapuleuse et s’y vautrer. Il va aussi falloir se punir. Car tuer n’est pas vraiment faire souffrir (dans cette vallée de larmes, c’est tout juste le contraire, en fait) et, donc, pour adéquatement faire souffrir il faut soi-même tout sentir passer. Et vive internet avec son lot de commerces glauques vous proposant tous ces objets étrange et instruments suspects aux fonctions bien circonscrites qu’on vous fait parvenir au boulot dans des colis opaques et banalisés…

Et… fatalement… comme les choses vont s’aggraver, s’intensifier, comme la spirale va s’emporter, comme la crise va s’appesantir, l’incontournable flicaille française va devoir finir par s’en mêler. Et c’est alors, alors seulement, que prendra une bonne fois tout son sens et tout son sel, le vieil aphorisme vindicatif des anars d’autrefois: Mort aux vaches! Les autorités hiérarchisées, vermoulues et faisandées de la république des licteurs fort las n’auront en effet qu’à bien se tenir car l’ouragan défoulatoire des cols blancs de la base, cette fois-ci, montera, bien seul certes mais bien haut. Que voulez-vous, il est tellement de notre temps, cet ouragan des frustrations sans solutions.

En un mot, la fusion fatale de Florence Nightingale et de Jack l’Éventreur vient de banalement faire son apparition dans un des recoins sans aspérité de notre petite vie ordinaire bien française. Alerte à l’hémoglobine et à la bonne conscience.

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Nicolas Hibon, Hémoglobine et bonne conscience, Montréal, ÉLP éditeur, 2014, formats ePub ou Mobi.

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Les lièvres et le troupeau de moutons dans une inondation

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2019

En Nouvelle Zélande, des lièvres ont fui une inondation en s’agrippant sur le dos de moutons (juillet 2017)

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Une fort vallonneuse contrée
Était, ce matin là, totalement inondée
Et sa population de lièvres touchait le désespoir
Comment vous raconter
Sans pleurer
Cette histoire?

Sous les crues torrentielles
Une noyade cruelle
Guettait sournoisement
Nos bonnes gens
Aux longues oreilles.
Leur fin tragicomique eut été à nulle autre pareille.

Un troupeau de moutons traversa alors la contrée
Collectivement frémissant
Et fébrilement
Fort pressé
De courir dare-dare s’abriter
En ses terres, en ses bergeries.
En période sinistre, chacun court pour sa vie.

Les lièvres à demi noyés et livides
S’avisent soudain de la massive et impavide
Certitude des ovidés.
Ils imaginent donc de s’agripper
Sans un dit, sans un mot
En la lourde laine de leur dos.

Grâce leur en fut rendue car ils furent sauvés ainsi
Les moutons transportèrent les lièvres vers leur abri
Et l’histoire fit grand bruit
Chez tous les folliculaires à la ronde.
Pour tout vous dire, elle fit le tour du monde.

Un vieux lièvre coétteux
Boiteux
Qu’on vous photographiait sans arrêt au milieu
Des tout boueux
Compères moutons
S’exclama: cette gloire me cloue littéralement le bec
De par son caractère incongru, ridicule, anormal
J’aurais mille fois préféré
Demeurer
Méconnu mais au sec.

Ceci sera notre morale.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Batterie

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2019

Ma toute première batterie
C’était une pile de jouets
Je la tapais
Sans suite
Syncopé, hétéroclite
Et je me marrais bien.
Ces sons ne disaient rien
Mais ils faisaient des choses
Comme en vers, comme en prose…
Je tapochais au mieux
Et qu’est-ce que j’étais heureux.

Puis mes autres batteries
Roulèrent au tout venant
En scandant tous les temps
Des rythmes de ma vie.
Bill Bruford un beau jour a remplacé Ringo
J’ai longuement médité
Aux tréfonds altérés
Des sons denses et feutrés
De Barriemore Barlow.
Et le temps a filé entre mes deux baguettes
Droit devant, cap au large, cheval fou, à l’aveuglette.

Aujourd’hui, ma batterie s’est beaucoup dépouillée
Elle est plus arythmique, elle est moins syncopée.
Elle se joue doucement avec de longs balais
Elle ne porte plus ni robe ni cothurnes
Elle est devenue sirupeusement nocturne.
Mais elle reste avec moi
Comme ça.

Car de fait
Nos batteries ne scandent jamais
Que le tic-tac replet
Des pulsions secrètes
De tous nos vieux relais.

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Comptine, Est-ce Lettres?

Posted by Ysengrimus sur 7 juin 2019

Je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Rousseau…
Gavroche

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Je suis aux abois
C’est la faute à Chrétien de Troyes.
Je suis pas un chançard
C’est la faute à Pierre de Ronsard.

J’ai les yeux pleins d’eau
C’est la faute â Boileau.
Si j’ai autant de peine
C’est la faute à Jean de La Fontaine.

Je suis un pauvre hère
C’est la faute à Voltaire
… le cul dans le ruisseau
C’est la faute à Jean-Jacques Rousseau.

Je suis pas très brillant
C’est la faute a Chateaubriand.
Si je fais des comptines
Ça, c’est la faute à Lamartine.

Je suis un ribaud
C’est la faute à Rimbaud.
Je suis pas beau, de l’air
C’est bien la faute à Baudelaire.

Par moi vient le scandale
C’est la faute à Stendhal.
Quand je m’enivre, holà!
J’Accuse le Père Zola.

Je n’ai pas de but
C’est la faute à Camus.
Si je n’ai plus d’espoir
C’est la faute à Simone de Beauvoir.

J’ai eu la vie dure
C’est la faute à l’écriture.
Si j’ai plus d’illusions
C’est la faute à la télévision.

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