Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Lire le Coran (quand on est occidental)

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2017


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Je ne vais pas vous chanter de chanson: le Coran est un texte insupportable à lire, surtout pour des occidentaux irréligieux. Le premier sentiment qu’il suscite au lecteur spontané et inexpérimenté est de la colère et de la répulsion. Il faut y revenir et y revenir encore et rester toujours très patient. Je vais expliquer pourquoi dans une seconde. Mais avant, je tiens à partager un souvenir qui en dit long sur certaines des petites difficultés du dialogue culturel au sujet de ces fausses évidences collectives que sont les textes sacrés.

Quand j’étais en fac circa 1979-1980, j’avais bien fraternisé avec une consoeur de classe d’origine arabe. Appelons-la Rahmah. On avait, entre autres, discuté cette question des textes sacrés. Rahmah, qui me savait athée donc impartial, m’avait explicitement demandé de lui conseiller un texte chrétien, un seul, qui ferait la synthèse de ce que cette religion exprime, formule et promeut. Je lui avais recommandé, sans hésiter, l’Évangile selon Saint Marc. Texte bref, solide, prenant, limpide, le plus dépouillé et le moins bavard des trois synoptiques. De bonne grâce, Rahmah s’était prêtée au jeu. Elle avait lu attentivement et patiemment l’Évangile selon Saint Marc en français d’abord, dans la magnifique version de la traduction Chouraqui si orientale d’allure, et ensuite en arabe, dans la version d’un éditeur libanais du temps dont j’oublie hélas le nom. Quand je lui demandai finalement ce qu’elle en tirait, Rahmah me répondit en toute candeur (c’était l’époque où les intellectuels disaient ce qu’ils pensaient, pas ce qu’ils se sentaient obligés de dire pour faire bien): «C’est insupportable, intolérable. C’est linéaire, simpliste, sensualiste, grossier, bêta, flagorneur. C’est crétin en fait. Une insulte à l’intelligence. On dirait une historiette pour écoliers. Ce texte traite son lecteur comme un ignorant infantile». Devant mon silence respectueux, ma consoeur arabo-musulmane de vingt-deux printemps s’était sereinement enhardi. Elle avait ajouté, comme en disant la chose la plus ordinaire et la plus évidente du monde: «En plus c’est contre la religion, ce genre de texte». Et ce fut tout.

J’ai souvent repensé à l’opinion agacée et sereinement irrévérencieuse de Rahmah sur l’Évangile, surtout quand je me suis mis à une lecture sérieuse du Coran. C’est que, voyez-vous, le Coran m’horripile pour les raisons inverses de celles qui font que l’Évangile horripile Rahmah. Elle trouvait l’Évangile simplet et linéaire. Je trouve le Coran éclaté et désorganisé. Elle trouvait l’Évangile sensualiste et flagorneur. Je trouve le Coran austère et autoritaire. Elle trouvait que l’Évangile ressemblait à une historiette pour enfants d’écoles. Je trouve que le Coran sonne comme le discours d’un vieillard en chaire. C’est en cela que le souvenir de Rahmah me détermine encore solidement ici. Grâce à la lecture patiente et au commentaire irrité de Rahmah sur l’Évangile ­—un commentaire ouvertement et sereinement biaisé et orienté par sa lecture antérieure du Coran, naturellement— je me suis rendu compte que ma propre lecture du Coran était justement… biaisée et orientée par ma lecture antérieure de l’Évangile! Les enfants du Jesus-freak-out se sont retrouvés, finalement et l’un dans l’autre, avec une façon bien au ras des mottes, et bas de gamme, et indigente intellectuellement de lire un texte sacré, sans trop s’en aviser. Ceci dit, pour ne rien arranger, mes fils n’ont jamais lu le moindre texte sacré (chrétien ou autre) et quand ils se sont mis le nez dans le Coran, ils ont très mal réagi. Ils ont trouvé cela autoritaire, abrupt, hostile, fendant, dogmatique. Donc les liseux d’Évangile (texte simplet et linéaire, je seconde pleinement le commentaire musulman sur ce point) AINSI QUE les athées de formation n’ayant subi le conditionnement d’aucun texte religieux particulier ont une caractéristique en commun. Ils sont très mal préparés pour la lecture du Coran et, mettez vous ça dans la tête une bonne fois pour toute: le premier contact avec le texte sacré des musulmans se passera très mal, pour un lecteur occidental. C’est fatal.

Les chrétiens brunâtres contemporains n’en ratent d’ailleurs pas une pour miser sur ce caractère hautement rébarbatif du Coran aux yeux de leurs ouailles à la noix. Aussi soucieux de leurs arguments de vente que les musulmans, en ces temps tristement résurgents, les suppôts du gentil Jésus nous bassinent souvent avec des développements à rallonge selon lesquels le Coran est un ouvrage fondamentalement belliqueux, courroucé, guerrier, conquérant, etc. On connaît la salade occidentale (bien mal placée pour parler) au sujet du christianisme, religion d’amour et de l’Islam, religion de guerre. Je demande aux chrétiens qui se lamentent du ton effectivement remonté et roide du Coran de relire et de méditer (par exemple — et ceci n’est qu’un tout petit exemple parmi bien d’autres) dans le Livre de Jérémie la section intitulée Introduction aux oracles contre les nations. Le ton virulent et le propos incendiaire sont là, l’un dans l’autre, passablement analogues à ceux du Coran. Et si le Coran est une longue jérémiade, souvenons-nous qu’il n’y a pas meilleure jérémiade que dans le texte sacré des héritiers du prophète Jérémie… tous testaments, ancien et nouveau, confondus. Souvenons nous de Jésus amenant le glaive et la bisbille dans les familles, des Actes des Apôtres tordeurs de bras de sectateurs, des Épîtres obscurantistes de saint Paul, de l’Apocalypse… et la barbe à la fin. Les textes sacrés, qui sont archaïques et vermoulus, incorporent leurs lots copieux de propos catastrophistes, tonitruants, virulents, courroucés et belliqueux et que celui dont l’ardoise est propre lance le premier pleurnichement bien intentionné…

Alors laissons là ces coups fourrés sectaires entre cultes fondamentalement similaires et allons à l’essentiel. Que fait le Coran, finalement? Que rapporte ce texte? Que nous dit-il? Oublions une seconde le mythe ex post de sa genèse (parole divine transmise au Saint Prophète par un ange, dans la langue de dieu, dictée, transcrite, consignée). Regardons simplement ce qui se passe, ce que nous avons sous les yeux, dans la traduction française ou anglaise de ce texte sacré que nous venons de nous décider à découvrir. Dans ce texte, dont le titre signifie lecture ou récitation, un orateur nous fait lire ou entendre une sourate, c’est-à-dire, en fait, un prêche, un sermon circonscrit autour du thème appelé par le titre de la sourate (il y a 114 sourates dans le Coran et elles sont disposées non pas en ordre chronologique ou thématique mais en ordre décroissant de longueur). Il faut vraiment lire le Coran comme on lirait une collection, un peu éparse, de sermons. Le sermonneur (qui est soit dieu, soit, le Saint Prophète, soit un imam ordinaire nous parlant de dieu et du Saint Prophète, cela varie au fil du texte) nous dit (et redit — faut pas craindre la redite quand on approche ce type d’ouvrage) de craindre dieu, de respecter ses prophètes, et il nous explique comment manifester adéquatement notre religiosité (y compris comment renoncer aux superstitions pré-islamiques, faire confiance à la miséricorde divine sans douter de son omniscience, prêcher le dieu unique aux incroyants) et comment organiser nos vies (y compris matrimonialement, juridiquement, pécuniairement mais aussi intellectuellement). Quand des exemples historico-légendaires sont invoqués, ils ne valent pas en soi (comme ce serait le cas, par exemple, dans une mythologie) mais ils servent exclusivement à appuyer l’argument mis en place dans le cadre du sermon en cours. Le Coran est un texte largement prescriptif, et indubitablement plus argumentatif que démonstratif.

La première difficulté de lecture de ce texte réside dans le fait que le Coran s’adresse à un auditoire savant, cultivé, très instruit même de tous les détails profonds de l’histoire sainte judéo-christiano-musulmane. Contrairement à l’Évangile, le Coran n’est pas un texte pour incultes. Ce n’est pas une biographie ou un compendium narratif ou explicatif. C’est un texte qui s’adresse à un auditoire non seulement solidement renseigné sur ce qu’il formule mais, en fait, déjà musulman. La Coran n’annonce pas, il partage et redistribue un corps de doctrine déjà largement disposé dans les esprits de ses lecteurs ou de son auditoire. C’est donc un texte fatalement et involontairement marqué au coin de l’implicite et de l’effet de connivence. Le Coran est très sereinement allusif. Il fait ses renvois en assumant que son auditoire les capte au vol et en décode le contenu, prosaïque ou allégorique. Il est erroné de croire que le Coran peut initier le lecteur ignorant de la culture musulmane. Dire à des occidentaux du tout venant lisez le Coran, en croyant qu’il instruit l’ignorant, c’est foncer vers un mur d’incompréhension et le choc sera fort abrupt. C’est en cela que, sans amertume aucune, ni ironie, ni irrespect, je dis que les sourates du Coran doivent être approchées comme un corpus de sermons. Si vous vous lancez dans la lecture disons, d’un recueil de sermons de Bossuet, vous serez confrontés à un intervenant oratoire original qui mobilise tout un fatras théologique convenu, postulé connu, et l’organise en fonction de la configuration originale de son intervention spécifique. Et alors, un conseil: apportez votre sac de biscuits documentaires. Bossuet, c’est ni un didacticien ni un vulgarisateur. Sur le Coran: même observation. Vite, bien vite, les renvois allusifs, éclatés, rhizomatiques, glosés et redits (souvent avec de significatives différences au fil des redites) que l’iman récitant le sermon de la sourate fait, en plus à un rythme de charge et dans un total désordre apparent… tout ça va vite nous faire perdre le fil.

L’autre difficulté de lecture majeure du Coran pour des occidentaux, c’est le ton. Autoritaire, lapidaire, cassant, percutant, menaçant, tonnant. Encore une fois: pensez aux prophètes de l’ancien testament quand ils pérorent. Vous retrouverez un ton fort similaire dans le Coran. Cela rappelle de bien mauvais souvenirs aux anticléricaux de ma génération et ça ne dit rien de bien engageant aux athées de formation de la génération de mes fils. On a donc là un dialogue mal engagé, s’il en fut. Pour des exemples limpides de cet état de fait, je vous renvoie aux quatre citations du Coran sur lesquelles repose mon propos descriptif dans le texte. Islam et incroyance. En vérité, je vous le dis: lire la sourate Çad (sourate 38), c’est littéralement un test de personnalité, pour un occidental. Prendre connaissance de cette sourate sans bouillir de rage n’est vraiment pas évident, surtout si, comme moi et mes fils, on ne croit ni à diable ni à dieu. Parce que soyons redondant mais limpide sur ce point: le Coran parle de dieu. Et pas un petit peu…

Alors pourquoi lire le Coran, s’il est si rébarbatif et nous casse les oreilles avec dieu? Oh, un petit instant, quand même… Pourquoi lire Spinoza, s’il est si rébarbatif et nous casse (lui aussi!) les oreilles avec dieu? Réponse: à cause de la rationalité. Pourquoi lire Hegel, s’il est si abstrus et nous casse les oreilles avec sa fadaise de l’Idée Absolue? Réponse: à cause de l’urgence de la dialectique. Si on se met à laisser de côté tout texte fondamental sous prétexte qu’il est rebutant à lire et nous casse les oreilles avec quelque chose, on va passer à côté de segments colossaux de la pensée universelle… car celle-ci est toujours datée et problématique parce que datée. Aime, aime pas, c’est comme ça. On ne s’informe pas que sur ce qui nous amuse, ou nous divertit, ou confirme nos croyances, nos espoirs et nos valeurs. Moi, je lis le Coran parce qu’une fois passé dieu, le ton pète-sec et les allusions théogoneuses absconses, j’y trouve des moments comme ceci:

 

N’imitez pas celle qui défaisait le fil de son fuseau
après l’avoir solidement tordu.
Ne considérez pas vos serments
comme un sujet d’intrigues entre vous,
en estimant que telle communauté
l’emportera sur telle autre.

(Le Coran, Sourate 16, Les abeilles. verset 92, traduction D. Masson)

 

Et via ceci, j’accède à la vraie raison pour laquelle je lis le Coran: les musulmans. Je lis le Coran à cause de mes compatriotes musulmans de partout. Ils sont avec moi et en moi dans ce vaste monde et ils sont un milliard cinq-cent millions à asseoir leur cadre de représentations intellectuelles et émotionnelles sur le fondement du Coran. Et moi, comme me le signale justement, fort opinément, la sagesse coranique ici, je ne crois pas que telle communauté l’emportera sur telle autre. Je crois que, planétairement comme localement, les communautés vont coexister. Et de coexister, elles vont échanger. Et d’échanger, elles vont faire l’effort de se comprendre et ce, même quand c’est bizarre, même quand c’est incongru, même quand c’est révoltant, même quand c’est enquiquinant, même quand ça tiraille. Je lis le Coran parce que les musulmans m’intéressent et que leur apport à la pensée universelle et à la sagesse des nations me fait réfléchir. Et je le fais en restant moi-même (je lis le Coran pour m’instruire, pas pour me convertir) et en ne cherchant pas non plus à les faire cesser d’être eux-mêmes (je parle du Coran en occidental, aux occidentaux, pas aux musulmans qui en savent bien plus long que moi sur la question).

Pour comprendre nos compatriotes musulmans, il faut éventuellement se décider à lire le Coran. Cela nous fait entrer dans les profondeurs les plus intimes de leur vision du monde, comme on entre dans la résidence étrange, bigarrée mais magnifique, d’un voisin incongru, dépaysant mais respecté. Ceci dit, ce que je vous dis ici c’est que le Coran, ça se lit pas comme un roman. Accrochez-vous.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam et nous, les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi ans Les 7 du Québec

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Bouddha, en joual

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2017

M’en va te dire de quoi moé: l’histoire de Bouddha, que son vrai ti-nom c’est Siddhârta Gautama (566 avant J.C. — 486 avant J.C.). Siddhârta se trouvait à être un ti-pit que y était le fils d’in roi, dans le boutte d’une place qui s’appelait Lumbini, au Népal. Y vivait dans l’enclos du château royal, sortait jamais en dehors, connaissait rien des dures réalités d’la vie. Le roi son pére, le Bonhomme Gautama, y voulait pas qu’y allume ses lumiéres. Voulait qu’y reste épais, nono, confortabe, planqué, en déhors du troube. Siddhârta était tellement naïf pis pas déniaisé qu’y connaissait rien des afféres d‘la vie pis d’la mort. Vla ti pas qu’in jour in d’ses fréres y capote in cygne avec son arc. Le cygne y tombe aux pieds d’Siddhârta aec la flèche bord en bord du corps, le sang qui pisse, pi toutte. Siddhârta dit: ça pas de saint grand bon sang tirer un pauv’moéneau de même avec in arc. Ça doit être mes saudit frère qu’y a faite ça encore. Fak Siddhârta y soigne le cygne mais ses frére gui dit: c’est mon cygne, c’est moé qui l’a tiré. Siddhârta gui dit: fame ta boite, ce cygne là y est pus le même cygne depuis qu’y a été capoté pis soigné. Y est différent pis y est à moé, touche zy pas. Crisse zy patience. Vas te cacher. La chicane pogne. Y vont charcher l’arbitrage du roi Gautama su l’histoire du cygne pis le Bonhomme donne raison à Siddhârta. Y dis à l’autre qu’y a pas d’affére à tirer des cygnes de même pis qu’y aille se cacher dans l’garde-robe.

Mais vlà ti pas que c’t’affére de cygne soigné, ça met Siddhârta dans un grand troube. Du sang, une blessure. Y ava jamais vu ça avant. Commence à se gratter a tête pis à se demander si y a pas d’aut’z’affaires de même qu’y connaît pas, l’autre bord de l’enclos du château du roi, ses pére, de par le vaste monde. Y l’sait pas encore mais les Népalais pis les Indiens, qui sont de religion hindoue, adorent toutes sortes de dieux différents. Y font des sacréfices sanglants à leu dieux, des sacréfices d’animaux pis toute ben même des sacréfices d’êtres zhumains aussi. Siddhârta, ça va pas mal gui fesser dans mitaine quand y va apprendre que y a pas juss des ti cygnes blancs qui se font trouer pis saigner, de par le vaste monde. Connaissait pas ça, lui, la cruauté pis la vialence, dans sa tite vie de gras dur. Bon, pour le moment, y en fait pas plus de cas que ça, malgré que ça continue de gui trotter dans tête.

Toujours est-y ben que, quand y pogne ses seize ans, ses pére décide de l’marier. Y gui fait prendre poliment contact avec des milliers de filles en processions, dans trois grand palais mais c’est une fille qu’y rencontre de même en se promenant dans l’clôs qu’y décide de marier. Y était tout de ben pas vraiment en amour avec elle là mais au moins c’était son choix, pas celui de ses pére ou des autres. A s’appelait Yashodhara pis était gardienne de vaches. Siddhârta la marie pis y fini par gui faire un babi qui s’appelle Raoul. Un beau ti nom ben joual ça, Raoul. C’est pas de la chique. Chu pas en train de te niaiser, le babi à Bouddha s’appelle Raoul. Parait que ça veut dire celui qui t’empêche de vraiment faire sek’t’as envie de faire. Symbolique en ta… La pogne c’est que le roi ses père l’a faitte se marier le plus tôt possibe pour pas qu’y quitte le château. Le Bonhomme Gautama commençait à flairer que son ti-pit avait de plus en plus envie de partir s’épivarder de par le vaste monde pis y faisait toute pour gui stâler sa partance.

Quand Siddhârta pogne vingt-neuf ans, y est toujours pas sorti de l’enclos du château du simonaque de Bonhomme Gautama. Y continue de vive une vie de gras dur hors du vrai monde mais y commence à sérieusement s’dire qu’y gui en manque un sapré boutte pour comprendre la vraie guire d’la vie. Si ben qu’in jour, y finit par obtenir la parmission de ses pére de sortir de l’enclos du château pis d’aller faire une tite promenade dans quekzuns des villages du boutte, en compagnie d’un sbire. Siddhârta se promène icitte et là pis un m’ment d’nné y voit in homme toute décrissé qui boitillait su le chemin. Y demande au sbire: quessé ça ce gars là toute décrissé qui boitille su le chemin? C’est un malade, mon prince. Siddhârta: Ah bon! Tout le monde y peut ti virer malade de même ou c’est juste le cas de cte pauvre gars là? Le sbire: Non, mes prince, tout le monde y peut virer malade n’importe quand, ça fa partie de nos conditions d’existence. Siddhârta est sidéré, atterré. Y a trouve pas drôle pantoute. Y continue de se promener icitte et là pis un aut’moment donné y voit in homme toute fripé pis flasque pis pu de dents pis toute chauve pis tout blanc. Y demande au sbire: quessé ça ce gars là toute fripé toute chauve pis tout blanc? C’est un vieillard, mon prince. Siddhârta: Ah bon! Tout le monde y peut ti virer vieillard de même ou c’est juste le cas de cte pauvre gars là? Le sbire: Non, mes prince, tout le monde y vieillit inexorâblement, ça fa partie de nos conditions d’existence. Siddhârta est encore plus sidéré pis atterré. Y se dit que le monde est ben éphémère, genre boucane ou eau de pluie. Y a trouve pas drôle non plus, celle là. Y continue de se promener icitte et là pis un aut’moment donné y voit in homme couvert de belles fleurs jaunes couché su un grabat que d’autres transportent en marmottant une belle chanson triss. Y demande au sbire: quessé ça ce gars là couché qui bouge pas pis qu’on transporte en chantant des chansons triss? C’est un mort, mon prince. Son esprit a quitté son corps, pour toujours. Siddhârta: Ah bon! Tout le monde y peut ti virer mort de même ou c’est juste le cas de cte pauvre gars là? Le sbire: Non, mes prince, tout le monde y meurt inexorâblement, ça fa partie de nos conditions d’existence. Siddhârta est encore plus sidéré pis atterré. Y a trouve pas drôle non plus, celle là. Y continue de se promener icitte et là pis un aut’moment donné y voit in homme maigre qui a l’air de méditer avec un ti sourire ratoureux, pis les yeux dans graisse de binnes, pis une manière de grande paix intérieure. Y dit au sbire: en vlà au moins un qu’a l’air de faire un bon trip dans vie. Y a l’air quasiment heureux. Quessé ça ce gars là? C’est un ascète, mon prince. Siddhârta: Ah bon! Tout le monde y peut ti virer ascète de même ou c’est juste le cas de ce bon gars là? Le sbire: Ah là, y a pas beaucoup d’ascètes par rapport au reste du monde, dans le monde. Pis de devenir ascète, c’est le résultat d’un vrai choix personnel. Siddhârta est touché pis ému parce que sa vocation personnelle vient d’y fesser dans mitaine. Y rentre au château avec une idée en tête: devenir ascète.

Sauf que, dans l’Inde pis le Népal féodaux de ce temps là, c’était pas si simpe. Toute marchait par castes pis ça, depuis des millénaires. T’étais pas sensé te mettre à faire des afféres en dewors de ta caste. Y avait la caste des brahmanes, les hommes de religions. Y avait la caste des kshatriya (dirigeants), la caste de Siddhârta justement, fils de roi donc voué à devenir roi lui-même. Pis y avait la caste des intouchabes, les empestés, la majorité du monde que tu peux pas les toucher parce qu’y sont sales vu qu’y travaillent comme des chiens ou des mulets pour faire vivre les gras durs des deux autres castes. Siddhârta, de la caste des kshatriya (dirigeants), en voulant devenir ascète, va vouloir tende à se comporter comme un brahmane. Cte désir là de changer de caste va gui attirer un blast de shit, surtout qu’en plus, y veut aussi se rapprocher des intouchabes parce qu’y pogne pas c’est quoi le buzz de pas vouloir les toucher. Tu faisais pas ça dans le monde des hindous du sixième sièk avant Jésus Christ. Sauf que Siddhârta (qui, c’est important de le dire, est plus ou moins contemporain des grandes figures philosophiques suivantes: Confucius, Héraclite, Ézéchiel, Lao Tseu, Parménide, Pythagore, Zoroaste — les types se sont mis à pas mal travailler du chapeau dans ces années là, in peu partout dans l’monde), son idée est faite pis ben faite. Ignarant des lois de fer de son temps, pour avoir vécu son enfance en dewors du monde, y va ête ascète pis mangez un char de shnoute si vous êtes pas contents. Y est comme inconsciemment révolté par sa condition de gras dur pis y veut rejoindre le monde ordinaire. Y s’en rend pas compte encore tout à fait mais son cheminement strictement personnel va avoir un retentissement collectif immense. Loose cannon involontaire, y va faire péter des coches à tout un ordre ancien, sans vraiment s’en apercevoir tu suite.

Toujours est ti ben que son but désormais c’est de quitter le château du Bonhomme Gautama. Y va voir le Bonhomme pis y gui dit: puissant roi, je veux quate afféres: que tu m’protèges de la maladie, que tu m’empêches de vieillir, que tu m’empêches de mourir, pis que tu m’protèges du désir, de l’avarice, de la haine pis de la colère. Le Bonhomme Gautama tu me comprends-tu qu’y attrape son air. Y répond, avec une face de pitou piteux: ben voyons donc mon ti-pit, même les dieux peuvent pas donner ça. Prend mes palais, mes villes, mes peuples, mes richesses mais demande moé pas des afféres de même. C’est juste trop fort pour ma tite tête. Siddhârta: si t’es pas capabe fournir des afféres aussi simples, va falloir me laisser saprer mon camp d’icitte, pour que je charche des solutions ailleurs, dans le vaste monde. Le Bonhomme Gautama est obligé de cramper pis de laisser Siddhârta décrisser. Siddhârta laisse sa femme pis son babi au château pis y décrisse.

En faite, pour toute te dire, y profite du party de la naissance de son fils pour saprer son camp sa pointe des pieds. Y donne ses bijoux pis ses épées à son sbire pis y gui dit de donner tout ça à ses parents. Y saute la riviére qui fait frontière avec l’Inde. Y se rtrouve dans vallée du Gange. Pas mal de mystiques faisaient ça dans ce temps là, au fait, partir de leu demeure pis charcher leu voie sué grands chemins. Siddhârta va commencer par se charcher des gourous. Y va en suivre six, un après l’aute. Des anti-brahmanes trippeux alternatifs, dans ce temps là, y en traîne un char pis une barge, un peu partout bord en bord de l’Inde. Y a même des athées dans le tas. C’est une tendance sociale. Siddhârta se retrouve à Rajgir, dans un royaume indien tenu par un roi éclairé, sensible aux nouvelles doctrines de sagesse. Cte roi là est impressionné par Siddhârta. Ça calme le pompon à Siddhârta, in ti brin. Ben oui, enfin, in roi qui semble le voèr comme in ascète, pis pas comme in futur dirigeant. Illusion. Le roi de Rajgir trouve Siddhârta nobe, sage pis beau. Y voudrait le marier à sa fille. Y promet la moitié de son royaume à Siddhârta. Mais Siddhârta gui dit: j’ai lâché les domaines du Bonhomme Gautama, c’est pas pour vnir icitte niaiser à faire la même affére que j’ai lâché là-bas. La moitié de ton avouèr, m’en câlisse. Chu pas icitte pour ça. Laisse faire. Fak y sacre son camp de la cour du roi. Y tombe ensuite, toujours à Rajgir, sur un gourou de la vieille religion jaïniste. Siddhârta embarque dans cte trip là, un boutte de temps. Ce courant de pensée là le plogue durablement sur un choix important de sa future doctrine: la non-vialence.

Mais, bon, rien de ce qu’y renconte dans les mystiques de son temps fait vraiment son affaire. Fak Siddhârta décrisse encore, tanné, un peu. Il s’était faite dire comment respirer, comment faire des motions, du fakir, du yoga, de la méditation, toutes sortes de trips de trippeux du bon vieux temps dans toués sens. Les gourous le tiraient par icitte pis le tiraient par là mais ça fouèrait tout le temps. Lui, pis des chums tannés comme lui, ont finit par doser de toute ça. Cinq chums l’accompagnent asteur, qui méditent, comme lui. Y vivent comme des quêteux sans culte précis pis y descendent le Gange. Y se retrouvent à Gaya, une ville dédiée au grand dieu hindou Vishnou, un important cente de pèlerinage. La patente des patentes. C’est pas follow the money, c’est follow the mystique… Y suivent alors la track sensée libérer le karma, le cycle quasi-infini des réincarnations punitives, mais ça, donc, toujours dans le framework hindou. C’est comme une sorte de conclusion inconsciente, pour eux-autes, mais, genre, pas très concluante. À Gaya, les brahmanes tiennent la place, bord en bord de ce haut lieu de pèlerinage. Leur gamick est évidente. Leur racket est florissant. Y endorment le ptit monde, avec leu zhistoires de réincarnation culpabilisante. C’est liche mes pieds docilement, sinon tu vas te réincarner en lombric ou en souris, si tu voies le genre. Siddhârta est ben en maudit de voir ça. Y décide que tous les dieux, hindous ou autes, c’est de la crosse. Y renonce à l’idée même de dieu. Le bouddhisme c’est pas une religion, au sens polythéiste ou monothéiste du terme. Les six chums ascètes se répartissent alors dans des cavarnes du boutte pis on médite au boutte. Pour Siddhârta, c’est le jeûne au coton. Y bouffe des feuilles d’arbes, y boit de l’eau de pluie. Y devient maigre comme in manche de pelle, squelettique. Les gens ordinaires du boutte sont attentifs à ces ascètes là, qui sont pas des brahmanes. Ces étranges là sont importants pour eux-autes parce qu’y représentent une alternative de plus en plus sérieuse au système d’oppression que les gens subissent. On encourage avec tendresse ces ascètes quêteux là. On les aide. On les appuie discrètement. On se taponne en arrière d’eux-autes, sans le dire trop fort. Un jour, une tite gogole qui s’appelle Sujata apporte à Siddhârta dans sa cavarne du riz au lait pis au miel pis a gui dit qu’y charrie trop loin, qu’y faut qu’y mange, que ça pu de saint grand bon sang, son affére. Siddhârta mange le tapon de riz au lait pis au miel donné par la tite gogole pis y se rend soudain compte qu’y a charrié trop loin dins’extrêmes. Le vlà qui flacotte dans le manche. Y s’ouvre plus au monde. Les gens qui s’inspirent de lui l’inspirent de plus en plus, en retour. Siddhârta sort de sa cavarne. Y voit su le grand chemin des musiciennes qui ont des instruments à cordes. La cheftaine musicienne dit aux autes filles instrumentistes qu’y faut tendre les cordes, un tit peu pas trop. Trop tendue, la corde pète. Pas assez tendue, la toune joue mal. Y faut trouver le bon équilibre de tension, le juste milieu. Siddhârta intériorise la leçon de la tite gogole nourricière pis de la cheftaine musicienne. Trop gras dur pendant son enfance, trop ascétique pendant ses six années de quête mystique, y décide de pogner un slaque dans poulie pis y se dit qu’y faut qu’y s’aligne sur la voie du milieu.

Sa nouvelle doctrine de juste milieu, ça met ses cinq chums en beau joualvert, par exemple. Eux autes, y trouvent que Siddhârta a lâché la méditation ascétique, pis ça vient de s’éteindre, point final. Fak y l’envoyent su l’bonhomme. Siddhârta s’est alors retrouvé tout seul comme un codinde. Y s’est alors câlissé au pied d’un arbe pis y a décidé de trouver la vérité par lui-même. Tant pis pour le reste, tant pis pour les rois, tant pis pour les gourous, tant pis pour les chums qui me comprennent pas, tant pis pour les metteux dans le son. Je me plante en dessous de mon arbe pendant des semaines pis je la médite comme un bon. Siddhârta veut comprende le principe fondamental de la souffrance. L’arbe avec Siddhârta en dessous en train de méditer se trouvait pas loin d’une ville indienne qui s’appelle Bodhgaya. C’est là que le câble a pèté, que le flash a blasté, que le piton a buzzé. Siddhârta renonce aux quate poisons de l’esprit: le désir sensuel, le souci matériel, les fausses notions pis l’ignarance. Toutes ses milliers de réincarnations se déroulent comme une guire de toupie, dans sa caboche. Y réalise qu’y se réincarnera pus jama, autant dire qu’y est pu hindou pantoute, sans trop le savoir encore. Arrive alors le nirvana. Y devient l’Illuminé, l’Éveillé, le Bouddha. Y a trente-cinq ans.

Après son expérience de super-conscience, Siddhârta Gautama reste un boutte de temps en dessous de son arbre, flyé, comblé, relax. Les babis, les villageois viennent le voir. Y finit par partir à la recherche de ses cinq chums. Y se garroche alors à Varanasi (Bénarès), un maxi méga cente religieux hindou ancien, une patente incroyable, un carrefour de gourous. Y finit par retrouver ses cinq chums là-bas, dans une sorte de parc. Ses chums gui font un peu des faces de beus. Y le prennent pour un niaiseux qui médite pus mais, bon, y finissent par comprendre qu’y est devenu un Bouddha. Alors, Siddhârta yeu droppe sa bette les quate grandes vérités bouddhistes. Un: la souffrance existe. Deux: y faut charcher la racine de la souffrance sans la fuir. Trois: y faut comprendre que la souffrance peut ête éliminée. Quate: y faut éliminer la souffrance en la combattant de façon concrète, limpide pis simpe. Éblouis par ces belles évidences là, ses cinq chums rtrouvent leu bonne humeur. Y deviennent les cinq premiers discipes du Bouddha.

Siddhârta va, apra ça, se garrocher dans toute l’Inde du nord pis enseigner la voie du Bouddha. Y rameute des discipes pis y se part des chapites de moines-quêteux. Tout le monde, de tous sexes pis de toutes origines sociales peut atteindre le nirvana. Pas de chicane dans sa cabane, pas de discrimination pis, surtout, pas de castes. Le dharma, c’est pour les humains de tout partout dans l’existence. C’est subversif en ti pépère, dans une société rigoureusement féodale, une patente intellectuelle universaliste pis transversale comme celle-là. Siddhârta est à la fois le Jésus pis le Saint Paul de sa réligion. Je veux dire par là: y est d’abord le mystique trippeux démarcatif pis ensuite le fondateur de communautés efficace, méthodique pis organisé. Son fils Raoul finit par venir le rejoindre dans son mouvement réformateur. Siddhârta, qu’a jamais rien écrit, c’est un parleur simple, clair pis punché. Y cacasse dans le joual du temps, pas de langue ampoulée, pas de jargon de secte, le langage du ptit peuple. Siddhârta organise toute sa patente pendant quarante ans. Y cante à quatre-vingt ans. Quand y meurt, le bouddhiss est déjà solidement implanté au Népal pis dans le nord de l’Inde. La vision du monde de toute l’humanité va s’en trouver crucialement changée.

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Ludwig Feuerbach sur le passage au monothéisme

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2016

Feuerbach-Essence

L’ouvrage d’époque L’essence du Christianisme (1841-1846) du philosophe allemand Ludwig Feuerbach (1804-1872) reste une des références réflexives les plus fouillées sur la question de l’invention de Dieu par l’Homme. Développant l’idée, déjà formulée par les matérialistes français du siècle précédent, que l’être humain créa Dieu à son image pas le contraire (pp. 249-250, 471-472, 526), Feuerbach formule une solide expansion de notre compréhension de l’anthropomorphisation théologique. On me permettra un détour que n’aurait pas pu prendre Feuerbach. Celui de la saga Star Trek. Star Trek imagine des nations extraterrestres de toutes farines et quel que soit leur degré de sophistication technologique, physiologique ou ethnologique, elles finissent toujours par se trouver confrontées au filtre humain. Elles ressemblent largement aux humains et surtout, au fond, quand on leur découvre des différences, c’est fatalement pour observer que les humains les surclassent. C’est comme si, eux-mêmes humains, les concepteurs de Star Trek ne pouvaient mettre en scène, même dans leur imagination la plus débridée, que des variations sur les caractéristiques éphémères ou fondamentales de l’humain. Sans le mentionner évidemment, Feuerbach (pp. 128, 161, dans ce second cas, avec une citation de Malebranche évoquant aussi la possibilité de vie extraterrestre) parle très explicitement de l’humanisme Star Trek quand il explique, tout simplement, qu’en imaginant des mondes autres que la Terre et des gens y vivant, on n’arrive qu’à se fabriquer des projections intellectuelles plus ou moins magnifiées de l’humain. Or, crucialement, notre conception du divin n’échappe pas, elle non plus, à cette fatalité anthropocentrée de nos projections en fiction. La chose parait assez patente quand on regarde, avec le recul dont nous disposons, les dieux anthropomorphes des polythéismes idolâtres anciens. Feuerbach explique (p. 138) que Wotan, le chef des dieux de la mythologie germanique, est aussi le dieu de la guerre tout simplement parce que les peuplades de germains voyaient dans la guerre et l’aptitude à bien la mener une vertu cardinale. L’humain façonne les dieux à son image, fonction de la valorisation de ses priorités historico-sociales du moment. C’est assez limpide, incontestable en fait, dans le cas de ces vieux polythéismes que le passage au monothéisme a fait voler en éclats.

Un petit exemple amusant tiré du film Conan le Barbare (1982) va nous permettre d’approcher le choc que le passage au monothéisme fait subir à ce miroir spéculaire déformant et magnifiant de l’idolâtrie anthropocentrée. Conan le Barbare (joué par Arnold Schwarzenegger) erre de par le vaste monde. Dans son errance, il rencontre Subotai (joué par Gerry Lopez), un archer asiatique de la nation des Hyrkaniens. Le pauvre Subotai n’en mène pas large. Ses ennemis l’ont enchaîné à un roc pour qu’il se fasse dévorer par les loups. Conan le libère. Les deux nouveaux amis s’installent dans la steppe, sous un ciel de fer, pour une petite tambouille vespérale. Conan demande alors à Subotai quelle divinité il vénère. Subotai, solide et mystérieux, répond qu’il rend un culte aux Quatre Vents de l’Horizon qui sont invisibles mais soufflent sur la totalité du monde. Subotai demande ensuite à Conan quelle divinité il vénère, lui-même. Carré, presque enfantin, Conan explique qu’il rend un culte au Géant Crom, puissant guerrier mythologique qui lui demandera des comptes à la fin de ses jours sur sa propre vie de guerrier et le bottera hors du Walhalla en se foutant de sa poire si le bilan n’est pas satisfaisant. Subotai ricane doucement et explique calmement que les Quatre Vents de l’Horizon soufflent sur la totalité du monde INCLUANT le Géant Crom, qui n’est jamais qu’un gros et grand gaillard de plus, ayant le ciel au dessus de sa tête, comme tout le monde. La puissance des Quatre Vents de l’Horizon prime, car ils sont invisibles, intangibles, intemporels, vastes et omniprésents. Abasourdi de voir la description de sa divinité anthropomorphe enveloppée dans le syncrétisme spontané d’un baratin bien plus articulé que le sien, Conan, subjugué par la solidité du développement de Subotai sur sa propre divinité, cosmologique elle, se met à regarder le ciel venteux et tumultueux de la steppe avec une inquiétude renouvelée. Le tout ne dure que quelques minutes, mais c’est à se rouler par terre de finesse ironique. La fatale démonstration est cocassement faite de l’incontournable supériorité intellectuelle du monothéisme cosmologisant sur l’idolâtrie anthropocentrée.

Cela, par contre, ne règle pas tous les problèmes du monothéisme, il s’en faut de beaucoup. La philosophie implicite de la Fantasy rejoint Ludwig Feuerbach ici sur ce qu’il nous propose, lui, concernant justement le passage au monothéisme. Il s’agit là, en fait, d’un puissant mouvement d’abstraction (pp 225-226, 282, 345-347) qui, quand il s’installe dans une culture, a deux impacts capitaux. D’abord, dans l’angle positif, projetant, par l’abstraction, les principales caractéristiques divines dans l’omniprésence lointaine, «céleste» (p. 365), le passage au monothéisme magnifie et cosmologise le divin et, ce faisant, révèle l’amplification de l’entendement humain à embrasser des représentations tenant de plus en plus compte, de façon encore esquissée mais sans doute possible, de catégories supra-individuelles, larges, complexes, et non-empiriques (nature, cosmos, mais aussi, société, histoire). Ensuite, dans l’angle négatif, le passage au monothéisme humanise le corpus idolâtre. Les caractéristiques faussement divines de Wotan et du géant Crom deviennent de ce fait radicalement et indubitablement humaines. C’est là une puissante appropriation, en creux, de l’ancien corpus des dieux et demi-dieux. L’humain devient désormais l’exclusif dépositaire de toutes les caractéristiques crues antérieurement démiurgiques que l’abstraction monothéiste nie désormais à l’idole. Conséquemment l’humain se connaît et s’assume mieux. Il s’approprie des forces et des grandeurs qu’il croyait autrefois extérieures à lui. Les questions existentielles ne sont pas alors retirées de l’humanisation (dédivinisation) du modèle idolâtre qu’impose le monothéisme. Les questions existentielles font simplement désormais l’objet de réponses pratiques plutôt que mystiques. Ces nouvelles explications que l’humain se donne de lui-même sont empiriques ou fictives mais désormais intégralement terrestres. Sauf que l’errance mythologisante garde une portion significative de ses contours même après le passage au monothéisme. La grossièreté en est tout simplement moins évidente, plus occultée parce que plus magnifiée et distanciée par le nouveau culte.

Il convient de s’arrêter à cette convergence essentielle du mythe abstrait et du mythe pratique. Leur radicale différence ne doit pas occulter ce qu’ils ont en commun. Prenons, par exemple le centaure. Le centaure est une de ces réponses pratiques (fictives) dont il est désormais sciemment impossible de nier le caractère façonné, artificiel. Un certain snobisme intellectuel trivialise l’identification du centaure au Dieu du monothéisme, pour des raisons non explicitées et fumeuses. On aurait, dans la genèse humaine du centaure et celle de Dieu, deux attitudes distinctes, irréconciliables. Erreur. Le principe de mise en place est identique. Un centaure est l’amalgame de traits caractéristiques de deux êtres empiriques existants, l’homme et le cheval, débouchant sur un résultat éclectiquement construit et fictif. Le dieu monothéiste est l’amalgame de traits caractéristiques de deux entités non-empiriques existantes, la civilisation et le cosmos (le monde, p. 337), débouchant sur un résultat tout aussi éclectiquement construit et tout aussi fictif. La solution «existentielle» du centaure, c’est la médiation ancienne entre le cheval et l’homme qui nous la livre. La solution du dieu monothéiste c’est la médiation entre civilisation et cosmos, entre culture et nature, entre société et environnement, entre entendement (au sens feuerbachien) et raison, qui nous la livre. Comme pour les œufs de dragons, c’est seulement en cassant la coquille légendaire immangeable qu’on y voit et qu’on y mord. Sauf qu’une fois cela fait, le centaure et Dieu n’y sont plus… Que voulez-vous, il faut savoir sortir de l’enfance de la pensée…

Le passage au monothéisme est un moment crucial de cette sortie de l’enfance de la pensée. La chose se complique encore, se brouille aussi, quand la dimension interactive se tortillonne à cette question si humaine du rapport au divin. Feuerbach corrèle sans compromission la prière à la religion véritable, enthousiaste, archaïque, authentique (pp 177-179 et chapitre 11). Dieu, être humain transposé, magnifié, cosmologisé, distillé, purifié, serait bon, miséricordieux, attentif, débonnaire, généreux, empathique, une manière de modèle moral implicite ou explicite. Or, éventuellement, l’abstraction monothéiste, dans ses différentes phases doctrinales d’ascension, minimise, réduit, abandonne même, la dimension interactive… autant celle des polythéismes (interaction semi-légendaire, passionnelle ou conflictuelle, avec le dieu-héros) que celle des monothéismes primitifs (prière-requête adressée, sciemment et à voix haute, au dieu-morale). Cet abandon de l’interaction ouverte, craintive et/ou paisible, de la foi naïve avec Dieu, ne pardonne pas. Elle s’impose fatalement au détriment de son omnipotence active et au profit des catégories théologiques ou théosophiques qui affectent si activement d’absolutiser le divin (omniprésence, omniscience, toutes deux de plus en plus passives, distantes, éthérées et muettes). En analysant les choses ainsi, Feuerbach nous fait clairement comprendre que le passage au monothéisme qui fondera les grandes religions du monde EST son contraire: un moment crucial de déréliction résultant de ce qu’il appelle fort pertinemment l’entendement incrédule (p. 233). En montant de la terre au ciel, le divin illumine intellectuellement mais aussi, il se disloque, comme un pétard de fête…

Pour l’homme sensible un Dieu insensible est un Dieu vide, abstrait, négatif, c’est-à-dire un néant…

Ludwig Feuerbach, L’essence du christianisme, Gallimard, Tel, p. 188.

 

Subotai l’Hyrkanien (joué par Gerry Lopez) et Conan le Barbare (joué par Arnold Schwarzenegger)

Subotai l’Hyrkanien (joué par Gerry Lopez) et Conan le Barbare (joué par Arnold Schwarzenegger)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Une fois pour toute: le voile n’est pas un signe religieux

Posted by Ysengrimus sur 21 octobre 2016

Bas relief représentant l’Arche d’Alliance (surmontée de la menorah) portée fièrement par le Peuple Juif comme signe de son entente éternelle avec le dieu unique

Bas relief représentant l’Arche d’Alliance (surmontée de la menorah) portée fièrement par le Peuple Juif comme signe de son entente éternelle avec le dieu unique

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Le critère le plus indiscutable pour discerner un signe religieux c’est le critère philologique, c’est-à-dire le critère des textes. Si un objet est explicitement décrit comme signe religieux dans le texte sacré de la religion auquel il se rapporte, c’est incontestablement un signe religieux. Exemple. Prenons une minute pour nous imprégner de la très méticuleuse description prescriptive suivante. Nous sommes dans le cadre du judaïsme et c’est dieu qui donne ses consignes aux fondateurs de son alliance:

Tu feras un candélabre d’or pur; le candélabre, sa base et son fût seront repoussés; ses calices, boutons et fleurs, feront corps avec lui. Six branches s’en détacheront sur les côtés: trois branches du candélabre d’un côté, trois branches du candélabre de l’autre côté. La première branche portera trois calices en forme de fleur d’amandier, avec bouton et fleur; la deuxième branche portera aussi trois calices en forme de fleur d’amandier, avec bouton et fleur; il en sera ainsi pour les six branches partant du candélabre. Le candélabre lui-même portera quatre calices en forme de fleur d’amandier, avec bouton et fleur: un bouton sous les deux premières branches partant du candélabre, un bouton sous les deux branches suivantes, et un bouton sous les deux dernières branches — donc aux six branches se détachant du candélabre. Les boutons et les branches feront corps avec le candélabre et le tout sera fait d’un bloc d’or pur repoussé. Puis tu feras ses sept lampes. On montera les lampes de telle sorte qu’elles éclairent en avant de lui. Ses mouchettes et ses cendriers seront d’or pur. Tu le feras, avec tous ses accessoires, d’un talent d’or pur. Regarde et exécute selon le modèle qui t’est montré sur la montagne.

(L’Exode, 25 —31-40, second livre du Pentateuque, dans La Bible de Jérusalem)

C’est la menorah et une description aussi méticuleuse et tataouine issue directement du texte sacré fait qu’il est parfaitement impossible de contester que la menorah soit un signe religieux. Tel est le critère philologique. Ceci dit, le critère philologique doit être complété d’autres critères, plus historiographiques, si on peut dire. Pour dégager l’ensemble des signes religieux explicites, le critère des textes est très important tout en n’étant pas le seul à opérer. Il y a aussi celui de la pratique sémiologique élémentaire reposant sur une tradition culturellement reçue dans le cadre de l’historiographie réelle ou mythologisée des grandes religions. L’Hexagramme (étoile de David) se généralise comme symbole visuel du judaïsme seulement au dix-septième siècle et son origine remonte aux amulettes juives du Moyen-âge. La Croix a nettement une origine pré-chrétienne mais se répand comme symbole chrétien depuis le deuxième siècle après Jésus-Christ (le signe de ralliement initial des chrétiens était le poisson) et ladite Croix (inséparable de son vis-à-vis plus iconique, le crucifix) est aujourd’hui inévitablement perçue comme une représentation stylisée du gibet romain sur lequel le fondateur de ce culte fut supplicié. Le Croissant islamique (souvent accompagné d’une ou de quelques étoiles) trouve ses origines dans des cultes lunaires pré-islamiques absorbés dans le syncrétisme musulman. Le fait qu’on corrèle le calendrier lunaire au Ramadan est une explication ex-post, un peu comme quand on dit que les sept branches de la menorah symbolisent les sept tribus israélites. Mais surtout, quoi qu’il en soit des fluctuations interprétatives sur l’origine historique effective de ces trois symboles, c’est leur caractère de signal de ralliement imparable qui les démarque et les place incontestablement dans la sphère d’une sémiologie non-laïque. Attention, premier petit jeu du jour: cherchez la synagogue, cherchez l’église, cherchez la mosquée. Nous avons essayé de vous brouiller la vue ici en choisissant des trésors architecturaux sciemment orientaux, tout ballonnés, donc, de beaux dômes oblongs aux couleurs claires, pour éviter que, involontairement ethnocentristes comme nous le sommes toujours un peu, vous invoquez des critères culturel afférents.

une-synagogue

eglise-copte

minaret-et-mosque

Imparablement, vous gagnez à tous les coups. La première de ces bâtisses, c’est la synagoque, la seconde, c’est l’église, la troisième, c’est la mosquée. Pas de danger de se tromper, où que vous voyagiez de par le vaste monde. Le signe de ralliement se trouve au bout des tours et/ou sur les façades. Et si c’est si parfaitement imparable, c’est parce que, contrairement au dôme oblong de couleur claire qui, lui, est un objet culturel architectural sans sémiologie particulière et parfaitement non-exclusif à une religion, un peuple ou une contrée, l’Hexagramme, la Croix, et le Croissant, eux, sont des signes religieux. Et ce, redisons-le: imparablement.

Maintenant, eh bien, passons au voile. Première constatation: il n’y a AUCUNE mention prescriptive de voile, de foulard, de hidjab, de tchador, de niqab ou de burqa dans le Coran. Aucune. Les seuls «voiles» mentionnés dans ce texte sacré sont des toiles tendues dans un local pour séparer l’espace alloué aux femmes de l’espace alloué aux hommes (selon une pratique d’ailleurs amplement pré-islamique) ou encore des attributs vestimentaires des femmes mentionnés narrativement comme on mentionne les objets ordinaires que l’on manipule ou qui nous entourent. Rien de plus. Contrairement, par exemple, à la menorah (dont on retrouve la description prescriptive susmentionnée dans le Pentateuque, lui-même un texte sacré hébraïque), le voile ne nous donne à lire aucune formulation dans le texte religieux fondateur qui se proposerait de le décrire, de le promouvoir ou de lui assigner des fonctions pratiques ou symboliques dans le culte islamique. Cela le disqualifie déjà fortement comme signe religieux.

Mais puisque, dans l’ambiance actuelle, il faut en rajouter une bonne couche pour bien compléter le tableau démonstratif, on devra patiemment œuvrer à faire observer que ce vêtement n’a aucune valeur distinctive imparable (insistons: la menorah, l’Hexagramme, la Croix, et le Croissant sont des signes religieux intégralement imparables). Alors maintenant, du haut de notre belle stature occidentale, on va regarder cela de plus près. On va jouer au second petit jeu du jour: cherchez la musulmane voilée. Des quatre femmes voilées qui vous sont présentées ici, pouvez vous distinguer imparablement l’unique musulmane. Attention googler n’est pas jouer.

Femme-copte

femme-hindoue

femme-musulmane

A Lebanese woman carries a statue of the

La première femme est une copte d’Égypte (chrétienne donc) lisant son petit missel, la seconde est une indienne de religion hindoue, la troisième c’est notre musulmane, la quatrième est une maronite libanaise (chrétienne aussi, donc). Éloquent, vous admettrez. Il est patent que, toutes religions confondues, un grand nombre de femmes orientales et moyen-orientales porte des voiles. Ce n’est pas un signe religieux mais un signe culturel. C’est comme les dômes architecturaux, dans l’exemple précédent… sans plus. D’ailleurs, si vous êtes parvenus à distinguer la musulmane parmi ces quatre femmes, il est quasi certain que des critères autres que les critères religieux vous auront subrepticement guidés (critères ethniques ou vestimentaires. Ou alors des particularités du décors. Allons, admettez-le!). Il n’y a pas de symboles religieux vestimentaires sur ces photos. Point barre. Ces femmes modernes sont sans cornette, sans poignard sikh et sans collet romain. Ce sont des citoyennes ordinaires du monde. Leur tenue est intégralement laïque. Ne pas l’admettre est un acte d’exclusion ethnocentriste, rien de plus. Bon, les tataouineux et autres casuistes me la joueront peut-être à l’histoire du temps d’avant le grand nivellement mondialiste, et exigeront que l’on compulse de la documentation plus ancienne. Des photos de femmes voilées d’autrefois, peut-être, comme celles-ci:

Archive1-femme-ortho

Archive2-femme-copte

Manque de bol pour nos cyber-croisés de service, ces deux femmes voilées de jadis sont des chrétiennes. La première est une orthodoxe arménienne et la seconde, une copte égyptienne d’Alexandrie, celle-ci démontrant magistralement, d’autre part, que le voile intégral lui non plus ne fut pas une exclusivité musulmane. Contribue à la même démonstration, du reste, avec une touche plus actuelle et moderne, la demoiselle suivante se voilant majestueusement le visage:

femme-bengali-hindoue-tenant-voile-devant-le-visage

tout en étant de plain pied une indienne bengalie de religion hindoue. Ce n’est donc certainement pas le Prophète de l’Islam qui la pousse à agir comme ça, n’est-ce pas… ni aucun diktat issu de la morale du bien pesant programme monothéiste (attendu qu’elle est polythéiste). Cessons de flagosser et admettons une bonne fois qu’on a plus ici un geste procédant d’une sorte de pudeur ou de discrétion universelle nous rappelant qu’il est toujours bien délicat de dicter aux gens ce qu’ils doivent faire ou ne pas faire avec ce qui procède de la plus intime des libertés individuelles corporelles: leurs vêtements.

Alors CQFD. Foutons la paix une bonne fois aux femmes voilées et instaurons une vraie laïcité, notamment en jetant les écoles confessionnelles à terre pour vrai, sans s’en prendre comme toujours aux plus vulnérables de nos compatriotes. Et, puisqu’il faut continuer d’élever notre conscience multiculturelle, souffrons un petit rappel des critères que j’ai appliqué ici, explicitement ou implicitement, pour clairement distinguer les signes religieux des signes strictement culturels.

A) le critère philologique: L’objet est explicitement décrit, préférablement de façon prescriptive, comme signe religieux dans un des grands textes sacrés. C’est alors imparablement un signe religieux (exemple: la menorah ou l’Arche d’Alliance, toutes deux décrites très explicitement dans le Pentateuque).

B) le critère du signal infaillible: sans avoir été nécessairement décrit dans le texte sacré d’origine de la religion à laquelle il se rapporte, l’objet est reçu culturellement comme signe historique explicite d’une religion (notamment comme signal, pour fins d’identification ou de ralliement) et l’indique imparablement (exemples: l’Hexagramme, la Croix, le Croissant et, pour le code vestimentaire: le collet romain, le poignard sikh ou la kippa).

C) le critère de la non-exclusivité culturelle: Quand l’objet n’est pas décrit dans un texte sacré et ne fait pas l’objet d’une exclusivité sémiologique imparable acquise historiographiquement, ce n’est pas un signe religieux mais un signe (ou même un simple objet) culturel. C’est le cas, par exemple, des jolis dômes dodus aux couleurs claires des bâtisses orientales de toutes allégeances, des barbes (qui, Karl Marx et ZZ Top en témoignent, ne sont pas exclusives au Christ, à Moïse ou à Abou Bakr As-Siddiq) et des tenues magnifiques de mes compatriotes voilées qui, je le redis sans faillir, feront toujours l’objet de mon indéfectible solidarité rationnelle et fraternelle.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Grandeurs et limites du principe syncrétique en Indonésie

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2016

Indonesie

Le plus grand pays musulman au monde c’est l’Indonésie, 240 millions d’habitants répartis dans un immense archipel de 13,000 îles au gouvernement cependant très unifié et centralisé (capitale: Jakarta). Les grandeurs et les limites du syncrétisme religieux indonésien se formulent comme suit, si on les résume. T’as pas le droit d’être officiellement athée là-bas. Tu dois avoir une religion d’affiliation (que tu choisis par contre librement. Il n’y a pas de religion d’état). Et pas seulement ça, tu dois explicitement déclarer une religion sur ta fiche d’identité obligatoire. Et, aux vues de la loi indonésienne, il y a que six religions reconnues. Tu dois donc choisir une de celles-ci aux fins de ton identification à l’état civil. Les choix sont les suivants (les pourcentages ont été arrondis) :

Islam (87% de la population)
Protestantisme (7% de la population)
Catholicisme (3% de la population)
Hindouisme (2% de la population)
Bouddhisme (0.75% de la population)
Confucianisme (0.05% de la population)
Résidu non déclaré (0.2% de la population)

Carrefour de commerce maritime fort ancien, le très vaste territoire qui constitue aujourd’hui l’Indonésie a d’abord produit son lot de religions contemplatives vernaculaires locales dont la prégnance se perpétue en partie jusqu’à nos jours, dans certaines îles, notamment à Java. Ces cultes n’ont aucun statut officiel ou légal mais ils forment le fond éclectique ondoyant et mouvant sur lequel se configurera graduellement la culture de tolérance confessionnelle de l’archipel. Pour tout envahisseur ou «découvreur», c’était une nouvelle île, un nouveau culte, un nouveau lot de fétiches, une nouvelle aventure interactionnelle.

La première grande religion historique à pénétrer en Indonésie fut l’Hindouisme (aujourd’hui 2% de la population). Les premières traces de cette religion datent des années 400 à 500 de notre ère. Corps de croyances polythéistes élitaire, circonscrit, peu implanté, elle articula le système de représentations des dirigeants de certains royaumes insulaires. On la retrouve aujourd’hui surtout à Bali et un petit peu à Java. Vers 600, le Bouddhisme (aujourd’hui (0.75% de la population) fait son apparition, relayé par des moines indiens ou chinois. Il ne s’implantera pas en profondeur, lui non plus.

Pour l’Islam on peut citer trois dates jalons. La plus vieille stèle musulmane connue date de 1082 (à Lehran, à l’est de Java). Le navigateur Marco Polo fait escale dans le nord de Sumatra en 1292 et constate que le roitelet local est musulman. En 1770, le dernier prince Hindou de Blambangan (sur la pointe orientale de l’île de Java) se convertit à l’Islam. Ces trois dates indicatives s’associent au fait que toutes les traces archéologiques et ethnologiques connues attestent une pénétration lente, feutrée et graduelle de l’Islam dans l’immense archipel et ce, sur 700 ans environ. Rien de fulgurant, d’abrupt ou de spectaculaire mais plus d’un demi-millénaire pour s’installer et s’imprégner en profondeur. Et surtout, capital, c’est le premier des trois monothéismes classiques à se positionner dans L’Asie du Sud-Est insulaire. Pour cet immense groupe humain diversifié, le passage au monothéisme, toujours hautement sensible intellectuellement, fut islamique, point barre. Le très ancien port malais de Malacca, situé dans un détroit géographiquement crucial, au nord de l’île de Sumatra et au sud de la Malaisie, est un passage obligé du commerce venu d’Arabie, de Perse, d’Inde (notamment vers la Chine). Les activités de commerce portuaires sont choses subtiles et spécifiques et les musulmans sont des signeux de contrats patentés et méthodiques. Toute une culture commerciale accompagne leur vision du monde et l’Indonésie s’en imprégnera tout doucement, sans assimilation linguistique cependant, les initiateurs musulmans parlant déjà, de fait, des langues diverses. Il est net que l’essor indonésien de l’Islam s’associe intimement au commerce maritime, à l’import-export et à l’organisation marchande des villes portuaires. Les musulmans qui implantent leur doctrine en Indonésie sont principalement des sunnites soufistes (arabes ou, surtout, indiens) dont la vision sapientale, contemplative et imbue de moralité pratique est fort compatible avec les cultes locaux. Une deuxième étape du fameux syncrétisme indonésien se met donc alors subtilement en marche. Après l’éclectisme tranquille, c’est la lente unification sans heurts.

Les premières poussées colonialistes occidentales sur l’Indonésie viendront des Portugais catholiques qui prennent Malacca en 1511 (3% de la population de l’Indonésie est encore catholique). Sans surprise, de par une culture de résistance vernaculaire assez courante face à ce nouveau type d’invasion, c’est l’Islam comme facteur identitaire beaucoup plus anciennement implanté qui va se trouver avantagé par les premières offensives occidentales. Les Portugais ne l’auront pas facile avec les chefs locaux indonésiens. Un autre moment syncrétique crucial va se disposer avec les occupants coloniaux hollandais. De 1602 à 1945, les Pays-Bas vont mettre en place les Indes Orientales Néerlandaises ou Insulinde. En 1641, ils prennent Malacca aux Portugais et stabilisent, pour près de 340 ans, leur puissant dispositif colonial, configurant de fait solidement la future identité nationale de cet immense espace maritime pas tout de suite évident. Les Hollandais sont protestants (aujourd’hui 7% de la population de l’Indonésie l’est encore) mais ce ne sont pas des sectateurs. Au contraire, leur capitale, Amsterdam, patrie de Spinoza, est une des places religieuses les plus tolérantes d’Europe. Les Hollandais sont des gars de comptoirs commerciaux. Ce sont des extorqueurs fermes et méthodiques mais ethno-culturellement translucides. Ce qui compte pour eux, c’est de tenir les cruciales îles aux épices et les routes commerciales maritimes sensibles vers l’Asie profonde et notamment vers le Japon (qu’ils contrôleront commercialement pendant 120 ans, sans s’y implanter culturellement, encore une fois). Les Hollandais, l’impact démographique de leur nation ou de leur langue, le préchi-précha, le sectarisme, c’est pas leur truc. Ils sont les champions des échanges commerciaux avec les peuples plus articulés d’Asie, qui résistent sourdement à l’assimilation coloniale classique (comme en Indonésie), ou la rejettent sèchement (comme au Japon). Ce sont les premiers grands affairistes occidentaux quasi-invisibles de l’histoire moderne. La culture de tolérance religieuse des néerlandais va insidieusement compléter le tableau syncrétique indonésien et durablement influencer, sans tambour ni trompette, l’intendance de l’Islam local pour en faire un des plus spécifiquement tolérants et «multiculturels» du monde.

Après 1945 (défaite de l’envahisseur japonais en Indonésie), la dictature de Suharto va graduellement se déployer, décoloniser l’archipel, sortir les Hollandais, et s’installer comme premier grand nationalisme indonésien. Dictateur adulé mais brutal, Suharto, en place officiellement de 1967 à 1998, est musulman certes (de la même façon que Pinochet est catholique, si vous voyez ce que je veux dire) mais là s’arrête son ardeur doctrinale. Ce n’est ni un intégriste, ni un islamiste, ni un théocrate. Il est bien trop occupé à militariser la société civile, servir les grands conglomérats compradore américains et casser du communiste menu pour s’occuper de religion. En ce temps là, en Indonésie, la mairie est un lieu de rigidité doctrinaire et constabulaire, la mosquée est un lieu de souplesse intellectuelle et de combines feutrées. La riche tradition syncrétique et tolérante des multi-insulaires indonésiens s’accommode mal de militarisme et d’autoritarisme. Ces gens sont pauvres, exploités. Ils travaillent dur, gagnent leur vie modestement et ne se comportent pas comme des sectateurs. C’est Suharto, sourcilleux face aux éventualités de mise en place de diasporas commerçantes non-nationales (notamment de souche chinoise) dans ses villes portuaires, qui va instaurer la fiche d’identité obligatoire incorporant les religions à cocher. Son administration autoritaire le fera tout prosaïquement, y voyant un indicateur démographique stable, parlant, et commode à gérer, sans plus. Peu ouverte aux variations et fluctuations historiques, cette fiche n’inclura notamment pas le confucianisme, ce qui fait que maints chinois desdites villes portuaires vont devoir, un temps, se déclarer «bouddhistes» pour ne pas faire de vagues involontaires face au court corpus des choix religieux obligatoires d’état. Cette habitude de recensement un peu boiteuse finira par s’installer et survivra au régime Suharto.

Dans l’Indonésie hautement urbanisée d’aujourd’hui, tout comme dans ses nombreuses régions et sous-régions restées sauvages et naturelles, l’Islam se modernise et mobilise toute cette tradition de représentations syncrétiques implicites typiquement indonésienne qui fait, entre autres, que la charia, malgré quelques tentatives après la décolonisation, ne fut jamais retenue comme formule juridique ou gouvernementale. La déréliction chemine aussi, compagne sereine de toutes modernités, sans faire de bruit, comme à son habitude. Il faut faire observer que les «attentats islamistes» contre des intérêts touristiques compradore à Bali en 2002 (ayant tué 202 personnes, principalement des touristes australiens – L’ambassade d’Australie fit aussi l’objet d’un attentat — ceci NB) font un peu tache ici. D’aucun ont voulu y voir le pétard mouillé d’une internationale islamiste mal implantée localement et peu enracinée dans l’hinterland des musulmans indonésiens. On verra ce que l’avenir de la ci-devant Jemaah Islamiyah indonésienne (fondée en 1993 par un marchand de batik javanais de souche yéménite) nous dira mais, personnellement, j’ai tendance à fortement seconder cette hypothèse d’un terrorisme islamiste mais non musulman et pas vraiment trop indonésien non plus… sauf, quand même, dans sa touche assez nettement anti-australienne (plus nationaliste qu’islamiste, donc), bien plus indicative, elle, d’enjeux géopolitiques locaux que nos médias d’intox veulent bien nous le laisser croire. C’est à suivre.

L’intégrisme, comme la tolérance religieuse, sont affaires historiques, économiques et socio-politiques bien longtemps avant d’être des affaires religieuses (ou «théologiques», ayoye). Encore grippé par le souvenir d’un dispositif politique autoritaire un peu toc, chamarrant ses législations civiles, le syncrétisme religieux indonésien, de fait dense, ancien, original, historiquement configuré, n’en reste pas moins souple et sans acuité conflictuelle effective. Non, l’Islamie ne porte pas ici la burqa odieuse que l’intoxidentale propagandiste lui colle malhonnêtement à la peau partout ailleurs. Méditons et observons ce qui se joue et s’annonce, là-bas, dans les îles du plus grand pays musulman au monde.

Jakarta (capitale de l’Indonésie)

Jakarta (capitale de l’Indonésie)

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Quand Belzébuth rencontre Méphistophélès

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2016

Mephistopheles
Dialoque entre Belzébuth (Paul Laurendeau) et Méphistophélès (pastiche anonyme de DIALOGUS) sur un certain nombre de questions de démonologie.

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Méphisto! Ma vieille ganache!

Je suis bien content depuis le temps que je me dandine au sommet du Mont Chauve, scandalisé que je suis par cette affligeante ambiguïté. Je suis une figure issue de Moloch, déité philistine, alors que tu dérives de quelque lutin romain, si je ne dis pas de conneries (n’hésite pas à me corriger publiquement: j’ai le cuir dur). J’en parlais justement l’autre jour avec Satan, qui lui, ça se voit sur sa tronche, est le satyre des Sylves d’Asie Mineure tout craché. Ces connards là nous confondent sans arrêt. C’est purement scandaleux. Je sais aussi sans ambivalence que Lucifer est furax. Le pauvre ne s’en remet tout simplement pas. Tu penses un peu, lui qui était au départ le Christ en personne, le «Porteur de Lumière», excusez moi-caca-d’oie, avant de passer à l’état d’ange obscur et ambivalent émergeant des élucubrations d’Isaïe, puis de plonger, déçu sinon déchu, dans cet enfer outrageant. Et le voilà maintenant qui s’englue aussi à moi, à toi, et à l’autre là, dans leur pandémonium filandreux et déficient. C’est littéralement à se flinguer.

Mais tu vas nous tirer ça au net, mon Méphisto. Maintenant que tu es un caïd, que tu as accès à une tribune de rayonnement respectable, sans doute la meilleure depuis que les sphincters du bon Goethe te servirent de corne de brume, tu vas nous exorciser cette basoche innommable en vitesse, et clarifier ce différend regrettable! La démonologie doit reprendre ses droits, et il faut qu’ils arrêtent de tout amalgamer comme cela à tout bout de psaume. Ça confine à la foutaise pure. Je me fiche de l’âme de ton Faust comme de celle d’un lombric, et les flammes de ma géhenne te roussissent les poils du cul d’indifférence. Méphistophélès, toi qui as du panache, dis-leur un peu…

Ton ami admiratif, et éternel compagnon de débauche,

Belzébuth, seigneur des mouches et démon atrabilaire

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Cher Monsieur,

Je vous sais très savant des choses de l’ombre comme de celles des lumières, grand connaisseur de toutes les philosophies théologiques et éthiques propres à votre monde terrestre. J’admire en vous la futilité des humains, pour qui comptent les années. Vous vous bercez des illusions d’une pensée libre, mais lui tournez le dos aussitôt que le temps se gâche et que l’orage menace. J’en connais de toutes les époques, de votre misérable espèce qui se plaît à écouter aux portes de l’enfer dans l’espoir de frissons passagers, mais sans jamais oser y pénétrer et connaître la vérité.

Votre espèce a la particularité des êtres inférieurs de vouloir expliquer l’étroitesse de leur vision en ramenant à leur niveau ce qui les entoure. Et comme vous êtes habiles en cette matière! Vous vous insérez dans une bulle unique, transparente, increvable et extensible à l’infini, sorte de gobe-tout métaphysique et réducteur de ce que votre imagination ne peut même pas entrevoir. Comme tous les autres, pour dorer votre nullité, vous cherchez à encadrer le chaos. Votre terreur de la nuit éternelle oriente votre esprit jusqu’aux portes de l’ignorance. Oser codifier le mal en lui donnant une lignée bâtarde, une descendance mythologique quelconque, est la marque de votre innocence, pour ne pas dire votre simplicité. Et la délicieuse preuve de ma toute-puissance…

Vos semblables, dans leur balbutiement d’une pensée cohérente, ont tenté de me cerner, de découvrir mes origines afin de pouvoir m’imaginer et de là mieux me contrer. Ils ont voulu connaître ce qui me guidait, me flattait, m’influençait, m’effrayait et me chassait. J’ai eu tous les noms, tous les épithètes, toutes les origines. J’ai eu des frères et des soeurs par centaines, des serviteurs par milliers. Ils ont inventé l’écriture pour me décrire, la musique pour composer des incantations, des prières pour retenir mon pouvoir, et ils sont allés jusqu’à créer le Bien pour tenter in extremis de me réduire à une antithèse. Toujours vous avez échoué, erré dans vos hypothèses et raconté les histoires les plus anguilleuses pour revenir constamment à votre point de départ: l’ignorance.

À présent, et votre lettre le démontre très bien, vous choisissez comme arme la dérision, la familiarité et la négation. Vous vous croyez parvenu à un stade avancé de développement et de spiritualité et vous vous croyez autorisé à clamer votre victoire sur le Mal. Vous croyez que votre invention cent fois millénaire, le Bien, a vaincu. Vous croyez que votre éternité se cache dans la conquête de l’univers et vous espérez ainsi pouvoir me nier.

Je ne suis ni lutin romain, ni ange déchu. Je suis votre miroir, je suis celui qui nie… Ce n’est que justice car tout ce qui existe est digne d’être détruit.

Mes salutations à vous, chasseur de mouches. Et pour faire honneur à votre espèce, continuez de vous asperger les yeux avec votre bombe insecticide. Vous ne risquez rien puisque déjà vous ne voyez rien. Quant à Belzébuth, que vous feignez de connaître, dites-lui de ma part que le diable n’écrit pas au diable et que contrairement à votre Seigneur il n’a pas besoin d’être plusieurs pour réussir à être Un.

Méphistophélès,

L’esprit qui toujours nie

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Sacré Méphi va. Vieille trogne. «Un»: tu m’en passes un papier. Jamais que le même en un mot! Toujours ta bonne vieille dégaine seigneuriale qui pue de la Mâchoire. Mais arrête de déconner! C’est moi Belzé! Ton Bubuth! Les Grandes Folles du Valhallah, la Chasse-Gallerie Ambivalente, le Seau d’Eau Lustrale sur les torches à Prométhée, la poudre scintillante dans les godets à Nicolas Flamel. Enfin, vieille pomme, tu ne vas quand même pas me dire que tu as tout oublié dans tes vapes vitupérantes de Misanthropie Convulsionnaire! C’est la vastité de l’audience qui te dope, ma parole. Internet: le Cimetière de Saint Médard à Méphi. Là où le Cairn du Diâcre Paris est remplacé par un miroir à facettes! Allez, mon Méphi, quitte un peu tes grandes toises. La sonnette de Fin de la Récré de l’Irrationalité a quand même un peu retenti! Choppe un bon bol d’air et répète après moi: Je Suis Un Illusionniste!

Belzebuth, Seigneur des Mouches et Carogne Baratinante

P.S. pour Nier, ça tu Nies Durillon! C’est vu! Mais de là à RENIER tes vieux camarades de Galvaude, il y a quand même une ligne. Tu n’incarnes quand même pas le Mal à ce point là… Ça ne serait pas sport…

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Monsieur,

Je suis perplexe. Votre jeu cache-t-il une terreur quelconque? Vous avez quelque chose à me vendre, votre âme peut-être, et vous n’osez me proposer directement un tel marché? Vous avez besoin de quelque service obscur que moi seul peux offrir? Ne dissimulez donc pas votre timidité dans des échanges vulgaires et trop familiers. Exprimez-vous simplement avec votre coeur et selon votre accoutumance. Car, mettez-vous vraiment à ma place et réfléchissez un instant, que feriez-vous si je vous répondais ainsi: «Belzébuth! Ma couille! Mon miroir grossissant! Quelle joie de te retrouver en aussi grande forme, cher faigneur des mouches!»? Avouez-le, vous chanteriez aussitôt victoire de m’avoir posé ce magnifique lapin. Allons, soyons sérieux, c’est faible, d’un mauvais goût inqualifiable et peu digne d’un mortel tel que vous. De plus, ce n’est pas une manière d’entamer des discussions d’affaires si tel est votre véritable dessein.

Ne cachez pas non plus votre identité en essayant d’usurper celle d’un autre: la mienne, en particulier. Cela pourrait vous jouer de forts mauvais tours et je n’aurais pas à débourser grand écu pour vous faire frire à petit feu l’éternité durant. Certes, vous avez beaucoup de talent, une langue rouge de Cardinal en conclave que vous manipulez, ma foi, avec brio. Ainsi, vous flirtez gentiment avec Brassens en vous prenant pour un mat de cocagne, vous citez des ouvrages savants pour persécuter ce pauvre Céline, vous piquez Heidegger avec volupté sur la philosophie humanitaire du National-Socialisme et vous lavez les mains de Pilate en portant pour lui un casque de légionnaire. Puis, étrangement, vous vous couvrez d’un autre plumage pour vous adresser à moi, un peu comme si vous alliez incognito vous dévergonder à un bal masqué. Encore là, cette manière d’agir démontre un trouble certain, un désir inavoué de me demander une faveur, d’intervenir pour régler une situation délicate.

Permettez-moi de vous dire qu’il ne s’agit pas de la meilleure façon de me flatter et d’obtenir quelque privilège. Je me considère donc magnanime en me limitant à vous demander simplement qui est le véritable illusionniste dans cet échange épistolaire…

Je constate également que vous n’avez pas entièrement saisi l’objet de ma première lettre. J’ai cherché à être clair pourtant. Je n’incarne pas le Mal et c’est là que vous faites tous fausse route: je le suis totalement et entièrement. Le reste, les bons sentiments, les droits de la personne, la démocratie et les autres élucubrations propres à votre époque me laissent entièrement froid, si je peux m’exprimer ainsi. Ce n’est pour moi qu’enfantillage et fanfreluche, de la mauvaise littérature pour âmes perdues afin de se donner bonne conscience et tenter encore de nier ma globalité. Vous tirez vos dernières cartouches, vous donnez votre dernier coup de goupillon, mais je peux comprendre cette attitude de refus, cette fuite perpétuelle pour échapper au destin de votre espèce. Il s’agit de la stratégie que vous avez choisie, elle se défend et correspond parfaitement à votre véritable nature.

Enfin, vous me demandez d’être sport. Allons donc, la conception humaine de cette activité n’est-elle pas encore et toujours basée sur la tricherie, la performance à outrance, l’appât du gain et la gloire à tout prix? Vous ne pouvez vous imaginer le nombre de demandes que je reçois à ce sujet. Laissez-moi vous dire que le vieux slogan romain du pain et des jeux, la populace le réclame plus que jamais. Être sport, cher mortel, c’est jouer ce jeu, ne l’oubliez surtout pas. Mais, si cela vous chante, vous pouvez aussi jouer l’avenir de votre âme avec moi contre un quelconque avantage. Je suis ouvert à toute proposition honnête de votre part.

Méphistophélès,

L’esprit qui toujours nie

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Ah mon bon Méphi. Ça fait plaisir de voir que tu as des lectures… Évidemment ton petit effet d’omniscience énumérative s’en tient strictement à «ses» interventions signées, au détriment de «ses» alias. Diabolique mais vachement empirique quand même… Ah, ah, ah. Vieille barbaque va. Te voilà perplexe en plus. Pas clair tout ça. Remarque on le serait à moins: s’entêter à commercer un objet qui n’existe pas. L’âme. Mais tu m’as un peu cerné, je l’admets. Je cherche quelque chose de toi. Je ne suis qu’un escogriffe dentu et couvert de vermine, qui jette des épouvantails faméliques dans une fournaise inepte. Rien de comparable à la haute mouture, au cépage fin de MOSSIEU Méphi, qui n’aime pas frayer avec le Vulgaire, et s’offusque du Grossier comme un vilain Rastignac de salon-couperose-velour en maraude. Admis: je ne suis qu’un guignol avec, tu le signales pesamment, une main dedans. Alors que toi, c’est autre chose. Tu es une pure catégorie philosophique: le Mal. Excuse-moi-caca. Pas rien, ça! On comprend que tu la ramènes. Un enjeu pareil, ça ne mange pas à la cantine! La catégorie centrale de l’Axiologie. Le Veau d’Or. La Hantise. Tu m’as donc bel et bien cerné. Bravo! Rédition! Je veux quelque chose de mon vieux compagnon, renégat aux oeillères d’or. Une définition, simplement. C’est quoi, ça: le Mal.

Belzébuth, Fâcheux, Raseur, et Seigneur indéfectible des A Rimbaldiens qui bombinent

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Monsieur,

Votre incohérence ajoute nécessairement à la lourdeur de mon style, cher mortel. Avouez que vous devenez de plus en plus confus dans votre cheminement intérieur. Vous contestez, puis vous admettez du bout des lèvres, puis vous abandonnez la partie. Ensuite vous revenez, et vous tournez en rond tel un chien après sa queue. Finalement, vous grimpez, vous redescendez et vous plongez afin de boucler la boucle en vous la nouant autour du cou. À ce que je constate, vous serez bientôt fin prêt pour le grand passage.

Vous ne voudriez tout de même pas que je m’attarde à divulguer votre intimité juste pour satisfaire ma vanité. D’ailleurs, je doute fortement que mon éditeur laisse passer des étalements de ce genre. Nous sombrerions rapidement dans un niveau d’échange peu souhaitable, même si cela n’est pas dénué d’intérêt. Il me semble que vous agissez comme un curé de campagne quelque peu frustre qui cherche à faire le plein de fidèles. Le problème, c’est que vous avez égaré le mode d’emploi sur le contrôle et la harangue de vos ouailles, troupeau bêlant de peur ou soupirant d’aise, tout dépendant de l’origine des indulgences. Peut-être cherchez-vous le chapitre concernant les douceurs du paradis? Et vous ne trouvez que celui des enfers? Cherchez encore! Vous n’y êtes pas tout à fait…

Vous me traitez de collet monté maintenant. Songez que cela est peut-être voulu et que c’est sous cette forme que j’ai décidé de m’adresser au pauvre mortel que vous êtes. Je vous suggère, dans tout ce bavardage inutile, de ne pas oublier le nom et le titre de votre interlocuteur. Car je n’ai pas du tout l’intention de m’abaisser à un niveau de langage inférieur uniquement pour vous faire plaisir. D’ailleurs, à admirer votre approche à mon endroit, il me semble avoir eu tout à fait raison.

Le fait de ne pas croire à l’âme m’importe peu. Ce n’est pas mon problème, mais le vôtre. Que vous le vouliez ou non, le simple geste de vous adresser à moi démontre tout de même un certain intérêt pour la chose. Je dirais qu’une couche épaisse et graisseuse de poussière judéo-chrétienne vous colle toujours à la peau. Par contre, Je comprends fort bien qu’il soit difficile de faire fi du passé et de renier ses origines culturelles du revers de la main. Il importe, cependant, d’avoir la modestie de l’admettre. Ainsi, dans votre cas précis, cela expliquerait en partie la singularité de vos propos. Mais ne vous en formalisez surtout pas car, quoi qu’il arrive, je serai près de vous lorsque le temps sera venu de recueillir votre dernier souffle. Et là, vous et moi, face à face, nous verrons tout cela dans les détails.

Quant à vendre des choses qui n’existent pas, permettez-moi de vous signaler que votre espèce est passée maître en la matière. Je n’ai plus rien à lui apprendre à ce sujet. Et qui plus est, je trouve que cela frise parfois le mauvais goût et la stupidité chronique alors que moi, je me limite habituellement à des valeurs plutôt nobles: l’esprit, l’âme, la Foi et l’éternité. Admettez que mes attentes, contrairement à celles de votre genre, ne sont nullement à prétention mercantile. Je ne trafique pas n’importe quelle peccadille afin de satisfaire des intérêts bassement populaires.

Le Mal? Contemplez-vous dans un miroir et vous me reconnaîtrez. Regardez-vous vivre et agir et vous me rejoindrez. Admirez l’évolution de votre humanité et vous comprendrez que le Bien n’est que théâtre, variété, opéra bouffe que vous entretenez avec fierté pour chasser l’ennui qu’engendre votre médiocrité. Le Mal, c’est l’atmosphère qui entoure votre planète et que vous respirez avec bonheur; c’est ce qui assure la survie et la grandeur de votre minable existence.

C’est aussi l’accumulation millénaire de votre prétention à me surpasser tout en me craignant. À présent, c’est votre hypocrisie à vouloir me nier pour asseoir la totalité de votre domination sur l’univers et ne la partager avec nul autre que votre suffisance. Vous enrobez vos philosophies de chansonnettes à la mode en les érigeant en dogmes immuables. Vous construisez vos civilisations sur le sang, le mensonge et la haine. Et pour vous donner bonne conscience, pour couvrir l’odeur de putréfaction qui remonte des fondations, vous dressez des palais à la gloire de la paix, de l’amour et de la vérité. Vous me faites… divinement rire.

Le Mal, c’est le cuisinier qui a concocté le potage engendrant votre émergence. Allez, multipliez-vous et que Dieu vous conserve à son image. Vous êtes presque à point pour la grande dégustation.

Méphistophélès,

L’esprit qui toujours nie

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Merci mon Méphi. La poussière judéo-zinzin du Marchand-de-sable Méphi vient de me gicler dans les yeux et j’en tombe endormi raide. À une prochaine.

Belzébuth, seigneur incontesté de celles qui craignent le Fly-Tox pédantesque à l’élégant renégat Méphi…

Enculade-de-mouches

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L’intelligence de Mahomet

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2016

Je-suis-mahomet

Quand on prend la mesure de l’apport culturel et intellectuel de l’Islam, la première figure qui prend de l’importance aux yeux de celui ou celle qui découvre cet univers unique, magnifique, c’est la figure de Mahomet (570-632). À travers le récit hagiographique, dont la lourdeur nuit passablement à l’image historique du fondateur de l’Islam (bien plus qu’elle ne la sert), on arrive malgré tout à prendre la mesure d’un personnage extrêmement intéressant, humain, solide, articulé, fin, patient, modeste et, disons le mot: aimable.

On parle d’abord d’un enfant n’ayant pas connu son père et dont la mère est morte quand il était fort jeune. Élevé par son grand-père, puis par un de ses oncles, il n’attire pas spécialement l’attention des membres de sa tribu ou de la communauté plus large. C’est assez jeune, dans la vingtaine, qu’il devient pourtant l’intendant commercial de la notable mecquoise Khadîdja bint Khuwaylid (555-619). Khadîdja était tellement riche, disent les textes, que quand les Mecquois regroupaient leurs caravanes dans le désert, celle de Khadîdja était plus grande que celles de tous les autres Mecquois réunis. C’est ici quand même qu’on commence à froncer le sourcil. Comment un homme si jeune a-t-il pu accéder à des fonctions commerciales si sensibles et si importantes si vite. Ça sent déjà un petit peu le surdoué sur les bords. Il semble que Mahomet avait une conception élevée et solidement rationnelle du commerce. Ainsi, il ne trichait jamais dans les transactions et respectait toujours strictement ses engagements contractuels. C’était là une chose hautement inhabituelle. Les Arabes de cette époque fonctionnaient par tribus distinctes et ce qui avantageait une tribu spécifique primait souvent sur toute autre priorité, même celle d’éviter de tourner les coins ronds dans une entente de négoce. Il y avait alors une petitesse sectaire, un sens compulsif de la courte vue commerciale (et politique) dont Mahomet s’extirpait comme naturellement, déterminé par un dispositif historique profond, qui ne faisait encore que poindre. Cette tête pensante a représenté un ordre social nouveau bien longtemps avant de s’en aviser consciemment. Aimant le bel ouvrage, Mahomet, l’intendant de caravane, semble n’avoir eu comme priorité d’action rien d’autre que le négoce rondement mené et le bon commerce. Ceux-ci valaient en soi, comme principes supérieurs, susceptibles d’engendrer prioritairement le bien commun et, corollairement, la satisfaction mutuelle des contractants. Menés adéquatement, efficacement, de façon limpide et sans embrouille, les échanges de biens et d’idées finissent par apporter une bonification matérielle à tous. La bonification spirituelle: à l’avenant.

En s’imprégnant de la documentation, on finit par comprendre que la réputation d’honnêteté et de rigueur de Mahomet, intendant de caravane, ne venait pas d’une bonté un peu creuse, qui aurait été la bonasserie du charbonnier, mais bien plutôt d’une intelligence profonde, abstractive, un sens impérieux des priorités supérieures, mutuelles, communes, globales. Quoi qu’il en soit, cette intelligence, ce tact et cette sensibilité envers les besoins et les soucis de toutes les parties d’une négociation devaient avoir un haut potentiel séduisant… attendu que sa patronne devint éventuellement son épouse, dans des conditions, il faut le dire sans hésiter, particulièrement touchantes et romantiques. Mahomet n’a alors que vingt-cinq ans, la dame en a quarante et nous avons parlé de cette magnifique histoire d’amour, une des plus belles et des plus biscornues, atypiques et curieusement modernes de l’histoire orientale.

Mais retrouvons Mahomet à quarante ans. Toujours mecquois, mari et père, il est gras dur. Prospère, il pourrait en avoir rien à foutre et continuer de filer les vingt-cinq années qu’il lui reste à vivre en se la coulant douce et sans se faire chier. Mais qui dit intelligence supérieure dit aussi hantises supérieures. Et il faut reconnaître que La Mecque pose un défi intellectuel très particulier. Immense carrefour caravanier, place commerciale suprême des Arabes, cette ville vénérable incorpore, comme fatalement, dans son fonctionnement municipal profond, l’accueil. Toutes les tribus de la Péninsule Arabique y convergent périodiquement, en bonne méthode, pour s’y adonner à des activités complexes et diversifiées qu’on peut rapprocher, dans le cadre du Moyen-âge occidental, par exemple, des Foires de Champagne. Tous ces gens parlent, grosso modo, la même langue. Ce qui les unit plus que tout c’est d’ailleurs justement cela, la langue, la capacité qu’ils auraient tous, sans distinctions tribales, à décoder un texte unique. Les rapprocher, c’est leur parler ou leur écrire (notamment des contrats… les arabes du septième siècle sont déjà très contrats). Malgré cette langue commune, fait ethnoculturel ancien fortement homogène qui ne peut manquer d’intriguer un observateur ayant beaucoup communiqué et voyagé, comme Mahomet, tout divise les Arabes. Obligations envers le clan, politique tribale, concurrence commerciale, guerroyage et rapines (des commerçants se volent leurs marchandises entre eux, c’est une contrainte qui les détermine beaucoup plus radicalement qu’elle ne déterminerait des agriculteurs ou des artisans), et surtout: religion. L’espace de synthèse intellectuelle cardinal des hommes et des femmes du Moyen-Âge, l’espace du cadre de représentations religieuses, est, pour le moment, totalement conflictuel, chez les Arabes.

Les Arabes contemporains de Mahomet sont ce qu’il convient d’appeler des polythéistes éclectiques. Chaque clan adore une déité spécifique, souvent représentée par un objet artistique anthropomorphe (statue, bas-relief, tableau). On dit de ce polythéisme qu’il est éclectique (et non unifié comme ceux des grecs ou des Hindous, eux-mêmes graduellement stabilisés dans des mythologies organisatrices) parce que ce polythéisme est sans panthéon. La seule tentative connue d’unifier la doctrine des croyances des Arabes avant l’Islam se matérialise dans la Kaaba, grand espace commun des cultes, sorte de temple à la fois neutre et multi-tâche, mis en place de longue date à La Mecque pour calmer les ardeurs et atténuer la bisbille entre groupes commerçants de passage, aux cultes incompatibles. C’est le syncrétisme absolu mais hyper-relativiste et vide de segments de peuplades isolées voués, encore un temps, à des échanges strictement superficiels et épisodiques. Tous les dieux et déesses de toutes les tribus d’Arabie et du monde sont tolérés à La Mecque, le tout, déjà abstraitement, sans distinction, sans hiérarchie et sans théologie. On les dispose tous et toutes dans la Kaaba sans primauté, comme on le ferait de marchandises dans un bazar, et chacun vient faire sa petite affaire en se contentant de tolérer/ignorer les autres. Trêve commerçante, trêve des tribus, trêve des cultes. Pas de chicane dans ma Kaaba et même, de fait, une lucrative organisation des multiples activités de culte par les autorités municipales. La documentation hagiographique raconte qu’il y avait dans la Kaaba, trois cent soixante statues et idoles distinctes et surtout, fait fatidique, Mahomet observera vite qu’aucun Arabe n’adorait les trois cent soixante en même temps.

 Des catégories philosophico-historiques comme unité, véracité, dépouillement, sobriété, solidité, simplicité ont dut fortement percoler dans l’esprit supérieur de Mahomet, face à cette réalité du caractère disparate et éclaté des religions idolâtres des Arabes. Ceci étant dit, occidentaux rationalistes que nous sommes, il ne faut surtout pas s’imaginer que cet homme, qui incontestablement dépassait ses contemporains d’une tête, pensait comme un bon petit successeur de Descartes, de Bacon, de Spinoza ou de Galilée. Nous sommes bien loin avant les ruptures galiléenne ou cartésienne, ici. Mahomet sent les choses en homme de son temps, son subconscient critique opère dans le dispositif mental qui est le sien. Si bien que, à l’instar d’un certain nombre de mystiques monothéistes en émergence dans ces années là, les hanifistes, lors de ses promenades et de ses cogitations, notamment à la grotte de Hira, Mahomet va, assez abruptement et fort tangiblement, rencontrer un ange (un ange de la tradition abrahamique en plus: Gabriel). On peut se mettre à chipoter sans fins sur la nature de cette expérience. Qui a dicté? Qui a mis en mots? (dans les deux cas dans la langue divine: l’arabe — rien n’est écrit, à ce point-ci, du reste. On récite verbalement, de mémoire)… Qui a ensuite commencé à consigner? Aux historiens de chercher. Il reste cependant un point crucial qui, lui, interpelle avant tout le philosophe. La première commotion d’angoisse passée (notamment grâce à l’intervention cruciale de Khadîdja. Eh oui, L’Islam est un acquis de couple. On en parle aussi), Mahomet va, de sa personne, tirer la synthèse limpide et cruciale d’un exercice intellectuel et textuel bringuebalent et compliqué: les Arabes doivent passer au monothéisme. On ne dira jamais assez la profonde révolution intellectuelle abstractive que représente le passage maïeutique du polythéisme au monothéisme. Dans le cas du programme mahométan, on dit qu’il est un passage maïeutique des Arabes au monothéisme parce que les Arabes prennent conscience par eux-mêmes de l’importance d’embrasser la doctrine unifiante originale qui s’annonce déjà sourdement dans leur vie politique et leur organisation économique et intellectuelle, même s’ils ne s’en aviseront que de par la vision traditionaliste passablement chaloupeuse de l’allégorie religieuse abrahamique. Contrairement, par exemple, aux amérindiens (qui se font prêcher/imposer le passage au monothéisme par une instance conquérante, un occupant brutal venu de l’extérieur), les Arabes, via le délicat brassage d’intelligence de Mahomet et des premiers musulmans, amèneront, en un temps historiquement fort court, la mayonnaise monothéiste à prendre en eux, massivement, profondément, radicalement, durablement. Ce sera une des plus importantes mutations historiques du Moyen-Âge. Une véritable révolution. Et comme toutes les révolutions, cela s’exportera puissamment de son terroir de départ… et connaîtra ses plus grandes gloires comme ses plus douloureux avatars justement en s’exportant (rappelons, pour mémoire, qu’au jour d’aujourd’hui, seulement 15% des musulmans sont Arabes).

Alors si Mahomet était aussi profondément intelligent que je le prétends, on devrait pouvoir, même en forant dans le lourd saindoux hagiographique, avoir l’opportunité d’échantillonner sa finesse, sa sagacité, de la voir briller, scintiller, nous bluffer, nous instruire. C’est le cas et, pour bien appuyer mon propos, je vais brièvement présenter un exemple «pratique» (si vous me pardonnez une telle trivialité chez une figure historique de cette stature) de l’intelligence de Mahomet. Cet exemple dit tout du sens de l’anticipation et de la compréhension supérieure qu’avait ce chef religieux et politique des déterminations profondes qui gouvernaient sa quête. Cet exemple, en plus, concerne justement un moment crucial du passage collectif des Arabes au monothéisme.

Nous sommes en 628. L’Arabie est encore au cœur de ce que, si l’on se formule en termes modernes, on est bien obligé d’appeler une guerre civile (musulmans contre non-musulmans — et ces gens sont tous plus ou moins parents entre eux, du reste, par le sang ou par les allégeances tribales). Le sort des armes a varié. Les musulmans ont eu des victoires et des défaites. Les Mecquois aussi. Ceci dit, l’idée de se débarrasser des destructeurs d’idoles au dieu intangible en les éradiquant corps et biens perd du terrain. Les musulmans sont encore minoritaires mais ils font maintenant partie du paysage politique d’Arabie et même si elles y résistent encore ouvertement, un bon nombre de tribus arabes commencent à sérieusement gamberger leur message qui est abstrait, simple, magnanime, radical, passionnel, transcendant et unificateur. Mahomet est maintenant le saint prophète de l’Islam. Ses volontés subconscientes et les messages divins transmis à lui sous forme de visions oniriques ou de topos angéliques se confondent étroitement désormais, en lui. Or le saint prophète juge qu’il est temps d’entrer en négociation avec les Mecquois pour le droit solennel à la procession circulaire autour de la Kaaba. Les musulmans sont installés depuis plusieurs années à Médine. Ils négocient épisodiquement avec les Mecquois par émissaires interposés. Les voies de communications sont ouvertes, malgré le conflit.

Les patriciens mecquois flairent de moins en moins confusément le danger que représente cette secte transversale, pan-tribale, populiste et populaire, de destructeurs d’idoles et ce, non plus pour l’unité et la paix armée des tribus arabes, mais bien pour l’ordre social qui les avantage, eux, patriciens mecquois. Ils refusent donc d’abord l’accès des sectateurs musulmans à la Kaaba, même si ceux-ci se présentaient le crâne rasé et sans armes, comme des pèlerins et non comme des soldats. Les tribus arabes avoisinantes de La Mecque, toujours polythéistes, expriment alors leur vif désaccord avec la position des autorités municipales. En effet, ces hommes frustres ne voient pas le bond qualitatif qu’annonce l’Islam. Pour eux, le dieu des musulmans est désormais le dieu d’un clan constitué de plus et il n’est jamais qu’un trois cent soixante et unième fétiche local. Il est donc sensé pouvoir bénéficier de la trêve sacrée mecquoise comme tous les autres. Cernés par ces pressions logiques formulées par les tribus arabes avoisinantes qui, elles, tiennent à leurs propres privilèges et ne voient pas encore La Mecque comme autorisée à légiférer sur la question des cultes, les patriciens mecquois doivent céder. Tout le monde sans distinction est censé pouvoir faire le circuit de la Kaaba et y prier. Il n’y a pas d’exception à cela. Il va falloir s’entendre.

Les patriciens mecquois sentent bien que l’hinterland de leur ville leur échappe graduellement. Ils savent que l’attrait de l’Islam s’exerce désormais solidement sur deux segments importants de la population municipale: les pauvres et la jeunesse (celle-ci, de toutes classes). Mahomet semble en position de force à ce moment-ci. La grande conjoncture historique bascule tout doucement dans son sens. Un contrat, le Traité d’Houdaybiya, va être signé avec les autorités de La Mecque, encadrant l’autorisation pour les musulmans de venir faire le circuit de la Kaaba qui reste, aux yeux de toute la Péninsule Arabique, le moment cardinal de reconnaissance collective pour un culte religieux. La victoire semble si proche. L’entourage de Mahomet, le bouillant Omar, futur conquérant de la Perse, et tous les escogriffes dépenaillés et exaltés qui croient ardemment au dieu unique tout en restant largement, intellectuellement et matériellement, des arabes à l’ancienne avec des réflexes carrés et convenus, s’imaginent que leur chef militaire, politique et religieux va enfin triompher. Dialecticien, subtil, supérieur en intelligence, Mahomet négocie et obtient une précieuse trêve militaire de dix ans (quoi, une trêve, quand la victoire est si proche?). Il va ensuite ostensiblement reculer sur trois points majeurs, au grand dam d’Omar et de tous les soudards musulmans.

D’abord les patriciens mecquois refusent que Mahomet signe le contrat Mahomet, Prophète du Dieu Unique. Les négociateurs mecquois font valoir que s’ils le considéraient comme le prophète du dieu unique, il n’y aurait pas de contrat à négocier vu qu’ils ne l’auraient pas combattu. Mahomet ne s’astine même pas. Voyant, dans cette situation curieuse, l’opportunité inattendue de bien mettre en relief sa discrétion toute humaine de serviteur de dieu, il signera, plus pudiquement, Mahomet, fils d’Abdallah. Ça, ça passe encore, pour Omar et les soudards musulmans, familiers avec la modestie interpersonnelle et doctrinale de leur saint prophète. Ensuite, dictent toujours les mecquois, le premier circuit de la Kaaba pour les musulmans n’aura pas lieu cette année là mais l’année suivante. Désolé, les gars, disent les négociateurs mecquois, c’est à prendre ou à laisser. Mahomet sait parfaitement que bien des plébéiens et des jeunes hommes et femmes mecquois appellent l’Islam en eux, et le retour de leurs proches médinois de leurs vœux, depuis de longues années. Ils le sentent tout proche et voici que, vétillardes, les autorités mecquoises dictent qu’il faut encore temporiser. Ce report du pèlerinage et des retrouvailles, imposé par les patriciens mecquois, se retournera contre eux à terme, en intensifiant une pression de l’hinterland qui les désavantage déjà pas mal. Mahomet voit cela. Il cède donc sur ceci aussi, sans broncher. Omar et les soudards musulmans la prennent moins bien, celle-là. Il faut dire que l’emmerdement logistique n’est pas mince. Les musulmans campent justement déjà à Houdaybiya, pas très loin de La Mecque, au moment de ces fameux pourparlers. Maintenant il va falloir lever le camp, virer de bord et retourner à Médine attendre une autre année. Il est indubitable qu’à ce point ci, Omar commence à sérieusement pomper.

Les négociateurs mecquois, conscients, même grossièrement, du problème sociologique que l’Islam leur pose, voient assez clairement les risques de cette ultime temporisation qu’ils viennent d’obtenir. Ils continuent donc sur la fatale lancée autoritaire dont ils ne peuvent plus se sortir. Ils formulent alors l’exigence suivante. Si, pendant cette année d’attente de l’accès des musulmans au circuit de la Kaaba ou ultérieurement, des jeunes hommes de moins de vingt et un ans (le contrat dit seulement: jeunes hommes. Les femmes n’existent pas contractuellement, pour les patriciens mecquois) quittent La Mecque et se rendent à Médine pour embrasser l’Islam, les musulmans devront rendre ces jeunes hommes à leurs familles mecquoises car, enfants légalement, mineurs, ils ne sont pas en âge de décider ainsi, sur le sujet de leur foi. Par contre si des jeunes hommes médinois de la même tranche d’âge quittent les musulmans et veulent retourner à leurs pratiques idolâtres en rentrant à La Mecque auprès de leurs familles, ils pourront le faire sans qu’on doive les rendre aux musulmans. La dissymétrie de la clause est patente. Et Mahomet l’accepte, sans broncher.

Omar n’en peut plus. Il demande et obtient un entretien particulier avec le saint prophète. Il lui reproche alors de céder sur tout. Le saint prophète, qui pourrait alors vraiment se pogner les yeux et réagir comme dans la brillante caricature du regretté Cabu ci-jointe, ne le fait justement pas. Visionnaire tranquille, il explique patiemment au bouillant Omar qu’il doit, lui, Omar, faire l’effort de réformer ses cadres de pensée «classiques». Les musulmans ne sont pas une tribu guerroyeuse de plus ou une secte idolâtre de plus cherchant à investir une place forte de plus mais bien les porteurs d’une foi qualitativement distincte, globalisante, unificatrice et qui est en fait latente dans la pensée actuelle de tous les Arabes. Céder sur sa désignation de titre prophétique renforce l’affirmation du caractère exclusivement divin d’Allah et modestement humain de son prophète. Attendre encore un an pour un pèlerinage et des retrouvailles que tous, médinois et mecquois, appellent de leurs voeux et croyaient tellement possibles, crée une tension de ferveur, une soif à l’étanchement reporté qui n’avantage que les musulmans et ne désavantage que les notables mecquois qui refusent encore l’Islam avec leur administration obstructrice. Finalement, sur la clause des jeunes hommes transfuges dans un sens ou l’autre, le saint prophète fait valoir à Omar qu’on sait parfaitement qu’aucun de leurs jeunots ne quittera Médine pour retourner astiquer les statues foutues de la Kaaba de leurs tontons et de leurs papas. Ou alors, si, très éventuellement, ça arrivait, autant laisser filer un apostat qui n’a plus rien de bon à faire pour l’Islam que de rester pris avec. Pour ce qui est des jeunes mecquois voulant embrasser la foi montante en l’Islam et qu’on force à retourner chez eux, en respectant scrupuleusement un contrat imposé par les patriciens mecquois et personne d’autre… mais mon bon Omar, c’est là le moyen en or de faire entrer de jeunes militants musulmans exaltés dans La Mecque qui, comme tu le sais bien, n’est pas spécialement ville ouverte, pour nous. Que feront ces jeunots, rétrocédés contre leur grée, une fois cernés dans l’enceinte de La Mecque par ordre de leurs oncles et pères encore polythéistes? Toniques, novateurs et débrouillards, ils vont promouvoir l’Islam comme des dingues, dans le ventre de la bête, et continuer de préparer le terrain pour la suite. Ils nous seront bien plus utiles là-bas qu’ici. Ce contrat nous sert donc dans toutes ces clauses dont tu te plains tant pour des raisons un peu dépassées procédant de ta chère superficialité nobiliaire. Cette entente a, par-dessus le marché, l’avantage indéniable de faire passer lesdites clauses pour des concessions qui, elles, nous feront obtenir l’essentiel: le pèlerinage, les retrouvailles mecquoises et la paix civile. Intellectuellement dominé, Omar ne peut que s’incliner devant l’analyse radicale et intangible du saint prophète. C’est que ce dernier ne niaise plus empiriquement avec l’Arabie qui est, il pense prospectivement l’Arabie qui vient. Et les musulmans se replient, rentrent à Médine, pour une autres années de patiente et industrieuse attente. À moyen terme, ils ne le regretterons pas. Un millénaire et demi après la manœuvre, eh ben, on en cause encore…

En voulez-vous de l’intelligence dialectique profonde, un sens de la vision historique large, complexe, supérieure. En voilà. Et pourquoi pas, une petite dose de rouerie astucieuse avec ça, pour parachever le topo? Un jour, quelque temps après cette entente historique qui lui rouvrira l’accès (d’abord comme pèlerin, plus tard comme chef triomphant) à La Mecque, un jeune homme de moins de vingt et un ans se présente à Médine. Venant de la Mecque, il veut devenir musulman. Le saint prophète lui explique que l’Islam n’est pas une nation ou une ville localisée, qu’il est partout et que, dans son éthique, il exige, entre autres, qu’on respecte scrupuleusement la parole donnée, même donnée à des ennemis politiques. Il renvoie ensuite le jeunot à sa famille mecquoise, sans tergiverser. Plus tard, une femme (la documentation ne stipule pas si elle avait moins de vingt et un ans ou pas — infantilisation implicite des femmes, incontestablement) de La Mecque se présente à Médine. Elle veut devenir musulmane. Le saint prophète l’intègre immédiatement à la Oumma, sans sourciller. Quand les sbires des patriciens mecquois se rameutent pour récupérer cette enfant (implicitement majeure ou mineure, infantilisée de toute façon), le saint prophète fait bruisser les feuillets du contrat. On y stipule jeunes hommes… sans plus. Il n’y a donc pas ici infraction à la lettre du contrat, par les musulmans. Il est respecté comme du papier à musique. Rentrez chez vous, les gars. Les femmes n’ont pas d’existence contractuelle pour vos patriciens mecquois? Elles auront une existence contractuelle désormais, en Islam. Nous sommes à revoir le tout de leur statut matrimonial (plus que sommaire dans le monde arabe pré-islamique) ainsi qu’un certain nombre d’autres questions: hygiène générale et organisation sanitaire des villes, alphabétisation de leurs enfants, égalité des droits successoraux, limitation restrictive de la polygamie, responsabilité maritale des maris, etc…

La suite de l’histoire est toujours à l’avantage de l’intelligence et de la cohérence intellectuelle et logique de Mahomet. Les autorités mecquoises, de plus en plus débordées, rompent le Traité d’Houdaybiya deux ans après l’avoir signé et, en fin de compte, avantagé par la lente maturation de l’hinterland mecquois et le discrédit politique de ses édiles, Mahomet parvient à prendre la ville (630). Il maintient pieusement la Kaaba (ce symbole unificateur ancien, corroborant que l’Islam s’en venait bien avant l’Islam) et la fait simplement nettoyer de tout le bazar de fatras d’idoles. Et quand il y entre en compagnie d’Omar pour prendre connaissance du travail accompli, il voit un portrait du Patriarche Ibrahim (Abraham) peint sur un des murs. J’imagine d’ici le dialogue avec Omar.

Mahomet: C’est quoi ça?
Omar: C’est Ibrahim, le premier prophète du dieu unique.
Mahomet: Non, Omar. Tu me débarques le portrait d’Ibrahim, comme celui de tous les autres.
Omar: La Kaaba doit vraiment être vide?
Mahomet: Complètement vide de toutes statues, peintures ou idoles, oui. On rend hommage ici au dieu intangible et à lui seul.
Omar: Bon, bon…
Mahomet: Cohérence, Omar, cohérence. Limpidité et unicité abstractive, aussi. Oui?
Omar: Oui, oui, évidemment. Je le savais, remarque…

Etc… Il y a indubitablement des dialogues dignes de Goscinny qui se perdent, dans tout ceci… On peut pas faire de BD sur tout ça, il parait… Enfin, bref…

Ceci dit, moi, pour tout dire, j’observe qu’on parle beaucoup de Mahomet comme d’un homme de foi. Perso, je le vois surtout comme un homme de cohérence, d’intelligence, de clarté et de patience. On présente souvent son autorité comme un pouvoir. Je pense pour ma part que son autorité était avant tout un ascendant intellectuel sur les hommes et les femmes de son temps. Il parlait d’autorité, comme on dit, et on se rendait à la démonstration, pour des raisons de tête. Et Mahomet devait bien soupirer parfois aussi de la nunucherie contemporaine qui le cernait inévitablement de partout. Mais les hommes ne savent rien! est une exclamation qui revient assez souvent dans le Coran. C’est quand même parlant.

On dira ce qu’on voudra, Mahomet, fils d’Abdallah et saint prophète de l’Islam, fut certainement, de tous points de vue, une personne extrêmement intéressante à côtoyer. Cela eut lieu, en plus, en des temps de profondes et fulgurantes mutations historiques et cela devait inévitablement susciter une grande exaltation. Aussi, il faut quand même un peu se demander: ceux qui caricaturent tant ce personnage historique crucial, cette figure complexe et articulée, euh… le connaissent-ils vraiment?

La seule caricature de Mahomet que je supporte vraiment c'est celle-ci, du regretté Cabu. Je la trouve respectueuse et je suis certain qu'elle est pleinement conforme à la réelle intelligence du personnage historique... Et qu'est-ce qu'elle est expressive. Elle dit tout. Il faut la méditer, aujourd'hui plus que jamais.

La seule caricature de Mahomet que je supporte vraiment c’est celle-ci, du regretté Cabu. Je la trouve respectueuse et je suis certain qu’elle est pleinement conforme à la réelle intelligence du personnage historique… Et qu’est-ce qu’elle est expressive. Elle dit tout. Il faut la méditer, aujourd’hui plus que jamais.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Khadîdja et le grand amour de sa vie, en quatre tableaux

Posted by Ysengrimus sur 21 février 2016

Chameau-avec-femme

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Premier tableau. La Mecque, an 595 de l’ère chrétienne.

Khadîdja bint Khuwaylid n’est pas la première venue. Il s’en faut de beaucoup. À quarante ans, cette patricienne de souche est la plus prospère des commerçantes et commerçants de La Mecque. L’empire caravanier qu’elle contrôle s’étend sur tout le Hedjaz, jusqu’en Syrie Romaine au nord, jusque dans l’Arabie Heureuse (Yémen) au sud. Elle est la mère de plusieurs jeunes filles issues de deux précédents mariages. L’un de ces mariages s’est ouvertement soldé par un divorce (incompatibilités irréconciliables, diront les hagiographes), l’autre par un abrupt veuvage (l’homme est mort dans la force de l’âge, au cours d’une escarmouche intertribale). Khadîdja en a, au jour d’aujourd’hui, plein les bras avec son entreprise commerciale et l’éducation de ses filles. Elle s’imagine en avoir fini avec les émotions amoureuses. Et pourtant, sa plus grande explosion passionnelle est encore devant elle. Son rendez-vous, douloureux mais flamboyant, avec l’histoire universelle aussi.

Il y a cette grande caravane qui revient justement de Syrie Romaine chargée d’argent, d’épices et de soieries. Maisara, le vieux et fidèle esclave de Khadîdja, vient faire à sa patronne un rapport circonstancié des détails de l’expédition, qui a été un franc succès commercial. Cette réussite est largement imputable à un tonique et talentueux intendant commercial que Khadîdja a récemment embauché sans vraiment le connaître, sur la recommandation enthousiaste d’un allié tribal fiable. Le jeune Mahomet, fils d’Abdallah, n’est pas un gars ordinaire, explique Maisara, qui pourtant en a vu d’autres. Il traite tout le monde, les gérants commerciaux, les chefs de vigies, les cavaliers patrouilleurs, les débardeurs caravaniers et jusqu’au dernier des servants de méhari avec un respect profond et une déférence directe et cordiale. Intelligent, il marchande sec mais sans embrouille. Il ne truque ni les quantités, ni les proportions, ni les engagements. Sa langue est claire et belle. Il a déjà une solide réputation de fiabilité contractuelle dans tous nos comptoirs syriens et palestiniens. Il se comporte ouvertement comme si le commerce ne valait que s’il servait, en méthode, rien de moins que le bénéfice universel. De tête strictement, la curiosité de Khadîdja est interpelée. Elle s’enquiert d’où se trouve en ce moment cette merveille de vingt-cinq printemps. L’homme est sur le souk, explique Maisara, à préparer les trocs pour les marchandises du retour. Khadîdja remercie son vieil esclave et fait appeler celle que, faute du mot approprié dans une langue occidentale, on est bien obligé d’appeler sa première suivante.

Nafisah bint Manbah est une esclave affranchie devenue, au fil des années, la meilleure amie de Khadîdja. C’est la fouineuse parfaite. Elle connaît le souk à fond et est au courant de tout ce qui s’y tambouille. Les deux femmes se drapent, se voilent et descendent au centre-ville. Khadîdja est, elle-même, parfaitement accoutumée au grand marché de La Mecque où elle mène régulièrement, en personne, ses affaires de négoce. Elle tient par contre à voir son nouvel intentant de caravane sans être vue, pour ce tout premier contact. L’incognito, y a que ça de vrai pour une patronne matoise qui veut observer un employé au naturel, en contexte réel, sans que les artifices de la déférence obligée ne s’interposent. Les deux femmes voilées trouvent, puis observent assez longuement, en devisant doucement entre elles, l’intendant Mahomet en tractations au souk. Sa cordialité et sa stature à la fois solide, assurée et modeste frappent et étonnent chez un tel jeunot. Je peux pas vous le décrire physiquement et c’est bien dommage… Mais je peux vous dire explicitement ce qui se passe en Khadîdja. Elle est immédiatement irrémédiablement fascinée. Submergée par une émotion aussi puissante qu’inattendue, elle attrape éventuellement Nafisah par un bras et les deux promeneuses voilées se débinent sans demander leur reste.

Khadîdja rencontrera ensuite Mahomet, dans des conditions formelles, en compagnie de vieux Maisara et des autres membres du haut personnel caravanier. Le sentiment secret de Khadîdja ne fera que croître et s’amplifier. Elle fera parvenir à Mahomet son paiement: vingt chameaux. Les jours et les semaines vont passer et le trait qui a frappé le cœur de Khadîdja débouchera sur des sensations et des émotions de plus en plus cuisantes et intenses. Et elle passera de longs moments par la suite à comploter avec Nafisah.

Si bien qu’un mois plus tard, Mahomet reçoit la visite d’une charmante dame de compagnie aux yeux en amandes, Nafisah bint Manbah. Le dialogue s’engage sur ce ton cordial et direct qui deviendra la marque de commerce du futur prophète de dieu.

  • Mahomet
  • Oui, Nafisah.
  • As-tu déjà envisagé le mariage?
  • Pas encore, non. Je ne suis pas assez fortuné pour ça.
  • Et si je te disais qu’un parti fortuné se languit de toi, ici même à La Mecque.
  • Je te demanderais de me préciser son identité.
  • Il s’agit de Khadîdja bint Khuwaylid.
  • Ma patronne?
  • Oui.
  • Elle… elle se languit de moi?
  • Oui, et, directe et sincère sur tout ce qui concerne les affaires du cœur, elle m’envoie te le dire.
  • Khadîdja est bien trop élevée socialement pour moi. Elle a des biens en abondance, des esclaves en quantité. Nous ne sommes pas du même rang.
  • Mais cela n’altère en rien la nature de ses sentiments.
  • Serait-elle prête à affranchir des esclaves, à distribuer le gros de ses avoirs aux indigents de notre ville? À rapprocher quelque peu son niveau de vie du mien?
  • Ce serait là ta condition pour éventuellement consentir à un mariage?
  • Oui, car il n’est de sain mariage qu’entre gens qui s’entendent fondamentalement sur la nature des choses de la vie sociale et du devoir.

Et Nafisah de se retirer, sur ces paroles. Le mariage eut lieu la même année. Khadîdja affranchit un grand nombre d’esclaves et distribua une portion importante de ses biens aux indigents de La Mecque. Zayd ibn Harithah, un des tout jeunes esclaves de Khadîdja, refusa de partir, si bien qu’éventuellement Mahomet et Khadîdja l’adoptèrent comme leur fils. Comme la mère de Mahomet était morte depuis des années, ce fut Halimah As-Sa’diyyah, nourrice de Mahomet, qui eut l’honneur de se voir remettre les cadeaux réservés à la mère du marié, lors de la cérémonie des noces.

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Second tableau. La Mecque, an 610 de l’ère chrétienne.

Mahomet a maintenant quarante ans. Khadîdja en a cinquante-cinq. Ce jour là, Mahomet revient chez lui très perturbé par sa promenade habituelle à la grotte de Hira. Il se comporte littéralement comme s’il avait reçu un coup de bâton sur la tête. Il a l’impression de perdre la boule. Il est en déroute complète. C’est qu’il a vu, dans la grotte, une apparition, une sorte d’ombre ou de silhouette qui lui dictait du texte, dans un excellent arabe, et le priait instamment de redire le texte, de le répéter, de le réciter, de le mémoriser. Mahomet se croit possédé. Il tremble comme une feuille. Khadîdja ne se démonte pas. Elle le fait assoir, l’enveloppe d’une grande couverture, s’assoit près de lui, sa main sur l’épaule de son homme, ses yeux dans les siens. Elle lui demande de dire et de redire les paroles que cette apparition lui a imposé de réciter. Récite, au nom d’Allah, le créateur… Mahomet continue de trembler comme un fiévreux. Il ne se sent vraiment pas fier. Il mentionne ces poètes forains un peu foufous qui parcourent l’Arabie en dégoisant des vers qu’ils donnent comme ouvertement inspirés du démon. Il a passablement la trouille et se croit habité par un djinn. Khadîdja ne panique pas. Elle le rassure, le conforte. Elle insiste sur la légitimité et la validité de cette expérience, de par son caractère subit, soudain, spontané, authentique, inouï, sincère. Khadîdja et Mahomet, ensemble, vont stabiliser d’abord et avant tout en eux-mêmes la priorité absolue et cuisante, abrupte, radicale, de la nouvelle unification des Arabes en dieu. Il est crucial d’insister sur le fait que Mahomet est le seul fondateur de religion majeur ayant donné assise à la formulation de sa foi dans les replis les plus profonds de sa dynamique de couple.

Il y avait déjà, de ci de là, des monothéistes parmi les patriciens mecquois. Khadîdja elle-même avait dans sa famille un certain nombre de chrétiens, issus des courants dits nestoriens ou encore nazaréens, traces nettes de l’ascendant encore présent sur l’Arabie de la culture de Byzance. Ces monothéistes abrahamiques étaient reconnus comme hommes de savoir et de foi. Sans niaiser face à cette situation, Khadîdja amène dare-dare Mahomet voir l’un d’eux: Waraqa bin Nawfal, cousin de Khadîdja, moine chrétien (nestorien ou nazaréen, les historiens hésitent). Le digne monsieur prend l’affaire très au sérieux. Il s’assoit avec Khadîdja et Mahomet et se fait relater en détail l’expérience vécue par l’intendant caravanier. Il se fait réciter les passages révélés ce jour-là (qui, dans la tradition coranique, forment aujourd’hui la sourate 96, donnée comme la toute première sourate révélée). Waraqa conclut, sans sourciller ni blêmir, que ce qui est apparu à Mahomet fils d’Abdallah ce jour là, c’est un ange, le même ange qui était apparu à Moussa (Moïse): Gabriel. Le rôle maïeutique capital de Khadîdja dans la stabilisation émotionnelle et intellectuelle de la toute première pulsion fidéiste de Mahomet lui a valu, dans la culture musulmane, le surnom exclusif de Mère de l’Islam.

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Troisième tableau. La Mecque, an 619 de l’ère chrétienne.

Les patriciens mecquois ont très mal réagis à la conversion de leurs premiers concitoyens à la croyance au dieu intangible, dont le culte dicte implacablement de détruire les idoles. Depuis presque dix ans maintenant, dans le plus pur style Allemagne de l’Est 1961, les autorités municipales font de gros efforts pour que ces quelques sectateurs ne franchissent pas les murs de la ville… pour en sortir. On procède ainsi, selon une coutume toute mecquoise, pour soigneusement éviter que cette poignée de séditieux cultuels ne se débine et parte répandre leur foi pernicieuse dans toute l’Arabie. L’Hégire, qui surviendra dans quelques années (en 622), sera une fuite discrète et méthodique des sectateurs de Mahomet vers des lieux sociologiquement plus cléments. Mais pour le moment, c’est le confinement. Les quelques douzaines de personnes, toutes classes confondues, ayant embrassé l’Islam, vivent dans l’enceinte de la ville, en des installations recluses appartenant à Abû Tâlib, oncle paternel de Mahomet. Khadîdja est au côté de son homme. Les filles, les demi-filles et le fils adoptif de Mahomet sont avec eux aussi, tenant le coup dans ce peu reluisant ghetto. Khadîdja, soixante-cinq ans, a tout perdu, tout sacrifié d’avoir embrassé l’Islam. Elle ne détient plus, en souvenir de sa grandeur révolue, qu’un mince réseau d’influences, en ville. L’oncle de Mahomet qui les héberge, meurt, sans embrasser l’Islam. Khadîdja, épuisée, au bout du rouleau mais toujours amoureuse, meurt aussi. La mort de ces deux figures, surtout celle de Khadîdja, va marquer la grande fracture de Mahomet avec cette ville et ses édiles. Perte de son oncle protecteur, perte du reste de réseau d’influences de son épouse, disparition de tout ce qui avait constitué l’amour marital, la tranquillité cossue et le bonheur béat à La Mecque. Il ne reste plus que les devoirs impérieux du culte, de la guerre, de l’unification et de la paix. À l’épicentre de ce qui mènera fatalement les premiers musulmans vers l’Hégire, on retrouve donc Khadîdja. Sa mort marque la disparition durable de tout ce qui signifiait joie, innocence et tranquillité en Islam.

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Quatrième tableau. Médine, an 631 de l’ère chrétienne.

L’Islam a triomphé. Mahomet est aujourd’hui son saint prophète. Maintenant, il est aussi polygame, ce qu’il n‘avait pas été du temps de son doux mariage avec Khadîdja. Certains de ses mariages actuels sont des mariages d’amour, d’autres sont des mariages formels, mariages de raison, de charité protectrice ou encore unions maritales définies par des motivations politiques ou politico-religieuses (alliances, traités, amnisties, immunités, etc). Un hagiographe rapporte l’anecdote suivante, qui serait survenue un an avant la mort (en 632) de Mahomet. Le saint prophète est assis et devise avec certains des plus éminents sahaba (compagnons) de son désormais industrieux et vaste entourage. Une voix de femme se fait entendre, au milieu du placotage. Mahomet interrompt subitement sa conversation et se lève aussitôt. Il va retrouver la femme et lui prend tendrement les mains. C’est Hâla bint Khuwaylid, la sœur de Khadîdja, qui vient le saluer et s’enquérir de lui. Le son de la voix sororale lui avait rappelé automatiquement la voix de son aimée sublime, même après toutes ces tumultueuses péripéties et de si longues années.

Mahomet meurt un an plus tard, d’une courte maladie (632). Il a alors soixante-cinq ans, le même âge qu’avait justement Khadîdja quand elle le quitta pour toujours.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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L’étrange lettre de garantie au bédouin Surâqa ibn Mâlik

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2016

Cavalier bédouin de Tunisie

Cavalier bédouin de Tunisie

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Les récits hagiographiques pourtant sur Mahomet, Saint Prophète de l’Islam, sont des révélateurs intellectuels étonnants. Outre qu’ils sont des peintures incroyablement vivantes et passionnées du personnage (dans une culture sensée interdire de le représenter — la représentation par le texte narratif semble se faufiler entre les mailles autoritaires), ces portions biographiques laudatives mettent en contraste un archaïsme mythifiant «classique», gorgé d’irrationalité, de visions et de miracles, avec des traits de modernité dignes d’un baratin de secte contemporaine. Je vais vous citer ici un exemple de cela, pour sa haute représentativité critique.

C’est l’Hégire et les musulmans fuient La Mecque, comptoir polythéiste, autoritaire et doctrinaire, pour la palmeraie de Médine. Les chefs musulmans ont laissé fuir tous leurs sectateurs en premier et, imprégnés de l’héroïsme tranquille et abnégatoire des grands de jadis, ils ferment la marche. Mahomet et son beau–père, le futur premier calife de l’Islam Abû Bakr, sont donc les derniers à se replier. Les Mecquois, inquiets de l’Hégire qu’ils perçoivent comme un défi à l’autorité municipale autant que comme un symptôme inquiétant de rayonnement des idées nouvelles, poursuivent les deux chefs musulmans. Ils passent à deux doigts de les pincer dans une caverne mais virent de bord dans les montagnes, un peu inexplicablement. Mahomet et Abû Bakr s’organisent alors dare-dare avec quelques serviteurs et des chameaux et se tirent en douce, sans trompettes, mais sans précipitation non plus. C’est au moment de cette traversée calme du désert en direction de Médine que survient l’étrange épisode du bédouin Surâqa ibn Mâlik. On lit:

Surâqa poursuit le Saint Prophète

Avant de se mettre en route, le Saint Prophète se retourna pour regarder la Mecque, le cœur gonflé d’émotion. C’était sa ville natale, celle où il avait vécu enfant puis homme, et où il avait reçu l’Appel divin. C’était la ville où ses ancêtres avaient vécu et prospéré depuis l’époque d’Ismaël. Rempli de ces pensées, il jeta un dernier long regard sur la ville et dit: «La Mecque, tu m’es plus chère que toute autre ville au monde, mais ton peuple ne veut pas me laisser vivre en ton enceinte». Après quoi Abû Bakr dit: «Cette ville a rejeté son Prophète. Elle a mérité sa destruction.»

Les Mecquois, après l’échec de leur poursuite, mirent à prix la tête des deux fugitifs. Quiconque capturerait et leur rendrait le Saint Prophète ou Abû Bakr, morts ou vifs, recevrait une récompense de cent chameaux. L’annonce de ceci fut faite parmi les tribus des environs de La Mecque. Tenté par la récompense, Surâqa ibn Mâlik, un chef bédouin, se lança à la poursuite des fuyards et les aperçut finalement sur la route de Médine. Il vit deux chameaux montés et, certain qu’ils portaient le Saint Prophète et Abû Bakr, il éperonna son cheval… Le cheval se cabra et tomba peu de temps après, entraînant Surâqa dans sa chute. Laissons la parole à Surâqa lui-même:

Après être tombé de cheval, j’ai consulté ma fortune à la manière superstitieuse commune chez les Arabes, en tirant des flèches. Les flèches prédirent la malchance. Mais la tentation de la récompense était grande. Je me remis en selle et repris ma poursuite, atteignant presque les fugitifs. Le Saint Prophète allait dignement, sans regarder en arrière. Abû Bakr, quant à lui, regardait sans cesse en arrière (craignant évidemment pour la sécurité du Saint Prophète). Comme j’approchais d’eux, mon cheval se cabra à nouveau et me désarçonna. Je consultai encore les flèches, et elles prédirent encore la malchance. Les sabots de mon cheval s’enfoncèrent profondément dans le sable. Remonter et reprendre la poursuite paraissaient difficile. Je compris alors que ces hommes étaient sous la protection divine. Je les interpellai et les priai de s’arrêter. Il me fut alors possible de les rejoindre. Quand je fus assez près d’eux, je leur communiquai mon intention première et mon changement de sentiment. Je leur dis que j’abandonnais la poursuite et que je tournais bride. Le Saint Prophète me laissa aller, non sans me faire promettre de ne révéler leur route à personne. Je fus convaincu du fait qu’il était un prophète véritable et qu’il était destiné à réussir. Je lui demandai de me donner par écrit une garantie de paix qui me servirait quand il deviendrait suprême. Le Prophète demanda à ’Àmir ibn Fuhair de m’écrire cette lettre de garantie, ce qu’il fit. Comme je m’apprêtais à rentrer avec celle-ci, le Prophète reçut une révélation concernant l’avenir et dit: «Surâqa, comment te sentiras-tu quand tu aura les bracelets de Chosroès à tes poignets?» Étonné de cette prophétie, je demandai: «Quel Chosroès? Chosroès bin Hormizd, l’Empereur de Perse?» Le Prophète dit: «Oui.»

Seize ou dix-sept ans plus tard, la prophétie fut accomplie à la lettre. Surâqa embrassa l’Islam et se rendit à Médine. Le Prophète mourut. Et après lui Abû Bakr, d’abord, puis ‘Umar, devinrent les califes de l’Islam. L’influence grandissante de l’Islam excita la jalousie des Perses au point qu’ils attaquèrent les musulmans mais au lieu de les battre, ils furent eux-mêmes vaincus. La capitale des Perses tomba aux mains des musulmans qui prirent possession de ses trésors, y compris des bracelets d’or que Chosroès portait aux cérémonies officielles. Après sa conversion, Surâqa avait coutume de raconter comment il avait poursuivi le Saint Prophète et sa petite suite et ce qui s’était passé entre le Saint Prophète et lui. Quand le butin de la guerre avec la Perse fut placé devant ‘Umar, il vit les bracelets d’or et se souvint de ce que le Saint Prophète avait dit à Surâqa. C’était une grande prophétie qui avait été faite en un temps de dénuement complet. ‘Umar décida de montrer de façon spectaculaire l’accomplissement de cette prophétie. Il fit donc appeler Surâqa et lui donna l’ordre d’enfiler les bracelets d’or. Surâqa objecta que l’Islam interdisait aux hommes de porter de l’or. ‘Umar dit que c’était vrai, mais que l’occasion était exceptionnelle. Le Saint Prophète avait prédit que les bracelets d’or de Chosroès seraient un jour à ses poignets. Il devait donc les porter maintenant, même s’il se rendait passible de punition. Surâqa avait fait son objection par déférence pour l’enseignement du Saint Prophète. Autrement il était aussi désireux que tout autre de donner la preuve de l’accomplissement de la grande prophétie. Il enfila les bracelets et, ainsi, les musulmans virent de leurs yeux la prophétie accomplie.

Tiré de «La vie de Mohammad, le Saint prophète de l’Islam» dans  Le Saint Coran avec texte arabe, une traduction et une introduction à l’étude du Saint Coran, sous la direction de Hadrat Mirza Tàhir, 1995, Islam international Publication, pp 263-265.

Ce texte traduisant des segments tirés de l’Usud al-Ghâba, une des biographies traditionnelles autorisée du Saint Prophète, parle au premier degré d’une «lettre de garantie» rédigée par un des serviteurs du Prophète dans l’objectif limpide et explicite d’ultérieurement protéger la tribu bédouine de Surâqa ibn Mâlik au moment de sa conquête future par les musulmans. On retrouve les poncifs narratifs habituels: l’adieu ostensible à la ville aimée mais honnie, le peuple voisin qui attaque les croyants victorieux par jalousie. On retrouve aussi la formule usuelle de la vision prophétique réalisée et, de surcroît, on observe l’intégration des fléchettes divinatoires, coutume pourtant pré-islamique, dans la compréhension prospective (ici: pessimiste mais aussi, fatalement, erronée) du monde. Mais tous ces procédés reconnus se combinent à l’acte singulièrement moderne et décalé de la méfiance contractuelle par excellence qui est celui de se faire parapher une belle et bonne lettre de garantie par le futur «chef suprême» pour considération par ses subalternes anonymes de l’avenir. On observera aussi combien, pour le cavalier bédouin, la pulsion irrationaliste ou surnaturelle prend corps dans le cadre ordinaire de sa vie de cavalier du désert. Quand il se fait désarçonner deux fois par son pur-sang qui se cabre et quand, par-dessus le marché, les pieds de ce dernier s’enfoncent dans le sable —une suite de faits incongrus virtuellement impossibles à concaténer si subitement dans le tout de la journée, ou de la vie, d’un cavalier bédouin— Surâqa ibn Mâlik embrasse très prosaïquement l’hypothèse d’une intervention divine. Remarquables aussi sont le statu de l’or et de la transgression dans ce récit. Pour minimiser l’ostentation et la rapine, l’Islam restreint, depuis ses tous débuts, le port de bijoux d’or aux seules femmes. Pourtant le calife ‘Umar, vainqueur des Perses, n’hésite pas à placer Surâqa ibn Mâlik en position ouverte de transgression des enseignements éthiques du Prophète pour arranger «avec le gars des vue» une spectaculaire confirmation de la validité prophétique des visions du même Prophète. La prise de parti irrationaliste est patente et on assume sereinement qu’il urge de confirmer le Saint Prophète de l’Islam comme visionnaire magique où, dira-t-on plus pudiquement, comme être humain divinement inspiré. Rien, dans ce choix politico-religieux du calife ‘Umar, pour vraiment étonner.

On reste cependant avec un bizarre questionnement praxéo-philosophique accroché à l’esprit, suite à ce récit. De fait, qu’en est il tant de l’infaillibilité communicative et inspiratrice du Saint Prophète de l’Islam s’il doit signer des lettres de garantie, rédigées dans les formes par un serviteur-secrétaire, comme je ne sais quel grand commis commercial, pour indubitablement confirmer que telle obscure tribu bédouine est bien celle du chasseur de prime repenti qui les épargna lui, ses serviteurs et son futur premier calife, aux jours si bénis, si sensibles, si obscurs, et si risqués de l’Hégire?

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Je suis Charlie l’Occidental… et ce qu’il me faudrait c’est un moratoire sur la guerre au Moyen-Orient

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2016

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Il y a tout juste un an, un crime circonscrit spécifique était commis à Paris et, subitement, tout le monde s’écriait: Je suis Charlie. Ben moi, je suis Charlie l’Occidental. Je suis éclairé, confortable, bien-pensant, mais malléable, myope et peu enclin à bien comprendre ce qui arrive, tout subitement, à mes médias d’informations sous propagande de guerre. Je suis encore costaud et riche et je ne contrôle pas vraiment les envolées de mes finances. C’est pour cela qu’une portion exagérée de mes biscotos pécuniaires servent à faire la guerre, par pur bellicisme affairiste. Mais je néglige cela. Je me fais politiciennement distraire et me laisse entraîner dans des querelles de caricatures. Comprenons-nous bien: je suis POUR les caricatures de Mahomet. Ceci dit si des gens faisaient des capotages au flingue sur les rues en criant «Vive Karl Marx!», je me sentirais fortement agressé dans mes positions philosophiques et je nierais fermement avoir quoi ce soit à faire avec tout cela… Or on prend nos compatriotes musulmans ordinaires en otages de guerres de théâtres qui sont aussi extérieures à eux qu’à vous et moi, Charlie. Ma responsabilité d’occidental sur ces questions existe bel et bien mais elle est fort différente de la vindicte arbitraire qu’on fait subir à mes compatriotes musulmans sous le coup de la colère entretenue. Il faudrait pourtant essayer de garder la tête bien froide, si on pouvait. Bon, répliquons à la tuerie de Charlie Hebdo par des caricatures si on veut mais comprenons adéquatement l’impact de ce que nous faisons… et ne faisons pas. Un retrait d’Irak et de Syrie (où nous tuons des enfants depuis des décennies) en ferait bien plus pour cette cause que d’agresser, avec des petits dessins railleurs, nos compatriotes musulmans ordinaires qui n’y sont pour strictement rien et qui ont leurs raisons d’en souffrir. Bien occidentalement, on me dit parfois: «les catholiques et autres chrétiens ont tout autant souffert d’attaques contre leur religion au fil des années.» Alors quoi, c’est le talion chez Charlie? Non. Quand moi, occidental, je me moque des cathos que j’ai eu sur le dos toute mon enfance, je sais ce que je fais. La critique que j’en fais est interne, documentée, subversive. Quand j’agresse les musulmans, sans savoir ce que je glandouille, sur la base de connaissances sommaires, propagandistes, truquées, américanisées, je fais de l’ethnocentrisme. La ressemblance de surface des deux comportements ne doit pas occulter ce qui les distingue radicalement, dans le fond. Paix en Irak. Paix en Syrie. Normal. Je suis Charlie l’Occidental.

Et Charlie l’Occidental, ça le met en colère qu’on tue des caricaturistes, qui, eux, ne sont pas des soldoques ou des bellicistes. Il bouille, il voit rouge. Contemple-la bien attentivement, ta petite colère courroucée, frimée, vengeresse, mon Charlie, mon occidental, mon bien-pensant du premier monde. Le terroriste ET le pouvoir occidental (si tant est qu’ils soient à distinguer), acolytes en ceci comme tous belligérants guerriers CONTRE leurs sociétés civiles respectives, te veulent juste là, Charlie, sautillant dans l’obscurité opaque et obscurantiste de cette petite colère là. Bien cerné, au milieu de la mire concentrique de l’agit-prop du fascisme ordinaire et du bellicisme d’affaire. Très peu de ce genre d’union sacrée pour moi… On me ment, on me sert de la propagande de guerre. Bon, si on la résume à ce point-ci, cette escarmouche de commando sur Paris. Ce sera pour constater qu’on se contente, sans rire, de ceci. Les terroristes soigneusement abattus sont les «vrais» parce qu’ils ont laissé traîner leur carte d’identité dans une bagnole volée (ah bon – un autre passeport du onze septembre!) et/ou ont été reconnus par un témoin à Charlie Hebdo (un témoin qui peut voir à travers les cagoules, bon!). Sitôt eux morts, au top-chrono, un site américain a dit que ça venait du Yémen (pas de l’État Islamique du Levant, hein, ça les ferait paraître bien trop fort — dans la propagande de guerre, l’ennemi n’est jamais fort). Les pantins morts l’ont d’ailleurs déclaré eux même en une entrevue radio limpide digne des années Mesrine. Ils sont entre-temps passés en Picardie (aperçus là-bas par un employé de station service, bien ostensibles avec encore cagoules et lances-roquettes etc, bon), puis retour de Picardie à la banlieue de Paris avec (quoi?) les hélico du GIGN au dessus de la tête, mais sans se faire cueillir sur la route… Suggestion, toute modeste suggestion: plusieurs pantins meurtriers se sont soulevés en différents points (meurtre de la policière de Montrouge, etc) juste après l’attaque de Charlie Hebdo pour couvrir la disparition discrète du vrai commando. On le saura jamais. Tous ceux qui pouvaient parler sont bien opinément morts pour soi-disant protéger des otages qui sont morts aussi (les quatre du commerce cachère) où n’étaient pas vraiment des otages (le planqué de l’imprimerie du baroud final). Où vont nos taxes?

Après ce genre de choc meurtrier et le nuage malodorant d’intox confirmationniste qui le cerne bien serré désormais, il y en a qui vont encore aller raconter que les terroristes sont des haineux abstraits sans buts précis qui se battent pour des raisons idéologiques (ou religieuses). C’est là un argument confusionniste, jouant d’amalgames sommaires et servant la guerre en en faisant un prétexte civilisateur. Vieux truc colonial. Oh Charlie, va dire aux gents du Levant qui tiennent les gros sites pétrolier d’Irak (leur pays, au fait) qu’ils se battent pour de l’idéologie. Ils vont se payer ta poire. On dira ensuite, pour se dédouaner, qu’ils oppriment leurs femmes (ce qu’ils font certainement d’autre part, quoique…). Sauf que le coup argumentatif des femmes musulmanes opprimées ne change rien au fait qu’on bombarde (nous, oui nous, toi et moi, l’homme Charlie) leurs femmes avec des F18 canadiens et des Rafales français… Aussi, pour tout dire, les femmes afghanes, justement, on a mis trente milliards de dollars CAN (sans compter le fric ricain que y a plus de chiffres pour le dénombrer) soit disant pour les libérer, les femmes afghanes, et rien ne s’est passé. Faut croire que nos bons soldoques et leurs commanditaires d’affaire préfèrent dépenser la grosse argent de tes taxes entre gars, hein, Charlie… Et, finalement, la mauvaise foi ethnocentriste ne connaissant pas de frontières, on continue d’éructer que c’est l’immigration qui est la cause du terrorisme. Non, non, non. C’est elle, juste elle, l’erreur ethnocentriste fatale. Nous sommes en guerre ici et l’agresseur, c’est nous. Résistance n’est pas terrorisme. Ils se défendent comme dans: la guerre c’est la guerre. C’est pas juste engraisser l’industrie de l’armement et canarder des pays lointains, la guerre… C’est fesser et se faire fesser… Plus de guerre plus de terrorisme. Sauf que va dire ça à nos financeurs de soldoques. Pourquoi tuer des caricaturistes plutôt que du soldoque? Guerre psychologique, mon ami. Ces gens se font tuer des centaines de milliers d’enfants par des coalitions occidentales. Les détails genre civil occidental/militaire occidental sont inexistants pour eux. Ils sont entrés depuis un bon moment en guerre totale et ce, à cause de nulles autres que nous. C’est la guerre, Charlie. Pas une partie de hockey où il faudrait respecter des règles de coups de sifflets et de couleurs de chandails. Et celui qui a le moins de ressources dans une guerre (eux) frappe pour avoir un impact psychologique amplifié. Je te le redis. J’insiste. Faire passer les terroristes pour des nihilistes ou des absurdistes, c’est de la propagande d’intox. Ces gens sont des guerriers méthodiques. Et, en janvier 2015, ils ont su capter l’attention des millions de petits Charlies en Occident, qui financent tout ça de leurs taxes sans y voir bien clair…

Moi, Charlie d’Occident, moi, moi, je fais la guerre dans ces pays pour leurs voler leur ressources. Je pille et je tue, massivement et c’est CELA qui victimise donc favorise les extrémismes combattants. Ces derniers sont de toute pièce ma créature et tout le monde les subit, même les civils de ces pays. Quand j’en sortirai, ces civils prospèreront et ce sera la paix, toute simple. Comme au Vietnam. On va voir cela de notre vivant. Tu sauras me le dire, Charlie. Il faut quitter ces guerres de théâtres ruineuses en vies et en ressources. La façon de se débarrasser de leurs guerres de commandos c’est de les débarrasser de nos guerres et bombardements d’agressions dont on parle peu ici mais qui tuent leurs enfants, par milliers, dans leurs villes et leurs campagnes. C’est Charlie l’Occidental écœuré qui vous le dit. Il faut parfois savoir perdre la guerre du Vietnam. Car c’est en la perdant qu’on la gagne, en prenant enfin conscience du comédon de notre aliénation post-coloniale criminelle qui croupissait en elle.

Tu veux la fin immédiate du terrorisme, Charlie? MORATOIRE IMMÉDIAT, ILLIMITÉ ET SANS CONDITION SUR TOUTES ACTIVITÉS GUERRIÈRES OCCIDENTALES DANS LE GRAND MOYEN-ORIENT. Tu vas voir que ça sera pas long que les autres, après ça, vont allouer leurs ressources à autre chose qu’au terrorisme (pour t’effrayer et te résister). Un jour viendra. Comme ce matin là, en 1975, à Saigon

Congo-silence

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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