Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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MATHÉMATIQUES DU CHAOS (Loana Hoarau)

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2017

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Un titre frontalement trompeur pour un excellent roman. J’intitulerais personnellement cet ouvrage Lussi face au chaos du monde, mais qui-suis-je… Lussi est une petite fille qui vient de se faire enlever par un homme violent. Il l’enferme dans un sous-sol miteux, la brutalise, la force à manger un brouet peu appétissant et à prendre des bains qui rappellent plutôt des simulations de noyades. Y a-t-il abus sexuel? La chose reste vague. Or Lussi est aussi une petite fille vivant avec une mère insensible et un beau-père (stepfather) abusif et contrôlant. Scolarisée à la maison, justement par le personnage odieux en costard et cravate, elle vit au rythme des diktats et des torgnoles de l’être exécré. Lussi pense beaucoup à son vrai père, elle voudrait tant le revoir. Est-il remarié, mort ou simplement parti? La chose reste vague. Mais Lussi (la Lussi enlevée par une brute inconnue) va mettre en branle la dimension résistante de son être, se retourner, comme une petite fouine, et mordre violemment. Mais Lussi (la Lussi scolarisée à la maison par un tyran trop connu) va mettre en branle la dimension résistante de son être, se retourner, comme une petite fouine, et fuir, fuguer ouvertement sous la pluie blafarde. Sommes-nous à découvrir ici les deux facettes distinctes d’un même monde ou y a-t-il encore autre chose?

C’est une étude de l’abus de l’enfant par l’adulte, ça, indubitablement, surtout (mais pas exclusivement) par l’adulte mâle. Nous sommes taraudé(e)s à l’intérieur de Lussi, petit bout de femme s’efforçant de circonscrire au mieux les pourtours calamiteux du monstre. Lussi (la Lussi enlevée par une brute inconnue) observe peureusement un alcoolique primaire, un epsilon aux traits mal définis et à la cohérence comportementale erratique. Ici, Lussi doit surtout lutter contre son propre affaiblissement, la peur, la faim, le sommeil, la perte de la cohérence des repères due à l’involontaire dérèglement des sens. Lussi (la Lussi scolarisée à la maison par un tyran trop connu) existe haineusement, comme une corde tendue. Elle évolue entre une mère insensible et le cousin et concubin de celle-ci qui entend contrôler jusqu’à la diète et les temps de loisir de Lussi. Ici Lussi doit jouer au chat et à la souris avec l’enquiquineur odieux et assumer que la moindre tentation turbulente ou subversive aura un coût punitif virulent, un lot de conséquences détestées et non intériorisées. Cherche-t-on à nous faire piger que Lussi Stan et Lussi Bauer sont la même personne confrontée à deux des facettes, imaginaires ou réelles, du chaos du monde ou… y a-t-il encore autre chose?

En tout cas, quoi qu’il en soit, voici où nous en sommes arrivés, dans la civilisation actuelle, avec nos enfants. Ce roman est l’histoire honteuse, minable de ce que nous leur avons fait inexorablement. Nous sommes tous, à des degrés divers, impliqués dans la hantise cruelle de cette question insoutenable: que feraient-ils concrètement à une enfant s’ils se trouvaient, eux adultes, en situation d’impunité absolue? Jeff et Yann, les deux hommes adultes mis en scène ici sont impondérables, impalpables, insaisissables. Inhumains dans leur impunité, ils sont pourtant profondément enfouis en chacun de nous. Ils sont ce que nous ne pouvons plus éviter, ou contenir. Ils sont banalisés. Ils sont ce qui transforme l’illusoire paradis de l’enfance en un insoutenable enfer. Ils sont désormais un des nombreux avatars issus du monde adulte que l’enfant contemporain subit, envisage, affronte, contourne ou évite. La seule différence est que cet avatar là détruit l’enfant, le broie, le nie. Nous avons perdu quelque chose de profond, de crucial et cette perte, c’est l’enfant qui la subit. Et en plus, pour en rajouter une couche, une dimension cynique confinant à l’innommable, on finit par faire un jeu compétitif de tout cela.

Le style de Loana Hoarau est vif, cinglant, singulièrement autonome et vivant. Il y a aussi cette sobriété, cette retenue de ton qui sait parfaitement laisser le plus insupportable dans l’implicite. Il ne s’agit pas exactement ici de pédophilie nouveau genre mais bien plutôt, en fait, de cruauté arbitraire à l’ancienne, d’abus «classique» de la force physique et du pouvoir social des adultes. Lussi se fait malmener comme Aurore, l’enfant martyre ou comme la petite Christina dans Mommie dearest ou comme les bambins de Jeux interdits. Torgnolée, sermonnée, froidement méprisée, «éduquée», cernée, elle se fait asséner, par des sadiques et/ou des insensibles, des vérités de toc dont les tenants et les aboutissants restent d’un flou macabre, filandreux, chaotique. Et on va bien en payer le prix, de cet abus adulte. Tout ce qui existe dans cet univers social va en payer le prix… Même la narration va en payer le prix. Car il y a effectivement autre chose, une manière de deuxième degré faussement angélique, une sorte d’arabesque allégorique, un brimborion de chute odieuse. Lussi survivra. Lussi survivra aussi. Lussi comprendra. Lussi comprendra aussi. Mais cette confrontation enfantine et prométhéenne avec le chaos du monde sera terriblement et insondablement stérile, ratée, cruelle, cuisante, futile.

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Loana Hoarau, Mathématiques du chaos, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou PDF.

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NOS PREMIÈRES CRUAUTÉS (par Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2017


Nos premières cruautés
Sont, de toutes, les plus suaves
Et ce qu’elles ont teinté
Plus jamais ne se lave

Et ce qu’elles ont fendu
Plus jamais ne se scelle
Et ce qu’elles ont perdu
Plus rien ne le révèle.

Nos premières cruautés
Nous ont fait devenir
Ce qui nous fait pleurer
Et ce qui nous fait rire.

Et ce qu’elles nous avouent
Retombe au fond du puit
Quand pend à notre cou
La meule de notre vie.

Nos premières cruautés
Ne céderont jamais.
Elles vont persévérer
De relais en relais.

Sur nos iris, elles bougent
Comme autant de scotomes.
Une feuille d’automne rouge
Glissant des pages d’un tome.

Et, et… nos premières cruautés
Seront toujours
Le plus sublime atour
De tous nos apartés.

L’enfance. L’ère fatidique de toutes les pulsions et des plus insondables ardeurs unilatérales. C’est ce temps qu’on n’en finit jamais de croire éternel. Ce temps d’avant le moment évanescent où les copains et les copines s’éparpilleront aux quatre vents, pour toujours. Ce temps où le jeu et la guerre ne font qu’un, où les garçons et les filles découvrent abruptement leurs ressemblances, leurs différences, leurs réfractions, leurs attractions, tout en les configurant de concert, en fait, et sans trop le savoir. C’est surtout le temps où tout se négocie, sauf la hiérarchie des forces, qui, elle, est aussi fatale que la flexibilité limitée des arbres, des vents et des saisons contrastées et tyranniques de notre beau Québec tutélaire.

Il est extrêmement important pour le petit Pol, notre volubile narrateur, d’être froidement cruel. Amoral, il aime insondablement le goût du sang. Et la violence, subie ou infligée, lui plaît. Il nous raconte donc, sans complaisance mais sans concession non plus, ses petites histoires de cruautés. Elles sont livides, mièvres et microscopiques à souhait. Mais elles ont été ses toutes premières. Et les cruautés les plus anciennes, les plus malingres, les plus rabougries sont aussi les plus cruciales, les plus suaves et les plus indélébiles. Le regard de Pol est circonscrit et concentré. Même les omissions de son récit sont minutieusement décidées. Pol ne parlera pas de sa famille (ses gens, comme il les appelle parfois), ni de sa maman, ni de son papa, ni de l’école, ni des adultes en général. C’est que Pol nous narre l’enfance des configurations libres, lâches et fofolles. Et quand l’enfance échancrée et tirailleuse se terminera, eh bien, Pol se taira.

Le monde de l’imaginaire du petit Pol est en légère diffraction par rapport au monde réel. Ses compagnons et compagnes d’enfance portent des noms improbables: Toupie, Bernadotte, Caporal, Primo, Gigi. C’est que Pol, dit Popol, nous relate l’enfance insolite et biscornue d’un monde et d’un temps. Les adultes, dans ce monde et ce temps là, travaillent dur pour assurer la belle vie de la maisonnée. Ils sont invisibles. Les écoles maternelles, les garderies, les centres de la petite enfance, les camps de vacance n’existent pas. Le terrain de jeu populaire, c’est la forêt immémoriale. Les réseaux sociaux, c’est la foule-marmaille piaillante des champs broussailleux et du poussiéreux coin de rue du cru. Pas de téléphones portables, pas d’ordinateurs, pas de jeux vidéo, pas de parents hélicoptères, pas de direction de la protection de la jeunesse. Bon, il y a bien la télévision, bourdonnante, crépitante et incolore… pour les jours de pluie ou de tempêtes de neige, sans plus. On allait jouer dehors, dans ce temps là, comme le dit si bien quelque chose de grognon qui percole et perdure en nous, et qui est presque en train de virer à l’adage populaire.

Le petit Pol et ses pairs enfantins de la commune fictive d’Irénéville étaient moins cernés, moins policés, moins corsetés de rectitudes, en leur enfance d’autrefois et de là-bas. Ils vivaient une vie plus secrète, plus sauvage et plus fluide, sans cyber-harcèlement et sans trolling. En étaient-ils pour autant moins cruels?

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Paul Laurendeau (2017), Nos premières cruautés, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Autoroute et soleil

Posted by Ysengrimus sur 21 mai 2017

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Autoroute et soleil

Sur le torse de cauchemar
De quelque Amérique insensée,
Une autoroute sans départ,
Cicatrice d’asphalte noire,
Love son méandre lacé.

Cette autoroute est rutilante
Comme le chrome des chansons
Crécellant, cymbales cinglantes,
Dans les radios intermittentes
Des tableaux de bord des nations.

Cette autoroute est le boyau
Des dures fourmis de vitesse
Carapacées en oripeaux
De métal peint, lustré et chaud,
Fonçant vers d’ultimes caresses.

Au bout du terrible ruban,
Un soleil dévore le ventre
D’un ciel d’où gicle le vieux sang
Lumineux. Les châssis brûlants
Brillent sous cette pluie puissante.

* * * *

Voici les camions barrissants,
Bardés de chaînes et de planches.
Ils vont, lourds et lascifs géants,
Scandant leur bestial olifant
En dévorant les lignes blanches.

Voici les félines corvettes
Nues et dorées comme des bronzes.
Elles sont femmes et fluettes.
Ivres d’amour, elles sécrètent
L’eau de néon, laiteuse et ponce.

Voici les trains, les réactés,
Chauves-souris et scolopendres.
Les gratte-ciels et les cités,
Les fanions, les publicités
Au dernier rendez-vous se rendent.

Tous ils foncent vers ce soleil
Qui vient de finir un repas
Et lèche babines vermeilles
D’une grand’langue sans pareil
De macadam et de gravats.

* * * *

Quand les transistors hystériques
Scandent cette marche dernière,
Dans des scintillements chroniques,
Leurs musiques épidermiques
Métallisent le cri des chairs.

Autoroute de l’Amérique,
Ton horizon n’est pas un mur
Mais un gouffre dialectique
Où l’ample succion historique
Te boit, en fracassant murmures.

* * * *

À la frontière du soleil,
Une station-service, un litre,
Un restaurant, quelques bouteilles
Attendent. On entend une abeille
Tapoter au coin d’une vitre.

L’autoroute d’asphalte gris
S’étend entre ces deux bâtisses.
À l’horizon, un cliquetis
Souffle, chante, monte et puis crie.
La route se tord et se plisse.

Regarde chuter l’Amérique.
Observe ce magma qui glisse
À grands fracas cataclysmiques.
Le vieux restaurant de plastique
Éclate. Et la station service

Explose. Et le ruban de route
Se gondole comme un boa,
Se craquelle comme une croûte.
Descend, grinçante banqueroute
Vers un soleil en contrebas.

* * * *

Les gros camions craquent, se fendent,
S’abattent, glissent sur le flanc,
Crient, pivotent. Leurs roues se tendent
Vers des cieux rouges qui n’entendent
Rien à leur trépas d’éléphants.

Les fines corvettes de race,
Féminins pantins disloqués,
Crient. Leurs hanches se décarcassent.
Elles plient, se voilent la face
Comme des esclaves enlevées.

Les trains, les avions, les épaves,
Le fer et le béton armé
Crient, dans le feu poisseux qui bave.
Les flancs du soleil Baal boivent
Les enfants du lacet damné.

Dans un hurlement électrique,
Les transistors fendent leur transe.
Ils ont suivi leur Amérique
Dans des flammèches de musique
Vers l’agonie et le silence.

* * * *

Une autoroute sans départ
De sa matrice s’est vidée.
Un soleil au feu rouge et noir
Digère le sang et l’espoir
De trois continents névrosés.

Pendant que remonte la nuit
À l’autre bout de l’horizon,
Un long serpent de route gît.
La pomme d’un soleil poursuit
Son vol d’étoile ou d’électron.

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Tire du recueil Poésie d’Outre-ville (ÉLP éditeur, 2009). Paru aussi dans Les 7 du Québec.

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LA LIBÉRATION EXPLOSIVE DE L’ÂME – UNE AVENTURE DE MAX PEINE (par Lordius)

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2017

Je vous laisse, les hommes, dit Sonia avec tact…

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Alors là attention, ceci n’est pas un roman de gare. C’est un roman de gars. Une des seules femmes qui s’exprime dans cette œuvre parfaitement savoureuse, c’est une jolie péripatéticienne hautement surdouée… et ce qu’elle dit de vraiment crucial, bien, c’est ce que je vous ai juste mis ici en exergue. Alors, il faut assumer, hé. Sonia (avec tact) nous a laissé. Nous sommes entre hommes, et tout est dit. C’est ça l’égalité des sexes: c’est aussi l’égalité dans l’adversité. Je cite Max Peine dans le texte ici, dont la mère ne s’est visiblement pas beaucoup occupée dans son enfance… Et, donc, si une femme lit ce roman météore, c’est qu’elle est (légitimement) curieuse de ce qui se trame de fondamental, de simplet et de cardinal dans la tête des petits mecs. De tous ces petits mecs que sont, quelque part au fond d’eux-mêmes, tous les hommes, on s’entend. Les vieux, les jeunes, les sportifs, les intellos, les petits, les gros, les beurs, les blanc-cassis, les tendres, les durs, les rationnels, les pulsionnels. Absolument tous les hommes fantasment leur univers, leur approche des grands et petits problèmes de leur vie, sous le globe limpide et net du gabarit mental et comportemental de cette toute première aventure de Max Peine. Soyez averti(e)s.

 C’est un roman jeune, français, contemporain, urbain, un roman des cités, de la came, de la castagne, de la boxe clandestine à mains nues, des descentes de policiers véreux qui tournent mal, du cynisme sociétal, et de l’embrouille généralisée. C’est aussi une écriture d’un rythme, d’une vigueur et d’un souffle indéniable. Ces jeunes français des rues jouent tellement à être américains. Ils le font notamment en maculant poisseusement leur prose, d’autre part lumineuse, vernaculaire et vive, de ces petits anglicismes scintillants qui, croient-ils, vous masculinisent (gun, black, deal, shit, clean, cash, man, cool, look, safe, heavy metal, smartphone, flash-bang, head shot, LOL, no life) et, aussi, ils le font en bouffant du mauvais hamburger. Bon, comme, je suis fondamentalement et inévitablement pas mal plus américain qu’eux, j’ai, dès le début de la brutale quête-évasion de Max Peine et de son comparse un peu demeuré, le gros rouquin Jules, inexorablement pensé à George Milton et à Lennie Small, les deux protagonistes de Of Mice and men («Des souris et des hommes») de Steinbeck. Simplement ici, l’équivalent de George, notre bon Max en personne, est un ancien garde du corps hyperspécialisé, enfermé en hôpital psychiatrique pour le meurtre sans préméditation (ni concession, ni compassion) de son épouse (…peu de femmes, on a dit). Narrateur et personnage principal, Max Peine (dont le blaze est un calembour bien senti et bien assumé sur peine maximale tout en se donnant aussi comme fortuitement homophone de Max Payne, nom du personnage d’un jeu vidéo millénariste finlandais), c’est une véritable machine à tuer qui se regarde aller. Il lit du Carl Gustav Jung dans ses temps libres et il formule froidement l’aphorisme fondamental de son existence dans les termes suivants. La liberté est ma priorité. L’égocentrisme est ma doctrine. Morale et compassion ne me tempèrent plus. C’est impératif à la survie en milieu très hostile. Il nous entraîne donc, quand on a bien accepté de jouer le jeu du genre, dans un pur régal hyperactif, salace et violent… et philosophique, et psychologique, et fulgurant.

 Ceci dit, au fil de cette lecture qui, vraiment, vous capture, une fois mon premier frisson steinbeckien passé, je m’avise du fait que les choses s’avèrent plus tramées et biscornues que je ne l’avais cru initialement. Ma problématique George/Lennie, de fait, se complexifie, s’amplifie, se perpétue, se problématise mais aussi se transpose, se subvertit et s’effiloche, au fil du déploiement et des trucages du récit. Cela prend corps notamment avec l’apparition imparable de Joe le Dealer et des terribles frères Kamsky, avec lesquels ledit Joe entretient une relation d’amour-haine fort malaisée. Dans cette cavalcade parisienne des ninjas du bitume (Max Peine dixit) qui nous mène directement de la maison de santé aux logis des cités, on étudie sans concession, et croyez-moi, c’est fait avec un brio remarquable, l’amalgame de la pulsion agressive archibrutale et de la cogitation cynique, calculatrice et lente, dans les tréfonds purulents, percolants, volcaniques de l’âme masculine. On vit, ébahi, la rencontre cérémonielle et passionnelle du Psychopathe et du Parrain… Je vous le dis et vous le redis, il faut aimer le poil de gars se hérissant sous la flamme crépitante de l’action converse des forces adverses pour lire ce novella (très court roman – ceci sera mon seul anglicisme personnel). Ce texte simple, fraternel, brutal et franc se renifle d’un coup, comme une ligne de coke, en grognant d’aise. C’est une lecture jubilante, carrée, superbement visualisée, vraiment, à ne pas manquer. On savoure jouissivement l’abrupt déploiement de cette courte tranche de vie, que Max nomme fort judicieusement le temps de l’épanouissement carnassier. On se paie une féroce et délétère inversion collective des valeurs morales, professionnelles et comportementales, cucul-gnagnan de notre temps. Et aussi, oh, on retrouve l’effet, donc pourtant durable, des vieilles amitiés de mauvais garçons de ces films en noir et blanc d’autrefois, avec Gabin et Ventura. Le tout, évidemment, est traité dans la version paumée, mondialisée, démoralisée, exacerbé contemporaine. Et, entre Max, Jules, Joe, Ali, Akmed et les autres, amis et ennemis, on arrive finalement à se dire… c’est un peu de la thérapie de groupe, comme à l’hôpital psychiatrique (Max Peine toujours dixit).

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Lordius, La libération explosive de l’âme – Une aventure de Max Peine, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou PDF.

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Entretien avec Paul Laurendeau d’ÉLP (par Xavier Mateos)

Posted by Ysengrimus sur 12 mars 2017

 

Internet est vraiment magique! J’ai découvert l’auteur Guilhem sur Facebook (je vous recommande tout particulièrement Le chevalier à la canne à pêche), qui m’a dirigé vers la maison d’édition Écrire, Lire, Penser (ÉLP). J’ai voulu en savoir plus, donc voici une interview de Paul Laurendeau. Quand je vous dis que la lecture en format numérique c’est génial!

(Xavier Mateos)

Xavier Mateos: Je vous propose maintenant de découvrir une maison d’édition francophone, une maison d’édition qui a la particularité de s’intéresser et de proposer de la littérature on va dire numérique… de cette lecture que vous pouvez lire sur vos ordinateurs, sur vos tablettes, sur vos smartphones. Avec la particularité —ils sont de plus en plus à le proposer— de ne pas proposer de DRM, ces codes qui empêchent le livre de pouvoir être installé sur votre ordinateur mais aussi sur votre tablette et sur votre smartphone. Je vous propose qu’on parle de tout ça avec le vice-président des éditeurs Écrire, Lire, Penser. Il s’agit de Paul Laurendeau. Bonjour.

Paul Laurendeau: Bonjour, bonjour et merci de cette invitation.

Xavier Mateos: Alors j’aimerais vous poser tout d’abord la question: comment est née cette maison d’édition Écrire, Lire, Penser?

Paul Laurendeau: Ben, au départ ça été la fascination que ressentaient le fondateur Daniel Ducharme et moi-même pour la cyberculture. Alors ça a commencé sous la forme d’un site web et on a un peu tâtonné, il y a de ça peut-être une quinzaine d’années, autour de comment on fait circuler du texte et comment on arrive à élargir les perspectives. Et on s’est vite orientés vers l’idée d’une maison d’édition attendu que, malgré les particularités d’évolution de la cyberculture, la notion de livre reste encore très présente dans la sensibilité culturelle générale.

Xavier Mateos: C’est vrai que de passer d’un livre à la lecture numérique, c’est pas encore acquis pour tout le monde. Il y a encore beaucoup de gens qui aiment toucher le livre et tourner les pages et même sentir parfois l’odeur d’un livre.

Paul Laurendeau: Tout à fait et c’est très crucial et on y est très sensibles. Et c’est donc pour ça que quelque part le cyber-livre garde, à tout le moins au plan virtuel, la dimension livresque. Il est paginé. Il est organisé en chapitres. C’est encore là une structure qui ne bouscule pas la sensibilité littéraire qu’on pourrait qualifier encore d’universelle. Tout ce qu’on perd évidemment, c’est la dimension matérielle sur laquelle on reparlera éventuellement. Mais on s’est vite rendu compte qu’on pouvait pas juste se lancer, faire une arabesque, un saut là qui nous mènerait vers du texte complètement cybernétisé, alors que le livre reste une entité très présente dans la sensibilité de quiconque s’intéresse aux lettres.

Xavier Mateos: En introduction je le disais, vous êtes une maison d’édition francophone et on l’entend avec votre superbe accent québécois. Que vous travaillez aussi avec des Français. Est-ce que le fait d’être à la fois et québécois et français donc francophones vous permet d’avoir une plus large couverture. Et est-ce que ça veut dire que vous vous intéressez au reste du monde aussi?

Paul Laurendeau: Tout à fait. Alors ça c’est tout à fait la sensibilité qui nous définit au point de départ. Ça fonctionne un petit peu comme les ports d’attache des navires. C’est-à-dire qu’on est dans une dynamique où les choses circulent. Pour l’instant on a des collaborateurs en France et au Québec. Mais si demain on en avait en Asie, en Afrique ou dans le reste de l’Europe, ce serait tout à fait partant. On est… on essaye d’être une peu l’opposé de ce que serait une maison d’édition qui serait ancrée dans un terroir. Nous on est plutôt corrélés à une dynamique générale. On a publié des Congolais. On a publié des Québécois. On a publié des Français des différentes régions de France. Et francophonie, c’est définitivement un vecteur là définitoire pour nous.

Xavier Mateos: Vous n’avez pas non plus de genre littéraire attitré. C’est-à-dire que vous êtes pas une maison qui fait soit du fantastique, soit de la science-fiction, soit de la fantasy. Vous vous intéressez un peu à tous les genres.

Paul Laurendeau: C’est-à-dire que nous… ça c’est une question évidemment qui s’est soulevée à un moment donné la question des genres. Et nous, il s’avère qu’on croit à l’écrivain et l’écrivaine plus qu’au genre. C’est-à-dire qu’on considère les genres méritoires. On considère qu’ils ont un grand intérêt. Mais on voudrait pas rater un écrivain ou une écrivaine intéressant(e) sous prétexte qu’ils sont dans un genre qu’on cultiverait pas. Alors on s’en est tenu aux grands genres reconnus là, c’est-à-dire: fiction en prose, poésie, essai et témoignage… qui sont là. Avec trois mailles de filet comme ça, vous pouvez à peu près rien rater, hein. Et après, ben, d’auteur en auteur —car on cultive l’intimité avec nos auteur— on laisse venir ce qui est le vecteur d’inspiration de nos auteurs. Les genres se placent après les auteurs, si vous voulez.

Xavier Mateos: Et du coup c’est les auteurs qui viennent vers vous? Ou vous avez quand même une démarche d’aller vers les auteurs et de leur proposer votre maison d’édition?

Paul Laurendeau: C’est-à-dire que la cyberculture est une réalité extrêmement fluide et qui peut être parfois fulgurante. Bon, c’est-à-dire qu’à partir du moment où vous installez votre dispositif… à partir du moment où vos ouvrages apparaissent dans les… chez les cyber-libraires type Amazon, FNAC, Archambault à Montréal etc… etc… C’est pas long que les auteurs, surtout les jeunes auteurs, hé, ils flairent l’odeur de la friture, hein, c’est pas long.  Donc, pour le coup, on a pas eu trop à faire appel. On s’est tout simplement exposés tels qu’on était. Et puis les auteurs se présentent.

Xavier Mateos: Et puis les réseaux sociaux y font sûrement pour beaucoup. Moi, par exemple, j’ai découvert votre maison d’édition grâce à Facebook et à un de vos auteurs qui s’appelle Guilhem, dont le dernier livre vient juste de sortir, en ce début mars, Le chevalier à la canne à pêche. Ça y fait beaucoup.

Paul Laurendeau: Aussi. Ah oui, Guilhem, j’ai travaillé sur ses deux ouvrages. Ça c’est un auteur justement qui est dans ces segments culturels fantasy etc… etc… Et ses textes sont extraordinaires. C’est-à-dire qu’on entre dans l’univers de Guilhem et on est avec ses personnages. Ce chevalier à la canne à pêche là, dont l’arme de combat est une canne à pêche, voyez, qui lui a été donnée comme objet magique dans des circonstances à la fois dignes de l’univers fantasy et du conte folklorique, parce que Guilhem est très apte à mélanger ces deux sensibilités là… C’est un roman savoureux, remarquable, très intéressant.

Xavier Mateos: Et pour ceux qui connaitraient Terry Pratchett, le grand Terry Pratchett, ça a vraiment cette sensibilité là, c’est-à-dire beaucoup d’humour, beaucoup de situations burlesques. C’est assez rigolo. C’est très fun à lire.

Paul Laurendeau: Eh oui. Et en même temps je crois que Guilhem est très soucieux… Guilhem est installé, là, pour construire un univers. Je veux dire, je crois qu’il est très soucieux de ça. Et c’est vrai qu’il est à l’intérieur d’un idiome et donc on peut le comparer à beaucoup d’auteurs de la culture fantasy. Mais il y a une originalité qui va se dégager de cet auteur là, au fil des œuvres, parce que les œuvres vont apparaître. Nous, c’est très important d’ailleurs, pour rebondir sur ce que vous disiez à propos des auteurs, ça c’est une chose qui est très importante à laquelle notamment Daniel Ducharme tenait beaucoup. C’est que nous on aime à avoir une écurie. C’est-à-dire qu’on aime avoir des auteurs qui planifient de produire plusieurs ouvrages et qui s’intéressent vraiment à quelque chose comme ce qu’on appelait autrefois une œuvre.

Xavier Mateos: Et puis je le disais en introduction, vous avez quand même choisi de faire de l’édition numérique sans DRM. C’était un choix risqué ou pas du tout, au tout début?

Paul Laurendeau: D’abord, c’est un choix qu’on a fait en connaissance de cause. C’est-à-dire que le segment plus technique de notre équipe a exploré avec ces deux dynamiques. Et à un moment donné, la question se pose: où est le beau risque? En ce sens que, j’ai pas besoin d’entrer dans les détails, vous êtes familier avec ce genre de réalité, le DRM, c’est un verrou, en fait, hein. C’est quelque chose qui cadenasse le dispositif électronique. Et c’est rendu que le lecteur peut même pas transférer l’ouvrage dont il s’est quand même porté acquéreur, de son ordi à sa tablette. Alors… on s’est vite dit… Bon évidemment, d’un autre côté, le beau risque c’est que le phénomène du photocopillage, qui existe d’ailleurs aussi dans la culture papier n’est ce pas, ben là devient très facile, hein, t’appuie sur le bouton puis là pouf… t’en envoie cinq cent copies à tes cinq cent copains. Et là on est obligé de dire, d’expliquer à nos lecteurs, ben vous avez entre les mains un produit qui est quand même un objet qu’il faut essayer d’éviter de faire circuler trop en dehors des circuits de la réalité commerciale. De ce point de vue là, on est tributaires des même problématiques, cyber-problématiques, que la musique, les films, que tout autre objet culturel. Et nous on a préféré assumer le beau risque que d’aller emmerder quelqu’un qui s’était déjà donné à essayer l’exercice du cyber-livre. En l’emmerdant, déjà, il peut pas transférer ça de là à là. Il peut pas transférer ça de sa tablette à son… à une autre structure de lecture, sous prétexte que c’est verrouillé. On s’est vite lassés de ce dispositif qu’on a trouvé coercitif et finalement peu utile.

Xavier Mateos: Et puis ce code DRM, c’est aussi… c’est aussi dommage quand vous avez un plantage d’ordinateur et que vous perdez tous vos livres et il y a plus moyen de les récupérer, sauf si vous avez pu faire une sauvegarde sur un disque dur ou sur un autre support.

Paul Laurendeau: Ah, c’est un dispositif qui, à mon avis, est… Vous savez, quand vous arrivez avec des dispositifs qui misent au départ que la personne qui entre dans un rapport avec vous, qui achète vos livres etc… risque de vous arnaquer, alors on les verrouille, alors nan!… C’est pas comme ça que je pense qu’une interaction, surtout entre gens de lettres là… Voyez… Donc nous, non. Je pense que les gens doivent pouvoir disposer de l’objet qu’ils se sont approprié et notamment le faire passer sur leur tablette. Et si c’est pour le mettre sur la tablette de la belle-doche aussi, pour qu’elle s’y familiarise, pourquoi pas, là. Il faut assumer un peu aussi, quand même, hein.

Xavier Mateos: Et puis c’est une façon aussi de faire connaître ses produits. Quelqu’un qui aura eu, par une connaissance, un de vos livres est plus susceptible de se dire, ben moi j’ai adoré, je vais aller vers cette maison d’édition pour leur acheter un nouveau livre, parce que j’ai aimé ce qu’ils faisaient.

Paul Laurendeau: Tout à fait. Et de tout façon je crois, au niveau du principe général, —et notre équipe technique nous l’a fait valoir et moi je suis d’accord avec eux— je crois que le DRM est un procédé condamné, c’est un procédé daté dont on dira un jour il y a eu cette tentative dans les grands tâtonnements des débuts.

Xavier Mateos: Merci Paul Laurendeau. Je rappelle que vous êtes le vice-président de cette très belle maison d’édition francophone 100% numérique qui s’appelle, alors en abrégé, ÉLP,  qui veut dire Écrire, Lire, Penser, il y a tout dans ce nom, Écrire, Lire, Penser. Que vous proposez des romans, des nouvelles, de la poésie mais aussi des témoignages. Et que, pourquoi pas vous contacter pour vous proposer des manuscrits. C’est possible?

Paul Laurendeau: Oui, oui, tout à fait. C’est toujours toujours possible. Et, nous, on chemine avec nos auteur, hein. Je veux dire, on a un soucis d’éditer, de travailler avec nos auteurs, et de créer des… profiter de la possibilité que donne la cyberculture. Pas de livres à mettre au pilon, pas de toutes les contraintes du papier, les camions, le camionnage, le transport. Non. On peut essayer de nouveaux auteurs, justement grâce à ces mécanismes là dont nous fait disposer la technologie moderne.

Xavier Mateos: Et puis, j’arrête pas de le répéter, un livre c’est bien, c’est un bel objet. Mais ça prend de la place dans une bibliothèque. Alors qu’une liseuse, c’est tout fin. C’est un investissement mais c’est aussi des milliers de livres qui restent stockés à l’intérieur. Et c’est plus facile à transporter dans une petite sacoche.

Paul Laurendeau: Un jour, la liseuse, ce sera l’équivalent littéraire du téléphone portable. C’est-à-dire que vous aurez votre bibliothèque dans votre sac à main.

Xavier Mateos: Merci Paul Laurendeau. Il y a un site internet que je conseille à ceux qui nous écoutent, le http://www.elpediteur.com/. Merci beaucoup et très bonne continuation à vous.

Paul Laurendeau: Merci beaucoup. Merci encore de cette invitation.

 

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LES EAUX RÉPÉTITIVES (Targa Kolikov)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2017

Eaux-tranquilles-Kolikov

Nous sommes sur la planète terre (et non Terre), en une uchronie post-apocalyptique de facture somme toute assez standard (dans le genre). Les anciens anthroponymes et toponymes s’écrivent désormais complètement en lettres minuscules: alaska, caire, europe, afrique. Cela est presque encore plus déroutant que le fait que l’air est radioactif, que des bandes armées de robots dévoyés circulent de ci de là, et que l’humain, s’il existe encore sous forme de collectivité, serait devenu un vague troglodyte distant, secret, et parfaitement indétectable depuis un bon siècle. Ici, nous sommes dans une cité-monde et, l’un dans l’autres, les choses de la vie sont passablement cruelles, insensibles et socialement désorganisées. Dans une perspective et selon une problématique assez similaires à celles de Demain, les chiens (de Clifford Simak – titre original: City, 1952), un historien s’efforce de compiler et d’interpréter des dialogues anciens enregistrés sur un lot partiellement endommagé de bandes magnétiques. Mais ici, ce n’est pas demain, les chiens mais demain, les androïdes. S’appuyant sur l’héritage classique du thème du robot succédant à l’humain, après le patatras nucléaire d’usage, l’auteur peut tranquillement postuler cette problématique solidement balisée, en la laissant largement dans l’implicite. Cela va lui permettre de développer en toute liberté —et avec une vive originalité— les questions qu’il entend aborder.

On assiste donc à l’interaction verbale (enregistrée sur bande magnétique, donc — autant dire: ancienne, sibylline, hoqueteuse, mystérieuse) entre un vendeur et un docteur, tous deux des androïdes, parfaitement exempts d’émotions humaines comme tout androïde qui se respecte. Un débat de grande amplitude a lieu entre ces deux personnages. Le docteur veut procéder à un achat mais il ne comprend pas exactement la portée et les ramifications du geste qu’il s’apprête à poser. Le vendeur veut vendre à bon prix, certes, mais il ne vaut pas fourguer sommairement… car l’objet de la transaction en cause est indubitablement une marchandise de conséquence. Le vendeur tient à ce que le docteur, client potentiel prometteur mais hésitant et perplexe, prenne la mesure de ce dans quoi il s’embarque. L’objet —ou plutôt l’être, l’être complexe, déroutant, anxiogène— mis ici en vente, c’est un homme. Il s’agit d’un être humain de sexe masculin, un des ultimes survivants individuels du désastre encore proche. Et, en plus, c’est pas n’importe quel homme. C’est un tueur, un assassin patenté, encore partiellement opérationnel et droit dans ses bottes, quoique passablement décharné, esquinté, hirsute, déboussolé et hagard. Et, de fait, on ne vend pas l’homme ici comme matériau ou comme esclave mais plutôt, au fond, comme objet de curiosité… au sens de la curiosité profonde, radicale et sentie, qu’engendre un crucial objet de connaissance. Non, non, l’homme, c’est assez évident, on ne le laissera pas partir facilement. Il fascine, il captive, il semble comme magique. Les magiciens n’ont pas à révéler le fond de leur chapeau mais laissez-moi vous dire qu’il cache en lui un mystérieux lapin. Soit dit en passant, je vous précise que je ne le céderai pas à n’importe qui. Un type comme ça, on s’y attache pendant longtemps. Je n’ai déjà que trop souffert et je n’accepterai pas de le voir esclave de mains stupidement conformistes, mon processeur usé ne s’en remettrait pas. Mais vous me paraissez être un robot avenant, votre peau imberbe non réfléchissante et vos oreilles disproportionnées me rappellent les marins de mon enfance virtuelle. Comprenez quel homme il est sinon je ne vous donnerai jamais ma bénédiction. D’autres sont sur le coup, mais ils me semblent plus louches, de la nouvelle école, enfin bon… Marchons à contre-vérité. On ne lui attribue aucun trait spécifique, aucun touché français, seulement une légère modulation dans ses manières de tueur en fonction des circonstances. De par ces propos du vendeur au docteur, notre drame est campé.

Ce docteur et ce vendeur (et, à travers eux, toute leur civilisation post-humaine, implicitement irradiée du chapeau, corrodée de la charpente, socio-historiquement chambranlante) investissent, en fait, une colossale portion de leur énergie intellectuelle et physique à assurer l’intendance de leur perplexité face à ce que fut l’homme et ce qu’est l’androïde. On trouve donc, sur ce corpus de bandes magnétiques, des explications génialement laborieuses sur les caractéristiques de l’homme (et c’est pour cela que l’historien robotique contemporain s’intéresse tant à ces documents). Ces explications, dues principalement au vendeur, sont implacablement soumises à un cocktail complexe de distorsions volontaires, dues aux impératifs du commerce, et de distorsions involontaires, dues à l’altération de la mnémie robotique et aux limites un peu obtuses de l’empathie descriptive androïdesque. On passe donc méthodiquement lesdites caractéristiques de l’homme à vendre en revue: passions, émotions, naissance, amour, accouplement, veuvage, pulsions meurtrières… rire (ce propre de l’homme). Il faut s’efforcer au mieux de comprendre ce que l’on fait, ce que cet échange commercial trame, car il est, somme toute, passablement coûteux (pas juste en termes pécuniaires). La transaction finit par se conclure. Le docteur va donc se mettre à emporter l’homme dans son monde et à chercher à l’utiliser à ses fins. Je ne commence pas à vous dire à quel point ça va alors merder. Finalement, insatisfait du produit, le docteur retourne voir le vendeur, car il veut maintenant lui retourner l’homme, qui n’a pas du tout fonctionné selon les attentes… Et on se lance alors dans une manière de tractation inverse de la précédente, toute aussi perplexe, toute aussi déroutée, toute aussi inexorable de cruauté involontaire.

Cette œuvre (presque entièrement monologique) crée, modèle, façonne un véritable style verbal de l’androïde et c’est en cela qu’elle est radicalement jouissive et que son originalité déroutante déchire l’épais rideau quasi-centenaire des conventions de la s-f. Le vendeur et le docteur s’expriment ici dans un langage non-technicien (en ce sens, ils renouvellent solidement le jargon androïde en évitant soigneusement l’écueil usuel de ce laconisme techno-programmé dont on a si amplement fait le tour). Tout se passe comme si la compréhension du monde de ces robots, qui sont fondamentalement défectueux en fait (possiblement à cause de la radioactivité ambiante ou des crises sociales qu’ils ne peuvent encaisser, on ne sait trop), se formulait en un conglomérat vif et labile de métaphores douloureuses et de récits échancrés. L’expérience à laquelle nous convoque ce texte est un compendium flexible, vif et assez incroyable, de cette philosophie cynique et de cette poésie acide que pourraient produire des machines en voie difficultueuse d’humanisation. Une lecture aux ressorts aussi inattendus que riches. Un style inégalé, parfaitement dominé. On se laisse emporter dans ce monde, avant tout et par dessus tout verbal. La pensée de l’androïde est pauvre, tronquée, chaloupeuse, bien plus tâtonnante qu’il ne souhaiterait souhaiter le souhaiter… Il la compense donc par un ton et un style dense, imagé, transversal, crissant, percutant. Et, contrairement à ses robots cogitatifs, ahuris et diserts, Targa Kolikov, lui, sait exactement ce qu’il fait. Son roman est incontestablement une de ces étrangetés qui sont à lire, à déguster.

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Targa Kolikov, Les eaux répétitives, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou PDF.

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LE LOUP LES DÉSHABILLE (Anne Leurquin)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2016

Loup-Leurquin

C’est un monde où les crédules s’auto-envoûtent, deviennent leur propre proie. C’est un tout petit monde, ordinaire, banalisé mais surtout: subtilement sensualisé et fantasmagorisé. C’est aussi un univers rural mais moderne. Il y a des téléphones portables, des véhicules quatre par quatre, de beaux lits tendance avec boutis, des appentis de fermes, des poulaillers, des chevaux que l’on monte, des curés de village blasés, de vieilles jeteuses de sort trépidantes, des clochards sylvestres, des convives inamovibles au café du coin, des enfants espiègles qui attendent la souris des dents, des maris aux abois et des épouses qui tendent à batifoler avec le tonique et viril vendeur d’assurance du hameau, ou à s’en parler, ou à en rêver. Ce monde (notre monde, en fait, sans plus), Anne Leurquin nous le (re)trace langoureusement, nous l’esquisse furtivement, comme si elle le dessinait pour la première fois. Il nous est livré, ce petit univers de notre monde, avec beaucoup de poésie, de charme, de faconde, souvent en de courts paragraphes vifs et hachés.

Et, toujours est-il que, dans ce monde là… une sorte de loup, cette nuit là, s’est évadé d’un vague jardin zoologique… S’amorce alors un tourbillon de faits brossés, souvent dans la pénombre, qui va nous placer bien en porte-à-faux entre le conte cruel, le roman de mœurs et le récit d’atmosphère.

On cherche un loup ou, en tout cas, une manière de grosse bête cynomorphe… De fait, il y en a, des animaux, dans ce petit univers: un cheval pure race, des chouettes frémissantes, des chevreuils paniqués, un serpent non venimeux en forme de S ondoyant, un crapaud sacrificiel, la furtive petite souris des dents et… le susdit loup. Surtout, il y a indubitablement un mystère. Est-il surnaturel ou métaphorique? Fantastique? Allégorique? Folklorique (après tout, la Bête du Gévaudan aussi déshabillait ses victimes, parait-il)? Il se joue, en tout cas, cet onctueux mystère, près, tout près, de la nature forestière, dense, intime et capiteuse, dans les coins et racoins des bouquets d’arbres et d’une rivière. Et il se joue de nuit, et bel et bien à l’encontre de toute morale configurée… La lune est posée dans le ciel, comme une hostie plongée dans un crachat, lumineuse, mais marquée de signes indélébiles et incompréhensibles. Puis les nuages s’en mêlent, griffent, salissent et zèbrent le cercle. Et ce loup qui est en maraude, cet animal qui (nous) hante, on le sent bien vite que, bon, c’est aussi possiblement (oui? non?) un homme. Un homme puissant, mystérieux, semi-onirique, partiellement fantasmé, que cette remarquable plume de femme fait émerger de toutes parts, en lacérant le petit contexte familial, amical, matrimonial, belledochial, en le craquelant, ce bien petit contexte, en le condamnant à tomber en poussière pour devenir le lit de cendres (des passions) froides ou le sable de la berge de rivière où se prend une vraie de vraie course folle. Une course folle de femme, surtout. Le seul mouvement de cette nuit, c’est cette course. La force d’évocation très fluide, labile et sensorielle de la prose magnifiquement maîtrisée d’Anne Leurquin ne s’explique pas sans se perdre un petit peu. Elle s’exemplifie, préférablement (pas trop non plus – il faut préserver le mystère). Pensez  (fatalement) à deux amants faisant l’amour dans le lit d’une rivière et/ou d’une mare (Je veux vivre dans la mare). Et alors, cela devient:

Les corps se frottent, presque insensibles et leurs cheveux se mêlent. Le mouvement de l’eau ainsi provoqué enhardit les amants et les enivre. Les vibrations de l’onde les portent et ralentissent leurs mouvements. Il n’existe plus de reflets sur les chairs. Leurs circonvolutions au fond de l’eau sont flouées, incessantes, peu fidèles. Les corps de lumière ont disparu depuis quelques minutes. Les vêtements liquides se collent et se gonflent doucement les uns contre les autres.

Il faut alors juste se laisser emporter. C’est exaltant, tourbillonnant, jubilatoire. D’amour et de folie, le loup les déshabille… Elles n’en sortiront pas autrement que lacérées, tringlées, déglinguées, exaltées, comblées… ou pas… Et les mecs ne s’en tireront pas si facilement eux non plus… C’est que les lectrices et les lecteurs d’Anne Leurquin deviennent imparablement des êtres altérés, déliés, déjoués. Tout se désarticule et le sens des mots fait partie d’un monde qu’ils fuient. Il faut lire cet ouvrage, et justement il faut le lire, pour tout dire, parce que cela vous marque.

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Anne Leurquin, Le loup les déshabille, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou PDF.

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MÊME LES SANS ABRIS ONT DES PÈRES (Donnet Sisa-Nzenzo)

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2016

sans abris

C’est sur un captivant ton de témoignage à l’emporte-pièce, décousu, syncopé, presque déstructuré dans son intensité et sa colère rentrée, que Donnet Sisa-Nzenzo nous livre ce texte remarquable de vérité et de spontanéité. Sur une période de quelques années (entre 2009 et 2011 environ), nous suivons Donnet qui nous relate, presque sans reprendre son souffle, ses mésaventures en Occident. Originaire du Congo Kinshasa (l’ancien Zaïre), ce tout jeune homme, à peine entré dans la vie adulte, se rend en France officiellement pour ses études. Sitôt sur le territoire français, c’est la mise en place abrupte et irréversible, comme fatale, des combines, des irrégularités et de la démerde précaire. Sensé s’inscrire en fac à Lille, Donnet descend à Toulouse et y fait toutes sortes de petits boulots. On comprend, bien sûr, qu’il est rejeté par la France. Mais la grande découverte que l’on fait, c’est, en fait, qu’il est cerné par l’Afrique…

Fils déclassé d’un haut cadre de banque africain retombé au bas de l’échelle suite à des déboires financiers, Donnet doit subir la présence autoritaire de son frère et la présence indifférente de sa sœur, sur Toulouse. On entre graduellement, inexorablement, dans la vie intérieure de Donnet. On découvre l’incroyable réseautage de contraintes et d’obligations archaïsantes que le jeune africain monté en Occident maintient, comme obligatoirement, envers sa mère, son père, ses frères et soeurs, la communauté congolaise expatriée, et un florilège d’amis et de faux amis restés au pays. Ces conceptions d’une autre époque sont radicalement ébranlées par le choc et les désillusions modernistes de toc du faux miracle occidental, lui-même gros de ses propres mensonges, aussi unilatéraux qu’involontairement propagandistes. Ainsi, quand Donnet arrive en fac, il s’imagine que les choses vont se passer comme dans le film American Pie: les copains foufous mais fidèles, les filles joyeuses et faciles, les boums torrides et la grosses rigolade. Sa sensibilité d’africain reçoit l’attitude des étudiants occidentaux comme une froideur morne et, vite, rien ne va. Il n’a pas d’amis, pas d’amoureuse. Il souffre d’une douloureuse combinaison de solitude sociale et de pression des pairs. Il veut absolument s’affirmer, se promouvoir, se mettre en valeur. Donnet quitte donc ses études et se met à se chercher du travail, tout en continuant de faire croire à sa mère restée au pays qu’il est encore en fac, qu’il passe les examens, qu’il poursuit sa formation. Il entre dans les arcanes de l’administration policière française pour tenter de faire changer son statut d’étudiant pour un statut de travailleur. Comme il est jeune, inexpérimenté et sans permis de travail, il emprunte littéralement l’identité (empruntant aussi CV et documents d’identité, incluant les documents avec photos) de son frère aîné, pour se trouver des boulots de cantonnier et de plongeur. Pleinement complice de cette embrouille, son frère ne prend pas ce genre de risque légal par grandeur d’âme. Il considère Donnet comme un investissement et entend faire main basse sur une partie significative de son salaire à venir. Une autre partie de ce revenu anticipé devra aller au pays, pour ses parents qui sont dans l’indigence. La culture du métayage implicite et du parasitisme institutionnalisé est omniprésente. Le jeune africain finit déchiré psychologiquement et mis en éclisses socialement entre ceux qui l’exploitent, ceux qui le ponctionnent, ceux qui affectent de parfaire son éducation, ceux qui le rejettent, ceux qui le méprisent et ceux qui s’illusionnent à son sujet. Et cette incroyable complexité, ce poids séculaire de l’Afrique intérieure, ne doit pas faire oublier la France qui, elle, maintenant, l’entoure et l’environne. C’est alors l’exploitation prolétarienne frontale et éhontée, les heures de travail interminables, les arguties vétillardes et kafkaïennes des administrations universitaire et constabulaire et (notamment sur le lieu de travail) le racisme le plus brutal et le plus crasse. Il y a là tout un lot de mésaventures imprévues et cuisantes pour le jeune ego déboussolé d’un enfant de dix-neuf ans. Bienvenue en enfer, avait dit l’epsilon congolais venu le cueillir à l’aéroport le jour de son arrivée. Et c’était cyniquement bien dit.

Le ton de ce témoignage est d’une fraîcheur inimitable. Sans jouer les victime, sans cultiver une autocritique excessive non plus (mais avec une lucidité croissante sur ses propres limitations), Donnet Sisa-Nzenzo nous donne à lire les saisissants éléments autobiographiques d’un jeune proto-clandestin africain ordinaire (l’ouvrage se termine juste avant son entrée effective dans la vrais clandestinité légale). Ce court récit, fulgurant, enlevant, déroutant et navrant, en remontre haut la main et sans même chercher à le faire à maints copieux traités de sociologie sur les immigrants africains en France. La langue écrite de ce texte est, elle aussi, déconcertante. D’ailleurs, en sa qualité d’éditeur de la francophonie, ÉLP se fait un devoir de respecter les particularités historiques et ethnoculturelles des variétés de français du monde. Cet ouvrage a donc été rédigé par un jeune homme instruit du Congo Kinshasa. L’éditeur en a scrupuleusement respecté le rythme, le ton, la syntaxe et l’élocution, dans toutes leurs inflexions. Même les sans abris du monde francophone sont francophones et leur langue vigoureuse est de plain pied un objet tant vernaculaire que littéraire. Pour des raisons linguistiques, culturelles, sociologiques et historiques, on a ici une lecture en tout point dépaysante, un témoignage hautement parlant dont l’amertume, la tristesse, la détresse et la force en disent bien long, comme indices de la vaste crise sociale, humanitaire et humaine qui est de plus en plus la nôtre.

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Donnet Sisa-Nzenzo, Même les sans abris ont des pères, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou PDF.

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LE CYCLE DOMANIAL (Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2016

Le Cycle Domanial, paru chez ÉLP en 2013, vit en fait en moi depuis plusieurs années maintenant. Créer un monde, un univers ethnologique et social, c’est le faire comme on veut qu’il lutte pour se mettre en place lui-même, selon son propre ordre de justice et de splendeur. La seule chose qu’il me reste à faire maintenant c’est de laisser cette emprise sociopolitique de fantaisie figurative et de réalisme insolite se déployer en vous et vous parler, comme il a notamment parlé à Allan Erwan Berger qui en parle justement ici. Et voici toujours un petit aperçu de ce qui vous attends en République Domaniale.

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Tome 1: Le thaumaturge et le comédien. Le Domaine, vieille contrés fictive, est sur le point de faire éclater la révolution qui le verra se transformer en la République Domaniale. Deux femmes de la haute aristocratie déclinante, la Rainette Dulciane et sa première dame de compagnie, la vicomtesse Rosèle Paléologue, s’aiment d’un amour interdit, fort et indissoluble que rien, pas même la conflagration sociale qui approche, ne détruira. Mais la Rainette du Domaine a aussi un amant, torride et terrible, Cégismond Novice, dit le thaumaturge, personnage trouble, vif et brutal. La cruelle et cuisante soif de cet homme étrange est consommée tandis que la passion envers la suivante reste pudiquement cérébrale et verbale. Mais alors, où donc est l’amour? Quelle est la nature des sentiments qui motivent des trajectoires et des choix si torves? Huit décennies plus tard, une des descendantes de la suivante aimée, une cinéaste du Ministère des Arts Visuels qui s’appelle elle aussi Rosèle Paléologue, cherche à reconstituer, pour un film, ce que fut le contexte social, sentimental et émotionnel de cette torrentielle passion saphique blessée, de portée historique. Il faudra, entre autres, dénicher le comédien trempé qui pourra jouer le fameux thaumaturge, cette épine au pied, cet insondable mystère masculin. Cela ne se fera pas sans de nouvelles et parfois douloureuses explosions émotionnelles. La compréhension et la perpétuation du drame ambivalent de l’amour peuvent-ils survivre aux changements d’époques?

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Tome 2: Édith et Atalante. Le tabellion Eutrope Tarbe, esprit systématique et peu impressionnable, juge en conscience que la Firme de Diffusion des Traditions Historiques Domaniales raconte l’histoire de la République Domaniale n’importe comment. Cette institution à péage fausse ouvertement le savoir collectif et ce, notamment, en ce qui concerne le rôle que jouèrent dans l’Histoire la Rainette Dulciane et sa suivante, la vicomtesse Rosèle Paléologue. Eutrope Tarbe se met à rectifier les choses dans de grandes conférences publiques et, ce faisant, il se fait tirer dessus à la carabine par des séides indéterminés. S’interpose alors la chasseuse Édith, célibataire endurcie et fonctionnaire intègre, qui deviendra vite sa garde du corps attitrée. On se lance alors dans une incroyable cavale terrestre, aérienne et maritime visant à protéger de la méthodologie froidement destructrice des historiens privés un précieux document historique, écrit du temps de la Révolution Domaniale par une noble chroniqueuse qui s’appelle, elle aussi, Édith. La tonique factionnaire et son protégé s’embarqueront sur la Rebuffeuse, un caboteur à voile et à vapeur à bord duquel le tabellion Tarbe ne trouvera rien de moins que le sens de son existence. Entraînée jusque dans la mystérieuse Île Arabesque, pour protéger le tabellion dont elle a la charge, la chasseuse Édith, pour sa part, fera, hors de toute attente, la connaissance de la débardeuse arabesquoise Atalante et, là, tout volera en éclats.

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Tome 3: Le Brelan d’Arc. Clio Tarbe, la timonière du caboteur la Rebuffeuse, va aider, le tabellion Eutrope Tarbe à résoudre le mystère historique ayant la plus grande importance émotionnelle pour tous les citoyens et citoyennes de la République Domaniale. La quatrième dame de compagnie de la Reinette Dulciane, la baronnette Cordula d’Arc, est une héroïne révolutionnaire révérée dont, pourtant, la trajectoire effective de vie reste obscure et mal documentée. Pour des raisons qui s’avéreront peu reluisantes, la Firme de Diffusion des Traditions Historiques Domaniales donne Cordula d’Arc comme morte sans progéniture, lors des premières journées de la Révolution Domaniale. Mais pourtant, une des actrices ayant joué dans les deux films historiques Le Thaumaturge et la Chronique d’Édith se nomme justement… Cordula d’Arc. Il est indubitable, pour le tabellion Tarbe, que cette actrice cinématographique est la dernière descendante de l’héroïne révolutionnaire dont la propagande privée a fait une icône inféconde. En retraçant le fatal brelan des descendant(e)s de la baronnette d’Arc, les historiens de la Rebuffeuse feront remonter à la surface les secrets historiques les plus émotionnellement chargés et les plus subversifs de toute l’histoire domaniale. C’est une chose que de dire l’histoire des hommes et des femmes, c’est une autre chose que de mieux comprendre qu’il n’y a pas que des hommes et des femmes dans l’Histoire…

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Paul Laurendeau (Ysengrimus), Le Cycle Domanial, tome 1: Le thaumaturge et le comédien ; tome 2: Édith et Atalante ; tome 3: Le Brelan d’Arc, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou PDF.

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Tu pourrais avoir des petits problèmes

Posted by Ysengrimus sur 3 juin 2016

Montreal

Il y a quatre-vingt dix ans pile-poil naissait Allen Ginsberg (1926-1997). Je veux le saluer du fond du cœur avec cette adaptation montréalaise de son poème new-yorkais,“You Might Get in Trouble” tiré du recueil Ego Confessions, 1974-1977):

TU POURRAIS AVOIR DES PETITS PROBLÈMES

En ouvrant une fenêtre d’autobus à Montréal,
Tu pourrais t’infliger une infection virale fatale.
Les bras écartés, juste devant la rue Berri,
Tu pourrais te ballonner une hernie.
En traversant la rue Ontario,
Tu pourrais trébucher dans un nid-de-poule vaste, ample, costaud.
Ou encore, tu pourrais te faire rouler sur la gueule par un taxi,
Dans la côte Saint-Denis.
Ce serait quand même quelque chose de magistral
Que d’agoniser, tragique, fatal,
Juste à côté
Du Carré Saint Louis,
Ventre-Saint-Gris.
Bon, bon, enfin, pas besoin de devenir aussi blême.
Le fait est qu’effectivement tu pourrais avoir des petits problèmes.

En labourant ton champ, dans le coin de Sainte Dorothée,
Ta charrue pourrait capoter
Et te tomber en plein sur une oreille.
Tu pourrais aussi te faire sectionner la susdite oreille
En arrêtant un toxicomane
Qui, avec un couteau brandi, titube, se pavane.
Ou tu pourrais mourir subitement, au milieu d’une conversation rageuse, assassine
Avec un des multiples chauffards de la rue Sainte-Catherine.
Ou encore, pendant que tu plaides ta cause perdue devant la Cour d’appel,
Quelque flingueur perfide pourrait te brûler la cervelle.

Il n’y a rien que tu puisses faire pour rester intégralement net.
En prenant des bains de glace et de neige,
Tu pourrais te pogner un de ces coups de frette.
L’épidémie de grippe-cochon est très en vogue en ce moment,
Enfin, d’après les autorités, évidemment.

(Tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète), 2013)

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