Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for février 2011

Mon pauvre ROC… allons, allons, causons ET drapeau du Canada ET drapeau du Québec…

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2011

feuille-derable-noire

Le gros voisin d’en face est accouru, armé, grossier, étranger, pour abattre mon fils…

Félix Leclerc, l’Alouette en colère (1973)

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Bon, pour le bénéfice de mes lecteurs du jardin-monde, le ROC c’est le Rest Of Canada… le “reste du Canada”, donc le Canada hors-Québec, le Canada anglophone. Noter que les gens du ROC, notamment leurs journalistes, utilisent sans complexe l’expression ROC, sauf qu’il y a parfois confusion avec THE ROCK (Le Rocher), formulation géographico-ironique désignant spécifiquement la province insulaire (anglophone) de Terre-Neuve (Newfoundland). Moi, perso, j’ai vécu vingt ans dans le ROC et je pourrais vous en cacasser ad infinitum. Par exemple… euh… ont-ils un complexe d’infériorité face aux USA? C’est pas si clair que ça. Un souci virulent de démarcation là, oh, ça, ils ont, indubitablement… Je me souviens de deux intellos de Toronto qui pestaient entre eux de l’accent “américain” que prenaient, en anglais évidemment, leurs enfants devant la console vidéo, et cela les mettait en beau fusil. Ils se citaient l’un à l’autre des exemples en bougonnant. Et n’allez pas nommer la lettre Z, ZEE (à la ricaine) plutôt que ZED. Ils vous corrigeront aussi sec, et si vous prétendez l’avoir entendu partout, ce ZEE tabou, ils vous feront la gueule en prime… On touche pas au nom de la lettre Z dans le ROC. Chacun son sens des enjeux culturels cruciaux, me direz-vous. Eh ben voilà, c’est comme ça… Enfin, le ROC face aux USA, on pourrait effectivement en causer longtemps. Ça me rappelle d’ailleurs cette fameuse ligne de l’ancien premier ministre canadien Pierre-Ëliott Trudeau (1919-2000): «Être voisin des américains, c’est comme être couché dans un lit avec un éléphant. Il est là, c’est un éléphant. Il est pas méchant. Mais vous, il reste que vous êtes couchés dans un lit avec un éléphant… Alors vous restez prudent, vous dormez prudent…» (je glose de mémoire). Il n’a pas du rêver le Canada bien fort cette nuit là, le PET! Bref, pour faire simple sur tout ceci, quand on dit à des non-canadiens que Superman, le basketball, le sonar, le kérosène, le téléphone, la fermeture-éclair, Mack Sennett, Donald Sutherland, William Shatner, James Cameron, Jim Carey, Brian Adams, Leonard Cohen, Oscar Peterson et Erving Goffman, sont anglo-canadiens, ils nous rétorquent, hilares: “vous êtes comme les russes, vous voulez avoir tout inventé!”… Pas gentil ça, pas… pas compatissant… Le fait est que le pauvre ROC se fait tout piquer par l’absorbatron US. Il y a de quoi complexer par moments, et je dois dire que, moi, sans trop d’effort, je compatis. C’est que quand on me pompe Jos Montferrand et qu’on le transforme en Big Joe Mufferaw, ça m’enquiquine aussi, quelque part, ça m’assimile et ça me crispe… Oui, il faut le dire, c’en est parfois à hurler de rire, cette canado-américanité dévalisée du ROC. Évoquant justement ce fait cruel sur un mode bouffon, il y a le marrant petit film CANADIAN BACON (1995) de nul autre que Michael Moore, un frontalier américain nordiste qui connaît bien son voisin des abords des Grands Lacs. Dans cette pochade de jeunesse de Moore, mettant en vedette le canadien (!) John Candy, les États-Unis jugent en conscience que l’infiltration-conspiration canadienne, dans leur pays, par les William Shatner, Peter Jenning, Paul Anka, etc a assez duré et légitime une invasion du Canada. Et ils la font. Des cocasses cherchent alors à contrer le drame mais en fait le compliquent. Hurlant. Bref, pour dériver tout doucement vers mon sujet du jour, disons qu’il n’est pas étonnant que, dans le ROC, le long de la frontière avec nos voisins du sud, il y ait d’immenses drapeaux canadiens plantés tout partout. Il ne s’agit pas vraiment de pavoiser, mais bel et bien de délimiter, de circonscrire, de poser ses marques, et d’asserter sa différence… Tout ceci serait bien rigolo et marrant au demeurant, si le ROC, pour se décomplexer de l’ombre que lui fait tant les USA, mais surtout, plus sérieusement, plus tragiquement, pour perpétuer, en vrai couillon qu’il est, la oiseuse propagande imposée par ses ancêtres coloniaux loyalistes, ne se lançait pas dans une grande entreprise d’occultation du fait français au Canada dont, justement, la fiche descriptive du ci-devant CANADA FLAG DAY (qu’est le 15 février) donne un exemple criant, parmi cent mille autres. Matez-moi un peu ce que ça donne, quand le ROC se décide à exister un peu par lui-même et à faire mousser sans complexe sa toute petite, petite, petite vexillologie.

TRADUCTION: LE CANADA CÉLÈBRE LE JOUR DU DRAPEAU

1- 1621 – Traduction: Le Drapeau de l’union royale [britannique – Y.] appelé communément UNION JACK flotta pour la première fois sur le Canada en 1621. Commentaire d’Ysengrimus : Ceci est un mensonge aussi brutal que frontal. Je ne comprends absolument pas ce que cette date de 1621 est censée prétendre signifier. Les pilgrims du Mayflower sont arrivés à Plymouth, Massachusetts, en 1620 et ont rendu leur fameuse action de grâce (Thanksgiving) en compagnie des aborigènes, justement en 1621. Ils firent sans doute flotter un drapeau du Royaume-Uni vers cette époque (pas l’UNION JACK moderne, en tout cas, qui date, lui, de 1801). Mais la notion même de «Canada» n’était même pas formulée à cette date et, en 1621 ou ultérieurement, le Massachusetts ne fit jamais partie dudit Dominion du Canada. Inutile d’ajouter, l’œil humide et le vibrato dans la voix, que cette date inepte de 1621 occulte totalement la fondation des postes français de la vallée du Saint-Laurent, notamment Tadoussac (fondé en 1599), et Québec (fondé en 1608) où flottèrent indiscutablement les drapeaux blanc et or des roys de France.

2- 1870, 1924 – Traduction: Le RED ENSIGN canadien fut hissé pour la première fois en 1870 et fut ensuite adopté pour identifier les navires canadiens en mer. En 1924, il fut approuvé officiellement pour identifier tous les édifices du gouvernement canadien, en territoire étranger. Commentaire d’Ysengrimus: Notez l’entourloupe drolatique: on ne parle pas trop fort de la présence de ce drapeau d’occupant honni sur le sol national même. C’est qu’il rencontrait une résistance sourde et permanente dans le noyau dur du Canada d’alors, le Québec.

2.1- 1948 – Omission: Le 21 janvier 1948, l’Assemblée Nationale du Québec se donne un drapeau intégralement distinctif, faisant du Québec un des premiers états nord-américains doté de son étendard bien à lui. Commentaire d’Ysengrimus: Naturellement les gens du ROC s’en tapent souverainement et, fait piquant, sur le territoire du Québec, on a une situation où les deux gouvernements, le québécois et le canadien, ont très officiellement statué que son drapeau a préséance sur le drapeau de l’autre. Cela donne donc souvent des chicanes assez oiseuses quant on pavoise. Rappelons donc que, pour que nos bons voisins du sud, parfois vraiment bien distraits, ne s’y trompent pas, on pavoise beaucoup en terre de Canada. Pas seulement devant les immeubles administratifs, du reste. Postes frontaliers, stations services, supermarchés, hôtels, motels, écoles, parcs d’attractions, sites touristiques, résidences de particuliers, tout le monde a le droit de hisser ouvertement force pavois nationaux, en terre canadienne. Les drapeaux ne sont pas propriétés de l’état mais de la petite populace qui en joue souvent, notamment pour montrer ouvertement ses couleurs au sein même du débat national interne. Notons aussi que le jour officiel de commémoration du drapeau québécois est, tout opinément, le 21 janvier (pas le 15 février).

3- 1965 – Traduction : Le drapeau national fut hissé pour la première fois au sommet de la Tour de la Paix, sur la colline du parlement, à midi, le 15 février 1965, lors de sa proclamation par la reine Élizabeth II [et non onze – Y.]. Notre drapeau était l’une des 2,600 propositions soumises à un comité parlementaire, qui arrêta son choix sur l’unifolié rouge et blanc que nous connaissons aujourd’hui. Commentaire d’Ysengrimus : J’avais sept ans en 1965 et je me souviens confusément de tout le battage que cela fit, quand l’obscur comité parlementaire du bien oublié député ontarien John Matheson (1917-2013notez sur cette vidéo (en anglais) quelques exemples hallucinogènes de propositions de drapeaux canadiens), figure parfaitement inconnue au Québec, mena cette tâche de choix à terme. Ce que l’on ne nous avait pas dit trop fort à l’époque, dans mon patelin québécois du moins, c’est, primo, que le rouge et le blanc sont les couleurs du drapeau de l’Angleterre (la terre des Angles stricto sensu, hein, pas le Royaume-Uni) et de ses roys… et, deuxio, que ce drapeau a été bidouillé en douce à partir du drapeau du Collège Militaire Royal de Kingston, un fanion militaire fort suspect, représentant rien de moins qu’un bras de fer tenant solidement le petit rameau des feuilles d’érables canadiennes bien en place, sous la couronne britanique. Cela ne s’invente pas.

SOURCE : SECRÉTARIAT D’ÉTAT DU CANADA – SERVICE DES SYMBOLES NATIONAUX
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Sur mon point 2.1 (drapeau du Québec) maintenant, je vous prie expressément de noter que je ne bascule pas ici dans la sanctification québécoise larmoyante et civilisatrice que l’on connaît trop bien en notre terre de martyrs occupés, crispés et agressifs. Le fait est, fort triste au demeurant, que l’étendard québécois a produit, lui aussi, son lot, copieux et dense, de tocades creuses, délirantes et mal à propos. Dénichant fortuitement, dans les bouettes du 19ième siècle, un étendard de hampe, vague, méconnu et niqué, troué en son centre (car ayant été probablement mis au feu et brûlé imparfaitement), les nationaleux québécois de l’ère de la noirceur théocrate (1840-1960) s’empressèrent d’y voir l’étendard français de la triste et glorieuse Bataille du Fort Carillon (aujourd’hui Ticonderoga, obscur fortin de l’état de New York où, parait-il, nous nous débattîmes militairement comme des beaux diables, vers 1758, tout en nous rétamant au final, comme ailleurs). Ouvertement exaltés, nos nationaleux théogoneux du temps complétèrent le gâchis élucubrant de ce symbolisme cuisant et souffreteux en meublant le mystérieux trou central de ce drapeau cataplasme (désormais dénommé pieusement le Carillon), vers lequel pointaient hardiment quatre fleurs de lys, d’un sacré-cœur de Jésus poisseux et épineux (encadré ou non de deux rameaux de feuilles d’érables et surmonté ou non d’une croix de tempérance, les versions fluctuent). Le tout provenait exclusivement et en droite ligne de leurs fantasmes de zouaves pontificaux rentrés, procédant, éclectiquement et sans la moindre rigueur, à une relecture tapageusement ultramontaine de l’histoire coloniale. L’étendard bricolé ainsi devint alors un monstre, un golem pustuleux comme seuls les ghettos ethnoculturellement flétris et contrits en produisent, le Carillon Sacré-Cœur, stabilisé donc, au début du siècle dernier, à peu près ainsi:

Devenu, pour le meilleur et pour le pire, la bannière vernaculaire massivement adoptée par la résistance canadienne-française, le Carillon Sacré-Cœur fut le candidat naturel quand le parlement québécois, dirigé par Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959), décida, en 1948, de donner un drapeau national aux québécois. Froidement conscient du fait que la théolâtrie tapageuse ne fonctionne politiquement que si on la tient bien en bride, et jugeant que la croix blanche était un symbole chrétien amplement suffisant, le très roué Duplessis eut la prudence intellectuelle élémentaire de pudiquement bazarder le sacré-cœur central. Comme elles ne pointaient plus vers rien de très précis, la bonne cohérence héraldique exigea que les fleurs de lys soient redressées et recentrées dans leurs petits quartiers. Dont acte. Cela donna le fleurdelisé actuel:

Pas trop moche en soi, mais un peu lourdingue symboliquement, par contre. Notez, pour faveur, que les québécois ne sont nullement et aucunement des monarchistes. Plus prosaïquement, ce sont plutôt des ignorants… Huit sur dix d’entre eux ne savent tout simplement pas que la fleur de lys était autrefois le symbole des roys de France (et est aujourd’hui, le symbole des extrémistes gallo-monarchistes). Si on leur demande ce que la fleur de lys représente, les plus subtils de mes compatriotes (dont je suis, ou prétend être) vous répondront que, dans le Nouveau Monde, du Yukon à la Nouvelle-Orléans, en passant par Saint-Boniface, Sudbury, Montréal, Moncton, Saint Jean de Terre-Neuve, Bâton Rouge, Terre Haute, et Saint-Louis du Missouri, la fleur de lys en est venue à symboliser la présence (souvent minoritaire et résistante) du fait français dans les Amériques, au sens le plus large et le plus englobant du terme, et ce, sans référence régalienne aucune. Mes compatriotes des villes et des campagnes québécoises, pour leur part, jugent, par contre, en toute simplicité de l’âme et du cœur, que la fleur de lys symbolise exclusivement le Québec, point barre. Quant à la croix blanche, ma foi (farce!), la déréliction est suffisamment avancée au Québec pour que nos compatriotes n’y voient plus qu’un moyen simple et seyant de sectionner la surface bleue du fanion national en quatre quartiers. Ce look médiéval de pacotille et cette symbolique pesante et oubliée créent souvent toutes sortes de confusions cocasses entre québécois et français, au sujet du ci-devant fleurdelisé. L’unifolié canadien est un mauvais rappel iconique parfaitement toc (en cela que, ouille, ouille, les trois quarts du territoire canadien sont sans érables), mais, au moins, le sidéral vide historique de son imagerie a l’avantage bien réel d’éviter les ambivalences symboliques tendancieuses, suspectes, bizarres et mal venues, et la surcharge fétide de références passéistes non désirées, paradoxales et involontaires. Le ROC, au final, s’est, l’un dans l’autre, mieux débarrassé de l’euro-fatras vexillologique que le Québec. L’impartialité la moins obséquieuse possible oblige à admettre cela. L’obscuration de la mémoire ne transforme pas le drapeau québécois en étendard original pour autant. Il claque sec mais, ouf, il connote pesant et élucubre ferme.

Revenons donc, si vous le voulez bien, à nos bons amis du ROC, justement. Rectitude politique oblige, ils vont quand même trouver moyen d’en faire trop et de finir par bien mal gâcher le plâtre des symboles, qui pourtant prenait si jolie forme. Comme si le summum du grotesque et de la mauvaise foi condescendante et niaise n’avait pas été déjà atteint, en matière vexillologique, au pays de Canada, nos bons anglos ont trouvé moyen, dans les dernières décennies du siècle dernier, d’en rajouter une couche, intégralement bien intentionnée celle là. Croyant bien faire, le front progressiste et pro-québécois de nos compatriotes canadiens-anglais nous a sorti un beau jour de nulle part, droit comme un if, serein et décontracte, le CANADIAN DUALIY FLAG:

Le ci-devant CANADIAN DUALIY FLAG, sans valeur officielle et, il faut bien l’admettre, passablement insultant pour tout le monde…

Oui, oui, les amis, sortez-les, vos parapluies polychromes. Les stries bleues (bleu Québec, comme on dit ici), plus minces que les rouges, sur cette version gentillette de l’unifolié canadien, sont censées représenter les canadiens-français, sur le drapeau même. La majorité des anglophones du Canada détestent ça, naturellement. C’est choquant, c’est culpabilisant, c’est bousculant, ça fait tache (…but blue is not an official canadian color!). Et les francophones du Canada, qu’en disent-ils? Bien, encore une fois, c’est l’occasion de constater que la bonne foi est souvent bien pire que la mauvaise. C’est que ce genre de symbolique hasardeuse soulève quand même deux problèmes bien malodorants. D’abord, pourquoi les deux stries bleues sont elles plus fines que les deux stries rouges? Réponse de nos gentillets bien intentionnés: c’est que, l’assimilation progressant, voyez-vous, les francophones ne représentent plus que 25% de la population canadienne. On respecte donc les proportions démographiques en les transposant dans l’épaisseur des stries vexillologiques nationales… Ah bon… cela signifie-t-il, chers voisins du ROC, dites-moi un peu, que, à mesure que vous nous assimilerez encore plus, vous amincirez les stries bleues, toujours en proportion, transformant ainsi le drapeau national en rien de moins qu’un véritable thermomètre ethnocidaire? Et si un boom d’immigration francophone se manifeste, allez-vous épaissir les stries bleues en conséquence? Dites voir, un peu, hmm… Second problème: si, sur ce ci-devant drapeau de la dualité, les stries bleues sont à moi, c’est donc, cher voisins bien intentionnés du ROC, une douloureuse affirmation/revendication/confirmation du fait que les stries rouges sont à vous, right? Et la feuille d’érable au milieu alors, elle est à qui? Non, je pose la question parce que, bon, elle est rouge elle aussi, de fait. J’ai déjà eu la sidérale candeur de la voir comme strictement figurative, la prenant pour une de nos belles feuilles d’automne reposant sur un gentil lit de neige blanche, mais maintenant, bien, je sais plus… Car enfin en bonne cohérence sémio-chromatique, cet emblème rouge doit donc être plus à vous qu’à moi, je suppose, inévitablement, l’un dans l’autre, non? Il ne me reste donc plus, bien à moi, si je vous suis bien, sur ce nouveau drapeau du Canada politiquement correct, que ces fines stries bleues. Le dalot bleu de l’Histoire, en quelque sorte. Le cordon bleu de l’amaigrissement annoncé. Comme canal d’identification, admettez avec moi que c’est mince, fort mince. Surtout qu’en 1965, voyez-vous, aux temps joyeux et candides de mes sept ans, je croyais que tout le rouge et tout le blanc et toute la feuille d’érable de l’unifolié canadien étaient pleinement à moi, autant qu’à vous, autant qu’à tous nos compatriotes présents et à venir de toutes origines mondiales, ethniques et sociales, et ce, jusqu’au dernier de chacun des millimètres sur le tout du fanion. Est-on en train de me demander de troquer le drapeau intégral, folâtre, joyeux et naïf, de ma tendre enfance pour l’étendard du graduélliste apartheid canadien contemporain? Ce sera… euh… non merci.

De fait, comme je suis, moi aussi, tout ce qu’il y a de plus bien intentionné, j’ai une autre petite suggestion vexillologique, chers voisins du ROC, pour faire du drapeau canadien l’étendard qu’il nous faudra tous un jours. C’est tout simple. La partie rouge est vraiment très bien, pas dans sa dimension figurative d’ailleurs (le rappel iconique est fautif, je n’y peux rien. Il hypertrophie le sud-est du pays au détriment de l’ouest et du grand nord. Il aurait fallu que ce zinzin soit le drapeau du Québec ou de l’Ontario pour que ça colle vraiment). Les bandes rouges et cette feuille automnale ne valent que dans leur dimension chromatique, strictement chromatique justement, pour tout dire. Si bien que, pour masquer la gaffe unifoliée d’origine, je vous propose de teindre la partie blanche du drapeau en rouge aussi. Un beau drapeau intégralement rouge. On l’appellerait alors, tout simplement, tout gentiment, tout benoitement: le Drapeau Rouge/Red Flag. Et là, on la tiendrait enfin, la seule bannière claquante qui vaille. Un jour viendra, allez. On l’aura bel et bien, un jour, notre beau et pur drapeau rouge. On le plantera alors sur le mât du cuirassé Potemkine de nos consciences internationalistes renouvelées de lendemains qui chantent, et on sera, alors, tous ensembles, enfin heureux…

Le drapeau rouge à pommeau d’or qui nous rendra enfin heureux…

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Posted in Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, Québec, Traduction, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , | 6 Comments »

À PUBLIER – Un éditeur vous demande d’évaluer un ouvrage de fiction et d’en recommander (ou non) la publication. Vous faites comment?

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2011

approuve

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Bon: qu’est ce qui fait la différence? Juger, je pense, est facile. C’est décider si on publie ou pas qui l’est moins. Selon quels critères? En vue de quels objectifs?

Aline Jeannet

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Un de nos collaborateurs de la maison d’édition Écrire, Lire, Penser, soulève, lors d’une de nos cyber-réunions, la question du fameux et lancinant comment faire quand on doit évaluer un manuscrit qui nous est soumis? C’est une interrogation importante et, suite à la discussion qui s’ensuivit, notre directeur de publication, Daniel Ducharme m’a demander de traiter la susdite question chez Ysengrimus, entre autres pour prendre le pouls des lecteurs et lectrices du Lupus Horribilis sur ce fascinant problème. Dont acte.

D’abord un point essentiel qu’il faut garder à l’esprit quand on joue ce rôle d’évaluateur-évaluant ou de juge-jugeur, c’est qu’on est pas seul(e) face au brûlot hautement suant et transpiratif de la décision finale. Ce genre de choix est toujours arrêté à plusieurs, et chacun apporte sa touche. Par exemple, personnellement, sans forfanterie envers l’ami, je me fie beaucoup justement au jugement du susdit Daniel Ducharme, simplement, parce que ce gars a lu des milliers d’ouvrages, et fait des douzaines de compte-rendus, et que cela lui donne une solide perspective de fond sur le corpus, comme on dit dans le jargon. Chacun apporte son bagage d’éléments critiques cardinaux, au sein du Comité du Salut Publie [sic]. Par exemple, il est crucial, à mon sens, d’introduire le critère idéologique tôt dans la réflexion, et de la bonne façon. Il faut soulever, en ouverture, la question de la compatibilité d’idées. Et, vu qu’on le fait toujours de toute façon, en sous-main ou non, autant le faire droit et explicite. Ce critère, absolument crucial, ne porte pas, en plein, sur ce dont on a envie de voir ou d’entendre parler (ça, ça reste la prérogative de l’auteur) mais, en creux, sur ce dont on doit ne PAS parler, c’est-à-dire, sans concession illusoirement impartiale, les traitements doctrinaux à proscrire, les thèse à éviter, les idées que l’on n’endosse pas. Il faut rejeter, sans compromission, (par exemple et sans exhaustivité): le révisionnisme sur la Shoah, la promotion de la délation sociétale, le machisme/phallocratisme hirsute et nostalgique, l’apologie sans critique du profit cynique, de la répression, de la guerre, le théocratisme, le mystico-fumisme, la pseudo-science au tout premier degré. Il faut montrer la porte d’entrée vers… d’autres éditeurs traitant ce genre de thèmes (il y en a plein, des tas et des tas) et cultivant ce genre de vision, comme on rejetterais racisme, antisémitisme, misogynie, homophobie etc, dans le flot de la conversation courante. Sans moins, sans plus. Un éditeur endosse les thèses de ses auteurs et en est pleinement responsable et, vous savez quoi, grande nouvelle, le «génie» (dans une bouteille de formol) de Louis-Ferdinand Céline, et celui d’Alexandre Soljenitsyne nous échappe encore à ÉLP et nous échappera probablement toujours…

Ensuite, crucial, en évaluant un ouvrage pour un éditeur, je ne me dis pas «est-ce que j’achèterais ce livre?». On édite pas comme on consomme. Il faut plutôt dire: est-ce que je recommanderais, ou donnerais, ou mousserais, ou, lâchons le mot, vendrais ce livre? Aurai-je envie d’en faire un compte-rendu favorable? En un mot, est-il méritoire? Fondamentalement, moi, je ne rejette pas. À PUBLIER reste ma devise. Si quelqu’un a quelque chose à dire, pourquoi se priver de le découvrir, surtout au cyber-siècle? Pour rejeter, moi, il faut vraiment que l’ouvrage se plante en grande. Ceci dit, il reste qu’un jeu articulé de critères s’impose. Je dénombre six grandes facettes à juger, de tête et de cœur. Ce qu’il faut évaluer d’un ouvrage de fiction en quête de publication, à mon avis, c’est ceci:

Le récit, son fonctionnement, sa mécanique
Les thème abordés, les thèses défendues
Le ton et la construction de l’ambiance
L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte
Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non
Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère)

Je me fais donc toujours cette petite fiche en six points. Je vous la reproduis ici, en la jouant comme si on me chargeait de publier un «manuscrit», qui est un vieil ami et que je considère probablement comme le plus grand petit roman (novella) français du siècle dernier. Voici donc, histoire de s’exemplifier la dynamique du comment de la chose, ma fiche À publier, du Petit Prince de Saint Exupéry (1943), telle que je la formulerais comme si de rien, dans le cadre de mes critères:

Au serpent: TU AS DU BON VENIN? TU ES SÛR DE NE PAS ME FAIRE SOUFFRIR LONGTEMPS? (Tiens, on dirait un auteur parlant à l’éditeur qui va évaluer son ouvrage!)

Le petit Prince d’Antoine de Saint Exupéry (novella ou petit roman)

Le récit, son fonctionnement, sa mécanique: histoire en «je» cultivant une discrète ironie dans l’exposé autobiographique et combinant harmonieusement intimisme et fantaisie. L’anthropomorphisation de certains personnages (la rose, le renard, le serpent) apparente le traitement à celui du conte. Un faux conte pour enfants, en fait… un conte philosophique…

Les thèmes abordés, les thèses défendues: à travers les idées de rencontre, de voyage et de découverte du monde, une réflexion sur les limitations perceptuelles et intellectuelles du ressenti adulte et une promotion de l’imaginaire de l’enfance, comme sagesse fondamentale et compréhension adéquate du  monde. L’image de la femme est fantasmée dans un cadre quelque peu stéréotypé. Traitement implicitement surnaturel, mais sans lourdeur doctrinale, de l’impact de la mort.

Le ton et la construction de l’ambiance: ceux-ci reposent beaucoup sur les quêtes de la rencontre, de la fuite et de l’apprivoisement. Le récit, en une suite de petits chapitres présentant les tranches de vie du narrateur et du prince, donne une impression de grande douceur, alternant subtilement tendresse folâtre et sobre gravité. Quant aux dialogues entre les protagonistes, ils sont particulièrement vivants et savoureux (S’il te plait, dessine moi un mouton…Tu as du bon venin?).

L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte: l’ouvrage combine récit et illustrations d’une façon à la fois magistralement réussie et inédite. En effet, le narrateur est un dessinateur qui nous parle, tout en illustrant son propos et son vécu par des croquis introduits par lui dans la présentation, comme spontanément. On nous impose donc deux modes de visualisation, par le texte et l’illustration, que se répondent et se complètent superbement.

Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non: indéniable dimension allégorique avec une touche bien dosée de fantastique. Des effets de science-fiction vieillots à la Cyrano de Bergerac ou à la Micromégas (voyage interplanétaire sur un vol d’oiseaux sauvages, planètes minuscules peuplées de singletons improbables) gorge le tout d’une savoureuse langueur poétique. Réalisme (surtout l’univers du narrateur, aviateur naufragé dans le désert du Sahara) et anti-réalisme (surtout l’univers du petit prince, voyageur cosmologique indéfini, personnage principal du récit et des croquis) se marient très harmonieusement.

Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère): Langue acrolectale d’une grande sobriété. Aucun procédé argotique ou régionaliste. Du français international dans ce qu’il a de plus simple et frais.

Conclusion: À publier…

On se suit? On voit les critères opérer? Bon, bon, bon… Banco, banco… Voici donc maintenant un joli petit morceau d’envers du décor: mes fiches À publier de trois ouvrages de la Maison ÉLP (lesdites fiches, en version hélas abrégées, car cruellement expurgées, il faut le dire, de tout élément susceptible de gâcher votre éventuel futur plaisir de lecture).

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La Branleuse d’Amélie Sorignet (roman dont on peut lire un compte-rendu détaillé ici)

Le récit, son fonctionnement, sa mécanique: histoire de femme et, plus clairement, histoire prométhéenne de femme.

Les thèmes abordés, les thèses défendues: thème partiellement anti-lolita, coming of age douloureux, lucide, cynique, angoisses sexuelles, anorexie, crise de l’apparence, phallocratisme foutu, dédain du monde adulte, vision critique grinçante de la culture intime des femmes. Thème de la vengeance et apologie de la délinquance.

Le ton et la construction de l’ambiance: combinaison corrosive de drame et d’humour. Ironie solidement caustique et railleuse.

L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte: sensation et visualisation extrêmement efficaces. Sensualité juvénile bien évoquée. Les sens olfactif et gustatif sont souvent mis en alerte.

Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non: touche rabelaisienne ou san-antonienne particulièrement maîtrisée. Sens vif de la farce tragi-comique et de la dérision. Un sous-élément policier garde la curiosité en alerte, sans excès.

Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère): jouissance libre et libertaire de la langue, y compris de la langue vernaculaire hexagonale, genre Zazie ou Petit Gibus.

Conclusion: À publier…

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Voici les morts qui dansent d’Allan Erwan Berger (recueil de nouvelles dont on peut lire un compte-rendu détaillé ici)

Le récit, son fonctionnement, sa mécanique: série de narratifs racontant des aventures enlevantes, turlupinées et échevelées, qui nous emportent et nous donnent le sentiment d’y être.

Les thèmes abordés, les thèses défendues: par une utilisation flamboyante et grinçante du fantastique, de la réminiscence et des effets de plissements historiques, on fait sentir l’impact et le compagnonnage de l’Histoire (notamment celle de l’Europe Centrale) sur la vie présente.

Le ton et la construction de l’ambiance: ton décalé, jamais trop sérieux, second degré, humour noir, jubilation du drame comme jeu.

L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte: sensation et visualisation extrêmement efficaces. Effets de paranormal quasi cinématographiques ou animatroniques.

Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non: personnages particulièrement vifs et attachants, surtout les juifs du ghetto. J’ai pensé à Jean Ray, à Lovecraft et au Golem.

Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère): langue maîtrisée à la perfection et d’une richesse à la fois généreuse et vive.

Conclusion: À publier…

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Impuissant vs Insoumis, d’Aline Jeannet (roman dont on peut lire un compte-rendu détaillé ici)

Le récit, son fonctionnement, sa mécanique: réalisme strict en ouverture instillant une entrée graduelle et subtile dans l’étrange, avec des jeux d’effets oniroïdes reliés aux vives douleurs de l’altération et de la remémoration/découverte. Naturalisme cru en inexorable capilotade.

Les thèmes abordés, les thèses défendues: un des thèmes centraux est l’altération des perceptions, notamment de celles que les personnages se font d’eux même, prenant le pas sur l’amplification graduelle du savoir. Ledit savoir fait l’objet d’un traitement implicitement platonicien, il est la lente et douloureuse (re)mise en place d’une remémoration.

Le ton et la construction de l’ambiance: La curiosité dévorante du personnage narratrice s’empare de nous très intensément. Angoisse du vouloir-savoir passant graduellement en livide épouvante du sachant, rejetant de plus en plus ce qu’il/elle sait.

L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte: à une force empirique des évocations lors de la phase de lutte contre l’ignorance répond une graduelle altération du perçu à mesure que s’amplifie la résistance inconsciente à l’atrocité du monde. Le tout de ce crucial mouvement d’inversion, solidement maîtrisé.

Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non: contribue solidement à l’éclatement des genres. Fantastique? Sci-fi? Utopie? Uchronie? Anticipation? On ne sait plus. J’ai pense à V, à The Matrix (l’ineptie de religiosité en moins), à Time Patrol de Poul Anderson (1955), au fameux Spinoza encule Hegel de Jean-Bernard Pouy (1990) mais aussi à Kafka et à Hoffmann.

Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère): langue sobre, acrolectale. Néologie bien tempérée.

Conclusion : À publier…

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Voilà. Oui? Maintenant, pour continuer de répondre à la question d’exergue, en tant qu’éditeur, quels sont mes objectifs? Bien, sans m’étendre excessivement, je dirais que je ne publie pas un ouvrage pour aujourd’hui, mais pour demain. Je cherche donc, en tâtonnant mais, justement, sans hésiter à tâtonner, un ouvrage qui fait des choses que je n’avais pas prévues mais que je suis quand même en charge de partiellement anticiper ou deviner, puisque c’est moi qui l’édite. Je ne dois pas aimer tout inconditionnellement dans un ouvrage que je retiens. Je dois plus sentir que ça claque bien, que ça fesse juste, si vous me pardonnez la cuisante imprécision de ces formulations du coeur. Aussi, à mon avis, c’est le rejet d’un ouvrage par un éditeur qui a des comptes à rendre (et il ne le fait pas assez d’ailleurs). Je ne suis certainement pas un grand hallebardier du Temple Littéraire ou un membre crispé et obtus du Directoire de la République des Lettres. Je ne publie pas comme un gardien de l’ordre mais comme un intendant bien tempéré du désordre et de la déroute des sens et de la pensée, que je veux impitoyablement instiller.

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