Le Carnet d'Ysengrimus

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Archive for janvier 2013

Mais pourquoi les musulmans ne veulent pas qu’on représente physiquement le saint prophète?

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2013

Allah

Comprenons-nous bien, je suis athée mais je ne suis pas ignare. Le petit journalisme contemporain occidental est, lui, par contre, particulièrement sot, nunuche et baveux et il ne rate jamais l’occasion de faire passer les musulmans pour des irrationnels, des boutefeux et des incohérents. Ça m’agace au plus haut point. Ça n’explique rien et ça sème la confusion intellectuelle, la pire de toutes. Le refus par les musulmans de voir le saint prophète (j’utilise ici la désignation française musulmane usuelle pour ce personnage historique – simple question de déférence élémentaire) représenté matériellement fonctionne selon une logique interne simple, parfaitement articulée et qui pose des problèmes spécifiques (y compris des problèmes logiques menant à une critique intellectuelle respectueuse). Voyons l’affaire dans sa limpide cohérence. L’Islam organise son système de représentations d’abord et avant tout dans un cadre de croyances hautement codé. C’est là une chose très spécifique qui n’échappe pas aux détails des contraintes historiques. On dira donc, plus précisément, que le religion musulmane est un monothéisme abrahamique et, comme tel, qu’elle est très soucieuse de précision sur son inscription dans une continuité améliorée des deux autres monothéismes abrahamiques majeurs que sont le judaïsme et le christianisme. Ceci est capital et encore bien mal compris des occidentaux.

UN RIGOUREUX MONOTHÉISME. L’Islam est la version la plus achevée et la plus cohérente des grands monothéismes ayant eu un impact de masse significatif. En cela, l’Islam formule des exigences qui frappent par leur simplicité, leur clarté et, disons le mot, leur rigueur. Il y a un seul dieu, c’est Allah et il faut s’abandonner totalement à la foi en lui. C’est un être immatériel, intemporel, spirituel, éternel assurant la cohérence de l’univers matériel et social. Je vous assure que le plus modeste musulman vous dira que la foi en dieu est l’unique exigence de l’Islam et que tout le reste est facultatif, ancillaire, subsidiaire, ajustable et conjoncturel. Or, il faut absolument comprendre que le monothéisme de la tradition abrahamique s’extirpe par bonds du polythéisme ancien qu’il subvertit. Dans la Genèse, dieu est souvent désigné au pluriel (Les Élohims). Je ne vous parlerai pas des anges, des diables, des dieux des peuples ennemis (Moloch, Baal etc), des veaux d’or, des djinns et de toute une fournée d’êtres intermédiaires qui brouillent le monothéisme depuis ses origines. Le cas chrétien pose des problèmes encore plus épineux (sans calembour), sur cette question de la rigueur simple et dépouillé du monothéisme. Voici un culte qui s’embarque avec une trinité incorporant un esprit saint (en anglais Holy Ghost – je vous laisse méditer et gamberger l’explication de ce concept moyenâgeux particulièrement fumeux), un fils de dieu divinisé (thaumaturge hocus-pocus ressuscité après supplice dont la magie, hautement sensuelle et terrestre, répugne particulièrement à la logique systématisante, abstraite et universalisante de la foi islamique) et une nuée de saints plus ou moins surnaturels eux aussi. Tout ça, pour les musulmans, c’est du fatras superstitieux et la notion de fils de dieu est une pure et simple injure intellectuelle. Dieu est un être spirituel immortel, il ne peut pas engendrer un être charnel mortel. Point final. On est pas dans les galipettes hédonistes et sautillantes de la mythologie gréco-romaine ici. Pas de demi-dieu, au sens fort du terme. Pas de trinité non plus: dieu est un. L’exigence de rigueur monothéiste de l’Islam ne transigera pas là-dessus. C’est une question de simple cohérence élémentaire dans la formulation des caractéristiques définitoires de dieu. Ajoutons, pour la bonne bouche, que des penseurs modernes ont introduit des monothéismes encore plus systématiques que celui de l’Islam (Thomas Paine, Spinoza, Voltaire, les Francs-maçons – ils rompent carrément le contact entre l’humain et le divin. Ils retirent les anges et la prières par exemple, intermédiaires indispensables en Islam pour que la transmission du Coran au saint prophète ne soit pas trop intime avec dieu mais aussi pour que tout le monde puisse se raccorder au divin). Ces théologies hyper-abstraites de francs-tireurs, ce sont les déismes. Ils sont bien beaux et bien logiques, mais leur impact de masse est resté beaucoup plus restreint (le passage direct à l’athéisme prenant vite le dessus sur la foi déiste de Thomas Paine ou le dieu-nature de Spinoza). Restons lucides ici. Quand le dieu de Voltaire aura défini en profondeur la culture et la vision du monde d’un milliard et demi de personnes (ce qui est le cas de l’Islam), eh ben, on en reparlera… C’est quand même pas demain la veille.

UNE RELIGION ABRAHAMIQUE. C’est ici qu’on entre au cœur de notre problème. Contrairement au déisme justement, l’Islam n’est pas juste un monothéisme comme ça, en l’air. C’est un monothéisme révélé. C’est délicat ça, parce que qui dit révélation dit point de contact entre dieu et les humains. L’Islam est en plus révélé dans un cadre très spécifique: le cadre prophétique abrahamique. Partant d’Abraham (Ibrahim) puis d’Ismaël (Isma’ïl), une succession de prophètes, dont Jésus (Îsâ, être humain et prophète de l’Islam), gueulent, luttent et s’efforcent de faire avancer deux causes: la moralité publique (sexuelle, comportementale, politique et militaire notamment) et la rigueur de la foi monothéiste. Or une des exigences cardinales de la foi en un dieu unique, c’est le rejet de toutes autres divinités, idoles, totems, fétiches, panthéons, saints, lutins, héros fabuleux, ou icônes. Le Coran est très clair là-dessus. Citons pour exemple ce passage, attribué au prophète Joseph (Yusuf):

Ceux que vous adorez en dehors de lui
ne sont que des noms
que vous et vos pères, vous leur attribuez.
Dieu ne leur a concédé aucun pouvoir.
Le jugement n’appartient qu’à Dieu.
Il a ordonné que vous n’adoriez que lui:
telle est la Religion immuable;
mais la plupart des hommes ne savent rien!
(Le Coran, Sourate 12, Joseph. verset 40, traduction D. Masson)

Pas de concession. En toute cohérence, donc, cette consigne stricte et cruciale s’applique aussi à tous les prophètes sans exception, incluant le ci-devant dernier prophète, le saint prophète de l’Islam. C’est très délicat parce que, dans le cadre des religions abrahamiques, les prophètes sont des personnages explicitement raccordés au divin MAIS qu’on ne peut pas simplement rejeter (on bazarde tout simplement –autoritairement– les djinns et les icônes – les prophètes, c’est bien plus délicat à encadrer). Le saint prophète est donc juste un messager humain, mort à soixante-cinq ans d’une courte maladie et incarnant, comme les premiers califes, la modestie humaine et limitée d’un simple serviteur de dieu. Or, les musulmans ont eu le pif d’observer rapidement (notamment dans les territoires sur lesquels leur rayonnement fulgurant s’effectua, sous les quatre premiers califats) que l’idolâtrie n’était en rien une manifestation de religiosité exclusivement polythéiste. Les cultures ayant accepté le pacte avec dieu (pour reprendre la formulation coranique) en étaient lourdement infestées, non plus, alors, envers les idoles de jadis mais envers les saints d’aujourd’hui. Voyant dans cela (d’ailleurs à raison, je les seconde ici pleinement, en tant que rationaliste) une régression tendancielle vers des formes de religiosité plus sensuelles et sensorielles, moins abstraites ou générales, les musulmans ont vu, avec la fermeté requise, à mettre, sur cette question, de l’ordre dans leur propre demeure. Ils ont vu à ce que le grand amour, profond et tangible, qu’ils ressentent pour le saint prophète ne bascule pas en dévotion. Déférence obligée envers l’absolue priorité monothéiste. L’iconolâtrie (représentation des saintetés sur supports matériels et adoration subséquente, souvent délirante, de ces supports – partez-moi pas sur le christ en croix, les reliques médiévales, les icônes des vieux croyants russes ou les images de la vierge dans des taches d’huile ou du christ dans des croque-monsieurs) fut donc explicitement prohibée dans la culture islamique. The rest is history…

UN PROBLÈME FONDAMENTAL DE COHÉRENCE. Adoncque, cet interdit de représenter le saint prophète matériellement, ce n’est pas à cause de la peur de la dérision ou des caricatures qu’il fut initialement formulé. C’est plutôt à cause du contraire: l’amour débordant et intense des musulmans pour le saint prophète. On refusait que le saint prophète se fasse fétichiser et adorer (comme Jésus ou encore Bouddha), alors qu’il n’est qu’un modeste porte-paquet de la révélation divine. Le rejet des représentations matérielles initiales du saint prophète était donc un rejet de l’iconolâtrie complètement INTRA MUROS (contrainte de culte INTERNE à la foi musulmane). Or une caricature est le pur contraire de l’iconolâtrie. C’est de l’iconoclastie, venue de non-coreligionnaires, en plus (les derniers à risquer de diviniser le prophète, donc). En ruant dans le bacul, ici, ainsi, nos pauvres amis musulmans prouvent, avec leur ardeur usuelle (ils sont les bouillants héritiers du calife Omar, que voulez-vous, et pourquoi pas…), qu’ils ont quand même un petit peu perdu le sens des priorités fondamentales de leurs propres directives de cultes. Pas fort, la foi dans ça… Insécure… Mais la plupart des hommes ne savent rien! disait Yusuf. Eh bondance, méditons tous ensemble son message… Seuls les musulmans sont tenus de ne pas transformer leur saint prophète en statuette de chapelle ou en grigri tribal. Ce que les non-musulmans font dans leurs canards, leurs ordis, leurs cinémas et leur propagande de merde, le culte islamique s’en tape souverainement… normalement. Sauf s’il dérape dans la cruelle et violente perte de repères dont souffrent tant certaines diasporas mondiales… Restons logiques, restons cohérents. Cultivons l’abstraction adéquate et le sens approprié des causalités. Gardons ainsi à l’esprit la signification doctrinale effective de tout ceci: ce n’est pas la représentation matérielle du saint prophète que l’Islam a combattu. C’est la divinisation et l’adoration que ces mises en images risquaient de déclencher, notamment chez les petits esprits du type de ceux qui contrariaient tant le prophète Yusuf. Il y en a dans tous les camps…

Moi, ici, tout ce que je demande à mes concitoyens et concitoyennes musulmans et musulmanes du monde c’est de rester cohérents dans la logique interne de leur propre culte. Dieu est miséricordieux (y compris pour les connards, occidentaux ou autres) et son saint prophète est un messager qui ne doit pas être divinisé. Le reste, c’est de la bagarre de taverne d’intérêt mineur. Dans ce cabotinage grossier et vulgaire de films crétins et de caricatures faciles (souvent, elles aussi, de fort mauvais goût – comme le disait un de nos plus éminents caricaturistes québécois: Ça donne rien de plus de montrer Mahomet les fesses à l’air), absolument personne ne divinise le saint prophète et, par la force de leur bêtise ignare et ethnocentriste, les ennemis les plus virulents de l’Islam observent ici, plus que quiconque et sans même le savoir, cette exigence fondamentale de la foi islamique (ne pas diviniser le saint prophète!). Alors, restons dignes, cohérents et cessons une bonne foi de mordre à tous ces hameçons imbéciles tendus par l’appareil hyper-perfectionné du discrédit médiatique (et politique) occidental.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Posted in Citation commentée, L'Islam et nous, Multiculturalisme contemporain, Philosophie, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , | 18 Comments »

Il y a cent ans: ROUE DE BICYCLETTE de Marcel Duchamp

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2013

CECI N’EST PAS… (Oh, pardon, je me trompe de peintre). Il reste que ceci n’est pas l’original de ROUE DE BICYCLETTE de Duchamp (1913) qui est «perdu». Ceci est une reproduction, comme il y en a tant. Je ne peux pas garantir qu’elle est de Marcel Duchamp, même…

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Il y a approximativement cent ans, à une date indéterminée de 1913, le sculpteur et peintre Marcel Duchamp (1887-1968) retire le pneu et la chambre à air d’une roue avant de vélo et l’enchâsse inversée dans un trou percé au milieu du siège d’un tabouret quadripode en bois. C’est une sculpture. Comme la roue tourne librement, en plus, c’est même un mobile. Croyez-le ou non, le retentissement de la chose sera tonitruant. L’objet d’origine est «perdu» et c’est circa 1964, au moment d’une sorte de renaissance du ready-made, que Duchamp et d’autres confectionneront des reproductions de l’objet d’origine. Inutile de dire qu’une mythologisation à haute tension accompagnera ce réinvestissement tardif de l’increvable ROUE DE BICYCLETTE de Duchamp (1913). C’est fou tout ce que j’ai à vous dire à propos de cet objet, il me faudrait quatre bouches pour y arriver. Décortiquons un peu cette passionnante affaire.

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C’EST UN READY-MADE. Partant d’un lot d’objets industrialisés, usinés, ciselés, préexistants et prêts à assembler (ready-made), Duchamp cherchait des combinaisons qui élimineraient le beau et le laid au profit d’une instantanéité factuelle de l’objet qui, alors, serait perçu ou ressenti mentalement, mnémiquement, sans être contemplé, sacralisé ou admiré. Dans cette démarche spécifique, Duchamp aspirait à des installations qui seraient, simplement, sans moins (dérive utilitaire), sans plus (superfétation esthétique). En prenant l’option du ready-made, on entend donc s’adonner à la transgression des canons esthétiques ronrons usuels (c’est beau – c’est laid – j’aime – j’aime pas). Cette transgression court-circuitante, sentie comme hautement nécessaire et se voulant la plus radicale possible, dicte un changement de direction de l’exploration artistique et se combine, sereinement sinon joyeusement, à une sorte de fatalisme éclairé devant l’objet usiné, fabriqué-machine, que l’artiste ne peu plus surclasser (le peintre ne peut plus vaincre l’appareil photo, le sculpteur ne peut plus vaincre la machine-outil) et dont le fini industriel se substitue, sans complexe, au résultat douloureux, passionnel et héroïque du savoir-faire de l’artiste. Pas de chansons à se chanter. L’industrialisation, son horlogerie froide, sa finesse inhumaine, dictent une crise de l’art plastique qu’il faut regarder droit dans les yeux. L’exploration en art se voue donc à travailler à des compositions composites à partir d’objets tout faits (ready-made) qui se sont imposés socio-historiquement et que l’on décide d’assumer, ouvertement, carrément, comme matériau brut. Outre que les possibilités de compositions composites sur ready-made sont immenses, potentiellement infinies (le quotidien étant littéralement gorgé d’objets usinés), il est important d’observer qu’une composition spécifique n’est pas contrainte de se donner intégralement la stricte précision, littérale, unique et sacrée, d’autrefois. On peut y aller grosso modo, mollement, en mise en forme lâche, sans trop gamberger les incomplétudes du détail. On raboute une roue de vélo sur le siège d’un tabouret, formant base. Si c’est en gros ça, ben ça va… Même approximative, la composition en ready-made peut produire à peu près le même travail exploratoire anti-esthétique. J’en veux pour preuve le fait, par exemple (hein, puisqu’on en parle), que ROUE DE BICYCLETTE existe, de fait, en au moins deux versions. Voyez plutôt:

ROUE DE BICYCLETTE (version avec la fourche enchâssée dans le siège du tabouret)

ROUE DE BICYCLETTE (version avec la fourche posée sur le siège du tabouret)

Rarement (sinon jamais) mentionnée, cette distinction, cette fluctuation des versions de ROUE DE BICYCLETTE de Duchamp (1913) est tout sauf anodine (rien ne l’est). La version avec fourche enchâssée me rassure. Je la sens à la fois plus costaude et plus écrue, originelle peut-être (il n’y a aucune preuve de ça). Le siège du tabouret et le guidon du vélo y sont réellement effectivement sciemment sacrifiés. La jonction est solidement perceptible. Le choc logique est ferme. La radicalité factuelle de la composition est assumée et on sent son caractère irréversible. La version avec fourche posée m’angoisse plus. D’abord, sicroche, on sait pas trop comment ça tient en place et ça a un petit côté chafouin, chambranlant, non assumé, posé là comme si de rien, qui fait toc, comme un décor théâtreux hyperléger ou un mauvais joujou. Notons, et ce n’est pas anodin (rien ne l’est), que c’est cette seconde version qui est la plus présente dans les musées. Enfin bref, eu égard à la prise de parti anti-esthétique que formule le principe du ready-made, les deux versions s’indifférent l’une l’autre, en fait. À un distinguo d’angoisse ysengrimusienne prêt, ROUE DE BICYCLETTE assume pleinement sa fonction dans tous les cas et ce, par delà cette fluctuation du détail des versions…

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C’EST UNE PROVOQUE AUTODÉRISOIRE. Transgression institutionnelle pour artiste consacré sur le retour (et qui n’assume pas vraiment), une compositition comme ROUE DE BICYCLETTE de Duchamp (1913), se veut ouvertement un ready-made provoque. L’est-il vraiment? Là, faut voir… Le fait est que ce genre d’intervention artistique, disons la chose comme elle est, n’est pas à la portée du tout venant. Exemple probant ici: veuillez jeter un coup d’oeil ami et pâmé sur CASSE-GRAINE SUR LIT D’ALU – QUINTESSENCE SIMPLETTE, installation ready-made constituée en 2005 par mon fils Reinardus-le-goupil et moi (et perdue depuis, elle aussi).

CASSE-GRAINE SUR LIT D’ALU  –  QUINTESSENCE SIMPLETTE…  (Photo Reinardus-le-goupil – 2005)

Bon, figuratif en diable, je reconnais. C’est pas mal moins composite que ROUE DE BICYCLETTE mais bon, c’est pas plus con que la boîte de soupe Campbell, intégralement figurative elle aussi, d’Andy Warhol (1928-1987). Or, savez quoi, je pourrais, assez aisément, émettre une réplique approximative (une réplique matérielle, j’entends – la photo ici me tenant lieu d’esquisse-guide) de CASSE-GRAINE SUR LIT D’ALU – QUINTESSENCE SIMPLETTE et me pointer au Musée d’Art contemporain de Montréal avec. Que se passerait-il alors, vous pensez? Ben, cent ans après le premier ready-made de Duchamp, je ne passerais même pas le gardien de sécurité avec mon œuvre. Et mon ready-made à moi, eh bien, je pourrais bien m’asseoir dedans ou, encore mieux, me le bouffer tout cru, allez. Et pourquoi donc? MAIS PARCE QUE JE SUIS UN EPSILON, PARDI. L’institutionnalisation sur prestige d’auteur que le ready-made entendait pourtant transgresser, il en dépend pleinement, en fait.

Ainsi, avant de se lancer dans la brocante virulente et anecdotico-outrancière des ready-made, Marcel Duchamp avait magistralement pété le jet-set avec de remarquables peintures, qui firent époque. Matez-moi quand même un peu ça (échantillon fort incomplet):

DUCHAMP, À propos de jeune sœur (1911)

DUCHAMP, Les joueurs d’échec (1911)

DUCHAMP, Portrait de joueurs d’échec (1911)

DUCHAMP, Nu descendant l’escalier numéro 2 (1912)

Moi, pour le coup, j’aime beaucoup ces tableaux. La consécration et le positionnement institutionnel du cabot y sont pleinement, donc, hein, et en grande. Ces superbes croûtes, c’est pas de l’art straight ou conventionnel, certes, mais enfin tout le bazar sacralisable usuel s’y retrouve intégralement (technique, inspiration, exploration, talent, génie novateur, virtuosité). Le remarquable tableau Nu descendant l’escalier numéro 2 produisit d’ailleurs, en plus, à New York circa 1912-1913, le genre de succès d’admiration-scandale qui positionna le météore Duchamp aux côtés de Braque et de Picasso comme révélateur des tendances picturales fondamentales du précédent siècle. Rien de moins. C’est pas de la petite chique, ça. En 1913, DUCHAMP, c’est donc un nom. La discrète et peu publicisée confection de ROUE DE BICYCLETTE, dans le fond de son atelier de peintre, c’était donc, il y a cent ans, si vous me passez l’analogie, rien de moins que Lady Gaga chantant Turkey in the straw sous la douche, sans témoin (c’est folklo, c’est tsoin-tsoin, mais ça reste Lady Gaga – un enregistrement secret de la chose ferait du feu)… L’œuvre de Duchamp s’est ensuite déployée, notamment avec des sculptures et des installations.

DUCHAMP, Feuille de vigne femelle (1950 – petite sculpture)

DUCHAMP, La mariée mise à nue par ses célibataires, même (1923 – peinture-montage-installation sur plaque de verre)

L’installation La mariée mise à nue par ses célibataires, même (1923) est une autre de ses œuvres mythiques. Le tout est parfaitement sacralisable aussi, surtout en mobilisant les critères modernistes modernes des temps actuels et contemporains. Puis, vers 1964, quatre ans avant sa mort, on se remet subitement à parler des vieux ready-made des années 1913-1917, et les répliques de ROUE DE BICYCLETTE se mettent alors à pleuvoir comme à Gravelotte. Le Surréalisme, Dada, le Pop Art et les arachides Planters ont roulé sur le siècle et, pour ROUE DE BICYCLETTE, c’est une consécration années-soixantarde automatique, dont la dimension de provoque s’est quand même un peu perdue dans les capillaires du temps. On ne pose plus désormais ROUE DE BICYCLETTE de Duchamp (1913) que sur d’ostensibles piédestaux de musées. Vous suivez le mouvement? Vous voyez les tournants et courants ascendants que mon casse-graine n’a pas pris, lui? Vous voyez que Duchamp a pu et que d’autres non? Ça reste très ad hominem, finalement, toute cette affaire de consécration par l’art…

ROUE DE BICYCLETTE dans un musée quelconque

On peut donc mentionner, entre autres, les exemples du Hamburger Bahnhof, de Berlin et de la Boca, Fundación Proa, Marcel Duchamp, dont je vous laisse découvrir la localisation géopolitique. On notera, et ce n’est pas anodin (rien ne l‘est), que ces deux images spécifiques sont sous copyright et conséquemment parfaitement incopiables – avez-vous dit consécration artistique institutionnalisée? Eh ben, je vous le dis: vous avez bien dit. Ah, moi qui croyait tellement le contraire. Circa 1973, juste pour moi le petit naïf, un certain Podular (pseudo d’artiste) me griffonna sa vision/souvenance du fameux ready-made de Duchamp. Cela se fit sous mes yeux, hocus pocus, comme ça, au fusain de charbon qui poisse bien, dans un cours d’art, pour évoquer les soixante ans de l’œuvre. Plus précisément, dans la version dont Podular m’esquissa le croquis alors, fort bizarrement, ça s’appelait ROUE DE VÉLO et la roue était directement plantée sur le socle de musée, le tabouret s’étant mystérieusement évaporé. J’avais quinze ans et telle fut ma toute première appréhension de l’ouvre:

Réplique de la ROUE DE VÉLO de Podular, original au fusain sur papier ligné d’écolier (1973)

Ado bouillant, j’eus la candeur bien dentue de prendre cette œuvre frondeuse pour LA grande transgression universelle et fondamentale de l’intégralité de l’art institutionnel. Or, de fait, le recul nous oblige à sereinement le constater, il ne s’agissait jamais que d’une petite iconoclastie ex post pour grand artiste sur le retour, un peu las d’engendrer du mythe comme d’autres suent du sel ou débitent de la connerie. Comme je l’ai déjà fermement dit à quiconque s’en soucie, le ready-made provoque tombe un peu à plat à terme. Et l’intérêt de ROUE DE BICYCLETTE est indubitablement ailleurs.

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C’EST UNE ÉCLECTIQUE PLASTIQUE. Sa dimension provocatrice et (auto)dérisoire partie en quenouille en un petit siècle, l’objet ROUE DE BICYCLETTE n’en perd pas tout intérêt, il s’en faut de beaucoup. Il faut de fait y voir un dispositif éclectique et/ou anti-fonctionnel qui a l’effet (sinon le but) de déclencher des chocs logiques déstabilisants et déroutants. Une éclectique plastique, bien, pour tout dire comme il faut le dire, c’est ceci:

René Magritte, Le Thérapeute (1936)

Matez-moi un peu ce tableau, Le thérapeute, de René Magritte (1936) et goûtez sans esquiver son éclectisme criard (on pourrait aussi mentionner, du même peintre Les vacances de Hegel, déjà discuté). Composite logique douloureux que ce personnage masculin sans tête avec le chapeau posé directement sur la cape pèlerine et le bide comme une cage ouverte contenant deux colombes. Il n’y a pas à tergiverser ici, on percute deux ou trois objets ensemble, on les force en télescopage et on leur impose une coexistence thématique aussi intempestive qu’inattendue. Notre petit calculateur logique banaliseur s’emballe alors. S’agit-il de saluer la vertu thérapeutique du roucoulement des colombes en cage ou de rendre compte de la bonhomie reposante du silence verbal et cérébral du vieux promeneur sans bouche et sans tête? Les colombes ne se barrent pas par la porte ouverte, peur diffuse, paix sereine? C’est un marcheur mais il est assis, fatigue, empathie? Il n’a pas d’yeux mais les oiseaux en ont, distraction, attention? Les oiseaux sont séparés, tourment, sérénité? La cage, objet d’intérieur choque passablement, dans le ventre d’un promeneur en extérieur. On pourrait discuter la chose longuement. Composition composite, deux objets (ou plus) se tronquent et se raccordent, en imposant à notre conscience les enrichissements et les ablations que cela entraîne. ROUE DE BICYCLETTE de Duchamp (1913) fait cela aussi. La roue tourne encore mais elle a perdu pneumatique et chambre à air. Elle ne roulera plus. Le tabouret, on ne peut pas s’y asseoir. Les deux objets se nient mutuellement la fonctionnalité de l’un et de l’autre. Mais la roue, devenue hélice ou moulin, scintille, se déploie. On la voit enfin. Le tabouret, devenu socle, s’affirme aussi. le fait est que la roue et le tabouret ne sont plus en dessous de nous. Nous les voyons devant nous. La fusion abrupte des deux objets fait que de par cela, on les contemple. Il y a dissymétrie. Le vélo est tronqué, le tabouret est entier, la roue de vélo est inversée, le tabouret est sur ses pieds. Et ainsi de suite, ad infinitum. La réplique logico-matérielle de nombre d’artistes contemporains ne s’y est d’ailleurs pas trompée. L’aventure éclectique est solidement enclenchée. Restituer le vélo ne restitue la fonctionnalité ni de la roue ni du tabouret (nous dit Michael Gumhold), je verrouille bien mon vélo pourquoi ne pas verrouiller une merveille pareille, il ne faut pas qu’on me la vole (nous sussure Ji Lee) et, s’il est unique au monde, cela ne l’empêche pas de se faire des petits copains en ville (Ji Lee derechef dixit):

Michael Gumhold, Movement #1913–2007 (2007)

(Ji Lee, titre et date inconnus)

Ji Lee, Duchamp Reloaded (2009)

Le nombre des continuations logiques du dispositif visuel et tactile désormais parfaitement imparable de notre ROUE DE BICYCLETTE (analogies, métonymies, métaphores) ne fait que croître et se multiplier. Il est rien de moins qu’un embrayeur créatif et cela fait de lui, cela n’est pas anodin (rien ne l’est), possiblement le plus fertile de tous les vieux ready-made de souche… Il est indubitable que ce susdit ready-made, plus que tout autre, est un déclencheur d’exploration plastique qui n’a pas fini de susciter le déploiement polymorphe, mais malgré tout en voie de stabilisation, de sa nouvelle orthodoxie formelle… C’est que, composite, il souffre, dans son éclectisme lancinant, biboche mal, rafistole moins bien, joue à fond d’incompléture, questionne, interpelle et transgresse. De fait, ce zinzin centenaire déclenche des tempêtes qui ne rendent que plus luisant et limpide le calme plat engendré par l’unicité thématique, figurative et nounouille, de la boite de soupe Campbell de Warhol ou du casse-graine méconnu d’Ysengrimus/Reinardus… Important, capital: une éclectique plastique, c’est quand le ready-made, devenu composite et perdant son univocité lisse, cesse subitement d’être une nature-morte…

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C’EST UN MULTIPLE. On a donc affaire ici à un objet d’art à la fois unique de conception et amplement reproductible. Mais, justement, c’est sur cette question de la reproductibilité du ready-made qu’on dégage alors une dimension de sacralisation imprévue, cardinale, fondamentale et, à toute fin pratique, jamais mentionnée. Il est rarissime de voir plusieurs ROUE(S) DE BICYCLETTE(S) de Duchamp (1913) installées/exposées ensemble. On la donne usuellement comme un objet isolé. Le ready-made reproduit, seriné et redit en nombre innombrable, comme industriellement, ça a bel et bien existé, d’autre part, et c’est Duchamp lui-même qui appelait ça des multiples et qui ne se gênait pas pour déclarer que ça lui semblait «vulgaire». Or, de fait, sinon de choix, ROUE DE BICYCLETTE est un de ces multiples. On ne la verra pourtant jamais apparaître dans un installation où elle se dénombrerait à six, à douze, à cent. Vous me direz pas, c’est quand même passablement piquant… Tiens, pour démonstration, matez moi ce beau portrait collectif-collectiviste, tiré au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, en 1974:

Un MULTIPLE en assemblage, en production, en action, sinon en exposition… (au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, 1974)

Il ne s’agit nullement d’insinuer que, eh tornom, on les avais-tu les tignasses masculines de Frank Zappa dans ce temps là, mais bien de donner à voir une des rares attestations connues de plusieurs ROUE(S) DE BICYCLETTE(S) présentes ensemble dans le même espace d’intervention artistique. Je doute cependant qu’il s’agisse ici d’une installation effective. On semble plutôt assister à une sorte de création/manipulation collective (crypto-individuelle additionnée, s’il faut tout dire) d’une série discrète d’objets distincts. Chaque artiste ou intervenant semble s’affairer, en parallèle, de sa petite ROUE DE BICYCLETTE personnelle. De plus, ici, on est moins dans une salle d’exposition que dans un atelier de travail. C’est une photo de coulisse, ni plus ni moins. Bon, s’il faut tout avouer, il y a bien aussi la composition Complete de Sebastian Errazuriz (2005):

Sebastian Errazuriz, Complete (2005)

Elle incorpore, la chafouine, deux ROUE(S) DE BICYCLETTE(S). Sauf qu’au titre comme à l’installation même, on voit vite la pogne d’un retour insidieux du figuratif. Par compulsion métonymisante (et pourquoi pas?), l’artiste a décidé de faire passer les éléments clefs de toute la bicyclette dans le moule tyrannique d’une ready-madisation (du)championne. Il ne manque, en gros, que la selle, dont le vide criant est certainement plus ou moins compensé par la démultiplication des tabourets… Un vélo ayant deux roues donc, c’est fatal, compulsion référentielle oblige, il aura fallu transgresser, en dédoublant. Ceci n’est pas (si je puis dire) un multiple… Et, ceci dit, en dehors de ces deux savoureuses aberrations/confirmations, ROUE DE BICYCLETTE est toujours exposée, présentée, pâmoisée seule. Papa commandant Duchamp ne l’aurait pas accepté autrement, au fond, quelque part, dans nos subconscients. Ce petit ceci qui suit, que j’adore (bondance, j’en veux un!), consacre pourtant, inexorablement ROUE DE BICYCLETTE comme objet de consommation de masse tout autant que comme fameuse icône culturelle:

Je le savais bien quelque part que c’était un joujou hyperléger, reproductible. Pas de doute que (réels ou imaginaires/imaginés) ces petits paquets vendables au détail (n’)auraient (pas) rencontré l’approbation de feu l’artiste. Sauf qu’il reste que la dynamique, aussi tyrannique qu’insouciante, que ROUE DE BICYCLETTE instaure en nous, c’est bien qu’on en a rien à foutre finalement de l’approbation de feu (sur) l’artiste. Perso, je le trouve bien savoureux, ce paradoxe de l’unicité, perpétuée et re-sacralisée, de ce ready-made big star, qui, lui, est pourtant de facto un multiple (original perdu, dualité des versions, répliques en pagaille, florilège d’adaptations). On n’en parle jamais, lui non plus, et, de ce fait, il n’est pas banal de noter que les deux secrets bien gardés sur ROUE DE BICYCLETTE concernent justement ce que son auteur affectait de vouloir asserter le plus fermement: l’inexistence de son unicité d’objet d’art… Ah, le respect déférent pour le halo durable des grands artistes a cette opaque et onctueuse aptitude à bien se caser dans les brumes de tous nos non-dit. Il rebondit pourtant dans nos faces, le susdit paradoxe-clef entre objet industrialisé (fatalement multiple) et objet d’art (fatalement consacré dans son unicité). ROUE DE BICYCLETTE en est intégralement tributaire, et c’est une autre des multiples raisons qui font la durable jubilation que n’a vraiment pas fini de nous susciter ce vieux mobile étrange.

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Documentation complémentaire:

Un remarquable entretien de Philippe Colin, en 1967, avec Marcel Duchamp sur le ready-made (reportage d’une quinzaine de minutes incorporant de bons exemples visuels)

La fiche Wikipédia de ROUE DE BICYCLETTE (1913)

Un des nombreux cyber-relais spontanés dont continuent de bénéficier ROUE DE BICYCLETTE (1913) et ses provignements (texte en anglais)

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