Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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BUCZKO (roman de Loana Hoarau)

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2020

Buczko-couverture

De l’autrice de ce nouveau roman de pédophilie-fiction, il faut d’abord dire ouvertement qu’elle est une jeune femme elle-même, de la même façon que Louis Armstrong est noir quand il chante ironiquement qu’il est blanc à l’intérieur de lui-même mais que cela n’arrange pas ses affaires vu que sa gueule ne change pas de couleur (dans What did I do to be so black and blue), que Woody Allen est juif quand il plaisante à propos de son père devant donner de substantielles sommes d’argent à la synagogue pour pouvoir s’asseoir plus près de Dieu (dans Manhattan) et que Renaud Séchan est bel et bien français quand il chante que le roi des cons est indubitablement français (dans Hexagone).

Il faut bien dire cela en prologue parce que, dans ce roman terrible, épouvantable, insupportable, on nous campe avec un aplomb étonnant, un homme, Buczko, violenteur et tueur de petites filles (et de femmes… et d’hommes). Et l’œuvre n’est pas racontée du point de vue des victimes. Non, non, non. Nous devenons, intégralement, l’amoral, toxico, pédo et miso Buczko en personne, tel qu’en lui-même. Et on s’éclate à siffler de la vodka, à snorter de la poudre blanche (coke), de la poudre brune (héro) et à enlever des petites filles, les enfermer, les manipuler, les tabasser, les violenter, les louer à haut tarif à d’autres violenteurs, les estourbir et les escamoter. Cœurs sensibles, s’abstenir. On comprend presque. On pige quasiment le topo. Dans de très brèves mais tonitruantes envolées explicatives, Buczko procède d’ailleurs à une description quasi-clinique sans concession du surmoi peu reluisant et à géométrie variable des pédophiles actifs et violents. Nous ne guérirons jamais. Sans réelles lois au-dessus de nous, qui pourrait bien nous stopper sinon la mort? Nos vices, nous y pensons quand on nous enferme. Nos péchés, nous y pensons quand on nous soigne. Puis on nous libère pour bonne conduite, et nous recommençons nos activités macabres. Qui choisit cette voie? Je n’ai pas choisi cette voie. Pourquoi me punirait-on pour quelque chose que je n’ai pas cherché, que je n’ai pas voulu? Cocktail, serré, livide, lucide, de fatalisme, de narcissisme et de cynisme. On réprouve mais on suit…

Et foin d’envolées théoriques. C’est bien plutôt dans son action fulgurante —par la pratique, si on ose dire— que le pédophile est étudié, dans ce roman. C’est d’ailleurs fait avec une mæstria hautement perturbante. Notre sociopathe profond se déploie pour nous, sans malices ni artifices. On domine et comprend intimement le lot gesticulant de ses petites maniaqueries proprettes. Me voilà au centre commercial. J’y vais vraiment parce qu’il le faut. Je déteste ces endroits édulcorés qui sentent le fric et le cadavre. Les rayons pleins à craquer débordant d’aliments sans saveurs. De rabais indigestes. De promotions mensongères. Ça me répugne. Ça m’angoisse. J’ai l’odeur affreuse de la pourriture qui déborde de ces frigos, de ces présentoirs. Les sols sont crades. Orgie de microbes. Le milliard d’acariens copule sur les fruits et légumes sans protection. Copule sur les chariots rouillés qu’une paire de mains innocente empoigne. Copule sur les murs défraîchis. On domine et comprend intimement sa sourde misanthropie. Le regard androgyne, le look décontracté. Don Juan de pacotille, bimbos édulcorées, contact éphémère, femmes faciles, hommes d’un soir. Ce monde là m’horripile au plus haut point. Je hais l’homme, la femme, ce qu’ils sont, ce qu’ils deviennent en grandissant. On domine et comprend intimement son adultophobie implacable. Faut pas qu’elle grandisse. Je vais tout faire pour qu’elle ne grandisse pas. Laisse-moi m’occuper de tout. On comprend, on finit presque par partager sa frustration insondable et sa colère cuisante, pourtours inévitables de son programme radicalement négateur, amoral et nihiliste. C’est une des vertus de la fiction que de pouvoir entériner le monde des monstres.

Et l’amour suave et délétère de cette narco-crapule semi-psychotique de Buczko pour les petites filles nous est instillé, drogue d’entre les drogues, presque avec du sublime dans la voix. Dix ans. Non. Huit ans. J’opterais plus pour huit ans. Blonde comme les blés, le visage doux comme une liqueur. Haute comme trois pommes. Ondulation de sa robe qui flotte. De son parfum fleuri. Je ne vois plus rien. Je ne vois plus qu’elle. La destruction de la victime prend place en nous lumineusement, en rythme, par petits bonds nerveux. Éli me dévisage sans vraiment me regarder. Pousse de petits râles affectés. Semble complètement ailleurs. La catatonique sortie du monde de l’être qu’on détruit accède à rien de moins qu’une terrible grandeur. Elle fixe le mur sombre du regard comme une statue regarderait la plage. C’est une jeune femme qui écrit. Loana Hoarau en est à son deuxième roman. Tributaire des mêmes hantises que le premier, celui-ci est beaucoup plus assumé, plus solide, plus achevé. Une fixation prend corps. Un scotome s’imprime. Une œuvre s’annonce.

Le propos de cet ouvrage n’est absolument pas moraliste. Sa cruauté est absolue, hautement dérangeante, répugnante, révoltante, comme gratuite. Et pourtant (car il y aura un et pourtant…) notre pédo-toxico se retrouve avec une terrible clef anglaise jetée par le sort, dans le moteur bourdonnant de sa mécanique criminelle tellement rodée. Et tout va se mettre à déconner, s’estropier, chalouper, s’alanguir, se détraquer. C’est que, camera obscura et radicale inversion des polarités éthiques de l’existence obligent, dans le monde de la cruauté suprême et du crime sordide innommable, il est particulièrement nuisible, dangereux, délétère, subversif et autodestructeur de se surprendre à simplement aimer.

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Loana Hoarau, Buczko, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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LUI, LES CHATS ET ELLE (Libet)

Posted by Ysengrimus sur 10 février 2020

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C’est un bestiaire, un petit bestiaire. Entendre par là une miniature de bestiaire. C’est un huis clos à quatre, deux humains, deux chats. Quand je dis un huis clos, n’hésitez pas à penser un petit peu aussi au Huis clos de Sartre justement. Les protagonistes sont discrètement cernés dans le filin serré de leurs combinatoires et les phases d’échanges vont par deux. Les chats et les humains se comprennent. Une manière de flux télépathique les raccorde et ce, ouvertement et candidement, dans le langagier du style aérien et dentelé de Claire Y. Libet. Elle, Lui, le chat, et la chatte, en principe, tout le monde peut parler avec tout le monde. Et quand deux êtres conversent, dans l’implicite ou dans l’explicite, il s’agit souvent, en fait, de dire ou de laisser entendre des choses sur les deux autres qui n’y sont pas. Et le jeu des combinaisons d’échanges varie, s’alterne en un tout petit faux infini. On explore une succession en aquarelle de conversations à deux ou de dialogues intérieurs, ces derniers un petit peu circonspects, un petit peu rumineurs, un petit peu forclos dans le dispositif perceptuel au ras du sol du monde des chats.

Tout le monde pourrait parler avec tout le monde en une parfaite et infinie symétrie des alternances d’échanges mais dans les faits cela n’arrive pas. C’est qu’il y a un angle d’entrée dans ce micro-univers: l’angle féminin. La caméra et le microphone pointent avec plus d’insistance sur Elle et sur sa chatte. C’est que Lui est un petit peu félinophobe sur les bords et que le chat est un petit peu déconnecté du soulier dans les coins. Notre affaire ne se joue donc pas seulement entre des chats et des humains, elle se joue aussi entre les femmes/femelles du dispositif. On a donc deux vieilles copines: une chatte, une femme. Ou alors on a peut-être une femme dédoublée se projetant en miroir incurvé dans sa vieille chatte? C’est au choix des lectures car il y a certainement un peu des deux. En tout cas, on a deux vieilles copines qui se font des combines de vieilles copines. Tu me fais une douceur, mais pourquoi? Tu n’as pas pensé à moi en ce petit moment là, mais pourquoi? M’as-tu tout dit. Et si non, pourquoi pas? Qu’est-ce que se passe? M’as-tu tout donné, tout autorisé? M’as-tu vraiment ouvert tous les accès en ce monde de toi? Quand je transgresse, ton attitude fluctue, qui vers le pour, qui vers le contre, pourquoi? C’est qui qui commande ici, finalement? Tu m’as fait cela et ceci, il va donc falloir un petit peu que je me venge et, ce, tout doucement, sans te perdre. Deux vieilles copines…

Et tout n’est pas rose. Il y a du bleu. Il y a surtout de sourdes forces centrifuges qui pèsent de leur poids croissant, dans ce petit monde à quatre. D’abord, il y a le segment mâle du brelan. Aléatoire, imprévisible, fantasque, dépositaire de toutes nos surprises mi-agacées, de tous nos quiproquos en redites, de toutes nos tendresses usées. Lui et le chat parlent peu, s’agitent un peu, font sentir, comme de loin, leur manière de statut d’instance. Ils sont l’élément 2x de l’équation à quatre inconnues. Et ils tirent doucement ce cercle vers ses bords…

Et l’autre force centrifuge, la plus sourde, la plus implacable, c’est le temps. Toutes ces braves bêtes/gens sont un petit peu vermoulues. Elles s’usent, elles se fatiguent, elles voient déjà venir le soir d’une si courte vie de chat. Elles se lassent imperceptiblement les unes des autres, sans trop oser se le dire. Et comme justement on n’est finalement pas du tout dans le Huis clos moraliste et autopunitif de Sartre, la porte peut n’importe quand s’ouvrir et, alors, tout peut filer ou se faire chasser… tout peut s’effilocher comme un fluide ou un texte. Tout peut finir. Tout devra finir.

Lui, les chats et Elle oseront-ils, oseront-elles aller jusqu’au bout de leur ronronnante radicalité? C’est quasiment certain. Par contre, il n’est pas certain du tout que cela osera se dire. C’est que Claire Y. Libet, chatte-auteure jusqu’au bout des griffes applique la procédure communicative la plus séculaire des susdits chats: celle de nous laisser à deviner par nous-même ce qu’il nous faudra faire, ce que nous accepterons de vouloir, ce que nous devrons conclure.

Ce court roman se savoure furtivement, comme un bol de lait, mousseux et frais. Et qu’est-ce que ce petit bestiaire est fin et félin… tellement félin qu’il en devient fatalement incroyablement humain.

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Claire Y. Libet, Lui, les chats et Elle, Montréal, ÉLP éditeur, 2014, formats ePub ou Mobi.

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HÉMOGLOBINE ET BONNE CONSCIENCE (Nicolas Hibon)

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2019

Hibon-Hemoglobine

Cette femme est d’abord et avant tout une force de la nature. Oui, d’abord et avant tout, elle est costaude. Elle est grande, tonique, déterminée. Quand un organisme de bonnes œuvres quelconque fait un déménagement de meubles et de pesantes caisses, elle est première sur les rangs pour porter les poids les plus lourds. La force et la générosité se rejoignent en Josiane Muller, née Morel quelques cinquante-cinq ans plus tôt, elle qui possède à ce jour le sourire le plus volumineux de tout Pôle Emploi.

Josiane œuvre dans tous ces métiers, professions ou activités bénévoles ou philanthropiques engageant la conscience: Pôle emploi, Restos Fraternels, organisations caritatives diverse. La lie de la terre, les démunis et encore la lie de la terre et les démunis, Josiane se les coltine à la brouettée. Ses bénéficiaires lui pendent à l’encolure en permanence, comme autant de grigris aussi cuisants qu’incantatoires. Elle est si bonne, si indéfectiblement fiable, si stable et d’aplomb. Elle aime tant et est si solide. On peut toujours se fier sur elle.

Mais cette force, c’est aussi une tension. Un comburant interne faisant pression sur chaque millimètre des parois de la citerne. Josiane est gonflée à bloc, tendue comme un câble. Et un jour, comme disent les québécois, elle va le péter, justement, son câble. Elle va chasser du revers de la main une de ces vieillardes importunes comme il en bourdonne tant dans le vivier de son univers ordinaire saturé de la lie de la terre. Elle va la chasser du revers de sa puissante main, cette vieille impertinente, à l’insistance non pertinente. Sauf que l’autre ne l’entendra pas de cette oreille et va accuser le coup beaucoup plus durement que prévu initialement. Je ne vous en dis pas plus.

Et la conscience, la conscience sociale mais aussi la bonne conscience de Josiane Muller va graduellement se fendiller, comme une mauvaise peinture sur un mur tremblant ou un maquillage trop épais, trop rigide, sous la pression des crispations faciales en redites. Et cette vie ordinaire, peuplée de chats, de petites gens, de bureaux, de restos, et d’apparts modestes, cette vie décrite et dépeinte dans le style sobre, fin et convivial de Nicolas Hibon, va imperceptiblement se gorger de la plus hideuse des violences feutrées.

Grosse de pus et de haine rentrée, de rage irrationnelle sublimée, une maritorne souriante de société occidentale tertiarisée ruinée va donc graduellement devoir se mettre à se défouler. Comme tout ceci n’est absolument pas encadré (on connaît le dicton: les intervenantes psychosociales sont les moins bien psychosocialisées), cela va jaillir par jets puissants, noirs et épais, incontrôlés, inavoués, imprévus, magnifiés par la frustration refoulée cédant en déferlante. Tout l’univers social de Josiane Muller va s’en trouver éventuellement irrémédiablement barbouillé, poissé, souillé, dénoncé. Ce sera sublimement violent et, il faut se l’avouer, incroyablement jubilatoire.

Et ce n’est pas tout. Il ne faudra pas juste fauter dans la violence la plus crapuleuse et s’y vautrer. Il va aussi falloir se punir. Car tuer n’est pas vraiment faire souffrir (dans cette vallée de larmes, c’est tout juste le contraire, en fait) et, donc, pour adéquatement faire souffrir il faut soi-même tout sentir passer. Et vive internet avec son lot de commerces glauques vous proposant tous ces objets étrange et instruments suspects aux fonctions bien circonscrites qu’on vous fait parvenir au boulot dans des colis opaques et banalisés…

Et… fatalement… comme les choses vont s’aggraver, s’intensifier, comme la spirale va s’emporter, comme la crise va s’appesantir, l’incontournable flicaille française va devoir finir par s’en mêler. Et c’est alors, alors seulement, que prendra une bonne fois tout son sens et tout son sel, le vieil aphorisme vindicatif des anars d’autrefois: Mort aux vaches! Les autorités hiérarchisées, vermoulues et faisandées de la république des licteurs fort las n’auront en effet qu’à bien se tenir car l’ouragan défoulatoire des cols blancs de la base, cette fois-ci, montera, bien seul certes mais bien haut. Que voulez-vous, il est tellement de notre temps, cet ouragan des frustrations sans solutions.

En un mot, la fusion fatale de Florence Nightingale et de Jack l’Éventreur vient de banalement faire son apparition dans un des recoins sans aspérité de notre petite vie ordinaire bien française. Alerte à l’hémoglobine et à la bonne conscience.

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Nicolas Hibon, Hémoglobine et bonne conscience, Montréal, ÉLP éditeur, 2014, formats ePub ou Mobi.

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Un petit aperçu de la lecture du linguiste

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2019

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À ÉLP nous relisons scrupuleusement les œuvres que nous éditons. Une de ces relectures est faite par un personnage très particulier que nous nommerons ici le linguiste de service. Notre linguiste de service corrige au mieux les fautes et coquilles qu’il attrape, certes, mais, comme son attention soutenue se concentre ailleurs, il ne les voit pas toutes (c’est de fait, un très mauvais relecteur d’épreuve, comme il n’a pas honte de candidement le reconnaître). Spécialiste des différentes variétés de français, notre linguiste, scrupuleux et hautement déférent envers les cultures du monde francophone, surveille attentivement les petits accidents stylistiques et les traits dialectaux. Il retire les premiers et garde les seconds en voyant à soigneusement les distinguer, sans jugement de valeur mais en mobilisant, en permanence, son lot de connaissances. C’est un travail de dentellière. Il a eu la gentillesse de nous l’exemplifier, un beau matin, à propos d’un roman écrit par un auteur congolais qu’il était en train de relire. Cela a déclenché le fort intéressant échange suivant:

LE LINGUISTE DE SERVICE À ÉLP: Juste pour le beau de la chose, pour ceux et celles que cela intrigue, un petit aperçu de la lecture du linguiste. Au début de l’ouvrage de notre premier auteur originaire du Congo-Kinshasa, le frère du principal protagoniste lui dit (phrase orale rapportée entre guillemets): «Remémores-toi ces instants, car c’est la première, et la dernière fois, qu’elle le fasse» en parlant d’un geste gentil de leur sœur. Le tour est archaïsant mais attesté dans la francophonie, le morphème de subjonctif correspond indubitablement à une prononciation effective, c’est dans du dialogue rapporté. L’erreur est quasi-impossible. Toutes les caractéristiques du trait dialectal y sont. On garde. Mais, un peu plus bas on lit: En vérité, je n’accordais pas d’attention à ses dires. Plus tôt, à ce que je voyais. Faux sens pour cause exclusivement graphique, homonymie effective, fausse paronymie strictement orthographique (nom technique: une homophonie), absence de prononciation distincte. Une petite particularité orthographique (ou faute) nuisible qui brouille la lecture, On corrige sur ceci, sans toucher au rythme syntaxique: En vérité, je n’accordais pas d’attention à ses dires. Plutôt, à ce que je voyais. Il faut les prendre un par un, graine à graine. Consulter des sources parfois, pas trop non plus. Se laisser dépayser sans se laisser endormir. Tout un thrill

UNE COLLÈGUE DU BUREAU DE DIRECTION: Whaou. Bonne chance, Linguiste. À part ça, le S à la fin de remémores c’est aussi un tour archaïsant?

LE LINGUISTE: Une hypercorrection par analogie. Je la fais souvent moi aussi. Suivez bien le mouvement. Première révolte de l’entendement. On a: Tu parles. Le S reste globalement senti comme un marqueur de pluriel loin au delà de l’espace nominal, or ici on l’exige sur du singulier, et sur un verbe en plus, en isolation complète. La chose devient kafkaïenne à l’impératif. Senti fortement comme une deuxième personne aussi, il perd pourtant le S préalablement si durement inculqué. Parle-moi. Notre soumission orthographique égare le sens de ce qui serait simple et adéquat (bazarder ce S partout, notamment à l’indicatif où il est absurde). On se méfie de notre propre simplicité immanente. On sent confusément que «bien écrire» c’est souvent ajouter des lettres. Oubliant donc le second diktat (celui prohibant le S à l’impératif), par analogie sur l’indicatif de deuxième personne, on hypercorrige: *Parles-moi. C’est ce que notre auteur a fait ici (et moi je l’ai pas vu car je rate habituellement les S – je suis mauvais lecteur d’épreuve, donc merci de la correction – on va bazarder ce S qui n’est pas un trait congolais, juste un trait de francophone tourmenté par ses instituteurs). Gardez une chose à l’esprit, chère collègue directrice. Du point de vue du linguiste, l’abcès de fixation récurrent des fautes d’orthographe est la critique immanente par notre partie illettrée mais logique (la logique de l’analogie) allant à l’encontre de notre partie lettrée, conforme mais incohérente (le conformisme traditionaliste et non motivé de l’anomalie entrée dans les mœurs). Oui?

LA COLLÈGUE DIRECTRICE: Euh, oui maître. Je suis pas sûre d’avoir tout compris mais je crois en gros que c’est une bataille idéologique entre cerveau gauche et droit, entre soumission aux règles même si elles sont crétines (verbe du premier groupe, donc pas de S à l’impératif) et… retour d’expérience, logique apprise à l’école primaire (quand TU es le sujet, on met un S, point barre). Pfff, c’est dur la linguistique!

LE LINGUISTE: Un diktat comme verbe du premier groupe donc pas de S à l’impératif n’est pas une règle linguistique en soi (les locuteurs ne «groupent» pas les verbes). C’est juste un aide-mémoire d’instituteur appuyant ex post une conformité orthographique installée bien avant dans les mœurs des scribes et sans motivation effective dans la langue même. Notez que l’immense majorité des «fautes» porte sur des lettres qui ne se prononcent plus, parfois depuis des siècles. C’est pour ça que les hispanophones font moins de «fautes» que nous. Ils ont la décence (la chance, en fait) d’avoir une écriture restée hautement efficace du seul point de vue valide pour le linguiste en matière graphique: un son – une lettre. Et pourtant qui traiterait Cervantès d’illettré et l’accuserait d’écrire au son?

LA COLLÈGUE DIRECTRICE: Ben pas moi…  Quel échange intéressant! Il m’empêche de travailler, dites voir!

LE LINGUISTE: Les fautes d’orthographe ont en commun avec le terrorisme d’avoir leur logique et de parfaitement s’expliquer ET AUSSI de faire face aux préjugés sommaires passionnels de leurs adversaires, qui les traitent, sans autocritique et à tort, comme des aberration exemptes de le moindre validité logique ou historique. Bon, je vous laisse bosser…

LA COLLÈGUE DIRECTRICE: Donc en fait l’orthographe c’est un truc de fachos, quoi…

LE LINGUISTE: Le résultat de onzième heure d’une culture autoritaire, oui. Ducale, puis monarchiste, puis jacobine, puis colonialiste. C’est un trait culturel comme un autre, remarquez. L’erreur qu’il ne faut pas commettre c’est de prendre la conformité (ou l’absence de conformité) orthographique pour un indicateur intellectuel quand elle est uniquement un indicateur culturel. C’est quand cette confusion là s’installe que la propension fascisante risque effectivement de se mettre en place et de faire dériver l’autoritarisme orthographique, que nous portons tous en nous, vers du ouvertement délirant. Maint instituteurs ont cédé à cette dérive, maint citoyens ordinaires aussi. Il est de notre devoir de francophones de garder un regard autocritique sur cette affaire, surtout quand l’éditeur occidental est en train de relire l’auteur africain!

LA COLLÈGUE DIRECTRICE: Bien dit!

LE LINGUISTE: Merci. Une dernière petite note:

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PARIS SOUS LES VAGUES (Tancrède Bouglé)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2019

Paris-Bougle

Paris, Union Européenne, an de grâce 2106 (datation approximative). La devise de la Ville-Lumière est bien toujours Fluctuat nec Mergitur et son symbole iconique est bien toujours le petit bateau. Sauf que le bateau en question, par les temps troubles qui courent, c’est en fait la galère. Pour des raisons à la fois climatiques et historiques, les Pays-Bas ont été submergés sous l’Atlantique. Une portion significative de la Hollande, de la Flandre, de la Wallonie, du Bénélux, de tout ce qu’on voudra, dans ce coin là de l’Europe, dort désormais sous une mer battante. Dans la mouvance de cette tragédie irréversible, un flux massif de réfugiés s’est replié sur Paris, avec le débordement de troubles sociaux et de tensions humaines que cela implique. Les dirigeants sont aux abois. Paris vit dans le souvenir cuisant et inquiétant d’une période de son histoire récente qu’on nomme les Grandes Paniques. Un espace urbain socialement dissident et sociologiquement marginal, la Zone, se développe, avec sa culture spécifique, ses luttes, ses espoirs, sa logique propre. Les armes à la main et la trouille au ventre, les hommes et les femmes qui y galèrent luttent autant pour assurer leur survie que pour fonder leur compréhension du monde. C’est la pauvreté la plus noire. Toutes sortes de prophètes de toc cherchent à embringuer les paumés et l’un d’eux, c’est Lui, Celui que l’on ne désigne que par des pronoms avec lettres majuscules. Lui, Il diffuse une pensée particulièrement insidieuse, pernicieuse et efficace. C’est que Lui, Ses prophéties reposent sur un savoir occulte et torve mais sûr, fondé. C’est que Lui seul comprend profondément les forces en présence, et sait mobiliser à Son avantage, la mystérieuse culture troglodyte qui, des entrailles les plus profondes de Paris, gère la vie de la ville (au sens littéral, organique, comme épidermique). C’est que quelque chose d’innommable au fin fond vibre de cette autonomie mystérieuse, mal connue, profonde et tutélaire qui a fait de la plus belle ville du monde le plus séculaire des monstres.

Notule de l’auteur:

Pourquoi est-ce toujours New-York ou Los Angeles, parfois Londres, qui est malmené et détruit? Pourquoi pas la France? Pourquoi pas Paris? Ne sommes-nous pas assez bien pour être attaqués? C’est de là qu’est parti Paris sous les Vagues. Rendons à Paris sa vie! La ville doit vibrer, s’écrouler, se rebatir pour vivre à nouveau.

L’autre pilier de Paris sous les Vagues est cette question: que se passerait-il si le Benelux était englouti sous les eaux, où iraient les réfugiés? Que feraient-ils? Comment les accueillerait-on? Le monde continue à avancer autour de Paris, on inaugure l’ascenseur orbital, les colons arrivent sur Mars et pourtant le ghetto reste bloqué.

Une jeunesse shootée à la poudre et à la kalash, montée aux beats infernaux de caves obscures. Ils devront bientôt décider. Attendent-ils le changement ou grimperont-ils aux barricades pour forcer le destin et révéler les secrets de Paris? C’est ça Paris sous les Vagues!

Tancrède Bouglé

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Tancrède Bouglé (2014), Paris sous les vagues, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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LES RETROUVAILLES (Apolline Thiéry)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2018

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J’aimerais savoir d’où vous vient cette force presque désespérée de vivre, murmura-t-il d’un ton songeur. Vous êtes une lionne, Clara, une flamme incendiaire prête à tout brûler pour avoir droit à sa part de bonheur…

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Vous allez faire la rencontre et partager l’insatiable pulsion de vie et d’amour de Clara Gerda Schiller. Clara est allemande. C’est une beauté naturelle et étrange du siècle dernier, le genre de visage et de corps qui inspirent les peintres pour des portraits, poussent les hommes du tout venant à se jeter dans le vide, et déclenchent des tempêtes de jalousie féminine quand ils apparaissent dans une salle de bal. Les sentiments que Clara suscite à la volée sont voués à être implacablement gorgés des plus ardents contrastes, dans un sens haineux ou dans l’autre amoureux. Et la genèse des motivations de Clara Gerda Schiller sera la compréhension intime et articulée de ce qu’est très fondamentalement une garce. Mais Clara Gerda Schiller n’en est pas vraiment une car elle est profondément comprise et adéquatement étudiée par l’auteure qui la sert. Garce… (le mot ne figure qu’une seule fois dans le roman et encore le propos est alors moins descriptif qu’ouvertement hostile, myope), c’est une façon par trop phallo-orientée de conceptualiser ce qui s’empare de nous, ici. Pas de ça entre nous. Nous allons vivre ici une petite révolution de notre compréhension des femmes et du monde et l’aventure vaudra amplement la promenade. Il n’y a pas de garce ici. Il n’y a que des femmes, y compris une jeune écrivaine parfaitement envoûtante, qui domine son traitement à la fois avec sobriété et virtuosité.

Comprenons-nous, il y a des hommes aussi dans cette histoire toute en réminiscences. Les personnages masculins y occupent une portion significative du focus attentif. Tout s’amorce d’ailleurs sous l’impulsion de l’un d’entre eux. Un vieil homme d’affaire qui se meurt est à l’écritoire. Il est à mettre en forme une longue lettre-testament destinée à sa fille. Ou est-ce sa fille? En tout cas, c’est la fille de Clara Gerda Schiller, même si elle n’a jamais vraiment connu sa mère. Ou est-ce son père que cette fille allocutaire n’a jamais connu?

Bref, nous allons reculer dans le temps et vivre l’histoire d’une jeune femme qui abruptement tombe amoureuse et, tout aussi abruptement n’aime plus et tombe amoureuse encore… d’un autre… puis d’un autre… puis… Cette succession hachée des émotions de la passion et du désir en viendront à fonder notre normalité, nos implicites, notre compréhension en lecture. Et, un beau jour, Clara cesse (une fois de plus) d’aimer l’homme avec lequel elle est, un collectionneur de galerie d’art, et tombe amoureuse du peintre qui veut faire son portrait. Nouveau transfert de l’intensité des passions. Mais l’affaire se complique quand Clara découvre que Simon, le peintre donc, son nouvel objet d’amour, n’est pas aussi prompt à la réciprocité des passions que le furent le chapelet de ses autres hommes. Il est marié, il a un jeune fils, il est heureux en ménage et, comme maints artistes, il vit dans un petit hameau. C’est dans ce petit monde villageois et ce lieu champêtre que Simon, en toute innocence, entraîne Clara pour faire son portrait, car la forme étrange et mystérieuse de son visage le rend fou d’inspiration. Tandis que Clara s’attelle à séduire cette petite forteresse de professionnalisme, le huis clos se referme sur elle, plus implacable qu’il n’y parait. Le haut-fourneau des langueurs cerne tout ce qui est torride en son ventre et se met à percoler. Rien ni personne ne sera alors épargné.

Et les retrouvailles, dans tout ça? Elles sont les cendres de l’amour, la poussière jonchant le sol quand le verre pour couper a été broyé. Lisez Les Retrouvailles et vous les trouverez…

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Apolline Thiéry, Les retrouvailles, Montréal, ÉLP éditeur, 2014, formats ePub ou Mobi.

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Pub aux démons (NESSENDYL)

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2018

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Le roman qu’on vous invite aujourd’hui à découvrir est écrit à la fois en Il/Elle et en Je. Notre Je de service, un certain Bastien Décanu, est un écrivain en mal d’inspiration. Célibataire endurci, il a en commun avec Beethoven le fait qu’il aspire à ce qu’on lui fiche souverainement la paix (surtout si on est son éditeur ou l’inspecteur Dey, petit constable fouineur et collant) et le fait que son appartement est en état de bordel quasi permanent (là s’arrête d’ailleurs l’analogie entre l’auteur de la Sonate au clair de lune et notre narrateur épisodique). Un beau jour, une jeune femme, grêle, pâle mais mystérieusement belle, convoque Bastien Décanu dans allez savoir quel entrepôt désaffecté de l’urb. C’est que cette jeune femme, un peu aux abois, est une démone. S’installe alors dans nos esprits et dans celui de Bastien Décanu l’idée d’un monde citadin parallèle peuplé de démons qui sont intransigeants, qui sont inexorables, et qui sont (parfois vaguement) anthropomorphes… ou pas. Ce monde a son code, ses lois, ses contraintes. Il a aussi son lieu de rencontre privilégié, un bistrot vaste et bruyant du centre-ville: le Pub aux démons.

D’office, le jeu (noter ce mot…) est fort inégal parce que Bastien Décanu est vulnérable et que les démons, qui sont bien prompts à vous catapulter dans l’autre monde pour ne pas voir leur univers physique et leur dispositif social percé à jour, pourraient l’aplatir comme un insecte importun. Mais, un peu comme dans les romans-feuilletons qu’il n’arrive plus à écrire, notre plumitif en panne sèche va comme fatalement jouer de chance. En une de ces inadvertances dont sont faites les grandes sagas et les jolies histoires, il va jambetter dans une poubelle contenant un objet tout ce qu’il y a de plus extraordinaire: une épée. Une vieille épée dont les dimensions immémoriales et enchantées se trouvent fermement amplifiées par le fait qu’elle a son nom, Onixyme, et sa catachrèse, la Dame de métal. Un peu comme les anneaux de Tolkien, cette épée vous drogue, vous fortifie, vous hante, vous obsède et s’empare de vous plus que vous ne vous emparez d’elle. Les démons, qui gravitent maintenant autour de notre humain comme un tourbillon, vont subitement prendre du champ tout en restant aux aguets. C’est qu’à la fois arme et démon, Onixyme les terrifie. En symbiose et se fusionnant à une main et un bras humains, elle devient une menace patente à la fibre essentielle de l’existence démoniaque. L’épée atavique au clair ou au fourreau, l’humain va entrer dans la danse folle. Et, graduellement, le regard de Bastien Décanu va nous faire faire nos premiers pas ès ethnographie démonologique.

Les démons vont par clans et ils se battent à mort en combats singuliers et/ou en combats clan contre clan – les deux dynamiques sont souvent confondues. Le Clan des Maydinay est dirigé pas son terrible chef Lazeud qui tient en coupe réglée la section de la ville nous concernant. Le Clan des Stoukos fait un peu figure d’aspirant. Son chef, le noble et ombrageux Tènqui, s’en prend plein la gueule dans ses rapports de force avec Lazeud. Les démons, garçons et filles, ont chacun une «arme» surnaturelle spécifique: qui un jet de feu, qui une procédure de glaciation, qui allez savoir quel coup de jus télékinétique ou paranormal. Certains se rendent invisibles à volonté ou adoptent une de ces apparences terrifiantes qui vous figent. L’arme et la force de chaque démon se découvrent empiriquement, sur le tas en quelque sorte, à la onzième heure d’un duel ou d’une rixe, habituellement. Ça se passe comme ça à la lecture aussi… tant et tant que lors des scènes de combats, enlevantes, vigoureuses et nombreuses, tout est possible, tout est permis, tout se visualise par des mots et des phrases.

Un certain nombre de démones ou démonesses sont de la partie et elles ne laissent pas leur place. On s’attache notamment au sort langoureux et cuisant de la capiteuse Milde, du Clan des Clakmank, un clan vassal des Maydinay. En bon roitelet des rues, duc en ses terres jusqu’au cuissage, comme le petit Gilles de Rais de service, Lazeud entend établir son dominion sur Milde. Celle-ci s’insurge ouvertement. Roméoetjuliettisme oblige, c’est Bacmé qu’elle aime. Moins puissant mais plus noble, plus délicat, plus galant, il provient d’un clan inconnu, il est irrésistible et c’est la douloureuse ambiance du parle plus bas car on pourrait bien nous entendre qui s’instaure chez ces amants là. La guerre des clans va donc se compliquer d’une miniature interne de guerre de Troie. Humains, trop humains tous ces surhumains… Je ne vous en dirai pas plus…

L’expérience littéraire à laquelle nous convoque l’auteure de romans jeunesse Nessendyl (oui, c’est une femme) passionne par ses indéniables qualités vernaculaires. Quand on visualise les éléments de son récit, on pense irrésistiblement aux Pokémon, à Dragon Ball Z, aux vampires et vampiresses de Twilight et à l’immense corpus de la culture des Mangas ou du jeu vidéo. Le style de Nessendyl, étrange comme un lagon la nuit et brûlant comme le feu d’un volcan le jour, nous entraîne dans une aventure tonitruante qui enfourne cinéma et bande dessinée dans l’espace noble, roide et riche de l’écriture et des Belles-Lettres. Accrochez vos couvre-chefs solidement. La nouvelle guerre des mondes est arrivée. Elle est en nous, au cœur de nos villes, sous nos gabardines, dans nos appartements, au fond de nos âmes. Les démons d’un monde sans dieu ni diable sont parmi nous.

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Nessendyl, Pub aux Démons, Montréal, ÉLP éditeur, 2014, formats ePub ou Mobi.

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CHAMBERTIN ET CUPIDON (Nicolas Hibon)

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2018

Chambertin et Cupidon

C’est Paris. Le Paris-Paname, le Paris-Pantruche. Le Paris des zincs, des ballons de gros rouge qui tache et des vieux copains. On entre dans le petit monde apparemment sans histoire d’un fort modeste resto de quartier, Les Trois Soldats. Son tenancier sans âge, le terriblement bien nommé Louis, est un homme modeste, assidu au travail, engageant mais peu extravagant. C’est surtout un cuistot hors pair. Oh, pas un de ces maîtres-queux flamboyants, obséquieux, immaculés, ostensibles. Non, non, non, Louis, c’est juste un de ces coqs de gargote de quartier, sans cordon bleu aucun, sans le moindre articulet au Guide du Bourlingueur, mais discrètement et monstrueusement surdoué du culinaire et dont la magie, la magie sublime, se décode dans les tonalités de bruitage que produisent, en toute spontanéité ingénue, ses chaudrons au fond de sa cuisine, dans le fumet divin qui embaume graduellement son petit établissement un peu avant les heures des repas, et surtout dans le luisant des gamelles et plats qui reviennent si vides, si propres qu’on croirait ne pas devoir les laver. Le restaurant de quartier de Louis ne procède pas d’un concept authentique ou (encore moins) tendance. Il est cette authenticité écrue, ancienne, simple, inimitable, des petits restaurants d’habitués dont les derniers vrais quartiers de Paris gardent encore le plantureux et intime secret.

Secret, vous me dites. Secret, il faut dire. Car Louis en est un, de tiroir à secrets. Oh, je ne vais pas tous vous les révéler ici, les secrets de Louis, si denses, si vieux, si ataviques, si ensorcelés, si cuisants. Ne laissons, pour le moment, couler que les plus dicibles d’entre eux. D’abord, pour utiliser l’euphémisme requis, il a une cave. Les vins et les liqueurs datant, entre autres, de l’année de nos naissances nous y attendent, en compagnie de cet obsédant Chambertin dont vous lui direz des nouvelles… Mais, ès boissons fines, il y a encore bien plus. C’est que Louis fait dans la pharmacopée vernaculaire. Il confectionne des potions médicinales, il concocte des remontants mystérieux, il invente des philtres… C’est à peu près quand on commence à palper de la si fluide alchimie liquide de Louis qu’on rencontre Françoise. Femme d’affaire néo-tertiaire énergique, célibataire, crypto-émotive, Françoise tient une des nombreuses agences de rencontres de la capitale. C’est pas la plus huppée, c’est pas la plus ostentatoire, mais c’est une des plus directes, des plus imaginatives et des plus toniques. Cette agence pratique notamment le fameux speed-dating. C’est cette remarquable procédure en rotation vive où les Tristan et les Yseult de notre temps ont dix minutes de chaque bord d’une petite table carrée pour se débiter leurs curriculum vitæ pratico-romantico-pratique avant qu’une sonnerie ne les fasse changer de petite table carrée, en bloc. Tristan et Yseult, disions-nous… vous souvenez vous, justement, de comment ces deux là sont tombés amoureux? Ils ont bu, de concert, un philtre d’amour. Revoyez bien, dans les brumes légendaires, cette scène abstraite. Elle est si austère, roide, presque vide dans le sublime. Le philtre est insipide et inodore, les deux futurs amants le boivent par petites gorgées boudeuses, en se tenant bien droit, et en se regardant un peu bêtement dans les yeux, sans trop comprendre. Rien ne se passe mais l’amour est subitement installé là, entier, total, infini, fatal. Sauf que, grande nouvelle aujourd’hui, le philtre d’amour dont le drame de Tristan et d’Yseult nous a laissé, derrière la tête, la lancinante tradition, c’est de la petite lavasse théorique anti-rabelaisienne, c’est de la gnognotte non-épicurienne sans épaisseur, c’est un trop rapide contrepoison d’opérette, platement omnipotent et intangible. L’aventure, charnue et concrète, de Louis, de Françoise et de leur compagnie va nous faire comprendre ici que le vrai philtre d’amour, le dense, le brûlant, le poisseux, engage de plain pied Cupidon dans l’équation. Oui, le petit dieu romain Cupidon, dont le nom grec était Éros

C’est que, d’une part, ce grand œuvre de philtre d’amour, auquel travaille Louis depuis de longues années, n’est pas achevé. Il faut l’améliorer, le bonifier, l’alambiquer, l’amener à perfection, le faire culminer, et pour cela, il faut le tester sur des cobayes situationnels. Et, d’autre part, les idylles bibochées par l’agence de rencontre de Françoise, c’est jamais du gagné d’avance. Les sujets hésitent, avancent-reculent, doutent, se protègent, rétropédalent. Ah, si Françoise pouvait fouetter les sangs de tout ce beau monde avec, par exemple, une bonne potion relaxante, euphorisante, engageante. Et… ah, si Louis pouvait évaluer, par étapes, l’impact de son breuvage à conception étagée sur un solide échantillon humain représentatif, lui-même surveillé par des regards compétents et assidus. Vous sentez bien l’alliance fatale que va se nouer ici. L’agence de rencontres de Françoise va se mettre à organiser ses speed-datings dans la gargote de Louis… Il y aura une table savoureuse pour bien mettre tout le monde en condition et, aux frais de la maison, on servira un mystérieux petit cordial. Et tous se mettront, à l’unisson, à trinquer à la santé de Cupidon.

Voilà ce qui va vous arriver. Voilà ce qui vous attend. Et, oh mazette, je ne vous ai rien de rien dit des secrets de Louis et des déterminations multi-centenaires qui le tiennent au corps. Je ne vous ai tout simplement rien dit et je n’ai fait que faire miroiter à l’œil, en son cristal de jouissive constance, la robe pulpeuse de ce savoureux Nicolas Hibon nouveau. Il est tiré, il faut le boire et ce, jusqu’à la lie. Car, oui, tous ces gens ont des motivations profondes, des secrets insondables, un acharnement mystérieux à parachever LE philtre d’amour. Quelles peuvent donc être ces si intenses motivations? C’est la quête de l’amour, certes, mais aussi, la quête de la rédemption, de la paix de l’esprit, de l’ultime rendez-vous historique et, par-dessus tout, du petit nirvana ordinaire que vous provoque en l’âme, sans la moindre obligation de votre part, le roucoulant et percolant pipi du matin des grands lendemains de veilles passionnelles.

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Nicolas Hibon, Chambertin et Cupidon, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou Mobi.

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Entretien avec Anita Snook à propos du dernier roman de Paul Laurendeau, FRED NIETZSCHE, TUEUR À DÉGAGE

Posted by Ysengrimus sur 4 avril 2018

Ysengrimus: Alors mademoiselle Anita Snook (1896-1991), vous êtes un des personnages du dernier roman de Paul Laurendeau, intitulé Fred Nietzsche, tueur à dégage.

Anita Snook: Un des personnages subsidiaires, oui. Oh, je joue vraiment un tout petit rôle.

Ysengrimus: Ce n’est pas vous, là, sur la couverture?

Anita Snook: Non… mais non voyons, c’est Amelia… Amelia Earhart. Dites, monsieur Ysengrimus, avant qu’on aille plus loin, je peux moi-même vous poser une question?

Ysengrimus: Je vous en prie, faites.

Anita Snook: YsengrimusYsengrimus… n’êtes vous pas vous-même l’écrivain Paul Laurendeau?

Ysengrimus: Habituellement, oui…

Anita Snook: Ah, ah…

Ysengrimus: Mais pas aujourd’hui.

Anita Snook: Non?

Ysengrimus: Non, aujourd’hui, je suis le pataphilosophiste René Podular Pibroch.

Anita Snook: Ah bon?

Ysengrimus: Qui, lui-même, a subrepticement endossé la défroque de Tiglon dans une toute autre histoire de Paul Laurendeau, sur laquelle nous reviendrons, quand ce sera la saison.

Anita Snook: Ouf… Ça me parait un petit peu compliqué, toutes ces allées et venues…

Ysengrimus: Oui, oui… nous sommes tous très affairés. C’est une manière de chaise musicale rhapsodique, ainsi que de dérive onirique, vous comprenez?

Anita Snook: Pas vraiment. Mais… enfin… c’est pas grave.

Ysengrimus: Adressez-vous à moi comme si je n’étais pas du tout Paul Laurendeau, ou même René Podular Pibroch.

Anita Snook: Bon… bon…

Ysengrimus: Où en étions nous?

Anita Snook: Je vous expliquais que ce n’est pas moi qui apparaît sur cette magnifique couverture que l’on doit à l’illustrateur Allan Erwan Berger mais bien Amelia Earhart. Et, dans ses lunettes protectrices de pilote, ce sont George Westinghouse et, justement, Fred Nietzsche, que vous discernez, comme en une vaporeuse brume oculaire.

Ysengrimus: Je les vois, oui. C’est donc plutôt par l’intermédiaire de mademoiselle Earhart que vous figurez dans ce roman?

Anita Snook: On peut dire ça comme ça, oui.

Ysengrimus: Mais encore?

Anita Snook: Bien… Amelia est une vieille amie. C’est moi qui lui ai enseigné le pilotage. Nous sommes deux solides et joyeuses figures de la sororité aviatrice d’autrefois, si vous voulez.

Ysengrimus: Je vois.

Anita Snook: Et quant à Fred… euh, ça ne vous dérange pas que j’appelle monsieur Nietzsche, Fred…

Ysengrimus: Aucunement.

Anita Snook: Eh bien, Fred, il m’a approché quelques semaines ou quelques mois (je ne sais plus exactement) avant sa première rencontre avec Amelia. Un homme charmant, ce Fred, très chic, très classe. Plein d’allure et de hauteur, d’ailleurs, pour un tueur. Et… très liant en même temps. Tout simple, en fait, au fond. De la conversation en plus, je ne vous dis que ça. Et curieux de tout. Une intelligence. Un véritable intellectuel allemand.

Ysengrimus: Donc, au moment des événements évoqués dans le roman, vous connaissiez Fred Nietzsche de relativement fraîche date.

Anita Snook: Voilà.

Ysengrimus: Iriez-vous jusqu’à admettre qu’il s’est un peu servi de vous comme d’un marchepied pour… disons… accéder à Amelia?

Anita Snook: Oh, indubitablement. Ça, ça ne fait absolument aucun doute dans mon esprit. Il était comme ça, le Fred. C’était un… vous avez un joli mot pour ça en québécois, un ra… quelque chose.

Ysengrimus: Un ratoureux.

Anita Snook: Voilà. Exactement.

Ysengrimus: Et vous vous en rendiez compte?

Anita Snook: Mais absolument. Tout en dentelles et en finesses tant que vous voudrez, ça restait gros comme une maison, la tactique de Fred. Il ne cessait pas de me parler d’Amelia. Il cherchait à faire sa connaissance, c’était patent.

Ysengrimus: Mais n’était-ce pas un bien mauvais tour à jouer à Amelia que de faire l’entremetteuse, comme ça?

Anita Snook: Vous plaisantez? D’abord entremetteuse, c’est un bien grand mot. Je préfère votre expression antérieure de marchepied, plus passive, plus objective, plus conforme aux faits aussi. Plus heureuse surtout, dans tous les sens du terme. Ceci primo…

Ysengrimus: Bon.

Anita Snook: Et, deusio, je la connaissais parfaitement, ma petite Amelia. Je savais trop bien que si elle avait été informée de la manœuvre dans laquelle Fred m’impliquait, elle se serait languie plantureusement de bien vouloir me laisser faire et le laisser, lui aussi, me laisser faire… et que tout se fasse…

Ysengrimus: Ah oui?

Anita Snook: Oh que oui. Vous pensez. Permettre de faire se réaliser la rencontre dans les nuages entre son petit monomoteur rouge et le pétard flamboyant de la grande philosophie irrationaliste allemande. Elle m’en aurait voulu à mort de ne pas avoir joué le petit rôle que Fred m’allouait dans tout cela… à son avantage à elle. Elle a toujours eu une immense admiration pour Fred, sans l’avoir jamais vu en personne.

Ysengrimus: Bon, je… je vous suis. Mais pourquoi Fred Nietzsche tenait-il tant à rencontrer Amelia Earhart?

Anita Snook: Alors là, mon petit loup, il va vous falloir lire le roman. Je ne vais pas me mettre à vous papoter ici tout ce qui s’est joué entre ces deux là…

Ysengrimus: Pourquoi non?

Anita Snook: Ah non! C’est à la fois bien trop romanesque et bien trop turlupiné. Il vous faut découvrir tout ça, dans le texte. N’avez-vous pas vu ce qu’en a dit Allan Erwan Berger?

Ysengrimus: Oui… euh… une seconde. C’est ICI. Fred Nietzsche a un contrat. Il doit dessouder le petit roi d’une tour géante. Pour ce faire, il a sa manière: en bon philosophe, il rentre dans la tête des gens et opère. Chute libre assurée. En chemin, on rencontre un sacré bestiaire: Jacques Cœur, Mikhaïl Bakounine, et même Garibaldi. On rencontre aussi des femmes: Sarah Bernhardt, instrument du destin, mais aussi Amelia Earhart, avec laquelle Fred a un ticket. On rencontre encore des tueuses et deux belles crapules. Pas de surhommes ici, à part l’auteur peut-être: astucieux, retors, jamais plat, jamais lourd non plus, mais jamais vide, toujours à vous faire poser l’ouvrage pour regarder l’horizon intensément et réfléchir avant de reprendre la lecture après un ricanement satisfait. Car les personnages de ce carrousel ne nous déçoivent jamais. La fin, évidemment, est pire que tout (Allan Erwan Berger).

Anita Snook: Voilà.

Ysengrimus: Que dire de plus?

Anita Snook: En effet, que dire de plus? Notez que, comme je joue un tout petit rôle, ce descriptif de Berger, eh bien, je n’ai pas l’honneur d’y figurer. Il vous aurait fallu faire cet entretien avec Amelia plutôt qu’avec moi, vous voyez. Elle est beaucoup plus au fait des détails fins du tout de la chose que moi…

Ysengrimus: Je suppose, oui. Le problème, c’est qu’Amelia Earhart, depuis sa disparition aéronautico-océanique en 1937, elle n’est plus tellement visible…

Anita Snook: Alors là, je vous comprends parfaitement. Elle me manque beaucoup, d’ailleurs.

Ysengrimus: Et… je dois l’avouer, il y a un peu plus…

Anita Snook: Ah bon? Quoi donc?

Ysengrimus: Bien, pour tout dire, je trouve que vous êtes un personnage parfaitement passionnant et je trouve que Laurendeau ne vous a pas assez mise en valeur, dans son roman.

Anita Snook: Vous êtes un gros flatteur, vous alors.

Ysengrimus: Vous aimez le hamburger?

Anita Snook: Seulement celui de chez Goya-Burger. Je vous signale aussi, puisque nous en sommes à parler de ces choses, que je ne fume plus, ne chique pas de tabac non plus. De plus, je vais au cinéma en salle et tous mes électroménagers fonctionnent au courant alternatif.

Ysengrimus: Mais… mais… mais… vous êtes vraiment du bon côté de l’histoire, vous, alors.

Anita Snook: Je le crois, oui.

Ysengrimus: Et… ahem… le billet de tramway illustré infra, ça vous dit quelque chose?

Anita Snook: Aucunement.

Ysengrimus: Vous n’en auriez pas un à votre disposition, par hasard?

Anita Snook: Aucunement.

Ysengrimus: Ah, là là. Rien n’est parfait…

Anita Snook: Comme vous dites. Et ceci étant dit, pour tout dire, l’un dans l’autre, moi, malgré le rôle que j’y joue, ce roman, j’y comprends pas grand choses. Vous vous y retrouvez, vous?

Ysengrimus: Fort peu. Et son auteur reste par trop allusif pour ce qui en est de la documentation complémentaire. De fait, pour encrypter les choses encore plus, tout ce que j’ai en main concernant cet ouvrage, c’est une sorte de fiche signalétique parfaitement allusive et fort mystérieuse que m’a remis Laurendeau

Anita Snook: Ah bon! Faites voir?

Liste signalétique des grands ancêtres culturels du roman Fred Nietzsche, tueur à dégage, œuvre en prose procédant (fort lâchement) du réalisme historico-fantastico-insolite
(par Paul Laurendeau)

Chansons:
I am the Walrus (Beatles)
Fly on a Windshield dans The Lamb lies down on Broadway (Genesis)
Vogue (Madonna)

Romans:
Plan B (Chester Himes)
A series of unfortunate events (Lemony Snicket)
Spinoza encule Hegel (Jean-Bernard Pouy)

Long métrages:
La dialectique peut-elle casser des briques? (René Viénet)
Zelig (Woody Allen)
The league of extraordinary gentlemen (Stephen Norrington)

Télévision et cyber-culture:
Dialogus (Sinclair Dumontais et René Pibroch)
Les grands esprits (Jean Boisvert, émission à Radio-Canada, 1982-1987)

Anita Snook: Mouais… c’est cryptique, en effet. Mais ça ne manque pas d’un certain cachet intriguant.

Ysengrimus: Si vous le dites.

Anita Snook: Et, en tout cas, c’est bien digne du charme vaporeux de Fred et de la maestria tranchante d’Amelia, tout ça.

Ysengrimus: Exactement. Bien dit. Vous avez tout un sens de la formule, vous aussi, dans votre registre.

Anita Snook: Mais merci.

Ysengrimus: Et… à propos de ce hamburger?

Anita Snook: Vous êtes vraiment un décideur, vous. Bon. Il y a une fort saturnienne succursale de Goya-Burger pas trop loin de chez moi. On s’y retrouve ce soir?

Ysengrimus: Sans fautes.

Anita Snook: Laissez-moi votre petit numéro.

Ysengrimus: Vous de même.

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Paul Laurendeau (2018), Fred Nietzsche, tueur a dégage, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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Billet de tramway bakouninien (conception: Allan Erwan Berger)

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CHRONIQUES DU TRAIN-TRAIN QUOTIDIEN (Antoine Lefranc)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2017

Train-train

Ici, tout se passe dans le train. Notons d’abord qu’on doit à notre auteur l’aphorisme suivant, fort valide: Le bonheur du voyageur ferroviaire se définit en creux. Il désire juste l’absence d’éléments perturbateurs, rien de plus. Le voyageur est un bouddhiste qui s’ignore. Signalons ensuite simplement que c’est l’aptitude incomparable d’Antoine Lefranc à justement ouvertement trahir cet aphorisme qui va déclencher le tout de notre bonheur de lecture. L’amusement complice du lecteur de ce savoureux petit recueil de nouvelles se définit effectivement, lui, en plein, en saillie, en jaillissement, en irruption. Il survient parce que, finalement, quelque chose arrive dans le train. Et cela prend corps, et cela s’amplifie, et cela se tord. Le lecteur se surprend à espérer une nouvelle mésaventure, vécue par ce narrateur d’un délié sagace et d’une verve savoureuse, pour que nous soit encore donnée cette marrante possibilité de voir le banal devenir fleurs d’averses du désert, tempête de neige du rivage, feu follet du cimetière. Faire l’ordinaire devenir extraordinaire juste en le regardant autrement… tel est ce qui nous arrive ici.

Christophe est un voyageur ferroviaire. C’est un homme assez jeune qui prend le train régional et/ou le TGV, de ci de là, sur le territoire de la France (Normandie, région Rhône Alpes, Aunis, Saintonge – pas Paris, en tout cas). On ne sait trop rien de plus de lui. On ne sait même pas s’il est toujours «lui» d’une nouvelle à l’autre, si vous voyez ce que je veux dire. Bon,  on sait à peu près à chaque fois dans quelle petite ville on se rend ou fait escale en sa compagnie mais on n’y descend à toutes fins pratiques jamais. C’est bel et bien que tout se joue dans le train. Il est connu qu’un nombre significatif de Français prennent le train régulièrement mais qu’il y a aussi un bon lot de Français et de francophones qui n’ont tout simplement jamais mis les pieds dans le transport ferroviaire. Cela nous donne deux tonalités solidement distinctes pour la lecture de ce fulgurant recueil de treize courtes nouvelles. À ceux et celles qui n’ont jamais pris le train, je dis: préparez-vous à une évocation avisée et subtile de l’ambiance du train-train des preneurs de train. Ce recueil va vous faire découvrir, avec une précision quasi ethnographique, les petites particularités de la portion de vie ordinaire ferroviaire du chaland hexagonal contemporain. Les fervents de microsociologie genre Erving Goffman ne désavoueraient pas ce brillant petit opus. À celles et ceux qui prennent régulièrement le train, je dis: préparez-vous à une radicale altération de ce regard lourd de langueur contrite que vous avez porté mille fois sur ces petits moments inévitables mais… sans en sentir la densité, la richesse, la sève, le saillant. Et je dis, aux deux sous-groupes sociologiques en cause ici, ceci: mettez un écrivain dans un train (ce train que vous prenez tous les jours ou ne prenez jamais) et c’est ce que ça donne. Sensations contrastées, images claquantes et trajectoires solidement dessinées assurées.

Chroniques du train-train quotidien est un ouvrage humoristique. On peut le dire sans danger d’ambivalence. Ce n’est pas un humour bouffon ou goguenard, ce n’est pas de l’ironie acide, cynique et lasse non plus. Surtout, ce n’est certainement pas de la grosse farce racoleuse. Je parlerais, sans me démonter, d’humour satirique. Préparez vous à rire-sourire, si vous me permettez ce néologisme digne, justement, de Lefranc. Préparez-vous à (re)découvrir le quotidien bien vu mais aussi le petit exploit savoureux des circonlocutions de scénario instillées subtilement dans le corps d’un dispositif narratif pourtant initialement passablement pauvre en ressources. Comme chez maints humoristes contemporains, c’est le regard qui parle. On fait ressortir ici l’incongru et le cocasse de situation émanant de ce dispositif raplapla dont notre appréhension, plus fourbue que celle de Lefranc, ne tire fichtrement rien alors que pourtant, bon sang que c’est là, que tout est là. C’est aussi un angle d’approche frais, vif, jeune. On est dans le monde de Facebook, du iPod, des jeux vidéo, de la managérite chronique, des licenciements banalisés et de l’omnivalence tranquille du culte du foot. L’immense majorité de ces aventures en miniature sont des rencontres, des petites confrontations maximalisées et amplifiées dans le cadre pourtant fatalement étriqué dont fait difficultueusement disposer, à notre florilège de gestus social, la linéarité contrainte d’un corridor bringuebalant de wagon. Christophe, le personnage narrateur qui nous sert de cicérone dans cette promenade drolatique, où on change de place tout en restant assis, pimente son propos et notre perception de la probante touche bien tempérée de sa juvénile mythomanie. Parfois il est un homme d’affaire crypto-oisif, parfois il est un cadre de la SNCF en mal de prospective planifiante, parfois il est un intellectuel roide et transcendant lisant (juste assez ostensiblement) Sartre, Stendhal ou Oscar Wilde pour frimer les passagères, parfois il est rien de moins qu’un nouveau John Connor confronté au Terminator mal embouché et lunette-fumeux venu intempestivement s’installer dans son compartiment, parfois il est le compagnon de combat anonyme d’un Che Guevara fantasmatique venu rectifier les rapports de classes d’une ligne régionale en exilant les bourgeois sur un bled provincial de façon à donner les bonnes places assises aux pauvres prolos sans sièges qui souffrent du dos. Et parfois aussi (le plus souvent) il est juste un tit-cul de plus dans le train, qui crève la dalle et cherche par tous les moyens, délivrés dans le bagage de son imaginaire, des astuces, des traquenards, des combines pour tromper sa faim ou son ennui.

Pulsions fondamentales. Que tout revient donc aux pulsions fondamentales. De fait, dans son tressautant voyage de banalité magnifié, notre protagoniste multiforme ne rate aucune des incongrues occasions de déployer son aspiration à assouvir ses instincts les plus cruciaux, soif, faim (il y a beaucoup de bouffe dans ce micro-univers), appétences ludiques, pulsions de séduction, volonté de puissance, désir de gloire. Le seul moment où notre brave petit protagoniste rate vraiment son coup, c’est quand il cherche pathétiquement à jouer les voyageurs misanthropes. Car de fait, il est tellement palpable, à chaque page, que ces humains trop humains que Christophe coudoie dans le sta-tac-ta-toum de la vie de tous les jours, il les aime. Il les aime tant, tous ces epsilons de voyageurs ès tortillards, tant et tant. Et il nous les fait tant aimer aussi que c’en est d’une sidérale étrangeté. Oui, il faut découvrir combien on savoure les gens, la routine, la vie, le tchoutchou, le ronron, de par cette Chroniques du train-train quotidien qui nous les narre si jouissivement.

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Antoine Lefranc, Chroniques du train-train quotidien, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou Mobi.

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