Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Mon pastiche de LA BELLE

Posted by Ysengrimus sur 21 septembre 2018

Belle
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LETTRE D’ACCEPTATION DE LA BELLE

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Cher monsieur Sinclair,

Il était une fois, une jeune fille d’une grande gentillesse qui s’appelait Belle. Un jour, elle fut prisonnière dans un grand château où un épouvantable monstre régnait. Elle en était terrifiée, mais lorsqu’elle apprit à le connaître, elle se rendit compte qu’il était d’une immense bonté. Et elle en tomba amoureuse. Cette jeune personne, monsieur, c’est moi. Je suis tombée, par le plus grand des hasards, sur votre annonce pour DIALOGUS et j’aimerais beaucoup participer à votre grand projet. Quel plaisir ce serait pour moi d’expliquer aux gens ce qu’est la vraie beauté en dépit des apparences qui souvent sont trompeuses! La magie qu’il y a dans mon amour pour la Bête doit être comprise. Car sous son aspect hideux se cache un cœur d’or, rempli de gentillesse, d’affection et d’amour.

J’attends votre réponse avec hâte.

Bien à vous,

Belle

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1- QUE RESSENTEZ-VOUS?

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Bonjour «La Belle»,

J’ai lu votre belle lettre d’acceptation et je dois dire qu’elle est belle. J’ai aimé votre belle peur, votre belle envie, votre belle folie et votre belle expression. Vous avez réveillé en moi de belles images en noir et blanc, des images de souffle et de passion. Je voudrais tout de même savoir si au fond de vous avec cet acte de sacrifice pour votre père en allant vivre dans ce château, vous ne saviez pas déjà que tout allait se dérouler pour le mieux. Mais aussi lorsque vous êtes sur ce cheval, que ressentez-vous?

Ma B. Tef

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Ma chère Tef,

Je vous remercie énormément pour votre belle lettre. Je suis très heureuse que vous ayez aimé ma lettre d’acceptation. Je ne sais pas pourquoi, mais j’avais beaucoup d’inspiration ce jour là. Pour répondre à votre question, non je ne savais pas quelle vie m’attendait au château. Comment pouvais-je deviner que sous ses aspects si hideux, le maître de ce château pouvait être si gentil et capable d’une telle bonté. Il est certain que je n’imaginais pas sous ce jour celui qui avait la force de faire prisonnier de son domaine un vieil homme malade!

Alors si j’ai fait ce sacrifice, c’est vraiment par amour pour mon père. Je le faisais avec joie pour lui prouver la tendresse que j’avais pour lui. Bien sûr, après le départ de mon père, quand je me suis rendue compte de tout les efforts que la Bête faisait pour m’être agréable, ma crainte a vite diminué.

Pour ce qui est de ce cheval, de quoi parlez-vous donc? De celui que j’ai inévitablement utilisé pour me rendre au château? Si telle est votre question, j’ai eu terriblement peur durant ce trajet. J’ai pensé plusieurs fois faire demi-tour, mais dès que je regardais mon père, je me souvenais que je le faisais pour lui et cela renforçait ma détermination de prendre sa place comme prisonnière. Je ne regrette absolument rien de ce fatal moment.

Bien à vous,

Belle

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2- TA VIE

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Bonjour Belle.

Je voudrais que tu me racontes ta vie si tu le veux bien.

Merci.

Cocab

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Il était une fois un marchand, qui était extrêmement riche. Il avait six enfants, trois garçons et trois filles; et comme ce marchand était un homme d’esprit, il n’épargna rien pour l’éducation de ses enfants, et leur donna toutes sortes de maîtres. Ses filles étaient très belles; mais la cadette surtout se faisait admirer, et on ne l’appelait, quand elle était petite, que la belle enfant; en sorte que le nom lui resta: ce qui donna beaucoup de jalousie à ses sœurs. Cette cadette, qui était plus belle que ses sœurs, était aussi meilleure qu’elles. Les deux aînées avaient beaucoup d’orgueil, parce qu’elles étaient riches; elles faisaient les dames, et ne voulaient pas recevoir les visites des autres filles de marchands; il leur fallait des gens de qualité pour leur compagnie. Elles allaient tous les jours au bal, à la comédie, à la promenade, et se moquaient de leur cadette, qui employait la plus grande partie de son temps à lire de bons livres. Comme on savait que ces filles étaient fort riches, plusieurs gros marchands les demandèrent en mariage; mais les deux aînées répondirent qu’elles ne se marieraient jamais, à moins qu’elles ne trouvassent un duc, ou tout au moins, un comte. La Belle, (car je vous ai dit que c’était le nom de la plus jeune), la Belle, dis-je, remercia bien honnêtement ceux qui voulaient l’épouser, mais elle leur dit qu’elle était trop jeune, et qu’elle souhaitait tenir compagnie à son père, pendant quelques années. Tout d’un coup, le marchand perdit son bien, et il ne lui resta qu’une petite maison de campagne, bien loin de la ville. Il dit en pleurant à ses enfants, qu’il fallait aller demeurer dans cette maison, et qu’en travaillant comme des paysans, ils y pourraient vivre. Ses deux filles aînées répondirent qu’elles ne voulaient pas quitter la ville, et qu’elles avaient plusieurs amants, qui seraient trop heureux de les épouser, quoiqu’elles n’eussent plus de fortune; les bonnes demoiselles se trompaient: leurs amants ne voulurent plus les regarder, quand elles furent pauvres. Comme personne ne les aimait, à cause de leur fierté, on disait: «elles ne méritent pas qu’on les plaigne; nous sommes bien aises de voir leur orgueil rabaissé; qu’elles aillent faire les dames, en gardant les moutons». Mais, en même temps, tout le monde disait: «pour la Belle, nous sommes bien fâchés de son malheur; c’est une si bonne fille: elle parlait aux pauvres gens avec tant de bonté, elle était si douce, si honnête». Il y eut même plusieurs gentilshommes qui voulurent l’épouser, quoiqu’elle n’eût pas un sol: mais elle leur dit, qu’elle ne pouvait se résoudre à abandonner son pauvre père dans son malheur, et qu’elle le suivrait à la campagne pour le consoler et l’aider à travailler. La pauvre Belle avait été bien affligée d’abord de perdre sa fortune, mais elle s’était dit à elle-même, quand je pleurerais bien fort, cela ne me rendra pas mon bien, il faut tâcher d’être heureuse sans fortune. Quand ils furent arrivés à leur maison de campagne, le marchand et ses trois fils s’occupèrent à labourer la terre. La Belle se levait à quatre heures du matin, et se dépêchait de nettoyer la maison, et d’apprêter à dîner pour la famille. Elle eut d’abord beaucoup de peine, car elle n’était pas accoutumée à travailler comme une servante; mais au bout de deux mois, elle devint plus forte, et la fatigue lui donna une santé parfaite.

Quand elle avait fait son ouvrage, elle lisait, elle jouait du clavecin, ou bien elle chantait en filant. Ses deux sœurs, au contraire, s’ennuyaient à mort; elles se levaient à dix heures du matin, se promenaient toute la journée, et s’amusaient à regretter leurs beaux habits et la compagnie: «Voyez notre cadette, disaient-elles entre elles, elle a l’âme basse, et est si stupide qu’elle est contente de sa malheureuse situation».

Le bon marchand ne pensait pas comme ses filles. Il savait que la Belle était plus propre que ses sœurs à briller en compagnie. il admirait la vertu de cette jeune fille, et surtout sa patience; car ses sœurs, non contentes de lui laisser faire tout l’ouvrage de la maison, l’insultaient à tout moment.

Il y avait un an que cette famille vivait dans la solitude, lorsque le marchand reçut une lettre, par laquelle on lui mandait qu’un vaisseau, sur lequel il avait des marchandises, venait d’arriver heureusement. Cette nouvelle fit tourner la tête à ses deux aînées, qui pensaient qu’à la fin, elles pourraient quitter cette campagne, où elles s’ennuyaient tant; et quand elles virent leur père prêt à partir, elles le prièrent de leur apporter des robes, des palatines, des coiffures, et toutes sortes de bagatelles. La Belle ne lui demandait rien; car elle pensait en elle-même que tout l’argent des marchandises ne suffirait pas pour acheter ce que ses sœurs souhaitaient.

«Tu ne me pries pas de t’acheter quelque chose, lui dit son père.

— Puisque vous avez la bonté de penser à moi, lui dit-elle, je vous prie de m’apporter une rose, car il n’en vient point ici».

Ce n’est pas que la Belle se souciât d’une rose, mais elle ne voulait pas condamner par son exemple la conduite de ses sœurs, qui auraient dit que c’était pour se distinguer, qu’elle ne demandait rien. Le bonhomme partit; mais quand il fut arrivé, on lui fit un procès pour ses marchandises, et après avoir eu beaucoup de peine, il revint aussi pauvre qu’il était auparavant. Il n’avait plus que trente milles pour arriver à sa maison, et il se réjouissait déjà du plaisir de voir ses enfants; mais comme il fallait passer un grand bois, avant de trouver sa maison, il se perdit. Il neigeait horriblement; le vent était si grand, qu’il le jeta deux fois en bas de son cheval, et la nuit étant venue il pensa qu’il mourrait de faim, ou de froid, ou qu’il serait mangé par les loups, qu’il entendait hurler autour de lui. Tout d’un coup, en regardant au bout d’une longue allée d’arbres, il vit une grande lumière, mais qui paraissait bien éloignée. Il marcha de ce côté-là, et vit que cette lumière sortait d’un grand palais, qui était tout illuminé. Le marchand remercia Dieu du secours qu’il lui envoyait, et se hâta d’arriver à ce château; mais il fut bien surpris de ne trouver personne dans les cours. Son cheval, qui le suivait, voyant une grande écurie ouverte, entra dedans, et ayant trouvé du foin et de l’avoine, le pauvre animal, qui mourait de faim, se jeta dessus avec beaucoup d’avidité. Le marchand l’attacha dans l’écurie, et marcha vers la maison, où il ne trouva personne; mais étant entré dans une grande salle, il y trouva un bon feu; et une table chargée de viande, où il n’y avait qu’un couvert. Comme la pluie et la neige l’avaient mouillé jusqu’aux os, il s’approcha du feu pour se sécher, et disait en lui-même, le maître de la maison, ou ses domestiques me pardonneront la liberté que j’ai prise, et sans doute ils viendront bientôt. Il attendit pendant un temps considérable; mais onze heures ayant sonné, sans qu’il vît personne, il ne put résister à la faim, et prit un poulet, qu’il mangea en deux bouchées, et en tremblant. Il but aussi quelques coups de vin, et devenu plus hardi, il sortit de la salle, et traversa plusieurs grands appartements, magnifiquement meublés. À la fin, il trouva une chambre, où il y avait un bon lit, et comme il était minuit passé, et qu’il était las, il prit le parti de fermer la porte, et de se coucher.

Il était dix heures du matin, quand il se leva le lendemain, et il fut bien surpris de trouver un habit fort propre, à la place du sien, qui était tout gâté. Assurément, dit-il en lui-même, ce palais appartient à quelque bonne fée, qui a eu pitié de ma situation.

Il regarda par la fenêtre, et ne vit plus de neige, mais des berceaux de fleurs qui enchantaient la vue. il rentra dans la grande salle, où il avait soupé la veille, et vit une petite table où il y avait du chocolat.

«Je vous remercie, madame la fée, dit-il tout haut, d’avoir eu la bonté de penser à mon déjeuner».

Le bonhomme, après avoir pris son chocolat, sortit pour aller chercher son cheval, et comme il passait sous un berceau de roses, il se souvint que la Belle lui en avait demandé, et cueillit une branche, où il y en avait plusieurs. En même temps, il entendit un grand bruit, et vit venir à lui une bête si horrible, qu’il fut tout prêt de s’évanouir.

«Vous êtes bien ingrat, lui dit la Bête, d’une voix terrible; je vous ai sauvé la vie, en vous recevant dans mon château, et pour ma peine, vous me volez mes roses, que j’aime mieux que toutes choses au monde. Il faut mourir pour réparer cette faute; je ne vous donne qu’un quart d’heure pour demander pardon à Dieu».

Le marchand se jeta à genoux, et dit à la Bête, en joignant les mains: «Monseigneur, pardonnez-moi, je ne croyais pas vous offenser, en cueillant une rose pour une de mes filles, qui m’en avait demandé.

-Je ne m’appelle point Monseigneur, répondit le monstre, mais la Bête. Je n’aime pas les compliments, moi, je veux qu’on dise ce que l’on pense; ainsi, ne croyez pas me toucher par vos flatteries. Mais vous m’avez dit que vous aviez des filles; je veux bien vous pardonner, à condition qu’une de vos filles vienne volontairement, pour mourir à votre place; ne me raisonnez pas: partez, et si vos filles refusent de mourir pour vous, jurez que vous reviendrez dans trois mois».

Le bonhomme n’avait pas dessein de sacrifier une de ses filles à ce vilain monstre; mais il pensa, au moins, j’aurai le plaisir de les embrasser encore une fois. Il jura donc de revenir, et la Bête lui dit qu’il pouvait partir quand il voudrait; «mais, ajouta-t-elle, je ne veux pas que tu t’en ailles les mains vides. Retourne dans la chambre où tu as couché, tu y trouveras un grand coffre vide; tu peux y mettre tout ce qu’il te plaira, je le ferai porter chez toi». En même temps la Bête se retira, et le bonhomme dit en lui-même, s’il faut que je meure, j’aurai la consolation de laisser du pain à mes pauvres enfants.

Il retourna dans la chambre où il avait couché, et y ayant trouvé une grande quantité de pièces d’or, il remplit le grand coffre, dont la Bête lui avait parlé; le ferma, et ayant repris son cheval, qu’il retrouva dans l’écurie, il sortit de ce palais avec une tristesse égale à la joie qu’il avait, lorsqu’il y était entré. Son cheval prit de lui-même une des routes de la forêt, et en peu d’heures, le bonhomme arriva dans sa petite maison. Ses enfants se rassemblèrent autour de lui, mais, au lieu d’être sensible à leurs caresses, le marchand se mit à pleurer, en les regardant. Il tenait à la main la branche de roses, qu’il apportait à la Belle: il la lui donna, et lui dit:

«La Belle, prenez ces roses; elles coûteront bien cher à votre malheureux père»; et tout de suite, il raconta à sa famille la funeste aventure qui lui était arrivée. À ce récit, ses deux aînées jetèrent de grands cris, et dirent des injures à la Belle, qui ne pleurait point. «Voyez ce que produit l’orgueil de cette petite créature, disaient-elles; que ne demandait-elle des ajustements comme nous; mais non, mademoiselle voulait se distinguer; elle va causer la mort de notre père, et elle ne pleure pas.

— Cela serait fort inutile, reprit la Belle; pourquoi pleurerais-je la mort de mon père? Il ne périra point. Puisque le monstre veut bien accepter une de ses filles, je veux me livrer à toute sa furie, et je me trouve fort heureuse, puisqu’en mourant, j’aurai la joie de sauver mon père, et de lui prouver ma tendresse.

— Non, ma sœur, lui dirent ses trois frères, vous ne mourrez pas, nous irons trouver ce monstre, et nous périrons sous ses coups, si nous ne pouvons le tuer.

— Ne l’espérez pas, mes enfants, leur dit le marchand, la puissance de cette Bête est si grande, qu’il ne me reste aucune espérance de la faire périr. Je suis charmé du bon cœur de la Belle, mais je ne veux pas l’exposer à la mort. Je suis vieux, il ne me reste que peu de temps à vivre, ainsi, je ne perdrai que quelques années de vie, que je ne regrette qu’à cause de vous, mes chers enfants.

— Je vous assure, mon père, lui dit la Belle que vous n’irez pas à ce palais sans moi; vous ne pouvez m’empêcher de vous suivre. Quoique je sois jeune, je ne suis pas fort attachée à la vie, et j’aime mieux être dévorée par ce monstre, que de mourir du chagrin que me donnerait votre perte.»

On eut beau dire, la Belle voulut absolument partir pour le beau palais, et ses sœurs en étaient charmées, parce que les vertus de cette cadette leur avaient inspiré beaucoup de jalousie. Le marchand était si occupé de la douleur de perdre sa fille, qu’il ne pensait pas au coffre qu’il avait rempli d’or; mais, aussitôt qu’il se fut enfermé dans sa chambre pour se coucher, il fut bien étonné de le trouver à la ruelle de son lit. Il résolut de ne point dire à ses enfants qu’il était devenu si riche, parce que ses filles auraient voulu retourner à la ville, qu’il était résolu de mourir dans cette campagne; mais il confia ce secret à la Belle, qui lui apprit, qu’il était venu quelques gentilshommes pendant son absence, et qu’il y en avait deux qui aimaient ses sœurs. Elle pria son père de les marier; car elle était si bonne qu’elle les aimait, et leur pardonnait de tout son cœur le mal qu’elles lui avaient fait.

Ces deux méchantes filles se frottèrent les yeux avec un oignon pour pleurer lorsque la Belle partit avec son père; mais ses frères pleuraient tout de bon, aussi bien que le marchand: il n’y avait que la Belle qui ne pleurait point, parce qu’elle ne voulait pas augmenter leur douleur. Le cheval prit la route du palais, et sur le soir, ils l’aperçurent illuminé, comme la première fois. Le cheval fut tout seul à l’écurie, et le bonhomme entra avec sa fille dans la grande salle, où ils trouvèrent une table, magnifiquement servie, avec deux couverts. Le marchand n’avait pas le cœur de manger; mais Belle, s’efforçant de paraître tranquille, se mit à table, et le servit; puis elle disait en elle-même: la Bête veut m’engraisser avant de me manger, puisqu’elle me fait si bonne chère. Quand ils eurent soupé, ils entendirent un grand bruit, et le marchand dit adieu à sa pauvre fille en pleurant; car il pensait que c’était la Bête. Belle ne put s’empêcher de frémir, en voyant cette horrible figure: mais elle se rassura de son mieux, et le monstre lui ayant demandé si c’était de bon cœur qu’elle était venue, elle lui dit, en tremblant, que oui.

«Vous êtes bien bonne, dit la Bête, et je vous suis bien obligée. Bonhomme, partez demain matin, et ne vous avisez jamais de revenir ici. Adieu la Belle.

— Adieu la Bête, répondit-elle, et tout de suite le monstre se retira.

— Ah, ma fille! dit le marchand, en embrassant la Belle, je suis à demi-mort de frayeur.

— Croyez-moi, laissez-moi ici; non, mon père, lui dit la Belle avec fermeté, vous partirez demain matin, et vous m’abandonnerez au secours du Ciel; peut-être aura-t-il pitié de moi.»

Ils allèrent se coucher, et croyaient ne pas dormir de toute la nuit, mais à peine furent-ils dans leurs lits, que leurs yeux se fermèrent. Pendant son sommeil, la Belle vit une dame qui lui dit: «Je suis contente de votre bon cœur, la Belle; la bonne action que vous faites, en donnant votre vie, pour sauver celle de votre père, ne demeurera point sans récompense.»

La Belle en s’éveillant, raconta ce songe à son père, et quoiqu’il le consolât un peu, cela ne l’empêcha pas de jeter de grands cris, quand il fallut se séparer de sa chère fille.

Lorsqu’il fut parti, la Belle s’assit dans la grande salle, et se mit à pleurer aussi; mais comme elle avait beaucoup de courage, elle se recommanda à Dieu, et résolut de ne se point chagriner, pour le peu de temps qu’elle avait à vivre; car elle croyait fermement que la Bête la mangerait le soir.

Elle résolut de se promener en attendant, et de visiter ce beau château. Elle ne pouvait s’empêcher d’en admirer la beauté. Mais elle fut bien surprise de trouver une porte, sur laquelle il y avait écrit: Appartement de la Belle. Elle ouvrit cette porte avec précipitation, et elle fut éblouie de la magnificence qui y régnait: mais ce qui frappa le plus sa vue, fut une grande bibliothèque, un clavecin, et plusieurs livres de musique.

« On ne veut pas que je m’ennuie », dit-elle, tout bas ; elle pensa ensuite, si je n’avais qu’un jour à demeurer ici, on ne m’aurait pas fait une telle provision. Cette pensée ranima son courage. Elle ouvrit la bibliothèque et vit un livre, où il y avait écrit en lettres d’or: Souhaitez, commandez; vous êtes ici la reine et la maîtresse.

«Hélas! dit-elle, en soupirant, je ne souhaite rien que de revoir mon pauvre père, et de savoir ce qu’il fait à présent»: elle avait dit cela en elle-même. Quelle fut sa surprise en jetant les yeux sur un grand miroir, d’y voir sa maison, où son père arrivait avec un visage extrêmement triste. Ses sœurs venaient au-devant de lui, et malgré les grimaces qu’elles faisaient, pour paraître affligées, la joie qu’elles avaient de la perte de leur sœur, paraissait sur leur visage. Un moment après, tout cela disparut, et la Belle ne put s’empêcher de penser que la Bête était bien complaisante, et qu’elle n’avait rien à craindre d’elle. À midi, elle trouva la table mise, et pendant son dîner, elle entendit un excellent concert, quoiqu’elle ne vît personne. Le soir, comme elle allait se mettre à table, elle entendit le bruit que faisait la Bête, et ne put s’empêcher de frémir.

«La Belle, lui dit ce monstre, voulez-vous bien que je vous voie souper?

— Vous êtes le maître, répondit la Belle, en tremblant.

— Non, répondit la Bête, il n’y a ici de maîtresse que vous. Vous n’avez qu’à me dire de m’en aller, si je vous ennuie; je sortirai tout de suite. Dites-moi, n’est-ce pas que vous me trouvez bien laid?

— Cela est vrai, dit la Belle, car je ne sais pas mentir, mais je crois que vous êtes fort bon.

— Vous avez raison, dit le monstre, mais, outre que je suis laid, je n’ai point d’esprit: je sais bien que je ne suis qu’une bête.

— On n’est pas bête, reprit la Belle, quand on croit n’avoir point d’esprit: un sot n’a jamais su cela.

— Mangez donc, la Belle, lui dit le monstre, et tâchez de ne vous point ennuyer dans votre maison; car tout ceci est à vous; et j’aurais du chagrin, si vous n’étiez pas contente.

— Vous avez bien de la bonté, dit la Belle. Je vous avoue que je suis bien contente de votre cœur; quand j’y pense, vous ne me paraissez plus si laid.

— Oh dame, oui, répondit la Bête, j’ai le cœur bon, mais je suis un monstre.

— Il y a bien des hommes qui sont plus monstres que vous, dit la Belle, et je vous aime mieux avec votre figure, que ceux qui avec la figure d’hommes, cachent un cœur faux, corrompu, ingrat.

— Si j’avais de l’esprit, reprit la Bête, je vous ferais un grand compliment pour vous remercier, mais je suis un stupide; et tout ce que je puis vous dire, c’est que je vous suis bien obligé.»

La Belle soupa de bon appétit. Elle n’avait presque plus peur du monstre; mais elle manqua mourir de frayeur, lorsqu’il lui dit: «La Belle, voulez-vous être ma femme?»

Elle fut quelque temps sans répondre; elle avait peur d’exciter la colère du monstre en le refusant elle lui dit pourtant en tremblant: «Non, la Bête.»

Dans le moment, ce pauvre monstre voulut soupirer, et il fit un sifflement si épouvantable, que tout le palais en retentit: mais Belle fut bientôt rassurée; car la Bête lui ayant dit tristement, «adieu la Belle», sortit de la chambre, en se retournant de temps en temps pour la regarder encore. Belle se voyant seule, sentit une grande compassion pour cette pauvre Bête: «Hélas, disait-elle, c’est bien dommage qu’elle soit si laide, elle est si bonne!»

Belle passa trois mois dans ce palais avec assez de tranquillité. Tous les soirs, la Bête lui rendait visite, l’entretenait pendant le souper, avec assez de bon sens, mais jamais avec ce qu’on appelle esprit, dans le monde.

L’habitude de le voir l’avait accoutumée à sa laideur, et loin de craindre le moment de sa visite, elle regardait souvent à sa montre, pour voir s’il était bientôt neuf heures; car la Bête ne manquait jamais de venir à cette heure-là. Il n’y avait qu’une chose qui faisait de la peine à la Belle, c’est que le monstre, avant de se coucher, lui demandait toujours si elle voulait être sa femme, et paraissait pénétré de douleur, lorsqu’elle lui disait que non. Elle lui dit un jour: «Vous me chagrinez, la Bête; je voudrais pouvoir vous épouser, mais je suis trop sincère, pour vous faire croire que cela arrivera jamais. Je serai toujours votre amie, tâchez de vous contenter de cela.

— Il le faut bien, reprit la Bête; je me rends justice. Je sais que je suis bien horrible; mais je vous aime beaucoup; cependant je suis trop heureux de ce que vous voulez bien rester ici; promettez-moi que vous ne me quitterez jamais.»

La Belle rougit à ces paroles. Elle avait vu dans son miroir, que son père était malade de chagrin, de l’avoir perdue, et elle souhaitait le revoir.

«Je pourrais bien vous promettre, dit-elle à la Bête, de ne vous jamais quitter tout à fait; mais j’ai tant d’envie de revoir mon père, que je mourrai de douleur, si vous me refusez ce plaisir.

— J’aime mieux mourir moi-même, dit ce monstre, que de vous donner du chagrin. Je vous enverrai chez votre père, vous y resterez, et votre pauvre Bête en mourra de douleur.

— Non, lui dit la Belle, en pleurant, je vous aime trop pour vouloir causer votre mort. Je vous promets de revenir dans huit jours. Vous m’avez fait voir que mes sœurs sont mariées, et que mes frères sont partis pour l’armée. Mon père est tout seul, souffrez que je reste chez lui une semaine.

— Vous y serez demain au matin, dit la Bête mais souvenez-vous de votre promesse. Vous n’aurez qu’à mettre votre bague sur une table en vous couchant, quand vous voudrez revenir. Adieu la Belle.»

La Bête soupira selon sa coutume, en disant ces mots, et la Belle se coucha toute triste de la voir affligée. Quand elle se réveilla le matin, elle se trouva dans la maison de son père, et ayant sonné une clochette, qui était à côté de son lit, elle vit venir la servante, qui fit un grand cri, en la voyant. Le bonhomme accourut à ce cri, et manqua mourir de joie, en revoyant sa chère fille; et ils se tinrent embrassés plus d’un quart d’heure. La Belle, après les premiers transports, pensa qu’elle n’avait point d’habits pour se lever; mais la servante lui dit, qu’elle venait de trouver dans la chambre voisine un grand coffre, plein de robes toutes d’or garnies de diamants. Belle remercia la bonne Bête de ses attentions; elle prit la moins riche de ces robes, et dit à la servante de serrer les autres, dont elle voulait faire présent à ses sœurs: mais à peine eut-elle prononcé ces paroles, que le coffre disparut. Son père lui dit que la Bête voulait qu’elle gardât tout cela pour elle, et aussitôt, les robes et le coffre revinrent à la même place. La Belle s’habilla, et pendant ce temps, on alla avertir ses sœurs, qui accoururent avec leurs maris. Elles étaient toutes deux fort malheureuses. L’aînée avait épousé un gentilhomme, beau comme l’amour; mais il était si amoureux de sa propre figure, qu’il n’était occupé que de cela, depuis le matin jusqu’au soir, et méprisait la beauté de sa femme. La seconde avait épousé un homme, qui avait beaucoup d’esprit; mais il ne s’en servait que pour faire enrager tout le monde, et sa femme toute la première. Les sœurs de La Belle manquèrent mourir de douleur, quand elles la virent habillée comme une princesse, et plus belle que le jour. Elle eut beau les caresser, rien ne put étouffer leur jalousie, qui augmenta beaucoup, quand elle leur eut conté combien elle était heureuse. Ces deux jalouses descendirent dans le jardin, pour y pleurer tout à leur aise et elles se disaient, pourquoi cette petite créature est-elle plus heureuse que nous? Ne sommes-nous pas plus aimables qu’elle?

«Ma sœur, dit l’aînée, il me vient une pensée: tâchons de l’arrêter ici plus de huit jours, sa sotte Bête se mettra en colère, de ce qu’elle lui aura manqué de parole, et peut-être qu’elle la dévorera.

— Vous avez raison, ma sœur, répondit l’autre. Pour cela, il lui faut faire de grandes caresses.»

Et ayant pris cette résolution, elles remontèrent et firent tant d’amitié à leur sœur, que la Belle en pleura de joie. Quand les huit jours furent passés, les deux sœurs s’arrachèrent les cheveux, et firent tant les affligées de son départ, qu’elle promit de rester encore huit jours.

Cependant Belle se reprochait le chagrin qu’elle allait donner à sa pauvre Bête, qu’elle aimait de tout son cœur, et elle s’ennuyait de ne la plus voir. La dixième nuit qu’elle passa chez son père, elle rêva qu’elle était dans le jardin du palais, et qu’elle voyait la Bête, couchée sur l’herbe, et prête à mourir, qui lui reprochait son ingratitude. La Belle se réveilla en sursaut, et versa des larmes.

«Ne suis-je pas bien méchante, disait-elle, de donner du chagrin à une Bête, qui a pour moi tant de complaisance? Est-ce sa faute, si elle est si laide, et si elle a peu d’esprit? Elle est bonne, cela vaut mieux que tout le reste. Pourquoi n’ai-je pas voulu l’épouser? Je serais plus heureuse avec elle, que mes sœurs avec leurs maris. Ce n’est, ni la beauté, ni l’esprit d’un mari, qui rendent une femme contente: c’est la bonté du caractère, la vertu, la complaisance: et la Bête a toutes ces bonnes qualités. Je n’ai point d’amour pour elle; mais j’ai de l’estime, de l’amitié, et de la reconnaissance. Allons, il ne faut pas la rendre malheureuse; je me reprocherais toute ma vie mon ingratitude.»

À ces mots, Belle se lève, met sa bague sur la table, et revient se coucher. À peine fut-elle dans son lit, qu’elle s’endormit, et quand elle se réveilla le matin, elle vit avec joie qu’elle était dans le palais de la Bête. Elle s’habilla magnifiquement pour lui plaire, et s’ennuya à mourir toute la journée, en attendant neuf heures du soir; mais l’horloge eut beau sonner, la Bête ne parut point. La Belle, alors, craignit d’avoir causé sa mort. Elle courut tout le palais, en jetant de grands cris; elle était au désespoir.

Après avoir cherché partout, elle se souvint de son rêve, et courut dans le jardin vers le canal, où elle l’avait vue en dormant. Elle trouva la pauvre Bête étendue sans connaissance, et elle crut qu’elle était morte. Elle se jeta sur son corps, sans avoir horreur de sa figure, et sentant que son cœur battait encore, elle prit de l’eau dans le canal, et lui en jeta sur la tête.

La Bête ouvrit les yeux et dit à la Belle: «Vous avez oublié votre promesse, le chagrin de vous avoir perdue, m’a fait résoudre à me laisser mourir de faim; mais je meurs content, puisque j’ai le plaisir de vous revoir encore une fois.

— Non, ma chère Bête, vous ne mourrez point, lui dit la Belle, vous vivrez pour devenir mon époux; dès ce moment je vous donne ma main, et je jure que je ne serai qu’à vous. Hélas, je croyais n’avoir que de l’amitié pour vous, mais la douleur que je sens, me fait voir que je ne pourrais vivre sans vous voir.»

À peine la Belle eut-elle prononcé ces paroles, qu’elle vit le château brillant de lumière, les feux d’artifices, la musique, tout lui annonçait une fête mais toutes ces beautés n’arrêtèrent point sa vue: elle se retourna vers sa chère Bête, dont le danger la faisait frémir. Quelle fut sa surprise! La Bête avait disparu, et elle ne vit plus à ses pieds qu’un prince plus beau que l’amour, qui la remerciait d’avoir fini son enchantement. Quoique ce prince méritât toute son attention, elle ne put s’empêcher de lui demander où était la Bête.

«la voyez à vos pieds, lui dit le prince. Une méchante fée m’avait condamné à rester sous cette figure jusqu’à ce qu’une belle fille consentît à m’épouser, et elle m’avait défendu de faire paraître mon esprit. Ainsi, il n’y avait que vous dans le monde assez bonne, pour vous laisser toucher à la bonté de mon caractère; et en vous offrant ma couronne, je ne puis m’acquitter des obligations que je vous ai.»

La Belle, agréablement surprise, donna la main à ce beau prince pour se relever. Ils allèrent ensemble au château, et la Belle manqua mourir de joie, en trouvant dans la grande salle son père, et toute sa famille, que la belle dame, qui lui était apparue en songe, avait transportés au château.

«Belle, lui dit cette dame, qui était une grande fée, venez recevoir la récompense de votre bon choix: vous avez préféré la vertu à la beauté et à l’esprit, vous méritez de trouver toutes ces qualités réunies en une même personne. Vous allez devenir une grande reine: j’espère que le trône ne détruira pas vos vertus. Pour vous, mesdemoiselles, dit la fée aux deux sœurs de Belle, je connais votre cœur, et toute la malice qu’il enferme. Devenez deux statues; mais conservez toute votre raison sous la pierre qui vous enveloppera. Vous demeurerez à la porte du palais de votre sœur, et je ne vous impose point d’autre peine, que d’être témoins de son bonheur. Vous ne pourrez revenir dans votre premier état, qu’au moment où vous reconnaîtrez vos fautes; mais j’ai bien peur que vous ne restiez toujours statues. On se corrige de l’orgueil, de la colère, de la gourmandise et de la paresse: mais c’est une espèce de miracle que la conversion d’un cœur méchant et envieux.»

Dans le moment la fée donna un coup de baguette, qui transporta tous ceux qui étaient dans cette salle, dans le royaume du prince. Ses sujets le virent avec joie, et il épousa la Belle, qui vécut avec lui fort longtemps, et dans un bonheur parfait, parce qu’il était fondé sur la vertu.

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3- UNE BIEN JOLIE HISTOIRE

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Ma très chère Belle,

Je ne sais pas très bien pourquoi je vous écris mais j’en éprouve le besoin. Je trouve votre histoire à la fois triste et magnifique: affronter sa peur et le danger pour l’amour de son père, waouh! Il vous a fallu beaucoup de courage et je vous dis BRAVO! Avez-vous regretté votre choix quand vous avez vu la Bête pour la première fois? De prime abord, elle est quand même effrayante? A-t-elle été gentille tout de suite ou a-t-il fallu un temps d’adaptation pour tous les deux? Ne vous êtes vous pas dit que votre vie était fichue ou que c’était trop injuste?

J’ai encore une petite question: avez vous pensé en voyant la Bête qu’il y avait un sortilège dans cette histoire?

Je sais je suis curieuse (c’est peut-être un vilain défaut) mais votre histoire m’intrigue tellement que j’ai envie de savoir. Je trouve magnifique qu’on puisse passer au-dessus des apparences et avoir une relation aussi forte avec quelqu’un. Ces temps-ci ce n’est pas courant.

Merci beaucoup de partager cette Belle histoire avec DIALOGUS.

En attendant d’avoir une petite réponse, je vous embrasse bien fort vous et la Bête.

À bientôt et merveilleuse année 2004 à vous deux.

Ninie

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Ma très chère Ninie,

Je suis vraiment désolée du délai que j’ai pris à t’écrire. Je dois t’avouer avoir passé un temps des fêtes très réjouissant mais aussi très occupé par les nombreux bals que nous avons organisés. Je suis très touchée que mon histoire t’aie plu. Mais je ne comprends pas pourquoi tu me parles de courage. Je n’ai fait pour mon père que ce que me dictait mon cœur. C’est pourquoi je n’ai jamais regretté mon choix, et ce, même lorsque j’ai vu la bête. Bien sûr, au tout début, l’inconnu nous terrifie. Mais dès qu’on l’apprivoise, on s’aperçoit rapidement que cette crainte est injustifiée. C’est ce qui s’est passé entre moi et la Bête. Dès mon arrivé au château, je fus choyée. Malgré le chagrin que me causait le fait de ne plus pouvoir revoir ma famille, comment aurais-je pu croire ma vie fichue?

Et pour répondre à ta dernière question, je n’en savais rien. Ce que je sais par contre, c’est que la vie est remplie de magie et que chacun de nous peut la trouver s’il le désire vraiment. Alors, peut-être que, à l’intérieur de moi, une partie savait que l’apparence de la Bête n’était pas vraiment ce que je devais voir. Les apparences sont souvent trompeuses.

En espérant avoir comblé tes attentes,

Belle

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Très chère Belle!

Je suis heureuse que tu m’aies répondu! Quel plaisir de te lire! Tu es toute pardonnée d’avoir mis un peu de temps pour me répondre! C’est vrai que la fin d’année et le début de 2004 ont dû être chargés pour vous deux. Il faut souhaiter ses bons vœux à tout le monde et apparemment vous connaissez beaucoup de personnes. Tu me dis que vous avez organisé des bals… je suis peut-être curieuse mais j’aimerais que tu me racontes comment ça se passe un bal dans votre château (les invités, la musique, les décorations, tes tenues…).

 Sinon j’avais encore une petite question à propos de ton histoire. Surtout tu me dis si je t’embête! Est-ce que la Bête est restée une bête longtemps. Comment ça s’est passé, comment est-elle redevenue un homme? Est-ce que tout le château était enchanté? Tout le monde avait été transformé ou seulement la Bête? D’ailleurs elle a un château alors elle doit avoir un titre, lequel? Donc maintenant que vous êtes mariés tu le portes aussi, petite chanceuse! Je sais, j’ai posé beaucoup de questions encore une fois!

Encore une petite chose: Comment va la Bête? (C’est quoi son vrai nom?) Surtout tu lui fais de gros bisous pour moi (peut-être qu’un jour elle me fera un petit coucou sur le Net!)

Je t’embrasse bien fort et te dis à bientôt, ma Belle.

Portez-vous bien.

Ninie

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Bien chère Ninie,

 Mon ami a pour nom Hildebert Beste Des Landes d’Ajonc, c’est un nom foncier. Tu te doutes que, vu sa trajectoire, il n’est pas titré à la Cour, ni de robe, ni d’épée. Il se désigne simplement: hobereau. C’est semi-ironique, mais ça lui va parfaitement. Moi on m’appelle simplement la Châtelaine. Cela me suffit amplement aussi.

Sur la durée en temps de notre enchantement, Hildebert et moi ne sommes jamais arrivés à nous la représenter même approximativement. On me dirait que ce fut des siècles que je le croirais sans hésiter tant l’avachissement ambiant était tangible. Hildebert est redevenu homme par la vertu de mon amour. C’est arrivé sans entourloupette, par un petit matin ordinaire en fait assez maussade.

Toute sa modeste compagnie s’est trouvée engagée dans le même mouvement magique. Et nous voici.

La Belle

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Bonjour Belle,

C’est encore moi, Ninie. J’espère que toi et la Bête vous allez bien. Je sais qu’il est un peu tard pour poser cette question mais j’y pense seulement maintenant. Avez-vous fêté la Saint-Valentin? Peux tu me dire comment? Si je suis trop curieuse tu ne me réponds pas.

Par contre j’aimerais avoir une réponse à ma question suivante: tu sais que ton histoire a été adaptée au cinéma plusieurs fois. Puis-je te demander quelle version tu préfères? Quelle version est la plus proche de la réalité? La version avec Jean Marais ou celle de Disney?

Merci beaucoup de m’avoir lue.

Je vous dis à bientôt,

Énormes bisous à vous deux, prenez soin de vous,

Ninie

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Hildebert et moi fêtons la Saint-Valentin tous les jours. Si tu insistes pour les détails, je risque de finir par me décider à te les fournir…

La version Cocteau de notre belle histoire est trop roide et trop sombre. J’irais jusqu’à dire qu’elle est un brin prétentiarde. Le décor y est raté. Jean Marais y a des allures de saltimbanque qui ne font en rien honneur à mon Hildebert, qui est à la fois plus fluide et plus majestueux.

 La version Disney a des défauts majeurs. Je suis singulièrement agacée par les scènes de jacqueries. Hildebert n’a jamais subi de jacqueries pour la simple raison que nos terres, qui sont des landes, ne sont peuplées que de coqs de bruyère. J’aime bien par contre le personnage de Gaston. Il incarne fort joliment la bêtise infatuée de nos hobereaux campagnards et la Belle du film le met en boîte d’une façon qui me parait vive et plaisante.

La Belle

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Bonjour ma jolie «Châtelaine»,

Je suis ravie de te retrouver sur DIALOGUS. Ton absence fut de courte durée et c’est très bien! J’ai été absolument enchantée de voir que tu prenais tout de même le temps de me répondre très gentiment sur ma boîte alors que tu t’étais retirée du site.

Merci infiniment.

Pour revenir au message précédent, je n’aime pas trop non plus la version de Cocteau. Je l’ai vue il n’y a pas longtemps et j’ai été très déçue: Le film est très noir (bon je sais, il est en noir et blanc mais on dirait qu’il n’y a jamais de journée, que tout se passe la nuit), les personnages un peu caricaturés, quant à la Bête, brrrrr, elle fait froid dans le dos!!

La version Disney est ma préférée. Je m’explique: les personnages sont attachants. La Belle du dessin animé doit te ressembler car elle est douce et c’est ce qui transparaît dans tes réponses. Vous semblez dotées des mêmes qualités et sentiments pour autrui, je me trompe? En ce qui concerne les jacqueries, je suis étonnée quand tu me dis qu’Hildebert n’en ait jamais subi. Les hommes sont tellement stupides en général! Enfin je veux dire par là, qu’ils ont toujours peur de ce qu’ils ne connaissent pas et que par conséquent c’est forcément mauvais et à éliminer! En tous les cas tant mieux qu’Hildebert ait échappé à cela!

Est-ce que les gens du village l’ont tout de suite acceptée? N’y a-t-il aucune peur, aucune histoire circulant sur les habitants du château avant ton arrivée? Ce serait étonnant, les gens aiment bien «jacasser» en général!

As-tu des frères et sœurs? T’entends-tu bien avec?

Dans ta dernière réponse tu m’as dit qu’Hildebert et toi fêtaient la Saint Valentin tous les jours, petits chanceux! C’est très romantique. Tu m’as dit aussi que si j’insistais un peu, tu finirais peut-être par me communiquer les détails… Tu es tombée sur une petite curieuse à l’âme romantique, je me permets donc d’insister… un peu!

Je vous embrasse affectueusement tous les deux. Votre amie virtuelle

Ninie

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Nous sommes en accord sur le fait que ce Monsieur Cocteau avait une vision presque épouvantée de mon rapport avec Hildebert. Mais je crois aussi savoir que ce Monsieur a choisi —et c’est son droit— qu’il préférait éviter de se trouver impliqué dans le commerce entre homme et femme. C’est peut-être sa propre épouvante face à cette question dont il nous communique la teneur. Pourquoi pas. On peut regarder ou ne pas regarder n’est-ce pas.

Me comparer à la Belle de ce Monsieur Disney c’est me complimenter trop. Cette jeune femme a une capacité de tenir tête aux hommes qui est très moderne et dont je crains qu’elles ne me caractérise guère. J’insiste sur le fait que la vindicte populacière dépeinte dans cette œuvre est disproportionnée. Les terres d’Hildebert sont maigres. Il n’y pousse que de la bruyère et des ajoncs. Elles ne suscitent pas l’envie des croquants et des jacques. Les badauds des villages lointains ont d’autres priorités. Nous n’intéressons personne et c’est au mieux. Nous aimons le halo magique de notre solitude.

J’ai trois frères et deux sœurs. Je les aime beaucoup. Mes sœurs sont ici près de moi, mais sous formes de statues de marbre fin. Mes frères sont soudards d’active. Je les vois rarement mais quand cela arrive, c’est toujours une grande joie.

Que dire de nos «Saint-Valentin». Hildebert est un cuisinier fin, un musicien virtuose et un superbe danseur. Il est aussi à la fois très doux et très viril. Cela vous donne à imaginer nos journées et nos nuits.

Belle

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4- MAIS IL CUMULE TOUTES LES QUALITÉS!

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Bonjour tous les deux,

Dans ton dernier petit mot, tu me dis que tu as trois frères et deux sœurs (quelle grande famille, moi je suis fille unique!). Pourquoi tes sœurs sont devenues des statues de marbre fin? Elles ont subi un sortilège? Quant à tes frères, ce sont des soudards d’active. C’est quoi?

Enfin tu me dis qu’Hildebert est un fin cuisinier (quelle est sa spécialité?), un musicien virtuose et un danseur génial. En plus il est très doux et viril (Mmmmmm… tout ce que j’aime: tu crois qu’il existe encore des hommes comme ça?). Mais il cumule toutes les qualités! Fait attention, tu vas te le faire piquer! Je rigole! Comme il doit être très amoureux de toi, tu n’as vraiment rien à craindre!

Je vous embrasse tous les deux.

À bientôt,

Ninie

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Comme le rapporta jadis Madame Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, mes sœurs ont effectivement subi un sortilège. Tu trouveras tous les détails dans l’échange intitulé TA VIE. Des soudards d’active, ce sont des hommes en armes qui servent dans l’armée active d’un domaine. La spécialité d’Hildebert est la poularde grillée aux fines herbes. Il la sert sur un lit d’haricots ocres. Le tout est précédé d’un excellent pâté d’ours et suivi de fruits frais hachés finement. Un délice.

Je ne m’étale pas sur les autres délices… Il semble que tu comprennes tout à fait ce dont il s’agit. Je ne sais pas s’il existe encore des hommes comme lui mais je n’ai pas peur de me le faire piquer, comme tu dis. Hildebert est un homme libre, il me garde simplement parce qu’il me préfère. Je suis aussi une femme libre. C’est ce qui fait la force sereine de notre union magique.

Amicalement,

La Belle

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5- GRANDE FEMME

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Avec le respect que je vous dois j’ai une très indiscrète question mais je pense qu’elle a de la réflexion: êtes-vous encore vierge?

Désolé pour l’indiscrétion.

DENEO

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Cher ami,

Il me fait habituellement très plaisir de répondre au courrier qui m’est adressé. Cependant, cette fois, je crois que la question posée est vraiment trop indiscrète et je n’y vois aucune réflexion. Je veux bien partager mon histoire d’amour mais ceci relève de ma vie privée.

En espérant ne pas t’avoir trop déçu,

Belle

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6- QUELQUES ANNÉES PLUS TARD…

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Ma très chère Belle,

J’ai lu votre lettre d’acceptation et je vous félicite pour cette affection d’amour et de gentillesse que vous donnez pour les gens qui veulent vous écrire.

Maintenant que la Bête est devenue un humain, qu’est-ce qui s’est passé après votre mariage? Vos sœurs ont-elles fini d’être moins chochottes? Comment va votre père? J’espère qu’il n’est pas mort. Tout de même, vous avez fait quelque chose de magique, vous avez guéri votre père grâce aux diamants apparus à votre visage, comme c’est la preuve que vous aviez pleuré en pensant très fort à cette Bête qui était sympathique.

Je suis tout à fait d’accord avec vous, la Bête n’est pas si méchante que ça, d’abord elle vous a offert une chambre dans son château, elle vous a proposé de venir dîner avec elle pour discuter et pleins d’autres cadeaux. Même si vous n’avez pas l’habitude qu’on vous serve quelque chose, c’est pourquoi la Bête veut que vous soyez heureuse dans ce château. Il faut exprimer les moindres caprices. Les cadeaux de la Bête sont magnifiques, j’aime beaucoup les roses, le miroir, le cheval, la clé d’or et le gant.

En attendant une réponse, je vous embrasse bien fort vous et la Bête.

À bientôt.

Un jeune Sieur

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Cher Sieur,

C’est tout simple, à la vérité. Nous avons vécu et avons eu des enfants qui en ont eu aussi. Mes sœurs sont toujours égales à elles-mêmes, mais je les aime comme elles sont. Papa se fait vieux mais assure toujours.

La perception que vous avez de mon époux est sobre, juste et impartiale. C’est très beau et très rare. Vous n’en faites pas un croquemitaine et cela me rassérène. Merci de tout cœur pour vos bons mots. Écrivez-moi de nouveau. Parlez-moi un peu de vous et de votre temps.

Respectueusement,

Belle

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7- UN PEU BIZARRE?

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Salut Belle,

J’adore ton nom. Je ne vais pas prendre de ton temps plus longtemps, je sais que tu as beaucoup à faire dans ton beau palais. Tu dois sûrement te préparer pour une fête.

J’ai adoré la façon dont tu as chanté «C’est la fête» lors de ta première nuit au palais de la Bête. J’espère que tu flottes encore sur ton petit nuage avec ton amoureux. L’amour c’est génial. J’aurais seulement une seule question à te poser…

La Bête semble quelquefois unique et même un peu bizarre. Tu es la seule à le comprendre et à le trouver merveilleux. Comment as-tu fait pour ne pas le trouver un peu bizarre?

Merci.

Karine

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J’ai simplement adopté une posture attentive, indifférente à la surface des choses, ouverte simplement à l’essence de mon interlocuteur. Tout est venu ainsi doucement, à l’abri des jugements surfaits et de la vindicte alarmante de nos héritages respectifs. Lui aussi aurait pu me trouver fort bizarre. Mais il a su faire son effort aussi, de son côté et à sa manière.

Belle

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8- LA BEAUTÉ INTÉRIEURE

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Chère Belle,

Je trouve que ta personnalité est digne d’avoir un mérite; je ne connais pas beaucoup de filles, ces temps-ci, qui cherchent la beauté intérieure, mais surtout la beauté physique. Pourquoi? De quoi ont-elles vraiment peur? Moi je ne suis point de même, j’apprends à le connaître avant et après de savoir s’il est assez bien pour moi d’après mes critères et ce que j’ai remarqué de lui.

Explique-moi aussi: c’est quoi les sentiments que tu avais pour la Bête?

J’aimerais que tu me poses une question en retour.

Amicalement.

Claudia

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Claudia,

Ne sois pas si sévère avec tes pairs. Les filles de ton monde et celles du mien ont en commun non pas le fait de ne rechercher que la beauté physique mais le fait de CONFONDRE beauté physique et beauté intérieure. Nous avons toutes commis cette erreur très ancienne, qui est celle de prendre le beau pour le bon. J’ai eu la chance de vivre un cheminement qui a rectifié cette erreur dans mon cœur. Je n’ai conséquemment que bien peu de mérite.

Hildebert était laid mais doux. Il se dévouait à mon bien-être. Il était mon féal. Il ne cherchait pas à me séduire mais tout simplement à me faire me sentir bien et heureuse d’être moi-même. J’ai vite senti la sincérité et la constance de cette émotion chez lui. Il est impossible de demeurer insensible à l’attention touchante, durable et précise qu’il m’apportait sous forme de bête, et m’apporte encore sous forme de châtelain.

Une question? Eh bien voici. Les femmes de ton monde qui m’écrivent paraissent si libres et si fortes. Y a-t-il des femmes cheftaines de famille chez toi?

Belle

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9- VOTRE HISTOIRE

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Très chère Belle,

Vous m’avez fait rêver lorsque j’étais jeune et je suis encore émerveillée par votre histoire. Ma mère m’avait acheté une poupée de vous avec votre parfum dans un contenant, mais un jour le contenant a glissé et je l’ai perdu…

J’ai encore beaucoup d’affection pour vous car vous avez marqué mon enfance de merveilles et de joies. Mais au fur et à mesure que je grandis, mon histoire est tout à fait différente de la vôtre, j’ai conscience que la vie de chaque personne sur terre est différente, mais est-ce que toutes les fins sont heureuses? Dans tous les films de Walt Disney, les fins sont toujours heureuses et quand on grandit, on découvre le contre; c’est très désespérant à la fin…

En passant j’ai beaucoup apprécié votre générosité et votre amour pour La Bête qui est devenue prince. J’espère que vos amis vont bien aussi.

Répondez-moi vite!

Lina

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Croyez moi Lina, si la fin d’un conte de fée est si belle, c’est en fait une astuce cachée dans la façon dont on le raconte. J’ai mes tristesses aussi, vous savez. Par exemple, je suis une fille du village et je dois maintenant faire la châtelaine. Ma domesticité tient beaucoup à ce rôle et m’y enferme un peu, gentiment certes, mais sans concession. Cette distance avec mes gens de maison me pèse assez. Il m’arrive même parfois de pleurer un petit peu. Moi aussi, ça m’a coûté de grandir, de ne plus courir dans les champs derrière mon troupeau d’agneaux… Moi aussi, d’une certaine façon, comme vous, j’ai égaré la petite fiole de parfum magique…

Revenez me voir. J’aime beaucoup échanger avec vous. Vous me faites renouer avec la simplicité de mon cœur.

Belle

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Chère Belle,

Après avoir lu votre lettre, je me suis sentie triste; ce que je trouve de bien, c’est que les gens essayent de vivre heureux et ne s’apitoient pas sur leurs malheurs. J’avoue que quand on tient un rôle, il faut bien le jouer et ça devient lourd à la fin. Comme à l’école, les professeurs et les parents veulent qu’on devienne mature et autonome; ils disent que maintenant, ils nous considèrent comme des adultes, mais on a que seize ans! Seize ans… c’est encore jeune je trouve, et même si on en avait trente ou bien cinquante, la vie est faite pour apprendre, acquérir de la sagesse, aider les gens, mais aussi pour s’amuser et rire…!

J’avoue que je ne suis pas une personne excentrique, tout le contraire! Mais on peut toujours sortir des règles de temps en temps et nous amuser, faire quelque chose qu’on n’a jamais fait dans notre vie, quelque chose de vraiment farfelu comme jouer à cache-cache dans un métro ou bien jouer à la «tag» dans un centre d’achat à quatre étages! C’est très amusant je vous le dis, vous devriez l’essayer dans votre château avec vos amis, (et puis passer dans les passages secrets de votre demeure, ils ne vous trouveront jamais).

J’ai une dernière question à vous poser et j’espère que ça ne vous dérangera pas. Mais est-ce qu’on peut changer une personne totalement? Vous avez réussi à changer la Bête en un être gentil et doux, mais sa vraie nature, elle est là et le restera pour toujours, non? Comment peut-on changer une personne pour qu’il devienne son contraire? Sa personnalité, ses pensées, ses souvenirs et sa vision sont en elle et c’est cela qui fait une personne unique et différente des autres.

En passant, merci de m’avoir répondu aussi vite avec une telle élégance.

Je vous salue,

Lina.

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Vous avez raison, Lina. Oui, vous avez su saisir l’essence de ma légende. Si Hildebert, mon prince, est devenu si beau et si droit, c’est que cette beauté et cette droiture étaient au fond de lui, et que ses oripeaux puants de bête n’étaient qu’apparence. Je l’ai changé, certes, mais je ne l’ai pas changé fondamentalement: il était déjà tout là.

Je vais essayer de jouer à chat, la prochaine fois que j’aurai des visiteurs au manoir. Et je penserai à vous. Ce sera amusant.

Mes amitiés.

Belle

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10- QUELQUE CHOSE D’HUMAIN

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Chère Belle,

Je dois avouer que ton courage m’impressionne grandement. Tu t’es vraiment dévouée pour la personne que tu aimais.

J’aimerais tout de même savoir quelque chose: as-tu découvert quelque chose d’humain en la Bête lorsque tu es tombée amoureuse de lui? Savais-tu qu’il était un homme?

Au plaisir de lire ta réponse,

Valérie

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Non, Valérie,

Sous sa forme de bête, mon prince était innommable. Il était hideux, puant, affreux, effrayant, terrible. C’était pour moi un être dénaturé, torve, incompréhensible. C’était un monstre, au sens le plus ancien du terme. Je ne le voyais pas comme un homme. Je ne le voyais pas comme une bête non plus d’ailleurs, comme un gros chien pouilleux, ou comme un vieux cheval boiteux. Non, non, non… Il était un mystère insondable qui ne correspondait à rien de terrestre.

Ce sont ses actions qui ont sauvé mon prince. La profondeur de sa douceur, de son respect pour moi, de sa patience, de sa bonhomie ont fait qu’une fois le moment de terreur passé, il restait, à mes yeux, surnaturel en ce sens désormais qu’il paraissait trop bon et généreux pour être un des nôtres.

Sa métamorphose en homme fut pour moi une surprise intégrale.

Belle

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11- COMMENT FAIRE POUR L’AIMER?

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Chère Belle,

Je vous trouve très comment dire… différente des autres femmes et des gens de mon époque. Je ne connais pas beaucoup de personnes pour qui la beauté physique ne compte pas du tout. Elle aide toujours un peu, mais vous, vous en avez fait abstraction. Justement, comment avez-vous pu tomber amoureuse d’une bête premièrement, et qui vous gardait captive deuxièmement? Quoi qu’il ait été très civilisé en vous donnant des cadeaux par la suite, vous étiez quand même sa prisonnière. Comment fait-on pour aimer quelqu’un qui nous restreint autant? Pour moi, la liberté est une des premières valeurs à respecter, je ne crois pas qu’il soit possible de s’épanouir lorsque nous sommes contraints à un seul lieu où il est impossible de voir notre famille, nos amis.

J’attends votre réponse pour comprendre,

Merci.

Laurence Goulet

P.S. Quoi qu’il en soit, je trouve votre histoire d’amour merveilleuse et je pense que chacun devrait réussir à voir la beauté intérieure plutôt que la beauté physique.

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Chère Laurence,

Votre liberté et la mienne, ce sont deux choses distinctes. La liberté de crier la faim ou de se perdre dans les bois est une liberté dont on peut vouloir un peu mais pas trop non plus. C’est d’autre part un puissant sentiment de liberté que j’ai ressenti quand Hildebert m’a autorisée à baguenauder à ma guise dans sa riche et immense bibliothèque… Une femme de mon monde n’a normalement pas le droit de toucher un livre ou tout autre objet de nature savante… Alors avisez-vous, en ouverture, du fait que vous et moi ne logeons probablement pas la liberté à la même place.

Mais prenons l’affaire au début. La Bête était un monstre, pas seulement physiquement. Il avait des pulsions monstrueuses, des appétits monstrueux, un égoïsme monstrueux, une violence monstrueuse. Il aurait pu déchirer mon père de ses griffes puissantes et me prendre de toute façon en se fichant du reste. Il a surmonté sa monstruosité inhérente pour libérer mon père. Ce fut le premier acte de mansuétude qui m’ait touchée chez lui. Le monstre aurait tant pu nous trahir, nous duper. C’est cela un monstre! Il ne l’a pas fait, et je voyais que cela lui était fort difficile. Il fallait donc bien le récompenser un petit peu, sinon il n’aurait pas pu surmonter sa condition de monstre pour compléter cet acte généreux en gestation en lui. J’ai donc récompensé de ma personne. Nous avons alors établi une entente. Une entente féodale. Une allégeance. Je suis devenue de plein gré sa vassale. C’était déplaisant, certes, mais mon père vivait. Le coût m’était alors léger. Malgré la souffrance que j’attendais. Car de nouveau, le monstre aurait pu me dévorer au repas suivant, me violenter, me brutaliser, me traiter en esclave, en souillon, en chienne. Il en avait les pulsions monstrueuses, la capacité et même, vu notre entente, le droit. Il n’en fit rien. Et de jour en jour j’attendais toujours la venue de cette souffrance que m’annonçait sa condition de monstre.

Une souffrance qui ne vint jamais et se transforma mystérieusement et imperceptiblement en la plus radieuse des douceurs…

Le monstre s’était vaincu lui-même.

Belle

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Chère Belle,

Suite à votre réponse plusieurs autres questions sont venues à moi. Le monstre étant redevenu humain, a-t-il perdu l’égoïsme et la colère qui l’habitait? Qu’êtes-vous devenus, avez-vous des enfants, et si oui, Hildebert est-il un bon père? Et votre père se porte-t-il bien? Bref j’aimerais connaître la suite de votre histoire.

Au plaisir de vous lire,

Laurence

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Hildebert n’était pas égoïste et colérique en son état de Bête. Il était excessif parce que monstrueux, c’est fort différent. Nous ne pouvons pas appliquer nos critères de psychologie humaine automatiquement à un lion, à un griffon ou à un dragon. C’est la même chose ici. Les monstruosités de son comportement de Bête se sont résorbées longtemps avant qu’il ne prenne forme humaine. Sa transformation en homme ne fut que le parachèvement de tendances déjà bien installées en lui en son état de Bête.

Nous avons eu des enfants qui ont eu des enfants. Certains ont quitté le domaine. D’autres sont toujours avec nous. Nous les aimons tous. Hildebert est un père dévoué, un seigneur débonnaire et généreux avec sa progéniture.

Mon père est très vieux maintenant. Mais il est toujours lucide. Il sourit lumineusement quand les rosiers sont en fleur aux jours ensoleillés.

Belle

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12- BEAUTÉ SUPERFICIELLE

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Bonjour La Belle,

Je voudrais savoir comment tu as pu voir à travers la Bête quel être extraordinaire il était? Je voudrais aussi savoir ce que tu penses de la beauté aujourd’hui dans la société. Est-elle devenue un problème grave? La beauté aujourd’hui est-elle superficielle, car il y a de plus en plus de filles qui sont anorexiques, qui subissent des chirurgies plastiques…?

En un deuxième temps, j’aimerais savoir ce que tu penses de ces filles? Et si tu avais quelque chose à leur dire pour changer leur vision de la beauté, que leur dirais-tu?

Merci de bien vouloir répondre.

Catherine

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Tout le monde est beau, Catherine.

Dans le cas de ma chère Bête, c’est évidemment son comportement qui vite compensa sa hideur. Mais que faisait-il donc? Simple, si simple. Il me laissait être moi-même. Il constatait que j’aimais les roses, il faisait planter une roseraie, malgré le fait que le parfum des fleurs était horrible à sa narine difforme de monstre. Il s’apercevait que j’aimais la lecture, il m’ouvrait sans lésiner son immense bibliothèque malgré un édit familial ferme et ancien qui dictait que les femmes n’y étaient pas autorisées. Tendre, il gauchissait toutes ses lois pour moi. Et c’était si sincère, si pur, si vrai. Je me sentais soudain si bien d’être moi-même auprès de lui. Du plus profond de mon être, je me sentais si… belle.

Et un jour, comme tu le sais, même sa hideur a disparu. Cela n’a rien altéré dans ses comportements. Aujourd’hui, c’est à ses côtés dans notre domaine que je suis heureuse. Quand il me chuchote à l’oreille que je suis sa châtelaine et que je suis toute sa vie, je le crois, car il parle du cœur et c’est le vrai. C’est merveilleux d’être aimée ainsi. C’est à la fois si simple et si puissant.

Et aimée ainsi, je n’ai nul besoin d’altérer mes comportements ou ma simplette apparence! Je suis acceptée juste comme je suis. Je dirais donc à ces jeunes filles, dont vous mentionnez le drame, que le jour ou elles seront vraiment aimées pour elles-mêmes en toute sincérité et sans compromission, par un homme, par une femme, par leurs amis, mais surtout par elles-mêmes, elles cesseront tout naturellement, de se torturer pour rien et comprendront intimement le message que j’ai placé au début de cette missive: tout le monde est beau.

Belle

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13- POUR VOIR AU-DELÀ

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Chère Belle,

Je trouve votre histoire très inspirante. Je crois que nous savons tous qu’il faut voir la beauté intérieure, et non la beauté extérieure. Malheureusement, c’est toujours plus facile à dire qu’à faire. Voici ma question: comment doit-on faire, ou quels chemins devons-nous suivre, pour réussir à voir au-delà des apparences physiques et des premières impressions?

Merci.

Alexandra

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Mais Alexandra, il suffit de suivre un penchant qui nous est si profondément naturel que je suis certaine qu’il est en chacun de nous.

Laissez-moi m’expliquer d’un exemple. Pensez à la relation des jeunes enfants avec leurs grands-parents. Les vieillards sont voués à la laideur. Ils sont chenus, malades, défigurés par les rides et l’avachissement inévitable de l’âge. Même d’avoir été très beau ou très belle, il est impossible d’esquiver la hideur inexorable apportée par le grand âge.

Les enfants s’approchent des vieillards dans un moment initial de terreur. Mais l’ajustement est rapide. La voix de l’ancêtre est douce, ses gestes sont lents, minutieux, sans rudesse. Les vieillards parlent de choses anciennes, belles, mystérieuses et attirantes. Ils font des choses inusitées et bien fascinantes. Ils aiment, d’une manière qui est unique et pleine de paix. Et ainsi, en très peu de temps, l’enfant ne voit plus la laideur du vieillard. Le lien d’amour profond, éternel, est devenu incorporel. Les enfants pleurent du fond du cœur quand les vieillards meurent. Cela arrive à tout moment du cycle de la vie. C’est un fait profondément ordinaire.

En retrouvant votre émerveillement naturel d’enfant face aux vieillards que vous aimez, en flagrante indifférence pour leur terrible et cruelle laideur, et en le généralisant adéquatement, vous verrez au fond de vous-même, Alexandra, combien ma douce histoire avec Hildebert est humaine, banale et bien peu magique.

Amicalement,

Belle

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14- VOTRE MÈRE

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Très chère Belle,

Encore hier ma petite sœur de six ans regardait votre film de Walt Disney, assise sur le divan et si émerveillée! Elle me faisait penser à moi lorsque j’avais son âge. Elle vous aime beaucoup, vous savez; même pour moi vous représentez un personnage qui m’a énormément marqué dans le monde enchanté de Walt Disney! Vous nous émerveillez par votre grand cœur, par votre générosité et la plus belle leçon que l’on peut tirer dans votre conte est que les apparences sont souvent trompeuses; il y a toujours de la beauté dans ce qui peut nous paraître laid et fade.

J’aurais une question que j’ai toujours voulu poser mais à laquelle vous seule pourriez répondre… Pourquoi n’a-t-on jamais vu votre mère? Était-elle si peu importante pour vous qu’on n’ait même pas pris la peine de même la mentionner dans votre histoire? Pourquoi est-ce que dans presque toutes les histoires, il y a seulement ou la mère ou le père, et jamais les deux ensemble?

Je vous prie, Belle, d’accepter mes sentiments les plus distingués et de me répondre rapidement si vous le pouvez! Merci.

Pamela

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Ma mère est morte en couches. Je ne l’ai jamais connue. C’est souvent comme cela dans les histoires de mon monde parce qu’elles sont d’un temps où la mortalité humaine était effroyable.

Merci pour tes bons mots et ton amour, Pamela.

Belle

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15- L’AMOUR

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L’amour? Comment pouvons-nous passer par-dessus les apparences? Lorsque dans notre société, les gens sont tellement axés sur leur physique… Nous vivons dans l’artificiel… Comment trouver l’amour? Celui qui nous rendra vraiment heureux? Comment pouvons-nous faire pour être sûr que cette personne soit idéale pour nous quand tout peut être si facilement faux? Comment avez-vous fait pour donner le vôtre à un monstre? Comment justement pouvons-nous nous assurer que nous ne donnerons pas le nôtre à un monstre, quelqu’un qui ne le mérite pas nécessairement.. quelqu’un qui pourrait nous faire du mal? Pouvons-nous trouver avec notre cœur et notre tête, et non seulement avec nos premières impressions qui souvent nous envahissent? Est-il possible de reconnaître le moment où naît un coup de foudre? Comment voir au-delà de ce que l’autre désire montrer? Pouvons-nous vraiment prétendre connaître quelqu’un?

Pascale

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Il y a une réponse unique pour toutes ces interrogations: le risque existe et il faut y faire face. En s’esquivant ou en affrontant. Je n’ai pas pu m’esquiver. J’ai dû affronter. Cela s’est bien soldé. Il n’y a pas de honte à admettre que j’ai eu de la chance. Que j’ai vécu un vrai conte de fée.

Belle

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Comment pouvons-nous trouver la force d’affronter quelque chose d’incertain… Est ce que le bonheur peut être affirmé au bout des efforts… Et si par malheur cela ne fonctionne pas, si nous nous retrouvons trompés pour n’importe quelle situation comment pouvons-nous faire pour passer au travers de ces difficultés, où trouver cette nouvelle force?

Pascale

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Il faut d’abord chasser l’appréhension que vous décrivez, l’inverser, en disant: et si par bonheur nous ne nous trompons pas, que faire de ce surplus de forces anciennes? Le partager avec ceux et celles qui ont moins confiance en la vie? C’est ce que je fais ici.

Belle

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16- LE MOMENT

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Chère Belle,

Toi qui fut mon idole d’enfance, dis-moi à quel moment tu as commencé à penser qu’il y avait un côté humain à la Bête?

Lady Bird

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Le jour où il a libéré mon père, alors qu’il avait initialement prévu de le déchirer de ses horribles griffes.

Belle

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17- PREMIÈRE IMPRESSION

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Bonjour Belle,

J’ai toujours voulu savoir qu’elle a été la première impression que la Bête vous a donnée, et si vous n’étiez pas restée prisonnière au château, y seriez-vous retournée?

Merci à l’avance.

Chanèle

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Ma première impression de la Bête, Chanèle, fut horripilation et terreur. En cet exact instant, j’aurais voulu disparaître de son château et n’y jamais revenir. Autant pour dire combien il faut se méfier du premier instant…

Belle

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18- GASTON?

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Bonjour Belle..

Même si votre cœur a su choisir avec raison la Bête, n’avez-vous jamais failli succomber aux avances de Gaston? Sa chute du château juste avant que vous n’embrassiez l’élu de votre cœur lui a-t-elle été fatale et cela vous a-t-il fait quelque chose?

Aviez-vous un peu de sympathie pour lui ou seulement du mépris? Il avait tant de femmes qui l’admiraient… mais c’était vous qu’il aimait; vous la seule qui ne l’aimiez pas. Gaston, cet homme qui se cache derrière ses muscles, fait peut-être un peu pitié en fin de compte…

Merci beaucoup de prendre un peu de temps pour éclairer mon esprit et répondre à mes quelques questions!

Simone Simoni

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Le jour où ce croquant m’a arraché mon livre des mains, il était foutu. Je ne sais pas ce qu’il est devenu après cette ignoble jacquerie qu’il avait fomentée contre nous. Je n’ai rien de plus à dire à son sujet.

Belle

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Chère Belle,

Croyez-vous que la rancune soit la meilleure solution aux conflits? Pour rien au monde vous ne pardonneriez à Gaston de vous avoir arraché votre livre?

Simone Simoni

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Il y a des rancunes légitimes. Je suis une femme de rang et, comme telle, je sais qui sont mes ennemis. Le geste de m’arracher mon livre, que vous minimisez ici bien insidieusement, révélait de sa part un profond rejet de la totalité de mon être. Gaston est un de ces hommes à l’ancienne que rien ne changera. Je n’ai certainement pas à pardonner quoi que ce soit à un tel rustaud, dont les temps modernes ont irrémédiablement condamné l’attitude. Qu’il vive sa vie à sa façon, dans ses hameaux, avec ses femmes et me laisse en paix avec mon homme. Je ne lui ai jamais rien demandé ni rien fait.

Belle

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19- TROUVER LA FORCE D’AIMER

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Comment faites-vous et où trouvez-vous la force d’aimer la Bête?

Comment pourrais-je faire pour aimer quelqu’un autant que vous?

Comment fait-on pour se rendre digne d’un amour?

Bref, parlez-moi de l’amour, du vrai, de l’unique et de l’éternel amour.

Avec tendresse (si je peux me le permettre),

Andrée-Anne

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Merci de ta tendresse, Andrée-Anne. Reçois la mienne en retour.

Ma réponse à toutes tes questions est: il ne faut rien faire.

Il ne faut rien faire pour être digne d’un amour. Tout le monde a les droits et les devoirs de l’amour. Ce sont seulement les dictateurs méchants, les hobereaux pervers, les camelots avides qui spolient les devoirs de l’amour et, de ce fait, en perdent les droits. Ils sont une minorité infime et indigne de notre réflexion. Autrement, nous sommes tous et toutes dignes de mériter un grand amour et de le vivre.

Moi, Belle, pour trouver la force d’aimer, toujours, je ne fais rien. Je ne cherche ni force, ni allant, ni pulsion, ni propension. Ils y sont. Je les laisse vibrer, comme la prairie gorgée de petits insectes qui butinent sous un chaud soleil d’été.

Pour en venir à aimer quelqu’un comme je le fais? Encore et toujours, Andrée-Anne: ne fais rien. Sois toi-même. Vaque à tes diverses industries sans chercher l’amour ou un amant. Fais et sois. L’amour viendra tout seul. Vous n’y penserez même pas, l’autre et toi, et il sera soudain là. Vous aurez alors trouvé ensemble la force de… comprendre ce que Belle voulait dire quand elle disait: ne fais strictement rien.

Belle

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20- BEAUTÉ

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Chère Belle,

Je suis encore jeune, et j’avoue que je suis vraiment heureuse de pouvoir vous écrire par l’intermédiaire de DIALOGUS. Vous êtes si forte, je vous admire, sincèrement. Mais qui êtes-vous réellement? On parle de vous comme d’une femme relativement jolie, mais je voudrais savoir ce qui se cache vraiment sous cette beauté et ce charme. Seule vous pouvez me répondre honnêtement.

À bientôt j’espère,

Diane

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Bonjour Diane,

Tu me flattes. Je ne suis pas si jolie. Et… au fond de moi, il n’y a que moi.

Belle

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21- LORSQU’ON SE RETROUVE SEUL…

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Bonjour,

J’ai lu ce que vous écrivez, et je me demandais si, après de nombreuses années de bonheur, d’insouciance, lorsqu’on se retrouve seul, on a encore une chance de ressentir cet état, de paix, de partages, de tendresse, ou si cela doit rester un rêve.

Raymond Delfino

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Un rêve est irréel, distordu, imprévu. Disons que ce serait plutôt une réminiscence. C’est ce que vous vivez?

Belle

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Bonjour,

Non, un rêve n’est ni distordu, ni imprévu. Il est une image, un sentiment que l’on garde au fond de soi. Et moi, je me dis que cette image, ce sentiment est quelque chose que j’ai bien en moi et qui me manque terriblement à vivre au jour le jour. La réminiscence est le retour d’un souvenir qui n’est pas reconnu comme tel. Et j’ai dit rêve, car, pour moi, mon rêve aujourd’hui est d’être heureux, de partager, et je me demande si je retrouverai cette douce saveur.

Raymond Delfino

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Je vous comprends.

Belle

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Vous me comprenez. Vous êtes peut-être la seule.

Raymond Delfino

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22- LIVRES

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Chère Belle,

Je voudrais savoir si, comme la Belle du dessin animé de Disney, vous aimez lire. Si oui, quel est votre genre de livres préféré? Qu’est-ce que cela fait de passer de la vie d’une jeune femme de naissance modeste à celle d’une noble?

Bien à vous.

Alexandre, 14 ans

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Bonjour Alexandre,

J’adore lire. Je lis de tout mais j’ai une prédilection marquée pour les beaux traités de botanique illustrés de croquis coloriés. Ces livres en couleur sont rares et précieux. Il y en a de très beaux au Domaine des Landes d’Ajonc.

Mon changement de condition n’a pas entamé ma modestie. La déférence un peu obséquieuse avec laquelle les gens de maison me traitent parfois m’intimide finalement de moins en moins. Je sens qu’au fond ils m’aiment parce que je suis proche d’eux. Le statut nobiliaire n’a pas que des avantages, il s’en faut de beaucoup. Parfois je m’ennuie un peu.

Belle

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Chère Belle,

Cela tombe bien, moi aussi j’adore lire. Je préfère les romans de la vie ou de fiction. Avez-vous déjà remarqué des peintures de la Bête lorsqu’elle était humaine, comme dans le film de Walt Disney? Où se trouvaient les serviteurs à l’époque où le prince était une bête?

Bien à vous.

Alexandre

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Maintenant que vous en parlez, Alexandre, il y avait bien en effet un tableau, assez rustique et passablement mutilé. Je l’avais vu une ou deux fois dans les combles du manoir au temps de la bestialité d’Hildebert, mais, à l’époque, je n’avais pas fait le lien avec mon amant.

Du temps où nous étions ensorcelés, les gens de maison avaient disparu, mais cette dernière était encombrée d’objets hétéroclites qui s’articulaient parfois de fort étrange façon, surtout au crépuscule.

Belle

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Chère Belle,

C’est en regardant encore une fois le classique de Walt Disney que j’aurais deux questions à vous poser. Est-ce que les gens de votre village vous trouvaient bizarre? Est-ce que la Bête (ou Hildebert si vous voulez) vous interdisait d’entrer dans certaines pièces?

Vous direz toutes mes salutations à votre aimé de ma part. Bien à vous.

Alexandre

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Alexandre,

Les gens du hameau m’ont toujours acceptée telle que je suis. Nous sommes tous un peu « bizarres » et chaque facette de cette bizarrerie est ce qui constitue le chatoiement de l’être collectif des petits villages…

Hildebert, du temps de sa bestialité, m’avait interdit la mansarde à la rose s’étiolant sous globe. Aussi fantasque que lui, en ces temps tortueux, je n’avais guère obtempéré à cette prohibition qui me paraissait biscornue, excessive et folâtre.

Belle

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Chère Belle,

J’espère de tout cœur que tu vas à merveille (peut-on se tutoyer?) et que ton mari n’est pas de mauvais poil (c’est une plaisanterie, ne la prends pas mal).

Qu’est-il arrivé à la rose sous le globe ?

Que pense ton père de ton mari, après que celui-ci est redevenu humain ?

Bien à toi,

Alexandre

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La rose enchanteresse est tombée en poussières impalpables depuis un bon moment et mon papa a une très haute opinion d’Hildebert.

Tu peux me tutoyer. Il n’y a rien de rude à cela. Bons baisers.

Belle

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Chère Belle,

Je te réécris une toute nouvelle lettre pour te questionner de nouveau sur ta belle histoire.

Je suis d’accord avec toi au sujet de Gaston. Je préfère deux fois plus la compagnie de la Bête sous sa forme bestiale (quand elle est de bonne humeur bien sûr) que celle de Gaston.

Ma question se porte toutefois au sujet de son compagnon Le Fou. Que penses-tu de lui? Selon moi, il se fait le confident de Gaston pour faire oublier son physique. C’est donc un homme en mal d’identité.

Parmi tes frères et tes sœurs, lesquels préfères-tu?

Bien à toi,

Alexandre

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Alexandre,

Je ne connais pas cet homme. J’aime mes frères et sœurs d’un amour égal.

Belle

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Chère Belle,

Il vaut mieux peut-être que tu ne connaisses pas les acolytes de Gaston.

Quelle fut ta première impression du château de la Bête?

Bien à toi,

Alexandre

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Terreur et horreur. Les hobereaux n’ont jamais eu très bonne renommée en mon hameau.

Belle

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23- CADEAUX

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Chère belle,

Est-ce la Bête qui t’offrait des cadeaux ou est-ce toi qui les lui demandais? Comment faisait-elle pour t’offrir tous ces cadeaux puisqu’elle ne sortait jamais, est-ce des couturières, des bijoutiers qui venaient? Quel genre de choses t’offrait-elle?

Amicalement,

Flore

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Flore, mon amie,

Du temps de sa bestialité, le domaine d’Hildebert était enrobé d’un halo de mystère qui faisait que tous nos besoins étaient satisfaits par la vertu de quelque obscur enchantement. C’était d’ailleurs sur ce même enchantement que reposait toute la souffrance de mon amant. Aujourd’hui, nous vivons de nos modestes fermages. Notre style de vie est rustique mais bien plus heureux que du temps où nos gens et nous-mêmes étions ensorcelés.

Belle

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24- SI TU AVAIS SU LA VÉRITÉ?

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Chère belle,

Si la Bête t’avait dit qu’elle était en réalité un prince transformé en bête et que si tu l’épousais, il retrouverait son apparence, que se serait-il passé? Aurait-il été condamné à rester une bête jusqu’à la fin de sa vie?

Trouvais-tu Gaston séduisant? Si tu n’avais pas connu la Bête, aurais-tu accepté sa main?

Bien à toi,

Flore

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Flore, mon amie,

Gaston était un goujat qui, au fond, préférait la compagnie des hommes à celle des femmes. Je n’ai jamais ressenti le moindre sentiment pour ce malabar d’un autre âge.

La première question que tu soulèves est plus complexe. En effet, ce qui aurait été gagné en sincérité par un tel aveu aurait été en même temps perdu en spontanéité des émotions. Les choses auraient donc été, je crois, plus difficiles à réaliser. Hildebert ne s’est pas tu par duplicité mais par pudeur. Cette pudeur se joint à mille autres choses pour constituer le tout du charme qui se dégage de lui. Un charme magique plus fort que la magie même.

Belle

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25- L’EXEMPLE

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Chère Belle,

Votre splendeur m’a émerveillé pendant des années, même maintenant. Vous, qui êtes une femme si jolie, si ouverte, si resplendissante, avec une si jolie voix. Nous pouvons admirer votre beauté sans énumérer aucun défaut tellement il est difficile d’en trouver. Pourriez-vous me donner l’autocritique de vos défauts pour que je puisse mieux vous connaître?

De plus, pensez-vous être un exemple pour une génération en 2005 qui favorise malheureusement le physique plutôt que la beauté intérieure? Pensez-vous que votre image peut se répercuter sur ce que les hommes pensent des femmes? Grâce à vous, des milliers de jeunes pourront comprendre que la beauté intérieure est plus forte que la beauté extérieure et qu’elle mène le plus souvent à un intense plaisir. Pour moi, vous êtes donc un exemple.

Est-ce que la description faite de Gaston dans l’adaptation de votre vie dans le dessin animé de Disney est caractéristique du mouvement «beauf»? La profession de chasseur en est-elle une (caractéristique beauf)? Quel âge aviez-vous lors de votre rencontre avec la bête?

Merci mille fois, Belle, je vous baise la main, très chère.

Florent Paquier

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Gaston est un beauf. Il est méprisable. Je n’ai aucun respect pour lui.

Et cela vous fournit justement mon principal défaut: je n’ai aucun respect pour ce que je méprise et c’est irrémédiable. Pensez-y bien consciencieusement avant de m’ériger en modèle.

Belle

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26- VOTRE LANGAGE

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Ma très chère Belle,

J’aime beaucoup la façon dont vous parlez aux gens.

Comment faites-vous cela?

A bientôt.

René Susini

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Je les écoute simplement et attentivement. Puis je m’inspire de leur façon de communiquer. Communiquer, c’est toujours un peu se rejoindre sur le terrain de ce en quoi l’on se ressemble.

Belle

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27- GRANDEUR

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Dites, êtes-vous grande? Moi, je fais 1,90 m.

Selmane

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Bonjour!

Je fais cinq pieds du Roy et quatre paumes. Je suis assez grande pour une femme de mon temps.

Belle

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28- JE SUIS FIÈRE DE TOI

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Chère Belle,

Je sais que pour sauver ton père, victime des sortilèges de la Bête chimère à corps d’homme et à tête de lion, tu t’es sacrifiée. En retour, tu as gagné le cœur de la Bête chimère, qui s’est changée en prince charmant.

Il n’est pas le seul à avoir changé en homme ou en femme. Il y a le chandelier, la tasse à café, le réveil, l’armoire, etc.

Bon, ce qui compte pour toi et moi, c’est que tu sois heureuse. Je suis fière de toi.

Sofia, 11 ans

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Merci Sofia.

Ta générosité me touche beaucoup, surtout qu’au fond je n’ai pas fait grand chose d’extraordinaire.

Je t’embrasse

Belle

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29- BEAUTÉ INTÉRIEURE

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Bonjour Belle,

J’aimerais juste savoir ce que vous pensez des gens qui ne croient pas en la beauté intérieure de quelqu’un qui est des plus laids. Est-ce une réaction logique? Un jugement précoce? Un manque d’ouverture d’esprit? À votre avis?

Au plaisir de vous lire,

Florence

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Florence,

C’est d’abord et avant tout un réflexe de peur. Et en fait, c’est ce réflexe intangible qui est fort laid.

Belle

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Oui d’accord, mais quel est vraiment le contenu de cette peur?

Florence

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C’est le sursaut de la révulsion, comme lorsqu’on voit une araignée ou une chouette (des animaux pourtant fort utiles) ou quand on sent l’odeur de cette horrible fiente de mouton, pourtant si saine pour les récoltes. Nos serfs surmontent mieux leur révulsion face à ces animaux et cette substance utiles et nous avons énormément à apprendre d’eux. Ils ne jugent pas la vie sur la beauté ou la laideur, mais sur ses qualités d’action. C’est ce fond de sagesse roturière et paysanne qui m’a permis de surmonter mes pulsions initiales de dégoût face à la Bête.

Belle

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Donc, si je te lis bien, nous pouvons en conclure que plus on est haut placés, moins nous sommes aptes à regarder avec un œil sans jugement et sans critique ce qui est laid.

Mais en même temps, je me suis toujours demandé pourquoi la laideur, le spécial, l’original, attire notre regard et le retient si souvent prisonnier. Est-ce parce que tout simplement, il ne rentre pas dans la norme?

Florence

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C’est surtout, je pense, parce que ce type de laideur interpelle notre curiosité qui devine vite qu’il y a inexorablement quelque chose de fort précieux au fond de ce puits.

Belle

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30- UNE FEMME QUE J’ADMIRE

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Bonjour, je m’appelle Sabrina et j’ai 11 ans.

J’espère du fond du cœur que vous allez bien. Moi, ça ne va pas super, car j’ai déménagé à Marseille car mon père a été muté. Cependant, je prends le temps de vous écrire, car vous êtes une des femmes que j’admire le plus. J’espère vous faire plaisir en vous envoyant cette lettre!

Au revoir!

Sabrina

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Bonjour Sabrina,

Prends le loisir de découvrir ce nouvel espace. J’ai vécu ce que tu décris quand je suis arrivée ici, aussi contre mon gré. Je me croyais condamnée à côtoyer pour toujours une bête affreuse. En fait, je venais de découvrir la route me menant au bonheur.

Donne-toi le temps.

Belle

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31- LA LAIDEUR DU MONSTRE

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Bonjour,

Je voulais savoir comment vous avez fait pour passer par-dessus la laideur du monstre.

Ionique

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En découvrant, tout graduellement, que l’idée de laideur est la seule et unique vraie monstruosité.

Belle

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32- AS-TU EU DES ENFANTS?

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Chère Belle,

Je t’écris pour apprendre des choses sur toi.

Pourquoi t’es-tu mariée avec la Bête?

Est-ce que tu as eu des enfants avec lui?

Est-il vrai que tu parles avec Assiette?

Comment as-tu connu la Bête?

Juliette

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Le détail des circonstances de ma vie est exposé fort joliment et explicitement dans l’échange intitulé, TA VIE, ici même en mon officine. Je me permets de vous y renvoyer. Mon seigneur et moi avons eu huit enfants ensemble. Quatre garçons et quatre filles. Autrement, je sais que je parle avec assurance, mais «avec assiette», là je ne sais pas.

Belle

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Je te remercie de m’avoir répondu. Je voudrais te demander si tes demi-sœurs se sont mariées puis ont eu des enfants.

Gros bisous, réponds-moi vite.

Juliette

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Je ne suis pas certaine. Je ne les ai pas revues sous forme humaine.

Belle

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Merci, à bientôt, prends bien soin de tes enfants et de ton mari.

Juliette

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Bons baisers.

Belle

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33- PITIÉ?

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Bonjour Belle,

À toi, la spécialiste de l’amour… l’amour malmené, j’ai une question un peu particulière. Penses-tu que parfois, ce soit la pitié qui soit la base d’un amour entre deux personnes? Avais-tu pitié de la Bête?

Bien à toi,

Florence

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Oui, mais avant de l’aimer. Quand l’amour est venu, la pitié a décliné.

Belle

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Bien sûr. Relis ta réponse. Tu n’as pas dit: «quand l’amour est venu, la pitié a disparu», mais «elle a décliné». Donc, logiquement, il reste une part de pitié.

À moins que tu me dises que tu t’es trompée dans le terme utilisé.

Florence

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Ah, logiquement, Florence…

Belle

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Très bien, Belle. Tu dis que la pitié a décliné lorsque l’amour est venu. Mais ta réponse suggère en fait qu’il en reste toujours…

Florence

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Non.

Belle

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34- QUELLE EST LA PERSONNE QUE TU ADMIRES LE PLUS?

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Bonjour la Belle, si aimable, douce et pure. Toi qui sais voir au-delà des apparences, j’aimerais savoir quelle est la personne que tu admires le plus?

Que ton bonheur soit grand. En espérant que tu me répondras.

Angélique

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Madame Gabrielle-Suzanne Barbot de Villeneuve et Madame Jeanne-Marie Leprince de Beaumont.

Belle

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35- TON PRÉNOM

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Belle, es-tu si belle pour porter un tel prénom?

Ben

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Regarde-moi et juge pour ton âme propre. Mais dis-toi qu’il y a des millions de beautés.

Belle

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36- QUESTION BEAUTÉ

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Bonjour Belle,

J’ai entendu parler de DIALOGUS par ma cousine et j’aurais quelques questions à vous poser.

Comment faites-vous pour rester aussi belle après tant d’années? Êtes-vous vraiment heureuse? Faites-vous des soins particuliers pour garder votre jeunesse? Pourriez-vous me donner quelques conseils pour m’occuper de ma peau sensible?

J’attends votre réponse avec le sourire!

Jennifer

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Ne rien faire à ta peau. Te promener dans les champs au soleil et te baigner dans la rivière. Éviter la ville et les tâches viles. Laisser faire, laisser vivre ta peau. Il faut traiter ta peau comme tu traites ton cœur. Il faut aussi l’aimer. C’est le plus grand secret.

Belle

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37- LEURS AVIS

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Bonjour Belle,

Alors voilà, j’ai une question à vous poser. Vous savez, vous lisez tout le temps, sans cesse. Et les gens vous trouvent mystérieuses. Vous-en rendez vous compte?

Aussi, vous rêviez de vivre une histoire comme celle de votre roman préféré. Voilà qui est fait. Êtes-vous heureuse?

En espérant avoir votre réponse,

Affectueusement,

Pauline.

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On m’a toujours trouvée mystérieuse et je ne m’en suis jamais formalisée. Je suis maintenant plus heureuse que jamais et mon mystère s’est amplifié. Le mystère et le bonheur ont peut-être des traits en commun, qui sait, chère Pauline.

Belle

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Chère Belle,

Oui, je pense que vous avez raison, chère Belle. Mais je voulais savoir autre chose. Quelle a été votre première impression quand vous avez vu la bête pour la première fois? Parce que ça doit faire bizarre. Enfin je pense. Et à partir de quel moment êtes-vous tombée amoureuse de lui?

Voila, merci d’avance. C’est tout.

Bises affectueuses,

Pauline.

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Lis ma correspondance séant, belle Pauline. Tout s’y trouve.

Belle

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38- EST-CE QUE TU AIMES ENCORE TES SŒURS?

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Salut Belle,

Comment vas-tu?

Je crois que ma question est bizarre, mais j’ai envie de savoir si tu aimes encore tes sœurs après tout ce qu’elles t’ont fait. À ta place j’aurais accepté qu’elles vivent dans mon château, mais au fond je les détesterais, car je suis un peu méchante.

Passe le bonjour à la Bête.

Maroua, 13 ans

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Je les aime, oui. Leur jalousie d’alors était enfantine, rageuse, pesteuse, superficielle, sans profondeur réelle. Nous, femmes, sommes subrepticement éduquées à cultiver cette insidieuse compétition les unes envers les autres. Or, je vois plus loin que cela en mes chères sœurs. On ne me fera certainement pas ne pas les aimer à cause d’épisodes regrettables de notre mutuel passé de gamines un peu sottes.

Belle

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39- UNE GRANDE ADMIRATRICE DE TON HISTOIRE

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Bonjour,

Je me présente, je m’appelle Laura et je suis une adolescente comme les autres. Mais une chose me différencie d’eux: je suis une grande admiratrice de votre histoire. En effet, je trouve que ce que vous avez vécu est tout simplement magnifique et je pense qu’il faut vraiment avoir un cœur d’or pour accepter la Bête et voir au-delà des apparences.

Ma question est la suivante: êtes-vous aussi belle que la jeune héroïne de Walt Disney? Et en quoi êtes-vous différente d’elle?

Je vous admire beaucoup.

Amitié,

Laura

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Chère Laura,

Je n’ai pas l’honneur d’avoir été présentée à ce monsieur, mais les porteurs qui m’ont livré votre missive m’ont décrit cet artiste d’un autre monde à l’aide d’un petit calembour cocasse que je partage avec vous car il m’a fait sourire. Ils ont dit: «Walt savait Disney.» Si ce monsieur Walt savait dessiner, il a dû m’évoquer avec toute la sensibilité requise, mais cela, je ne peux en fait que le présumer!

Ne voyez pas le mouvement d’amour qui m’attira irrésistiblement vers mon prince comme quelque chose de généreux ou d’altruiste. J’ai simplement senti sa sensibilité et sa vulnérabilité derrière sa hideur et l’amour s’est imposé à nous car j’étais si curieuse et il était si doux!

Mes respects,

Belle

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40- AIMER SANS AVOIR DE CŒUR

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Chère Belle,

C’est Alexandre qui revient poser à la figure de l’amour que tu incarnes une question qui me taraude sur ce beau sentiment.

J’ai envoyé quelques lettres à Juliette Capulet (que tu dois connaître car c’est l’héroïne d’une pièce de théâtre écrite avant que tu sois née) sur DIALOGUS. J’ai découvert que, malgré le symbole amoureux qu’elle incarne, c’était une fille froide, égoïste (elle ne pense qu’à elle et à son Roméo) et qui ne cherche pas à comprendre les autres malgré tout le respect que nous avons pour elle. Je me demandais aussi, à toi qui as autant d’amour pour ton amant et ta famille et autant d’amitié pour les autres: peut-on aimer mais aussi être à ce point égoïste et méprisant? Lorsqu’on est amoureux, ne peut-on pas, lorsque ce sentiment naît dans le cœur, connaître aussi un certain respect des autres et de la vie? En clair, est-ce que l’amour peut avoir ses défauts?

Et une dernière question, quel genre de folie procure l’amour?

Salue de ma part ton père, ton mari, tes quatre fils, tes quatre filles et tes petits-enfants, vous qui devez incarner une famille soudée et tendre.

Bien à toi,

Alexandre, quinze ans

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Alexandre,

Aimer ne vous transforme pas en petit saint! L’amour étourdit d’abord, assagit ensuite. Il ne faut pas y voir un remède universel!

Je vais transmettre vos salutations,

Belle

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Chère Belle,

Avec retard, je te remercie pour ta réponse courte mais ô combien satisfaisante. J’aimerais te poser quelques questions aussi taboues à ton époque qu’à la mienne: que penses-tu du divorce, si cela existe à ton époque? Si, selon les personnes de l’ancien temps, il est infect de se séparer de son amant, il est à mon époque devenu malsain de vouloir rester avec une personne que l’on n’aime plus. Qu’en penses-tu? Crois-tu qu’un enfant né hors mariage apporte véritablement la honte sur sa famille? Que penses-tu de l’asexualité (c’est lorsqu’une personne n’est attirée par des personnes d’aucun des deux sexes) et de l’homosexualité?

Bien à toi,

Alexandre

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Alexandre,

La réponse à toutes ces questions se résume en une seule formule: fais ce que voudras.

Belle

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Chère Belle,

On t’a posé des questions sur ce que tu pensais de la Belle de Disney et du film de Cocteau. J’ai une question un peu particulière: que penses-tu de la Belle interprétée par Josette Day dans le film de Jean Cocteau? Je trouve qu’elle est fidèle à celle du conte, mais ayant un côté quelque peu froid, voire cru. Je préfère le personnage de la Belle du roman ou de Disney (ça donne mauvaise impression pour un littéraire comme moi!). À l’inverse, je préfère le personnage d’Avenant (moins caricaturé) à celui de Gaston. En clair, les deux versions de ton conte se valent.

Que penses-tu des personnes (dont je fais partie je l’avoue) qui s’inspirent de ton histoire pour leurs livres ?

Bien à toi,

Ton humble ami Alexandre

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Le sort de ces actrices comme celui de ces personnes, dont toi, qui varient allègrement sur mon thème de vie me placent devant une inexorable constante. J’ai inspiré… J’ai inspiré des actrices, des scénaristes, des dessinateurs, des auteurs. Cela me laisse sidérée, foudroyée d’une surprise hébétée, comme pétrifiée. C’est là une posture bien malcommode pour prétendre me mettre à commenter et ergoter sur les mérites ou les démérites de telle performance, de tel coup de crayon, de tel insondable et impénétrable appel des muses. Je me fais donc un devoir, sur tout ceci, de demeurer bien coite.

Respectueusement,

Belle

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41- LA BÊTE

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Chère Belle,

Si tu n’avais pas été amoureuse de la Bête alors qu’elle était mourante et que l’épouser avait été la seule solution pour la sauver, l’aurais-tu fait malgré tout? Et si la Bête avait simulé sa mort afin que tu la prennes en pitié et que tu te maries avec elle?

Respectueusement,

Flore

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Oui en réponse à ta première question. Non à la seconde. Mon suzerain est bien trop nature, droit et spontané pour imaginer ce procédé de baratineur de foire! Tu as de bien curieuses idées, Flore.

Belle

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42- QUI ES-TU?

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Bonjour Belle,

Ça peut paraître étrange, mais je voulais savoir quelle Belle tu es: celle de Walt Disney, celle de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, ou celle de la télé série de 1987? J’attends impatiemment ta réponse.

Audrey

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Je suis la vraie Belle.

Belle

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43- CHÈRE BELLE,

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Aimes-tu la Bête? J’espère que non parce qu’il a l’air méchant!

Salomé

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Aujourd’hui, oui, je l’aime intensément. Ne te fie pas à sa triste gueule hargneuse et léonine. C’est un amour, un amour pur.

Belle

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44- ÉVOLUTION DE VOTRE RELATION

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Bonjour Belle,

Cela fait un moment que je vis dans l’incertitude, et il me semble que vous êtes la personne la plus à même de répondre à mes interrogations. J’aimerais tout d’abord vous poser une question: il me semble que votre relation avec Hildebert a évolué lentement, et est d’abord passée par l’amitié avant de se transformer en amour… mais quand exactement avez-vous réalisé que vous l’aimiez?

Il me semble être dans une situation un peu semblable… non pas que je sois enfermée avec une bête, non, mais je me suis rendue compte il y a de ça un peu plus d’un an que j’étais amoureuse d’un ami proche. Il n’est pas spécialement beau, mais ça m’est égal car je le connais, je sais qui il est et c’est pour ça que je l’aime. Depuis que j’ai fait cette «découverte», je ne cesse de me demander s’il pourrait m’aimer en retour. Comment le savoir? Je n’ose aller lui poser la question, car si la réponse était négative, j’aurais du mal à continuer à le voir régulièrement (et je ne peux l’éviter).

Comment cela s’est-il passé dans votre cas? Comment avez-vous compris que Hildebert vous aimait également?

Bien à vous,

Chrysopale

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Ah, il s’annonçait ouvertement, rageusement, tapageusement. C’était très explicite. Et du temps de l’absence de réciprocité dans l’amour, il boudait. Et un monstre intangible et mystérieux qui boude, ça vous fait son lot de ramdam et ça laisse circuler ses courants de mauvaises odeurs. Je crains que nos deux situations soient radicalement distinctes, du moins en leurs prémisses.

Mais un trait pourtant unis nos deux dilemmes: l’impétueuse nécessité de les trancher par la plus radicale des sincérités. À vous de jouer.

Courage,

Belle

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Mon pastiche de LANDRU

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2018

H-D-Landru

LETTRE D’ACCEPTATION D’HENRI-DÉSIRÉ LANDRU (1869-1922)

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12 février 1919

Chers amis,

C’est avec joie que j’apprends que vous seriez prêts à m’introniser parmi les sommités peuplant votre cénacle, moi, modeste artisan itinérant. Je vois, dans la perspective de cette participation, que fort immodestement j’accepte, une occasion rêvée de nouer de nouveaux contacts et ainsi d’élargir le cercle de mes… connaissances.

Je cogite ici, à la fenêtre de la cuisine de ma petite villa de Gambais, d’où je vous écris, macérant dans les effluves du gros café colonial percolant sur le fourneau du poêle. La tristesse du ciel hivernal et les vieilles bigotes partant pour la messe ne sauraient en rien assombrir le bonheur qui m’étreint à l’idée de devenir membre de DIALOGUS. Je vous prie d’excuser les stries de suie sur ma lettre, mais ma cheminée ayant un mauvais tirage, je me vois contraint d’alimenter mon feu régulièrement. Il parait que, ce faisant, j’alimente aussi mon stéréotype historique… Mais, cela, on me rapporte aussi que c’est à vous de me le dire.

Et ce sera à moi de m’en défendre au mieux.

 À très bientôt, j’espère.

 Cordialement,

Henri-Désiré Landru

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1- LE GRILLON DU FOYER

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On m’a dit que vous aviez refusé l’assistance d’un prêtre pour vos derniers instants; on n’a même pas pu allumer quelques cierges autour de votre cercueil, la fumée de l’encens ne s’est pas élevée vers le ciel. Quelle douleur pour moi de savoir que maintenant vous brûlez en enfer!

Anonyme

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Cher monsieur,

En ce jour un peu gris de 1919, je suis toujours bien en vie. Mais il est déjà clair dans mon esprit que je ne tolérerai pas que la calotte exécrée vienne empuantir ma dernière demeure de ses rituels inanes. Quant à votre enfer, mon petit bonhomme, le flot glacial et tumultueux de mon athéisme méprisant l’a transformé depuis longtemps en un lit fétide et gluant de cendres bien trop palpables.

Comme la majorité de mes «victimes» partageaient mon opinion sur ces questions, elles ne risquent pas, elles non plus, de vous rencontrer dans la géhenne de vos lassantes iconolâtries.

Henri-Désiré Landru

 .

2- QUI ÊTES-VOUS?

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Qui êtes-vous? Savez-vous qui était Désiré Landru?

Alexandrine

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Bien sûr! C’est moi!

Henri-Désiré Landru

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Savez-vous qui il est? Vous aimez ce personnage qui a tué, toute sa vie! qui n’a jamais aimé les femmes et les faire mourir!…

Alexandrine

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Enfin mon amie, vous divaguez. Ressaisissez-vous, que diable. Vous en faites une tartine pour le modeste vendeur de vélocipèdes mécompris de ses pairs que je suis…

Henri-Désiré Landru

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J’aimerais vous connaître Landru. Ne vous moquez pas de moi! Vous m’intriguez, monsieur…

Êtes-vous d’accord pour que l’on se parle?

À très bientôt, Monsieur Landru

Alexandrine

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Bien sûr, Alexandrine. Il n’y a nullement matière à se moquer. Ceci est très sérieux.
Vous avez des avoirs?

Henri-Désiré Landru

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Je ne vous comprends pas… Trouvez-vous cela normal? Comment s’appelaient toutes ces femmes?

Alexandrine

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Oh fondamentalement, elles portaient toutes le même nom: langueur.

Henri-Désiré Landru

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 Cher Landru,

Nous sommes tous bien peu de chose dans ce monde si petit… mais de quoi vous accuse-t-on précisément? Je m’appelle Alexandrine, je n’ai que quinze ans et pourtant, j’aimerais vous comprendre! Que se passe-t-il?

Alexandrine

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Oh, Alexandrine, vraiment, fort peu de chose. On prétendra très bientôt, à ce que je devine, que j’ai embringué quelques douzaines de veuves dans mes salades, que je les ai dévidées (au sens propre et au sens figuré, ce dernier, plus subtil mais moins plaisant que le premier, charriant l’inévitable et si pesante connotation pécuniaire), promptement équarries et subrepticement cramées dans ma cuisinière.

Alors vous comprenez, je proteste quand même un peu.

Henri-Désiré Landru

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3- VOUS RENCONTRER

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Eh! Toi cloporte misérable, as-tu pris du plaisir à tuer ces femmes en les brûlant? J’aimerais bien te rencontrer pour t’infliger la punition que tu aurais dû avoir: la torture perpétuelle; moi je te ferais cramer à feux doux, lentement et je commencerais par ce qui fait de toi un homme, je t’humilierais comme jamais un homme n’en a humilié un autre. Ah oui, j’ai oublié de préciser qu’avant de te faire rissoler, je te couperais des petits morceaux de ton corps, enfin si c’est un corps car de corps il n’a que le nom, cela ressemble plutôt à un ramassis de tout ce qu’on a fait de plus moche sur cette terre.

 Cordialement,

Raphaël

P.S.: J’espère que vous aurez au moins le courage de me répondre et d’affronter quelqu’un de votre gabarit (je ne parle ni de votre taille ni de votre poids, Gringalet!).

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Environ quatre-vingt-dix ans nous séparent, petit paltoquet sans envergure, et, comme vous ne pouvez pas venir me brutaliser dans le passé, j’ai la joie de vous annoncer que je vous conchie copieusement.

Henri-Désiré Landru

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4-DES REGRETS?

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Landru,

Simple question… Avez-vous des regrets? Et si c’était à refaire?

Merci,

Ourasi

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J’ai une infinité de regrets. J’aurais voulu être plus tendre, plus convainquant, mais aussi plus méthodique, plus systématique.

Mais surtout, surtout: ah si j’avais pu disposer de toute cette technologie de communication que vous avez en votre temps. Mais on me rapporte que j’ai de forts astucieux continuateurs…

Henri-Désiré Landru

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5- LA FEMME AU FOYER

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Bonjour Désiré,

Est-ce vous l’inventeur de la «femme au foyer»?

Merci de me répondre

Hemlin

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Oh, je n’ai pas eu cette chance. Mais j’en suis un perpétuateur assez passable. Vous par contre, il n’y a pas à finasser: je vous impute l’invention du calembour fin!

Henri-Désiré Landru

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6- OBJET DE TOUS LES DÉSIRS

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Cher M. Landru,

Ma cuisinière ayant rendu l’âme (l’objet non point la personne) et étant de ce fait obligé d’en changer, je m’adresse à vous en tant qu’expert en la matière. Pourriez-vous me conseiller dans mon futur achat?

Je vous prie, M. Landru, de recevoir mes salutations les plus chaudes.

Henry

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Ah là là, ce n’est pas simple. Les technologies ont bien changé, j’en ai peur. Mais vous avez mille fois raison. Une de mes veuves faisait un garenne au pot remarquable. Elle a un jour changé de cuisinière, eh bien, ses civets n’ont jamais retrouvé le moelleux des belles années. Elle en était bien contrite. Enfin, cette contrariété ne lui pèse plus aujourd’hui, fort heureusement pour elle…

Bref, j’approuve votre prudence mais ne puis vous aider d’avantage. La totalité du havre domestique repose sur une cuisinière adéquate. Bon courage.

Henri-Désiré Landru

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7- À QUI AI-JE L’HONNEUR?

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Landru,

 Votre prénom indique que vous avez dû être désiré par votre mère mais je ne sais vraiment pas qui vous êtes et ce que vous avez fait dans votre vie… mais qui êtes-vous donc? J’ai la vague impression (mais ce n’est que pure déduction) que vous deviez être une espèce de tueur en série maniaque qui attirait les femmes chez vous pour les brûler dans votre cuisinière, je me trompe, je divague ou je brûle?

 RSVP, je brûle de vous lire,

Nathalie, la Québécoise

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Chère Nathalie,

Pour utiliser une expression bien française en réponse à votre question sur qui je suis, je vous répondrai: un cumulard. Je cumule modestement mes devoirs et mes plaisirs. J’ai une famille à nourrir (devoir) et j’aime interagir avec les femmes (plaisir). Je les choisis un peu seules, un peu déprimées et me charge de leur donner de la tendresse et du réconfort (devoir), et en échange elles sont vite gagnées par l’envie inexpugnable de me signer une procuration de transfert de propriété (plaisir). Je leur fais quitter la vie en douceur, par interruption de la respiration habituellement (grand plaisir, d’autant plus tendre et doux qu’elles sont habituellement consentantes), puis je me charge de faire disparaître les tristes preuves de la profondeur de notre entente mutuelle aux yeux de la mesquinerie légaliste ambiante qui la matraquerait de son incompréhension bigleuse (ceci m’est un devoir d’autant plus désagréable que cela lève une suie malodorante qui macule l’horizon déjà bien triste du département 78).

Mais permettez moi, chère Nathalie-qui-brûle-déjà, de vous poser une question à mon tour, car vous m’intriguez beaucoup. Qu’est-ce donc qu’une «québécoise»? Est-ce une sorte de masochiste ou de martyr?

 Vôtre respectueusement,

Henri-Désiré Landru

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8- DÉPARTEMENT 78

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Landru,

J’aimerais bien savoir où est situé le Département 78. Dans quelle ville? En quelle(es) année(s) vos horribles crimes ont-ils été commis? Avant ou après Jack l’Éventreur? Ce dernier vous a-t-il influencé (non pas dans la manière de tuer, ni quel type de femmes mais simplement pour passer aux actes)? Sinon, qui était ou est votre maître à penser, votre modèle ou votre idole? Pourquoi? Avez-vous été arrêté et jugé pour meurtre? Si oui, quel fut le verdict exact et la sentence? Si le verdict a été coupable, avez-vous purgé une peine de prison et si oui où? Vous ne semblez éprouver aucun remord et semblez prêt à recommencer. Si c’était à refaire, le feriez-vous autrement et si oui, quels détails changeriez-vous pour commettre les crimes parfaits? N’ayez pas peur, je ne suis pas une meurtrière, moi! Cependant, j’avoue que quelquefois, les mots peuvent être assassins et j’ai la langue piquante et plutôt «bien pendue»…

D’un brûlot québécois

P.S. Au cas où le français illettré que vous semblez être ne sait pas ce qu’est un brûlot, au Canada, il s’agit d’un moustique dont la piqûre donne une sensation de brûlure et, contrairement à votre propre nom, le mot brûlot figure dans le dictionnaire Larousse!

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Tout beau, tout beau, Nathalie,

Il n’y a bien que les canadiens pour appeler un moustique un brûlot. Un brûlot, pour votre gouverne, c’est un document inflammatoire, un peu comme votre missive là. Elle est d’ailleurs un petit brûlot bien suave, comme tout ce qui est colère légitime de femme.

À propos d’ignorance grossière, vos questions en révèlent un échantillon touchant. Un département n’est pas «dans» une ville, ce serait plutôt le contraire! Ce cher 78 c’est Les Yvelines. Vous avez bien une carte de la France. Avisez la, et trouvez Paris, ça devrait être assez facile. Glissez le doigt vers le sud-ouest et repérez Versailles. Dessinez une petite pomme penchée dont la ville des Rois de France est le pédoncule et vous venez de circonscrire Les Yvelines, département 78. C’est là que se trouvent mes deux principales communes de résidence: Vernouillet et Gambais, en Ile de France.

Me comparer à cet éventreur londonien violent et misogyne qui frappe la nuit et par surprise de pauvres filles faisant le trottoir est non avenu et bien vexant, mademoiselle. Ah je suis un parfait incompris. Mon amour respectueux des femmes est bien plus proche de celui du Chevalier Victor Margueritte que de qui que ce soit d’autre. J’ai eu la grande chance de le rencontrer par pur hasard un matin, aux Jardins du Luxembourg. Un homme fascinant, très respectueux de la quête libératrice des femmes, et qui nous prépare des romans qui étonneront.

Je crois que ceci requiert explication. Je suis un quinquagénaire discret et bien peu formidable. Je ne suis pas Casanova, mademoiselle, mais Landru. Comment pensez-vous que j’ai pu convaincre si vite ces dames respectables de quitter la vie à mon avantage? Pensez-y, il n’y a qu’une seule solution. C’est qu’elles étaient consentantes. Leurs procurations m’étaient salaire. Si je finis sur la guillotine pour un tel acte d’abnégation déférente, ce seront elles qui auront, post-mortem, commis un crime. Mais je ne regrette pas d’avoir contribué à les départager de cette vie étouffante pour une femme moderne quand elle croule sous ce carcan ancien de conventions que la guerre a bien trop peu ébranlé. N’ayant pas la verve littéraire du bon Chevalier Margueritte, je suis contraint à… l’action directe.

Pour commettre un crime parfait, il faut encore se vouer à une vocation criminelle. Je ne produis, pour ma part, que du suicide assisté moyennant rétribution. DIALOGUS n’a pas consenti à me révéler ce que sera mon sort. Mais je me doute que des démêlés avec la justice sont à venir. Il parait même qu’ils me prendront par surprise, alors j’attends. Si vous en savez plus, toute information est bienvenue.

Et… je n’ai pas peur de vous, Nathalie. Je vous admire plutôt, avec votre style revêche et survolté. Vous êtes en plein mon «genre», comme disent les petits jeunots démobilisés de ce temps. Je suis corps et âme à votre service.

Respectueusement vôtre,

Henri-Désiré Landru

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9- EN MAL D’INSPIRATION

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Landru, dit-on, gérait avec minutie sa correspondance et écrivait remarquablement bien.

Auriez-vous des extraits de courriers?

Odegivry , un admirateur

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Cher admirateur,

Le maigre monceau de correspondance que j’ai pu entretenir se trouve rangé soigneusement dans un garage dont je fais location, à Clichy. Un plumitif parisien, philosophe bohème qui se nomme, je crois, Botul, m’a écrit trois ou quatre fois en référence insistante à une conversation de troquet que nous eûmes jadis. Rien là pour combler les nuits esseulées de Sophie Volland, comme vous voyez.

Je crois que l’échantillon épistolaire le plus sûr sera encore celui que nous produirons ensemble vous et moi au cours du présent échange. À vous donc.

Respectueusement vôtre,

Henri-Désiré Landru

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10- RACINE

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Monsieur Landru,

Avant sa carrière d’écrivain mondial, le jeune Georges SIMENON, journaliste à La Gazette de Liège, écrivait en 1921 (il n’avait que 18 ans): «(…) Des gens qui critiquent les autres, pour n’être pas soupçonnés d’agir comme eux, clament qu’il est monstrueux de se passionner de la sorte au sujet d’un criminel, d’un assassin, de Landru. (…) Quoi de plus légitimement attirant pour les foules, que la tragédie ou le drame? Or, la tragédie, fut-elle classique et écrite par un Racine austère nous édifie-t-elle toujours en représentant des héros et des saints? Quel est le dénouement de Britannicus, sinon le lâche assassinat par l’hôte, de son convive? Et le sujet de Phèdre oserait-il être conté par le plus hardi feuilletoniste? Parlerai-je d’Iphigénie, où du sang coule encore et où un père est prêt à immoler sa fille? (…) Mais peut-on en vouloir au peuple (…) de s’intéresser aux actions extraordinaires, là où il les rencontre? De quoi est faite l’histoire, sinon de crimes, de luttes, de conspirations, de lâchetés? Quel est le fond de la littérature, sinon des crimes, ou pis, de l’immoralité. (…)»

Mes questions :

– Monsieur Jean Racine mérite-t-il de vous être associé?

– Britannicus, Phèdre et Iphigénie ne seraient-ils pas rien d’autre que des Landru bavards?

– Ne seriez-vous pas plutôt un héros de roman, de littérature ou des temps modernes?

– Quels sont vos liens de filiation avec Son Excellence Lucius Domitius Claudius Nero, dom Tomas de Torquemada, Saint Dominique, Monsieur le Chancelier Adolf Hitler, Son Altesse Jean Bedel Bokassa, Monsieur le Président George Herbert Walker Bush et le bras droit de mon contrôleur d’impôts?

– N’êtes-vous pas irrité de l’ombre que vous fait Marc Dutroux (un Belge, en plus!)?

Joseph-Macchabeus Branlu

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Monsieur,

Britannicus, Phèdre et Iphigénie sont des coupables fictifs. Je suis un innocent réel. Hitler, Saint Dominique, Bush et Dutroux tuent des enfants arabes, juifs ou belges et de jeunes rousses aux yeux verts terrorisés, qui n’ont rien fait. Je libère de la vie des compagnes adultes, consentantes et libres qui en ont plus sur la conscience que vous ne pourriez le croire. Votre percepteur d’impôt et ses sbires vivent décemment, je vis dans une grande maison délabrée, et vais peut-être un de ces jours palper de la paille du cachot et du fil de la guillotine…

Il me semble qu’il y a là un distinguo qui va bien plus loin que l’étrange paronymie entre votre signature et la mienne. Ne trouvez-vous pas, Monsieur Dubois-Branlu? Ajoutons, puisque vous faites un tel cas du drame racinien, que force est de constater que c’est moi qui le vis, dans sa version moderne, pas vous.

Vôtre,

Henri-Désiré Landru

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11- CE TYPE DE CHAUFFAGE

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Monsieur Landru,

Ne soyez point gêné par l’admiration que je voudrais vous témoigner, sachez seulement que votre œuvre peut se flatter de ma plus grande estime: a-t-on déjà vu un tel courage, une telle assiduité dans ce projet (ma foi fort louable!) de mener à terme ce que nous soufflent en secret nos convictions? Quelle inspiration inouïe pour agir de la sorte, sans commune mesure avec l’exiguïté désolante de votre cuisinière… Encore une fois, que de raffinement dans votre dérision! Allons bon, je m’enflamme et je vous sais impassible, ce pourquoi je préfère vous laisser à vos affaires, en vous rappelant cette réalité qui, je l’espère, ne sera pas sans vous conforter dans votre entreprise: les veuves pleurent seulement le plaisir qu’elles avaient à tromper leur mari. Je veux vous quitter sur une question, je vous l’accorde un peu technique, qui me brûle les lèvres. Eu égard au prix du bois qui ne fait qu’augmenter chaque hiver, je conçois facilement l’avantage d’un combustible humain dont le coût défie toute concurrence. Mais je demandais si, du point de vue calorifique, ce type de chauffage (avec ce taux adipeux qu’on connaît à l’organisme féminin) l’emportait doublement.

Je vous remercie d’avance pour vos précisions en vous saluant bien cordialement.

Aurélien Merini

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Cher Aurélien,

Poser la question, surtout comme vous le faites, c’est un peu y répondre. L’être humain est un fort mauvais combustible, et Saint Dominique ne s’y était pas trompé, qui était très pointilleux sur la teneur igniphile des san-benito dont il faisait emballer les victimes innocentes d’une Inquisition aussi sourcilleuse que dévoratrice. C’est —soit dit par aparté— pour me protéger des excès de l’équivalent républicain de ce Moloch autoritaire que je suis bel et bien réduit à empuantir le ciel déjà peu avenant des Yvelines. Mais passons sur ceci…

Je crois détecter un petit filet grivois dans le ton que vous tenez en parlant des veuves. Les veuves souffrent, cher Aurélien, et il n’y a vraiment rien d’humoristique à cela. Le pis de l’affaire est qu’elles souffrent moins d’être veuves que d’avoir été mariées. Cela les engonce dans un jeu de convenances dont les effets grèvent ce veuvage qui les prive désormais des maigres et fugitifs avantages que leur instillait parcimonieusement la maritalité. Et même la fortune héritée ne soulage pas les piqûres incessantes du nid d’oursins paradoxal qu’entretiennent les conventions sociales étriquées de notre temps sur ces matières.

Alors il y a la solution Landru…

Henri-Désiré Landru

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12- LAURE DELATTRE

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Salut Landru,

J’ai ouï-dire que tu aimais les femmes au foyer? Connais-tu Laure Delattre?

Ibozou

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Monsieur,

J’ai consulté tous mes calepins. Ce nom n’y figure pas. Mais si cette demoiselle est en moyens, je ne dirais pas non à l’idée de la rencontrer. Si, qui plus est, elle est prête à rester enfermée un temps dans une espace forclos pour en tirer quelque bénéfice, nous serons certainement compatibles.

Le bénéfice sera pour moi par contre…

Henri-Désiré Landru

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Dis donc Landru,

J’ai l’impression que tu n’as pas saisi mon jeu de mot: Laure de l’âtre, femme au foyer, eh eh eh…

Ibozou

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Vous admettez donc qu’il est légitime de tirer l’or de l’âtre…

Henri-Désiré Landru

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Monsieur Landru,

Quelle belle leçon d’humour vous me faites là. On apprécie encore mieux ce genre d’humour quand on porte des lunettes à double foyer!

Ibozou

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Ou des lunettes fumées…

Vous savez, j’en sais un peu plus sur mon avenir à force de côtoyer tous ces braves gens de DIALOGUS. Imaginez-vous donc que je vais me retrouver à la Cour d’Assises… Et, me dit-on, le public viendra à mon procès pour écouter mes plaisanteries. C’est vous dire combien je prends l’humour au sérieux…

Henri-Désiré Landru

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13- SÉDUIRE QUAND ON EST LANDRU

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Monsieur Landru,

Il est étonnant qu’avec un look pareil vous emballiez tellement. Au 21ième siècle, vous n’auriez aucun succès, et ce serait la ruine pour vous, ce qui serait dommageable à un flambeur tel que vous!

Ibozou

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Le «look» comme vous dites, mon brave, n’est jamais qu’un des paramètres de l’équation complexe de la séduction. Le mystère est bien plus attirant que le «look» dans un grand nombre de cas. L’intelligence, la gentillesse, la délicatesse sont aussi des atouts majeurs, car fondamentalement la femme aime de tête.

Écoutez une femme attentivement. Écoutez-la pour vrai, sans faire semblant et elle finira par vous tomber dans les bras. Négligez-la, ne lui portez pas l’attention qu’elle requiert et, tout Adonis que vous êtes, vous finirez au bazar.

La femme est subtile, articulée, complexe. C’est dans cette horlogerie délicate que palpite tout le potentiel séduisant d’un Landru…

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Monsieur Landru,

Ça vous va bien à vous de donner des leçons de séduction. Je pense que la gent féminine se serait volontiers passée d’un galant homme dans votre genre!

Bien à vous!

Ibozou

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Ne vous érigez donc pas en porte-parole autoproclamé de la gent féminine, jeune freluquet. Laissez-la simplement me juger par elle-même en votre temps, comme elle le fit si bien au mien.

Je ne vous salue pas,

Henri-Désiré Landru

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Monsieur Landru,

Quand je pense à toutes ces femmes qui avaient le feu aux fesses et qui rêvaient de vous rencontrer mais qui ont finalement succombé après de brûlantes étreintes et dont toutes les économies sont parties en fumée, je sens comme un malaise diffus, qui m’envahit et me consume…

Bonne nuit éternelle

Ibozou

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Elles étaient consentantes. C’est leur argent qui leur brûlait les doigts.

Adieu

Henri-Désiré Landru

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Landru,

Je suis extrêmement étonné de voir la dose de mauvais esprit qui s’était réfugié sous votre crâne chauve au nez et à la barbe de votre auguste moustache.

Tant de propos fumeux, je trouve ça sidérant.

Au plaisir,

Ibozou

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14- N’EN FAITES PAS UNE SCÈNE DE MÉNAGE

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Monsieur Landru,

J’espère ne pas vous déranger dans vos lourdes tâches ménagères. Il m’est très agréable de pouvoir vous questionner. En effet d’où je vous écris vous êtes une référence en matière de «gestion domestique des déchets», dirons-nous. Me permettrez-vous, même si comparaison n’est pas raison, d’évoquer un cas actuel pour éclairer vos actes? Voici une dépêche afin de vous mettre au parfum…

Le cannibale de Rothenburg condamné à huit ans et demi de prison.

[agence AFP, le 30.01.2004]

Le cannibale de Rothenburg, Armin Meiwes, jugé pour le meurtre en 2001 d’un ingénieur berlinois qu’il avait dépecé et en grande partie consommé, a été condamné vendredi à huit ans et demi de prison par le tribunal de Cassel (centre). Le tribunal n’a pas suivi les réquisitions du Parquet, qui avait exigé la détention à perpétuité pour «meurtre par plaisir sexuel», ni le plaidoyer de la défense, qui avait estimé que l’accusé n’avait commis qu’un «meurtre sur demande» passible d’un maximum de cinq ans de détention, sa victime étant consentante. Armin Meiwes, 42 ans, avait avoué avoir tué et mangé en mars 2001 l’ingénieur berlinois Bernd Juergen Brandes, 43 ans, une scène qu’il avait enregistrée sur cassette vidéo. Brandes s’était rendu à son domicile de Rotenbourg, près de Cassel, à la suite d’une annonce postée sur internet par Armin Meiwes: «Cherche homme prêt à se faire manger».

Qu’en pensez-vous? Vos motivations personnelles sont-elles pécuniaires ou culinaires?

J David Théodoros

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Du mal. N’importe quel ethnologue sérieux vous dira que l’anthropophagie est un acte rituel et non gastronomique. Ce sont pour des raisons psychologiques que l’on dévore certaines parties spécifiques du corps d’une victime. On bouffe des symboles plus que du nanan…

Je ne suis pas un anthropophage, monsieur. Je suis un simple assassin. Les corps satinés de mes victimes n’avaient une signification pour moi que lorsqu’elles étaient vivantes. Mortes, elles me laissent des écorces encombrantes dont je dois disposer pour me protéger de la mesquinerie ambiante.

Ainsi, ce terme «gestion domestique des déchets» me décrit bien plus adéquatement que cette citation oiseuse et ces références pesantes à des coutumes dont je suis aussi distant que vous.

Vôtre,

Landru

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15- VOS CERTITUDES

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Monsieur Landru,

Je ne sais trop de quelle manière vous aborder; je ne voudrais surtout pas que vous me regardiez venir comme une peste à votre porte, comme tous ceux qui viennent demander des comptes, cherchent dans tous les coins des preuves d’absence de vertu, pillant les secrets comme des truffes; je ne suis pas, monsieur, de cette sorte. Je laisse à d’autres l’étrange plaisir de jouer les juges. Je voudrais que vous mettiez de côté l’univers entier et me parliez comme à une inconnue perdue dans le néant.

Ce sont vos certitudes les plus intimes que je vous demande de me livrer. Vos certitudes sur la nature de la vie, l’essence pure de l’existence à vos yeux. Les émotions qui vous accompagnent à chacune de vos inspirations, les pensées qui vous assaillent dès que le silence s’étend, l’impression que vous avez de ce monde.

Est-ce trop demander? Suis-je trop gourmande de ce qui ne me regarde pas du tout?

Catherine

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La douce, la bonne et honnête question, Catherine, chère, chère Catherine. Cela me change vraiment de tous les cabotins ineptes qui m’écrivent d’ici… Eh bien voici:

Le monde est petit, gris, mesquin, désespérant. Nous sortons d’une guerre mondiale absurde qui a ruiné l’Europe. Les valeurs se déglinguent. La France part en quenouilles. De vieilles fortunes familiales pourrissent et se dévaluent comme le blé rouille dans les champs. Il pleut. J’ai un petit rhume. Quel sale temps!

Je marche dans la ville. J’aperçois soudain la dernière manifestation de la beauté, assise sur un banc de fer. C’est une femme, Catherine, une femme comme vous. Belle, avec son petit chapeau à fleurs en perchoir latéral et ses jambes croisées et bien dessinées sous ses jupes aux gros traits oranges et noir. Je la salue poliment, lui parle d’une voix douce, m’assied auprès d’elle. Mon attitude d’un autre siècle la rassure et la change de tous ces jeunes goujats démobilisés qui lui susurrent des grossièretés à l’oreille. Je ne susurre rien. Je l’écoute. Je l’écoute pour vrai, car elle m’intéresse pour vrai. Et ça, c’est si rare, Catherine: être vraiment écoutée… Et que pensez-vous qu’elle me raconte? De quelle façon vous imaginez-vous qu’elle se vide le cœur?

Croyez-le ou non elle me dit: «Oh Monsieur, le monde est petit, gris, mesquin, désespérant. Nous sortons d’une guerre mondiale absurde qui a ruiné l’Europe. Les valeurs se déglinguent. La France part en quenouilles. De vieilles fortunes familiales pourrissent et se dévaluent comme le blé rouille dans les champs. Il pleut. J’ai un petit rhume. Quel sale temps!»

Quand elle sent à quel point je la comprends, nous franchissons doucement le rideau vaporeux de la confidence. Elle dit alors, l’œil moins sec: «Je suis déprimée. J’en ai tellement marre. Que me reste-t-il à faire de cette fortune en charpie? Me remarier avec un de ces ex-poilus, abrutis par le tonnerre des shrapnells? Mais j’en ai par-dessus la tête de faire la bonniche pour un molosse malodorant qui me boit mon avoir. Ah si j’avais le courage de quitter cette vie inutile, à l’horizon obstrué et borgne.»

Vous comprenez, Catherine, je n’ai pas plus de courage qu’elle, mais je suis tout aussi déprimé. Alors de fil en aiguille nous nous levons, elle prend mon bras, je l’amène faire un petit tour unilatéral à ma villa. Si nous signons quelques papiers, c’est vraiment parce qu’elle insiste. Je vous jure que j’ai souvent agi ainsi sans être dédommagé. La suite de ce minutieux processus, je crois qu’il est bien connu de vos historiens.

Il y a une chose de bien plus déprimante que d’être un homme dans l’Europe croupissante de 1919: être une femme dans l’Europe croupissante de 1919. Elles ne veulent plus de l’ordre ancien et ne peuvent joindre l’ordre moderne. Elles sont vraiment bien piégées. Je fais donc mon petit effort pour éviter un tel piège à certaines de nos belles. Elles sont si tristes de cette platitude de creux de vague de transition historique qui traîne sans fin.

Telle est ma vision de mon monde, chère Catherine. Pardonnez-en l’étroitesse. Je ne suis qu’un homme de ce temps qui respecte le désespoir insondable des femmes de ce temps. Je les aime. Je suis leur féal. Elles sont déprimées. Il faut ce qu’il faut…

Respectueusement,

Henri Désiré Landru

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Je crois bien, cher Henri-Désiré, que je vous aurais suivi moi aussi à une certaine époque de ma vie. On a tous notre petite année 1919, j’imagine.

Mais dites-moi, et gardez bien à l’esprit que je ne juge rien et ne catalogue rien en posant cette question, êtes-vous bien certain que les morts de toutes ces femmes étaient désirées par les femmes en question? Était-ce réellement une sorte de suicide assisté? Vous les aidiez à mourir, mais désiraient-elles vraiment mourir ou voulaient-elles seulement dormir un bon coup et se faire réveiller par un petit café au lit? Car votre tendresse, et vous l’évoquez vous-même, aurait pu illuminer cette Europe croupissante, non?

Je vous remercie de m’avoir livré si poétiquement votre pensée, je vous suis infiniment reconnaissante…

Catherine

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La question que vous posez, Catherine, est terriblement légitime et d’un plausible épais et poisseux qui m’inquiéterait presque si mon cynisme n’était pas là pour faire blindage. Je ne peux vous répondre. Car enfin, ni l’ombre ni l’ectoplasme d’aucune d’entre elles ne sont revenus me hanter pour me réclamer le caoua du bidasse anonyme mort dans l’oubli, dans son trou d’obus boueux et bête.

Il va donc vous falloir spéculer…

Henri Désiré Landru

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Mon cher Henri-Désiré,

Suite à votre invitation à le faire, j’ai spéculé. Mais pas au sujet de ce que vous pourriez croire. J’ai spéculé, imaginez-vous donc, sur les conséquences d’une éventuelle spéculation. En bout de ligne, j’ai préféré m’abstenir. Monsieur, je vous annonce donc que j’abandonne les «si». Pardonnez-moi même de vous avoir suggéré ces hypothétiques cafés au lit.

Parlez-moi plutôt, très cher, de votre relation avec Fernande, dans la mesure où vos confidences ne menaceraient pas la pudeur de votre fiancée.

En passant, savez-vous que mon deuxième nom est Fernande? Je n’en suis pas particulièrement fière, mais bon, on ne choisit pas son nom…

Amicalement,

Catherine

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Il n’y a pas plus saine spéculation que l’investigation empirique, bonne amie. D’avoir spéculé excessivement en spirale, vous vous seriez en effet fort possiblement étourdie et cela vous aurait sans doute fait tomber dans la toile.

Allons-y donc gaiement avec votre propos neuf…

J’ai donc connu six Fernande, une Fernande-Amélie et une Ferdinande. Pour compléter, j’ai connu sept Catherine et quatre Marie-Catherine, dont Madame Marie-Catherine Landru née Rémy, ma cousine et épouse qui m’a fait des enfants qui ont eu des enfants. Nos premiers ébats furent furtifs et vifs tant et tant que j’ai bien peur que nos fiançailles aient été bien courtes, pour de tristes raisons tenant au cintre étriqué de la morale ambiante…

Il faudrait donc me clarifier un peu sur quelle Fernande vous jetez si unilatéralement le dévolu de votre curiosité aussi incisive que légitime.

Vous avez un fort joli prénom, Catherine Fernande. Restez avec moi. Vous me captivez et m’inspirez.

Votre Henri-Désiré

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Cher ami, puis-je me permettre une si familière appellation?

Pardonnez mon délai à vous répondre, mais de grandes transformations chez moi m’ont beaucoup occupée. Je suis certaine que vous ne m’en tiendrez pas rigueur.

Je parlais bien entendu de Fernande Segret, cette blonde pâle avec qui vous entretenez une relation depuis deux ans, si je ne me trompe pas. Comment est-elle, qu’aimez-vous chez cette femme? Comment vous sentez-vous lorsque vous êtes avec elle, avez-vous des moments d’inconfort?

J’attends votre réponse et j’espère qu’elle ne tardera pas autant que la mienne.

Amicalement,

Catherine

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Fernande, bien sûr, «ma» Fernande. Ah, allez donc donner le change avec ces correspondantes du futur. Il semble qu’il n’y ait pas un traversin de votre alcôve qu’elles n’aient retourné. Forcément, vous n’êtes plus là pour émettre le jet d’encre du poulpe, alors elles en profitent. C’est inexorable. Enfin c’est là le côté sursaut de la gloire historique, je suppose…

Fernande, donc, puisque vous êtes si bien informée, chère Catherine, eh bien figurez-vous que Fernande me fait rire. Nous rions ensemble, nous nous amusons de tout, surtout du dérisoire, du mondain, du moderne. Je me sens joyeux avec elle, badin, folâtre. C’est d’un inhabituel étourdissant qui m’exalte, Elle m’est comme une drogue hilarante. Mon anti-narcotique d’amour et de vie.

Des moments d’inconfort avec Fernande? Que le Rabouin me hante, je n’en ai absolument jamais et je ne comprends pas ce qui vous amène à poser une question si biscornue, vous qui me semblez pourtant ne pas manquer d’astuce. Pourriez-vous vous expliquer sur cette portion insondable de votre interrogation, bonne amie? Vous m’en obligeriez immensément.

Votre Henri Désiré qui, en ce moment, pense bien moins à Fernande qu’à vous…

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Cher Henri-Désiré,

Ainsi donc, Fernande vous fait rire? Et vous trouvez cela inhabituellement délassant… Comment cela se fait-il? Aucune autre femme ne vous avait fait rire avant?

Que faites-vous lorsque vous êtes ensemble? Où allez-vous? De quoi parlez-vous? Que mangez-vous? Que buvez-vous? Combien d’heures dormez-vous?

Je crois que toutes ces questions sauront vous occuper pendant au moins une petite heure, bien assis au coin du feu. J’espère surtout que vous n’y verrez pas une curiosité déplacée.

Votre amie,

Marie Fernande Catherine

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J’y vois surtout une de ces vieilles combines de fuyardes qui me font bâiller ample. En effet, je me languis de vous, Catherine Fernande. Et vous me jetez Fernande dans les jarrets, en vous imaginant je ne sais quoi… me distraire, me meubler l’esprit, me rappeler à mes devoirs, me doucher, me faire lâcher la proie pour l’ombre. Quelle billevesée que l’illusion qu’entretient l’esquive féminine! Sur sa dérisoire capacité à faire déraper nos idées fixes d’ardents foutriquets, avec du bavardage sur nos femmes du moment.

Bon, je m’exécute, puisque vous insistez. Les autres femmes ne me font pas rire surtout quand elles me traitent comme vous me traitez. Nous jouons aux cartes et au tric-trac. Nous allons au Jardin des Tuileries et nous nous asseyons sur des chaises de fer en regardant voguer les petites frégates dans le bassin. Nous parlons du temps qu’il fait et de rubans. Fernande a une fort jolie collection de rubans. Nous mangeons des frites et des moules dans un vaste troquet au coin Saint-Michel et Soufflot qui s’appelle le Maheu. Nous buvons du blanc avec les moules et une petite anisette dans l’après-midi. Nous dormons entre cinq et sept heures par nuits. Et vous avouer ceci m’a occupé pendant exactement quatre interminables et lassantes minutes.

Si on parlait de vous et moi maintenant. Vous aimez les aquarelles de Watteau?

Landru

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Henri-Désiré,

Je vous ai peut-être fait bâiller, mais vous, vous ne m’avez pas ennuyée et j’ai grandement apprécié ces petits détails de votre vie. Et si je me suis divertie à lire votre réponse, cela ne peut que vous apporter plaisir, n’est-ce pas?

Ainsi donc, vous voulez parler de nous? Fort bien. Parlons de nous.

J’aime beaucoup la peinture et justement, je possède quelques tableaux de valeur que je souhaiterais écouler contre de l’argent liquide. Peut-être pourriez-vous m’être utile en la matière? Nous pourrions nous fixer un rendez-vous sur un banc de parc, par exemple, d’où nous irions grignoter un morceau avant de passer chez moi pour l’examen de mes possessions revendables.

Sachez que j’aime les fleurs et les bijoux et que mon anniversaire approche. Sans vouloir mettre de la pression, si vous désirez qu’il y ait un «nous», il vous faudra songer sérieusement à me cajoler avec plus d’application.

Aussi, je déteste les rivales. Êtes-vous prêt à laisser tomber votre blonde lavasseuse et vos promenades aux Tuileries en sa compagnie?

J’attends votre réponse avec impatience,

Marie Fernande Catherine

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Ah chère amie, je suis prêt à éliminer toutes vos rivales de la manière la plus radicale imaginable…

Notre hiatus spatial ne devrait pas poser de problème particulier, quitte à prendre un navire. J’ai bien peur, par contre, d’être prisonnier sous la coupole brumeuse de l’année 1919, comme un mauvais grillon sous un ballon à rouge. J’irais même de plus jusqu’à hasarder que l’année 1922 m’est une muraille chronotopique cruellement infranchissable.

Il va vous falloir trouver, pour mirer vos croûtes et les caser, un vendeur de vélocipèdes placide et hirsute qui vous soit moins anachronique… Croyez que j’en suis suprêmement contrit.

Votre Riri

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Riri,

Vous avez raison, comme toujours. Mais sachez que je ne trouverai pas un autre barbu hirsute. C’est inutile, je n’en connais aucun et je doute qu’il ait votre charme.

Puisque nous devrons nous contenter de nos échanges via DIALOGUS, voudriez-vous passer le temps en me racontant des souvenirs d’enfance peut-être?

Vôtre toujours.

Catherine

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Il y a un souvenir d’enfance particulièrement vivace, qui revient bien souvent me hanter.

Nous sommes aux environs des années 1880, j’ai dix ou onze ans et mon jeu favori est le cerceau. Vous connaissez certainement cette amusette ancienne. Elle consiste banalement à pousser devant soi un grand cerceau métallique en le guidant avec un petit manche. Un pur bonheur. J’adore pousser le cerceau mais aussi, plus originalement, j’affectionne de le lancer comme un grand lasso et d’y capturer des gens.

Surtout des femmes.

Des femmes adultes, élégantes, provinciales, un peu guindées déambulent sur la petite place au kiosque de notre patelin. La majorité connaît mes parents. Je les entoure de mon cerceau par surprise et elles rient aux éclats à chaque fois. Il faut dire que je suis très adroit. Le cerceau vole haut, s’abat joliment et s’entoure autour d’elles sans jamais les toucher. C’est un art. Ah, ces amusements badins auxquels tous et toutes se prêtaient pendant les vertes années!

Il y avait une exception: Madame Du Pas. Une belle dame avec une jolie coiffe praline et une crinoline aussi frémissante que l’écume océanique. Chaque fois que je lançais mon cerceau vers elle, elle le parait adroitement de sa fine ombrelle refermée. Il y avait un petit «cling!» et mon tendre piège retombait dérisoire sur le gazon près de la promenade. Mille fois, j’ai cru capturer Madame Du Pas. Mille et une fois sa diablesse de rapière d’ombrelle m’a frustré de cette proie cardinale, qui aurait bien été le clou de ma collection. J’en pleurais de rage en secret.

Puis un jour, un jour sans aspérité, comme tous les autres jours, un jour d’été au soleil banal, Madame Du Pas se plante devant moi, pointe mon cerceau de son ombrelle refermée et dit:

Jette-le par terre.

J’obéis sans crainte. Madame Du Pas s’avance, majestueuse et… se pose juste au milieu du cerceau. Le choc moral! Je crois en mourir d’ardente jubilation. Elle dit alors:

Capturée! Voilà, Henri-Desiré, tu me tiens! Parfois il faut savoir attendre que femme soit consentante. Mais de femme consentante tu feras tout, absolument et intégralement tout.

Je la revois encore, souriante, radieuse, superbe, avec coiffe et ombrelle dans l’enceinte de mon petit cerceau aussi tenace que fallacieux. Une pure merveille ineffable. Cet extraordinaire consentement, Catherine, je le cherche depuis ce jour fatal. Je n’ai jamais pu en retrouver une version aussi intégrale.

À vous. Un souvenir d’enfance…

Landru

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16- CHANSON DE FRANCIS BLANCHE

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Cher Henri-Désiré,

Je cherche désespérément les paroles de cette ravissante chanson écrite par Francis Blanche qui vous est consacrée. J’en connais une grande partie, ce qui me vaut toujours des grands succès dans les «noces et banquets», mais hélas, il m’en manque un couplet. Savez-vous où l’on peut trouver les paroles de cette bluette?

Amitiés, malgré tout, en reconnaissance du succès que vous me procurez.

Claude Sainte-Cluque

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Monsieur,

La seule chanson émise à mes modestes dépens, à ma connaissance, est de la plume labile d’un monsieur charmant qui est ici en ma compagnie à DIALOGUS, Charles Trenet. En voici toujours infra le texte pour mémoire.

Bien à vous

Landru

 
Monsieur le Procureur, je regrette de n’avoir à vous offrir que ma tête,
Oh!… Silence ou je fais évacuer la salle
Landru, Landru, Landru, vilain barbu
Tu fais peur aux enfants
Tu séduis les mamans
Landru, Landru, ton crâne et ton poil dru
Ont fait tomber bien plus d’un prix d’vertu
C’était, je crois, en mill’ neuf cent vingt-trois
Que ton procès eut le succès qu’l’on sait
Landru, Landru, dommage qu’elles t’aient cru
Tout’s cell’s qui sous ton toit
Brûlèr’nt pour toi
Tu leur parlais si bien lorsque tu leur disais
Venez ma douce amie, allons vite à Gambais
J’ai une petite villa, rien que monter descendre
Hélas elles montaient et descendaient en cendres
Landru, Landru, de quel bois te chauffes-tu
Ton four fait d’la fumée
Sous la verte ramée
Landru, Landru, un ramoneur est v’nu
Il a dans ta ch’minée trouvé un nez
Calciné
Pendant l’verdict, pas un mot, pas un tic
Énigmatique, tu restas hiératique
Landru, Landru en jaquette en bottines
Y a un’ veuve qui t’a eu,
La Guillotine
Landru, Landru, on prétend qu’on t’a vu
En bon p’tit grand-père
Vivant à Buenos-Aires
La barbe rasée et la moustache frisée
Plus rien de l’homme d’alors,
C’est ça la mort
Disons, tout d’suite, qu’en mill’ neuf cent vingt-huit
Ce genre d’histoire était facile à croire
Landru, Landru, tout passe avec le temps
À présent, tu n’fais plus peur aux enfants
Mais tu séduis pourtant bien des grand’mamans
Et d’Plougastel à Tarbes
Elles rêvent de ta barbe
Et de son poil dru, vieux Landru.

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17- PROBLÈMES DE CHAUFFAGE

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Bonjour cher Monsieur!

Connaissant moi aussi des problèmes de chauffage suite à l’augmentation de 3,8%, je vous serais obligé de bien vouloir me faire connaître si votre chaudière a été encrassée et si vous arrivez à avoir 20° dans votre maison.

Chaleureusement vôtre.

Jean-Pierre Sabbadini

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Contrairement à ce qu’un effet biscornu de l’histoire a longuement et pesamment laissé supposer, je ne m’y connais pas beaucoup en matière de chaudières, chauffage & assimilés. Si vous souhaitez que notre interaction se poursuive, il va falloir aborder des questions… disons… moins techniques, thermiques, mécaniques…

Henri-Désiré Landru

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18- QUESTION TECHNIQUE

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Cher Monsieur Landru.

Sans détour, aidez-moi! En combien de temps disparaîtra un corps de 56 kg, dans un honnête fourneau?

Amicalement,

Joel

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Trois jours et quatre nuits. Commencez la nuit, les volutes les plus patents, tant à l’oeil qu’à la narine, se manifestant dans les huit premières heures.

Ceci entre nous, naturellement.

Courage.

Henri-Désiré Landru

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19- GRATTIEZ-VOUS VOS VICTIMES?

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Cher Monsieur,

Est-il exact que vous grattiez vos victimes avant de les mettre dans votre cuisinière, et que vous auriez ainsi inspiré le slogan du Tac-O-Tac: «Une chance au grattage, une chance au tirage?»

Un flambeur

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C’est inexact. Pour tout dire, je ne les gratte pas, je les débite. Je les débite parce que, pour ce qui en est de cramer en un seul morceau, elles n’ont plus aucun crédit. D’où plutôt l’expression: «Votre débit est supérieur à votre crédit»

Henri-Désiré Landru

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20- ADRESSE ACTUELLE

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Cher Monsieur Landru, bien que connaissant votre extrême discrétion, il me serait agréable de savoir où se trouve votre dernière demeure. Où vous cachez-vous depuis le 25 février 1922? Il y a tant de cimetières en France que je ne peux pas les visiter tous!

Une réponse de votre part me serait fort agréable. Recevez, cher Monsieur Landru, mes chaleureuses salutations.

Jean-Paul Vivier (de Versailles, ville qui ne vous est pas indifférente!)

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Monsieur,

J’ai toujours eu l’âme versaillaise, dans tous les sens du terme, ce qui vous confirme que je peux, à mon heure, cultiver l’évocation historique tout autant que l’anachronisme piquant. Mais il faut pour cela que l’heure vienne… et pour ce qu’il en est de répondre à votre interrogation, macabrement suave, l’heure n’est pas venue. Je vous signale ou vous rappelle que je vous écris depuis l’année 1919 et, surtout de vous avoir lu, je m’en porte —holà!— très bien.

C’est qu’il me semble que vous m’enterrez bien vite. Fluxion? Coup de pistolet d’une veuve moins engoncée que les autres? Ou intervention plus intempestive d’une autre veuve, celle qui facilite l’abord des cigares et de nos petits tournants thermidoriens?

Dites-moi tout, surtout. Nous sommes entre nous.

Henri-Désiré Landru

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21- FAN

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Bonsoir!

Je souhaiterais savoir s’il existe un fan club de Landru. Si oui, comment puis-je le contacter?

Merci d’avance,

Claris

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Un…? Ah vous voulez sans doute dire un cercle d’admirateurs. Désolé, mais, à ma connaissance, je n’ai que les ovales de mes admiratrices et j’ai bien peur que leur… contact soit quelque peu… exclusif.

Mais tenez-moi donc au courant de vos recherches, mon brave. Un cercle d’admirateurs futuristes de ma modeste personne aurait toute ma mansuétude.

Vôtre,

Henri-Désiré Landru

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22- ERREUR OU MANIPULATION JUDICIAIRE

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Cher Monsieur Landru,

Il me semble que vous avez toujours clamé votre innocence, en ce qui concerne les onze assassinats dont vous êtes accusé.

Se pourrait-il que ce soit le système judiciaire français qui ait manipulé les preuves et les faits? Tout cela dans le but de créer un procès-spectacle destiné à faire de vous une attraction. Juste pour détourner l’attention du public des vraies questions politiques du moment. Et particulièrement de l’odieux Traité de Versailles conçu pour humilier l’Allemagne vaincue et qui provoquera dans moins de vingt ans ou presque, une nouvelle guerre mondiale?

En effet, vous n’êtes que soupçonné sur des preuves inconsistantes et sur des présomptions pour le moins hasardeuses. Votre procès, qui rassemble tous les médias de votre époque, traite exagérément le moindre détail de l’enquête de votre culpabilité présumée.

Monsieur Landru, la France ne se sert-elle pas de vous comme d’un bouc émissaire?

Gérard Lison

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Holà, holà, holà. En voilà des révélations fracassantes en un seul trait de plume, Monsieur mon bon petit maître!

Disons, pour faire court, que je n’en suis pas encore là. Je n’ai jamais tué personne, d’abord. Tenons cela pour acquis. Ensuite, et bien… pour dire… exploiter des bobards, des petits potins de la mondaine, des ragots de mauvais plumitifs, des mésaventures d’artistes, des histoires de cœur d’actrices, du scandale scabreux, du fait divers grand-guignol pour distraire l’attention du public des enjeux socio-politiques d’une époque, ça… ça ne me paraît pas très sport, pour tout vous avouer.

Vous croyez à cela vous? On pourrait tomber si bas? Il n’y aurait alors vraiment plus de sens moral, plus de… plus de galanterie…

Henri-Désiré Landru

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Oui, j’y crois, ne soyons pas naïf. Enfin, la guerre a fait 17 millions de morts absurdes et inutiles à cause d’enjeux imbéciles et de calculs cyniques. Nicolas Machiavel n’a-t-il pas écrit: «Mieux vaut une petite injustice qu’un grand désordre»? On braque les feux d’actualité sur votre procès tandis qu’en coulisse des enjeux politiques d’importance sont joués et leur diffusion par les médias étouffée. Ils vous sacrifient sur l’autel de la raison d’État…

Gérard Lison

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Abstraitement, et en naviguant parfaitement à vue, je suis obligé de vous dire que vous me voyez peut-être un peu plus enflé que je ne le suis effectivement, dans l’imaginaire populaire ainsi que dans la mignardise combinarde de nos politiques.

Je ne suis flatté par ceci qu’en y mettant la petite dose de cynisme, requise par l’ambiance quand même un peu glauque de ma ci-devant notoriété à venir.

Vôtre,

Henri-Désiré Landru

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23- NOUS SOMMES SUR DES CHARBONS ARDENTS

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Nous savons bien que ce serait directement contraire à vos habitudes, mais vous pouvez nous sauver la vie: notre professeure d’histoire, madame Rose de Gambais, est une dame tellement exécrable que nous deviendrons folles avant la fin de l’année si nous la conservons; on assure d’ailleurs que son mari a préféré mourir plutôt que de devoir la supporter. Mais justement, à cause de cela elle pourrait vous intéresser car elle a hérité de lui une somme coquette et nous la voyons tous les jours au Café du Lycée en train de lire les cours de la Bourse.

Vous pourriez l’aborder sous un prétexte quelconque (ne nous dites pas que vous ne savez pas y faire) et lui proposer de venir se balader avec vous dans l’antique Seine-et-Oise. La difficulté serait évidemment de pouvoir sauter dans notre époque, mais nous sommes sûres que monsieur Dumontais a déjà trouvé le moyen, même s’il ne veut pas le dire. Faites du charme à madame Guélikos et certainement elle vous confiera le secret.

Il est possible que notre professeure se méfie et qu’elle décide brusquement de rompre, mais cela ne fait rien: une fois que vous l’aurez transportée au début du siècle dernier, il suffit de ne pas lui indiquer le chemin du retour; et alors, si un jour nous la revoyons, elle aura largement dépassé l’âge de la retraite. Ne vous inquiétez pas de ses moyens d’existence: il lui suffira de s’établir comme voyante et de prédire les années vingt et les années trente: elle nous en parle comme si elle y avait vécu.

Veuillez croire dès maintenant à toute notre reconnaissance,

Béatrice, Catherine, Claire, Évita, Martine, Mia et Nicole, malheureuses élèves de Seconde Littéraire au Lycée de Jeunes Filles de Romorantin

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Mesdemoiselles, mes hommages,

Je suis transporté par la finesse de votre propos et par votre aptitude cardinale à solliciter, l’un dans l’autre, le bon braque aux fins de la bonne chasse. Je dois cependant, à ma très grande contrition, émettre quelques réserves qui risquent de tempérer radicalement la juvénile astuce de votre subtil programme.

En imaginant que le voyage extra-temporel soit possible, ce qui est un axiome dont nous aurons tous la pudique décence de taire l’énormité, il restera des anicroches insurmontables. J’en dénombre deux. D’abord, j’imagine mal Rose de Gambais (nom sublime, c’est un fait-exprès suave) me tirer sur 1919 une traite opérant sur un compte bancaire de 2005. Nos ronds-de-cuir locaux en auraient des attaques. Surtout si la notion de «franc», solidement nationale, se trouve sur ladite traite magnifiée en «euro». Il y aurait là un internationalisme que nos plisseurs d’assignats locaux jugeraient indubitablement suspect. Or, quand on sait l’importance cruciale de la dimension pécuniaire dans l’intégralité de mon commerce avec le monde féminin, on s’avise imparablement du fait qu’il y a là un os de taille. Que voulez-vous, je suis Landru, pas Casanova. J’ai donc un loyer, des priorités et des contraintes.

Second pépin: à vous lire, Rose apparaît comme «exécrable au point de rendre folle». Ce genre de tempérament est habituellement solidement chevillé à la vie et fort peu enclin au vague à l’âme. Rose n’est certainement pas dépressive, neurasthénique, cafardeuse ou languissante. Je l’imagine tonique, pécore, fougueuse, dragonesque. Vous avez la droiture de le signaler: elle fait des veufs… Or, comme le dit un de mes adages favoris, qui fut veuve le sera. Je suis parfaitement incompétent avec ce genre de personnalité. Je n’écrabouille que la cigale en fin d’été, façon pudique de dire que je ne tue que ce qui consent à mourir. Que voulez-vous, encore une fois, je suis Landru, pas Jack L’Éventreur. J’ai donc une ambiance à maintenir et… encore des contraintes.

Je décline donc ce beau projet, au milieu de la tumultueuse tempête de mes regrets les plus ostentatoires. Merci pour cette fraîcheur et cette beauté qui émanent de vous toutes et qui me font rêver sans trêve.

Henri-Désiré Landru

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24- POLICE SCIENTIFIQUE

Monsieur Landru.

Sachez qu’aujourd’hui, votre poêle aurait parlé et que vous auriez eu à répondre de bon nombres de vos crimes. En effet les progrès ont permis aux enquêteurs de faire appel à ce que nous appelons la police scientifique. Savez-vous qu’aujourd’hui, nous avons découvert la carte d’identité de chaque individu? Savez-vous qu’aujourd’hui, il est possible d’identifier quelqu’un par l’empreinte génétique? De biens curieux mots pour vous sans doute. Monsieur LANDRU, de nos jours vous êtes appelé un «serial killer», un tueur en série. J’ai bien des choses à vous apprendre.

CRIMINELLEMENT VÔTRE.

Vanichoe

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Moi aussi. Et cela se résume en quatre mots: elles étaient toutes consentantes.

Henri-Desiré Landru

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Vous avez des choses à m’apprendre? Sans doute. De là à dire qu’elles étaient toutes consentantes… consentantes pour vivre un moment de leur vie avec un homme sans aucun doute charmant et fort sensible aux yeux d’une femme comme tous les serial killers mais sans doute pas consentantes pour finir dans un poêle. Je vous accuse et vous vous défendez. Ok? Que pensez-vous du commandement: tu ne tueras point. Engageons si vous le voulez bien un procès entre nous deux. Vous avez bien reconnu, face aux preuves accablantes de l’époque, votre culpabilité, non?

À très vite.

Vanichoe

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Que les calotins et leurs ci-devant commandements bénéficient en abondance de mon mépris le plus copieux. Ils ont eux-mêmes suffisamment égorgé, massacré et mis au bûcher pour ne pas trop pouvoir faire la leçon à la petite population laïque en ces matières.

Pour le reste, en cet an de grâce 1919, je n’ai aucune idée de ce que peut bien être ce procès dont vous me parlez. Mettez-moi donc un peu au parfum.

Henri-Désiré Landru

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Vous mettre au parfum! Un bien sublime mot pour vous que le mot parfum. Je pense plutôt que vous êtes empli de l’odeur de la mort, de la mort brûlée. Que cette odeur ne vous ait jamais quitté, quelle tristesse! Lorsque vous allez être exécuté, vous n’en mènerez pas large. En demandant lors de votre procès; «montrez-moi les cadavres», vous avez signé votre condamnation, et vous le savez maintenant, monsieur Tartempion! Il est vrai qu’aujourd’hui Internet vous aurait permis de chatter aisément avec bon nombre de victimes potentielles, quel dommage d’être en l’an 1919, n’est ce pas. Aujourd’hui un rapide historique de vos e-mails nous aurait permis de boucler votre dossier, bien que plus rapide au niveau procès criminel, ce n’est pas donné. Sachez que vous n’êtes qu’une faible référence aujourd’hui et que seuls quelques pointillistes vous nomment et vous n’intéressez pas la génération actuelle.

Allez sans rancune, Henri Désiré, votre procès est en cours. Tenez-vous bien aux poignées, vous aurez droit à la dernière cigarette, mais pas d’allumettes de grâce!

Vanichoe

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Si vous le prenez sur ce ton là, peu me chaut de vous rendre des comptes. Sachez simplement que les petites annonces des journaux du bon vieux temps sont aussi efficaces que vos tonitruants électro-plis et bien plus indétectables…

Henri-Désiré Landru

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Je suis tout de même surpris que tu n’aies pas la curiosité de savoir qui je suis. Que tu ne m’as pas demandé ce que je pouvais faire dans mon existence. J’aime me retrouver devant des sujets de ton acabit. C’est mon métier, avec ses outils, les interprétations de chaque mouvement, le raisonnement de toute constatation. Landru, je vais te faire la peau car tu as violé la loi pénale et les législateurs ont prévu tes actes, et des hommes ont été nommés pour te présenter devant la loi.

Par contre, quand ton procès sera terminé, promets-moi de me filer un petit coup de fil, juste un petit coup de fil que l’on puisse désamorcer cette situation, un petit coup de fil à part de DIALOGUS, juste pour que le jour où comme toi, j’irai glisser de l’autre côté et où chacun de tes crimes te fera frémir, je puisse me souvenir de ces instants passés avec toi et qu’ils me fassent sourire, juste sourire.

Bien le bonsoir monsieur LANDRU

Vanichoe

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C’est un rendez-vous. Bonsoir petit constable.

Henri-Désiré Landru

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25- ADMIRATEUR

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Bravo Riton, c’est toi le meilleur! Vive la femme au foyer!

Ton plus grand fan,

Antoine Chapelle

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Mon brave Chapelle,

Votre générosité pétulante envers mon humble œuvre me rappelle celle (de générosité) du bon Docteur Guillotin. Républicain bon teint, il déplorait que la décapitation, exécution expéditive, soit réservée aux nobles. Il exigea et obtint un instrument permettant de démocratiser l’abrègement des souffrances d’un condamné. Le tout partait naturellement d’un excellent sentiment.

Il en est autant de ce que vous appelez fort pudiquement «la femme au foyer». La différence est que votre bruyante admiration ici présente ne vous coûte rien, alors que mon action, amplifiée ainsi par vous et vos semblables, risque de finir par m’amener à tâter de la générosité du bon médecin conventionnel évoqué supra…

Henri-Désiré Landru

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26- DEMANDE DE RENSEIGNEMENT

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Cher maître Henri,

Avez-vous, comme Lacenaire, nuisible divin et remarquable, publié quelque ouvrage vous concernant? Ou bien quelqu’un d’autre, peut-être? Merci de me renseigner. Étant écrivain à mes heures sous le pseudonyme de Markus Selder, je cherche évidemment des sources d’inspiration qui me seraient très utiles, je l’avoue.

Très respectueusement.

Antoine Chapelle

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Mon brave,

Ces gaillards du futur ont fini par me concéder qu’on avait publié en plaquette une portion de ma correspondance (future, elle aussi!) avec cet hurluberlu de métaphysicien de troquet de Jean-Baptiste Botul (1). Il semble bien qu’on laisse entendre dans l’édition critique de ladite publication tout le bien que je souhaite authentiquement et sans artifice aux femmes de notre triste monde.

Juste retour des choses.

Salutations,

Henri-Désiré Landru

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(1) Note de DIALOGUS: Monsieur Landru fait référence à l’ouvrage suivant: Henri-Désiré Landru; Jean-Baptiste Botul (2001), LANDRU, PRÉCURSEUR DU FÉMINISME – CORRESPONDANCE INÉDITE, Éditions Mille et une nuits, 103 p.

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27- DEMANDE DE PHOTOGRAPHIE

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Cher maître Henri:

Vous serait-il possible de m’envoyer quelques portraits de vous? J’ai celui où vous êtes au tribunal et où la grande Colette vous a décrit avec talent. Vous aviez, je cite: «l’oeil de l’oiseau». Saisissant.

Très respectueusement,

Antoine Chapelle

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Désolé, mon bon Chapelle, mais je suis exempt de la moindre ressource picturale ou photographique.

 Vôtre,

Henri-Désiré Landru

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28- EN RÉPONSE À VOTRE ANNONCE

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Bonjour Monsieur,

Ce matin, je lisais comme chaque jour les petites annonces, et par hasard, je suis tombée sur la vôtre. Tout de suite, elle m’a charmée. Vous me semblez être un homme attirant et un parti intéressant.

Mais je vais commencer par me présenter (je suis tellement excitée que j’en oublie de dire qui je suis!). Je m’appelle Florence, j’ai 23 ans, je suis célibataire, et je recherche un homme avec qui je puisse passer de bons moments, et plus si entente. Je manque de chaleur humaine, et je suis sûre que nous trouverons un terrain d’entente… Peut-être rirez-vous, mais je fais partie de ces femmes qui aiment jouer avec le feu. C’est la raison pour laquelle je me suis aussi inscrite depuis deux mois dans l’agence matrimoniale de notre ville, ce qui ne m’empêche pas également de consulter aussi quelques annonces. On ne se défait pas de ses bonnes habitudes… Ce serait dommage de passer à côté de l’âme sœur…

Seriez-vous d’accord pour une rencontre avec moi? Que diriez-vous de demain, vers les 11 heures au café du Commerce? J’ai cependant oublié de vous préciser que je suis indépendante financièrement, et cela, grâce à un héritage que ma vieille grand-mère m’a légué avant de mourir. Inutile de vous dire que je n’aurai pas besoin de vous pour m’entretenir, au cas où mutuellement nous nous plairions et déciderions de passer aux étapes suivantes.

Au plaisir vous lire.

Je brûle de vous connaître.

Florence

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Captivant, Florence, captivant; le fait que votre missive me parvienne via DIALOGUS m’oblige, oh, ah, hélas, à une petite vérification d’usage de trois fois rien. Vous… habitez en quelle époque, belle jeune dame? Moi je suis de 1919.

Henri-Désiré Landru

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Moi de même cher Monsieur… Je suis du 4 novembre 1896… Alors, ce rendez-vous? Intéressé?

 Florence

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Partant.

Henri-Désiré Landru

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Vous ne me semblez guère un homme causant… Vous voulez me parler un peu de vous?

Florence

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J’évite de causer par trop avec une femme charmante quand je la soupçonne ouvertement d’être… une indicatrice de la Brigade Mondaine. Vous êtes trop parfaite, trop irréelle. Des rencontres comme cela n’arrivent pas dans notre petite vie de grisaille. Jamais. Alors vous me comprendrez d’avoir mes petits doutes.

Vous allez devoir présenter patte blanche, douce Florence.

Henri-Désiré Landru

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En voici un homme direct. J’aime les gens tels que vous. On évite de prendre un mauvais départ…

De la même manière que vous l’avez été avec moi, je vais être franche avec vous. Mon père est le policier qui vous a arrêté. Je sais donc parfaitement à qui j’ai affaire, mais je trouvais beaucoup plus «classe» de me présenter ainsi en inventant cette histoire de petite annonce. Je connais votre histoire, les procès qui ont eu lieu, les reproches qui vous ont été adressés.

Je n’ai pas la prétention de vouloir vous changer, ni même de vous tendre un piège. Vous savez, j’ai toujours aimé le risque… Quand je dis que vous m’intéressez, c’est vraiment le cas. Même si je sais pertinemment comment finissent vos maîtresses et amantes, pour ma part, moi, je suis partante.

Alors?

Florence

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Tiens! Je le savais bien que cela fleurait la Mondaine! Vous étiez trop ficelée, trop parfaite, trop belle d’entre les belles. Une vraie veuve en maraude est plus frémissante, plus intermittente, plus couperosée de ces petits états d’âme en aporie qui crépitent… Belle prestation, mais… je ne vous sentais pas complètement.

J’ai dit «Brigade Mondaine», c’était, j’en suis contrit, vous complimenter trop et me surestimer sinistrement du même souffle. Si on me met la main au paletot, ce sera probablement ce foutriquet de Jules Belin qui procédera à la chose. Il s’agite passablement ces temps-ci, non avec la Brigade Mondaine, vieillotte, périmée et agioteuse, mais avec ces nouvelles Brigades Mobiles, dites «du Tigre». Je sens qu’il va faire mousser sa minuscule carrière à mes dépens, ce bougre d’âne bâté de constable mesquin de décrotteur de chiottes préfectorales. Si vous m’excusez ce ton vif, je vous épargnerai, en échange, la logorrhée vénéneuse et contrite que me suscite intérieurement le fait que nous revoici entre petites gens. Vous y gagnerez. Enfin… Ah, peste fétide de ce Jules Belin.

Je ne sais rien de tout cela, évidemment, Mademoiselle. Je suis dans le noir cardinal. Ces événements sont futurs pour moi. Je gamberge dans la mélasse spéculative. J’éructe un triste bouillonnement verbal qui tombe à plat en barbotant.

Ah, l’aubaine que vous me donneriez! Je pourrais vous prendre en otage et faire s’asticoter ce Jules Belin de tortillements vermiculaires au bout de son bâton merdeux de constable obtus. Mais hélas, il y a cette barrière extra-temporelle. Enfin, n’y pensons plus et… causons sans remords.

Vous êtes suicidaire en plus? Je puis concevoir qu’être la progéniture de Jules Belin, cela doit faire rouler à un petit cercle familial son lot de fantasmes auto-génocidaires. Je vois parfaitement le topo. Vous avez besoin de conseils éclairés sur la matière, ou vous êtes du genre à qui il faut Landru et rien d’autre?

Landru (… et rien d’autre)

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Quel véhémence, mon cher, quelle franchise! Votre prose est appréciée à sa juste valeur. Trève de plaisanterie. J’espère que vous m’aurez pardonné mon entrée un peu particulière… Je vois avec joie que vous ne refusez pas le dialogue. Alors… causons, vous me tuerez plus tard.

Vous avez su deviner qui était mon paternel… bravo. Il m’a raconté avec beaucoup d’enthousiasme tous vos exploits, et, contrairement à ce que vous pourriez penser, je n’ai eu aucun sentiment de peur ou de rejet vis-à-vis de ses propos. Peut-être une légère excitation à la pensée que je pourrais un jour côtoyer de plus près un homme tel que vous, mais rien d’autre. Je ne suis pas une femme gouvernée et dirigée par la peur. Ma vie m’est à la fois chère, tout aussi bien qu’elle m’indiffère. Vous me comprenez, Landru? Je peux aimer, et détester quelques minutes plus tard.

Vous me demandez si je suis suicidaire. Je suppose que mes propos précédents répondront clairement à cette question. Mais j’ai très envie de retourner la question dans l’autre sens, et j’ose espérer de votre part une franchise réelle. Auriez-vous le même plaisir à me tuer, sachant que cela m’indiffère et que je suis consentante? Ah ah. Je suis curieuse de vous lire à ce sujet.

Et puis, concernant ce qu’il me faut, je dirai: Landru. Dans toute sa pudeur, sa folie, sa vision de la vie. Je vous ferai part de la mienne par la suite. Vous n’avez rien à craindre, je ne vous trahirai pas.

Florence

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Florence,

Je vous tuerais sans plaisir. Vous êtes bien trop captivante vivante. Je tue comme on va au charbon, pour arrondir le malingre pécule de la vie. C’est mesquin, mais c’est moi. Pour les grands élans sanguinolents, il faut vous adresser à l’autre là, l’Éventreur de jeunes innocents…

Henri-Désiré Landru

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Eh bien, mon cher Landru,

Je prendrai votre réponse comme le plus beau des compliments que l’on pouvait me faire. Vous êtes un homme franc, puissiez-vous le rester encore longtemps…

Bye cher ami, je vous souhaite longue vie.

Florence

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Vous ironisez, mais je m’en accommode. Tout de vous a un goût plus doux.

Bons baisers de Gambais,

Henri-Désiré Landru

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Mon cher Landru…

Ironie de ma part? Voyons… Je n’oserai pas! Dites-moi… un goût plus doux par rapport à quoi?

Florence

P.S. Et puis, je mettrai ma main au feu (plus, si affinités!) que vous appréciez mon ironie… n’est-ce pas? Elle est toujours très agréable cette sensation de jouer au chat et à la souris

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Un goût plus doux par rapport à la vie, Florence, ma petite grisette, ma petite souris…

Henri-Désiré Landru

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Voyons Landru, vous pensez sincèrement que dans notre aimable conversation, c’est moi la souris?

Florence

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Il serait bien trop cru de vous traiter comme si vous étiez la chatte…

Henri-Désiré Landru

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Vous pensez me faire croire que vous prendriez des gants avec moi? Et comment me traiteriez-vous si effectivement j’étais la chatte? J’en suis bien curieuse…

Allez Landru, nous sommes entre nous, exprimez-vous, personne ici n’a peur des mots, et au vu des accusations portées contre vous, je crois que vous pouvez envoyer la sauce, j’assumerai.

Florence

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Simple.

Je vous tue et je vous crame. Antérieurement, vous mettez ce que vous pouvez dans le chapeau. Et si vous vous dégonflez, ce que vous me semblez bien le genre à faire à tout moment, eh bien on laisse tomber et je vous laisse devenir invisible à votre guise. Je ne suis pas une brute, Florence, juste un modeste artisan très très servile.

Henri-Désiré Landru

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Je vous demande pardon pour tout ça, Landru. Mais parfois, la seule solution, est de se rayer soi-même de la carte, pour éviter trop de souffrance. Je m’en veux déjà suffisamment de toujours tout gâcher, mais qu’y puis-je?

Êtes-vous médecin? Avez-vous une potion magique? Vous savez bien que non. Et il ne suffit pas de mettre en pratique certains dires pour effacer les cicatrices et les blessures qui meurtrissent l’âme.

À votre égard, j’aurai à jamais d’éternels regrets, croyez-moi, je ne mens pas.

Florence

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Je ne pardonne jamais, c’est bien ce qui fait que je pardonne toujours.

Adieu, Florence.

Henri-Désiré Landru

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29- ENFIN, JE PEUX PRESQUE VOUS RENCONTRER

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Bonjour Mr Landru,

Je me permets de vous écrire… enfin j’essaie d’y croire! J’ai travaillé des années sur votre histoire, et j’ai effectué tellement de recherches à votre sujet, Versailles, Vernouillet, Gambais, Paris, que cette lettre sera la touche finale à un travail de longue haleine.

Je me souviens d’un certain mardi d’hiver à Gambais, les premiers pas à l’intérieur de celle qui fut votre maison (encore mille mercis Mr et Mme Chicha), il y planait encore une ambiance quelque peu pesante.

J’ai toujours essayé de vous comprendre, et quand le doute m’envahissait quant à votre culpabilité, je me mettais à penser à Fernande Segret, quel Amour il y a eu entre vous, Monsieur… donc quand on est capable d’aimer comme cela, on ne peut faire preuve de manque de sentiments avec les femmes.

Voilà, je termine sur ces mots, en espérant une réponse de votre part.

Cordialement.

Cécile Mozart

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Mais Cécile, chère Cécile,

Quelle petite conformité bourgeoise vous instille l’idée fallacieuse voulant que je puisse avoir manqué d’égard envers toutes les femmes que j’ai connues? Mais le fait est que je fus leur féal. Tout ce qui leur arriva de par moi fut le résultat de leur volonté sourde. Absolument tout.

J’aurai donc donné ma vie sur l’autel de leur compulsion à abréger la leur!

Ne doutez pas de ma droiture et parlons.

Henri-Désiré Landru

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30- TUER

Tuer… Dites-moi Landru, pouvez-vous me parler de ce sentiment qui s’est emparé de vous à chaque fois que vous avez tué vos victimes? Est-ce possible que ce soit également un sentiment de jouissance de donner la mort, ou n’était-ce seulement que par appât du gain?

Florence

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Une jouissance sublime, Florence, une sensation et une émotion enivrante, orgastique, exaltante, une indescriptible pâmoison à la fois si folle et si calme, si bestiale et si humaine, une extase inégalée. Le venin du cobra se change en nectar dans votre bouche tremblante au moment suprême. Et rendue là, vous chercherez à en retrouver le goût encore et encore, pour toujours.

Henri-Désiré Landru

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La pression de mes doigts sur sa gorge Le sang qui bat dans mes veines Tel un aliéné que l’action perd L’étreinte qui peu à peu se resserre. Impitoyable, bestial. Ce sentiment de plaisir fou qui envahit l’être. Cette lave qui coule et qui ravage ce qui, en nous, reste d’humain. Cette vie qui s’évapore sous nos yeux. Cette respiration qui n’est plus que râle. L’existence dès lors n’est plus qu’un jeu. Où se distinguent le bien et le mal. Jouissance infinie du maître qui donne la mort ou épargne la vie. La main qui tue peut être celle qui caresse. Ou abat, la seconde qui suit.

Peut-être vous y reconnaîtrez-vous Landru….

Florence

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Du baratin, Florence, de la phrasidote difficultueuse et creuse. Tuez quelqu’un pour vrai. Vivez pour vrai. Et vous verrez combien votre rimaillage sur cette question, comme sur tout autre, n’est que fade flatulence.

Henri-Désiré Landru

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31- DESCRIPTION

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Monsieur Landru,

Je voudrais savoir si le fait de découper des corps ne vous écœurait pas trop et par quelle partie commenciez-vous?

Au plaisir de vous lire,

Johana Brunel, une jeune demoiselle

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C’est répugnant et horripilant. J’ai toujours abordé ce pensum d’équarrisseur avec la plus haute révulsion. Je commence en séparant la tête, les bras et les jambes du tronc. Vous… vous tenez vraiment à lire la suite? Si c’est le cas, c’est que vous fixez vraiment trop sur la portion inerte et bassement légaliste du processus, celle de l’escamotage du cadavre…

Il me serait pourtant tellement plus doux et suave de vous décrire comment je tue.

Henri-Désiré Landru

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32- ALCOOL ET TABAC

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Cher Monsieur Landru,

Je crois qu’avant que l’on ne vous coupe la tête, vous avez refusé le traditionnel verre de rhum et la cigarette. Je pense que vous avez eu raison de cette bêtise humaine. Est-ce que le bonheur sur notre planète Terre ne dépend que de l’alcool et des cigarettes de tabac?

Et, de votre temps, il n’y avait pas de Sécurité Sociale, laquelle nous met constamment en garde contre le tabac et l’alcool. Tristes époques!

J’espère qu’on vous pardonne là où vous êtes.

Terrien Djed Ramose

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Je suis à Gambais en 1919 et on n’a absolument rien à me pardonner. Et, comme le dira Picasso dans cinquante-quatre ans qui sonnent (ce seront ses dernières paroles): buvez à ma santé.

Henri-Désiré Landru

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33- JACK L’ÉVENTREUR EN PERSONNE!

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Cher Monsieur Landru

Je trouve que ce que vous avez fait est tout simplement sidérant! Vous êtes Jack l’Éventreur en personne!

 Bien à vous,

Déborah Vaissac

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En voilà une giclée de venin vexatoire!

Ce malotru londonien méconnu étripait en pleine nuit de pauvres filles de vie hagardes qu’il capturait comme des proies terrorisées. Au grand jour et sans le moindre coup fourré, j’ai guidé modestement et respectueusement un certain nombre de suicidaires endémiques vers le culminement serein de la conclusion de leurs objectifs. Si vous ne voyez pas la différence, jeune foutriquet, c’est que vous ne comprenez strictement rien à ce qu’est une femme.

Henri-Désiré Landru

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Mon cher Landru,

Vous pouvez dire que vous avez plus d’expérience en ce qui concerne la gente féminine de 1919 qui est plus naïve qu’aujourd’hui mais soyez réaliste et voyez la vérité en face: vous avez tué des femmes qui, je suppose, n’étaient pas consentantes pour être dépecées et brûlées dans un four alors je vous prie de faire réfléchir votre conscience.

D’une part, sachez que je suis une femme et que je ne suis pas dupe et non un jeune foutriquet, je vous prie d’avoir plus de respect envers moi, comme moi j’en ai envers vous.

Déborah Vaissac

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Déborah, vous voilà moins rétive et mieux disposée, comme on l’est toujours quand on dévoile finalement son sexe à Landru. Déborah, chère Déborah, mes victimes consentantes étaient des françaises bien modernes et bien cartésiennes. Du haut de votre insolent vingt-et-unième siècle, ne mésestimez pas la sagacité de ces respectables dames d’après-guerre. Vous me trouveriez sur votre chemin. Athées, rationalistes, déprimées et indifférentes, elles se souciaient comme d’une guigne du sort post-mortem de leur frêle et roide cadavre. Elles revendiquaient fermement une mort douce et me laissaient me dépatouiller avec le reste. Docile, j’obéissais et tout était dit.

Pour faveur, renseignez-vous d’abord. Pérorez ensuite.

Henri-Désiré Landru

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Je vous en prie, mon cher Landru, sachez que du haut de mes 16 ans, je ne suis pas ce que vous vous représentez de notre XXIe siècle, d’une part les mentalités ont évolué et la justice aussi.

Sachez que si j’avais été juge de votre temps, donc du temps de mes arrières-grands-parents, vous auriez eu le même traitement de faveur que vos victimes. Sachez que je respecte toutes les personnes de quelque époque qu’elles soient et je vous prie de parler autrement de notre XXIe siècle et de modérer vos ardeurs concernant certains termes. Je ne doute certes pas de votre intelligence et de la ruse dont vous avez fait preuve, mais jamais je ne vous pardonnerai d’avoir entaché cette partie de l’histoire de France, vous auriez bien pu tuer quelqu’un de ma famille!

Déborah Vaissac

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Votre siècle, mademoiselle, je le roule dans la farine et le jette aux ratons du caniveau fétide où l’Histoire de France croupit déjà.

Ça vous va comme ça?

Henri-Désiré Landru

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34- L’HONNEUR, SAVEZ-VOUS CE QUE C’EST?

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Mon cher Landru,

Vous devez être heureux, vous êtes désormais aussi célèbre que la personne dont nous avons parlé au début de notre correspondance. Je tiens à vous dire que le châtiment que vous avez subi n’est à ma conscience pas assez douloureux. Vous qui étiez un honnête père de famille, vous avez entaché l’honneur de vos enfants et de votre propre famille. Comment vous sentez-vous après avoir fait cela?

Déborah Vaissac

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Mademoiselle Vaissac,

Disons la chose comme elle est, je me sens inexorablement voué à l’enquiquinade sempiternelle des péronnelles dans votre genre, ce qui est fort loin d’être un sort bien enviable.

Henri-Désiré Landru

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35- LES FEMMES

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Tu as aimé les femmes que tu as tuées?

Gérard Leboulch

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Je les ai respecté et admiré. Je ne les ai jamais ni méprisé ni honni. Je leur ai toute trouvé un charme indéfinissable, une beauté flétrie, une ardeur déprimée. Chacune des femmes que j’ai aidées à quitter la vie devint et resta une amie.

Mais aimer d’amour, non. Tuer ce qu’on aime, c’est bon pour les meurtriers en série de basses ruelles, animaux sauvages hirsutes qui éventrent leurs victimes dans des pulsions irrépressibles d’amour fou et de luxure féroce, plutôt que de doucement les introniser dans le cénacle de la mort. Ce n’est là ni mon genre ni ma manière.

Henri-Désiré Landru

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36- MON CHER COLLÈGUE

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Modeste employé de bureau de son état et escroc à la petite semaine, Henri-Désiré n’employait en aucune manière le ton ampoulé que vous lui prêtez. Il convient de na pas confondre le 18ième siècle avec le 19ième… Je vous félicite néanmoins de votre initiative de faire perdurer sa mémoire.

Bien à vous

Dhilou-Lespes

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Oh saperlotte!

Vous êtes terriblement mal renseigné à mon sujet, bon bougre. Lisez un chouia de ma correspondance au lieu de faire le butor. Cela vous édifiera un brin sur la culture des modestes employés de bureau et le rayonnement intellectuel inattendu des escrocs à la petite semaine…

Henri-Désiré Landru

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Ventrebleu!

Justement là est le problème, de construction trop elliptiques, vos phrases nuisent à l’information de la population de ce siècle. Oserais-je vous suggérer de vous consacrer par exemple à des descriptifs plus complets des lieux et conditions de vie de l’auguste personnage?

bien à vous,

Dhilou-Lespes

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Mais mon tout petit monsieur, je ne suis pas un folliculaire. Si vous êtes si fasciné par les autobiographies, tartinez-nous toujours la vôtre. Ça vous fera au moins un lecteur, qui ne sera pas moi, et ça me laissera le loisir de me consacrer à la partie cruciale de mon artisanat, exempte de verbiage.

Je ne vous salue pas,

Henri-Désiré Landru

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37- QU’AIMERIEZ-VOUS?

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Très cher monsieur Landru,

Je m’appelle Julie, je suis en quatrième. En ce moment, j’ai une recherche à faire sur vous; je voudrais savoir ce que vous voudriez que j’y mette?

Merci,

Julie Giuly

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La vérité, Julie, la vérité pure sur mon compte! Que je suis un innocent livide et un grand incompris. Tout m’a échappé, tout, tout. Et s’il y a une chose qui m’échappe plus que le tout du tout, c’est bien que les petites écolières du 21ième siècle fassent des recherches sur moi!

Amicalement,

Votre Landru

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38- ROLANDE A-T-ELLE EXISTÉ

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Monsieur Landru,

Dernièrement, un téléfilm a été diffusé à la télévision où l’on relatait vos macabres entreprises; vous n’étiez guère présenté sous un jour très glorieux et pourtant votre personnage reste ambigu. Peut-être grâce au duo que vous composez avec la douce Rolande, cette jeune fille que vous avez séduite et qui semblait avoir touché votre cœur, puisque dans ce portrait, vous disiez qu’elle était votre unique amour.

Rolande a-t-elle vraiment existé, et l’avez-vous vraiment aimée? En plus, elle semblait être la seule à vous croire innocent, pourquoi l’avoir trompée à ce point, son amour ne vous suffisait-il point? N’auriez-vous pas pu vivre auprès d’elle ou est-ce que l’appât du gain était plus fort que son amour?

Avez-vous des regrets vis-à-vis de cette jeune femme qui vous aimait pour ce que vous étiez?

Christelle François

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Enfin ma douce, de qui parlons-nous ici? J’ai connu sept Rolande, une Yolande et trois Marie-Rolande. Et, pour l’amour de tous les mécréant que je respecte (et ils sont légion), qu’est-ce donc qu’un «téléfilm»? Une de ces nouvelles esbroufes de folliculaire gazetier pour me discréditer? Je vous préviens que je ne vais pas me laisser beurrer au noir comme cela sans parer. Il y a quand même encore des lois.

Henri-Désiré Landru

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39- RÉPONDEZ-MOI, S’IL-VOUS-PLAIT

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Bonjour,

Je suis en train de faire une rédaction sur Henri Désiré Landru et je voudrais si possible avoir une réponse au plus vite, je voudrais poser des questions, pourquoi s’est-il lancé à tuer des femmes et pas des hommes? Pourquoi avec une cuisinière? Comment s’est passée son enfance?

Merci de répondre à ce petit message au plus vite si possible.

Au revoir!

CeNdRiLLOn

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Ah, ma petite bonne-femme, il va falloir marcher la longue route. Vous documenter, potasser, faire des fiches. Je ne suis pas votre secrétaire, que diable.

L’histoire de ma vie est suffisamment morose pour que je ressente un grand ennui à la seule idée de la raconter. Je vais donc avoir séant le joie de m’épargner ce pensum à moi-même. Pourquoi des femmes? Mais parce que les femmes sont merveilleuses et que je ne peux qu’accéder à leur requête de suicide assisté. Pourquoi une cuisinière? Quoi. Après tout le mal que je me suis donné, vous auriez voulu en plus que je les évapore à la chandelle?

Ah, mais…

Henri-Désiré Landru

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40- SALUT DÉSIRÉ

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Je veux me marier avec toi! Et aussi aller dans la cuisinière.

Écris-moi!

Marianne

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Non Marianne, non. Vous vous insinuez comme une petite aiguille crochue dans le mécanisme délicat de mon paradoxe. Pas de cela entre nous, en un si sain et si vif départ. Il faut OU BIEN qu’on se marie OU BIEN que vous alliez dans la cuisinière. Je ne suis pas un conjuncticide, voyons.

Il vous faut choisir. J’attends.

Votre Réré

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Quel cruel dilemme m’imposez-vous, cher Désiré! Me marier avec vous ou visiter la chaudière? Et si je m’unissais à vous, qu’attendriez-vous de moi? Que seulement je mitonne pour vous de bons petits plats sur ladite cuisinière, ou que je vous aide avec application dans vos combustibles desseins? Car sachez que j’excelle dans la découpe de poulets et autres dindes. Voudriez-vous m’initier à la chasse d’un gibier plus imposant, mais ô combien plus excitant? Pardonnez ma hâte, mais je brûle de vous rencontrer, cher Désiré.

Chaleureusement,

Marianne

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Merci, Marianne. Merci d’exemplifier brillamment ici qui est ce pauvre petit moi de Landru et la provenance du fourneau de forge qui me chauffe à blanc dans le crime: Vous! Vous et la multitude des aigres-douces de votre calibre. Le fait est que les femmes les plus fascinantes de ce triste petit monde se synthétisent en Vous.

Henri-Désiré Landru

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41- UN SIMPLE SERVICE

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Cher monsieur Landru,

Feriez-vous dans la grillade de jeunes filles? En effet, quelques demoiselles de mon lycée en ont fort besoin, je le crains.

Cordialement,

Aymeric

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Jeune homme,

Je ne fais pas dans la grillade abrupte, intempestive, indésirée et surtout non commanditée. De plus, je ne calcine que des chairs majeures, éclairée, consentantes.

Adressez vos prières à Saint Laurent, patron des rôtisseurs. Légendaire et vaporeux, ambivalent, fumeux et mal étayé, il est pourtant bien plus susceptible de se rendre à vos petites requêtes misogynes de circonstances que moi.

Henri-Désiré Landru

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42- ÊTES-VOUS LANDRU?

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Êtes-vous véritablement Landru? Répondez-moi.

Worms the warrior

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Oui, c’est moi Landru. Que puis-je faire pour vous, mon brave?

Henri-Désiré Landru

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43- UNE JEUNE VICTIME

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Bonjour Désiré,

Veuillez excuser la hardiesse de ma question, mais j’aurais voulu savoir, avez-vous ouï du téléfilm retraçant votre destin? Interprété par: Patrick Timsit (bluffant), le réalisateur vous décrit comme un être sensible, doux, affectueux et pardonnez-moi «érotique»! Vous me troublez Désiré! Encore une petite question: pourquoi vous qui aviez pour mission d’écouter des femmes plutôt proches de la quarantaine, cinquantaine… pourquoi votre présumée deuxième victime en avait 19?

Je vous adresse mon respect et mes salutations cordiales!

Rim

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Rim,

J’ignore ce qu’est un «téléfilm» mais les qualités que vous semblez en dégager me correspondent assez. Sinon, ce n’est pas une question de nombre d’années. Si la demoiselle est déprimée, langoureuse et consentante, nous avons notre affaire…

Henri-Désiré Landru

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44- UNE QUESTION ME BRÛLE LES LÈVRES

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Bonjour cher Monsieur,

Permettez-moi de vous poser une question qui me brûle les lèvres, au sujet de votre arrestation. Je ne pense pas qu’à votre époque l’individu était moins intelligent qu’aujourd’hui, cependant je n’arrive pas à expliquer que vous ayez commis vos actes au même endroit durant tout ce temps sans vous méfier du cocher qui vous déposait à la porte ni des relations de vos «compagnes».

Il semblait évident qu’en réfléchissant un peu, vous auriez eu la possibilité d’intervenir dans des endroits différents et surtout si votre motivation première était l’argent et non le meurtre (ce que je ne pense pas).

Il était vraisemblablement possible de penser à une arnaque tout autre sans pour autant tuer des gens. En résumé, je ne pense pas, cher Monsieur, que votre intelligence soit particulièrement brillante mais je reste persuadé de votre perversité morbide.

Puisse-t-il subsister dans les limbes un policier tel Vidocq ou un sadique pervers susceptible de vous couper en tranches de façon définitive.

Cordialement,

Jean-Michel (20 septembre 2005)

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L’abnégation, Jean-Michel. L’abnégation sans mélange expliqua et expliquera toujours mes menues maladresses de criminel. Je n’ai que glandouiller du crime parfait et autres strangulations en arabesques considérées comme un des beaux-arts. Je veux libérer une jolie veuve aux yeux si doux de la vie qui l’opprime, comme on crève un abcès ou étanche une petite soif. Elle recherche un complice docile de son suicide. J’interviens, j’intercède entre la lourdeur de sa vie et son espoir. Elle quitte ce monde dont elle ne veut plus, le cœur léger… en me laissant les plâtres de la radicalité de son option à torcher.

Vous le voyez bien, votre diatribe du moment le prouve, je ne suis pas fait pour le crime (vous prouvez aussi, par les différentes astuces, combines et esbroufes que vous décrivez ici, que, de fait, vous l’êtes bien plus que moi!). Mon abnégation à débarrasser la petite bourgeoise française déprimée de 1919 de la vie me perdra.

Mais je suis un précurseur car un jour, mon ami, le suicide sera légal et mon artisanat malingre, ma besogne souffreteuse, mon apostolat difficultueux deviendront un noble et modeste métier.

Salut,

Henri-Désiré Landru

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45- VOS MOTS

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Cher Monsieur Landru,

Comme vous parlez bien des femmes, mon cher Monsieur. Je suis presque étonnée de savoir que vous avez pu prendre tant de plaisir à en faire mourir certaines. Dites-moi Monsieur Landru, le plaisir de tuer résidait-il dans celui de pouvoir les délivrer de leurs souffrances ou était-ce un plaisir égoïste de votre part? Votre réponse m’intéresse, car voyez-vous, vous m’intriguez.

J’ai pris le temps cette nuit pour lire toute votre correspondance sur DIALOGUS, et les seuls sentiments qui me viennent sont la fascination et la crainte. J’avoue que vous avez de l’esprit, cher Monsieur, et que même parfois, vous m’avez fait rire de bon cœur. Si vous aviez été homme de mon temps, je pense que je ne serais pas restée indifférente à votre charme suave et à vos mots.

Soyez honnête avec moi, je vous en prie, Monsieur Landru, et décrivez-moi en détail ce que vous ressentez lorsque vous libérez une femme de sa triste vie. Est-ce un sentiment différent chaque fois? Est-ce comme vous le dites pour «retrouver le goût encore et encore» ou est-ce plutôt pour peaufiner votre recherche sensuelle du plaisir absolu?

Je suis impatiente de vous lire sur ce sujet, Monsieur.

Axelle, une insomniaque aux yeux verts

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Mademoiselle l’insomniaque aux yeux les plus beaux de monde,

Le principe fondamental pour la bonne compréhension de l’immense plaisir de tuer —de tuer selon le modus Landru entendons-nous— réside dans le consentement de la victime. La susdite victime, que nous nommerons pour la commodité du propos Adèle, est en fait victime de la vie. Elle se barbe de fond en comble, plus rien ne signifie rien mais le suicide lui fait peur, pour deux raisons bien petites mais qui deviennent cardinales à quiconque entend vraiment s’évader du cachot humide de la vie.

Elle a peur d’avoir mal et elle a peur de se rater… C’est aussi toc que ça, mais voici les deux petites émotions de suicidaire qui m’ont ouvert le portail de l’Histoire.

Les heures de conversation que j’ai pu dépenser à «démontrer», alors que je n’en sais rien en fait, à Adèle et à ses semblables que le tout serait indolore. Adèle me fixe intensément de ses beaux yeux brillants, comme on contemple l’apothicaire qui va vous fourguer ce narcotique qu’il ne palperait pas lui-même. Je vois bien à retirer mes gants, pour qu’elle voit mes mains menues et douces. Je lui décris d’une voix feutrée et sereine la nature prévue de son agonie, en lui faisant infuser une minuscule tasse de camomille (une seule, sinon cela fait une tache trop grande au moment de la lâchée d’urine). Les petites plaisanteries légères sont de bon ton aussi. Adèle se détend. Les femmes aiment tellement rire et les traits spirituels leur manque si cruellement, surtout de la part des hommes. Puis, de fil en aiguille, nous abordons délicatement la question du choix de sa mort. Étouffement par oreiller, étranglement avec une sangle en torsion, poison. C’est Adèle qui va devoir choisir. Sur un ton de nonce, je décris par le menu les avantages et les inconvénients des trois formules. Si Adèle s’est rendue si loin, c’est que la fascination que nous ressentons tous pour notre propre mort culmine indubitablement chez elle. Elle a toujours apprécié la force contenue, chez un homme, me dit-elle. Elle choisit donc l’étranglement. Choix de vie, choix de mort. Nous continuons ensuite de converser doucement, sur des sujets badins.

Puis Adèle se lève et se rassoit sur la chaise où elle sait que l’étranglement se fera. Son corps mollit doucement et elle me murmure qu’elle est prête. Il faut alors agir promptement, mais sans précipitation visible. Le consentement ponctuel à la mort est toujours bien évanescent pour les primates vivaces que nous sommes. Je me place derrière elle. Ses beaux cheveux pie sont coiffés en toque, laissant son fin cou, veiné de bleu, bien visible. Elle étire légèrement ledit cou. J’y arrime doucement la sangle de cuir cylindrique que je m’apprête à tordre contre sa nuque à l’aide d’un petit manche. J’amorce promptement la torsion. Adèle a un sursaut vif. Évidemment, elle s’imaginait que je lui demanderais une autorisation ultime. Oh, oh, pourquoi prendre le risque qu’elle tergiverse subitement, maintenant qu’elle est dans le piège. Je tords trois ou quatre coups bien secs, tout est en ordre. La respiration est désormais interrompue. Adèle trépigne légèrement, se tortille un peu même peut-être. Elle est fichue. C’est le moment où la jouissance culmine. Je me sens comme si j’avais fumé de l’opium et ma verge durcit. C’est lui le signal du point d’orgue de l’agonie de ma partenaire, ce durcissement incongru et inattendu de ma verge. Mystérieux raccord entre pulsion de vie et pulsion de mort. Les bras d’Adèle montent, ses mains se crispent sur son cou, elle cherche subitement à capturer la sangle qui la tue. Je ne lui en tiens aucunement rigueur. Ce mouvement réflexe ne procède déjà plus de son bon vouloir. Il me sert même. C’est lorsque ces bras retomberont, flasques comme des linges, que la mort sera confirmée. Comme plus rien ne résiste, je donne encore un coup à ma torsade fatale. Et je me donne deux bonnes minutes pour laisser à l’agonie le temps de bien se confirmer.

Je pousse ensuite Adèle sur le sol. Une chute au sol est la meilleure façon imaginable de confirmer l’inertie cadavérique d’un corps. Elle croule sur le plancher sans se protéger. Toujours debout derrière la chaise strangulatoire, je reprends doucement mes sens. Mon cœur se remet à battre normalement.

Il va maintenant falloir escamoter celle-là… et en trouver une autre.

Henri-Désiré Landru

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46- CONNAISSANCE

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Bonjour,

Je souhaiterais vivement faire votre connaissance.

Bien à vous,

Estelle

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Que dire Estelle mais que dire? Sinon: moi aussi.

Henri-Désiré Landru

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Qui êtes-vous exactement? Aurais-je aussi le droit de brûler dans votre cheminée?

Estelle

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Je suis Landru.

Oui vous en auriez le droit, à condition d’en payer le prix trébuchant et fatal.

Henri-Désiré Landru

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47- JEUNE FEMME À LA RECHERCHE DE L’ÂME SŒUR

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Jeune femme originaire d’Afrique du Nord, 24 ans, cultivée, aimant les balades à la campagne, la littérature classique et le théâtre, recherche désespérément compagnon, qui ne soit pas pingre en amour, et qui est cultivé, romantique et charismatique.

Est-ce vous? J’attends votre réponse avec impatience,

Rim

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Avez-vous des biens, Rim? Des avoirs fonciers dans une palmeraie populeuse, des champs d’agrumes fertiles, une demeure de pierre blanche sur Rabat?

Henri-Désiré Landru

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En effet, mon père possède des terres d’oliviers, ainsi que plusieurs orangeraies. Quant à un avoir, j’ai reçu ma dot de mon premier époux qui n’eut pas le choix de verser cette somme substantielle après ma répudiation. Il ne me manque plus qu’un compagnon! J’ai une propriété à la Goulette au port de Tunis. Pour y couler des jours heureux. À mon nom bien sûr; je la loue à des fonctionnaires parisiens au mois. Ce qui met du «caviar» dans mes épinards.

Une précision, j’habite à Lausanne en ce moment, et une question me brûle les lèvres: recherchez-vous l’âme sœur? Où êtes-vous un de ces gigolos qui courent les salons de thé pour se faire des héritières terriennes ou de la rombière… Mais je ne pense pas que vous soyez vénal, n’est-ce pas? Vous recherchez aussi votre moitié!

Bien à vous,

Rim

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Je recherche ce que je recherche, Rim. Mon nom est Landru, pas Pierrot La Lune… Et… euh… aimez-vous la vie tant que cela? Je veux dire, êtes-vous plutôt du type pétulant ou plutôt du type las?

Henri-Désiré Landru

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Mon cher Landru,

Si vous saviez comme la rapidité de vos réponses me rassure; je crois avoir éveillé votre curiosité à mon égard. Je suis, depuis ma répudiation d’avec mon ex-époux, aussi basse que terre; je ne me sens plus aussi féminine qu’auparavant, je me sens seule, très seule, mes distractions onéreuses, mon entourage extraverti, tout me paraît parfois si désuet, si ennuyeux… lasse de cette vie où il faut paraître à son avantage sans cesse et sans broncher devant sa famille et ses proches, faire fi des cancans. Bref, cette vie d’hypocrite ne me convient plus, je veux un prince intrigant. Un Prince Noir qui m’amènerait dans ses ténèbres et m’aimerait pour la vie.

Rim

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Que c’est intéressant. Ultime question avant que je ne me prononce. Quelle date sommes-nous aujourd’hui, douce Rim?

Henri-Désiré Landru

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Nous sommes le 6 novembre 1916, en ces temps malheureusement troubles. Permettez-moi, mon cher Landru, de vous poser une question à mon tour. Ma réponse pourrait-elle avoir une incidence sur notre éventuelle rencontre? Mon cœur s’emballe et j’angoisse à l’idée que vous ne soyez plus intéressé à ma personne. J’imagine notre rencontre au port d’Ouchy à Lausanne; la Suisse est un pays magnifique, l’avez-vous déjà visité? Je me ferais un honneur d’être votre guide. Dans l’attente de vos nouvelles, je vous adresse, Désiré, mes pensées les plus émues.

Comme le temps me paraît long, ou est-ce la vie? Je brûle tellement de faire votre connaissance, je me languis de vous. Délivrez-moi Désiré! Je vous en prie! J’attends votre missive et, en attendant, je me délecte de chaque mot que vous avez adressé à mon attention.

Je pense à vous,

Rim

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Rim,

La Suisse me refroidit et m’essouffle en même temps. Trop de montagnes aux neiges éternelles par là-bas. Je préférerais de beaucoup vous inviter pour un bref mais intense séjour en ma petite propriété de Gambais… J’ai des rosiers magnifiques et ma table est frugale, mais habituellement fort appréciée…

Henri-Désiré Landru

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Cher Landru,

Donc, tout comme moi, vous brûlez de me rencontrer? Je sais, je m’avance, je m’imagine déjà me promenant à votre bras dans votre propriété, je vous mitonnerai une spécialité tunisienne rien que pour vous. Nous discuterons de tout et de rien, au fond j’espère que vous me ferez la cour pour enfin arriver au corps à corps ultime qui me délivrera de cette torpeur qu’est la vie.

Je pense fort à vous!

Amoureusement,

Rim

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Rim,

Vous êtes de 1916 et je suis de 1919. Il va donc vous falloir m’attendre trois ans. C’est comme ça. Spatio-temporalité oblige. Touchez-moi dans trois ans. À votre retour, racontez-moi comment elles se déroulèrent. Sachez, pour votre soulagement, qu’il ne vous reste plus que deux ans de guerre.

Henri-Désiré Landru

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Cher Landru,

Jolie feinte pour prendre congé de ma personne et de mes missives, je n’ai pas lu comme il faut votre lettre d’acceptation. Mauvais anachronisme… Moi, je ne veux pas attendre, je ne peux pas.

Bien à vous,

Rim

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Reprenons sereinement, sans idées préconçues: vous êtes de quelle année, Rim?

Henri-Désiré Landru

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Je suis née le 21 mai 1892. Même si c’est l’année de ma naissance qui prime apparemment pour vous, je présume que votre invitation à Gambais n’est plus valable, mais pourtant, du haut de mes 24 ans, je vous aime. Je ne veux pas insister, car je ne veux pas vous importuner, mon cher Désiré. Ce prénom vous sied à merveille.

Cordialement,

Rim

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Rim, comprenez-moi. Votre âge n’a aucune importance si je suis ému de vous. Mais nous communiquons à travers un canal extra-temporel. Des femmes m’ont écrit via DIALOGUS depuis aussi loin que l’année 2132. Elles me demandaient de les épouser, ce n’est pas bien sérieux. Je ne peux vous inviter à Gambais que si nous sommes DU MÊME TEMPS, vous comprenez? Cette fichue quatrième dimension a aussi son jeu de contraintes matérielles qui s’imposent à nous… Je vous recommande de me contacter via mes petites annonces folliculaires de 1919. C’est bien plus fiable que DIALOGUS pour la suite torride de notre amour. Ferez-vous cela pour moi? L’histoire enregistre qu’une de mes victimes avait environ votre âge. C’est peut-être vous, dans notre futur commun. J’ose admettre frémir à cette idée. Je vous étreins tendrement.

Henri-Désiré

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Je ne suis pas une enfant, je ne peux correspondre avec vous que par le biais de DIALOGUS. Je ne suis pas née à la bonne époque: je suis un anachronisme à moi toute seule. Merci pour votre compassion… il ne me reste plus que ce monde onirique pour caresser ce doux rêve de vous rencontrer. Cela doit vous paraître redondant, mais recevez tout mon amour, et ma dévotion.

Bien à vous,

Rim

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Très bien Rim. Laissons tomber ces extravagants espoirs de rencontres et causons. Vous êtes donc sarrasine?

Henri-Désiré Landru

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Oui, je suis tunisienne, mais mes parents ont émigré en Suisse, à Lausanne plus exactement. Donc, je suis toujours tiraillée entre les deux cultures occidentale et orientale. Actuellement, je ne suis pas très appréciée par mes compatriotes, une répudiée qui, pour fuir et surtout ne pas affronter les angoisses de ma vie, voyage beaucoup à travers l’Europe avec une prédilection pour les Pays-Bas, le royaume de Belgique et Paris… Ce ne sont pas les lieux qui m’enthousiasment, au contraire, c’est que l’on dit souvent que «l’herbe est toujours plus verte ailleurs», alors je fuis, j’observe mes contemporains, c’est distrayant. Je suis dans mon monde, et à part vous, personne n’a su y pénétrer. Enfin, j’ai décidé de vous y faire entrer…

Rim

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Mais —si vous me permettez— que me trouvez-vous donc tant? Je ne suis qu’un modeste détaillant en vélocipèdes, quinquagénaire et sans grand éclat.

Henri-Désiré Landru

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Cher Landru,

Vous pensez vous fondre dans la masse, mais au contraire vous avez tout d’un diamant brut: vos yeux sont magnifiques, votre regard sent les plaisirs de la chair. Je suis et j’ai toujours été troublée par les hommes ayant plus du double de mon âge; les jeunes freluquets sont plein de bonnes attentions à mon égard, mais ils m’ennuient à mourir, je préfère mourir de plaisir dans vos bras. Vous n’avez pas besoin de me conter fleurette, votre regard fait tout le travail; c’est plutôt vous qui n’avez plus qu’à vous laissez faire, tellement j’aimerais vous offrir tant de «choses». Demandez et je m’exécuterai sans mot dire.

Bien à vous,

Rim

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Ah Rim,

Je vois que vous avez aussi pris contact avec moi via les journaux de 1919. Je viens de recevoir votre petite traite, ce que vous appelez pudiquement vos arrhes… Tout bon, tout bon. Cela met mes yeux dans les meilleures dispositions envers votre remarquable personne.

Henri-Désiré Landru

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Où êtes-vous mon aimé? En train de conter fleurette à la douce et délicate mademoiselle Fernande Segret? Je n’ai aucune chance à côté de cette beauté blonde à la peau diaphane. Pourquoi suis-je attirée vers vous comme une abeille par le miel? C’est à me rendre folle, je veux vraiment mourir, vous êtes l’Allégorie que j’ai de la mort, je n’ai pas peur de celle-ci, car elle me délivrera de mes maux terrestres.

Recevez mon dévouement le plus profond,

Rim

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Viens à moi, Rim. Viens à moi que je te tue. Nous en tirerons ensemble une extase inégalée dont Fernande ne saura rien, car elle est condamnée à vivre. Je ne tue que ce qui veut mourir et —parole de témoin oculaire— mourir est la suprême jouissance volontaire à vivre dans les bras de son homme.

Henri-Désiré Landru

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Mon cher Landru,

Fernande n’est pas condamnée à vivre, je vous l’assure: l’histoire vous le rapportera bien assez vite sur DIALOGUS. Pourquoi l’aimez-vous tant? Qu’a-t-elle de plus pour avoir le privilège de partager votre couche et vos assauts (Ma foi, l’histoire rapporte que vous êtes un amant hors pair) sans y laisser sa vie. Pis! Elle sera condamnée à une vie d’errance, ignorée et laissée pour compte. COUPABLE DE VOUS AVOIR AIMÉ et de vous avoir été fidèle jusqu’au bout. Je la déteste! Je la hais pour l’amour que vous lui portez à elle et pas à moi.

Je vous aime Henri-Désiré Landru, j’en souffre, moi je veux mourir sans vous, mais vivre à vos côtés telle Lilith aux côtés de Lucifer.

Rim

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Fernande m’amuse et est sans fortune. Ces deux traits ont assuré sa survie à mon contact. Vous la valez mille fois, Rim.

Henri-Désiré Landru

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Alors pourquoi votre regard s’est arrêté exclusivement sur elle, alors que vous saviez pertinemment qu’elle n’avait rien, aucun bien? Elle vous amuse, en quoi est-elle si bonne? Moi, par contre, je vendrais tous mes biens, et mon âme au Diable! Je ne veux pas être libellée dans votre carnet noir comme toutes les autres greluches qui sont passées sous votre lame experte. Je ne sais pas qui de nous deux est le plus dangereux, tellement je brûle d’amour pour vous. Amour et Haine n’ont-ils pas le même sens? Je tuerais toutes celles qui vous approchent; j’ai hérité de mon pays d’origine des pratiques qui, pour une femme cartésienne comme moi, m’ont maintes fois glacé le sang. Je vous laisse imaginer la suite, l’amour décuple les forces, et si vous ne m’aimez pas, moi je vous aime. Vous hantez mes rêves au point que mes sous-vêtements s’en souviennent. Pardonnez mes paroles qui n’ont rien de métaphores, mais je me meurs et je vous veux. Vous n’avez qu’un mot à dire et je serai obéissante, mais si vous ne voulez plus entendre parler de moi, je m’évaporerai de suite.

Votre esclave dévouée,

Rim

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Mais présente-toi à moi, Rim, que je te regarde. En voilà un ordre simple, pourtant. Sors un peu de ton Vaud contrasté et viens un peu te montrer dans le plat 78. Allons, obéis-moi, si tant est…

Henri-Désiré Landru

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Me regarder? Moi? Je pourrais vous envoyer un portrait? Lorsque vous reviendrez de votre ballade romantique aux Tuileries avec Fernande, cette femme aux traits si délicats, vous pourrez enfin découvrir les miens et peut-être succomberez-vous à mon charme… C’est utopique, mais je suis sûrement trop exotique pour vous, vous préférez la peau laiteuse et la blondeur angélique de votre Fernande. Je veux me montrer et me donner à vous entière, peut-être renoncerez-vous à me tuer… mais au moins j’aurai eu le doux privilège de converser avec vous en dégustant une glace au Parc pour enfin m’attirer dans votre lit. Où pouvons-nous nous voir?

Rim

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Ta compréhension de mes fantasmes me paraît fort lacunaire, douce Rim. Meurs donc de te languir si tu ne consens à être tuée.

Henri-Désiré Landru

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48- DEMANDE DE RENSEIGNEMENT PRIVÉ

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Puis-je vous voir et où? J’ai un renseignement à vous demander. Donnez-moi le numéro d’une cabine téléphonique, je vous joindrai de la sorte. Merci.

Christophe Ziane

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Au moment où le tortillard de Gambais entre en gare, signalez le 4791.

Henri-Désiré Landru

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49- UN MONSTRE!

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Je voulais savoir pourquoi vous avez tué toutes ces femmes. Je trouve ça abominable de les endormir puis de les découper avec une scie. Pour moi, vous êtes un monstre, Landru!

Carob95

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Et, pour moi, vous êtes une péronnelle intempestive. Sachez que la seule scie dont vous parlez est celle de l’ennui mortel et macabre que me suscitent ces accusations sempiternelles et superfétatoires et élucubrantes et… ah, saperlotte! Sachez, pour votre virulente petite gouverne, que je suis un modeste détaillant en vélocipèdes et que les dames que j’ai l’insigne honneur de rencontrer ne s’endorment jamais en ma compagnie.

Et tenez-vous-le pour dit. Sans salutation,

Henri-Désiré Landru

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50- VOUS LES CHOISISSIEZ BELLES ET GRASSES!

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Et pas n’importe lesquelles. Il faut dire qu’au sortir de la grande guerre, il y avait le choix. Vous avez scrupuleusement noté dans votre petit carnet 283 rencontres à telle enseigne que vous avez rétorqué votre accusateur «mais, monsieur le Président, vous devriez dire que je suis fiancé de profession». Plus que pour leur charme intrinsèque, vous jetiez votre dévolu sur les plus grasses et les plus opulentes, en dépit de vos déclamations désintéressées sur la Féminité. À l’exception peut-être de la plus jeune, épargnée de la cuisinière et qui s’est consumée de chagrin des décennies après votre départ.

Bien à vous

Odegivry

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Calomnies mesquines, médisances de jaloux, accusations fallacieuses, bobards folliculaires, confirmation patente de mon statut de grand incompris devant l’Histoire.

Sachez, pour la bonne chronique, que bien plus d’une se languiront de me voir partir de leur vie…

Henri-Désiré Landru

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Je vous l’accorde bien volontiers, même si en vous sommeille un escroc invétéré, les rapines grignotées auprès de celles qui vous faisaient confiance ne représentaient pas toujours des sommes fabuleuses et ne justifiaient pas les volutes de fumées qui planaient dans le ciel de Seine et Oise. Et puis votre «double vie», si j’ose dire, vos efforts de mythomane pour donner des illusions à vos conquêtes vous contraignaient à des dépenses qui allaient au-delà de vos gains de gagne-petit. D’ailleurs, tout était bon à prendre et même à vendre: des bons du trésor aux sous-vêtements de vos victimes (consentantes bien sûr) et vous deviez même emprunter pour faire plus de deux pas.

En fait, le petit carnet sur lequel vous notiez scrupuleusement vos plus petits débours et rentrées de fonds ne faisait que renvoyer l’illusion d’un personnage méthodique et ordonné mais d’un ordre sans finalité, tel un maniaque ou un fonctionnaire du crime!

Signé:

Je vous connais mieux que vous-même.

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Vous me connaissez un peu, rabouin du futur, mais me comprenez-vous seulement? La source de toute cette capilotade besogneuse, la comprenez-vous vraiment? Si je vous dis que seule l’abnégation féale envers mes victimes m’anima et m’animera toujours, cela mettra-t-il mes brouillonnades dans une perspective autre?

Henri-Désiré Landru

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51- VOTRE MANIÈRE D’OPÉRER

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Je vous écris pour en connaître d’avantage sur vous. J’aimerais savoir s’il y a quelques-unes des victimes de votre «passe-temps» favori qui vous ont marqué, s’il y en a, bien sûr, et savoir votre manière d’opérer. Je ne vous en voudrais pas si vous ne désirez pas me divulguer cela, car tous les grands maîtres ont leurs secrets!

Effroyables salutations et peut-être à bientôt.

Sky, une admiratrice

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Lisez ma correspondance séant, vous y trouverez certains de mes «secrets». Mes victimes m’ont toutes profondément marqué, surtout les vivantes…

Henri-Désiré Landru

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52- DES PETITS RENSEIGNEMENTS

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Bonjour Monsieur Landru,

Je vous écris ce mail de Bruxelles, comme vous voyez votre popularité a dépassée les frontières! Vous l’êtes tellement devenu que plusieurs films ont retracé votre vie et votre itinéraire. Justement hier à la télévision belge une fiction sur vous a été diffusée, l’acteur qui joue votre rôle était parfait, votre sang-froid qui y était décrit me glaça les os!

Je crois savoir qu’on vous a reproché le meurtre d’un jeune garçon, or, dans ce film il n’en est nullement fait mention, pouvez-vous me renseigner? Vous auriez également assassiné une ancienne prostituée devenue très riche, elle possédait deux chiens qui la suivaient partout, qu’avez-vous fait de ces pauvres bêtes? Enfin savez-vous que votre Rolande se suicida au cinquantième anniversaire de votre exécution en se jetant du toit d’un château et que pendant ces cinquante ans elle fit faire chaque année une messe à votre mémoire!?

Bien à vous Monsieur Landru,

Michel Colson

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Monsieur,

Je suis parfaitement innocent de toutes les perfidies dont vous m’accusez ici. Le bouteur de cinématographe auquel vous faites référence aura erré et vous aura entraîné dans ses turpitudes. Cela ne m’étonne pas trop, car voilà un art fort frivole et soumis, je le crains, à un avenir bien courtichet.

Je ne sais pas qui est cette Rolande dont vous parlez. Mais voilà, l’un dans l’autre, une fichue sotte, quand on s’avise du fait que je suis un mécréant ostentatoire et que je ne rate aucune occasion de hacher du calotin menu.

Vous vous doutez conséquemment que ses incantations larmoyantes me laissent de glace.

Salut,

Henri-Désiré Landru

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53- CARESSIEZ-VOUS VOTRE MYTHE

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Monsieur,

Vous me trouvez enchanté de pouvoir vous écrire. Votre destinée exerce sur moi une fascination qu’il me faut expliquer. Les actes extrêmes ont des vertus universelles: ils touchent chaque humain au plus intime; désignant à tous une de ses limites, ils ajoutent un détail vrai à son impossible portrait. Si la société récompense ses athlètes en tous genres, honorant ses sportifs, glorifiant ses scientifiques, couvrant de lauriers ses artistes et tous ceux qui approchent ou repoussent les confins du possible dans une discipline établie, elle condamne le criminel qui rend cependant le même service à l’humanité.

Incontestablement, vous œuvrez pour l’autre versant, pas moins humain mais tellement plus dangereux pour l’édifice social! Vous éclairez crûment la part qu’il est convenu de laisser dans l’ombre, en enfer et entre les griffes du Diable!

Sentez-vous que vous êtes un mythe? Mesurez-vous la portée de votre destin? Comment comprenez-vous votre rôle social? À quel moment précis vous êtes-vous avisé de votre stature? Quelle part prenaient ces idées dans votre projet, avant-guerre?

Somme toute, les hommes qui vous ont condamné ne vous oublient pas: ils sentent une obscure fraternité. Et vous avez rejoint leur Panthéon. J’ai bien d’autres questions à adresser, mais j’ai peur de vous importuner dans votre retraite heureuse où vous vous trouvez j’en suis sûr, en excellente compagnie.

J’ai bien l’honneur, Monsieur, de vous saluer.

David Cazals

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En ce jour frileux et chafouin de 1919, je ne me sens ni mythique, ni socialement significatif ni bien formidable. Peut-être que si je passe aux Assises un jour aurai-je l’occasion de diffuser mes vues aux masses. Mais pour le moment, il pleut, ma toiture fuit et je me barbe.

Henri-Désiré Landru

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54- UN RENSEIGNEMENT

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Bonjour,

Pourriez-vous me dire à quelles dates vous avez passé vos petites annonces (c’était, il me semble dans l’Écho de Paris?) En effet, je suis collectionneur de journaux et aimerais retrouver votre annonce…

Bien cordialement,

Patrice Solans

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Je trouve, mon brave, que votre petite question a un peu les pieds plats. Vous êtes bien certain que vous n’êtes pas de la Mondaine?

Henri-Désiré Landru

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55- SE TRAVESTIR POUR MIEUX VOUS HAÏR

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Quelle joie aurais-je pu avoir si j’avais été le dernier amant d’une des très respectables femmes que vous avez enfournées sans frémir, si j’avais eu alors ouï dire des agissements ignobles dont vous avez été l’abominable instigateur et qui ont coûté la vie à mon dernier amour (je ne puis imaginer que cet amour fusse également réellement le vôtre, l’amour ne peut pas décemment se terminer sur une scène si cruelle, seule Médée a des circonstances atténuantes, vous n’en avez absolument aucune).

Et si, enfin, j’avais eu la possibilité de me déguiser en une de vos ultimes conquêtes pour mieux vous tromper et vous poignarder, les yeux dans les yeux, pour une vengeance salvatrice qui aurait rendu justice à ma dulcinée et à toutes ces autres femmes désoeuvrées, en quête de tendresse, pour une vengeance méritée que m’auraient criée et commandée ces innocentes à travers l’au-delà vers lequel vous les avez plongées à jamais.

Vous ne pouvez pas, non, vous ne pourrez jamais imaginer, Monsieur Landru, la joie dont j’aurais pu jouir afin de calmer mon incommensurable colère et permettre aux âmes de ces si frêles victimes de reposer enfin en paix.

Comte Xavier de la Sodobria.

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Un autre prince charmant en maraude… Vous dormez, petit Prince. Les femmes ont horreur de se faire sauver. Cela les barbe au possible. Elle veulent au contraire être prises, conquises, écartelées. Et alors, pantelantes, démantibulées, elles en redemandent.

C’est comme cela et ce sont elles et nulles autres, mes circonstances atténuantes…

Henri-Désiré Landru

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Comment diantre, vous le plus féroce machiste et opportuniste de 14-18 sous vos airs faux et hypocrites d’officier gentleman et enjôleur, pouvez-vous imaginer raisonnablement que ces femmes tombèrent dans vos bras pour mieux être dépecées et décortiquées? Vous êtes l’ignominie incarnée, brûlez pour l’éternité non pas dans les flammes de la géhenne (car ces flammes ne seront jamais autant persécutantes que celles de votre cuisinière), mais brûlez dans les larmes tranchantes de vos victimes, des larmes remplies d’immenses colères foudroyantes qui vous consumeront et vous rongeront à jamais. À jamais… à jamais! Vous souffrirez tellement que nul ne peut concevoir ces souffrances atroces dans ses cauchemars les plus délirants.

Comte Xavier de la Sodobria

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C’est cela, c’est cela. Ferraille, mirliflore emplumé, pérore. Exemplifie magistralement notre pauvre masculinité héroïque et déclinante.

Henri-Désiré Landru

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56- RÉHABILITATION

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Monsieur Landru,

Par la présente, sachez que je suis convaincu de votre innocence et que vous avez été victime d’une justice bâclée. Comment faire pour vous réhabiliter, Monsieur Landru?

Scoryjuju

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Mon ami, vous êtes confus. On ne réhabilite pas quelqu’un qui n’est pas coupable. On l’innocente, en toute simplicité, et surtout, sans en faire tout un plat.

Henri-Désiré Landru

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57- REMORDS

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Dupeyras Alexis

94000 Créteil

1er février 2006, Créteil

À Henri-Désiré Landru

Cher Monsieur Landru,

J’aimerais savoir si vous avez éprouvé le moindre remords, lorsque vous avez tué toutes ces femmes. Dans quel état d’esprit étiez-vous, vous pensiez que vous y étiez obligé, que pour survivre il fallait faire tout ce qu’on pouvait et que ça n’avait aucune importance si plusieurs femmes devaient y passer? Ou alors, vous aviez des hésitations et pensiez que ce n’était pas bien? Mais comme vous n’aviez aucune autre qualification, vous faisiez ce métier? Mais n’aviez-vous vraiment aucune autre qualification? Permettez-moi d’en douter.

Vous avez fait certaines erreurs qui vous ont conduit en prison: demander un billet aller-retour pour vous, et un billet aller pour la femme qui vous accompagnait; ou alors brûler les corps alors que ça dégageait une odeur pestilentielle, vous auriez très bien pu les enterrer. Ces erreurs, était-ce que vous vouliez vous faire prendre (peut-être inconsciemment)? Ou bien étiez vous trop égoïste pour dépenser un peu plus d’argent? Ou alors, c’était simplement les quelques erreurs d’un tueur professionel qui n’a pas de sentiments? En relisant cette lettre, je m’aperçois que je ne sais pas grand chose de vous. Étiez-vous une personne un peu dérangée qui avait besoin d’argent avec un bon fond? Ou alors une personne lâche qui s’attaquait aux veuves?

Tous mes sentiments les plus distingués.

Alexis

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Mon petit Alexis,

Vous voilà habité par des idées bien étranges me concernant. Je ne suis qu’un modeste négociant en vélocipèdes sans histoire. On vous aura bombardé de bobards, mon brave. Secouez-vous et reprenez vos sens. C’est vous qui devriez avoir des remords de me diffamer ainsi à tort et à travers.

Adieu et bon vent,

Henri-Désiré Landru

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58- QUEL HOMME ÊTES-VOUS?

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Cher Monsieur Landru,

J’aimerais savoir quel genre d’homme étiez-vous? Quel était votre style et comment vous comportiez-vous avec toutes ces femmes, en particulier avec Fernande Segret, votre maîtresse. J’espère que ces quelques questions ne vous offensent pas car je suis très intéressée par vos manières d’agir.

Cordialement,

Candice

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Je… je ne savais pas qu’il y avait des personnes sensibles du beau sexe dans la police, chère Candice…

Henri-Désiré Landru

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Bonsoir,

Moi, sensible… je ne crois pas. Revenons à vous. Moi qui suis curieuse, j’aimerais savoir votre adresse complète, celle où vous viviez le plus souvent en compagnie de votre maîtresse. Je serais également intéressée par votre emploi du temps… Que faisiez-vous durant une journée et est-ce que votre Dame se rendait-elle compte de tous ces meurtres… Était-elle complice?

J’espère, comme toujours, que vous répondrez à mes quelques questions.

Salutations,

Candice

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59- COMMENT?

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Comment avez-vous pu tuer des femmes innocentes comme ça? C’est trop cruel! Dites-moi quel plaisir vous avez pu éprouver à les tuer ?

Ludovic (12 ans et demi)

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Le plaisir de palper leurs tirelires rondouillardes, plaisir exclusif et fort peu langoureux.

Henri-Désiré Landru

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60- POURQUOI FAIRE SIMPLE?

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Bonjour Monsieur,

J’ai appris récemment un petit détail vous concernant qui m’a un peu surprise. En effet, les enquêtes récentes qui ont été faites sur votre cas détermineraient avec assurance que vous auriez découpé les corps de vos victimes en morceaux, et que certains d’entre eux (comme le tronc) étaient dispersés en forêt pendant que d’autres (la tête et les mains je crois) étaient brûlés dans votre cuisinière.

Pourriez-vous éclairer une novice en la matière? En effet, je me demande bien pourquoi vous avez adopté cette solution pour vous débarrasser des corps, qui me paraît bien compliquée. N’aurait-il pas été plus simple, après avoir démembré les corps, cela va de soi, de les disperser au même endroit: dans votre cuisinière, par exemple, qui fonctionnait si bien au dire des rapports de police? Dans la forêt? Ou encore dans un jardin zoologique, comme dans un film parlant datant de la fin du XXe siècle et qui est très populaire chez nous? Quel était l’intérêt de vous placer dans des situations aussi compliquées?

Vous pourrez réfléchir tranquillement à ma question, il vous reste encore quelques personnes à assassiner avant votre arrestation!

Bonne journée à vous tout de même,

Laurence

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Je ne comprends pas votre bien macabre question. Je ne suis qu’un honnête négociant en vélocipèdes qui, comme vous le dites si bien, n’aime vraiment pas se compliquer la vie.

Mes hommages, Laurence. Au plaisir d’une visite à Gambais peut-être…

Henri-Désiré Landru

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61- PSYCHOPATHE

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Cher Landru,

Quel sentiment éprouviez-vous en brûlant des personnes? Je trouve cela très étrange, peut-être était-ce congénital?

Merci de me répondre.

Anonyme

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Je ne brûle pas des personnes, je brûle des carcasses. C’est avant, en tuant, que j’ai ce sentiment «congénital» qui vous intrigue tant.

Henri-Désiré Landru

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62- LE POUVOIR DES MOTS

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Cher Henri-Désiré,

Combien de fois ai-je regardé des photos de vous, de ce visage aux pommettes hautes, de ces yeux cachés dans l’ombre d’imposants sourcils? N’y voyez pas d’offense, mais vous n’avez pas un physique de séducteur. Alors, comme tout un chacun je présume, je me suis demandé comment vous faisiez succomber ces dames.

Une citation que je trouve très vraie dit que, pour séduire une femme, il faut lui affirmer qu’elle est différente de toutes les autres et qu’alors on pourra se comporter avec elle comme avec toutes les autres. Ces femmes se sont-elles senties si uniques dans vos bras Henri-Désiré? Leur avez-vous apporté la part de rêve qui leur manquait cruellement? Ou bien recherchiez-vous celles qui, consciemment ou non, attendaient un chasseur, espéraient être proie, trophée, que sais-je?

Je me demande parfois quelle romance vous leur avez offerte; je me demande si, à leur place, j’aurais eu la lucidité de m’en défier. Les mots ont tant de pouvoir…

Je vous salue,

Mademoiselle Nout

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Mademoiselle Nout,

De grâce, posez d’abord l’affaire en termes qualitatifs. Ces images roides et glacées, capturées par toute cette quincaillerie moderne de machines photographologiques ne restituent rien de net de la personne qu’elles prétendent si immodestement décrire. Que savez-vous de la couleur de mes yeux, de la mobilité de mon visage, de la douceur de mes mains, du délié de mon corps dévêtu? Que savez-vous en somme?

Posez ensuite l’affaire en termes quantitatifs. C’est, l’un dans l’autre, une bête affaire de statistiques. Un petit lot de quelques centaines de femmes en produira bien quelques-unes qui comprendront sans noise où vous voulez en venir et vous donneront le tout sans condition. Il s’agit simplement de bien savoir baliser et de n’insister que lorsque cela prend. C’est en fait assez banal.

Mais vous, que me trouvez-vous donc?

Henri-Désiré Landru

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Cher Henri-Désiré,

Je vous prie de m’excuser si mon appréciation sur vos portraits vous a offensé. Vous ne décrivez que trop bien l’effet rendu en qualifiant ces images de roides et glacées. Je crains, de surcroît, avoir regardé ces photographies avec l’oeil d’une jeune femme moderne, en faisant abstraction des critères esthétiques de votre époque.

Je le reconnais ces images ne restituent en rien tous ces détails qui confèrent à un homme tout son charme. Je ne sais si votre regard était mobile, si ces yeux sombres étaient capables de regards ardents. Je connais encore moins l’émotion que vos mains, votre corps ont pu procurer. Je ne sais quel trouble votre sourire pouvait éveiller… Je ne sais rien et vous êtes, à l’heure actuelle, le seul à pouvoir combler ces lacunes.

Quant aux probabilités de dénicher, au sein de toutes ces femmes esseulées, celles qui n’attendaient que de s’abandonner à vos charmes, évidemment elles existent. Mais je me plais à penser que vous saviez manier le verbe mieux que d’autres, percevoir des attentes, des langueurs qui ne demandaient qu’à s’exprimer.

Ce que je vous trouve? Je ne saurais m’arrêter à quelques photographies, quelques textes rapportés, pour former mon opinion. Je m’en remets à vos mots…

Mademoiselle Nout

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Mes mots, les voici: parlez-moi de vous. Il n’y a que cela qui compte.

Henri-Désiré Landru

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Belle esquive mon cher! Et vous avez raison, la première qualité d’un séducteur est de savoir écouter. Comment espérer séduire l’autre sans savoir qui est l’autre?

Je joue peut-être avec le feu, mais je vais accéder à votre requête et vous parler un peu de moi, exercice difficile s’il en est. Cette présentation sera loin d’être exhaustive, d’autant que je ne sais ce que vous souhaitez savoir de moi. Vous pourrez toujours me demander plus de précisions, mais ne doutez pas un seul instant que je ferai montre de la même curiosité à votre égard.

Je suis une jeune femme pleine de fantaisie, de passion et de conviction et j’aime les esprits imaginatifs, créatifs. Certains disent que j’ai un sale caractère, d’autres que j’ai du caractère; je veux bien accepter les deux. Je me suis intéressée à la façon dont vous séduisiez car j’aime les beaux esprits plus que les corps bien faits. Je crois en effet que les mots sont puissants car ils peuvent traduire toute la magie de l’univers.

Je pense vous en avoir assez révélé pour une première fois…

Mademoiselle Nout

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Mademoiselle Nout,

Le caractère, cela m’a très sérieusement refroidi. Pourriez-vous revenir quand vous serez timorée et timide?

Vous avez des biens?

Henri-Désiré Landru

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63- FOYER

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En combien de temps un corps brûle-t-il?

Pdekoninck

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En bien moins de temps qu’il ne se décompose!

Henri-Désiré Landru

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64- PLAISIR?

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Monsieur,

Par la présente, j’aurais souhaité savoir si vous avez éprouvé un certain plaisir physique pendant l’application de vos meurtres, ou si vous étiez dans un état second, sans aucune sensation, ni même compassion pour vos victimes?

Cordialement,

Frédéric

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Eh bien, pour tout vous dire mon brave: les deux.

Henri-Désiré Landru

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65- PAUL OLIVIER

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Bonjour,

Eh, bien me revoilà! C’est moi, Paul Olivier. Mon nom te dit-il quelque chose?

Paul Olivier

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Non pas. Il devrait?

Henri-Désiré Landru

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66- CHANT LYRIQUE

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Cher Monsieur,

Aimiez-vous l’Art Lyrique? Pensez-vous que l’histoire de votre vie ferait un bel Opéra? Il y a eu déjà un ou deux films sur vous c’est vrai, mais votre histoire sans musique et sans voix pour l’accompagner n’offre à mes yeux aucun intérêt.

Respectueusement,

Votre brave Daniel

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Là, ma ganache, vous faites mouche!

Je suis un Mélomane, un Musical, un Convulsionnaire. Ce serait sublimissime… Quoique le livret serait pour le coup un peu maigre vu que, dans ma douce innocence, je n’ai absolument rien fait. Enfin, ceci dit, on fricote de nos jours des opéras sur des houris vietnamiennes fort évaporées comme on en ficelait jadis sur des barbiers et des perce-bedaines sans valeurs morales particulières. Alors pourquoi pas, pour changer, sur un honnête négociant en vélocipèdes de Gambais? L’idée est riche et ne me flatte pas trop car je suis compulsivement modeste et le resterai dans la gloire.

Je vous approuve donc, Daniel,

Henri-Désiré Landru

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Monsieur,

Merci deux-mille-sept fois pour votre réponse que je considère comme un encouragement. Il est de toute évidence que votre vie comporte deux images: l’une simple, en famille, l’autre éperdument romantique. Je songe vous représenter tel que vous m’apparaissez en vous lisant: un être aimant et aimé. Je pense que les femmes qui sont entrées dans votre vie vous suppliaient de les aimer. C’est ici que se situe, selon moi la plus belle tragédie. Un point de non-retour attendu et souhaité. Plus la facette de votre vie de famille sera développée, plus le lyrisme de la seconde en ressortira. Je m’attèle avec passion dès aujourd’hui à l’écriture du poème. À votre disposition.

Très respectueusement,

Daniel

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Faites, mon brave, faites. Et que cela percute! Je suis plus fanfare de kermesse que quatuor de musique de chambre. Alors, j’attends.

Henri-Désiré Landru

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67- OH L’AMOUR!

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Désiré,

Je désire vous rencontrer un jour pour savoir si vous êtes aussi brûlant d’amour pour le sexe (dit faible)! Est-ce l’amour pour elles qui a fait de vous un coureur de jupons, ou bien est-ce que vous recherchiez une petite cuisinière qui vous mijote de bons petits plats, et ensuite finisse la nuit dans votre lit, voire en morceaux dans votre cuisinière? Est-ce l’amour qui brûlait en vous pour elles? Pauvres innocentes!! En tout cas vous ne m’inspirez aucune confiance.

Jacqueline

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Jacqueline,

Vous vous dévoilez fort paradoxale. «Femme varie, bien fol qui s’y fie»! Vous voulez me rencontrer mais vous vous défiez de moi? Ma docte parole, vous me la jouez mutatis mutandis comme la petite chèvre de Monsieur Seguin qui veut aller voir le loup… Pas de cela entre nous! Je passe.

Et pour l’amour, eh bien ce sont elles qui ont dû repasser…

Henri-Désiré Landru

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68- POURQUOI EUX?

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Voilà: le truc, c’est que tu choisissais tes victimes ou elles venaient au pif comme ça, à l’arrache?

Vinss

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Choix mutuel par petites annonces. Tout simple. Souverain. Radical.

Henri-Désiré Landru

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69- TES CRIMES

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Cher Monsieur Landru,

Quel genre de crime as-tu fait? Combien en as-tu commis? Combien d’années de prison as-tu fait?

Réponds-moi vite.

Benjamin

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Je n’ai absolument rien fait. Je suis parfaitement innocent.

Henri-Désiré Landru

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70- TANT DE SOUFFRANCE?

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Bonjour,

Je m’appelle Sabrina. J’aimerais savoir pourquoi vous avez infligé tant de souffrances.

Sabrina

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C’est peut-être au départ… disons… que les jeunes filles en fleur portant des noms féeriques mais posant trop de questions indiscrètes font bouillir en moi une lente mais fatale chaudière d’exacerbation…

Henri-Désiré Landru

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71- ODEUR

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Cher Maître du foyer,

Vos différentes cuissons avaient-elles des senteurs variées? Les aromatisiez-vous avant cuisson?

Yvette

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Chère Yvette,

On n’aromatise pas une chaudière crasseuse et poussive de locomotive. On la chauffe à blanc, le moins mal possible, en espérant qu’elle nous emportera indemne jusqu’à la prochaine gare banale de souffrance mesquines et ennuyeuse.

Henri-Désiré Landru

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72- MOULT QUESTIONS

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Monsieur Landru, j’ai maintes questions à vous poser:

1 Que pensez-vous des femmes?

2 Que pensez-vous de vous-même?

3 Que pensez-vous des quarteniers?

4 Comment êtes-vous devenu un serial killer?

5 Que pensez-vous de votre célébrité particulière?

6 Que pensez-vous de ma missive?

Au revoir, Monsieur Landru,

Marquis

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Marquis,

Je ne répondrai qu’à la question 6. Et ce sera ceci: je vous emmerde, avec votre petit Prévert inquisiteur d’histrion.

Henri-Désiré Landru

Landru face et profil

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Mon pastiche de Juliette CAPULET

Posted by Ysengrimus sur 21 juillet 2017

Juliet-Capulet

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LETTRE D’ACCEPTATION DE JULIETTE CAPULET

Cher éditeur de DIALOGUS,

Me voici en votre compagnie pour une courte nuit, afin de partager, avec le plus grand nombre, ma vision des choses. Amour, sentiments, passions… sur ces trois priorités cardinales s’est inexorablement fondée ma vie. C’est donc dans cet univers aussi créateur que destructeur que se dessinent mes opinions…

Oh, bien sûr, ce soir, comme tous les soirs, Roméo me manque, car l’amour est éternel et qui aime une fois aimera toujours. Mais, après vous avoir écrit céans, tout au fond de cette nuit un peu angoissante, je vais absorber une potion étrange qui me donnera l’apparence de la mort pour presque deux jours. Alors, je m’éveillerai. Roméo sera près de mon cœur. Ses yeux dans mes yeux, il fera de moi ce qu’il voudra. J’attends sereinement ce moment sublime pour que ma vie commence.

Et, en attendant, je suis à votre entière disposition, chers lecteurs et lectrices de DIALOGUS, consciente qu’après un demi-millénaire, vous pensez encore à moi, à Roméo et à ce que nous incarnons. Communiquons donc, pour vibrer de concert sur les sentiments et les luttes qui nous définissent et nous dominent tous…

Votre dévouée,

Juliette Capulet

De Vérone, ce mercredi 14 février 1554, au soir

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1- BRAVO POUR VOTRE RETOUR!

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Juliette,

William Shakespeare vous a rendue célèbre, est-ce que cette notoriété ne vous a pas nui? Revoyez-vous Roméo? Sachez que je vous admire, surtout votre façon de décrire si justement votre attachement à Roméo. D’ailleurs, est-ce un attachement?

Lilian Tomas

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Chère Lilian,

William Shakespeare m’aurait rendue célèbre? Vous parlez sûrement d’un des nombreux conteurs qui ont narré mon histoire. Célébrité… Que vaut la notoriété sans l’amour? Je ne pense pas qu’on puisse parler de nuisance, bien au contraire… Les difficultés liées à cet amour difficile, déchiré entre la passion et les puissants liens familiaux, exposées au plus grand nombre, permettent de donner du courage et de l’espérance aux couples vivant la même situation… Vous parlez d’attachement pour mon Roméo… Oh, c’est tellement plus que ça… Qui a aimé un être l’aimera toujours, je doute que toute relation, qu’elle se termine ou non, puisse faire évoluer des sentiments au point qu’ils soient évincés… Non, aucun amour ne meurt, et derrière la plus grande haine se cache toujours une passion dévorante. Roméo vit en moi. Près de moi et dans mon esprit. Mon âme est Roméo, ma vie entière est sa vie…

Sincèrement vôtre,

Juliette Capulet

De Vérone, 1554

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Juliette,

L’amour est-il donc immortel? À votre époque où le divorce n’existait pas, il n’était peut-être pas question de remettre ses sentiments en cause, ou d’y penser (encore que j’en doute). Mais de nos jours où les familles recomposées fleurissent, pensez-vous qu’il soit viable pour un individu d’accumuler ses amours passées? Notre façon d’aimer ne doit-elle pas changer?

Amicalement,

Lilian Thomas

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Lilian,

L’amour est immortel. Tous mes amours sont enracinés en moi. Celui de Pâris comme celui de Roméo. L’amour est un tronc qui ne peut que croître. Ses branches et ses provignements ne peuvent que nous surprendre.

Et… le divorce existe en mon temps. Les familles recomposées aussi.

Juliette Capulet

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2- REGRET

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Chère Juliette,

Ton histoire m’a touchée par sa tristesse en même temps que ce grand bonheur!

Découvrir l’amour, le vrai, franc et sans ombre est merveilleux en soi et j’espère le découvrir un jour moi aussi! Mais que cet amour s’incarne en la personne qu’on est censé le plus haïr est tellement injuste!

Ne regrettes-tu pas parfois que la querelle de vos pères vous ait séparés? Crois-tu au destin et le fait que Roméo soit ton amour en fait-il partie?

Je te remercie de prendre un peu de temps pour me répondre! Je te souhaite tout le bonheur possible et espère que tu vivras longtemps auprès de ton amour!

Affectueusement,

Laëtitia

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Bonjour Laëtitia.

Eh bien oui, je crois en l’amour absolu. Je suis sûre que les êtres qui ressentent cette passion dévorante ne meurent jamais… Et je te souhaite de la connaître.

Bien à toi,

Juliette Capulet.

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3- AMOUR

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Bonjour Juliette!

Tu es toujours amoureuse de Roméo? Comment j’aurais un petit ami comme Roméo? Tu as mal quand tu meurs?

Merci de répondre à ces questions!

Désirée

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J’aime Roméo à jamais. Pour avoir un amant comme lui, fais comme moi: ne fais rien, laisse les flots de la vie le pousser vers toi. Je ne sais pas si j’ai mal quand je meurs. Je vis toujours, mais on parle de me faire boire une potion qui imitera la mort pour quarante heures. Je te raconterai mes sensations à mon retour de ce voyage implacable et étrange…

Juliette

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4- UN SIMPLE «BONJOUR!»

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Juliette,

Je suis passé tellement de fois pour lire un retour de sourire avec un, ne serait-ce qu’un tout petit «Bonjour!» que je vais aller voir se coucher le soleil au moins 43 fois aujourd’hui.

Le Petit Prince

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Cher petit Prince,

Hé bien, devinez quoi! Mille étoiles ne valent pas l’amour tout neuf que me donne mon Roméo… Je vous embrasse sur le front, cher enfant du ciel.

Juliette.

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5- ARRÊTEZ MALHEUREUSE!

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Madame Juliette Capulet,

Vérone, Italie.

Dame Juliette,

Arrêtez Malheureuse! L’antidote existe. Mandez vos serviteurs, pressez-les de le quérir!

Que n’avez-vous fui? La Suède n’est pas si loin. Criez à l’ombudsman, au protecteur du citoyen. Pas de cachette pour votre amour? Pourtant cette passion a su s’exprimer! C’était donc si fort! Et cet enfant que vous portez peut-être? Les réjouissances de fin d’année approchent, la réconciliation des Montaigu et des Capulet est-elle impossible à imaginer? Nous pourrions la célébrer ensemble?

Arrêtez, le prix en est trop élevé, votre folie vous emporte, je sens tous ces amants qui vous regardent, vous appellent.

Ne vous laissez pas gagner par leur folie. Madame, répondez-moi!

Christiane Beaulieu

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Fuir comme des mécréants, Christiane, fuir comme des escogriffes, détaler comme des coupe-jarrets, s’esquiver comme des conspirateurs?

Fuir pour aimer? C’est petit, disconvenant, irréaliste, inconcevable.

Nos familles mordront le fruit de notre amour ou embraseront nos bûchers. Il n’y aura pas de demi-mesure. Il en est ainsi pour tout ce qui concerne l’implacable devoir du passionnel.

Mais grand merci pour ce qui me parait la mansuétude complaisante d’un futur plus libre et moins tourmenté. Merci, Christiane, grand merci, mais je reste.

Juliette Capulet

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6- DEMANDER EN MARIAGE

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Je suis ravie de pouvoir vous envoyer une lettre pour vous demander conseil. J’aimerais demander en mariage un homme que j’aime, mais je ne sais pas réellement comment faire.

Je vous remercie par avance de votre réponse.

Céline

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Fonce droit dessus et demande. Puis laisse lui un petit délai (les hommes sont plus lents en duo qu’en duel…). Ce délai passé s’il tergiverse encore, gifle-le. S’il ne tergiverse pas, tu as ton affaire.

Tiens moi au courant de la suite. C’est que… le plus beau est à venir.

Juliette Capulet

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7- VIRGINITÉ

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Une question me perturbe dans votre belle histoire. Pardon si je suis indiscret mais êtes-vous encore vierge? Désolé d’avance pour l’indiscrétion.

Deneo

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Bien sûr que non, Deneo. Pâris a pris ma virginité avec douceur et déférence. Mais c’est Roméo qui m’a vraiment faite femme, femme pour toujours dans ses bras.

Et… ne fais donc pas ton timoré comme ça, avec tes questions. Nous sommes à Vérone, pas au couvent…

Juliette Capulet

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8- APRÈS LE DÉPART DE TON ROMÉO

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Bonjour Juliette,

Je tiens à te dire que tu as toute mon admiration. Tu as eu le courage de vivre au jour le jour ton histoire avec le beau Roméo. J’ai l’impression que tu n’as pas eu peur une seule seconde. J’imagine que tu as suivi ton cœur jusqu’au bout, peu importe ce que les autres pensaient. Il y a bien longtemps que je voulais te poser quelques questions. Je sais qu’on ne se connaît pas beaucoup, mais suis ton cœur. Si tu as envie de me répondre, je t’en serai reconnaissante.

Comment t’es-tu sentie quand tu t’es retrouvée seule après le départ de ton Roméo? Avais-tu la profonde conviction qu’il pensait toujours à toi et que votre chemin se croiserait à nouveau? Comment as-tu fait pour savoir que ce gars était le seul qui en valait vraiment la peine?

Merci beaucoup si tu décides de me répondre. Tu peux même décider de me poser à moi aussi une question. Personnellement, je comprends pas l’amour, mais je suis victime de celui-ci, un peu comme toi. Pas seulement avec un garçon, mais aussi dans mes choix. Je suis une passionnée. J’avoue que l’amour en tant que tel ne peut pas être compris puisqu’il doit être ressenti, mais peu importe… ça existe alors ça doit être quelque chose de réel et tout ce qui est réel peut être expliqué. Nous pouvons donc nous permettre d’en parler un peu.

Karine

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Bonjour Karine,

Lorsque Roméo a tombé le masque en cette soirée fatidique chez mon père, la certitude absolue que nous serions ensemble pour toujours m’a envahie tout doucement, comme une grande paix. Même la mort ne pourra éventer le fumet de cette insondable confiance qui perdurera en moi toujours. Le doute est un sentiment ancien, perdu, irréel dont je ne comprends plus la nature. Il est déraciné de moi. C’est comme s’il n’avait jamais existé. Roméo Montaigu est pour moi. Je suis pour Roméo Montaigu. Ce qui sera sera. Tout est dit.

Une question pour toi? Certes. Pourquoi dis-tu ne pas comprendre l’amour, alors que tu en parles, ma foi, avec beaucoup de finesse?

Juliette

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9- UN DÉFAUT DE ROMÉO

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Bonjour Juliette,

J’aimerais juste te demander quel était un des défauts de ton Roméo que tu aimais tant!! Merci!

Sabrina

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Son nom.

Il s’appelle Montaigu. Bon, évidemment me diras-tu Sabrina, qu’est-ce qu’un nom? Une rose sentirait aussi bon sous n’importe quel autre nom… Mais, vois-tu, pour Roméo Montaigu, le nom attache, lie, emberlificote, ligote, en tissant et perpétuant des liens claniques qui font de moi son irrémédiable ennemie, pour cause aussi de mon nom: Capulet.

Si jamais nous mourons de cet amour, Roméo et moi, nous mourrons tués par du brettage et des rixes de spadassins bourrus et impudents, dans les ruelles obscures de Vérone, par la cause de nos deux noms.

Et pourtant, ils se sont récemment unis pour toujours, ces noms, par l’amour nouveau inexorable qui a pulvérisé les haines anciennes, démotivées, sales, putrides…

Juliette épouse Montaigu, née Capulet

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10- CE QUI NOUS REND STUPIDE ET AVEUGLE

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Bonjour Juliette!

Je voulais te demander quelque chose: qu’y a-t-il dans l’amour qui nous rend si stupide et aveugle? Je pensais que tu serais la personne parfaite pour me répondre, suite à ton expérience avec Roméo!

Sabrina

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Douce Sabrina,

L’amour nous rend plutôt subitement lucides sur la réalité douloureuse et complexe de notre être intime. Cette clarté inattendue et abrupte suscite bien, sur le coup, un certain déséquilibre, une certaine hébétude qui peut paraître stupide. Mais c’est l’entourage mondain qui résiste à l’amour qui est en fait stupide, pas toi qui vois si cru et si clair, pas ton amoureux qui te comprend et se comprend enfin lui-même.

Juliette

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Merci beaucoup! Ta réponse m’impressionne vraiment! Je vois que tu étais très amourachée de ton beau Roméo. Mais dis-moi donc, quels sont les facteurs qui font qu’une relation dure très longtemps, même pour toujours?

Sabrina

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La certitude qu’on pourra tout prendre et tout donner. Que l’amant nous sera un puit rempli d’une eau désaltérante éternelle et réciproquement.

Juliette

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11- TRAGIQUE

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Chère Juliette,

Je trouve que votre histoire est tragique. Mais j’aimerais savoir si Roméo était votre premier amour, et si vous avez hésité avant de prendre le poison qui vous endormirait pour vingt-quatre heures.

Merci.

Audrey-Anne, 12 ans

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Audrey-Anne,

Le comte Pâris, que mes parents voulaient me faire épouser, fut mon premier amant. Il est gentil et sa déflorante étreinte me fut comme une promenade amicale dans un beau jardin ou comme un repas confortable avec un bel ami, intelligent et spirituel. Roméo est moins fin comme amant, moins subtil, plus cru. Mais quand Roméo m’a prise, j’ai cru que j’allais me fendre, exploser, m’anéantir en lui. Rien au monde ne peut se comparer à ce moment et je peux t’assurer d’une chose: la sensation d’amour est intégralement subordonnée à l’émotion d’amour…

Roméo est mon premier et mon dernier amour. Mon seul amour, à jamais.

Pour ce qui est de cette boisson que tu évoques, la fiole la contenant est ici sur mon écritoire près de moi. Je vais la boire d’un trait vers la fin de cette longue nuit du mercredi de la Saint-Valentin 1554, quand j’aurai fini ma correspondance. Ce sera sans hésitation, comme une autre étape devant me mener à Roméo ou à la mort. De fait, elle ne va pas m’endormir pour vingt-quatre mais bien pour quarante-deux heures… Ce sera une sorte de pseudo-mort. Et tu vas devoir attendre un peu avant de pouvoir prendre connaissance de mes impressions de cette autre portion de mon aventure.

Bonsoir,

Juliette

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12- PETITE QUESTION

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Chère Juliette,

J’aurais une petite question: qu’est-ce que l’amour?

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L’explosion surprise et irrépressible de tous tes sens et de toutes tes émotions quand l’autre pose furtivement son regard sur toi.

Juliette

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13- C’EST QUOI L’AMOUR POUR TOI?

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Bonjour chère Juliette, une légende et une inspiration pour moi!

Je voudrais te poser plusieurs questions dont la première est: l’amour pour toi, c’est quoi? Tu sais, l’amour c’est vraiment compliqué. Comment savoir faire le bon choix? Je suis encore jeune… je suis en train d’apprendre.

Deuxième question: comment décrirais-tu l’amour que tu as pour Roméo?

Troisième question: si tu sors avec un garçon, comment vas-tu te faire à l’idée que tu vas rester avec lui pour l’éternité, puisque c’est sûr qu’il y a une fin?

Je dis ça de même parce que je n’ai que seize ans. Il faudrait faire des erreurs dans la vie pour vraiment savoir ce qu’est notre choix idéal. J’espère que tu pourras répondre à toutes mes questions avec précision. En retour, pose moi une question pour que cela m’éclaircisse un peu.

Sincèrement vôtre,

Claudia

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Claudia,

Tu es mon aînée de deux ans. Ce serait à toi de m’éclairer de ta sagesse. Mais je vais quand même répondre à tes questions au mieux.

L’amour est la certitude à la fois passionnée et tranquille que rien ne compte plus que la compagnie intime, profonde et durable de l’être aimé.

L’amour que j’ai pour Roméo est infini, tumultueux, tonitruant et sans peur.

L’éternité, c’est celle du souvenir collectif. Regarde Roméo et moi, 500 ans après notre étreinte, notre passion vit encore dans ton cœur et dans celui de toute une civilisation. Nous ne nous étions pas donné un tel objectif! Nous visions simplement à vivre ensemble la courte vie terrestre. Et, Claudia… pour savoir si c’est «le bon» il n’y a qu’une formule: faire taire le fracas des rumeurs de tes amies et de ta famille et n’écouter que le message de ton cœur. Ton cœur, si tu arrives à l’isoler correctement des pressions mondaines, ne te trahira jamais. Mais il faut que ce soit lui qui parle…

Je n’ai qu’une seule question pour toi Claudia: aimes-tu?

Juliette

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Bonjour,

J’ai fort bien apprécié vos réponses, simples mais claires.

Oui j’aime. Je veux aimer car pour l’instant je n’ai pas de relation, mais je cherche. Plusieurs garçons sont après moi, mais ils sont timides et n’osent me le dire car ils savent tous sûrement, qui est le garçon qui m’attire.

Il s’appelle David et il a 14 ans. Je venais de déménager et je l’ai remarqué. J’ai essayé de faire de mon mieux pour l’approcher et le connaître plus. J’ai appris qu’il avait déjà l’élue de son cœur. Cela m’a blessée, j’ai été vraiment triste, mais je peux passer à travers et juste être amie avec lui. Moi, je n’aimerais pas, si j’avais mon Roméo, qu’une fille lui tourne autour; alors j’essaie de faire paraître que je ne suis plus intéressée par lui que pour être son amie. Je ne sais ce qu’il lui a passé par la tête, mais il m’ignore et commence à dire des méchancetés sur moi à mes amis. Pourtant, je ne lui ai rien fait à ce que je sache. J’aimerais tant savoir ce qu’il pense de moi, car s’il ne m’aime vraiment pas, je crois que je vais tout laisser tomber; pourtant je ne suis pas une fille lâcheuse. Je pensais vraiment qu’il fallait que je fasse les premiers pas et être moi-même, mais si cela continue de même, tout ce que je veux maintenant, c’est retourner en arrière pour tout oublier, car là j’avais décidé de renoncer à l’amour.

C’est alors que j’ai rencontré le frère de mon ami: Antoine, quinze ans. Il est super beau, super sympathique, très drôle et c’est comme mon meilleur ami dans le quartier. Il m’attire beaucoup et j’essaie de lui faire comprendre que je voudrais être à ses côtés, mais j’ai toujours eu une peur bleue qu’il ne m’accepte pas. Voici où je suis rendue, mais je n’arrête pas de penser à ce qui aurait pu arriver avec David.

J’espère que vous pourrez m’éclairer sur cette situation car cela me fait beaucoup de peine.

Amicalement vôtre,

Claudia.

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Il n’y a que toi-même, Claudia, qui puisse voir clair en ton cœur sur ces questions intimes. Un petit indice cependant: Roméo ne m’a jamais dit la moindre méchanceté. Les choses cruelles ne me sont jamais venues de lui, elles me sont toujours venues du monde.

Juliette

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14- COMMENT AS-TU TROUVÉ?

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Dame Juliette!

Je vous écris simplement pour vous poser deux petites questions qui m’ont toujours intriguée. À quelle âge avez-vous rencontré Roméo et comment avez-vous su que ce serait lui l’élu de votre cœur? Merci de votre réponse.

Ary-Anne

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Je comprends que cet événement est vieux pour vous d’un demi-millénaire mais pour moi, il vient d’arriver. Il est vieux d’à peine quelques jours. J’ai quatorze ans et je me suis présentée, en enfant obéissante, à un bal masqué chez mes parents. Il y avait là un certain nombre de jeunes paltoquets d’une famille adverse qui étaient venus faire les bergamasques dans notre cérémonie. L’un d’entre eux a retiré son loup et s’est tourné vers moi. C’était Roméo Montaigu. Notre amour mutuel fut instantané, irrépressible et proprement incommensurable. Quand nos yeux se sont croisés, je suis devenue sienne pour toujours. Même la mort est impuissante contre nous. Votre touchante missive, venue d’un si lointain futur, le prouve mieux que tout, Ary-Anne.

Juliette

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15- POURQUOI N’AVEZ-VOUS PAS FUI?

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Chère Dame Juliette,

Aujourd’hui, tout le monde sait quelle passion régnait entre vous et l’amour de votre vie, mais pourquoi n’avez-vous pas dit à votre père ce qu’il en était… aussi s’il n’avait pas compris, pourquoi n’avez-vous pas fui avec l’élu de votre cœur?

Son nom seul était votre ennemi juré à Vérone, mais pas en autre lieu. Si vous aviez fui au tout début, vous auriez vécu la plus belle histoire de toute l’humanité, même si celle qui vient de se passer est une des plus belle, elle aurait été encore mieux.

Pourrais-je savoir aussi pourquoi les Montaigu et les Capulet étaient en guerre?

La magnifique phrase «Mon unique amour est mal de mon unique haine, un prodigieux amour est né et je le dois à mon plus grand ennemi», est-ce vraiment vous qu’il l’avez dite ou est-elle due à l’imagination des producteurs, car lorsque Juliette (l’actrice qui vous interprétait) l’a dite, des frissons m’ont traversé tout le corps.

Pourquoi votre relation entre vous et votre mère Lady Capulet était-elle si compliquée? Le rôle d’une mère n’est-il pas de nous aider dans un problème qu’il soit petit ou grand? Pourquoi vos liens étaient-ils si compliqués? Aimiez-vous plus votre nounou ou votre mère?

Une dernière chose avant d’attendre votre réponse impatiemment: à quelle âge votre mère vous a eue?

En espérant n’avoir pas pris trop de votre temps.

Merci de votre réponse,

Ary-Anne

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Voici donc sept questions qui prouvent, Ary-Anne, que nous ne sommes pas du tout du même monde.

Pourquoi ne pas avoir tout avoué à mon père? Dis-toi que même si je ne lui ai pas tout craché au visage ouvertement, il a bien compris ce qui se passait. Mon opinion de cœur ne lui est strictement rien. Il n’en a que pour ce mariage de convenances qu’il cherche à m’imposer et, en un éclair, devant sa furie, j’ai renoncé pour toujours à être comprise de cet homme et de son ordre.

Pourquoi ne pas avoir fui? Mais j’envisage toujours la possibilité de fuir… Je vais boire cette potion soporifique tout à l’heure, quand j’aurai fini de répondre à cette pile de lettres du futur. À mon réveil, l’homme dont je suis la féale décidera de ce que nous ferons. S’il décide que nous fuyons, je le suivrai, même si c’est en enfer.

Pourquoi les Montaigu et les Capulet sont-ils en guerre? C’est une ancienne rivalité de familles féodales. Comme toutes les rivalités de cette nature, le point de départ en est la recherche du contrôle de quelques terres à oliviers, quelques estuaires, ou quelques places de marché. Exacerbées par ce choc initial de leurs objectifs, les familles finissent au fil des années gorgées de bretteurs et de perce-bedaines qui attendent la moindre escarmouche pour tirer la lame. Après, il faut venger les esquintes et les morts et ça n’en finit jamais.

Cette phrase que tu cites, l’ai-je vraiment dite? Tu me la rapportes dans une bien étrange formulation, mais elle exprime toujours le fond intime de ma pensée. Elle vient de moi donc. Je la reconnais, malgré l’inévitable déformation du temps, qui la distord.

Pourquoi ma relation avec ma mère est-elle si compliquée? Tu la vois bien compliquée probablement uniquement parce qu’elle diffère de ta relation avec ta propre mère. Ma mère balance entre son amour pour moi assorti de son respect pour la liberté naissante que j’incarne et sa soumission à l’ordre patriarcal. Regarde bien tous les coups tordus qu’elle me fait, ce sera pour constater qu’ils émanent tous de ce déchirement unique qui lui lacère le cœur.

Aimé-je mieux ma nourrice ou ma mère? Ma mère, bien sûr! Mais avec ma nourrice, je suis plus intime, plus à mon aise, plus cajolée, plus arrogante et ombrageuse aussi, car elle me gâte.

À quel âge ma mère m’a-t-elle eue? À vingt-huit ans. Elle en a aujourd’hui quarante-deux.

Juliette

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16- UNE ROSE…

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Cher Juliette!

J’aurais une petite question à vous poser…

Je me demandais pourquoi un des plus grands symboles de l’amour était une fleur… alors qu’une fleur finira toujours par se faner…?

Amélia

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Mais, Amélia…

D’une pousse ordinaire et quelconque, couverte d’épines, jaillit une merveille, explosion de couleurs vives, au parfum saisissant de douceur et de beauté. Cet éclat va mourir, banalement comme tout ce qui existe, mais laissera sur les sens et dans le cœur un souvenir impérissable, un frisson de surprise et de joie immortel.

N’importe quel objet pourrait symboliser l’amour. La rose aussi donc…

Juliette

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17- POURQUOI L’AMOUR FAIT-IL SI MAL?

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Salut Juliette,

J’ai une grande question à te poser: pourquoi l’amour fait-il si mal?

C’est vrai, toi tu es morte pour Roméo et lui s’est tué pour toi. Je te mets un peu dans mon contexte. J’aime un garçon avec qui je travaille. On se parle régulièrement et nous nous parlons aussi par l’intermédiaire de l’ordinateur. Lorsque nous communiquons ainsi, ce garçon est super gentil et tout. Puis dernièrement, des rumeurs ont commencé à se propager au travail, comme quoi je l’aimais. Depuis ce temps, lorsqu’il est avec les autres il ne me parle plus vraiment, mais sur le «chat» il est normal. Une fille qui est une de mes collègues au travail, m’a dit qu’il n’avait pas dit qu’il m’aimait, mais n’avait pas dit non plus qu’il ne m’aimait pas. Il n’a tout simplement fait aucun commentaire sur ces fameuses rumeurs.

Elle dit que j’ai des chances avec lui. Peut-être; mais pourquoi a-t-il fait comme si je n’existais pas, aujourd’hui au travail? D’accord, il m’a ignoré seulement une fois depuis les rumeurs, mais c’est la seule fois où je l’ai vu depuis. Cela me fait terriblement mal, comme s’il se fichait carrément de moi.

J’aimerais avoir ton aide.

Merci pour tout.

Jenny

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Jenny,

Je suis atterrée. C’est donc ça! Nous allons mourir de notre amour, Roméo et moi. Je ne le savais pas. Tu me l’apprends. Je suis maintenant résignée. Et je comprends le ton tragique de tous ces correspondants qui viennent s’abreuver de ma légende. C’est qu’ils viennent en fait boire le flot de notre sang…

Que puis-je te dire, assommée que je suis par la nouvelle que tu viens de m’asséner. Ce garçon te quittera pour une autre. Et, si tu me permets de dire la chose aussi crûment: tu ne vas pas en mourir, toi…

Juliette

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18- BONJOUR JULIETTE!

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Chère Juliette,

Pour commencer, je voulais vous remercier pour vos réponses, elles m’ont éclairée dans mes brumes.

J’aurais quelques autres questions à vous poser.

Aujourd’hui, notre professeur de français a parlé de votre histoire et a soulevé un point intéressant. Elle nous a posé la question suivante: que serait-il advenu à Juliette si elle avait engendré un enfant du nom de Montaigu? La guerre entre les Montaigu et les Capulet se serait-elle arrêté ou se serait-elle aggravée? Je me posais la question. Et vous, comment la percevez-vous? Quelle serait la réponse appropriée pour vous?

Dans une autre de vos lettres, j’ai lu qu’une dame vous posait une question sur le fait que vous étiez enceinte de Roméo. Est-il vrai que vous portez un enfant de Roméo?

Quel endroit restera gravé à tout jamais dans votre esprit et dans votre cœur (l’endroit où vous étiez avec Roméo?)

Votre nourrice vous aime comme sa propre enfant, mais comment réagissez-vous envers cela?

Croiriez-vous que votre mère était jalouse de votre nourrice à laquelle vous confiez plus de choses?

Votre nourrice doit en savoir plus sur vous que votre propre mère, étant donné qu’elle s’occupait de vous, mais pas de la façon traditionnelle d’une mère (sans vouloir vous offenser).

Une dernière petite chose avant de vous quitter, j’aurais aimé connaître les prénoms de votre mère, votre père et votre nourrice si cela n’est pas trop indiscret.

J’attends votre réponse.

Sincèrement, votre Ary-Anne

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Que va-t-il arriver si j’engendre un enfant Montaigu? Le clan Capulet va se subdiviser en deux factions. Ceux qui verront dans cette union par la chair un signal pour la paix et ceux qui y chercheront une conspiration et voudront s’en prendre à notre amour. Le clan Montaigu vivra probablement le même genre de déchirement. Le vice-roi de Vérone, lui, nous sera favorable, car il en a par-dessus la tête de toutes ces rixes et cherche tous les moyens de calmer le jeu entre nos clans. Une naissance lui serait l’occasion sublime. Fin comme il est, il ne la raterait pas.

Est-ce que je porte un enfant de Roméo? Je le crois, oui, et l’espère de tout mon cœur. Mais je ne peux être certaine de rien, car tout s’est passé si vite…

L’endroit qui restera gravé à jamais dans mon cœur. Tu penses au balcon, je suppose… Non pas, c’est ma chambre, l’endroit ou Roméo m’a faite femme et d’où je t’écris en ce moment.

Le fait que ma nourrice m’aime comme son propre enfant ne me pose aucun problème. C’est un fait assez usuel dans les grandes familles.

Ma mère n’est évidemment pas jalouse de Nourrice. C’est une idée saugrenue du futur, ça! Les deux riraient à gorge déployée de lire une telle étourderie!

Ma mère se prénomme Béatrice-Juliette. Mon père se prénomme Vittorio. Je n’ai jamais su le prénom de Nourrice.

Juliette

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19- ENCORE QUELQUES QUESTIONS

Chère Dame Juliette,

Comment allez-vous? Merci pour votre dernière réponse. Pour votre avis, lorsque je vous ai demandé l’endroit qui restera gravé à jamais dans vos cœurs… je ne pensais pas au balcon, loin de là cet endroit est trop classique. Je savais que vous sauriez m’étonner avec votre réponse.

Pour ce qui est de votre histoire. Dans votre monde est-ce toujours la même histoire qui se répète? Ce qui veut dire que vous ne savez rien de votre vie si vous aviez survécu avec Roméo.

Si vous continuez votre histoire, comment aurais-tu aimé appeler votre enfant? (s’il était un garçon et s’il était une fille).

Quelle est votre réaction lorsque vous vous réveillerez après quarante heures de sommeil profond et que vous découvrirez votre amour allongé à côté de vous mort.

Est-ce vrai que Roméo a réalisé la dernière demande de Pâris avant sa mort de l’emporter près de vous ou est-ce seulement des rumeurs du futur? Quel âge avait Pâris?

Quelle est la première fois que Roméo vous a fait femme? (si ce n’est pas trop indiscret!)

Pensez-vous qu’il est mal de se faire femme pour la première fois de par un homme que vous n’aimez pas, mais qui vous aime, lui?

Si vous aviez pu décider de la fin de votre réalisateur, comment se terminerait-elle?

Habitez-vous dans le même monde que la reine Guenièvre, Morgane ou est-ce un monde tout à fait différent?

Avez-vous un autre nom que Juliette qui n’est pas perçu? Quel nom auriez-vous aimé porter?

Quel serait le pays que vous auriez aimé habiter?

Une dernière chose avant d’attendre votre réponse impatiemment! À quoi ressemblez-vous:

Vous et votre amoureux (grandeur, couleur de yeux, couleur et longueur de cheveux, poids)

Merci infiniment de toujours me répondre aussi clairement possible!

Ary-Ann qui vous admire pour votre courage …

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Bonjour Ary-Anne, je vais très bien, merci.

Mon histoire ne se répète pas, elle se déroule. Je ne sais rien de mon avenir ou de mon absence d’avenir avec Roméo.

Si j’ai un garçon je veux l’appeler Carlo. Si c’est une fille, ce sera Isabella. Mais il faudra que Roméo approuve. Autrement, ce sera les noms qu’il choisira, quels qu’ils soient.

S’il est mort à mon réveil, eh bien je me tue. Je suis parfaitement sereine avec cette option.

Je ne sais pas ce que Roméo et le comte Pâris ont arrangé entre eux sur moi et j’ignore l’âge dudit Pâris.

J’ai vu Roméo il y a deux nuits et il m’a prise. C’était plus que merveilleux, sublime.

Je n’ai pas d’objection à l’étreinte charnelle sans amour, la première fois comme toutes les autres. Seul un consentement mutuel raisonnable est nécessaire pour assouvir un désir bien senti. Tant qu’il y a plaisir et non viol, j’approuve. Mais un plaisir peut être simplement respectueux, amical ou curieux…

Je ne connais ni Guenièvre, ni Morgane et je ne sais pas ce qu’est un réalisateur. Je m’appelle Juliette et aurais bien voulu m’appeler Juliette.

J’aurais voulu habiter un pays ou le port de l’épée et les duels sont prohibés sans passe-droit aucun. Un pays sans rixe et sans clan.

Je ne souhaite pas décrire mon physique ou celui de Roméo. Il faut en laisser quand même un peu au rêve…

Au revoir,

Juliette

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Bonjour Juliette,

Comment allez-vous? Ma question l’autre jour sur le réalisateur, ce que je voulais dire c’est: si vous aviez pu changer la fin de l’histoire, à la place de mourir, comment auriez-vous aimé que ça finisse?

Vous dites dans votre réponse que vous vivez au présent et que votre histoire ne recommence pas toujours. Mais vu que vous êtes dans un autre monde, vous ne vivez pas avec Roméo?

Ary-Anne

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Je suis en ce moment à attendre le retour de Roméo. Comme je me moque de la mort et que cette dernière est de toute façon inévitable, je n’ai aucune envie de changer mon histoire pour chercher à éviter quelque sort fatal.

Juliette

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20- SOYEZ FRANCHE!

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Chère Juliette,

Dans la vie, on m’a toujours dit de vivre à fond, d’avoir mes opinions, de m’exprimer et surtout de vivre sans regret. Ne jamais regretter nos gestes ou nos paroles. Ce qui est fait, est fait point. Vivre sa vie sans jamais regretter une seule chose me paraît plus que difficile. Combien de fois on se dit, ah si j’avais fait cela à la place de… si je lui avais dit cette phrase au lieu de celle-là il…

La question que je me pose par rapport à vous et à votre histoire d’amour est celle-ci: sachant d’avance la fin de votre histoire à Roméo et à vous, seriez vous prête à recommencer intégralement votre aventure ou changeriez-vous quelque chose afin d’en rendre la fin moins tragique? Seriez-vous prête à revenir en arrière et à nier l’existence de Roméo ainsi que votre amour dans le but d’échapper au triste sort qui vous a été réservée?

Soyez franche!

Merci infiniment

Marie-Ève Charbonneau

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Chère Marie-Ève,

Je viens d’apprendre récemment que cela risque de bien mal tourner pour Roméo et moi. Je voudrais naturellement qu’il en soit différemment. Je changerais donc tout ce qu’il faut changer, sauf une chose. Il n’est pas question que je retire Roméo d’aucune de ces destinées alternatives auxquelles nous rêvons toutes. La mort vaut mieux que de le perdre ou de ne pas l’avoir connu. Cette certitude sereine est avec moi depuis que nos regards se sont croisés. Mais je commence à comprendre que cela ressemble à de la fiction excessive à tes yeux. Je le sens fort bien en lisant ta lettre et celles de tes paires. Aussi, je te dois une explication.

De plus en plus, en échangeant avec vous, femmes du futur distantes de moi d’un demi-millénaire, je vous découvre prométhéennes, affranchies, affirmées, rétives, volontaires, en un mot: libres et sereines. Solidaires de mon amour, vous cherchez à y insuffler le souffle libertaire de votre temps. Cela ne se peut pas, cela n’est pas possible.

Je suis pétrie de désespoir comme vous êtes pétries de liberté. Je dois obéir à un ordre paternel qui a droit de vie ou de mort sur moi, qui s’entoure de spadassins brutaux qui pourraient n’importe quand percer ma nourrice et mes messagers d’un fer criminel sans que personne n’y trouve à redire. Quand Roméo m’a montré son visage, cela lui a coûté de se battre en duel avec mon cousin Tybalt, de le tuer et de s’exposer aux conséquences cruelles de la vengeance. Je n’ai que fort peu de choix, je suis ballottée par toute cette violence patriarcale qui me domine. J’ai autant de libre arbitre que toi, Marie-Ève, mais il est enfermé comme un petit oiseau effrayé dans ma cage thoracique et ne peut sortir que sporadiquement, dans le secret de ma chambrette.

Donc changer ma destinée, comme une femme de ton temps sait le faire, ne m’est pas possible. Je ne peux que refuser la portion de ma destinée qui violente mon intégrité. Et celle-ci nie le statut d’ennemi et donne le statut d’amant à un homme qui m’est tout. Pour ne pas transiger avec cela, même la mort me sera douce. C’est tout ce que je peux faire, mais je le ferai. La perte de l’intégrité de mon corps ne m’est rien car j’ai choisi, aussi librement que toi, de ne pas sacrifier l’intégrité de mon être profond à la brutalité et à la vénalité de Vérone…

Voilà. J’ai été des plus franches.

Juliette Capulet

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Vous avez bien raison, chère Juliette.

Je réalise maintenant comment votre époque et la mienne sont bien éloignées. Nous sommes séparées par les années, mais surtout par nos mentalités. Je comprends très bien votre point de vue et je le trouve franchement honorable. De nos jours, les gens sont tellement plus lâches puisqu’il est si facile de recommencer à zéro: «je n’aime pas le métier que je fais, c’est pas grave je recommence», «je ne trouve pas mon partenaire parfait, c’est pas grave je divorce!» Voilà pourquoi je vous considère comme une jeune femme très courageuse.

J’ai une autre question pour vous, en lien avec la dernière: sincèrement, malgré tout, auriez-vous mieux préféré vivre à mon époque, avec la technologie, la rapidité de vie, et tous les changements?

Merci infiniment pour votre réponse précédente.

Bien à vous

Marie-Ève Charbonneau

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Marie-Ève,

La seule chose que j’envie de ton époque est qu’on ne s’y bat plus en duel dans les ruelles des villes d’Italie pour un verre de trop ou la couleur d’un jupon de fripe. Mais on me rapporte que ton époque est terrible, avec des guerres dévastatrices, des armes à feu, des explosifs, des drogues dangereuses, des abominations qu’on fait faire aux enfants, des véhicules trop rapides qui prennent des vies, des nuages empoisonnés au-dessus des villes qui tuent les populations de mort lente, des clans rétifs et tentaculaires qui portent des noms étranges et rébarbatifs comme Pègre, Mafia, Entreprise…

Alors je ne sais pas, vois-tu. Entre les terreurs de mon époque et celles de la tienne, je me sens plus à l’aise avec une brutalité connue qu’avec une brutalité à découvrir… Cela ne te vexe pas, j’espère.

Accepte mes respects les plus intenses,

Juliette

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21- FAIRE NOTRE LIT

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Pourquoi sommes-nous obligés de faire notre lit tous les matins tandis qu’il est certain que nous allons le défaire le soir afin de nous recoucher dedans?

Superbanane

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Poser la question, c’est y répondre. Il faudrait en effet pouvoir ne pas faire son lit le matin et admettre de le prendre comme il est le soir. Permettez-moi de vous exposer une version plus douloureuse et lancinante de votre question.

Pourquoi un Capulet tue-t-il un Montaigu en duel le matin quand il sait très bien qu’il va falloir, pour que le sang soit racheté, qu’un autre Montaigu tue un autre Capulet en duel le soir?

On en a un peu marre, en effet… Je vous suis parfaitement.

Je crois savoir qu’en votre temps on ne se battra plus en duel… Je vous annonce corollairement que ni moi ni ma nourrice ne faisons jamais mon lit… Je n’ai donc pas votre problème et vous n’avez pas le mien.

Mais notez que c’est encore Roméo Montaigu et moi qui trinquons dans l’affaire.

Mes hommages.

Juliette Capulet

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22- VOUS OU UNE AUTRE…

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Madame Capulet bonjour,

(Mais qu’est-ce qu’une Capulet? Une rose embaumerait tout autant sous un autre nom!)

Enfin, bref, la question que j’ai à vous poser est délicate, et j’espère ne pas vous froisser.

Seulement voilà: votre Roméo, saviez-vous qu’avant de vous rencontrer, il était prêt à mourir pour une autre femme? Hélas, celle-ci voulait rentrer dans les ordres et votre soupirant parla alors de s’enlever la vie, de désespoir.

Ce qui me porte à croire que Roméo n’était en fait qu’un dépendant affectif. Ou encore, un narcissique, beaucoup plus enclin à trépasser pour laisser à la postérité l’image d’un héros romantique qu’à quitter ce monde par réelle passion amoureuse.

Quant à vous, ne vous en êtes-vous pas éprise simplement pour contredire votre famille et échapper à un mariage forcé?

Ne m’en veuillez pas, gente dame, d’être si cynique, mais un psychiatre célèbre, Henri Laborit, a dit que l’amour n’était qu’un instinct territorial sublimé et je ne suis pas éloignée de lui donner raison.

Je vous remercie à l’avance pour votre réponse et vous souhaite une excellente journée,

Michèle Tremblay

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Chère Michèle,

Un instinct territorial sublimé, ce n’est pas bête du tout comme idée. Reste encore, vous l’admettrez avec moi, à expliquer adéquatement la susdite sublimation, si l’on prétend circonscrire proprement l’amour… Or il y a quelques faiblesses et manques dans votre analyse.

D’abord je congédie sans retour le narcissisme. Je vous dis —au risque à mon tour de vous froisser— qu’on se demande un peu ce qu’il fiche là car il est en porte-à-faux complet avec l’économie, autrement assez cohérente, de votre raisonnement. Roméo est un tempérament bouillant, toujours prêt à festoyer avec ses amis, à tirer l’épée contre ses ennemis, à aider un vieil homme affaibli sous son faix ou un étranger égaré. Il n’est en rien narcissique, il ne pense en fait jamais à lui-même. Oubliez cette idée. Elle vous ferait errer.

Cela nous laisse avec Roméo comme dépendant affectif et moi comme fuyarde d’un mariage forcé. Il n’y a rien là de si faux, mais creusons quand même un peu la question. Roméo m’a tout de suite parlé de Roseline, sans rien me cacher de ce qu’avaient été ses émotions pour elle. Un dépendant affectif sincère reste un dépendant affectif, me direz-vous. Soit. Il n’y a pas de mal. Je ne peux vous répliquer que ceci: Roméo m’a confié que dès qu’il m’a vu, Roseline ne lui fut plus rien et je le crois. Ainsi, si sa susdite dépendance affective s’oriente maintenant exclusivement vers moi, inutile de vous dire que je saurai m’en accommoder…

Maintenant sur ma ci-devant fuite d’un mariage avec le comte Pâris, voilà une idée bien futuriste et un peu frivole quand même. Le comte Pâris m’a déflorée, il m’a fait femme avec douceur et respect. J’ai beaucoup de tendresse pour lui et j’y voyais un parti honorable, un homme doux et aimant en compagnie duquel il aurait fait si bon vieillir. De plus, il est de mon clan, il est riche et c’est une fine lame. Ces choses comptent beaucoup dans le Vérone de ce temps. Je n’avais donc rien de spécial à fuir. Or cependant, l’apparition de ce Roméo a complètement brouillé mes petites cartes. Je me suis retrouvée comme Iseult rageant devant Tristan après l’absorption erronée du philtre d’amour les liant pour jamais. Je ne veux pas de cet amour mais il me subvertit et me déchire. J’ai dû y céder malgré le plus élémentaire bon sens de mon temps, que je partage d’autre part de tout cœur. C’est cet amour que j’aurais bien voulu fuir mais, en ce soir fatidique de notre rencontre, c’était déjà impossible.

Maintenant avisez-vous du fait que le détail le plus criant qui manque à votre petite analyse de notre cas, Michèle, c’est celui de l’omniprésence de la mort violente dans mon monde. Roméo et moi sommes des ennemis de clans. Nous sommes foutus. Ils nous tueront, s’entre-perceront à cause de nous et nous le savons. Tout cela va se conclure dans un lupanar sanglant innommable. C’est affligeant au possible mais de fait nous nous en moquons, mon amant et moi, parce que nous ne pouvons plus vivre l’un sans l’autre. Tant pis donc. Tant pis pour nous, autant que pour tous ceux qui mourront à cause de nous. Que leurs corps rompus et frémissant s’empilent sur les nôtres.

Si notre incapacité à vivre l’un sans l’autre fait partie de la description de cette… territorialité de votre Monsieur Laborit, je l’accepte sans broncher. Ce savant du futur comprend sans doute ce genre de pulsion mieux que Roméo et moi, qui restons, l’un dans l’autre, des âmes simples du présent. Ce que ni ce monsieur ni vous ne comprenez mieux que des jeunes aristocrates du Vérone de 1554, par contre, c’est l’intensité prométhéenne de notre mépris de la mort. Celle-ci est épaisse et poisseuse comme le sang qui se figera très bientôt dans notre juvénile et palpitante gorge…

C’est que vous allez mourir très vieille dans un monde confortable, chère Michèle. Un monde ou l’homme et la femme ne valent pas mieux que des petits rongeurs hagards aux yeux rouges dans un dédale tout blanc.

Nous, non.

Mes respects,

Juliette Capulet

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Dame Capulet bonjour,

Je vous trouve bien perspicace de faire cette référence aux petits rongeurs, car monsieur Laborit, justement, s’en est beaucoup inspiré lors de ses recherches.

Puis-je vous poser une autre question?

Que diriez-vous de cette maxime de La Rochefoucauld: «L’amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu’on lui attribue, et où il n’a non plus de part que le Doge à ce qui se fait à Venise.»?

Merci à l’avance,

Michèle Tremblay

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Je la trouve mieux informée sur l’amour que sur le Doge de Venise qui connaît ses affaires et celles de sa piétaille, bien plus que cet aphorisme ne le laisse à croire…

Juliette Capulet

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23- ROMÉO, TON VÉRITABLE AMOUR

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Chère Juliette,

Il y a une question que je me pose depuis longtemps: comment as-tu su que Roméo était ton véritable amour? Tu ne le connaissais pas et pourtant, tu savais que tu l’aimais.

Merci beaucoup de me répondre!

Valérie

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Bonjour Valérie,

Tu poses ici une des questions les plus anciennes concernant les affaires de l’amour: comment aime-t-on sans connaître? J’ai envie de répondre: puisque cela arrive tout le temps, pourquoi poser la question? Mais je vais réprimer cette envolée taquine et m’expliquer au mieux, à l’aide d’un détour.

Oublions Roméo une seconde. Prenons le comte Pâris. Pâris est l’homme tendre et respectueux que mes parents voulaient me faire épouser. Il est le premier homme à m’avoir fait l’amour. Et, Valérie, il m’a traitée comme une reine. Il était impeccable. Le charme et l’intelligence fait homme. Une perfection de douceur et de gentillesse.

Après notre étreinte, qui fut on ne peut plus satisfaisante, Pâris m’a pris pantelante dans ses bras et m’a dit tendrement: «Juliette, je vous aime».

Je n’oublierai jamais le petit serrement de mon cœur à cet exact instant. Je ne connaissais pas encore Roméo à ce moment là, et pourtant j’ai répondu, dans un soupir triste, à cet homme que je me croyais vouée à convenablement épouser: «Comment pouvez-vous croire m’aimer? Vous ne me connaissez même pas!»

Intéressant quand même, non? En plein la question que tu poses! Et je comprends maintenant pourquoi elle a jailli de mon cœur dans les bras de Pâris: C’EST QUE C’EST LA QUESTION QU’ON POSE QUAND ON N’AIME PAS, C’EST LE SYMPTÔME CRIANT DE L’INEXISTENCE DU SENTIMENT D’AMOUR. La question que tu soulèves ne prend son importance réelle que quand il y a ABSENCE D’AMOUR. Elle requiert le vide qu’elle postule inévitablement puisqu’elle le comble par une recherche. Je veux dire par là que cette question cherche à combler par une compréhension diligente, respectueuse et attentive —une compréhension de tête— le vide cruel des sentiments pour un ami ou un inconnu trop assidu mais qu’on respecte quand même…

Or, quand l’amour est là, la question «aimer sans connaître?» n’a plus aucun sens.

Roméo, amant fou, fougueux et sauvage, est beaucoup moins habile que Pâris pour faire l’amour à une femme… Pourtant quand il m’a prise, j’ai explosé comme un fruit frais qu’on croque en été. Jamais la question «aimer sans connaître?» n’est sortie de ma gorge quand je griffais le dos de Roméo en me tordant dans ses bras. Il ne pouvait jaillir de la susdite gorge que des cris passionnels tandis que mes yeux se poissaient des larmes d’une émotion irrépressible et infinie. Sans réfléchir et sans poser cette question lui non plus, Roméo a fait de moi une folle, une folle en cheveux. Et, encore folle, je t’assure que je n’ai vraiment que faire de «connaître», «comprendre» ou «réfléchir»…

Je me fiche éperdument de ne pas «connaître» Roméo. J’en crève de l’aimer et c’est tout. C’est incompréhensible, mais c’est un fait. Je suis désolée de ne pas pouvoir m’en expliquer mieux. Il faut vivre cette fureur pour en voir l’incommensurable clarté. Connaître n’est rien, aimer est tout mais pour que cela soit, il faut qu’on aime…

Amicalement,

Juliette

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Chère Juliette,

 Je vous remercie grandement de m’avoir répondu! Vos explications sont très claires et j’apprécie vos conseils. Je dois avouer que votre histoire avec Roméo est celle qui m’a fait le plus rêver. On doit vous le dire souvent!

Suite à ma première question, j’aimerais vous en poser une deuxième: bien avant de connaître Roméo ou le comte Pâris, aviez-vous déjà rêvé au prince charmant que vous alliez rencontrer un jour? Roméo correspond-t-il aux critères que vous vous étiez faits?

Merci beaucoup de prendre le temps de lire mes questions.

Au plaisir de lire votre réponse,

Valérie.

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Non, Valérie, aucunement.

Avant que mes parents ne m’imposent le comte Pâris comme futur époux, j’étais folâtre, insouciante et ne pensais pas spécialement aux hommes. Je te rappelle que je n’ai jamais que quatorze ans. J’allais au concert, à la baignade, je tissais des couronnes de roses. Je dormais nue et en cheveux, mais c’était plus pour profiter de la douce moiteur de l’été que par ardeur sensuelle.

Pâris m’a approchée doucement, comme on approche un fauve. Il m’a instruite des mystères de la féminité adulte et je l’ai suivi dans ce monde, docile, soumise, obéissante, respectueuse. Le tout se vivait en toute rectitude, mais sans joie.

C’est une question importante qui tu soulèves ici, Valérie. Je sais que beaucoup de jeunes femmes ont de ces rêvasseries prospectives sur leur futur homme. Moi pas. Je ne me vouais pas spécialement à ces questions de la chair et du cœur. Je me laissais mollement porter par mon devoir d’enfant Capulet obéissant à l’ordre du père. Pâris n’a pas abusé de la situation. Ah, lui, il voyait clair.

Quand Roméo a tombé le masque ce soir-là, tout a volé en éclats. Mon absence de vie antérieure s’est pulvérisée. Ma vraie vie a débuté à ce moment exact. Le reste ne m’est rien. Ni fait, ni rêve, ni aspiration. Rien.

Juliette

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24- AH JULIETTE!

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Bonjour Juliette,

J’aimerais juste te dire avant tout que j’aime vraiment beaucoup ton histoire, même si elle est triste, elle me touche tellement!

Ce que j’aimerais savoir c’est ce que vous pensez du travail effectué par Claire Daynes et Leo DiCaprio dans le film un peu plus moderne de Roméo + Juliette? Pensez-vous que c’est trop moderne, avec les fusils et tout? Vous avez aimé le film au juste? Je suis très intéressée par vos opinions personnelles sur le film, mais moi je le trouve tellement bon!

O.K. Au revoir Juliette hihihi!

Merci de prendre le temps de m’écrire,

Emily

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Bonjour Emily,

On m’a fait voir ce numéro de théâtre perpétuel que l’on regarde sur une petite lanterne. J’ai été incroyablement déroutée par ce monde hargneux et trépidant de Verona Beach. Mais l’évocation de la violence ambiante et la ferveur des deux protagonistes étaient tout à fait conformes aux terreurs et aux passions que je vis ici en 1554 dans la vraie Vérone.

Je suis en fait bien contente de ce spectacle, car j’ai l’impression qu’il t’aide à me comprendre et m’aide à envisager la possibilité lointaine de ton monde fulgurant et futuriste.

Juliette

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25- CHÈRE JULIETTE!

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Bonjour,

Je me nomme Julie Deveault. Je vais au collège Regina Assumpta. J’ai une très importante question pour vous. Je me pose cette question depuis que j’ai vu le film qui raconte votre histoire. Ma question est bien simple: quelles idées vous sont venues à l’esprit lorsque vous avez vu Roméo se tuer juste à côté de vous?

Merci d’avance pour votre réponse.

Julie Deveault

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Bonjour Julie,

Tu sembles faire référence à des événements futurs de ma vie et ce, dans une des versions de mon existence. Tu comprends que, comme je suis un personnage de fiction ayant accédé à une dimension mythique, il y a un grand nombre de présentations de mon sort qui sont proposées.

Comme il s’agit ici pour moi d’événements futurs de ma vie effective, je vais te répondre en prospective plutôt qu’en rétrospective. Je dois, avant tout, faire observer que ton temps semble se faire une conception beaucoup plus tragique et catastrophique de la mort que le mien. Dans mon temps, les enfants meurent en bas âge, les femmes meurent en couche, il y a des razzias, des épidémies, des escarmouches dans les rues de Vérone, des règlements de compte, des vendettas innombrables, des accidents malheureux de toutes natures et des suicides.

La mort est proche de moi par réalité usuelle. Elle est aussi proche de ma conscience depuis que je suis amoureuse de mon ennemi, Roméo Montaigu. Je sais qu’on va l’attaquer, je sais que des menaces ont jailli sur son compte et sur le mien, je sais que je ne peux vivre sans lui. Toutes les possibilités de combinaisons de sort sont donc bien disposées dans mon esprit. C’est la conscience qui accompagne implacablement l’impuissance. Je regarde toutes ces éventualités aussi froidement les unes que les autres.

L’une d’entre-elles est que s’il meurt, je me tue. Il est donc clair que si je le vois occis près de moi, je m’occirai aussi. Je procéderai alors calmement, froidement, de préférence avec la même arme que lui, pour que son sang pénètre en moi au moment ultime. Je me frapperai alors sans peur de ce trait. Si on me représente pleurnichant, trépidant et paniquant en ce geste suprême, ce sera une version inadéquate de mon sort. La seule idée qui obnubilera mon âme au moment fatal sera la suivante: tant pis pour la vie. Sans Roméo, il n’y a plus de vie.

Juliette Capulet

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26- COUP DE FOUDRE

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Bonjour Juliette,

J’ai une petite question pour vous. J’aimerais savoir, honnêtement, à quel point vous aimiez Roméo. J’ai pu constater que vous avez vécu un «coup de foudre», mais comment ça marche ce fameux coup de foudre? Vous le connaissiez à peine, n’est-ce pas? Moi, je ne sais pas si je crois vraiment au coup de foudre, peut-être parce que je ne l’ai que partiellement vécu. J’essaie d’y croire, Juliette!

Alors, si vous aimiez vraiment Roméo, pourriez-vous m’expliquer ce sentiment, ce moment où la seule chose que vous voyez c’est l’autre personne qu’on nomme coup de foudre? Et si vous pouvez, s’il vous plaît, ne publiez pas mon nom sur Internet (seulement s’il est possible, sinon ce n’est pas grave), car ça me gêne un peu.

Merci beaucoup Juliette!

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Ah, comment expliquer l’inexplicable, nommer l’innommable. Je ne connais pas Roméo très bien mais je le devine, je le suppute, je l’appréhende, je le «fantasme», comme on dit dans votre jargon moderne.

Cette émotion violente, inaltérable, incurable, échappe complètement à ma volonté. Ce n’est pas un calcul, une planification, un programme préparatoire, un projet de vie. C’est une folie, une hystérie, une merveilleuse maladie dont on ne veut pas guérir. Et elle est mutuelle, car Roméo est fou de moi aussi. Il en perd la tête aussi.

À «essayer d’y croire», tu perds ton temps, tu dilapides ta réflexion en tâtonnant à distance du gouffre insondable. Ne fais rien, ne fais strictement rien. Oublie ces histoires, renonce à ces efforts. Marche ton chemin dans la nuit de la vie. Si soudain tes membres se démantibulent et ton cœur explose, ça y sera: tu auras déjà basculé au fond du gouffre. Il n’y aura alors point de retour, car l’amour est un imprévu irréversible.

On ne construit jamais l’amour. C’est toujours lui qui nous détruit.

Juliette

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Juliette,

Votre réponse est si belle… Merci beaucoup! Les sentiments que vous me décrivez, moi, je ne les ai jamais vraiment vécu honnêtement… Donc j’aimerais savoir: croyez-vous que tout le monde à quelqu’un pour lui ou elle?

Est-il possible de ne jamais vivre le grand amour?

Merci d’avance pour votre réponse et au revoir!

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Oui, il est parfaitement possible de ne jamais vivre le grand amour. C’est une pure question de hasard ou de chance. Je ne suis même pas certaine de vous souhaiter cela, en plus…

Juliette

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27- ROMÉO ÉTAIT-IL FAIT POUR VOUS?

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Chère Juliette,

Plusieurs personnes croient que nous pouvons nous trouver un Roméo car elles croient qu’il nous attend quelque part et d’autres disent que tu fais simplement tomber en amour mais sans plus. Croyez-vous vraiment que Roméo était votre «prince charmant» et qu’il attendait quelque part? Comment pouvez-vous savoir qu’il était fait pour vous, s’il l’était?

Véro

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Roméo ne m’attendait pas spécialement. J’aurais pu quitter Vérone avec mes parents, il aurait pu mourir en duel et nous ne nous serions jamais découverts. Je frissonne d’horreur à cette idée mais je suis obligée de la laisser occuper ma conscience car elle est le vrai cruel des possibles.

Je sais que Roméo est mien et que je suis sienne tout simplement comme on sait qu’on a faim, soif ou sommeil. Tout notre être corporel et spirituel penche naturellement vers l’assouvissement de cet état de manque et il n’y a pas de doute possible face à l’urgence paisible qui nous anime concernant le dit manque.

Juliette

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Bonjour Juliette,

J’ai une autre question à poser. J’aimerais bien savoir à quoi on reconnaît l’amour? Et aussi comment as-tu reconnu toi-même ton amour pour Roméo?

Véro

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L’amour vous transforme complètement. C’est comme si chaque atome de votre corps était refait dans une sorte de forge où il fait chaud et où le corps trépide et palpite. Comme cela n’arrive qu’en présence de l’aimé, inutile de te dire qu’on comprend tout de suite qu’il est la source d’une métamorphose si puissante et si indubitable.

Juliette

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28- QUITTER LA VILLE

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Chère Juliette,

Votre relation avec Roméo était difficile et même impossible. Pourquoi n’avez-vous pas juste quitté la ville avec lui pour vous faire une autre vie et vivre votre bonheur?

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Christine

Mais nous envisageons toujours de le faire, Christine. Mon amant lui-même a fui dans une autre ville, après avoir tué mon cousin Tybalt en duel. Il ne m’a pas prise avec lui sur le coup parce qu’il avait une meute de spadassins des Capulet aux basques et craignait que je finisse percée du fer d’un satellite de mon propre père. Mais Roméo va revenir me chercher et nous ferons tout ce qu’il voudra, y compris fuir. Nos ennemis nous serrent de près, ce ne sera pas simple de sortir de Vérone. Je répugne personnellement à l’idée de fuir comme une chienne ou une souillon, mais au point où j’en suis, je ferai tout ce qu’il faudra pour ne pas être séparée de mon seul homme, Roméo.

Y compris mourir.

Juliette

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Oui… mais il n’est jamais venu vous chercher!

Christine

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Non, Christine! Il va venir, j’en suis certaine. Vos attaques brutales et cruelles sur la sérénité de mon amour ne me sont rien.

Juliette

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29- LES ODEURS ET LES RELATIONS HUMAINES?

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Chère Juliette,

J’ai souvent remarqué autour de moi que plusieurs facteurs affectent les relations que les gens entretiennent entre eux. Aussi m’est-il arrivé de me questionner sur la valeur de l’intervention des odeurs dans ces relations. Ne serait-il pas possible qu’une certaine odeur puisse nous attirer plus qu’une autre? Une odeur qui nous repousse pourrait-elle être la cause d’un froid entre deux personnes? J’apprécierais énormément avoir votre opinion sur ce sujet. Il ne s’agit que d’une hypothèse, et pourtant, quelque chose me pousse à croire qu’elle pourrait s’avérer vraie…

En espérant votre pensée à ce propos, je vous remercie d’avance

Julie

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Les formes, les sons et les odeurs ne me sont rien, car j’aime.

Juliette

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Chère Juliette,

Votre réponse, bien que d’une brièveté rare, m’a impressionnée. Que voulez-vous dire par aimer? Qu’est-ce que l’amour exactement pour vous? Je dois vous avouer que j’ai beaucoup de difficultés à imaginer qu’aucun son, qu’aucune odeur ou forme ne puisse influencer votre vision du monde, et que seulement l’amour vous guide. J’apprécierais, s’il est possible pour vous, un aperçu de votre vision du monde qui me semble très intéressante.

Au plaisir de recevoir une seconde lettre de vous,

Julie

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J’adore la texture et le parfum des roses. La mandoline rend un son très pur qui me plaît grandement, presque autant que le doux chant d’une petite eau cristalline ruisselant au fond d’un jardinet. J’ai rencontré ces multiples sollicitations et d’autres encore quand j’ai été invitée au domaine du comte Pâris, quand il m’a gentiment prise et a doucement demandé ma main.

Mais, depuis que j’ai rencontré ce Roméo Montaigu qui me hante comme une sourde tempête gonfle un ciel de fin d’été, nul velouté, nul son, nulle couleur ne me perce si profond, ne m’atteint, ne me touche. Je suis insensibilisée à tout ce qui est autre que mon maladif, impulsif et tyrannique amour.

Juliette

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30- TOMBER EN AMOUR EN DEUX JOURS

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Chère madame Capulet,

Comment est-il possible de tomber en amour, de se marier, et de mourir pour quelqu’un en deux jours? Connaître une personne prend du temps. N’aurait-il pas été possible, qu’avec le temps, vous découvriez que Roméo n’était pas l’amour de ta vie?

Mamdouhmansour

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Non, impossible.

Et je ne comprends pas cette importance excessive que vous assignez au facteur temps. L’amour est fulgurant. Il annule le temps.

Juliette Capulet

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Comment pouvez vous dire que ce n’est pas important de prendre la peine de bien connaître quelqu’un avant de l’aimer? Toutes les qualités que vous recherchez dans un homme ne peuvent pas être découvertes en deux jours. Qu’est-ce qui vous a fait tomber en amour avec Roméo dès le premier instant ou vous l’avez vu sans même savoir qui il était?

Mamdouhmansour

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Je tombe amoureuse, Mademoiselle. Je suis à vivre le moment cardinal de ma vie. Je ne suis pas en train d’acheter une vache laitière ou d’embaucher un laquais! Je me moque bien de ses défauts et de ses qualités. Il est là, mon ancienne vie vole en éclats et je n’existe plus que pour être sienne. Je ne sais rien de lui, sauf qu’il est d’une famille ennemie. Rien à foutre. Je l’aime. Je ne vis plus pour rien d’autre, en deux jours ou en deux mille ans. Je n’ai plus qu’une raison d’être: Roméo ou la mort.

Que dire de plus?

Juliette

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31- UNE TOUTE PETITE QUESTION!

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Bonjour Juliette,

J’ai lu la pièce dont vous faites partie et j’ai aussi assisté au film. J’aimerais juste avoir des réponses à mes petites questions si vous êtes capable d’y répondre. Ma première question existe, car j’ai réalisé que Roméo et vous tombez en un amour incontrôlable… mais comment est-ce possible d’aimer tant une personne à une vitesse incalculable… juste en les regardant pour la première fois.. Est-ce de l’amour vrai ou un simple coup de foudre?

Réécrivez-moi, je vous en prie! (ma note scolaire dépend de votre réponse)

Merci beaucoup!

Marina

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C’est de l’amour vrai ET un coup de foudre, qui ne sont qu’une seule et unique même chose.

Juliette Capulet

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Bonjour,

Merci de m’avoir répondu en si peu de délai…

D’après ce que vous m’avez répondu, pensez-vous que d’autres personnes auraient dit la même chose ou bien qu’elles auraient vu cet événement en portant des paires de lunettes différentes de celles que vous et Roméo avez partagées? Qu’est-ce qui vous fait dire exactement que c’était de l’amour vrai?

Merci.

Marina

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Tristan et Iseult portent les mêmes lunettes que moi. Guenièvre et Lancelot aussi. Cléopâtre VII et Marc-Aurèle aussi. Il y en a une multitude d’autres. Ce qui me fait dire que c’est de l’amour vrai, c’est l’intensité de l’émotion, sa clarté, sa cruauté, sa débordante intransigeance.

Il n’y a pas de doute possible. J’aime et ne transigerai pas sur ce que j’aime.

Juliette

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32- POURQUOI AIMONS-NOUS?

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Selon vous, pourquoi aimons-nous? Et pourquoi aimer jusqu’à vouloir mourir?

jaysacidtest

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Nous aimons parce que nous nions l’inertie de l’ordre social ambiant, et nous nous tournons vers le futur et vers les progrès insoupçonnés qu’il apporte. En aimant Roméo, j’aime mon ennemi et travaille ainsi avec mon cœur et avec mes entrailles à mettre en place l’ère où nos familles ne seront plus sous vendetta. Je le fais sans même vouloir le faire. Roméo aussi. Ce sont nos entrailles qui le font, malgré nous, malgré nos croyances de tête.

L’amour est une prospective… et l’amour fou est une prospective urgente.

Juliette

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Merci de m’avoir répondu; j’ai beaucoup apprécié votre réponse à la fois véridique et joliment exprimée, elle a aussi suscité en moi d’autres questions à propos desquelles vous pourrez peut-être m’éclairer. Tout d’abord, l’amour est-il donc vraiment plus fort que nous? Et si c’est le cas, est-ce une puissance plus forte que tout? Nous fait-elle vivre?

jaysacidtest

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Oui… mais cette puissance tutélaire nous détruit aussi…

Juliette

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33- QUE REPRÉSENTE L’AMOUR?

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Bonjour Juliette,

Tu es certainement l’une des meilleures références en ce qui a trait à l’amour: ton histoire est un classique et beaucoup de personnes souhaiteraient vivre une expérience comme la tienne. Je me demandais, que représente l’amour pour toi? Il me semble que c’est quelque chose de vraiment très puissant pour toi, au point d’y donner ta vie, ce qui me porte aussi à te demander que représente la vie pour toi.

Merci d’avance!

Jennifer

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La vie, la vie. il faut voir quelle vie, Jennifer…

Je suis une fille de famille qui évolue dans un univers social où on se bat en duel et où on tue pour un rien. Je ne suis qu’un avoir foncier dans les transactions nobiliaires de mon père. On m’ordonne d’aimer. On me somme de mourir. La vie d’une femme de mon temps est un bien, sans plus…

J’ai en fait envie d’aimer et de mourir selon mes priorités et en conformité avec mes choix. Et je suis prête à en payer le coût. Comme il n’y a pas d’issue, je n’en cherche pas. L’amour représente l’affirmation de moi en l’amant de mon choix. Je ne transigerai pas sur cela.

Juliette

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Chère Juliette,

Tout d’abord, merci beaucoup de m’avoir répondu aussi rapidement. J’étais bien heureuse de voir que j’avais un e-mail de Juliette Capulet. Deuxièmement, je dois dire que ta réponse m’embête un peu… Tu dis vouloir vivre selon tes priorités et en conformité avec tes choix; quels sont-ils?

J’ai remarqué aussi que quelqu’un t’avait demandé pourquoi faire son lit le matin si on est pour se coucher le soir, question que je me suis moi-même souvent posée. Serais-tu d’accord de dire, si on pousse la question encore plus loin, qu’on ne devrait pas vivre puisque l’on va mourir?

Merci encore!

Jennifer

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Non, Jennifer. Je suis désespérée et révoltée mais je ne suis pas suicidaire. Je veux vivre avec l’homme que je choisis, pas celui qu’on m’impose. Je ne suis pas la propriété foncière de mon père. Je suis simplement un être autonome et affranchi qui mourra volontiers pour ne pas retourner à son asservissement mais comme on meurt en luttant chaudement dans une guerre libératrice.

Juliette

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Chère Juliette,

Merci encore pour ta réponse. Cependant, je voulais te dire que je ne voulais aucunement insinuer que tu étais suicidaire, c’était simplement une question sur laquelle je voulais avoir ton opinion. Si je t’ai offensée en te faisant croire que je croyais que tu étais suicidaire, j’en suis sincèrement désolée. Alors merci encore de m’avoir répondu!

Jennifer

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Je comprends parfaitement, Jennifer. Tu ne m’as pas offensée du tout.

Amitiés respectueuses,

Juliette

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34- POISON TEMPORAIRE

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Dites-moi, chère Juliette, pourquoi n’avez-vous pas dit à Roméo que vous alliez prendre un «poison temporaire» juste pour faire croire aux gens que vous êtes morte? Il n’y aurait pas eu de trouble et Roméo ne se serait pas empoisonné!

Amicalement vôtre,

Claudia

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Roméo a dû fuir Vérone après avoir tué mon cousin en duel. Mes alliés lui ont fait transmettre la nouvelle par porteur, mais je crains, en vous lisant, que le messager ne se soit pas rendu jusqu’à Roméo…

Juliette

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35- EN AMOUR DE L’AMOUR?

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Chère Juliette,

Je voudrais savoir si vous êtes vraiment amoureuse de Roméo. L’amour à première vue, est-ce que ça existe réellement, et, de plus, est-ce que vous-y croyez encore, même après votre expérience?

Selon moi, se tuer pour un homme que vous connaissiez à peine me semble un peu aigu. J’ai l’impression que vous êtes plutôt en amour avec l’amour, et non avec Roméo. Soyons réalistes: il est impossible de savoir si une personne est compatible avec une autre après seulement quelques heures passées ensemble, encore moins si cette deuxième personne est soi-même (Comment pouvons-nous juger notre propre situation amoureuse sans être aveuglé par le béguin?).

Je suis désolée pour l’indiscrétion de ma question: vous ne regrettez sûrement pas votre décision, mais tout n’est pas perdu.

Merci de prendre le temps de me répondre!

Elisa  

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Je suis amoureuse de Roméo et mourrai pour lui s’il le faut, Elisa, ceci est un axiome.

Ceci dit, je comprends parfaitement ce que vous dites à propos d’avoir un béguin pour un béguin. C’est un peu, voyez-vous, ce que j’ai ressenti pour le comte Pâris. J’aimais bien l’aimer, j’aimais bien vivre le sentiment d’amour de par lui.

Le coup de tonnerre qui m’a frappée quand j’ai aperçu Roméo a pulvérisé tout cela. Soyons réalistes, comme vous dites, et, l’étant justement, je soupçonne que vous ne comprenez pas la paix et le détachement de cette immense certitude que j’ai en l’amour, simplement parce que, pour le moment, vous n’avez vécu que les béguins que vous décrivez…

Respectueusement,

Juliette

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36- AMOUR SECRET

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Bonjour,

J’aimerais savoir pourquoi il faut autant souffrir quand on est en amour? Je sais que personne ne va jamais comprendre la souffrance que vous avez vécue, mais l’amour n’est-il pas supposé être la plus belle chose qui nous arrive? Alors, ce que j’aimerais vraiment savoir, ce sont les sentiments que vous avez ressentis lorsque vous et Roméo étiez en amour par-dessus la tête et que vous étiez obligés de vous cacher, comment avez-vous vécu cet amour quand tout le monde était contre?    

Emmanuelle

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Bonjour Emmanuelle,

D’une façon remarquablement cohérente, votre seconde question répond partiellement à votre première. Pourquoi souffre-t-on tant dans l’amour? À cause de la pression de l’entourage. C’est lui qui nous tourmente, nous déchire, nous renie, nous agresse, nous juge et nous comprend mal.

Comment avons nous vécu cela Roméo et moi? Très calmement, vous savez. Un peu comme des voleurs ou des jocrisses qui préparent leur prochain méfait sous une poterne obscure, avec toute la sérénité des gens du métier qui ignorent la peur de l’adversité. Une sorte de courage de forbans nous anime et nous ne craignons pas nos ennemis. Notre posture à leur égard est froide plus qu’autre chose. Il y a un très vieux proverbe sicilien qui dit: «Ne déteste pas ton ennemi, cela embrouille le jugement». Nous l’appliquons sans même le vouloir ou nous y efforcer.

Les Montaigu et les Capulet ne nous suscitent aucune passion particulière. C’est dans les bras l’un de l’autre que nous vivons l’intégralité de notre passion.

Vôtre,

Juliette Capulet

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37- LA SEULE SOLUTION

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Bonjour Juliette,

Est-ce que vous pensez que la seule solution à votre amour, qui était presque impossible, était vraiment le suicide? Avez-vous pensé que peut-être une autre solution aurait pu vous sauver afin d’être ensemble, ou est-ce que c’était la seule solution pour être ensemble pour l’éternité?

Merci beaucoup, s’il vous plaît, de me répondre.

Elisabeth

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Bonsoir Elisabeth,

Je ne suis pas encore morte. J’envisage donc pour mon amour, comme tu dis, toutes les solutions. L’aveu public, la fuite, la clandestinité, le mariage, le concubinage. Tout. Je suis ouverte à toutes les options, sauf une.

Il n’est pas question que je vive sans Roméo. Si Roméo quitte la ville, je le suis. Si Roméo quitte la vie, je le suis aussi. C’est une simple question de sereine cohérence de l’intégrité et de l’intégralité d’amour…

Mais —entre nous!— si Roméo vit, je veux vivre aussi. Je suis une amoureuse, pas une suicidaire. La nuance est de taille!

Amicalement,

Juliette

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38- UN COUP DE FOUDRE PEUT-IL ARRIVER?

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Chère Juliette!

J’aimerais savoir si avoir le coup de foudre pour quelqu’un peut vraiment arriver? Quand vous avez rencontré Roméo pour la première fois, avez-vous su instantanément qu’il était l’amour de votre vie? Et croyez-vous que nous ayons tous une âme sœur quelque part dans le monde?

Merci de me répondre.

Myriam

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Oui, à la première et à la seconde question. Non à la troisième.

C’est pour cela qu’il faut me croire sur parole à propos de mon amour de Roméo. Tous n’ont pas la chance que nous avons en matière d’amour. Après tout, nous avons fait la légende…

Juliette

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39- DEUX FAMILLES QUI SE DÉTESTENT

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Bonjour Juliette,

J’ai cru comprendre que Roméo et vous avez vécu votre amour dans le secret et avez vécu chaque jour dans le bonheur, mais je voudrais savoir pourquoi vos deux familles se détestaient tant et pourquoi empêcher le bonheur de leurs enfants?

Manou

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Je suis contente que notre histoire se termine ainsi pour toi. Ce n’est pas l’opinion de tout le monde, alors là… Nos familles sont des clans féodaux. L’épanouissement de leurs enfants n’est pas une valeur pour eux. Ils se battent depuis des décennies pour une embrouille de propriété foncière dont, étant une femme, j’ignore la nature. C’est un conflit bien virulent, bien dommageable et bien emmerdant. Même le vice-roi de Vérone commence à en avoir passablement marre des rixes des Montaigu et des Capulet…

Juliette

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40- SE DONNER LA MORT

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Comment l’amour peut-il être à ce point intense qu’on puisse vouloir se donner la mort pour l’autre?

Sophie Bretonne

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C’est qu’on est déjà morte de par la mort de l’autre. Discutez de cela avec un adulte qui a perdu un enfant. Il vous expliquera cela avec une clarté effarante.

Juliette

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41- COMMENT?

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Chère Juliette,

Sache d’abord que votre histoire à toi et à Roméo est une des histoires d’amour qui m’a le plus touchée. Cependant, je dois t’avouer que je ne crois pas vraiment au coup de foudre. J’aimerais que tu m’expliques ce que tu as ressenti au moment où tu as vu Roméo pour la première fois et comment tu as su qu’il était le bon? Merci!

Rose-Lyne

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C’est comme… une drogue, une drogue violente, euphorisante, faisant exploser en moi des sensations inconnues, éperdues, folles. Je suis désormais une accro de cette drogue. Il me la faut à tout prix, peut importe l’impact destructeur. Je me fiche éperdument de tout le reste. Cette drogue, c’est Roméo Montaigu.

Juliette

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Chère Juliette,

Lors de ma dernière lettre, je vous demandais de me décrire le coup de foudre et vous l’aviez comparé à une drogue violente. Premièrement, je tiens à vous remercier de votre réponse si rapide, en deuxième lieu, j’aurais une deuxième question à vous poser, suite à votre réponse. Si vous n’aviez jamais rencontré Roméo, auriez-vous quand même épousé Pâris, ce jeune homme beau et riche que vos parents voulaient vous imposer?

Merci d’avance!

Rose-Lyne

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Bien sûr, absolument. Le comte Pâris est charmant. J’ai beaucoup de respect pour lui. Et c’est un amant dont plus d’une rêverait… Nous aurions eu notre petite vie pénarde de noblaillons. Cela aurait été juste parfait.

Si seulement il n’y avait pas eu ce Roméo et cette folie incontrôlable qui m’exalte et me brûle en dedans… Mais ce qui est, est. Roméo me tient maintenant. Il fera de moi ce qu’il voudra. Je m’en moque éperdument. Je suis sienne pour toujours.

Juliette

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42- COMMENT SAVOIR?

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Bonjour, comment as-tu su que c’était Roméo l’homme de ta vie?

Salameche

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J’ai senti que mon cœur faisait explosion, que mes yeux s’exorbitaient, que mon souffle s’interrompait. L’évidence tranquille s’est alors installée en moi sans le moindre doute possible. Elle y restera jusqu’à ma mort.

Juliette

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43- AIMERAIS-TU ÊTRE DANS NOTRE ÉPOQUE?

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Chère Juliette,

Je voudrais te demander si tu aimerais être dans notre époque parce que dans le 21ième siècle, je serais certain que tes parents et ceux de Roméo auraient accepté votre amour?

Bill Wong

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Ton époque est un terrible enfer. Mais, dans mon état d’esprit actuel, je voudrais être à n’importe quel endroit où je pourrais vivre avec Roméo, même l’Enfer.

Juliette

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Chère Juliette,

Pourquoi dis-tu que mon époque est l’enfer?

Bill Wong

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Va lire au complet l’échange numéro 20 intitulé SOYEZ FRANCHE et tu verras plus clair sur ton époque vue du Vérone de 1554…

Juliette

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44- GENRES D’AMOUR

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Selon vous, l’amour qu’on peut avoir pour un enfant est-il le même que celui qu’on a pour son petit ami?

Sophie Bretonne

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Non. L’amour de notre enfant est prudent, abnégatif et chaste. L’amour de notre amant est libérateur, non-abnégatif et bouillant du désir le plus violent. L’amour de l’amant illumine notre vie. L’amour de l’enfant la consolide. L’amour de l’enfant est un devoir heureux. L’amour de l’amant est une folie joyeuse.

Juliette

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45- LES BONS CHOIX

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Chère Juliette,

Tu as eu beaucoup d’obstacles à parcourir dans ta vie. De plus, tu as dû faire face à beaucoup de choix difficiles. Peut-être pourras-tu m’éclairer sur un sujet. Comment fait-on pour savoir si nous faisons les bons choix dans notre vie? Comment peut-on incorporer les obstacles sans qu’ils fassent obstruction à notre plan initial? Comment vivre notre vie sans regrets?

Merci

Tina I.

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Comment fait-on pour savoir si nous faisons les bons choix dans notre vie? En restant toujours à l’écoute de nous-mêmes. Notre corps, nos entrailles, nos tempes nous crieront toujours si nous nous sommes trahies ou si nous nous sommes respectées. Comment peut-on incorporer les obstacles sans qu’ils fassent obstruction à notre plan initial? Nous ne le pouvons tout simplement pas. Ledit plan initial vole toujours en éclats et il faut se rajuster en permanence. Comment vivre notre vie sans regrets? En ne transigeant jamais avec notre intégrité, quitte à mourir pour avoir voulu vivre notre propre vie.

Juliette Capulet

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Chère Juliette,

Je comprends qu’il faille se rajuster lorsque notre plan initial dévie de ce que nous voulions. Cependant, quelquefois, nous ne savons pas nécessairement que quelqu’un est en train de jouer dans notre dos pour nous faire dévier volontairement. Aurais-tu une idée sur la façon dont aujourd’hui on peut être plus au courant de ce qui se passe et comment on peut arrêter l’action avant qu’elle ne nous nuise?

Merci

Tina I.

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Non, Tina. Je sais parfaitement que des choses comme celles que tu décris m’arrivent en ce moment même et je suis complètement démunie face à de telles manifestations de la cruauté immonde de l’humain. Si tu as des idées sur la question, je te supplie de m’en faire part. Je sens bien que ma vie est en danger de par l’action occulte de mes ennemis et de ceux de Roméo qui, par-delà leurs propres conflits, sont en fait les mêmes.

Juliette

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46- POURQUOI NE PAS FAIRE UN ROMÉO DE MOI-MÊME…

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Mon trésor
Ta voix sonne comme de doux accords
Ta présence, embellit le décor
Tu vaux encore mieux que de l’or

Mais il faut que je te dise quelque chose
Trouver ce que je veux te dire en prose
C’est loin d’être facile
J’espère ne pas paraître trop imbécile

Désolé mais ton chien plissé
J’en suis épuisé
De rire depuis que je l’ai observé

Vraiment si, comme tu dis, c’est «cute»
Et que moi aussi… Eh bien, il faut vite que j’aille me cacher dans une hutte!
Non, non, non, je ne veux pas de dispute
Car pour toi, je serai prêt à n’importe quelle culbute

Sache que pour moi, c’est toi la plus jolie
Je serai prêt à faire mille et une folies
Pour ne pas voir cette mélancolie
À cause de deux trois malpolis

Donne-moi ta main,
Car avec moi, il y aura toujours un lendemain
Ha! C’est sûr que je ne suis pas bien malin
Et que je n’ai pas la «shape» d’un Gréco-Romain
Mais pour te conquérir, je ferai des efforts surhumains

Donne-moi une preuve
Que notre amour survivra à toutes les épreuves
Car j’ai bien peur
Que ce Roméo se transforme en kidnappeur
Qu’il t’enlève loin loin de mon cœur
Et qu’il s’en déclare vainqueur

Rien ne peut être comparé à ma jolie
Qui me permet de sortir toute ma folie
Une beauté hors du commun
Aussi doux que le parfum

Tendre amour
Qui vaut mille et un détours
Légère comme le velours
Toi que j’aimerai toujours

Tous les jours, tu survis
En te demandant comment tu réussis
À contrer tous ces moments indécis
Continuer d’espérer, que ça soit enfin fini

Puis il suffit de penser à toi
Toi et ton joli minois
Ne me demande pas pourquoi
Tu as un je-ne-sais-quoi
Qui fait… que tu es toi

Il n’y a rien qui me ferait plus plaisir
Qu’une journée avec toi
Il n’y a rien d’autre qui m’aiderait à survivre
Que de t’avoir enfin dans mes bras

Oui ce ne sont que des mots
Mais Dieu sait que tu les vaux
Je sais que des fois j’agis en sombre idiot
Je pourrais faire tellement plus gros

Pour te prouver que rien n’est un complot
T’éviter tous ces sanglots
Et cesser d’avoir cette peur, que tu me tournes le dos
Ha! mais c’est vrai ici c’est rigolo

Donc faut faire sortir le petit côté diablo
Cessons ce petit moment avec ce trémolo
Et attachez vos tuques avec ce méli-mélo
Juliette, je rêve, ou tu as pris des kilos?

Je crois que tu as abusé du MacDo
Et que tu as laissé tomber ton vélo
Désolé de te le dire… mais tu as quelques livres en trop

Ha zut, j’ai confondu
Maudit que je suis tordu
Ce n’est pas Juliette… mais bien sa voisine la dodue
Ha! je mérite d’être pendu
Pour avoir créé ce malentendu

Non, Juliette n’est pas grosse
Il n’y même pas trace de cellulose
Son corps m’hypnose!
Je suis mieux de dire ça, si je ne veux pas d’ecchymoses…

Anonyme

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Monsieur,

Voilà des vers un peu raboteux mais qui ne manquent pas de panache. L’ironie et la tendresse s’y côtoient avec une verdeur qui laisse à deviner un esprit libre et badin, ce qui n’est pas sans m’amuser en cette longue nuit d’attente si tendue et si triste. J’ai quelques difficultés de compréhension mais elles ne me contrarient pas excessivement car elles font partie de la musicalité étrange et barbare de l’ensemble. Je m’en tiendrai donc à une seule question: qu’est-ce donc que mon «chien plissé»? Merci de ce beau geste.

Juliette Capulet

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47- L’AMOUR

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Chère Juliette,

J’ai besoin de ton aide. Mon histoire ressemble un peu à la tienne. J’ai eu le coup de foudre pour un garçon il y a quelques semaines et j’en suis amoureuse. Le problème, c’est qu’on ne se connaît pas et qu’il est très timide. En dépit des approches que j’ai tentées, il n’a jamais rien fait de son côté. Que faire? J’aime un homme qui ne me voit même pas. J’espère tout de même que notre histoire sera aussi belle que celle que tu vis avec Roméo.

Amicalement

Valérie

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Fonce, Valérie.

Attends qu’il soit seul (les jeunes gentilshommes ont tendance à être matamores et persifleurs en meute. Je suis certaine que cette habitude persiste chez les garçons de ton temps). Plante-toi alors devant lui et dis-lui: «Je t’aime. Je suis amoureuse de toi depuis la première minute ou je t’ai vu. Je suis tienne. Je te suis féale. Fais de moi ce que voudras. Je me donne à toi sans détour». Parle de façon sobre, directe, sans minauderie. Fais sentir ta détermination, ton port, ta froide certitude.

Il tombera immédiatement ou il fuira. S’il fuit, laisse-le courir. Il reviendra, s’il aime aussi. Sinon, c’est simplement qu’il ne te mérite pas. Peu te vaudra. Tu auras au moins su jouer sec au jeu de cartes du cœur.

Ce qu’il faut surtout, c’est ne pas laisser sa timidité déteindre sur toi. Il en est donc assez des signaux secrets et sous-entendus. Le moment est arrivé de l’approche directe. Cela passera ou cela cassera. Comme toujours dans les affaires de l’amour.

Tiens-moi au courant de la suite. Je m’intéresse beaucoup aux amoureux du futur.

Juliette

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Chère Juliette,

Merci pour ton conseil mais ne crois-tu pas qu’il pourrait me prendre pour une folle? Après tout, il ne me connaît même pas.

Et toi, comment as-tu su que Roméo t’aimait?

Amicalement

Valérie

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Absolument.

Il va te prendre pour une folle de la folie d’amour. Pourquoi t’en inquiéter. C’est exactement ce que tu es, sauf si tu hésites et tergiverses. Ce n’est alors là qu’un béguin sans importance et sans intérêt.

J’ai su que Roméo m’aimait quand son regard a croisé le mien. Je ne me suis pas immédiatement jetée dans ses bras parce que nos familles sont ennemies et qu’il y avait des spadassins armés d’épées dans la salle de bal. Je ne voulais pas que ça dégénère en rixe et que l’amour de ma vie risque d’être percé à cause de moi.

Mais je te jure que, dans mon cœur, j’étais sa féale dès la première seconde. Sa servante, sa houri, sa femme en cheveux, sa… sa folle.

Il ne faut pas transiger sur ces choses. Jamais.

Juliette

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48- TYBALT

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Chère Juliette,

Es-tu au courant que ton cousin Tybalt t’aimait en secret? Quelles relations avais-tu avec lui? En as-tu voulu à Roméo de l’avoir tué?

Amicalement

Valérie

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Valérie,

Tybalt était un boute-feu impénitent, un cherche-querelle, un bretteur incorrigible. Il est mort comme il a vécu. Je n’ai ni pitié ni respect pour les spadassins, même s’ils sont titrés. Qu’ils assument les conséquences de leurs actes violents. Tybalt en a tué bien d’autres avant d’y passer lui-même. Ce n’est là qu’un épisode parmi tant d’autres de la violence endémique de Vérone. Roméo a défendu sa vie et je préfère infiniment sa survie à celle de Tybalt, malgré le coût terrible que nous risquons de payer lui et moi pour ce geste légitime. J’aurais évidemment voulu que cette passe d’armes n’ait pas lieu mais c’est strictement parce que je suis profondément lasse de toute cette violence inutile et sanglante de coqs de combat.

Je suis suprêmement indifférente aux sentiments de Tybalt à mon égard, quels qu’ils aient été. Mon allégeance entière est à Roméo, nul autre.

Juliette

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49- ALICE ET JULIETTE

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Ah Juliette, Belle Juliette, Comme je vous admire, belle, jeune, innocente, amoureuse. Comme votre histoire me touche profondément… Et comme vous seule pouvez me comprendre. L’amour, qu’est ce que l’amour? Ce sentiment qui nous traverse, qui même nous transperce de part en part et nous achève, parfois. Belle Juliette, comment donc supportez-vous l’absence de Roméo? Comment faites-vous pour tenir loin de lui? Occuper mon esprit à autre chose? Penser à lui? Comprenez, chère Juliette, que je me pose plus ces questions à moi-même que je ne les pose à vous. Mais elles sont sans réponses, malgré le fait que je cherche. Je suis tellement admirative de votre personne que je ne voudrais vous importuner…

Sincèrement vôtre,

Alice Asbury, Londres

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Chère Alice,

Vous ne m’importunez aucunement. C’est un plaisir et un honneur de communiquer avec vous. Vous me faites si bien sentir, à un demi-millénaire de distance, l’impact inaltérable des émotions éternelles. Je ne m’occupe pas à «autre chose» qu’au sentiment qui me lie à mon amant. Tout ce que je fais, tout ce par quoi j’existe se définit et s’articule par le fait de l’aimer. Chaque petit geste du quotidien est un cérémonial en hommage à cet amour. Chaque parole, chaque soupir est l’hymne éclatant d’une femme trouvère à son damoiseau adoré. Ce dernier me manque évidemment terriblement, cruellement. Le mien s’appelle Roméo. Le vôtre s’appelle comment?

Juliette

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Ma chère Juliette,

Votre plume m’enchante, sincèrement. J’apprécie beaucoup votre écriture. Elle me semble magique. Vous me donnez une définition si poétique que cela me transporte. J’ai remarqué, effectivement, que quoi que je fasse, quoi que je dise, mes pensées sont toutes pleines de lui, même si mon action momentanée n’a absolument aucun lien avec cet être que j’aime, que j’idolâtre par-dessus tout. Je ne veux pas vous faire de peine, mais cela me fait tellement plaisir que je me sens obligée, mon esprit me pousse à vous dire: demain je vois mon bien-aimé. Que je suis heureuse! Cet homme qui est le sens de ma vie, l’unique sens de ma vie, cet homme qui enchante mes jours, je vais enfin pouvoir le voir à nouveau, sentir sa fragrance, pouvoir goûter à ses lèvres… Il s’appelle Robin.

Sincèrement vôtre,

Alice Asbury, Londres

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Vous ne me faites pas de peine, voyons, chère Alice. Au contraire, C’est vous qui me transportez de joie. Je n’ai aucune peine à tirer du fait que voici une femme comme moi qui vit sereinement les ardeurs de son amour… moins la vénalité de Vérone, moins les spadassins brutaux qui s’interposent, moins le patriarcat intransigeant qui strangule, moins le désespoir et l’angoisse du petit pépin cruel érigé bien malgré lui au statut insupportablement intemporel de tragédie. Vous me confirmez que mon ordre fluet et terrorisé a malgré tout vaincu celui de la brute masculine dont l’omnipotence aristocratique n’est qu’un leurre ensanglanté et méprisable. Alice qui m’écrit librement sur Robin depuis ces siècles lointain du futur, c’est Juliette et Roméo, inaltérables dans leur amour et enfin affranchis de leur drame ronflant de petit fait divers minable. Je ne peux qu’en ressentir un immense plaisir. Mieux, si vous m’excusez le mot un peu cru, mais nous sommes déjà entre amies: de la jubilation! Je suis très très heureuse pour vous, Alice. Aimez, aimez et n’ayez cure. Je suis vôtre à jamais car vous me réalisez, m’épanouissez, m’incarnez par ce libre amour. C’est tout simplement merveilleux.

Juliette

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Ma chère Juliette, vous êtes vraiment une femme admirable. Votre manière d’exprimer vos idées et sentiments est, je me répète, magique. Pensez-vous à écrire quelque poème, roman ou essai? Oh oui, nous sommes déjà entre amies. Hier je suis revenue chez moi, après avoir passé quatre jours avec mon bien-aimé. Sans même avoir eu votre message, j’ai suivi votre conseil. «Aimez, aimez et n’ayez cure». Vous avez tellement raison. Pourquoi se poser tant de questions, au fond? Vivons notre amour du mieux que nous pouvons, et ne prenons pas garde aux quolibets extérieurs. Vous me voyez enchantée, Juliette, de savoir que je vous incarne, dans mon siècle du futur. Je vous en prie, parlez-moi de votre époque. Pour nous, gens du futur, votre époque est assez floue, assez magique je dois dire. Mais j’admire les époques du passé. La brute masculine est effectivement méprisable. À quoi sert d’être fort physiquement si l’on est faible intellectuellement? L’intellect a des chances de l’emporter sur le physique.

Sincèrement Vôtre,

Alice Asbury

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Là, Alice, comprenez que pour vous parler de mon… temps, je me vois obligée de vous parler de mon… plan. C’est une grosse faveur que je vous fais là, parce que c’est vraiment très angoissant pour moi de m’ouvrir comme cela. Mais une femme compréhensive et subtile comme vous devrait voir ou je veux en venir.

Je suis censée exister à travers un numéro de tréteaux que ce cher Shakespeare construisit, en 1595, comme une farce mais qui (semble-t-il) se termine en tragédie. Or le fait est que Shakespeare a tiré son histoire d’un poème narratif intitulé «Tragical History of Romeus and Juliet» écrit en 1562 par Arthur Brooke. Ce dernier a tout pompé d’une nouvelle de Matteo Bandello écrite en 1554 (d’où la date de ma présente signature). Matteo Bandello tient lui-même son précieux avoir d’un certain Luigi da Porto qui, dans son «Istoria novellamente ritrovata di due Nobili Amanti» donne à mon histoire sa forme moderne en introduisant les noms Romeus et Giulietta et en nous installant à Vérone (d’où mon présent lieu d’existence). C’est qu’avant cela, nous nous appelions Mariotto et Gianozza et notre drame avait lieu en 1476 à Siena, sous la plume d’un dénommé Masuccio Salernitano qui, lui-même, a tiré le gros de son inspiration de différentes sources populaires dont le fil se perd dans un passé encore plus fumeux…

Vous me comprenez Alice, parce que vous êtes mon amie, même si vous, vous avez la chance immense de ne pas subir ce petit problème existentiel. C’est vraiment épouvantable d’être un personnage de fiction et de voir ainsi le tout de son existence s’effriter comme plâtre quand on cherche à en faire la genèse… Vraiment, cela me terrorise. Alors j’ai tiré mon trait à peu près au milieu:

Vérone, 1554, comme dans la nouvelle de Matteo Bandello. Voilà: on n’en parle plus. Ça ne vous dérange pas, j’espère? Vous n’allez pas vous mettre à me prendre pour une petite menteuse simplement parce que je suis fictive. Il y a plus que cela entre nous, n’est-ce pas? Je vous confie tout cela justement parce que je sens votre finesse et votre mansuétude. C’est un secret terrible, mais il vous aidera à comprendre pourquoi je n’écris pas des poèmes, des romans ou des essais. C’est que je ne suis pas celle qui écrit, mais celle sur laquelle on écrit. C’est mon lot. Je l’assume. Bon, je me répète: il ne faut plus en parler. C’est bien trop douloureux pour moi de faire craquer mon intégrité comme cela. Même pour le bénéfice de quelqu’un d’aussi bien que vous.

Ah, Vérone en 1554, Alice. C’est si joli. Nous relevons de la suzeraineté des Doges de Venise, mais nous sommes à mi-chemin entre cette dernière et Milan, ce qui fait de nous une des fleurs les plus suaves de l’Italie du Nord. Nous avons de belles montagnes et des ruines romaines absolument superbes. La vie ici est douce, indolente, paradisiaque, surtout si on est de l’aristocratie…

Ah! si seulement je ne brûlais pas de ce fol amour qui m’attire tant d’avanies brutales. Mais, dites moi, chère amie, on dirait, à vous lire, que je ne suis pas la seule dans ce pétrin. Vous me ressemblez encore plus que je ne le pense. Ne parlez vous pas de «quolibets extérieurs» s’interposant dans votre amour?

Voudriez vous m’en dire un mot?

Votre Juliette (bien réelle malgré tout)

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Ma chère Juliette,

Que de précisions vous me donnez là! Moi qui suis une admiratrice de Shakespeare, et une admiratrice de sa pièce «Roméo et Juliette», je ne pensais pas que cette histoire venait de si loin! Vraiment, je vous remercie du fond du cœur de cet «historique», qui me ravit. Je vais vous avouer quelque chose: cela fait quatre ans maintenant que je prends des cours de théâtre, et mon rêve est d’interpréter le personnage de Juliette sur les planches, ou tréteaux comme vous les appelez. Et je vous remercie aussi de m’avoir avoué tout ça, ça me touche beaucoup. En effet quelle difficulté cela doit être de ne pas savoir où se placer. C’est promis, je ne vous en parlerai plus. Je ne voudrais pas vous faire de peine.

Comme vous décrivez admirablement Vérone, Juliette. C’est si poétique. Ah si je pouvais la voir de mes propres yeux!

Oui, je vous parlais tantôt de «quolibets extérieurs»… Disons que même à mon époque, quand on est encore jeune, on subit la dictature parentale. Ah que n’ai-je deux années de plus! Ce serait tellement magnifique… Voyez-vous, Robin et moi sommes séparés par quelque deux cents kilomètres. Je comprends bien que mes parents comme les siens refusent de faire deux cents kilomètres en voiture pour nous emmener chez l’un, chez l’autre. Mais ils refusent le train. Ils refusent que nous communiquions trop (notre moyen de communication est Internet, vous connaissez?), se moquent de moi. Cela m’est insupportable, car je sais que Robin est l’homme de ma vie. Cela peut sembler ridicule comme qualification, mais c’est la vérité. C’est si difficile. Si tout se passe bien, dans deux semaines je pourrais le revoir. Sinon, il me faudra attendre cinq semaines… C’est bien difficile parfois, mais le véritable amour surmonte toutes les limites! Comment faites-vous, de votre côté?

Votre Alice.

Pour moi, vous êtes bel et bien réelle, ma chère.

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Chère Alice, chère amie,

Nous ne sommes plus censées en parler, mais je dois quand même faire allusion au fait que je vous suis profondément reconnaissante de me rappeler que des actrices et des ballerines me permettent de me perpétuer à travers elles depuis bientôt un demi-millénaire. Leur ardeur et leur générosité me sont un mystère aussi opaque qu’émouvant. Si jamais vous deveniez l’une d’entre elles, ce serait pour moi un immense honneur. Nos cœurs battraient ensembles et nous existerions, même fugitivement, en une vie unique. Ce serait suprêmement exaltant. Je vous le souhaite et me le souhaite de tout cœur. Voilà. Ne parlons plus de cela. Cela me terrorise vraiment trop.

Venons en plutôt au problème que vous abordez. Pour comprendre les choses très compliquées que vous me racontez, j’ai dû faire appel au tout dévoué Cappel in Mano [littéralement «Le chapeau à la main», en Italien du Nord. Il s’agit de notre Chef Recherchiste René Podular Pibroch, dit Chapeau Bas. – Note de DIALOGUS], dont le savoir encyclopédique est consacré, en ce forum DIALOGUS, à guider les personnalités quand vous, correspondants du futur, commettez, sans le faire exprès, des anachronismes. Grâce aux patientes explications de Cappel in Mano, je comprends qu’il y a, entre votre amant et vous, une distance correspondant à peu près à la distance entre Vérone et Florence. Je croyais initialement que vous vouliez parcourir cet abîme insondable en voiture de poste et, pour tout vous avouer, je comprenais un peu vos parents d’hésiter à se lancer dans un voyage de cinq jours sur une route certainement cahoteuse et bien peu sûre. Cappel in Mano m’a alors expliqué que la «voiture» en question, dans votre propos, est un véhicule à traction automate ultra-rapide du futur qui, grâce aussi à une incroyable amélioration des voiries, couvrirait ladite distance en environ deux heures. Pour la suite, je dois vous citer in petto le dialogue entre l’encyclopédiste et moi, pour que vous en goûtiez le sel. Ce dialogue s’est effectué, un peu comme le nôtre, grâce à cet «Internet» auquel vous avez fait allusion, sans que je sache exactement comment car, pour ma part, je gratte le tout de ma partie à la simple plume d’oie…

Juliette: Très bien. Je vois. C’est formidable comme progrès. Et dites moi donc un peu maintenant, mon bon, ce que c’est qu’un «train»?

Cappel in Mano: C’est un long véhicule articulé, monté sur de solides madriers de fer et qui peut transporter des centaines de voyageurs à une vitesse fulgurante. Le train est utilisé surtout pour relier les villes entre elles en un grand réseau de transport motorisé fort efficace.

Juliette: Je vois, je vois. Proprement sidérant. Mais alors… expliquez moi donc un peu ce que mon amie Alice, parlant de ses parents, entend par: «ils refusent le train».

Cappel in Mano: Il semble bien que les parents de votre amie ne veulent pas qu’elle… se déplace en train.

Juliette: Tiens, pourquoi donc? Il y a des brigands?

Cappel in Mano: Aucunement. Le train est un moyen de transport très sûr, exempt de toute vie interlope.

Juliette: Des… des déficiences mécaniques peut-être? À des vitesses inconcevables de ce genre, cela se comprendrait…

Cappel in Mano: Je ne crois pas. Le train est un véhicule très hautement sécuritaire, beaucoup plus sécuritaire que la voiture automobile, qu’il faut piloter prudemment et qui est plus soumise aux intempéries et aux aléas du manque de carburant.

Juliette: Expliquez moi alors —je vous en prie, vous m’obligeriez— pourquoi les parents de mon amie «refusent le train».

Cappel in Mano: Cela… cela me semble inexplicable.

Juliette: Cela vous semble inexplicable, à vous si savant?

Cappel in Mano: Cela me semble complètement inexplicable et pour tout dire une parfaite absurdité.

Juliette: Une absurdité! Dites, Cappel in Mano, vous y allez tout de même un peu fort. Ce n’est pas très respectueux ça!

Cappel in Mano: Non pas… mais je ne me dédis pas.

Juliette: Fort bien, je vais devoir demander à Alice de m’expliquer cela, alors. Cela me parait un peu injuste tout de même de se priver d’un moyen aussi formidable d’éliminer les distances entre deux amants. Bon… Au revoir et merci, docte page.

Cappel in Mano: Je partage parfaitement votre opinion sur ce point spécifique. À bientôt Demoiselle Capulet.

Voilà, Alice, j’en suis donc là. Mon encyclopédiste et moi-même y perdront nos chiots de par ce «ils refusent le train» incompréhensible. Il va falloir que vous soyez assez gentille de m’expliquer si le mot et l’humeur, vraiment fort vifs sur cette question, de Cappel in Mano sont méritoires ou impertinents.

Avec Roméo, que voulez-vous que je vous en dise, nous ne nous voyons que depuis deux jours et trois nuits (mais quelles nuits!), vous comprenez donc que nous n’en sommes pas encore à ce genre de problèmes d’intendance. Mais nos familles étant des ennemies séculaires, vous vous doutez, douce amie, que j’en connais un toron sur les parents qui vous entravent cruellement et en toute mauvaise foi.

Or j’ai un peu le sentiment que c’est ce qui vous arrive céans, avec ce… «train» qu’on vous «refuse». Si j’erre, corrigez moi vertement en pardonnant mon insolence. Je vous embrasse.

Votre Juliette

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Ma très chère Juliette,

Si jamais je devenais une actrice vous incarnant, ce serait pour moi un immense honneur et une joie sans limite! Mais ne parlons définitivement plus de cela, cela vous dérange. Vous faites aussi allusion aux ballerines… J’aurais aimé être une ballerine, mais malheureusement mon avenir en a décidé autrement…

Oh, vous me voyez vraiment très gênée, je vous ai mise dans l’embarras en commettant des anachronismes! J’avoue que lorsque j’ai évoqué la voiture, voiture actuelle, l’idée m’a traversé l’esprit de vous expliquer ce que c’était. Peut être aurais-je dû… Vraiment si vous le pouvez, transmettez, je vous prie tous mes remerciements au Cappel in Mano, il est très admirable. Ses mots sur la question du train sont malheureusement véridiques. Mes parents n’acceptent pas que je prenne le train seule, ils me trouvent trop jeune pour cela, je crois que peut-être ils ne me font pas confiance, ils n’ont pas confiance, pourtant j’estime être digne de confiance pour cela… mais peut-être que je me trompe. Ils ont peur pour moi et sont trop effrayés parce ce qu’il pourrait m’arriver. Vous savez actuellement on trouve des hommes (ou femmes) qui enlèvent des jeunes filles, ils ont peur que cela m’arrive aussi. Je sais aussi que le fait qu’un homme soit entré dans ma vie ne sied guère à mon père. Il est un peu jaloux, il faut le comprendre, je suis sa fille aînée. Mais il me semble que lui n’essaie pas de son côté de me comprendre.

Les parents de nos jours sont très stricts et souvent n’ont pas confiance en leurs enfants. J’ai décidé que quand j’aurais des enfants, je leur ferai confiance. Ils deviendront ainsi autonomes. Les parents de mon temps couvent leurs enfants, ont peur de les voir partir. À dix-huit ans, beaucoup sont encore immatures et incapables de vivre seuls. Malheureusement, je n’ai pas encore dix-huit ans mais je suis peut être trop mature…

Je vous embrasse,

Votre dévouée Alice

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Ma pauvre Alice,

Les parents de NOS jours (1554) sont très stricts et souvent n’ont pas confiance en leurs enfants! Plus je vous lis, plus je trouve que nos situations se ressemblent fort. Il faut faire de deux choses l’une. Ou bien il y a effectivement des brigands dans vos trains, même si ce bon Cappel in Mano semble en douter, ou bien vos parents se servent du vieux réflexe de la peur pour vous garder sous leur coupe. Je ne peux pas juger pour votre temps et votre monde. J’évite —de ma modeste personne— de déambuler dans les ruelles de Vérone la nuit, non pas pour obéir à ma mère mais bien parce que chaque fois que je l’ai fait en compagnie du comte Pâris, une des fines lames du clan Capulet, nous avons eu, de sac ou de corde, maille à partir avec des coupe-jarret ou quelques autres louches épéistes. Mon obéissance sur ce point s’appuie donc en un constat direct et s’en alimente. Il y a là un vrai danger: je le sais.

Je sais aussi que le fait qu’un homme soit entré dans ma vie ne sied guère à mon père. Il est un peu jaloux, il faut le comprendre, je suis sa fille aînée. Mais il me semble que lui n’essaie pas de son côté de me comprendre… Je vous chaparde vos paroles, douce Alice, parce qu’elles rendent merveilleusement l’attitude de mon propre père depuis que j’ai ouvertement rejeté le mari qu’il me destinait (ce même comte Pâris, un excellent ami, mais que je n’aime pas d’amour) et que je me suis donnée à Roméo Montaigu, mon ennemi de clan, tout entière et pour toujours. Nous sommes au fond très semblables, vous et moi, il n’y a pas de mystère.

Le seul mystère avec lequel je ne communie pas dans votre dernière missive, mon amie Alice, c’est: pourquoi êtes vous si obsédée par le chiffre dix-huit?

Je vous étreins tout de même, en amie qui vous comprend du fond du cœur,

Votre Juliette

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Ma très chère Juliette,

J’espère de tout cœur que vous me pardonnerez mon retard, je vous avais envoyé une missive, qui, m’a-t-on appris, s’est perdue en route… J’en suis désolée, et je vais tenter de vous réécrire tout ce que je vous avais dit du mieux que je peux.

Quant au train, disons que les deux hypothèses sont valables, avec mes parents. Il y a d’infimes risques pour que je rencontre un satyre, ou un personnage peu recommandable, mais si je reste en public, avec du monde, il n’y a pas de raison qu’il m’arrive quelque chose. Je suis bien consciente que le danger existe, ça, je l’admets. Mais ils me couvent trop, ils sont effrayés, et ont peur de me voir voler de mes propres ailes. Je pense que c’est normal dans la société française actuelle. Je discutais il n’y a pas si longtemps avec un ami allemand qui est actuellement en France, il est d’accord avec moi: les parents français sont très stricts et très apeurés par l’avenir de leurs enfants. Mes parents refusent que je fasse mes études à Paris (je vous expliquerai cela dans une prochaine lettre, n’ayez crainte!)

Si je suis «obsédée» par le chiffre dix-huit, c’est que dans notre société actuelle, dix-huit ans est l’âge de la majorité, l’âge auquel on devient citoyen, l’âge où on devient son propre responsable légal. Avant dix-huit ans, nous sommes considérés comme mineurs, et sous la responsabilité de nos parents, qui peuvent donc prendre les décisions à notre place. Comprenez-vous? dix-huit ans est un symbole de liberté pour moi.

Je vous embrasse, chère amie,

Votre Alice

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Libre à dix-huit ans! Oh! quelle merveille futuriste! Une femme de mon temps n’est jamais libre. Elle est une éternelle enfant, même adulte. Elle est la féale de son père et de son clan pour toujours. En aimant un ennemi, je trahis ces lois mais je m’en moque fort. Je n’ai plus aucun respect pour mon père. Il a complètement perdu mon allégeance en répugnant à prendre acte du fait que je me donne à Roméo et à nul autre. Tant pis pour lui, tant pis pour son ordre.

Je m’étonne, douce Alice Asbury, de vous voir parler si vertement de la France et de Paris. Ne m’écrivez-vous pas de Londres, ville capitale du pays des Anglois?

Juliette

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50- ADMIRATRICE

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Bonjour,

Comment allez-vous Juliette? Moi, je m’appelle Aude et je suis au lycée. Et vous, êtes-vous toujours avec votre Roméo? Comment êtes-vous tombée amoureuse de lui? Vous êtes très belle et je voudrais devenir comme vous. Je voudrais bien vous rencontrer, mais c’est impossible parce que vous habitez loin. Mais c’est mon rêve. Je voudrais bien aussi que vous me répondiez.

J’espère que ma lettre va vous plaire.

Aude

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Bonjour Aude,

Je suis en ce moment en ma chambrette à attendre que Roméo me fasse porter ses consignes pour la suite de notre folle aventure, qui sera notre fuite ou notre mort. Je suis tombée amoureuse de lui à un bal costumé donné chez mon père il y a quelques jours. Quand il a tombé le masque, mon ancienne existence s’est subitement interrompue et ma vraie vie a débuté.

Juliette

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51- LE COMTE PÂRIS

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Bonjour Juliette,

Je m’appelle Flore. Je dois dire d’abord que je suis passionnée par ton histoire avec Roméo qui est pour moi la plus belle et la plus romantique au monde.

Lors du bal où tu as rencontré ton Roméo, le comte Pâris était présent. Lorsque tu as vu le comte à ce bal, est-ce qu’il t’a plu? Penses-tu que, si le comte Pâris t’avait fait la cour et aurait demandé ta main avant que tu ne tombes amoureuse de Roméo, tu aurais accepté de l’épouser?

Lorsque tu as refusé ta main à Pâris, ton père est devenu furieux et a menacé de te déshériter. À ce moment-là, pourquoi n’as-tu pas demandé au frère Laurent de te mener à Mantoue auprès de ton époux? Si tu t’étais mariée avec Pâris, que serait-il advenu de ton mariage avec Roméo? Pâris serait-il devenu ton époux à la place de Roméo?

À bientôt.

Flore

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Chère Flore,

Si Roméo n’avait pas existé, je serais restée la petite sotte vénale et complaisante prête à se concéder, pantelante, pour satisfaire les combines familiales de son père. Et en plus, Pâris est bien. Il est noble, droit et juste. J’ai beaucoup d’amitié pour lui. Je me serais donc donnée à lui, et il m’aurait bien traitée, car il m’aime d’amour.

Maintenant, cette facette de moi est morte pour toujours, craquelée, effritée et partie au vent comme poussière. Je suis la femme de Roméo pour l’éternité. Le reste, héritage, famille, clans, alliances, mondanités, m’est un brouet insipide et méprisable sur lequel mes lèvres ne se poseront jamais plus.

Je n’ai qu’une idée très vague de ce frère Laurent dont tu me parles et ai comme principe de me méfier des ecclésiastiques. Ils se croient très forts, mais, à force d’intrigues tordues, ils finissent par faire gaffes par-dessus gaffes. Aussi, si les choses tournaient mal pour Roméo et moi, je ne serais pas étonnée que cet abbé Laurent ait quelque chose à y voir.

Amicalement,

Juliette

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52- TES PARENTS

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Bonjour Juliette,

Pourquoi n’as-tu jamais parlé de ton amour pour Roméo à tes parents? Peut-être auraient-ils compris et approuvé. En as-tu voulu à Pâris d’avoir demandé ta main à ton père sans même t’avoir fait la cour auparavant, sans même t’en avoir parlé d’abord? Que serait-il advenu de toi et de Roméo si tes parents avaient appris votre mariage secret? Qu’as-tu éprouvé lorsque tu pensais trouver du secours et de la compréhension auprès de ta nourrice, qui en réalité approuvait le choix de Pâris comme second mari? T’es-tu sentie trahie, abandonnée, désespérée? Si tu avais épousé Pâris, que serait-il advenu de ton mariage avec Roméo? Roméo serait-il resté tout de même ton mari à la place de Pâris? Qu’est-ce qui plaisait davantage à Pâris chez toi: ta beauté physique, tes qualités? Connaissais-tu Pâris avant de rencontrer Roméo?

Amicalement.

Flore

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Bonjour Flore,

Tu me poses des questions très sensibles. Je vais m’efforcer d’y répondre une par une.

Pourquoi n’as tu jamais parlé de ton amour pour Roméo à tes parents? Peut-être auraient-ils compris et approuvé?

J’en ai parlé à mi-mots avec ma mère, qui a plutôt approuvé, à mi-mots toujours. Mais mon père, Flore, est un chef de clan avant d’être mon père. Lui demander d’intégrer un Montaigu dans sa famille serait demander à l’huile de se dissoudre dans l’eau.

En as-tu voulu à Pâris d’avoir demandé ta main à ton père sans même t’avoir fait la cour auparavant, sans même t’en avoir parlé à toi d’abord?

Ceci est inexact et bien injuste pour Pâris. Je suis devenue l’amante de Pâris et il m’a fait la cour de toutes les façons imaginables. De plus, avant de rencontrer Roméo, j’étais bien prête à obéir à mon père. Pâris est un ami que je respecte beaucoup, mais je ne l’ai jamais aimé d’amour. Je ne peux pas lui en vouloir pour quoi que ce soit. C’est un homme très bon et il est si épris de moi.

Que serait-il advenu de toi et de Roméo si tes parents avaient appris votre mariage secret?

La mort en duel avec six spadassins Capulet à la fois pour Roméo et le couvent pour moi serait le cas d’espèce le plus plausible.

Qu’as-tu éprouvé lorsque tu pensais trouver du secours et de la compréhension auprès ta nourrice, qui en réalité approuvait le choix de Pâris comme second mari? T’es-tu sentie trahie, abandonnée, désespérée…?

Pas tant que cela, non. Nourrice est une domestique. L’ordre de ses maîtres se reflète dans son petit cerveau comme la lune dans une mare. Je n’investis aucune attente extraordinaire en Nourrice. Vous, gens du futur, n’avez plus de domestiques et cela se sent dans les drôles de questions que vous posez à leur sujet!

Si tu avais épousé Pâris, que serait-il advenu de ton mariage avec Roméo? Roméo serait-il resté tout de même ton mari à la place de Pâris?

Mais il n’est pas question que j’épouse qui que ce soit d’autre que Roméo. Je suis à Roméo pour toujours ou je me tue.

Qu’est ce qui plaisait davantage à Pâris chez toi: ta beauté physique, tes qualités…?

C’est une question difficile que celle de décrire les pulsions d’un amour qui n’est pas mutuel. Pâris m’idolâtre, ça c’est certain. Et cela m’agace beaucoup. Je ne me sens pas vraiment moi quand il se pâme ainsi sur moi. Pâris m’adule et je me crispe. Roméo me prend et je me donne. C’est un abîme de différence.

Connaissais-tu déjà Pâris avant de rencontrer Roméo?

Bien sûr. C’est un membre très actif et très visible de notre clan. Je le connais depuis quelques années déjà.

Amicalement,

Juliette

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53- RENIER TA FAMILLE

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Chère Juliette,

La nuit où ton Roméo a surpris à ton insu la révélation de ton amour pour lui, tu as dit que s’il ne voulait pas refuser le nom qu’il portait, il n’avait qu’à faire le serment de t’aimer éternellement et tu renoncerais à être une Capulet. Il a fait ce serment alors pourquoi n’as-tu pas renié ta famille pour partir avec lui dans le clan des Montaigu?

Respectueusement,

Flore

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Mais… mais… je suis toujours prête à le faire. Un signe de Roméo et c’est chose faite.

Juliette

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54- D’AUTRES DEMANDES EN MARIAGE

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Chère Juliette,

Y a-t-il eu d’autres gentilshommes qui aient demandé ta main à part Paris et Roméo?

Amicalement,

Flore

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Non. Et désormais il est trop tard, même pour l’héritier de Golconde!

Juliette

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55- TON BIEN LE PLUS PRÉCIEUX

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Bonjour Juliette,

Une jeune fille de ta condition avait-elle une rente annuelle ou étaient-ce tes parents qui subvenaient à tes besoins? (exemple: pour la confection de tes robes)? Quel est ton bien le plus précieux après Roméo?

Flore

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Matériellement, je suis sous la coupe intégrale de mes parents.

Le bien qui m’est le plus précieux après Roméo, c’est mon libre-arbitre. Mes parents n’ont pu le casser malgré le dénuement dont ils me menacent ouvertement, maintenant qu’ils perdent ma sotte et aveugle obéissance de naguère. Tout au fond de mon cœur, je suis libre. Seul Roméo a droit de regard absolu sur cette liberté. Tout simplement parce que c’est à lui que je choisis librement de me donner.

Juliette

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56- PORTRAIT DE TOI

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Chère Juliette,

Je souhaiterais savoir s’il est possible de recevoir d’autres portraits de toi que celui affiché?

Merci d’avance, à bientôt,

Flore

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Non pas. Désolée.

Juliette

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57- IST

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Chère Juliette,

Je suis fort étonné qu’une jeune fille comme vous qui me semble pourtant si intelligente et «libérée» sexuellement ne participe pas au message de prévention des maladies vénériennes. La syphilis, les verrues en crêtes de coq, la blennorragie, les chlamydias, l’herpès, et plus récemment le SIDA menacent la santé et la vie de notre jeunesse et avant de parler d’amour; il faut parler surtout de prévention auprès de notre jeunesse insouciante.

Plus que jamais, surtout avec le retour de la syphilis, la vigilance doit rester de mise et la prévention indispensable.

À votre époque, le préservatif n’existait-il pas?

SORTEZ COUVERT

Gérard Lison

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Le préservatif existe dans toutes les grandes villes européennes de mon siècle. Je n’ai pas à promouvoir ce qui va sans dire. Personne ne souhaite mourir jeune. De là à exprimer ces choses aussi crûment que vous, il y a un pas que je ne franchis pas.

Juliette Capulet

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Mademoiselle,

Il s’agit là d’une question de survie, chaque jour des milliers d’innocents sont contaminés par ces germes mortels, le silence tue! La syphilis provoque des ravages: chancres mous et purulents, folie, paralysie et fonte osseuse, verrues en crête de coq qui infestent l’appareil uro-génital. Ou encore blennorragies qui, en cas de fellation ou cunnilingus, peuvent obstruer la gorge et tuer de suffocation. Je vous abjure de faire vôtre la prévention. Et si vous refusez encore, d’avoir au moins le courage de visiter un hôpital pour voir ces jeunes décharnés, torturés de souffrances et agonisants pour n’avoir pas su ou voulu se protéger. L’amour tue plus que toutes les guerres. Il faut en finir avec cette sexualité hors contrôle, non protégée, non planifiée et improvisée. Je vous remercie de votre attention et j’espère que vous pourrez comprendre ma position.

SORTEZ COUVERT!

L’amour tue.

J’en suis la preuve vivante.

Gérard Lison

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Bon courage, Monsieur.

Juliette

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58- UN AMOUR QUI DURERA?

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Bonjour,

Je vous écris ce message pour vous dire que votre amour entre vous et Roméo est passionnant: j’ai lu et vu beaucoup de films et livres à votre sujet. Mais je me pose une question: est-ce vraiment un amour qui durera ou est-ce que c’était juste un coup de foudre, une flamme qui s’est éteinte à présent? En tout cas, moi, je voudrais vous ressembler, avoir le même amour pour un homme que vous pour Roméo,.

Pour moi, vous êtes une grande femme, et je vous considère comme la meilleure!

À bientôt, répondez-moi. Merci d’avance!!

Fiona

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Fiona,

Il est assez piquant qu’une personne aussi renseignée que vous sur ma condition m’écrive depuis un point situé à un demi-millénaire de distance dans le futur pour me demander si mon amour pour Roméo est durable.

Vous le prouvez par la simple intensité de votre émotion présente: l’amour de Roméo et Juliette est éternel…

Juliette

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59- THÉÂTRE

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Le 8 Avril 2005

À Juliette Capulet

Objet : Demande de renseignement.

Chère Juliette Capulet,

Je m’appelle Sihem, j’ai quatorze ans. Je suis en quatrième au collège Maurice Becanne à Toulouse. Je vous écris cette lettre car ça faisait longtemps que j’en avais envie. J’ai enfin eu l’occasion de m’exécuter.

Je vous admire beaucoup et je trouve que vous avez été très courageuse pour avoir sacrifié votre vie par amour pour Roméo. Ma passion est le théâtre et, depuis un an, j’ai l’honneur de vous interpréter en tant que personnage dans la pièce de Roméo et Juliette.

Cependant, j’ai quelques questions à vous poser:

Pourquoi votre famille et celle de Roméo ne s’entendent-elles pas?

Avez vous des conseils pour que j’améliore ma performance théâtrale?

Pourquoi la lettre de frère Laurent n’est-elle pas arrivée à temps pour Roméo?

Qu’en est-il de vous et de Roméo? Êtes-vous toujours ensemble?

Qu’en est-il de Paris? S’est-il remis de son chagrin d’amour pour vous?

Malgré mon respect et mon estime pour vous, j’ai un reproche à vous faire: trouvez-vous cela correct de quitter sa famille et ses amis pour Roméo? Je vous trouve égoïste car même si votre amour pour Roméo était sincère, je pense que vous auriez dû vous soucier un peu plus de votre famille, de ce qu’ils ressentaient, car c’est quand même eux qui vous ont élevée.

Je vous prie d’agréer mes salutations distinguées.

Sihem

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Bonjour Sihem,

Toutes les questions que vous m’avancez, sauf deux, ont fait l’objet par moi de réponses circonstanciées dans le forum DIALOGUS. Lisez ma correspondance céans et vous y trouverez clarification. Je ne sais rien d’un message envoyé par un Frère Laurent, mais je peux vous dire qu’en mon temps, les messagers ratent de toute façon bien souvent leur cible…

Reste la seule question vraiment nouvelle ici: « Avez vous des conseils pour que j’améliore ma performance théâtrale? » Oui, j’en ai.

Il vous faut intérioriser mon désespoir et ma folie. Je suis foutue. Je vais mourir de mort violente et je le sais. J’aime plus que tout mon ennemi. Cela ne pardonne pas, dans mon monde. Il n’y a pas de lendemain pour moi. Cet amour est une folie. Il révolte chaque parcelle de l’entendement. Mais chaque fibre de mon être rejette le tout de l’entendement, car cet amour est le plus fort. Appelez cela de l’égoïsme si ça vous chante, je vous assure que je m’en moque éperdument. Cet amour incompréhensible est plus fort que mon temps et que le vôtre. Il est d’un futur immensément lointain et d’éternité. Il vous faut donc jouer un désespoir et une folie qui sont si puissants qu’ils en deviennent une grande paix… Si vous tenez ce merveilleux paradoxe, vous me tenez.

Juliette

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60- ROMÉO ET JULIETTE CE N’EST PAS LA MÊME CHOSE

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Chère Juliette,

Je t’écris d’abord pour te dire mon admiration. On te met toujours sur le même plan que Roméo, mais moi, ce sont vos différences qui me frappent. D’abord, il est ton premier amour, alors que le contraire n’est pas vrai, puisqu’il voulait d’abord épouser Rosaline. Tu avoueras qu’il était tout de même un peu pressé. Sa jeunesse est toute de légèreté et d’inconscience, comme il le montrera, hélas, par sa négligence trop vite trompée par les apparences, alors qu’il aurait pu sauver votre amour. On a même l’impression que Shakespeare, quand il raconte vos aventures, est bien ironique avec le pauvre garçon: «l’amour n’est pas l’amour, qui change en rencontrant le changement» écrira-t-il plus tard dans un sonnet, en repensant sûrement à ce pauvre garçon.

Je ne crois pas que cela te serait arrivé dès le début de votre amour. Tu es d’une seule pièce. Par ailleurs, ta joie ne t’empêche pas de saisir la gravité de la situation. Tu sais même redresser le langage trop fleuri de Roméo en lui apprenant que parler d’amour est une chose sérieuse. Ainsi, alors qu’il veut jurer son amour par la lune, tu lui expliques que la lune est changeante, et que tu n’as pas besoin de promesses, ou qu’il n’a qu’à jurer par lui-même. L’amour ne s’explique pas, et puis Roméo a pour lui sa fraîcheur et son impétuosité. Mais, tout de même, sachant qu’il n’y a pas au fond que votre nom qui vous sépare, mais aussi votre personnalité, à ce qu’il semble, n’as-tu vraiment aucun regret?

Sans doute cette question n’est pas à la hauteur de la noblesse de ton caractère, et il me semble que je devine déjà la réponse. Quoi qu’il en soit, je t’embrasse de tout mon cœur, belle Juliette, et j’avoue que j’écris tout ça peut-être un peu par jalousie.

Marc

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Le piquant paradoxe, cher Marc.

Voici que vous aspirez à rendre hommage à ma dévotion en l’amour en dénigrant l’objet de ce dernier. Mais de m’avoir flattée au détriment de Roméo fonde l’incompréhension la plus brutale nichée au fond de votre compréhension si touchante et si documentée de l’amour de moi. Ouverte d’être si profondément comprise, je m’en referme aussitôt d’être ultimement l’intransigeante féale de celui dont vous étalez fort voluptueusement et bien outrageusement les faiblesses… Tant et tant que, roide et sèche, je vous demande, déjà à demi-indifférente: de qui êtes-vous donc tant jaloux? De Roméo ou bien… de moi? En effet, je n’ai absolument aucun regret.

Pouvez-vous en dire autant, vous qui voyez si clair en moi, vous qui avez deviné le tout de ma réponse?

Juliette Capulet

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Eh, ma foi! Je n’ai sans doute que ce que je mérite, et lorsque je disais penser deviner un peu ta réponse, ce qui est à coup sûr quelque peu indélicat, c’est que je ne voyais pas comment une amoureuse fidèle et honorable pouvait réagir autrement qu’en m’envoyant dans les choux, ce que tu fais avec une admirable rapidité dont je te remercie.

Je te prie de bien vouloir m’excuser si tu as vu là une offense à ton amour, et je ne prétends certes pas te connaître. J’ai simplement dit ce que j’ai cru comprendre en lisant ce qu’un certain Shakespeare dit de vous, mais il serait sûrement le premier à dire qu’on a déjà bien du mal à se connaître soi-même.

Je m’incline et me tais donc désormais, oh ma belle, et vous souhaite tout le bonheur possible (cela dit, fais gaffe quand même. Il est vraiment du genre à faire des boulettes, mais bon je me tais, je me tais).

Marc

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Cher Marc,

Vous me citez le Shakespeare de 1595 et c’est bien, c’est pleinement légitime. Mais gardons quand même à l’esprit (ceci est un simple rappel) le fait que Shakespeare a tiré mon histoire d’un de ces poèmes narratifs intitulé «Tragical History of Romeus and Juliet» écrit en 1562 par Arthur Brooke. Ce dernier a tout pompé d’une nouvelle de Matteo Bandello écrite en 1554 (d’où la date de ma présente signature). Matteo Bandello tient lui-même son précieux avoir d’un certain Luigi da Porto qui, dans son «Istoria novellamente ritrovata di due Nobili Amanti» donne à mon histoire sa forme moderne en introduisant les noms Romeus et Giulietta et en nous installant à Vérone (d’où mon présent lieu d’existence). Vous n’êtes certainement pas sans savoir qu’avant cela, nous nous appelions Mariotto et Gianozza et que notre drame avait lieu en 1476 à Siena, sous la plume d’un dénommé Masuccio Salernitano qui, lui-même, a tiré le gros de son inspiration de différentes sources populaires dont le fil se perd dans un passé encore plus fumeux…

Eh oui, bel ami, être fictive a ses petits dégradés imprévus. Il faut savoir faire avec.

Alors restons sereins et soigneusement distants face à la «lettre» de toutes ces foisonnantes choses. Gardons aussi simplement à l’esprit que je n’aime pas Roméo par noblesse, comme vous semblez le prétendre, mais par pure folie. Et ces quelques vulnérabilités que vous lui découvrez, possiblement à raison, ne sont aptes qu’à intensifier l’ardeur de cette folie. Avisez vous-en… avec ou sans le script shakespearien au fond de votre petit cœur badin.

Juliette

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Eh bien! Voilà qui n’est pas pour dissiper les mystères de nos amants! L’amour a décidément mille facettes…

Merci en tout cas de votre réponse et portez-vous bien, taquine Juliette.

 Marc

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61- Ô JULIETTE!

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Ma très chère Juliette.

Cela fait plus de cinq longues années que je cherche la femme qui pourra me donner l’amour tout comme ton amour pour Roméo, à force je n’y crois plus à cet amour, les femmes d’aujourd’hui sont tellement cruelles et sans cœur…

Que peux-tu me donner comme conseil afin de trouver cette âme sœur? Existe-t-elle vraiment, si oui alors ou est-elle, moi qui l’attends le cœur ouvert, je m’en lasse.

S’il te plaît, réponds-moi au plus vite Juliette.

Je te remercie d’avance.

Titus

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Ta posture, Titus, est paradoxale. Si tu trouves les femmes cruelles, c’est que tu ne les aimes pas vraiment. Les femmes d’hier sont aussi cruelles que celles d’aujourd’hui quand on ne les aime pas (sauf si tu leur reproche en fait de ne plus êtres assez dociles, terrain patriarcal sur lequel les événements récents de ma vie font que je ne saurais plus te suivre). Si tu ne les aime pas, ces femmes, pourquoi donc t’astreindre à en rechercher une? Pour te conformer aux contraintes du monde? C’est la pire des raisons pour faire quoi que ce soit, surtout si ce quoi que ce soit relève des affaires de l’amour.

Laisse les femmes t’approcher en étant elles-mêmes. Sois toi-même. Prend-les pour ce qu’elles sont, sans nostalgie d’ordres anciens illusoires. Oublie le fatras et le clinquant de la quête convenue de l’amour. L’éclair jaillira alors, aussi inattendu que brutal. Sache alors te laisser vraiment subvertir par son mystère.

Juliette

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Merci, Juliette de m’avoir répondu, j’attendrai que la foudre me frappe et je trouverai celle que j’aime; bien sûr que j’aime les femmes, je les aime trop: peut être que ça devient un défaut.

Même en restant moi-même. Si tu me dis que cette perle rare existe, alors j’attendrai le temps qu’il faudra pour la trouver. Merci encore, chère Juliette. Je vais t’expliquer clairement dans ma seconde lettre ce que j’attends exactement des femmes d’aujourd’hui. Tout d’abord voici trois cas que je voudrais t’expliquer qui sont très différents et je voudrais savoir ce que tu en penses.

Premier cas. Jusqu’à maintenant, j’ai eu pas mal d’histoires d’amour, au total je crois cinq mais les cinq se sont finies par un chagrin d’amour douloureux et difficile à oublier, c’est pour cela que je reste seul en ce moment. Je me dis qu’il vaut mieux être seul que mal accompagné et ça marche, je ne me prends plus la tête. Mais voilà que je suis en manque d’affection, je suis resté trop longtemps seul et je veux simplement trouver une personne qui puisse me rendre heureux. C’est pour cela que je te demande de m’aider et je te donne l’impression de détester les femmes, mais au contraire les femmes je les aime trop pour leur manquer de respect, je les aime beaucoup trop, seulement les femmes d’aujourd’hui ont évolué, moi je leur donne tout l’amour possible et ce qu’elles me rendent en retour n’est pas vraiment ce que j’attends. Pourtant je reste moi-même.

Deuxième cas. Ma mère a été mariée à un homme qui est mon père et après je ne sais combien de temps de mariage, ils divorcent, un divorce difficile pour moi à supporter car deux êtres chers qui se sont aimés tant d’années se séparent, ensuite ma mère rencontre un autre homme puis se marie une seconde fois, moi je n’ai pas le droit de les empêcher car ce sont des grands, donc c’est leur décision, mais voilà qu’au bout de trois ans ils se séparent, alors est-ce du temps perdu pendant ces trois ans, aimer pour divorcer, d’ailleurs je ne sais pas si les divorces existent à ton époque, Juliette, mais aujourd’hui un divorce n’est pas une partie de plaisir car il y la justice, le tribunal, l’argent à partager. Bref, c’est douloureux à raconter.

Troisième cas. Dans le troisième cas c’est le cas de mes grands-parents, ce sont les deux personnes que j’aime le plus et je veux prendre exemple sur eux: ils se sont mariés et sont restés soixante ans ensemble, et malheureusement mon grand-père est décédé l’année dernière et ma grand-mère n’a pas cessé de pleurer, aujourd’hui elle est retournée au pays et elle se recueille sur sa tombe, comme quoi même la mort ne pourrait pas les séparer.

Voilà trois cas différents pour te faire comprendre à quel point l’amour aujourd’hui est différent: tout le monde n’a pas la même chance que toi, être aimé éternellement du moins c’est rare, et c’est le cas de mes grands-parents, moi je suis jeune mais j’ai envie de connaître l’amour. Alors je suivrai tes conseils: Rester moi-même. Mais il ne faut jamais s’attendre à la perfection.

Bisous, prends soin de toi, Juliette, et bonjour à Roméo.

Titus

PS: d’ailleurs j’y pense, Pourquoi les Montaigu et les Capulet se sont-ils disputés? Je ne sais pas, mais il a fallu que votre amour se réunisse pour que les deux familles comprennent enfin que la haine se sert à rien

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Je vois bien ce que tu exiges par avance d’une femme, Titus, mais qu’es-tu prêt à lui donner?

Pour la nature du conflit de nos deux familles, tu dois lire ma correspondance en cette officine. Je me suis exprimée à plusieurs reprises sur la question. Tu ne l’avais pas remarqué? Une femme comme moi pourtant, Titus, requiert, entre autres, de l’attention… Une attention constante, voulue, non contrainte. L’attention que seul engendre le flux de l’amour.

Sache être attentif, cela aide à aimer…

Juliette

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Chère Juliette,

Il y a un mois environs, j’ai rencontré une fille bien charmante, depuis nous sommes restés longtemps amis jusqu’au jour où je suis tombé amoureux d’elle, et là tout a basculé. Je l’aimais très fort, mais elle de son côté ne ressentait rien pour moi, et pourtant, elle a accepté de sortir avec moi; une semaine après elle m’a dit: «Je t’apprécie beaucoup mais je ne t’aime pas comme tu m’aimes» cela m’a fait un coup au cœur ensuite elle a ajouté: «Je ne suis pas prête pour sortir avec quelqu’un pour l’instant. De mon côté, je ne cessais de lui dire «je t’aime» et elle n’a pas apprécié que j’aille trop vite, mais ce je «t’aime» était bien sincère et réel.

Depuis, je pense sans cesse à elle, elle me manque énormément, je perds complètement la tête car je ne sais pour quelle raison elle a décidé de me quitter, je ne suis plus moi-même, et, même si elle ne veut pas de moi en tant que petit copain, je voudrais qu’elle revienne en tant qu’amie. Je lui offrirais mon âme pour son amitié.

Je ne sais pas quoi faire, je voudrais que tu m’aides, s’il te plaît, Juliette.

Merci d’avance,

Titus

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Dis-lui exactement ceci: «Je suis prêt à me contenter de ton amitié et je suis prêt à m’engager sur l’honneur à ne plus chercher à te séduire». Cela devrait la rassurer… Mais surtout, après, il ne faudra jamais briser cette promesse, sinon elle te fuira pour toujours.

Juliette

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Merci Juliette pour ce conseil.

Je tiendrai plus que ma promesse sans rien espérer, mais est ce que l’amour est imprévisible? Et viendra-t-elle vers moi un jour? Quoi qu’il arrive, je tiens à ce que notre amitié dure le plus longtemps possible. L’amour c’est beau mais ça fait mal.

Merci pour tout, Juliette, pour toutes les fois où tu m’as aidé, je ne te remercierai jamais assez. Crois-tu que je pourrais te voir un jour ou te parler? Cela serait pour moi un privilège de te voir, et de parler d’amour, car j’ai encore beaucoup à apprendre sur ce sujet.

Je voudrais savoir que, une fois je tiendrai ma promesse de ne plus la séduire, je ne supporterais plus une si grande douleur si elle acceptait d’aimer quelqu’un d’autre que moi. Mais par le plus grand de notre amitié et par ma promesse j’essayerai de surmonter ça, ce qui sera très difficile pour moi, car même si je l’aime comme ami j’essayerai avant tout de la protéger. Par contre si elle revient et me demande de l’aimer, je resterai autant sur ma promesse de ne plus la séduire, ce qui est encore plus difficile mais une promesse reste une promesse.

À bientôt

Titus

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L’amour est imprévisible, même aux vues du sort d’une promesse ou d’une fidélité. Tout est donc possible avec ta «nouvelle» amie.

Si je vivais en ton temps, je serais une vieille ganache de 465 ans. Rien de très attirant pour un jeune pétulant dans ton genre, je pense. De plus, comme je suis fictive, tu étreindrais du vide. Un très vieux fantôme impalpable, et qui aime un autre homme en plus…

Restons-en à nos conversations. Je ne voudrais pas contribuer à amplifier tes souffrances.

Juliette

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62- TYBALT (2)

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Chère Juliette,

(Permets-tu que je te tutoie? C’est que j’ai l’impression de tellement bien te connaître)

J’ai lu ton histoire. Elle m’a beaucoup émue. J’ai été fascinée par ton cousin, Tybalt. Pourrais-tu me conter l’histoire de sa vie? Tes sentiments pour lui? Est-il vraiment amoureux de toi ou est-ce une invention de Shakespeare? Quelles sont vos relations? Sans Roméo, un amour aurait-il pu être possible entre vous? Remets-lui mes salutations affectueuses et admiratives.

Élisabeth.

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Tybalt, Élisabeth, c’est le jeune gentilhomme d’épée typique. Boutefeu, fat, matamore, arrogant, goguenard, bellâtre et querelleur. Il connaît toutes les astuces pour attirer l’attention des jeunes filles et les déploie sans grand discernement. Son attitude à mon égard m’a toujours paru plus conquérante et envahissante que réellement amoureuse. Je suis profondément indifférente à ses sentiments. Il représente l’intégralité de ce que j’exècre chez un homme, sous une surface brillante et racoleuse.

S’il te fait rêver, je te le laisse. Comme nous sommes ici dans le monde du voyage dans le temps, tu pourras peut-être un jour lui écrire, avant que Roméo ne l’expédie au paradis dantesque des spadassins impénitents. Il baratine fort joliment. Tu devrais t’en trouver passablement amusée.

Juliette

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Merci Juliette pour ta réponse si rapide. Mais tu ne pas répondu pour son histoire… Et j’ai une autre question à te poser: voici les paroles d’une chanson chantée par Tybalt dans la comédie musicale, alors ma question est toute simple: est-ce vrai ou raconte-t-il n’importe quoi? Et… ah oui! Est-ce qu’il est aussi beau en vrai que Tom Ross qui joue son rôle dans la comédie musicale «Roméo et Juliette»?

C’est pas ma faute.
Les souvenirs qu’on s’invente
Sont les plus beaux
L’enfance est plus troublante
Quand tout est faux
On m’a volé la mienne,
On m’a trahi
Je suis le fils de la haine
Et du mépris
On m’a mis des oeillères et on m’a dit
Les autres, ils veulent la guerre
Tu la voudras aussi
Et j’ai grandi à l’ombre
De sentiments
Bien trop noir, bien trop sombre
Pour un enfant
Seul
Je suis tout seul
Seul
Toujours trop seul
C’est pas ma faute
Si mes parents ont fait de moi
Ce que je suis ce que tu vois
C’est pas ma faute
Je suis le bras de leur vengeance
Et je leur dois obéissance
c’est pas ma faute
Ne me regardez pas comme ça
C’est pas ma faute
Je n’ai pas eu
Non pas le choix
Je suis le bras de leur vengeance
Fier de sa naissance
Les souvenirs qu’on s’invente
Sont les plus beaux
L’enfance est plus troublante
Quand tout est faux
On m’a volé la mienne
On m’a trahi
Je suis le roi de la haine
et du mépris…

Voila, dis-moi ce que tu en penses Encore merci de m’avoir répondu et à bientôt j’espère

Élisabeth

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Je ne sais pas qui est Tom Ross, mais il faudrait que tu considères la possibilité que tu sois entichée de lui plutôt que de Tybalt. Ces vers que tu me cites disent que nous sommes ce que notre monde familial et social nous fait être. C’est bien vrai mais c’est un peu du truisme…

Quant à mon histoire de Tybalt, qu’en ferais-tu, puisque tu as déjà la tienne vibrante et languissante au fond de ton cœur?

Juliette

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Merci pour tes réponses à mes questions, Juliette. Tu n’as vraiment pas l’air de l’aimer beaucoup. Mais tu peux répondre encore à une question, s’il te plaît? Désolée de te déranger encore, c’est une question de petite fille frivole (je n’ai que quatorze ans): est-ce qu’il est beau ou plutôt est-ce que tu le trouves beau, mis à part tes sentiments pour lui?

Merci, merci, merci!

Élisabeth

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Son physique est agréable. Tu n’es pas la seule qui s’intéresse à lui. Mais son attitude dure, bravache et arrogante corrompt tout. Il en devient laid. Je ne l’aime pas, ne l’aimerai jamais.

 Juliette.

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63- VIVRE SANS AMOUR?

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Chère Juliette Capulet,

Je m’appelle Marlène et je vais à l’école de l’Athénée Royal de Beauraing, mais j’habite à Givet.

Je vous écris pour vous demander si vous croyez que l’amour est basé sur un coup de foudre et qu’on peut vouloir se suicider pour rejoindre l’homme qu’on aime.

À votre avis, pensez-vous vivre un jour sans amour, que feriez vous si c’était le cas?

Veuillez agréer mes sincères salutations distinguées.

Marlène Metillon

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Chère Marlène,

Là où vous pensez «amour», je pense «Roméo Montaigu». Là où vous cherchez à cerner une abstraction, j’ai les yeux, les bras, le cœur de l’homme aimé concrètement. Oui, mon désir pour Roméo Montaigu m’a frappée comme la foudre. Oui, je n’hésiterais pas à le rejoindre dans la mort. Non, je ne pourrais pas vivre une journée sans son amour.

Mais je n’en fais pas une règle générale, une doctrine abstraite, un code de conduite a priori dans l’art d’aimer…

Je vis ce que je vis et je suis ce que je suis, sans plus. Comprenez-vous ici la prudence à laquelle pudiquement je vous invite?

Juliette Capulet

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64- FUITE

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Chère Juliette,

Pourquoi ne vous êtes-vous pas enfuie tout simplement avec Roméo loin de votre famille, afin de vivre votre amour?

Que l’amour vous protège!

Pénélope

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Mais… nous prévoyons le faire. Oh ciel, Pénélope, votre question me mortifie d’inquiétude.

Juliette

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65- LA SOUFFRANCE

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Bonsoir Juliette,

Je suis Fabien et je viens de lire ta phrase sur l’amour. C’était juste pour te dire que je suis entièrement d’accord avec toi et que ma vie s’en est allée dès que j’ai perdu ma Julie, mon Cœur, mon Ange, il y a moins de deux semaines. J’attends juste le rétablissement de mon père pour aller la rejoindre.

Pour que tu dises une phrase pareille c’est que tu dois connaître l’amour et j’en suis heureux pour toi. Protège-le de tout ton cœur et de toute ton âme, ce que je n’ai pas su faire.

En tout cas, je crois que personne au monde n’est capable d’imaginer notre amour et la souffrance que je ressens en ce moment et à chaque instant que je respire.

Fabien

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Bonjour Fabien,

Quoi qu’il soit arrivé, cours au plus vite la retrouver. Il lui sera impossible de rester insensible à l’intensité de tes sentiments. Courage, je suis avec toi. Le puissant souvenir de ce que je symbolise te guidera.

Juliette Capulet

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Bonsoir Juliette, c’est Fabien, je viens de rentrer de week-end chez la meilleure amie de ma Juliette qui est partie, cela pour ne plus voir et subir les souvenirs de notre AMOUR, en restant chez moi.

Comme je te l’ai dit, j’attends que mon père se fasse opérer du cœur le 25 juillet puis qu’il se rétablisse, et à ce moment je rejoindrais ma Juliette, sans laquelle j’éprouve une souffrance que personne n’est capable d’imaginer, il m’est impossible de continuer à vivre. Je fais cela car pour mon Cœur, c’était comme son papa et elle me pousse à me battre au moins jusqu’à l’opération. Je souffre tellement mais je le fais pour nous deux.

Quand je te parlais de mettre fin à mes jours au cimetière à côté de ma Juliette, c’est qu’en fait je voudrais savoir si tu connais un endroit ou l’on peut se procurer un poison mortel qui me permettrait de m’en aller, sans me rater. Pour moi, c’est la meilleure solution, il m’est impossible de prendre une corde et de l’attacher à un arbre, je me ferais prendre avant même de l’avoir mise en place.

Si tu as une autre idée, j’aimerais que tu me fasses signe. Je t’en remercie d’avance.

Fabien

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Ta requête est paradoxale. Les chances sont fortes qu’on t’inhume ailleurs qu’après d’Elle, sauf si tu exprimes explicitement et puissamment ton souhait. La discrétion en ces matières pose dès lors un problème insoluble.

Une autre part dudit problème, et qui n’est pas la moindre, est la suivante: il faut mourir. Et là c’est l’enfermement dans le cercle restreint des solutions convenues: le poison, la corde, le fer ou la collision. Or voilà autant de procédés cruellement ostentatoires.

Cela finalement me suscite moins une réponse qu’une question: décidé comme tu sembles l’être à poser un geste si radical, qu’as-tu donc tant à faire de la discrétion. Ce n’est pas comme si tu t’exposais à entendre les reproches qu’on te fera!

Juliette

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Salut Juliette,

Je viens de recevoir ton mail qui me touche énormément. Je voudrais juste te demander un renseignement, même si je ne te connais pas. En fait, je voudrais partir la rejoindre là où elle se trouve actuellement, c’est à dire au cimetière, et je cherche le moyen le plus discret pour ne pas attirer l’attention, aurais-tu une idée?

Fabien.

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Le plus mortel des poisons mortels s’appelle: Amour. L’endroit où on le trouve s’appelle: Vie. Avec un peu de chance, tu lui échapperas.

Courage.

Juliette

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Bonsoir Juliette, j’ai bien reçu ton mail et je suis entièrement d’accord avec toi. Comme tu le dis, j’ai déjà goûté au poison le plus mortel qu’il y ait, l’AMOUR. Mais, vois-tu, j’ai versé toute la fiole de ce doux et éternel poison. Et il se répand dans mes veines un peu plus chaque jour, me faisant souffrir comme aucun homme n’est capable d’endurer.

Mais je suis toujours là, l’opération de mon père est mercredi, et ma Juliette à moi me l’interdit. Alors j’essaie de bouger le moins possible pour qu’il ne se répande pas trop rapidement dans mes veines et me laisse le temps d’aider mon père que j’aime.

Je sais que tu n’as pas de réponse à la question que je t’avais posée, tu me l’aurais déjà dit sinon.

À bientôt peut-être, Juliette

Fabien

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66- POURQUOI ROMÉO PLUTÔT QUE PÂRIS?

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Bonjour Juliette,

Il y avait longtemps que je n’avais plus eu de tes nouvelles. Dans une de tes correspondances, tu disais que Paris t’idolâtrait trop et que ça t’agaçait. Mais Roméo faisait plus que t’idolâtrer, alors pourquoi t’a-t-il plu, lui? Qu’avait-il de plus que Paris?

Amicalement,

Flore

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Les deux dirigent leurs sentiments dans ma direction d’une manière somme toute similaire, c’est-à-dire, l’un dans l’autre, comme de jeunes matamores italiens de leur temps. Simplement, mystère insondable de l’amour, le seul avec qui cela porte jusque dans les replis les plus profonds de mon corps, c’est Roméo. Bien des hommes ont de fort beaux yeux, mais il n’y a que les yeux de mon amant pour brûler les miens de leur feu.

Juliette

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67- ENCORE QUELQUES QUESTION DE TON AMIE FLORE

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Chère Juliette,

Tu as été l’amante de Paris avant de connaître Roméo. Comment votre histoire a-t-elle commencé et comment s’est-elle achevée? Si ce n’est pas trop indiscret.

Si tu avais déjà épousé Paris lorsque tu as rencontré Roméo et es tombée amoureuse de lui, que se serait-il passé?

Pour toi, vaut-il mieux aimer à sens unique et que cet amour dure toute la vie ou alors, vivre avec quelqu’un qui nous aime mais que nous n’aimons pas vraiment?

Si Roméo ne t’aimait pas du tout, aurais-tu été heureuse quand même? S’il ne t’aimait pas, aurait-tu cherché à le séduire ou le laisserais-tu venir à toi?

Qui est l’héritier de Golconde dont tu me parles dans la lettre 54, «D’autres demandes en mariage»?

Et si, après ta nuit d’amour avec Roméo, tu étais tombée enceinte, qu’aurais-tu fait? L’aurais-tu élevé, fait recueillir?

Regrettes-tu que Roméo n’ait pas été celui qui t’a pris ta virginité?

À quel âge l’as-tu perdue?

Bien à toi,

Flore

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Tu as été l’amante de Pâris avant de connaître Roméo. Comment votre histoire a-t-elle commencé et comment s’est-elle achevée?

Il m’avait été présenté par mes parents. C’était le parti officiel qu’on me destinait. Quand je lui ai mentionné mon amour pour Roméo, il a cédé la place sans renâcler. Il m’aime très sincèrement et je le respecte immensément.

Si tu avais déjà épousé Pâris lorsque tu as rencontré et es tombée amoureuse de Roméo, que se serait-il passé?

J’aurais quitté Pâris pour Roméo, brisant le licol du mariage comme folle haquenée en furie.

Pour toi, vaut-il mieux aimer à sens unique et que cet amour dure toute la vie, ou alors vivre avec quelqu’un qui nous aime mais que nous n’aimons pas vraiment?

Aucun des deux. Il faut l’amour fou bilatéral ou rien.

Si Roméo ne t’aimait pas du tout, aurais-tu été heureuse quand même? S’il ne t’aimait pas, aurait-tu cherché à le séduire ou le laisserais-tu venir à toi?

Ne pas être aimée de Roméo serait le malheur suprême. J’aurais tout fait pour le conquérir, ce qui s’appelle tout.

Qui est l’héritier de Golconde dont tu me parles dans la lettre 54, «D’autres demandes en mariage»?

Oui, qui est-il? Et surtout: est-il heureux?

Et si après ta nuit d’amour avec Roméo, tu étais tombée enceinte, qu’aurais-tu fait? L’aurais-tu élevé, fait recueillir?

L’enfant de Roméo jailli de mon sein aura en moi la plus indéfectible des mères.

Regrettes-tu que Roméo n’ait pas été celui qui prit ta virginité? À quel âge l’as-tu perdue?

Non, je m’en moque, quelle importance? À quatorze ans. Tout m’est arrivé à quatorze ans.

Juliette

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68- SE MARIER VIERGE

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Chère Juliette,

Tu dis avoir perdu ta virginité avec Paris, donc, n’étant pas encore mariée. Pour les jeunes filles nobles de ton temps, la première fois ne devait-elle ne pas se passer avant la nuit de noces?

Et si pour échapper à ce mariage, tu n’essayais pas de dissuader Paris de t’épouser en faisant semblant d’être muette? Je tiens cette idée d’une pièce de théâtre «Le médecin malgré lui». Mais, tu ne la connais pas, puisqu’elle a été écrite au XVIIe siècle. C’est une bonne idée, non?

Ou, tu joues les parfaites idiotes, les filles mal élevées, tu essaies de t’enlaidir. Je ne sais pas, mais réfléchis au lieu de penser tout de suite au pire. Peut-être que tu pourrais demander toi-même la grâce de Roméo au prince afin qu’il revienne à Vérone.

Ou alors, tu menaces tes parents de te suicider s’ils ne renoncent pas à ce mariage forcé. Ou tu prétends que tu aimes les femmes. Paris ne t’épousera pas s’il croit que tu es lesbienne.

J’espère que mes solutions sauront t’aider.

Respectueusement,

Flore

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Se marier vierge, Flore, mais c’est bon pour les rustauds du bourg! Dé-Flore un peu tes croyances sur ma classe et mon temps, voyons…

Cette batterie de stratagèmes de bateleuse que tu proposes ici m’a bien fait rire. Ils sont bouffons, ridicules mais toujours un peu plausibles. Il n’y a que celui de la lesbienne qui ne fonctionnerait assurément pas. Beaucoup de mes amies sont lesbiennes et mariées quand même. On ne dévoile jamais un si joli secret à un mari ou à un prétendant! Il s’en moquerait, n’en aurait cure. On garde donc cela entre filles… C’est d’ailleurs bien plus plaisant à terme de faire ainsi.

Comprends, une fois pour toutes, que Pâris est un ami qui m’aime et me respecte. Lui dire sincèrement qu’il doit se retirer parce que j’aime Roméo est le seul stratagème que j’aie jamais envisagé de lui infliger.

Je t’embrasse très tendrement, comme seule une fille le fait à une autre fille,

Juliette

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69- POURQUOI DRÔLE?

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Chère Juliette,

Je ne comprends pas en quoi mes idées sont drôles. Elles n’ont rien de ridicule et il faut sérieusement manquer de maturité pour rire de si peu, sans te vexer. Je fais peut-être rire mais moi au moins, à ta place, j’essaie de trouver des solutions au lieu de penser au suicide. Je trouve qu’il faut du courage pour se tuer mais dans ton cas, c’est plutôt de la lâcheté. Si encore tu étais paralysée à vie ou quelque chose comme ça, je comprendrais et même dans ce cas-là, rien ne vaut de sacrifier sa vie. La solution de ton problème est simple et toi, tu passes ton temps à te plaindre alors qu’à ton époque comme à la mienne, des centaines de gens meurent de faim et ne trouvent pas l’âme sœur. Qu’importe que la solution soit ridicule, du moment qu’on s’en sort.

Respectueusement,

Flore

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Flore,

Je n’ai aucune intention de me suicider et tes solutions manœuvrières sont bien bêtes et bien hypocrites. Il y a une chose bien plus importante que «s’en sortir», c’est: ne pas transiger avec l’intégrité de ses sentiments.

Voilà.

Juliette

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Chère Juliette,

Mes solutions sont loin d’être ridicules et encore moins hypocrites. J’ai pas mal de défauts mais, s’il y en a un que je n’ai pas, c’est bien l’hypocrisie. Je suis simplement rusée. Si tu avais cherché à me connaître plutôt que de répondre sur un ton agressif chaque fois que je te parle, tu aurais constaté que je suis aussi sincère et entière avec les gens que toi.

Respectueusement,

Flore

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Je ne suis pas agressive, Flore. Je suis simplement ironique. Et si vous avez peine à distinguer entre agressivité et ironie, consolez-vous en découvrant que j’ai une bien plus grande peine à distinguer entre ruse et hypocrisie…

Salutations,

Juliette

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70- MON CŒUR ME FAIT MAL…

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Chère Juliette,

J’ai besoin de toi car mon cœur souffre. J’ai rencontré une fille sur Internet, il y a maintenant deux mois déjà. Cette fille, je l’appelle tous les soirs pour prendre de ses nouvelles mais, sans m’en rendre compte, je l’étouffe par ces appels incessants. Elle est venue à Paris, elle qui habite à Grenoble, donc j’en ai profité pour la rencontrer ce qui m’a fait très plaisir. Voici le message qu’elle m’a envoyé:

«Coucou,

je n’ai pas l’habitude d’écrire comme ça, alors je vais faire bref, je ne veux pas te blesser ni te faire de la peine, parce que je t’aime beaucoup. Tu es adorable mais avec tout ce que tu me dis, j’ai l’impression que tu t’attaches beaucoup trop à moi. Je ne sais pas si c’est de l’amour et si c’est le cas je suis désolée de te dire ça, mais là comment dire… Tous les deux, il n’y aura jamais rien. ça m’étouffe que tu m’appelles tout le temps, tes textos sont très gentils mais il y en a trop… Je crois que je n’ai pas besoin d’en rajouter pour que tu comprennes ce que je ressens… J’espère que tu ne l’as pas mal pris et qu’on pourra continuer à parler ensemble sans tous les «ma puce» qui fusent à tout bout de champ. Après ce message, si tu ne veux plus me parler, je comprendrai.

Biz, à bientôt,

Mélane

P.S.: Je sais que c’est maladroit ce que je viens d’écrire, mais je pense que tu as tout compris. Je préfère être claire tout de suite pour qu’il n’y ait pas de malentendus entre nous.»

À partir de là, le monde s’effondre sur ma tête, mon cœur me fait mal et je pleure cette douleur. Je voudrais que tu m’aides d’urgence, que dois-je faire?

Merci,

Titus

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Il faut la laisser. C’est cruel mais c’est inexorable. L’amour est ou n’est pas. Il ne se négocie pas. Aie le courage de renoncer. Elle n’est pas ta Juliette.

Juliette

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Juliette

Une femme a besoin d’amour, de douceur, de compréhension, de la confiance, de l’attention, parmi toutes les filles que j’ai connues, et je n’ai que dix-huit ans, j’ai beau leur donner tout ce dont elles ont besoin, je n’ai jamais ce que je veux en retour.

Par exemple, cette fille à qui j’ai tout donné, dans l’espoir un jour de l’aimer. Avant même que je ne lui dise quoi que ce soit elle me rejette sans se mettre une seconde à ma place ni se demander à quel point elle m’a blessé. Elle s’est excusée pour cela, mais ses excuses ne suffiront pas pour panser toute ma douleur et ma peine.

Juliette, à présent je suis tes conseils. Je prends la fille telle qu’elle est, j’essaie de la connaître, avec le temps, je l’accepte telle qu’elle est… Et, peut-être un jour ça sera l’amour; mais je ne crois pas aux contes de fées ni au coup de foudre, car après toutes les douleurs que j’ai connues, ce coup de foudre je devrai le vivre pour un jour y croire.

Tu vois, avant que cette fille ne débarque dans ma vie, je poursuivrais mes études en restant célibataire, car je me suis dit si une fille m’aimait pour ensuite me faire du mal, je ne le supporterais pas, moi qui suis assez sensible. Après ces trois ans de solitude, mes études se passèrent très bien, et je rencontre cette fille sur le net. Elle m’a séduit pour qu’ensuite je tombe sous son charme, mais cette fille m’a aussi détruit… Sans que je puisse le voir venir.

Comment me protéger de ça avant que ça arrive? Comment prévoir? Pourtant, je ne baisse pas ma garde devant n’importe quelle fille. Quoi qu’il arrive, elles visent toujours le point le plus sensible, mon cœur…

Voilà mes histoires de cœur, qui ne sont certainement pas les meilleures. Si tu as des conseils à me donner face à ça, je te remercie d’avance de m’en faire part.

Bisous

À bientôt

Titus

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Oublie l’amour. Tu cherches trop à forcer son enceinte. L’amour m’a frappée quand je n’en avais cure. Oublie-le, laisse les replis de l’existence agir à leur façon.

Juliette

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71- STATUT NOBILIAIRE DES CAPULET ET MONTAIGU

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Chère Juliette,

Je ne vous ai pas encore écrit, et pourtant je vais assez souvent sur DIALOGUS. Je m’appelle Alexandre et j’ai quatorze ans. Est-ce qu’un jeune homme de mon âge est considéré comme «adulte» à votre époque? Je vous formule cette question car pour certaines personnes d’époques plus lointaines, c’est, on va dire, le cas.

Est-ce que les Capulet et les Montaigu ont une influence noble sur la ville?

Avez-vous déjà lu le roman médiéval Tristan et Iseult?

Bien à vous,

Alexandre, 14 ans

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Pour moi, Alexandre, vous êtes un adulte. J’ai lu le roman dont vous parlez mais n’en ai compris le sens profond que tout récemment. Les Montaigu et les Capulet sont les deux familles aristocratiques les plus influentes de Vérone.

Tel est le résumé du tableau de fond du drame.

Bonsoir,

Juliette

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Chère Juliette,

Pardonnez mes remarques mais j’ai trouvé votre réponse quelque peu… froide. Vous me dites bonsoir, comme si vous essayiez de liquider cette réponse en vitesse.

Sachez tout de même qu’à mon époque, on ne marie pas les gens lorsqu’ils ont huit ans, que les pères n’apprennent pas à leur descendance mâle à manier les armes lorsque ces derniers commencent à marcher. Une femme ne risque pas non plus d’être traitée de sorcière si elle se conduit comme une bourgeoise ne pensant qu’à la noblesse, à l’or, etc.

Je suis navré d’avoir écrit de telles horreurs sur votre époque, mais je suis d’un naturel à la fois colérique et ironique. Le ton de votre lettre m’a refroidi.

Sinon, j’ai une question que je juge cruciale:

Si vous et Roméo devez mourir, pensez-vous que cela raisonnera enfin vos familles et mettra un peu de plomb dans leurs têtes?

Bonne nuit,

Alexandre

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Je doute que ma mort et celle de Roméo changent quoi que ce soit en mon monde, que je préfère de tout cœur au vôtre, soit dit sans ambages.

À votre époque, on fabrique des armes pouvant détruire la totalité du monde habité, on massacre des gens dans leur propre pays pour du carburant, on prostitue femmes et enfants à grande échelle, on laisse mourir des millions de gens de maladies curables, les villes stagnent dans de vastes nuages de poison, l’eau est de moins en moins potable et le port d’armes à feu offensives est considéré comme un droit fondamental.

Alors bonsoir, Alexandre.

Juliette Capulet

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Chère Juliette,

Sache que je suis tout aussi choqué par les horreurs de mon temps et je pense qu’il faut parfois renoncer à sa fierté pour faire quelque chose. Je suis un garçon sensible et je survis à ces horreurs que je vois à la télévision (c’est un engin où tu peux voir ce qui se passe dans le monde) ou lis dans les journaux grâce à l’ironie et à la facilité de rire dont la nature m’a doté.

Peut-être n’aurais-je pas dû attaquer tout de suite ton époque.

Ta première réponse m’a refroidi car, premièrement, tu es une fille de rang noble donc tu devais offrir des réponses nobles moins dignes d’une «souillon» et encore…

Deuxième, tu es supposée être une fille pure, pleine d’amour etc. Tu vas dire que je lis trop d’histoires, de contes mais bon…

Enfin, j’ai une question: Comment est la bonne avec toi?

Bonsoir,

Alexandre.

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Moins crue que toi!

Juliette

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72- ÇA VAUT LA PEINE?

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Ça vaut la peine de mourir par amour?

Petite Fleur

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C’est surtout qu’après la mort de l’amour, cela ne vaut plus la peine de vivre…

Juliette

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73- TOUTES CES CHICANES…

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Bonjour Juliette!

Comment as-tu fait pour endurer toutes ces chicanes de famille? Moi je ne peux les supporter!

J’espère que tu es bien maintenant, avec ton Roméo! Moi, j’ai le mien et nous sommes comme vous deux, rien ne peut nous séparer!

Au revoir!

Camille

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Les «chicanes», comme tu le dis Camille, m’affligent beaucoup en effet. Et je suis cruellement seule, ce soir.

Juliette

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74- L’AMOUR EXISTE-T-IL VRAIMENT?

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Juliette… la grande et si importante question: l’amour existe-t-il vraiment?

Le vrai… le seul?

Lou

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Absolument oui.

Juliette

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Alors comment savoir que c’est lui le grand amour… Comment savoir si celui qui croise ainsi notre vie nous aime?

Lou

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Mais Lou, cette question est un doute en soi… Je t’assure que cette susdite question est pulvérisée, anéantie quand le vrai amour arrive. Il se hurle en toi comme une inexorable évidence et le doute n’est plus, ne sera plus jamais.

Juliette

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Juliette,

Alors dis-moi comment savoir s’il m’aime! Comment savoir qu’il tient à moi et que je suis importante~pour lui?

Pourquoi ce «doute» est-il en moi?

Il est si secret et parle si peu, comment déchiffrer le langage de son cœur?

Lou

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S’il t’aime, il le dira et le prouvera. Fais-le parler, fais-le agir. Ne reste pas les bras ballants et l’œil humide comme une soubrette éperdue. Mets-le à la question, fais-lui subir ses épreuves. Allons, Lou, allons!

Juliette

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Juliette

Tu sais ce n’est pas aussi simple! Mon «Roméo» n’est pas à moi, il est à une autre! Il me dit des jolies choses mais comment savoir les secrets de son cœur? Quels mots, quels gestes peuvent faire foi de son amour pour moi?

Je ne peux rien exiger de lui, mais mon cœur frissonne dès que ses yeux se posent sur moi et mes pensées ne sont que pour lui! Un amour doux passionné me lie à lui mais… comme j’aimerais connaître les méandres de son cœur!

Lou

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Dans un tel cas d’espèce, les guillemets à «Roméo» s’imposent en effet…

Juliette

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Juliette,

C’est avec déception que j’ai lu ton dernier message… tant de questions pour toi et aucune réponse! N’as-tu pas de réponses pour moi pour tout au moins, m’apporter un certain réconfort!

J’aime cet homme et quand il est près de moi, j’arrive presque à toucher son cœur, mais comment m’approprier son âme! Cette insurmontable crainte de le perdre… Juliette, dis-moi, dis-moi comment reconnaître l’amour dans ses yeux!

Lou

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L’amour ne se déclenche pas. Il est mutuel, inexorable et fulgurant dès la première seconde ou il n’est pas. Tu me demandes comment conquérir, comment séduire alors que je ne sais qu’aimer. Je ne suis que Juliette et mes déterminismes font que je ne puis rien pour toi s’il n’aime pas comme tu crois aimer. L’amour n’est pas. Il ne sera pas. Jamais.

Pourquoi te mentirai-je?

Juliette

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Quel réconfort que de lire ta réponse!

Ses yeux… quand il est près de moi… ses yeux sont remplis de multiples étincelles. Quand il est ainsi près de moi, ses yeux s’abîment dans les miens et quand il me quitte, j’y vois alors de tous petits nuages mais ses yeux demeurent tendres et si doux.

Merci, Juliette, de ce réconfort et de cette douce certitude.

Tu as su trouver dans quelques mots ce que j’avais tant besoin d’entendre.

Dans ces temps modernes, l’amour prend de nombreuses formes. L’infidélité y est courante et je n’y échappe pas, cela t’offusque-t-il? Sinon, puis-je te parler encore de mon bel amant?

Lou

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Cela ne m’offusque aucunement. Je suis de Vérone! Allez, allez, dis-moi tout sur ton bel amant!

Juliette

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Tout te dire de mon amant… Je devrais alors prendre l’éternité pour te parler de la douceur de ses yeux. L’éternité pour te parler de la chaleur de ses baisers. Il me remplit d’une sérénité tranquille et si douce. Mon amant me dit des mots tendres… ceux que je veux entendre. Ces mots qui apaisent mes craintes et illuminent mon ciel d’un soleil éternel! Mon amant sait me faire sienne… me prendre et m’aimer! Si je te parle de mon amant, tu comprendrais combien je l’aime… et combien je doute de moi!

Lou

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Ses yeux, Lou. Ses yeux ont tout crié dans la première seconde où ils ont croisé les miens, qui furent tout aussi sincères. Après ce premier regard, je n’ai pas vécu une seule seconde de doute. Pas une seule seconde. Comme… comme les fanatiques du temps des Croisades, comme… je ne sais pas à quoi comparer la fermeté tranquille de la certitude qui m’a enveloppée à ce moment fatidique dans l’amour, et pour toujours.

Juliette

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Depuis mon dernier message, je n’ai rien reçu de toi! Es-tu encore intéressée à ce que je discute avec toi? Je t’ai longuement parlé de mon amour et j’aurais tant aimé avoir ta réponse ou tout au moins ta réflexion!

Lou

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Je t’ai toujours répondu, Lou.

Et l’infidélité dans tout cela? Raconte-moi tout, Lou?

Juliette

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Chère Juliette

L’infidélité… n’est-elle pas au-dedans de nous? Ne sommes-nous pas infidèles à ce que nous sommes si notre cœur reste de glace devant la passion et l’amour!

Oui, je suis infidèle mais, Juliette, mon cœur ne peut se résoudre à ne plus le voir… à ne plus avoir le plaisir de me coller à lui… de me délecter de ses mains et de sa bouche… Comment me résoudre à ne plus entendre le son de sa voix quand il me murmure qu’il aime tout de moi!

Oui, je suis une femme infidèle… mais quand mon amant est près de moi, tout s’efface, les couleurs, le temps, les objets. Il ne reste alors que nous!

Juliette, est-ce de l’amour? Un amant peut-il aimer une maîtresse suffisamment pour avoir le désir de la retrouver au risque de nombreux périls? Juliette, mon amant ne m’aime-t-il donc pas?

Lou

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Mais je ne comprends rien, Lou. Qui trahis-tu donc tant?

Juliette

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Juliette,

Je sais que tu m’as déjà dit que l’on sait reconnaître l’amour dans les yeux de l’homme que l’on aime mais… n’y a-t-il pas des signes qui, enfin, me diraient qu’il m’aime?

Tu sais que l’homme que j’aime est mon amant… Je t’en ai déjà parlé… Je t’ai dit également que je suis une femme infidèle, à son mari, à sa famille, à son amant et à elle-même!

Mais je ne peux pas être sourde aux appels de mon cœur.

J’ai toujours cette crainte implacable qui me saisit quand je pense à lui. Je voudrais être auprès de lui à chaque moment de ma vie. Je voudrais respirer le même air, dormir dans ses rêves. Mais une autre partage sa vie et sa couche! Il dit qu’il m’aime mais, comment ne pas me méprendre et m’assurer que son affection ne soit pas que sexuelle.

Ne peux-tu pas m’aider ma chère Juliette?

Lou

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Une affection qui n’est «que sexuelle», cela n’existe tout simplement pas. Vous aurez la preuve que vous vous aimez vraiment quand vous abandonnerez tous vos autres devoirs matrimoniaux l’un pour l’autre.

Juliette

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Et s’il existe un amour plus fort que la mort? Un amour passion… dévorant qui suffit à trouver l’extase du corps et du cœur!

Si cet amour existe, comme je le crois, ne vaut-il pas tous les chagrins du monde… et toute la renonciation de son cœur!

Lou

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Oui, absolument.

Juliette

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Je crois moi aussi qu’il existe cet amour, Juliette!

J’aime Robin de cette manière mais… je n’aurai jamais le courage de laisser mari et enfant pour lui demander de vivre avec moi car je ne sais pas si Robin voudrait vivre avec moi. Je ne suis peut-être qu’une histoire de sexe! Oh! ne vois-tu pas la tourmente de mon cœur, Juliette. Je meurs d’amour pour Robin et moi, j’en suis encore à me demander s’il m’aime! Cinq ans de complicité et de doux plaisirs!

Juliette, Ô tendre amie… ne peux-tu pas m’apporter quelque réconfort!

Lou

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Quitte tout pour lui. C’est le seul réconfort possible.

Juliette

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Juliette, comment puis-je agir ainsi? Tout quitter pour lui alors que toi, c’est dans la mort que tu pensais trouver refuge? Le réconfort, je le trouverai dans son cœur!

Lou

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Je me moque de la mort. J’ai tout quitté pour Roméo et pour Roméo seul. Sans me retourner, sans compromis. Il est mon seul homme pour toujours. Il fait de moi ce qu’il veut. Si tu hésites, Lou, c’est que tu ne l’aimes pas, ce Robin. Il ne t’est qu’une foucade occasionnelle. Continue ta petite ballade extra-maritale alors, et cesse de te pâmer pour si peu. Ne change strictement rien. Tout est en ordre. Tu as deux hommes dans ta vie comme les trois quarts des belles de Vérone. Je n’ai rien de plus à te dire sur la question.

Juliette

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Pardonne-moi Juliette… Je respecterai ton silence, mais n’accepterai pas ton jugement!

Lou

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Comme tu voudras. Mais n’oublie pas une chose: tu vivras, toi. Tandis que moi…

Juliette

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75- JE L’AIMAIS…

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Je l’aimais Adeline. Pourquoi je ne me suis pas déclaré? Par manque de confiance en moi. Elle est partie furieuse, maintenant elle va bientôt se marier. Elle me fait dire, par personne interposée, que même après cela, nous pouvons rester amis. Elle ne ménage pas ses efforts pour me soutenir. Mais comment le pourrais-je? Je n’oserai même plus lui adresser la parole. Je veux oublier. Elle, elle n’accepte jamais ceux qui veulent oublier.

Jean-Claude

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Oublie-la.

Juliette

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76- JÉRÔME OU SYLVAIN?

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Bonjour Juliette,

Je suis un peu perdue en ce moment! J’ai rompu avec mon ex-copain, alors que c’était le coup de foudre entre nous, car il y avait des choses qui n’allaient pas en lui! Problèmes avec sa maman, ses copains, il ne savait pas ses priorités alors qu’il m’aimait! Ça a duré deux mois! Je l’ai aidé à être mieux car il était perdu! Un jour, un autre garçon est arrivé et ça a été comme j’ai voulu! L’homme que je cherchais! J’ai dû faire un choix! Donc j’ai quitté mon copain pour lui!

À ce jour, je me rends compte que je tenais à lui et mon nouveau copain a une amie qu’il veut quitter! On a dit qu’on resterait amis pour qu’il agisse mais moi j’en ai marre d’attendre! Mon ex, Jérôme, je me suis rendue compte depuis que je l’ai quitté que je l’aimais. Il s’est cassé la main pour moi! Je suis perdue, Juliette! Que dois-je faire? J’aime encore Jérôme mais Sylvain a compris beaucoup de choses! Que faire? Reconquérir le cœur de Jérôme ou repartir avec Sylvain? Car on se voit, avec Jérôme, en amis et quand on se voit, eh bien c’est passionnel, plus fort qu’avant! Aidez-moi!

Sincèrement,

Amélie

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N’hésite pas une seconde: prends Jérôme. C’est lui, la source de la folie d’amour qui te métamorphose. Ne négocie pas avec toi-même. Prends-le et donne-toi à lui. Et s’il est fou, sois folle avec lui. Et je te le répète, Amélie: n’hésite pas. Ce sera Jérôme ou aucun des deux.

Juliette

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Bonjour Juliette,

À ce jour, j’ai quitté Sylvain! Il voulait que j’attende jusqu’à cet été. Depuis deux semaines, je vois Jérôme. C’est vrai qu’entre nous, il y a une complicité très forte. Il y met une barrière, car il a peur que je recommence. Il a une barrière aussi, je crois, à cause de sa mère. Il faut dire qu’elle habite à deux maisons de chez lui. Je sais qu’il m’aime, il est perdu et n’ose pas recommencer une relation par peur que ça ne marche pas. Hier soir, je l’ai eu sur MSN quand il m’a dit qu’il me faisait souffrir car j’attends qu’il se lâche à fond. Il a eu une boule au cœur et n’était pas bien du tout! Il m’a dit que c’est à cause de moi! Pourquoi met-il une barrière, pourquoi ne se lâche-t-il pas? Il se fait du mal, je le sais. Il en souffre et moi aussi! Il m’a dit qu’il ne supporterait pas de me voir avec un autre homme. Je lui ai dit qu’un amour peut être amical, il le sait mais il est bloqué.

C’est très compliqué tout ça et tellement dur! Je pleure tout le temps dès que je le quitte. Tous les jours, je pense à lui. Crois-tu qu’il pense pareil? Vu que c’était un coup de foudre, qu’on ne peut pas s’empêcher se voir?

Bisous et merci,

Amélie

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Il faut le cerner. Fonce. Il se donnera ou fuira, mais tu verras clair.

Juliette

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77- L’AMOUR ET LA PURETÉ DE ROMÉO

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Bonjour, chère Juliette,

Je suis heureuse de pouvoir enfin rencontrer la jeune femme pour qui j’ai le plus d’admiration et d’estime. Depuis que je t’ai vue, dans cette merveilleuse histoire qu’est «Roméo et Juliette» je ne cesse de penser à cette question,

Pour toi, comment représenter l’amour et la pureté des sentiments que te porte Roméo?

Merci pour ta réponse!

Charlène, ton amie fidèle

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Charlène,

C’est l’océan. Depuis les berges de notre belle Vénétie, on voit les eaux bleues du Golfe de Venise. Tout est dans l’océan: calme, force, sagesse, beauté, impétuosité, vie, mort. Tranquille, torrentiel et évident, l’océan est imperturbable, incontournable, irrésistible, puissant. L’amour immense, serein et éternel que me voue Roméo, quand je cherche pour toi, mon amie Charlène, à le mettre en image, ressemble à l’océan, lui aussi immense, serein et éternel.

Juliette

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Tu as raison, Juliette. Ainsi, lorsque tu dis que l’océan est la vie et la mort et que tu l’assimiles à Roméo, tu veux dire que tu confies ta vie à Roméo?

Charlène

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Absolument.

Juliette

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Mais… comment peux-tu être certaine qu’il saura t’aimer comme tu le penses?

Charlène

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Il me l’a dit et je ne doute pas de sa sincérité.

Juliette

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Mais je me demandais… comment peux-tu être sûre de cette sincérité, de cette confiance?

Charlène

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Je ne sais. Mais le doute est mort en moi pour tout ce qui concerne l’amour.

Juliette

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Tu as simplement suivi ton cœur en lui faisant confiance? Tu as donc confiance en ton cœur?

Charlène

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Je suis surtout complètement incapable de fuir la pulsion torrentielle des élans de mon cœur. Tout cela est plus fort que moi, Charlène. Je ne peux ni me raisonner ni expliquer ce qui m’arrive. Il me faut le vivre et me laisser vaincre par l’inexorable tyrannie de l’amour.

Juliette

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Je crois savoir ce que tu ressens, moi aussi j’aime et j’ai l’impression de me sentir bizarre, pour un regard ou un geste de lui.

Charlène

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Naturellement.

Juliette

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Penses-tu que l’amour vaille la peine de souffrir ainsi?

Charlène

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Je te jure de tout mon cœur que oui.

Juliette

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J’ai peur de croire en l’amour, j’ai aimé un garçon dans le silence pendant de longues années mais lorsque j’ai su que mes sentiments n’étaient pas partagés, j’ai eu mal. Je ne veux plus souffrir! Aide-moi!

Charlène

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Aimer EST souffrir. Je ne peux rien pour toi, Charlène.

Juliette

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Mais, pourquoi souffre-t-on par amour, Juliette? Qu’est-ce qui fait souffrir en amour?

Charlène

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De l’impossibilité de s’abandonner en l’exclusivité à l’amour pour cause des multiples pressions venues de ce monde.

Juliette

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Pardonne-moi, mais je ne comprends pas bien ce que tu veux dire!

Charlène

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Observe attentivement ce qui te fait souffrir en amour. Ce n’est pas ton amoureux mais les autres…

Juliette

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Les autres? Mais, pourquoi les autres? Ils se moquent bien de ce que je peux ressentir! Ça leur est égal et le fait est qu’ils me laissent en paix.

Charlene

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Ah bon! Te voici bien mal au fait des effets de l’amour. Bon, je vais devoir t’expliquer. Commence par me dire: en quoi souffres-tu dans ton amour? Qu’est-ce qui déclenche ta souffrance dans le fait que ses sentiments ne sont pas partagés?

Juliette

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J’ai l’impression que pour lui je ne compte pas. Je ne suis qu’une fille parmi tant d’autres pour lui.

Charlène

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Tant d’autres! Les voici donc ces fameux autres dont je me tue en t’expliquant qu’ils et elles sont la cause de ta douleur. Il faudrait que toi et lui puissiez être seuls dans l’univers. Ton problème serait alors parfaitement résolu! Tu pourrais le conquérir sans encombre aucun. Tu le tiendrais juste pour toi et il se donnerait complètement. Mais tu es affligée et flétrie par l’impossibilité de t’abandonner en l’exclusivité de l’amour pour cause des multiples pressions venues de ce monde.

Juliette

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Que dois-je faire Juliette? J’ai enduré son indifférence durant six longues années, mais mon cœur ne le supporte plus!

Charlène

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Fonce, Charlène.

Attends qu’il soit seul (les jeunes gentilshommes ont tendance à être matamores et persifleurs en meute. Je suis certaine que cette habitude persiste chez les hommes de ton temps). Plante-toi alors devant lui et dis-lui: «Je t’aime. Je suis amoureuse de toi depuis la première minute ou je t’ai vu. Je suis tienne. Je te suis féale. Fais de moi ce que tu voudras. Je me donne à toi sans détour». Parle de façon sobre, directe, sans minauderie. Fais sentir ta détermination, ton port, ta froide certitude.

Il tombera immédiatement ou il fuira. S’il fuit, laisse-le courir. Il reviendra, s’il aime aussi. Sinon, c’est simplement qu’il ne te mérite pas. Peu te vaudra. Tu auras au moins su jouer sec au jeu de cartes du cœur. Oublie-le alors. Sans regret ni remords.

Juliette

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Comment oublier, quand le cœur souffre d’être éloigné?

Charlène

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Quand ton vrai amour apparaîtra, le souvenir de celui-là volera en éclats.

Juliette

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78- NOS ÉPOQUES

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Madame,

En lisant vos précédents courriers et en me rapportant à notre actualité, je puis vous dire que nos époques ne comportent pas autant de différences que certains peuvent vous le faire entendre. Certes, à notre époque certaines femmes s’assument, se rebellent, se révoltent même, mais malgré cela beaucoup font comme vous, et se soumettent.

Pour vous en donner la preuve: il existe encore beaucoup de mariages arrangés. Oh, pas beaucoup dans notre pays, la France, quoique… Cela ne se passe plus comme de votre temps, certes, mais dans les familles aisées ou aristocratiques, on fait tout pour que les enfants ne fréquentent que des gens de leur «milieu». Ainsi ils ont l’illusion de choisir leur futur conjoint. Mais si l’un d’eux a le malheur de franchir une de ces barrières que sont le rang social, la culture (une autre religion par exemple), ou la couleur de peau, alors les familles se déchaînent et font tout pour que la relation s’arrête, aussi sincère soit-elle. Il y a même des rivalités de familles qui subsistent encore, oh plus aussi violentes, mais tout aussi réelles, des rivaux dans les affaires par exemple: on ne se marie que si et seulement si cela peut arranger les affaires.

En ce qui concerne les duels, ils n’ont cessé que dans la forme que vous connaissiez, mais ils existent encore. Par exemple à la sortie d’une discothèque (l’équivalent des bals de votre époque) il arrive régulièrement que des gens se battent pour les compagnes qu’un autre a tenté de séduire ou a tout simplement regardées.

Chère Juliette! Comme on dit, il faut vivre avec son temps! Vous assumez pleinement le vôtre et je vous admire pour cela. Je conclurai cette lettre par une question: pour vous, l’Amour est-il une totale fusion avec votre tendre aimé, à tel point que chaque minute sans lui vous semble des heures?

Bien à vous, chère âme du passé.

Sabrina

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Suite à mes conversations personnelles avec les femmes de votre temps, je ne suis pas certaine du tout de partager votre conception un peu étroite de leur liberté. Et ma réponse à votre question est: oui.

Juliette

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Chère Juliette,

Je ne suis pas du tout en train de contredire ce que mes contemporaines ont pu vous dire, je suis moi-même très libre et indépendante, et n’attends pas l’avis de mes parents pour prendre mes décisions. Je vous dis juste qu’en fonction des pays et du développement de ces pays la liberté des femmes est toute relative.

Pardonnez-moi, je vous prie, si mes propos ne vous sont pas parvenus avec le sens que je voulais y mettre.

Bien à vous,

Sabrina.

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À un demi-millénaire de distance, Sabrina, je t’assure du fond de mes entrailles que la plus modeste villageoise de l’Afrique mystérieuse ou de la lointaine Arabie est plus affranchie et affirmée que les belles de Vérone qui m’entourent et m’influencent. Ton millénaire sera le millénaire de la femme et je t’envie profondément de vivre cela comme un fait si pur et si ordinaire.

Juliette

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Chère Juliette,

Si j’en avais le pouvoir, je vous arracherais, vous et votre Roméo, pour vous emmener ici en notre siècle ou toutes les amours sont possibles, même les plus folles.

Courage Juliette,

Votre amie lointaine, Sabrina.

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Je meurs de ne pas être libre d’aimer.

Juliette

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Chère Juliette,

Je suis profondément navrée des conditions de vie qui sont les vôtres. Vous devez être bien malheureuse de ne pouvoir vous affirmer et vivre libre comme nous. Vous m’apparaissez forte et très courageuse, peu de femmes de notre temps supporteraient vos conditions de vie.

Bien à vous et courage, chère Juliette.

Sabrina

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Merci,

Juliette

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79- A-T-ON LE DROIT D’AIMER VRAIMENT À QUINZE ANS?

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Chère Juliette,

Je vous écris pour vous poser une question…

Comment se rend-on compte qu’on aime un garçon? Comment vous êtes-vous rendu compte que vous aimiez Roméo? Vous l’a-t-il dit? Je suis perdue dans cet océan qu’est l’amour… Je ne sais pas si je l’aime d’amour ou d’amitié. Ce n’est pas son physique qui m’attire! J’ai peur de l’avoir perdu à jamais… Peut-on perdre l’amour de sa vie? Je crois que j’ai cessé de croire en l’amour, mais l’amour croit en moi. Pourquoi aimer fait-il si mal?

J’ai été dans sa classe deux ans, mais il a redoublé, donc cette année il est resté en quatrième. Je le vois toute la journée, mais je ne lui parle pas… A-t-on le droit d’aimer vraiment à quinze ans?

Alexandrine

J’attends votre réponse impatiemment… merci.

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J’ai quatorze ans et j’aime. Oui, on peut perdre l’amour de sa vie. Pour la réponse à tes autres questions, il faut lire ma correspondance ici.

Juliette

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80- SIX MOIS

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Chère Juliette,

Penses-tu que l’amour d’une vie puisse durer six mois. En effet, six mois c’est déjà toute une vie quand on a vingt-six ans comme moi. Merci de me donner ton avis.

Marilyne

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Oui, l’amour d’une vie peut même ne durer qu’un seul jour. Mais… quel jour!

Juliette

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81- TU TE CONTREDIS

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Chère Juliette,

Tu conseilles aux autres ayant des peines de cœur qui t’écrivent d’oublier l’élu de leur cœur. Mais tu dis toi-même que tu ne pourrais pas vivre sans Roméo. Tu te contredis. Tu leur conseilles d’oublier mais toi, tu te tues si ça ne marche pas. Faudrait savoir.

Respectueusement,

Flore

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Il faudrait surtout lire attentivement, Flore. Si tu le fais, tu observeras que je ne recommande le renoncement que dans les cas malheureux où l’émotion amoureuse n’est pas mutuelle. Si l’émotion amoureuse est mutuelle il faut la consumer, la consommer ou mourir.

Juliette

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82- LA MÊME HISTOIRE…

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Bonjour Juliette,

Quand j’ai vu votre nom, il a fallu que je vous écrive…

C’est un peu bizarre et compliqué mais j’ai un peu le même problème que vous. J’ai rencontré un garçon il y a de ça sept ans (j’en ai seize aujourd’hui) et c’est devenu mon meilleur ami, mon confident. Maintenant que nous sommes plus vieux, nous avons découvert que nous ressentions beaucoup plus que de l’amitié. Le problème est que mes parents le détestent parce que mon père était ami avec le sien quand il était jeune et, pour une raison que je ne connais pas, ils se détestent aujourd’hui. Même son père ne veut pas me voir avec lui ou même que je l’appelle. Alors ce que nous faisons, c’est que nous nous voyons en cachette dans un parc ou au magasin… Je commence à trouver cette histoire ridicule… Et en y pensant bien j’ai réalisé que ça ressemblait vaguement à la vôtre… j’aimerais votre avis s’il vous plaît, ça me ferait très plaisir de vous lire et enfin comprendre ce qui nous arrive. Je suis désespérée…

J’attends avec impatience votre lettre…

Stefany… au coeur brisé…

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Stefany,

Continuez de vous aimer sans vous soucier des bisbilles de famille.

Juliette

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83- AMOUR ÉTERNEL

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Chère Juliette,

J’ai beaucoup apprécié de vous lire dans toutes ces lettres. J’aimerais vous faire part d’une petite histoire…

Il y a environ trois mois, une femme a fait un voyage et elle a rencontré un homme. Lorsqu’elle l’a vu: il est si beau, son sourire, ses yeux éclatants, ses manières, ses petites attentions… il est barman. (Son ex était un grand millionnaire propriétaire de sa propre entreprise qui pouvait lui offrir la vie qu’elle voulait. Toutefois, il n’était pas si bien pour elle et elle l’a quitté). Elle était maintenant dans un pays communiste où les gens du pays ne peuvent pas côtoyer les touristes.

Au début, elle a fait son indépendante face à cet homme. Mais les regards entre les deux furent trop profonds. Elle voulait seulement être au bar et lui avec elle. À son break, il a pris le risque d’aller la rejoindre à sa chambre. C’était passionnant mais elle n’a pas voulu rien de sexuel. Ils étaient tous les deux tellement passionnés donc ce fut tout de même difficile de résister mais il l’a respectée. Ils se sont parlé et embrassés passionnément. C’était fort. Tout était tellement facile avec cet homme. Elle pouvait finalement être qui elle est… sans jugements ni critiques. Il n’y avait pas d’angoisse. Enfin libre comme jamais auparavant.

Ils se sont revus une deuxième fois, trois jours plus tard à cause de son travail. Il est retourné à sa chambre. Toujours aussi passionnant mais comment expliquer. Passionnant mais pas seulement dans les baisers mais dans les regards et discussions. Il n’y avait qu’eux qui existaient. Finalement elle a voulu lui faire l’amour. Elle a voulu établir la connexion complète. C’est la première fois qu’elle s’est donnée entièrement à quelqu’un. Le sentiment était réciproque et profond. Eh oui, elle a voulu établir une connexion complète mais dans le fond elle existait déjà.

Elle n’a pas voulu en parler à d’autres. Par la suite, son amie qui était en voyage avec elle disait que ces hommes avaient le tour avec les touristes et qu’ils disaient tout ce que les femmes voulaient entendre. C’est la première fois qu’elle n’a pas eu l’intention de se défendre, ni elle ni lui. Comment son amie peut-elle savoir quoi que ce soit… si elle ne connaît pas l’histoire, si elle n’était pas présente aux rencontres. Pourtant, son amie a bien remarqué les regards profonds qui s’échangeaient entre les deux.

Ils se sont échangés leurs coordonnées et elle est revenue à son pays. Elle n’a pas eu de nouvelles de lui et elle lui a fait parvenir une lettre. Mais dans les envois ils peuvent seulement parler de la pluie et du beau temps… rien sur elle ni lui ni nous.

Eh oui, c’est mon histoire. Je sais qu’il était sur le point de venir dans mon pays puisqu’il avait déjà rencontré une femme de ma région. Il m’a dit qu’il l’aimait mais pas comme il le devrait. C’est comme si tout avait changé lorsqu’il m’a rencontré. Il avait décidé de retourner dans son pays parce que sa mère était malade.

En trois heures que nous avons été ensemble seuls, nous avons parlé de lui, moi, sa famille, la mienne, la fille qui habite dans ma région, de l’amour, de ce que nous voulions et nous avons fait l’amour deux fois comme jamais auparavant. Il m’a dit qu’il était pour tout faire pour revenir dans mon pays. Je sais qu’il ne veut pas que je prenne responsabilité pour lui afin qu’il vienne. Il m’a dit qu’il était pour s’arranger…

Depuis mon retour, j’ai attendu ses appels et lettres. Mais je sais qu’il n’a pas beaucoup de sous et il doit subvenir aux besoins de sa mère qui est malade. Pourtant, même si je n’ai pas de ses nouvelles. Il est en moi comme je sais que je suis en lui. Je comprends maintenant l’Amour et la Foi.

Je n’ai rien dit à mon entourage et pourtant il semblait tout savoir. J’ai eu des commentaires comme ceux de mon amie. J’ai essayé de me faire à l’idée et j’ai essayé de rencontrer d’autres hommes. Mais… je ne peux pas. Ce n’est pas lui. Je reviens toujours à lui. Je ne peux même pas dire que je l’attends puisqu’il est en moi. Est-ce fou? Nous sommes de deux mondes complètement différents et pourtant nous nous rejoignons. J’aimerais vous demander si nous nous retrouverons un jour mais dans le fond nous sommes toujours ensemble.

Je vous ai partagé une partie de moi. J’ai trente-trois ans. Qu’en pensez-vous?

Merci à l’avance pour votre temps.

Melissa

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J’en pense du bien, Melissa. II faut continuer et ne pas perdre espoir. Tout est possible, tout est permis.

Aimez, aimez, c’est la seule chose qui compte.

Juliette Capulet

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84- MES AMIS GARÇONS SONT MES PIRES ENNEMIS

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Salut Juliette,

Mes amis (garçons) sont mes pires ennemis en matière de cœur. Ils n’ont jamais réellement envie de me voir conquérir une fille. Et ils finissent toujours par provoquer de la bisbille. Je dois donc toujours les tenir absolument à l’écart de toutes mes relations. Les filles, elles, se soutiennent et si une fille m’aime bien, les autres la soutiennent. En revanche, si j’ai un comportement un peu douteux à son égard, elles se vengent collectivement. C’est impressionnant comme faculté associative. Mais aussi la vengeance pour elles ce n’est pas la même chose que pour nous. Elles n’imaginent pas à quel point elles sont dures psychologiquement. Car elles attaquent par les sentiments.

Alors les filles sont-elles jalouses entre-elles? Et aussi, sont-elles capables de garder un secret. Je veux dire: que signifie un secret pour une fille? Apparemment pour elles un secret c’est quelque chose qu’il faut vite confier aux autres filles. Pour les garçons aussi un secret c’est quelque chose qu’il faut confier à ses potes. Mais dans le but hostile de s’en servir ultérieurement comme une arme.

Bon, toi tu préfères t’occuper de tes affaires de cœur, alors ces histoires de secrets ça ne te concerne pas vraiment. Mais moi, j’ai mis longtemps avant de m’apercevoir du danger que représente mon entourage. Bref, je suis naïf…

Ciao bella,

Clément

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Monsieur,

Les femmes gardent jalousement les secrets les plus précieux. Croire le contraire, c’est avoir encore une perception fort superficielle de la puissance et de l’ardeur féminine.

Amicalement,

Juliette Capulet

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85- CE QUI T’A ATTIRÉE

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Je voudrais savoir ce qui t’a attirée en premier chez Roméo alors que vous êtes si différents. Et entre lui et ta famille, qui aurais-tu choisi?

Merci de bien vouloir me répondre Juliette.

Une de tes plus fidèles admiratrices.

Mélanie

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Ses yeux. Ils disent tout. Et je choisis Roméo avant tout, même ma famille.

Amicalement,

Juliette

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86- AUDITION

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Juliette,

Je passe une audition bientôt pour interpréter ta vie d’une façon plus moderne. J’essaie de trouver la façon dont tu penses, ce que tu aimes, comment tu vois les choses… Peux-tu m’éclairer là-dessus. En ce moment, je te vois rêveuse, un peu naïve, sensible, douce…

C’est tout ce que je peux dire et peut-être que je me trompe. J’ai besoin de ton aide, chère Capulet.

Murielle Saulnier.

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Il vous faut intérioriser mon désespoir et ma folie. Je suis foutue. Je vais mourir de mort violente et je le sais. J’aime plus que tout mon ennemi. Cela ne pardonne pas, dans mon monde. Il n’y a pas de lendemain pour moi. Cet amour est une folie. Il révolte chaque parcelle de l’entendement. Mais chaque fibre de mon être rejette le tout de l’entendement, car cet amour est le plus fort. Appelez cela de l’égoïsme si ça vous chante, je vous assure que je m’en moque éperdument. Cet amour incompréhensible est plus fort que mon temps et que le vôtre. Il est de futur immensément lointain et d’éternité.

Il vous faut donc jouer un désespoir et une folie qui sont si puissants qu’ils en deviennent une grande paix… Si vous tenez ce merveilleux paradoxe, vous me tenez.

Juliette

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87- YEUX FERMÉS

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Chère Juliette,

Je me pose une question aussi stupide qu’intelligente, aussi complexe que simple. Pourquoi, lorsqu’un couple s’embrasse sur la bouche, ce couple ferme-t-il systématiquement les yeux?

Et comment repousser l’amour d’un autre?

Bien à toi,

Alexandre, 14 ans

PS: Que veux-tu dire par «moins crue que toi»?

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C’est un abandon. Un souhait de ne rien voir ni ressentir du reste du monde que le contact de l’être aimé. Pour repousser l’amour d’un autre, il suffit de ne pas aimer. Le repoussoir opère alors parfaitement.

«Moins crue que toi»… médite un peu, tu trouveras bien les significations. J’ai une sainte horreur de me gloser.

Juliette

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Chère Juliette,

Merci de ces réponses. Je réfléchirai sur le sens de «moins crue que toi». Dans la lettre 68 «Se marier vierge», tu dis que certaines de tes amies sont lesbiennes. Excuse-moi si ma question te choque, mais l’homosexualité n’est-elle pas mal vue (et encore, c’est faible comme expression) à ton époque ou alors, si j’ai compris, c’est mal vu seulement pour les garçons?

Bien à toi,

Alexandre

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Dans l’aristocratie de Vérone, rien n’est mal vu, Alexandre, voyons…

Juliette

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88- QUE FAUT-IL À UN HOMME?

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Salut Juliette,

D’abord, je te félicite pour ton courage face à l’adversité dans le contexte qui était le tien… où puisais-tu tout ce courage pour arriver en fin de compte à être toi-même et agir par toi-même lorsque tout autour de toi te l’interdit?

Et seconde question (je préfère te poser des questions afin de ne pas trop t’ennuyer), seconde question donc, que faut-il à un homme pour être irrésistible aux yeux des femmes? Je veux dire par là que recherche une femme dans l’amour? Et ne me dis pas qu’une femme recherche un être gentil, affectionné etc., car ce n’est pas vrai. C’est vrai que c’est ce qu’elles disent rechercher, mais elles ne sont jamais attirées par ceux-là, simplement leur contraire, voilà.

J’ose espérer que vous ne serez pas froissée par cet insipide vocabulaire, cette indigente et médiocre éloquence, mais avoir une rhétorique naturelle n’est guère la maestria de tout mortel; en somme ne me blâmez point car votre verbiage n’est pas octroyé à tout le monde, surtout moins de nos jours ma chère dulcinée, si je puis me permettre de m’exprimer ainsi.

Mes bons sentiments vous accompagnent jusqu’à votre couche si vous me le permettez.

H. N.

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J’ai trouvé mon courage dans un amour fou qui me consume sans défaillir. Le courage est si facile quand le haut fourneau de l’amour fait un liquide fugace de toutes peurs et de toutes soumissions. L’homme irrésistible, c’est l’homme vrai. Sois vrai, sincère, ne te cache pas tes émotions à toi-même et elles s’émouvront toutes.

Tu peux rêver de ma couche tant que tu voudras, si tu restes conscient que tu n’y entreras jamais, absolument jamais. Seul mon homme choisi y a accès: Roméo Montaigu.

Juliette Capulet

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89- TRENTE-CINQ ANS, AMOUREUSE

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J’ai trente-cinq ans, je suis la maman d’une petite fille de bientôt sept ans et j’aime à en crever… Je suis séparée de son père depuis quatre ans et j’aime un autre homme depuis trois ans et demi, mais quel amour vache! On n’arrête pas de se faire du mal inutilement. Mes amies me disent que c’est un macho qui ne me respecte pas, et moi je crois que c’est moi qui provoque sa jalousie; elles me disent que je rampe, et moi je m’excuse auprès de lui pour mes attitudes tendancieuses. Je sais que c’est un homme hyper-jaloux, je ne fais rien pour le calmer et je lui en veux de tout ce qu’il me fait subir.

Voilà, Juliette, c’est ça l’amour? Ou c’est de l’amour passion? Ou ce n’est rien d’autre que de l’orgueil de sa part et de la mienne? Tu vois, Juliette, je vais finir par croire que tout ça, ce n’est que des conneries… Dis-moi?

Sarah

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C’est l’amour, Sarah. Un parcours sans fin de douleurs dont on ne sortirait pas pour tout l’or de Golconde. Une intoxication à une de ces substances noirâtres de Cochinchine, opium ou pavot, je ne sais trop. Une mort lente, inexorable. Une lubie.

Bienvenue dans le cercle des folles de la folie d’amour… On y dansera toi et moi pour toujours…

Juliette

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90- L’AMOUR GRAND, ÉTERNEL?

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Juliette,

Je connais votre histoire par cœur; elle m’a beaucoup touchée. Cependant il y a une question que j’ai du mal à résoudre.

Avant de vous rencontrer, Roméo était fou amoureux d’une autre jeune femme. Vous la lui avez fait oublier en un regard. N’avez-vous jamais eu peur qu’une autre réussisse le même prodige après vous? Le romantisme est une grande chose, mais il n’est pas toujours synonyme d’amour éternel. Ainsi, Juliette, si vous aviez eu plus de temps, cela vous aurait-t-il rendus plus heureux? Et qu’auriez vous fait si Roméo vous avait trahie?

Dans l’attente d’une réponse,

Amicalement,

Floriane

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Floriane,

Non je ne crains pas le sort qui fut celui de la flamme antérieure de Roméo. Car ici l’amour est mutuel et, étant mutuel, il se renforce et le nœud qui le noue s’affermit. J’ai tout mon temps et Roméo ne me trahira pas. Ceci rend tes deux dernières questions caduques et viles. Je comprends de cœur et d’entrailles qu’elles sont motivées par un cœur et un ventre qui n’ont pas encore aimé. Aime, Floriane, et tout ce questionnement vétillard de boutiquière volera en éclats et tessons impalpables à jamais.

Juliette

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91- PEUR DE LE PERDRE

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Chère Juliette,

Depuis maintenant onze mois je suis avec un garçon que j’aime et qui m’aime aussi en retour. Mais bien que je sache que son amour est fort, le mien et inexorablement puissant.

J’aimerais vous demander, à vous qui êtes l’emblème de l’amour et de la passion d’un couple résolu à s’aimer avec passion jusqu’à sa mort, comment avez vous su que Roméo vous aimait aussi fort que vous l’aimiez? Et n’avez vous jamais eu peur de perdre un jour son amour?

Je vous admire car de vous je me sens proche… car je sais que pour lui je donnerais ma vie. De tout mon respect pour le symbole d’amour qui me donne l’espoir que je ne le perdrai peut être pas.

Marine

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Marine,

J’ai su que Roméo m’aimait pour toujours de par le seul fait que mon cœur ne laissa jamais une seconde perler la question insidieuse et douloureuse que tu me poses justement ici. C’est l’absence intégrale de cette question perfide qui en dicte implacablement la lumineuse et joyeuse réponse.

Juliette

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92- OÙ ES-TU ROMÉO?

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Chère Juliette,

J’aimerais tout d’abord saluer ton courage; il est clair que tu es une fille unique de par tes qualités. Je voudrai seulement que tu répondes à mes quelques questions: en premier lieu, j’aimerais savoir si tu croyais au coup de foudre et en l’âme sœur avant de rencontrer Roméo? Je voudrais également que tu me dises pourquoi Roméo et toi vous êtes vous rencontrés? En effet, si toute femme a son prince charmant (ce dont je doute fort), pourquoi des milliers d’hommes et de femmes sont-ils seuls et pourquoi Roméo et toi ne l’êtes pas!

Bien à toi.

Emily

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Emily,

Je me fichais éperdument du coup de foudre et de ses conséquences, même une minute avant le moment fatidique. C’est arrivé de façon aléatoire, brutale, injuste, torve, inexorable, tout juste comme… comme la foudre justement. Tout le monde n’est pas frappé par elle et c’est tant mieux pour notre pauvre humanité souffrante.

Juliette

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93- CHÈRE JULIETTE,

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C’est encore moi Alexandre et je t’envoie une nouvelle missive pour te poser quelques questions. Comment vas-tu, sous la lune blonde au dessus des balcons de Vérone?

Si Tybalt avait tué Mercutio et Roméo, aurait-il été banni à Mantoue? Même en haïssant la violence, je comprends le geste de Roméo, la haine est un sentiment compréhensible, mais seulement avec raisons valables. Mais cela reste un sentiment à éviter.

Peut-on vivre heureux sans avoir découvert l’amour ?

Que penses-tu de Samson et de Grégoire, les valets de ton père? Ils me font penser aux centaures de la mythologie grecque, attirés par le vin et les femmes.

Connais-tu personnellement Benvolio et Mercutio, les amis de Roméo?

Bien à toi,

Alexandre, 15 ans.

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Alexandre,

Je suis d’un an ta cadette mais tu parles de mon drame comme d’une curiosité mondaine. De ces questions frivoles et badines, je n’en considérerai donc qu’une seule en te disant qu’il est possible de vivre heureux sans l’amour. L’amour s’apparente en fait fort souvent à un malheur.

Juliette

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Chère Juliette,

Je vais paraître fort désagréable mais je te trouve bien prétentieuse de juger mes questions frivoles et badines. En quoi est-ce qu’elles te gênent? Si c’est parce que tu les trouves indiscrètes, je peux te dire que, sur DIALOGUS, j’ai trouvé certaines questions posées à toi beaucoup plus indiscrètes (et je tiens sincèrement à m’excuser auprès des personnes concernées, je ne souhaite en aucun cas leur dire du mal). À ta place, j’aurais été ravi de répondre à ces questions car elles sont signes qu’on s’intéresse à la personne concernée.

Tu es une des plus grandes héroïnes de la littérature et du cinéma et cela, je te le dis avec sincérité car je ne suis guère un hypocrite. Quand quelque chose va bien, je le dis et quand quelque chose va mal, je le dis aussi. De plus, ce n’est pas parce que ton histoire (que je qualifierais presque de conte) est l’une des plus belles du monde et que tu gardes farouchement ton amour pour ton Roméo que tu peux te permettre de me parler froidement à chaque fois que je t’écris une lettre courtoise (sauf la dernière fois, tu sais bien de quoi je parle et on ne va pas revenir là-dessus).

Heureusement que je ne fais pas partie de la famille Capulet à ton époque (qui a ses qualités et ses défauts comme la mienne), car entre un père trop attaché à l’honneur, une mère peu soucieuse envers sa fille, un cousin arrogant et une fille frisquette, on ne sait plus où donner de la tête. Il n’y a que la nourrice qui me semble sympathique mais elle ne fait pas partie de ta famille et je te trouve un peu dure de la traiter de démon (elle n’avait pas le choix je pense), alors que tu devrais plutôt en vouloir à tes parents; mais bon, le respect entre parents et enfants n’est pas le même entre nos époques.

J’ai beau être d’un an ton aîné, je n’en reste pas moins comme toi un adolescent avec ses rêves, ses torts, ses raisons et ses problèmes.

Alors bonsoir, Juliette,

Alexandre

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Bonsoir Alexandre, et bon vent.

Juliette

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Chère Juliette,

Malgré tout, je suis encore là! Non pas pour t’embêter de nouveau! Mais je me permets, après avoir vu le début du film de Baz Luhrmann -jusqu’au moment où Roméo quitte avec Mercutio la demeure des Capulet- de nous accorder à tous les deux une seconde chance d’établir une nouvelle correspondance. Je fournirai des efforts et toi aussi, j’espère!

Je t’écris de nouveau car j’ai aussi une flopée de questions, que j’ai essayé de rendre moins stupides que mes précédentes pour ton goût. Mais même si tu les trouves de nouveau frivoles et inintéressantes, il faudra que tu y répondes. Quand on prône la liberté de l’amour, on prône aussi les autres formes de liberté, y compris la liberté d’expression, c’est comme ça!

As-tu déjà rencontré le Prince de Vérone? Si oui, que penses-tu de lui? Je l’imagine comme un homme assez bon, non pas capricieux et égoïste comme certains nobles mais souffrant de la haine entre vos deux familles et pouvant commettre des erreurs comme tout être humain. Suis-je loin de ton avis?

Est-ce que du sang de citoyens de Vérone a déjà coulé à cause des rixes entre vos deux familles?

Il existe un film appelé Le monde magique des Leprechauns mais qui est nommé dans le monde commercial La guerre des invisibles. Ce film reprend ton histoire mais avec des Leprechauns (ce sont des créatures irlandaises assez petites) dans le rôle des Montaigu et des fées (là, je n’ai pas besoin de t’expliquer) dans le rôle des Capulet et avec une fin différente. C’est un très beau conte; son seul défaut est la femme humaine, qui m’énerve un peu. As-tu vu ce film? Avec quels adjectifs caractériserais-tu le clan des Capulet et des Montaigu?

Quand tu apprends la mort de Tybalt, tu cries des injures à Roméo. Est-ce parce que tu aimais finalement un peu ton cousin ou étais-tu effrayée de voir qu’un être aussi pur que Roméo puisse commettre un crime? N’est-ce pas systématiser la conception du bien et du mal, de la beauté et de la laideur ou même de l’amour et de la haine? Ne peut-il pas y avoir des nuances dans ces notions?

Pourquoi certaines personnes attribuent-elles des adjectifs comme à l’homme la vaillance et à la femme la douceur?

Je suis entré en seconde où je commence l’italien, en plus de l’anglais et de l’allemand. À toi dont l’italien est la langue maternelle, crois-tu qu’elle s’apprenne comme les autres langues, ou est-elle au contraire difficile?

Voilà, si tu n’es pas effrayée par mes questions, je crois qu’on peut encore échanger des mots amicaux. De plus, tu dois être une fille très mignonne quand je vois le physique de celles qui t’interprètent, c’est-à-dire Cécilia Carra et Claire Danes. C’est à ta réponse que je pourrai voir si tu mérites que je te fasse ce compliment.

Bonsoir et amicalement,

Alexandre

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Monsieur,

Vous êtes un incorrigible butor. Voici, en guise de réponse ultime à votre interrogatoire de goujat.

Juliette Capulet

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94- TELLEMENT ROMANTIQUE…

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Je trouve tellement romantique votre histoire! Mais j’aimerais savoir: avez-vous aimé un autre homme avant Roméo? Vos parents, qui s’opposaient à votre union, vous avaient-ils fiancée à un autre homme de la noblesse?

J’espère que vous me répondrez rapidement et je vous remercie pour le temps que vous m’accordez,

Marie-Eve Rouillard

P.S: Connaissez-vous des gens qui portent le nom de famille «Rouillard»? »

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Je réponds «Pâris» à la première et à la seconde question et «non hélas» à la troisième.

Juliette

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95- LETTRE D’UNE ÉTUDIANTE

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Chère Juliette,

Je dois tout d’abord vous avouer que je suis une de vos ferventes admiratrices. Je m’appelle Magali Cloutier, j’ai dix-huit ans et je suis étudiante au CEGEP de l’Outaouais. Je suis le programme «Arts et Lettres» donc la littérature m’intéresse beaucoup et la poésie de votre histoire d’amour m’inspire également. Dans un récit, il n’y a pas seulement la profondeur des mots mais aussi la façon dont ils sont choisis. Je suis quelqu’un de passionné et je n’ai pas de difficulté à me mettre dans la peau d’une personne pour ressentir ses émotions. Tout comme vous, je suis une grande romantique. Je vous envie pour ce que vous avez vécu.

Je ne sais pas si l’amour pourrait me pousser aussi loin que de me tuer pour quelqu’un, mais ce geste est si cruel et si beau à la fois! L’intensité de votre amour pour Roméo me fait rêver. J’ose croire que mon âme sœur m’attend quelque part et je penserai à vous lorsque je l’aurai trouvée. J’admire beaucoup votre courage et j’aimerais vous demander comment on peut continuer d’y croire dans une situation comme la vôtre où l’amour est impossible.

Au plaisir de vous lire prochainement,

Magali Cloutier

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Croire n’est plus une option quand l’amour est. Il nous dévore et tout est dit. Croyez-vous en quelque chose quand votre robe prend subitement feu parce que vous avez sottement effleuré les flammes du foyer ardent?

Non, vous mourrez en vous tordant et tout est dit. Eh bien! Aimer ce n’est que cela.

Juliette

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96- VOTRE MÈRE

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Chère Juliette,

Sachez d’abord que votre histoire est certainement la plus attachante que j’aie jamais lu. Vos monologues s’imposent à moi comme des poèmes inimitables.

Je vous écris pour vous interroger sur votre mère. Je comprends évidemment qu’elle était liée à votre père et que par conséquent elle ne pouvait interférer en votre faveur. J’aimerais simplement en savoir plus sur elle.

Pourriez-vous d’abord la décrire physiquement? Par ailleurs, confiez-nous vos plus beaux souvenirs partagés avec elle. Quels étaient ses activités quotidiennes et ses amis? Était-elle influente dans la maison de votre père? Connaissait-elle Roméo? Votre liaison? Est-ce qu’elle aurait pu soutenir votre cause auprès du Prince?

Merci pour toutes vos réponses, dame Juliette.

Respectueusement

Sebchab

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Cher Monsieur,

Mère fait ce qu’elle peut. C’est une femme de notable à Vérone et cela n’implique pas beaucoup de pouvoir sur quoi que ce soit d’autre que les vastes tâches d’intendance de la domesticité. Mère est blonde, grande et svelte. Ses yeux sont bleus et tristes. Mon meilleur souvenir d’elle reste sa voix chantée, car elle chante et touche le clavecin fort joliment. Ses amitiés, féminines et masculines, relèvent de sa vie secrète et je n’en sais pas grand chose. Mère fait la part du feu, comme toutes les noblaillonnes de ce temps brutal et vénal.

Sincèrement vôtre,

Juliette Capulet

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97- LES APPARENCES

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Bonjour chère Juliette,

Comment allez-vous? Et Roméo? Une question me tracasse: est-ce que les hommes de votre temps sont pareils à ceux de mon temps? Je m’explique: à notre époque les hommes sont beaucoup axés sur le physique, les apparences… et ils n’ont bien souvent pas de cœur (ou de tête!) C’est tellement dommage… J’espère qu’un jour je rencontrerai celui qu’il me faut, mon «Roméo» si je puis dire!

Respectueusement,

Mélissa

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À vous lire, chère Mélissa, il me semble que nos chevaux sont bien semblables. Ne cherchez pas, n’évaluez pas votre homme comme une monture, n’espérez pas. C’est inattendu et impromptu que l’amour arrive. Votre homme sera alors ce qu’il sera et l’amour sera tout de même là, entier, brutal, fatal.

Juliette

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98- LES COMÉDIES MUSICALES

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Je te salue chère Juliette,

Tout d’abord, les comédies musicales et autres choses de cette sorte (dont celle de «Roméo et Juliette») ne me semblent d’aucune valeur. Je voudrais savoir ton avis sur ces «choses» que sont les comédies musicales.

Ensuite, tu as dû «rencontrer» mon grand frère, dont les questions sont pour toi «frivoles et badines»? Tu le reconnaîtras sûrement: eh oui! C’est Alexandre, qui a quinze ans et qui est un de tes grands admirateurs; il est également fou de la comédie musicale «Roméo et Juliette».

Sur ce, je ne te dis pas à bientôt,

Aymeric, onze ans

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Bonjour Aymeric,

Je crois que les œuvres jouées sur scène en ton temps et au mien sont bien différentes. Aussi, je ne saurais trop juger de ce dont tu me parles.

Respectueusement,

Juliette

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99- PERDRE LA RAISON

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Chère Juliette,

Je vous adore grâce à votre histoire, je vous adore et si l’amour est aveugle ou bien fait perdre la raison, je suis vraiment désolée de vous parler ainsi Qu’est-ce que l’amour? Qu’est ce qu’on ressent?

Madame, dites-moi si je trouverai la bonne âme sœur. C’est un peu tôt.

Bérangère

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On ressent une explosion sans fin et aussi, de concert, une grande paix, une certitude infinie, un recul sans ambivalence face au monde. C’est délicieux, tyrannique, terrible. C’est un chemin sans retour. C’est l’indubitable.

Juliette

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100- AMOUR VÉRITABLE

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Tout d’abord bonjour Juliette,

J’ai longtemps suspecté votre amour pour Roméo Montaigu (sans vous offenser). Est-ce de l’amour véritable ou de la simple idolâtrie?

Ne pensez-vous pas qu’avec le temps votre amour se serait «dégradé» et aurait perdu de sa valeur?

Pour conclure pouvez-vous me certifier qu’un amour véritable est encore possible de nos jours?

Merci

Florian

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Pour vous, Florian, un syllogisme (vous connaissez un peu de logique, non?): l’amour est éternel, mon sentiment pour mon amant est l’amour, donc mon sentiment pour mon amant est éternel. Cela capture les deux petits oiseaux piaillants de votre questionnement. Mon amour pour Roméo durera toujours et il y aura encore Amour en votre temps.

Salut,

Juliette

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101- PLAIRE AUX FEMMES

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Chère Juliette,

Je suis très heureux de vous écrire ces quelques lignes

Je voulais poser cette question à une femme… et je pense que concernant l’amour vous êtes la femme qu’il me faut pour répondre à cette question

Qu’est-ce qui plaît aux femmes? le charisme? la fermeté?

De mon époque tout cela ne plaît plus aux femmes, je serai bien aise en amour si j’étais né à votre époque. En espérant que vous m’adressiez une réponse. Merci.

P.-S. Dites à Roméo qu’il est un exemple pour moi et que je suis tombé souvent amoureux tout comme lui.

En espérant que je trouverai ma Juliette moi aussi…

Florian

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Florian,

La femme aime par-dessus tout la sincérité des paroles et des sentiments. Pourquoi l’homme l’en prive autant reste une énigme opaque à mes yeux innocents. Le reste du fatras que l’homme déploie pour nous est pure fadaise.

Toujours.

Juliette

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102- LETTRE À JULIETTE, POUR UN CONSEIL

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Bonjour Juliette,

Je me permets de t’écrire cette lettre pour te demander un conseil. Je sors avec un jeune homme plus âgé que moi. C’est difficile parfois, car nous n’avons pas les mêmes centres d’intérêt, les mêmes passions mais pourtant je ressens le besoin d’être avec lui. Je ne sais pas s’il est vraiment sincère ou s’il joue seulement avec mes sentiments.

Aide-moi, s’il te plaît, j’ai besoin de tes conseils pour m’aider à y voir plus clair. Je pense que tu es la mieux placée pour m’aider. Tu as eu, je pense, des histoires similaires ou alors par expérience.

Je te remercie d’avance et attends ta réponse qui, j’espère, m’arrivera le plus vite possible.

Dania

P.S. J’aimerais que tu me répondes le plus sincèrement possible, même si cela me rend triste, il vaut mieux une vérité pas très bonne à entendre qu’une vie gâchée.

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Quitte-le.

Juliette

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103- MON CHÉRI

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Chère Juliette,

Je t’écris cette lettre pour te demander des conseils sur moi et ma vie amoureuse. Alors ça fait un an que je suis avec «mon chéri» mais lui et moi ça devient de plus en plus compliqué, et c’est agaçant car je ne sais plus quoi faire ni dire.

Nous étions partis chacun de notre côté en vacances avec la famille: donc lui en bas de l’Espagne et moi en mer Méditerranée. Ça faisait pratiquement un mois que nous ne nous étions pas vus. Quand nous nous sommes revus c’était la joie; enfin pour moi. Quand nous avons commencé à parler, il m’a avoué qu’il avait une autre copine. Pour moi, c’était mon cœur qui se brisait entièrement. Il m’a demandé pardon et j’ai accepté. Maintenant, la confiance que j’ai pour lui n’existe plus.

Je voudrais te demander si d’après toi je pourrais lui refaire confiance. Il me dit que c’était une erreur et que ça arrive à tout le monde, mais moi, je ne peux pas m’empêcher d’avoir peur et de me demander comment lui refaire confiance. Aide-moi; je ne sais pas comment faire… Est-ce que je pourrai encore l’aimer?

Merci de bien vouloir me répondre!

Émeline

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Quitte-le. C’est lui qui ne t’aime plus.

Juliette

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104- ARRÊTER OU CONTINUER?

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Chère Juliette,

Je t’écris pour te demander un conseil. Je suis avec un jeune homme depuis bientôt trois mois mais ça ne va plus entre nous, et depuis une semaine je parle avec un autre jeune homme qui habite à Tours. Il m’envoie des messages très gentils et romantiques alors que mon copain n’est pas aussi attentif à mon égard.

À ton avis que dois-je faire: arrêter avec mon copain ou continuer?

Harmonie

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Quitte le premier et passe au second. Si le second se détériore comme le premier, quitte-le aussi. Ou plus simple: quitte les tous les deux tout de suite. Tu perds ton temps avec ces fadaises! L’amour n’est pas cela.

Juliette

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105- POURQUOI PENSE-T-IL CELA DE MOI?

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Juliette,

Je vous écris cette missive pour vous demander conseil, car vous avez beaucoup de bon sens et aussi j’espère que vous pourrez m’aider dans cette impasse que je traverse. J’aime un homme qui m’aime lui aussi mais ne veut point me le dire. Il ne veut pas sortir avec moi car il a peur du regard des autres personnes.

Auriez-vous l’obligeance de m’aider à comprendre ce refus? Aussi pourquoi pense-t-il cela de moi? Je ne suis pas une chimère comme vous, je ne suis pas une «horreur». J’ai beau me poser la question dans tous les sens je ne trouve point de solution.

Merci de bien vouloir m’aider car je pense que vous êtes la seule à pouvoir le faire. Merci d’avance et à bientôt.

Gwénaëlle

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Mais ma pauvre amie, pourquoi chercher à «comprendre» une pusillanimité qu’il s’agit de simplement ouvertement combattre? Pourquoi embrasser les axiomes de l’amant timoré à défaut d’embrasser l’amant et lui seul? Néglige cela et fonce! Déclare toi. S’il aime, il suivra. S’il ne suit pas, il n’aime pas et le tout de l’affaire ne mérite qu’un distant dédain.

Juliette

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106- PAR RAPPORT À MON COPAIN

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Chère Juliette,

Je t’écris cette lettre pour te poser quelques questions et avoir des bons conseils de ta part par rapport à mon copain. Ça fera deux ans dans quatre jours que je suis avec mon copain. Mais le problème c’est que lui, il habite à Bruxelles et moi j’habite à Montpellier. Donc, on ne se voit pas très souvent et j’aimerais le voir plus. Lui n’a pas trop de temps libre. De jour en jour, je m’aperçois que le fait de ne pas le voir souvent me fait beaucoup de mal. Il m’appelle moins et j’ai beaucoup moins de nouvelles de lui. Je sais que je souffre mais je l’aime énormément. Mais je crois que notre relation ne va pas durer longtemps, parce que la distance est vraiment trop éloignée. Donc je voudrais savoir si tu n’avais pas quelques conseils et une solution à me donner pour quand même sauver notre couple car j’y tiens.

Merci beaucoup.

Audrey

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Audrey,

J’ai médité longtemps ce problème et ne vois qu’une solution, une seule. Il faut que l’un de vous deux… déménage. Lequel, là, c’est à vous de trouver.

Courage!

Juliette

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107- MERCUTIO

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Chère Juliette,

Une question me taraude depuis longtemps: qu’est-il arrivé à Mercutio juste avant le bal où vous avez rencontré Roméo? Avait-il respiré de l’éther, au vu de son long délire sur la reine des fées? Était-il ivre?

Par ailleurs, j’aime tout chez lui: son côté drôle, tragique, sa modestie, sa haine de vous tous quand il est mort. Est-il célibataire? Quel âge a-t-il?

Très amoureusement vôtre,

Anna

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Anna, Je ne sais rien de ce jeune homme. Il m’indiffère souverainement. Je te le laisse. Amuse-toi bien.

Juliette

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Chère mais étonnante Juliette, Mercutio est le meilleur ami de Roméo, il lui est tout dévoué, comment peux-tu ne pas le connaître, ou ne pas avoir envie de faire sa connaissance? Ton indifférence à l’égard de ceux qui sont chers à ton Roméo m’étonne et me choque un peu…

Très respectueusement,

Anna

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Je ne sais rien de cet homme, ni de lui ni d’aucun autre, sauf mon bel et unique amant.

Juliette

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108- ATTENDEZ

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Vous avez eu le coup de foudre pour Roméo. Pourquoi n’avez-vous pas quitté la maison de vos parents et votre ville avec lui quand il a été banni? Vous auriez habité une nouvelle ville avec votre amour et vous ne seriez jamais retournée dans l’ancienne! Pourquoi avez-vous pris le poison si rapidement? J’aurais souhaité que vous l’ayiez attendu!

Merci,

Miriam

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Je peux encore partir, si mon homme l’exige. Tout est possible, ce soir. Ne parle pas de ces terribles choses, Miriam. Cela m’effraie.

Juliette

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109- TROIS QUESTIONS

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Chère Madame Juliette,

Je suis une étudiante à l’université de la Floride du Sud et j’ai une tâche à effectuer pour mon français 3 et mes classes de conversation 1. Je dois vous poser trois questions. La première: avez-vous vraiment fait l’amour avec Roméo ou vous êtes-vous contentée de le convoiter? Vous avez su que vous ne pourriez pas l’avoir parce que vos parents n’approuveraient pas, de sorte que cela le rendait plus attirant. Ma deuxième question est: avez-vous une mère bonne et attentive? Ma troisième et dernière question est: si vous pouviez avoir n’importe quel rôle d’actrice dans un film lequel choisiriez-vous?

Merci de votre temps.

Paulette Alvarez

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Je me suis donnée entièrement à Roméo. Ma mère est une dame très bien, très attentive. Je ne sais pas ce qu’est un film et je ne sais pas dans quelle partie du monde se trouve la Floride…

Juliette

Juliet-Romeo-versions

Note: À partir de l’échange intitulé Je comprends ton amour envers Roméo le personnage de Juliette Capulet est repris et fut alors assuré, à DIALOGUS, par un autre pasticheur ou une autre pasticheuse.

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Mon «pastiche» de l’australopithèque LUCY

Posted by Ysengrimus sur 21 juillet 2016

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Nous présentons ici trente échanges épistolaires entre l’australopithèque LUCY et les correspondants et correspondantes du site pré-Wiki DIALOGUS.

LETTRE D’ACCEPTATION DE LUCY

Je ne sais pas si c’est intellectuel ou simplement éthique de faire ça, mais je sens qu’il va bien falloir que je m’extirpe de mon tumulus éthiopien —tumulus naturel, il va sans dire— pour contribuer à leur faire comprendre que leur belle histoire de pithécanthrope, c’est de la foutaise. Holà, pithécanthrope, vous imaginez, le chaînon manquant: l’homme-singe, il n’y a que ces pauvres sapiens pour élucubrer une légende pareille. Oh mais moi, je n’ai pas de religion à saborder, moi, pas d’anges à congédier, pas de thèse évolutionniste à vendre. Ça permet de garder les idées claires, nettes, natures. Alors pourquoi les taire?

Je vais donc devoir payer de ma modeste personne et les amener patiemment à conceptualiser que si nous avons un lointain ancêtre commun, je ne suis pas cet ancêtre. Car je ne suis qu’une petite guenon du sud, une australopithèque contemplative qui confirme, avec sa mâchoire prognathe et ses hanches graciles de bipède, que le singe n’est pas obligatoirement quadrumane, que le primate bipède n’est pas obligatoirement humain et surtout, bon sang de bonsoir, que l’homme et la femme ne jailliront jamais du singe et de la guenon.

En un mot, qui d’autre que moi pour leur faire piger que la bêtise est humaine?

Lucy

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2- OÙ ÉTAIS-TU PARTIE?

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Eh bien Lucy,

Où étais-tu partie, pendant si longtemps?

Nicolas Weinberg

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Pas dans un arbre en tout cas, car je ne suis pas arboricole. Pas dans un temple ou au pied d’un dolmen car la religiosité ne me pollue pas encore la vie. Pas sur les épaules de mon mâle, car il est trop grand, ça me donne le vertige. Pas au lagon, j’ai peur de l’eau. Pas dans une grotte, car je ne suis pas encore troglodyte.

J’étais peut-être perdue dans mon monde intérieur. J’en ai déjà un. Il est doux comme un fruit. Sauf quand le smilodon aux dents longues guette. Mon monde est alors épouvante et hideur… J’y étais. J’en suis sûre.

Mais je suis revenue maintenant. À nous deux donc, sapien…

Lucy

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3- LUCY IN THE SKY…

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Bonjour Lucy!

Tu as fait le bonheur des mes premiers cours d’histoire…. et aussi mon malheur…! Je t’explique…

On pense bien que c’est toi le premier Homme (en l’occurence, là, tu es une femme) et donc c’est passionnant d’apprendre de telles choses. Comble du bonheur ou du malheur, au moment où on t’a découvert, les Beatles passaient en boucle avec leur titre «Lucy…» et donc tu as pris le doux prénom de Lucy (à l’anglaise). Pourtant j’ai été un peu charriée à l’école primaire et aussi un peu au collège à cause de ton prénom. Moi Lucie. Toi Lucy. Il y a quelque chose de ressemblant non? Donc j’étais la fille «préhistorique». Les gens sont bêtes n’est-ce pas?

Enfin, tu sais, je t’en veux un peu mais presque pas. Portes-toi bien. La vie et les hommes sont déchaînés ici-bas!

Lucie Turiot

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Chère Lucie,

C’est triste ce que tu m’apprends là, mais console-toi en te disant que tu es toujours une femme alors que je suis encore une guenon. C’est pas que ça me dérange, au contraire. C’est toi qui souffres. Ce que tu as ressenti à mon égard, je ne le ressens que pour les prédateurs de la jungle. Chacun ses emmerdements.

Console-toi en te disant aussi que notre nom signifie «lumière». Tes confrères et consœurs de classe n’en étaient pas une en te comparant à moi, et je vais te confier un secret: moi aussi j’en suis vexée, mais pour des raisons différentes…

Amicalement,

Lucy

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4- MALINS LES SAPIENS!

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Chère Lucy,

Je voulais savoir comment vous viviez à cette époque. Je m’appelle Lucie aussi et je suis très intéressée par la préhistoire.

Chez nous, tout le monde dit que nous sommes plus intelligents et débrouillards que vous, car les machines et autres outils évolués ont envahi la planète…

Je ne suis pas d’accord! J’ai bien réfléchi et je pense que ceux qui fabriquent ces choses sont plus débrouillards, certes, mais pas ceux qui s’en servent! Nous ne pourrions pas vivre sans téléphone, Internet, etc…

Une dernière question: que mangiez-vous (viandes et autres)?

Lucie Simonnet

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Bonjour Lucie,

Je vis dans la savane, mais une savane où il y a de grands arbres, où je peux grimper pour cueillir des fruits ou me cacher des prédateurs. J’aime aussi les insectes, et les petits animaux, surtout sur un lieu où la foudre a frappé, car ils sont alors chauds, tendres et appétissants. Nous vivons en fratries et nous nous déplaçons en groupe pour cueillir et chasser. Les mecs au pourtour, les femmes et les enfants au centre. Nos mecs sont deux fois plus grands que nous, ce qui en fait des estafettes et des sentinelles fort utiles. Ils sont bêtes mais ils sont gentils. Ils aiment tendrement et sont vachement fidèles pour des mecs. Ils se tiennent debout très droit, les bras ballants, et quand on les séduit, ils ont les yeux qui brillent. À mon sens, ce sont les plus beaux bipèdes imaginables.

Nous vivons très bien, Lucie. Nous sommes nus et libres. La vaste savane résonne de nos cris d’appel qui sont aussi doux que le vent et aussi frais que les averses venues du ciel. Notre chance, notre vraie chance est que nous ne sommes pas encore sapiens. Notre absence d’outillage est parfaitement compensée par nos talents naturels. Nous n’avons peut-être pas autant d’avenir que vous, mais nous avons un présent vraiment extraordinairement joyeux.

Lucy

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Chère Lucy,

Je suis ravie de voir à quel point vous aimez les mecs.

Ceux de nos jours sont un peu moins cools que les vôtres mais bon… on peut pas tout avoir! Déjà nous avons Internet, et on ne peut pas demander grand-chose de plus de nos jours…

À ce propos, comment se fait-il que vous ayez Internet? Quand j’ai étudié la préhistoire en 6ième je n’avait pas appris cela…. Mais bon, peut- être bien que les Historiens… ont quelquefois tort!

Bon, au revoir, je vous quitte car l’ordi est au collège et donc….

BISES,

Lucie Simonnet

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Voici. Cela m’intimide un peu, parce que c’est encore une histoire d’arbre.

Je ne vis pas dans les arbres, Lucie, en ce sens que je ne suis pas du tout arboricole. J’ai horreur de la jungle, je ne passe pas d’arbre en arbre pour exister et me définir moi-même et… oh frémissement d’horreur… je ne suis pas quadrumane. Je suis bimane, bipède, mes hanches sont droites et grêles et j’en suis très fière.

C’est important, vois-tu, parce que les quadrumanes de la jungle forniquent et ne reconnaissent pas leurs partenaires d’une fois à l’autre. Je ne sais pas où vous en êtes sur ces questions parmi les sapiens, mais nous nous avons un mec unique et nous n’en changeons que lorsque le léopard ou le smilodon nous a arraché le premier. Nous sommes très pointilleuses sur ces matières. Je ne t’en dis pas plus car c’est aussi une question hautement secrète que celle du sentiment d’amour.

J’insiste donc, chère amie, je ne vis pas dans les branches. Mais, avec mes excuses pour la grossièreté de ce que je m’apprête à dire, je dois admettre que de temps en temps je ne peux résister à l’envie de grimper lestement dans un de ces gros arbres puissants et noueux de la savane où pendent de beaux fruits et qui sont autant de citadelles imprenables face aux fauves qui se cachent dans la longue broussaille ondoyante et me cherchent. C’est… c’est extrêmement vulgaire de grimper aux arbres, je le sais, et je contrôle cette pulsion du mieux que je peux. Je te supplie de me croire que je ne le fais pas trop souvent.

L’un des arbres de notre territoire auquel je reviens de temps en temps contient entre ses plus grosses branches une sorte de petit caillou cubique qui émet des sons. Ces sons sont souvent stridents et inélégants, mais parfois ce sont de joli cris bien modulés qui me susurrent tes messages et ceux d’autres sapiens. J’y réponds sur le même ton, en approchant ma bouche de la boite. Je le fais justement en ce moment même et… c’est tout ce que je sais sur notre canal d’échange.

Il parait —selon une voix de la boite qui se désigne DIALOGUS— que je suis une sorte de personnage historique auprès des sapiens qui sont très curieux de filiations et de chaînes évolutives. Trois millions de passages de la grande saison stable de pluies nous sépare toi et moi. C’est touchant, n’est ce pas. C’est tout ce que je sais sur moi et sur ce que je signifie pour toi, et les autres sapiens du futur.

Si tu m’en disais plus long, je dresserais l’oreille avec une curiosité qui ne serait pas exclusivement bestiale…

Ton amie,

Lucy

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5- SOLITUDE

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Bonjour petite Lucy…

J’espère que tu vas bien et que la survie n’est pas trop pénible. Encourage-toi, la survie est beaucoup plus difficile lorsqu’on vit, comme moi, parmi un peuple décadent.

Je voudrais savoir s’il existe des êtres solitaires parmi ceux de ton espèce. Est-il possible dans le monde où tu évolues, de survivre seul, sans appartenir à un groupe?

Amicalement,

Catherine

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Non, Catherine, pas nous.

Je sais que certains quadrumanes arrivent à accomplir ce que tu décris. Ils vivent seuls pendus sur un arbre et ne se rencontrent qu’une ou deux fois par année pour copuler. La notion de phratrie est inexistante pour eux. Leur mode de vie secret et opulent fait qu’ils ne craignent ni la disette ni les prédateurs, mais surtout, misère Catherine, ils ne craignent pas l’ennui!

Nous, on vit en savane. Pour cueillir, pour chasser, pour se protéger des fauves, il faut infailliblement faire équipe. Même lorsque nous nous perdons momentanément de vue, nous sommes toujours reliés par nos cris, nos chants, nos psalmodies. J’ai toujours nos sentinelles, mon mec, plusieurs de mes copines, et nos petits dans mon coeur et dans ma tête en permanence. Et la plupart du temps je suis en leur compagnie physique. Je suis grégaire, Catherine, et le gros de ma joie de vivre réside dans mon grégarisme.

Je ne pourrais pas vivre autrement. Je doute d’ailleurs que vous les sapiens y arriviez. Il faut être une bête pour valoriser ce genre de programme de vie solitaire.

Lucy

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Ma chère petite Lucy…

Considères-tu cela comme une bonne chose que de craindre l’ennui? Et si ton mec mourrait dans une périlleuse sortie de chasse, en ressentirais-tu un trouble profond ou laisserais-tu un autre prendre sa place et coucher à tes côtés? Est-ce chose naturelle que de s’associer pleinement à un être du sexe opposé et pas seulement en vue d’une reproduction?

D’ailleurs, comment il est ton mec? Comment il te traite? Et tes copines? Et tes enfants? Mais que voilà un bel interrogatoire.

Pardonne ma vive curiosité, c’est que je suis plus chat que femme.

Catherine

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Mon mec est grand et fort. Il est de deux fois ma taille, c’est comme ça chez mon espèce. Il est bête, mais il est gentil. Il me traite avec douceur et il est toujours avec moi, même quand il n’y est pas. La reproduction n’est pas notre seul objectif, voyons Catherine… Le compagnonnage de mon mec est, pour moi, une valeur. Quand il va mourir, car il va mourir de mort violente, c’est comme ça pour nous, je vais hurler ma tristesse aux quatre horizons de la savane. Je vais ensuite attendre deux ou trois saisons avant de me laisser approcher par un autre mec. Quand je vais mourir, de mort violente aussi, mon mec sera moins triste, mais il sera quand même affecté. Il sera affecté en mec…

Mes copines sont bien. Elles sont industrieuses et généreuses. Nous nous aimons autant qu’avec les mecs. Les enfants sont fouineurs et indisciplinés. Ils attirent les fauves avec leurs bêtises. Nous en perdons trop souvent aux fauves, et pourtant je te jure que nous veillons. Toute notre énergie grégaire est investie à notre protection…

En un mot, nos conceptions des sentiments mutuels sont beaucoup plus raffinées que celles des quadrumanes arboricoles…

Lucy

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Lucy,

C’est vrai que de s’asseoir dans un arbre éloigne des autres; c’est peut-être parce qu’alors on est entre ciel et terre. Il faut avoir les deux pieds bien ancrés sur terre pour avoir envie d’être avec les autres. N’y montes-tu jamais pour cueillir un fruit ou regarder au loin?

Ta vie semble bien mouvementée et pourtant, tu trouves le temps de me répondre rapidement, merci, j’apprécie énormément.

Combien as-tu eu d’enfants et combien ont survécu? Cela doit être bien pénible de perdre un enfant. Qu’est-il d’après toi plus ardu, perdre son mec ou son enfant?

Prends soin de toi,

Catherine

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Catherine,

Ça me gêne un peu de parler de mes aventures dans les arbres. Tu poses des questions bien crues à leur sujet. Va découvrir l’échange intitulé MALINS LES SAPIENS avec mon homonyme Lucie, tu y découvriras mes histoires d’arbres…

J’ai déjà eu quatre enfants et deux mecs. Ils sont tous morts de mort violente sauf un enfant, une fille. C’est toujours douloureux de perdre un membre de la phratrie, bien sûr. Mais cela ne se compare en rien à la joie que représentent ceux et celles qui vivent. Je les entends chanter en ce moment même. Je les adore.

Moi aussi je vais mourir de mort violente. Je serai frappée à la hanche par un léopard. Il n’aura pas le temps de me dévorer parce que la phratrie va trouver moyen de leur soustraire mon corps, à lui et aux chiens de la savane rongeurs d’os. Tu vas mourir toi aussi Catherine. Mais pour le moment vivons, chantons, amusons-nous.

Lucy

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Lucy,

Mais qu’est-ce qui te gêne tant dans l’évocation de tes aventures dans les arbres…? Explique-moi. Je suis allée lire le message comme tu me l’avais recommandé, mais je ne suis pas plus éclairée.

Comment est ta fille? Est-elle toute petite? Comment est son caractère? Vive et emportée ou douce et soumise?

Quelle est ta nourriture préférée? Regardes-tu la lune parfois? As-tu des insomnies? Aimes-tu la pluie?

Je ne sais pas pourquoi tu me fascines. Peut-être parce que quelque part entre toi et moi, quelque chose s’est brisé, perdu. La chaîne est plus lourde que jamais, Lucy, apprécies bien ton monde et ta vie.

Catherine

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Catherine, voici.

Me faire traiter d’arboricole c’est un peu comme quand vous, on vous traite de singes. Tu dois bien de temps en temps faire la guenon comme nous toutes, mais tu ne t’en vantes pas et c’est normal, c’est légitime. Il en est autant pour moi quand je grimpe aux arbres…

Ma fille est frivole, mais elle n’est pas bête. Elle est vive et railleuse. Elle se gausse des fauves, en sotte et en écervelée, mais elle vivra, car elle a des ressources. Quand je plante mes yeux dans les siens, il y a comme une grande joie lumineuse qui irradie en tout mon être. Elle n’est ni plus grande ni plus petite que les autres petiots et petiotes. Je vais hurler très fort quand elle mourra.

Ma nourriture préférée est un gros fruit jaune et oblong qui éclate quand on le crève et me barbouille la frimousse de ses tessons savoureux. La lune est très importante car elle vibre quand nous chantons. C’est sur elle que nos psalmodies rebondissent et portent si loin la nuit. La lune est conséquemment un objet fort glauque mais fort utile.

Je ne dors que d’un œil, à cause des fauves, si bien que je me réveille souvent en sursaut, mais quand je dors je dors. La pluie nous abreuve et effarouche les prédateurs. Elle est belle, sauf si la savane rouille. Il faut savoir tout doser.

Je suis très heureuse de cette rupture de la chaîne et que le côté bestial me reste. Il est sain, libre, simple et écru.

Ton amie Lucy

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Lucy

De cette belle vie, libre et saine, nous laisseras-tu quelques dessins pour en témoigner? Toi et les tiens vous amusez-vous à tracer sur les roches des images de ce que vous connaissez et aimez?

Que crois-tu qu’est la lune? Si j’ai bien compris, tu ne vénères pas un être suprême, mais si tu avais à en reconnaître un, est-ce que ça pourrait être la lune?

Catherine

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Catherine,

Je vois mon image dans la mare mais elle me terrorise. Je sais que c’est un autre moi parce que mes oreilles ont une forme unique et l’image a exactement la même forme d’oreilles et elle fait tout ce que je fais. J’ai peur de la mare et j’ai peur de mon image. Quand elle me suit sous le soleil, j’en ai moins peur. Il faut dire qu’elle est alors plus familière et plus esquissée. Enfin le sentiment dominant que me suscite cette image est une grande inquiétude. L’idée de la reproduire me semble donc peu attrayante et, en plus, je ne saurais pas comment le faire.

La lune est un grand disque qui fait résonner les sons de nos voix. C’est un objet pratique, sans plus. Elle nous permet de psalmodier à plus grande distance, la nuit. C’est commode et c’est joli.

Il n’y a pas d’être suprême, Catherine. C’est de la calembredaine pour sapiens ces histoires-là. Les miens et moi, on ne s’y frotte pas.

Ta Lucy

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Lucy,

Alors, pas de dessin sur les murs? Mais peut-être graves-tu des formes imprécises dans la terre à l’aide de tes doigts ou d’une pierre? Pas de fabrication inutile?

Excuse-moi, je dois te paraître terriblement sotte, mais en quoi la lune vous est-elle utile? Jolie, d’accord, mais commode? Vraiment?

Je suis bien contente que tu n’aies pas d’être suprême. C’est une bonne chose. Je suis triste que les hommes aient créé les dieux! Ils devaient trouver ça joli et commode…

En terminant, une dernière petite demande: décris-moi ton dernier repas de fête.

Bien à toi,

Catherine

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Quand la lune est visible la nuit nos psalmodies sont audibles à plus grande distance. C’est la lune qui fait que les sons portent loin. C’est très commode.

Mon dernier repas de fête fut mon dernier repas. J’ai cueilli une poignée de baies et me les suis fourrées dans la bouche tout ensemble. C’était sublime.

Ta Lucy

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Mais dis-moi, petite Lucy, est-ce que tu te déplaces la nuit? En fait, te déplaces-tu beaucoup tout court?

Je suis très brève aujourd’hui.

Merci pour l’image des baies, très rafraîchissante!

Catherine

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Nous occupons un territoire de cueillette pendant la saison des fruits et nous relocalisons dans la savane pendant la saison de la chasse. Nous allons ensuite occuper un autre territoire de cueillette, puis à la saison suivante un autre territoire de chasse. Je crois que les sapiens diraient de nous que nous menons une vie de transhumance. Les promenades solitaires étant bien trop dangereuses, la phratrie se déplace toujours collectivement.

Autrement, quand nous sommes à demeure, nos cueillons ou chassons la nuit, dormons le jour et copulons n’importe quand car nous ne sommes pas restreints à une saison de rut spécifique comme ces tartes de quadrumanes arboricoles.

Lucy

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Tu me fais rire Lucy, merci.

Dans ma grange, une bande de chats sauvages se sont, avec les années, installés. Je les nourris et leur procure de la chaleur l’hiver. Ils ne se laissent pas approcher, à part une vieille chatte un peu sénile, mais ils me tolèrent et je peux ainsi mieux les observer. Je dois te dire au départ que l’être que je suis qui se croit humaine était un peu choquée par leur attitude, leurs lois, leur hiérarchie, mais je suis à présent tout à fait confortable. Ce que je me demande, pour finalement en venir à ma question, c’est si, comme les chattes, tu te nourris avant de procurer de la bouffe à tes petits, des très petits qui n’arrivent pas encore à le faire eux-mêmes? Disons que tu tombes sur une superbe carcasse encore fraîche, mais qu’il n’y en a que pour une personne. Que feras-tu?

Catherine

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Je mange d’abord et en donne à un enfant quand je suis rassasiée. Y a-t-il une autre posture concevable? Si oui, je ne vois pas ce que ça pourrait être.

Lucy

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6- SALUT LE MACAQUE!

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Chère Lucy, je ne pense pas que tu existes. N’as-tu pas honte de faire de l’ombre à cette malheureuse Ève? Sais-tu qu’Adam te cherche pour te tabasser? Non, franchement avoue que t’es qu’une guenon et que t’as rien d’humaine, ça arrangera tout le monde.

Amicalement,

Dylan

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Je suis une guenon, Dylan, je ne l’ai jamais nié. Mais je suis une guenon qui vous pose un problème particulier à vous, les sapiens. Et, pour parler cru comme toi, je te dirai que le problème c’est pas ma tête. C’est mon cul. Guenon, je suis pourtant bipède, j’ai les jambes sveltes et les hanches galbées. Pour me rabaisser à ton niveau polisson je dirai simplement que je suis Cheetah pour la gueule, le cerveau et la hauteur, mais avec les pieds, les hanches et les organes génitaux d’Ève. Alors tu comprends ça fait intensément fantasmer les évolutionnistes…

Mais j’existe, ça il n’y a pas à gamberger. Et j’ai mes limitations. Par exemple je ne comprends rien à tes légendes inanes et m’en fiche souverainement.

Lucy

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7- PETITE…

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Bijour !

Nous voudrions te poser une question: pourquoi es-tu aussi petite?

Anjou Demon

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Euh… je ne suis pas spécialement petite. Je suis juste de la taille qu’il faut. C’est vous les sapiens qui êtes un peu longilignes, là, pour le coup, puisqu’on en parle. Et vos femelles sont presque aussi grandes que vos mâles. Étranges caractéristiques qui doivent vous imposer une vie sexuelle et amoureuse bien insolite…

Lucy

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8- CHAÎNON MANQUANT

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Où est le chaînon manquant?

Fraise4

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Il est en Afrique, ça c’est certain. Et l’Afrique c’est grand. Il est aussi saupoudré dans des strates géologiques qui se sont fait sacrément fricasser entre ton époque et la mienne. Alors il a les os un peu pulvérisés depuis le temps. Il est surtout un peu plus compliqué que tu ne te l’imagines. Ce n’est pas qu’un petit chaînon tout con, c’est probablement tout un maillage de chaînons enchevêtrés.

Ce… ce n’est pas moi, si tu te le demandes. Moi je suis une guenon, je suis en deçà et je m’en félicite. Il n’est donc pas dans mon entourage immédiat.

Mais il est là pour sûr, quelque part…

Lucy

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Je vous ai posé une question auparavant pour vous demander où était le chaînon manquant et, suite à votre réponse, j’aimerais vous faire part d’une interrogation. Vous avez dit: «Il a les os un peu pulvérisés depuis le temps…», vous parlez également d’un maillage de chaînons enchevêtrés, mais le considérez-vous le chaînon au sens propre comme étant un objet ou comme un phénomène ou une créature? Comment pouvez-vous réellement me dire que pour sûr il est quelque part, peut-être n’est-ce qu’une illusion… On ne sait pas s’il nous manque des informations sur l’être venu après ou avant le «chaînon», si ce n’est qu’un malentendu de l’histoire humaine? Toi qui as vécu tout près de cet événement, tu devrais m’éclairer un peu.

Fraise4

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Je dis et je ne me dédis point. Le sapien provient d’un autre primate. Les étapes intermédiaires ont donc toutes existé. Que ce soit un chaînon, un glissement, un saut de puce, un toron ou une cascade, il y a eu transition et les traces paléontologiques de cette transition te manquent. Ce n’est pas que l’histoire est malentendue, c’est que votre recherche est malentendante…

Mais un jour viendra.

Lucy

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9- RELIGION

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Bonjour Lucy! Voilà, j’ai une question pour toi. Est-ce que tu crois en Dieu? Où plutôt as-tu une religion ou crois-tu en une divinité quelconque?

Merci d’avance pour ta réponse.

Caroline

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Non, non, Caroline. Aucunement. Il n’y a que les sapiens qui sont assez prétentiards pour se fabriquer des dieux. Moi, disons que… quand je vois mon ombre, avec ses pieds collés à mes pieds, je roule une petite angoisse, quand même. Je me demande un petit peu pourquoi elle me suit toujours partout, celle là. Mais mes pulsions mystiques s’arrêtent là. Dieu merci (si j’ose dire)…

Lucy

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10- L’ANCÊTRE COMMUN

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Salut Lucy,

Je voulais te demander si tu ne pourrais pas te renseigner autour de toi, et demander le nom de l’ancêtre commun des Australopithèques et des Homo Sapiens. Parce qu’ici, tous les scientifiques bûchent, et mon prof de bio ça le rend fou…

Merci du tuyau.

Osenna

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Osenna,

Voici que je gueule cette question aux quatre coins de la savane depuis des semaines maintenant. Et je ne reçois en guise de réponse que des cris interrogatifs et inarticulés. J’ai bien peur de ne rien pouvoir faire pour toi.

Je suis la guenon que je suis, mais je n’ai aucun moyen de me transformer en ma propre anthropologue… J’ai fait ce que j’ai pu avec les moyens que j’ai… Désolée…

Amicalement,

Lucy

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11- AS-TU DES ÉMOTIONS?

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Bonjour Lucy,

Je t’ai déjà écrit mais j’ai une autre question pour toi. J’aimerais savoir si toi, qui es une australopithèque, es capable de ressentir de l’amour. Je parle de l’amour envers un être du sexe opposé, de l’amour maternel envers tes enfants, de l’amitié envers quelques-uns de ta tribu. Ressens-tu une affection exclusive et particulière envers certains membres de ton groupe? Est-ce que des ancêtres des humains comme les australopithèques avaient des émotions ou des sentiments?

Merci de ta réponse.

Caroline

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Je dirais que oui. Par contre elles sont moins durables que chez la «sapienne» qui chouchoute son mec et ses enfants pendant de longues années. Que veux-tu, Caroline, je suis déjà deux fois veuve, quatre fois orphelande (tu vois, je suis même obligée d’inventer un mot pour décrire une mère perdant ses enfants). J’ai vu mes meilleures copines se faire déchirer par des fauves. Il faut bien comprendre que cette conjoncture violente, ce statut de proie constante, m’obligent à limiter mon investissement émotionnel dans ces membres de mon entourage qui seront morts demain.

Mais je les distingue, les reconnais et les aime, absolument… à ma mesure, qui est la mesure de la démesure des contraintes de l’état de nature.

Lucy

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12- CRÉATIONISME

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Chère Lucy,

Que pensez-vous de cette doctrine pseudo-scientifique appelée «créationnisme» (selon laquelle l’évolution n’existerait pas et c’est Dieu qui aurait créé ex nihilo l’humanité Sapiens Sapiens d’un coup de baguette magique)?

Je pense que l’individu qui vous a dit «salut le macaque» est créationniste.

Gérard Lison

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Je crois que ce n’est pas vrai. Nier l’évolution, c’est nier la vie.

Lucy

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13- CROYANCES ET VIE QUOTIDIENNE

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Bonjour!

Ma question est de savoir quelles étaient tes croyances, ta religion et ta vie quotidienne…

À quoi se résumaient tes journées?

Merci de me répondre.

Marie Trommer

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Je suis une guenon. Je laisse donc les histoires de religion aux sapiens et ne m’en porte pas plus mal. Je passe le clair de mes journées à dormir et le clair de mes nuits à cueillir et à protéger des prédateurs les petits de la fratrie. C’est bien plus commode de se déplacer la nuit parce que je ne vois pas cette inquiétante silhouette sombre qui me suit sans arrêt et dont les pieds se collent aux miens, les jours de grand soleil. Elle m’angoisse car on dirait qu’elle veut me voler mon esprit. La nuit, la silhouette est toujours là, mais elle devient abstraite et c’est plus tolérable.

Lucy

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14- LE CHAÎNON MANQUANT

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J’insiste. Où est le chaînon manquant?

Fraise4

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Où est le chaînon manquant entre la carriole chevaline et la voiture automobile? Une sorte de véhicule mystérieux avec un cheval sur le devant et un moteur derrière?

Où est le chaînon manquant entre l’appareil photo et la caméra?

Où est le chaînon manquant entre le rasoir lame et le rasoir électrique?

Où est le chaînon manquant entre la chaussure et la botte?

On se comprend?

Lucy

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15- MON CŒUR

Lucy,

Je ne sais pas comment te dire ces choses. J’y ai longtemps réfléchi, ça m’a un peu torturé. J’avais pensé t’inviter à «y’a que la vérité qui compte» mais ils ne m’ont pas sélectionné. J’ai passé des petites annonces, j’ai eu plein de réponses sauf la tienne.

Alors finalement je te l’écris. Lucy, je crois que rarement une personne ne m’aura plu autant que toi. Certes physiquement je ne suis pas ton style, pas assez poilu m’ont dit les amis chers à qui j’en ai parlé, mais Lucy, je repose ma question:

«Voudrais-tu de moi, Lucy?»

Vincent Debard

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Je suis très flattée de cet aveu passionnel, vraiment. Mais du fond du cœur: je ne sais pas.

Voyez-vous, je suis une guenon, Vincent. Pensez-y très sérieusement. La frontière entre humanité et animalité nous sépare. Dans plusieurs États de votre monde moderne vous seriez un zoophile, un dénaturé, un pervers. Du côté de mes pairs, ce ne serait guère plus brillant. Ils ont une forte propension à mordre, à brutaliser, à tabasser du sapiens. Ce serait dur, cruel. Et puis, il y a les prédateurs, les maladies, la sécheresse.

Vraiment, je ne sais pas. Il faut en parler plus avant… Que me trouvez-vous donc tant, à moi si peu humaine?

Lucy

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Lucy,

Votre message me désole par le peu d’espoir qu’il nous laisse.

Pensez-vous vraiment que les différences qui nous séparent constituent une barrière insurmontable? Heureusement que le monde n’est pas ainsi fait. Je suis prêt à briser toutes les barrières sociales pour vous, Lucy. Et je constate que vous avez atteint un niveau de réflexion, toute guenon que vous êtes, qui devrait vous le permettre également. On ne vous a pas donné un prénom humain pour rien.

Faites-moi confiance, Lucy. Mon entourage proche a pris l’habitude des situations inédites. Et ils seront peut être surpris de me voir leur présenter une guenon, comme vous dites. Mais ils oublieront vite cette différence lorsqu’ils vous connaîtront mieux. Quant aux créatures qui vous entourent, je suis persuadé, Lucy, que la force de votre amour peut m’en protéger jusqu’à m’en faire accepter.

Je vous trouve si peu et éternellement humaine en même temps, Lucy. Vous connaissant depuis plusieurs dizaines d’années, nous avons pris l’habitude de vous considérer comme une des nôtres. Seuls quelques intellectuels grisonnants pourront y trouver à redire au titre de votre animalité. Mais nous n’avons que faire des convenances sociales. La différence d’âge? Certes, vous pourriez être mon arrière… puissance 10000… grand-mère. Et après?

Soyons à la fois Harold et Maude, Greg FOCKER et Pam BYRNES, Lolita et Frank LANGUELLA. Je vous raconterai l’histoire de ces personnages.

Vincent Debard

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Vous me trouvez peut-être humaine, Vincent. Mais je… je ne vous trouve pas simiesque du tout, voyez-vous. Ce serait très difficile pour moi moralement de me trimballer dans la savane avec un petit moche rosâtre et désherbé dans votre genre. Pardonnez ma franchise, mais j’ai bien peur de ne pas vouloir ce dont vous m’offrez: l’humanité, cette faillite meurtrière. Non, vraiment. Sans façon… Pas de cela ni pour moi ni pour les rejetons étranges que vous me feriez. Je ne suis pas du tout attirée par l’idée. Désolée.

Lucy

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16- AS-TU AIMÉ, LUCY?

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Très chère Lucy,

As-tu aimé? As-tu été aimée? Moi, je t’embrasse tendrement.

Wilcomb Bunce of Brockenborings

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Oui, dans les deux cas. Passionnément, bestialement.

Lucy

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17- DURANT LA PRÉHISTOIRE

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Très chère Lucy,

Est-il vrai que tu ne serais pas notre ancêtre?

Peux-tu nous dire comment était la vie durant la préhistoire, comment se formaient les couples?

En t’embrassant bien affectueusement

Xavier & Odile

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Bonjour Xavier et Odile,

Il semble bien que, malgré le fait que je marche en me tenant droite, je sois une guenon. Tes petits copains sapiens m’ont rangée au nombre des Grands Singes du Sud. Je ne suis donc pas ton ancêtre, Odile, mais nous avons, toi et moi, une aïeule commune, une primate.

Les couples de la savane se forment en toute simplicité. Un cri d’appel poignant et langoureux, un regard tendre, quelques moments doux et joyeux en pose coïtale au pied d’un grand arbre ombrageant, et tout est dit.

Nous vivons simplement et sans arguties.

Lucy

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18- HOMO SAPIENS SAPIENS

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Salut maman!

Nous, les Homo Sapiens Sapiens sommes sur le point de détruire la planète. La technologie et la soif de pouvoir auront fini par avoir raison de nous. Si tu avais su cela, aurais-tu changé ton mode de vie?

Vincent Leclerc, ton arrière-arrière-arrière-… (je pense qu’on a saisi le message)…-fils

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Non, j’aurais vécu ce que je me dois de vivre dans une insouciance identique.

Lucy

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19- QUE FAIS-TU DE BEAU?

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Bonjour Lucy,

Comment vas-tu? Moi, je vais très bien. J’espère que tu vas bien, mais enfin, que fais-tu de beau? Moi, en général, je vais à l’école, je vais me promener (faire les magasins…). Bon, je vais te laisser, réponds-moi vite.

Sévigne

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Je me promène dans la savane, je fais l’amour avec mon mec, je mange de gros fruits jaunes et appétissants et je me cache des prédateurs. Toute ma horde est avec moi et nous nous crions en permanence les indications essentielles de la survie et de la vie.

Je te salue de si loin, mais avec tout mon amour,

Lucy

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Tu es super même si on ne te connaît pas. Tu es admirable.

Sévigne

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Tu n’es pas mal non plus, dans ton genre.

Lucy

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20- ET SI C’ÉTAIT NOUS?

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Bonjour Lucy,

«Bonjour», c’est notre salut à nous, qui nous nommons «humains» aujourd’hui, cette habitude maintenant vidée de sens de souhaiter à l’humain que l’on rencontre une bonne journée, jusqu’au coucher du soleil, ce même soleil qui le soir chez toi aussi se couche, laissant l’Homo aux ombres de la nuit.

Plusieurs de ces humains te titillent avec ce chaînon manquant… sans prendre la peine auparavant de décliner leur lien de parenté avec toi! Cela aurait déjà permis d’éclaircir quelques malentendus… puisque tu es surtout une grand-tante pour nous. Il m’est venu cette question à ce propos: et si c’était nous, le chaînon manquant? Entre le singe et l’homme.

À te regarder depuis notre temps, on te parle comme à une créature limitée, pas finie, presque avec de la condescendance… quelle pitié! Que savons-nous de ta vie? Qui de nous peut dire qu’il aurait survécu et su faire les choix que tu as eu à faire? Nous avons certes tellement progressé avec nos outils pour conquérir le monde… nous oubliant nous-mêmes… En aurions-nous oublié que si l’univers dévale la pente du temps depuis ces milliards d’années sans que rien ne puisse ébranler sa course et l’évolution de la vie, il n’est pas d’humain aujourd’hui qui puisse se prétendre étape ultime de cette évolution?

Peut-être sommes-nous les plus évolués de ce que l’on connaît de l’histoire de la vie… sauf pour nos arrières-arrières-arrières-… petits-enfants! Ne l’oublions pas…

Avec toi à travers le temps.

Rodolphe, humain

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Ah, si tous les plantigrades avaient ta sagesse!

Lucy, primate

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21- OÙ ÊTES-VOUS?

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Chère Lucy,

Je me pose, aujourd’hui une question comme tant d’autres. Vous m’intriguez extrêmement, car vous êtes «le premier homme» (femme)! Je connais très peu votre histoire. Je sais seulement que vous mourûtes en traversant un fleuve, emportée par le courant. Récemment, (un siècle environ), un scientifique vous a découverte. Je voudrais savoir: où êtes-vous? Où se trouve votre squelette? Cela m’intrigue énormément.

Répondez-moi au plus vite.

Mes salutations distinguées.

Maximilien Ami

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Mon squelette est dans mon corps et mon corps est dans la nature…

Lucy

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22- DIALOGUE D’INTELLECTUELS

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Chère Lucy,

Tu dis, dans ta lettre d’acceptation, que tu es là pour «interroger en nous tous le devenir de ta famille, c’est-à-dire l’homme, dans la nature et dans sa civilisation, qui est elle-même devenue une sorte de milieu naturel à part entière».

Ma question est la suivante. Comment peux-tu tenir des dialogues d’intellectuelle avec tes correspondants de DIALOGUS, alors qu’à l’époque où tu vivais, vous étiez tous plus proches des animaux que des humains actuels? De plus, étiez-vous conscients…. d’avoir une conscience? Pratiquiez-vous les rites funéraires? La mort avait-elle un sens pour toi et les tiens?

Au plaisir de pouvoir te lire.

Florence

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Je suis une guenon. Fin de citation.

Lucy

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23- MOI AUSSI

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Chère Lucy,

Je voudrais savoir si tu étais morte. Tu es mon actrice préférée, surtout dans le film «Seul au monde» car tu es l’actrice principale. Moi aussi je m’appelle Lucie. J’ai 12 ans. Il y a 27 élèves dans ma classe et je suis la vingt-septième et je suis une sans-amis, mais je ne comprends pas pourquoi.

J’espère que tu me répondras.

Gros bisous,

Lucie, de Paris

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Mais Lucie, c’est quoi une «actrice»?

Lucy

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Chère Lucy,

C’est quelqu’un qui joue dans un film.

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Lucie

Et un film, c’est quoi?

Lucy

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24- VOUS SOIGNER

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Bonjour (je ne sais pas comment ça se dit en langage préhistorique). J’ai 9 ans. Je m’appelle Oriane.

Ma question est la suivante: à votre époque, vous n’avez pas de chauffage, donc vous devez souvent être malade. Comment faîtes-vous pour vous soigner?                    

Merci,          

Oriane

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Malade? Hum.

Il arrive que l’un de nous ne puisse plus creuser à la recherche de bonnes racines ou cueillir les fruits jaunes. On le garde avec nous, et je me souviens même d’une grand-mère pas beaucoup plus vieille que toi qui connaissait quelques herbes. Même que ça marchait pas toujours. Voilà.

Nous sommes plutôt du genre à nous serrer les coudes, mais si un smilodon ou un léopard attaque… C’est le moins rapide à la course qui y passe. Et il n’aura plus jamais ni rhume, ni bronchite! Au fait, je n’ai pas très bien compris ton histoire de chauffage, mais ça a l’air vraiment important pour toi. Dire qu’on a réussi à s’en passer pendant 170 000 générations! Ah la saine chaleur animale.

En tout cas, je te rassure, je suis en pleine forme.

Porte-toi pour le mieux,

Ta Lucy

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25- EST-CE VRAI?

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Bonjour, Être qui n’a pas connu les problèmes du XXIe siècle.

Dans le film l’Odyssée de l’espèce j’apprends, à ma grande déception, que vous n’étiez pas notre ancêtre car, enceinte de quelques mois, vous vous êtes noyée dans un cours d’eau.

Est-ce vrai?

J’attends votre réponse avec hâte!

Un Homo Sapiens Sapiens

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Bonjour,

Tu sais, les problèmes de mon temps ne sont pas folichons non plus. Ils se résument, en ce qui me concerne, à un seul impératif: survivre!

Tu m’annonces d’ailleurs que je vais mourir noyée dans le grand torrent. Pourquoi pas? Je préfère ce sort à la griffe et la dent d’un fauve. Pour l’heure, je suis accroupie sur la colline et le torrent coule à mes pieds. Il court vers son destin comme chacun de nous.

Il est vrai que j’attends un petit. Va-t-il transmettre mon sang aux générations futures et à toi, étonnant sapiens? Je n’en sais rien et peu importe. De toute façon, notre arbre généalogique est bien trop compliqué pour que je puisse affirmer être la grand-mère, la tante ou la petite sœur de ce que vous appelez si optimistement l’humanité.

Ce dont je suis certaine en revanche, c’est que nous sommes en train d’inventer une nouvelle façon de vivre et de prospérer dans la nature. La savane résonne des cris d’êtres mieux adaptés que moi à leur milieu. Ils sentent, ils voient, ils volent, ils courent comme le vent et certains peuvent m’arracher la tête d’un simple coup de patte. Nous n’avons rien de tout cela, mais nous sommes malins et surtout solidaires. Les autres animaux forment des meutes ou des hordes, nous nous vivons en communauté. Si nous oublions le groupe, nous mourrons parce que la nature reprendra ses droits et la vie cherchera d’autres voies.

Tes « problèmes du XXIe siècle » auraient-ils un rapport avec ça, la souvenance ou l’oubli de la communauté humaine? Si c’est le cas, c’est grave. Accroupie sur ma colline, j’en frémis pour vous.

Comme le soleil est haut maintenant! Je vais peut-être aller me baigner.

Bien à toi,

Lucy

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26- CLAIR DE LUNE

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Chère Lucy,

Le monde a changé depuis ton temps. Les hommes ont évolué au point qu’aujourd’hui, le plus grand prédateur de l’homme, c’est l’homme.

Toi tu as connu une époque où il fallait composer avec la nature, une époque où la nuit était bien plus effrayante qu’aujourd’hui. Récemment, alors qu’il faisait nuit et que j’étais assise dans mon jardin, je me suis dit que nous partagions encore quelque chose. Là-haut dans le ciel brillait une lune magnifique et, en la contemplant, j’ai ressenti une émotion particulière, qui me prenait les tripes, quelque chose qui m’a semblé ancien, instinctif…

Alors, je me suis demandé si tu contemplais la lune et ce que tu ressentais en la voyant s’arrondir et estomper les ténèbres.

Affectueusement,

Nout

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Bonjour Nout

L’homme est un rêve que j’ai fait et, s’il est devenu un prédateur pour ses semblables, alors il reste à inventer. Mais un jour il existera car il balbutie déjà dans cette esquisse qui s’agite aujourd’hui sur la terre, cet homoncule vagissant né de mes instincts, de mes espérances, de mon désir de vie et d’autres choses encore que je ne sais pas nommer.

Je les trouve bien pessimistes les singes de ton temps, et bien définitifs aussi dans leurs jugements. Tu écris « les hommes ont évolué » comme si on était tous déjà au bout du voyage… Or il y a probablement moins de différences entre toi et moi qu’entre toi et le premier homme digne de ce nom. Et le voyage, et l’évolution, continuent: tu peux leur faire confiance.

La nuit. La nuit est une chose terrible mais grandiose: c’est le temps des prédateurs. Et quand la lune est grosse, c’est le grand sabbat des fauves, l’apogée de la curée aux quatre coins de ma grande plaine. On entend des souffles lourds, des piétinements frénétiques. Les mâchoires claquent: c’est la pleine lune. Elle excite les carnivores au point qu’ils se dévorent parfois entre eux et je me fais toute petite au creux d’une grosse anfractuosité, serrée contre mes congénères. Certes c’est très joli, cette sphère rougeoyante, sur la plaine éclairée presque comme en plein jour. Mais comment se cacher? Comment leur échapper? L’émotion « instinctive » que tu décris confirme le début de ton message: on dirait que les hommes ont changé de camp depuis très longtemps…

Ah quand je n’aurai plus peur… Ils verront bien, les soirs de pleine lune, je ne me cacherai plus, je danserai en dépeçant mes proies…

Ce que tu ressens, c’est un peu un mélange de tout cela. Ou ce qu’il en reste.

Ta Lucy

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Ha Lucy,

Je partage tes rêves, lorsque lovée dans mon monde intérieur, je caresse l’idée d’une humanité consciente de la part de magie qu’elle recèle: la vie.

Les singes de mon temps sont bien compliqués, peut-être parce qu’ils ont cru maîtriser leur univers en le construisant au gré de leurs besoins.

J’ai parfois l’impression qu’ils oublient qu’ils appartiennent au règne animal et que cela les prive de tant d’émotions, que cela les ampute d’une part de leur sensibilité, celle-là même qui transpire de tes mots, chère Lucy. Et lorsque je te lis, je me dis en effet qu’il y a peu de différence entre toi et moi, si peu…

Il n’y a que la nuit qui nous différencie réellement, cette nuit qui a cessé de me faire peur, même si parfois mon estomac se serre sous la lune, sans que je sache pourquoi. Et il y a ces soirs où je danse sous la lune en dépeçant mes mauvais souvenirs. Ce soir je sortirai et je marcherai sur l’herbe en fixant l’astre nocturne; je penserai à toi et à toutes ces peurs que la nuit lâche sur toi. Comme j’aimerais pouvoir te tendre la main et t’offrir un refuge pour qu’enfin tu goûtes la beauté de la lune sans aucune crainte.

Reste bien blottie contre les tiens, ma Lucy; je suis près de toi, tout près, en pensée.

Nout

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Mazette!

Je ne suis qu’une frustre guenon, mais à te lire, j’ai l’impression que le bipède n’a pas fait que progresser depuis mon joyeux temps.

Quels que soient les rêves que tu caresses, je t’accepte volontiers sous mon arbre.

Mais sommes-nous vraiment du même genre?

Ta Lucy

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Ma Lucy,

Si nous sommes du même genre? Toutes les questions que nous pourrions nous poser sur ton humanité ne m’empêcheraient pas de partager ta branche. Et si tu souhaites me classer, alors on pourrait dire que je suis une guenon pas bien poilue et moyennement douée pour grimper aux arbres… il faudra que tu m’aides un peu à rejoindre le tien! Mais mes doigts sont agiles, ce qui est bien pratique pour épouiller!

Ta Nout

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Les spécialistes te répondraient que nous ne sommes pas sur la même branche de l’arbre, mais peu importe… Je veux bien grimper d’un ou deux niveaux si c’est pour me soumettre à tes expertes menottes de sapiens. Nous autres pithèques sommes très tactiles et volontiers taquins. Et qui sait si ces petites séances de papouilles en groupes ne sont pas le secret de notre réussite?

J’ai l’impression que le goût de la chatouille a perduré chez vous, sapiens… Tant mieux, continuez comme ça et l’évolution vous sourira!

Je te gratte affectueusement sous l’omoplate gauche,

Lucy

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27- VOUS NE POUVEZ QUE CROIRE EN DIEU, IMPOSTEUR

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Lucy,

Comment pouvez-vous dire que vous ne croyez pas en Dieu?

L’homme, depuis sa création, a en lui le désir de vivre après la mort, ou au moins de savoir ce qu’il y a après la mort. Cela s’appelle le désir d’éternité. Et l’éternité, c’est la petite graine que VOTRE CRÉATEUR a mis en vous.

Vous connaissez Dieu, Lucy, puisque vous avez vécu il y a longtemps. Seul un être encore vivant sur terre peut ne pas connaître Dieu… qui êtes-vous donc?

Audrey,

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Audrey,

Vous savez, nous les préhominiens vivons surtout dans le présent. Or le présent, c’est pour moi une colline couverte d’arbustes et de hautes herbes, au pied de laquelle coule un torrent au cours imprévisible. Jusqu’à preuve du contraire, je ne suis pas morte [selon le principe de base dialogusien qui se fonde sur le voyage extra-temporel] et si les fauves m’épargnent, j’ai encore de belles années à donner à mes petits et à mon clan.

Je ne comprends pas des mots comme dieu et éternité et j’en suis désolée car ils ont l’air très importants pour vous. Ce qui me désole aussi, c’est que vous semblez savoir mieux que moi-même qui je connais et ce que je ressens! Vous parlez aussi de créateur et là je veux bien essayer d’imaginer ce que vous voulez dire, mais j’ai bien du mal. Qu’a-t-il créé, au juste, une Lucy ou une Audrey?

Peu importe au fond. La saison sèche a été courte et les arbres donnent cette année beaucoup de fruits bien lourds et bien jaunes.

Bien à vous,

Lucy

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28- TA FILLE

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Bonjour,

Savez-vous que l’on a retrouvé votre fille dans une caverne? Que mangez-vous?

Merci de me répondre au revoir.

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Au revoir?

C’est dommage, j’aurais pu t’adresser une réponse un peu plus civilisée, en te disant que ma fille va très bien, merci, et que je mange des fruits, des racines, des insectes, de la viande quand les hyènes m’en laissent quelques morceaux pas trop faisandés… en fait tout ce que je trouve un tant soit peu appétissant. Mais bon, si tu y tiens vraiment, je peux aussi te répondre: Au revoir.

Bien à toi quand même,

Lucy

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29- PARLER ET LIRE

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Comment peux-tu savoir parler et lire?

Chtimi

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C’est un jeu, Chtimi. Juste un jeu, ne t’en fais pas.

Ta Lucy

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30- MÊME PRÉNOM QUE TOI

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Bonjour,

Tu étais petite et moche mais pourtant tu as été utile à la progression de l’homme; maintenant je prends le relais… j’ai eu énormément honte en CE1 quand j’ai appris la préhistoire: ma maîtresse parlait de toi et mes camarades se moquaient de moi à cause de toi car nous portons le même prénom.

Maintenant je ne t’en veux plus, c’est pour cela que je t’écris.

Au revoir,

Lucy

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Bonjour Lucy, luciole,

La honte, c’était parce qu’on me qualifiait de petite et de moche dans tes cours? J’espère que tes enseignants et tes camarades auront quand même retenu d’autres aspects de ma vie. Une existence de lutte, de solidarité pré-humaine et d’éveil à la vie communautaire. C’est vrai que je n’ai rien d’une anthropo-midinette, mais de votre côté vous êtes complètement piégées dans votre élégance un peu puériles et surtout, par trop mondaine. Pour moi, la seule beauté qui vaille, c’est la vitalité d’un être en santé, capable d’assurer sa sécurité et le confort des siens. C’est mon talent pour la vie. Et me voici, si belle et si fragile dans ma savane impitoyable, qui me rend désirable aux yeux de tel ou tel mâle. Et je défie les grandes blondes pulpeuses qui gloussaient autrefois dans tes classes de survivre plus d’une heure dans le monde qui est le mien.

C’est quand même gentil de ne plus m’en vouloir.

Affectueusement,

Lucy

Lucy-bones

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Quand Belzébuth rencontre Méphistophélès

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2016

Mephistopheles
Dialoque entre Belzébuth (Paul Laurendeau) et Méphistophélès (pastiche anonyme de DIALOGUS) sur un certain nombre de questions de démonologie.

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Méphisto! Ma vieille ganache!

Je suis bien content depuis le temps que je me dandine au sommet du Mont Chauve, scandalisé que je suis par cette affligeante ambiguïté. Je suis une figure issue de Moloch, déité philistine, alors que tu dérives de quelque lutin romain, si je ne dis pas de conneries (n’hésite pas à me corriger publiquement: j’ai le cuir dur). J’en parlais justement l’autre jour avec Satan, qui lui, ça se voit sur sa tronche, est le satyre des Sylves d’Asie Mineure tout craché. Ces connards là nous confondent sans arrêt. C’est purement scandaleux. Je sais aussi sans ambivalence que Lucifer est furax. Le pauvre ne s’en remet tout simplement pas. Tu penses un peu, lui qui était au départ le Christ en personne, le «Porteur de Lumière», excusez moi-caca-d’oie, avant de passer à l’état d’ange obscur et ambivalent émergeant des élucubrations d’Isaïe, puis de plonger, déçu sinon déchu, dans cet enfer outrageant. Et le voilà maintenant qui s’englue aussi à moi, à toi, et à l’autre là, dans leur pandémonium filandreux et déficient. C’est littéralement à se flinguer.

Mais tu vas nous tirer ça au net, mon Méphisto. Maintenant que tu es un caïd, que tu as accès à une tribune de rayonnement respectable, sans doute la meilleure depuis que les sphincters du bon Goethe te servirent de corne de brume, tu vas nous exorciser cette basoche innommable en vitesse, et clarifier ce différend regrettable! La démonologie doit reprendre ses droits, et il faut qu’ils arrêtent de tout amalgamer comme cela à tout bout de psaume. Ça confine à la foutaise pure. Je me fiche de l’âme de ton Faust comme de celle d’un lombric, et les flammes de ma géhenne te roussissent les poils du cul d’indifférence. Méphistophélès, toi qui as du panache, dis-leur un peu…

Ton ami admiratif, et éternel compagnon de débauche,

Belzébuth, seigneur des mouches et démon atrabilaire

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Cher Monsieur,

Je vous sais très savant des choses de l’ombre comme de celles des lumières, grand connaisseur de toutes les philosophies théologiques et éthiques propres à votre monde terrestre. J’admire en vous la futilité des humains, pour qui comptent les années. Vous vous bercez des illusions d’une pensée libre, mais lui tournez le dos aussitôt que le temps se gâche et que l’orage menace. J’en connais de toutes les époques, de votre misérable espèce qui se plaît à écouter aux portes de l’enfer dans l’espoir de frissons passagers, mais sans jamais oser y pénétrer et connaître la vérité.

Votre espèce a la particularité des êtres inférieurs de vouloir expliquer l’étroitesse de leur vision en ramenant à leur niveau ce qui les entoure. Et comme vous êtes habiles en cette matière! Vous vous insérez dans une bulle unique, transparente, increvable et extensible à l’infini, sorte de gobe-tout métaphysique et réducteur de ce que votre imagination ne peut même pas entrevoir. Comme tous les autres, pour dorer votre nullité, vous cherchez à encadrer le chaos. Votre terreur de la nuit éternelle oriente votre esprit jusqu’aux portes de l’ignorance. Oser codifier le mal en lui donnant une lignée bâtarde, une descendance mythologique quelconque, est la marque de votre innocence, pour ne pas dire votre simplicité. Et la délicieuse preuve de ma toute-puissance…

Vos semblables, dans leur balbutiement d’une pensée cohérente, ont tenté de me cerner, de découvrir mes origines afin de pouvoir m’imaginer et de là mieux me contrer. Ils ont voulu connaître ce qui me guidait, me flattait, m’influençait, m’effrayait et me chassait. J’ai eu tous les noms, tous les épithètes, toutes les origines. J’ai eu des frères et des soeurs par centaines, des serviteurs par milliers. Ils ont inventé l’écriture pour me décrire, la musique pour composer des incantations, des prières pour retenir mon pouvoir, et ils sont allés jusqu’à créer le Bien pour tenter in extremis de me réduire à une antithèse. Toujours vous avez échoué, erré dans vos hypothèses et raconté les histoires les plus anguilleuses pour revenir constamment à votre point de départ: l’ignorance.

À présent, et votre lettre le démontre très bien, vous choisissez comme arme la dérision, la familiarité et la négation. Vous vous croyez parvenu à un stade avancé de développement et de spiritualité et vous vous croyez autorisé à clamer votre victoire sur le Mal. Vous croyez que votre invention cent fois millénaire, le Bien, a vaincu. Vous croyez que votre éternité se cache dans la conquête de l’univers et vous espérez ainsi pouvoir me nier.

Je ne suis ni lutin romain, ni ange déchu. Je suis votre miroir, je suis celui qui nie… Ce n’est que justice car tout ce qui existe est digne d’être détruit.

Mes salutations à vous, chasseur de mouches. Et pour faire honneur à votre espèce, continuez de vous asperger les yeux avec votre bombe insecticide. Vous ne risquez rien puisque déjà vous ne voyez rien. Quant à Belzébuth, que vous feignez de connaître, dites-lui de ma part que le diable n’écrit pas au diable et que contrairement à votre Seigneur il n’a pas besoin d’être plusieurs pour réussir à être Un.

Méphistophélès,

L’esprit qui toujours nie

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Sacré Méphi va. Vieille trogne. «Un»: tu m’en passes un papier. Jamais que le même en un mot! Toujours ta bonne vieille dégaine seigneuriale qui pue de la Mâchoire. Mais arrête de déconner! C’est moi Belzé! Ton Bubuth! Les Grandes Folles du Valhallah, la Chasse-Gallerie Ambivalente, le Seau d’Eau Lustrale sur les torches à Prométhée, la poudre scintillante dans les godets à Nicolas Flamel. Enfin, vieille pomme, tu ne vas quand même pas me dire que tu as tout oublié dans tes vapes vitupérantes de Misanthropie Convulsionnaire! C’est la vastité de l’audience qui te dope, ma parole. Internet: le Cimetière de Saint Médard à Méphi. Là où le Cairn du Diâcre Paris est remplacé par un miroir à facettes! Allez, mon Méphi, quitte un peu tes grandes toises. La sonnette de Fin de la Récré de l’Irrationalité a quand même un peu retenti! Choppe un bon bol d’air et répète après moi: Je Suis Un Illusionniste!

Belzebuth, Seigneur des Mouches et Carogne Baratinante

P.S. pour Nier, ça tu Nies Durillon! C’est vu! Mais de là à RENIER tes vieux camarades de Galvaude, il y a quand même une ligne. Tu n’incarnes quand même pas le Mal à ce point là… Ça ne serait pas sport…

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Monsieur,

Je suis perplexe. Votre jeu cache-t-il une terreur quelconque? Vous avez quelque chose à me vendre, votre âme peut-être, et vous n’osez me proposer directement un tel marché? Vous avez besoin de quelque service obscur que moi seul peux offrir? Ne dissimulez donc pas votre timidité dans des échanges vulgaires et trop familiers. Exprimez-vous simplement avec votre coeur et selon votre accoutumance. Car, mettez-vous vraiment à ma place et réfléchissez un instant, que feriez-vous si je vous répondais ainsi: «Belzébuth! Ma couille! Mon miroir grossissant! Quelle joie de te retrouver en aussi grande forme, cher faigneur des mouches!»? Avouez-le, vous chanteriez aussitôt victoire de m’avoir posé ce magnifique lapin. Allons, soyons sérieux, c’est faible, d’un mauvais goût inqualifiable et peu digne d’un mortel tel que vous. De plus, ce n’est pas une manière d’entamer des discussions d’affaires si tel est votre véritable dessein.

Ne cachez pas non plus votre identité en essayant d’usurper celle d’un autre: la mienne, en particulier. Cela pourrait vous jouer de forts mauvais tours et je n’aurais pas à débourser grand écu pour vous faire frire à petit feu l’éternité durant. Certes, vous avez beaucoup de talent, une langue rouge de Cardinal en conclave que vous manipulez, ma foi, avec brio. Ainsi, vous flirtez gentiment avec Brassens en vous prenant pour un mat de cocagne, vous citez des ouvrages savants pour persécuter ce pauvre Céline, vous piquez Heidegger avec volupté sur la philosophie humanitaire du National-Socialisme et vous lavez les mains de Pilate en portant pour lui un casque de légionnaire. Puis, étrangement, vous vous couvrez d’un autre plumage pour vous adresser à moi, un peu comme si vous alliez incognito vous dévergonder à un bal masqué. Encore là, cette manière d’agir démontre un trouble certain, un désir inavoué de me demander une faveur, d’intervenir pour régler une situation délicate.

Permettez-moi de vous dire qu’il ne s’agit pas de la meilleure façon de me flatter et d’obtenir quelque privilège. Je me considère donc magnanime en me limitant à vous demander simplement qui est le véritable illusionniste dans cet échange épistolaire…

Je constate également que vous n’avez pas entièrement saisi l’objet de ma première lettre. J’ai cherché à être clair pourtant. Je n’incarne pas le Mal et c’est là que vous faites tous fausse route: je le suis totalement et entièrement. Le reste, les bons sentiments, les droits de la personne, la démocratie et les autres élucubrations propres à votre époque me laissent entièrement froid, si je peux m’exprimer ainsi. Ce n’est pour moi qu’enfantillage et fanfreluche, de la mauvaise littérature pour âmes perdues afin de se donner bonne conscience et tenter encore de nier ma globalité. Vous tirez vos dernières cartouches, vous donnez votre dernier coup de goupillon, mais je peux comprendre cette attitude de refus, cette fuite perpétuelle pour échapper au destin de votre espèce. Il s’agit de la stratégie que vous avez choisie, elle se défend et correspond parfaitement à votre véritable nature.

Enfin, vous me demandez d’être sport. Allons donc, la conception humaine de cette activité n’est-elle pas encore et toujours basée sur la tricherie, la performance à outrance, l’appât du gain et la gloire à tout prix? Vous ne pouvez vous imaginer le nombre de demandes que je reçois à ce sujet. Laissez-moi vous dire que le vieux slogan romain du pain et des jeux, la populace le réclame plus que jamais. Être sport, cher mortel, c’est jouer ce jeu, ne l’oubliez surtout pas. Mais, si cela vous chante, vous pouvez aussi jouer l’avenir de votre âme avec moi contre un quelconque avantage. Je suis ouvert à toute proposition honnête de votre part.

Méphistophélès,

L’esprit qui toujours nie

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Ah mon bon Méphi. Ça fait plaisir de voir que tu as des lectures… Évidemment ton petit effet d’omniscience énumérative s’en tient strictement à «ses» interventions signées, au détriment de «ses» alias. Diabolique mais vachement empirique quand même… Ah, ah, ah. Vieille barbaque va. Te voilà perplexe en plus. Pas clair tout ça. Remarque on le serait à moins: s’entêter à commercer un objet qui n’existe pas. L’âme. Mais tu m’as un peu cerné, je l’admets. Je cherche quelque chose de toi. Je ne suis qu’un escogriffe dentu et couvert de vermine, qui jette des épouvantails faméliques dans une fournaise inepte. Rien de comparable à la haute mouture, au cépage fin de MOSSIEU Méphi, qui n’aime pas frayer avec le Vulgaire, et s’offusque du Grossier comme un vilain Rastignac de salon-couperose-velour en maraude. Admis: je ne suis qu’un guignol avec, tu le signales pesamment, une main dedans. Alors que toi, c’est autre chose. Tu es une pure catégorie philosophique: le Mal. Excuse-moi-caca. Pas rien, ça! On comprend que tu la ramènes. Un enjeu pareil, ça ne mange pas à la cantine! La catégorie centrale de l’Axiologie. Le Veau d’Or. La Hantise. Tu m’as donc bel et bien cerné. Bravo! Rédition! Je veux quelque chose de mon vieux compagnon, renégat aux oeillères d’or. Une définition, simplement. C’est quoi, ça: le Mal.

Belzébuth, Fâcheux, Raseur, et Seigneur indéfectible des A Rimbaldiens qui bombinent

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Monsieur,

Votre incohérence ajoute nécessairement à la lourdeur de mon style, cher mortel. Avouez que vous devenez de plus en plus confus dans votre cheminement intérieur. Vous contestez, puis vous admettez du bout des lèvres, puis vous abandonnez la partie. Ensuite vous revenez, et vous tournez en rond tel un chien après sa queue. Finalement, vous grimpez, vous redescendez et vous plongez afin de boucler la boucle en vous la nouant autour du cou. À ce que je constate, vous serez bientôt fin prêt pour le grand passage.

Vous ne voudriez tout de même pas que je m’attarde à divulguer votre intimité juste pour satisfaire ma vanité. D’ailleurs, je doute fortement que mon éditeur laisse passer des étalements de ce genre. Nous sombrerions rapidement dans un niveau d’échange peu souhaitable, même si cela n’est pas dénué d’intérêt. Il me semble que vous agissez comme un curé de campagne quelque peu frustre qui cherche à faire le plein de fidèles. Le problème, c’est que vous avez égaré le mode d’emploi sur le contrôle et la harangue de vos ouailles, troupeau bêlant de peur ou soupirant d’aise, tout dépendant de l’origine des indulgences. Peut-être cherchez-vous le chapitre concernant les douceurs du paradis? Et vous ne trouvez que celui des enfers? Cherchez encore! Vous n’y êtes pas tout à fait…

Vous me traitez de collet monté maintenant. Songez que cela est peut-être voulu et que c’est sous cette forme que j’ai décidé de m’adresser au pauvre mortel que vous êtes. Je vous suggère, dans tout ce bavardage inutile, de ne pas oublier le nom et le titre de votre interlocuteur. Car je n’ai pas du tout l’intention de m’abaisser à un niveau de langage inférieur uniquement pour vous faire plaisir. D’ailleurs, à admirer votre approche à mon endroit, il me semble avoir eu tout à fait raison.

Le fait de ne pas croire à l’âme m’importe peu. Ce n’est pas mon problème, mais le vôtre. Que vous le vouliez ou non, le simple geste de vous adresser à moi démontre tout de même un certain intérêt pour la chose. Je dirais qu’une couche épaisse et graisseuse de poussière judéo-chrétienne vous colle toujours à la peau. Par contre, Je comprends fort bien qu’il soit difficile de faire fi du passé et de renier ses origines culturelles du revers de la main. Il importe, cependant, d’avoir la modestie de l’admettre. Ainsi, dans votre cas précis, cela expliquerait en partie la singularité de vos propos. Mais ne vous en formalisez surtout pas car, quoi qu’il arrive, je serai près de vous lorsque le temps sera venu de recueillir votre dernier souffle. Et là, vous et moi, face à face, nous verrons tout cela dans les détails.

Quant à vendre des choses qui n’existent pas, permettez-moi de vous signaler que votre espèce est passée maître en la matière. Je n’ai plus rien à lui apprendre à ce sujet. Et qui plus est, je trouve que cela frise parfois le mauvais goût et la stupidité chronique alors que moi, je me limite habituellement à des valeurs plutôt nobles: l’esprit, l’âme, la Foi et l’éternité. Admettez que mes attentes, contrairement à celles de votre genre, ne sont nullement à prétention mercantile. Je ne trafique pas n’importe quelle peccadille afin de satisfaire des intérêts bassement populaires.

Le Mal? Contemplez-vous dans un miroir et vous me reconnaîtrez. Regardez-vous vivre et agir et vous me rejoindrez. Admirez l’évolution de votre humanité et vous comprendrez que le Bien n’est que théâtre, variété, opéra bouffe que vous entretenez avec fierté pour chasser l’ennui qu’engendre votre médiocrité. Le Mal, c’est l’atmosphère qui entoure votre planète et que vous respirez avec bonheur; c’est ce qui assure la survie et la grandeur de votre minable existence.

C’est aussi l’accumulation millénaire de votre prétention à me surpasser tout en me craignant. À présent, c’est votre hypocrisie à vouloir me nier pour asseoir la totalité de votre domination sur l’univers et ne la partager avec nul autre que votre suffisance. Vous enrobez vos philosophies de chansonnettes à la mode en les érigeant en dogmes immuables. Vous construisez vos civilisations sur le sang, le mensonge et la haine. Et pour vous donner bonne conscience, pour couvrir l’odeur de putréfaction qui remonte des fondations, vous dressez des palais à la gloire de la paix, de l’amour et de la vérité. Vous me faites… divinement rire.

Le Mal, c’est le cuisinier qui a concocté le potage engendrant votre émergence. Allez, multipliez-vous et que Dieu vous conserve à son image. Vous êtes presque à point pour la grande dégustation.

Méphistophélès,

L’esprit qui toujours nie

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Merci mon Méphi. La poussière judéo-zinzin du Marchand-de-sable Méphi vient de me gicler dans les yeux et j’en tombe endormi raide. À une prochaine.

Belzébuth, seigneur incontesté de celles qui craignent le Fly-Tox pédantesque à l’élégant renégat Méphi…

Enculade-de-mouches

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Dialogue anachronique entre Alice Asbury et Juliette Capulet au sujet de maintes choses, dont la possibilité ou l’impossibilité d’un voyage en train…

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2016

Trian-possible-impossible
Un respectueux et amical moment d’interaction entre Alice Asbury, présumément de Londres, Angleterre (jouée par une correspondante anonyme) et Juliette (du drame Roméo et Juliette). Cet échange est cité depuis l’officine de correspondance de Juliette Capulet (pastichée par Paul Laurendeau) sur DIALOGUS.

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Ah Juliette, Belle Juliette, Comme je vous admire, belle, jeune, innocente, amoureuse. Comme votre histoire me touche profondément… Et comme vous seule pouvez me comprendre. L’amour, qu’est ce que l’amour? Ce sentiment qui nous traverse, qui même nous transperce de part en part et nous achève, parfois. Belle Juliette, comment donc supportez-vous l’absence de Roméo? Comment faites-vous pour tenir loin de lui? Occuper mon esprit à autre chose? Penser à lui? Comprenez, chère Juliette, que je me pose plus ces questions à moi-même que je ne les pose à vous. Mais elles sont sans réponses, malgré le fait que je cherche. Je suis tellement admirative de votre personne que je ne voudrais vous importuner…

Sincèrement vôtre,

Alice Asbury, Londres

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Chère Alice,

Vous ne m’importunez aucunement. C’est un plaisir et un honneur de communiquer avec vous. Vous me faites si bien sentir, à un demi-millénaire de distance, l’impact inaltérable des émotions éternelles. Je ne m’occupe pas à «autre chose» qu’au sentiment qui me lie à mon amant. Tout ce que je fais, tout ce par quoi j’existe se définit et s’articule par le fait de l’aimer. Chaque petit geste du quotidien est un cérémonial en hommage à cet amour. Chaque parole, chaque soupir est l’hymne éclatant d’une femme trouvère à son damoiseau adoré. Ce dernier me manque évidemment terriblement, cruellement. Le mien s’appelle Roméo. Le vôtre s’appelle comment?

Juliette

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Ma chère Juliette,

Votre plume m’enchante, sincèrement. J’apprécie beaucoup votre écriture. Elle me semble magique. Vous me donnez une définition si poétique que cela me transporte. J’ai remarqué, effectivement, que quoi que je fasse, quoi que je dise, mes pensées sont toutes pleines de lui, même si mon action momentanée n’a absolument aucun lien avec cet être que j’aime, que j’idolâtre par-dessus tout. Je ne veux pas vous faire de peine, mais cela me fait tellement plaisir que je me sens obligée, mon esprit me pousse à vous dire: demain je vois mon bien-aimé. Que je suis heureuse! Cet homme qui est le sens de ma vie, l’unique sens de ma vie, cet homme qui enchante mes jours, je vais enfin pouvoir le voir à nouveau, sentir sa fragrance, pouvoir goûter à ses lèvres… Il s’appelle Robin.

Sincèrement vôtre,

Alice Asbury, Londres

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Vous ne me faites pas de peine, voyons, chère Alice. Au contraire, C’est vous qui me transportez de joie. Je n’ai aucune peine à tirer du fait que voici une femme comme moi qui vit sereinement les ardeurs de son amour… moins la vénalité de Vérone, moins les spadassins brutaux qui s’interposent, moins le patriarcat intransigeant qui strangule, moins le désespoir et l’angoisse du petit pépin cruel érigé bien malgré lui au statut insupportablement intemporel de tragédie. Vous me confirmez que mon ordre fluet et terrorisé a malgré tout vaincu celui de la brute masculine dont l’omnipotence aristocratique n’est qu’un leurre ensanglanté et méprisable. Alice qui m’écrit librement sur Robin depuis ces siècles lointain du futur, c’est Juliette et Roméo, inaltérables dans leur amour et enfin affranchis de leur drame ronflant de petit fait divers minable. Je ne peux qu’en ressentir un immense plaisir. Mieux, si vous m’excusez le mot un peu cru, mais nous sommes déjà entre amies: de la jubilation! Je suis très très heureuse pour vous, Alice. Aimez, aimez et n’ayez cure. Je suis vôtre à jamais car vous me réalisez, m’épanouissez, m’incarnez par ce libre amour. C’est tout simplement merveilleux.

Juliette

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Ma chère Juliette, vous êtes vraiment une femme admirable. Votre manière d’exprimer vos idées et sentiments est, je me répète, magique. Pensez-vous à écrire quelque poème, roman ou essai? Oh oui, nous sommes déjà entre amies. Hier je suis revenue chez moi, après avoir passé quatre jours avec mon bien-aimé. Sans même avoir eu votre message, j’ai suivi votre conseil. «Aimez, aimez et n’ayez cure». Vous avez tellement raison. Pourquoi se poser tant de questions, au fond? Vivons notre amour du mieux que nous pouvons, et ne prenons pas garde aux quolibets extérieurs. Vous me voyez enchantée, Juliette, de savoir que je vous incarne, dans mon siècle du futur. Je vous en prie, parlez-moi de votre époque. Pour nous, gens du futur, votre époque est assez floue, assez magique je dois dire. Mais j’admire les époques du passé. La brute masculine est effectivement méprisable. À quoi sert d’être fort physiquement si l’on est faible intellectuellement? L’intellect a des chances de l’emporter sur le physique.

Sincèrement Vôtre,

Alice Asbury

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Là, Alice, comprenez que pour vous parler de mon… temps, je me vois obligée de vous parler de mon… plan. C’est une grosse faveur que je vous fais là, parce que c’est vraiment très angoissant pour moi de m’ouvrir comme cela. Mais une femme compréhensive et subtile comme vous devrait voir ou je veux en venir.

Je suis censée exister à travers un numéro de tréteaux que ce cher Shakespeare construisit, en 1595, comme une farce mais qui (semble-t-il) se termine en tragédie. Or le fait est que Shakespeare a tiré son histoire d’un poème narratif intitulé «Tragical History of Romeus and Juliet» écrit en 1562 par Arthur Brooke. Ce dernier a tout pompé d’une nouvelle de Matteo Bandello écrite en 1554 (d’où la date de ma présente signature). Matteo Bandello tient lui-même son précieux avoir d’un certain Luigi da Porto qui, dans son «Istoria novellamente ritrovata di due Nobili Amanti» donne à mon histoire sa forme moderne en introduisant les noms Romeus et Giulietta et en nous installant à Vérone (d’où mon présent lieu d’existence). C’est qu’avant cela, nous nous appelions Mariotto et Gianozza et notre drame avait lieu en 1476 à Siena, sous la plume d’un dénommé Masuccio Salernitano qui, lui-même, a tiré le gros de son inspiration de différentes sources populaires dont le fil se perd dans un passé encore plus fumeux…

Vous me comprenez Alice, parce que vous êtes mon amie, même si vous, vous avez la chance immense de ne pas subir ce petit problème existentiel. C’est vraiment épouvantable d’être un personnage de fiction et de voir ainsi le tout de son existence s’effriter comme plâtre quand on cherche à en faire la genèse… Vraiment, cela me terrorise. Alors j’ai tiré mon trait à peu près au milieu:

Vérone, 1554, comme dans la nouvelle de Matteo Bandello. Voilà: on n’en parle plus. Ça ne vous dérange pas, j’espère? Vous n’allez pas vous mettre à me prendre pour une petite menteuse simplement parce que je suis fictive. Il y a plus que cela entre nous, n’est-ce pas? Je vous confie tout cela justement parce que je sens votre finesse et votre mansuétude. C’est un secret terrible, mais il vous aidera à comprendre pourquoi je n’écris pas des poèmes, des romans ou des essais. C’est que je ne suis pas celle qui écrit, mais celle sur laquelle on écrit. C’est mon lot. Je l’assume. Bon, je me répète: il ne faut plus en parler. C’est bien trop douloureux pour moi de faire craquer mon intégrité comme cela. Même pour le bénéfice de quelqu’un d’aussi bien que vous.

Ah, Vérone en 1554, Alice. C’est si joli. Nous relevons de la suzeraineté des Doges de Venise, mais nous sommes à mi-chemin entre cette dernière et Milan, ce qui fait de nous une des fleurs les plus suaves de l’Italie du Nord. Nous avons de belles montagnes et des ruines romaines absolument superbes. La vie ici est douce, indolente, paradisiaque, surtout si on est de l’aristocratie…

Ah! si seulement je ne brûlais pas de ce fol amour qui m’attire tant d’avanies brutales. Mais, dites moi, chère amie, on dirait, à vous lire, que je ne suis pas la seule dans ce pétrin. Vous me ressemblez encore plus que je ne le pense. Ne parlez vous pas de «quolibets extérieurs» s’interposant dans votre amour?

Voudriez vous m’en dire un mot?

Votre Juliette (bien réelle malgré tout)

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Ma chère Juliette,

Que de précisions vous me donnez là! Moi qui suis une admiratrice de Shakespeare, et une admiratrice de sa pièce «Roméo et Juliette», je ne pensais pas que cette histoire venait de si loin! Vraiment, je vous remercie du fond du cœur de cet «historique», qui me ravit. Je vais vous avouer quelque chose: cela fait quatre ans maintenant que je prends des cours de théâtre, et mon rêve est d’interpréter le personnage de Juliette sur les planches, ou tréteaux comme vous les appelez. Et je vous remercie aussi de m’avoir avoué tout ça, ça me touche beaucoup. En effet quelle difficulté cela doit être de ne pas savoir où se placer. C’est promis, je ne vous en parlerai plus. Je ne voudrais pas vous faire de peine.

Comme vous décrivez admirablement Vérone, Juliette. C’est si poétique. Ah si je pouvais la voir de mes propres yeux!

Oui, je vous parlais tantôt de «quolibets extérieurs»… Disons que même à mon époque, quand on est encore jeune, on subit la dictature parentale. Ah que n’ai-je deux années de plus! Ce serait tellement magnifique… Voyez-vous, Robin et moi sommes séparés par quelque deux cents kilomètres. Je comprends bien que mes parents comme les siens refusent de faire deux cents kilomètres en voiture pour nous emmener chez l’un, chez l’autre. Mais ils refusent le train. Ils refusent que nous communiquions trop (notre moyen de communication est Internet, vous connaissez?), se moquent de moi. Cela m’est insupportable, car je sais que Robin est l’homme de ma vie. Cela peut sembler ridicule comme qualification, mais c’est la vérité. C’est si difficile. Si tout se passe bien, dans deux semaines je pourrais le revoir. Sinon, il me faudra attendre cinq semaines… C’est bien difficile parfois, mais le véritable amour surmonte toutes les limites! Comment faites-vous, de votre côté?

Votre Alice.

Pour moi, vous êtes bel et bien réelle, ma chère.

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Chère Alice, chère amie,

Nous ne sommes plus censées en parler, mais je dois quand même faire allusion au fait que je vous suis profondément reconnaissante de me rappeler que des actrices et des ballerines me permettent de me perpétuer à travers elles depuis bientôt un demi-millénaire. Leur ardeur et leur générosité me sont un mystère aussi opaque qu’émouvant. Si jamais vous deveniez l’une d’entre elles, ce serait pour moi un immense honneur. Nos coeurs battraient ensembles et nous existerions, même fugitivement, en une vie unique. Ce serait suprêmement exaltant. Je vous le souhaite et me le souhaite de tout coeur. Voilà. Ne parlons plus de cela. Cela me terrorise vraiment trop.

Venons-en plutôt au problème que vous abordez. Pour comprendre les choses très compliquées que vous me racontez, j’ai dû faire appel au tout dévoué Cappel in Mano [littéralement «Le chapeau à la main», en Italien du Nord. Il s’agit de notre Chef Recherchiste René Podular Pibroch, dit Chapeau Bas. – Note de DIALOGUS], dont le savoir encyclopédique est consacré, en ce forum DIALOGUS, à guider les personnalités quand vous, correspondants du futur, commettez, sans le faire exprès, des anachronismes. Grâce aux patientes explications de Cappel in Mano, je comprends qu’il y a, entre votre amant et vous, une distance correspondant à peu près à la distance entre Vérone et Florence. Je croyais initialement que vous vouliez parcourir cet abîme insondable en voiture de poste et, pour tout vous avouer, je comprenais un peu vos parents d’hésiter à se lancer dans un voyage de cinq jours sur une route certainement cahoteuse et bien peu sûre. Cappel in Mano m’a alors expliqué que la «voiture» en question, dans votre propos, est un véhicule à traction automate ultra-rapide du futur qui, grâce aussi à une incroyable amélioration des voiries, couvrirait ladite distance en environ deux heures. Pour la suite, je dois vous citer in petto le dialogue entre l’encyclopédiste et moi, pour que vous en goûtiez le sel. Ce dialogue s’est effectué, un peu comme le nôtre, grâce à cet «Internet» auquel vous avez fait allusion, sans que je sache exactement comment car, pour ma part, je gratte le tout de ma partie à la simple plume d’oie…

Juliette: Très bien. Je vois. C’est formidable comme progrès. Et dites moi donc un peu maintenant, mon bon, ce que c’est qu’un «train»?

Cappel in Mano: C’est un long véhicule articulé, monté sur de solides madriers de fer et qui peut transporter des centaines de voyageurs à une vitesse fulgurante. Le train est utilisé surtout pour relier les villes entre elles en un grand réseau de transport motorisé fort efficace.

Juliette: Je vois, je vois. Proprement sidérant. Mais alors… expliquez moi donc un peu ce que mon amie Alice, parlant de ses parents, entend par: «ils refusent le train».

Cappel in Mano: Il semble bien que les parents de votre amie ne veulent pas qu’elle… se déplace en train.

Juliette: Tiens, pourquoi donc? Il y a des brigands?

Cappel in Mano: Aucunement. Le train est un moyen de transport très sûr, exempt de toute vie interlope.

Juliette: Des… des déficiences mécaniques peut-être? À des vitesses inconcevables de ce genre, cela se comprendrait…

Cappel in Mano: Je ne crois pas. Le train est un véhicule très hautement sécuritaire, beaucoup plus sécuritaire que la voiture automobile, qu’il faut piloter prudemment et qui est plus soumise aux intempéries et aux aléas du manque de carburant.

Juliette: Expliquez moi alors —je vous en prie, vous m’obligeriez— pourquoi les parents de mon amie «refusent le train».

Cappel in Mano: Cela… cela me semble inexplicable.

Juliette: Cela vous semble inexplicable, à vous si savant?

Cappel in Mano: Cela me semble complètement inexplicable et pour tout dire une parfaite absurdité.

Juliette: Une absurdité! Dites, Cappel in Mano, vous y allez tout de même un peu fort. Ce n’est pas très respectueux ça!

Cappel in Mano: Non pas… mais je ne me dédis pas.

Juliette: Fort bien, je vais devoir demander à Alice de m’expliquer cela, alors. Cela me parait un peu injuste tout de même de se priver d’un moyen aussi formidable d’éliminer les distances entre deux amants. Bon… Au revoir et merci, docte page.

Cappel in Mano: Je partage parfaitement votre opinion sur ce point spécifique. À bientôt Demoiselle Capulet.

Voilà, Alice, j’en suis donc là. Mon encyclopédiste et moi-même y perdront nos chiots de par ce «ils refusent le train» incompréhensible. Il va falloir que vous soyez assez gentille de m’expliquer si le mot et l’humeur, vraiment fort vifs sur cette question, de Cappel in Mano sont méritoires ou impertinents.

Avec Roméo, que voulez-vous que je vous en dise, nous ne nous voyons que depuis deux jours et trois nuits (mais quelles nuits!), vous comprenez donc que nous n’en sommes pas encore à ce genre de problèmes d’intendance. Mais nos familles étant des ennemies séculaires, vous vous doutez, douce amie, que j’en connais un toron sur les parents qui vous entravent cruellement et en toute mauvaise foi.

Or j’ai un peu le sentiment que c’est ce qui vous arrive céans, avec ce… «train» qu’on vous «refuse». Si j’erre, corrigez moi vertement en pardonnant mon insolence. Je vous embrasse.

Votre Juliette

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Ma très chère Juliette,

Si jamais je devenais une actrice vous incarnant, ce serait pour moi un immense honneur et une joie sans limite! Mais ne parlons définitivement plus de cela, cela vous dérange. Vous faites aussi allusion aux ballerines… J’aurais aimé être une ballerine, mais malheureusement mon avenir en a décidé autrement…

Oh, vous me voyez vraiment très gênée, je vous ai mise dans l’embarras en commettant des anachronismes! J’avoue que lorsque j’ai évoqué la voiture, voiture actuelle, l’idée m’a traversé l’esprit de vous expliquer ce que c’était. Peut être aurais-je dû… Vraiment si vous le pouvez, transmettez, je vous prie tous mes remerciements au Cappel in Mano, il est très admirable. Ses mots sur la question du train sont malheureusement véridiques. Mes parents n’acceptent pas que je prenne le train seule, ils me trouvent trop jeune pour cela, je crois que peut-être ils ne me font pas confiance, ils n’ont pas confiance, pourtant j’estime être digne de confiance pour cela… mais peut-être que je me trompe. Ils ont peur pour moi et sont trop effrayés par ce qu’il pourrait m’arriver. Vous savez actuellement on trouve des hommes (ou femmes) qui enlèvent des jeunes filles, ils ont peur que cela m’arrive aussi. Je sais aussi que le fait qu’un homme soit entré dans ma vie ne sied guère à mon père. Il est un peu jaloux, il faut le comprendre, je suis sa fille aînée. Mais il me semble que lui n’essaie pas de son côté de me comprendre.

Les parents de nos jours sont très stricts et souvent n’ont pas confiance en leurs enfants. J’ai décidé que quand j’aurais des enfants, je leur ferai confiance. Ils deviendront ainsi autonomes. Les parents de mon temps couvent leurs enfants, ont peur de les voir partir. À 18 ans, beaucoup sont encore immatures et incapables de vivre seuls. Malheureusement, je n’ai pas encore 18 ans mais suis peut être trop mature…

Je vous embrasse,

Votre dévouée Alice

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Ma pauvre Alice,

Les parents de NOS jours (1554) sont très stricts et souvent n’ont pas confiance en leurs enfants! Plus je vous lis, plus je trouve que nos situations se ressemblent fort. Il faut faire de deux choses l’une. Ou bien il y a effectivement des brigands dans vos trains, même si ce bon Cappel in Mano semble en douter, ou bien vos parents se servent du vieux réflexe de la peur pour vous garder sous leur coupe. Je ne peux pas juger pour votre temps et votre monde. J’évite —de ma modeste personne— de déambuler dans les ruelles de Vérone la nuit, non pas pour obéir à ma mère mais bien parce que chaque fois que je l’ai fait en compagnie du comte Pâris, une des fines lames du clan Capulet, nous avons eu, de sac ou de corde, maille à partir avec des coupe-jarret ou quelques autres louches épéistes. Mon obéissance sur ce point s’appuie donc en un constat direct et s’en alimente. Il y a là un vrai danger: je le sais.

Je sais aussi que le fait qu’un homme soit entré dans ma vie ne sied guère à mon père. Il est un peu jaloux, il faut le comprendre, je suis sa fille aînée. Mais il me semble que lui n’essaie pas de son côté de me comprendre… Je vous chaparde vos paroles, douce Alice, parce qu’elles rendent merveilleusement l’attitude de mon propre père depuis que j’ai ouvertement rejeté le mari qu’il me destinait (ce même comte Pâris, un excellent ami, mais que je n’aime pas d’amour) et que je me suis donnée à Roméo Montaigu, mon ennemi de clan, tout entière et pour toujours. Nous sommes au fond très semblables, vous et moi, il n’y a pas de mystère.

Le seul mystère avec lequel je ne communie pas dans votre dernière missive, mon amie Alice, c’est: pourquoi êtes vous si obsédée par le chiffre 18?

Je vous étreins tout de même, en amie qui vous comprend du fond du cœur,

Votre Juliette

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Ma très chère Juliette,

J’espère de tout cœur que vous me pardonnerez mon retard, je vous avais envoyé une missive, qui, m’a-t-on appris, s’est perdue en route… J’en suis désolée, et je vais tenter de vous réécrire tout ce que je vous avais dit du mieux que je peux.

Quant au train, disons que les deux hypothèses sont valables, avec mes parents. Il y a d’infimes risques pour que je rencontre un satyre, ou un personnage peu recommandable, mais si je reste en public, avec du monde, il n’y a pas de raison qu’il m’arrive quelque chose. Je suis bien consciente que le danger existe, ça, je l’admets. Mais ils me couvent trop, ils sont effrayés, et ont peur de me voir voler de mes propres ailes. Je pense que c’est normal dans la société française actuelle. Je discutais il n’y a pas si longtemps avec un ami allemand qui est actuellement en France, il est d’accord avec moi: les parents français sont très stricts et très apeurés par l’avenir de leurs enfants. Mes parents refusent que je fasse mes études à Paris (je vous expliquerai cela dans une prochaine lettre, n’ayez crainte!)

Si je suis «obsédée» par le chiffre 18, c’est que dans notre société actuelle, 18 ans est l’âge de la majorité, l’âge auquel on devient citoyen, l’âge où on devient son propre responsable légal. Avant 18 ans, nous sommes considérés comme mineurs, et sous la responsabilité de nos parents, qui peuvent donc prendre les décisions à notre place. Comprenez-vous? 18 ans est un symbole de liberté pour moi.

Je vous embrasse, chère amie,

Votre Alice

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Libre à 18 ans! Oh! quelle merveille futuriste! Une femme de mon temps n’est jamais libre. Elle est une éternelle enfant, même adulte. Elle est la féale de son père et de son clan pour toujours. En aimant un ennemi, je trahis ces lois mais je m’en moque fort. Je n’ai plus aucun respect pour mon père. Il a complètement perdu mon allégeance en répugnant à prendre acte du fait que je me donne à Roméo et à nul autre. Tant pis pour lui, tant pis pour son ordre.

Je m’étonne, douce Alice Asbury, de vous voir parler si vertement de la France et de Paris. Ne m’écrivez-vous pas de Londres, ville capitale du pays des Anglois?

Juliette

Juliet-Capulet

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La nostalgie onctueuse et la tendresse vénéneuse d’Henri-Désiré Landru

Posted by Ysengrimus sur 7 avril 2016

Femme-avec-ombrelle

Un tendre mais distant moment d’interaction entre Marie Fernande Catherine (jouée par une correspondante anonyme) et le sombre meurtrier des Yvelines. Cet échange est cité depuis l’officine de correspondance d’Henri-Désiré Landru (pastiché par Paul Laurendeau) sur DIALOGUS.

Monsieur Landru,

Je ne sais trop de quelle manière vous aborder; je ne voudrais surtout pas que vous me regardiez venir comme une peste à votre porte, comme tous ceux qui viennent demander des comptes, cherchent dans tous les coins des preuves d’absence de vertu, pillant les secrets comme des truffes; je ne suis pas, monsieur, de cette sorte. Je laisse à d’autres l’étrange plaisir de jouer les juges. Je voudrais que vous mettiez de côté l’univers entier et me parliez comme à une inconnue perdue dans le néant.

Ce sont vos certitudes les plus intimes que je vous demande de me livrer. Vos certitudes sur la nature de la vie, l’essence pure de l’existence à vos yeux. Les émotions qui vous accompagnent à chacune de vos inspirations, les pensées qui vous assaillent dès que le silence s’étend, l’impression que vous avez de ce monde.

Est-ce trop demander? Suis-je trop gourmande de ce qui ne me regarde pas du tout?

Catherine

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La douce, la bonne et honnête question, Catherine, chère, chère Catherine. Cela me change vraiment de tous les cabotins ineptes qui m’écrivent d’ici… Eh bien voici:

Le monde est petit, gris, mesquin, désespérant. Nous sortons d’une guerre mondiale absurde qui a ruiné l’Europe. Les valeurs se déglinguent. La France part en quenouilles. De vieilles fortunes familiales pourrissent et se dévaluent comme le blé rouille dans les champs. Il pleut. J’ai un petit rhume. Quel sale temps!

Je marche dans la ville. J’aperçois soudain la dernière manifestation de la beauté, assise sur un banc de fer. C’est une femme, Catherine, une femme comme vous. Belle, avec son petit chapeau à fleurs en perchoir latéral et ses jambes croisées et bien dessinées sous ses jupes aux gros traits oranges et noir. Je la salue poliment, lui parle d’une voix douce, m’assied auprès d’elle. Mon attitude d’un autre siècle la rassure et la change de tous ces jeunes goujats démobilisés qui lui susurrent des grossièretés à l’oreille. Je ne susurre rien. Je l’écoute. Je l’écoute pour vrai, car elle m’intéresse pour vrai. Et ça, c’est si rare, Catherine: être vraiment écoutée… Et que pensez-vous qu’elle me raconte? De quelle façon vous imaginez-vous qu’elle se vide le coeur?

Croyez-le ou non elle me dit: «Oh Monsieur, le monde est petit, gris, mesquin, désespérant. Nous sortons d’une guerre mondiale absurde qui a ruiné l’Europe. Les valeurs se déglinguent. La France part en quenouilles. De vieilles fortunes familiales pourrissent et se dévaluent comme le blé rouille dans les champs. Il pleut. J’ai un petit rhume. Quel sale temps!»

Quand elle sent à quel point je la comprends, nous franchissons doucement le rideau vaporeux de la confidence. Elle dit alors, l’oeil moins sec: «Je suis déprimée. J’en ai tellement marre. Que me reste-t-il à faire de cette fortune en charpie? Me remarier avec un de ces ex-poilus, abrutis par le tonnerre des shrapnells? Mais j’en ai par-dessus la tête de faire la bonniche pour un molosse malodorant qui me boit mon avoir. Ah si j’avais le courage de quitter cette vie inutile, à l’horizon obstrué et borgne.»

Vous comprenez, Catherine, je n’ai pas plus de courage qu’elle, mais je suis tout aussi déprimé. Alors de fil en aiguille nous nous levons, elle prend mon bras, je l’amène faire un petit tour unilatéral à ma villa. Si nous signons quelques papiers, c’est vraiment parce qu’elle insiste. Je vous jure que j’ai souvent agi ainsi sans être dédommagé. La suite de ce minutieux processus, je crois qu’il est bien connu de vos historiens.

Il y a une chose de bien plus déprimante que d’être un homme dans l’Europe croupissante de 1919: être une femme dans l’Europe croupissante de 1919. Elles ne veulent plus de l’ordre ancien et ne peuvent joindre l’ordre moderne. Elles sont vraiment bien piégées. Je fais donc mon petit effort pour éviter un tel piège à certaines de nos belles. Elles sont si tristes de cette platitude de creux de vague de transition historique qui traîne sans fin.

Telle est ma vision de mon monde, chère Catherine. Pardonnez-en l’étroitesse. Je ne suis qu’un homme de ce temps qui respecte le désespoir insondable des femmes de ce temps. Je les aime. Je suis leur féal. Elles sont déprimées. Il faut ce qu’il faut…

Respectueusement,

Henri Désiré Landru

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Je crois bien, cher Henri-Désiré, que je vous aurais suivi moi aussi à une certaine époque de ma vie. On a tous notre petite année 1919, j’imagine.

Mais dites-moi, et gardez bien à l’esprit que je ne juge rien et ne catalogue rien en posant cette question, êtes-vous bien certain que la mort de toutes ces femmes était désirée par la femme en question? Était-ce réellement une sorte de suicide assisté? Vous les aidiez à mourir, mais désiraient-elles vraiment mourir ou voulaient-elles seulement dormir un bon coup et se faire réveiller par un petit café au lit? Car votre tendresse, et vous l’évoquez vous-même, aurait pu illuminer cette Europe croupissante, non?

Je vous remercie de m’avoir livré si poétiquement votre pensée, je vous suis infiniment reconnaissante…

Catherine

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La question que vous posez, Catherine, est terriblement légitime et d’un plausible épais et poisseux qui m’inquiéterait presque si mon cynisme n’était pas là pour faire blindage. Je ne peux vous répondre. Car enfin, ni l’ombre ni l’ectoplasme d’aucune d’entre elles ne sont revenus me hanter pour me réclamer le caoua du bidasse anonyme mort dans l’oubli, dans son trou d’obus boueux et bête.

Il va donc vous falloir spéculer…

Henri Désiré Landru

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Mon cher Henri-Désiré,

Suite à votre invitation à le faire, j’ai spéculé. Mais pas au sujet de ce que vous pourriez croire. J’ai spéculé, imaginez-vous donc, sur les conséquences d’une éventuelle spéculation. En bout de ligne, j’ai préféré m’abstenir. Monsieur, je vous annonce donc que j’abandonne les «si». Pardonnez-moi même de vous avoir suggéré ces hypothétiques cafés au lit.

Parlez-moi plutôt, très cher, de votre relation avec Fernande, dans la mesure où vos confidences ne menaceraient pas la pudeur de votre fiancée.

En passant, savez-vous que mon deuxième nom est Fernande? Je n’en suis pas particulièrement fière, mais bon, on ne choisit pas son nom…

Amicalement,

Catherine

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Il n’y a pas plus saine spéculation que l’investigation empirique, bonne amie. D’avoir spéculé excessivement en spirale, vous vous seriez en effet fort possiblement étourdie et cela vous aurait sans doute fait tomber dans la toile.

Allons-y donc gaiement avec votre propos neuf…

J’ai donc connu six Fernande, une Fernande-Amélie et une Ferdinande. Pour compléter, j’ai connu sept Catherine et quatre Marie-Catherine, dont Madame Marie-Catherine Landru née Rémy, ma cousine et épouse qui m’a fait des enfants qui ont eu des enfants. Nos premiers ébats furent furtifs et vifs tant et tant que j’ai bien peur que nos fiançailles aient été bien courtes, pour de tristes raisons tenant au cintre étriqué de la morale ambiante…

Il faudrait donc me clarifier un peu sur quelle Fernande vous jetez si unilatéralement le dévolu de votre curiosité aussi incisive que légitime.

Vous avez un fort joli prénom, Catherine Fernande. Restez avec moi. Vous me captivez et m’inspirez.

Votre Henri-Désiré

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Cher ami, puis-je me permettre une si familiale appellation?

Pardonnez mon délai à vous répondre, mais de grandes transformations chez moi m’ont beaucoup occupée. Je suis certaine que vous ne m’en tiendrez pas rigueur.

Je parlais bien entendu de Fernande Segret, cette blonde pâle avec qui vous entretenez une relation depuis deux ans, si je ne me trompe pas. Comment est-elle, qu’aimez-vous chez cette femme? Comment vous sentez-vous lorsque vous êtes avec elle, avez-vous des moments d’inconfort?

J’attends votre réponse et j’espère qu’elle ne tardera pas autant que la mienne.

Amicalement,

Catherine

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Fernande, bien sûr, «ma» Fernande. Ah, allez donc donner le change avec ces correspondantes du futur. Il semble qu’il n’y ait pas un traversin de votre alcôve qu’elles n’aient retourné. Forcément, vous n’êtes plus là pour émettre le jet d’encre du poulpe, alors elles en profitent. C’est inexorable. Enfin c’est là le côté sursaut de la gloire historique, je suppose…

Fernande, donc, puisque vous êtes si bien informée, chère Catherine, eh bien figurez-vous que Fernande me fait rire. Nous rions ensemble, nous nous amusons de tout, surtout du dérisoire, du mondain, du moderne. Je me sens joyeux avec elle, badin, folâtre. C’est d’un inhabituel étourdissant qui m’exalte, Elle m’est comme une drogue hilarante. Mon anti-narcotique d’amour et de vie.

Des moments d’inconfort avec Fernande? Que le Rabouin me hante, je n’en ai absolument jamais et je ne comprends pas ce qui vous amène à poser une question si biscornue, vous qui me semblez pourtant ne pas manquer d’astuce. Pourriez-vous vous expliquer sur cette portion insondable de votre interrogation, bonne amie? Vous m’en obligeriez immensément.

Votre Henri Désiré qui, en ce moment, pense bien moins à Fernande qu’à vous…

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Cher Henri-Désiré,

Ainsi donc, Fernande vous fait rire? Et vous trouvez cela inhabituellement délassant… Comment cela se fait-il? Aucune autre femme ne vous avait fait rire avant?

Que faites-vous lorsque vous êtes ensemble? Où allez-vous? De quoi parlez-vous? Que mangez-vous? Que buvez-vous? Combien d’heures dormez-vous?

Je crois que toutes ces questions sauront vous occuper pendant au moins une petite heure, bien assis au coin du feu. J’espère surtout que vous n’y verrez pas une curiosité déplacée.

Votre amie,

Marie Fernande Catherine

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J’y vois surtout une de ces vieilles combines de fuyardes qui me font bâiller ample. En effet, je me languis de vous, Marie Fernande Catherine. Et vous me jetez Fernande dans les jarrets, en vous imaginant je ne sais quoi… me distraire, me meubler l’esprit, me rappeler à mes devoirs, me doucher, me faire lâcher la proie pour l’ombre. Quelle billevesée que l’illusion qu’entretient l’esquive féminine! Sur sa dérisoire capacité à faire déraper nos idées fixes d’ardents foutriquets, avec du bavardage sur nos femmes du moment.

Bon, je m’exécute, puisque vous insistez. Les autres femmes ne me font pas rire surtout quand elles me traitent comme vous me traitez. Nous jouons aux cartes et au tric-trac. Nous allons au Jardin des Tuileries et nous nous asseyons sur des chaises de fer en regardant voguer les petites frégates dans le bassin. Nous parlons du temps qu’il fait et de rubans. Fernande a une fort jolie collection de rubans. Nous mangeons des frites et des moules dans un vaste troquet au coin Saint-Michel et Soufflot qui s’appelle le Maheu. Nous buvons du blanc avec les moules et une petite anisette dans l’après-midi. Nous dormons entre cinq et sept heures par nuits. Et vous avouer ceci m’a occupé pendant exactement quatre interminables et lassantes minutes.

Si on parlait de vous et moi maintenant. Vous aimez les aquarelles de Watteau?

Landru

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Henri-Désiré,

Je vous ai peut-être fait bâiller, mais vous, vous ne m’avez pas ennuyée et j’ai grandement apprécié ces petits détails de votre vie. Et si je me suis divertie à lire votre réponse, cela ne peut que vous apporter plaisir, n’est-ce pas?

Ainsi donc, vous voulez parler de nous? Fort bien. Parlons de nous.

J’aime beaucoup la peinture et justement, je possède quelques tableaux de valeur que je souhaiterais écouler contre de l’argent liquide. Peut-être pourriez-vous m’être utile en la matière? Nous pourrions nous fixer un rendez-vous sur un banc de parc, par exemple, d’où nous irions grignoter un morceau avant de passer chez moi pour l’examen de mes possessions revendables.

Sachez que j’aime les fleurs et les bijoux et que mon anniversaire approche. Sans vouloir mettre de la pression, si vous désirez qu’il y ait un «nous», il vous faudra songer sérieusement à me cajoler avec plus d’application.

Aussi, je déteste les rivales. Êtes-vous prêt à laisser tomber votre blonde lavasseuse et vos promenades aux Tuileries en sa compagnie?

J’attends votre réponse avec impatience,

Marie Fernande Catherine

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Ah chère amie, je suis prêt à éliminer toutes vos rivales de la manière la plus radicale imaginable…

Notre hiatus spatial ne devrait pas poser de problème particulier, quitte à prendre un navire. J’ai bien peur, par contre, d’être prisonnier sous la coupole brumeuse de l’année 1919, comme un mauvais grillon sous un ballon à rouge. J’irais même de plus jusqu’à hasarder que l’année 1922 m’est une muraille chronotopique cruellement infranchissable.

Il va vous falloir trouver, pour mirer vos croûtes et les caser, un vendeur de vélocipèdes placide et hirsute qui vous soit moins anachronique… Croyez que j’en suis suprêmement contrit.

Votre Riri

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Riri,

Vous avez raison, comme toujours. Mais sachez que je ne trouverai pas un autre barbu hirsute. C’est inutile, je n’en connais aucun et je doute qu’il ait votre charme.

Puisque nous devrons nous contenter de nos échanges via DIALOGUS, voudriez-vous passer le temps en me racontant des souvenirs d’enfance peut-être?

Vôtre toujours.

Catherine

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Il y a un souvenir d’enfance particulièrement vivace, qui revient bien souvent me hanter.

Nous sommes aux environs des années 1880, j’ai dix ou onze ans et mon jeu favori est le cerceau. Vous connaissez certainement cette amusette ancienne. Elle consiste banalement à pousser devant soi un grand cerceau métallique en le guidant avec un petit manche. Un pur bonheur. J’adore pousser le cerceau mais aussi, plus originalement, j’affectionne de le lancer comme un grand lasso et d’y capturer des gens.

Surtout des femmes.

Des femmes adultes, élégantes, provinciales, un peu guindées déambulent sur la petite place au kiosque de notre patelin. La majorité connaît mes parents. Je les entoure de mon cerceau par surprise et elles rient aux éclats à chaque fois. Il faut dire que je suis très adroit. Le cerceau vole haut, s’abat joliment et s’entoure autour d’elles sans jamais les toucher. C’est un art. Ah, ces amusements badins auxquels tous et toutes se prêtaient pendant les vertes années!

Il y avait une exception: Madame Du Pas. Une belle dame avec une jolie coiffe praline et une crinoline aussi frémissante que l’écume océanique. Chaque fois que je lançais mon cerceau vers elle, elle le parait adroitement de sa fine ombrelle refermée. Il y avait un petit «cling!» et mon tendre piège retombait dérisoire sur le gazon près de la promenade. Mille fois, j’ai cru capturer Madame Du Pas. Mille et une fois sa diablesse de rapière d’ombrelle m’a frustré de cette proie cardinale, qui aurait bien été le clou de ma collection. J’en pleurais de rage en secret.

Puis un jour, un jour sans aspérité, comme tous les autres jours, un jour d’été au soleil banal, Madame Du Pas se plante devant moi, pointe mon cerceau de son ombrelle refermée et dit:

Jette-le par terre.

J’obéis sans crainte. Madame Du Pas s’avance, majestueuse et… se pose juste au milieu du cerceau. Le choc moral! Je crois en mourir d’ardente jubilation. Elle dit alors:

Capturée! Voilà, Henri-Desiré, tu me tiens! Parfois il faut savoir attendre que femme soit consentante. Mais de femme consentante tu feras tout, absolument et intégralement tout.

Je la revois encore, souriante, radieuse, superbe, avec coiffe et ombrelle dans l’enceinte de mon petit cerceau aussi tenace que fallacieux. Une pure merveille ineffable. Cet extraordinaire consentement, Catherine, je le cherche depuis ce jour fatal. Je n’ai jamais pu en retrouver une version aussi intégrale.

À vous. Un souvenir d’enfance…

Landru

Landru face et profil

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Mon pastiche de SOCRATE

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2016

A-socrates

LETTRE D’ACCEPTATION DE SOCRATE A L’ÉDITEUR DE DIALOGUS

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Athènes, au deux cent dix-septième jour du pouvoir du Conseil des Trente Tyrans,

Qui cherches-tu à connaître, ami Sinclair?

Le fils du tailleur de pierres Sophroniscus, ou celui de l’accoucheuse Phaenarete? Le disciple d’Anaxagore ou celui des Sophistes? Le mari de Xanthippe ou le coureur de banquets? L’amoureux passionné d’Alcibiade, celui de Phédon, ou celui d’Aristippe? Le vigoureux hoplite ou le mauvais coucheur? Le fruit mollet et amer du mensonge de la Pythie de Delphes, celui de son délire, ou celui de sa vérité divine? Il n’y a pourtant qu’une vérité, Sinclair. Il faudrait donc que tu te décides.

Tu devrais pourtant savoir que je n’écris jamais.

Aucune de ces portions de mon être ne te mérite. Mais je sais que ce à quoi tu aspires est stable et distinct de ces tessons de facettes. Sois en paix. C’est oui.

SOKRATES dit Socrate

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1- DANS MES BRAS!

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Dans mes bras! Je suis si heureux de rencontrer mon égal, mon frère de sang et de neurones. Le grand penseur qui a compris que l’Aristocratisme est l’exclusive voie politico-sociale. Les démago-crates sont des trublions et des tricheurs, mais ces nuées heurteront leurs crânes creux sur ton buste de pierre. Ô Socrate.

Dis-moi un peu, cette maïeutique, c’est du pipi de chat! Tu n’y croyais pas vraiment, n’est-ce pas? Il fallait composer avec la plèbe… C’est cela?

Loïc LeMesnil

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Ami Loïc!

Avez-vous quelque chose à reprocher à ma maïeutique? Auriez-vous des arguments percutants et vifs pour me démontrer que cette méthode d’extraction du savoir latent de l’être ressemble à un liquide jaunâtre puant? Il me serait fort captivant de les entendre.

Votre Serviteur,

Socrate

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Enfin mon ami, mon frère, mon alter ego, mon second moi-même, tu as beau presser les disciples et les niais comme des agrumes, tu n’en tireras jamais de la sagesse! Celle-ci descend, mais ne monte pas. Pourquoi leur faire croire qu’ils ont dans l’amphore ce que tu y as toi-même subrepticement déversé. Ça se voulait une forme de thérapeutique? Ou un style antique de modestie? Tu cherchais à ne pas leur asséner ton ointe supériorité?

Loic LeMesnil

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Je ne tire pas des gens la sagesse, comme on tire les vers du nez de quelqu’un. Mon but est surtout de leur faire connaître leur être. Cela ne fait pas pour autant de moi un être supérieur ou quoi que ce soit. Je les laisse exister et laisse leur conscience en prendre conscience, sans trop bousculer…

Et vous très cher Loïc, vous connaissez-vous vous-même?

Socrate

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2- POURQUOI

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J’ai une question à te poser, pourquoi?

Emma (rayon de soleil) onze ans et qui vient de lire le monde de Sophie qui lui a beaucoup plus.

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Chère Emma,

Pourquoi penser? Pourquoi exister? Pourquoi mourir? Pourquoi être heureux? Pourquoi philosopher? Pourquoi savoir? Pourquoi? Je ne sais rien de plus que toi, car je ne sais rien, et c’est la seule chose que je sais.

Socrate

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3- VOIX DIVINE

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Socrate,

Dans ses Sokratische Denkwurdigkeintein, Hamann —homme de lettres et philosophe du XVIIIe siècle— s’est beaucoup attardé à réfléchir sur cette voix mystérieuse et divine qui sous forme d’avertissements dirigeait votre conduite en vous interdisant certaines actions. Selon Hamann, tous les génies ont obéi à cette voix de qualité divine à des degrés et des intensités différents. Quels étaient les vôtres?

Monsieur l’éditeur, Sinclair Dumontais, s’est offert, spontanément, à traduire lui-même quelques belles pages de cet ouvrage, à votre attention. Qu’il en soit ici vivement remercié.

Fabrice Verzières

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Socrate,

Vous trouverez ci-joint une traduction, en grec de votre époque, de quelques pages de l’ouvrage auquel votre correspondant fait allusion. Il s’agit notamment des passages qui ont inspiré monsieur Verzières dans la formulation de sa question. Il s’agit bien sûr d’une traduction libre. Je vous demanderai d’être indulgent car souvent les termes utilisés par l’auteur n’ont pas d’équivalent dans votre langue. J’espère vous avoir rendu ces textes compréhensibles.

Si vous avez besoin de renseignements supplémentaires, n’hésitez pas à le demander. Je me ferai un plaisir de vous aider, dans la mesure de mes possibilités.

Bien à vous,

Sinclair Dumontais

Éditeur

DIALOGUS

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Toi, Verzières,

Certains font courir la rumeur autour de moi, que je ne crois pas aux dieux de la cité, mais que je crois en mon daïmon. C’est mensonger et malotru. Je vénère les dieux de la cité, je ne nie pas leur existence et en aucun cas je n’agirais sans leur approbation. D’ailleurs, ce sont eux qui m’ont révélé à moi-même à Delphes en parlant au travers de la Pythie. Le daïmon est seulement mon guide intellectuel, pour causer moderne. Chacun en a un, mais tout le monde ne l’entend pas ou du moins ne l’écoute pas. J’ai toujours suivi cette voix et je la suivrai toujours, car elle ne m’a jamais trahi.

Socrate

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4- VOTRE PREMIÈRE RENCONTRE AVEC PLATON

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Socrate,

Pourriez-vous s’il vous plaît me préciser dans quelles circonstances vous avez rencontré Platon?

Merci,

Louis Martineau

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Kalé émèra, Louis!

Vous m’avez demandé de vous raconter ma rencontre avec Platon. Ce qui m’embarrasse le plus, c’est que parmi les gens qui me suivent, je ne connais point de Platon…

Socrate

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Merci Socrate,

Je me reprends donc. Quand avez-vous rencontré Aristoclès, cet élève dont vous nous apprendrez ici le nom réel, et dont on nous enseigne de nos jours la pensée sous le nom de Platon.

Louis Martineau

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Je l’ai rencontré à ma soixante-cinquième année lunaire… Je crois qu’Aristoclès n’en avait alors qu’une vingtaine. Jeune, riche, bien éduqué, indolent, il ne lui manquait plus pour compléter son éducation que l’apprentissage de l’art de manier les mots. M’ayant écouté discourir sur l’agora, il fut très enthousiasmé par mes propos. Il en parla à ses parents, qui me firent venir chez eux. Ils avaient par ailleurs une très belle fresque peinte sur les murs de la cour intérieure… Ils me proposèrent donc de parfaire l’éducation de leur fils. Avec beaucoup de joie, j’acceptai. Bien sûr, comme tout le monde le sait, mes relations avec ses parents seront de plus en plus tendues par la suite, puisque Aristoclès a abandonné la politique pour faire de la philosophie. Il me suit toujours d’ailleurs, et m’aide dans mon œuvre qui consiste seulement à montrer aux hommes qui ils sont réellement. Il n’est pas toujours génial, d’ailleurs. Mais de cela nous reparlerons probablement…

Socrate

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5- LES ANDROGYNES

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Cher Socrate,

J’ai souvenance d’un certain banquet où vous aviez tergiversé à propos des origines des êtres humains. C’est alors que naquit le mythe de l’androgyne. Étiez-vous sérieux ou aviez-vous tout simplement abusé des denrées de Dionysos? Comprenez-moi bien: votre théorie constitue une superbe métaphore poétique, mais pour ce qui est de la logique, on peut repasser.

Merci de bien vouloir m’éclairer à ce sujet.

Michèle

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Vos souvenances sont plus précises que les miennes, et j’ai participé à maints banquets et bu à maintes coupes, ce qui grise et rend les idées fort vagues. La question des origines humaines en est une où la modestie nous gagne à mesure que la réflexion s’approfondit. Quoi qu’il en soit de nos origines, je prétends qu’un élément homme et un élément femme habitent chacun de nous et que notre rapport au Beau et à l’Eros se trouve imprimé en cette dualité d’éléments comme un pied sur un sable ondoyant et inégal.

Je suis laid, Madame, mais j’aime les beaux garçons. Ils me le rendent de leur mieux et nous renouons de concert avec nos origines. C’est là le produit de ma vie. Les glosateurs qui ont lancé le mythe des androgynes n’ont produit qu’un mot. Or, sur ce qui en est de la compréhension de ma doctrine de l’Eros sous le couvert de ce simple mot, pour employer votre charmante et vigoureuse tournure: on peut repasser.

Socrate

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6- ÉPIMELIA

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Socrate,

Vous avez dit en substance que la plupart des êtres se trouvent dans l’erreur à propos de l’essentiel de leur vie. Comment selon vous peut-on unifier la pensée et l’action? Croyez-vous vraiment que cette unification puisse exister?

Merci de votre attention,

Béatrice Leach

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Béatrice,

Voilà que tu fabriques des tuniques. Tu marches sur l’agora, le souk. Les couleurs et les coupes te sautent à la paupière. Sur une rue, le courant humain est un flot d’étoffes, de soieries. L’Homme pour toi, est un animal qui se revêt.

Mais voilà que tu es conductrice de chars. Tout pour toi hennit, rue et piaffe. Le craquement des boiseries des véhicules sur la voie amène à ta conscience les frais des réparations de roues et de moyeux. Les cris de charretiers caressent ton âme comme la normalité fluide, qui te repose des silences entendus et des murmures hypocrites des portions plus policées de la polis.

C’est que l’unité entre notre pensée et notre action est du même mouvement permanent mais roturier, intime mais vernaculaire. Lacérée de l’usure des mains de la tisserande. Poussiéreuse et sentant le cheval du conducteur de chars. Évidente et évitée…

Et la honte monte en nous. On se cache les mains. On se lave à grande eau. On renie père et mère. On sépare la pensée de l’action pour plaire à nos maîtres, et, de fuir ce qui gît en nous-mêmes, on perpétue cette sèche erreur sur l’essence de notre vie.

Mais cette unification dont tu parles ne peut qu’exister. Elle a pour nom: vivre.

Socrate

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7- TU ES OÙ?

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Ça va Socrate?

Alors ke passa la forme?

Tu es où en ce moment?

Bon a+

Marie Bohn   

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Nulle part ailleurs qu’en tes pensées, ô toi qui lit ceci ici.

Socrate

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8- VOS IDÉES

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Socrate, quelles sont vos idées sur l’univers? Votre conception de l’être humain? Ainsi que votre morale?

freezy

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L’univers est un objet créé, fabriqué par un immense artisan. Le génie et la volonté harmonisatrice de cet artisan sont révélés dans chaque repli de la réalité existante.

L’être humain n’est pas unique et sa nature n’est pas symétrique. Les hommes sont supérieurs aux femmes, les nobles sont supérieurs à la plèbe, les hommes libres sont supérieurs aux esclaves, Athènes dépasse en mérite toutes les autres cités de Grèce. Il faut que ces inégalités soient, car elles fondent l’ordre. Je me sais prêt à prendre le glaive pour les défendre.

Le devoir moral suprême est la connaissance. Il faut y aspirer comme à la plus suprême des vertus. L’obscurantisme, le sophisme, le mal, l’incurie populacière sont des crimes honteux.

Telles sont mes idées. Elles échauffent bien des esprits frileux face au vrai, mais gagnent en impact dans la jeunesse. Je ne les diffuse pas par soif de gloire mais par respect pour le Vrai. Nulle force ne me les fera répudier.

Socrate

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9- LA VÉRITÉ

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Cher philosophe,

Sachant que vous avez passé votre vie à prouver que ce n’est pas toujours la majorité qui a raison, je suis vraiment outré de savoir que la majorité des terriens n’approuvent pas votre théorie.

J’ai vraiment besoin de vous… Quand je vois que dans certains jeux idiots comme «Qui veut gagner des millions» sur TF1 avec Foucault, le candidat peut utiliser comme joker le vote du public… et c’est un exemple parmi tant d’autres…

J’attends de vos nouvelles, vite, c’est urgent…

Emmanuel Mendonca

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J’ai mis du temps à te comprendre. Mais comprends-moi à ton tour. Foucault est coryphée, le public de TF1 est chœur. Il n’y a pas symétrie entre le coryphée et le chœur. Foucault semble suivre le chœur. Il le dirige en fait. Ou plutôt le soumet aux forces qui le dirigent lui-même. L’origine du joker demeure donc bien plus obscure qu’il ne semble, mon ami. C’est ce qui fonde son caractère crypto-autocratique, clef de voûte de sa nature idiote. Et, par ce biais, il faut se demander si ces gens sont tous des idiots de choisir (et, via le joker, de faire choisir) ainsi de ne faire que se taire: qui es-tu toi, devant ton poste?

Tu vois juste en ma pensée quand tu me décris comme aristocrate en matière de connaissance. Cela me soulage de la réputation surfaite de démocrate que l’on m’assène dans ta culture altérée dans sa modernité. Tes pairs ont fait de moi un escogriffe biscornu et méconnaissable. Un autre Foucault.

Mais il ne faut pas négliger l’effet dialectique en retour: les auditeurs de Foucault ont tort, ce qui ne donne pas à Foucault raison. De ni l’un et ni l’autre ne viendra la force requise pour éteindre le poste. Celle-ci est en toi.

Salut,

Socrate

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10- VOTRE VIE

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Bonjour Socrate,

J’aimerais que vous me racontiez votre vie, où vous êtes né et en quelle année et l’aspect géographique où vous avez vécu. J’aimerais que vous me le racontiez parce que j’ai une recherche à faire sur vous.

En espérant de vos nouvelles.

Bye,

Audrey

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Je suis mon meilleur ami, mais mon pire biographe. Tu vas devoir consulter mes doxographes. Et n’oublie pas que la recherche essentielle sur un «maître» de pensée consiste à circonscrire la partie de sa doctrine qui le transforme en un «serviteur» de la vérité.

Socrate

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11- ES-TU PEUREUX?

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Cher Socrate,

Je dois avouer que je ne te connais pas aussi bien que ton renom m’y oblige. Pardonne-moi si ma question est ingénue, mais elle me presse.

Ne peut-on dire que ton monde des idées, des essences éternelles, est un ailleurs réconfortant, assez difficile à atteindre pour ne pas être découvert en sa totalité, pour que le découragement atteigne la plupart avant d’y accéder et qu’ils s’abandonnent à la simple croyance, lors de ton passage sur terre?

N’est-ce pas un antidote dont tu poses l’existence relativement gratuitement contre les ignorances de l’homme, et ses peurs? «Qu’advient-il de cette absence de mystère?», a demandé Mallarmé. J’ose répondre que c’est la liberté créatrice qui est en jeu. Et tu sembles la nier vertement dans ton système à une voix. Même, j’oserai dire que tu t’institues unique créateur, le créateur de la terre, qui ne sait rien parce qu’il a tout créé (Chestov parle en ces termes de Dieu), et ta réminiscence serait la tentative de découvrir les conséquences irréparables de ta création?

Socrate, en un mot, es-tu le plus bon des hommes peureux, qui par charité a éliminé la peur (et par là même la liberté) pour les autres, en créant ce joli monde où tout est beau, et où tout est expliqué là-haut? Ta philosophie n’est-elle pas un gros: «Ne vous inquiétez pas si vous ne comprenez rien sur terre —enfin, essayez quand même, mais bon c’est pas facile— car là-haut, tout est fait pour le mieux»? «À ceux qui méprisent le corps, je ne leur demande pas de changer d’opinion, ni même de quitter leur doctrine, je leur demande juste de se défaire de leur propre corps, ce qui les rendra muets», a écrit Nietzsche. En l’occurrence, la mort ne t’a pas désocratisé, j’espère donc une réponse.

Un déféré apprenti,

Zapatou

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Ah encore ces essences éternelles comme ailleurs réconfortant… Si tu veux une réponse à cette question, écris à celui que ton siècle nomme Platon!

Mais d’autre part, je reconnais fièrement que je pense le monde avec des catégories humaines. Oui je donne âme à l’univers et nous érige tous deux, toi et moi, mesure du monde. Système à une voix certes: celle d’Anthropos. Et tu vises assez juste en suggérant qu’un tel traitement de l’être est motivé par la peur. Peur de laisser dépasser l’inconnaissable au bout des mondes, peur de la démesure, du flux, de la populace, peur de la perte de l’immortalité de l’âme, peur du mal comme extra-humain inhumain. Les temps sont troubles. Il y a matière à bien des peurs.

Mais socratiser la peur, pour filer sur ta drôle de tournure, c’est faire accoucher le courage. D’avoir eu peur d’un univers inhumain, de l’avoir vêtu de la tunique de l’ego, au moment terrible, je ne fuirai pas. Voilà d’ailleurs une velléité qui ne m’honore guère. Elle habite le cœur de tout Athénien patriote.

Socrate

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12- PLATON-LOIS-OEDIPE

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Bonsoir,

Puis-je vous poser deux petites questions (je pense que vous avez les réponses, malgré votre en oida, ti esti ouden oida, kai touto oida), non plutôt trois:

Monsieur Platon (aka Aristoclès) retranscrit dans ses oeuvres beaucoup de discussions que vous auriez eues avec lui. Dès lors, ne déforme-t-il pas vos propos? N’introduit-il pas sa vision des choses, son jugement?

La deuxième question dépend de la première réponse, mais aussi de la chronologie, car je ne sais si vous avez vécu les événements suivants: lorsque Criton vient vous voir dans votre cellule, après votre procès, il tente de vous convaincre de vous évader. Vous évoquez pour lui répondre votre croyance inébranlable à l’équité des lois athéniennes. À ce moment êtes-vous dans un état de détachement total, un stoïcisme final avant que le bateau sacré revienne de Délos? Ou bien cachez-vous vos sentiments humains de peur et d’angoisse?

La troisième question est: que pensez-vous de la quête du savoir par Oedipe? Est-il homme?

(très) respectueusement,

Sébastien Molière

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Salut,

De ta première question je te dirai que rien ne lie ce garçon à une fidélité servile à ma parole. Vous l’avez renommé Platon, pourquoi ne ferait-il pas de mon enseignement un canal pour diffuser sa propre vision de la vérité. Ce faisant, il me traite comme mes pairs traitent les dieux, les héros, et les rois. C’est là le relais inévitable des choses dites. Pourquoi t’en formalises-tu autant?

Ces événements que tu évoques sont probablement FUTURS pour moi. Tu m’y apprends qu’on me condamne de par la loi athénienne pour mes idées. C’est maintenant, juste à ce moment de ma vie, que je ressens angoisse et peur. Mais comme désormais, je sais, je t’assure que je serai prêt. Sois remercié.

C’est quand il met sa main sur l’épaule d’Antigone qu’Oedipe devient vraiment homme. Quand il a compris qu’il n’y voit pas, n’y a jamais vu, et que sa descendance le guide comme il guida jadis Jocaste. Avant ce crucial moment, Oedipe n’est pas maître de la destinée qui le porte. Il est donc monstre polymorphe, bariolé, disparate, et contradictoire, tel le Sphinx —son net reflet— qui, vaincu au jeu de l’énigme, se jette au bas d’un précipice et meurt de ne pas avoir fait battre des ailes que sa nature et sa définition lui avaient pourtant cousues aux épaules.

Socrate

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Monsieur Socrate,

Tout d’abord je vous remercie de vos réponses et je m’excuse platement de la manière abrupte par laquelle je vous ai exposé un peu de votre futur; mais je me permets de revenir sur le mythe d’Oedipe, car c’est quelque chose qui m’intrigue. Il montre encore une fois que le destin de chaque homme est scellé avant la naissance, c’est donc le destin. Mais vous parlez dans votre interprétation, je cite «des ailes que sa nature et sa définition lui avaient pourtant cousues aux épaules». Il y aurait donc moyen d’échapper à ce déterminisme? Qu’en pensez-vous?

C’est un plaisir d’entendre vos réponses.

Sébastien Molière

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Voilà la bonne façon de poser la question. Il y a de la destinée et il y a de la possibilité de s’en extraire. La tentation sophiste consisterait à suggérer qu’on a donc un peu des deux, que ça dépend, que ça varie. Mais ce genre de solution probabiliste, pour parler votre beau jargon moderne, tu ne vas pas me dire qu’elle te satisfait entièrement? Il faudrait que tu fasses ton choix, tu ne penses pas?

Socrate

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L’homme: un manchot ou un albatros?

Sébastien Molière

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Qui pose les questions ici? Qui est le maître? Qui est le disciple?

Socrate

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Qui a les réponses? Moi j’ai une question: l’homme a-t-il perdu ses ailes originelles (manchot) ou sont-elles trop lourdes et inhumaines (albatros)?

Sébastien Molière

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Pourquoi compares-tu l’homme, animal noble, à une volée d’oiseaux? Es-tu en train de me resservir l’homme de Platon, les plumes en plus? [Socrate ironise ici sur la définition donnée par son disciple Platon de l’homme. Dans une envolée célèbre, Platon avait défini l’homme: «bipède sans plume». Le cynique Diogène avait alors plumé un poulet et l’avait jeté dans l’agora en s’écriant: «Voici l’homme de Platon!» – NDLR]

Socrate

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13- LAIDEUR

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Bonjour Socrate,

Est-ce votre laideur qui a causé la méchanceté chez votre femme?

Naima

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Non, non, c’est la laideur de la civilisation grecque canalisée en moi qui vient sur les nerfs de ma tendre mie.

Socrate

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14- DÉFINITION

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J’aimerais savoir la définition de «matérialisme et spiritualisme» ainsi que «rationalisme et affectionnisme».

Merci.

Mathie

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Voilà des désignations bien modernes et singulièrement tapageuses qui m’échappent un peu, car je m’exprime toujours en des termes simples et dépouillés, et me défie des terminologies des sophistes et des maîtres de philosophie de toutes époques et de tous tonneaux. Mais je crois savoir qu’il y a en cet aréopage un Herr Doktor Karl Marx qui, me dit-on, est passé maître dans ce genre de distinguo. Je le sais des plus volontaires et volubiles. Posez-lui donc votre question que l’on s’instruise tous.

Salut,

Socrate

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15- AH L’AMOUR!

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Bonjour Socrate,

Je vis depuis quelques temps des choses difficiles, ce qui m’amène à remettre en question une foule de concepts. Voici donc ma question: pourquoi aime-t-on? Difficile de répondre je sais mais j’ai confiance.

Merci d’avance

Cat

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Une façon de procéder pour aborder cette question serait de se demander ce qu’il en serait de notre espèce si nous n’aimions pas. La femme cesserait aussitôt de nourrir son mari. Elle abandonnerait ses enfants à tous venants. Le monarque, non qu’il ne le fasse parfois par abus, tyranniserait son peuple plus qu’il ne serait soutenable. Ce dernier, exacerbé, déposerait les tyrans les uns après les autres à défaut de s’y attacher, et la polis perdrait vite toute organisation. Et combien de poussées d’élévation philosophique seraient à jamais perdues si deux hommes n’étaient attirés l’un vers l’autre par cette pulsion d’amour les poussant à mettre en branle de si riches échanges, qui seront eux aussi demain objets d’amour, de dévotion, de respect?

Il semble assez patent que l’amour est un facteur de cohésion. Il est, avec le respect des traditions, des mânes et des lares la grande assurance d’une perpétuation du grégarisme humain, autant dire de l’humanité dans ce qu’elle a de plus profond. Si tu l’as perdu momentanément, il te reviendra. Car il est une pulsion universelle.

Socrate

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16- PO

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Bonjour,

J’aimerais savoir ce que signifie: Po.

Ginette

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Ou bien il s’agit d’un fleuve de l’ancien pays des Étrusques se jetant dans l’Adriatique, ou bien il s’agit d’un de ces mots de charabia de koinè grecque que ta culture à la fois mal informée et fort outrecuidante prend pour la langue que je parle, ou bien il s’agit d’une autre clopinette que Platon m’a imputée à tort, ou bien il s’agit là d’une ellipse excessive, et dans ce dernier cas (hautement probable, et de toutes façons logiquement compatible avec les trois autres): tu vas devoir reformuler ta question…

Car je sais que je ne sais rien, et ce Po contient un oint qui ne m’en fait une fois de plus pas douter…

Socrate

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Quand je vous ai demandé ce que voulait dire la phrase suivante: «Nous nous sommes débarrassés de la vie sauvage», j’aurais aimé savoir ce que vous vouliez dire par «Nous», «débarrassés» et «vie sauvage». De qui parliez-vous? De vous et de Dieu, de l’humanité ou encore d’un de vos amis ou autres?

Merci,

Ginette

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Voilà, chère Ginette, qui est mieux formulé. Je ne sais pas dans lequel de vos opuscules on me cite ainsi, et je n’ai pas souvenir de la textualité de cet aphorisme. Par contre son esprit est tout à fait dans mes vues, et je l’endosse plutôt. Maints sophistes se sont réclamés de la nature et d’une vision de l’être soumise aux lois du monde inhumain, littéralement à la sauvagerie. Je combats cette vision, car je considère que l’humanité est la mesure du monde. Ce dernier est balisé par un démiurge procédant d’une volonté identique à celle de l’homme. Et l’homme de par la vie domestique, citoyenne, patriote, se débarrasse des pulsions du monde sauvage, en conformité avec la perspective globale du démiurge.

Socrate

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17- CONNAIS-TOI, TOI-MÊME

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Socrate,

J’ai une question de mauvais discuteur: as-tu dit «Connais-toi, toi-même»? Platon aurait-il alors inventé le Charmide?

Zapatou

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Je l’ignore. Ce qui fait de moi le plus mauvais des socratiques…

Socrate

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18- LES TROIS PASSOIRES

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Qu’est-ce que les trois passoires de Socrate?

Brigitte

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Je n’ai que deux mains. Je mange mes légumes sans les essorer. Je n’ai même pas un peigne pour mettre de l’ordre dans mes cheveux. Comment pourrais-je posséder trois passoires? Sois généreuse. Raconte-moi cette nouvelle légende me concernant. Elle m’intrigue vraiment beaucoup.

Socrate

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Je connaissais cette histoire. J’aimerais la raconter à mes élèves avec plus de précision. Pourriez-vous me la faire parvenir?

Merci,

Brigitte, enseignante de 4ème année.

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Mais pourriez-vous en faire autant?

Socrate

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Très cher Socrate,

Comme tu le sais, un certain nombre de correspondants de DIALOGUS nous écrivent et veulent s’informer sur un court dialogue philosophique que l’on t’impute et qui aurait pour titre LES TROIS PASSOIRES DE SOCRATE. En voici un des nombreux libellés (celui qui m’a semblé le plus compréhensible pour toi):

Quelqu’un arriva un jour, tout agité, auprès du sage Socrate:

—Écoute Socrate, en tant qu’ami, je dois te raconter…

—Arrête. As-tu passé ce que tu as à me dire à travers les trois passoires?

—Trois passoires?

—Oui, mon ami: trois passoires. La première est celle de la vérité. As-tu examiné si tout ce que tu vas me raconter est vrai?

—Non, je l’ai entendu raconter et…

—Bien, bien, mais assurément tu l’as fait passer à travers la deuxième passoire. C’est celle de la bonté. Est-ce que, même si ce n’est pas tout à fait vrai, ce que tu veux me raconter est du moins quelque chose de bon?

—Non pas, au contraire…

—Essayons donc de nous servir de la troisième passoire et demandons-nous s’il est utile de me raconter ce qui t’agite tant.

—Utile, pas précisément…

—Eh bien, dit le sage, si ce que tu as à me dire n’est ni vrai, ni bon, ni utile, oublie-le et ne t’en soucie pas plus que moi.

Voilà, maintenant nos correspondants voudraient t’entendre sur cette pièce de la culture de l’Internet. Véridique, apocryphe, légendaire, fidèle? Dis-nous tout et au plaisir de te lire.

Mes plus chaleureuses salutations

Philibert Delapravda

Éditeur-adjoint

DIALOGUS

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C’est un beau dialogue, et je suis heureux de le découvrir. Il est intéressant et intrigant d’être un personnage semi-légendaire. Cela réserve des surprises plaisantes.

Socrate

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19- QUEL SOCRATE

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Franchement, comment écrire au nom de Socrate quand la question du Socrate historique est depuis longtemps (dix-neuf siècles) délaissée par les spécialistes du domaine du fait que toute préconceptualisation du Socrate historique se base sur une pétition de principe. Alors, lequel des Socrate est votre modèle: Platon, Xénophon, Aristote? Car sur bien des thèses ces auteurs entretiennent de fortes contradictions, tel entre Platon et Xénophon sur la modération de Socrate dans leur Banquet respectif. Dans celui de Platon, Socrate peut boire tant qu’il le veut car l’alcool n’a que peu d’effet sur lui; tandis que pour Xénophon, Socrate modère sa consommation et c’est pour cela qu’il est vertueux. De plus, plusieurs des textes qui témoignent de Socrate, dit sokratikos, sont des pures parodies du genre d’homme public qu’il fut vraiment. Socrate n’a rien écrit, il est donc très facile de donner un sens allégorique, arbitraire, à son existence dû aux nombreux mythes qu’on entretient à son sujet. Quelle fut la philosophie de Socrate? Celle de la vertu morale, ou peut-être des formes intelligibles, qu’en savons-nous exactement? Cela n’empêche aucunement le discours à propos de ces personnages mythiques comme réels, mais il faut du moins, à mon sens, ne pas prétendre détenir en mains leurs témoignages comme si nous n’avions pas un regard gauchi sur l’objet par notre éloignement temporel.

Cela n’empêche aucunement que j’aime votre site, il est riche en informations. Je souhaitais seulement souligner le manque de précision à ce propos.

Amicalement,

Raskolnikov

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Je n’ai pas à me soucier de ces arguties savantes. Je suis Socrate. Le vrai. C’est moi qui parle ici. Ou plutôt c’est mon daïmonion. Une seule observation sur tes remarques. Tu cites des disciples, mais aussi des gens tristes et irrévérencieux qui me décrivent, me citent, me glosent, ou me farcissent de leurs propres idées, comme un mauvais poulet. N’oublie pas Aristophane: c’est mon ami, mais il me contredit et il fait rire. Cela est beaucoup plus dans ma continuation que ton époque ne s’en avise.

Socrate, l’ami du vrai et des vertus

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20- MODERNITÉ

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Socrate,

Je me demande comment vous auriez vécu votre vie dans l’Occident du 21ième siècle plutôt qu’il y a deux mille cinq cents ans. Autrement dit, iriez-vous encore au devant des passants pour les accueillir avec vos questionnements ironiques? Iriez-vous toujours vous balader dans les bois avec vos compères et disciples pour y discuter des grands mystères de l’existence, du Bien, du Beau et du Vrai?

Portez-vous bien, ô ventru barbu!

Dionysos

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Oui, Ô Dieu torve,

En 1950, j’aurais été un beatnik, en 1960, un hippie, en 1970, un freak, en 1980, un punk, de 1990 à 2000, un itinérant…

Se serait-on rencontrés?

Socrate

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21- LA CIGUË

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Vivre, c’est tuer, mon cher Socrate. Alors pourquoi succomber au désir de ses bourreaux, sans leur laisser l’odieux ou le plaisir, c’est selon, d’aller au bout de leur inhumanité, et leur laisser faire eux-mêmes le sale travail?

Enfin, quelle était la recette de votre ciguë?

Au plaisir.

Richard Aubry

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Je ne comprends pas cette question. Mais tu me confirmes que dans un futur prochain, je vais mourir de mort violente. Si tu me disais ce que tu sais de cet avenir que d’autres correspondants m’ont fait pressentir, je te lirais avec attention. Autrement, je ne suis pas familier des plantes des chemins et des décombres, mais la mère d’un de mes amants s’occupe de plantes médicinales. Je lui en parlerai si on se rencontre…

Socrate

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22- QUI ÊTES-VOUS RÉELLEMENT?

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Comment pourrais-je faire votre portrait et savoir un peu mieux qui vous êtes? Cerner un peu mieux la personne que vous êtes, vos différents traits de personnalité à partir du récit de Platon se rapportant à vos propos durant votre procès (Apologie de Socrate) et qui devait mener à votre condamnation à mort?

Jim

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Lâchez Platon et tous ces doxographes et commentateurs indirects. Vous m’avez là, sous la main. Posez-moi vos questions. Ce sera à la fois plus marrant et plus réel, comme on dirait à votre époque.

Socrate

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23- CÉLIBATAIRE

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Bien à vous Socrate,

J’ai une simple question à vous poser: comment avez-vous pu vivre tout ce temps sans femme dans votre vie? L’amour est si beau… et de plus je trouve que les hommes philosophes sont tellement craquants! C’est sûr qu’on ne s’ennuie pas à parler sur un sujet avec eux.

Merci

Caro Chagnon

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J’ai une femme. Elle a pour nom Xanthippe. Elle me sert merveilleusement, est une excellente cuisinière, et une bonne amie. J’ai beaucoup de respect pour elle, même quand elle a ses nerfs. Il est vrai que mon style de vie peut parfois donner l’impression factice que je suis célibataire. Mais c’est une erreur. Je suis un citoyen aussi respectueux des coutumes maritales, que je suis interpellé par les passions fougueuses.

Socrate, l’ami de toutes les options

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24- LA VRAIE CONNAISSANCE

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Pourquoi pensez-vous que le plus intelligent est celui qui sait qu’il ne sait rien? Est-ce que c’est parce que celui qui admet son ignorance a conscience qu’il a encore bien des choses à apprendre?

Anouk

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Oui. Mais aussi celui qui voit sereinement cette vérité, critique vertement tous ceux qui lui ont enseigné. Si je sais que je ne sais rien, je sais aussi que mes maîtres m’ont leurré en se leurrant eux-mêmes.

Socrate

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25- THÉORIE DU MICROCOSMOS — JE NE SAIS QU’UNE CHOSE, C’EST QUE JE NE SAIS RIEN

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Bien à vous Socrate,

Ici un modeste étudiant de dix-sept ans la tête bourrée de questions dont je n’aurais probablement jamais la réponse claire! Mais je suis satisfait, tout comme vous, je crois, d’au moins tenter de «savoir le monde» d’une manière toujours de plus en plus précise. Je ne sais pas si vous avez déjà eu la chance d’entendre parler d’une théorie du nom de Microcosmos, car j’y ferai ici référence. Cette théorie, en somme, se définit par l’infiniment grand dans l’infiniment petit. Le système solaire serait donc comparable à un atome qui fait lui-même partie d’un plus grand ensemble et ainsi de suite. Je crois que le concept vous est maintenant assez clair, et il n’est pas nécessaire pour me répondre d’en savoir plus, je crois. Donc, si vous argumentez que l’homme se doit d’au moins essayer d’atteindre une vérité ultime, et que la vérité est donc infinie en accord avec la théorie du Microcosmos —puisque la vérité serait toujours à parfaire, dans un système de grosseurs relatives, et ce, infiniment—, n’est-il donc pas inutile d’essayer de connaître? (la comparaison est ici, je l’avoue, poussée à l’extrême et peut-être d’une importance minime en fonction des besoins réels de l’homme à connaître le monde, reste que je suis curieux de votre réponse)

Tout mon respect,

Alexandre Gendron

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Mon bon Alexandre,

Je ne parviens pas à saisir en quoi si le monde est une gigogne, il est plus inutile de chercher à le connaître que s’il est une carène ou une coupole. Peux-tu me préciser en quoi tes options cosmologiques (ou les miennes, ou celles de ce bon Xénophon) peuvent mener vers l’abandon de l’activité de connaissance, et la quête sereine de son perfectionnement?

Socrate

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Socrate,

Comme je l’ai dit, je ne faisais qu’imposer une limite à la connaissance en me servant de l’infiniment grand. Tu as sûrement raison lorsque tu dis que l’homme n’a aucune raison d’abandonner la quête du savoir parce que le cosmos, étant infiniment grand, ne pourra jamais se révéler entièrement à lui. Je comprends cependant que j’ai peut-être posé une question sur un sujet inutile, puisque moi-même je la définissais incongrue face aux besoins de l’Homme. Alors je me permets donc de vous poser une autre question plus appropriée aux besoins de l’Homme. Il y a des réalités qui dépassent l’Homme sur une échelle quasi-intemporelle, comment ce dernier devrait-il se comporter face à ces premières, puisque savoir est en quelque sorte une vertu à développer, mais qu’il ne pourra jamais expliquer ces réalités?

Alexandre Gendron

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Je te comprends mieux, et conséquemment je vois mieux la faille dans ton raisonnement. Savoir pour toi semble se réduire à une connaissance tangible, ce que certains des penseurs présents dans cet aréopage appelleraient «perception empirique». L’infiniment grand, l’intemporel ne procédant pas du tangible, tu dis: à quoi bon l’analyser. Mais l’âme humaine dispose d’un autre puissant instrument de connaissance: c’est le raisonnement spéculatif. Celui-ci, inextinguible, perce l’enveloppe de l’intangible et y pénètre avec l’acharnement de l’armée spartiate découvrant un nouveau lieu de campagne. Crois-tu vraiment que nous devrions renoncer à cette capacité qui nous distingue des bêtes, sous prétexte que certains objets de connaissance défient nos sens?

Socrate

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26- ON NE FAIT PAS LE MAL VOLONTAIREMENT

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Cher Socrate,

Je vous estime beaucoup. Toutefois je reste songeur lorsque je vous entends dire (car on dit bien que c’est vous qui affirmiez cela) que nul ne fait le mal volontairement. La vertu ne peut pas être science: il y a des ignorants qui sont vertueux et des savants qui sont vicieux. Enfin, sur ce point, je pense qu’Aristote avait beaucoup plus raison que vous. Vous ne l’avez pas connu mais votre auguste élève, Platon, lui a enseigné.

Au plaisir,

Serge Tisseur

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Bon Serge,

Rester songeur est un état hautement appréciable. Ne perdez pas cette grâce, qui est celle de la flamme ne vacillant que légèrement. Nul ne fait le mal volontairement, je dis et je ne dédis point. Donne-moi un exemple d’acte mauvais qui serait volontaire et je me fais fort de défendre mon option, faits en main.

Socrate

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Cher Socrate,

Merci d’avoir répondu à mon message. Un exemple? Il y en a tout plein dans l’histoire des grands procès, je crois. Et pourquoi pas celui du procès de Nuremberg? On ne va quand même pas dire que les nazis ont fait ce qu’ils ont fait sans avoir conscience que ce qu’ils faisaient était mal, même s’ils disaient le faire pour le peuple allemand. Je veux bien me prêter au jeu de la dialectique avec vous. Sachez cependant que je joue en suivant les règles déterminées par Platon qui a mis vos paroles par écrit. Si vos règles ne sont pas celles-là, dites-le avant le début de la partie.

Au plaisir, ô agathé.

Serge Tisseur

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Les règles de Platon me sont inconnues et m’indiffèrent. Les nazis étaient des fanatiques. Ils croyaient sincèrement que leurs crimes servaient l’Allemagne. Ce n’est pas volontairement qu’ils ont mené leur pays au pilonnage de Dresde et au mur de Berlin. Et exterminer des Juifs et des Tziganes n’est pas «mauvais» quand on est raciste et antisémite. Comme vous voyez, je suis renseigné. La preuve que l’Holocauste ne peut pas être pensé en termes volontaristes est bien présente dans la façon dont l’Europe surveille l’antisémitisme en votre temps. Comme une maladie ou comme une invasion de vermine. L’abjection involontaire, c’est bien là l’épicentre de la Shoah. Son point culminant de monstruosité repose justement dans son horrible bonne foi. Ce crime n’était pas une transgression, mais la manifestation froide et répugnante de la terrible sincérité du monstre. Et combien d’Allemands honnêtes se sont réveillés en 1945, ayant engendré la boucherie concentrationnaire sans même l’avoir voulu ou su…

Socrate

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27- SPÉCULATIF?

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Socrate,

Je dois avouer ne pas bien être sûr de comprendre la notion de raisonnement spéculatif et j’aimerais que vous me fournissiez un exemple concret afin de confirmer mes pensées.

Bien à vous,

Alexandre

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Je vais vous fournir un exemple qui m’a frappé d’autant plus que je suis le fils d’une accoucheuse. On me rapporte que les femmes des villes des deux siècles précédant le vôtre mouraient souvent en couches. Il s’avéra, de par la loi terrible de la médecine empirique (essais et erreurs), que ces morts en couches diminuaient dramatiquement quand la personne officiant l’accouchement s’était lavé les mains à l’eau savonneuse. Un savant ayant, je crois, pour nom Pasteur, construisit sur cette concomitance de faits empiriques un raisonnement spéculatif «concret» (pour reprendre votre mot). Il suggéra que sur les mains de l’accoucheuse comme un peu partout se trouvait un nombre infini de petits animalcules qu’il nomma microbes, et qu’il accusa des maux des parturientes. On le traita de fou, on l’inculpa de spéculer sans preuve, d’élucubrer. Mais on me rapporte que son induction de l’invisible à partir du visible s’avère en votre temps fondée. Pasteur découvrit le microbe par raisonnement spéculatif. Il combattit la pointe de ce raisonnement sans la voir, et trouva, me dit-on, de cette seule manière un moyen de purifier le lait par la chaleur (dont il avait hypothétiquement spéculé qu’elle tuait les animalcules) qui sauva des milliers de vies. Voilà qui est savoir sans voir…

Socrate

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Merci Socrate de votre réponse, je ne peux être autre chose que satisfait par cette dernière!

Passez un joyeux temps des fêtes, peu importe s’il existe ou pas en votre époque!

Alexandre

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Il y a certes un temps des fêtes à mon époque, il s’appelle: la vie.

Salut,

Socrate

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28- ALCIBIADE ET XÉNOPHON SONT-ILS AUPRÈS DE TOI?

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Cher Socrate,

J’espère de tout cœur qu’Alcibiade se trouve auprès de toi et que ton ami Xénophon soit reconnu au moins autant que Platon, ne serait-ce pas justice?

Bien à toi,

Aurore

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Aurore

Alcibiade est toujours avec moi. De corps ou de cœur. Et je partage ton opinion sur l’excellent Xénophon. C’est un homme modeste, discret, très doxographe de sa personne. Il m’admire un petit peu trop. Mais il a le très grand mérite de ne pas avoir mis sur pied des cultes délirants et barbares… comme l’autre. Je me sens profondément en harmonie avec tes sages paroles, Aurore.

Socrate

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29- SUPÉRIEUR ET INFÉRIEUR

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Bonjour Socrate,

À la question «vos idées», vous répondiez à Freezy ceci: «L’univers est un objet créé, fabriqué par un immense artisan. Le génie et la volonté harmonisatrice de cet artisan sont révélés dans chaque repli de la réalité existante. L’être humain n’est pas unique et sa nature n’est pas symétrique. Les hommes sont supérieurs aux femmes, les nobles sont supérieurs à la plèbe, les hommes libres sont supérieurs aux esclaves, Athènes dépasse en mérite toutes les autres cités de Grèce. Il faut que ces inégalités soient, car elles fondent l’ordre. Je me sais prêt à prendre le glaive pour les défendre.»

J’aimerais savoir en quoi les hommes sont supérieurs aux femmes? (entre autres)

Il faut que les inégalités soient!? Oui (elles sont) mais non (elles ne devraient pas être), et pourquoi y ajouter une valeur de supériorité ou d’infériorité?! Pourquoi ne pas parler de différences complémentaires?

Bien à vous,

Aurore

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Je suis très étonné mais toujours prêt à apprendre. Pourrais-tu avancer tes arguments en faveur de l’idée d’une égalité entre l’homme et la femme?

Socrate

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Il n’y aura jamais égalité sur un plan physique! Mais sur un plan politique ou citoyen, il n’y a pas de raison valable à ce que les femmes et les hommes ne soient pas égaux en droits.

Mais ce qui me chiffonne c’est le qualificatif de supérieur (par rapport à quoi?); les hommes sont supérieurs en muscles et les femmes en masse graisseuse, physiologiquement et sans parler d’autres détails physiques…

Trouvez-vous que les femmes sont inférieures parce qu’elles enfantent? Puisque c’est la différence principale entre l’homme et la femme!

Aurore

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Ô Aurore,

Les femmes sont plus menues, plus faibles, inaptes au combat et à la politique, bavardes, sensuelles, superficielles, colériques, et incapables de comprendre le vrai amour entre deux hommes. Il faut les protéger car elles portent la vie, mais leur égalité avec l’homme est une impossibilité naturelle. Je te le dis en toute candeur. C’est là une vérité universelle. Tu critiques mes formulations mais je ne vois pas très bien se déployer tes arguments en faveur d’une démonstration de l’égalité entre la femme et l’homme.

Socrate, le vrai, le sincère, sans glose ni déformation

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30 LES PHÉNOMÈNES

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Les phénomènes sont-ils purement esprit ou sont-ils matériels, ou encore un mélange des deux, mais alors comment cohabitent-ils pour animer les êtres?

Mathilde Descour

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Veuille donc faire pénétrer ta connaissance dans le fondement des phénomènes matériels! Cela te sera bientôt aussi ardu et désespérant que de chercher à enfoncer ton propre corps dans les replis intimes d’une masse rocheuse. Tu verras alors à atténuer tes ambitions, à renoncer à égaler les dieux en érudition, et tu te rabattras modestement sur le monde de l’Homme, qui est aussi celui de l’esprit. Tu y verras encore de grands mystères à sonder, et des mystères auxquels il faut croire aussi docilement qu’il faut croire à la justesse et à la profondeur des visions de la Pythie de Delphes.

Socrate

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31- DIX SECONDES

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Bonjour à toi de nouveau Socrate,

J’aimerais connaître tes réactions face à la situation suivante. Je parlais de cela dernièrement avec un ami: crois-tu qu’il est possible de donner un sens à sa vie, si on ne l’a pas déjà fait auparavant, quand il nous reste inévitablement dix secondes à vivre?

Gendron

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Ta vie à ce moment crucial prend une orientation très claire et unique. Tu dois concentrer toute ta volonté à trouver un moyen de rallonger cet insoutenable et inacceptable délai. Le sens à donner à ta vie c’est alors la quête du sursis. Car la sagesse est le résultat de la réflexion, et la réflexion n’est pas instantanée. Elle a besoin du temps pour s’établir et s’affermir.

Socrate

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32- LA THÉORIE ET LA PRATIQUE

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Socrate,

J’aimerais aujourd’hui te poser une question face à ton attitude. Lors des nombreuses discussions et entretiens sur l’Agora, il ne doit pas être rare que tu puisses arriver à différentes conclusions sur différents sujets. Alors même que la constatation semble alors évidente, t’arrive-t-il cependant, parfois de ne pas suivre la voie que cette dernière t’ouvre. Par exemple, tu as déjà atteint la conclusion que l’homme ne pourra jamais atteindre avant longtemps la vérité ultime (je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien), dès lors, tu en es venu à la conclusion que l’homme se devait d’au moins tenter d’atteindre cette dernière vérité. Bref, t’arrive-t-il parfois de te refuser à agir en fonction de tes découvertes, de te refuser de croire en une de tes constatations rationnelles et logiques, même si tu sais qu’elle est vérité (Oui, je sais que tu ne sais rien, mais bon, je crois que tu comprends tout de même le sens de ma question 🙂

Merci encore une fois,

Alexandre

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Mon beau Alexandre,

Je suis admiratif face à la fine qualité maïeutique de ta question, car tu y inclus la plus belle des réponses. Je sais que la complétude du moindre savoir est inaccessible, et pourtant je n’en renonce pas pour autant à tout connaître. Mais que je te titille en te présentant un autre exemple. Je me suis déjà trouvé impliqué dans une confrontation oratoire avec un très beau mirliflore sur le sujet de la beauté physique. J’étais perdu d’avance. Moi si laid, je devais démontrer par raisonnement que ma beauté était supérieure à celle de mon magnifique adversaire. Les applaudissements de l’agora devaient sceller le sort du vainqueur et du vaincu. J’ai perdu, mais je me suis battu comme un vrai hoplite. Il est évident qu’en m’engageant dans une telle amusette, je marchais froidement à l’encontre du plat constat empirique que je fais chaque fois que je me penche sur la moindre flaque. Mais j’ai mené cette joute à contre-courant, parce que la défaite oratoire a ceci de distinct de la défaite militaire qu’elle renforce le vaincu autant que le vainqueur, et incite les témoins à des réflexions inattendues plutôt qu’à de folles et futiles terreurs.

Socrate

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33- DE L’ESPRIT ET DU CORPS

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J’observe les hommes, cher Socrate, car je pratique l’art de guérir. Je les observe et je constate bien que leur esprit influence le corps et que leur corps influence également l’esprit. Alors je te demande quelle est la continuité, le rapport entre les deux? Dans les confins du Levant j’ai rencontré ceux qui suivent un sage appelé le Muni, selon eux l’intégralité de notre expérience n’est qu’esprit, la projection de l’esprit. Ce que l’on appelle matière n’est qu’un degré plus grossier, ainsi donc c’est en connaissant l’esprit qu’on se connaît soi-même. Qu’en penses-tu?

Mathilde Descour

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Que ton Muni rêve mais qu’il fait un rêve utile. Car son rêve lui révèle l’importance de l’esprit, sans toutefois lui faire voir sa discontinuité d’avec la matière ni la complexité de cette dernière. Il doit donc dormir encore un peu…

Socrate

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34- LA CONFIANCE

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Cher Socrate,

Je vis des choses difficiles dans ma vie autant en amour que professionnellement. Je perds confiance en beaucoup de choses comme l’amour des autres car après plusieurs expériences amoureuses catastrophiques je me rends compte que l’amour c’est vouloir construire une maison sans clou ni ciment, cela peut être solide mais lorsqu’elle va tomber ça va faire mal. Qu’est-ce que la confiance envers les autres, envers soi-même, je ne sais pas et vous?

Vegeto

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L’autre est autre. C’est là le fondement de tout raccord humain. Autre, il n’est pas totalement prévisible, il est inattendu, frais, rêche, et libre de nos contraintes. La juste confiance c’est d’abord la connaissance du fait que l’autre défiera les prédictions, et fera émerger sa propre vérité de vie et d’action au-delà de moi et malgré moi. Le hoplite au combat se méfie rarement de l’ennemi. Il sait que ce dernier agira selon sa conscience et son rôle, et frappera droitement pour abattre. Je ne crois pas dire cela simplement pour m’être battu contre les Spartiates, qui sont nobles, et je crois que ma remarque est de toutes guerres. Ce sont nos proches, nos intimes, ceux que nous traitons de façon erronée comme nos assimilés qui nous enseignent la vraie méfiance.

Socrate

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35- VIN ROUGE OU VIN BLANC

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Socrate

Est-ce bien toi? Non je ne crois pas, ou du moins trop de vin peut-être as-tu pris? Toutes ces perles de savoir que ces gens te quémandent, et toi de répondre comme un jeune lycéen plein de hargne et de moquerie. Où est le discours que tu peux tenir des heures durant? Où sont ton sens de la réplique et ton goût de la philosophie? Ô Socrate comme je ne te reconnais pas. Exprime-toi, aide le monde à évoluer par la philosophie, expose la tienne pour que le monde s’en forge une. Tout le monde a besoin d’exemple et tout le monde se doit d’enseigner. Pense à Aristote et Platon. Pense à tous les sophismes qui pullulent dans ce monde, tu te dois d’aider les gens, Socrate, libre penseur. Ton esprit a par ce site une fenêtre ouverte sur les gens, ne rate pas cette occasion. Bien qu’on puisse te lire, découvrir ta philosophie dans des livres (parchemins reliés), je crois qu’il est normal de te lire ici sur Internet (fabulation électronique). En passant je viens de lire ta réponse pour la passoire et j’ai le vague souvenir qu’une amie m’en a parlé, au moins corrige-moi si je me trompe: la première c’est: «es-tu sûr que ce que tu as à me dire est vrai?» La deuxième: «est-ce utile que tu me dises ce que tu sais?» La troisième: «est-ce bien ce que tu vas me dire?» Bon bon, j’en ai assez écrit, je vais lire tes autres réponses, mais Socrate si c’est bien toi, arrête le vin et «philosophe» dans ces pages.

Un homme qui pense,

Agagne

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Voilà un oiseau rare qui mérite qu’on lui jette du pain: un déçu. Un qui trouve que Socrate n’est pas à la hauteur de ses rêves. Un qui me cite des enfants vagissant comme des grands hommes: Platon, Aristote. Un qui est à la quête du sage, du grand penseur, et qui considère que le clochard aviné n’est pas de l’aréopage. Un qui voit clair les bons et les méchants: les philosophes et les sophistes. Mange bien, Beau Déçu, picore bien tout ce que tu trouveras à ma table, fourres-en même sous ta tunique. Tout ce que tu grappilleras, tu le mérites au quintuple, Fin Déçu à la mielleuse amertume, qui me crie mes faiblesses, mes limites, ma faillite.

Car tu as profondément compris Socrate.

Socrate

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36- QUI ES-TU?

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Cher Socrate,

Ton univers ne se borne-t-il pas, d’après l’usure de tes sandales, à l’aire pour ainsi dire microscopique de ta maison, du trajet entre celle-ci et l’Agora et de l’Agora à ta maison? Une seule fois, d’après mes observations (est-ce que je me trompe?), tu es allé à la guerre, une guerre où un leader lève des troupes d’hommes libres et part en campagne contre un quelconque adversaire. J’ai l’impression que si tu t’es faufilé à travers les héros, ce fut parce qu’il t’était impossible de faire autrement. Cette fois donc, la seule (?), la troupe dont tu étais, sortit d’Athènes, se promena quelques heures pour rendre l’expédition glorieuse puis revint doucement aux douceurs du foyer et aux palabres de l’Agora. Où étais-tu dans la troupe pour en être revenu sain et sauf? En tête, sur les flancs, ou bien protégé au centre, ou encore dans l’arrière-garde traînante bien près des provisions et des plaisirs du genre militaire? J’ai questionné sans réussir à savoir la réponse.

Cette sortie militaire est le seul fait physique d’importance que je sais de toi. Le reste de ta vie au foyer et à l’Agora, bien confortable, laisse entendre que tu es une sorte de débile physique bien que ton nom inclue l’idée de force. Cette vie ressemble beaucoup à un ruisselet, presqu’à un ru qui se laisse couler lentement sans cascades ni luttes vers son destin. Même ta femme et tes enfants te fatiguent. Tu les renvoies à la maison car ils te dérangent dans tes grandes et intéressantes discussions avec des adolescents dont, évidemment, l’esprit n’est pas assez développé ni les expériences assez nombreuses et valables pour te confronter. Tant pis pour toi si on t’accuse d’être trop proche des jeunes! Ne serais-tu pas par hasard un peu… mais le terme ne veut pas sortir de ma bouche!

Cher Socrate, ton apparente débilité physique si contrastante avec la signification de ton nom, n’est peut-être qu’une excuse à une grande paresse. Je soupçonne même que le petit effort que cela te demande de traîner tes sandales de chez toi à l’Agora et de l’Agora à chez toi est encore trop pour toi. Ne serait-ce pas pour cela que tu souhaites rejoindre dans l’au-delà ces beaux esprits avec qui tu voudrais discourir, SANS EFFORT et SANS FEMME NI MARMAILLE à supporter, et échanger dans la félicité céleste? Tu peux éviter ta condamnation à mort, mais tu vas préférer mourir par la ciguë; est-ce que ce sera vraiment afin de ne pas donner raison à te