Le Carnet d'Ysengrimus

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Archive for octobre 2010

Le Québec occupé, soixante dix ans après sa conquête par l’Empire Britannique, dans le regard d’une bourgeoise montréalaise du temps (1832-1838)

Posted by Ysengrimus sur 15 octobre 2010

As empire rings its curtain down
This
British word
Sticks deep in native and colon
Like Arthur’s sword…

[Quand le rideau impérial tombe lourdement, ce mot de Britannique reste bien enfoncé dans le sein des naturels et des coloniaux tel l’épée du Roi Arthur…]

Seamus Heaney, poète d’Irlande du Nord et Prix Nobel de Littérature

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La France a connu une Occupation de quatre ans, suivie d’une tonitruante Libération. Nous, au Québec, bien, l’occupant s’est installé en 1760 et il n’est jamais reparti. Il nous a ratatiné géographiquement, outrepassé démographiquement, marginalisé socio-économiquement et il continue de nous servir ses petites courbettes veules, ses menus sourires fielleux, son faux calme trompeur, ses péréquations compte-goutteuses, son moralisme politique faux-cul et sa fichue rectitude conformiste mièvre, onctueuse et paralysante. Une occupation vieille de 250 ans, cela crée des particularités aussi diversifiées qu’incalculables. J’en propose ici un petit exemple historique particulièrement probant.

L’intégralité de la chronique que je vous synthétise ici est tirée du Tome 1 du Roman de Julie Papineau de Micheline Lachance (2001). Ce remarquable roman historique, copieux et solidement alimenté par un lot impressionnant de documents d’époque, nous donne à suivre la vie d’une bourgeoise canadienne-française, un peu plus de deux générations après la conquête de son pays par l’Empire Britannique. Matez-moi un peu ça, c’est singulièrement parlant. Tout commence par le traumatisme profond d’un quasi-fait-divers. Le 21 mai 1832, Madame Julie Papineau, née Bruneau (1795-1862), est témoin d’une fusillade de la foule montréalaise, par la milice anglaise. La voici soudain hantée par cet instant de violence autoritaire qui a donné, pour elle, à l’oppression subie par ses compatriotes une dimension tangible, concrète, perceptible, un visage douloureusement humain. Les nombreuses références faite par Madame Papineau au recours aux armes, dans sa correspondance et ailleurs, à partir de 1832, sont le résultat de ce fait historique cruel et inique parmi tant d’autres mais qui a la caractéristique essentielle d’être celui qu’elle a intimement vécu.

Les Habits Rouges britanniques dans leur subtile et délicate interaction avec l’hinterland colonial (ici à Boston au 18ième siècle)

Nous sommes en 1832. Ottawa (le village forestier de Bytown) n’existe pas encore en tant que capitale des Canadas et le pouvoir colonial britannique siège à Québec, ville de garnison à majorité anglaise. Un canadien, au 19ième siècle, c’est un francophone du Canada (les anglophones sont désignés les anglais) et un québécois, c’est juste un citadin de la ville de Québec, sans plus. À cette époque, les femmes ont, oh surprise, le droit de vote, malgré des pressions politiques pour le leur retirer, sous prétexte que les élections sont trop houleuses et disgracieuses. Les femmes du Bas-Canada ont donc de fait un droit de vote fort fragile car, en effet, de nombreux hommes, y compris le grand meneur canadien Louis-Joseph Papineau (contre le gré de sa femme), s’y opposent, jugeant que les canadiennes sont en réalité manipulées par leurs pères et leurs maris et ne s’intéressent pas vraiment à la politique. Le 21 mai 1832, Julie Papineau se rend donc à la Place d’Armes à Montréal pour aller voter, dans la circonscription du quartier ouest de Montréal. Elle est alors témoin d’une fusillade de la foule des électeurs d’un candidat de souche irlandaise du Parti Canadien, par la milice anglaise. Cela la heurte profondément, la révolte, et la pousse à embrasser plus étroitement les vues de son mari, Louis-Joseph Papineau (1786-1871), chef du Parti Canadien et orateur de la chambre (Président du Parlement), qui réclame rapidement une enquête au gouverneur Matthew Whitworth Aylmer (1775-1850) sur ce crime. Une épidémie de choléra s’abattant en plus sur Montréal à l’été 1832 oblige Julie Papineau et ses enfants à se réfugier, hors de cette ville de 27,000 habitants, chez son frère, le curé de Verchères, tandis que son mari reste en ville, pour encadrer l’intervention du Bureau d’Hygiène de Montréal contre l’épidémie. Le susdit curé de Verchères relaie alors à Julie les récriminations de l’évêque de Montréal, Monseigneur Jean-Jacques Lartigue (1777-1840), cousin de Papineau, dont l’évêché est maintenu par le gouverneur britannique sous la tutelle de l’archevêché de Québec comme représailles que ledit gouverneur fait subir au prélat, en conséquence des activités politiques de son remuant et subversif cousin. Les Papineau sont des anticléricaux et n’ont cure des plaintes de l’évêque. De plus Papineau appuie le bill des fabriques, projet de loi visant à obliger l’église à rendre compte du détail de ses avoirs financiers au parlement canadien, y compris les avoirs acquis suite à des contributions volontaires.

Les militaires ayant tiré sur la foule lors des événements du 21 mai 1832, notamment le Lieutenant-colonel Alexander-Fisher Mackintosh, sont élargis par le juge Jonathan Sewell (1766-1839) et la crédibilité du Gouverneur Aylmer aux yeux de la population canadienne en est fortement entamée. Ce Aylmer, c’est le militaire colonial type, maladroit en politique. Il a fourni de l’argent pour faire mettre une plaque sur la tombe du général français Louis-Joseph de Montcalm (1712-1759) sur les Plaines d’Abraham mais, lors de sa rencontre avec Julie, au cours d’une réception chez les Papineau, il a trouvé moyen de lui dire que c’était sa façon d’exprimer sa sympathie pour le peuple vaincu. Lors d’une autre rencontre avec le gouverneur, sur un quai du port de Montréal, Julie lui exprimera directement son désaccord avec la raideur militaire et le caractère biaisé de son style administratif. Solidement révoltée, depuis la fusillade dont elle garde le douloureux souvenir, elle propose à Papineau de la porter, elle, témoin à charge lors de l’enquête publique qu’il prépare sur cette fusillade de Montréal. Elle a tout vu et saura le dire. Papineau hésite à mettre sa femme, l’épouse du chef du Parti Canadien, dans une position si sensible. Il craint que cela fasse quand même un peu chiqué. Mais après consultation de ses principaux collaborateurs, il se ravise. Julie viendra à Québec témoigner sur la fusillade.

Automne 1832. À Québec, le vieux Palais Épiscopal, endommagé lors des bombardements de la Conquête de 1760, délabré, exigu, sert d’Hôtel du Parlement. L’enquête publique passionne tous le Bas-Canada et un public nombreux prend place dans le jubé de l’ancienne chapelle, pour y assister. L’enquête publique s’amorce sur la déposition du docteur Robert Nelson (1794-1873), ayant agi comme médecin légiste (coroner) au moment des événements ayant entraîné la mort violente de Pierre Billet, François Languedoc et Casimir Chauvin. Les témoins à décharge décrivent les ci devant rioters comme une masse déchaînée de canadiens et d’irlandais de basse classe. Quand Julie Papineau témoigne, le shérif de Montréal s’objecte en affirmant que la rue et le parlement ne sont pas un endroit pour une femme respectable. Pas achalée, comme on dit par ici, Julie décrit ce qu’elle a vu et surtout explique que, derrière la troupe des habits rouges se trouvait des manifestants loyalistes en civil, qui jetaient des pierres sur les électeurs sans que la milice n’intervienne. Ernest Hébert complète le tableau en exhibant son chapeau percé d’une balle et François-Marie-Thomas Chevalier de Lorimier (1803-1839) exhibe son parapluie cassé par une balle. Papineau dénonce la présence de corps d’armée sur des sites électoraux, en invoquant une jurisprudence du parlement britannique de 1741. Après son témoignage, Julie rentre à Montréal par bateau à vapeur. Papineau, homme public populaire et élégant, travaille à Québec, Julie réside à Montréal avec leurs enfants. Ils s’écrivent, en fait, bien plus souvent qu’ils ne se parlent. À la fin de l’année 1832, Papineau ne rentre pas au bercail pour le temps des fêtes et un doute jaloux s’installe en Julie. Rose-Amyot Plamondon, la cousine de Julie, jeune veuve attrayante et fraîche, dont Papineau gère les affaires par contrainte testamentaire, apparaît souvent sous la plume de Papineau. Julie est bien contrariée. Dans ce contexte triste et amer, elle apprend que sa petite fille Ézilda (1828-1894) est atteinte de nanisme.

Julie Papineau et sa fille Ézilda, en 1835. Portrait d’Antoine-Sébastien Plamondon (1804-1895)

Nous sommes maintenant en 1833. Les fêtes du jour de l’an sont sans joie pour Julie et elle ne répond plus aux lettres de Papineau, qu’elle soupçonne de rencontrer des femmes dans les cérémonies et les bals du palais du gouverneur, le château Saint Louis, à Québec. Mais, hanté par ses conflits politiques, Papineau ne fait rien de cela. Les députés qui doivent gagner leur vie –les parlementaires sont sans salaire- sont rentrés dans leurs comtés, sur leurs terres et Papineau craint que le gouverneur en profite pour faire passer en douce des lois iniques et impopulaires. Comme Lord Aylmer a déclaré que l’ordre britannique s’imposera à tout prix aux canadiens, le maire et les échevins de Québec, les députés patriotes et Papineau ne se présentent pas au palais du gouverneur pour les bals de fin d’année. C’est un boycott mutuel, s’accompagnant d’une sournoise et fielleuse guerre d’usure. La vie de Papineau à Québec est plus tendue et plus austère que Julie ne se l’imagine. Il revient, en mars 1833, à Montréal et prend alors, lui, la mesure de la tristesse de la vie de Julie, entre ses enfants malades et la frustration de constater que la garnison anglo-écossaise de Montréal a été renforcée. On décide de se rendre à Petite-Nation, la seigneurie des Papineau dans l’Outaouais, à l’embouchure de la rivière de la Petite Nation, se jetant dans la rivière des Outaouais. L’exploitation agricole et forestière est tenue par Denis-Benjamin Papineau (1789-1854), agent seigneurial, mais est toujours plus ou moins sous l’autorité de Joseph Papineau (1752-1841), le père de Papineau, qui l’a pourtant vendue audit Papineau, l’année du mariage de ce dernier avec Julie. Le mari de Julie est un seigneur bien modeste, son «manoir» est une maison rustique et Julie surnomme cet endroit la Butte à Maringouins. Mais l’été 1833, le premier passé en la seigneurie après la mort de sa belle-mère, sera doux et paisible pour Julie Papineau, seigneuresse de la Petite-Nation. Elle visitera, en compagnie de son beau-père, l’intégralité de ce domaine de 800 âmes, 200,000 arpents, deux rivières, neuf chutes, un moulin à scie, un moulin à farine, passé, au fil de l’Histoire, de François-Xavier de Montmorency Laval (1623-1708), aux prêtres du Séminaire de Québec, des prêtres du Séminaire de Québec à Joseph Papineau, puis, de Joseph Papineau à Louis-Joseph Papineau. C’est ensuite Louis-Joseph en personne qui emmène Julie à cheval lui montrer le site du manoir de pierre qu’il veut faire construire pour elle. Julie se demande alors si le chef du Parti Canadien n’envisage pas secrètement de se retirer en ses terres. Cela reste cependant bien improbable. À l’automne 1833, le couple retourne à Montréal. Leur ami, l’historien Jacques Viger (1787-1858), devenu maire de Montréal, rapporte à Papineau et au docteur Nelson que le gouverneur Aylmer et Monseigneur Lartigue ne s’entendent pas au sujet de l’instruction publique. Le gouverneur trouve que l’évêque joue le jeu de son cousin Papineau en encourageant des écoles qui, en utilisant Cicéron et Lamennais comme sujets d’étude, instillent l’esprit de révolte antimonarchique dans la jeunesse. Aylmer continue d’associer Papineau et Lartigue dans son esprit, malgré le fait que le premier constate que le second trahit, en réalité, la cause canadienne, en relayant docilement les vues du pouvoir anglais.

1834. Lors d’une joute foraine, un canadien ayant remporté un porcelet, se fait tabasser et tuer par des soldats anglais ivres. Le Lieutenant-colonel Alexander-Fisher Mackintosh est décoré par le roi d’Angleterre et Papineau, qui ne veut plus perdre son temps avec les lampistes du pouvoir colonial, commence à établir la liste de ses doléances politiques fondamentales. Dans le traîneau équestre les amenant à Québec, Papineau, Jacques Viger  et Louis-Hippolyte Lafontaine (1807-1864) discutent de ce cahier de doléances en préparation, qui passera à l’Histoire sous le nom de Quatre-vingt-douze résolutions. Les canadiens représentent les quatre cinquièmes de la population de 600,000 âmes de la colonie et n’ont que 47 postes de fonction publique sur 194. On parle aussi de la création d’une Banque du Peuple et l’idée de la possibilité d’une insurrection populaire fait son chemin. Papineau n’aime pas trop ces deux idées. En chambre, quand les résolutions de Papineau sont discutées, ses partisans et lui se font comparer à Danton et à Robespierre pour la saveur républicaine, française et anti-loyaliste de leur démarche. Les résolutions sont votées par la chambre, au grand dam du Parti Tory. Le style militariste de l’administration Aylmer y est notamment vertement critiqué et cela réjouit Julie Papineau. Pour ne rien arranger de l’image négative du gouverneur, à l’hiver 1834, une portion historique du palais qu’il occupe à Québec, le Château Saint Louis, passe au feu. Julie, pendant ce temps, accouche de la petite Azélie (1834-1869). Papineau, pour aider Julie dans son allaitement, va lui chercher une vache à Petite-Nation. Le 24 juin 1834 est mis en branle pour la toute première fois une invention de Ludger Duvernay (1799-1852) vouée à une longue postérité: la fête nationale des canadien-français. S’inspirant du fameux 17 mars des irlandais, Duvernay veut donner aux canadiens un héro «social»: Jean le Baptiste. Le jour de la fête, Julie est approchée par des animatrices de bonnes œuvres ayant déjà reçu de l’argent du gouverneur et de l’évêque. Elles prient Julie d’intercéder, en faveur de leurs œuvres, auprès du chef du Parti Canadien, son mari. Mais Julie sait que Papineau ne croit pas en la philanthropie et juge que la libération sociale est la meilleure façon de conjurer la pauvreté. Aussi, Julie s’esquive. Ambiance d’euphorie patriote. Au repas en plein air, Julie dira explicitement que la situation s’aggrave pour les droits des canadiens et qu’il faudra un jour recourir à la violence. Papineau, de retour de Québec, la gronde un peu d’être si explicite. À l’automne 1834, des incidents, dont certains mortels, ont lieu cependant avant les élections qui donnent 77 sièges sur 88 au Parti Canadien. Julie, qui rencontre l’évêque Lartigue, pour la dispense matrimoniale d’une de ses nièces qui s’apprête à marier un anglo-protestant, lui reproche son apathie devant le pouvoir anglais et son manque de solidarité pour le peuple canadien. Elle mentionne aussi au prélat que la possibilité existe que le peuple canadien en arrive aux affrontements armés.

1835. Les émeutes anglaises anti-patriotes s’intensifient à Montréal. De la parenté de Maska (ancien nom de la ville de Saint-Hyacinthe), la famille Dessaulles, propose à Julie d’aller s’installer chez eux avec ses enfants dont le nouveau bébé, pour être plus proche de ses deux fils, pensionnaires chez les sulpiciens, Amédée Papineau (1819-1903) et Lactance Papineau (1822-1862). Julie hésite, elle ne veut pas avoir l’air de fuir Montréal. Archibald Acheson, comte de Gosford (1776-1849) succède à Lord Aylmer comme Gouverneur Général de l’Amérique du Nord Britannique et Lieutenant Gouverneur du Bas-Canada. Il lui a été interdit, explicitement et directement par le roi d’Angleterre, de rendre le Conseil Législatif (une sorte de sénat colonial) électif, de rendre la chambre canadienne décisionnelle sur le budget ou de concéder de nouvelles terres de la couronne aux canadiens. Le nouveau gouverneur doit être conciliant sans oublier que le Canada est un pays conquis. Lord Aylmer quitte le Canada en laissant un parlement qui refuse de voter un budget qu’il ne contrôle pas, l’a accusé d’avoir favorisé la diffusion du choléra en cédant devant les marchands anglais et d’avoir toléré le meurtre de canadiens en ne punissant pas les officiers meurtriers de la fusillade de Montréal. Son successeur, Gosford, le méprise et Aylmer sait que rien n’est réglé. Lord Gosford organise une fête champêtre au Bois de Coulonge à Québec pour prendre contact avec les députés canadiens. Julie y accompagne Papineau et y revoit un de ses anciens amoureux québécois, Marc-Pascal de Sales Laterrière (1792-1872), seigneur des Éboulements, député du Parti Canadien et membre du Conseil Législatif, satellisé au gouverneur. Entre le montréalais Papineau et le québécois Laterrière un débat acrimonieux éclate. Faut-il reconnaître une nouvelle commission d’enquête que le gouverneur s’apprête à mettre en place. Papineau, l‘intransigeant, pense que non. Laterrière, le conciliant, pense que oui. Julie change le sujet de la conversation pour éviter que le ton ne monte entre les deux hommes. Mais la contradiction politique mise en place ne lui échappe pas. Tant et tant que Julie se méfie vite du nouveau gouverneur. Elle trouve qu’il fait trop de concessions trop vite aux canadiens. Elle craint un piège politique. Le Gouverneur Gosford force les personnages du gouvernement les plus anti-canadiens à démissionner, abolit les sinécures (sortes de postes administratifs coloniaux parasitaires), restreint les cumuls de charges, donne préséance à la langue française en chambre. Même Papineau semble amadoué. Il n’appuie pas ouvertement la commission d’enquête du gouverneur mais autorise ses hommes à y participer sur une base individuelle.

1836. Julie Papineau semble être la seule à ne pas faire confiance au nouveau gouverneur. Elle décide d’écrire à Papineau pour lui signaler sa méfiance patriote. Suite aux apparentes mollesses pro-canadiennes de ce nouveau gouverneur de la colonie, les troubles anti-canadiens font rage à Montréal et Julie est agressée par des voyous anglophones. Papineau et Wolfred Nelson (1791-1863), frère du docteur Robert Nelson, rencontrent le nouveau gouverneur pour lui signaler la montée des troubles. Celui-ci se contente d’affirmer qu’il a officiellement dissous le British Rifle Corps, pépinière de tous les carabiniers volontaires anti-canadiens de Montréal. Dans les faits, le journaliste tory Adam Thom (1802-1890), leur meneur, a tout simplement renommé son commando factieux The Doric Club et celui-ci parade dans Montréal en brandissant des manches de haches, en faisant éclater des pétards et en criant À bas ces chiens de Français. Papineau exhorte Julie de se replier sur Maska mais elle refuse toujours, n’acceptant pas de se défiler comme une coupable dans son propre pays. Elle passe l’anniversaire de ses quarante ans en compagnie du couple Viger dans une ambiance de terreur urbaine. Des loyalistes ont en plus trahi le gouverneur en publiant les ordres secrets qu’il tient du roi d’Angleterre au sujet des concessions fondamentales à ne pas faire aux canadiens. Aucun des deux partis ne tient désormais ce nouvel administrateur colonial pour crédible. Les anglais le trouvent trop conciliant. Les canadiens jugent qu’il concède des miettes mais reste rigide sur l’essentiel. Cet été là, Julie participe, en compagnie de Papineau, à l’inauguration du tout premier tronçon de voie ferré reliant Laprairie à Saint Jean, sur la rive sud du fleuve Saint Laurent. La locomotive Dorchester de la Champlain & Saint Lawrence Railroad Company parcours les vingt-trois kilomètres reliant les deux communes en moins d’une heure, à la grande joie de Peter McGill (1789-1860), principal actionnaire de la compagnie de chemin de fer. Le tout a lieu en présence du gouverneur, de l’évêque et d’un certain nombre d’hommes d’affaires montréalais dont John Molson (1763-1836), brasseur de bière et armateur maritime bien connu, dont l’entreprise a fabriqué les wagons du train. L’écossais Peter McGill, proche du Doric Club, en veut au gouverneur de serrer la vis à tous ces éléments trublions anglais et le gouverneur en vient carrément à craindre pour sa vie et la vie de Papineau.

1837. La Banque du Peuple est fondée et les assignats sont même à l’effigie de Papineau. Mais le Colonial Office de Londres a rejeté les Quatre-vingt-douze Résolutions du Parti Canadien en affirmant qu’il ne veut pas d’une république en Canada. Ils y ont substitué les dix Résolutions Russell qui, entre autres, interdisent l’octroi de nouvelles terres aux Canadiens. L’entourage politique de Papineau décide de lancer un boycott des produits anglais. On envisage même de s’inspirer du Boston Tea Party, mais les patriotes sont divisés sur la question de savoir si Brother Jonathan (personnage symbole des USA, ancêtre de l’Oncle Sam) les soutiendra dans leur lutte. Le Montreal Herald encourage les tireurs à la carabine à utiliser une statue de plâtre représentant Papineau dans un concours de tir tenu à Montréal. Julie Papineau observe que de jeunes patriotes, aussi exaltés que le Doric Club, se coalisent en milice et elle ne veut pas que son fils Amédée se joigne à leur action. Elle prie son beau-père d’amener le jeune homme de moins de vingt ans avec lui à Petite-Nation. En route vers l’Outaouais, Amédée Papineau et son grand-père rencontrent un squatter canadien qui leur explique l’escroquerie que lui et ses semblables subissent. Ils se font promettre une terre mais ne parviennent pas à en obtenir les droits de propriété. Ils s’installent, défrichent et, quand la terre est bien propre, le grand propriétaire terrien se manifeste et les exproprie, prenant la terre en main à son avantage exclusif. Il semble bien que les tout nouveaux Eastern Townships (Cantons de l’Est) se développent en ce moment ainsi. Amédée Papineau est outré. Les nouvelles Résolutions Russell n’autorisent l’accès à la terre nouvelle qu’aux immigrants de souche britannique, instaurant ainsi un apartheid colonial insidieusement ethnocidaire. Le voyage à Petite-Nation sera aussi, pour le fils Papineau, un moyen de prendre la mesure de la pauvreté des censitaires, de la misère noire associée aux rigueurs du climat et à l’indigence des vieilles terres. La pauvreté est si profonde que Joseph Papineau écrit à son fils pour lui expliquer que le boycott des produits anglais qu’il préconise ne concernera que les bourgeois de la ville. Les cultivateurs, qui ne possèdent que les hardes qu’ils ont sur le dos, n’ont pas lu les gazettes et n’ont, de toute façon, pas les moyens de boycotter quoi que ce soit. Les luttes nationales sont un privilège de classe, un luxe bourgeois. Pas de surprise à cela. Les bourgeoises, justement, ne ratent pas leur coup pour le boycott des produits anglais, produits textiles notamment. Adèle Lafontaine fait sensation quand elle se présente au Cercle Patriotique des Dames Montréalaises intégralement vêtue d’étoffe du pays jusqu’aux gants, en coton de Louisiane de contrebande. Les cercles de femmes patriotes sont très actifs pour relayer le mot d’ordre de Papineau de boycott des produits anglais et de protectionnisme économique canadien. La chose est ardue, vu que l’intégralité de l’Empire est en pleine crise économique. Amédée et Lactance Papineau, de retour à Montréal pour les vacances, s’interpellent désormais citoyen, narguent un capitaine de milice lisant publiquement une procuration du gouverneur, chantent La Marseillaise en public et adhérent au cercle des Fils de la Liberté (inspirés des Sons of Liberty de la révolution américaine et pendant canadien du Doric Club), formé de jeunes médecins, clercs de notaires et commis de banques désœuvrés par la crise économique et exacerbés par les provocations militaires du Gouverneur Gosford. Toujours prisonnier de son paradoxe de concessions, ce dernier est copieusement haï des deux groupes de jeunes hommes. Les Fils de la Liberté s’entraînent à la boxe, au tir à la carabine et participent à des bagarres avec les anglais. Julie voit ses fils revenir de bagarres en ville et Papineau revenir d’Assemblées où on hisse côte à côte le drapeau américain et le drapeau des Patriotes (que la réflexion gagnerait d’ailleurs passablement à comparer visuellement au drapeau de la République d’Irlande).

Le drapeau des Patriotes canadiens-français

Le drapeau de la République d’Irlande

Julie sent que l’ambiance est à la guerre civile et elle n’aime pas ça. Au Château Saint Louis, ce sont successivement des marchands anglais montréalais exacerbés puis Sir John Colborne (1778-1863), commandant en chef des forces militaires de l’Amérique du Nord britannique, qui viennent relancer le Gouverneur Gosford et lui reprocher sa trop grande indulgence envers les canadiens. Sa vaste tentative d’amadouer les chefs patriotes en les appelant à des fonctions gouvernementales est, de plus, rejetée par le Colonial Office de Londres. La toute nouvelle reine Victoria (1819-1901) propose de suspendre l’application des Résolutions Russell en échange d’un vote du budget par les parlementaires canadiens. Gosford sait bien que les patriotes ne mordront jamais à un appât aussi grossier. Pour compléter la catastrophe diplomatique, Papineau nie, par écrit, inviter les canadiens à la sédition par les Quatre-vingt-douze Résolutions. Observant que Papineau participe à de vastes assemblées publiques qu’il juge, elles aussi, séditieuses, Gosford décide donc de le destituer. L’échec politique de cet administrateur colonial, conciliant et mal compris de Londres, est total.

En août 1837, Papineau quitte Julie pour se rendre à Québec pour une session de crise. Il porte un habit de voyage en drap de Manchester, enfreignant ainsi sa propre consigne de boycott des textiles anglais, Julie lui en fait le remarque, il se choque mais ne change pas d’habit. Julie apprend ensuite par son frère, le curé de Verchères, que Monseigneur Lartigue vient de resserrer les consignes anti-séditieuses de l’église, imposant notamment qu’on refuse l’absolution aux paroissiens qui confessent des actes de sédition ou de contrebande. Le curé de Verchères panique pas mal. Il craint de finir coupé de ses ouailles, qui sont tous patriotes. En partance pour ses terres de l’Outaouais, Julie fait un détour chez l’évêque et nie que les canadiens fassent quoi que ce soit d’illégal. Celui-ci cherche à la démonter en lui parlant des Fils de la Liberté, dont le fils de Julie, Amédée, fait partie, paradant devant l’évêché et se pratiquant au tir à la carabine dans une clairière avoisinante, la Côte à Baron. Julie ne se démonte pas et donne ces pratiques de son fils et de ses acolytes comme un pur et simple acte d’autodéfense. Elle va ensuite participer au mariage d’Honorine Papineau, sa nièce, sur les terres de Petite-Nation et fait face comme une tigresse aux remontrances que les membres de la famille Papineau ont envie de formuler à l’égard des politiques tranchées de leur illustre frère. Ce dernier revient à Montréal après la session la plus courte de l’histoire du Bas-Canada. Les députés canadiens, majoritairement vêtus en étoffe du pays, ont affirmé que l’incapacité du gouverneur de tenir ne fut-ce que ses promesses cosmétiques de nomination d’officiels canadiens (le Colonial Office lui ayant refusé ces nominations) prouvait que la réconciliation n’aurait pas lieu. Le gouverneur n’obtenant rien de cette chambre a vite prorogé la session.

Septembre 1837. Papineau reconduit son fils Lactance au séminaire de Maska. Voyage strictement privé. Les mascoutains ne l’entendent cependant pas de cette oreille. Ils pavoisent les rues et reçoivent le chef canadien avec kermesse et fanfare. Malencontreusement, Sir John Colborne, se rendant dans les Cantons de l’Est pour y lever des volontaires, passe le même jour par le même village. Il constate cette euphorie populaire envers Papineau et en subit même les contrecoups vexatoires, puisqu’il se fait chahuter devant son auberge par des bandes de trublions canadiens. Papineau n’aime pas qu’on provoque le commandant militaire anglais et sermonne les meneurs de ces charivaris nocturnes. Papineau prend la mesure de l’exaltation populaire et il confie à Julie qu’il craint maintenant qu’elle ne serve qu’à légitimer la terrible répression militaire dont les anglais sont capables. Il se rend ensuite à Saint Charles pour le rassemblement populaire auquel il est convoqué, dans une redingote en toile du pays, cette fois-ci. Devant une assemblée en plein air de six mille personnes, dont son fils Amédée qu’il aperçoit pour la première fois armé et embrigadé par les Fils de la Liberté, Papineau appelle au strict boycott économique et dénonce le recours à la violence. Mais Wolfred Nelson et d’autres orateurs disent que le temps est venu de fabriquer des balles avec des cuillères d’étain et de combattre. La foule appuie les appels insurrectionnels et n’approuve pas la ligne conciliante de Papineau. Quand Sir John Colborne se fait rapporter ces événements par ses mouchards, l’amalgame se fait vite dans son esprit entre Papineau et Nelson, entre le modéré et l’extrémiste. Colborne retourne voir le gouverneur et défend l’idée de l’existence d’une situation pré-insurrectionnelle. Il veut aussi faire fermer la Banque du Peuple, qu’il accuse d’être une caisse servant à financer l’insurrection en préparation. Le gouverneur commence graduellement à embrasser les vues du commandant militaire. Celui-ci fomente en fait un coup factieux. Il réunit les personnages du Doric Club autour de lui et ces agitateurs s’activent pour faire croire que les canadiens sont sur le point de prendre massivement les armes.

Novembre 1837. Des affrontements entre le Doric Club et les Fils de la Liberté sur la Place d’Armes à Montréal se terminent Rue Bonsecours par le sac de la maison de Papineau. L’armée coloniale britannique laisse des loyalistes en civil faire le charivari chez le chef canadien sans intervenir. Papineau voudrait que Julie fuie avec les enfants, mais elle reste. Le lendemain, les amis de Papineau se rendent dans sa maison saccagée pour lui signaler que le Gouverneur Gosford a émis un mandat d’arrêt contre lui. Si un soulèvement a lieu, en coordination avec les alliés anglophones du Haut-Canada, eux aussi insurgés contre le pouvoir colonial, rien ne sera possible avant les glaces. Comme les factieux de Colborne se joignent plus intimement aux troupes régulières, Papineau risque d’être appréhendé bien avant, et jugé, et pendu peut-être. Julie n’aime pas cela et le somme de quitter Montréal, tandis qu’elle restera temporairement. Papineau part pour une destination inconnue, tandis que Julie prend la route du presbytère de Verchères avec son bébé. Ses autres enfants sont à Maska ou s’y rendront. Amédée, recherché comme milicien patriote, devra aussi se cacher. Le lendemain, Julie est amenée par son neveu jusqu’à la Pointe-aux-Trembles. On lui signale que Papineau a pris le vapeur sans encombre mais elle ne peut pas passer car les soldats anglais fouillent tout le monde à la recherche de patriotes censés les avoir attaqué par centaines à Chambly (selon la propagande de Colborne), quand en fait une poignée de volontaires avec des fusils de chasse et des fourches ont simplement libéré deux notables que des dragons anglais venaient d’appréhender et d’enchainer. Julie avec son bébé et son neveu traverse le fleuve vers Verchères sur le radeau de traverse d’un passeur. Amédée vient la rejoindre chez le curé de Verchères, le lendemain. Les Fils de la Liberté sont en déroute. Certains d’entre eux prennent le bord des États-Unis. Édouard Raymond Fabre (1799-1854) vient annoncer à Julie et au curé de Verchères que Papineau est à Saint-Denis avec ses principaux collaborateurs et qu’il aurait mis en place un gouvernement provisoire. Julie supplie Fabre de dire à Papineau de ne jamais se rendre au gouverneur car il risque la pendaison. De nombreux parlementaires canadiens ont déjà été écroués pour haute trahison. Le 23 novembre 1837, les anglais attaquent les patriotes à Saint Denis et subissent une étonnante défaite. Le 25 novembre, les soldats de Colborne massacrent les patriotes à Saint Charles.

Décembre 1837. Une immense chasse à l’homme est organisée dans tout le Bas-Canada. Papineau passe au Manoir Dessaulles à Maska, se déguise puis disparaît dans la nature. Julie, toujours à Verchères, ne sait pas où est Papineau. Fait rarissime au Canada, la tête à Papineau (c’est de là que vient la fameuse expression québécoise) est mise à prix pour mille livres (quatre mille dollars du temps, une fortune). Julie fait une sorte de dépression nerveuse et ne quitte plus sa chambre. Marie Douville, la bonne du curé de Verchères, lui apporte subrepticement les nouvelles des morts et des écroués d’avant et d’après la bataille de Saint Denis. Marie finit par avouer à Julie que George-Étienne Cartier (1814-1873) est dans le coin et qu’il a vu Papineau à Saint Denis, avant la bataille. Julie se rend avec la bonne du curé auprès du jeune juriste patriote, qui se cache dans un hangar de ferme. Il lui apprend que Papineau a fui avant la bataille de Saint-Denis, probablement parce que le docteur Wolfred Nelson voulait lui épargner de voir le feu. Julie rentre chez elle et s’alite car cette promenade hivernale lui a donné la fièvre. Après avoir laissé entendre qu’elle s’était fait tirer le portrait avec un diadème pour essayer de singer la Princesse Victoria, les journaux légitimistes annoncent subitement que Julie Papineau est morte, d’une fièvre cérébrale, à Verchères. Lactance Papineau voit la chose dans un journal à Maska et veut en avoir le cœur net. Il se rend à Verchères à cheval avec son cousin. Cela force les deux jeunes hommes à traverser le site de la défaite de Saint Charles où un vieillard leur raconte le tragique et inégal engagement. Ils passent ensuite à Saint Denis. Les anglais sont revenus après la victoire patriote et ils ont incendié le village. Le village est maintenant peuplé de sentinelles anglaises et de citadins apeurés. L’aubergiste leur apprend que Wolfred Nelson a été capturé dans un bois des Cantons de l’Est. La population du village en veut à Papineau pour le brutal retour de la garnison anglaise. Lactance et son cousin finissent par arriver à Verchères. Ils portent, pour Julie, une lettre reçue pour elle chez la veuve Dessaulles à Maska et qui n’a pas été décachetée. Les nouvelles sont bonnes. Papineau s’est réfugié à Swanton (Vermont). Il n’a pas fui mais a été sommé de se retirer avant la bataille, par le docteur Wolfred Nelson. Amédée est passé aux États-Unis aussi. Julie se sent beaucoup mieux. Elle lit la lettre de Papineau dont l’analyse politique des manœuvres factieuses de Gosford et Colborne se résume comme suit : Tu le sais comme moi, les anglais n’avaient qu’un but: nous amener à la violence pour pouvoir abolir nos droits. Ils ont réussi. Papineau s’est foulé une cheville et a failli se noyer dans la rivière Missisquoi, après avoir fui Maska mais il a pu passer la frontière, sans que les douaniers anglais ne le reconnaissent sous sa barbe de plusieurs jours et ses habits du pays.

1838. Amédée est avec Papineau. Ils circulent entre Saratoga (New York), Albany (New York) et Burlington (Vermont) sous le faux nom de Fournier. Julie reçoit des lettres d’eux régulièrement et se prépare à partir pour les États-Unis les rejoindre. Au printemps, elle rentre à Montréal, pour trouver la maison de la rue Bonsecours de nouveau saccagée, cette fois-ci par les perquisitions de l’occupant, et sur le sol, une lettre du docteur Robert Nelson lui annonçant qu’il est en prison alors qu’il n’a rien fait d’autre que de soigner les malades. Il sera éventuellement relâché et partira aussi pour les États-Unis. Plus tard, Julie revoit Henriette Chevalier de Lorimier qui lui annonce en serrant un bébé sur son sein que son mari a fui à Plattsburgh (New York) après la bataille de Saint Eustache. Lui et Robert Nelson seraient à préparer, avec des alliés américains, une invasion républicaine du Canada (qui, faut-il le dire, sera un échec). Nelson se serait autoproclamé président de la république à venir et serait en brouille avec Papineau. Henriette raconte la bataille de Saint Eustache à Julie, mentionnant l’incendie de l’église, le meurtre du Docteur Jean-Olivier Chénier (1806-1837) et les femmes déshabillées et violées par les volontaires des milices de Colborne. Julie rencontre ensuite Marguerite Viger, dont le mari, le maire de Montréal Jacques Viger, vient de subitement virer loyaliste. C’est la prise de bec entre les deux femmes. Dans les jours qui suivent, Julie se rend à la prison du Pied-du-Courant à Montréal (siège de l’actuel musée de la Prison des Patriotes) et y revoit Wolfred Nelson, qui ne la rassure pas au sujet des motivations de la fuite de Papineau. Elle va faire ses adieux à Maska à ses enfants Lactance, Ézilda et Gustave, emporte son tout petit bébé, Azélie, et prend la route de l’exil. Le premier juin 1838, elle arrive aux États-Unis, ce grand pays dont le peuple a su se prendre en main. Bientôt elle sera de nouveau avec Papineau.

Et l’histoire continuera… Ambiance peu commune, vous ne me direz pas… Oui, oui, demandez aux irlandais, ils vous le diront, c’est comme ça, vivre dans un pays occupé depuis des générations. Éventuellement, bien, les virulences s’atténuent, mais, en toute proportionnalité historique, rien ne change vraiment, rien ne guérit complètement. Cela s’ajuste, s’alanguit et s’avachit, simplement. Cela repose tout en perdurant, en percolant. Le vieux mots des historiens de mon enfance tient toujours: voyons à nous souvenir de nos patriotes. Ils ont encore énormément à nous apprendre sur la teneur de classe des faits socio-historiques profonds qui nous gouvernent encore et toujours.

Source: LACHANCE, Micheline (2001), le roman de Julie Papineau, tome 1, la tourmente, Québec Amérique, collection QA Compact, 519 p.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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GILLES VIGNEAULT sera toujours avec nous, vu que nous le continuons (intervention à la Jean de Meung)

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2010

On fabrique des chaises, on sait pas qui va s’assoir dedans…
Gilles Vigneault

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Notre affaire débute vers 1230. Cette année là, Guillaume de Lorris (1200-1238) laisse inachevé LE ROMAN DE LA ROSE, long poème lyrique, allégorique, courtois et onirique d’un peu plus de 4,000 vers. Environ une génération plus tard, vers 1275, Jean de Meung (1240-1305) vient coller un peu moins de 18,000 vers à la suite du poème de départ, transformant l’œuvre initiale en un simple prélude de l’œuvre achevée, la retournant éventuellement, pour le ton et les idées, comme une fumante crêpe. Ajouter une suite à un texte initialement autonome, le complétant et l’altérant, c’est faire une intervention à la Jean de Meung. Le premier paragraphe du présent poème a été écrit au siècle dernier par notre grand poète et chansonnier national, Gilles Vigneault (né en 1928 – auteur, entre autres, des recueil de poésie Étraves et Balises). Mon intervention à la Jean de Meung forme le second paragraphe du poème de Gilles Vigneault LA MUSIQUE (dont les quatorze premiers vers sont parus initialement, en citation d’exergue et sans titre, dans le recueil de chansons Tam ti delam, Éditions de l’Arc, 1967, p. 7 – Vigneault avait l’habitude, en spectacle, d’y joindre les cinq derniers vers, soit à partir de Or, chaque fois que la musique…). Mais surtout mon intervention à la Jean de Meung se fait, sans cependant, ici, rallonger à l’excès. Qui nous enverra le troisième tableau de cette tapisserie sans fin?

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LA MUSIQUE

Moi, quand j’ai connu la musique,
J’avais dans les cinq ou six ans.
Elle était en habits rustiques.
Elle avait le soulier dansant.
Était venu avec les gens
Et traversé les Atlantiques
Connu les pluies, connu les vents
Et découvert les Amériques.
Battu les quais, battu les ponts,
Et n’avait pas perdu son nom
S’appelait encor Rigodon,
Quadrille et Gigue et Cotillon.
Moi, quand j’ai connu la musique,
Elle était vêtue en violon.
Or, chaque fois que le violon
Retrouve le parler rustique
J’écoute alors, sans accorder,
Sans battre des mains ni des pieds…
Comme on fait quand c’est la musique.

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Moi, quand j’ai connu la musique,
J’avais dans les quinze ou seize ans.
Elle avait la hanche érotique.
Elle portait des bas brillants.
Jaillissait des corps trépidants
Comme une puissance électrique
Sur les planchers lisses et luisants
Des grands dancings de l’Amérique.
Elle était née Révolte et Bruit
Et n’avait pas perdu ce rôle.
S’appelait encor Jazz, Country,
Rythm’n Blues et Rock n’roll.
Moi, quand j’ai connu la musique,
C’était la guitare électrique.
Or, chaque fois qu’en trois accords
Crie cette fée psychédélique,
Ébloui, je l’écoute encor,
Sans faire remuer mon corps…
Comme on fait quand c’est la musique.

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Gilles Vigneault (né en 1928) sera toujours avec nous

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Paru aussi dans Écouter, lire, penser

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