Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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ROSE? VERT? NOIR!… L’histoire de ce roi Marco qu’on aime tant tellement détester

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2017

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De l’auteur de ce roman d’anticipation ou d’orientation-sexuelle-fiction, paru il y a tout juste dix ans, il faut d’abord dire ouvertement qu’il est gai lui-même, de la même façon que Louis Armstrong est noir quand il chante ironiquement qu’il est blanc à l’intérieur de lui-même mais que cela n’arrange pas ses affaires vu que sa gueule ne change pas de couleur (dans What did I do to be so black and blue), que Woody Allen est juïf quand il plaisante à propos de son père devant donner de substantielles sommes d’argent à la synagogue pour pouvoir s’asseoir plus près de Dieu (dans Manhattan) et que Renaud Séchan est bel et bien français quand il chante que le roi des cons est indubitablement français (dans Hexagone).

Il faut bien dire cela en prologue parce que, dans ce roman étonnant, avec un humour particulièrement caustique et serré (un humour incorporant donc un fort élément d’ironie et d’autodérision antithétique), Francis Lagacé nous donne à nous émouvoir sur les péripéties drolatiques et insolites de la vie des sujets de la première dictature gaie connue de ce monde fictionnel torrentiel. Dans le pays de Norwet, quatre-vingt-dix pour cent de la population est homosexuelle. L’homosexualité masculine et féminine étant la seule orientation sexuelle socialement légitime, l’autre dix pour cents de la population, les zétés (diminutif ostracisant pour les hétérosexuels), vit dans des ghettos dorés où elle est astreinte aux tâches reproductives. L’homosexualité étant ni plus ni moins que l’Orientation Sexuelle d’État, les zétés ne sont pas autorisés à se manifester en dehors de leurs zones assignées. Et comme les zétés subissent au quotidien toutes sortes d’avanies discriminatoires, il ne fait pas très bon être ou paraître hétérosexuel dans cette civilisation. Qui plus est, Norwet est une monarchie autoritaire dont le petit potentat, le roi Marco, vit en son palais, dans une ambiance de surveillance inquiète et de soupçons permanents, entouré d’une camarilla superficiellement docile et servile (au sein de laquelle figure son mari Paolo, qui fréquente un peu trop les femmes au goût du roi). Sa cour roulant en permanence de noirs desseins de trahison, de sédition et d’intrigues, le roi Marco se doit de soigneusement faire surveiller un peu tout le monde, notamment par Védrine, son espionne mercenaire favorite. De plus, le roi n’a pas lui-même la conscience très tranquille. De compromettantes lettres d’amour écrites à une femme par lui dans sa toute prime jeunesse circulent et pourraient bien être mises à profit par ses nombreux ennemis politiques dans une tentative de coup d’état qui couve. Marco, crypto-hétéro? La guerre civile que cela ferait! On en jase déjà… Et, pour compliquer les affaires déjà bien délicates du roi Marco, l’archéologie se met de la partie dans une possible démonstration, par l’audacieuse historienne Sigma, du fait troublant et révoltant que l’hétérosexualité fut peut-être l’orientation sexuelle prédominante de la culture préhistorique de Norwet.

Sur un ton à la fois comique et sulfureux, dans un style mordant, cynique, très second degré, louvoyant adroitement entre science-fiction, insolite, fantasy et anticipation, Lagacé nous fait partager les angoisses coupables et autocrates du roi Marco dans sa lutte crispée et tendue pour garder sa couronne sur sa tête et sa tête sur ses épaules. Le malaise est permanent. De plus, à ma grande joie, les personnages féminins (Védrine, Sigma, etc…) engagés dans la vaste entreprise de complot et de contre-complot visant ce monarque que l’on adore détester, sont particulièrement solides et originaux. Parmis elles figure en bonne place la toute distante et distanciante Madame Ngyuen, une dame tout ce qu’il y a de plus ordinaire et bien, qui vient d’acheter le roman de Lagacé dans une gare anonyme et qui le lit en notre compagnie en écarquillant les yeux. À la fois roman revanche et roman dérision, assis le cul bien serré entre deux chaises multicolores, Rose? Vert? Noir! est le signe soulageant et jubilatoire que la culture gaie sait rire, ironiser et ne pas se lamenter. Savoureux, décapant, captivant et très intriguant.

Francis Lagacé (2007), Rose? Vert? Noir!, Les Écrits francs, Montréal, 163 p.

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Il était une fois, SYMPHORIEN

Posted by Ysengrimus sur 28 mars 2017

Aurore Sylvain (Juliette Huot), Symphorien Laperle (Gilles Latulippe), Éphrem Laperle (Fernand Gignac), Berthe L’Espérance (Janine Sutto)

Aurore Sylvain (Juliette Huot), Symphorien Laperle (Gilles Latulippe), Éphrem Laperle (Fernand Gignac), Berthe L’Espérance (Janine Sutto)

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Aurore Sylvain (Juliette Huot): Mon Dieu, Symphorien, Éphrem, mademoiselle L’Espérance, vous devinerez jamais ce qui vient d’arriver. Janine Sutto vient de mourir.

Symphorien Laperle (Gilles Latulipe): Pas vrai!

Éphrem Laperle (Fernand Gignac): Terrible.

Berthe L’Espérance (Janine Sutto): Oh elle, la vieille fatikante. Je vas pas pleurer pour elle. A l’avait pas mal faite son temps.

Aurore Sylvain: Ben voyons donc, mademoiselle L’Espérance, vous pouvez pas parler d’une façon aussi frivole d’une des figures les plus achevées de notre belle culture théâtrale.

Symphorien Laperle: Une figure achevée pis aboutie aussi.

Éphrem Laperle: Aboutie, pas mal aboutie… pis pas mal au boutte mais, bon, passablement au boutte de sa corde aussi, hein, y faut ben l’dire.

Berthe L’Espérance: Ben je vous le fais pas dire, Éphrem. Voyons donc, madame Sylvain, Janine Sutto, c’est une figure d’un autre temps. En quelle année qu’on est, donc? Un instant que je regarde au haut de la page là, juste au dessus de la belle photo de nous quatre en gris rosâtre et blanc, là. 2017. Ben franchement était pas mal due, la madame Sutto, bon… enfin.

Madame Sylvain: Hein, quessé ça, cette date là. Êtes-vous en train de me dire qu’on est projetés quek quarante-cinq ans dans le futur?

Symphorien: Ça ben de l’air que c’est pas mal ça.

Éphrem: Ben là c’est clair et net: on est tous morts.

Mademoiselle L’Espérance: On dirait ben. La Sutto a été la dernière de nous quatre à y passer.

Madame Sylvain: Les restants seront toujours les restants, je suppose.

Mademoiselle L’Espérance: Ben je vous demande ben pardon, madame Sylvain. Vous êtes mal placée pour parler de restants. Je vous permets pas.

Symphorien: Hey! Woupélaille, Hey! Ça me rappelle une blague. Euh… Savez-vous comment on appelle ça, des chaussures d’enterrement?

Éphrem: Sais pas.

Mademoiselle L’Espérance: Je ne vois pas.

Madame Sylvain: Aucune idée

Symphorien: Des pompes funèbres!

Éphrem: J’a pogne pas.

Mademoiselle L’Espérance: Oh, elle est bonne celle-là, Symphorien. Il va falloir que je la raconte à Oscar Bellemare. Il va bien la rire, je pense.

Madame Sylvain: C’est une boutade de français, ça, Symphorien.

Symphorien: Pis? On sait pas exactement où c’est qu’on est, icitte. On est toute ben dans un espace cyber super branché francôphônie.

Éphrem: On est sur un blogue. Veux-tu ben me dire quessé ça?

Mademoiselle L’Espérance: Oh! C’est un site de rencontre, peut-être!

Madame Sylvain: Ben voyons donc, mademoiselle L’Espérance. Calmez-vous un peu.

Symphorien: À ce que je comprends. C’est une sorte de journal cybernétique mondial du futur. Des milliers de lecteurs nous découvrent icitte, toute en même temps, ça ben d’l’air.

Éphrem: Ah oui! Ah bon! Ben d’abord Il faut absolument que je leur raconte ta boutade… euh… funéraire là, Symphorien. Une blague sur un blogue, franchement, ça s’impose…

Symphorien: Vas-y, mon frère.

Éphrem: Euh… Hum… Savez-vous comment on appelle ça, des cordonniers funéraires?

Symphorien: Pas des… non…

Mademoiselle L’Espérance: Je vois pas.

Éphrem: Des pompiers funèbres. Ha, ha, ha, ha…

Madame Sylvain: Elle est pas drôle du tout, votre blague, Éphrem. Et elle est bien macabre, en plus

Symphorien: Tu viens d’en flopper une autre, mon Éphrem. Non, franchement… Bon, laissons faire ça. Mais, bon, euh… si on lâchait les blagues et si on revenait au sujet du blogue, ce journal cybernétique mondial du futur où des milliers de lecteurs nous découvrent.

Mademoiselle L’Espérance: Mon dieu, tous ces gens, tous ces hommes. J’espère au moins que ma coiffure est en ordre.

Madame Sylvain: Vous inquiétez donc pas, mademoiselle L’Espérance, vous pouvez pas être ni meilleure ni pire que vous-même.

Symphorien: Je pense quand même qu’on devrait se présenter.

Éphrem: Ben voyons donc, on se connaît depuis tellement longtemps.

Symphorien: Non, Éphrem. Je pense qu’on devrait se présenter aux lecteurs et lectrices du blogue.

Éphrem: Ah bon… Ah bon…

Mademoiselle L’Espérance: C’est une excellente idée, ça, Symphorien. Il faut d’abord dire qui l’on est. Nous sommes quelques-uns des personnages d’un feuilleton télévisé du Québec du siècle dernier intitulé Symphorien (1970-1977).  Euh… ben continuez donc, madame Sylvain, vous êtes bonne là dedans, vous, les présentations.

Madame Sylvain: Eh bien je vais poursuivre en me présentant moi-même, si vous me permettez. Je suis Aurore Sylvain, jouée par Juliette Huot (1912-2001). Je suis propriétaire d’une pension de chambres dans l’est de Montréal. C’est autour de ma pension que gravite une kyrielle de personnages. Je suis un peu la coordonnatrice de ce grand cirque, en quelques sortes. Mon cher et chambranlant fiancé, monsieur Jules Crépeau, est joué par Jean-Pierre Masson (1918-1995)… et la bonne et cuisinière de ma pension de chambres, mademoiselle Marie-Ange Boisclair, est jouée par Janine Mignolet (1928-1994). À toi, Symphorien.

Symphorien: Ben moi, je suis Symphorien Laperle, joué par Gilles Latulippe (1937-2014). Je suis concierge et homme à tout faire de la pension de Madame Sylvain. Mon épouse s’appelle Marie-Madeleine et elle est jouée par Denise Proulx (1928-1993). J’ai quatorze enfants, un mode de vie prolétarien et simple et une forte propension à servir de souffre-douleur à toutes les figures de mon cher petit univers, et notamment au constable Placide Beaulac, joué par Yves Létourneau (né en 1928). J’ai aussi —fatalement— une belle-mère, madame Agathe Lamarre, jouée par Suzanne Langlois (1928-2002), sur laquelle je n’épiloguerai pas.

Éphrem: Ben, moi, pour ma part, je suis Éphrem Laperle, le frère de Symphorien. Je suis joué par Fernand Gignac (1934-2006). Je suis reconnu pour faire co-exister les onomatopée monosyllabiques les plus vides et niaiseuses avec les orchidées acrolectales les plus relevées, sophistiquées et parfumées imaginables. Je m’adonne usuellement à la manducation de bonnes boutades et blagues diverses et je les régurgite avec de singuliers et insolites effets de ratage qui rehaussent tant la dimension surréaliste de ces saillies que mon statut indécrottable de grand incompris sociétal.

Mademoiselle L’Espérance: Voilà qui est superbement bien dit, tous autant que vous êtes. Je vous reconnais tous bien là. Mon nom à moi c’est Berthe L’Espérance, jouée par Janine Sutto (1921-2017). Je suis reconnue pour mon durable potentiel séducteur. Ce dernier est si durable, du reste justement… euh… que, voyez-vous, je suis restée assez longtemps célibataire, entourée de frelons aussi bourdonnants que fascinants, comme une toute mielleuse reine abeille. Les choses sont cependant en train de changer vu que je suis intensivement courtisée par l’entrepreneur de pompes funèbres local, monsieur Oscar Bellemare, joué par Jean-Louis Millette (1935-1999). Ce dernier est entravé dans sa pulsion attractive envers moi par une mère excessivement enveloppante du nom de Blanche Bellemare, jouée par Béatrice Picard (née en 1929). Celle-ci, ma trépidante Némésis en fait, ne parvient pas à se faire adéquatement distraire par son mariage récent avec le millionnaire du West Island Dollard Tassé, joué par Léo Rivest (1913-1990). J’étais, pour ma part, anciennement associée en affaire avec madame Sylvain mais j’ai fini par ouvrir ma propre pension de chambres, histoire de voler de mes propres ailes. Mon existence est…

Madame Sylvain: Bon, ça suffit comme ça, mademoiselle L’Espérance. Vous avez pas besoin de tapageusement vous étaler sur les détails infinis de votre petite existence. Il y a encore bien d’autres choses à dire sur notre feuilleton d’autrefois à ces bonnes personnes du futur qui ont la patience et la mansuétude d’encore un peu s’intéresser à nous.

Mademoiselle L’Espérance: Mais quelles choses donc (autres que des choses me concernant directement) y a t’il à dire tant que ça?

Madame Sylvain: Bien par exemple que les 269 épisodes d’une demi-heure de notre feuilleton ont vu circuler, en sept ans (1970-1977), une ribambelle d’acteurs et d’actrices venus du monde du cabaret et du burlesque montréalais autant que du théâtre institutionnel le plus caparaçonné. Le très populaire feuilleton Symphorien a incorporé, dans sa fluctuante troupe, des acteurs et des actrices de cinéma…

Symphorien: Des comédiens de la scène des variétés…

Éphrem: Des chanteurs de charme…

Mademoiselle L’Espérance: Ainsi que des théâtreuses carabinées à la longévité tenace…

Madame Sylvain: Voilà. Nous sommes donc littéralement une sorte de who’s who du petit monde du spectacle québécois des années 1970.

Symphorien: Bien dit. C’est très bien dit, ça, madame Sylvain.

Éphrem: Je seconde.

Mademoiselle L’Espérance: Et tout ça, ça se perd tout doucement dans la nuit des temps.

Madame Sylvain: Exactement. La mort récente de Janine Sutto marque une étape importante dans la délicate et implacable fermeture du mausolée de toute cette époque.

Éphrem: Oui… oh moi, j’ai encore une chose à dire concernant madame Janine Sutto.

Mademoiselle L’Espérance: Quoi donc, Éphrem.

Éphrem: Ben on peut dire qu’al a finalement fini par se faire pogner par l’entrepreneur de pompes funèbres qui lui courait après depuis tant d’années… Hu… hu… hu…

Mademoiselle L’Espérance: Ha, ha… très drôle. En tout cas, je vous embrasse tous et toutes et je remercie le public assidu et fidèle qui nous a assuré des moments si beaux, si mémorables, si drôles et si durables.

Madame Sylvain: Bon, Symphorien, va me chercher une boite de mouchoirs. Je sens qu’elle va me faire brailler celle-là.

Symphorien: Tout de suite, Madame Sylvain.

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Entretien avec Paul Laurendeau d’ÉLP (par Xavier Mateos)

Posted by Ysengrimus sur 12 mars 2017

 

Internet est vraiment magique! J’ai découvert l’auteur Guilhem sur Facebook (je vous recommande tout particulièrement Le chevalier à la canne à pêche), qui m’a dirigé vers la maison d’édition Écrire, Lire, Penser (ÉLP). J’ai voulu en savoir plus, donc voici une interview de Paul Laurendeau. Quand je vous dis que la lecture en format numérique c’est génial!

(Xavier Mateos)

Xavier Mateos: Je vous propose maintenant de découvrir une maison d’édition francophone, une maison d’édition qui a la particularité de s’intéresser et de proposer de la littérature on va dire numérique… de cette lecture que vous pouvez lire sur vos ordinateurs, sur vos tablettes, sur vos smartphones. Avec la particularité —ils sont de plus en plus à le proposer— de ne pas proposer de DRM, ces codes qui empêchent le livre de pouvoir être installé sur votre ordinateur mais aussi sur votre tablette et sur votre smartphone. Je vous propose qu’on parle de tout ça avec le vice-président des éditeurs Écrire, Lire, Penser. Il s’agit de Paul Laurendeau. Bonjour.

Paul Laurendeau: Bonjour, bonjour et merci de cette invitation.

Xavier Mateos: Alors j’aimerais vous poser tout d’abord la question: comment est née cette maison d’édition Écrire, Lire, Penser?

Paul Laurendeau: Ben, au départ ça été la fascination que ressentaient le fondateur Daniel Ducharme et moi-même pour la cyberculture. Alors ça a commencé sous la forme d’un site web et on a un peu tâtonné, il y a de ça peut-être une quinzaine d’années, autour de comment on fait circuler du texte et comment on arrive à élargir les perspectives. Et on s’est vite orientés vers l’idée d’une maison d’édition attendu que, malgré les particularités d’évolution de la cyberculture, la notion de livre reste encore très présente dans la sensibilité culturelle générale.

Xavier Mateos: C’est vrai que de passer d’un livre à la lecture numérique, c’est pas encore acquis pour tout le monde. Il y a encore beaucoup de gens qui aiment toucher le livre et tourner les pages et même sentir parfois l’odeur d’un livre.

Paul Laurendeau: Tout à fait et c’est très crucial et on y est très sensibles. Et c’est donc pour ça que quelque part le cyber-livre garde, à tout le moins au plan virtuel, la dimension livresque. Il est paginé. Il est organisé en chapitres. C’est encore là une structure qui ne bouscule pas la sensibilité littéraire qu’on pourrait qualifier encore d’universelle. Tout ce qu’on perd évidemment, c’est la dimension matérielle sur laquelle on reparlera éventuellement. Mais on s’est vite rendu compte qu’on pouvait pas juste se lancer, faire une arabesque, un saut là qui nous mènerait vers du texte complètement cybernétisé, alors que le livre reste une entité très présente dans la sensibilité de quiconque s’intéresse aux lettres.

Xavier Mateos: En introduction je le disais, vous êtes une maison d’édition francophone et on l’entend avec votre superbe accent québécois. Que vous travaillez aussi avec des Français. Est-ce que le fait d’être à la fois et québécois et français donc francophones vous permet d’avoir une plus large couverture. Et est-ce que ça veut dire que vous vous intéressez au reste du monde aussi?

Paul Laurendeau: Tout à fait. Alors ça c’est tout à fait la sensibilité qui nous définit au point de départ. Ça fonctionne un petit peu comme les ports d’attache des navires. C’est-à-dire qu’on est dans une dynamique où les choses circulent. Pour l’instant on a des collaborateurs en France et au Québec. Mais si demain on en avait en Asie, en Afrique ou dans le reste de l’Europe, ce serait tout à fait partant. On est… on essaye d’être une peu l’opposé de ce que serait une maison d’édition qui serait ancrée dans un terroir. Nous on est plutôt corrélés à une dynamique générale. On a publié des Congolais. On a publié des Québécois. On a publié des Français des différentes régions de France. Et francophonie, c’est définitivement un vecteur là définitoire pour nous.

Xavier Mateos: Vous n’avez pas non plus de genre littéraire attitré. C’est-à-dire que vous êtes pas une maison qui fait soit du fantastique, soit de la science-fiction, soit de la fantasy. Vous vous intéressez un peu à tous les genres.

Paul Laurendeau: C’est-à-dire que nous… ça c’est une question évidemment qui s’est soulevée à un moment donné la question des genres. Et nous, il s’avère qu’on croit à l’écrivain et l’écrivaine plus qu’au genre. C’est-à-dire qu’on considère les genres méritoires. On considère qu’ils ont un grand intérêt. Mais on voudrait pas rater un écrivain ou une écrivaine intéressant(e) sous prétexte qu’ils sont dans un genre qu’on cultiverait pas. Alors on s’en est tenu aux grands genres reconnus là, c’est-à-dire: fiction en prose, poésie, essai et témoignage… qui sont là. Avec trois mailles de filet comme ça, vous pouvez à peu près rien rater, hein. Et après, ben, d’auteur en auteur —car on cultive l’intimité avec nos auteur— on laisse venir ce qui est le vecteur d’inspiration de nos auteurs. Les genres se placent après les auteurs, si vous voulez.

Xavier Mateos: Et du coup c’est les auteurs qui viennent vers vous? Ou vous avez quand même une démarche d’aller vers les auteurs et de leur proposer votre maison d’édition?

Paul Laurendeau: C’est-à-dire que la cyberculture est une réalité extrêmement fluide et qui peut être parfois fulgurante. Bon, c’est-à-dire qu’à partir du moment où vous installez votre dispositif… à partir du moment où vos ouvrages apparaissent dans les… chez les cyber-libraires type Amazon, FNAC, Archambault à Montréal etc… etc… C’est pas long que les auteurs, surtout les jeunes auteurs, hé, ils flairent l’odeur de la friture, hein, c’est pas long.  Donc, pour le coup, on a pas eu trop à faire appel. On s’est tout simplement exposés tels qu’on était. Et puis les auteurs se présentent.

Xavier Mateos: Et puis les réseaux sociaux y font sûrement pour beaucoup. Moi, par exemple, j’ai découvert votre maison d’édition grâce à Facebook et à un de vos auteurs qui s’appelle Guilhem, dont le dernier livre vient juste de sortir, en ce début mars, Le chevalier à la canne à pêche. Ça y fait beaucoup.

Paul Laurendeau: Aussi. Ah oui, Guilhem, j’ai travaillé sur ses deux ouvrages. Ça c’est un auteur justement qui est dans ces segments culturels fantasy etc… etc… Et ses textes sont extraordinaires. C’est-à-dire qu’on entre dans l’univers de Guilhem et on est avec ses personnages. Ce chevalier à la canne à pêche là, dont l’arme de combat est une canne à pêche, voyez, qui lui a été donnée comme objet magique dans des circonstances à la fois dignes de l’univers fantasy et du conte folklorique, parce que Guilhem est très apte à mélanger ces deux sensibilités là… C’est un roman savoureux, remarquable, très intéressant.

Xavier Mateos: Et pour ceux qui connaitraient Terry Pratchett, le grand Terry Pratchett, ça a vraiment cette sensibilité là, c’est-à-dire beaucoup d’humour, beaucoup de situations burlesques. C’est assez rigolo. C’est très fun à lire.

Paul Laurendeau: Eh oui. Et en même temps je crois que Guilhem est très soucieux… Guilhem est installé, là, pour construire un univers. Je veux dire, je crois qu’il est très soucieux de ça. Et c’est vrai qu’il est à l’intérieur d’un idiome et donc on peut le comparer à beaucoup d’auteurs de la culture fantasy. Mais il y a une originalité qui va se dégager de cet auteur là, au fil des œuvres, parce que les œuvres vont apparaître. Nous, c’est très important d’ailleurs, pour rebondir sur ce que vous disiez à propos des auteurs, ça c’est une chose qui est très importante à laquelle notamment Daniel Ducharme tenait beaucoup. C’est que nous on aime à avoir une écurie. C’est-à-dire qu’on aime avoir des auteurs qui planifient de produire plusieurs ouvrages et qui s’intéressent vraiment à quelque chose comme ce qu’on appelait autrefois une œuvre.

Xavier Mateos: Et puis je le disais en introduction, vous avez quand même choisi de faire de l’édition numérique sans DRM. C’était un choix risqué ou pas du tout, au tout début?

Paul Laurendeau: D’abord, c’est un choix qu’on a fait en connaissance de cause. C’est-à-dire que le segment plus technique de notre équipe a exploré avec ces deux dynamiques. Et à un moment donné, la question se pose: où est le beau risque? En ce sens que, j’ai pas besoin d’entrer dans les détails, vous êtes familier avec ce genre de réalité, le DRM, c’est un verrou, en fait, hein. C’est quelque chose qui cadenasse le dispositif électronique. Et c’est rendu que le lecteur peut même pas transférer l’ouvrage dont il s’est quand même porté acquéreur, de son ordi à sa tablette. Alors… on s’est vite dit… Bon évidemment, d’un autre côté, le beau risque c’est que le phénomène du photocopillage, qui existe d’ailleurs aussi dans la culture papier n’est ce pas, ben là devient très facile, hein, t’appuie sur le bouton puis là pouf… t’en envoie cinq cent copies à tes cinq cent copains. Et là on est obligé de dire, d’expliquer à nos lecteurs, ben vous avez entre les mains un produit qui est quand même un objet qu’il faut essayer d’éviter de faire circuler trop en dehors des circuits de la réalité commerciale. De ce point de vue là, on est tributaires des même problématiques, cyber-problématiques, que la musique, les films, que tout autre objet culturel. Et nous on a préféré assumer le beau risque que d’aller emmerder quelqu’un qui s’était déjà donné à essayer l’exercice du cyber-livre. En l’emmerdant, déjà, il peut pas transférer ça de là à là. Il peut pas transférer ça de sa tablette à son… à une autre structure de lecture, sous prétexte que c’est verrouillé. On s’est vite lassés de ce dispositif qu’on a trouvé coercitif et finalement peu utile.

Xavier Mateos: Et puis ce code DRM, c’est aussi… c’est aussi dommage quand vous avez un plantage d’ordinateur et que vous perdez tous vos livres et il y a plus moyen de les récupérer, sauf si vous avez pu faire une sauvegarde sur un disque dur ou sur un autre support.

Paul Laurendeau: Ah, c’est un dispositif qui, à mon avis, est… Vous savez, quand vous arrivez avec des dispositifs qui misent au départ que la personne qui entre dans un rapport avec vous, qui achète vos livres etc… risque de vous arnaquer, alors on les verrouille, alors nan!… C’est pas comme ça que je pense qu’une interaction, surtout entre gens de lettres là… Voyez… Donc nous, non. Je pense que les gens doivent pouvoir disposer de l’objet qu’ils se sont approprié et notamment le faire passer sur leur tablette. Et si c’est pour le mettre sur la tablette de la belle-doche aussi, pour qu’elle s’y familiarise, pourquoi pas, là. Il faut assumer un peu aussi, quand même, hein.

Xavier Mateos: Et puis c’est une façon aussi de faire connaître ses produits. Quelqu’un qui aura eu, par une connaissance, un de vos livres est plus susceptible de se dire, ben moi j’ai adoré, je vais aller vers cette maison d’édition pour leur acheter un nouveau livre, parce que j’ai aimé ce qu’ils faisaient.

Paul Laurendeau: Tout à fait. Et de tout façon je crois, au niveau du principe général, —et notre équipe technique nous l’a fait valoir et moi je suis d’accord avec eux— je crois que le DRM est un procédé condamné, c’est un procédé daté dont on dira un jour il y a eu cette tentative dans les grands tâtonnements des débuts.

Xavier Mateos: Merci Paul Laurendeau. Je rappelle que vous êtes le vice-président de cette très belle maison d’édition francophone 100% numérique qui s’appelle, alors en abrégé, ÉLP,  qui veut dire Écrire, Lire, Penser, il y a tout dans ce nom, Écrire, Lire, Penser. Que vous proposez des romans, des nouvelles, de la poésie mais aussi des témoignages. Et que, pourquoi pas vous contacter pour vous proposer des manuscrits. C’est possible?

Paul Laurendeau: Oui, oui, tout à fait. C’est toujours toujours possible. Et, nous, on chemine avec nos auteur, hein. Je veux dire, on a un soucis d’éditer, de travailler avec nos auteurs, et de créer des… profiter de la possibilité que donne la cyberculture. Pas de livres à mettre au pilon, pas de toutes les contraintes du papier, les camions, le camionnage, le transport. Non. On peut essayer de nouveaux auteurs, justement grâce à ces mécanismes là dont nous fait disposer la technologie moderne.

Xavier Mateos: Et puis, j’arrête pas de le répéter, un livre c’est bien, c’est un bel objet. Mais ça prend de la place dans une bibliothèque. Alors qu’une liseuse, c’est tout fin. C’est un investissement mais c’est aussi des milliers de livres qui restent stockés à l’intérieur. Et c’est plus facile à transporter dans une petite sacoche.

Paul Laurendeau: Un jour, la liseuse, ce sera l’équivalent littéraire du téléphone portable. C’est-à-dire que vous aurez votre bibliothèque dans votre sac à main.

Xavier Mateos: Merci Paul Laurendeau. Il y a un site internet que je conseille à ceux qui nous écoutent, le http://www.elpediteur.com/. Merci beaucoup et très bonne continuation à vous.

Paul Laurendeau: Merci beaucoup. Merci encore de cette invitation.

 

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Il y a deux cent vingt ans, JACQUES LE FATALISTE ET SON MAITRE (Denis Diderot)

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2017

Jacques-Diderot

Comment s’étaient-ils rencontrés? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils? Que vous importe? D’où venaient-ils? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils? Est-ce que l’on sait où l’on va? Que disaient-ils? Le maître ne disait rien qui ne fut captable sur magnéto ou sur téléphone et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était programmé (ou quelque chose de la sorte) là-haut.

LE MAITRE: Savais-tu Jacques, que nous voici très officiellement entrés dans l’intemporel.

JACQUES: Et pour cause, mon maître, un tout petit peu moins d’un quart de millénaire que nous causons ainsi. Ça se jubile un peu tout de même.

LE MAITRE: Tu me le dis. Quelle incroyable et incongrue postérité que la nôtre!

JACQUES: Ah, il était saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que notre conversation en échancrure se déploierait longuement sur le monde, comme la pulpeuse et fraîche brume matinale sur un lagon poissonneux cerné d’un bois giboyeux.

LE MAITRE: Le grand serveur? Ce n’est plus un rouleau, ton implacable mécanisme fataliste?

JACQUES: Non, ce n’ai plus un rouleau, monsieur. En matière de rouleau, comme pour le reste, comme aurait très bien pu le dire Jean-Louis Lebris de Kérouac en ricanant comme un sagouin: il faut savoir se mettre à la page.

Le maître n’a pas le temps de commenter le mot fin et subtil de Jacques car voici que la chaîne du vélo de Jacques débarque de son dérailleur, encore une fois. Le Fataliste passe à deux doigts de débouler et de s’étamper dans le fossé. Il rétablit difficultueusement sa trajectoire en jouant fermement du guidon et arrive à s’immobiliser, après force tremblotements. Il descend promptement de selle, perche son vélo sur sa béquille, retire son casque protecteur et inspecte son dérailleur en se grattant le front. Son maître l’imite. Les voici tous les deux à l’arrêt, en travers de l’air d’aller, casques en main, au centre de la piste cyclable, qui, elle-même, longe une charmante route de campagne non identifiée. Mais voici que sur cette route s’avance en sens contraire un bruyant véhicule. Et voyez comme les choses sont, amis lecteurs. Je pourrais faire de ce véhicule une auto patrouille de gendarmerie. Il en descendrait ouateusement un policier et une policière polis mais fermes qui, constatant l’avarie du dérailleur du vélo de Jacques et de son maître, les aviseraient et, après mille palabres et péripéties, verbaliseraient pour cette chaîne de vélo intempestivement débarquée d’un dérailleur partiellement inopérant. Ce pourrait être encore un de ces autobus hippies fleuris qui reviennent en vogue, pétaradant de musique et d’incantations joyeuses. Une allègre bande de filles et de garçons en cheveux, frais et rieurs, sortis directement d’un grand ballet psychédélique sur l’Ère du Verseau, entourerait alors le Fataliste et son maître et emporterait à bout de bras en vagues dansantes les vélos, les chaînes et les dérailleurs des deux hommes pour aller les réparer, les laissant pantois et seuls sur la piste cyclable désertée, une colombe sur l’épaule. Ce pourrait aussi être la voiture-photographe d’un site de localisation géo-cybernétique qui, captant tout sur images, nous choperait un snap shot incongru du Fataliste et de son maître, casques sous le bras, contemplant leurs vélos sur béquilles en se grattant le front d’un air ahuri. Le tout se retrouverait éventuellement sur un de ces sites de curiosités Cyber-map avec les chiens crevés, les transatlantiques en pleine cambrousse et les petites filles déguisées en squelettes fluo sur des chemins de terre. Mais soyez sans inquiétude, nous allons nous épargner cette fois-ci ces solutions digressantes bien dignes du français Denis Diderot et de sa muse irlandaise Laurence Sterne. Il s’agira simplement d’une bourdonnante voiture électrique bleu piscine dont le gros du bruit sera causé quasi-exclusivement par ses quatre occupants, tous engagés dans des conversations téléphoniques distinctes. Elle passe puis se tait. Jacques réengage sa chaîne de vélo sur le dérailleur, fait jouer le pédalier en l’air pour voir si ça marche et les deux hommes reprennent l’air d’aller de leur randonnée.

LE MAITRE: Il faudrait penser à la resserrer plus intimement sur le dérailleur.

JACQUES: Mais j’y pense constamment. Sauf que ce n’est pas d’y penser qui assure que ça se fasse.

LE MAITRE: Je m’en avise. Ceci dit, il reste louable déjà d’y penser. Ça en augmente tout de même les possibilités empiriques de réalisation ultérieure.

JACQUES: Si peu.

LE MAITRE: Comment? Comment? Serais-tu en train d’admettre la possibilité d’une bourrasque d’aléatoire vouée à te faire oublier de resserrer une chaîne de vélo à laquelle tu songes sans arrêt autour d’un dérailleur qui ne quitte jamais tes pensées?

JACQUES: J’affirme plutôt qu’il est saisi et bien saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel le nombre entier, fixe et fini, de fois où ma chaîne de vélo débarquera de ce dérailleur. Je postule aussi que ce nombre, qui m’est inconnu mais est possiblement supérieur au nombre de ces incidents déjà effectivement réalisés, ne manquera pas de continuer de s’imposer à moi.

LE MAITRE: Tu t’y retrouves, dans ce galimatias?

JACQUES: Au mieux. Tant qu’on se borne à méticuleusement suivre la ligne principielle.

LE MAITRE: Ah bon. Je te reconnais là tout un mérite. Tu n’as pas un petit peu plus limpide, comme aphorisme de sagesse?

JACQUES: Voyons toujours… Hmmm… Mon capitaine disait: on devrait laisser les guerres de théâtres aux bateleurs se battant avec des sabres de beurre.

LE MAITRE: Un peu mieux déjà.

JACQUES: Vous ne me dites pas! Je sentais de façon très sentie que celui-là vous le sentiriez.

LE MAITRE: Beaucoup moins belliqueux qu’autrefois, ton capitaine, du reste.

JACQUES: Ben, vous comprenez. Après les guerres napoléoniennes, les invasions coloniales, la guerre de Crimée, la Guerre Septante, deux guerres mondiales, la Corée, l’Indochine, l’Algérie, le Vietnam, les Malouines, l’Iran, l’Irak, l’Afghanistan, tutti quanti, il est passablement plus mou dans les articulations, mon capitaine.

LE MAITRE: Comme la chaîne de ton vélo sur son dérailleur, en somme.

JACQUES: Absolument. Inutile d’ajouter que son vieux coupe-chou à pompons de rideaux du temps de la bataille de Berg-op-Zoom en a pris un sérieux coup de rouille sur la question de l’ajustement aux technologies de guerre.

LE MAITRE: J’arrive à voir cela.

JACQUES: Et les expansions tentaculaires du complexe militaro-industriel, il n’y détecte goutte, mon capitaine. Bondance, encore ce maudit dérailleur qui se remet à déconner.

Ici, Jacques et son maître, flageolants sur leurs bécanes, pourraient entrer dans de grands développements pacifistes à rallonges, tous parfaitement valides et légitimes au demeurant. On connaît désormais la formule. Ces dialogues digressants n’ont un peu que ça à faire, de faire passer des idées, en douce habituellement. Souvenons-nous de Ray Smith et de Japhy Rider, de Simone de Beauvoir et d’Élizabeth Mabille. Les exemples sont légions et la jurisprudence culturelle est dense. Ces couples dialoguistes ne se valent qu’au diapason de l’écho d’une des tiges dudit diapason sur l’autre et des harmoniques intellectuelles qui en émanent, comme si de rien… En plus, après l’auto électrique bleue piscine, c’est un jeep ou un char qui pourrait les croiser depuis la route. Et Jacques le Fataliste et son maître, l’invectiveraient de slogans mi-soixante-huitards mi-néo-indignés en lui jetant des trognons de pomme biologiques et des bouteilles de plastique d’eau distillée. L’auto patrouille de ma modalité de tout à l’heure, avec son policier et sa policière polis mais fermes, pourrait finir par revenir et les pincer en flagrant délit d’enquiquinade de nos pauvres soldoques verts tachetés de vert, qui ne peuvent tuer qu’outre-mer. Suivez la fatale courbure tracée par les anneaux de votre gourmette, ce sera pour conclure que la dérive dialogico-narrative ne se déglue jamais d’une certaine forme de raideur logique. J’ai appris la chose en Sorbonne. — En Sorbonne? — Comme je vous le dis, car j’ai vu la Sorbonne de mes yeux, comme je vous vois. — Et qu’en avez-vous observé? — Que les numéros des portes des bureaux sorbonnards ne sont pas en ordre et que c’est une véritable trappe à feu. — Mais encore? — Qu’il ne se passe pas grand-chose dans les amphis. Le type en avant lit ses notes d’un ton monocorde. — Et le contenu de cette lecture est cohérent? — Pas très. — Quel rapport alors avec la logique que vous invoquiez tout à l’heure avec vos contes concernant les anneaux de ma gourmette? — Une large portion de cette corrélation logique est enfouie dans l’implicite — D’où tenez-vous donc cela? — D’un éminent sémanticien de la Sorbonne qui nous assurait que si on disait tricolore, l’intégralité du monde francophone pensait fatalement au drapeau français (plutôt, par exemple, qu’au drapeau italien ou irlandais, pourtant trichromes eux aussi). — L’observation n’était pas sans mérite. — Non, mais le tricolore de ce cocorico de l’implicite logico-connotatif outrecuidant vira au gris de la grise mine de l’éminent sémanticien en question quand je me levai, en plein amphi, et déclarai, avec la ouateuse tonalité du Survenant, que moi, francophone canadien, tricolore, ça me faisait penser bien plus rondement à l’uniforme de l’équipe de hockey de Montréal. — Il en découla des débats? — Tumultueux. — Dites, dites… — Mais, et la dérive pacifiste du présent récit? — Votre marotte, pas la mienne. — Mais et la suite des mésaventures découlant des avaries du dérailleur de Jacques? — Qu’il le répare une bonne fois et que vous me rameniez en Sorbonne! — Mais moi, la Sorbonne, je n’en suis pas. — Non pas? — Que non. Je suis un diplômé doctoral (nouveau régime. Ahem…) de L’Université Denis Diderot (Paris 7). — Voilà qui, avoué candidement ici, est tout de même un comble. — Vous ne me le faites pas dire. Mais revoici notre Quichotte et notre Sancho qui en remettent…

LE MAITRE: Fais attention. Tu oscilles trop, là. Droit devant, il y a une côte descendante assez accusée.

JACQUES: Je la discerne, vous êtes marrant. La chaîne est sur le point de débarquer derechef de mon dérailleur.

LE MAITRE: Freine, freine!

JACQUES: Je crains qu’il ne soit saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que ce freinage ne se fera pas.

LE MAITRE: Fonce alors. Je te suis… oh, oh… et adieu vat.

Et nos deux cyclistes de s’engager rondement, carrément (même s’il faut que toute la géométrie planaire y passe) dans le dénivelé imprévu, dont on ne voit pas encore le fond, faisant de leur piste cyclable de campagne une manière de toboggan involontaire. En contrebas il y a… une église? Non. Une station-service? Encore moins. Un abribus? N’importe quoi. Un jamboree scout? Démodé. Une manif syndicale? Déclassé. Un kiosque touristique proposant des excusions terroir? On s’approche. Un grill en plein air? Vous brûlez. Un grill artisanal en plein air proposant des hambourgeois nature, des merguez santé avec, juste à côté, une table à condiments sous un parasol et de jolie glacières multicolores remplies de bouteilles de bières de micro brasseries bien fraîches? Nous y sommes. Tenu par un hôte viandeur et une hôtesse panetière en costume d’époque, le grill portatif artisanal, dont on sent maintenant la pourléchante odeur de graillon songé et subtil est posé sur une vaste surface de pelouse. Jacques, qui descend très vivement, les jambes grandes ouvertes, le cul oscillant sur sa selle, ne peut plus freiner car sa chaîne est derechef en quenouille sur son dérailleur. Mais il mise sur le fait qu’un long circuit sur cette grande surface gazonnée amortira imperceptiblement son roulement en une graduelle décélération, bringuebalante, certes, mais l’un dans l’autre assurée. Il quitte donc la piste cyclable au bas du dénivelé et entreprend de tracer un grand cercle ayant le grill artisanal pour centre approximatif. Son maître le suit, un peu à l’aveuglette, confirmant bien le fameux bon mot de Félix Leclerc (et d’autres): c’est son valet qui a le génie. Le gazon, qui est long, vert et gras a tôt fait de ralentir les deux bécanes. Le Fataliste et son maître se retrouvent exactement devant le grill artisanal après avoir fait un grand tour quasi-complet tout autour. Les vélos, finalement immobilisés, tombent d’eux même, dans un petit fracas de ferraille, entre les jambes ouvertes des deux cyclistes qui se reçoivent sur les pieds en riant comme des escogriffes.

JACQUES: Il était saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que nous ne mourrions pas aux tréfonds de cette vaste virgule de balade là. Ah, ah, ah…

LE MAITRE: Magnifique circuit. Freinage phénoméniste impeccable. Ah, ces merveilleuses lois de la physique.

JACQUES: Monsieur l’hôte… Mademoiselle l’hôtesse…

LA PANETIÈRE: Messieurs les cyclistes équilibristes déséquilibrés…

JACQUES: Que nous offrez-vous donc de bon à croquer de si grand midi? Je meurs de faim.

LA PANETIÈRE: Mon collègue ici présent est votre joyeux hôte viandeur. Il est très concentré à faire virevolter ses bourgeois et ses saucisses, dans la sporadique et crissante boucane de grill. Ne l’interpellez pas trop directement, il déconcentrerait et brûlerait la soupe. Je suis la panetière. Je prépare tout simplement les petits pains de blé entier de vos hambourgeois ou chiens chauds et me charge de votre distraction.

JACQUES: Et cette jolie bouffe de ce temps, c’est à l’œil?

LA PANETIÈRE: Absolument. C’est aux frais de la Princesse Patricia dont on sait pas exactement qui elle est mais dont on sait que son bataillon se déplume passablement depuis la Fission de l’Atome.

JACQUES: Ah, mon capitaine disait que l’Atome, cela marquerait la fin de toutes guerres et de tous bataillons.

LE MAITRE: Il se prenait pour Jean-Paul Sartre, ton capitaine?

JACQUES: Non, mon maître. Mon capitaine se prenait pour Démocrite à peu près autant que je me prends pour Spinoza.

LA PANETIÈRE: Un hambourgeois bœuf nature ou un chien chaud merguez santé?

JACQUES: Hambourgeois bœuf nature…

LE MAITRE: Chien chaud merguez santé…

LE VIANDEUR: Ils marchent.

LA PANETIÈRE: On se fait donc une petite balade philosophique à deux hommes sur nos belles pistes cyclables en bosses de dromadaires?

LE MAITRE: Exactement. Et rien ne semble fonctionner comme il le faudrait.

LA PANETIÈRE: Rien ne semble fonctionner comme il le faudrait. Rigolo, vous sonnez comme notre belle et sérieuse Madame de la Pommeraye.

LE MAITRE: Tiens donc. Que nous en dites vous donc tant?

JACQUES: Ce nom me rappelle quelque chose. Comme une sorte de retour en boucle de ce bourrin de cheval de bourreau, qu’on nous fourgua jadis, et qui bifurquait vers tous les gibets de notre vaste voisinage. Vous vous souvenez, mon maître?

LE MAITRE: Cesse de ressasser, referme ce tiroir-là sitôt ouvert, et laisse plutôt causer notre hôtesse panetière.

LA PANETIÈRE: Madame de la Pommeraye, c’est une personnalité livide et roide qui fait partie du mobilier inamovible de nos journaux à potins. Dans sa jeunesse elle a vécu un grand amour impossible, pas trop loin d’ici au demeurant et ce, dans les conditions les plus bizarres imaginables.

LE MAITRE: Non pas!

JACQUES: Mais encore?

LA PANETIÈRE: Madame de la Pommeraye était la sœur cadette d’un chef d’entreprise boursicoteuse un peu fantasque qui s’était fiancé avec une travailleuse sociale sur un coup de tête à l’étranger et devait ramener sa promise à son manoir où il avait agglutiné des tas d’invités en leur disant, un peu candidement, de commencer à faire la fête et qu’il arriverait en grandes pompes, en fin de soirée, avec sa douce socialisante.

JACQUES: Ça me sonne une clochette.

LE MAITRE: Moi de même.

LA PANETIÈRE: Madame de la Pommeraye trouvait cette fête aussi ennuyeuse qu’elle jugeait les possibilités de fiançailles populaires de son frère hasardeuses. Elle s’apprêtait à présider sans joie réelle les débuts de ces festivités outrecuidantes, myopes et ronflantes quand, au beau milieu de tout, des flonflons et de rien, elle se retrouva, comme au cinéma ou dans un rêve, flanquée d’un beau, discret et solide gaillard en queue-de-pie, à la voix feutrée et aux yeux d’un bleu insondable. Elle ne le connaissait pas mais ce fut le coup de foudre le plus subit, le plus secret et le plus exclusif de sa longue existence… Et, trois fois hélas, dans le brouhaha calamiteux qui suivit les fiançailles finalement totalement ratées de son frangin (dont la promise ne fit jamais surface hors de la lie), Madame de la Pommeraye ne revit jamais le mystérieux party crasher d’une nuit, en queue de pie.

LE MAITRE: Je l’ai! Je l’ai!

JACQUES: Moi aussi! Elle est en train de nous refaire Le grand Meaulnes.

LE MAITRE: Absolument exact. Mais elle nous le sert capté dans l’angle féminin.

LA PANETIÈRE: Oh… Oh… Je ne vous «refais» en rien Le grand Meaulnes, mes bons petits messieurs. C’est bien plutôt Le grand Meaulnes qui se fait et se refait sans cesse, dans la psyché et dans le cœur de toutes vos femmes, attendu que vous les privez si ouvertement de ce romanesque sublime qui est le crucial comburant de leur existence intérieure.

LE MAITRE: Euh… Je veux biens vous suivre là-dessus.

JACQUES: Ahem… Ça arrive à se concevoir.

LA PANETIÈRE: Voilà. On va en rester là. Messieurs, vos repas. Bon appétit. Les condiments sont sur la petite table sous le parasol. Vous avez droit à une bière glacée chacun. Je vous laisse à vos méditations sur l’homme, la sagesse et la femme. Une bonne continuation de promenade à tous les deux.

JACQUES: Il était saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que l’histoire de Madame de la Pommeraye nous serait servie, cette fois-ci, avec un lance-pierre.

LE MAITRE: Et en un développement particulièrement dense en intertexte, ajouterais Roland Barthes…

JACQUES: Roland qui?

La panetière et le viandeur continuent de sourire radieusement sous le soleil éclatant, tout en se mettant à diligemment servir d’autres plaisanciers. Leurs repas engloutis, sous le parasol et sur le pouce, leurs petites bières sifflées sans façon, Jacques le Fataliste et son maître n’ont plus qu’à reprendre la route. Un plaisancier plus bricoleur qu’un autre tire du coffre de sa voiture quelques menus outils et en un tournemain il raccourcit de deux maillons la chaîne du dérailleur de Jacques. Il la remet ensuite en place, sous bonne tension, cette fois. Avec ces deux maillons de sautés, amis lecteurs et lectrices (voyons à intérioriser adéquatement les fines observations critiques de notre panetière), c’est une de mes principales ficelles narratives qui, elle, me claque justement au visage. Mais qu’à cela ne tienne attendu que la digression, c’est une rivière… et le maître de Jacques va se charger de bien nous remettre mon tirage à la ligne en selle. Ils le sont tous les deux, justement, Jacques et son maître, en selle, roulant calmement désormais sur le ruban assurément infini d’une piste cyclable sans histoire.

LE MAITRE: Cette cuisante, fugitive mais poignante et passionnelle histoire de Madame de la Pommeraye m’amène à subitement me souvenir d’une chose, Jacques.

JACQUES: Laquelle donc?

LE MAITRE: Il faut absolument que tu finisses par finir de me raconter l’histoire de tes amours.

JACQUES: Ah non! On va quand même pas remettre ça, après deux cent vingt ans.

LE MAITRE: Mais pourquoi pas?

JACQUES: Ah… Mais… Ah… C’était écrit là-haut qu’il me reviendrait avec cette foutue de chienne de ritournelle là.

LE MAITRE: C’était saisi là-haut…

JACQUES: C’était saisi au serveur de là-haut. Exact. Vous êtes d’une précision digitale, mon maître.

LE MAITRE: Noblesse oblige.

JACQUES: Roture collige…

Derailleur-de-bicyclette

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LES EAUX RÉPÉTITIVES (Targa Kolikov)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2017

Eaux-tranquilles-Kolikov

Nous sommes sur la planète terre (et non Terre), en une uchronie post-apocalyptique de facture somme toute assez standard (dans le genre). Les anciens anthroponymes et toponymes s’écrivent désormais complètement en lettres minuscules: alaska, caire, europe, afrique. Cela est presque encore plus déroutant que le fait que l’air est radioactif, que des bandes armées de robots dévoyés circulent de ci de là, et que l’humain, s’il existe encore sous forme de collectivité, serait devenu un vague troglodyte distant, secret, et parfaitement indétectable depuis un bon siècle. Ici, nous sommes dans une cité-monde et, l’un dans l’autres, les choses de la vie sont passablement cruelles, insensibles et socialement désorganisées. Dans une perspective et selon une problématique assez similaires à celles de Demain, les chiens (de Clifford Simak – titre original: City, 1952), un historien s’efforce de compiler et d’interpréter des dialogues anciens enregistrés sur un lot partiellement endommagé de bandes magnétiques. Mais ici, ce n’est pas demain, les chiens mais demain, les androïdes. S’appuyant sur l’héritage classique du thème du robot succédant à l’humain, après le patatras nucléaire d’usage, l’auteur peut tranquillement postuler cette problématique solidement balisée, en la laissant largement dans l’implicite. Cela va lui permettre de développer en toute liberté —et avec une vive originalité— les questions qu’il entend aborder.

On assiste donc à l’interaction verbale (enregistrée sur bande magnétique, donc — autant dire: ancienne, sibylline, hoqueteuse, mystérieuse) entre un vendeur et un docteur, tous deux des androïdes, parfaitement exempts d’émotions humaines comme tout androïde qui se respecte. Un débat de grande amplitude a lieu entre ces deux personnages. Le docteur veut procéder à un achat mais il ne comprend pas exactement la portée et les ramifications du geste qu’il s’apprête à poser. Le vendeur veut vendre à bon prix, certes, mais il ne vaut pas fourguer sommairement… car l’objet de la transaction en cause est indubitablement une marchandise de conséquence. Le vendeur tient à ce que le docteur, client potentiel prometteur mais hésitant et perplexe, prenne la mesure de ce dans quoi il s’embarque. L’objet —ou plutôt l’être, l’être complexe, déroutant, anxiogène— mis ici en vente, c’est un homme. Il s’agit d’un être humain de sexe masculin, un des ultimes survivants individuels du désastre encore proche. Et, en plus, c’est pas n’importe quel homme. C’est un tueur, un assassin patenté, encore partiellement opérationnel et droit dans ses bottes, quoique passablement décharné, esquinté, hirsute, déboussolé et hagard. Et, de fait, on ne vend pas l’homme ici comme matériau ou comme esclave mais plutôt, au fond, comme objet de curiosité… au sens de la curiosité profonde, radicale et sentie, qu’engendre un crucial objet de connaissance. Non, non, l’homme, c’est assez évident, on ne le laissera pas partir facilement. Il fascine, il captive, il semble comme magique. Les magiciens n’ont pas à révéler le fond de leur chapeau mais laissez-moi vous dire qu’il cache en lui un mystérieux lapin. Soit dit en passant, je vous précise que je ne le céderai pas à n’importe qui. Un type comme ça, on s’y attache pendant longtemps. Je n’ai déjà que trop souffert et je n’accepterai pas de le voir esclave de mains stupidement conformistes, mon processeur usé ne s’en remettrait pas. Mais vous me paraissez être un robot avenant, votre peau imberbe non réfléchissante et vos oreilles disproportionnées me rappellent les marins de mon enfance virtuelle. Comprenez quel homme il est sinon je ne vous donnerai jamais ma bénédiction. D’autres sont sur le coup, mais ils me semblent plus louches, de la nouvelle école, enfin bon… Marchons à contre-vérité. On ne lui attribue aucun trait spécifique, aucun touché français, seulement une légère modulation dans ses manières de tueur en fonction des circonstances. De par ces propos du vendeur au docteur, notre drame est campé.

Ce docteur et ce vendeur (et, à travers eux, toute leur civilisation post-humaine, implicitement irradiée du chapeau, corrodée de la charpente, socio-historiquement chambranlante) investissent, en fait, une colossale portion de leur énergie intellectuelle et physique à assurer l’intendance de leur perplexité face à ce que fut l’homme et ce qu’est l’androïde. On trouve donc, sur ce corpus de bandes magnétiques, des explications génialement laborieuses sur les caractéristiques de l’homme (et c’est pour cela que l’historien robotique contemporain s’intéresse tant à ces documents). Ces explications, dues principalement au vendeur, sont implacablement soumises à un cocktail complexe de distorsions volontaires, dues aux impératifs du commerce, et de distorsions involontaires, dues à l’altération de la mnémie robotique et aux limites un peu obtuses de l’empathie descriptive androïdesque. On passe donc méthodiquement lesdites caractéristiques de l’homme à vendre en revue: passions, émotions, naissance, amour, accouplement, veuvage, pulsions meurtrières… rire (ce propre de l’homme). Il faut s’efforcer au mieux de comprendre ce que l’on fait, ce que cet échange commercial trame, car il est, somme toute, passablement coûteux (pas juste en termes pécuniaires). La transaction finit par se conclure. Le docteur va donc se mettre à emporter l’homme dans son monde et à chercher à l’utiliser à ses fins. Je ne commence pas à vous dire à quel point ça va alors merder. Finalement, insatisfait du produit, le docteur retourne voir le vendeur, car il veut maintenant lui retourner l’homme, qui n’a pas du tout fonctionné selon les attentes… Et on se lance alors dans une manière de tractation inverse de la précédente, toute aussi perplexe, toute aussi déroutée, toute aussi inexorable de cruauté involontaire.

Cette œuvre (presque entièrement monologique) crée, modèle, façonne un véritable style verbal de l’androïde et c’est en cela qu’elle est radicalement jouissive et que son originalité déroutante déchire l’épais rideau quasi-centenaire des conventions de la s-f. Le vendeur et le docteur s’expriment ici dans un langage non-technicien (en ce sens, ils renouvellent solidement le jargon androïde en évitant soigneusement l’écueil usuel de ce laconisme techno-programmé dont on a si amplement fait le tour). Tout se passe comme si la compréhension du monde de ces robots, qui sont fondamentalement défectueux en fait (possiblement à cause de la radioactivité ambiante ou des crises sociales qu’ils ne peuvent encaisser, on ne sait trop), se formulait en un conglomérat vif et labile de métaphores douloureuses et de récits échancrés. L’expérience à laquelle nous convoque ce texte est un compendium flexible, vif et assez incroyable, de cette philosophie cynique et de cette poésie acide que pourraient produire des machines en voie difficultueuse d’humanisation. Une lecture aux ressorts aussi inattendus que riches. Un style inégalé, parfaitement dominé. On se laisse emporter dans ce monde, avant tout et par dessus tout verbal. La pensée de l’androïde est pauvre, tronquée, chaloupeuse, bien plus tâtonnante qu’il ne souhaiterait souhaiter le souhaiter… Il la compense donc par un ton et un style dense, imagé, transversal, crissant, percutant. Et, contrairement à ses robots cogitatifs, ahuris et diserts, Targa Kolikov, lui, sait exactement ce qu’il fait. Son roman est incontestablement une de ces étrangetés qui sont à lire, à déguster.

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Targa Kolikov, Les eaux répétitives, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou PDF.

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RA… RA… RASPOUTINE… (version française)

Posted by Ysengrimus sur 30 décembre 2016

Le-Thaumaturge

Il y a cent ans pilepoil aujourd’hui mourrait, dans des circonstances abruptes, Grigori Efimovitch Novyi dit Raspoutine. La chose fut évoquée, sur un ton passablement badin, en 1978 dans une chanson des années discos qui fit date et que l’on doit à un orchestre mi-caraïbe mi-allemand du nom de Boney M. En salutation distinguée au moine félon et lascif, principal inspirateur de mon roman LE THAUMATURGE ET LE COMÉDIEN, premier volet de la trilogie du CYCLE DOMANIAL, voici la version française (de mon modeste cru) de notre savoureux et inoubliable RA… RA… RASPOUTINE d’autrefois.

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RASPOUTINE
Boney M

Il y avait en Russie il y a bien des saisons
Un type grand et costaud, les yeux comme des tisons.
Beaucoup voyait en lui un être terrifiant
Mais les filles de Moscou le trouvaient plutôt craquant.
Il prêchait solennellement l’Évangile
Dans l’extase le plus parfait.
Il dégageait cette présence virile
Dont les femmes rêvaient.

RA… RA… RASPOUTINE
C’est l’amant de la tsarine.
Il est ardent. Il brûle de mille feux.
RA… RA… RASPOUTINE
Quand toute la Russie s’échine
Lui, il s’éclate. Si c’est pas honteux…

Il tient la Russie en se foutant bien du Tsar.
Il vous danse la kasachok comme une vraie superstar.
Dans les affaires d’état, c’est bien lui l’homme de l’heure
Mais il fait bien plus fort dans ses affaires de cœur.
La tsarine le prend pour un petit saint
Elle n’écoute pas les ragots.
Mystifiée, elle croit qu’il pourrait très bien
Guérir son marmot.

RA… RA… RASPOUTINE
C’est l’amant de la tsarine.
Il est ardent. Il brûle de mille feux.
RA… RA… RASPOUTINE
Quand toute la Russie s’échine
Il mène un train de vie scandaleux…

[Parlé:]
Mais finalement ses beuveries, et ses orgies, et sa soif
De pouvoir attirèrent de plus ne plus l’attention.
Des voix s’élevèrent contre ce personnage outrageux.
À corps, à cris, on réclama une solution.

“Il faut l’éliminer” déclarent ses ennemis
Mais les jolies dames s’écrient: “Ayez pitié de lui”
Cette brute de Raspoutine a tellement d’atouts
Malgré sa rudesse, elles se jetaient à son cou.
Un beau soir, des messieurs distingués
Lui tendirent un piège à rat.
“Venez donc chez nous”, lui ont-ils demandé
Et il y alla.

RA… RA… RASPOUTINE
L’amant de notre tsarine
On lui versa du poison dans son vin.
RA… RA… RASPOUTINE
Quand toute la Russie s’échine
Il fait cul-sec et s’écrie “Tout va bien”.

RA… RA… RASPOUTINE
L’amant de notre tsarine
On persévère parce qu’on veut sa peau.
RA… RA… RASPOUTINE
Quand toute la Russie s’échine
On finit par le cribler de pruneaux.

[Parlé:] Quand même, ces Russes…

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Emprunts de «bon aloi», faux amis et traductions dites «littérales». La vieille chanson geignarde de l’anglicisme québécois

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2016

Tardivel_L'anglicisme_voilà_l'ennemi

Ah, sicroche de tornom! Les choses ont-elles changé tant que ça dans l’opinion des clercs-neuneus du Nouveau Monde depuis la causerie L’Anglicisme, voilà l’ennemi de Tardivel en 1879? C’est pas certain, pas certain pantoute. On rencontre encore bien des baîllonneurs impénitents et autoritaires qui racontent n’importe quoi et autres choses en se donnant des grands airs sur le fameux franglais d’ici. Je suis personnellement bien tanné de voir se perpétuer sans cesse l’hydre grimaçante de la vieille peur complexée et colonisée de l’anglicisme au Québec. On va donc se faire sans s’énerver une ou deux petites mises au point linguistiques et sociolinguistiques. Hmm, entre bons (vrais) amis.

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L’EMPRUNT SOI-DISANT DE BON ALOI. Il y aurait des anglicismes de «bon aloi» et d’autres non. On nous baille ça depuis des décennies. Or la notion de «bon aloi» n’a aucun statut analytique ou opératoire. C’est une formulation crypto-normative servant exclusivement à donner une apparence de légitimité descriptive au détenteur d’une compétence corrective trop souvent autoproclamée et biaiseuse. Plus le corpus des «mots de bon aloi» s’étend, plus la stabilité des critères sensés les légitimer s’estompe. Le seul critère qui reste finalement, c’est celui de la préférence subjective, habituellement émotive et fort peu imaginative, du personnage en position d’autorité dictant le «bon aloi». Ce personnage, dans la majorité des cas, s’aligne sur ce qu’il fantasme comme étant le choix français (entendre: étroitement hexagonal) et s’abdique devant ce choix ou pseudo-choix. Je ne vois vraiment pas pourquoi je dirais smoking (au lieu de tux ou tuxedo) ou bifteck (au lieu de steak) sous le prétexte, réel ou hallucinatoire, que les Français le font ou le feraient. Mes anglicismes directs, acculturés et bêtes valent bien ceux des autres et la formule selon laquelle il n’est de bon aloi que de Paris est parfaitement faisandée et dénuée des moindres qualités dialectologiques. Même les Parisiens d’ailleurs n’en veulent plus et la parisianité linguistique, notamment en matière d’anglicismes, est largement une fabrication coloniale (une fabrication de nous, donc). D’autre part, le xénisme, cet anglicisme un peu conjoncturel et ad hoc utilisé strictement pour faire smart ou pour «faire anglais» ne se cultive pas de la même façon d’un côté et de l’autre de l’Atlantique et il n’est certainement pas question de donner un chèque en blanc à nos amis Français (ou à leurs thuriféraires locaux) sur cette question. Je vais donc continuer de dire commenditaire et primeur et leur laisser sponsor et scoop, si ça les amuse tant (le cas échéant — n’oublions pas qu’on surestime largement la crispation des Français sur ces questions) de faire ricain à la manque quand ils disposent d’un mot parfaitement français pour ce dire. Le «bon aloi» n’est pas issu de papa commandant. Il n’en chuinte pas comme une humeur, n’en émane pas comme une vapeur, n’en jaillit pas subitement comme un vent. Il faut démontrer la validité de ce qu’on assume de défendre. Et, de fait, pour tout dire, le «bon aloi» absolu et transcendant n’est pas. Chaque formulation identifie une strate sociale et en émane. Et, variation sociolinguistique oblige, il n’y a pas d’autorité absolue en matière de langue et… surtout pas en matière d’anglicismes.

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LA TRADUCTION DITE LITTÉRALE. C’est là un autre serpent de mer souvent invoqué pour fustiger mais, de fait, fort mal décrit. Ainsi, par exemple, contrairement à ce qu’affirment certains olibrius, le tour téléphone intelligent n’est pas une «traduction littérale» d’usage. C’est d’abord un terme. En ce sens que c’est une unité retenue par une instance officielle de terminologie (québécoise). Son défaut n’est pas dans sa soi-disant dimension de «traduction» mais bien dans son intelligibilité en tant que syntagme (si vous me pardonnez le jargon). Les Français (qui restent numériquement majoritaires en francophonie) n’ayant pas retenu ce terme, ils le décodent au sens littéral analytique (plutôt que comme syntagme synthétique) et le résultat est inintelligible et, de fait, ridicule (on semble imputer de l’intelligence à un objet). C’est ça et rien d’autre qui rend le tour téléphone intelligent difficilement utilisable (surtout dans du texte visant un public hexagonal). Exemples converses en français: carte orange, fromage blanc. Les Québécois, ici, n’attrapent pas le syntagme et pensent à n’importe quelle carte de couleur orange ou n’importe quel fromage de couleur blanche et ça semble inintelligible, imprécis ou redondant. Pour le ridicule en matière de décodage littéral des syntagmes, il faut aller chercher le français glace à l’eau, qui ne remplacera jamais le terrible popsicle au Québec attendu que de la glace à l’eau, quand on la décode au mot à mot, surtout dans un pays nordique, c’est fatalement aussi imbuvable que de l’eau aqueuse ou du sel salé. Ces syntagmes québécois et français n’ont strictement rien à voir avec de la traduction, littérale ou autre. Au contraire, c’est leur irréductibilité franco-française ou franco-québécoise qui les rend difficiles à faire circuler en francophonie. Ce sont des tours régionaux, sans plus. L’anglais n’y est pour rien. La notion de traduction littérale ne doit pas être utilisée à tort et à travers, chaque fois que ça nous arrange, mais vraiment au sens précis, fort et… littéral, justement. Exemple: Fait sûr d’adresser les issues (sur: make sure to adress the issues) pour «assure toi de traiter les questions importantes». Ce tour surprenant existe chez les francophones de l’Ontario. Voilà une vraie traduction littérale. Un mot pour un mot, au mot à mot et, surtout, à syntaxe stable et sans aucun résidu. Pour l’anglais smartphone ou le plus rare intelligent (mobile) phone, une traduction littérale serait *intelligent téléphone (comme on disait autrefois paie-maitre pour pay master). C’est pas ça qu’on observe. Le fait est, l’un dans l’autre, que fin de semaine et téléphone intelligent ne sont aucunement des traductions littérales. Ce sont simplement des solutions françaises plus ou moins heureuses à un problème lexicologique ou terminologique spécifique. Exemple dans l’autre sens de traduction littérale: lily of the valley (sur lys de la vallée, le nom anglais du muguet) est une traduction complète dont la syntaxe est maintenue intégralement (traduction ici vers l’anglais — en plus on change de fleur, ce qui arrive plus souvent qu’on pense, dans ce genre de mésaventure). Autres exemples de traductions littérales (lexicales et syntaxiques) dans notre belle culture: tomber en amour (sur to fall in love) pour «tomber amoureux», à la fin de la journée (sur at the end of the day) pour «arrivé au bout du compte», y a rien là (sur there is nothing there) pour «c’est simple comme bonjour », qu’est-ce que tu penses que tu fais là (sur what do you think you are doing) pour «tu joues à quoi là?» Certains cas de traductions littérales sont strictement lexicaux (en ce sens qu’ils affectent un mot unique): plombeur pour «plombier», exploder pour «exploser», paquet (sur package) pour «liasse de documents». Redisons-le: au mot à mot, dans une traduction effectivement vraiment littérale, tu as tous les mots et la syntaxe reste constante. Noter, dans le cas de qu’est-ce que tu penses que tu fais là, que le final affaiblit la cause littérale. C’est du dégradé, tout ça. En tout cas, et quoi qu’il en soit de la légitimité réelle ou voulue du fait universel de passer d’une langue à une autre, nos bons compatriotes qui utilisent ces tours font de la traduction, c’est certain. Littérale ou non, peu importe finalement. Quand ces tours sont intelligibles en francophonie et qu’ils me bottent bien, je les utilise sans frémir. Ceux qui me barbent, je les laisse de côté. Tant qu’à américaniser son style, autant le faire par la traduction malicieuse que par le xénisme béat. Pensez-pas?

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LES FAUX AMIS: PARFOIS DE BONS VIEUX AMIS. Les cas comme avatar, éventuellement ou figurer, des classiques aussi, je les décrirais, sans rougir, avec la notion de faux amis (vieille désignation colorée et vive, mais descriptivement plutôt heureuse, pour attaquer l’anglicisme sémantique). C’est patent dans le cas, par exemple, de application au sens de «candidature» qui nous rappelle l’époque héroïque où on appelait un chef de gare un agent (sur station agent) et du pain grillé des rôties (en traduisant toast). Des cas comme image en mouvement sont plus difficiles à catégoriser. Comme balle molle (pour soft ball) ou chien chaud (pour hot dog) c’est un cas mixte faux amis et/ou traduction. On sent en tout cas que l’anglais ravaude l’affaire et que le français résiste. Le Dada de Troie, en somme. Le critère d’intelligibilité auprès des locuteurs est finalement un bien meilleur guide que tous nos cadres descriptifs, toujours plus ou moins défaillants quand les corpus s’élargissent. Souvenons-nous quand les vieux disaient Moi, pour un… (sur I, for one), moi tiku j’y comprenais rien. Je trouvais ça confusant (pour reprendre un beau monstre créé autrefois par mes étudiantes anglophones sur confusing) et l’expression a fini par mourir avec ma génération. L’intelligibilité française a prévalu, sans trompettes. Parfois, en plus, le fustigeage [sic] de ces tours se complique de préjugés enfouis pas vargeux-vargeux pour personne et qui n’ont absolument rien à voir avec l’adstrat anglais. Il y a des têtes croches partout, pour reprendre un mot bien de chez nous. Les Français aiment pas chandail (lui préférant pull, qui n’existe même plus en anglais, ayoye) pourtant bien présent dans leurs dictionnaires et français au boutte, à cause du souvenir de l’étymon marchand d’ail. Ça rend une odeur populaire. Certains de nos compatriotes tournent le dos à barbier (à cause de barber et malgré Figaro, pourtant barbier de Séville) pour des raisons tristement analogues. En plus, ça rendrait une odeur archaïque. Moi, entre populaire/archaïque français ou chic/tendance anglais, vous vous doutez que mon choix est fait… Mais cette partie là est une opinion strictement personnelle, n’est-ce pas. L’un dans l’autre, pour tout dire comme il faut le dire, j’accepte pas de me faire dire qu’il faut pas dire chien chaud (qui est attesté, marrant, un brin surréaliste et savoureux… surtout avec de la moutarde jaune fluo et vapeur —certainement pas steamé), que c’est une traduction fausse amie de mauvais aloi et que le mot français «est» hot dog. Pouah… c’est quoi le critère, autre que celui du conformisme rampant, veule et sans imagination?

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Insistons pour dire que ces classifications descriptives (calques, faux amis, traductions littérales, emprunts directs) n’ont aucune validité normative, de la même façon que les désignations normatives (barbarismes, solécismes ou le monstrueux «anglicisme de culture») n’ont aucune validité descriptive. Tant et tant que, finalement, souple et sans complexe, ma solution est sereinement subjectivée. J’invoque des critères descriptifs certes. Mais je les maintiens lâches, moirés, souples, pour arriver à des solutions empiriques, colorées, sociologiquement marquées, mais toujours intelligibles. Et je me méfie comme de la peste des grandes explications normatives improvisées pour faux savants roides et mal avisés en mal de psychologie des profondeurs et de nature des choses dans les mots. Elles ne sont habituellement que la légitimation de ce qui est usuel (pour moi) et le rejet (fallacieusement) documenté de ce qui est dépaysant (venu de l’autre). Il n’y a pas si longtemps, les baîllonneurs au «bon aloi» nous disaient, au Québec, de ne pas dire à cause que, une soi-disant traduction littérale (dans l’utilisation descriptivement impropre de cette notion) de because. Voilà des oiseaux qui n’avaient pas lu Le Discours de la Méthode où la majorité des causales sont introduites sans sourciller par à cause que. Si on ne peut plus invoquer le modèle de Descartes ès langue française, je vous demande un peu ce qu’on va manger l’hiver prochain… Tintouin…

Chien chaud, Hot dog, Westmister de Carole Spandau

Chien chaud, Hot dog, Westminster de Carole Spandau

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Leonard Cohen ne fera jamais mon épicerie pour moi (Nancy White)

Posted by Ysengrimus sur 11 novembre 2016

Leonard Cohen (1934-20xx)

Leonard Cohen (1934-2016)

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Le grand Leonard Cohen (1934-2016) vient de brusquement nous quitter, confirmant magistralement et grandiosement le texte savoureux de Nancy White que vous allez tout juste lire. L’auteure-compositeure-interprète canadienne anglaise Nancy White a écrit Leonard Cohen’s Never Gonna Bring My Groceries In [«Leonard Cohen ne fera jamais mon épicerie pour moi»] en 1990. La chanson figure sur son disque Momnipotent: Songs for Weary Parents [«Maman l’omnipotente: Chansons pour parents timorés»], un favori du public. À l’époque de l’enregistrement de cet album, Nancy White écrivait des chansonnettes humoristiques à thèmes inspirées par l’actualité et la vie quotidienne (topical songs) pour l’émission Sunday Morning à la radio anglaise de Radio-Canada (CBC). Elle a composé plusieurs centaines de ces chansonnettes sur une période de quinze années. On lui doit aussi les disques Gaelic Envy [«Tentation gaélique»], Pumping Irony [«De l’ironie à la pelle»], et Stickers on Fruit [«Des vignettes sur des fruits»]. Elle est aussi la co-auteure de la comédie musicale Anne and Gilbert [«Anne et Gilbert»], dont la première a eu lieu à l’Île du Prince Édouard en 2005. Madame White vit à Toronto en compagnie de ses deux filles Suzy et Maddy Wilde. Cette traduction vous est présentée ici avec son aimable permission.

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LEONARD COHEN NE FERA JAMAIS MON ÉPICERIE POUR MOI
Nancy White, 1990

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(Leonard Cohen’s never gonna bring my grocery in,
traduit de l’anglais canadien par Paul Laurendeau)

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J’écoutais une petite musique en balayant mon plancher,
J’avais les cheveux dégueus et la quarantaine avancée.
J’eus alors une révélation aussi crue qu’intermittente
Sur le thème des hommes qui nous échappent et des coups que l’on manque.
En pinçant mon double menton, je me dis avec effroi,
Leonard Cohen ne fera jamais mon épicerie pour moi.

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J’ai un enfant, un autre est en gestation. J’ai un mari.
Et, comme Leonard, j’ai les zones érogènes endolories.
Mais finalement ça me va, ce petit confort domestique
Car Warren Beatty m’épargne sa vanité antipathique.
Mais j’ai un seul regret, intégral et sincère à la fois,
Leonard Cohen ne fera jamais mon épicerie pour moi.

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Oh, Leonard et moi ensemble, ce serait une vraie splendeur,
On gratterais nos guitares en chantant fort jusqu’au petites heures!
(Enfin pas trop petites les heures, je me couche avant minuit.
Mais bon, pour un bien bref moment, je verrais le paradis.)
Oh oui, Leonard et moi, ce serait la grande décadence.
Les bouteilles de vieux rouge se videraient à une de ces cadences.
(En fait, j’évite de boire du vin, ça me donne mal à la tête,
Mais Leonard me ferait retrouver le vrai sens de la fête.)

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J’adore tout ce qu’il a écrit, sauf une petite ligne immonde:
«Nancy portait des chaussettes vertes et couchait avec tout le monde.»
Les gens pourraient penser que j’ai inspiré ce vers fatal!
Car, après tout, en ’63, j’habitais bien Montréal.
J’étais peut être son genre quand j’étais jolie, jeune, svelte, ah…
Mais aujourd’hui, Leonard ne ferait pas l’épicerie pour moi.

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Sauf que Leonard et moi, pour sûr, nous sommes de vrais âmes soeurs.
Nous pourrions tant discuter, je le sens au fond de mon coeur.
On boirait notre café noir, dans la Tour d’Ivoire du Haut Chant.
Bon ça, c’est à condition que je trouve une gardienne d’enfants.
Je suis une pauvre chanteuse qui se cherche une gardienne d’enfants.

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[Parlé] Oui, une seconde Leonard! Hé dites, peut-être que Leonard lui même pourrait garder les enfants! Oh, il serait parfait. Les filles l’adoreraient. Il pourrait leur lire des histoires et tout. Et puis, un poète, comme ça, ça ne lèverais certainement pas le nez sur un petit cinq dollars de l’heure par ci par là. Hmmm, oui, mais comment trouver son numéro de téléphone? Un instant, je suis certaine que Marie-Lynn Hammond a son numéro. Elle l’a, c’est sûr. Oh, je suis si contente! Leonard Cohen va pouvoir garder les enfants et comme ça Douglas et moi on va faire un petit saut au centre commercial pour renouveler notre réserve de papier chiotte parfumé pour la salle de bain. C’est exactement ce que j’ai l’intention de faire. Et naturellement, à la fin de la soirée, ce sera moi qui reconduirai chez lui en voiture le beau gaillard qui aura gardé les enfants…

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LE LOUP LES DÉSHABILLE (Anne Leurquin)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2016

Loup-Leurquin

C’est un monde où les crédules s’auto-envoûtent, deviennent leur propre proie. C’est un tout petit monde, ordinaire, banalisé mais surtout: subtilement sensualisé et fantasmagorisé. C’est aussi un univers rural mais moderne. Il y a des téléphones portables, des véhicules quatre par quatre, de beaux lits tendance avec boutis, des appentis de fermes, des poulaillers, des chevaux que l’on monte, des curés de village blasés, de vieilles jeteuses de sort trépidantes, des clochards sylvestres, des convives inamovibles au café du coin, des enfants espiègles qui attendent la souris des dents, des maris aux abois et des épouses qui tendent à batifoler avec le tonique et viril vendeur d’assurance du hameau, ou à s’en parler, ou à en rêver. Ce monde (notre monde, en fait, sans plus), Anne Leurquin nous le (re)trace langoureusement, nous l’esquisse furtivement, comme si elle le dessinait pour la première fois. Il nous est livré, ce petit univers de notre monde, avec beaucoup de poésie, de charme, de faconde, souvent en de courts paragraphes vifs et hachés.

Et, toujours est-il que, dans ce monde là… une sorte de loup, cette nuit là, s’est évadé d’un vague jardin zoologique… S’amorce alors un tourbillon de faits brossés, souvent dans la pénombre, qui va nous placer bien en porte-à-faux entre le conte cruel, le roman de mœurs et le récit d’atmosphère.

On cherche un loup ou, en tout cas, une manière de grosse bête cynomorphe… De fait, il y en a, des animaux, dans ce petit univers: un cheval pure race, des chouettes frémissantes, des chevreuils paniqués, un serpent non venimeux en forme de S ondoyant, un crapaud sacrificiel, la furtive petite souris des dents et… le susdit loup. Surtout, il y a indubitablement un mystère. Est-il surnaturel ou métaphorique? Fantastique? Allégorique? Folklorique (après tout, la Bête du Gévaudan aussi déshabillait ses victimes, parait-il)? Il se joue, en tout cas, cet onctueux mystère, près, tout près, de la nature forestière, dense, intime et capiteuse, dans les coins et racoins des bouquets d’arbres et d’une rivière. Et il se joue de nuit, et bel et bien à l’encontre de toute morale configurée… La lune est posée dans le ciel, comme une hostie plongée dans un crachat, lumineuse, mais marquée de signes indélébiles et incompréhensibles. Puis les nuages s’en mêlent, griffent, salissent et zèbrent le cercle. Et ce loup qui est en maraude, cet animal qui (nous) hante, on le sent bien vite que, bon, c’est aussi possiblement (oui? non?) un homme. Un homme puissant, mystérieux, semi-onirique, partiellement fantasmé, que cette remarquable plume de femme fait émerger de toutes parts, en lacérant le petit contexte familial, amical, matrimonial, belledochial, en le craquelant, ce bien petit contexte, en le condamnant à tomber en poussière pour devenir le lit de cendres (des passions) froides ou le sable de la berge de rivière où se prend une vraie de vraie course folle. Une course folle de femme, surtout. Le seul mouvement de cette nuit, c’est cette course. La force d’évocation très fluide, labile et sensorielle de la prose magnifiquement maîtrisée d’Anne Leurquin ne s’explique pas sans se perdre un petit peu. Elle s’exemplifie, préférablement (pas trop non plus – il faut préserver le mystère). Pensez  (fatalement) à deux amants faisant l’amour dans le lit d’une rivière et/ou d’une mare (Je veux vivre dans la mare). Et alors, cela devient:

Les corps se frottent, presque insensibles et leurs cheveux se mêlent. Le mouvement de l’eau ainsi provoqué enhardit les amants et les enivre. Les vibrations de l’onde les portent et ralentissent leurs mouvements. Il n’existe plus de reflets sur les chairs. Leurs circonvolutions au fond de l’eau sont flouées, incessantes, peu fidèles. Les corps de lumière ont disparu depuis quelques minutes. Les vêtements liquides se collent et se gonflent doucement les uns contre les autres.

Il faut alors juste se laisser emporter. C’est exaltant, tourbillonnant, jubilatoire. D’amour et de folie, le loup les déshabille… Elles n’en sortiront pas autrement que lacérées, tringlées, déglinguées, exaltées, comblées… ou pas… Et les mecs ne s’en tireront pas si facilement eux non plus… C’est que les lectrices et les lecteurs d’Anne Leurquin deviennent imparablement des êtres altérés, déliés, déjoués. Tout se désarticule et le sens des mots fait partie d’un monde qu’ils fuient. Il faut lire cet ouvrage, et justement il faut le lire, pour tout dire, parce que cela vous marque.

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Anne Leurquin, Le loup les déshabille, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou PDF.

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Le souvenir non reproductible d’un premier amour inacceptable

Posted by Ysengrimus sur 15 octobre 2016

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On dit que qui abusa, abusera. Corinne LeVayer conteste cette croyance, trop linéaire, trop simple, trop unilatérale, trop amorale. Lisons plutôt.

Le souvenir de mon premier amour (fiction)
par Corinne LeVayer

 Le souvenir de mon premier amour se perd dans les méandres de ma petite enfance. J’avais neuf ans. Mes parents étaient tous les deux attachés diplomatiques. Après de belles fonctions mondaines à Paris en 1982-1985 (j’ai perfectionné mon français ainsi), mon père fut attaché au Ministère des Affaires Indiennes en Colombie-Britannique. On s’est donc installés à Vancouver, sur la côte ouest. Comme mon père vivait ce nouveau poste comme une sorte de destitution (parce que national plutôt qu’international — diplomatie interne avec les nations Chinook), il formula toutes sortes d’exigences qu’il croyait extravagantes. Logement de fonction pharaonique, budget de déplacements somptuaire, gens de maison, etc. Il les obtint toutes. Au nombre de ces exigences figurait une nanny pour s’occuper de sa petite fille. C’est comme ça que Mariette est entrée dans ma vie… Elle a fait de moi une femme. Cela se joua entre 1986 et 1990 (Je suis née en 1977). Ensuite, mon père fut attaché ailleurs et Mariette, mon grand amour secret, resta à Vancouver…

Je suis fille unique et je ne me souviens pas exactement de mon existence avant que Mariette, donc, ma nanny et première amante, me caresse le trou dans le bain. Au début c’était avec le gant de toilette, puis au fil des mois ce fut avec la main, de plus en plus de doigts. Une douceur suave, inégalée à vie, et des orgasmes explosifs, ces derniers aussi tôt que dix ans. JAMAIS de douleur. JAMAIS en se faisant forcer. Une adresse consommée. À treize ans, je faisais du cheval sur sa main et sa bouche et pas seulement au bain… Je ne me souviens pas d’avoir eu un hymen ou de sang ou de défloration ou de quoi que ce soit. Mon souvenir est qu’avec Mariette ça glissait et c’était sublime, divin. Une entrée parfaitement langoureuse et calme dans la féminité lesbienne. Ce sont les hommes qui m’ont fait mal après. Très mal. Pas Mariette, pas le grand amour de ma vie.

Les pédophiles comme l’était cette femme sont très habiles. Et comme il s’agit de tes parties intimes, cela doit rester secret. Le secret intime devient tout naturel et il n’y a absolument rien de ressenti comme coupable. C’est comme aller aux chiottes ou se vêtir. On va se cacher de tous en se faisant doigter par Mariette et la vie suit son cours serein. On n’en parlait à personne. Cette nanny était une multi-pédophile de longue date. Une vraie de vraie experte. Les fauves chassent furtivement dans la jungle qui est de leur couleur et où le gibier se trouve…

Mais voilà le hic. Je l’ai revue ces dernières années, deux fois. Elle est dans un pénitencier à sécurité minimum à Victoria (Colombie-Britannique). Elle a fini par se faire pincer et figure aujourd’hui, à cinquante-huit ans, au registre des prédateurs sexuels. Ma grande peur fut longtemps que mes parents apprennent cela. Ils auraient ainsi percé à jour mon grand secret amoureux. Mais mes parents, ils ont tellement bourlingué de par leurs fonctions distinctes. Ils se souviennent même plus exactement de Mariette. Pour eux les gens de maison, ça va, ça vient. Ils s’en tapent un peu. C’est comme les employés d’une boite.

J’ai donc revu Mariette mais j’ai un grand défaut aujourd’hui, chère amie. Je suis adulte… Je suis comme le petit oisillon devenu grosses dinde dont parlait l’ardent pédophile Lewis Carroll, auteur d’Alice au Pays des merveilles… Elle resta tendre, toujours aussi fine et subtile. Mais sa grande peur était que je la « rapporte ». Elle ne purge que ce pour quoi elle a été localement pincée, la pointe de l’iceberg. Quand je lui ai dit que je crèverais plutôt que de la trahir, elle s’est rassérénée. Mais l’être qu’elle aimait est disparue, engloutie dans le flux du temps au sein d’une adulte dont elle ne voudra jamais. Tu me suis?

Et c’est exactement pour cela que je n’ai jamais touché moi-même aux petites filles, tu comprends. Je sais qu’elles vont grandir et que les pédophiles qui les ont initiées vont éventuellement les rejeter. C’est là une douleur atroce, insoutenable. Un déchirement de toutes les fibres de l’être. Le sachant, je ne l’infligerai jamais. Crever plutôt que de pirater si intimement une vie comme ça. Et pourtant Mariette reste la plus belle chose que la vie ne m’ait jamais offerte. Je la cherche un peu dans toutes mes amantes. Mais je sens quand même qu’elle m’a infligé l’abus suprême et je ne vais pas perpétuer ce pattern d’abus. Voilà.

par Corinne LeVayer

(Premier chapitre du roman, Mes grands yeux de poupée pleurent encore, 2016)

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Corinne LeVayer (2016), Mes grands yeux de poupée pleurent encore, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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NOTE: Corinne LeVayer refuse toute mention de son identité réelle, dans le but explicite de protéger les identités, notamment celle de ses parents ainsi que de la criminelle sur laquelle est basée Mariette. Tout a été bouleversé, les lieux, les temps, les situations, même les genres musicaux. Ne reste que l’émotion fondamentale. L’extase de la complice de pédophilie (LeVayer refuse le statut de victime) et la destruction de la communication adulte que cela entraîne. La cocaïne a un statut métaphorique de l’abus par un adulte. Cette drogue vous exalte sur le coup, dans l’innocence de la jouissance naïve. C’est à terme qu’elle vous détruit. Aussi, sevrée, on peut toujours y retomber…

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