Le Carnet d'Ysengrimus

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Green Hornet (le frelon vert)

Posted by Ysengrimus sur 17 mars 2017

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Il y a cinquante ans, le 17 mars 1967, prenait fin la courte mais intense série télévisée The Green Hornet (vingt-six épisodes d’une demi-heure diffusés en 1966-1967). Dans une grande ville américaine non identifiée, Britt Reid (joué par Van Williams) est le propriétaire et directeur du journal à grand tirage Daily Sentinel. Mais il revêt aussi l’identité d’une sorte de vigilante masqué: Green Hornet (le «frelon vert»). Outre son acolyte et complice, le discret mais solide Kato (joué par nul autre que le légendaire Bruce Lee, jeune et tonique), les deux autres  personnes qui partagent le secret de l’identité du Green Hornet sont sa fidèle et industrieuse secrétaire, mademoiselle Lenore Case dite Casey (jouée par Wende Wagner), et le procureur de district (district attorney, une sorte d’intendant régional de justice) Frank P. Scanlon (joué par Walter Brooke). Le descriptif des oripeaux et gadgets du Green Hornet est vite fait. Vêtu d’un pardessus vert sombre, d’un chapeau mou de citadin et masqué d’un loup vert foncé avec le logo au frelon au dessus du nez, il est éternellement flanqué de Kato qui, avec sa casquette de chauffeur, ses gants de cuir, ses chaussures luisantes et pointues et son loup, est tout en noir. Green Hornet et Kato se déplacent dans une espèce de Lincoln continental noire aussi dont les phares vert clair évoquent subtilement les yeux du bourdonnant insecte parasitaire (les bagnoles étaient tout naturellement gigantesques, il y a un demi-siècle). Les deux acolytes disposent sur leur voiture de mitraillettes, d’un lance-fusée rarement utilisé, d’un drone hélicoïdal doté d’une caméra, de canons à boucane camouflante et d’un blindage anti-cartouches. Green Hornet lui-même dispose de deux instruments essentiels. Son flingue vert à gaz soporifique et une sorte de tige télescopique, son aiguillon de frelon, qui est moins une arme qu’une manière de pince monseigneur techno du fait que le susdit aiguillon de frelon télescopique projette un bourdonnement destructeur servant principalement à ouvrir avec fracas les portes des lieux que le frelon investit. Le seul gadget dont dispose Kato est la fameuse petite fléchette en forme de frelon vert, dont il combine vivement et subtilement le tir avec son karaté magistral. Fait inusité et minimalement angoissant, Green Hornet et Kato stationnent la Lincoln Continental noire des deux vigilantes et l’auto ordinaire de monsieur-citoyen Britt Reid dans le même garage secret. Comme ledit garage secret n’a qu’une place, il est doté d’un plancher rotatif. Une des deux voitures est donc toujours perchée sous le garage et stationnée inversée, soutenue au plancher-devenu-plafond par des super-pincettes. Je me demandais toujours si les citernes d’essence et d’huile de la voiture inversée n’allaient pas se vider et tout gâcher dans ce super-résidu bizarre. Étrange sort pour un véhicule de ville de passer une importante portion de son existence suspendu… à l’envers.

Kato (Bruce Lee) et Green Hornet (Van Williams)

Kato (Bruce Lee) et Green Hornet (Van Williams)

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Le modus operandi du Green Hornet est constant et inusité. Kato et lui ne sont pas des superhéros attitrés, comme leurs principaux compétiteurs télévisuels de l’époque, Batman et Robin, ces derniers sources au demeurant de maints clins d’œil (à au moins deux reprises dans The Green Hornet, des malfrats regardent Batman et Robin à la télé). Green Hornet est plutôt une manière de crypto-vigilante. Officiellement, c’est un criminel et toutes les polices de la ville le recherchent. Le crime organisé (particulièrement perfectionné dans cet environnement urbain haut de gamme) subit lui aussi la notoriété truquée du Green Hornet comme criminel (son statut de héro justicier est soigneusement maintenu secret aux yeux de toutes les pègres). L’opération se joue alors toujours de la même façon. Une discrète organisation criminelle sévit dans un secteur quelconque de racket, disons, les distilleries illégales, ou le vol et recel de toiles de maîtres, ou une escroquerie sur les assurances dans la construction. Le procureur de district ne peut pas mettre le grappin sur cette diaphane organisation, par manque de preuves. La solution transversale imposée par le frelon nocturne prend alors corps. Faux voyou brutal, le Green Hornet se rend donc frontalement chez les malfrats distingués, défonce la porte avec son aiguillon, tabasse les sbires du caïd (occasion imparable de s’imprégner du magistral et élégant karaté de Bruce Lee) et se plante devant ledit caïd, réclamant abruptement sa part des revenus du racket en cours, sinon gare… Le caïd est estourbi par la précision des infos sur les arcanes de son arnaque dont dispose le frelon (qui les tient lui même directement du procureur de district) et cela le déstabilise. Des lézardes apparaissent alors dans son dispositif, sous les pressions de ce (faux) criminel avide, parasitaire et intempestif qu’est le Green Hornet. Le caïd est inévitablement poussé à s’exposer à commettre un ou des crimes plus grossiers qu’à son habitude (notamment pour chercher à se débarrasser du bourdonnant frelon) ou encore, recherchant des trahisons ou des mésalliances, à entrer en contradiction avec certains de ses collaborateurs ou grands vassaux. Il s’ensuit du suif et du rififi autour du caïd. Cela rend le caractère criminel de ses activités plus tangible et il finit par se faire cueillir par les autorités constabulaires régulières, avec lesquelles le frelon n’entre jamais en interaction directe (il s’esquive en douce avant l’arrivé tonitruante des bagnoles à sirènes). Parfois (plus rarement) le scénario se conplexifie du fait que Green Hornet recherche le criminel qu’il pourchasse, ce qui donne lieu à une manière d’enquête plus conventionnelle, habituellement assez schématique. Notons que, contrairement à ce qui se passe dans Batman et Robin, les criminels poursuivis par Green Hornet et le procureur de district sont des types ordinaires et ne sont jamais des figures gesticulantes et bouffonnes d’olibrius anti-héroïques (pas d’adversaires genre Joker, Catwoman, Pingouin ou le Riddler). On constate donc l’absence intégrale de supervilains archétypiques, mythologiques et récurrents. Green Hornet cerne de nouveaux ennemis à chaque épisode. Héritier né coiffé d’un empire de presse qu’il tient d’un papa mort en taule pour avoir été discrédité injustement par les réseaux de malfrats de son temps, Britt Reid combat le crime, comme instance, comme entité, comme fléau, plutôt que des malfaiteurs de guignol avec lesquels il cultiverait une manière de guerre personnelle déguisée. Plus Zorro urbain que superhéro céleste, donc, discret, nocturne, Green Hornet est habituellement confronté à des aigrefins en costard-cravate, caïds ténébreux et subtils, escrocs organisés, tenanciers de tripots de luxe, ripoux cyniques, arnaqueurs à l’assurance, grands journaleux véreux ou financiers louches. Si Green Hornet n’est pas emmerdé par des supervilains récurrents, il n’échappe pas cependant à une sorte de super-gaffeur récurrent. Il s’agit là de Mike Axford (joué par Lloyd Gough), responsable de la chronique des affaires policières et criminelles au Daily Sentinel. Contrairement à mademoiselle Lenore Case, Mike Axford ignore totalement l’identité secrète de son patron. Pour lui, comme pour le reste du public, Green Hornet est un criminel notoire parfaitement ordinaire qu’il rêve de capturer et de coller au violon. Fouille-merde buté et efficace, Mike Axford tombe souvent comme un chien dans le jeu de quille de la combine vigilante du Green Hornet (son patron sous le masque) pour confondre l’organisation pégreuse par des voies plus conventionnelles. Mike Axford risque donc de tout faire foirer et de se prendre des pruneaux dans le processus. Aussi, quand le frelon et son chauffeur masqués redressent la situation, sauvent Mike Axford au passage, puis s’esquivent en lui abandonnant leur gloire, on se retrouve tous ensemble dans le bureau de Britt Reid qui échange des soupirs de soulagement discrets avec sa secrétaire-dans-le-secret, en présence de son chroniqueur des affaires policières et criminelles (pas dans le secret, lui) qui peste contre le Green Hornet (sans savoir qu’il l’a là, devant lui, en civil) et échafaude des plans tarabiscotés pour le capturer, la prochaine fois.

L’innuendo homosexuel est discrètement présent mais beaucoup moins ostensible que dans Batman et Robin. Pas de maillots moulants, pas de mules de lutins, pas de capes virevoltantes, pas d’hystérie entre hommes. C’est plutôt l’absence de machisme affiché qui révèle, sans tambour ni trompette, qu’on n’a pas affaire ici à des hétérosexistes forcenés. Playboy dix-neuf-cent-soixantard sobre et classique, Britt Reid sort bien de ci de là avec des femmes (sous le regard discrètement taquin de son omnisciente secrétaire) mais on sent que c’est là un ballet de surface, une concession minimale aux lois du genre, sans plus. Fait rafraîchissant, la misogynie est parfaitement inexistante et le paternalisme masculin est très peu accentué. On retrouve, dans ce feuilleton vieux de cinquante ans, des femmes médecins, des avocates, des directrices de publications journalistiques et personne ne fait le moindre commentaire déplacé. Une certaine élégance vieillotte se dégage même des échanges hommes-femmes. Britt Reid et Lenore Case s’interpellent monsieur et mademoiselle (dans un doublage français, ils se diraient vous). Ils entretiennent une relation professionnelle stricte, parfaitement pondérée et stylée. La subordination ostensible de la secrétaire (en fait une adjointe de direction, au sens moderne) envers son patron est un leurre et fait partie de la façade dissimulant les fausses identités héroïques de ces deux protagonistes et alliés. En privé, ou en présence de Kato et du procureur de district, Lenore Case apparaît comme une complice à part égale de l’organisation du Green Hornet. Elle en connaît d’ailleurs tous les méandres. Son patron l’implique souvent dans des missions sensibles qu’elle accomplit sous son identité réelle, froidement, sans peur, sans hystérie niaiseuse et sans reproche. Son sens de l’initiative belliqueuse est discret mais vif. Lenore Case est une fort intéressante figure de personnage de soutien féminin qui traverse la patine des ans sans vraiment se trouver flétrie ou amoindrie par le vieux sexisme d’époque. Il en est autant de Kato, serviteur chinois pour la façade, complice parfaitement égalitaire lors des escapades nocturnes manifestant la vie réelle du Green Hornet. Bruce Lee n’est pas qu’un cascadeur impeccable. Il est aussi un acteur très fin dont la prestation dans cet opus a vieilli comme une liqueur capiteuse en contournant, elle aussi, la majorité des stéréotypes ethniques du temps.

Un mot sur la musique thème: il s’agit —fatalement— d’une magnifique variation sur le Vol du Bourdon de Nicolaï Rimski-Korsakov, magistralement exécutée à la trompette per Al Hirt. C’est parfaitement savoureux. Bondance de bondance de la vie. Tous ces musiciens, tous ces acteurs et actrices sont morts aujourd’hui. C’est touchant et émouvant de les sentir revivre, en évoquant ce beau souvenir. J’aimais tellement le Green Hornet dans mon enfance que j’ai patiemment colorié une page d’un de ces fameux cahiers à colorier Green Hornet et l’ai pieusement découpée, roulée, plastifiée, puis enterrée dans la cours de ma maison d’enfance, aujourd’hui rénovée et vendue à des modernistes. Si ces braves gens d’un nouveau siècle font un jour du terrassement, ils risquent de retrouver les traces en charpie du vert frelon suranné qui me fit tant rêver, du temps de la vie simple et des redresseurs de torts sans peur et sans reproche qui se démenaient si ardemment dans la vieille boite à images en contreplaqué d’autrefois.

Lenore Case, dite Casey (Wende Wagner)

Lenore Case, dite Casey (Wende Wagner)

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LE DÉCLIN DE L’EMPIRE AMÉRICAIN, trente ans plus tard…

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2016

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Trente ans plus tard, j’ai revu le machin qui avait mis Denys Arcand en selle. Bon, si on se place strictement du point de vue de la production cinématographique québécoise, voici certainement un film important (même si au niveau de la production occidentale ou mondiale on peut probablement le classer entre médiocre et ordinaire. Nous sommes d’accord là-dessus, je pense). Important parce que finalement il a longtemps été assez difficile pour le cinéma québécois de mettre en scène des hommes et des femmes de l’époque contemporaine, et de se sortir des mariachapdelinades et autres productions familleplouffardes folklorisantes que nous connaissons bien et qui s’exportent encore mieux. Important donc déjà pour la diffusion et la mise en évidence d’un discours qui arrive à traiter de l’homo et de la femina kebekensans (tout en se traînant jusque sur le parvis des Academy Award, ce qui fut aussi une petite première locale).

Important aussi parce que c’est un film à thèse (ce qui est plutôt rare sur le continent du just for fun) et que, qui plus est, la thèse n’est pas inintéressante. Je parle encore en ayant en tête le public nord-américain: il est moins habitué à se faire dire que sa vie la plus intime est soumise aux tensions de l’histoire que de se faire raconter des sornettes allègres et militantes de volonté individuelle et de self made (wo)man. Mettre en rapport le «déclin» de l’empire américain avec les comportements intimes des gens d’ici, cela a pour nous une portée didactique non négligeable. Je dis didactique à dessein car vous aurez certainement remarqué le ton didactique à mourir de ce machin. Ce n’est que profs qui dissertent, écrivent des livres, font des entrevues etc… Le même ton didactique se retrouvait d’ailleurs dans le comportement de Denys Arcand lui-même en interview au Québec (… au Québec, car en France j’ai observé à l’époque qu’il adoptait un profil plus bas. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant car il y a bien dû se trouver un européen ou deux pour lui mettre sous le nez le simplisme désarmant de ses belles théories historiques). Chez nous en tout cas, il jouait au grand historien, et on pouvait observer dans ses propos de toutes les entrevues que j’ai entendu à l’époque de la sortie du film que son propre discours et le discours des personnages du film ne font qu’un. Ceci N.B. car c’est capital dans la suite de mon propos.

Film à thèse, donc. C’est cela qui m’a le plus intéressé. Bon, les gens parlent de cul et ont des comportements de dégénérés, ça en a choqué plusieurs dans le temps (ici en tout cas). Pour ma part, je n’ai rien à redire là-dessus. Je trouve cela très bien, à peu près réaliste surtout dans le cas des personnages masculins (quoique parfois plutôt mal joué). Donnons lui un bon 8/10 pour la peinture de moeurs (en se disant bien que 37,2 le matin était allé chercher 42/10!) et passons à ce qui à mon avis est le plus important là dedans: les thèses ronflantes de monsieur Arcand.

Au début, j’ai ressenti une certaine jubilation. Enfin le déterminisme historique au cinéma en Amérique, me disai-je. On campe une classe décadente d’intellectuels nord-américains et on travaille à démontrer l’historicité de ces destinées individuelles. Tout beau. Mais graduellement on s’aperçoit que le discours des personnages et le discours du film (et de surcroît le discours de monsieur Arcand en interview) sont les mêmes, c’est-à-dire que les personnages ne sont pas les seuls à croire au «déclin» irréversible de la totalité de l’univers. Le film et son réalisateur y croient aussi!

Arrêtons nous un instant sur ce concept historique de déclin ou de décadence. Arcand (en interview), à qui on avait dit que ce terme était péjoratif voire dénigrant, répondait avec une hauteur condescendante que non… déclin, c’est neutre historiquement. Rien de plus faux évidemment (quoique les qualificatifs de péjoratif ou de dénigrant n’aient aucun intérêt ici). Déclin, décadence c’est le recul historique pensé de l’intérieur et conçu exclusivement comme un affaissement imputable à une causalité interne, organique, sans que les rapports à d’autres entités (en montées celles là) ne soient pris en compte. Un organicisme historique moniste et myope, voilà bien ce que nous sert Arcand le prof-d’histoire-drop-out. Revoyez la scène où ils sont à l’extérieur du chalet et se tournent vers le sud. L’une d’entre eux annonce alors solennellement aux autres que si les missiles tombaient sur Plattsburgh (base militaire importante située sur le Lac Champlain dans l’état de New-York), on verrait briller le ciel d’ici. Suit alors toute une diatribe sur le déclin des civilisations comparé au déclin des organismes, le tout baignant dans un fatalisme ronflant et réducteur. On prend alors, entre autres, l’Amérique pour l’univers entier. C’est un après-nous-le-déluge sidérant de suffisance naïve… et pourtant ces missiles, ils viendraient bien d’ailleurs qu’en Amérique, il me semble!

 Je considère que dans un film à thèse (et croyiez moi, au Québec et au Canada, c’est comme ça qu’Arcand le posait en 1986-1987) on fait le boulot au complet ou alors on ferme sa gueule et on se contente de faire de la peinture de mœurs (ce qu’Arcand prétendait faire sans plus… quand il s’adressait au public français à la même époque). En un mot, c’est une complète absence du moindre recul critique (de recul historique pour tout dire) qui produit cette identification du discours du film au discours de ses personnage. Dès lors, le propos central du film, ce qui a décidé de ce titre tellement ronflant: un rendez-vous crucial, dans une importante période de crise, avec le déterminisme historique (et incidemment avec le matérialisme historique, c’est bien cela qui est mon propos) est raté, parce que la réflexion s’arrête à mi-chemin, c’est-à-dire au niveau des illusions (partagées par le discours du film) des décadents sur eux mêmes. On se prétend historien et on n’est même pas capable de penser les causes du recul de l’Amérique (rapports-monde concurrentiels: Corée, Japon, Pacifique; rapports-monde pays émergents: Inde, Chine, Tiers-monde). On remplace cela par une bouillie pédante et fataliste sur le déclin des organismes et la désillusion des élites où le seul représentant d’un pays du Tiers-monde invité participe allègrement à la foire en ne cherchant de l’Amérique que ses putains consentantes. On n’est pas plus capable de penser l’après-déclin (c’est-à-dire qu’après l’empire romain, l’histoire continue à se dérouler avec de nouveaux rapports de forces etc…). Il y a une scène révélatrice à ce sujet. Revoyez le petit prof d’histoire cynique au moment où son étudiante prostituée le masturbe dans le salon de massage en lui parlant de la peur de l’an mille. Il y a tout un crescendo dans la description de la terreur dans le discours de l’étudiante correspondant à la montée de la jouissance onaniste chez mon historien. Au moment où elle en arrive à l’an mille lui-même, et où il ne reste plus rien à dire sinon que la peur n’était pas fondée et qu’après, l’histoire a bêtement suivi son cours sans qu’on en fasse un plat, voilà mon zozo qui lui signale qu’il va jouir. L’incapacité de penser l’après déclin d’une classe par cette même classe se trouve mise en abîme (inconsciemment, j’en suis sûr) dans cette petite scène, drôle uniquement pour ceux qui la trouvent drôle.

Cette incapacité de penser tout ce qui est autre ou postérieur à soi caractérise la classe et la génération campée dans le film (qui est la classe et la génération d’Arcand: nos sempiternels babyboomers, babacools de jadis et reaganiens de tout à l’heure). Je ne m’étendrai pas sur le mépris des jeunes (qui sont dépeints comme des éphèbes falots et sans entrailles. Le réalisateur ne perce visiblement pas les secrets de la jeunesse aussi bien que dans ses chères années soixante!), le mépris des homosexuels (il est bien sympa… mais il pisse bien le sang quand même), le mépris des nations étrangères (je ne reviens pas sur mon africain sans cervelle), le mépris des classes populaires (représentées par un cabotin sans talent, splendide fleuron du népotisme cinématographique, jouant les rockeurs putschistes et dénué de conscience). Je m’arrêterai pour finir sur le mépris des femmes car il est lui aussi particulièrement révélateur de la dynamique faussement moderniste de ce film.

Cette dynamique se pose ainsi: au départ, ça semble neuf puis graduellement ça tourne carrément au vioque. Au Québec —comme dans le reste de l’Amérique— les femmes représentent une force avec laquelle il faut compter… et ce d’une façon que les Européennes pouvaient difficilement se représenter vers 1986. Se mettre à dos le lobby féminin est dangereux pour le succès d’un film. Aussi Arcand prend toutes les précautions d’usage: elles feront des haltères pendant que les bonshommes prépareront le repas… au début du film. Si cette image a frappé l’Europe à l’époque, ici elle n’a pas eu beaucoup d’effet: les vendeurs de lessive emploient le même type de procédé pour ne pas se faire taxer de sexisme et perdre de la clientèle. Bref, côté sexisme, Arcand est blindé avec cette image de départ. Il pourra donc doucement faire entrer sa misogynie par la porte d’en arrière sans risque. Cela se manifeste d’abord par une compréhension beaucoup moins intime des femmes que des hommes alors que l’on prétend les décrire de façon égale. Au moment de l’alternance des dialogues féminins et masculins au début du film, les forces sont égales en apparence. Mais graduellement on se rend bien compte que les hommes sont plus réels, mieux campés, plus truculents, en un mot plus intimement compris par le réalisateur que leur vis-à-vis féminins. Nous voici ramenés à cette incapacité à comprendre tout ce qui est autre. Les femmes misandres ont la part un peu moins belle et débitent beaucoup plus de clichés creux et sans âme que les hommes misogynes. C’est un faux match nul en vérité, malgré tous les efforts déployés. Ensuite, voici qu’une de ces jeunes femmes, sportive, intelligente et volontaire, avoue à une collègue aussi féministe qu’elle qu’elle jouit à mort de se faire sadomasocher par un con sans cervelle. On embarque à plein. Après tout, c’est un fantasme comme un autre et cette jeune femme a tellement tout de la yuppie autonome de notre temps. Il m’a fallu tout le film pour réaliser que cette femme n’était qu’une marionnette servile dans les mains d’un réalisateur mâle et qu’on était en train de se faire réintroduire en douce nos bon vieux schémas de domination d’un sexe sur l’autre, qui reviennent à la mode, comme tout le fascisme ordinaire de nos yuppies vieillissants. Se faisant fouetter à la fin en contemplant le coucher du soleil, la comédienne bien tempérée parachève le tableau et contredit par ses actes les vues de nos deux historiens-années-soixantards-vieux-schnoques qui affirment sans rire que le déclin des empires est relié à la montée du pouvoir des femmes dans la société.

En conclusion, voici un film à la mesure de la génération et de la classe qu’il décrit. Des belles promesses progressistes et novatrices au début, puis graduellement tout s’inverse et on tombe dans une espèce de valorisation réactionnaire du cynisme, de la jouissance égoïste et des pires idées reçues, baratin didactique autolégitimant et autodéculpabilisateur à l’appui. Le «charme» indiscret et philistin de la bourgeoisie gavée et suffisante d’Amérique du Nord, de l’intelligentsia du statu quo jaloux et de la gabegie planétaire, croqué pour la postérité par un de ses vaillants pairs au moment ou la prescience obscure de la fin de ses privilèges lui affleure à peine à la cervelle. On connaît la suite. Les critiques encenseront aussi Les Inflations barbantes (Les invasions barbares) et n’allumeront leurs lumières que pour L’âge des ténèbres, qui rencontrera enfin la révulsion méritée par l’intégralité de cette œuvre de cabot.

Le Déclin de l’empire américain, 1986, Denys Arcand, avec Dominique Michel, Dorothée Berryman, Louise Portal, Geneviève Rioux, Pierre Curzi, Rémi Girard, Yves Jacques, Daniel Brière, 101 minutes.

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Contre le symétrisme masculiniste

Posted by Ysengrimus sur 8 mars 2016

Masculinisme-symetriste

Si les dames veulent vraiment
Être l’égales de tout ça
En s’embarquant là d’dans
Ça va leur prendre des bras…

Plume Latraverse, Rince-cochon, 1987

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Voyons d’abord en quoi consistent les principes du symétrisme. On parle ici d’une conception générale assez ancienne dont le propos insidieusement dogmatique sert, depuis des lunes, la vision réactionnaire du monde. Par a priori, le symétrisme donne l’équilibre, la stabilité et l’immuabilité des choses comme fondamentaux. Voyons la teneur de ses principaux aphorismes:

  • Dans une situation d’opposition polarisée, les deux pôles de l’opposition sont identiques.
  • Le fondement de l’existence est stable. Tout changement est un phénomène de surface. La structure prime sur son mouvement. L’équilibre repose sur un principe fondamental de symétrie. La perte d’équilibre est un accident, toujours temporaire.
  • Tout mouvement est réversible sans perte. La nature fondamentale des petits mouvements est pendulaire. La nature fondamentale des grands mouvements est cyclique. Cycle des saisons. Cycles de l’Histoire.
  • La loi (bourgeoise) est conforme aux faits. Elle les reflète sans distorsion. La justice existe. Elle consiste à ajuster sans résidu la symétrie des lois à la symétrie des faits. La balance, symbole de la justice, est un modèle symétriste.

Initialement, dans son déploiement historique, le masculinisme n’est pas symétriste. Le masculinisme 1.0. était sciemment et sereinement inégalitaire, puisque phallocrate. Il se confondait alors avec la masculinité dominante, sans qu’aucune question ne se pose. On notera au demeurant que la notion explicite de masculinisme est une notion récente, dans sa formulation tant théorique (si vous m’excusez l’énormité) et doctrinale que verbale. Cette notion a été ouvertement fabriquée par symétrie mimétique sur la notion de féminisme, plus ancienne… plus glorieuse aussi, n’ayons pas peur des mots…

Ce sont les acquis sociohistoriques, obtenus dans les deux derniers siècles, par les luttes des femmes, qui ont éventuellement fait apparaître le masculinisme 2.0., qui est la prise de position symétriste des idéologies masculines réactionnaires. Si on se résume, on a:

Masculinisme 1.0. (implicite): phallocratisme tranquille et misogynie de système
Masculinisme 2.0. (explicite): égalitarisme symétriste et crypto-misogynie androhystérique

La notion clef sur laquelle le masculinisme assoit sa tricherie idéologique, c’est la notion d’égalité. Notion symétriste par excellence, l’égalité (de la femme) était tout simplement refusée par le masculinisme 1.0. Les femmes l’ont obtenue collectivement, de par une combinaison dialectique de la généralisation au sexage du nivellement des fonctions sociales sous le capitalisme et des luttes féministes (on se donne toujours les luttes où la victoire est rendue possible par le développement du monde objectif). Lesdites luttes féministes, déterminantes et solidement installées dans les masses, ne sont pas terminées et ce, tout simplement parce que l’égalité juridique et pratique des hommes et des femmes n’est pas encore complétée, même dans la ci-devant civilisation tertiarisée.

Mais, bon, il reste que l’égalité de l’homme et de la femme est suffisamment bien installée pour que la réaction masculiniste y jette désormais son ancre. Le masculinisme 2.0. raisonne comme suit: les hommes et les femmes sont égaux, tellement égaux! La femme n’est pas particulièrement désavantagée par des siècles de domination patriarcale. Elle ne transporte pas de bagage, ne charrie pas de séquelles, sociologiques et/ou psychologiques, des abus passés d’un lourd héritage historique phallocrate dont il est ici implicitement et unilatéralement fait abstraction. Et la société civile (qui dans l’implicite masculiniste, n’est pas une société de classe au demeurant: tout le monde y est égaux/égales. C’est le modèle bourgeois réac classique) n’a pas spécialement de rattrapage à faire en matière de statut de la femme. Égal veut dire égal comme dans symétrie sans résidus, tant et tant que, dans l’analyse masculiniste, toute action affirmative (affirmative action) en faveur des femmes est une injustice compromettant l’équilibre compétitif, neutre et sain, qui existe entre hommes et femmes. La ci-devant discrimination positive est avant tout une discrimination, répréhensible donc aux yeux du masculinisme. Le militant masculiniste croit que la société civile triche en faveur des femmes et que cette pratique accidentelle et trublionne doit être matée, au nom de la justice symétriste.

Il y a, dans le discours masculiniste, une symétrie absolue des forces entre l’homme et la femme et conséquemment il est temps pour un masculinisme militant (singeant symétristement le féminisme militant) de compléter l’égalité entre l’homme et la femme. Des injustices persistent, des triches philogynes, des combines discriminatoires misandres. Le masculinisme se lance alors dans des développements à rallonges sur les droits du père sur ses enfants (souvent restreints par un système judiciaire qui serait intégralement pro-femmes) et le droit du conjoint à empêcher la femme qu’il a mis enceinte de se faire avorter (la décision d’avorter devrait procéder d’un 50/50 symétriste que le masculinisme réclame très ouvertement, en jetant les hauts cris). Comme ils croient viscéralement en la justice autant qu’en leur bon droit, ils ne se gênent pas pour intenter, sur ces questions, des poursuites juridiques en rafales. Certains masculinistes vont même jusqu’à parler ouvertement de gynocratie, invoquant notamment le cas du système scolaire dont la déphallocratisation gynodominante est censée être la cause motrice du déclin de l’engagement académique des garçons.

Le masculinisme est un équilibrisme onctueux au cœur d’un ballet implacablement hypocrite. Ne disposant plus officiellement de l’option violente ou brutale, le masculinisme minaude. Il danse devant le féminisme comme devant un miroir et adopte (symé)tristement toutes ses postures de conciliation et de combat, histoire de s’inspirer de son succès et de son prestige, sans l’admettre naturellement. Mais singer ne suffit pas. Le masculinisme est froidement conscient du fait que les immenses luttes du féminisme de gauche autant que celles, plus circonscrites, du féminisme de droite portent un contenu intrinsèquement progressiste dont il faut inverser l’image et dissoudre la crédibilité. Il se manifeste donc un lourd et ronflant militantisme anti-féministe du masculinisme. Simplement celles qu’on appelle un peu abstraitement les féministes ne sont plus présentées, comme le faisait autrefois le masculinisme 1.0., comme des hystériques exhibitio qui se débattent dans leurs rets mais comme des tyrannes tranquilles qui oppressent sous leur joug.

Ce qu’il faut comprendre crucialement ici, c’est que la dimension symétriste du masculinisme est un leurre, un maquis argumentatif dans lequel certains hommes se terrent et finassent puisqu’ils ne peuvent plus détruire et frapper, comme autrefois. Le masculinisme ne croit pas vraiment radicalement au symétrisme dont il se réclame si bruyamment dans ses atermoiements intellectuels usuels. Symétriste en surface (le symétrisme étant toujours une analyse de surface, le masculinisme n’échappe pas à cette contrainte philosophique), le masculinisme est lui aussi vrillé et travaillé par le torve et l’irréversible. La confusion qu’il cultive veulement entre égalité juridique et identification factuelle des hommes et des femmes est le symbole le plus probant du rejet secret par le masculinisme de l’égalité des droits des hommes et des femmes. Le masculinisme accuse la société civile contemporaine de vouloir changer les hommes en femmes (voir notre illustration). Et si le masculinisme brandit cette accusation inane, c’est bien qu’il n’aime pas tant que ça qu’une symétrie s’instaure entre les deux pôles du combat d’arrière–garde qu’il mène.

Comprenons-nous bien. Est féministe une personne qui considère que les hommes et les femmes sont sociologiquement égaux malgré les différences naturelles et ethnoculturelles qui, ÉVENTUELLEMENT, les distinguent et ce, à l’encontre ferme d’un héritage historique fondé sur une division sexuelle du travail non-égalitaire. Sociologiquement égaux signifie, entre autres, égaux en droits, et cela n’est pas acquis. Il faut donc réaliser cette égalité dans les luttes sociales… Est masculiniste une personne qui considère que les hommes et les femmes ne sont pas biologiquement égaux malgré les similarités naturelles et ethnoculturelles qui les rapprochent et ce, à l’encontre ferme d’une gynocratie non-égalitaire et triomphante largement fantasmée et imaginaire. Biologiquement inégaux signifie, entre autres, ÉVENTUELLEMENT, égaux en droits contre la dissymétrie [noter ce mot — c’est ici que le masque masculiniste tombe] fondamentale que nous dicterait la nature. En conditions démonstratives sociologiquement contraires, le masculinisme adopte une affectation symétriste qui ne sert qu’à dorer la pilule réactionnaire qu’il veut nous faire gober en lui donnant des dehors scintillants. L’égalité de la femme n’est rien d’autre pour lui qu’une concession argumentative temporaire. L’inégalité des hommes et des femmes (à l’avantage de l’homme) c’est lui le principe immuable [Noter ce mot. Fondamentalement rien ne change vraiment dans la vision symétriste du monde] à défendre par tous les moyens (y compris les moyens secrets des cyber-combattants de l’ombre). Il est à ce jour compromis par l’accident historique féministe.

Je suis contre le symétrisme masculiniste pour deux raisons. D’abord le symétrisme en soi est une erreur d’analyse, ce qui en fait le générateur d’un faux corpus d’arguments. Il donne comme identique ce qui diffère et nie l’irréversible. L’avancée sociohistorique du pouvoir des femmes est irréversible et le bon vieux temps phallocrate ne reviendra pas. S’il vous plait messieurs, essayez d’assumer. La seconde raison pour laquelle je demande au masculinisme de nous lâcher avec son blablabla symétriste c’est que c’est là la rhétorique malhonnête et tartuffesque de ces social-darwinistes effectifs qui continuent de juger dans le fond, en conscience, que la femme est inférieure à l’homme et que le biologique (Darwin) prime sur l’historique (Marx).

Le masculinisme est une androhystérie ratiocinée. Il flétrit ma virilité tranquille. Je demande aux masculinistes, ces faux théoriciens du miroir singeant superficiellement la pensée qui s’avance, de foutre la paix (notamment sur internet et sous cyber-anonymat) aux femmes, mes égales, et de me laisser les aimer. Je veux aimer les femmes telles qu’elles sont, dans l’ordre nouveau du sexage qui continue de tranquillement apparaître et resplendir. Je veux aimer les femmes telles qu’elles sont, sans me faire constamment enquiquiner et picosser par les bites-aiguillons des petits couillons complexés de la salle de garde malodorante de toutes nos postures de mectons rétrogrades.

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Pour une masculinologie non-masculiniste

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2015

Pere-fils

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Tombons d’abord d’accord sur deux définitions qui n’ont rien de neutre et qui expriment une prise de parti ferme et ouvertement féministe (ce qui n’empêche en rien une critique amie et respectueuse dudit féminisme). Les voici:

MASCULINISME: Attitude du sursaut androhystérique consistant à démoniser l’augmentation du pouvoir social des femmes et le lent rééquilibrage en sexage en faveur du positionnement social et socio-économique des femmes. «Lutte» anti-féministe explicite et virulente, le masculinisme se formule habituellement dans la polémique, la provoque, la bravade pseudo-novatrice et la toute patente obstruction néo-réac. Comme tous les combats d’arrière-garde, le masculinisme ne dédaigne ni la violence physique (non-armée ou armée, domestique ou médiatique) ni la mauvaise foi intellectuelle. Cette dernière se manifeste, avec une vigueur soutenue, dans les diverses tentatives faites par les semi-doctrinaires du masculinisme pour présenter leur vision du monde comme une converse symétrique et faussement progressiste du féminisme (qu’on accuse, du même souffle, d’être à la racine de tous les maux sociaux contemporains). La recherche de légitimation que se donne le masculinisme en se posant en pourfendeur des «abus» féministes est une promotion feutrée de la myopie micro-historique au détriment d’une compréhension du développement historique large (et effectif). La micro-histoire réparatrice-restauratrice, c’est là une vieille lune réactionnaire et les masculinistes ne diffèrent guère, en ce sens, des dénonciateurs tapageurs et gluants du «racisme anti-blanc» de «l’athéisme anti-chrétien mais (soi-disant) islamophile» ou de la «discrimination positive». S’il y a tension interne entre un féminisme de gauche et un féminisme de droite (ce dernier parfaitement répréhensible), le masculinisme, lui, est exempt de la moindre tension interne de cette nature. Il est, en effet, inévitablement de droite, nostalgique et rétrograde, donc intégralement répréhensible. La fausse richesse dialectique que le masculinisme affecte de porter à bout de bras dans le débat social n’existe tout simplement pas. La seule attitude que je vous recommande ici, le concernant, c’est celle de le combattre.

MASCULINOLOGIE: Attitude de recherche et d’investigation aspirant à produire une compréhension explicite, descriptive et opératoire des éléments spécifiques de la culture intime masculine qui seront susceptibles de perdurer au-delà des ères phallocrates et machiques. La masculinologie est appelée à se développer à mesure que les postulats masculins seront de moins en moins pris pour acquis et/ou automatiquement implicites dans la société. On voit déjà que la civilisation contemporaine commence à exprimer l’urgence d’une masculinologie proprement formulée. Cela s’observe notamment de par la perte de repères et le désarroi des petits garçons à l’école. Il est indubitable que la masculinologie était inexistante aux temps du phallocratisme tranquille, attendu que ce dernier n’en avait pas plus besoin en son heure de gloire que le colonialisme occidental n’avait eu besoin d’une doctrine multiculturelle… Cette situation de dissymétrie historique (cette surdétermination historique, dirait un althussérien) fait que la masculinologie est appelée à se développer dans l’urgence et, bien souvent, sur le tas. Les masculinologues les plus assidues pour le moment sont encore les mères monoparentales de garçons et les éducatrices en contexte scolaire mixte. Pourquoi les meilleures masculinologues sont-elles pour le moment des femmes? Parce que leur non-initimité avec les implicites mecs, que détiennent imparablement les hommes, les forcent comme inexorablement à produire une connaissance de tête. Si je sais que je ne sais rien, je ferai en sorte d’en savoir d’avantage (Lénine). La masculinologie repose sur le postulat selon lequel une égalité intégrale des droits n’est pas une identité intégrale des cultures intimes. Entendre par là, entre autres, que, même hors-machisme, les gars ont leurs affaires/lubies/bibites de gars et que comme les affaires de gars ne sont plus automatiquement les affaires de la société entière (et comme l’hystérie, cette culture intime freinée, frustrée, rentrés, change doucement de bord), il va de plus en plus falloir une discipline descriptive rendant les affaires de gars discernables et compréhensibles aux non-gars…

Notre réflexion sur le tas débute donc ce jour là au supermarché. Mon fils de dix-neuf ans, Reinardus-le-goupil et moi, Ysengrimus-le-loup, au milieu de tout et de rien, nous bombons subitement le torse, portons les ailes vers l’arrière et nous arc-boutons l’un contre l’autre. Nos regards se croisent, nos deux torses se percutent et nous poussons, face contre face. Reinardus-le-goupil est plus grand que moi et au moins aussi fort, mais je suis plus lourd. Misant méthodiquement sur mon poids, j’avance lentement, inexorablement. Comme je ne l’empoigne pas, il ne m’empoigne pas. C’est une sorte de règle implicite et improvisée. Il faut pousser, torse contre torse, sans impliquer les bras. J’avance, il recule, et le Reinardus se retrouve le cul dans une pyramide de boites de conserves. Implacable, je l’assois bien dedans pendant qu’elle se démantibule avec fracas et nous rions tous les deux aux éclats. Nous interrompons cette brève escarmouche et Reinardus-le-goupil se relève, crampé de rire. Le préposé qui vient nous aider à rebâtir la pyramide de boites de conserves commente et rit comme un sagouin, lui aussi. Nous allons ensuite rejoindre mon épouse et, un peu interdit moi-même, je dis: Affaires de gars. Elle répond, sereine, sans se démonter: Je ne m’en mêle pas… mais maintenant que vous avez vu à vos affaires de gars, on peut continuer l’épicerie? Et nous la continuons, et tout le monde est de fort bonne humeur. Je suis certain que toutes mes lectrices qui vivent avec des hommes, conjoint et/ou fils, ont, à un moment ou à un autre, pris connaissance de ces curieux comportements de gars, en apparence inanes et (souvent) un peu brutaux ou rustauds. La signification psychologique et intellectuelle de ces petites saillies masculines de la vie quotidienne serait justement un des objets de la masculinologie. L’étude de l’impact de leur manque (et corollairement de l’erreur fatale consistant à chercher à les éradiquer intégralement) en serait un objet aussi, crucialement. Les ancêtres maternels de Reinardus-le-goupil, qui étaient des hobereaux russes, ses ancêtres paternels, qui étaient des cultivateurs et des bûcherons canadien-français, trouvaient tout naturellement les modes d’expression de ces traits de culture intime dans l’ambiance dominante, couillue et tonique, des activités ordinaires des hobereaux russes et des cultivateurs et bûcherons canadien-français d’autrefois, entre le lever et le coucher du soleil. Ce genre de petit outburst, manifestation sereine de la vie banale de nos ancêtres mâles, pétarade pour nous ici, un peu hors-cadre, entre deux allées de supermarché, en présence d’une mère et épouse à l’œil glauque. Un film remarquable de la toute fin du siècle dernier évoque les désarrois de mon fils et de moi en ce monde tertiarisé contemporain. Il s’agit de Fight Club (1999) de David Fincher avec Brad Pitt et Helena Bonham Carter. À voir et à méditer. La masculinologie des temps contemporains s’y annonce.

Un petit traité de masculinologie à l’usage des non-mâles de tous sexes et de tous genres serait indubitablement à écrire. Un jour peut-être. Pour le moment contentons nous de l’invitation à une refonte de nos attitudes que portent les allusions subtiles, voulues ou non, au besoin naissant et pressant pour une masculinologie. Cela sera pour vous recommander un autre film remarquable, Monsieur Lazhar (2011) de Philippe Falardeau. Ceux et celles qui ont vu ce film subtil, aux thématiques multiples, avez-vous remarqué la discrète leçon de masculinologie qu’il nous sert? Oh, oh… Je ne vais certainement pas vous éventer l’histoire, il faut impérativement visionner ce petit bijou. Sans risque pour votre futur plaisir de visionnement, donc, je peux quand même vous dire qu’un réfugié algérien d’âge mûr est embauché, dans l’urgence, dans une école primaire québécoise, pour remplacer au pied levé une instite qui vient de se suicider. L’homme n’est même pas instituteur lui-même (c’est son épouse, temporairement coincée en Algérie, qui l’est). Monsieur Bachir Lazhar (joué tout en finesse par Mohamed Fellag) va donc s’improviser prof au Québec, avec, en tête, les représentations scolaires d’un petit garçon nord-africain de la fin des années soixante. Sans complexe, et avec toute la ferme douceur qui imprègne sa personnalité droite et attachante, il enseigne donc, ouvertement à l’ancienne. Cela va soulever un florilège de questions polymorphes, toutes finement captées et  traitées. Et on déniche alors, perdue, presque planquée, dans cette flopée: la problématique masculinologique. Outre monsieur Lazhar, il y a deux autres hommes dans cette école, le concierge et le prof de gym. Ce dernier, pédophobe grinçant mais assumé, a capitulé sous le poids de la bureaucratie scolaire et civilisationnelle. Il fait tourner les gamins en rond dans le gym et évite soigneusement de les toucher ou de les regarder dans les yeux. Le concierge, pour sa part, ne se mêle de rien et proclame haut et fort son respect inconditionnel pour la petite gynocratie scolaire tertiarisée de notre temps. Dans ce contexte de renoncement masculin apeuré, monsieur Lazhar va involontairement représenter le beau risque du retour serein de la masculinité paterne et droite, en bois brut. L’impact sur les petits garçons et les petites filles sera tonitruant. Sans passéisme mais sans concession, on nous fait solidement sentir le manque cruel résultant de l’absence masculine, en milieu scolaire. C’est magnifiquement tempéré et imparable. Je meurs d’envie de vous raconter la trajectoire de la principale petite fille (au père absent et à la mère pilote de ligne) et du principal petit garçon de cette fable. Ils vivront un changement de polarité issu du magnétisme bénéfique de monsieur Lazhar. Je vais me retenir de trahir leur beau cheminement. C’est qu’il faut le voir. Un mot cependant sur une importante assertion masculinologique de ce brillant opus. C’est que cette assertion là, vous risquez de la rater car il se passe des tas de choses et, elle, elle est bien planquée dans les replis du cheminement d’un des personnages secondaires. J’ai nommé, le grand & gros de la classe. Le grand & gros de la classe a un grand-père chilien qui a subit les violences policières sous Pinochet et a plus ou moins fait de la guérilla, dans le temps. Le grand & gros de la classe, que tout le monde ridiculise et conspue pour ses bêtises quotidiennes, ne sait même pas qu’il détient un trésor narratif mirifique, hautement susceptible de le rendre super cool, en l’héritage de son grand père guérillero. Le grand & gros de la classe ne pourra jamais devenir cool avec cet héritage parce que, dans le milieu scolaire aseptisé contemporain, t’as pas le droit de parler de: guérilla, terrorisme, guerre, soldats, officiers, tank, mitraillettes, canons, pirates, cow-boys, indiens (il faut dire amérindiens et ne jamais parler de leurs conflits), boxe, lutte, guerre mondiale, révolution, insurrection, répression, foire d’empoigne de quelque nature, esquintes, accidents violents, meurtres, deuils ou… suicides (y compris le suicide odieux que tous ces gamins et gamines ont sur le cœur – tabou suprême, ils doivent se planquer pour en discuter). La violence, même dans les arabesques de témoignages, de narrations, de littérature orale, de lettres ouvertes ou de fictions, est prohibée. So much pour l’héritage guérilléro du grand & gros. Plus tard, le grand & gros de la classe accède presque, sans le savoir toujours, au statut cool tant convoité. Sur l’immense banc de neige du fond de la cour de récréation, les petits gars jouent au Roy de la Montagne. Le grand & gros est arrivé à se positionner au centre de la citadelle-congère et parvient à repousser l’offensive de tous ses adversaires. Tout le monde se marre comme des bossus, en cette petite guéguerre hivernale spontanée et folâtre. On a là une sorte de version multidirectionnelle de ma bataille de coq de supermarché de tout à l’heure avec Reinardus-le-goupil. Le grand & gros de la classe pourrait en tirer un leadership de cours d’école et une popularité imprévus. Mais non. Les enseignantes, outrées et myopes, interrompent abruptement ce «jeu violent» et le grand & gros de la classe finit derechef conspué. Un jour (j’extrapole ici), GrandGros se retrouvera dépressif, veule, imprévisible et violent… et ni sa maman, ni sa nuée d’instites ne comprendront ce qui lui arrive. Et son père absent, seule solution implicite et (encore trop) mystérieuse à cette portion de son faix, n’en reviendra pas pour autant.

Des réflexions masculinologiques nuancées comme celles du film Monsieur Lazhar (2011) vrillent doucement leur chemin dans nos sociétés. Elles représentent la portion intelligente, articulée et critique de ce que l’androhystérie masculiniste actuelle fait irrationnellement jaillir, sans le savoir ni le vouloir, de crucialement révélateur par rapport au phallocratisme tranquille, au machisme et à la misogynie «classiques» de jadis (qui, eux, sont foutus et ne reviendront plus dans l’espace légitime). Il y a une crise aiguë de la masculinité de par l’arrachement à vif qui décante, sans régression possible, le phallocratisme hors d’elle. Personne ne veut d’un retour au passé. L’ordre malsain des boulés de cours d’école et de la fleur au fusil n’est pas ce qui est promu ici. Ce sont là d’autres temps. Même les masculinistes les plus virulents l’ont de fait en grande partie oublié, cet âge d’or mystérieux et fatal, en cherchant encore à y croire. Ce qui se joue en fait ici c’est que nous en arrivons carrément à Égalité des sexes 2.0. Et cette ère nouvelle ne pourra pas se passer de cette description adéquate des spécificités irréductibles de la masculinité que sera obligatoirement une masculinologie non-masculiniste encore totalement à faire.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Logique dialectique de la bisexualité

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2015

Le drapeau bi d'une femme bisexuelle: j'aime les filles, je ne suis pas mélangée, j'aime les garçons

Le drapeau bi d’une femme bisexuelle: j’aime les fille, je ne suis pas mélangée, j’aime les garçons.

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Entendons nous d’abord sur le fait universel que l’orientation sexuelle n’est pas un choix. C’est une détermination qui s’impose à nous comme une force objective. De ce point de vue, le terme orientation est malheureux si on le décode comme «orientation-option-choix» mais heureux si on le décode comme «orientation-tendance-force». Avoir des (petites) tendances était d’ailleurs la tournure utilisée ironiquement dans mon enfance en parlant de quelqu’un qui manifestait une propension bisexuelle, ouvertement affichée ou non. La formulation était cruellement «tendancieuses» en ce sens qu’elle s’appuyait bien tranquillement sur les assises discriminatoires du temps. Mais son principe descriptif reste fondamentalement correct. L’orientation sexuelle est une tendance. Comme la rivière tend vers l’aval et le gland tend vers devenir un chêne, la solide dimension socio-historicisée de l’orientation sexuelle ne l’empêche pas, au contraire, de s’imprégner en nous comme la plus cruciale et inéluctable des fatalités.

Pour camper le modeste exercice logico-dialectique auquel je vous convie ici, rien de mieux qu’une petite description de la symbolique du drapeau étendard de la bisexualité. La bande rose symbolise l’attraction pour une personne du même sexe, la bande bleue symbolise l’attraction pour une personne de sexe opposé, la bande mauve, intermédiaire, symbolise l’attraction pour un sexe ou l’autre, sans distinction, sans exclusivité, et sans confusion du corps ou de l’esprit. Le tout fonctionne comme le yin et le yang, principes opposés, polarisés mais incluant dans la logique binaire l’idée qu’un peu du yin se retrouve dans le yang et vice-versa et son contraire. Le drapeau étendard de la bisexualité reste symétriste tout simplement parce qu’il énonce l’équivalidité en droit de tous les possibles (certains observateurs préfèrent d’ailleurs le terme de pansexualité à celui, perçu comme encore restrictif, de bisexualité). Ce drapeau n’est en rien une prise de parti descriptive sur une éventuelle symétrie factuelle de la bisexualité. Il parle de droits plutôt que de faits. Ce point est important, comme la suite devrait le démontrer.

Voyons d’abord l’exclusivisme ou unilatéralité de l’orientation sexuelle (la NON-bisexualité). On a donc des unilatéraux hétéros et des unilatéraux homos. Ils se regardent encore passablement en chiens de faïence dans la culture contemporaine mais il faut bien insister sur le fait que de nombreuses analogies se font jour dans leur situation. On peut mentionner, faute d’un meilleur terme, leur «ardeur militante». Les hétéros doctrinaires (habituellement réactionnaires – la tradition patriarcale hétérosexiste leur servant usuellement de soliveau principiel implicite) ont tendance à mépriser les homos. Plus veule qu’avant, cette haine feutrée (jadis ouverte et flamboyante, aujourd’hui plus prudente) ne se gène pas pour jouer de minauderie et de triches biaiseuses. On dira de tel homosexuel en vue qu’il aime les (petits) garçons attendu que le discriminer sur son orientation n’est plus faisable mais le traiter, ouvertement ou implicitement, de pédophile reste encore pleinement jouable. On tirera la même ficelle pour s’en prendre à un vieil hétéro fréquentant une femme plus jeune que lui. Les tactiques d’attaque anti-homo et anti-hétéro manifestent de singulières similarités et familiarités. L’hétéro ne peut plus attaquer l’homo aussi frontalement que dans mon enfance (époque où un personnage homo, réel ou fictif, était obligatoirement stéréotypé et négatif) mais cela ne rend pas la marge d’autodéfense de l’homo plus grande ou solide. Le fond de l’affaire est que, tristement, homos et hétéros ont une chose cruciale en commun: ils N’AIMENT PAS quelque chose. Les hétéros, classiquement, n’aiment pas les personnes ambivalentes sexuellement. Homos et bis sont la cible de leurs attaques, ouvertes ou feutrées. Plus fondamentalement, mais tout aussi fatalement, les homos n’aiment pas les personnes de l’autre sexe. Les hommes gays ont de la difficulté avec la femme. Ils en font ressortir les défauts: une castratrice, une contrôlante, une manipulatrice, une égocentriste. Les lesbiennes ont de la difficulté avec l’homme. Elles en font ressortir les défauts: brutal, patriarcal, phallocrate, autoritaire, égocentriste. Les observations critiques des homos au sujet de l’homme et de la femme traditionnels manifestent de très grands mérites. Mais le conservatisme ajustable de l’hétérosexisme bien tempéré a tôt fait de traiter les hommes gays de misogynes et les lesbiennes de misandres. C’est le coup, classique mais toujours actif, de l’opprimé(e) que son oppresseur fait passer pour un oppresseur parce qu’il a osé se défendre avec des armes similaires à celle de son susdit oppresseur. Le fond douloureux de la profonde identité logique entre homos et hétéros unilatéraux est qu’ils doivent se battre pour promouvoir leur droit (exclusiviste) à NE PAS AIMER quelque chose ou quelqu’un. C’est un droit qui existe fatalement mais il reste qu’il est bien triste de devoir lever des armes militantes pour défendre un tel droit, que je ne me gênerai pas pour qualifier d’aussi légitime que passablement douloureux.

De leur côté, les bis font valoir qu’ils ne sont pas contraints par cette dynamique de lutte vu qu’eux, ils aiment tout le monde. Logiquement, tous les bis aiment les hommes, les femmes, les hommes gays et les lesbiennes. Il y a d’ailleurs gros à parier que ce soit la culture bi ou crypto-bi, encore bien peu visible, qui ait contribué à une avancée des cultures homosexuelles dans nos sociétés. Un gay-friendly c’est souvent un bi qui s’ignore ou ne se dévoile pas ou pas trop. L’histoire clarifiera un jour ces choses. Ceci dit, l’omnivalence apparente des bis est loin, très loin, d’être exempte de difficultés débouchant sur des tensions conflictuelles, même au sein de nos sociétés plus libertaires. C’est le vieux principe de la souris ayant circulé dans un labyrinthe à trois dimensions et devant s’adapter au labyrinthe à deux dimension. Le principe démonstratif fonctionne ici d’ailleurs à rebours du principe actif. Les bis (souris du labyrinthe tridimensionnel) sont pris habituellement pour argumenter avec des unilatéraux (hétéros ou homos binaristes, souris du labyrinthe bidimensionnel). La logique se polarise souvent bien vite. Les bis sont pris pour des homos par les hétéros, pour des hétéros par les homos… mais cela se joue selon des modalité légèrement distinctes. Les hétéros ne reconnaissent tout simplement pas la bisexualité. Pour eux, si tu es un(e) bi, tu es en fait un(e) homo ou un(e) crypto-homo dont le masque tombe enfin. Les homos sont plus conscient(e)s de la puissante pression des postulats hétérosexistes. Ils ont donc développé la notion de mélangé(e) (mixed up ou confused), pour décrire la bisexualité. Le bi serait un(e) homo n’ayant pas encore bien compris ou assumé la fatalité de son orientation et cédant encore sous le poids conformiste de l’hétérosexisme ambiant. Il est aussi difficile pour un(e) bi de démontrer à un(e) homo qu’il n’est pas mélangé(e) (d’où un des cris de ralliement bi: I’m not confused!) que de démontrer à un(e) hétéro qu’il ne va pas se jeter sur son fils, qu’elle ne va pas se jeter sur sa fille, sous prétexte qu’il ou elle vous annonce qu’il ou elle est bi. Cela ouvre la porte sur l’autre grand problème démonstratif rencontré par les bis. Ils doivent expliquer qu’ils ne sont pas des goinfres (greedy) sexuels, des insatiables dont l’appétit libidineux les ferait se jeter sur tout ce qui bouge myopement, indistinctement (d’où un autre des cris de ralliement bi: I’m not greedy!).

À ces problèmes démonstratifs onctueux et pesants s’ajouteront, pour les bis, des problèmes plus profonds encore, procédant de la dialectique fondamentale de la logique bisexuelle. La symétrie est toujours un fait de surface qui recouvre le fait dialectique profond et inéluctable de la dissymétrie et du torve. Sous la surface du réversible se cache toujours l’irréversible et l’équilibre est toujours une transition fondamentalement mouvante des actions ou des perceptions. Comme pour le bilinguisme ou le fait de jouer deux instruments de musique, au cœur de la multiplicité des manifestations d’actions tend à émerger une dominante. La bisexualité absolument symétrique est au mieux un slogan militant (un étendard bi, un drapeau), au pire un leurre logique. Dans les faits, on aura des bis hétérodominants et des bi homodominants. Et là oui, l’homodominance et l’hétérodominance d’un(e) bi pourra fluctuer au cours de sa vie adulte. Et ça aussi, c’est un droit fondamental. Le droit au changement, au flux dialectique des polarités au sein de l’enceinte bi. Le droit de ne pas se faire dire avec condescendance: c’est juste une phase

Se mettra en place finalement la crise au sein de laquelle, fatalement, les hétéros et les homos tendent de nos jours à se rejoindre contre les bis: la crise de la monogamie. Avec le mariage pour tous, droit fondamental sans équivoque, les homos parachèvent la démonstration de leur volonté et de leur aptitude à se lancer dans le beau risque sociologiquement banalisé de l’exercice monogame, avec son concert de jalousies, d’exclusivisme et de fidélités profondes, dans ce qu’elle ont de lourdingues mais de belles aussi. Par principe définitoire, les bis ne sauraient suivre les unilatéraux (homos et hétéros) sur cette voie de la monogamie forcée ou consentie. La bisexualité ne s’épanouira pleinement dans un dispositif matrimonial que si celui-ci rencontre des ajustements profonds de ses principes fondamentaux. À quand la prise en charge juridique de l’union libre pour tous? Heureusement que les faits n’attendent pas après les lois pour fleurir, dans leur complexité rhizomatique! Ils existent, ces couples bis, homodominants ou hétérodominants, qui, dans le sain et serein respect libertaire et en l’absence de toute jalousie, assument leur droit à la multiplicité de l’amour, même au sein d’un dispositif matrimonial qui, fatalement, ne peut être autre chose qu’ouvert (open, pour reprendre le mot consacré). Sauf que tout ça, ça ne se fait pas sans heurts émotionnels de multiples natures…

Some sort of flag

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Je m’en voudrais, pour bien faire sentir que je n’ai fait ici qu’effleurer la logique dialectique de la problématique bi, de ne pas faire parler la poétesse lesbienne Corinne LeVayer. Voici un de ses textes touchant ouvertement la question bi. Il nous rappelle que, comme toujours, le simple est dans le complexe, le complexe dans le simple, et que rien n’est dit tant qu’il reste des choses à dire…

Le paradoxe bi, dans la version de Coralie

Belle comme la nuit,
La superbe Coralie
Est bi.
Ça devrait lui plaire
Mais ça l’ennuie.

Trognonne comme un cœur,
Coralie cherche l’âme sœur.
Mais bi,
Il lui en faudrait deux.
Ça lui freine ses ardeurs.

Car, un peu exclusive,
Elle veut aimer les deux
Mais sans
Que les deux ne s’aiment entre eux.
Le cas est hasardeux.

Les passades fugitives
Sont donc le lot de Coralie.
Courant
Ses deux lièvres à la fois,
Elle vit le paradoxe bi.

La mort de la monogamie
C’est une tragicomédie
Bien bi.
La combinatoire au dessus de deux,
C’est vraiment pas facile, merci.

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tiré de Corinne LeVayer (2012), Gouines coquines de ce monde, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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GONE WITH THE WIND: partie au vent, la si paradoxale civilisation du Vieux Sud

Posted by Ysengrimus sur 22 juin 2015

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There was a land of Cavaliers and Cotton Fields called the Old South… Here in this pretty world Gallantry took its last bow… Here was the last ever to be seen of Knights and their Ladies Fair, of Master and of Slave… Look for it only in books, for it is no more than a dream remembered. A Civilization gone with the wind… [C’était le pays des hardis cavaliers et des immenses champs de coton. On l’appelait le Vieux Sud. Dans ce beau monde, la Distinction joua son tout dernier acte… Ce fut là, l’ultime Foire aux Chevaliers et aux Belles Dames, aux Maîtres et aux Esclaves… Ne cherchez plus ce monde ailleurs que dans les pages des vieux bouquins, car il n’est plus qu’un rêve que l’on se remémore. Une civilisation partie au vent…]. Le titre français de cette œuvre immense devrait être justement cela: Partie au vent… (et non Autant en emporte le vent, mauvais sens qui fausse le ton et la perspective de l’idée du propos).

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Il y a cent cinquante ans pile-poil était tiré le dernier coup de feu de la Guerre de Sécession américaine (American Civil War – 1860-1865). Le film sublime et ultime évoquant ce drame historique couvre la période 1860-1875 et se passe en Georgie, dans la grande campagne avoisinant Atlanta, USA, ainsi que dans cette ville même. Le développement repose sur un certain nombre d’implicites qu’on peut résumer ainsi. Le Sud des États-Unis produit quasi-exclusivement du bétail et du coton, en grande partie pour le marché européen (principal port d’exportation: la Nouvelle-Orléans, dans le Golfe du Mexique). Les noirs y sont en esclavage et il faut bien distinguer les house negroes des field negroes, les gens de maison des journaliers des champs. En 1860, les vingt-cinq états du Nord yankee ont décrété que les onze états esclavagistes du Sud sont illégaux, et ceux-ci ont aussitôt fait sécession et créé leur propre Confédération. Et la Guerre de Sécession éclate ainsi, brutale, imprévisiblement catastrophique. Ce sera la première grande guerre moderne. Elle se jouera en trois phases. En ouverture, les sudistes, vifs, exaltés, mobiles, disposant de talentueuses brigades de cavalerie légère à l’ancienne, sont avantagés et se glorifient de victoires rapides que le nord n’a pas le choix que de concéder tactiquement, le temps de déplacer son imposante armée et sa lourde artillerie moderne vers le théâtre du conflit. Seconde phase, la bataille de Gettysburg (Pennsylvanie), tournant de la guerre, représente la fin de la guérilla, le vrai début de la guerre de positions, et la première défaite majeure du sud. S’installe alors la terrible prise de conscience du fait que la supériorité économique et militaire du nord industriel sur le sud agricole est, comme un haut fourneau, lente à faire démarrer mais d’une puissance à la croissance inexorable. Troisième phase, les bombardements menant à l’incendie d’Atlanta (synthèse d’effondrement, visuellement magistrale dans le film), la débâcle des troupes sudistes et la course du général nordiste William Tecumseh Sherman vers la mer. L’opération ne consiste plus alors seulement à neutraliser le sud militairement, mais à le détruire économiquement. Les champs de coton et les grandes haciendas seront pillés, dévastés et incendiés, avec une cruauté et un esprit de système qui se graveront profondément dans les mémoires locales. La guerre se termine en 1865 et, entre 1865 et 1875, c’est la ci-devant Reconstruction. Des aventuriers nordistes entreprenants et triomphalistes, les carpetbaggers, viendront s’installer dans le sud occupé pour le réactiver économiquement, selon la vision et les options du capitalisme affairiste moderne. On cherchera à convertir les noirs affranchis en petits fermiers, en leur promettant le fameux forty acres and a mule! Les house negroes souffriront plus de l’émancipation que les field negroes, mais n’en apprendront pas pour autant à cueillir le coton. Les anciens propriétaires terriens blancs devront remplacer leurs journaliers affranchis, s’ensanglantant les mains eux-mêmes dans les immenses champs en quasi-friche. Et un vent de fausse modernité soufflera sur le Vieux Sud, pour une petite décennie. Ensuite, dans une ambiance de pagaille sociale miséreuse, criminalisée et confuse, ce sera la mise en place de la ségrégation raciale, les vigilantes, les lois Jim Crow, le chacun pour soi et la course au fric.

Voilà la toile de fond, dont on ne nous parle qu’indirectement, mais qui pèse de tout son poids lancinant, terrible, implicite. On ne nous en parle qu’indirectement parce que nous percevons le monde indirectement, vu que nous l’appréhendons à travers la vie et les priorités de mademoiselle Scarlett O’Hara (Vivien Leigh — notre photo), fille de Gerald O’Hara, immigrant irlandais enrichi, et d’Élaine Robillard, aristocrate coloniale de souche, tous deux grands propriétaires terriens du Vieux Sud. Scarlett, de la maison Tara, qui a seize ans au début du drame, est insouciante, frivole, coquette, fantasque. Elle est entichée de son voisin Ashley Wilkes (Leslie Howard), de la maison Twelve Oaks, qui, lui, épousera, selon la coutume cliqueuse de sa maison, sa cousine Melanie Hamilton (Olivia de Havilland). De son côté, et d’autre part, Rhett Butler (Clark Gable) est un forceur de blocus prospère. Il traverse la forteresse maritime nordiste avec son schooner, petit voilier mobile et furtif, et approvisionne la Nouvelle-Orléans, au détriment de l’ennemi. Après sa radiation de l’école militaire de West Point pour insubordination, Rhett Butler a circulé, voyagé, bourlingué. Il connaît bien le Nord, sa froide détermination, sa tranquille puissance. Il est originaire de Charleston en Caroline du Sud, vit à la Nouvelle-Orléans dans des milieux peu fréquentables, bref, c’est un individu de sac et de corde, enrichi dans le négoce et la spéculation, qui n’est pas vraiment un gentleman (farmer) du pays, mais qui bénéficie du prestige tout frais et tout neuf que lui apporte, au sein de cette société fermée, son indispensable efficacité dans les choses de la guérilla maritime. Le Capitaine Butler, comme on l’appelle, ce jours là de 1860, à Twelve Oaks, a un peu forcé sur le brandy et s’est étendu sur un canapé tournant le dos à la porte d’un des vivoirs de la grande demeure d’Ashley Wilkes. Évidemment, c’est le jour et l’endroit que Scarlett choisit pour coincer Ashley en souricière et lui faire sa déclaration d’amour illicite, frondeuse, égoïste, folle et déphasée, en le priant, bec et ongles, de ne pas épouser sa satanée cousine, la bonne, la douce, la généreuse, la pure, la magnanime, l’immaculée Melanie Hamilton. Ashley se défile, vide les lieux et Rhett Butler se présente alors à Scarlett, plumes de coq au clair. Ce petit moment voyeuriste l’a amené à s’enticher aussi sec de la future maîtresse de Tara, qui le rebuffe tout aussi sec. C’est que Scarlett ne s’intéresse qu’aux hommes qu’elle peut directement manipuler. Un cadre social ancien, vieux sud, et tout et tout… mais un homme et une femme à la dynamique d’interaction singulièrement vive, tendue, biscornue et moderne. J’irais même jusqu’à dire que Scarlett O’Hara est probablement le tout premier personnage féminin vraiment moderne au cinéma. C’est extraordinaire de force et de naturel. C’est éblouissant de complexité et de justesse. L’impact et l’influence de cette figure anticonformiste, débrouillarde, rouée, novatrice, cynique et pugnace seront immenses. Ces deux hommes et ces deux femmes (Rhett, Ashley, Melanie, Scarlett) traverseront la tempête torrentielle de la guerre civile et le drame cruel, douloureux et dangereux de l’après-guerre. Ce faisant, il deviendront une partie les uns des autres mais surtout, je vous le jure, il deviendront une partie de vous, profondément, et pour toujours. J’ai vu ce film de quatre heures, six fois. Je le revois demain matin avec n’importe qui d’entre vous, autant de fois que vous le voudrez. C’est purement et simplement le plus grand film de tous les temps. De l’or fin. Je n’en dis pas plus sur ce scénario complexe, polymorphe, gigantesque, poignant, tragique, universel, documentant magistralement la douloureuse et cuisante transition de la vie terrienne à la vie bourgeoise. On pourrait en parler pendant des pages et des pages. Il faut simplement voir et s’imprégner… Rhett, Ashley, Melanie, Scarlett, c’est moi, c’est nous tous.

Le (seul et unique) roman de Margaret Mitchell (1900-1949), écrit en 1936, fait 733 pages. Ce fut un succès de librairie tonitruant. Le film qu’on en tira l’abrège inévitablement. La documentation nous apprend en plus que la production du film avait initialement intronisé Madame Mitchell en conseillère spéciale de la réalisation. Quand elle vit les façades monumentales des décors des deux haciendas du film, la maison familiale Twelve Oaks et la maison familiale Tara, elle jugea que cela était bien trop grandiose pour se conformer à ce qu’elle avait imaginé, sur la base des souvenirs des vieux vétérans de la Guerre de Sécession ayant hanté et obsédé son enfance. Elle signala la chose à la production qui, déjà bien hollywoodienne, s’empressa de faire la sourde oreille. Madame Mitchell décida donc qu’elle ne voulait plus perdre son temps à s’impliquer dans cet exercice tendancieusement mythologisant, tant et tant que, quand on lui demanda, lors d’une entrevue radiophonique, qui elle souhaitait voir retenu pour le rôle de Rhett Butler, elle répondit: Groucho Marx… La documentation nous apprend aussi, par contre, qu’elle exprima un net satisfecit sur la prestation de Vivien Leigh, que d’aucun trouvaient pourtant trop affirmée, incisive, déliée et puissante, pour l’interprétation du rôle d’une jeune Belle du Sud déclassée, en tout début de carrière…

On a aussi beaucoup dit que Gone with the Wind véhiculait une nostalgie du Vieux Sud implicitement raciste. Le fait que Hattie McDaniel, absolument époustouflante dans le rôle de l’intendante de Tara, fut la première afro-américaine à être nominée pour un Oscar et à l’obtenir, n’excuse que partiellement cette thématique et ce traitement risqués de la dernière grande civilisation de l’esclavage. J’hésite toujours un peu sur cette question. Racisme du Vieux Sud même, évoqué descriptivement sans concession, ou racisme insidieux du discours du film sur ledit Vieux Sud? Pas facile… Ce qui réhabilite passablement le discours du film pour moi, c’est le fait que la production ait refusé de faire explicitement référence au Ku Klux Klan, comme le fait le roman (parce que le roman est plus copieux, plus exhaustif et descriptif, plus soucieux d’une méticuleuse et riche précision historique). La production du film avait pour position, sur la base de certains souvenirs récents et amers de films mentionnant explicitement le KKK dans les années 1930, que la moindre mention de ces fachos racistes, même négative, leur faisait une pube implicite et que les thématiques profondes et fondamentales de Gone with the Wind pouvaient et devaient se passer de ça. C’est déjà ça…

Comme dans le cas de plusieurs des films d’Abel Gance de la même époque (on pense, entre autres, à J’accuse, 1938), Gone with the Wind nous dit fondamentalement ceci: N’idéalisez pas la guerre. La guerre détruit irrémédiablement tout ce qui fit nos bonheurs et le remplace par un cynisme cruel, un vide affamé, une blessure vive, puis une froideur et une peur latente qui font que le bonheur folâtre d’antan ne revient jamais, même avec le retour de la prospérité matérielle. Cadre ancien, leçon moderne… Je vous chuchote un secret en point d’orgue: il faut implacablement corréler ce chef-d’œuvre titanesque à la date de sa sortie en salles, elle aussi tristement titanesque: septembre 1939…

Gone with the Wind, 1939, Victor Fleming, film américain avec Vivien Leigh, Clark Gable, Hattie McDaniel, Butterfly McQueen, Olivia de Havilland, Leslie Howard, Evelyn Keyes, Ann Rutherford, 238 minutes.

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Quelques petits mèmes tragi-comiques pour ceux et celles qui croient ou prétendent croire «ne plus avoir besoin du féminisme»

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2015

Il y a quarante ans débutait ce qui allait devenir (très exactement le 8 mars 1975) L’ANNÉE INTERNATIONALE  DE LA FEMME. Que de progrès accomplis depuis, pépieront les petits colibris. Et pourtant apparaissent maintenant des gens (y compris des femmes) qui croient ou prétendent croire ne plus avoir besoin du féminisme. Pour démontrer que la lutte des femmes, c’est vraiment pas fini, on va mobiliser ici le mode chatoyant et pugnace de la culture des mèmes.

Notons d’abord qu’un bon générateur de mèmes francophones performant est une chose rare. J’ai jeté mon dévolu sur MEMECENTER. Les illustrations des fonds de mèmes répertoriés ici sont des classiques de l’internet. Ils sont, de par les caractéristiques de cette culture, du domaine public. Le renvoi à la documentation complémentaire mobilise les ressources du remarquable site collectif KNOW YOUR MEME, rien de moins que l’encyclopédie la plus exhaustive connue du mème contemporain. J’ai retenu ici des mèmes incorporant un solide élément misogyne. L’échantillon que je fabrique ici de toute pièce est une infime goutte d’eau dans le torrent tonitruant de masculinisme et d’androhystérie qui sévit actuellement sur internet. Je ne dis pas que ces mèmes ne sont pas amusants ou comiques. Je dis qu’ils sont de fait tragi-comiques et, surtout, que, comme ce comique penche toujours dans le même sens, il serait pas de bien bonne tenue de tourner le dos trop vites aux acquis (fragiles) de 1975. Mais voyez plutôt, jugez sur pièces, et conclueurs et conclueuses, concluez.

Je (Paul Laurendeau/Ysengrimus) suis l’auteur des TEXTES de tous les mèmes classés ici. Et croyez-moi, j’ai mis la pédale douce dans ma petite exemplification.

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La dame bien, du premier monde, triste, mécontente et à l’égocentrisme démesuré (titre non confirmé du fond de mème: First World Problems). L’égoïsme « de fille »  et l’absence de conscience sociale à leur meilleur.

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first-world-problems-adieu-je-te-quitte
first-world-problems-comment-je-fais-pour-ma-came
first-world-problems-oh-sur-ma-pancarte-qui-dit-mission-accomplie-jai-oublie-les-points-sur-les-i
first-world-problems-jai-gagne-mes-elections-ontariennes
first-world-problems-embouti-par-une-bagnole
first-world-problems-la-lame-unique-de-mon-rasoir-a-epiler
first-world-problems-ouf-il-fait-si-chaud-aujourdhui
first-world-problems-jai-bien-trop-jardine-je-vais-avoir-des-stries-noires-sous-les-ongles
first-world-problems-jai-oublie-de-voter-aux-elections-ontariennes
first-world-problems-pauvre-monica-lewinsky-cest-si-triste-ce-quelle-narre-dans-vanity-fair
first-world-problems-conchita-wurst-a-remporte-leurovision-pourquoi-sepiler-je-vous-le-demande
first-world-problems-lafrique-terrible-a-tue----philippe-de-dieuleveult-balavoine-et-camille-lepage
first-world-problems-jai-perdu-mes-elections-ontariennes
first-world-problems-le-canadien-est-elimine----vie-foutue--desespoir-insondable

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La jeune amoureuse en manque affectif, à la fois collante-envahissante et mijaurée-nitouche (titre du fond de mème: Overly Attached Girlfriend). Celui-ci est d’autant plus intéressant que quand on visionne la vidéo humoristique de cette jeune femme (voir la documentation d’appoint sur la fiche de KNOW YOUR MEME liée), on observe qu’elle y formule avec esprit et sagacité les valeurs amoureuses de la jeune femme moderne. Il est tristement indubitable que ce mème au succès énorme est un titanesque jet d’androhystérie réactionnaire des plus purs et des plus compacts.

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overly-attached-girlfriend-folle-de-toi
overly-attached-girlfriend-cela-me-fait-tellement-maimer-de-tellement-taimer
overly-attached-girlfriend-deltaplane
overly-attached-girlfriend-devenir-un-petit-medaillon
overly-attached-girlfriend-he-cest-notre-petit-anniversaire
overly-attached-girlfriend-je-suis-amoureuse-de-lamour
overly-attached-girlfriend-je-te-donnerai-tout-le-reste
overly-attached-girlfriend-les-jeunes-femmes-athees-ne-croient-pas-en-leur-amoureux
overly-attached-girlfriend-mon-beau-cheri-cela-te-relativiserait-bien-trop
overly-attached-girlfriend-notre-tout-premier-baiser
overly-attached-girlfriend-un-peu-de-distance
overly-attached-girlfriend-une-boite-de-trombones-cest-pour-moi-je-vais-men-faire-un-collier-que-je-porterai-autour-de-mon-cou-pour-le-reste-de
overly-attached-girlfriend-tu-peux-avoir-une-pipe
overly-attached-girlfriend-tu-me-surnomme-crampon
overly-attached-girlfriend-tu-aimes-bien-comment-me-moulent-mes-collants
overly-attached-girlfriend-tes-raclures-dongles-de-doigts-de-pieds
overly-attached-girlfriend-si-jamais-tu-me-vois-nue
overly-attached-girlfriend-quatre-nanosecondes
overly-attached-girlfriend-planter-ton-gland
overly-attached-girlfriend-je-me-suis-fait-tatouer-ton-nom-sur-la-racine-dune-fesse-oh-pas-touche-ca-te-fera-de-la-lecture-a-la-nuit-de-noce
overly-attached-girlfriend-palpe-sans-regarder-le-condom
overly-attached-girlfriend-pour-mourir

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La mère de famille de classe moyenne, hautaine et montée en graine, mal informée mais rigide et outrecuidante (titre du fond de mème: Sheltering Suburban Mom). Ici je suis moins contrarié qu’insondablement triste. Une critique sociale légitime, souvent vive, cinglante et tordante, s’emberlificote malheureusement avec la misogynie la plus ordinaire-convulsionnaire. Ceci dit, ceux-ci me font beaucoup rire. Il faudrait simplement que cette dame soit rejointe par son mari sur le mème pour que mon contentement soit complet.

sheltering-suburban-mom-conservatrice-au-plan-fiscal-au-plan-social-et-par-dessus-tout-au-plan-parental

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sheltering-suburban-mom-conduit-sa-propre-voiture
sheltering-suburban-mom-contre-lavortement-pour-la-peine-de-mort
sheltering-suburban-mom-critique-sans-cesse-les-tares
sheltering-suburban-mom-faites-ce-que-je-dis-pas-ce-que-je-fais
sheltering-suburban-mom-lexclusive-et-infaillible-porte-parole-de-dieu-sur-terre
sheltering-suburban-mom-finira-dans-une-grande-maison-vide-peinte-en-blanc
sheltering-suburban-mom-frappe-aux-couilles
sheltering-suburban-mom-je-ne-veux-strictement-rien-savoir-du-feminisme
sheltering-suburban-mom-je-veux-entendre-mon-opinion-glosee-dans-une-voix-plus-grave
sheltering-suburban-mom-mere-monoparentale-par-k-o-technique
sheltering-suburban-mom-ne-veut-pas-que-sa-fille-qui-lui-ressemble-tant-fasse-la-meme-erreur-quelle-celle-de-trop-sidentifier-a-la-personne-qu
sheltering-suburban-mom-veut-regenter-votre-vie-sexuelle
sheltering-suburban-mom-toi-qui-aimes-les-fleurs
sheltering-suburban-mom-suivre-des-lecons-de-piano
sheltering-suburban-mom-simagine-controler
sheltering-suburban-mom-ne-veut-pas-que-les-bambins-fassent-mumuse-avec-des-lance-pierres-a-un-revolver-dans-le-tiroir-de-sa-table-de-chevet
sheltering-suburban-mom-1942-travail-famille-patrie-2012-ego-famille-credit
sheltering-suburban-mom-autrefois-talons-aiguilles-et-discotheques-aujourd---hui-petite-famille-et-hypotheque
sheltering-suburban-mom-vote-aux-elections-ontariennes-jugeant-que-ce-sont-les-seules-qui-valent-la-peine
sheltering-suburban-mom-contre-le-foulard-oriental-pour-lescarpin-occidental
sheltering-suburban-mom-dieu-est-de-son-bord-de-toute-facon-le-lit-est-vide-de-lautre-cote
sheltering-suburban-mom-se-crepe-souvent-avec-sa-trop-vieille-mere-ne-tolere-absolument-rien-danalogue-de-la-part-de-sa-trop-jeune-fille
sheltering-suburban-mom-fut-un-jour-amoureuse-puis----ensuite----se-maria
sheltering-suburban-mom-personnalite-controlante-credibilite-chambranlante
sheltering-suburban-mom-le-respect-est-obligatoire-sa-reciprocite-est-aleatoire
sheltering-suburban-mom-collectionne-les-petits-elephants-seulement-ceux-qui-dressent-la-trompe-joyeusement--un-elephant-normal-porte-malheur
sheltering-suburban-mom-collectionne-les-petites-grenouilles-anthropomorphes-seulement-celles-qui-sourient--ca-fait-de-la-variete-dans-son-logis
sheltering-suburban-mom-designe-toujours-des-coupables-se-dedouaner-et-culpabiliser-les-autres--une-pierre-deux-coups
sheltering-suburban-mom-la-chambre-de-sa-fille-est-en-ordre-elle-se-mefie-et-cest-linterrogatoire
sheltering-suburban-mom-la-vision-du-monde-dun-de-ses-rejetons-tend-a-sautonomiser-en-punition
sheltering-suburban-mom-ne-cherche-plus-lamour-ne-reprouve-plus-la-guerre
sheltering-suburban-mom-ne-dit-jamais-sil-vous-plait-et-ses-merci-sont-toujours-ironiques
sheltering-suburban-mom-on-lui-offre-des-fleurs-elle-se-mefie-et-cest-linterrogatoire
sheltering-suburban-mom-quelquun-lui-vole-un-peu-la-vedette-en-punition
sheltering-suburban-mom-quelquun-ose-la-contredire-en-punition
sheltering-suburban-mom-voudrait-se-faire-plus-damies-femmes-denigre-systematiquement-celles-de-son-voisinage
sheltering-suburban-mom-vote-pour-le-centre-droite-mais-seulement-sil-ne-se-radicalise-pas-trop-au-centre
sheltering-suburban-mom-son-fils-ne-la-considere-plus-comme-le-centre-du-monde-en-punition
sheltering-suburban-mom-son-fils-est-rentre-a-lheure-elle-se-mefie-et-cest-linterrogatoire
sheltering-suburban-mom-sa-fille-a-une-vie-plus-romantique-que-la-sienne-en-punition
sheltering-suburban-mom-regrette-le-doux-temps-ou-ses-ados-etaient-de-petits-enfancons-ne-supporte-pas-la-marmaille-au-restaurant-ou-ailleurs
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L’enseignante inutile, arrogante, jolie mais peu amène et sciemment démonstrative de la faillite intégrale du dispositif scolaire (titre du fond de mème: Unhelpful High School Teacher). Même problème que pour le mème précédent. Une critique intellectuelle souvent d’une grande sagacité et d’un comique peu commun s’entortille dans le cassage de bonne-femme le plus simpliste. On paie ici pour les limitations sociétales dont 1975 ne nous a pas encore débarrassés. Entendre: il aurait certainement fallu que ces jeunes hommes, fricoteurs de mèmes rencontrent plus d’instituteurs, dans leur jeunesse vraiment pas si lointaine…

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Le jeune non-macho engoncé, mal avisé, gauche et totalement inepte en amour (titre du fond de mème: Bad Luck Brian). Doctrinalement masculin plus que jamais, on ridiculise ici rien de moins que l’homme nouveau en émergence, le réduisant caricaturalement et grossièrement à un perdant inapte à manifester la plus infime parcelle de potentiel séducteur.

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Que ceux et celles qui croient au jour d’aujourd’hui ne plus avoir besoin de féminisme méditent attentivement les batteries de mèmes étalées supra, indices d’un masculinisme encore très solidement implanté dans la cyber-culture (notamment chez les jeunes hommes). Finalement, sur les fonds de vignettes humoristiques de ROTTEN eCARDS (servant plus souvent qu’à leur tour, elles aussi, de support pour des élans tragi-comiques à vous faire vous demander si l’année 1975 a jamais existé) trouvez infra quelques ecards (non répertoriées au site KNOW YOUR MEME), avançant la respectueuse réponse d’Ysengrimus à celles qui croient, même après avoir pris connaissance de tout ceci (et de bien d’autres choses beaucoup plus graves et cruciales), « ne plus avoir besoin du féminisme »:

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La quadrilogie romanesque TWILIGHT de Stephenie Meyer. Mais… pourquoi pas?

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2014

Twilight-Books-on-shelf

On ne présente plus la quadrilogie romanesque TWILIGHT de Stephenie Meyer (2005-2008) mais on ne peut manquer de prendre acte (et, dans mon cas, de s’affliger) de la culpabilité feutrée qui semble serrer le cœur de maintes lectrices assidues de ces ouvrages (et de maintes admiratrices de la série cinématographique qui a suivi). De nombreuses femmes adultes, surtout féministes (mais pas seulement), s’inquiètent de ce qu’elles ressentent si vivement, en lisant cette œuvre romanesque à succès, qui fera époque. Or ce que je souhaite dire ici, en toute candeur, c’est juste ceci: l’aphorisme soit féministe n’est en rien synonyme de boude ton plaisir. Car enfin, soyons placidement explicites ici. Ce vampire de roman est mystérieux, beau, jeune, omnipotent, attentif, protecteur, et il se retient de ne pas boire votre sang pour ne pas le moindrement altérer votre réalité fragile et virginale, parce qu’il vous aime juste comme ça, sans moins, sans plus. Il se fout dans la merde avec son monde juste pour vous et il s’en fiche complètement. Il assure superbement. Vous n’êtes pas aimée pour ce que vous faites, performez ou accomplissez mais purement et simplement pour ce que vous êtes. En votre présence, toujours intense et flamboyant, il boue d’ardeur mais se contrôle imperturbablement. Il est terrible, presque terrifiant, mais ses bras sont le plus sûr, le plus doux et le plus tendre de tous les refuges… Vous vous sentez incroyablement bien avec lui… Euh, l’un dans l’autre, c’est pas trop mal, comme tension fantasmatique… Pour peu, on s’y attarderait et on y reviendrait… Je ne vois vraiment pas pourquoi il faudrait laisser une confiserie fine pareilles sur la tablette. Trouvez-pas?

Et alors nous, les pauvres petits hommes, dans l’affaire? Eh bien, qu’on médite le coup un petit peu, pour changer, sur ce qui vous branche, mesdames. La culture populaire n’y manque pas, elle, encore, de VOUS le jeter au visage en permanence, ce qui NOUS branche… Je (au masculin) dispose, en effet (pour rappel), en toute impunité, depuis quelques petits siècles, de personnages masculins (d’aucun d’entre eux des figures majeures de la ci-devant culture universelle) servant sciemment de réceptacles à mes fantasmes de petit gars qui courraille dans les bois ou les ruelles et se roule dans la bouette, en pensant juste à son fun. Laissez moi, de mémoire, vous en énumérer une petite flopée: Peter Pan, Spiderman, Rouletabille, Tom Sawyer, Zorro, Marty McFly, Fanfan Latulipe, Superman, Sinbad le marin, Cartouche, Mowgli, Gilligan, Rocambole, Daniel Boone, Ivanhoë, Tom et Jerry, Totoche, Gallagher, Rahan, Luke Skywalker, Bob Morane, Harry Potter, D’Artagnan, G.I. Joe, Hulk, les cadets de la forêt, Huckleberry Finn, Astérix et Obélix, Captain Jack Sparrow, Goldorak, Tarzan, Hercule, Batman et Robin, Charlot, Robin des Bois, Lone Ranger, les sentinelles de l’air, Spirou, Ali Baba, James Bond, Yogi l’Ours, Albator, Pinocchio, La souris Fievel, la souris Mickey, le Petit Castor, Napoléon Solo et Elya Kuriakin, Thierry la Fronde, Popeye le marin, Bobino, Nasdine Hodja, Sir Lancelot du Lac, Pif le Chien, Davy Crockett, Ned Land, Gavroche, Surcouf, Lucky Luke, Simon Templar, Tintin et Milou, Robinson Crusoé, Fantomas, Green Hornet, Coco le Clown, Bozo le Clown, Patof le Clown, Titus le Petit Lion, Le Roi Lion, le Capitaine America, Tony Stark, Wolverine, Kirk, Spock et McCoy, Barbe Noire, Richard Coeur de Lion, Arsène Lupin, Sherlock Holmes, the Teenage Mutant Ninja Turtles, Dracula, Frankenstein, Casper, Joe 90, Zébulon, Mike Mercury, Captain Scarlet, Captain Tempest, Flash Gordon, Robin Fusée, Touché la Tortue, Grand-Galop-Tire-Vite, Atom Ant, Bullwinkle et Rocky, Roquet-Belles-Oreilles, Gumby et Pokey, Placid et Muzo, Snaglepuss, Squiddly Diddly, Bugs Bunny, Road Runner, Yosemite Sam, Steve Zodiac, Fred Flinstone et Barney Rubble, Underdog, Mighty Mouse, The Herculoids, Thor, Namor, Rambo, Mandrake, Macbeth, Hamlet, le Petit Prince… Ma propre fantasmatique de mec étant fort bien couverte et desservie par cet imposant aréopage de figures cruciales (sans que je n’en fasse le moindre complexe), je crois que la culture universelle contemporaine peut bien se concéder une Isabella Swan, pour les filles (et les garçons), sans trop abuser de notre bande passante intellectuelle. Le fait est que le monde féminin de TWILIGHT ici nous dit: Hommes, soyez envers nous ce que nous voulons que vous soyez envers nous. Cela sonne comme un slogan féministe de parfaite tenue, ça, non? Je trouve, pour ma part qu’il faut aller y voir, en compagnie de nos gamines préférablement, et cesser de se fier sur ce que nous racontent les folliculaires. Un petit exemple. Comme Stephenie Meyer, l’auteure de TWILIGHT (née en 1973) est une membre assez ostensible de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours (en un mot: les Mormons), on a promptement accusé son œuvre de faire de la propagande religieuse. Oh, le fallacieux raccourci de ceux et celles qui n’ont ni lu ni visionné. Si un filigrane religieux s’était manifesté dans TWILIGHT, je crois que je l’aurais détecté (car cela m’horripile souverainement) et je doute que, avec une auteure mormone ou sans, TWILIGHT puisse être considéré comme le The Matrix (fadaise crypto-religieuse de choc) des années 2005-2010… Après tout, l’origine ethnoculturelle ou religieuse de l’auteure, on s’en tape un peu pas mal (au sens où c’est le texte et le discours cinéma qui comptent, pas la biographie du troubadour). Auguste Rodin était légitimiste et antidreyfusard, cela ne transparaît pas dans ses sculptures. Jack Kerouac votait Nixon, cela ne fait pas de The Dharma Bums un brûlot républicain. Les choses sont plus complexes et nuancées que ça.

Concentrons-nous plutôt sur le personnage-phare de TWILIGHT et sur les hantises qu’il incarne. Le vampire Edward Cullen véhicule et engendre une exaltation romantique et l’assouvissement de fantasmes de protection, de mariage-à-la-fin et de représentations archaïques encore fortement enfantines (genre contes de fées, en fait). C’est bien plus de ça qu’il s’agit que d’un conservatisme autopromotionnel au ras des mottes. Il y a indubitablement une dimension chevaleresque de ce personnage. Mais il y a plus, disons la chose comme elle est. Les initiées sauront vous le dire. Le choix, déchirant mais fatal, qu’il faut un jour faire, en soi-même, entre Edward Cullen (le vampire) et Jacob Black (le loup-garou), c’est fondamentalement, le choix entre l’homme réel et l’homme fantasmé. L’homme de chair que l’adolescente devra côtoyer à la ville ou l’homme glacial de la tour d’ivoire de ses rêves. Sa tour à elle, au demeurant… Jacob est une émanation du monde. Edward est sa création à elle… Elle choisit le second. J’y vois indubitablement un aspect libérateur du cadre mental et fantasmatique féminin. Permettez-moi de m’en expliquer par un petit détour canadien. Un de nos vieux romans du terroir québécois (écrit en 1913, par un homme, Louis Hémon) s’intitule Maria Chapdelaine. Maria vit avec ses parents dans le bois, à Péribonka. Je vous coupe les détails, pour vous dire simplement que cette bonne fille de colons canadiens hésite entre deux hommes (trois, en fait, mais bon, je résume). Eutrope Gagnon, paysan rangé qui représente la continuité du train de la vie familiale conventionnelle et François Paradis, coureur de bois mystérieux et terrible qui trappe le loup et le castor avec les indiens, comme dans le très vieux temps de la colonie. Vous goûterez la similitude du dilemme ici. Pas celle du choix, par contre. François Paradis disparaîtra dans une tempête de neige et Maria Chapdelaine, contre le choix profond de son coeur, se rangera avec Eutrope Gagnon et restera une bonne fille de la terre. Il s’agissait alors quand même de dire à nos petites canadiennes de ne pas trop rêver… Or les adolescentes de la culture TWILIGHT prennent exactement la direction opposée. Elles ne se contentent plus de l’homme réel que l’histoire locale (en faillite) leur impose. Elles choisissent sciemment l’homme de rêve, dans sa dureté glaciale et son archaïsme délirant. Ce faisant, c’est l’assouvissement sans concession de rien d’autre que leur propre ego qu’elles choisissent en fait, par-dessus l’abnégation raisonnable et socialement docile d’une Maria Chapdelaine. N’y voir qu’une pulsion conservatrice à cause du côté dominateur et protecteur du type retenu simplifie cruellement le topo, je trouve. La torsade fait/fiction est plus subtile que ça ici. C’est Maria Chapdelaine qu’on forçait, de facto, dans le conservatisme linéaire et l’apologie de la continuité de la vraie vie, petite et chiante, avec le ci-devant «gars bon pour elle» (autoproclamé), en lui verrouillant soigneusement ses fantasmes archaïsants. Ici, notre adolescente moderne ne transige pas, ne compose pas, en fait. Elle se prend en main dans l’assomption de la légitimité inconditionnelle de ses fantasmagories les plus hirsutes.

Voyons Isabella Swan maintenant, justement, la principale protagoniste identitaire des romans. Elle n’est pas un personnage si mou et soumis que ça, contrairement, encore une fois, à ce que l’on nous chante de ci de là, dans nos papelards. Trop faible, humaine, il lui est parfaitement impossible de jouer au baseball avec les vampires. Bon, oui, elle est fragile, frémissante, mais elle n’est pas inconstante. Elle assume. Elle assure. Elle tient le coup. Fluctuat nec Mergitur (elle est battue par les flots mais ne sombre pas). Et les gamines qui la suivent tiennent le coup aussi, et elles nec mergitur aussi, et elles assument aussi leur droit au rêve fou et privé et à la rencontre fondamentale, et sans entrave, avec leurs aspirations les plus abracadabrantes. En tout cas, des millions de jeunes femmes ont tranché, sans transiger, elles non plus. TWILIGHT, c’est avant tout un phénomène de masse. Un des cadres de représentation imaginaire de toute une jeunesse. De fait, dans la tranche d’âge initialement atteinte (sinon visée), il y a que les jeunes gars pour râler contre… ça aussi c’est passablement parlant, du reste. Ils traitent Edward Cullen de pédé (pour rester décent et ne pas dire pire. Il faut lire leurs forums. Ma vieille masculinité vacillante ne pavoise pas à cette lecture là). Ce vampire falot, aimé inconditionnellement par Isabella Swan, est bien plus que ce que ces descriptions injurieuses de petits mecs tentent de circonscrire (dans tous les sens du terme). Le premier des grands Hommes-Objets total (pas juste niaisement physique), Edward Cullen, c’est l’homme, comme créature de rêve imaginée par la femme de demain. Et, comme tel, il n’a pas que des amis au sein de la meute aboyante des portes-bites d’aujourd’hui… Ne nous mentons pas à nous-même. Il y a une solide part d’explosif féminin dans tout ça. Culture intime de filles, pur sucre. Et justement, bien, ça dérange… Contre Bella Swan, on a, par exemple, voulu argumenter le caractère plus volontaire, libérateur et affirmé, de personnages féminins de la culture populaire contemporaine comme Lara Croft ou la princesse Leia Organa. Il y a effectivement  chez celles-ci une solide et lumineuse manifestation de l’aptitude à jouer franco de port sur le terrain de jeu des gars, avec des flingues de gars, des motions de gars, des aspirations et des priorités de gars, la bonne vieille logique antique des gars. Elles ne sont pas plus (ou moins) folles qu’un gars, quoi. Tout bon. Rien à redire. Mais je ne peux m’empêcher de considérer hautement important désormais les personnages, par exemple, comme Belle (de La Belle et la Bête de Disney, 1991) qui restent dans leur monde de filles et font monter celui-ci avec elles dans les priorités de notre sensibilité. Des personnages filles qui mettent les affaires de filles, les hantises et obsessions de filles, les défauts et déviations de filles, et l’espace mental fille au centre de l’enjeu, et ce, tous azimuts, personnages, intrigue, décors et costumes. Je crois qu’Isabella Swan fait exactement ça (trip de soumission et fantasmes de docilité inclusivement, et pourquoi non, si c’est sereinement assumé et privé), et la réponse mondiale n’y est pas pour rien.

Malgré ces observations (ou… à cause d’elles), on a continué de culpabiliser à la grosse planche. On a voulu faire valoir que TWILIGHT serait de la littérature rapide comme le McDonald’s est de la restauration rapide… De fait, oui, pour TWILIGHT, comme pour le MacDo, l’impact populaire est absolument crucial dans la réflexion. Et indubitablement, on ne parle pas Art ou Génie ou Chef-d’Oeuvre (personne n’a prononcé ces mots du reste) ici, mais culture de masse. Et un succès de masse de cette ampleur ne requiert pas uniquement un jugement critique acéré du type de celui qu’ont exprimé, tout à fait légitimement, bon nombre de lectrices. Il demande aussi une explication sociologique, une description, une analyse. Prenons l’exemple des restaurants McDonald’s, justement. Voici une intervention culinaire remontant à l’entre-deux-guerres qui a réussi à devenir un objet ethnoculturel mondial majeur (aujourd’hui déclinant, mais quand même), y compris dans des pays disposant d’une tradition culinaires hautement plus sophistiquée, et ce, avec quoi, quatre sandwichs et un chausson aux pommes… C’est étroit, ça, comme surface de glace pour patiner. Il y a quand même là un phénomène qui requiert un minimum d’explication, et ladite explication est certainement ethnologique ou sociologique avant d’être gastronomique (berk…). Similis mutandis pour TWILIGHT… Ledit TWILIGHT, c’est un succès majeur et son impact est planétaire, pour un produit littéraire qui, entendons-nous, n’est pas Madame Bovary et un produit cinématographique qui n’est pas Citizen Kane.

Qualité artistique à part, rejeter n’est pas jouer… Il faut quand même sonder un peu le signal factuel, sociétal, temporaire aussi, circonscrit dans son époque, que TWILIGHT nous envoie. Et je ne suis pas certain du tout de la teneur des indices intellectuels qui se manifestent ici. Et je trouve que dire que toutes ces gamines en liesse lisent, et visionnent, et font des blogs, des forums et des scrapbooks parce qu’elles tombent sous le coup d’une résurgence néo-conservatrice crypto-mormone, franchement, c’est quand même un peu trop court et fataliste. Il y a une condescendance là dedans, presque un mépris, dont je me méfie. Moi, le trip de filles, j’y suis favorable, fortement favorable. Je trouve que, eh ben, ça nous change, un petit peu, ça nous bouscule dans nos certitudes et nos consensus encore massivement phallocentriques, ça nous rafraîchit et nous subvertit…. Et, pour faveur, prière de ne pas imputer ici à l’observateur modeste (que je suis), les typages (y compris les stéréotypes) qui sont dans le monde social lui-même. Gros trip: Bella Swan et Edward Cullen se marient. Oh, là là… Ici, on a crié à la pulsion rétrograde. Les hauts cris, on les pousse d’ailleurs pas mal (et souvent fort hâtivement) pour les autres traits du trip de fille dans la culture de masse actuelle, la culture de masse jeune et ce, même quand TWILIGHT n’est pas du tout en cause. Attention, entendons-nous et soyons bien clairs. Trip de fille signifie ici discours fille, pensée fille, philosophie spontanée fille, espace mental fille et certainement pas ghetto à fille ou truc POUR fille qu’on marginalise fille. Importante distinction… C’est progressiste ça, pas rétrograde. Car enfin, il y a aussi des critères qui sont internes à l’œuvre analysée. Dans Le Petit Prince, c’est bien un trip de gars qu’on a, en ce sens que le personnage par lequel on appréhende le monde est un gars (deux gars, en fait, le petit prince lui-même et l’aviateur-auteur-en-Je, qui nous en parle) et c’est aussi lui qui nous présente la femme/la rose, compagne esquissée, fantasmée dans un angle de vision totalement masculin, par le susdit petit prince, de par le regard typant de sa perspective exclusive. Dans TWILIGHT, c’est pas moi qui décide ça, l’auteure est une femme, le personnage portant le regard et vivant les dilemmes est une femme (c’est donc Edward Cullen et consort qui, cette fois-ci, sont fantasmés dans un angle de vision féminin), le public réceptacle est féminin et soudain… patatra, Terreur & Culpabilisation on craint le gros méchant stéréotype et on se réclame subitement du consensus massif sur le rejet de la typification sexuelle des jouets (poupées Barbie, etc…) pour bien s’occulter la polarisation effective des sexages dans l’univers social de l’adolescente début de siècle. Mais souhaiter n’est pas décrire…

Moi, je ne regrette pas que nos ados libres contemporaines préfèrent ceci plutôt que cela. Je constate la préférence et cherche à en comprendre les causes, point barre. Enfin, mazette, au tribunal un peu morose de nos (auto)critiques, c’est toujours les filles qui perdent au change. Dans Le Petit Prince, la femme est stéréotypée (pauvre elle!), dans TWILIGHT, si elle est fascinée par l’oeuvre, elle cède encore au stéréotype (encore une fois, pauvre elle!). Mais, oh, Macbeth aussi, c’est stéréotypé, hein. Prière de ne pas insidieusement le traiter comme neutre, en sexage ou autrement. Quant à Belle (celle de Walt Disney ou même celle de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, du conte de fée d’origine), que j’invoquais tout à l’heure, si moderne qu’elle soit, elle n’échappe pas au stéréotype, elle non plus. Son gros nounours est autoritaire et elle cède bien craintivement devant sa fureur. Elle s’amourache d’un geôlier pas mal égoïste, avec ses petits problèmes à régler pour lui d’abord. Même l’abnégation apparente des gens/objets de maison s’avère elle aussi fort intéressée au succès des amours de Belle. Au moins Edward Cullen a des principes supérieurs et Bella Swann, l’un dans l’autre, n’est pas sa prisonnière et l’aime librement. Bon, on pourrait débattre longuement les tendances de typage, les mérites et démérites des Belle et des Bella et nos jugements de valeur et prises de parti, au sein de chaque analyse, auraient une fort solide assise. On doit par contre observer que Rouletabille et Touché la Tortue n’ont jamais passé par pareil filtrage dubitatif… Les petits gars tripaient sans se mortifier ad infinitum, leurs mères les laissaient s’amuser, et tout était dit… Aussi, moi, je rejette l’affirmation oiseuse suivante: «Ma petite, TWILIGHT c’est bonbon, typé, mormon, faiblard…Prend donc La Belle et la Bête, c’est supérieur et meilleur pour ton élévation intellectuelle autant que pour le grand progrès sociologique de la pensée»… C’est là tout simplement une formulation qui ne figure nulle part dans le cadre de représentation que je me donne pour décrire les objets ethnoculturels.

La vie est si courte. L’enfance, encore plus courte. Cessez de vous faire du mouron, mesdames, et jouissez pleinement, entre vous et avec vos mères, vos filles et vos petites filles, de TWILIGHT, les romans (écris par une femme) et les films (le premier mis en scène par une femme). Ces grandes oeuvres populaires sont des traits de la culture intime des femmes contemporaines et, de ce fait, elles méritent notre attention la plus soutenue et notre déférence la plus complète. Moi, TWILIGHT, pour les jeunes et les moins jeunes, je dis tout simplement: pourquoi pas?

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La paternité sans le patriarcat

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2014

La masculinité sans le machisme et la paternité sans le patriarcat

La masculinité sans le machisme et la paternité sans le patriarcat

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Ton enfant n’est pas ton enfant, il est l’enfant de son temps.
(vieil aphorisme parental)

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En matière de parentalité, ma souplesse et ma décontraction personnelles et interpersonnelles ne font pas de moi pour autant quelqu’un qui serait molasse, tremblotant ou girouetteux. Ès parentalité, je suis rien de moins qu’un ferme doctrinaire. Sauf que je suis une doctrinaire à ma manière et je ne transige pas sur l’originalité et la radicalité de mes principes parentaux. J’inverse la paternité tout en ne l’abdiquant pas. Une gageure de tous les instants. L’envers de la paternité retournée mais préservée, c’est la lutte, sereine mais pugnace, pour être père tout en oeuvrant à l’indispensable destruction du patriarcat traditionnel. Instaurer l’autre paternité, c’est ça et c’est pas tous les jours facile. Mais sur ce, c’est pas tes enfants qui te font chier (eux, ils t’aiment, te comprennent et te prennent tel que tu es), non, non, c’est le conformisme social, puant et autoritaire. Dans le cercle, hautement commenté, de la parentalité, on exige, constamment, implicitement, comme si de rien, de vous que vous embrassiez des valeurs que vous ne retiendriez pas et que vous ne transmettriez pas. Pas de ça avec moi. Il faut avoir la tête dure pour moderniser la paternité. Et, pour tout dire et bien le dire… il n’y a rien de rose là dedans, au demeurant. Si cela porte une couleur, c’est celle du cramoisi de la rage et de la ferveur.  L’homme rouge, c’est moi, tant de par la couleur de mon sang que de par celle de mon drapeau, et honni soit qui mal y pense.

Voyons d’abord d’où nous sortons, si difficultueusement. Le père tend encore fortement, de nos jours, à dire: «Je suis le chef ou je joue plus». Comme il est plus le chef, parce que, peu impressionnés par elle, sa chefferie on s’en branle souverainement, lui, peu amène, il s’emporte. Il se casse ensuite, disparaît, et laisse la mère monoparentale chambranlante s’improviser père putatif (effort héroïque, louable mais voué au sort hautement hasardeux de ses limitations dans les encoignures). Bel agneau pascal, la mère seule au créneau fait alors les frais de sa mauvaise idée à lui: celle de sa fuite devant le réforme radicale de son être paternant. De ne pas avoir pu paterner à l’ancienne, sans s’assouplir ou se moderniser, le géniteur contemporain, trop souvent, abdique. Et l’agora de jeter les hauts cris. Le père abdique et la crise de la masculinité ne s’en résorbe pas pour autant. Il s’en faut de beaucoup. Le patriarcat, vieux, ancien, vermoulu, ayant été ce qu’il a été et ayant imprégné la masculinité aussi lourdement qu’il l’a fait, il s’avère, jusqu’à nouvel ordre, progressiste de s’éloigner des deux et régressant de s’en rapprocher. J’y peux rien, c’est une situation transitoire mais cela ne la rend pas moins fatale. Il n’y a pas de jugement axiologique là dedans, du reste, et il faut voir la chose un peu comme une rivière. Nager dans le courant et à contre-courant, sont deux démarches attestées mais engageant inévitablement deux investissements distincts en efforts… Nageons dans le sens de nos options fondamentales, donc. Sans faillir.

L’abdication du père, ce constat masculin, paniqué et désordre de la mort prochaine du patriarcat à l’ancienne, on nous bassine sans fins avec ses «effets néfastes». Il faudrait, chiale t’on dans les cénacles, mettre un frein à cette tendance. Elle hypothéquerait cruellement la valeur de la famille.… Pourtant, ce qu’on observe vraiment, c’est que quand le couple la joue vraiment 50/50, votre «valeur famille» entre en une saine mutation moderniste et les «effets néfastes» n’y sont tout simplement plus… Il faut donc séparer radicalement la paternité du patriarcat, tout en maintenant le père en place. Déchirante mais salutaire option. Il faut œuvrer à faire revenir la première (la paternité: qui a fui temporairement parce que justement paniquée, comme je ne sais quel rebelle sans cause), et bien caser le second dans son cénotaphe (le patriarcat: c’est une futile myopie réactionnaire que de confondre maladroitement et niaiseusement ces deux facettes-papas). Cela (maintenir la paternité, abolir le patriarcat) se fait en méthode et cela se fait dans l’appliqué. Voici donc, pour fins de saine synthèse, les six points doctrinaux qui me guidèrent, au cours de l’aventure de ma paternité sans patriarcat. Je vous en recommande impérativement, disons… six sur six.

1) Une reconnaissance de l’arbitraire immanent de l’autorité. D’abord et avant tout, la paternité sans le patriarcat fait un sort imparable à l’autorité. L’autorité transcendante est une fadaise, une lune lunatique d’autrefois. L’autorité effective est immanente, conjoncturelle, sociologiquement dictée, historiquement datée, limitée et arbitraire. C’est celle du gendarme, du surveillant, du pion, du tuteur, du gardien. Pas de gendarme, pas d’autorité. L’autorité bourgeoise, et le corps de contraintes détestables et fétides qu’elle entraîne, est un pis aller strictement concessif que le père moderne subit autant que son enfant, de par une loi extérieure dont il n’endosse pas la reconnaissance et ne revendique pas les (fausses) valeurs. Quand Reinardus-le-goupil me demandait, à dix-huit ans, si sa (première) blonde de seize printemps pouvait passer la nuit. Je levais simplement deux doigts en forme de V. Pour dire «deux» comme dans «dans deux ans». Dans deux ans, ta douce aura dix-huit ans et passera toutes les nuits qu’elle voudra où elle voudra. Pour l’instant, on transgresse ça, on a ses parents, les flics, la canaille bourgeoise mijaurée et la société conformisme-pourriture sur le dos. Désolé, gars, va falloir attendre, pied sur le bloc de départ et calendrier en main. «Illégal» dixit le gendarme suppôt pitoyable des classes dominantes. Aujourd’hui Reinardus-le-goupil va avoir vingt-et-un ans dans quelques jours, sa (nouvelle) blonde, la Dame à la Guitare en a vingt-et-un qui, eux, sonnent clair et cristallin. Et ils font tout ce qu’ils veulent, où ils veulent, y compris sous mon toit. Comme disait Joe Dalton (secondé par Lucky Luke): respecte la loi et la loi sera impuissante contre toi. Je méprise très densément l’autorité des pouvoirs bourgeois en place mais je me dois d’en faire sentir la présence malodorante et potentiellement nuisible à ma progéniture en quête de repères. Dont acte.

2) La non suprématie intellectuelle et physique du père sur l’enfant. Le père n’est pas le plus fort, il n’est pas le plus industrieux, il n’est pas le plus merveilleux, et il n’est pas le plus fin, il n’est pas le meilleur cuistot. Il gagne quand il gagne, perd quand il perd, s’essouffle, perd la mémoire, bafouille et a peur de tout ce qui bouge lourdement ou vite (si c’est le cas). Le père n’est pas omniscient. Quand il ne sait pas et apprend quelque chose de l’enfant, la formule respectueuse «Je l’aurais pas su, merci de me le faire découvrir» s’impose par-dessus toute autre. Cet aspect de la non suprématie intellectuelle et physique du père est absolument crucial, surtout si notre père-sans-patriarcat est un père de garçons. Ceux-ci sont foufous, remuants, agités, compétitifs et ils testent constamment le bonhomme. Le jeu est alors d’une simplicité implacable (et pourtant maints hommes y échouent lamentablement, par pur infantilisme victoriste). L’enfant perd, il perd. L’enfant gagne, il gagne. Point final. La sublime qualité aléatoire du jeu est à respecter dans sa cruciale intégralité. Pas de faux-fuyants, dans un sens ou dans l’autre. Corollaire important, crucialement dialectique et pas du tout paradoxal, il faut aussi apprendre à son enfant à tricher. Il ne s’agit pas de lui inculquer la tricherie comme valeur mais bien de faire un point doctrinal de fermement lui signaler l’existence de la tricherie, afin qu’il la voie venir et se pare correctement. Je n’oublierai jamais quand j’ai appris à Tibert-le-chat à tricher au poker, quand il avait une douzaine d’années. Franc salien pétri de droiture, de vérité et de rigueur, il le prenait très mal. Furibard, il exigeait que je cesse de tricher. Ouvertement menteur et fourbe, je m’y engageais, solennellement, recommençais implacablement, me dénonçais explicitement en fin de partie, et le cycle du jeu/triche recommençais, de moins en moins ludique au demeurant. Tibert-le-chat m’en a bien voulu sur le coup… mais adulte, il a vu venir les tricheurs de loin, y compris aux cartes. Dissoudre le patriarcat, c’est ne pas hésiter à salir les mains du père et ce, jusqu’aux aisselles. Le père est un adulte et l’adulte est un minable, un menteur, un mesquin, un pauvre gars ordinaire et sans envergure. Il faut que l’enfant l’apprenne, graduellement mais nettement. Pas de quartier. C’est la dure loi de la maturation relativisante. Il faut que tu croisses et que je diminue. Si cette découverte du père comme minus-adulte crucial ne se fait pas sous votre gouverne objectivement autocritique, eh bien, elle émergera sur le tas. On est pas moins minable ou pauvre type en cherchant à le cacher. Il est temps, pour le patriarcat mourant, de bien s‘en aviser.

3) L’égalité décisionnelle inconditionnelle entre le père et la mère. Quand un couillon de bambin venait insidieusement me quémander quoi que ce soit en loucedé, il rencontrait une réponse imparable: Si ta mère est d’accord, c’est oui. Si ta mère est pas d’accord, c’est non. Si Dora Maar, la maman du bambin en question, avait dit la même chose juste avant, on ne transformait pas l’affaire en boucle logique sans fin et c’était alors oui. Tout ça pour simplement dire que jamais je ne suis arrivé dans le dos de ma conjointe sur ses choix parentaux. Jamais. Une ligne parentale commune, un Front Uni du Salut de la Parentalité Collective prima toujours sur la satisfaction de mes propres petites conceptions parentales privées. Cette responsabilité féministe est incontournable pour un père combattant au quotidien le patriarcat. Car la société est encore de facto fortement à penchant patriarcal. La dissymétrie homme-femme, toujours présente, insidieuse, observable, attestée, palpable, résurgente, doit être méthodiquement contrée par un égalitarisme doctrinal strict et ferme. Les hommes qui revendiquent une remise en place «sacrée» de leur autorité flétrie que la femme aurait soi-disant corrompue et/ou compromise sont des masculinistes. Leur analyse est inadéquate. Leur panique «gynocrate» est élucubrante. Ils sont des patriarcaux résurgents, post-modernes, faussement de pointe, des néo-réacs ou réacs 2.0. et je conchie copieusement la copie faussement originale de ces pitoyables. Qu’ils ne me traitent surtout pas de mou. Ce sont eux les mous, qui effouèrent comme des garçonnets impressionnables sous le poids phallocrate de leurs idées reçues vieillottes et non avenues qu’ils sont même plus capables, au demeurant, d’imposer aux femmes ou à quiconque. L’égalité décisionnelle et émotionnelle entre l’homme et la femme dans l’intendance parentale est une contrainte d’acier. La laisser fléchir c’est la trahir et la trahir sera toujours tendanciellement favorable au patriarcat, qui continue de peser de tout son poids passif ambiant. Tant pis pour les néo-papa masculino-braillards. Je ne transigerai pas. Inutile d’ajouter que les enfants ont le droit de s’épancher librement, privément, intimement, et sans inquisition paternante aucune, dans le continent merveilleux de leur existence secrète avec leur maman, ce personnage absolument crucial. Quiconque enquiquine mes enfants quand ils le font, auront affaire à la férocité de mon inflexible paternité protectrice.

4) Le respect (sans réciprocité exigée) du père envers ses enfants. Je suis le serviteur de mes enfants. Pas le contraire. «Honore ton père et ta mère» est une foutaise théocrate pour imbéciles autoritaires surannés et que je méprise copieux. Honore tes enfants. Et si tu ne veux pas faire ça, n’en fais pas. Tes enfants ont pas le choix de t’avoir sur le dos. Tu as le choix de ne pas te les coller dans les pattes. Médite ça avant de te glisser entre les draps, Casanova. Ma maison sera la maison de mes enfants, toujours. Jusqu’à mon dernier souffle, jusqu’à mes ultimes capacités, je ferai tout ce que je peux pour servir mes enfants, pour m’articuler comme un instrument modeste et bien huilé de leur bonheur. Je réponds à leurs questions quand ils me les posent (surtout pas avant). Je leur dis merci pour ce qu’ils font pour moi (sans jamais ironiser le remerciement). Je vais leur chercher quelque chose quand ils me le demandent. Je les sers. Je ne fais rien pour les encombrer dans leurs aspirations ou leur nuire dans leur réflexion. Si mon fils est Oncle Bill, moi je suis Monsieur Félix. Si mon fils est Don Juan, moi je suis Sganarelle. Si mon fils est Jupiter, moi je suis Mercure. Le respect que j’alloue à mes enfants ne bénéficie que de la réciprocité de ce qu’ils me concèdent. Ils sont seuls juges à bord de mes mérites parentaux et quand, comme ils l’ont fait, ils me remercient de ce que je leur ai inculqué, je sais que ce n’est pas de la langue de bois veule car ils sont libres de m’insulter à leur guise (cela m’a toujours merveilleusement fait rire, au demeurant — leurs injures et leurs saillies sont d’une bouffonnerie peu commune). Je croyais Tibert-le-chat très fort de m’avoir insulté pour la première fois à cinq ans. Reinardus-le-goupil le battit à plate couture en m’insultant pour la première fois à trois. Ce fut, dans les deux cas, un bonheur anti-patriarcal sans mélange.

5) Une maïeutique parentale sans trucage et un libre arbitre effectif de l’enfant. Un enfant, même jeune, comprend haut et fort le message de ceux qui répondent toujours vrai, et sans trucage ou artifice, aux questions qu’il pose. Et vite, il posera les bonnes questions, sécurisé qu’il sera par la solidité rationnelle des réponses. Et il y a un principe qui est vieux comme Socrate. Quand un enfant pose une question, c’est qu’il est prêt pour la réponse, la vraie. Ne pas la fournir, la délirer, l’esquiver, ou la brouiller est un jeu risqué. Comment formuler la réponse? Simple. L’enfant vous fournira déjà le ton et le style dans la formulation de sa question. Sa question est le cadre pour votre réponse. Il vous guide par l’orientation de sa question. Répondez dans ce ton, ce style et à ce niveau, et ça tiendra parfaitement. Quand un développement plus fin sera requis, il reviendra avec une question plus fine. La première question qui me fut posée fut: «il y a quoi dans le trou du ciel»… Tibert-le-chat, par un soir sombre d’hiver, en revenant de la garderie pré-scolaire. L’angoisse était aussi tangible que devant n’importe quel site internet de monstres… mais on n’en aborda pas pour autant tout de suite l’intégralité de la configuration corpusculaire de l’univers. On répondit simplement, dans le style à gros grains et esquissé de la question même, qu’il y avait des planètes, tournant autour de soleils, des galaxies, des mondes flottant dans une sorte de grand vide très très vaste. Fuir ou mal gérer les questions n’est pas le meilleur chemin en direction des réponses… Je suis contre la doctrine inane du bébé-bulle mentale. Le fait est que si toutes les questions sont répondues calmement et sans jugement de valeur, l’enfant se tournera vers vous comme source cardinale d’info avant bien d’autres instances. Et si les enfants ne posent pas de questions sur certains points, c’est qu’ils trouvent les réponses par eux-mêmes (la civilisation de l’information, c’est ça aussi) et c’est là leur droit intellectuel le plus fondamental. C’est quand le libre arbitre effectif des enfants s’épanouira, sans manipulation, sans combine, sans crispation autoritaire, en toute maïeutique, que le patriarcat sera vraiment détruit à sa racine.

6) Le mépris militant, ouvert et tonitruant envers le patriarcat et la parentalité à l’ancienne. Les réacs de ma chevelue jeunesse me bassinèrent bien en leur temps en me servant leur petite diatribe ès parentalité qui se formulait grosso-merdo comme suit: «Tu verra bien quand tu aura des enfants. Tu abandonneras tes idéaux libertaires et tu deviendra un bon réac, comme nous. Tu verra». C’est désormais tout vu, j’ai rien vu et je vous emmerde. Les imbéciles et les arriérés chroniques du tout venant contemporain, qui ne cèdent pas leur place eux non plus par les temps qui courent, ajouterons à la complainte de mes réacs d’autrefois que de procéder comme je le décris, c’est manquer de fermeté, c’est renoncer à l’autorité parentale en bon bois brut d’antan, c’est basculer dans la molasserie contemporaine de l’enfant roi. Ils connaissent bien mal leur petit Ysengrimus illustré, ceux qui oseront s’imaginer, ici ou ailleurs, que je ne suis PAS un doctrinaire. J’en suis un, et un ferme, encore. Mais au lieu de peser sur mes enfants, en relayant minablement le conformisme ambiant, ce qui est facile, lâche, peu éclairé et intellectuellement faiblard, je m’arc-boute contre la société entière en lui intimant fermement qu’elle ne me dictera pas comment éduquer ces jeunes hommes dont elle voudrait tant faire sa future soldatesque, en se servant de moi comme de son relais. Il n’y a rien de rose ici, je le redis. C’est cramoisi et c’est rageur. Et que les licheux du fion du law & order se le tiennent pour dit: si j’élève mes enfants ainsi, je ne suis pas une idiosyncrasie. Je suis, comme tout le monde, un indicateur de tendance sociologique qui montre, dans les faits, que le patriarcat est foutu, qu’il se fissure, se fracture, qu’il va tomber et qu’on va pas pleurer.

Mon modèle, pour conclure, se synthétise comme suit: la masculinité sans le machisme et la paternité sans le patriarcat. J’ai juré de ne pas perpétuer le patriarcat. Ce genre de paternité là ne m’intéresse pas. Elle me débecte. Je la rejette par principe doctrinal. Comme j’ai tenu parole, ceux qui, eux aussi, n’en voulaient pas m’ont suivi… et ceux qui en voulaient sont allés le quérir ailleurs, comme ils en avaient aussi le droit… Ton enfant n’est pas ton enfant, il est l’enfant de son temps. Suis-je satisfait de ma parentalité? Oui. Mon programme de paternité sans patriarcat se poursuit et on m’a émis des satisfécits. Quand je fais des gaffes, ce ne sont pas des gaffes parentales. Exemple: je mange mon gras de cochon et m’attire des foudres de fils qui ne veulent pas perdre leur vieux trop «jeune», simplement parce qu’il est un cancre nutritif. On me surveille. Je suis aux abois. Je dois me planquer pour bouffer de la merde… Je n’agis pas en tant que papa, ce faisant. Strictement en tant que pingouin de base… le minus adulte candidement décrit précédemment, lui-même en personne. Changerais-je de place avec mon enfant? Non. Pas question de lui chaparder sa jeunesse. Aussi, vieille vesse, cela me va beaucoup mieux que jeune talent. Lui il fait jeune talent, moi je faisais petit freluquet. Je suis un canidé argenté. Faut s’assumer… Et, non merci, sans façon, pas de patriarcat dans mon écuelle ébréchée de paternité vieillissante.

Portrait de Reinardus-legoupil par son frère ainé Tibert-le-chat (circa 2001). Le moment le plus douloureux pour la paternité sans patriarcat c’est quand les fils se battent entre eux et compétitionnent ès cruauté...

Portrait de Reinardus-le-goupil par son frère ainé Tibert-le-chat (circa 2001). Le moment le plus douloureux pour la paternité sans patriarcat c’est quand les fils se battent entre eux et compétitionnent ès cruauté…

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QUATRE CONTES ÉROTIQUES (Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2014

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Se compénétrer, comble de la langueur érotique. C’est ce qui se passe ici, tout doucement, narrativement, avec ces quatre contes érotiques en gigogne. On démarre avec les mésaventures post-sadiennes de Béatrice et surtout de Valentine, jeunes allumeuses ouvertement assumées qui aiment les garçons (pour les bonnes et les mauvaises raisons) et ne se privent pas pour bien le leur faire sentir. Le premier conte est le surf hyperactif des idylles furtives, une cavale sexy un peu myope et échevelée qui nous ballote sur les flots tumultueux et saumâtres de la fuite en avant d’homme en homme en se laissant porter par ce fabuleux et cuisant mal du siècle de filles: la haine de soi. Le dernier homme rencontré (et baisé) par Valentine est Philippe, le petit travelo propret, sensuel, salace, lascif, gynocrate et soumis qui sera le discret protagoniste du second conte. Sous les ordres de Proserpine, sa maîtresse inconditionnelle et doucereusement tyrannique, Philippe prend respectueusement soin d’une des hôtesses de cette dernière. Tout est possible, tout est permis au Grand Salon du Bas d’Icelle si et seulement si Proserpine l’autorise. Cette salonnière fantasmante, «encore belle» (comme on disait autrefois), est une dame d’âge mûr qui porte en elle, bien serré, bien recroquevillé, le secret de fin d’enfance justement relaté dans le troisième conte. Proserpine toute jeunette, nubile, éperdue et ardente, rencontre alors son premier amour, dans la vieille demeure campagnarde de tous nos jadis, et elle s’unit à lui, dans des conditions particulièrement surprenantes. C’est un homme élégant et mystérieux ­­—un écrivain— qui fera monter sa jeune amante vers une étrange extase à la fois folle et docile. Ce faisant, il tape, cet élégant monsieur, sur sa fascinante machine à écrire, le texte du quatrième conte, le plus féerique des quatre, le plus éthéré mais le plus couillu aussi: une lecture masculinisée du drame de Barbe Bleue. Oui, ce vieux lascif de Gilles de Rais nous donne sa fougueuse version des choses du dire douloureusement phalloclaste, juste avant de quitter le monde de l’amour et de la passion torride dans les replis duquel tout ce qui érotise finalement, justement, se compénètre mais aussi se décarcasse, comme les calicots d’un théâtre à ciel ouvert, sous la tempête.

Commentaire de l’auteur (Paul Laurendeau/Ysengrimus): Écrire érotique, c’est unique, c’est spécifique, c’est jouissif mais c’est ardu, aussi. C’est toujours particulièrement déroutant. On est vraiment dans de l’écriture à genre contraint. Je veux dire par là que si toute fiction incorporant un meurtre n’est pas nécessairement un roman policier, toute fiction incorporant le passage d’une soucoupe volante, de la moindre petite soucoupe volante, dans le ciel, nous place automatiquement, comme fatalement, dans la science-fiction. De la même façon, il y a des récits avec flingue et des récits sans flingue… c’est ainsi et ce, que le genre textuel soit explicitement dénommé ou non. Et, bon, ce sont alors (avec flingue versus sans flingue) des univers, des rythmes et des dynamiques totalement distincts. Il y a vraiment des textes qui sont à genre contraint et, je veux dire, contraint par les moindres petites choses se manifestant dans le récit. L’érotisme est totalement tributaire de ça. Il fonctionne ici moins comme une scène de meurtre que comme le passage d’une soucoupe volante ou l’apparition, subite ou attendue, d’une arme à feu. Si l’érotisme se manifeste, même temporairement, même fugitivement, il acquiert vite le pouvoir absorbant des fixations lancinantes qui l’impose comme thématique majeure sinon exclusive du récit. On glisse, on dérape dans le texte érotique et on y colle comme la mouche dans la toile du monstre. L’érotisme ne peut pas se traiter (s’enfiler en douce, s’introduire subrepticement, soit dit ici sans vouloir faire gaulois ou facile) comme on le ferait d’un décor, d’une tonalité ou d’une péripétie. Il est obligatoirement un sujet force. S’il y a érotisme, on est en train d’écrire un texte érotique. Pas de demi-mesure. Notre culture est configurée comme ça, concernant les choses de l’intimité sexuelle. C’est comme ça et puisque c’est comme ça, autant pleinement assumer, jusque dans la formulation du titre du recueil, qui annonce les couleurs, comme le feraient «du cosmos» ou «aux étoiles» dans le titre d’un roman de science-fiction. Je n’y peux rien, il n’y a pas de roman ou de nouvelle «demi-érotique». pas plus qu’il n’y aurait de demi-science-fiction. L’autre problème avec ce type de texte est que l’explicite, raffiné ou vulgaire, cru ou velouté, salace ou altier, beau ou moche, ne fait pas nécessairement l’érotisme. Il s’en faut de beaucoup. La libération sexuelle du dire ne fait pas nécessairement que tout est dit. Érotiser, ce n’est pas seulement formuler, raconter, rapporter, c’est aussi imprégner, hanter, alanguir. Il faut jouer avec les tensions émotionnelles, les contraintes thématiques (le texte érotique traite toujours des thèmes et il emporte avec lui des thèses même s’il se garde bien de les défendre didactiquement). Érotisme n’est pas pornographie (et ceci n’est en rien un jugement moral). Il faut, de plus, gérer cet étrange et très spécifique effet de satiété qui fait qu’on se «toque» (qu’on sature, littéralement) passablement rapidement en lisant de l’érotique (alors qu’on gobe des centaines de pages de esse-effe. ou de polar sans tiquer). Les embûches sont donc ici singulières, lancinantes, inusitées et sans commune mesure. On peut vraiment réussir ou rater un texte érotique. Et, dans un cas comme dans l’autre, ouf, il ne se fera pas que des ami(e)s. Comme aurait pu le dire Proserpine en personne au sortir de l’enfance: sachez-le, mes juges… Et bonne lecture. Rêvez, mouillez et bandez bien, à ma santé.

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Paul Laurendeau (2014), Quatre contes érotiques, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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