Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘L’Islam et nous’ Category

Je médite l’Islam parce que ce phénomène historique, intellectuel et émotionnel durable, influençant plus d’un milliard d’humains, compte. Je le fais en athée et en philosophe matérialiste mais avec toute la déférence requise. Je ne suis pas un iconoclaste. Je ne suis pas un hagiographe non plus mais je m’intéresse à cette vision du monde pour ce qu’elle dit de l’humain et de son contexte culturel. Salut, solidarité et respect, dans la radicalité de la différence.

Vingt proverbes arabes

Posted by Ysengrimus sur 21 août 2018

Le Souk, par Elizabeth Carolan

Le Souk, par Elizabeth Carolan

 

Nous avons tous un détracteur et un adulateur.

 

Je préfère l’inimitié du sage à l’amitié de l’ignorant.

 

Aime et montre. Hais et cache.

 

La constance des injustices fait la justice.

 

Les conjectures du sage sont préférables aux certitudes de l’ignorant.

 

Une perte évidente est préférable à un profit lointain.

 

Le voleur prudent ne dérobe rien dans la rue qu’il habite.

 

Jette de la boue sur un mur. Soit elle restera collée, soit elle laissera une trace…

 

Seule ta main arrivera à essuyer les larmes de ton visage.

 

Celui qui mange le miel doit envisager la piqûre des abeilles.

 

Si deux personnes te disent que ta tête n’est plus sur tes épaules, tâte la donc…

 

Traite ton fils adulte comme ton frère.

 

Un oiseau dans ma main plutôt que dix sur un arbre.

 

Quand tu frappes, blesse. Quand tu nourris, rassasie.

 

Il voudrait un chat en bois qui attrape les souris et ne mange pas.

 

Si tu es aimé du capitaine, tu peux t’essuyer les mains dans les voiles.

 

Tu me parles d’un poisson qui crachait du feu. Je te réponds que l’eau où il vit aurait éteint les flammes.

 

Les peuples ont la religion de leurs rois.

 

Le rassasié rompt le pain bien trop lentement pour l’affamé.

 

Qui vivra verra mais qui voyagera verra d’avantage.

 

 

Source: Joseph Hankí (1998), ARABIC PROVERBS, with side by side English translations, Hippocrene books, New York, 129 p. [les traductions françaises sont de Paul Laurendeau]

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Publicités

Posted in Citation commentée, Culture vernaculaire, L'Islam et nous, Monde, Multiculturalisme contemporain, Philosophie, Traduction | Tagué: , , , , , | 17 Comments »

La liste alphabétique, bien courte et bien éclectique, des Républiques Islamiques

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2018

République et démocratie, on s’en avise plus que jamais aujourd’hui (notamment en occident), sont des choses bien distinctes qui se rejoignent uniquement dans certains contextes historiques spécifiques, habituellement fugitifs. Les confondre abstraitement est une généralisation risquée. De plus, la notion de république islamique ne renvoie absolument pas à un dispositif politique cohérent, comme on cherche implicitement à nous le faire croire par les temps propagandistes qui courent. Cette idée largement paradoxale, qui n’est même pas exactement un programme, regroupe éclectiquement quatre états s’étant assignés officiellement cette désignation, indépendamment les uns des autres, dans des circonstances parfaitement diverses, au cours de leur développement historique récent.

AFGHANISTAN (année de la proclamation de la république islamique: 2001). On oublie trop souvent que l’Afghanistan comprend plusieurs peuples. Les Pachtounes (ou Pathan) forment le groupe politiquement dominant. Les différentes tribus pachtounes se retrouvent à l’est et au sud-est, dans les montagnes faisant frontière avec le Pakistan. Les Tadjiks (que l’on retrouve aussi au Tadjikistan limitrophe, une ancienne république soviétique) habitent surtout le nord et l’ouest du pays ainsi que dans les villes. Ils parlent farsi (persan) et c’est le groupe le plus en contact avec la vie moderne, mais il est politiquement dominé par les Pachtounes. Il y a aussi, en Afghanistan, des Ouzbeks et des Turkmènes mais le groupe le plus défavorisé et opprimé est celui des Hazaras, qui se trouvent dans les montagnes du centre du pays. Toutes ces populations sont musulmanes et le régime le plus puissamment unificateur de leur histoire récente, le régime Taliban (1996-2001), se réclamait ouvertement de l’Islam fondamentaliste et de l’islamisme, en voyant bien cependant à ne pas instaurer une république (le nom officiel de leur État était: Émirat islamique d’Afghanistan). Aussi, les compradores pro-américains tenus à bout de bras par l’occident, qui sont en place depuis la chute si coûteuse et si ruineuse des Talibans en 2001, n’ont pas trouvé mieux que de qualifier nominalement leur régime de république islamique dans un futile effort pour perpétuer un semblant de cohésion dans cette mosaïque centrifuge de peuples soutenant, d’autre part, activement les insurgés talibans, toujours puissants et mobilisés.

IRAN (année de la proclamation de la république islamique: 1979). Depuis la chute du régime du shah en 1978 et la proclamation, en mars 1979, de la République Islamique d’Iran, dirigée par les ayatollahs, les peuples qui ne sont ni perses ni chiites et qui se trouvent à la périphérie du pays résistent sourdement à un régime qui ne se soucie pas trop de leurs aspirations. Les Turkmènes, à l’est de la Mer Caspienne, se souviennent nettement de revendications territoriales remontant aux exactions du shah. Au nord-ouest, en Azerbaïdjan les Azéris (turcs) sont très conscients de leur force, mais ils sont chiites pour la plupart et nombre d’entre eux ont fait fortune à Téhéran. Au sud-est, les Baloutches, qui nomadisent aussi au Pakistan et en Afghanistan, sont en situation de rébellion endémique permanente. Dans les montagnes de l’ouest, les Kurdes, sont, du côté iranien, toujours solidement autonomistes. Enfin, au sud-ouest, dans la province pétrolière du Khuzestân, les populations arabes sunnites, notamment les ouvriers des grands centres industriels d’Abadan et d’Ahwaz, respectent la république, sans plus. L’Iran, dont la population n’est pas plus islamiste que cela au demeurant, est, par contre, la plus authentique république du quatuor. Ses institutions, profondes, implantées, issues d’une révolution anti-monarchique interne, vernaculaire, collective, sont encore dynamiques. Notons qu’au nombre de celles-ci figure la position de Guide, situé au dessus du premier ministre et du président et qui, à défaut de faire monarchiste, ne peut laisser de faire penser, mutatis, mutandis, à Cromwell, à Bonaparte, à Staline ou, dans un dispositif atténué, au vieux de Gaulle de la jeune cinquième république française.

MAURITANIE (année de la proclamation de la république islamique: 1958). Ancienne portion de l’Afrique Occidentale Française et instaurée nationalement en fonction de l’ancien découpage colonial plutôt que sur la base de frontières historiques effectives, la Mauritanie se caractérise par l’antagonisme, jusqu’à présent latent, entre des populations sédentaires négro-africaines du fleuve Sénégal et des nomades arabophones des steppes. Intéressant le néo-colonialisme occidental surtout pour ses mines de fer, ce pays désertique a longtemps eu maille à partir avec son puissant voisin du nord, le Royaume (ceci: NB) du Maroc, qui revendiqua longtemps la Mauritanie comme faisant partie intégrante de son territoire, point barre. Cela se joua notamment à l’époque des embrouilles compliquées et meurtrières impliquant le Front Polisario. Définitoirement (et un peu abstraitement) république islamique depuis son indépendance du colonisateur, la Mauritanie est, ouvertement ou insidieusement, dirigée, depuis 2008, par une junte putschiste. Cet autre signe de non cohérence de l’idée de république islamique, se complète des constantes habituelles: un clivage interne des peuples (assez similaire, du reste, à celui du Mali) dont le seul facteur, hautement illusoire, de cohérence collective est la soumission commune à la tradition de l’Islam sunnite. Inutile d’ajouter que la Mauritanie est un joueur mineur de la géopolitique mondiale contemporaine.

PAKISTAN (année de la proclamation de la république islamique: 1956). Le Pakistan rassemble, lui aussi, des ethnies fort différentes, Penjâbis au nord, sur le piémont de l’Himalaya, Sindhis au sud, dans le delta de l’Indus, Baloutches dans le désert de l’ouest et Pachtounes dans les montagnes occidentales. Les Penjâbis sont les plus nombreux et forment le groupe politiquement dominant. Toutes ces populations ont fait partie, jusqu’en 1947, de l’Empire des Indes, tenu par les Britanniques. Lors de l’indépendance, après une très meurtrière guerre civile, les populations du nord-est et du nord-ouest de l’Empire des Indes se sont séparées, selon une partition visant ouvertement à cliver les hindous des musulmans, pour former le Pakistan. Ce dernier a cherché à se donner une cohésion, que sa géographie fracturée désavantageait, en se définissant comme une république islamique dès 1956. Mais en 1971, les Bengalis (Pakistan oriental) se sont révoltés contre la domination du Pakistan occidental et sont devenus indépendants, avec le support militaire de l’Inde. Le Bengladesh (ancien Pakistan oriental) est aujourd’hui un régime parlementaire grosso modo de type Westminster et seul le Pakistan (ancien Pakistan occidental) se donne aujourd’hui comme républicain et politiquement islamique. Les pulsions exogènes, le potentiel d’arrachement de grandes portions du territoire national dont le Pakistan peut se vanter d’avoir vécu les coûts humains effectifs et profonds, se poursuivent avec les revendications pour un Pachtounistan qui regrouperait ensemble les populations Pachtounes afghanes et pakistanaises. À cela s’ajoute le grave contentieux avec l’Inde sur la question du territoire disputé du Cachemire (une guerre entre Inde et Pakistan sur cette question reste une possibilité très tangible). Il est limpide que le programme républicain pakistanais en a plein les bras avec les questions d’intendances intérieures et frontalières des peuples.

Les particularités sociopolitiques que l’on dégage des quatre seules républiques islamiques du monde contemporain sont disparates et maigres, surtout si on cherche à les décrire exclusivement (comme le fait bien trop la propagande actuelle) dans l’angle de leur «islamisme». La situation de ces quatre nations donne plutôt à observer un pouvoir centralisateur affairé, dans des mesures diverses, du compliqué et potentiellement explosif problème des nationalités intérieures sans état (des enjeux frontaliers hypersensibles s’ajoutent à cet effritement intérieur endémique). Dans ce contexte tortueux, la république cherche bien plus à être une et indivise qu’ «islamique» (si tant est que cette notion signifie quelque chose de clair dans le champ politique). S’il existe un islamisme résistant, militant, terroriste, virulent, il n’émane pas vraiment de Mauritanie, du Pakistan ou même d’Iran. L’insurrection talibane afghane, pour sa part, a des visées strictement intérieures. L’internationale islamiste est à rechercher ailleurs, justement dans les pays où une chape de plomb compradore, de plus en plus coûteuse et mal gérée, ne permet PAS de faire jouer ou d’instaurer des institutions républicaines effectives («islamistes» ou autres).

Une république islamique résultant d’une vaste partition confessionnelle meurtrière et brutale (Pakistan), une miniature, post-coloniale et non-monarchique (Mauritanie), une issue d’une grande révolution anti-monarchique authentique (Iran) et une se donnant une étiquette démagogue commode pour se démarquer d’un «émirat» récemment renversé par les occidentaux (occidentaux dont on cherche aussi à avoir l’air de se démarquer — Afghanistan). Ceci est parfaitement et irrémédiablement éclectique. Ça fait penser à la «démocratie-chrétienne», si vous voyez ce que je veux dire. La religion, principalement comme moralisme abstrait, éclectiquement cousue sur une aspiration républicaine post-monarchique ou anti-coloniale… c’est pas d’hier. Souvenons-nous de l’Irlande…

Et ne séparons par unilatéralement, juste parce que Papa Oncle Sam l’a dit, la notion de terroriste et celle de résistant… D’autres points du monde, dont nous reparlerons brièvement ici ou ailleurs, prennent alors une toute différente dimension que ces quatre républiques islamiques… ayant, du reste, de plus en plus de difficulté à vendre ou exporter leur improbable vision du monde sociopolitique actuel.

.
.
.

Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam et nous, les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

.
.
.

.
.
.

Source sur la répartition des peuples: L’État du monde (version papier). Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in L'Islam et nous, Monde, Multiculturalisme contemporain, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , | 17 Comments »

Islam et incroyance

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2017

atheist_in_arabic_t_shirt

Au départ, ici, l’affaire est parfaitement limpide: il n’y a tout simplement pas de mansuétude musulmane pour les incroyants. Il faut ne pas les reconnaître (dans tous les sens du terme) et, surtout, il faut les combattre, non pour les détruire (Que de générations avons-nous anéanties avant eux! – ronflante, l’idée est en fait hypertrophiée dans l’intox médiatique actuelle – je n’épilogue pas) mais bien plutôt pour les convertir. Le Coran fait tonner contre l’incroyance (ou ce qu’il désigne comme telle, en ratissant large) toute la fermeté habituelle du discours des prophéties monothéistes révélées. Çad (Ṣād) est une lettre de l’alphabet arabe qui est aussi le titre de la sourate 38 (tout simplement parce que c’est sur cette lettre que s’amorce l’écriture de cette sourate). L’ouverture de la sourate Çad, très explicite contre l’incroyance, va nous permettre d’entrer dans notre développement:

Çad.

Par le Coran, porteur du Rappel!
Les incrédules persistent
dans l’orgueil et le schisme.

Que de générations avons-nous anéanties avant eux!
Ces gens là criaient,
alors qu’il n’était plus temps de s’échapper.

Ils s’étonnent
que vienne à eux
un avertisseur pris parmi eux.

Les incrédules disent:
«C’est un sorcier, un grand menteur!
Va-t-il réduire les divinités à un Dieu unique?
Voilà une chose étrange!»

Les chefs du peuple se sont retirés en disant:
«Partez!
Soyez fidèles à vos divinités!
Voilà une chose souhaitable!

Nous n’avions jamais entendu dire cela
dans la religion précédente.
Ce n’est qu’une invention!

Est-ce donc parmi vous, sur celui-ci
que l’on a fait descendre le Rappel?»

Ce sont eux plutôt qui doutent de mon Rappel.
Ils n’ont pas encore goûté à mon châtiment.

Possèdent-ils
les trésors de la miséricorde de ton Seigneur,
le Tout-puissant, le continuel Donateur?

Possèdent-ils
la royauté des cieux, de la terre
et de ce qui se trouve entre les deux?

Qu’ils montent donc au ciel avec des cordes!
-Mais c’est une bande de factieux
qui, ici même, sera détruite-

Le peuple de Noé,
les ‘Ad et Pharaon, avec ses épieux,
les Thamoud, le peuple de Loth,
Les hommes d’al’Aïka
avaient crié au mensonge avant eux.
Tel est le comportement des factieux.

Aucun d’entre eux ne s’est abstenu
de traiter les Prophètes de menteurs.
Ils ont mérité mon châtiment.
Ceux-là n’ont qu’à attendre un seul Cri
qui ne sera pas répété.

(Le Coran, Sourate 38, Çad. versets 1-15, traduction D. Masson)

Le Coran ne fait pas ici une admission banale. Il est explicite sur le fait que la révélation prophétique ne se formule pas contre une mécréance qui serait écrue, vierge, vide, livide et sans a priori intellectuels, mais bien contre une lourde et dense tradition polythéiste, organisée et politisée. Va-t-il réduire les divinités à un Dieu unique? disent les «incrédules» qui se surprennent comme convulsivement du propos novateur d’un des prophètes monothéistes. Et les chefs de ces peuplades intellectuellement arriérées (je seconde pleinement les musulmans sur ce point) de confirmer autoritairement leurs sujets dans leurs vieilles croyances. L’immense combat du Coran contre la non-croyance fait face (ou croit faire face) quasi-exclusivement à la non-croyance en un dieu unique et intangible. Ceci est important. Ce n’est pas la religion ou la religiosité qu’on installe ici. C’est le monothéisme. Très classiquement, on passe de la multitude compliquée et turlupinée de dieux concrets, idolâtrables, et sensoriels/sensuels au seul dieu abstrait, adorable, aux assises (se voulant) exclusivement logico-discursives. C’est là une avancée critique majeure et, toujours prudents et politiquement pragmatiques et tactiques, les nouveaux zélateurs verront bien à camoufler la radicalité novatrice de ce progrès de la pensée mythique dans les replis onctueux d’une vaste filiation traditionnelle qui se voudra la plus vénérable possible.

Très importante, dans cette dynamique d’innovation circonspecte se voulant sciemment traditionaliste, est la notion de Rappel. Le propos coranique juge, en conscience, qu’il ne fait pas dans la tendance nouvelle-nouvelle à la page, sautillante et trépidante quand il lance ses avertissements contre les faux dieux. On a ici un rappel de ce que disaient déjà les très Anciens. Noé, Loth et Moussa (Moïse qui, donc, fut confronté à Pharaon et à ses épieux, possiblement les mâts de ses tentes de campagnes) sont connus pour avoir prêché soit le monothéisme, soit la moralité comportementale, soit les deux, avoir été rejetés, puis associés à une punition divine d’envergure de leurs objecteurs. D’autre part, les Ad sont le peuple yéménite auquel fut confronté le prophète Houd. Les Thamoud sont le peuple d’Arabie centrale auquel fut confronté le prophète Sâlih. Al Aïka est la contrée habitée par le peuple de Madian (en Palestine) auquel fut confronté le prophète Chou‘ayb. Ces trois très anciens prophètes arabes majeurs se sont retrouvés dans des situations analogues entre elles et, aussi, surtout, analogues à celle (évidemment ultérieure) vécue par Mahomet. D’ailleurs tous les prophètes monothéistes invoqués dans la sourate Çad (et les autres aussi, invoqués ailleurs dans le Coran: Ibrahim, Ismaël, Youssouf, Jésus, etc) anticipent frontalement l’appel monothéiste de Mahomet, dans le récit sacré (selon cette description en effet d’écho du prophétisme, procédure typiquement coranique). Bien connue dans ces traditions, récurrente, la situation est la suivante: un avertisseur inspiré du dieu unique se lève au milieu d’une population polythéiste et lui fait une promotion aussi ferme que mal entendue du passage au monothéisme. Après, habituellement, ça se passe assez mal et dieu finit par s’en mêler:

Si les habitants de cette citée avaient cru;
s’ils avaient craint Dieu;
nous leur aurions certainement accordé
les bénédictions du ciel et de la terre.

Mais ils ont crié au mensonge.
Nous les avons emportés
à cause de leurs mauvaises actions.

Les habitants de cette cité sont-ils sûrs
que notre rigueur ne les atteindra pas la nuit,
tandis qu’ils dorment?

Les habitants de cette cité sont-ils sûrs
que notre rigueur ne les atteindra pas le jour
tandis qu’ils s’amusent.

Sont-ils à l’abri du stratagème de Dieu?
Seuls les perdants
se croient à l’abri du stratagème de Dieu.

Ou bien n’a-t-il pas montré
à ceux qui héritent la terre
après ses premiers occupants,
que si nous le voulions,
nous leur enverrions quelque adversité,
à cause de leurs péchés.
Nous mettrons un sceau sur leurs cœurs
et ils n’entendront plus rien.

Voici les cités dont nous te racontons l’histoire.
Leurs prophètes étaient venus à eux
avec des preuves évidentes,
mais ils ne crurent pas
dans ce qu’ils avaient auparavant traité de mensonges.
Voilà comment Dieu met un sceau
sur le cœur des incrédules.

Nous n’avons trouvé,
chez la plupart d’entre eux
aucune trace d’alliance
et nous avons trouvé
que la plupart d’entre eux sont pervers.

(Le Coran, Sourate 7, Al‘Araf [les hauteurs, le discernement]. versets 96-102, traduction D. Masson)

Le Coran est pleinement tributaire de ce prophétisme catastrophiste classique, qui rappelle Sodome, Gomorrhe & Consort (S’ils recommencent, qu’ils se rappellent alors l’exemple des Anciens). J’attire cependant, dans cette seconde citation, très représentative, du bon vieux tonnerre divin contre les indigents du monothéisme, votre attention sur une notion malicieuse qu’on n’attend pourtant pas vraiment, quand il s’agit de l’omnipotence courroucée de l’être suprême. J’ai nommé: le stratagème de dieu. Il intrigue, lui, quand on relis plus attentivement cette citation de la sourate 7. Agacement à part, on nous y parle en effet du fait que dieu, pour en venir à imposer ses preuves évidentes, use, un peu paradoxalement, d’un stratagème… voilà qui n’est ni banal, ni anodin, ni marginal. C’est vachement moderne aussi, cette fois-ci, cette façon de se formuler et de se courroucer. On prend la mesure dudit stratagème quand on s’avise du fait que l’entêtement des polythéistes à ne pas accepter le dieu unique est lui-même un choix punitif fait par dieu (Voilà comment Dieu met un sceau sur le cœur des incrédules), un bon tour qu’il leur joue, littéralement, pour des raisons morales (si nous le voulions, nous leur enverrions quelque adversité, à cause de leurs péchés. Nous mettrons un sceau sur leurs cœurs et ils n’entendront plus rien). Les choses se compliquent subitement et, pour reprendre le mot coranique, il y a bien quelque chose de subtilement pervers qui s’installe ici. On fera inévitablement observer que les adeptes du dieu unique ne sont pas trop chauds à admettre ces résistances passéistes à leur endoctrinement car elles sont toutes autant d’esquintes à l’omnipotence de leur être suprême, pourtant totalisant et habituellement peu enclin à la nuance casuiste. Il faut donc remettre ces résistances et ces incrédulités dans le grand cadre décisionnel (et fatalement punitif) du divin qui. de ce fait, perd subitement en limpidité, en simplicité, en puissance, se complique, se tortillonne, se problématise… Et cela se met à sérieusement finasser et, redisons-le, à faire dans le stratagème:

Lorsque les incrédules usent de stratagèmes contre toi,
pour s’emparer de toi,
pour te tuer ou pour t’expulser;
s’ils usent de stratagèmes,
Dieu aussi use de stratagèmes
et c’est Dieu qui est le plus fort en stratagèmes.

Lorsque nos Versets leurs étaient récités,
ils disaient:
«Oui, nous avons entendu!
Nous en dirions autant, si nous le voulions;
ce ne sont que des histoires racontées par les Anciens».

Lorsqu’ils disaient:
«Ô Dieu!
Si cela est la Vérité venue de toi,
fais tomber du ciel des pierres sur nous,
ou bien, apporte nous un châtiment douloureux».

Mais Dieu ne veut pas les châtier
alors que tu es au milieux d’eux.
Dieu ne les châtie pas
quand ils demandent pardon.

Pourquoi Dieu ne les punirait-il pas?
Ils écartent les croyants de la Mosquée sacrée,
et ils ne sont pas ses amis.
Ses amis sont seulement ceux qui le craignent;
mais la plupart des hommes ne savent rien.

Leur prière à la Maison
n’est que sifflements et battements de mains…
«Goûtez donc le châtiment de votre incrédulité!»

Oui, les incrédules dépenseront leurs biens
pour éloigner les hommes du chemin de Dieu.
Ils les dépenseront,
puis ils déploreront de l’avoir fait
et ils seront ensuite vaincus.

Les incrédules seront réunis dans la Géhenne,
pour que Dieu sépare le mauvais du bon;
qu’il entasse les mauvais les uns sur les autres,
puis qu’il les amoncelle tous ensemble
et qu’il les mette dans la Géhenne.
-Voilà les perdants-

Dis aux incrédules que s’ils cessent,
on leur pardonnera ce qui est passé.
S’ils recommencent,
qu’ils se rappellent alors l’exemple des Anciens.

Combattez-les
jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sédition,
et que le culte soit rendu à Dieu en sa totalité.
S’ils cessent le combat,
qu’ils sachent
que Dieu sait parfaitement ce qu’ils font.

S’ils tournent le dos,
sachez que Dieu est votre Maître,
un excellent Maître, un excellent Défenseur!

(Le Coran, Sourate 8, Le butin. versets 30-40, traduction D. Masson)

À ce point-ci, le jeu du chat et de la souris entre les musulmans et les incrédules, c’est plus seulement du stratagème. C’est carrément de la stratégie. Stratégie militaire notamment (Combattez-les jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sédition…). En me pardonnant une analogie un peu mutine, vous me permettrez de faire observer qu’on nous annonce ici que tout se passe comme si les croyants, encore minoritaires, étaient comme pris en otage, face au dieu, par les incrédules qui les cernent et qui les transforment, volontairement ou non, en une sorte de bouclier humain (Mais Dieu ne veut pas les châtier alors que tu es au milieux d’eux). Et lesdits incrédules, par contre, ne se gênent pas pour bien le narguer, le dieu («Ô Dieu! Si cela est la Vérité venue de toi, fais tomber du ciel des pierres sur nous, ou bien, apporte nous un châtiment douloureux»). On croirait presque que le prêche coranique décrit ici une bande de collégiens un peu potaches chahutant et faisant la sourde oreille face â l’autorité d’un maître qui, lui, visiblement, n’a pas que des amis (Ses amis sont seulement ceux qui le craignent). Et ce maître, qui ne veut/ne peut pas vraiment punir, de tonner: vous vous croyez fin-finauds, mais le maître aussi est fin-finaud, vous allez dépenser toute votre menue monnaie avant de le surclasser… Puis: bon, bon, si vous vous calmez, les enfants, je suis bien prêt à passer l’éponge (Dis aux incrédules que s’ils cessent, on leur pardonnera ce qui est passé). Mais, le calme revenu, n’allez surtout pas vous imaginer que je comprend pas ce qui se trame ici, les amis (S’ils cessent le combat, qu’ils sachent que Dieu sait parfaitement ce qu’ils font). Il est difficile de ne pas se dire que le prêcheur (le Coran, comme texte conseillant ici les croyants sur leur marche à suivre face aux incrédules) a sur tout ceci, en fait, beaucoup plus de fil à retordre qu’il ne se sent prêt à s’engager à l’admettre. Le fait est que ses problèmes prosélytes ne se réduisent peut-être pas tout à fait à la problématique archaïque et solidement balisée de la conversion au monothéisme d’une irrationalité religieuse éparse, sauvageonne, sensualiste, vieillotte mais somme toute préservée intacte, disponible et convertible.

Si bien que la question en vient fatalement à se poser, livide. Le Coran n’a-t-il pas été, même en son temps, directement confronté à l’athéisme au sens fort (la non-croyance intégrale en un dieu ou des dieux). N’a-t-il pas du commenter, et analyser (donc implicitement admettre), l’incroyance pure, exempte de religiosités ou croyances antérieures d’aucune sorte. Chercher de l’athéisme dans le Coran, c’est vraiment chercher une aiguille dans une botte de foin. Et pourtant, eh bien, tendanciellement, on trouve… Observer ce court passage où le prêche coranique, derechef (comme il le fait souvent), explique au «militant» musulman comment il doit se comporter face à l’incroyance:

Pose cette question aux incrédules:
Sont-ils plus forts de constitution
que d’autres êtres créés aussi par nous?
Nous les avons créés d’argile durcie.

Tu t’étonnes et ils plaisantent.
Quand on leur rappelle quelque chose,
ils ne s’en souviennent pas.

Quand ils voient un Signe,
ils veulent s’en moquer
et ils disent:
«Cela n’est que magie notoire [sic]!
Lorsque nous serons morts
et que nous serons poussière et ossements,
Serons-nous ressuscités,
nous-même et nos premiers ancêtres aussi?»

Dis:
«Oui, et vous vous humilierez!»

(Le Coran, Sourate 37, Ceux qui sont placés en rang. versets 11-18, traduction D. Masson)

Dans ce texte du septième siècle, on s’approche singulièrement du type de procédé que des prêcheurs contemporains utilisent pour tenter d’ébranler des personnes non seulement indifférentes à une doctrine religieuse qui serait inusitée, incongrue, vieille (magie notoire) ou nouvelle mais aussi des personnes imbues d’une tranquillité éclairée et d’une paix froide face au tout de l’irrationalité religieuse, en soi. On s’offusque de leur indifférence intégrale devant tout ce qui pourrait procéder de l’au-delà (Lorsque nous serons morts et que nous serons poussière et ossements). Et de recommander au musulman de les ébranler avec un argument d’une singulière modernité ès préchi-précha: la peur de la faiblesse corporelle et de la mort physique (Pose cette question aux incrédules: Sont-ils plus forts de constitution que d’autres êtres créés aussi par nous?). On voit fort mal ce genre de dynamique argumentative se déployer devant des polythéistes qui, eux, restent intégralement pétris de vieilles croyances et de pulsions en faveur de l’au-delà.

Le Coran voudrait que l’on pense qu’il ne fait face qu’à de mauvais religieux (des polythéistes), ou à des monothéistes incomplets (des croyants en un dieu unique, mais non-musulmans), ou à des dépravés immoraux des deux groupes précédemment mentionnés (des «pervers» dévoyés ou mal islamisés). Il lui est extrêmement difficile d’admettre l’athéisme, sans le réduire de facto aux trois cas de figure précédents. Être sans dieu et sans croyance irrationnelle c’est, aux vues du prêche coranique, probablement juste d’avoir oublié dieu (Quand on leur rappelle quelque chose, ils ne s’en souviennent pas) ou de ne pas décoder son message (Quand ils voient un Signe, ils veulent s’en moquer). Sur ce point, les musulmans modernes sont, eux aussi, solidement coranistes, même si, technologie oblige, ils ne peuvent désormais plus s’exclamer, contre les incrédules: Qu’ils montent donc au ciel avec des cordes!

Les musulmans ont peur de l’athéisme comme la nature était autrefois censée avoir peur du vide. Ils ne l’admettent pas comme fait ordinaire, ne le cadrent pas, ne le piffent pas… malgré certains aveux involontaires de leur texte sacré, lumineux, lui, en cela aussi. Et, comme le Coran finalement, les musulmans se leurrent ouvertement au sujet de l’inexistence de dieu, dans les faits et dans les consciences. Car l’athéisme est. Et il existe pleinement, depuis des temps fort reculés. Une lecture attentive du Coran confirme que le texte sacré de l’Islam s’en avise et impitoyablement, fatalement, et comme désespérément, s’en insurge.

Athee-sur-cher

.
.
.

Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

.
.
.

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Citation commentée, L'Islam et nous, Monde, Multiculturalisme contemporain, Philosophie, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , | 13 Comments »

Sidi et les femmes

Posted by Ysengrimus sur 21 octobre 2017

Couple mauritanien mauresque

Couple mauritanien mauresque

.

Bon, on pourrait développer longuement —il y a d’ailleurs pleinement lieu de le faire— sur les difficultés en sexage que sont encore voués à rencontrer nos compatriotes musulmans de sexe masculin. On pourrait spéculer, analyser, subodorer. Je vais me contenter d’exemplifier.

J’ai connu Farouk oulb Sidi Farouk (nom altéré) circa 1983 lors de mes études doctorales à Paris. C’était un hassanyah mauritanien, petit fils de nomade (lui-même de seconde génération sédentarisée). Il faisait sa thèse doctorale sur une ville portuaire de Mauritanie. Géographe de profession, musulman de par son éducation. Il était, sans trop le dire à ses pairs, de fait athée par option, rationaliste et progressiste. C’était aussi une intelligence authentique. Nous étions étudiants, logés dans la même résidence. J’étais donc linguiste québécois. Il était donc géographe mauritanien. Malgré le fait que tout nous séparait, nous avons tout de suite fraternisé. Dans la France mitterrandienne, les effets répercutés de la Révolution Islamique d’Iran se faisaient solidement sentir et la problématique de la révolution post-marxiste était sur toutes les lèvres. Et celui que j’appelais tout simplement Sidi (ce qui l’amusait beaucoup car cela signifie «mon maître») manifestait sa compréhension des crises politiques du temps avec une finesse historique qui le démarquait nettement des autres étudiants musulmans et occidentaux de cette vaste résidence étudiante internationale du sud de Paris. Sa culture vernaculaire, qu’il appelait la culture des nomades, il la valorisait profondément en me disant, d’une air mi-hautain mi-amusé, «Toi, tu es un pur produit de la culture sandwich Coca-cola». Musulman donc, mais surtout, homme musulman, Sidi s’identifiait solidement à ces vieille valeurs de solidarité masculine en acier trempé d’un autre temps. Il les formulait, notamment en ce dit mauritanien qu’il me récita un jour qu’il m’accusait, sans trop se tromper d’autre part, d’être excessivement superficiel en amitié, comme tous les occidentaux foufous et mal embouchés de notre temps.

UN AMI ET DEMI…

Voici qu’un homme riche avait un fils. Et dans la maison de l’homme riche venaient manger et s’amuser toutes sortes de gens qui se disaient les amis du fils de l’homme riche. Un jour, l’homme riche prend son fils près de lui et dit: «D’après toi, combien as-tu d’amis?». « Mais père, ta maison est toujours pleine de gens qui viennent pour moi. J’ai des vingtaines d’amis.» «Je te dis moi, mon fils ceci: je suis ton aîné en âge, et pourtant je n’ai qu’un ami et la moitié d’un ami.» Le fils ne parla pas. «Maintenant, je t’invite à voir avec moi, mon fils Ibrahim, ce qu’il en est de mes amis.» Voici qu’ils prirent un agneau qu’ils égorgèrent et placèrent sous un drap que son sang poissa. Ils mirent le tout en évidence sur le sol. «Ibrahim, voici tes ci-devant ‘amis’.» Arrivèrent les jeunes hommes que le fils connaissait. Ils venaient festoyer. «Un ennemi a tué Ibrahim…» leur dit le père de ce dernier, en leur montrant la dépouille de l’agneau recouverte du drap sanglant. À ces mots, ils prirent la fuite comme poussière au vent. Arriva un homme mûr. «Ibrahim, voici mon demi-ami.», dit le père d’Ibrahim. L’homme fut surpris et s’enquit des détails de l’affaire. «Un ennemi a tué Ibrahim…» L’homme se déclara disponible pour toute collaboration financière à quelque entreprise visant à régler cette affaire. Mais il n’abordait pas les questions de vie et de mort. Comme il se retirait, arriva un vieil homme. «Ibrahim, vois, celui-ci est mon ami», dit le père d’Ibrahim. Le vieil homme regarde le père qui redit: «Un ennemi a tué Ibrahim…». À ces mots, le vieil homme entre dans une formidable fureur. Il saisit une arme à feu qu’il déchargea sur le drap recouvrant l’agneau et cria: «Voici. C’est moi qui ai tué ton petit, ton Ibrahim. Tu n’as plus comme objet de ta vengeance future que moi, maintenant. Que ma poitrine soit souillée de son sang et qu’entre nous se règle cette affaire.» Puis il partit rechercher l’auteur du crime pour le tuer, libérant de ce fait intégralement le père d’Ibrahim de toute culpabilité dans ce conflit et dans les crises futures qu’il allait fatalement engendrer.

Du pur, du solide, du costaud, du viril sans ambivalence. Cependant, d’autre part, Sidi avait un rapport complexe et difficile à ses compatriotes africains de la modernité. Il me disait une fois: «Si un jour je siège sur un comité international formé de douze personnes, onze africains et un occidental, je confie la trésorerie du comité les yeux fermés à l’occidental car si je la confie à un des africains, ce sera des embrouilles sans fins et la cagnotte va s’amenuiser et s’amenuiser sans qu’on comprenne trop pourquoi.» Cette problématique hautement paradoxale se généralisait aussi aux femmes. Cela donnait alors: «Je suis très réfractaire à l’idée d’épouser une femme mauresque. Parce que quand tu épouses une femme, tu épouses son clan. Si j’occupe des fonctions politiques, je dois rester libre des pressions de tous les groupes formels et informels.» Il fantasmait donc amplement la femme occidentale comme porteuse de liberté individuelle, liberté politique, d’abord, liberté sexuelle ensuite, la préférence envers la seconde restant amplement subordonné, comme on va le voir, aux enjeux et priorités de la première.

Un gros sac de maïs, Sidi, vraiment?

Un gros sac de maïs, Sidi, vraiment?

.

Bel homme, élégant, articulé, distingué, svelte, basané, avec je ne sais quoi de sauvage dans le regard, Sidi, qui avait monté des chameaux et des chevaux maures mais n’avait jamais été à bicyclette, faisait tourner bien des têtes de filles aux résidences universitaires. Je crois qu’il aurait effectivement bien aimé se trouver une conjointe occidentale. Mais si les filles étaient attirées au départ, elles se rebutaient vite face à ses propos et ses comportements, involontairement incongrus et décalés. Je découvris éventuellement pourquoi. D’Olga, la solide maritorne russe qui étudiait en médecine, Sidi disait, en souriant férocement «Je te jure que cette Olga m’attire beaucoup. On dirait un gros sac de maïs.» Le sourire de la toute puissante Olga se crispa fortement quand le curieux compliment finit par lui venir aux oreilles. Mais Sidi n’en avait cure. Il était entier et fier. Il avait été coureur pour l’équipe olympique de Mauritanie et il s’occupait de nous coacher un peu, lors de nos joggings matinaux d’étudiants, au Parc de Montsouris. Dans notre bande de joyeux joggeurs, il y avait Bérengère, une bouillante méridionale aux cheveux de blé qui plaisait bien à Sidi. Un jour, dans la cuisine, après le jogging, elle dit, à la cantonade: «C’est très plaisant de faire du jogging avec Farouk. Ses conseils sont lumineux et il est une véritable gazelle. » Et Sidi, souriant radieusement, avait répondu: «Mais je te jure Bérengère, si je suis une gazelle, toi tu es une girafe.» Je revois encore la face de Bérengère crisper subitement. Elle s’attrapa le cou, en souriant gauchement et dit: «Girafe. Euh… Long cou.» Un peu plus tard, quand je prenais le délicieux thé maure en compagnie de Sidi dans sa chambre (il préparait le thé lui-même), il me questionna, comme il le faisait souvent au sujet de ses couacs interculturels. «Bérengère ne semble pas avoir apprécié mon compliment de tout à l’heure. Tu peux me dire pourquoi?» Je me contentai de répondre: «Commence donc par m’expliquer un petit peu ce que tu croyais accomplir en la qualifiant de girafe…» Sidi se leva, tira un ouvrage de sa bibliothèque, le feuilleta, le tint ouvert et me le tendit. La page s’ouvrait sur un vaste paysage du Sahel. Il s’agissait donc d’une photo de la savane africaine au fond de laquelle quatre girafes de profil couraient à grande vitesse. Sidi dit: «La girafe. L’animal le plus majestueux, le plus fluide et le plus élégant de toute l’Afrique.» Je dus rectifier ce nouveau malentendu interculturel: «L’image visuelle que toi tu as de la girafe est certainement plus juste que celle des occidentaux mais cela ne sauve pas ton compliment à Bérengère. Nous, occidentaux, les girafes, on les voit habituellement immobiles dans un enclos au zoo et qui se penchent gauchement pour capter une merde qu’on leur tend à bouffer. On ne voit que le long cou et les lèvres énormes d’un animal captif et peu mobile.» Sidi exprima avec dépit sa tristesse d’avoir éventuellement raté l’affaire avec Bérengère pour une raison si futile et si malencontreuse. Il le fit en des termes explicites que je ne vais pas reproduire ici mais qui laissaient deviner sans ambivalence que cet homme, pourtant si raffiné et intelligent, avait, disons, une conception finalement fort utilitaire des femmes… Quand le prenait le dépit de voir les femmes occidentales s’éloigner de lui comme ça, pour toutes ces raisons qu’il décodait mal, Sidi se mettait vite à déraper sur la pente misogyne. Il racontait alors que, l’un dans l’autre, les femmes ne sont bonnes que pour se les envoyer et encore, avec la plus grande méfiance, parce qu’on ne sait jamais à quoi s’attendre.

Alors moi, cette fois là, j’ai quand même voulu qu’il comprenne mieux tout ça. Je suis donc allé chercher la photo de mon amoureuse du temps et quelques lettres. Et, candide, je lui ai raconté que j’étais amoureux, que nous étions séparés mais fidèles, que nous voulions fonder un foyer, tout ça. À un moment, il m’interrompit: «Mais pourquoi tu me racontes tout ça». Imbu de ma subite mission civilisatrice, je ne me démontai pas: «Mais Sidi, pour que tu comprennes que tes choix sexistes ont des conséquences inattendues. Que de mépriser les filles comme tu le fais ne donne rien. Un jour, tu trouvera l’amour et…» Sa réplique, lapidaire, sans appel, sonne encore aujourd’hui, trente ans plus tard, comme la voix de tonnerre du fier fleuron d’une époque: « Mais je n’ai pas le temps, moi. Je dois m’occuper de la reconstruction de mon pays, de sa décolonisation, du cheminement du tiers-monde ». J’avalais très lentement ma gorgée de thé mauresque. Sans y penser, Sidi m’avait, lui-même, fait comprendre que la vision du monde occidentale, surtout sa portion teinté de tendresse romantique privée et/ou de féminisme, était hautement incompatible avec sa quête à lui et ce, pour des raisons dont il serait hautement ardu de questionner la légitimité d’époque.

La vie sociale de Sidi en France évolua en dents de scie. Il fréquenta éventuellement une étudiante française, fraîchement convertie à l’Islam et fascinée, un peu abstraitement, par les intellectuels africains. L’idylle tint un temps, puis, pour des raisons mal éclaircies, l’ultime occidentale du cercle émotionnel de Sidi rentra hautainement dans ses terre en lui rendant respectueusement son vieux Coran emballé dans de la soie fine (Sidi ne touchait jamais le livre sacré de ses mains nues). Sidi lui-même soutint brillamment sa thèse de doctorat puis il rentra éventuellement en Mauritanie et, aux dernières nouvelles, il a épousé une femme mauresque qui le sert discrètement en portant respectueusement le voile…

Ah, cet infini dialogue des mondes et des âges. Nos compatriotes masculins arabes et africains sont tous, à des degrés divers, des Farouk oulb Sidi Farouk. Il faut les guider, respectueusement mais fermement, sur la voie de l’égalité inconditionnelle (et non négociable) et de la collégialité solidaire entre hommes et femmes (voie sur laquelle nous avons, de fait, nous-même encore bien du chemin à faire). Cette voie, cette route, on peut indubitablement la marcher avec ces hommes issus d’un autre cercle de mentalités et de croyances. Ils sont fins, sensibles, aussi modernes que nous, et ils ont énormément de chaleur humaine et de générosité. Mais il reste qu’elle sera longue, cette route, raboteuse et cernée de taillis ambivalents, paradoxaux, eux-mêmes truffés de tous les étranges petits piquants acerbes de ces mécompréhensions rectifiables dont sont hérissés en permanence tous nos dialogues culturels.

.
.
.

Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

.
.
.

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, France, L'Islam et nous, Monde, Multiculturalisme contemporain, Sexage, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , | 17 Comments »

La mort de Fatima: fatalité ou brutalité?

Posted by Ysengrimus sur 4 octobre 2017

"Fatima"

« Fatima »

.

À la mort de Fatima, fille benjamine de Mahomet, Saint Prophète de l’Islam, le schisme musulman s’annonce déjà. Et une portion significative de la charge symbolique associée au personnage tragique de Fatima réside dans la mésentente entre sunnites (aujourd’hui 85% des musulmans) et chiites (aujourd’hui 15% des musulmans) sur le récit de sa mort. Morte la même année que son père, en 632, à l’âge de 27 ans (si elle est née en 605) ou même à l’âge de 17 ans (si elle est née en 615), Fatima, mère de quatre enfants, décède prématurément. C’est là la seule chose sur laquelle on s’entend. Et je ne vais certainement pas trancher la question des versions de sa disparition ici, attendu, surtout, que les deux susdites versions portent leur douloureux et fatal compendium de misère et de sagesse et ce, en elles-mêmes, comme de par leur mise en contraste.

Pour bien suivre l’articulation de la mésentente qui mènera à la radicale dualité des traditions sunnite et chiite concernant la mort de Fatima, il faut retracer rien de moins que la clef du schisme. Celle-ci concerne la succession du Saint Prophète, mort subitement, sans enfant mâle. Les califes («successeurs») s’énumèrent comme suit: Abou Bakr As-Siddiq (calife de 632 à 634), Omar Ibn Al-Khattâb (calife de 634 à 644), Othman Ibn Affân (calife de 644 à 656), Ali ibn Abi Talib (calife de 656 à 661). Après Ali, la Oumma, couvrant désormais un territoire immense, se fragmente en de vastes et durables dynasties et ne dispose plus d’un califat unifié. La tradition musulmane majoritaire désigne les quatre premiers califes sous le nom de Rashiduns («les bien guidés»). Si le schisme ne remonte pas nécessairement historiquement à eux, il se définit et se mythologise largement en eux.

Car le fait est que les sunnites et les chiites ne s’entendent pas sur le statut historique de ces califes Rashiduns. Pour les sunnites, l’ordre des commandeurs des croyants est bien Mahomet, Abou Bakr, Omar, Othman, Ali. Pour les chiites, l’ordre des commandeurs des croyants est Mahomet, Ali. Rappelons pour mémoire qu’Ali est le cousin du Saint Prophète et le mari de Fatima. C’est du couple d’Ali et de Fatima que sortira une descendance du Saint Prophète par le sang, descendance que les chiites revendiquent encore aujourd’hui pour leurs imams.

Donc, la fulgurante période où l’Islam finalise la conquête de l’Arabie (sous Abou Bakr), convertit la Perse, l’Irak, la Syrie romaine (sous Omar), prend l’Égypte copte et commence à pénétrer le Maghreb (sous Othman) n’est pas vraiment, dans les vues des chiites, une période où la foi musulmane est ouvertement animée par des califes (Abou Bakr, Omar, Othman sont en gros des usurpateurs largement opportunistes). Pour les sunnites, d’autre part, Ali est de plein pied calife de l’Islam, simplement il est le quatrième calife, pas le premier. Pour les sunnites, le veuf de Fatima (Ali) ne devient calife que lorsque la Oumma le nomme, pas une minute avant (on procède ici comme pour un pape). Pour les chiites, Ali fut calife dès la mort de son cousin Mahomet en 632 (on raisonne ici comme pour un roi) mais il ne put assumer son commandement effectif qu’en 656.

Dans la version sunnite des choses, Abou Bakr et Omar (ainsi qu’Othman, qu’on va laisser de côté ici car il n’a pas de rapport direct avec la mort de Fatima) sont des personnages vénérables dont l’hagiographie exige qu’ils soient décrits comme des modèles moraux et des chefs impartiaux et inspirés. Dans la version chiite, Abou Bakr et Omar sont des personnages douteux servant de faire-valoir passablement maganés et démonisés au sein de l’hagiographie d’Ali (et corollairement, de Fatima). Cette hagiographie fatimide, elle-même, construit la description d’un calife inspiré, patient et héroïque, qui dut lutter durement, après son douloureux veuvage, pour asseoir sa succession. Comme Abou Bakr et Omar ont un rôle à jouer dans la mort de Fatima, la version qu’on se donnera de cette mort sera déterminée par l’image qu’on se donne du successeur de Mahomet: Abou Bakr (élu, malgré Ali) pour les sunnites, Ali (bafoué par Abou Bakr) pour les chiites. On commence à sentir qu’il y aura antinomie des approches et des descriptions.

.

La mort de Fatima, résultat d’une triste fatalité (lecture sunnite). Pour les sunnites, Mahomet malade sait, de par la volonté divine, que sa fille Fatima le suivra bientôt dans la tombe. Il le lui annonce secrètement, sur son lit de mort. Fatima en tire un sentiment ambivalent de douleur et de joie. On insiste ici sur la profondeur du rapport entre un père et sa fille. Fatima fut de toutes les quêtes de Mahomet. Elle était à ses côtés dans les moments les plus difficiles. Une extraordinaire proximité les unit. Cela est renforcé par le fait que, parait-il, Fatima ressemblait beaucoup physiquement au Saint Prophète. Fatima survivra six mois à son père. Pendant cette période triste et endeuillée surviendra l’épisode malheureux de l’héritage paternel que lui refusera le nouveau calife, Abou Bakr, contraint légalement de le faire. Un froid s’instaure entre le nouveau commandeur des croyants et Fatima. Mais la fille du Saint Prophète est auréolée de la fatalité qui l’enserre et elle se distancie assez vite de la question des possessions matérielles et des successions politiques. Quand la maladie la gagne, sa sagesse la pousse à se réconcilier avec Abou Bakr qui, magnanime, accepte d’oublier le malentendu maintenant que Fatima entend raison. Une nuit, devenue gravement malade, celle qu’on surnommait «la resplendissante» rêve du Saint Prophète qui lui annonce sa mort désormais toute prochaine. Elle meurt finalement et est enterrée dans les formes et surtout, dans une grande tristesse inexorable quoique sans amertume politique particulière. Le lieu de son enterrement fut parfaitement connu à l’époque (même s’il est oublié aujourd’hui).

 .

La mort de Fatima, résultat d’une arbitraire brutalité (lecture chiite). Quand Mahomet meurt, Fatima, surprise, est foudroyée par une tristesse si puissante que, pendant deux jours, elle tombe inconsciente. À son réveil, la Oumma a déjà prêté serment à Abou Bakr, sans que Fatima ait pu formuler le seul choix qu’elle préconisera toujours, celui de son époux Ali. Un bon nombre de musulmans se regroupent d’ailleurs autour d’Ali et perçoivent la nomination d’Abou Bakr comme une usurpation. Une réunion a lieu à la demeure d’Ali et de Fatima. Flairant une sédition potentielle, Abou Bakr et Omar se rendent chez Fatima et Ali. Omar, le futur conquérant de la Perse, est un grand gaillard bouillant et unilatéral. Sa biographie inclut au moins un épisode disgracieux où il rudoie une femme musulmane alors qu’il n’est pas encore converti lui-même. L’initiative des femmes, c’est pas trop son truc, au futur calife Omar. Constatant que Fatima se tient derrière la grille de sa maison pour les empêcher d’entrer, lui et Abou Bakr, Omar pousse rudement Fatima contre un mur de pierre avec la grille de la porte et Fatima se retrouve avec des côtes fêlées. Elle est enceinte et cet acte brutal la mènera à une fausse couche. Les musulmans entourant Ali finissent par se rallier à Abou Bakr. C’est ensuite l’épisode de la spoliation de l’héritage de Fatima. Ici, il est assumé qu’elle n’adressera plus jamais la parole à Abou Bakr. Elle meurt, six mois après son père, d’un effet direct des blessures lui ayant été infligées par Omar. Le lieu de l’enterrement de Fatima fut tenu secret par Ali (à la demande expresse de Fatima même). Ce secret perdure à ce jour.

 .

Voilà. Tout le schisme est là, encodé dans deux lectures irréconciliables du sort injuste d’une jeune femme. J’ai personnellement pour mon dire que, dans une de ces version comme dans l’autre, la mort de Fatima, c’est en fait une allégorie du sort des femmes (de toutes les femmes d’un temps, hein, pas seulement des musulmanes). Abnégatives par amour absolu et myope pour le père sanctifié ou par soumission revêche et contrainte à la violence masculine omniprésente, elles sont réduites à attendre un sort meilleur dans les générations futures qui suivront les générations futures. Et pourtant la tradition islamique nous parle de Fatima en des termes qui lui assignent une bien plus cruciale amplitude que celle d’héritière spoliée se faisant tasser entre un mur et une grille par un rustaud.

Pensée universelle, écoutes-tu vraiment ce que le Saint Prophète de l’Islam chercha à te dire de ses épouses et de ses filles?

.
.
.

Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

.
.
.

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in L'Islam et nous, Monde, Multiculturalisme contemporain, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , | 14 Comments »

L’héritage de Fatima

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2017

Muslim-Woman-Praying

Jetons un regard moderne (et non hagiographique) sur les tensions larvées se faisant jour dans la maisonnée de Mahomet (570-632), Saint Prophète de l’Islam, au soir de sa vie. Sa première épouse Khadîdja (morte en 620) est la mère de Fatima (née en 605 ou 615). Sa troisième épouse Aïcha (née en 614, mariée enfant au Saint Prophète en 621) est la fille d’Abou Bakr, devenu, lui, premier calife de l’Islam après la mort du Saint Prophète, de préférence à Ali (né en 600) cousin du Saint prophète et justement époux de Fatima (depuis 622 ou 623). Tout un sac de nœuds…

Attention, reprenons. Et centrons nous sur Fatima. Sa mère, la toute première personne s’étant convertie à l’Islam, est morte à 65 ans, très probablement d’un épuisement généralisé résultant des privations que cette commerçante à l’aise fut obligée subitement d’encaisser, de par la tempête politique et les persécutions subies par l’Islam naissant. Fatima fut profondément affectée par cette perte. Son père, qui était resté monogame pendant les vingt-cinq années de sa vie maritale avec Khadîdja, contracte une alliance politique avec Abou Bakr que l’on veut sceller, selon la vieille coutume arabe, par des mariages. Le Saint Prophète, fraîchement veuf, accepte respectueusement d’épouser Aïcha, fille d’Abou Bakr (le mariage sera consommé plus tard, car Aïcha n’est qu’une enfant — juridiquement, Aïcha est la troisième épouse du Saint Prophète. Une vieille dame du nom de Sawda bint Zama est celle qui a ouvert la voie de la régression du Saint Prophète vers la polygamie). Mais notre affaire frappe un premier os majeur quand Abou Bakr demande, en bonne symétrie, la main de Fatima, fille benjamine de Mahomet. Cette dernière (qui aime déjà Ali, qu’elle connaît depuis son enfance) ne veut pas épouser Abou Bakr, point barre… et le Saint Prophète, qui est, il faut le dire sans dessiller, un homme solidement en avance sur son temps, refuse tout net que sa fille prenne un mari qu’on lui imposerait abstraitement, à l’ancienne. Couac. Pataquès. Abou Bakr ne rompt pas pour autant sa part de l’entente (Aïcha, trop jeune pour éventuellement s’objecter, reste promise au Saint Prophète), mais la réciproque ne se concrétise pas et un malaise insidieux et durable s’installe.

Le Saint Prophète meurt de maladie (dix ans plus tard, en 632). La mort est subite et le chef des musulmans n’a pas d’héritier mâle. Une nouvelle tension va alors s’installer qui, éventuellement fondera la distinction entre sunnites et chiites. Dans notre regard moderne sur la maisonnée du Saint Prophète, on dira qu’ici le fossé entre Fatima et Abou Bakr va encore s’élargir, si possible. Ali, cousin du Saint Prophète et époux de Fatima, revendique le califat (c’est-à-dire la succession du Saint Prophète comme commandeur des croyants). Adhéreront à l’idée du califat d’Ali, à la fois cousin et gendre du Saint Prophète, ceux qui croient à une filiation par le sang de l’héritage politique musulman, comme on le ferait, par exemple, dans le cas d’un roi (cette option sera retenue par les chiites, aujourd’hui minoritaires en Islam). La Oumma opte plutôt pour un choix plus radical et moderniste. En conformité avec le fait qu’on ne suit pas un homme (Mahomet) mais un dieu (Allah), les membres les plus éminents de la communauté des croyants se réunissent et élisent ou nomment le calife, au mérite politico-religieux, comme on le ferait, par exemple, d’un pape (cette option sera retenue par les sunnites, aujourd’hui majoritaires en Islam). C’est Abou Bakr qui devient calife, frustrant (temporairement) Ali de la position (lui, il l’obtiendra éventuellement en 656, sur le même mode électif. Fatima, morte en 632, n’en saura jamais rien).

Donc quand Fatima (605/615-632) pose ses yeux sur Abou Bakr (573-634), elle contemple un vieux cacique dont elle se dit: 1) il a fait régresser mon père vers la polygamie en lui faisant marier Aïcha (une bambine de l’âge de Fatima, ou plus jeune) qui prendra une grande place dans le cœur du Saint Prophète, en compagnie éventuellement d’autres épouses… la place que n’occupait autrefois que la mère de Fatima; 2) il a frustré mon mari Ali de la position de calife en se la voyant assigner lui-même par les éminences de la Oumma. Il est donc hautement probable que Fatima ne porte pas Abou Bakr dans son cœur. Ce dernier le lui rend indubitablement bien car: 1) elle a refusé —frustration suprême— son offre en mariage, forçant, contre toute une tradition, le Saint Prophète à prendre une jeune femme sans en donner une en retour; 2) elle a fortement et explicitement milité pour le califat d’Ali contre Abou Bakr, contribuant significativement à diviser politiquement l’Islam naissant.

C’est dans ce contexte particulièrement contraire que Fatima va réclamer du nouveau calife Abou Bakr l’héritage foncier que lui a légué son père Mahomet. Il s’agit d’une oasis, une vaste palmeraie couverte de dattiers (et de palmiers), située non loin de Médine et qui s’appelle le Fadak. Ça va très mal se passer.

C’est que Fatima vit à la dure. Leur terre médinoise à Ali et elle est ingrate. C’est un lopin. Fatima puise son eau elle-même, assume toutes les tâches de sa maisonnée. Elle a les mains calleuses, une épaule enflée de tant avoir porté l’eau. Elle est la dernière des filles de Khadîdja (Khadîdja fut divorcée et veuve de deux hommes distincts, avec enfants dans les deux cas, avant d’épouser à 40 ans le Saint Prophète qui en avait alors 25). Les demi-sœurs de Fatima se souviennent de leur belle vie à La Mecque, du temps que leur mère tenait, à elle seule, le plus prospère commerce caravanier de tout le Hedjaz. Elles ne manquent pas de raconter, non sans un brin de nostalgie, cette vie de faste et de farniente à Fatima. Et Fatima n’a rien, parce que son père est devenu le prophète de dieu et qu’il a fallu fuir les persécutions des mecquois, en catastrophe. Quand Fatima demande une servante à son père (sur les derniers jours du Saint Prophète les conquêtes musulmanes rapportaient régulièrement des esclaves), elle se fait servir par l’envoyé de dieu une valorisation de l’effort et de la prière, sans plus. Fatima en a un peu marre. Il lui semble donc que le Saint Prophète, sur ses derniers jours, voyant sa contrariété, la partageant car il considère sa Fatima adorée comme la moitié de lui, lui a promis, à elle et à Ali, de leur léguer la magnifique palmeraie du Fadak. La promesse est faite en catimini, au logis, verbalement, et sans témoins. Et maintenant Fatima réclame son héritage.

Abou Bakr ne l’entendra pas de cette oreille. Du haut de sa toute nouvelle autorité de commandeur des croyants, il explique que le Saint Prophète a déjà déclaré qu’il ne laissait rien en héritage et que tous ses avoirs se convertissaient à sa mort en aumônes. La palmeraie du Fadak est donc domaine public et tout est dit. Aucune des filles ou demi-filles du Saint Prophète n’héritera de quoi que ce soit et fin du drame. La tension de ressentiment entre Fatima et Abou Bakr est alors à son paroxysme. Un paroxysme poli, silencieux, tendu, subtil. Toute la Oumma les observe. L’ultime parade de Fatima sera doxographique, hagiographique, philologique. Elle épluchera patiemment le Coran et en tirera toutes les citations où il est explicitement fait référence au fait que tel prophète majeur ou tel autre prophète crucial avait un ou des héritiers, sous le regard de dieu, sans que cela ne s’avère particulièrement contestable. L’argument d’une invocation directe de la parole de dieu clairement consignée dans le texte sacré contre un commentaire du Saint Prophète cité verbalement par le premier calife touchera le cœur de certains musulmans. Mais Abou Bakr restera inflexible. Et Fatima restera les mains vides. Et elle et le premier calife ne s’adresseront plus jamais la parole. Et, des années après la mort de Fatima et d’Abou Bakr, Ali, devenu calife, ne rouvrira pas la question du legs de la palmeraie du Fadak pour éviter que des divisions stériles et cuisantes ne déchirent la Oumma autour de l’héritage de Fatima.

Voilà. Le douloureux trésor méditable que nous lègue ici Fatima se provigne donc en deux rameaux philosophiques. Elle est d’abord associée à la question de l’héritage politique d’un chef fondateur. Legs régalien par le sang ou transmission par un collégium au successeur le plus méritant (ou militant). Dans ce premier débat, Fatima est associée à l’option conservatrice. Fille du «roi», il aurait fallu que son mari, cousin du «roi» hérite du «sceptre», vu que ce sont eux, et eux seul, qui engendrèrent les descendants directs du «roi». Les musulmans ont assumé ici (en majorité) le choix moderniste, contre Fatima, et au risque durable du schisme.

Fatima est ensuite associée à la réflexion à produire face à des sources de jurisprudence. Si un prophète dit qu’il n’a pas d’héritier à honorer tout en ancrant sa doctrine fondamentale dans une tradition philologique attestant que les prophètes ont des héritiers et qu’ils les honorent, peut-il, lui, en avoir (et devoir les honorer), même malgré sa propre opinion privée? Qu’est-ce qui prime? Le commentaire ultime de l’ultime prophète dans son contexte personnel ou ce que corrobore le texte saint (présumé divin) dont il se réclame par-dessus absolument tout? Dans ce second débat, Fatima est associée à l’option progressiste. La logique juridique qu’elle refusait à Abou Bakr (lui préférant le sang: elle et Ali au califat), elle se l’alloue ici, exigeant que le droit à l’héritage issu de la tradition coranique prime sur la parole privée du chef disparu. Les musulmans, eux, ont préféré les murmures du chef au texte de la parole écrite. Ils ont assumé ici, contre Fatima encore une fois, le choix réactionnaire… et probablement le choix phallocrate aussi, hein, il ne faut pas se mentir.

Ce débat intestin (et un rien mesquin) est poignant, triste, amer. Il est peu utile de prétendre que Fatima a fait tout ceci de façon intéressée. Abou Bakr était tout aussi intéressé de son côté et, toutes choses égales d’autre part, tout ce beau monde se croyait crucialement inspiré de dieu. Laissons ce qui est petit aux petits et méditons au sujet de ce qui élève. Ce qui est intéressant ici, c’est la réflexion sur les principes fondamentaux que ces figures tragiques imposent, encore crucialement, à la pensée moderne. Dans la trajectoire mal connue donc semi-fictive de ces personnages, tout se joue comme dans un drame shakespearien (Jules César, par exemple) et la réflexion que Fatima nous lègue en héritage touche des questions fondamentales procédant de rien de moins que de la sagesse des nations agissantes.

Fatima est morte prématurément, seulement six mois après son père Mahomet, Saint Prophète de l’Islam. La mort de Fatima soulève d’autres questions passionnantes (et tristes) dont nous reparlerons.

.
.
.

Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

.
.
.

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in L'Islam et nous, Monde, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , | 19 Comments »

Lire le Coran (quand on est occidental)

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2017


.

Je ne vais pas vous chanter de chanson: le Coran est un texte insupportable à lire, surtout pour des occidentaux irréligieux. Le premier sentiment qu’il suscite au lecteur spontané et inexpérimenté est de la colère et de la répulsion. Il faut y revenir et y revenir encore et rester toujours très patient. Je vais expliquer pourquoi dans une seconde. Mais avant, je tiens à partager un souvenir qui en dit long sur certaines des petites difficultés du dialogue culturel au sujet de ces fausses évidences collectives que sont les textes sacrés.

Quand j’étais en fac circa 1979-1980, j’avais bien fraternisé avec une consoeur de classe d’origine arabe. Appelons-la Rahmah. On avait, entre autres, discuté cette question des textes sacrés. Rahmah, qui me savait athée donc impartial, m’avait explicitement demandé de lui conseiller un texte chrétien, un seul, qui ferait la synthèse de ce que cette religion exprime, formule et promeut. Je lui avais recommandé, sans hésiter, l’Évangile selon Saint Marc. Texte bref, solide, prenant, limpide, le plus dépouillé et le moins bavard des trois synoptiques. De bonne grâce, Rahmah s’était prêtée au jeu. Elle avait lu attentivement et patiemment l’Évangile selon Saint Marc en français d’abord, dans la magnifique version de la traduction Chouraqui si orientale d’allure, et ensuite en arabe, dans la version d’un éditeur libanais du temps dont j’oublie hélas le nom. Quand je lui demandai finalement ce qu’elle en tirait, Rahmah me répondit en toute candeur (c’était l’époque où les intellectuels disaient ce qu’ils pensaient, pas ce qu’ils se sentaient obligés de dire pour faire bien): «C’est insupportable, intolérable. C’est linéaire, simpliste, sensualiste, grossier, bêta, flagorneur. C’est crétin en fait. Une insulte à l’intelligence. On dirait une historiette pour écoliers. Ce texte traite son lecteur comme un ignorant infantile». Devant mon silence respectueux, ma consoeur arabo-musulmane de vingt-deux printemps s’était sereinement enhardi. Elle avait ajouté, comme en disant la chose la plus ordinaire et la plus évidente du monde: «En plus c’est contre la religion, ce genre de texte». Et ce fut tout.

J’ai souvent repensé à l’opinion agacée et sereinement irrévérencieuse de Rahmah sur l’Évangile, surtout quand je me suis mis à une lecture sérieuse du Coran. C’est que, voyez-vous, le Coran m’horripile pour les raisons inverses de celles qui font que l’Évangile horripile Rahmah. Elle trouvait l’Évangile simplet et linéaire. Je trouve le Coran éclaté et désorganisé. Elle trouvait l’Évangile sensualiste et flagorneur. Je trouve le Coran austère et autoritaire. Elle trouvait que l’Évangile ressemblait à une historiette pour enfants d’écoles. Je trouve que le Coran sonne comme le discours d’un vieillard en chaire. C’est en cela que le souvenir de Rahmah me détermine encore solidement ici. Grâce à la lecture patiente et au commentaire irrité de Rahmah sur l’Évangile ­—un commentaire ouvertement et sereinement biaisé et orienté par sa lecture antérieure du Coran, naturellement— je me suis rendu compte que ma propre lecture du Coran était justement… biaisée et orientée par ma lecture antérieure de l’Évangile! Les enfants du Jesus-freak-out se sont retrouvés, finalement et l’un dans l’autre, avec une façon bien au ras des mottes, et bas de gamme, et indigente intellectuellement de lire un texte sacré, sans trop s’en aviser. Ceci dit, pour ne rien arranger, mes fils n’ont jamais lu le moindre texte sacré (chrétien ou autre) et quand ils se sont mis le nez dans le Coran, ils ont très mal réagi. Ils ont trouvé cela autoritaire, abrupt, hostile, fendant, dogmatique. Donc les liseux d’Évangile (texte simplet et linéaire, je seconde pleinement le commentaire musulman sur ce point) AINSI QUE les athées de formation n’ayant subi le conditionnement d’aucun texte religieux particulier ont une caractéristique en commun. Ils sont très mal préparés pour la lecture du Coran et, mettez vous ça dans la tête une bonne fois pour toute: le premier contact avec le texte sacré des musulmans se passera très mal, pour un lecteur occidental. C’est fatal.

Les chrétiens brunâtres contemporains n’en ratent d’ailleurs pas une pour miser sur ce caractère hautement rébarbatif du Coran aux yeux de leurs ouailles à la noix. Aussi soucieux de leurs arguments de vente que les musulmans, en ces temps tristement résurgents, les suppôts du gentil Jésus nous bassinent souvent avec des développements à rallonge selon lesquels le Coran est un ouvrage fondamentalement belliqueux, courroucé, guerrier, conquérant, etc. On connaît la salade occidentale (bien mal placée pour parler) au sujet du christianisme, religion d’amour et de l’Islam, religion de guerre. Je demande aux chrétiens qui se lamentent du ton effectivement remonté et roide du Coran de relire et de méditer (par exemple — et ceci n’est qu’un tout petit exemple parmi bien d’autres) dans le Livre de Jérémie la section intitulée Introduction aux oracles contre les nations. Le ton virulent et le propos incendiaire sont là, l’un dans l’autre, passablement analogues à ceux du Coran. Et si le Coran est une longue jérémiade, souvenons-nous qu’il n’y a pas meilleure jérémiade que dans le texte sacré des héritiers du prophète Jérémie… tous testaments, ancien et nouveau, confondus. Souvenons nous de Jésus amenant le glaive et la bisbille dans les familles, des Actes des Apôtres tordeurs de bras de sectateurs, des Épîtres obscurantistes de saint Paul, de l’Apocalypse… et la barbe à la fin. Les textes sacrés, qui sont archaïques et vermoulus, incorporent leurs lots copieux de propos catastrophistes, tonitruants, virulents, courroucés et belliqueux et que celui dont l’ardoise est propre lance le premier pleurnichement bien intentionné…

Alors laissons là ces coups fourrés sectaires entre cultes fondamentalement similaires et allons à l’essentiel. Que fait le Coran, finalement? Que rapporte ce texte? Que nous dit-il? Oublions une seconde le mythe ex post de sa genèse (parole divine transmise au Saint Prophète par un ange, dans la langue de dieu, dictée, transcrite, consignée). Regardons simplement ce qui se passe, ce que nous avons sous les yeux, dans la traduction française ou anglaise de ce texte sacré que nous venons de nous décider à découvrir. Dans ce texte, dont le titre signifie lecture ou récitation, un orateur nous fait lire ou entendre une sourate, c’est-à-dire, en fait, un prêche, un sermon circonscrit autour du thème appelé par le titre de la sourate (il y a 114 sourates dans le Coran et elles sont disposées non pas en ordre chronologique ou thématique mais en ordre décroissant de longueur). Il faut vraiment lire le Coran comme on lirait une collection, un peu éparse, de sermons. Le sermonneur (qui est soit dieu, soit, le Saint Prophète, soit un imam ordinaire nous parlant de dieu et du Saint Prophète, cela varie au fil du texte) nous dit (et redit — faut pas craindre la redite quand on approche ce type d’ouvrage) de craindre dieu, de respecter ses prophètes, et il nous explique comment manifester adéquatement notre religiosité (y compris comment renoncer aux superstitions pré-islamiques, faire confiance à la miséricorde divine sans douter de son omniscience, prêcher le dieu unique aux incroyants) et comment organiser nos vies (y compris matrimonialement, juridiquement, pécuniairement mais aussi intellectuellement). Quand des exemples historico-légendaires sont invoqués, ils ne valent pas en soi (comme ce serait le cas, par exemple, dans une mythologie) mais ils servent exclusivement à appuyer l’argument mis en place dans le cadre du sermon en cours. Le Coran est un texte largement prescriptif, et indubitablement plus argumentatif que démonstratif.

La première difficulté de lecture de ce texte réside dans le fait que le Coran s’adresse à un auditoire savant, cultivé, très instruit même de tous les détails profonds de l’histoire sainte judéo-christiano-musulmane. Contrairement à l’Évangile, le Coran n’est pas un texte pour incultes. Ce n’est pas une biographie ou un compendium narratif ou explicatif. C’est un texte qui s’adresse à un auditoire non seulement solidement renseigné sur ce qu’il formule mais, en fait, déjà musulman. La Coran n’annonce pas, il partage et redistribue un corps de doctrine déjà largement disposé dans les esprits de ses lecteurs ou de son auditoire. C’est donc un texte fatalement et involontairement marqué au coin de l’implicite et de l’effet de connivence. Le Coran est très sereinement allusif. Il fait ses renvois en assumant que son auditoire les capte au vol et en décode le contenu, prosaïque ou allégorique. Il est erroné de croire que le Coran peut initier le lecteur ignorant de la culture musulmane. Dire à des occidentaux du tout venant lisez le Coran, en croyant qu’il instruit l’ignorant, c’est foncer vers un mur d’incompréhension et le choc sera fort abrupt. C’est en cela que, sans amertume aucune, ni ironie, ni irrespect, je dis que les sourates du Coran doivent être approchées comme un corpus de sermons. Si vous vous lancez dans la lecture disons, d’un recueil de sermons de Bossuet, vous serez confrontés à un intervenant oratoire original qui mobilise tout un fatras théologique convenu, postulé connu, et l’organise en fonction de la configuration originale de son intervention spécifique. Et alors, un conseil: apportez votre sac de biscuits documentaires. Bossuet, c’est ni un didacticien ni un vulgarisateur. Sur le Coran: même observation. Vite, bien vite, les renvois allusifs, éclatés, rhizomatiques, glosés et redits (souvent avec de significatives différences au fil des redites) que l’iman récitant le sermon de la sourate fait, en plus à un rythme de charge et dans un total désordre apparent… tout ça va vite nous faire perdre le fil.

L’autre difficulté de lecture majeure du Coran pour des occidentaux, c’est le ton. Autoritaire, lapidaire, cassant, percutant, menaçant, tonnant. Encore une fois: pensez aux prophètes de l’ancien testament quand ils pérorent. Vous retrouverez un ton fort similaire dans le Coran. Cela rappelle de bien mauvais souvenirs aux anticléricaux de ma génération et ça ne dit rien de bien engageant aux athées de formation de la génération de mes fils. On a donc là un dialogue mal engagé, s’il en fut. Pour des exemples limpides de cet état de fait, je vous renvoie aux quatre citations du Coran sur lesquelles repose mon propos descriptif dans le texte. Islam et incroyance. En vérité, je vous le dis: lire la sourate Çad (sourate 38), c’est littéralement un test de personnalité, pour un occidental. Prendre connaissance de cette sourate sans bouillir de rage n’est vraiment pas évident, surtout si, comme moi et mes fils, on ne croit ni à diable ni à dieu. Parce que soyons redondant mais limpide sur ce point: le Coran parle de dieu. Et pas un petit peu…

Alors pourquoi lire le Coran, s’il est si rébarbatif et nous casse les oreilles avec dieu? Oh, un petit instant, quand même… Pourquoi lire Spinoza, s’il est si rébarbatif et nous casse (lui aussi!) les oreilles avec dieu? Réponse: à cause de la rationalité. Pourquoi lire Hegel, s’il est si abstrus et nous casse les oreilles avec sa fadaise de l’Idée Absolue? Réponse: à cause de l’urgence de la dialectique. Si on se met à laisser de côté tout texte fondamental sous prétexte qu’il est rebutant à lire et nous casse les oreilles avec quelque chose, on va passer à côté de segments colossaux de la pensée universelle… car celle-ci est toujours datée et problématique parce que datée. Aime, aime pas, c’est comme ça. On ne s’informe pas que sur ce qui nous amuse, ou nous divertit, ou confirme nos croyances, nos espoirs et nos valeurs. Moi, je lis le Coran parce qu’une fois passé dieu, le ton pète-sec et les allusions théogoneuses absconses, j’y trouve des moments comme ceci:

 

N’imitez pas celle qui défaisait le fil de son fuseau
après l’avoir solidement tordu.
Ne considérez pas vos serments
comme un sujet d’intrigues entre vous,
en estimant que telle communauté
l’emportera sur telle autre.

(Le Coran, Sourate 16, Les abeilles. verset 92, traduction D. Masson)

 

Et via ceci, j’accède à la vraie raison pour laquelle je lis le Coran: les musulmans. Je lis le Coran à cause de mes compatriotes musulmans de partout. Ils sont avec moi et en moi dans ce vaste monde et ils sont un milliard cinq-cent millions à asseoir leur cadre de représentations intellectuelles et émotionnelles sur le fondement du Coran. Et moi, comme me le signale justement, fort opinément, la sagesse coranique ici, je ne crois pas que telle communauté l’emportera sur telle autre. Je crois que, planétairement comme localement, les communautés vont coexister. Et de coexister, elles vont échanger. Et d’échanger, elles vont faire l’effort de se comprendre et ce, même quand c’est bizarre, même quand c’est incongru, même quand c’est révoltant, même quand c’est enquiquinant, même quand ça tiraille. Je lis le Coran parce que les musulmans m’intéressent et que leur apport à la pensée universelle et à la sagesse des nations me fait réfléchir. Et je le fais en restant moi-même (je lis le Coran pour m’instruire, pas pour me convertir) et en ne cherchant pas non plus à les faire cesser d’être eux-mêmes (je parle du Coran en occidental, aux occidentaux, pas aux musulmans qui en savent bien plus long que moi sur la question).

Pour comprendre nos compatriotes musulmans, il faut éventuellement se décider à lire le Coran. Cela nous fait entrer dans les profondeurs les plus intimes de leur vision du monde, comme on entre dans la résidence étrange, bigarrée mais magnifique, d’un voisin incongru, dépaysant mais respecté. Ceci dit, ce que je vous dis ici c’est que le Coran, ça se lit pas comme un roman. Accrochez-vous.

.
.
.

Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam et nous, les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

.
.
.

Paru aussi ans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in L'Islam et nous, Monde, Multiculturalisme contemporain, Philosophie, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , | 21 Comments »

Tabrizi, Roumi et les derviches tourneurs

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2017

derviches tourneurs

Le petit morceau d’hagiographie musulmane que je veux partager avec vous aujourd’hui se déploie dans l’immense champ culturel et artistique du soufisme. Il concerne au départ deux mystiques musulmans d’origine perse ayant circulé en Iran (Perse), en Anatolie (Turquie) et en Syrie. Nous sommes au treizième siècle, en Asie Centrale, un territoire immense, carrefour d’influences philosophiques déjà solidement islamisé, culturellement diversifié et vivant dans le danger permanent des brutales invasions mongoles.

Tabrizi (de son vrai nom Shams ed Dîn Tabrîzî, date de naissance inconnue, mort en 1248) est un modeste mais intransigeant derviche. C’est un ascète perse, mystique d’Allah, ayant fait vœux de pauvreté, une sorte de Jérémie musulman tonitruant, se réclamant d’une vérité plus profonde, plus dépouillée et plus radicale que celle des hommes d’institutions. Ce jour là, il arrive à pied en la ville de Konya (Turquie), venant d’Iran. Il rencontre éventuellement Roumi (de son vrai nom Djalāl ad-Dīn Muḥammad Rūmī, 1207-1273), poète, musicien, juriste coranique, savant et intellectuel de bonne famille, ayant pignon sur rue dans la ville (son surnom de Roumi signifie «le Romain» c’est-à-dire l’Anatolien, le Byzantin). Roumi est aujourd’hui considéré comme rien de moins que le Dante, le Cervantès ou le Shakespeare de l’Asie Centrale Persique (celle-ci ne se restreignant pas à l’Iran contemporain). Sa poésie et ses traités de philosophie sont traduits dans de nombreuses langues et exercent, encore à l’époque moderne, une influence culturelle considérable en Asie Centrale, au Moyen-Orient et dans le monde.

Et, donc, moment crucial, en ce jour ordinaire de l’hiver 1244, c’est le choc des visions du monde entre Roumi et Tabrizi, ces deux hommes de dieu si disparates. Roumi est subjugué par la force sobre et essentielle de la pensée de Tabrizi. Tabrizi pressent que ce savant trentenaire qui sent un peu la lampe peut quand même croître, se dépasser, se transcender, se pourfendre et éclore au mysticisme vrai et à la folie du sage. Roumi et Tabrizi vivront quatre années ensemble, dans l’harmonie la plus profonde. Ils étudieront et communiqueront, Tabrizi ayant le statut de cheikh ou maître, Roumi ayant le statut de derviche ou disciple.

Roumi, en sa qualité de notable et de maître d’étude est entouré, depuis déjà un petit moment, d’une camarilla de disciples qui rapidement prendra ombrage de la relation profonde entre ces deux mystiques en altière harmonie que sont, envers et contre tous, Tabrizi et Roumi. Les jeunes notables turcs de l’entourage de Roumi se demandent ce qu’il peut bien fricoter avec cet espèce de Raspoutine perse malodorant, si vous me passez l’anachronisme un peu vif. Une tension insidieuse s’installe. Mais comme Roumi n’est pas exactement un chef de confrérie, il n’a de comptes à rendre à personne sur ses agissements et ses amitiés. Il ignore donc la grogne implicite des hommes, tout à sa communion avec son cheikh et son dieu. Un jour, Tabrizi quitte Konya pour Damas (Syrie), où il doit se rendre temporairement. Il disparaît alors pour toujours. On est quasiment certains qu’il a fait l’objet, à Damas ou ailleurs, de ce que les vieux québécois appellent un capotage. En un mot, il s’est très vraisemblablement fait descendre par un petit escadron des disciples de Roumi, parmi lesquels, possiblement, se trouverait le fils de ce dernier, Baha al-Din Muhammad-i Walad, le futur fondateur de l’Ordre Mevlevi.

Roumi est inconsolable. Il nolise une caravane. Il remue ciel et terre. Il cherche son maître dans toutes l’Asie Centrale et le Moyen-Orient, en vain. Et c’est ici que la plus belle portion de cette légende hagiographique se scinde en deux tranches de pastèque antinomiques, mais aussi touchantes l’une que l’autre. Une version veut que Roumi, sentant finalement monter en lui le deuil fatal et inévitable de Tabrizi, se soit éventuellement vêtu d’une longue robe blanche (couleur du deuil) et se soit mis à tournoyer rageusement sur de la musique funéraire, en un cérémonial complexe, intense et soigneusement préparé, dans un sanctuaire soufi spécifique. L’autre pan de la légende voit, au contraire, Roumi, au cours de sa quête de Tabrizi, se laisser graduellement pénétrer de la joie ordinaire de la ville et, un jour, sous les chants de Allah est le seul dieu! des tresseurs d’or de la place d’un marché quelconque, il se serait mis, tout pimpant, tout spontané, tout regaillardi, à tournoyer sous le soleil, dans ses grands vêtements de notable. Qu’on retienne une version ou l’autre de la légende, ce qui compte c’est que le derviche est devenu, dans la plus concrète et la plus matérielle des dynamiques émotives face au souvenir tendre de son cheikh disparu, un derviche tourneur.

Que ce soit dans le deuil ou dans la joie, donc, l’hagiographie de l’Ordre soufiste des Mevlevi, rapporte que graduellement Roumi a renoncé à chercher son maître perdu Tabrizi en concluant que finalement ce qu’il cherche est tout simplement en repos au fond de lui et que c’est depuis lui-même qu’il se doit d’activer cette force. Il invente donc, la Samā‘, cérémonial mystique de poésie, de musique et de danse, incorporant des instruments de musique comme le ney (qui aurait été l’instrument de musique favori de Roumi) et surtout cette merveilleuse danse giratoire qui deviendra un des traits fondamentaux de la dynamique mystique et physique des derviches.

On sait bien que ces légendes à base d’invention d’une coutume ou d’une pratique vernaculaire ancienne par un héro spécifique ne font pas le poids historiquement et, de fait, il est possible de retracer des éléments musicaux, chorégraphiques et même philosophiques pré-islamiques dans l’héritage cultuel et culturel des derviches tourneurs. Plusieurs des explications qu’on propose de leur cérémonial chorégraphique sont très possiblement ex post, elles aussi. Ce qui compte, par contre, c’est qu’on est ici en face d’un objet ethnoculturel multi-centenaire, hautement représentatif, visuellement et sonorement magnifique, et faisant partie, en toute légitimité tranquille, du Patrimoine Culturel Immatériel de l’Humanité (selon la percutante formulation de l’UNESCO).

En 1925, lors du passage révolutionnaire au pouvoir laïc, la République de Turquie a dissous les confréries soufies implantées de longue date sur son territoire, dont celle des derviches tourneurs. L’étroite association de cette dernière avec les arcanes du pouvoir ottoman prit alors fin. Les représentants de l’Islam officiel dans le reste de monde musulman ne protestèrent pas trop devant cette disparition, car, de fait, la fort curieuse dynamique mystique des derviches tourneurs reste une innovation un peu hors-normes (pour ne pas dire suspecte de dérive idolâtre) aux yeux de l’Islam traditionnel. En 1950, le gouvernement turc autorise le retour des derviches tourneurs, déférence obligée envers leur non négligeable implantation populaire, mais ils opèrent aujourd’hui plutôt comme entité ethnoculturelle et ambassadeurs artistiques de bonnes relations internationales. Les derviches tourneurs font de nos jours, dans le monde, des spectacles très prisés pour leur beauté artistique et/ou leur intensité mystique.

La symbolique cérémoniale, par delà les disparités d’interprétations la concernant, détient un certain nombre d’éléments conventionnels stables. Si on observe attentivement les derviches tourneurs à l’action, (voir illustration), on remarque qu’ils ont une paume tournée vers le ciel et une autre tournée vers la terre. Leur giration serait en effet une vis sans fin établissant un raccord dynamique entre le plan terrestre et le plan céleste (il s’agit de vriller la force d’Allah en direction du monde, par la danse giratoire). Le spectacle est empreint de gravité. Le visage des danseurs est d’abord triste, en souvenir endeuillé de la douleur profonde vécue par Roumi lors de la disparition de Tabrizi, puis graduellement, il devient grave et serein, à mesure que la giration établit sa dynamique de transe. Le spectateur occidental d’une cérémonie de derviches tourneurs doit garder un peu son sérieux, surtout au début. C’est que, les derviches devant montrer très explicitement une déférence absolue envers leur cheikh, ils se lancent dans toutes sortes de salamalecs dont l’ostentation peut paraître initialement un petit peu ridicule. Mais ce premier choc passé, quand on se laisse imprégner par la musique et l’incroyable beauté visuelle de ces danses giratoires, on découvre qu’on se sent finalement en harmonie avec la paix et la dextérité déployées par ces remarquables artistes, mi-mystiques songés, mi-danseurs folkloriques de haut calibre.

On peut bien le dire, quoique la religion soit une institution fondamentalement humaine, il y a des moments culturels (musique grégorienne, danse shinto, cérémonie de derviches tourneurs), où ça ne peut pas faire mal, physiquement ou moralement, de se laisser un petit peu étourdir par l’opium du peuple.

dervishe-saluting

.
.
.

Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

.
.
.

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Culture vernaculaire, L'Islam et nous, Monde, Multiculturalisme contemporain, Musique | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , | 24 Comments »

Une fois pour toute: le voile n’est pas un signe religieux

Posted by Ysengrimus sur 21 octobre 2016

Bas relief représentant l’Arche d’Alliance (surmontée de la menorah) portée fièrement par le Peuple Juif comme signe de son entente éternelle avec le dieu unique

Bas relief représentant l’Arche d’Alliance (surmontée de la menorah) portée fièrement par le Peuple Juif comme signe de son entente éternelle avec le dieu unique

.

Le critère le plus indiscutable pour discerner un signe religieux c’est le critère philologique, c’est-à-dire le critère des textes. Si un objet est explicitement décrit comme signe religieux dans le texte sacré de la religion auquel il se rapporte, c’est incontestablement un signe religieux. Exemple. Prenons une minute pour nous imprégner de la très méticuleuse description prescriptive suivante. Nous sommes dans le cadre du judaïsme et c’est dieu qui donne ses consignes aux fondateurs de son alliance:

Tu feras un candélabre d’or pur; le candélabre, sa base et son fût seront repoussés; ses calices, boutons et fleurs, feront corps avec lui. Six branches s’en détacheront sur les côtés: trois branches du candélabre d’un côté, trois branches du candélabre de l’autre côté. La première branche portera trois calices en forme de fleur d’amandier, avec bouton et fleur; la deuxième branche portera aussi trois calices en forme de fleur d’amandier, avec bouton et fleur; il en sera ainsi pour les six branches partant du candélabre. Le candélabre lui-même portera quatre calices en forme de fleur d’amandier, avec bouton et fleur: un bouton sous les deux premières branches partant du candélabre, un bouton sous les deux branches suivantes, et un bouton sous les deux dernières branches — donc aux six branches se détachant du candélabre. Les boutons et les branches feront corps avec le candélabre et le tout sera fait d’un bloc d’or pur repoussé. Puis tu feras ses sept lampes. On montera les lampes de telle sorte qu’elles éclairent en avant de lui. Ses mouchettes et ses cendriers seront d’or pur. Tu le feras, avec tous ses accessoires, d’un talent d’or pur. Regarde et exécute selon le modèle qui t’est montré sur la montagne.

(L’Exode, 25 —31-40, second livre du Pentateuque, dans La Bible de Jérusalem)

C’est la menorah et une description aussi méticuleuse et tataouine issue directement du texte sacré fait qu’il est parfaitement impossible de contester que la menorah soit un signe religieux. Tel est le critère philologique. Ceci dit, le critère philologique doit être complété d’autres critères, plus historiographiques, si on peut dire. Pour dégager l’ensemble des signes religieux explicites, le critère des textes est très important tout en n’étant pas le seul à opérer. Il y a aussi celui de la pratique sémiologique élémentaire reposant sur une tradition culturellement reçue dans le cadre de l’historiographie réelle ou mythologisée des grandes religions. L’Hexagramme (étoile de David) se généralise comme symbole visuel du judaïsme seulement au dix-septième siècle et son origine remonte aux amulettes juives du Moyen-âge. La Croix a nettement une origine pré-chrétienne mais se répand comme symbole chrétien depuis le deuxième siècle après Jésus-Christ (le signe de ralliement initial des chrétiens était le poisson) et ladite Croix (inséparable de son vis-à-vis plus iconique, le crucifix) est aujourd’hui inévitablement perçue comme une représentation stylisée du gibet romain sur lequel le fondateur de ce culte fut supplicié. Le Croissant islamique (souvent accompagné d’une ou de quelques étoiles) trouve ses origines dans des cultes lunaires pré-islamiques absorbés dans le syncrétisme musulman. Le fait qu’on corrèle le calendrier lunaire au Ramadan est une explication ex-post, un peu comme quand on dit que les sept branches de la menorah symbolisent les sept tribus israélites. Mais surtout, quoi qu’il en soit des fluctuations interprétatives sur l’origine historique effective de ces trois symboles, c’est leur caractère de signal de ralliement imparable qui les démarque et les place incontestablement dans la sphère d’une sémiologie non-laïque. Attention, premier petit jeu du jour: cherchez la synagogue, cherchez l’église, cherchez la mosquée. Nous avons essayé de vous brouiller la vue ici en choisissant des trésors architecturaux sciemment orientaux, tout ballonnés, donc, de beaux dômes oblongs aux couleurs claires, pour éviter que, involontairement ethnocentristes comme nous le sommes toujours un peu, vous invoquez des critères culturel afférents.

une-synagogue

eglise-copte

minaret-et-mosque

Imparablement, vous gagnez à tous les coups. La première de ces bâtisses, c’est la synagoque, la seconde, c’est l’église, la troisième, c’est la mosquée. Pas de danger de se tromper, où que vous voyagiez de par le vaste monde. Le signe de ralliement se trouve au bout des tours et/ou sur les façades. Et si c’est si parfaitement imparable, c’est parce que, contrairement au dôme oblong de couleur claire qui, lui, est un objet culturel architectural sans sémiologie particulière et parfaitement non-exclusif à une religion, un peuple ou une contrée, l’Hexagramme, la Croix, et le Croissant, eux, sont des signes religieux. Et ce, redisons-le: imparablement.

Maintenant, eh bien, passons au voile. Première constatation: il n’y a AUCUNE mention prescriptive de voile, de foulard, de hidjab, de tchador, de niqab ou de burqa dans le Coran. Aucune. Les seuls «voiles» mentionnés dans ce texte sacré sont des toiles tendues dans un local pour séparer l’espace alloué aux femmes de l’espace alloué aux hommes (selon une pratique d’ailleurs amplement pré-islamique) ou encore des attributs vestimentaires des femmes mentionnés narrativement comme on mentionne les objets ordinaires que l’on manipule ou qui nous entourent. Rien de plus. Contrairement, par exemple, à la menorah (dont on retrouve la description prescriptive susmentionnée dans le Pentateuque, lui-même un texte sacré hébraïque), le voile ne nous donne à lire aucune formulation dans le texte religieux fondateur qui se proposerait de le décrire, de le promouvoir ou de lui assigner des fonctions pratiques ou symboliques dans le culte islamique. Cela le disqualifie déjà fortement comme signe religieux.

Mais puisque, dans l’ambiance actuelle, il faut en rajouter une bonne couche pour bien compléter le tableau démonstratif, on devra patiemment œuvrer à faire observer que ce vêtement n’a aucune valeur distinctive imparable (insistons: la menorah, l’Hexagramme, la Croix, et le Croissant sont des signes religieux intégralement imparables). Alors maintenant, du haut de notre belle stature occidentale, on va regarder cela de plus près. On va jouer au second petit jeu du jour: cherchez la musulmane voilée. Des quatre femmes voilées qui vous sont présentées ici, pouvez vous distinguer imparablement l’unique musulmane. Attention googler n’est pas jouer.

Femme-copte

femme-hindoue

femme-musulmane

A Lebanese woman carries a statue of the

La première femme est une copte d’Égypte (chrétienne donc) lisant son petit missel, la seconde est une indienne de religion hindoue, la troisième c’est notre musulmane, la quatrième est une maronite libanaise (chrétienne aussi, donc). Éloquent, vous admettrez. Il est patent que, toutes religions confondues, un grand nombre de femmes orientales et moyen-orientales porte des voiles. Ce n’est pas un signe religieux mais un signe culturel. C’est comme les dômes architecturaux, dans l’exemple précédent… sans plus. D’ailleurs, si vous êtes parvenus à distinguer la musulmane parmi ces quatre femmes, il est quasi certain que des critères autres que les critères religieux vous auront subrepticement guidés (critères ethniques ou vestimentaires. Ou alors des particularités du décors. Allons, admettez-le!). Il n’y a pas de symboles religieux vestimentaires sur ces photos. Point barre. Ces femmes modernes sont sans cornette, sans poignard sikh et sans collet romain. Ce sont des citoyennes ordinaires du monde. Leur tenue est intégralement laïque. Ne pas l’admettre est un acte d’exclusion ethnocentriste, rien de plus. Bon, les tataouineux et autres casuistes me la joueront peut-être à l’histoire du temps d’avant le grand nivellement mondialiste, et exigeront que l’on compulse de la documentation plus ancienne. Des photos de femmes voilées d’autrefois, peut-être, comme celles-ci:

Archive1-femme-ortho

Archive2-femme-copte

Manque de bol pour nos cyber-croisés de service, ces deux femmes voilées de jadis sont des chrétiennes. La première est une orthodoxe arménienne et la seconde, une copte égyptienne d’Alexandrie, celle-ci démontrant magistralement, d’autre part, que le voile intégral lui non plus ne fut pas une exclusivité musulmane. Contribue à la même démonstration, du reste, avec une touche plus actuelle et moderne, la demoiselle suivante se voilant majestueusement le visage:

femme-bengali-hindoue-tenant-voile-devant-le-visage

tout en étant de plain pied une indienne bengalie de religion hindoue. Ce n’est donc certainement pas le Prophète de l’Islam qui la pousse à agir comme ça, n’est-ce pas… ni aucun diktat issu de la morale du bien pesant programme monothéiste (attendu qu’elle est polythéiste). Cessons de flagosser et admettons une bonne fois qu’on a plus ici un geste procédant d’une sorte de pudeur ou de discrétion universelle nous rappelant qu’il est toujours bien délicat de dicter aux gens ce qu’ils doivent faire ou ne pas faire avec ce qui procède de la plus intime des libertés individuelles corporelles: leurs vêtements.

Alors CQFD. Foutons la paix une bonne fois aux femmes voilées et instaurons une vraie laïcité, notamment en jetant les écoles confessionnelles à terre pour vrai, sans s’en prendre comme toujours aux plus vulnérables de nos compatriotes. Et, puisqu’il faut continuer d’élever notre conscience multiculturelle, souffrons un petit rappel des critères que j’ai appliqué ici, explicitement ou implicitement, pour clairement distinguer les signes religieux des signes strictement culturels.

A) le critère philologique: L’objet est explicitement décrit, préférablement de façon prescriptive, comme signe religieux dans un des grands textes sacrés. C’est alors imparablement un signe religieux (exemple: la menorah ou l’Arche d’Alliance, toutes deux décrites très explicitement dans le Pentateuque).

B) le critère du signal infaillible: sans avoir été nécessairement décrit dans le texte sacré d’origine de la religion à laquelle il se rapporte, l’objet est reçu culturellement comme signe historique explicite d’une religion (notamment comme signal, pour fins d’identification ou de ralliement) et l’indique imparablement (exemples: l’Hexagramme, la Croix, le Croissant et, pour le code vestimentaire: le collet romain, le poignard sikh ou la kippa).

C) le critère de la non-exclusivité culturelle: Quand l’objet n’est pas décrit dans un texte sacré et ne fait pas l’objet d’une exclusivité sémiologique imparable acquise historiographiquement, ce n’est pas un signe religieux mais un signe (ou même un simple objet) culturel. C’est le cas, par exemple, des jolis dômes dodus aux couleurs claires des bâtisses orientales de toutes allégeances, des barbes (qui, Karl Marx et ZZ Top en témoignent, ne sont pas exclusives au Christ, à Moïse ou à Abou Bakr As-Siddiq) et des tenues magnifiques de mes compatriotes voilées qui, je le redis sans faillir, feront toujours l’objet de mon indéfectible solidarité rationnelle et fraternelle.

.
.
.

Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

.
.
.

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, L'Islam et nous, Monde, Multiculturalisme contemporain, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 50 Comments »

Grandeurs et limites du principe syncrétique en Indonésie

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2016

Indonesie

Le plus grand pays musulman au monde c’est l’Indonésie, 240 millions d’habitants répartis dans un immense archipel de 13,000 îles au gouvernement cependant très unifié et centralisé (capitale: Jakarta). Les grandeurs et les limites du syncrétisme religieux indonésien se formulent comme suit, si on les résume. T’as pas le droit d’être officiellement athée là-bas. Tu dois avoir une religion d’affiliation (que tu choisis par contre librement. Il n’y a pas de religion d’état). Et pas seulement ça, tu dois explicitement déclarer une religion sur ta fiche d’identité obligatoire. Et, aux vues de la loi indonésienne, il y a que six religions reconnues. Tu dois donc choisir une de celles-ci aux fins de ton identification à l’état civil. Les choix sont les suivants (les pourcentages ont été arrondis) :

Islam (87% de la population)
Protestantisme (7% de la population)
Catholicisme (3% de la population)
Hindouisme (2% de la population)
Bouddhisme (0.75% de la population)
Confucianisme (0.05% de la population)
Résidu non déclaré (0.2% de la population)

Carrefour de commerce maritime fort ancien, le très vaste territoire qui constitue aujourd’hui l’Indonésie a d’abord produit son lot de religions contemplatives vernaculaires locales dont la prégnance se perpétue en partie jusqu’à nos jours, dans certaines îles, notamment à Java. Ces cultes n’ont aucun statut officiel ou légal mais ils forment le fond éclectique ondoyant et mouvant sur lequel se configurera graduellement la culture de tolérance confessionnelle de l’archipel. Pour tout envahisseur ou «découvreur», c’était une nouvelle île, un nouveau culte, un nouveau lot de fétiches, une nouvelle aventure interactionnelle.

La première grande religion historique à pénétrer en Indonésie fut l’Hindouisme (aujourd’hui 2% de la population). Les premières traces de cette religion datent des années 400 à 500 de notre ère. Corps de croyances polythéistes élitaire, circonscrit, peu implanté, elle articula le système de représentations des dirigeants de certains royaumes insulaires. On la retrouve aujourd’hui surtout à Bali et un petit peu à Java. Vers 600, le Bouddhisme (aujourd’hui (0.75% de la population) fait son apparition, relayé par des moines indiens ou chinois. Il ne s’implantera pas en profondeur, lui non plus.

Pour l’Islam on peut citer trois dates jalons. La plus vieille stèle musulmane connue date de 1082 (à Lehran, à l’est de Java). Le navigateur Marco Polo fait escale dans le nord de Sumatra en 1292 et constate que le roitelet local est musulman. En 1770, le dernier prince Hindou de Blambangan (sur la pointe orientale de l’île de Java) se convertit à l’Islam. Ces trois dates indicatives s’associent au fait que toutes les traces archéologiques et ethnologiques connues attestent une pénétration lente, feutrée et graduelle de l’Islam dans l’immense archipel et ce, sur 700 ans environ. Rien de fulgurant, d’abrupt ou de spectaculaire mais plus d’un demi-millénaire pour s’installer et s’imprégner en profondeur. Et surtout, capital, c’est le premier des trois monothéismes classiques à se positionner dans L’Asie du Sud-Est insulaire. Pour cet immense groupe humain diversifié, le passage au monothéisme, toujours hautement sensible intellectuellement, fut islamique, point barre. Le très ancien port malais de Malacca, situé dans un détroit géographiquement crucial, au nord de l’île de Sumatra et au sud de la Malaisie, est un passage obligé du commerce venu d’Arabie, de Perse, d’Inde (notamment vers la Chine). Les activités de commerce portuaires sont choses subtiles et spécifiques et les musulmans sont des signeux de contrats patentés et méthodiques. Toute une culture commerciale accompagne leur vision du monde et l’Indonésie s’en imprégnera tout doucement, sans assimilation linguistique cependant, les initiateurs musulmans parlant déjà, de fait, des langues diverses. Il est net que l’essor indonésien de l’Islam s’associe intimement au commerce maritime, à l’import-export et à l’organisation marchande des villes portuaires. Les musulmans qui implantent leur doctrine en Indonésie sont principalement des sunnites soufistes (arabes ou, surtout, indiens) dont la vision sapientale, contemplative et imbue de moralité pratique est fort compatible avec les cultes locaux. Une deuxième étape du fameux syncrétisme indonésien se met donc alors subtilement en marche. Après l’éclectisme tranquille, c’est la lente unification sans heurts.

Les premières poussées colonialistes occidentales sur l’Indonésie viendront des Portugais catholiques qui prennent Malacca en 1511 (3% de la population de l’Indonésie est encore catholique). Sans surprise, de par une culture de résistance vernaculaire assez courante face à ce nouveau type d’invasion, c’est l’Islam comme facteur identitaire beaucoup plus anciennement implanté qui va se trouver avantagé par les premières offensives occidentales. Les Portugais ne l’auront pas facile avec les chefs locaux indonésiens. Un autre moment syncrétique crucial va se disposer avec les occupants coloniaux hollandais. De 1602 à 1945, les Pays-Bas vont mettre en place les Indes Orientales Néerlandaises ou Insulinde. En 1641, ils prennent Malacca aux Portugais et stabilisent, pour près de 340 ans, leur puissant dispositif colonial, configurant de fait solidement la future identité nationale de cet immense espace maritime pas tout de suite évident. Les Hollandais sont protestants (aujourd’hui 7% de la population de l’Indonésie l’est encore) mais ce ne sont pas des sectateurs. Au contraire, leur capitale, Amsterdam, patrie de Spinoza, est une des places religieuses les plus tolérantes d’Europe. Les Hollandais sont des gars de comptoirs commerciaux. Ce sont des extorqueurs fermes et méthodiques mais ethno-culturellement translucides. Ce qui compte pour eux, c’est de tenir les cruciales îles aux épices et les routes commerciales maritimes sensibles vers l’Asie profonde et notamment vers le Japon (qu’ils contrôleront commercialement pendant 120 ans, sans s’y implanter culturellement, encore une fois). Les Hollandais, l’impact démographique de leur nation ou de leur langue, le préchi-précha, le sectarisme, c’est pas leur truc. Ils sont les champions des échanges commerciaux avec les peuples plus articulés d’Asie, qui résistent sourdement à l’assimilation coloniale classique (comme en Indonésie), ou la rejettent sèchement (comme au Japon). Ce sont les premiers grands affairistes occidentaux quasi-invisibles de l’histoire moderne. La culture de tolérance religieuse des néerlandais va insidieusement compléter le tableau syncrétique indonésien et durablement influencer, sans tambour ni trompette, l’intendance de l’Islam local pour en faire un des plus spécifiquement tolérants et «multiculturels» du monde.

Après 1945 (défaite de l’envahisseur japonais en Indonésie), la dictature de Suharto va graduellement se déployer, décoloniser l’archipel, sortir les Hollandais, et s’installer comme premier grand nationalisme indonésien. Dictateur adulé mais brutal, Suharto, en place officiellement de 1967 à 1998, est musulman certes (de la même façon que Pinochet est catholique, si vous voyez ce que je veux dire) mais là s’arrête son ardeur doctrinale. Ce n’est ni un intégriste, ni un islamiste, ni un théocrate. Il est bien trop occupé à militariser la société civile, servir les grands conglomérats compradore américains et casser du communiste menu pour s’occuper de religion. En ce temps là, en Indonésie, la mairie est un lieu de rigidité doctrinaire et constabulaire, la mosquée est un lieu de souplesse intellectuelle et de combines feutrées. La riche tradition syncrétique et tolérante des multi-insulaires indonésiens s’accommode mal de militarisme et d’autoritarisme. Ces gens sont pauvres, exploités. Ils travaillent dur, gagnent leur vie modestement et ne se comportent pas comme des sectateurs. C’est Suharto, sourcilleux face aux éventualités de mise en place de diasporas commerçantes non-nationales (notamment de souche chinoise) dans ses villes portuaires, qui va instaurer la fiche d’identité obligatoire incorporant les religions à cocher. Son administration autoritaire le fera tout prosaïquement, y voyant un indicateur démographique stable, parlant, et commode à gérer, sans plus. Peu ouverte aux variations et fluctuations historiques, cette fiche n’inclura notamment pas le confucianisme, ce qui fait que maints chinois desdites villes portuaires vont devoir, un temps, se déclarer «bouddhistes» pour ne pas faire de vagues involontaires face au court corpus des choix religieux obligatoires d’état. Cette habitude de recensement un peu boiteuse finira par s’installer et survivra au régime Suharto.

Dans l’Indonésie hautement urbanisée d’aujourd’hui, tout comme dans ses nombreuses régions et sous-régions restées sauvages et naturelles, l’Islam se modernise et mobilise toute cette tradition de représentations syncrétiques implicites typiquement indonésienne qui fait, entre autres, que la charia, malgré quelques tentatives après la décolonisation, ne fut jamais retenue comme formule juridique ou gouvernementale. La déréliction chemine aussi, compagne sereine de toutes modernités, sans faire de bruit, comme à son habitude. Il faut faire observer que les «attentats islamistes» contre des intérêts touristiques compradore à Bali en 2002 (ayant tué 202 personnes, principalement des touristes australiens – L’ambassade d’Australie fit aussi l’objet d’un attentat — ceci NB) font un peu tache ici. D’aucun ont voulu y voir le pétard mouillé d’une internationale islamiste mal implantée localement et peu enracinée dans l’hinterland des musulmans indonésiens. On verra ce que l’avenir de la ci-devant Jemaah Islamiyah indonésienne (fondée en 1993 par un marchand de batik javanais de souche yéménite) nous dira mais, personnellement, j’ai tendance à fortement seconder cette hypothèse d’un terrorisme islamiste mais non musulman et pas vraiment trop indonésien non plus… sauf, quand même, dans sa touche assez nettement anti-australienne (plus nationaliste qu’islamiste, donc), bien plus indicative, elle, d’enjeux géopolitiques locaux que nos médias d’intox veulent bien nous le laisser croire. C’est à suivre.

L’intégrisme, comme la tolérance religieuse, sont affaires historiques, économiques et socio-politiques bien longtemps avant d’être des affaires religieuses (ou «théologiques», ayoye). Encore grippé par le souvenir d’un dispositif politique autoritaire un peu toc, chamarrant ses législations civiles, le syncrétisme religieux indonésien, de fait dense, ancien, original, historiquement configuré, n’en reste pas moins souple et sans acuité conflictuelle effective. Non, l’Islamie ne porte pas ici la burqa odieuse que l’intoxidentale propagandiste lui colle malhonnêtement à la peau partout ailleurs. Méditons et observons ce qui se joue et s’annonce, là-bas, dans les îles du plus grand pays musulman au monde.

Jakarta (capitale de l’Indonésie)

Jakarta (capitale de l’Indonésie)

.
.
.

Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

.
.
.

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Culture vernaculaire, L'Islam et nous, Monde, Multiculturalisme contemporain, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 15 Comments »