Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Le vieux morse et le menuisier (Lewis Carroll)

Posted by Ysengrimus sur 21 mars 2019

Walrus-Carpenter

The Walrus and the Carpenter est récité à Alice par Tweedledum et Tweedledee dans le conte Through the Looking Glass and what Alice found there (1872). Il est difficile de ne pas noter l’innuendo pédophile de ce texte d’anthologie insolite et grinçant.

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Le vieux morse et le menuisier

Lewis Carroll, 1872

(traduit de l’anglais par Paul Laurendeau)

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Le soleil brillait sur la mer
D’une ardeur d’incendie.
Il faisait de son mieux pour que
Scintille l’onde sans bruit.
C’était bizarre car on était
Au beau mitan de la nuit.

Une lune fort réticente luisait.
Ce soleil attardé
N’avait pas à se trouver là,
Sa journée terminée.
«Ce trainard malappris» dit-elle
«Franchement, me casse les pieds.»

Humide était la mer humide.
Sec, le sable sec, Ah…
On ne voyait pas un nuage
Car il n’y en avait pas
Et aucun oiseau dans le ciel.
Ils n’y volaient donc pas.

Le vieux morse et le menuisier
Marchaient, la mine piteuse.
Ils se lamentaient à la vue
De l’étendue sableuse.
«Il faudrait balayer tout ça»,
Dirent-ils, la voix pleureuse.

«Si sept bonnes avec sept vadrouilles
Brossaient la chose six mois»,
Dit le vieux morse «on en serait
Débarrassés, tu crois?»
«J’en doute fort», dit le menuisier
Des larmes dans la voix.

«Ô huîtres, marchez donc avec nous»,
Le vieux morse implora
«Promenade et conversation
Sur ce rivage plat.
Venez, vous quatre! Par la main,
Nous deux, on vous tiendra.»

La doyenne des huîtres l’observa
Mais ne pipa parole,
Cligna des yeux, hocha la tête.
Pas folle, la guêpe, pas folle.
Tout en elle disait: «Pas question
Que je décolle du sol».

Mais quatre jeunes huîtres s’élancèrent
Séduites par cette idée.
Habits brossés, visages propres
Souliers neuf, bien cirées.
C’était bizarre car on sait bien
Que les huîtres sont sans pieds.

Un autre lot de quatre suivit
Et puis un autre encor.
Le flot des huîtres s’intensifia
Encor, encor, encor,
Sautillant dans l’écume mousseuse
Vers la rive, de tous bords.

Le vieux morse et le menuisier
Marchèrent, disons, une lieue.
Puis ils se posèrent sur une roche
Bien plate en son milieu.
Et toutes les petites huîtres se mirent
En rang à qui mieux mieux.

«C’est le moment», dit le vieux morse
«Il faut parler de tout:
Souliers – bateaux – cachets et sceaux –
Monarques – salade de chou –
Et pourquoi l’océan bouillonne?
Et les chauves ont-ils des poux? »
«Ouf, un instant», se lamentèrent
Les huîtres, toutes essoufflées
«Laissez nous souffler une minute.»
«Oui», dit le menuisier.
Et les grosses huîtres flageolantes
De bien le remercier.

«Une miche de pain, vinaigre, poivre,
Tout bon», dit le vieux morse
«Si nous ajoutons ces délices
Notre ordinaire se corse.
Alors sommes nous prêtes, mes chères huîtres?
Que le gueuleton s’amorce!»

«Le gueuleton, c’est quand même pas nous!»
Les huîtres en blêmissaient…
«Vous, si gentils, ne feriez pas
Quelque chose d’aussi laid!»
«La nuit est douce», dit le vieux morse
«Le point de vue vous plait?

C’est très sympa d’être venues
Vous êtes gentilles et franches.»
Le menuisier dit simplement
«Coupe moi donc une autre tranche.
Ça fait deux fois que je te le demande.
Tu es sourd comme un manche.»

«C’est un peu triste», dit le vieux morse
«De les piéger comme ça
Après les avoir fait trotter
Cette jolie distance là.»
Le menuisier dit simplement
«Le beurre ne s’étale pas.»

«Je pleure pour vous», dit le vieux morse
Vraiment, je compatis.»
Pleurnichant, il sélectionnait
Les plus dodues pour lui,
Son mouchoir de poche sur le nez,
Les yeux mouillés, rougis.

«Ô chères huîtres», dit le menuisier
«On s’est bien amusés.
Voulez-vous rentrer maintenant?»
Pas de réponse donnée.
Et ce ne fut pas bizarre du tout
Vu qu’ils les avaient toutes gobées.

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19 Réponses to “Le vieux morse et le menuisier (Lewis Carroll)”

  1. Caravelle said

    Magnifique. Éblouissant.

  2. Sally Vermont said

    Pour fins de comparaison, voici la version originale. La traduction est incroyablement fidèle, tant pour le contenu que pour le rythme. Un travail de bijoutier. Bravo.

    ————————————————————————————–

    THE WALRUS AND THE CARPENTER
    Lewis Carroll

    The sun was shining on the sea,
    Shining with all his might:
    He did his very best to make
    The billows smooth and bright —
    And this was odd, because it was
    The middle of the night.

    The moon was shining sulkily,
    Because she thought the sun
    Had got no business to be there
    After the day was done —
    « It’s very rude of him, » she said,
    « To come and spoil the fun. »

    The sea was wet as wet could be,
    The sands were dry as dry.
    You could not see a cloud, because
    No cloud was in the sky:
    No birds were flying overhead —
    There were no birds to fly.

    The Walrus and the Carpenter
    Were walking close at hand;
    They wept like anything to see
    Such quantities of sand:
    If this were only cleared away,’
    They said, it would be grand!’

    If seven maids with seven mops
    Swept it for half a year,
    Do you suppose,’ the Walrus said,
    That they could get it clear?’
    I doubt it,’ said the Carpenter,
    And shed a bitter tear.

    O Oysters, come and walk with us!’
    The Walrus did beseech.
    A pleasant walk, a pleasant talk,
    Along the briny beach:
    We cannot do with more than four,
    To give a hand to each.’

    The eldest Oyster looked at him,
    But never a word he said:
    The eldest Oyster winked his eye,
    And shook his heavy head —
    Meaning to say he did not choose
    To leave the oyster-bed.

    But four young Oysters hurried up,
    All eager for the treat:
    Their coats were brushed, their faces washed,
    Their shoes were clean and neat —
    And this was odd, because, you know,
    They hadn’t any feet.

    Four other Oysters followed them,
    And yet another four;
    And thick and fast they came at last,
    And more, and more, and more —
    All hopping through the frothy waves,
    And scrambling to the shore.

    The Walrus and the Carpenter
    Walked on a mile or so,
    And then they rested on a rock
    Conveniently low:
    And all the little Oysters stood
    And waited in a row.

    The time has come,’ the Walrus said,
    To talk of many things:
    Of shoes — and ships — and sealing-wax —
    Of cabbages — and kings —
    And why the sea is boiling hot —
    And whether pigs have wings.’

    But wait a bit,’ the Oysters cried,
    Before we have our chat;
    For some of us are out of breath,
    And all of us are fat!’
    No hurry!’ said the Carpenter.
    They thanked him much for that.

    A loaf of bread,’ the Walrus said,
    Is what we chiefly need:
    Pepper and vinegar besides
    Are very good indeed —
    Now if you’re ready, Oysters dear,
    We can begin to feed.’

    But not on us!’ the Oysters cried,
    Turning a little blue.
    After such kindness, that would be
    A dismal thing to do!’
    The night is fine,’ the Walrus said.
    Do you admire the view?

    It was so kind of you to come!
    And you are very nice!’
    The Carpenter said nothing but
    Cut us another slice:
    I wish you were not quite so deaf —
    I’ve had to ask you twice!’

    It seems a shame,’ the Walrus said,
    To play them such a trick,
    After we’ve brought them out so far,
    And made them trot so quick!’
    The Carpenter said nothing but
    The butter’s spread too thick!’

    I weep for you,’ the Walrus said:
    I deeply sympathize.’
    With sobs and tears he sorted out
    Those of the largest size,
    Holding his pocket-handkerchief
    Before his streaming eyes.

    O Oysters,’ said the Carpenter,
    You’ve had a pleasant run!
    Shall we be trotting home again?’
    But answer came there none —
    And this was scarcely odd, because
    They’d eaten every one.

    • Sylvie des Sylves said

      C’est avant tout un poème absurdiste et SILLY (comme disent les anglais). Et surtout, en 1872, il annonce déjà DADA.

      • Bobino said

        Je signale une perte en traduction. L’huître adulte de la septième strophe qui ne tombe pas dans le panneau est un mâle en anglais, une femelle en français (à cause de UNE huître). La perte était inévitable et elle introduit des nuances peu négligeables.

  3. Brigitte B. said

    Merci Sally Vermont.

    Et en voici une version récitée. la version française d’Ysengrimus entre parfaitement dans ce rythme.

    • Mirmille Marbre said

      Ce lecteur a une bien drôle de façon de faire les voix des personnages. Tout semble bizarre et biscornu avec ce poème.

  4. Julien Babin said

    En tout cas, cet auteur ne semble plus faire ambivalence de nos jours sur ses orientations et priorités.

    Lewis Carroll, un pédophile victorien

    Éloquent.

    • Greg Durable said

      Enfin manger des huîtres, c’est quand même assez éloigné de ce à quoi on pense. Elles sont très enfantines, par contre, ces petites personnalités en coquilles. Et l’huître adulte ne suit pas les deux monstres dévorateurs. Il est difficile de nier complètement l’allusion, bon.

      De là à censurer ça.

  5. Piloup said

    En tout cas, Tweedledum et Tweedledee les deux enfants bizarres qui récitent ce poème à Alice se ressemblent et se dédoublent, en miroir, tandis que que le vieux morse et le menuisier sont des adultes totalement disparates et dissemblables. C’est comme si la démarcation et le perte de la ressemblance spéculaire rendaient caractériel autant que méchant envers les enfants…

    • Julie Soulange said

      Très bonne observation, Monsieur Piloup. Surtout que, pour Alice, les figures adultes sont habituellement hostile. Ici on lui évite de les rencontrer directement (comme elle rencontra, par exemple, la reine de cartes). Les deux adultes hostiles du moment, l’un humain l’autre animalier, sont perçu par narration interposée.

  6. Hibou Lugubre said

    Je ne connaissais pas du tout les penchants pédophiles de l’auteur d’Alice au pays des merveilles jusqu’à cette révélation de ce billet et des commentaires qui suivent! du coup, à lire et relire ce texte de plus près et certains de ses passages vers la fin… en faisant ce rapport avec la pédophilie, je suis très profondément dégoûté, choqué, je suis raide, stupéfait et accablé, j’ai le dos cambré et une immense colère me submerge ! Ce qui me fait poser la question à Ysengrimus: Pourquoi ce texte alors? Quel intérêt! je ne comprends pas!

    [Le texte vaut pour lui-même. C’est une poésie de l’absurde et de la cruauté. La biographie de son auteur m’indiffère. Le texte est bon, je travaille desssus. Ses innuendos y sont aussi. je ne cherche pas à les taire.. — Ysengrimus]

    • Herbe et Neige said

      C’est des huîtres, le Hibou. Calmons-nous. C’est du dessin animé…

      • Hibou Lugubre said

         »Le texte vaut pour lui-même. C’est une poésie de l’absurde et de la cruauté » Ysengrimus

        En effet, absurde et cruauté… Merci pour cet éclairage.

  7. Tourelou said

    Cela me rappelle Je suis le morse des Beatles….un rêve issu d’un bad trip? Il fumait du mauvais pot le Carroll…

    • Casimir Fluet said

      On retrouve effectivement le même ton éclectiquement délirant de grand n’importe quoi, comme dans cette fameuse chanson des Beatles. En plus, à l’effet contre nature de l’insolent soleil nocturne de Carroll répond l’autre idée contre-nature d’attendre le soleil (toujours lui) dans un jardin anglais pluvieux chez les Beatles. Il y a là de saisissantes analogies… ou des coïncidences… enfin quelque chose.

      • Freluquet du Dimanche said

        Il y a aussi le EGGMAN de la chanson des Beatles, qui rappelle fatalement le HUMPTY DUMPTY de Lewis Carroll. Oh, mais le mystère s’épaissit…

  8. Tourelou said

    Comme quoi les commentaires, analyses etc… comme celui de John Lennon peuvent différer du sens ou sous-sens que l’auteur veut bien nous livrer dans ses textes.

    Mais, Carroll n’y est pas pour se défendre. Et tous ces beaux mots, de tous ces beaux auteurs, sont bienheureusement toujours là pour nous faire penser et philosopher sur la vie… et toutes ses formes. Votre carnet et ses heureux comparses, en ce sens, y sont fortement complices!

    Merci Ysengrimus pour votre apport francophone, et pour le fort intéressant hyperlien wiki, Je suis le morse, ajouté à mon commentaire.

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