Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Un ancien du collège de l’Assomption fait une communication sur un autre ancien du collège de l’Assomption et ce, euh… ailleurs qu’à l’Assomption

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2018

PARIS

Il y a quelque quinze ans, à l’École Normale Supérieure à Paris, lors d’un colloque sur les Remarqueurs sur la Langue Française, moi, Paul Laurendeau (138e cours), je me suis retrouvé, ancien du collège de l’Assomption, dans la situation inusitée de prononcer, devant un aréopage international d’éminents spécialistes, une communication sur un autre ancien du collège de l’Assomption, et qui plus est, un ex-président de l’Association des Anciens: Louis-Philippe Geoffrion (54e cours). Discret de ma personne, je n’ai soufflé mie à mes collègues parisiens de cette jubilation anecdotique, gardant ce délicieux secret almamateresque bien caché au fond de mon petit cœur ému. L’exposé, intitulé Un remarqueur canadien de l’entre-deux-guerres: Louis-Philippe GEOFFRION et ses ZIGZAGS AUTOUR DE NOS PARLERS visait à exemplifier l’apport original de nos compatriotes en matière de remarques sur la langue française. En effet, le travail des remarqueurs prend un relief tout particulier dans le contexte intellectuel complexe associé à la réalité d’un français régional. Le Canada et le Québec fournissent, de ce point de vue, d’intéressants exemples des enjeux socioculturels particuliers auxquels correspond cette tradition particulière de commentaires ponctuels sur la langue française.

Louis-Philippe Geoffrion (1875-1942), en sa qualité de secrétaire de la Société du Parler Français au Canada, publie en 1924 un petit recueil de remarques sur le français vernaculaire du Québec intitulé ZIGZAGS AUTOUR DE NOS PARLERS, et sous-titré pudiquement: simples notes. Ce titre, inusité pour un recueil de remarques sur la langue française, ne doit pas faire illusion sur la prise que cet ancien du collège de l’Assomption, qui fut aussi greffier de l’Assemblée Législative du Québec, détient sur le problème délicat qu’il aborde. Les multiples «zigzags» en question incluent sciemment celui — inévitable en contexte de français régional— entre purisme et laxisme en matière de norme linguistique. On lit en préface:

…qu’on ne se méprenne pas sur la portée de mes menus propos. Rechercher l’origine d’une locution archaïque, populaire ou vicieuse, ce n’est pas en conseiller l’emploi. De même, souffler, à l’occasion, quelques cierges dans la petite chapelle du puritanisme grammatical n’implique pas nécessairement que l’on tienne à dédain le bon langage, qu’on veuille propager le culte du barbarisme. Tant pis donc pour les pudibonds que ces propos pourront scandaliser!

Louis-Philippe GEOFFRION (1924),  ZIGZAGS AUTOUR DE NOS PARLERS, Québec, p.  XVI [de préface].

On comprend dès ce fragment de la préface que, chez un tel remarqueur, le monde fonctionne à l’inverse de chez un Vaugelas ou un Girard. Il s’agit ici d’articuler «diplomatiquement» (notre remarqueur n’est pas juriste de profession pour rien) la démarche normante en porte-à-faux entre une pression puriste de minorité élitaire, dépassée, divisée, tatillonne, coloniale ou néo-coloniale dans l’âme (D’ailleurs les «surpuristes» de chez nous sont d’une espèce toute particulière… poursuit-il dans la même préface), et une pression vernaculaire fantastique, issue du parler commun québécois, et dont la montée vers une légitimité nationale, voire internationale, sera nette dans la suite du 20ième siècle. Chimie délicate, dans un dispositif idéologique où l’intervention du remarqueur n’est en rien émise ex cathedra devant public captif… Argumentation à l’avenant…

L’article, paru en 2004, ne devrait pas manquer d’intriguer les ancien(ne)s férus d’ancien(ne)s faisant écho à d’autres ancien(ne)s…

College de l'Assomption

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Pub aux démons (NESSENDYL)

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2018

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Le roman qu’on vous invite aujourd’hui à découvrir est écrit à la fois en Il/Elle et en Je. Notre Je de service, un certain Bastien Décanu, est un écrivain en mal d’inspiration. Célibataire endurci, il a en commun avec Beethoven le fait qu’il aspire à ce qu’on lui fiche souverainement la paix (surtout si on est son éditeur ou l’inspecteur Dey, petit constable fouineur et collant) et le fait que son appartement est en état de bordel quasi permanent (là s’arrête d’ailleurs l’analogie entre l’auteur de la Sonate au clair de lune et notre narrateur épisodique). Un beau jour, une jeune femme, grêle, pâle mais mystérieusement belle, convoque Bastien Décanu dans allez savoir quel entrepôt désaffecté de l’urb. C’est que cette jeune femme, un peu aux abois, est une démone. S’installe alors dans nos esprits et dans celui de Bastien Décanu l’idée d’un monde citadin parallèle peuplé de démons qui sont intransigeants, qui sont inexorables, et qui sont (parfois vaguement) anthropomorphes… ou pas. Ce monde a son code, ses lois, ses contraintes. Il a aussi son lieu de rencontre privilégié, un bistrot vaste et bruyant du centre-ville: le Pub aux démons.

D’office, le jeu (noter ce mot…) est fort inégal parce que Bastien Décanu est vulnérable et que les démons, qui sont bien prompts à vous catapulter dans l’autre monde pour ne pas voir leur univers physique et leur dispositif social percé à jour, pourraient l’aplatir comme un insecte importun. Mais, un peu comme dans les romans-feuilletons qu’il n’arrive plus à écrire, notre plumitif en panne sèche va comme fatalement jouer de chance. En une de ces inadvertances dont sont faites les grandes sagas et les jolies histoires, il va jambetter dans une poubelle contenant un objet tout ce qu’il y a de plus extraordinaire: une épée. Une vieille épée dont les dimensions immémoriales et enchantées se trouvent fermement amplifiées par le fait qu’elle a son nom, Onixyme, et sa catachrèse, la Dame de métal. Un peu comme les anneaux de Tolkien, cette épée vous drogue, vous fortifie, vous hante, vous obsède et s’empare de vous plus que vous ne vous emparez d’elle. Les démons, qui gravitent maintenant autour de notre humain comme un tourbillon, vont subitement prendre du champ tout en restant aux aguets. C’est qu’à la fois arme et démon, Onixyme les terrifie. En symbiose et se fusionnant à une main et un bras humains, elle devient une menace patente à la fibre essentielle de l’existence démoniaque. L’épée atavique au clair ou au fourreau, l’humain va entrer dans la danse folle. Et, graduellement, le regard de Bastien Décanu va nous faire faire nos premiers pas ès ethnographie démonologique.

Les démons vont par clans et ils se battent à mort en combats singuliers et/ou en combats clan contre clan – les deux dynamiques sont souvent confondues. Le Clan des Maydinay est dirigé pas son terrible chef Lazeud qui tient en coupe réglée la section de la ville nous concernant. Le Clan des Stoukos fait un peu figure d’aspirant. Son chef, le noble et ombrageux Tènqui, s’en prend plein la gueule dans ses rapports de force avec Lazeud. Les démons, garçons et filles, ont chacun une «arme» surnaturelle spécifique: qui un jet de feu, qui une procédure de glaciation, qui allez savoir quel coup de jus télékinétique ou paranormal. Certains se rendent invisibles à volonté ou adoptent une de ces apparences terrifiantes qui vous figent. L’arme et la force de chaque démon se découvrent empiriquement, sur le tas en quelque sorte, à la onzième heure d’un duel ou d’une rixe, habituellement. Ça se passe comme ça à la lecture aussi… tant et tant que lors des scènes de combats, enlevantes, vigoureuses et nombreuses, tout est possible, tout est permis, tout se visualise par des mots et des phrases.

Un certain nombre de démones ou démonesses sont de la partie et elles ne laissent pas leur place. On s’attache notamment au sort langoureux et cuisant de la capiteuse Milde, du Clan des Clakmank, un clan vassal des Maydinay. En bon roitelet des rues, duc en ses terres jusqu’au cuissage, comme le petit Gilles de Rais de service, Lazeud entend établir son dominion sur Milde. Celle-ci s’insurge ouvertement. Roméoetjuliettisme oblige, c’est Bacmé qu’elle aime. Moins puissant mais plus noble, plus délicat, plus galant, il provient d’un clan inconnu, il est irrésistible et c’est la douloureuse ambiance du parle plus bas car on pourrait bien nous entendre qui s’instaure chez ces amants là. La guerre des clans va donc se compliquer d’une miniature interne de guerre de Troie. Humains, trop humains tous ces surhumains… Je ne vous en dirai pas plus…

L’expérience littéraire à laquelle nous convoque l’auteure de romans jeunesse Nessendyl (oui, c’est une femme) passionne par ses indéniables qualités vernaculaires. Quand on visualise les éléments de son récit, on pense irrésistiblement aux Pokémon, à Dragon Ball Z, aux vampires et vampiresses de Twilight et à l’immense corpus de la culture des Mangas ou du jeu vidéo. Le style de Nessendyl, étrange comme un lagon la nuit et brûlant comme le feu d’un volcan le jour, nous entraîne dans une aventure tonitruante qui enfourne cinéma et bande dessinée dans l’espace noble, roide et riche de l’écriture et des Belles-Lettres. Accrochez vos couvre-chefs solidement. La nouvelle guerre des mondes est arrivée. Elle est en nous, au cœur de nos villes, sous nos gabardines, dans nos appartements, au fond de nos âmes. Les démons d’un monde sans dieu ni diable sont parmi nous.

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Nessendyl, Pub aux Démons, Montréal, ÉLP éditeur, 2014, formats ePub ou Mobi.

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CHAMBERTIN ET CUPIDON (Nicolas Hibon)

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2018

Chambertin et Cupidon

C’est Paris. Le Paris-Paname, le Paris-Pantruche. Le Paris des zincs, des ballons de gros rouge qui tache et des vieux copains. On entre dans le petit monde apparemment sans histoire d’un fort modeste resto de quartier, Les Trois Soldats. Son tenancier sans âge, le terriblement bien nommé Louis, est un homme modeste, assidu au travail, engageant mais peu extravagant. C’est surtout un cuistot hors pair. Oh, pas un de ces maîtres-queux flamboyants, obséquieux, immaculés, ostensibles. Non, non, non, Louis, c’est juste un de ces coqs de gargote de quartier, sans cordon bleu aucun, sans le moindre articulet au Guide du Bourlingueur, mais discrètement et monstrueusement surdoué du culinaire et dont la magie, la magie sublime, se décode dans les tonalités de bruitage que produisent, en toute spontanéité ingénue, ses chaudrons au fond de sa cuisine, dans le fumet divin qui embaume graduellement son petit établissement un peu avant les heures des repas, et surtout dans le luisant des gamelles et plats qui reviennent si vides, si propres qu’on croirait ne pas devoir les laver. Le restaurant de quartier de Louis ne procède pas d’un concept authentique ou (encore moins) tendance. Il est cette authenticité écrue, ancienne, simple, inimitable, des petits restaurants d’habitués dont les derniers vrais quartiers de Paris gardent encore le plantureux et intime secret.

Secret, vous me dites. Secret, il faut dire. Car Louis en est un, de tiroir à secrets. Oh, je ne vais pas tous vous les révéler ici, les secrets de Louis, si denses, si vieux, si ataviques, si ensorcelés, si cuisants. Ne laissons, pour le moment, couler que les plus dicibles d’entre eux. D’abord, pour utiliser l’euphémisme requis, il a une cave. Les vins et les liqueurs datant, entre autres, de l’année de nos naissances nous y attendent, en compagnie de cet obsédant Chambertin dont vous lui direz des nouvelles… Mais, ès boissons fines, il y a encore bien plus. C’est que Louis fait dans la pharmacopée vernaculaire. Il confectionne des potions médicinales, il concocte des remontants mystérieux, il invente des philtres… C’est à peu près quand on commence à palper de la si fluide alchimie liquide de Louis qu’on rencontre Françoise. Femme d’affaire néo-tertiaire énergique, célibataire, crypto-émotive, Françoise tient une des nombreuses agences de rencontres de la capitale. C’est pas la plus huppée, c’est pas la plus ostentatoire, mais c’est une des plus directes, des plus imaginatives et des plus toniques. Cette agence pratique notamment le fameux speed-dating. C’est cette remarquable procédure en rotation vive où les Tristan et les Yseult de notre temps ont dix minutes de chaque bord d’une petite table carrée pour se débiter leurs curriculum vitæ pratico-romantico-pratique avant qu’une sonnerie ne les fasse changer de petite table carrée, en bloc. Tristan et Yseult, disions-nous… vous souvenez vous, justement, de comment ces deux là sont tombés amoureux? Ils ont bu, de concert, un philtre d’amour. Revoyez bien, dans les brumes légendaires, cette scène abstraite. Elle est si austère, roide, presque vide dans le sublime. Le philtre est insipide et inodore, les deux futurs amants le boivent par petites gorgées boudeuses, en se tenant bien droit, et en se regardant un peu bêtement dans les yeux, sans trop comprendre. Rien ne se passe mais l’amour est subitement installé là, entier, total, infini, fatal. Sauf que, grande nouvelle aujourd’hui, le philtre d’amour dont le drame de Tristan et d’Yseult nous a laissé, derrière la tête, la lancinante tradition, c’est de la petite lavasse théorique anti-rabelaisienne, c’est de la gnognotte non-épicurienne sans épaisseur, c’est un trop rapide contrepoison d’opérette, platement omnipotent et intangible. L’aventure, charnue et concrète, de Louis, de Françoise et de leur compagnie va nous faire comprendre ici que le vrai philtre d’amour, le dense, le brûlant, le poisseux, engage de plain pied Cupidon dans l’équation. Oui, le petit dieu romain Cupidon, dont le nom grec était Éros

C’est que, d’une part, ce grand œuvre de philtre d’amour, auquel travaille Louis depuis de longues années, n’est pas achevé. Il faut l’améliorer, le bonifier, l’alambiquer, l’amener à perfection, le faire culminer, et pour cela, il faut le tester sur des cobayes situationnels. Et, d’autre part, les idylles bibochées par l’agence de rencontre de Françoise, c’est jamais du gagné d’avance. Les sujets hésitent, avancent-reculent, doutent, se protègent, rétropédalent. Ah, si Françoise pouvait fouetter les sangs de tout ce beau monde avec, par exemple, une bonne potion relaxante, euphorisante, engageante. Et… ah, si Louis pouvait évaluer, par étapes, l’impact de son breuvage à conception étagée sur un solide échantillon humain représentatif, lui-même surveillé par des regards compétents et assidus. Vous sentez bien l’alliance fatale que va se nouer ici. L’agence de rencontres de Françoise va se mettre à organiser ses speed-datings dans la gargote de Louis… Il y aura une table savoureuse pour bien mettre tout le monde en condition et, aux frais de la maison, on servira un mystérieux petit cordial. Et tous se mettront, à l’unisson, à trinquer à la santé de Cupidon.

Voilà ce qui va vous arriver. Voilà ce qui vous attend. Et, oh mazette, je ne vous ai rien de rien dit des secrets de Louis et des déterminations multi-centenaires qui le tiennent au corps. Je ne vous ai tout simplement rien dit et je n’ai fait que faire miroiter à l’œil, en son cristal de jouissive constance, la robe pulpeuse de ce savoureux Nicolas Hibon nouveau. Il est tiré, il faut le boire et ce, jusqu’à la lie. Car, oui, tous ces gens ont des motivations profondes, des secrets insondables, un acharnement mystérieux à parachever LE philtre d’amour. Quelles peuvent donc être ces si intenses motivations? C’est la quête de l’amour, certes, mais aussi, la quête de la rédemption, de la paix de l’esprit, de l’ultime rendez-vous historique et, par-dessus tout, du petit nirvana ordinaire que vous provoque en l’âme, sans la moindre obligation de votre part, le roucoulant et percolant pipi du matin des grands lendemains de veilles passionnelles.

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Nicolas Hibon, Chambertin et Cupidon, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou Mobi.

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Entretien avec Anita Snook à propos du dernier roman de Paul Laurendeau, FRED NIETZSCHE, TUEUR À DÉGAGE

Posted by Ysengrimus sur 4 avril 2018

Ysengrimus: Alors mademoiselle Anita Snook (1896-1991), vous êtes un des personnages du dernier roman de Paul Laurendeau, intitulé Fred Nietzsche, tueur à dégage.

Anita Snook: Un des personnages subsidiaires, oui. Oh, je joue vraiment un tout petit rôle.

Ysengrimus: Ce n’est pas vous, là, sur la couverture?

Anita Snook: Non… mais non voyons, c’est Amelia… Amelia Earhart. Dites, monsieur Ysengrimus, avant qu’on aille plus loin, je peux moi-même vous poser une question?

Ysengrimus: Je vous en prie, faites.

Anita Snook: YsengrimusYsengrimus… n’êtes vous pas vous-même l’écrivain Paul Laurendeau?

Ysengrimus: Habituellement, oui…

Anita Snook: Ah, ah…

Ysengrimus: Mais pas aujourd’hui.

Anita Snook: Non?

Ysengrimus: Non, aujourd’hui, je suis le pataphilosophiste René Podular Pibroch.

Anita Snook: Ah bon?

Ysengrimus: Qui, lui-même, a subrepticement endossé la défroque de Tiglon dans une toute autre histoire de Paul Laurendeau, sur laquelle nous reviendrons, quand ce sera la saison.

Anita Snook: Ouf… Ça me parait un petit peu compliqué, toutes ces allées et venues…

Ysengrimus: Oui, oui… nous sommes tous très affairés. C’est une manière de chaise musicale rhapsodique, ainsi que de dérive onirique, vous comprenez?

Anita Snook: Pas vraiment. Mais… enfin… c’est pas grave.

Ysengrimus: Adressez-vous à moi comme si je n’étais pas du tout Paul Laurendeau, ou même René Podular Pibroch.

Anita Snook: Bon… bon…

Ysengrimus: Où en étions nous?

Anita Snook: Je vous expliquais que ce n’est pas moi qui apparaît sur cette magnifique couverture que l’on doit à l’illustrateur Allan Erwan Berger mais bien Amelia Earhart. Et, dans ses lunettes protectrices de pilote, ce sont George Westinghouse et, justement, Fred Nietzsche, que vous discernez, comme en une vaporeuse brume oculaire.

Ysengrimus: Je les vois, oui. C’est donc plutôt par l’intermédiaire de mademoiselle Earhart que vous figurez dans ce roman?

Anita Snook: On peut dire ça comme ça, oui.

Ysengrimus: Mais encore?

Anita Snook: Bien… Amelia est une vieille amie. C’est moi qui lui ai enseigné le pilotage. Nous sommes deux solides et joyeuses figures de la sororité aviatrice d’autrefois, si vous voulez.

Ysengrimus: Je vois.

Anita Snook: Et quant à Fred… euh, ça ne vous dérange pas que j’appelle monsieur Nietzsche, Fred…

Ysengrimus: Aucunement.

Anita Snook: Eh bien, Fred, il m’a approché quelques semaines ou quelques mois (je ne sais plus exactement) avant sa première rencontre avec Amelia. Un homme charmant, ce Fred, très chic, très classe. Plein d’allure et de hauteur, d’ailleurs, pour un tueur. Et… très liant en même temps. Tout simple, en fait, au fond. De la conversation en plus, je ne vous dis que ça. Et curieux de tout. Une intelligence. Un véritable intellectuel allemand.

Ysengrimus: Donc, au moment des événements évoqués dans le roman, vous connaissiez Fred Nietzsche de relativement fraîche date.

Anita Snook: Voilà.

Ysengrimus: Iriez-vous jusqu’à admettre qu’il s’est un peu servi de vous comme d’un marchepied pour… disons… accéder à Amelia?

Anita Snook: Oh, indubitablement. Ça, ça ne fait absolument aucun doute dans mon esprit. Il était comme ça, le Fred. C’était un… vous avez un joli mot pour ça en québécois, un ra… quelque chose.

Ysengrimus: Un ratoureux.

Anita Snook: Voilà. Exactement.

Ysengrimus: Et vous vous en rendiez compte?

Anita Snook: Mais absolument. Tout en dentelles et en finesses tant que vous voudrez, ça restait gros comme une maison, la tactique de Fred. Il ne cessait pas de me parler d’Amelia. Il cherchait à faire sa connaissance, c’était patent.

Ysengrimus: Mais n’était-ce pas un bien mauvais tour à jouer à Amelia que de faire l’entremetteuse, comme ça?

Anita Snook: Vous plaisantez? D’abord entremetteuse, c’est un bien grand mot. Je préfère votre expression antérieure de marchepied, plus passive, plus objective, plus conforme aux faits aussi. Plus heureuse surtout, dans tous les sens du terme. Ceci primo…

Ysengrimus: Bon.

Anita Snook: Et, deusio, je la connaissais parfaitement, ma petite Amelia. Je savais trop bien que si elle avait été informée de la manœuvre dans laquelle Fred m’impliquait, elle se serait languie plantureusement de bien vouloir me laisser faire et le laisser, lui aussi, me laisser faire… et que tout se fasse…

Ysengrimus: Ah oui?

Anita Snook: Oh que oui. Vous pensez. Permettre de faire se réaliser la rencontre dans les nuages entre son petit monomoteur rouge et le pétard flamboyant de la grande philosophie irrationaliste allemande. Elle m’en aurait voulu à mort de ne pas avoir joué le petit rôle que Fred m’allouait dans tout cela… à son avantage à elle. Elle a toujours eu une immense admiration pour Fred, sans l’avoir jamais vu en personne.

Ysengrimus: Bon, je… je vous suis. Mais pourquoi Fred Nietzsche tenait-il tant à rencontrer Amelia Earhart?

Anita Snook: Alors là, mon petit loup, il va vous falloir lire le roman. Je ne vais pas me mettre à vous papoter ici tout ce qui s’est joué entre ces deux là…

Ysengrimus: Pourquoi non?

Anita Snook: Ah non! C’est à la fois bien trop romanesque et bien trop turlupiné. Il vous faut découvrir tout ça, dans le texte. N’avez-vous pas vu ce qu’en a dit Allan Erwan Berger?

Ysengrimus: Oui… euh… une seconde. C’est ICI. Fred Nietzsche a un contrat. Il doit dessouder le petit roi d’une tour géante. Pour ce faire, il a sa manière: en bon philosophe, il rentre dans la tête des gens et opère. Chute libre assurée. En chemin, on rencontre un sacré bestiaire: Jacques Cœur, Mikhaïl Bakounine, et même Garibaldi. On rencontre aussi des femmes: Sarah Bernhardt, instrument du destin, mais aussi Amelia Earhart, avec laquelle Fred a un ticket. On rencontre encore des tueuses et deux belles crapules. Pas de surhommes ici, à part l’auteur peut-être: astucieux, retors, jamais plat, jamais lourd non plus, mais jamais vide, toujours à vous faire poser l’ouvrage pour regarder l’horizon intensément et réfléchir avant de reprendre la lecture après un ricanement satisfait. Car les personnages de ce carrousel ne nous déçoivent jamais. La fin, évidemment, est pire que tout (Allan Erwan Berger).

Anita Snook: Voilà.

Ysengrimus: Que dire de plus?

Anita Snook: En effet, que dire de plus? Notez que, comme je joue un tout petit rôle, ce descriptif de Berger, eh bien, je n’ai pas l’honneur d’y figurer. Il vous aurait fallu faire cet entretien avec Amelia plutôt qu’avec moi, vous voyez. Elle est beaucoup plus au fait des détails fins du tout de la chose que moi…

Ysengrimus: Je suppose, oui. Le problème, c’est qu’Amelia Earhart, depuis sa disparition aéronautico-océanique en 1937, elle n’est plus tellement visible…

Anita Snook: Alors là, je vous comprends parfaitement. Elle me manque beaucoup, d’ailleurs.

Ysengrimus: Et… je dois l’avouer, il y a un peu plus…

Anita Snook: Ah bon? Quoi donc?

Ysengrimus: Bien, pour tout dire, je trouve que vous êtes un personnage parfaitement passionnant et je trouve que Laurendeau ne vous a pas assez mise en valeur, dans son roman.

Anita Snook: Vous êtes un gros flatteur, vous alors.

Ysengrimus: Vous aimez le hamburger?

Anita Snook: Seulement celui de chez Goya-Burger. Je vous signale aussi, puisque nous en sommes à parler de ces choses, que je ne fume plus, ne chique pas de tabac non plus. De plus, je vais au cinéma en salle et tous mes électroménagers fonctionnent au courant alternatif.

Ysengrimus: Mais… mais… mais… vous êtes vraiment du bon côté de l’histoire, vous, alors.

Anita Snook: Je le crois, oui.

Ysengrimus: Et… ahem… le billet de tramway illustré infra, ça vous dit quelque chose?

Anita Snook: Aucunement.

Ysengrimus: Vous n’en auriez pas un à votre disposition, par hasard?

Anita Snook: Aucunement.

Ysengrimus: Ah, là là. Rien n’est parfait…

Anita Snook: Comme vous dites. Et ceci étant dit, pour tout dire, l’un dans l’autre, moi, malgré le rôle que j’y joue, ce roman, j’y comprends pas grand choses. Vous vous y retrouvez, vous?

Ysengrimus: Fort peu. Et son auteur reste par trop allusif pour ce qui en est de la documentation complémentaire. De fait, pour encrypter les choses encore plus, tout ce que j’ai en main concernant cet ouvrage, c’est une sorte de fiche signalétique parfaitement allusive et fort mystérieuse que m’a remis Laurendeau

Anita Snook: Ah bon! Faites voir?

Liste signalétique des grands ancêtres culturels du roman Fred Nietzsche, tueur à dégage, œuvre en prose procédant (fort lâchement) du réalisme historico-fantastico-insolite
(par Paul Laurendeau)

Chansons:
I am the Walrus (Beatles)
Fly on a Windshield dans The Lamb lies down on Broadway (Genesis)
Vogue (Madonna)

Romans:
Plan B (Chester Himes)
A series of unfortunate events (Lemony Snicket)
Spinoza encule Hegel (Jean-Bernard Pouy)

Long métrages:
La dialectique peut-elle casser des briques? (René Viénet)
Zelig (Woody Allen)
The league of extraordinary gentlemen (Stephen Norrington)

Télévision et cyber-culture:
Dialogus (Sinclair Dumontais et René Pibroch)
Les grands esprits (Jean Boisvert, émission à Radio-Canada, 1982-1987)

Anita Snook: Mouais… c’est cryptique, en effet. Mais ça ne manque pas d’un certain cachet intriguant.

Ysengrimus: Si vous le dites.

Anita Snook: Et, en tout cas, c’est bien digne du charme vaporeux de Fred et de la maestria tranchante d’Amelia, tout ça.

Ysengrimus: Exactement. Bien dit. Vous avez tout un sens de la formule, vous aussi, dans votre registre.

Anita Snook: Mais merci.

Ysengrimus: Et… à propos de ce hamburger?

Anita Snook: Vous êtes vraiment un décideur, vous. Bon. Il y a une fort saturnienne succursale de Goya-Burger pas trop loin de chez moi. On s’y retrouve ce soir?

Ysengrimus: Sans fautes.

Anita Snook: Laissez-moi votre petit numéro.

Ysengrimus: Vous de même.

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Paul Laurendeau (2018), Fred Nietzsche, tueur a dégage, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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Billet de tramway bakouninien (conception: Allan Erwan Berger)

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Dans le MOLIÈRE de Mnouchkine, le Bouffon Scaramouche et la Mort Tragique vont-ils finir par se rejoindre?

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2018

MOLIÈRE de Mnouchkine

Il ne faut surtout pas confondre ce Molière de 1978 (il y a quarante ans pile-poil) avec le Molière totalement différent produit en Belgique en 2007 sous la direction de Laurent Tirard. Ici, on parle de la production vaste et haute en couleur de la troupe du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine (1978). Madame Mnouchkine signe un scénario original et personnel qui nous convoque à un exercice plus directement biographique que l’œuvre de Tirard. On se retrouve devant une vie de Molière, fictive, en grande partie reconstituée et/ou imaginée, mais à la fois solidement réaliste, historiquement documentée et… gorgée des rêves et de la fantaisie extrême de ce terrible Grand Siècle. L’œuvre cinématographique est longue en temps (300 minutes) mais sa subdivision en deux époques et surtout son souffle incomparable en font un plaisir qui passe comme un chariot de feu roulant à l’épouvante dans un dénivelé étroit, en une de ces nuits de carnaval où tout devient possible. On construit son propre cheminement au fil de cette extraordinaire expérience. Voici le mien.

Le petit Jean-Baptiste Poquelin (1622-1673) vient de perdre sa mère. Son grand-père maternel, un vieil homme allègre et poupin qui porte une fraise, pour le distraire de sa peine, l’amène avec ses frères et sœurs à la foire, voir les bateleurs des tréteaux. Là, Jean-Baptiste, qui a passé son enfance à imaginer des histoires picaresques et à les jouer dans une soupente avec son ami Molier (que l’on ne reverra plus), est frappé par un petit spectacle à deux acteurs, une Commedia dell’Arte toute simple mais parfaitement obsédante. Scaramouche (l’extraordinaire bouffon napolitain Tiberio Fiorilli – 1608-1694) est tenté sur le tréteau par la Mort, un escogriffe filandreux et gesticulant, reconnaissable à son crâne et à son masque plein, de squelette. Scaramouche est terrorisé mais il sait que ses frétillements et ses jappements tiendront la Mort à distance, car celle-ci s’accommode mieux de la langueur que de la vigueur. Scaramouche se tortille et se trémousse donc, à la grande joie du public, incarnation de la Comédie bouffonne faisant fi de la Tragédie fatale et puissante. Cette image foraine de Scaramouche tenant la Mort en respect par le rire se scelle dans l’esprit de Jean-Baptiste.

Suite connue. Il grandit, devient adulte, est assermenté tapissier, comme son père. Ne veut pas faire le métier. A une escarmouche avec son père sur la question, décide d’aller faire son droit à Orléans, ne veut pas être avocat, a une autre escarmouche avec son père sur cette nouvelle question et lui annonce qu’il veut être acteur, ce que le bon homme encaisse assez mal. À Orléans, il a rencontré une dame de sept ans son aînée en grande tenue de tragédienne, Madeleine Béjart. Jean-Baptiste est subjugué. Il sera tragédien. Il sera Corneille. Il lance une compagnie de théâtre avec les Béjart, famille-troupe d’acteurs: L’Illustre Théâtre. Ses tragédies sont insupportables. Elles font four sur four. Il doit emprunter de l’argent à son père et quitter Paris avec la troupe. Ils partent en tournée dans le miséreux Royaume de France. On découvre alors graduellement que, dans cette France absolutiste des Louis XIII et XIV, il y a un espace sans pont entre la Tragédie versifiée, déclamée, guindée, empanachée, héritée des auteurs grecs et des auteurs latins et la Comédie italo-espagnole bouffonne, grossière, enfarinée, vernaculaire, ayant établi sa jonction flottante avec les arts et pratiques carnavalesques issus directement du Moyen Age français (la scène du Carnaval d’Orléans nous donne un des tableaux les plus époustouflants de tout le film). Le gouffre insondable entre cette Tragédie savante et cette Comédie populacière est si grand, aussi grand que le gouffre entre les aristocrates français et son petit peuple, que la synthèse entre la fibre comique et le propos tragique qui fit la puissance incomparable d’un Shakespeare, ne se fera pas ici. Scaramouche et le grand escogriffe à tête de squelette ne peuvent pas se rejoindre. La France est un pays de trop lourde police (dixit Descartes, que Molière et ses amis iront écouter discourir au moment de leur retour à Paris) pour cela.

Naviguant de protecteur en protecteur, la troupe de Molière finit pas se présenter devant Monsieur Frère du Roy. Celui-ci est enthousiaste mais déchante vite quand Molière cherche encore à lui soumettre une de ses imbuvables «grandes tragédies» déclamées. Une Fronde éclate alors en coulisse. La troupe exige que Molière s’excuse de ce nouveau four et serve une de ces farces enfarinées qui avaient tant de succès sur les routes et dans les hameaux de France et d’Occitanie. Molière obtempère. Il revient sur scène en Sganarelle (fils putatif de Scaramouche) et, cette fois-ci, il est en conflit pugnace avec un balai, symbole du boulot qu’il ne veut pas accomplir et du tâcheron qu’il ne veut pas devenir. La salle hurle de rire. C’est de la tragédie moraliste qu’elle ne veut pas. Les aristocrates français embrassent cyniquement la bouffonnerie désopilante et acritique. Molière est introduit dare-dare au Roy qui fusionne sa troupe avec celle des Italiens. Molière rencontre alors, sur le tréteau de ces derniers, son mentor secret, Tiberio Fiorilli, à qui il dit toute sa dette et tout son amour.

Mais le toron tragique va de nouveau se nouer en lui. Par étapes, Molière va réintroduire les dimensions critique et morale dans ses spectacles. Il avancera des thèses sociales. Il rencontrera alors la résistance des gérontes phallocrates (L’École des Femmes) puis des Dévots (Tartuffe) de la cours. Conflits, magouilles, pressions, appel au Roy, semi-disgrâce, solutions ambivalentes, associations artistiques mitoyennes, petite politique courtisane. Molière sortira de ces conflits aigri, dédaigneux, autocrate sur sa troupe, pensionné, perruqué et… son amour pour Madeleine Béjart s’effilochera, au bénéfice de la fille de cette dernière, Armande, dont le père, inconnu, est peut-être nul autre que lui-même… Tout devient alors plus morne, plus triste, plus las. Dans une petite scène en duo absolument extraordinaire, Madeleine Béjart, la veille même de sa mort, aidera, dans le pur esprit de la Commedia, un Molière à sec à finaliser une des scènes comiques clefs du Malade Imaginaire, moyen subtil pour Madame Mnouchkine de nous suggérer que la femme a peut être aidé l’homme dans son écriture plus que l’Histoire ne le pense. Puis Madeleine mourra. Puis Molière mourra, juste après une des représentations des mésaventures de cet hypocondriaque intégral dont le comédien qui le jouait était pourtant si malade des bronches…

Le Bouffon Scaramouche et la Mort Tragique ont finalement fini par se rejoindre. Mais à ce moment là de l’histoire, le rideau était déjà tombé.

Molière, 1978, Ariane Mnouchkine, film franco-italien avec Philippe Caubère, Joséphine Derenne, Armand Delcampe, Lucia Bensasson, Brigitte Catillon, Jonathan Sutton, 5 heures.

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LES ANGES S’ENVOLENT… en musique

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2018

LES ANGES EN VOL de Heri Dono

LES ANGES EN VOL de Heri Dono

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Cet ouvrage est paru il y a déjà dix ans. L’expérience est si simple et pourtant tellement inhabituelle. On fait jouer le disque compact de Doucet et on s’installe avec le recueil poétique de Lagacé sous les yeux. Trois titres chamarrent cette rhapsodie poétique de 114 pages: Ailes rognées, Ailes régénérées, Ailes déployées. À travers une poéticité libre et dépouillée, où perlent discrètement quelques clins d’œil à Trenet et à Brel (Il m’apporte des bonbons et des fleurs périssables – p. 103) se profile implacablement une narration. La narration sourde, à la fois ferme et ondoyante, d’un drame ourdi. La manipulation émotive, la tourmente lancinante du tourment lancinant, le paradoxe acide et destructeur du double message, les ragots faux jetons du visage à deux faces, l’autre, la manipe, la torture, la déroute, la révolte, la torture, la torture, la révolte, la révolte, la révolte. La plongée dans le gouffre innommable, pulpeux, onctueux, dégueu. On comprend, au fil du texte, que la parole syncopée encadre l’indicible. Et hors de tout doute, doucement et durement, cela avance, s’exprime, dénonce, se dit.

Puis, presque imperceptiblement, c’est la remontée, la reconstitution, la reconstruction, la rédemption. Son drame dominé au mieux, et de mieux en mieux, le poète s’affranchit, se libère. Il se décloisonne, s’épivarde, s’éblouit, s’envole. Il voyage, il se mondialise, il explore, il y va, il en vient, il réinvestit le bercail…

De temps en temps
Stockholm descend sur moi
Et je me prends
À la défendre
 
De temps à autre
Massada remonte en moi
Et je me prends
À faire silence
 
Des fois rarement
De plus en plus souvent
Montréal et moi
Nous nous prenons
À faire abstraction
(p.72)

La poésie et la musique (musique ET poésie doublement DE FOND) s’allient pour donner le fond du drame et de la rédemption qui nous investit et nous submerge. Musique, musicalité, poéticité, conceptualisation. Singulière triade, je ressens, je compatis, je pense. Le texte est dans tête, la musique est physique (Lucien Francoeur)… et la poésie est juste entre les deux. La triade: musique, poésie, pensée. Je souffre et m’affranchit, avec Lagacé, avec les trahis et les tourmentés du monde. Ils et elles ont tourné irrémédiablement le dos à leur statut hors sujet, hors thème, hors propos, faux, honni, nul, non avenu, de victime.

Pour la facette musicale, signée Doucet, en vrac, j’ai repensé à Pierre Henry, à Stockhausen, à Erik Satie, à Poulenc, à Ennio Morricone, à un copain musicien à moi mort en 2006 du nom de James Tenney et, en un fugitif moment, à Pink Floyd. Les plages 14 et 15 sublimement dominées par un piano rond, dense et ample m’ont transporté. La tension d’accompagnement est juste, si juste. Musique de fond, dans les deux sens du terme.

Le tout se conclut, en un point d’orgue élevé, poignant et profondément rationnel, sur un court essai d’une page et demi intitulé simplement Postface. Sublimement mûr et lucide, Lagacé nous signale le caractère socio-historique de l’émergence de la pulsion tortionnaire et exprime sereinement son rejet d’une diabolisation individualisante de la génitrice du drame dont sa poésie est tragiquement lacérée. Cela inspire un grand respect… voué lui-même au plus décapant des relativismes…

Le respect est une couleur inconnue
Ornant un drapeau de vapeurs
Qui bat au vent des planètes
Où il n’y a pas d’atmosphère
(p. 18)

À lire. À écouter. À découvrir

Francis Lagacé, Érick Doucet (2008), Les anges s’envolent (livre-disque), Les Écrits francs, Montréal, 118 p et un disque compact musical de 16 plages (64 minutes).

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Il y a soixante ans: AGAGUK (Yves Thériault)

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2018

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Je peux affirmer sans difficulté que je suis de la génération Agaguk. Né en 1958, tout juste comme ce roman d’Yves Thériault, j’ai amplement existé enfant et adolescent sous la coupole de sa mythologie, largement affadie dans le contexte contemporain. Vous me croirez si vous voulez mais aujourd’hui, Agaguk est donné comme un polar! La puissance ambivalente du Loup Blanc a fini par se tasser devant la petite mesquinerie sans concession de la police! Et pourtant, dans ma jeunesse, c’était pas de la littérature de gare, que ce solide morceau d’anthologie. C’était une lecture obligatoire à l’école et c’était une grande fresque esquimaude qui inspirait le respect, tant pour sa radicale justesse ethnographique que pour sa cruauté et sa puissance.

L’histoire se passe aux environs de 1940 dans l’Arctique. Une notule introductive manifeste discrètement la seule rectitude prudente de tout l’exercice. Elle dit, sans détour: AVERTISSEMENT. L’action de ce roman se déroule chez les Esquimaux tels qu’ils étaient dans les années quarante. Que leur vie soit aujourd’hui modifiée par l’invasion du progrès dans l’Arctique est indéniable. L’auteur se réserve d’en faire le sujet d’un prochain roman. Yves Thériault (1915-1983) écrivit effectivement par la suite plusieurs romans sur les Inuits. Mais aucun de ces ouvrages ultérieurs ne connut le retentissement d’époque d’Agaguk (vendu à 300,000 exemplaires et traduit en sept langues, en son temps). C’est que, pour le coup, ce thème de l’invasion pernicieuse du progrès des blancs est déjà central dans Agaguk. La fatale destruction d’une civilisation par une autre y prend encore des dimensions tragiques alors que, par la suite, ces thématiques deviendront soit crasses et minables soit neuneu et gentillettes.

Présentés sans cette hypocrisie atténuative polluée par la rectitude condescendante actuelle, les Esquimaux (qu’on commence à peine à appeler par le nom qu’ils se donnent eux-mêmes, les Inuits — les deux termes apparaissent en alternance dans le roman) vivent déjà sous le joug bien senti des blancs. Habitant près du cercle polaire, ils voient les blancs très rarement mais quand cela arrive, les occupants déboulent sur la banquise en avion et portent des uniformes à galons. Leur savoir-faire, ce qu’on appelle encore de temps en temps leur magie, fait une grosse impression. Et l’Esquimau et l’Esquimaude de Thériault sont déjà insidieusement aliénés par la technologie occidentale. Ils se déplacent encore en cométiques (traîneaux à chiens) mais ils chassent avec des fusils. Ils construisent encore l’iglou hivernal mais ils s’y chauffent avec des petits poêles portatifs dont le combustible est encore parfois la graisse de phoque mais de plus en plus souvent le kérosène, surtout les jours de grand froid, car il produit une flamme plus sèche et plus vive. La femme esquimaude tanne encore les peaux avec ses dents et en sépare encore la viande avec un couteau en os… mais parfois c’est le couteau à lame de métal qu’elle utilise, surtout sur le caribou et l’ours, dont le cuir est plus dur. Son mari, quand il pêche, a désormais besoin du filet de ce fin cordage huilé que détaillent les blancs, car ni lui ni son épouse ne savent plus tresser les vieux filets en cuir de babiche. Et en échange de tous ces objets utilitaires si commodes et si efficaces, les blancs réclament pour l’instant des peaux d’ours, de caribous, de loups, de visons, de renards. Certains d’entre eux commencent à peine à s’intéresser à ces petites statues inutiles en pierres de rivières que certains hommes et femmes fabriquent comme pour s’amuser et qui déclencheront, en un jour encore à venir, la constitution des plus bizarres fortunes.

Le grand alambic des blancs serine une autre technologie dont les Esquimaux sont sourdement friands: l’alcool. Et notre trame constabulaire (je trouve cette notion plus juste que celle d’intrigue policière, largement anachronique ici) démarre sur cette entrefaite. La vente d’alcool aux Inuits est interdite mais se pratique quand même. Agaguk, qui vit dans la toundra en compagnie de son épouse Iriook, très loin du village, vient troquer des peaux dans ce dernier. Le contrebandier d’alcool Brown lui refuse les objets utiles qu’il réclame, lui proposant de la boisson à la place. Pataquès & Rififi. Agaguk, éméché, s’emporte et capote le détaillant de gniole, moins pour son immoralité civique que pour sa pingrerie commerciale. Il le trucide sec et fout le feu à sa cahute de vente. Le Montagnais sbire du contrebandier Brown se barre dare-dare vers le sud. Agaguk retourne dans sa toundra. Et, inexorablement, un beau jour, un constable débarque au village.

C’est alors le ballet des dupes entre le chef du village (une crapule finie qui est en plus le père d’Agaguk) et son sorcier d’une part, et le constable Henderson d’autre part. Frontal, roman naturaliste au boutte, le traitement de Thériault est sans concession pour les deux parties. Il n’y a pas de noblesse ici, pas de grandeur, pas de moralisme outrecuidant. Il n’y a qu’un grand gendarme anglo-canadien dédaigneux pour ces petits hommes et ces petites femmes malodorants qui lui arrivent à l’aisselle et une tribu de personnages rondouillards féroces, roués et rusés, qui méprisent copieusement cet occupant hautain et dangereux qui, lui, pour sa part, impose sans relativisme sa conception de la loi, simplement parce que sa civilisation détient le contrôle et la puissance. Dans ce chassé-croisé des myopies ethnocentristes, les choses se terminent tragiquement pour le constable Henderson (p. 190, dans la vieille version des Éditions de l’Homme dont je vous ai posé la couverture supra — je croyais que je citerais mais pour le coup j’y renonce, c’est vraiment trop cru)… L’homme solitaire de la toundra a maintenant son meurtre (Brown, le fourgueur de gniole) et les villageois ont maintenant le leur (Henderson, le premier constable enquêteur). Débarque alors le constable Scott et le cycle onctueusement répressif recommence. Je ne vous vendrai pas qui, au bout du compte, plonge et qui s’en tire et à quel prix. Les peuples occupés portent toujours leurs lots aléatoires de guigne fatale et de coups de bol improbables.

L’existence solitaire d’Agaguk et de son épouse Iriook nous donne aussi à voir des plans saisissants de la vie des couples esquimaux d’autrefois. Iriook accouche de Tayaout, fils d’Agaguk, (qui fera l’objet, en 1969, d’un autre roman) et, pour des raisons subtiles, très finement amenées et parfaitement crédibles (qui me bottent bien) la femme s’affranchit graduellement du vieux patriarcat inuit, tout en maintenant pour son homme une passion ardente, fidèle et libre. Merci le Loup Blanc. Je ne vous en dit pas plus avant, il faut simplement lire.

Un film intitulé Agaguk a été produit en 1993 par une équipe française, en adaptation du roman. Insondablement décevant en soi mais implacablement intéressant sur l’acidulée question de comment, en deux générations, la rectitude politique a tout simplement tué ce roman (qu’on ne diffuse plus dans les écoles aujourd’hui, du reste, c’est moi qui vous le dit). Il est impératif de lire le roman avant de voir le film, sinon vous allez vous foutre le tout de votre expérience en l’air de façon magistralement pitoyable. Ces soixante ans n’ont pas été sans impact. Disparu Agaguk, disparue aussi la voix rauque et sans concession qui chanta sa quête.

Soyons de notre temps, soyons gentils-gentils et oublions en chœur.

 

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Il y a soixante ans: les MÉMOIRES D’UNE JEUNE FILLE RANGÉE (Simone de Beauvoir)

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2018

Memoires-Beauvoir

Me souciant moins de juger que de connaître, je m’intéressais à tout…
Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Folio, p. 156.

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Madame de Beauvoir est mon aînée de cinquante ans (elle est de 1908, je suis de 1958). Elle aurait donc aujourd’hui cent dix ans et ses Mémoires d’une jeune fille rangée ont cette année soixante ans, comme moi. C’est une écriture de soierie, de napperons et de faïences. Madame de Beauvoir ne dit pas poubelle mais caisse à ordures. Elle ne dit pas femme de lettres mais bas-bleu. Elle ne dit pas suffragette mais féministe. Elle ne dit pas devenir athée mais perdre la foi. Elle ne dit pas écriture mais littérature. Elle ne dit pas non plus puberté mais âge ingrat et d’une jeune femme qui tarde à se trouver un mari, elle dit qu’elle est montée en graine. En un mot, ce livre est vieux. Aussi, il faut prendre bien soin de ne pas lui faire dire ce qu’il ne dit pas. Ceci n’est PAS l’essai Le deuxième sexe et on ne trouvera ici ni le secret de sa genèse (quoique…) ni un brouillon de son dispositif. C’est que, avec une honnêteté qui ne se refait pas, madame de Beauvoir joue pleinement le jeu autobiographique, sans artifice. Elle va nous servir ici, point par point, la vie d’une jeune bourgeoise déclassée devenue femme de lettres, de zéro à vingt-et-un ans (de 1908 à 1929). Mobilisant une remarquable richesse de détails, elle procède prosaïquement, sans concessions, avec une candeur et une précision qui n’assure indubitablement pas l’intendance d’une image de marque. Madame de Beauvoir fait ici, on l’a dit et redit, œuvre de mémorialiste. C’est pour cela aussi que ce livre est vieux. Il faut le voir comme un petit traité intimiste de l’ethnographie parisienne (bourgeoise) des premières décennies du siècle dernier. Les idées neuves de Madame de Beauvoir, on ne les trouvera pas articulées ici. Ici c’est le recueil du feuilleté de ses idées vieilles, celles qui firent bruisser son enfance et qui, finalement, craquèrent comme un œuf.

Par exemple. Entre six et treize ans, quand la petite Simone voulait lire un livre, elle devait vérifier auprès de son père ou de sa mère s’il était un ouvrage convenable. Et même s’il l’était, il arrivait souvent que son père ou sa mère verrouille certains segments du livre avec une pincette, prohibant l’accès de la petite Simone à ces portions du contenu de l’ouvrage. Vers la fin de l’enfance, Simone dissimulait les livres qu’elle lisait pour simplement s’éviter la conversation qui l’aurait forcée à admettre qu’elle connaissait «les choses de la vie» plus que les convenances de l’entre-deux-guerres ne l’autorisait. Comme, petite fille, elle fréquentait une école pour jeunes filles tenue par des bigotes archi-catholiques (critiquant la Sorbonne sur sa droite, si vous vous rendez compte de l’énormité) et sans envergure intellectuelle particulière, être adéquatement comprise ne faisait pas partie des possibilités immédiates fournies par le cadre de l’enfance.

D’autre part, Élizabeth Mabille (dite Zaza. De son vrai nom Élizabeth Lacoin — 1907-1929), une camarade d’école, va ni plus ni moins que devenir la Japhy Ryder de madame de Beauvoir. Et on va voir s’installer littéralement une manière de biographie dans l’autobiographie. Les deux jeunes filles se vouvoient, s’écrivent des lettres que leurs mères lisent avant de les leur remettre. Mais la passion qui les unit est fulgurante, amoureuse, en fait, profondément sentie. Et… «nous étions en deçà même de la pudeur, persuadées, toutes deux, que notre intime vérité ne devait pas ouvertement s’énoncer» (Folio, p. 164). C’est profondément touchant et relaté avec beaucoup de fraîcheur. D’ailleurs, je considère perso que les très ténus moments lesbiens de ce copieux ouvrage sont, de loin, les plus émouvants (voir notamment le fugitif épisode d’amitié intime avec une certaine Clotilde, son aînée de cinq ou six ans, Folio, pp. 206-207). Pour ce qui en est, d’autre part, de sa tentative d’idylle durable avec son cousin Jacques Laiguillon, elle, barbante, lourdingue, longuette, gorgée de pathos et forcée, elle m’a bien semblé n’être qu’une version subconsciemment involontaire du fameux modèle du mariage de raison ou arrangé dont le milieu social d’origine de madame de Beauvoir faisait si pesamment la promotion, surtout après la ruineuse guerre de 14-18. Fadaises bourgeoises sans lendemain dont se libéra bien involontairement notre mémorialiste éclairée.

Ceci dit, toutes choses égales d’autre part, il est indubitable que le mérite de madame de Beauvoir est fort grand. Malgré un contexte intellectuel et idéologique (familial et scolaire) viscéralement réac, rétrograde et indubitablement contraire, elle est droite dans ses bottes, solidement rationaliste et, ma foi, elle a une bonne tête. Dès l’âge de seize ans, elle s’intéresse à la philosophie et ce, pour les bonnes raisons. «Ce qui m’attira surtout dans la philosophie, c’est que je pensais qu’elle allait droit à l’essentiel. Je n’avais jamais eu le goût du détail; je percevais le sens global des choses plutôt que leurs singularités, et j’aimais mieux comprendre que voir; j’avais toujours souhaité connaître tout; la philosophie me permettait d’assouvir ce désir, car c’est la totalité du réel qu’elle visait; elle s’installait tout de suite en son cœur et me découvrait, au lieu d’un décevant tourbillon de faits ou de lois empiriques, un ordre, une raison, une nécessité. Sciences, littérature, toutes les autres disciplines me parurent des parentes pauvres» (Folio, p. 220). Je la seconde entièrement sur ceci (quoique…). Et, adolescente, l’auteure de l’opus philosophique Le deuxième sexe pointe déjà l’oreille en plus, factuellement à tout le moins. «Les femmes qui avaient alors une agrégation ou un doctorat de philosophie se comptaient sur les doigts de la main: je souhaitais être une de ces pionnières» (Folio, p. 222). Option parfaitement autonome et intérieure. De fait, les philosophes Raymond Aron et Jean-Paul Sartre, pour leur part, ne font leur apparition, furtivement, qu’à la page 381 (puis de plus en plus, dans le cas de Sartre, à partir de la page 433, sur 503 pages). Au premier degré et épidermiquement, madame de Beauvoir, jeune fille, est, l’un dans l’autre, fort irritée d’observer que les mecs peuvent courir le guilledou sans représailles aucune et faire tout ce qui est marrant tandis que les filles se tapent tout ce qui est chiant et sont vouées au ghetto matrimonial et à sa fatale indigence intellectuelle. C’est pas encore une lutte explicite pour l’égalité professionnelle des sexes mais c’est indubitablement la rage sourde qui lui servit de ferment, chez cette cruciale génération de femmes universitaires.

Et l’Existentialisme? Oh, il vrille son chemin lui aussi, de façon spontanée, fraîche et frustre, mais tout entier, comme d’un bloc. «Je refusais les hiérarchies, les valeurs, les cérémonies par lesquelles l’élite se distingue; ma critique ne tendait, pensais-je, qu’à la débarrasser de vaines survivances: elle impliquait en fait sa liquidation. Seul l’individu me semblait réel, important: j’aboutirais fatalement à préférer à ma classe la société prise dans sa totalité» (Folio, pp. 263-264). Individualisme bourgeois déraciné et honteux, le programme existentialiste en devenir trouve déjà très explicitement ses racines vénéneuses et critiques chez la jeune fille rangée. «J’étais tombée dans un traquenard; la bourgeoisie m’avait persuadée que ses intérêts se confondaient avec ceux de l’humanité; je croyais pouvoir atteindre en accord avec elle des vérités valables pour tous: dès que je m’en approchais, elle se dressait contre moi» (Folio, p. 264). Tôt, madame de Beauvoir sent l’aporie matérielle et intellectuelle qui l’enferre… «mais je croyais possible de dépasser la médiocrité bourgeoise sans quitter la bourgeoisie» (Folio, p. 261). Le mot existentialisme n’apparaît pas dans l’ouvrage, mais la chose y rode, intimement amalgamé au reste.

Et, finalement, le féminisme? Eh ben, lui aussi, il jaillit de la vie, par bordées erratiques, densément anti-patriarcales, et dans des formulations, vieillottes certes, mais magistralement couperosées de priorités féminines singulièrement modernes. «Je n’admettais pas qu’un des deux époux ‘trompât’ l’autre: s’ils ne se convenaient plus, ils devaient se séparer. Je m’irritais que mon père autorisât le mari à ‘donner des coups de canif dans le contrat’. Je n’étais pas féministe dans la mesure où je ne me souciais pas de politique: le droit de vote, je m’en fichais. Mais à mes yeux, hommes et femmes étaient au même titre des personnes et j’exigeais entre eux une exacte réciprocité. L’attitude de mon père à l’égard du ‘beau sexe’ me blessait. Dans l’ensemble, la frivolité des liaisons, des amours, des adultères bourgeois m’écœurait» (Folio, p. 263. Voir aussi p. 454, ainsi que, d’autre part, p. 412 sur son sentiment serein d’égalité avec ses confrères masculins sorbonnards). Quoi de nouveau sous le dieu-mec-soleil, finalement?

À propos du marxisme et du communisme qui, avec la révolution bolcheviste et la grande guerre civile soviétique (1917-1924) dominaient intellectuellement l’époque, madame de Beauvoir, étudiante directe de Léon Brunschvicg (1869-1944), tient des propos décalés et dépités, singulièrement analogues à ceux qu’on retrouvera sous la plume de son ami Paul Nizan (mentionné furtivement p. 405, puis de plus en plus à partir de la p. 433) dans son célèbre «pamphlet contre la philosophie officielle» (selon le mot même de madame de Beauvoir, p. 469) Les chiens de garde (1932). Elle dit: «À la Sorbonne, mes professeurs ignoraient systématiquement Hegel et Marx; dans son gros livre sur ’le progrès de la conscience en Occident’, c’est à peine si Brunschvicg avait consacré trois pages à Marx, qu’il mettait en parallèle avec un penseur réactionnaire des plus obscurs. Il nous enseignait l’histoire de la pensée scientifique, mais personne ne nous racontait l’aventure humaine» (Folio, p. 318). Elle en arrive ainsi à prendre le cul-de-sac insoluble de sa propre vision réactionnaire abstraite du monde pour la crise de l’intégralité de la philosophie. «Le sabbat sans queue ni tête que les hommes menaient sur terre pouvait intriguer des spécialistes: il n’était pas digne d’occuper le philosophe. Somme toute, quand celui-ci avait compris qu’il ne savait rien et qu’il n’y avait rien à savoir, il savait tout. Ainsi s’explique que j’aie pu écrire en janvier: ‘Je sais tout, j’ai fait le tour de toutes choses.’ L’idéalisme subjectiviste auquel je me ralliais privait le monde de son épaisseur et de sa singularité: il n’est pas étonnant que même en imagination je n’aie rien trouvé de solide à quoi m’accrocher» (Folio, p. 318). Franche, louable et respectable lucidité autocritique, madame…

Les Mémoires d’une jeune fille rangée sont vraiment un passionnant snap shot d’époque. L’œuvre complète de mémorialiste autobiographe de madame de Beauvoir se déploie comme suit: Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), La Force de l’âge (1960), La Force des choses (1963), Une mort très douce (1964), Tout compte fait (1972), La Cérémonie des adieux (1981). Des milliers de pages. Et ensuite?… et ensuite, quelques petites années plus tard, à Paris, mon épouse Dora Maar et moi-même entrons discrètement en scène (nous qui résidions aux résidences Robert Garric à l’époque — madame de Beauvoir, qui vibra ardemment un temps pour cet homme de lettre et militant social-catho aurait adoré ça). C’est que nous avons croisé bien drolatiquement la route de la grande jeune fille rangée d’autrefois…

Miniature parisienne IV

Il y a quelque chose là dedans qui n’est pas mort.
Aussi, quand nous vous avons rencontré
(Enfin rencontré, c’est beaucoup dire)
Quand nous vous avons croisé
Madame, dans votre jolie tire.
Vous nous avez langoureusement frôlé
Dans cette drôle de voiture noire justement,
Lentement.
Le drapeau était, cette fois-ci, à l’intérieur de la boite.
Et c’était vous, madame,
Madame Simone de Beauvoir,
Étendard
Des existentialistes.
Où sont donc les susdits existentialistes?
En ce moment, poignant, de votre dernière balade.
Elles ne restent que des femmes.
Quand votre lent corbillard nous a longé,
Le féminisme, elle,
Était là, ce qu’il n’y a pas de morte.
Il y a quelque chose là dedans qui n’est pas mort.
Rectification, faites pardon.
Il y a comme une chose là dedans qui n’est pas morte.

(tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé, 2013)

Simone d eBeauvoir (1908-1986)

Simone de Beauvoir (1908-1986)

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Les étudiant(e)s de français de l’Université Lancastre vus par une des gouttes de la rosée qui fit jadis monter Cyrano sur la lune

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2017

cyrano-vers-la-lune

Ce qui est bien connu,
en général,
justement parce qu’il est bien connu,
n’est pas connu.

Hegel

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Je débuterai par quelques remarques générales sur moi-même et sur des qualités d’observateur que je me flatte de détenir et dont j’ai la modeste prétention de faire profiter mon lecteur. Sur moi-même, il suffira de signaler que je ne suis qu’une bien petite goutte de rosée, ce qui revient à dire professeur de linguistique au Département d’études françaises de l’Université Lancastre. Sur les qualités d’observateur que j’ai inévitablement acquis en amenant Cyrano sur la lune, je me contenterai de transmettre benoîtement et sans malice une information capitale: j’aime, plus que tout, observer le genre humain car je suis un ami inconditionnel et a priori de mes semblables sous toutes leurs formes, aspects et configurations. Rien de ce qui est humain ne m’est étranger, disait Térence. Et j’endosse, impavide. Ceci me place d’entrée de jeu dans l’impossibilité de dire de qui que ce soit —par exemple, de mes étudiants— le dixième du mal que j’entends grommeler à leur sujet entre les replis des pardessus de certains misanthropes.

J’observe mes étudiant(e)s avec une attention soutenue. Cette attention est, je viens de le dire, une attention amie. Mais c’est tout de même une attention soutenue, ce qui, vous en conviendrez, permet de caresser l’espoir qu’un zeste d’impartialité fruite parfois la goutte de rosée. Entre la terre et la lune, je me pose très souvent la question: qui sont ces torontois et torontoises qui étudient le français à l’Université Lancastre? Entre la terre et la lune, c’est à dire lorsque je rêvasse à ces problèmes le vendredi soir dans mon chesterfield-paquebot en contemplant d’un œil éteint des vidéo-clips bigarrés et chorégraphiques. Je me charpente alors une petite ethnographie sauvage, et me plais à subdiviser ces gens, pour lesquels je grommelle un peu, travaille assez et jubile beaucoup, en trois catégories: les PAUMÉS DE FAC DE LETTRE, les DIDACTICIENNES BON TEINT et les AMI(E)S DES LANGUES.

Le PAUMÉ DE FAC DE LETTRE est souvent un homme. Grand, baraqué, coiffé à la mode. Tout, sauf les études françaises, absolument tout lui réussit. Un jour, il sera à la tête d’une petite entreprise de pose de tuiles extérieures ou pilotera un avion. Mais papa a dit que rien de tout cela n’était possible sans un premier cycle universitaire. Il est donc entré en droit, a bifurqué parce que c’est rasoir, et le voici qui débarque, sabre au clair, comme un corsaire sans ancêtre. Mes misanthropes frileux, aux longs pardessus, voient le paumé de fac de lettre venir de loin et, généralement, l’épinglent sur le mur du fond de la classe, où il est souvent déjà adossé, comme un mauvais scolopendre. Or, quitte à passer pour une goutte de rosée qui se prend pour Jean-Henri Fabre métissé d’Albert Schweitzer, je proclame haut et fort que le paumé de fac de lettre a des droits, et que ce qu’il perd en instruction exhaustive et docte contenu, il le gagne en orientation et réflexion sur ses priorités d’avenir. Ses échecs d’aujourd’hui sont le soliveau de ses réussites de demain… il est donc capital de lui faire vivre le plus dignement possible ses échecs d’aujourd’hui.

La DIDACTICIENNE BON TEINT est presque toujours une femme. Tenue correcte, rectitude et grammaticalité, discrétion. Il faut la questionner pour qu’elle parle. Elle est sans histoire. Mais quand on sait que, comme disait le vieux Lénine, l’histoire se développe toujours par son mauvais côté, on reste rêveur devant la didacticienne bon teint. On tend d’abord une oreille vers les misanthropes, qui se sont, pour la circonstance, costumés en historiographes. Ils ont mis leurs grands chapeaux cirés et drapent leurs pardessus dégoulinant de pluie vinaigrée. Ils sont unanimes: les étudiants de pédagogie sont des philistins, des incapables, des conformistes, des impotents. Et pourtant, elle a un lac dans l’oeil, notre didacticienne bon teint. On n’y voit qu’une eau dormante, alors que des courants profonds remuent l’organisation entière comme un lent maelstrom. Prudence, patience… qui aurait dit que la rosée peut soulever un homme? Octobre, novembre… et soudain des flaques lourdes de talent maculent des pages entières, du génie —je pèse mes mots— éclabousse des copies d’examens. Cela arrive, la première fois, généralement pendant un test sur table, au coeur d’une de ces questions à développement-muraille en face de laquelle tout le monde finit les uns sur les autres comme une pile de crêpes. Alors, quand on n’attend plus rien, la petite didacticienne bon teint éclate littéralement comme une chrysalide, et s’élève. Et cela se répète, et cela se confirme, et cela se consolide. Elle si menue, la voici soudain grande. Elle si discrète, la voici soudain loquace. Elle l’inconnue, voici que toute la classe se tourne vers elle et approche ses lèvres de l’oasis inattendu. Là s’arrête sec la ressemblance entre un groupe de nos étudiants et un troupeau de gnous d’Afrique, soit dit d’ailleurs en aparté.

Troisième catégorie: L’AMI(E) DES LANGUES. On pourrait tout aussi bien l’appeler l’ami(e) des lettres, ou des livres, ou du verbe, ou des gens, la dilettante-spécialisée, l’homme de culture, la chevalière des causes perdues, le chanteur de cabaret, l’animatrice de radio, Scaramouche, Rigoletto, Zapata, Tutti quanti. C’est un homme, c’est une femme, c’est tout cela à la fois. C’est un philanthrope débonnaire et contemplatif, c’est une polyglotte échevelée qui cherche vos accents et vos expressions idiomatiques comme elle traquerait du fil d’or dans votre chevelure. C’est la lutte des anciens et des modernes en une seule joute cruciale. C’est une personnalité attachante, scintillante comme le miroir de la loge d’une diva. C’est une tornade musicale jaillie d’une corne, et nos misanthropes en chapeaux et pardessus en ont oublié de sortir de Jéricho. Ils sont pris dans le courant ascendant comme le vieux Cyrano, ils sont sous le charme, ils sont séduits, étonnés, presque enthousiastes. Ils remontent. Et l’ami(e) des langues virevolte comme une sarabande de dominos, elle pétarade comme un jour de fête. Surtout, il/elle parle, parle, parle dans toutes ces langues qu’elle connaît et qu’il adore. Il/elle parle de tout dans toutes ses langues et parle de ces langues. On l’écoute, médusé, comparer des nuances sémantiques subtiles comme des gemmes étranges et fins, doser des quantités sonores comme des élixirs mystérieux, embrasser tous ces idiomes à la fois comme une gerbe, faire de-la-linguistique-sans-le-savoir comme une sorte de Monsieur Jourdain pantagruélique.

Je ne saurais assommer ici mon lecteur et ma lectrice en lui déversant tout ce que je peux apprendre en une seule soirée sociale en compagnie d’une poignée de paumés de fac de lettre, de didacticiennes bon teint et d’ami(e)s des langues. Les premiers donnent de bonnes bourrades dans le dos de leur professeur de français en se félicitant de ses progrès en anglais, les secondes s’informent discrètement de mon projet de recherche et me proposent d’y investir leur formidables énergies, les troisièmes m’amènent les dernières nouvelles sur certains morphèmes pronominaux de l’anglais vernaculaire ou sur le système des formules de politesse en dialecte de la Calabre. Je me sens alors le plus heureux des hommes, ce qui est fort banal pour un ami du genre humain… mais fort extraordinaire pour une goutte de rosée sélénite!

J’épinglerai un petit mot de conclusion pour les traqueurs de ligne thématique: j’aime beaucoup les étudiants de français de l’Université Lancastre… ils me font monter encore plus haut que je ne fit jadis monter Cyrano.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Trois abruptes candidatures au Bestiaire de Fiction

Posted by Ysengrimus sur 21 novembre 2017

Panthere-heraldique

C’est un monde bestial et cruel où l’ultime objectif de quiconque portant becs, dents et ongles est de devenir un être de fiction. L’accès au plan de la fiction classe, démarque, gorge toutes les faims et toutes les soifs, abolit toutes les chasses, pérennise, et assouvit tous les désirs. Un ensemble grouillant et innommable de bêtes de toutes sortes aspire ardemment au crucial statut fictif mais bien peu y accèdent. Une certaine commission s’est mise en place en quelque hémicycle pour juger séant trois cas en la matière. Cette Commission d’Évaluation des Candidatures au Bestiaire de Fiction est formées de trois animaux fictifs indubitables. Il s’agit de la Grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf, de la fable de La Fontaine du même titre, de Lassie, le colley bien connu du cinéma et de la télévision, et du mystérieux Chat Murr des Derniers contes de Canterbury de Jean Ray.

Doivent être traités par ces trois éminents commissaires en ce jour, les dossiers du Sasquatch, de la Bête du Gévaudan et d’une Panthère Noire anonyme. Les trois bêtes postulantes ici présentes vont donc faire face à la délicate et biscornue tâche de démontrer aux commissaires rien de moins que leur absence du monde réel. C’est là leur seul espoir d’accéder au statut fictif, extraordinairement prestigieux, détenu par les licornes, l’Oiseau Phénix, le Minotaure, Jeannot Lapin, l’Ours Martin et tant d’autres.

Le Sasquatch s’avance tout d’abord au centre de l’hémicycle. Il est hirsute, longiligne, délié, loquace. Il plaide longuement son inexistence en un développement tortueux et tarabiscoté gorgé d’exemples, d’études de cas, de renvois, et dont la conclusion suffit amplement pour prendre la mesure de la teneur de l’argument:

«Aussi pour terminer une énumération hélas par trop fastidieuse, je dirai qu’une longue tradition de canulars et d’escroqueries jalonne mon parcours. Les plus persistants concernent indubitablement mes pieds, dont on a façonné la trace dans les sables les plus éphémères autant que dans les boues les plus douteuses. Le seul document cinématographique sensé m’avoir capturé montre la dansante silhouette d’un bien vague personnage bipède, velu et fugace dont la démarche et le comportement sont si évidemment humains qu’on attend à tout instant de voir la fermeture éclair de sa défroque scintiller sur son échine, ce qui n’arrive évidemment pas, vu la très opportune pauvre qualité de la pellicule. Aucun doute n’est permis, braves animaux commissaires. Je suis bel et bien inexistant, légendaire et par conséquent indubitablement fictif.»

Il y a une pause silencieuse de quelques secondes dans l’hémicycle. Puis, la Grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf dit, d’une voix rauque dans laquelle aucune aménité ne pointe:

«Monsieur le Sasquatch, il est patent que, légendaire ou réel, vous êtes avant tout et par dessus tout un grand singe anthropoïde. Or curieusement, les observateurs de ces questions, dont j’ai consulté les copieux travaux, croient en l’existence de plusieurs grands primates comme vous en certains points reculés du globe. Le Yéti au Tibet, le Yowie en Australie en sont les exemples les plus notoires. On vous rapproche d’ailleurs tous les trois d’un grand primate bipède fossile découvert en Chine: le Gigantopithèque

Le Sasquatch réplique, en roulant dans ses petits orbites ses yeux anthracite et en levant ses lourdes paluches écaillées au ciel:

«Mais enfin, Mademoiselle la Grenouille, ces rapprochements intempestifs ne rendent pas le Yéti et ses semblables plus réels et moi moins fictif. Et pour ce qui en est de ces vagues corrélations avec ce Gigantopithèque, n’importe qui de vraiment sérieux vous dira que c’est de la spéculation creuse pour cryptozoologues en mal de notoriété.»

La Grenouille cligne ses yeux glauques et tique un peu, en cherchant à ne pas échapper le fil de son raisonnement. Elle poursuit:

«J’entends bien, mon ami, j’entends bien. Mais le problème —qui est donc fondamentalement un problème de primatologie— est quand même bien plus délicat qu’il n’y parait. J’en veux pour preuve que la découverte et la corroboration de tous vos semblables grands singes s’est faite, au fil de l’histoire, de façon particulièrement difficultueuse. Ainsi, il a fallu de longues années, tout au fil du tumultueux seizième siècle, pour convaincre l’Europe de l’existence des gorilles. Des explorateurs portugais revenaient avec des croquis d’hommes velus et féroces aperçus dans les arbres du Golfe de Guinée et on les prenait pour des baratineurs. Inutile de vous dire que l’orang-outan lui aussi fut longtemps, dans son Indonésie natale, un personnage semi-légendaire.»

Le Sasquatch s’estomaque:

«Quel rapport avec moi?»

La Grenouille rétorque:

«Mais tout un rapport, Monsieur. Il y a visiblement ici une tendance lourde. Le grand primate est d’évidence fondamentalement un animal secret, discret, cachottier, peu ostensible. Voyez le coup si nous vous décrétons hâtivement fictif et que, dans quelque années d’ici, de hardis aventuriers vous capturent en quelque Colombie Britannique bien réelle. Alors là, nous nous trouverions complètement discrédités. La situation ne serait pas tenable. Voyez ainsi par exemple le Bonobo, un autre de vos semblables sur bien des points. Il n’a été découvert que très récemment, aux tréfonds du Congo. Tout ce temps, vu de loin, en toute bonne foi, on le prenait pour un gros chimpanzé sans grande importance, un peu comme on vous a souvent pris, comme ma documentation le suppose, pour un ours. Avouez avec moi qu’il y a là une invitation supplémentaire à la plus circonspecte des prudences. J’ajoute, s’il faut devenir pesamment scolastique en la matière pour mieux vous convaincre, que la grande primatologue Jane Goodall croit fermement en l’existence du Yéti et en la vôtre.»

Le Sasquatch éructe, se trémousse, sautille, s’objecte, tance vertement Madame Goodall, argue de sa bonne foi fictive, se nie ostentatoirement toute existence en se tambourinant le thorax de ses poings puissants. La discussion traîne bien un peu en longueur mais en bout de piste la commission ne démord finalement pas de l’argument initial formulé par la Grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf. Animal mystérieux, fugitif, leste, agile, fréquemment entrevu dans de vastes espaces de sylve touffue, le grand primate nord-américain peut encore tout simplement être découvert, comme le cygne noir, l’ornithorynque ou le cœlacanthe. La Grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf, Lassie et le Chat Murr concluent donc unanimement que, si le Sasquatch est un mystère, la possibilité, même toute éventuelle, de la corroboration future de son existence lui interdit sans équivoque le statut effectif de fiction. À la tombée de ce verdict lapidaire, le Sasquatch grogne, fait la moue, croise ses bras gigantesques et se recroqueville dans un recoin de l’hémicycle en roulant des yeux furibards.

La Bête du Gévaudan s’avance alors, roide, droite, altière, superbe de classe et de sauvagerie. Bien plus paysanne, simple, laconique et directe que son obséquieux prédécesseur, elle s’exprime en ces termes:

«Oyez, bons animaux commissaires, qu’entre 1764 et 1767 j’ai sévi, dans le diocèse dit du Gévaudan, procédant à plus de cent attaques mortelles et à moult autres non mortelles. Je suis ou paraît être, comme vous pouvez le voir, un mystérieux canidé gros comme un âne ou une vache et au long pelage roux vif. On me prit en mon temps pour un loup, pour un lynx, pour un lion, pour une hyène d’Égypte, pour un babouin de forte taille, tous animaux bien réels, je vous le concède. Mais on me prit aussi pour un loup-garou, un monstre anthropophage, un démon zoomorphe, ou le chien géant surnaturel d’un sorcier sadique, tous bêtes ou hommes-bêtes de juste et bonne fiction. Un loup de forte taille fut abattu en mes terres par un arquebusier du Roy Louis XV en 1765 et mes sévices diminuèrent un peu, mais se poursuivirent malgré tout. D’ailleurs l’idée que je puisse être quelque loup ou hybride de chien et de loup est battue en brèche par mon invulnérabilité, mon ubiquité, mon audace, ma perversité et mon gigantisme. Mentionnons aussi que les bonnes gens du pays de Gévaudan, tous ou presque tous vachers et bergers de leur état, sachant conséquemment parfaitement ce qu’est un loup, me dénommèrent la Bête et non le Loup. Ma brève mais intense notoriété fit trembler toute l’Europe en mon glorieux temps et il y a encore aujourd’hui des statues fantastiques de moi un peu partout dans la Lozère, pour faire frémir les touristes.»

Lassie, stoïque, l’œil un peu éteint, demande alors:

«Une petite question si vous me le permettez, Noble Bête. Je lis ici dans votre dossier que votre action s’est interrompue unilatéralement et sans équivoque le 19 juin 1767. Que s’est-il donc passé en ce jour spécifique?»

La Bête du Gévaudan répond:

«Oh, une simple coïncidence, bon commissaire. Un second loup, de forte taille aussi, est abattu par un paysan du voisinage qu’on avait de surcroît initialement soupçonné de dresser des chiens-loups à commettre des crimes. On prit alors bien intempestivement ce nouvel animal pour moi et cela me vexa suffisamment pour que je saute hors de mon maquis de légende et me replie dans la houppelande du souvenir où je me drape encore au jour d’aujourd’hui.»

Lassie dit encore:

«Je vois, je vois. Bon, vous vous donnez comme un animal fictif, pourtant vos sévices et méfaits sont, eux, bien réels. Vous avez aussi attaqué des vaches et des moutons en bonne quantité, comme le font, en toute simplicité, les prédateurs les plus ordinaires.»

La Bête toise hautainement le placide colley et dit:

«Les loups ordinaires, monsieur le chien de berger, opèrent en meute et frappent leurs victimes aux jarrets ou à la gorge. J’agis seule et frappe mes victimes directement à la tête. Cela n’existe tout simplement pas dans le monde animal, ce genre de manœuvre bizarre, mon bon sieur. Pour tout vous avouer, il m’est même arrivé, croyez-le ou non, de soigneusement dépouiller mes victimes humaines de leurs tenues vestimentaires… Sans compter que j’ai attaqué des personnes du même groupe familial à plusieurs mois d’intervalle, comme en quelque étrange et trouble dynamique de règlement de comptes. Admettez avec moi que tout cela est un peu curieux et que si la plus subtile des fictions ne se mêle pas à ma ballade, où est-elle alors, je vous le demande?»

Une fois de plus, la discussion se poursuit, s’allonge, s’emballe. Malgré son éloquence directe et sa faconde vieillotte et mystérieuse, la Bête du Gévaudan ne parvient pas à se débarrasser du caractère bien réel de ses multiples et diverses exactions et surtout de la fin complète de celles-ci à la mort d’un loup géant spécifique. Son problème est ni plus ni moins que l’inverse de celui du Sasquatch. Ce dernier n’était pas assez corroboré pour que la commission tranche, il n’y avait pas assez de preuves, si l’on peut dire. Ici, il y en a trop. En effet, la commission fait finalement observer qu’un premier loup géant meurt en 1765, menant à une diminution significative des attaques de la dite «bête», qu’un second meurt en 1767 et qu’alors plus rien ne se passe. On opte donc pour deux ou plusieurs grands loups ayant produit de vastes ravages sur un temps très court. En fait, on opte pour cela ou pour quelque chose d’autre, mais en tout cas pas pour une invention intégralement légendaire. La Grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf, Lassie et le Chat Murr concluent donc unanimement que, si la Bête du Gévaudan est une énigme, sa solide implantation dans le monde des faits n’en font pas pour autant une fiction. Face à cette frustrante conclusion, la Bête du Gévaudan s’aplatit sur le sol, sa truffe énorme entre ses pattes avant démesurées, en émettant un long grognement rauque et menaçant.

Une superbe Panthère Noire tout ce qu’il y a de plus ordinaire marche alors agilement vers les commissaires. Intellectuelle, cérébrale, sapientiale, elle dit:

«Voici, je ne me présente pas ici en mon strict nom personnel, comme mes deux prédécesseurs, mais au nom de mon espèce entière, c’est-à-dire de toutes les panthères, tachetées ou noires, pour faire une déclaration simple et sans équivoque: nous n’existons pas.

— Non pas?»

s’étonne le Chat Murr en sentant frémir ses moustaches.

«Non pas!»

redit le grand félin noir au petit. Et de développer:

«Nous sommes de fait des jaguars, des couguars ou des léopards, c’est selon. Comme les notions d’hystérie, de neurasthénie, de cancer, de supernova, ou de phlogistique, la notion de panthère est hétérogène, hétéroclite et par conséquent intégralement vide de sens. Cette idée fausse est apparue suite à une mécompréhension du fait que, pour de sottes raisons génétiques, certains léopards sont noirs plutôt que tachetés. On les désigna donc indûment du nom de panthère qui se généralisa éventuellement ensuite de façon parfaitement irrationnelle, sporadique et erratique à presque tous les fauves nous ressemblant, même de loin. D’ailleurs étymologiquement panthère ne signifia jamais rien d’autre que cela: «tous les fauves»… C’est dire.»

Le Chat Murr se sent finasseur. Il susurre:

«Êtes-vous si certaine que ce problème d’inexistence n’est pas tout simplement un problème de nom?»

La Panthère Noire cherche à ne pas se démonter, même si, intérieurement, ayant eu la chance d’observer les commissaires le plus longuement étant la dernière à être entendue, elle fulmine. Elle poursuit, comme si de rien était:

«J’invoque aussi la Panthère de l’héraldique. C’est un animal totémique sans existence autre que celle d’une vague silhouette féline sur un écu.»

Le Chat Murr siffle:

«Pfff. Il y a aussi des lions et des tigres en héraldique. Ils sont tout aussi vaguement esquissés et cela ne fait pas pour autant disparaître ces fauves bien réels de l’existence effective. Et les aigles perchés au bout des fanions romains ne vident pas le ciel de leurs correspondants du monde effectif. À ce train, toute représentation picturale ou sculpturale d’un animal le ferait entrer en fiction et alors, ouf, on n’en finirait plus. Non, votre subtile sagesse donne au présent problème toute sa dimension philosophique et, dans cette lumineuse perspective, mon idée nominaliste est, je le crois de plus en plus, la bonne. Vous êtes parfaitement existante mais on vous nomme mal et c’est très grave, car ce faisant on vous conceptualise mal et plus rien ne se comprend correctement dans toute une section de l’ensemble des grands fauves sauvages. En ma qualité de petit fauve domestique, je compatis pleinement à cela. Je suis donc prêt à admettre, vous concernant, un brouillage des classifications zoologiques, mais cela ne constitue pas à proprement parler de la fiction.»

La Panthère dit encore en un souffle:

«J’invoque finalement la Panthère Rose.»

Mais, vif, le Chat Murr ne mord pas:

«Tout beau, tout beau, mon amie. La Panthère Rose de Friz Freleng ce n’est pas n’importe quelle panthère, de la même façon que le Lapin Blanc de Lewis Carroll n’est pas n’importe quel lapin. Vous me forcez à me faire lapidaire, chère cousine féline. La Panthère Rose est un être de fiction. La panthère noire, non.»

Et on ferraille alors de plus belle pour une troisième fois, quoique cette fois-ci plus brièvement, plus sèchement et sans espoir réel. Car l’argument nominaliste du Chat Murr reste le plus prégnant dans les petites consciences des esprits butés de la commission. Tant et tant que, sans coup férir, la Grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf, Lassie et le Chat Murr concluent unanimement que, si la Panthère est une erreur, il reste qu’une rose reste une rose quel que soit le nom qu’elle porte et que, fleur aux pétales veloutés ou fauve noir ou tacheté, un être mal nommé ne saurait en rien constituer une fiction. La Panthère Noire fait très légèrement le dos rond sans répliquer, sa longue queue s’agite aléatoirement, ses muscles se bandent.

L’hémicycle s’enveloppe en un lourd silence de mort. Les inflexibles commissaires s’apprêtent maintenant à doucement mais fermement congédier leurs trois tristes hôtes quand subitement le Sasquatch se lève d’un coup sec. Les bras en arc, il domine involontairement toute la commission de sa gigantesque stature et dit, le souffle court:

«Mais enfin c’est tout de même un monde. Nous sommes trois monstres irréels, trois animaux semi-mythologiques, trois bêtes fantastiques à peine esquissées et voilà que nous nous voyons rudement et cavalièrement nier le statut d’êtres de fiction. Et par qui encore? Par un batracien des plus banal, un toutou sans aspérité particulière et un mistigri tout ce qu’il a de plus ordinaire. Je trouve cela quand même un peu fort à la réflexion.»

La Grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf toise le Sasquatch en étranglant un coassement dédaigneux. La Bête du Gévaudan bondit alors sur ses pattes d’un geste ample et vif, en braquant la commission d’un regard vorace. Elle commente:

«Il y a force véracité en ton commentaire, Gorille. Ce n’est pas très digne d’agir de la sorte à notre endroit, toute somme faite. Il y a un manque flagrant de noblesse en ces trois décisions et mon vieux fond croquant ne saurait que s’en insurger. Holà, commissaires, animaux usuels et pense-petit, mandez-nous donc encore un peu, s’il vous est loisible, vos critères de définition du statut fictif?»

La Bête du Gévaudan dresse dès lors les oreilles pour bien entendre la réponse. Ses babines frémissent bien un peu aussi, laissant entrevoir ses crocs formidables. Lassie ne se démonte pas et dit, avec un rien de condescendance dans la voix:

«Pour être indubitablement un être de fiction et joindre le Bestiaire de Fiction les trois animaux que vous êtes devraient figurer dans une œuvre de fiction et y déployer des agissements fictifs au sens strict. Une œuvre d’auteur serait, dans ce cas précis, éminemment préférable car elle ferait pencher sans équivoque votre fourbi de légendes et d’imprécisions dans le bon sens inventif.»

Dédaignant ostentatoirement les commissaires, la Panthère Noire tourne alors la tête et s’adresse directement à la Bête du Gévaudan, en adoptant l’air absorbé des grandes illuminations savantes:

«Mais alors, mon gros loup, nous la tenons, notre affaire. Je sais sans l’ombre d’un doute que toi, moi et le grand gibbon ahuri là-bas figurons en positions hautement honorables dans un curieux petit conte tout ce qu’il y a de plus fictif qui s’intitule, justement, Trois abruptes candidatures au Bestiaire de Fiction! »

Pendant que les faciès du Sasquatch et de la Bête du Gévaudan s’illuminent en écho à la bouffée d’inspiration de la Panthère Noire, le Chat Murr apostrophe cette dernière nerveusement et siffle:

«Abruptes, pourquoi donc abruptes. Pour quelle raison torve ces candidatures doivent-elles nécessairement revêtir un caractère abrupt?»

Un frisson agressif hérisse les poils du Sasquatch et de la Bête du Gévaudan dont les regards perçants et bestiaux convergent toujours vers les trois commissaires. Pour sa part, son œil brillant comme une pépite d’or, la cérébrale Panthère Noire au pelage calme et lisse répond du tac au tac au Chat Murr, en dégainant lentement les griffes de ses pattes avant:

«Pour que la fiction en cause prenne corps, je suppose. Il va, j’en ai bien peur, falloir produire, dans tout le fatras actuel de notre verbiage et de vos arguties, un moment portant un effet abrupt de quelque nature de façon à bien se conformer au titre de ce conte, notre titre, notre conte.»

La suite se passe en un éclair. Mus par une dynamique commune cristallisée en une notion unique —abrupte— les trois monstres montent, symboliquement et concrètement, à l’assaut du corps de toutes les mesquineries vétillardes et bureaucratiques de ce triste monde banal. D’un ample geste simien, le Sasquatch saisit la Grenouille par ses deux pattes de derrière, se l’enfourne promptement entre les mâchoires et la croque d’une bouchée, comme une pomme trop verte. En un bond, la Bête du Gévaudan est sur Lassie qu’elle capture par l’échine, lance en l’air et rattrape en sa gueule puissante dans un craquement d’os et un couinement fatal de roquet trop tard corrigé. Pendant que Lassie est aussi ainsi cruellement dévoré, la Panthère Noire coince le Chat Murr en subite fuite dans un coin de l’hémicycle et joue avec lui de ses pattes douces et puissantes comme ce dernier joua jadis avec maintes souris. Fonctionnaire jusqu’au bout des moustaches, la pauvre minet proteste:

«Mais enfin, ce genre de manœuvre est sans jurisprudence connue.»

Casuiste, byzantine, la Panthère Noire minaude cruellement dans les références livresques:

«Revoyez vos modernes, mon bon petit chat sans bottes. Nous ne faisons ici qu’inverser le mouvement narratif d’une autre fable de Lafontaine assez cruelle et fort notoire intitulée Le chat, la belette et le petit lapin. Ce n’est donc plus le juge qui croque mais bien les plaignants. C’est un retour des choses et pour le coup, je m’approprie d’office le rôle de Raminagrobis, ou bien alors est-ce celui de Grippeminaud? Concluez pour moi, mon tout petit commissaire, vous qui avez des lettres. Mais fissa fissa s’il se peut, car la vie est si brève.»

Un coup de patte supplémentaire un peu plus vif de la Panthère Noire foudroie le chat Murr qui finit lui aussi promptement gobé.

Point d’orgue. Un temps, puis…

Apaisés, tutélaires, plus que jamais fantastiques, le Sasquatch, la Bête du Gévaudan et la Panthère Noire adoptent alors la dégaine hiératique des grandes figures culturelles. Il ne se dit plus rien. On se fige dans les poses archétypiques et unidimensionnelles de circonstance. On passe doucement et sereinement en icônes. Par leurs actions plus que par leurs palabres, ces trois gargouilles vivantes sont devenues, séant et de plain pied, des êtres de fiction, évoqués en un conte en bonne et due forme, tout petit mais bien réel, rond et entier.

Et, pour le coup, c’est désormais non plus à quelque vague commission vétillarde de proies faciles mais bel et bien à rien de moins qu’à l’Histoire Littéraire dans toute sa bringuebalante tonitruance et à nulle autre instance de juger de la pérennité qui résultera de tout ceci pour les trois fugitives étoiles de ce joyeux jour.

Le chat, la belette et le petit lapin (Lafontaine)

Le chat, la belette et le petit lapin (Lafontaine)

 

 

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