Le Carnet d'Ysengrimus

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Le JULIUS CAESAR de 1970, avec Charlton Heston et Jason Robards

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2020

julius_ceasar

De nouveau la problématique de Shakespeare au cinéma. De nouveau l’embarras du choix. De nouveau mes fils Reinardus-le-goupil et Tibert-le-chat… Ascèse romaine oblige, nous voici, avec nouilles au tofu et copie modernisée du texte de la pièce de Shakespeare en main, devant le remarquable Julius Caesar de Stuart Burge. Il existe quinze versions cinématographiques majeures du Jules César de Shakespeare. La plus vieille date de 1908, la plus récente, de 1994. Nous arrêtons, une fois de plus, notre choix sur une version des années 1970 et cette fois-ci nous en payons le prix, pour des raisons techniques un peu chiantes. Ce disque vieillot n’a pas les sous-titres anglais pour malentendants. Il va donc falloir se taper le salmigondis shakespearien acapella exclusivement. Dressons bien l’oreille alors… Ce petit ennui est vite oublié. La cinématographie incroyablement léchée, intermédiaire heureux entre le grand déploiement de nos américains-romains des années 1950 et le remarquable Macbeth de Polanski, déjà en cours de tournage à ce moment, s’allie à une distribution et une direction d’acteurs hautement satisfaisantes. Anecdote savoureuse pour les téléphages de ma génération. Il est particulièrement piquant et charmant de voir des étoiles des séries télévisées populaires de notre jeunesse donner leur mesure dans le drame shakespearien. Robert Vaughn (le Napoléon Solo de Des agents très spéciauxThe man from U.N.C.L.E.) et Diana Rigg (la Madame Peel de Chapeau melon et bottes de cuirThe Avengers) nous prouvent, si nécessaire, que s’ils furent des cabotins télévisuels de haute volée, ils furent aussi des acteurs cinématographiques de parfaite tenue.

C’est le dilemme, douloureux mais crucial, des options politiques fondamentales. Jules César (fragile, presque gracile dans le traitement discret et effacé qu’en propose John Gielgud) revient de ses fameuses campagnes victorieuses de 44 avant Jésus-Christ et Rome lui fait un triomphe. Cassius (Richard Johnson, tonitruant) voit, dans la popularité quasi-irrationnelle de César un cul-de-sac politique et un danger ouvert pour la profonde logique républicaine de Rome. Il approche Brutus (à la fois passionnel et stoïque dans l’interprétation initialement glaciale puis de plus en plus ardente de Jason Robards) et lui expose le problème avec une vigueur dénuée du moindre calcul personnel. Cela n’empêche pas Cassius de manipuler ouvertement les émotions de Brutus, lui faisant valoir qu’un César ne mérite pas plus de tenir Rome qu’un Brutus. Cassius, politicien méthodique et calculateur, établit donc sa jonction avec Brutus, qui aime César personnellement et doit mettre en place en lui-même une douloureuse hiérarchie des priorités. La chose ne s’arrangera pas pour Brutus quand son épouse Portia (Diana Rigg, sublimement shakespearienne) lui réclamera l’inexorable équilibre matrimonial des connaissances de la trame politique en cours d’occulte déploiement. Calme mais intérieurement tourmenté, les cheveux presque aussi blancs que ceux de César même, Brutus est déchiré. Il doit faire la part du feu au sein de ses émotions douloureuses. Rome se trouve devant le danger tangible de régresser vers la monarchie. Il faut agir. L’inquiétude, l’angoisse palpable de Cassius et de Brutus culmine quand le vif et subtil Casca (Robert Vaughn, aussi brillant et chafouin que méconnaissable) vient leur faire rapport du triomphe de César, dont, des trois futurs conspirateurs, il est le seul témoin visuel. Superbe aptitude de Shakespeare à faire passer le tout d’une tempête historique dans l’échange verbal de trois acteurs. Dosage équilibré de la cinématographie de Burge qui montre les scènes de foule en ne montrant rien, préservant, amplifiant même, l’impact du texte shakespearien. Casca explique à Cassius et à Brutus que, lors du défilé du triomphe de César, trois fois le peuple de Rome a proposé la couronne à son populaire triomphateur et que trois fois le puissant général l’a refusée. Le dilemme cardinal de Rome, de son peuple, de ses légionnaires, de son Sénat, de son dictateur potentiel est entier dans ces trois offres populaires, suivies de trois refus. Couronner, ne pas couronner? Voilà la question. Tout Rome tremble. Tout Rome hésite. Mais le calcul de Cassius et de Brutus n’échappe pas à l’inquiétude politique panique. Ils voient surtout, dans ce rapport circonstancié de Casca, la vive propension monarchique régressante du peuple romain. La conspiration est décidée.

Du côté de César, ça ne marche pas trop fort non plus. Flanqué de la vivante incarnation des ses incomparables légions, son fidèle acolyte Marc-Antoine (Charlton Heston, gigantesque et, mystérieusement, roux comme un fauve) et de toute une camarilla au sein de laquelle les espions sénatoriaux pullulent, César s’avance pour son bain de foule historique. La parade de son triomphe commence sur un couac bizarre en la personne d’un mystérieux vieillard qui lui hurle, à travers la foule, de se méfier des Ides de Mars. Le matin desdites Ides de Mars, César s’apprête à se rendre au Sénat. Son épouse Calpurnia (Jill Benett, qui sait nous transmettre épidermiquement sa vive terreur) lui relate un cauchemar sanglant qu’elle a eu et César en décide presque de rester au logis. Presque… car, quand un des conspirateurs se pointe et lui fait valoir mensongèrement que le Sénat aussi entend lui proposer la couronne que le peuple lui a déjà offert, César se retourne comme une crêpe et rabroue la pauvre Calpurnia, qui n’en mène vraiment pas large. Il est intéressant de noter que Brutus et César sont les deux seuls personnages de ce drame que l’on nous montre en interaction avec cette facette féminine d’eux même que sont ici leurs épouses. La scène de l’assassinat en plein Sénat est à la fois sobre et sanglante. C’est la fragilité personnelle de César, en contraste patent avec la puissance de la dictature qu’il risque d’établir, qui ressort. Pour abattre la dictature il faut percer les chairs du dictateur, aura marmotté Brutus plus tôt. Pour tuer l’esprit de César, il faut le frapper dans sa chair. Les conspirateurs s’en chargent, sans joie, sans haine, mais drapés d’une gravité épidermique et d’une intense peur contenue. César tombé sous les traits des séditieux, c’est la panique au Sénat tandis que les tueurs se rincent stoïquement les mains du sang de leur victime, si innocente et si coupable.

C’est alors que l’aigle, aussi puissant que patient, Marc-Antoine va ouvrir ses formidables ailes. Les sénateurs qui ne sont pas de la conspiration se sont égayés en panique. Marc-Antoine entre dans l’hémicycle et vient serrer les mains sanglantes des conspirateurs. Le fidèle sbire de César, le statuesque soldat, costaud mais d’allure si naïve, s’engage à rappeler au peuple la remise en liberté de la république romaine que l’on doit aux dagues involontairement coupables de Cassius et de Brutus. Soulagement immédiat des conjurés. L’investissant dare-dare de cette mission cruciale de communicateur, on s’entend pour charger Marc-Antoine du discours funéraire de César. Ce sera exactement la tribune requise pour le légionnaire exalté. Et ce sera la trahison des traîtres, bien dosée et bien tempérée, à grand déploiement. Véritable problème de logique en forme de poème, le discours de Marc-Antoine devant le peuple romain répond au paradoxe du meurtre du dictateur pour tuer la dictature par la rhétorique récurrente et antithétique du compagnon d’arme endeuillé, culminant dans la description de Cassius et de Brutus, ces deux hommes honorables perçant César de leurs dagues hypocrites et celle de César dont ils ont dit qu’il était ambitieux mais qui, la veille, a pourtant refusé trois fois la couronne que le peuple romain lui offrait. Montés ainsi par Marc-Antoine, les romains sont vite exacerbés contre les conspirateurs. Les demeures des sénateurs insurgés sont mises à sac et incendiées. En une envolée unique et terrible, Marc-Antoine a brutalement fait basculer la fragile tendance qui favorisait les républicains séditieux. Brutus avait pourtant insisté dès le début auprès des conspirateurs pour qu’ils épargnent Marc-Antoine. Inconscience, autopunition, ultime soumission à l’ordre de César? Ondoiement complexe du fils putatif meurtrier tourmenté face à son frère putatif sereinement dogmatique? Marc-Antoine soulève durablement le peuple de Rome contre Cassius, Brutus et les autres conspirateurs. Dans la guerre civile, hautement cinématographique avec scènes équestres et glorieux foutoir des chocs de combat, qui s’ensuit, Marc-Antoine s’allie à Octave et pousse Cassius et Brutus à l’autodestruction. Brutus dira en agonisant que l’ordre de César est, de fait, toujours en place, que de tuer son corps n’a fait que perpétuer et répandre la densité de son esprit.

Cette remarquable pièce de Shakespeare, écrite en 1599, pourrait en fait s’intituler Brutus. C’est lui qui en est en effet le pivot central. Sur la gauche de Brutus se tient Cassius, défenseur décidé des valeurs civiles de la république romaine. Cassius imposera en ouverture la cardinale notion de liberté et les catégories politiques anti-monarchiques qui sont censée fonder de longue date le dispositif du pouvoir romain. Et César y sera sacrifié. Sur la droite de Brutus se dresse Marc-Antoine, défenseur décidé de la fidélité à César, de l’esprit de corps semi-factieux soudé autour du chef, de l’âme ardente des campagnes militaires, et des relations d’homme à homme. Il dira en point d’orgue de Brutus aussi, qu’il était un homme. Entre Marc-Antoine et Cassius, décidés et fermes dans leurs options et leurs certitudes, se dresse Brutus, déchiré par le dilemme. Et César, joué par l’acteur qui jouait justement Brutus dans la fameuse production de 1953 du même drame, s’installe dans un effet de ressemblance physique (notamment capillaire) et comportementale avec le Brutus de ce jour. Jeux de reflets de par une tradition cinématographique, transmission d’échos de par un texte. Cela laisse deviner que le dilemme explicite de Brutus est possiblement le dilemme implicite de César même. C’est aussi le drame durable de toute la société civile, de ses grands serviteurs et de ses dirigeants admirés qui se déploie ici devant nous. Plus que Rome jadis, c’est le monde d’aujourd’hui qui en est tragiquement tributaire.

Julius Caesar, 1970, Stuart Burge, film britannique avec Charlton Heston, Jason Robards, John Gielgud, Richard Johnson, Robert Vaughn, Diana Rigg, Jill Bennett, 117 minutes.

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Tibert-le-chat, trentenaire

Posted by Ysengrimus sur 18 mai 2020

Change is the essential process of all existence
Spock

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Aujourd’hui, gare au choc, c’est l’anniversaire de mon fils ainé, Tibert-le-chat. Il vient d’avoir ses trente ans. Trente ans, c’est une tranche synchronique en linguistique historique, la délimitation formelle d’une génération. Ce facteur joue à fond, de fait, vu que, de par Tibert et sa merveilleuse conjointe, me voici une première fois grand-père (et avec une seconde bonne nouvelle en chemin). La roue des générations tourne donc, à plein régime.

Pour son anniversaire, j’ai offert à ce bourreau de travail de Tibert-le-chat, ce mème bonapartesque. C’est qu’effectivement Tibert-le-chat travaille dur. C’est un bucheur, méthodique, généreux, exigeant envers lui-même et les autres. Je ne vais pas me mettre à vous raconter ce qu’il fait dans la vie, attendu que l’étalage biographique figuratif, c’est pas trop mon truc… surtout depuis le moment cardinal où le susdit Tibert-le-chat, enfant visionnaire qui sentait bien son temps, m’a fermement ordonné de parler le moins souvent possible de lui sur Internet. On peut donc parfaitement se contenter du résumé anonymisé, qui est, en soi, une véritable synthèse d’époque: cet homme et sa conjointe travaillent dur, ils ont des priorités, une vision du monde et de l’idéal.

L’enfant de Tibert-le-chat est une petite fille et mon fils n’hésite pas à se définir comme le père d’une petite fille. Il est très content d’être le père d’une fille, cela lui va, lui sied. Il se sent compatible avec cette réalité. Tibert vit sa parentalité avec beaucoup de stature, une sorte de majesté, presque. C’est très touchant. Je suis très confiant pour la stabilité des femmes de demain, si elles ont la chance d’avoir des pères comme Tibert-le-chat.

C’est que Tibert-le-chat est une des belles intelligences que j’ai rencontré dans ma vie. Un cerveau logique, raisonneur, ratiocineur parfois même. Il est exigeant en matière de pensée articulée et en même temps très à l’écoute de ses émotions profondes, de ses inquiétudes face au développement du monde, des aspirations du cœur. C’est un esprit bien balancé. Une tête à la fois bien faite et bien meublée. On aurait dit autrefois: un humaniste. Sur la rencontre intime du ratiocinage et de la sentimentalité, il faut absolument que je vous raconte l’histoire des pouvoirs de Superman. Elle dit tout sur la cérébralité du zèbre. Tibert-le-chat devait avoir neuf ou dix ans. Il me demande, un jour, comme ça, d’où viennent les pouvoirs de Superman. La question était sciemment posée dans un cadre de fiction. Tibert, peu enclin au vagabondage fidéiste, ne croyait pas en Superman, à proprement parler. Simplement, il s’informait, sans malice et sans illusion, au sujet du paramétrage de ses caractéristiques descriptives, comme être de fiction. Je lui réponds le peu que je sais… que Superman est un extraterrestre de la planète Krypton et que cette planète avait un soleil rouge. Après la destruction de Krypton, Superman se retrouve sur la Terre, qui a un soleil jaune. C’est ce soleil jaune qui, mystérieusement, lui insuffle ses superpouvoirs. Après avoir bien stabilisé dans son esprit le fait que Superman est un gars ordinaire sur Krypton et un gars surnaturel (seulement) sur la Terre, Tibert-le-chat me demande ce qu’il arriverait à quelqu’un de la Terre s’il se retrouvait sur la planète Krypton. Selon le canon du corpus Superman, comme Krypton a été détruite exactement au moment où Superman en a été évacué, je ne dispose pas de données (de données narratives) décrivant ce que des terriens auraient pu ressentir sur Krypton. Tibert-le-chat adopte le petit air de condescendance onctueuse et patiente qui deviendra un jour la marque de commerce de son charme tranquille et m’explique méthodiquement qu’il y a trois possibilités. Soit A) le soleil rouge de Krypton a un effet inverse sur les kryptoniens et les terriens et nous nous retrouvons avec des superpouvoirs sur Krypton comme les kryptoniens se retrouvent avec des superpouvoirs sur Terre… B) le soleil rouge a un effet identique sur les kryptoniens et les terriens et nous nous retrouvons tout malingres et amoindris sur Krypton, subissant une diminution de pouvoirs (sur la bases de nos petites capacités humaines) sur ce monde, très exactement comme Superman, que cette planète affaiblit aussi… C) rien ne se passe, Superman et les autres kryptoniens étant les seuls êtres susceptibles de subir des fluctuations de pouvoirs sous l’effet des soleils, les humains étant inertes sur cette dimension de leur être. Tibert me réclame alors de choisir une des options A, B, ou C. Je valorise le poids égal de ces possibles et de leur validité et je renonce à sélectionner une de ces trois éventualités logiques. Je me souviens alors que Tibert-le-chat tira de mon indécision volontaire une vive (mais saine) contrariété. Il s’inquiétait authentiquement pour le sort du genre humain sur la planète Krypton. La fusion entre le logique, l’humain et l’émotionnel était très intime, en lui. Perso, j’étais passablement soufflé de voir un moutard de cet âge construite un raisonnement relativiste si perfectionné. Le Cogito de Tibert-le-chat était déjà solidement en place.

Et cette armature de l’intelligence se manifestait autant dans sa vision personnelle du monde que dans sa vie sociale. Ainsi, dans la fameuse dyade clownesque Clown Blanc versus Auguste, Tibert-le-chat est imparablement le Clown Blanc. Articulé, précis, aérien, lumineux, ratiocineur, adulte, Tibert-le-chat sait mettre les choses en ordre sans rigidité mais sans complaisance non plus. Dans le duo disparu (ou juste distendu… par les aléas de la vie adulte) que formaient mes deux fils enfants, Tibert-le-chat était le Clown Blanc, donc, et Reinardus-le-goupil, était l’Auguste. Mais il y a plus. Je me dois d’avouer que, seul à seul, avec Tibert-le-chat, la position de l’Auguste était souvent occupée… par moi… Je me rappelle d’un commentaire de Tibert-le-chat faisant crûment la synthèse de cette réalité: Ysengrimus, arrête de faire le pitre. J’ai l’impression d’être en compagnie d’une version géante de Reinardus.

Cela m’oblige fatalement à vous raconter une anecdote que je ressasse tout le temps, celle de l’orang-outang en peluche chez le dentiste. Ce jour-là, Tibert-le-chat (qui devait avoir environ douze ans) et moi avions deux commissions à faire. Nous devions d’abord aller récupérer un gros orang-outang en peluche chez la dame Couture où il avait fait l’objet d’une réparation délicate. Puis nous devions ensuite nous rendre chez le dentiste pour une inspection des dents de Tibert-le-chat. Nous commençons par aller récupérer l’orang-outang en peluche, parfaitement réparé et emballé dans un grand cellophane tout ballonné et bien translucide. Nous nous dirigeons alors vers le cabinet du dentiste. Stoïque, flegmatique, Tibert-le-chat me formule alors ses instructions, fermes et sans appel: Bon, là, cet orang-outang-là, je veux pas de cabotinage avec ça, au cabinet du dentiste, hein. Le terrible Clown Blanc avait parfaitement décodé les rêves secrets de l’Auguste, je me préparais effectivement à faire des amusettes avec l’orang-outang en peluche pour faire rire les secrétaires du dentiste. Il n’en fut strictement pas question. Pour la première fois (et pas la dernière), j’avais l’impression que mon fils était l’adulte et que moi, le père, j’étais l’enfant. Un autre type d’étrange inversion kryptonienne s’opéra alors dans la substance verdâtre de mon vieux surmoi filandreux et lacéré. Et elle perdure.

Aujourd’hui, quand j’interagis avec Tibert-le-chat, j’ai toujours l’impression d’être en présence d’un phénix. C’est un homme moderne, à la conscience sociale acérée, respectueux de sa conjointe et de sa fille. Mon sentiment de fond est que j’ai beaucoup à apprendre de lui et que sa stature ne fait que croitre. Né à Toronto (Canada), vivant aujourd’hui dans un pays francophone d’Europe, il me confiait récemment que le fait qu’il ne pouvait pas beaucoup s’exprimer, en ce moment, en anglais lui donnait l’impression que quelque chose d’important se détruisait graduellement en lui-même. Oh, cher fils, je ne m’inquiète pas trop pour la langue anglaise. Dans ton cerveau comme dans celui de millions d’autres êtres humains, elle ne se détruira pas, va. Elle a une bonne pérennité devant elle… et tu la reparleras amplement, au cours de ta vie.

Mais, en ce jour solennel, je suis bien obligé de te l’avouer, oui, il y a bel et bien quelque chose de très important qui se détruit irrémédiablement au fond de toi. C’est ta jeunesse. Et ça, comme nous tous, il va falloir que tu apprennes à tout doucement vivre avec cette insidieuse déplétion-là… Bon anniversaire à toi, mon amour et ma fierté. Et, pour citer le très logique monsieur Spock une seconde fois: Longévité et Prospérité.

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Revoir et revoir le PSYCHO d’Hitchcock

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2020

Psycho-hitchcock

Revoir Psycho, bien sûr, mais le revoir dans les conditions déroutantes de la modernité adolescente est une expérience unique qui voue encore ce chef-d’œuvre étrange, vieux de soixante ans pile-poil, à son insolite pérennité. Ajoutons donc Jennifer [nom fictif – 15 ans] et Samir [nom fictif – 17 ans] à mes fils Reinardus-le-goupil [15 ans alors] et Tibert-le-chat [18 ans alors] et le drame est campé. Il y a quelques années donc, Jennifer annonce à Reinardus-le-goupil qu’elle a vue Psycho d’Hitchcock, n’a «pas pris de douche pour deux semaines après cela» mais recommande ardemment la chose. Mes fils ont déjà vu Rebecca (réaction entre moyenne et positive), Suspicion (Bof…) et Vertigo (là, ils ont hurlé au faux chef d’œuvre de toc, charrié et misogyne – je leur donne plutôt raison, on en reparlera un jours peut-être). Ils s’attendent cependant avec Psycho, à un film à sursauts, un de ces pétards de peur panique genre Alien ou Freddy. La mentalité ambiante est: voyons un peu si ce monsieur Hitchcock est si effrayant que cela. Reinardus-le-goupil: «À Alien [1979, avec Sigourney Weaver] j’ai eu un sursaut, un vrai. Un seul sursaut, mais senti. C’est un film très angoissant, très fort». Ces fichu mouflets ont vu déjà plus de films de zombies, de chasseurs animatroniques traitant l’humain comme un insecte, d’horreurs psychopathes sans fond et de fins du monde apocalyptiques que je n’en verrai jamais, sans compter la couche, épaisse, onctueuse et sanguinolente, de la culture brutale et insensible du jeu vidéo, par-dessus cela. Le vieil Alfred n’a qu’à bien se tenir, la génération de ses petits-enfants culturels l’attend de pied ferme dans le tournant des peurs…

Pour un peu égaliser les chances, j’ai donc eu, au moment de l’acquisition de la copie, une petite conversation père-fils avec Reinardus-le-goupil. Ceci n’est pas du surréalisme, voici ce qu’un père du 21ième siècle dira à son tendre rejeton du plus grand film d’horreur du 20ième siècle, soixante ans après sa sortie: «Limite tes attentes. Les moyens techniques étaient peu développés à cette époque. Concentre aussi ton attention sur les transgressions du scénario, l’étude psychologique et le jeu. Si tu t’attend à être effrayé, tu marches for probablement à une déception. Surtout, note un fait important: c’est un film en noir et blanc et j’avais deux ans lors de sa sortie en salles». Tronche ennuyée à l’idée exécrée du noir et blanc et moue révérencieuse à l’égard du caractère séculaire do l’œuvre. Un film fait quand le père de Reinardus-le-goupil avait deux ans n’est pas tombé de la dernière ondée. Mais ledit film est recommandé par Jennifer, cette dernière est une cinéphile crédible, mon jeune prince s’engage donc à jouer le jeu et à faire toutes les transpositions requises. Nous sommes fins prêts.

Le soir dit, je ne suis pas encore autorisé à participer à l’expérience. Reinardus-le-goupil m’a diplomatiquement prévenu qu’il est possible qu’on veuille la jouer entre ados uniquement. Après consultation collégiale, ma présence est tolérée. Revoir Psycho dans les conditions déroutantes de la modernité adolescente, c’est d’abord… en obtenir la permission. C’est fait. Soulagement. Cela m’aurait bien affligé de rater ça. Long divan, nachos et salsa épicée, eau fraîche (vieux, je suis le seul à boire du Coca-Cola), toute lumières éteintes, Psycho d’Hitchcock se met à grésiller et à pétiller sur le poste. En apercevant le noir et blanc, le pauvre Samir, qui n’avait pas été prévenu, a un coassement de déception. L’allergie au noir et blanc est vraiment bien implantée dans notre belle jeunesse, semble-t-il. Jennifer lui signale que la couleur n’est pas tout dans la vie, pendant que le démarrage se poursuit. Le générique d’ouverture interminable, avec sa musique pompier et son texte sans fin, suscite les premiers ricanements et c’est enfin parti. Que dire? Réglons d’abord le sort d’une petite vengeance morale qui m’a bien fait chaud au cœur. Les hitchcockologues de bonne futaie vous diront que le vieil Alfred fait une brève apparition dans tous ses films. J’en ai visionné plusieurs maintes fois et je rate presque toujours le bonhomme, tant la ci-devant caméo est habituellement discrète et fugitive. Informée de ma frustration en la matière, Jennifer signale vivement l’apparition d’Hitchcock quand elle se manifeste, dans les premières minutes de Psycho. Je la rate, naturellement, malgré son signal. Qu’à cela ne tienne. Tibert-le-chat attrape la télécommande, fait reculer les images, repasse le tout au ralenti. Ra – len – ti… Ah, le ralenti dans de tels cas: c’est purement jouissif… Quand Marion Crane (jouée superbement par Janet Leigh)) arrive au bureau, en retard après ses ébats diurnes avec son amant Sam Loomis (joué par John Gavin), on voit, depuis l’intérieur du bureau, Hitchcock à l’extérieur avec un chapeau de cow-boy grotesque sur la tête. Il est subitement évident… au ralenti sur une téloche contemporaine. Douce revanche. Reinardus-le-goupil croira le revoir une seconde fois dans une scène de rue. On ralentira l’image de nouveau sans le trouver et Jennifer expliquera patiemment que le caméo d’Hitchcock n’arrive qu’une fois par film. Notons aussi, pour la bonne bouche, que la commande de pause nous permettra aussi de lire une lettre en cours de rédaction. Ah, ces lettres de vieux films qu’on n’arrivait jamais à lire avant que l’image ne change complètement. Nous les tenons bien maintenant. Pause. Lecture. Merci. Celle-ci n’était pas si importante (ce qui n’altère en rien la douceur morale de cette autre petite revanche sur le siècle passé). Ils se mirent tous à la déchiffrer à haute voix et c’est Samir qui s’avéra le meilleur graphologue.

Comme prévu, les effets sursauts de Psycho tombèrent complètement à plat pour ces jeunes gens. Reinardus-le-goupil les qualifia de mitaine [expression québécoise dont l’équivalant hexagonal approximatif serait: de bric et de broc] et tout fut dit. La morbide fascination meurtrière de la scène de la douche –ce terrible chef-d’œuvre dans le chef d’œuvre– est quand même intact, je pense. Quel moment aigre-doux de violence insoutenable, puissant, fou, cruel. Les surprises, donc, pour ces jeunes gens, ne résidèrent pas là. Pour la douche, Jennifer les avait prévenu, pour le reste, ils se gaussèrent en se tenant les côtes. Tibert-le-chat me signala après coup qu’il avait deviné assez tôt les tenants et les aboutissant du mystère – mais insista sur le fait qu’il avait tiré du tout, un vif plaisir. Ah bon. Mais pourquoi donc?

Pourquoi donc? Les surprises ne résidèrent pas non plus dans ce type de mystère policier, devenu banal, dont Hitchcock reste, de par Psycho, un des fondateurs. C’est dit. Mais elles résidèrent ailleurs. Il m’est impossible d’avouer où précisément sans saboter le plaisir, toujours envisageable, de ceux et celle qui n’ont pas encore vu ce vieux zinzin. Tenons nous en donc au principe. Psycho est avant tout et par-dessus tout un exercice patent de sabotage du scénario conventionnel. Toutes les règles narratives sont méthodiquement transgressées, et cette déroute tiens toujours la route. Un seul exemple (mais il y en a plusieurs. Les fournir tous assassinerait au couteau à découper, c’est bien le cas de le dire, le vrai mystère de cette fable). Reinardus-le-goupil, après la scène de la douche: «La voilà morte déjà? L’histoire est finie! Il ne se passera plus rien!» Naturellement, il se passe encore quelque chose et ce quelque chose est subitement inattendu, désormais imprévisible, cordes cassée, bateau ivre inquiétant de la pire des inquiétudes, celle qui touche nos références, nos conventions, nos armatures d’idées, et les bouscule. Ah, ah, ceci confirme donc que, malgré toutes leurs pétarades éclaboussantes, tes films d’animatrons et de fins de monde gardent un solide aspect convenu, conventionnel, linéaire, prévisible, rassurant, au niveau le plus fondamental: celui du scénario. Et c’est le vieil Alfred qui t’en libère l’esprit, gars…

Ceci dit et bien dit, personnellement, mon agacement face à Psycho reste entier. Malgré ses qualité cinématographiques et surtout narratives indéniable, cette œuvre est la Misogynie dans son apogée cardinale. Piaillement étonné et semi-horripilé de mon jeune auditoire quand Norman Bates (joué par un Anthony Perkins gigantesque) est filmé en contre-plongée de dos, montant un escalier. Regarde ses fesses! Il se déhanche comme une femme! Fautif. Choquant. Encore plus choquant que la vraie femme gisant, elle, nue et poignardée sous la douche…. Ah là là, tout de même. Où sommes-nous donc? Tout est de la faute de la Femme, tout est de la Faute de la Mère, et la féminisation de l’homme vire ouvertement, et sans alternative viable, en psychose meurtrière. Subtil visionnaire face à la montée de ladite féminisation et de la panique agressive qu’elle suscitera chez certains, Hitchcock a pourtant donné à ces derniers un soliveau ethnoculturel qu’ils sont bien loin de mériter…

Mais cela, soixante ans après Psycho, je me dis que ce sont peut-être les enfants de mes enfants qui s’en aviseront…

Psycho, 1960, Alfred Hitchcock, film américain avec Janet Leigh, Anthony Perkins, Vera Miles, John Gavin, Durée, 109 minutes.

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Il y a dix ans: LES AMOURS IMAGINAIRES (Xavier Dolan)

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2020

Francis (Xavier Dolan) et Marie (Monia Chokri) contemplant pensivement Nicolas en train de danser ostensiblement avec Désirée, sa mère

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C’est pas parce que c’est vintage que c’est beau…
Francis, à Marie

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Francis (Xavier Dolan) dessine discrètement sous le miroir de la salle de bain de son petit apparte, des traits chronométriques du genre de ceux que traçait Robinson Crusoé sur son île. On s’imagine qu’il anticipe patiemment quelque fait crucial, mais non. C’est là en réalité l’énumération rétrospective froidement quantifiée des refus amoureux auxquels il a été confronté, au fil de sa courte mais ardente existence. Marie (Monia Chokri) fume. Elle fume à la chaîne des clopes ordinaires tout simplement pour ne pas devenir folle. Elle considère que la boucane cache la marde. Ses amants occasionnels, habituellement de jeunes binoclards dédaigneux et hautains, lui disent qu’elle fume trop. Elle s’en moque. Elle fait ce qu’elle veut. Ou du moins, elle espère le faire…

Francis et Marie sont de jeunes vieux amis. Étudiants aisés montréalais, style 2010, frappés et intellolâtres, ils dissimulent mal le malaise rutilant de leur désoeuvrement et les ficelles tendues et tremblantes de leur magnifique cuistrerie ostensible. Et rien ne va vraiment s’arranger quand le Dean Moriarty de service va abruptement débarquer dans leur vie. Nicolas (Niels Schneider) apparaît, sorti de nulle part. C’est pas un gars de la ville, c’est pas une punaise urbaine parfumée et mondaine, comme Francis et Marie, mais c’est une nature. Il a la gueule et la stature d’une sculpture de Michel-Ange. Pour Francis et pour Marie, c’est le coup de foudre aussi instantané que parallèle et inavoué. Amour largement imaginaire mais compétition aussi subite que réelle entre les deux, involontaire aussi, cruelle, fatidique. Compétition des orientations sexuelles aussi, fatalement.

Les plumes de paon de l’homme homo et de la femme hétéro vont se déployer, chacune selon ses ressources. L’affaire est d’autant plus ardue à mener que, de fait, tant les motivations que les sentiments effectifs (pour ne pas parler du strict paramétrage d’orientation sexuelle) sont parfaitement mystérieux, insondables et intangibles, chez ce Nicolas. À quoi il joue exactement, nul ne le saura… Mais c’est comme ça, n’est-ce pas, les amours. L’objet d’amour reste et restera la plus opaque des énigmes. Alors, suivons le topo, en l’exemplifiant, sans trop en dire. Lors d’une conversation, comme ça, avec Francis et Marie, Nicolas mentionne qu’il ressent une certaine fascination pour l’actrice Audrey Hepburn. Il n’en faut pas plus. Francis lui achète une affiche punaisable de l’étoile de Breakfast in Tiffany. Marie se déguise subrepticement en Audrey Hepburn et, plus tard, elle cherchera à appâter Nicolas en l’invitant à venir regarder My Fair Lady à la télé, chez elle. Vous voyez ici sur exemples se déployer le corps pathétique et clinquant de procédés tous plus tissés de gros fil les uns que les autres qui se mettent en branle, les yeux brumeux, les mains crispées et les lèvres tremblantes. Cuistrerie des cuistreries et tout est cuistreries. Naïveté aussi. Candeur d’une pulsion artistique profonde et sentie chez ces trois émotions mais fagotée dans une configuration intellectuelle et culturelle juvénile, mal dominée, comme Charlot dans des habits du dimanche.

Face à Francis et Marie, Nicolas est à deux doigts de se comporter comme un gigolo bidirectionnel. Il cultive soigneusement, comme en se jouant, l’attention amoureuse de l’homme et de la femme. Le jeu entre eux est particulièrement fin. Les trois accèdent par moments au statut de types allégoriques et on croit observer, à travers eux, la grande crise tendancielle de la mise sur rail de rien de moins que l’orientation sexuelle fondamentale d’une vie, symbolisée, en miniature montréalaise, par ce petit tripode névrotique. Une telle thèse est densifiée, au demeurant, par les propos intempestifs d’un jeune cogitateur de troquet sorti de nulle part, qui nous assène, en aparté, le dégradé théorique des orientations sexuelles possibles en ce bas monde (notons que l’opus se complète effectivement de tranches de témoignages-fictions-considérations sur l’amour, qui sont autant de savoureuses pastilles monologuales intercalées).

Dans ce petit florilège de finesse verbale (les dialogues sont principalement en joual, sous-titre français recommandés à nos amis hexagonaux), de beauté, de jeunesse, de walkings au ralenti et d’images polychromes, magnifiques et touchantes, la quête ambivalente de notre triade anxieuse se poursuit. On participe à une fête urbaine dans un petit apparte chic (occasion pour Francis et Marie de compétitionner, toujours involontairement, au sujet de cadeaux à donner à Nicolas), puis on se tape l’incontournable ballade à la campagne, comme dans Manhattan (1979). Nicolas oscille méthodiquement entre ses deux flammes, sans rien lâcher de bien probant. Tant et tant que ce qui s’intensifie vraiment, c’est surtout le conflit fraternel/sororal entre Francis et Marie.

Et Anne Dorval dans tout ça? Je dis ça parce que quand Xavier Dolan tousse, Anne Dorval a le rhume. Eh bien ici, madame Dorval, toujours aussi juste et toujours aussi bien dirigée, joue Désirée, la mère de Nicolas. Son entrée en scène, lors de la boume en apparte chic, est discrète mais déterminante. Elle porte une perruque turquoise foncé très analogue à celle portée par les techniciennes de la base sélénite, dans la série télévisée UFO (1968). Marie, assez outrée de voir Nicolas danser si intimement avec sa vraiment très verte maman, et tout aussi mélangée dans ses références de science-fiction que dans le reste, parle de quelque chose comme une troupière du Capitaine Spock (ce qui n’existe tout simplement pas, même en fiction). Francis aura, pour sa part, l’occasion d’avoir son petit tête-à-tête décalé avec Désirée quand celle-ci viendra, un peu plus tard (et cette fois, sans perruque), porter une subreptice enveloppe d’allocation à Nicolas, absent (parce que tout juste sorti avec Marie). Tout personnage joué par Anne Dorval revêt une charge symbolique particulière dans le travail de Dolan. Vlan. Ici elle est la mère enveloppante et protectrice mais aussi distante et déjantée non plus du protagoniste lui-même mais de son objet d’amour. On n’a pas besoin d’en dire plus. Le cuisant est bien en place, il percole.

Et rien ne s’arrange. Nicolas va finir par donner discrètement sa petite fiche de congédiement à Francis et à Marie, individuellement, séparément, et sans ambivalence. C’est alors qu’une impression qui s’était manifestée initialement de façon fugitive gagne en densité. C’est peut-être tout simplement un asexuel, ce type. En tout cas, asexuel ou pas, il exprime glacialement son indifférence aux deux jeunes vieux amis et se casse dare-dare en Asie, pour huit mois. Un an plus tard, il revient, comme une fleur. Son allure de campagnard et de Dean Moriarty Grand-Frau-des-Routes s’est nettement accentuée, dans son sens. Dans l’autre sens, le destin de bêtes urbaines de Marie et de Francis s’est lui aussi amplifié, de son côté. La connexion ne se fait donc plus. Les deux urbains, toujours aussi sociologiquement intimes, regardent le petit gaillard en chemise à carreau de bien haut. Rastignac ne frappera pas deux fois. Pas ce Rastignac là, en tout cas…

Je suis très satisfait de ce film. Jusqu’à nouvel ordre c’est mon opus favori de notre immense Xavier Dolan, qui avait vingt-et-un ans quand il nous a donné cette petite merveille. De la maladresse des références culturelles considérée comme un des beaux arts. Tout ceux qui, à l’époque, ont pris Dolan pour un outrecuidant fendant ou un allusif lourdingue n’ont pas compris une seule seconde ce qu’il faisait vraiment dans ce film. On nous parle ici justement de rien d’autre que de cet intellect lourd comme une meule et douloureusement prétentiard qu’on traîne, fardeau de classe non dominé (c’est lui qui nous domine, nous écrase) et encombrement constant, brouillon et guindé. Il est si difficile de laisser les sentiments cruciaux se canaliser adéquatement, quand on a vingt ans et que papa-maman paient l’appartement. Dolan domine ici son sujet, son époque, ses sentiments, son image et son son. C’est éblouissant. Et ça prend magnifiquement la patine du temps.

Un coup de chapeau senti ici doit être envoyé amicalement à mon cher fils Tibert-le chat, né en 1990 (Dolan est né en 1989). Tibert-le-chat m’a dit de ce film qu’il était un excellent compendium de la culture hipster, que tout y était, de façon particulièrement sentie, adéquate et sincère. Je n’ai pas résisté, lors de notre premier visionnement en 2010, à questionner Tibert-le-chat au sujet de la fameuse scène de la machine à écrire électrique. Derechef, expliquons-nous, sans trop en dire. Pour finalement déclarer son amour à Nicolas, Marie lui tape un poème de Gaston Miron sur une machine à écrire portative électrique du type de celle sur laquelle j’avais tapé mon mémoire de maîtrise circa 1982. Je ne comprenais pas l’intérêt de s’empêtrer d’une guimbarde pareille pour se transmettre un message si sensible, à l’ère de l’ordi. Tibert-le-chat a eu alors la patience de m’expliquer que la dactylo électrique apparaît comme un objet vintage, chic, bonifié dans son passéisme. Il est vrai que Marie a une nette fascination pour le rétro. Cela lui a d’ailleurs valu, plus tôt dans l’opus, d’entendre sa tenue vestimentaire se faire qualifier d’air de femme au foyer des années 1950 par notre ineffable Désirée en perruque turquoise foncé UFO, 1968. Tibert-le-chat m’expliqua alors que les hipsters font ça. Ils aiment et promeuvent les vieux objets vingtiémistes, les dactylos, les phonographes, les disques vinyles, les chaises étranges. Retour des temps.

Donc, si je me résume, en plus de tout ce qu’il nous apporte d’universel, de solide et de visuellement magnifique dans cet opus remarquable, Dolan nous livre aussi rien de moins que l’encapsulage du bateau social dans la bouteille de ses vingt ans. C’est vraiment très satisfaisant. Quand je cherche un opus cinématographique analogue, pour l’évocation de MES vingt ans, je dégotte quand même Saturday Night Fever (1977), un petit morceau d’anthologie sociale fort passable aussi, fleuron d’un temps, mal connu, mécompris, et qui fit tout un raffut en son époque. Ici, maintenant, Les amours imaginaires seront rien de moins qu’un autre morceau d’anthologie qu’on se repasse déjà dix ans plus tard, comme le savoureux témoin artistique d’une époque, devenue à son tour aussi vintage que les objets, les vêtements et les perruques qu’il manipule. Les vingt ans de mes enfants.

Les amours imaginaires, 2010, Xavier Dolan, film canadien avec Xavier Dolan, Monia Chokri, Niels Schneider, Anne Dorval, Anne-Élisabeth Bossé, Olivier Morin, François Bernier, Patricia Tulasne, 141 minutes.

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Lettre ouverte à ma nièce et à son conjoint, sur la maternité

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2019

Ma nièce est enceinte de cinq mois environ. Après avoir eu l’honneur de devenir grand-père, je vais maintenant devenir grand-oncle. Je connais peu ma nièce et son conjoint mais ce sont des personnes que j’estime et respecte beaucoup. Je vais donc me décider à coucher par écrit mes lignes de sagesse (si tant est) sur la question de la jeune maternité. Évidemment, les petites âmes légitimistes questionneront la validité du commentaire d’un homme (pas femme) vieux (pas jeune) sur l’essence d’une réalité crucialement intime, concernant fondamentalement, et comme fatalement… la femme jeune. Or, —qui s’en étonnera— les atermoiements légitimistes ne m’ont jamais empêché de parler… et c’est qui m’aime me suive, au bout du compte… Les autres sourcilleux et sourcilleuses sont les bienvenus et bienvenues de prendre le gros bateau au bout du quai… il appareille pour les brumes frissonnantes de la tergiversation conforme et frileusement amuïe.

Aux fins de l’anonymat du Carnet d’Ysengrimus, ma nièce s’appelle Iphigénie Civile et sont conjoint s’appelle Iréné Lagare. Les piliers inamovibles de la camarilla d’Ysengrimus se souviendront de ma nièce, c’est la sagace personnalité familiale qui me fit autrefois cadeau de ce fameux interrupteur lumineux ready-made dont je ne me sépare désormais plus jamais. Notons que la présente lettre ouverte n’est pas privée mais générique (c’est bien pour cela que je la publie). Et elle porte plus sur la maternité (que sur la parentalité). Elle se trouve donc fatalement centrée sur Iphigénie Civile, comme figure de femme d’une génération.

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Chère Iphigénie, cher Iréné,

Je voudrais d’abord faire une chose qu’on ne fait pas assez souvent, envers un jeune couple qui va avoir un enfant. Je voudrais tout simplement vous remercier. Vous vous apprêtez à mettre en place votre contribution décisive à notre grande entité d’existence humaine. C’est là l’apport le plus précieux et le plus déterminant qu’on puisse imaginer. J’ai la chance d’être grand-père et déjà je suis profondément altéré et bonifié par la simple existence de ma petite-fille. Je ne la vois pas souvent (elle est encore toute petite et elle vit à l’étranger), elle ne me parle pas encore mais, à jamais, ma vision du monde et des perspectives sur le monde est radicalement révolutionnée par sa seule présence sur l’agora. Je profite de l’occasion pour envoyer un coup de chapeau senti à mon fils Tibert-le-chat et à ma bru Agrégée-du-sourire en leur disant qu’eux et leur petite (qui n’a pas encore son sobriquet ysengrimusien) sont une inspiration motrice capitale de la présente lettre ouverte. L’apparition d’un babi lance une vague émotionnelle et rationnelle durable, qui altère, à partir du cercle familial, de loin en loin, par phases de vie, l’humanité toute entière. Donc, Iphigénie, Iréné, c’est au nom de l’humanité, justement, et de sa vieille garde, que je vous redis merci. Vous êtes des preux. Voici mes lignes pour vous maintenant, sans prétention.

1- Une révolution dans vos vies. Vous vous apprêtez à entrer dans une tempête dont vous ne soupçonnez aucunement le paramétrage. Aucune imagination, même la plus débridée, ne peut adéquatement anticiper le tourbillon cataclysmique que peut représenter l’entrée d’un babi dans la vie d’une personne ou d’un couple. Pour au moins deux ans, tous vos projets professionnels et personnels vont se trouver dérangés, chamboulés, chambardés, perturbés, bordélisés, foutoirisés. Votre maison sera dans un désordre permanent. Tout, dans vos références ordinaires, sera compromis. La vie dont vous vivez en ce moment les derniers mois tranquilles va bientôt vous sembler l’île déserte douce et paradisiaque que vous aurez irrémédiablement quittée pour entrer, à trois, sur un esquif chambranlant et mal gouverné, dans une tempête océanique bleu marin foncé. Rien, absolument rien (et surtout pas mes paroles actuelles), ne peut vous préparer pour un pareil tourbillon. Vous ne vous reposerez plus, vous ne vivrez plus, votre intimité individuelle et interpersonnelle va disparaître au profit d’un univers nouveau, radical, intransigeant, révolutionnaire et inouï. La toute prioritaire mission parentale va s’installer, pour toujours. Colligez bien vos souvenirs, dans l’album de photos des temps présents. Il va se refermer, silencieusement. Deux ans (deux ans PAR babi — mais c’est l’apparition du premier qui reste la plus tumultueuse) foutus en l’air. Et, comme la chèvre de Monsieur Séguin, vous vous imaginez que VOUS détenez le secret, la formule, la martingale. Vos illusions vont voler en éclat. Au cœur du délire hectique que vous n’aurez pas le choix de traverser en équipe, je vous demande de vous répéter cette phrase d’Ysengrimus: LE CALME REVIENDRA. Ma vie ne sera plus jamais la même mais LE CALME REVIENDRA. Courage. Cette situation n’est pas éternelle. Elle est au contraire bien plus éphémère qu’il n’y parait. Les choses vont finir par se re-stabiliser. Souvenez-vous bien de ça.

2- Dans la douleur? Euh… un peu pas trop, non plus là. Le fantasme biblique (ou pseudo-naturaliste) de l’accouchement dans la douleur, lâchez moi, une bonne fois avec ça. Je recommande l’épidurale, point final. Je n’oublierai jamais la perplexité que me suscita, en compagnie de mon épouse, en 1990, la contemplation (sous épidurale) de la courbe perturbatrice d’une contraction, sur un écran de téléviseur. La préposée nous expliquait gentiment alors que, sans l’épidurale, madame se tordrait en ce moment de douleurs. Ce petit spectacle télévisuel incongru dura des heures et des heures. Probant. Et, de toutes façons, Iphigénie, l’épidurale, c’est pas un élixir magique. Au moment du travail même, tu auras des douleurs, des douleurs indescriptibles. L’épidurale te permet simplement d’abréger cette phase de souffrance et de bien ménager ton focus et ton énergie pour le combat final. Ma toute belle, crois-en un vieil homme qui ne les a jamais vécu mais se les est fait expliquer par un certain nombre de femmes rationnelles, sérieuses et méritantes: les douleurs de l’accouchement, même abrégées par l’épidurale, ne ressemblent à rien de connu. C’est un incroyable mystère physiologique, profond, radical, et on le sent passer. Et toi, Iréné (je présume que tu seras présent pour ce moment, où ta compagne de vie aura besoin de ta proximité comme jamais auparavant), prépare-toi à ton rôle ardu de compagnon de route. Fais-le sans outrecuidance. Je me permets de te citer ce mot de sagesse formulé autrefois par le père de mon autre neveu, l’Arbitre Existentiel. Ce vieux sage disait, de l’accouchement accompagné par l’homme: C’est le moment ou le gros macho qui se fait des illusions sur lui-même prend le bord. C’est le moment où on s’aperçoit que la vraie force, c’est la femme. Modestie circonspecte hautement recommandée, chez le gars. Je sais pas si vous prévoyez suivre des cours prénataux (c’est jamais une mauvaise idée), mais si vous le faite, Iréné, visionne bien les films d’accouchements. Ne prend pas ta capacité à faire face à cette situation inédite pour acquis. Voir notre conjointe livrer la vie est la plus perturbante des expériences masculines imaginable.

3- Problématique de la catégorie de maternité. Une fois ton enfant au monde, Iphigénie, tu va subitement revoir et réviser en profondeur la catégorie de maternité. Ce sera pour toi une crise pratique et intellectuelle permanente. Tout sera à apprendre. Rien ne pourra opérer dans l’abstrait. Il n’y aura pas vraiment d’automatismes. L’instinct maternel a bien souvent quelque chose d’une fausse idée. Tu va alors découvrir que cette situation sidérante —le fait d’être mère toi-même— opère inexorablement une refonte en profondeur de ton rapport aux figures maternelles de ta propre vie et, au premier chef, ta propre mère. Toute la dynamique enfantine de tes rapports mère-fille va se trouver fracassée, pulvérisée. Les problèmes réglés seront engrangés, les problèmes pas réglés vont se trouver reportés. Dans l’urgence, ta mère va devenir une cruciale personne ressource et ce, tant dans l’approbation que dans la démarcation. Il ne s’agira pas uniquement d’une référence pratique qui te montre comment positionner un babi sur une table à langer. C’est plus essentiel que ça. Ta mère sera aussi quelque chose comme une instance définitoire. Tout ce qui est ta mère en toi va se trouver mobilisé, activé. La maternité va s’installer en toi, pour toujours, irréversiblement. Cela va engager une séquence cruciale de relation avec ta propre mère. Une des interactions humaines les plus profondes qu’on puisse imaginer, la relation mère-fille, va entrer dans une phase déterminante et inaltérable, pour toi. Ressource-toi auprès de ta mère et de toutes les figures maternelles et maternantes de ton village personnel. Ce sont elles qui vont guider tes pas, ta praxis, toute la solidification de ta propre conscience maternante. Cela procède d’une sorte de trêve sacré, si tu veux, en ce sens que ça transcende et sublime toutes les algarades et tous les débats plus petits qu’on a pu avoir. Un fait nouveau s’impose, ferme et tranquille. La mère maintenant, c’est toi. Tu es aux commandes. Mobilise tes ressources en conformité avec tes besoins. Ta mère et les autres figures maternelles de ton existence vont se trouver intellectuellement magnifiées dans le tout de ta nouvelle vision du monde. C’est que désormais elles définissent la catégorie de maternité dont tu œuvres inexorablement à t’approprier la concrétude. Ce collectif implicite des mères est un des collèges invisibles duquel l’humanité est la plus redevable. Tu en fais partie désormais. À Jamais.

4- Un second violon temporaire. Iréné, mon camarade, toi, moi, et le bonhomme de neige, on est initialement des figurants, dans l’ouverture de cet incroyable spectacle. Ton épouse est profondément engagée physiquement, charnellement, dans la situation présente. Elle s’engrosse. Elle respire et mange ce qui lui permet de protéger en elle, ce babi en devenir, comme une lionne son lionceau. Et ce n’est que le début. Le babi sanglant et le placenta frémissant vont jaillir de son corps. Le babi va plus tard s’agripper à ses seins pour se nourrir. Il ne cessera de pleurer que dans ses bras. Devant tout ça, toi et moi, au début, on est une caméra. On est le hallebardier qui monte la garde devant la salle du château où se trame le foutoir sanglant. Le degré de profondeur intime que la femme établit avec l’enfant naissant va t’éblouir, te dérouter peut-être aussi. Rien n’égale cela. Rien. C’est la force de l’atavisme le plus profond imaginable. La redéfinition corporelle et émotionnelle que cela entraîne est immense, inaltérable, irréversible. Notre responsabilité d’homme et de compagnon de vie est d’assumer sereinement et solidement cette étape de second violon. On s’avancera plus tard, quand le babi s’articulera et s’émerveillera dans l’entrée en enfance. Pour l’instant, tout est centré sur la femme et l’enfant. C’est la loi du genre. Le second rôle masculin de cette séquence est d’une sidérale importance. Ta conjointe a besoin de toi maximalement mais sa capacité de s’engager émotionnellement dans ta direction est au minimum, totalement mobilisée et accaparée qu’elle est par le babi. Il faut trouver l’équilibre, à la fois solide et léger, de ce grand paradoxe de vie. Danger. Beaucoup d’hommes s’y prennent les pieds. En tout respect, je te recommande prudence, discipline, empathie, solidité, patience et vision. Ton objet d’amour désormais n’est plus nuptial. Il est familial.

5- Pour le moment: dormez. Voilà, j’ai dis mes lignes. Encore bravo à vous deux. Pour le moment, bouclez vos projets non-matrimoniaux les plus importants, lâchez le party et rentrez pas trop tard, le soir. Et surtout dormez paisiblement des nuits pleines et entières. Parce que, dans les vingt-quatre prochains mois, vous ne dormirez plus. Vous serez trop occupés à mettre en branle la plus extraordinaire aventure qu’il soit donné à un duo humain de vivre. Et vous allez faire ça comme des champions. Tiens, je pense que, moi aussi, je vais aller faire la sieste.

Avec respect et amour,

Ysengrimus

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Il y a trente ans, SEX, LIES AND VIDEOTAPE

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2019

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Dissipons d’abord le sempiternel et fort regrettable malentendu concernant le titre de ce superbe opus de Steven Soderbergh,  lauréat de la Palme d’Or du Festival de Cannes de 1989 (c’était il y a trente ans, pile-poil). Ceci n’est ni un vidéo pornographique, ni un long métrage osé ou visuellement explicite. Il s’y passe des choses de nature sexuelle, certes (les scènes d’amour sont en fait discrètes, passionnelles ou romantiques, toujours superbement tournées, presque pudiques). On y ment, indubitablement. Et on y tourne des rubans vidéo, sur une de ces petites caméras à cassettes qui étaient une technologie encore relativement nouvelle à la fin des années 1980. Ajoutons, pour la bonne compréhension de la belle aventure qui nous attend, qu’il n’y avait, à cette époque, ni internet, ni pilule érectile… Ce que je cherche à vous dire ici, c’est que ce film pourrait en fait s’intituler Pudeur, sincérité et conversation intime non médiatisée. Attendu que le sexe, les mensonges et la vidéastie y sont, de fait, en crise virulente.

Bâton Rouge, 1989, le petit bonheur de banlieue qui donne les bleus, comme disait Lucien Francœur. Madame Ann Bishop Mullany (Andie MacDowell, d’une pure et intense beauté, malgré les tenues particulièrement toc et ringardes dont son personnage est attifé) vit une sorte de compétition semi-consciente avec sa sœur, Mademoiselle Cynthia Patrice Bishop (Laura San Giacomo, actrice parfaitement nuancée et d’un charme indéniable). Cynthia, c’est la tenancière de bar, forte en gueule, délurée, consciente de ses attraits, extrovertie, pour reprendre le mot d’Ann la décrivant. Pour sa part, Ann, c’est la reine du foyer en blanc, un petit peu mijaurée, crispée, timide, fort bien logée mais fort mal aimée, épouse névrotique et tristounette du jeune avocat carriériste à bretelles John Mullany (Peter Gallagher). Il y a compétition et même guerre larvée entre ces deux sœurs, puisque John et sa belle-sœur Cynthia sont amants, à l’insu d’Ann, l’épouse de John. Cynthia méprise copieusement son amant, qui ment tant et trompe sa sœur, mais elle ne peut pas s’en passer. Elle l’a dans la peau, comme on dit, en bonne partie justement à cause du rapport problématique un peu complexé qu’elle entretient avec Ann, sa sœur Ann, la si majestueuse, la si correcte, la si sacro-sainte Ann. Ce triangle amoureux conformiste et toxique de suburb chic aurait pu s’enliser graduellement dans son avachissement, et lentement imploser. Un événement parfaitement fortuit et insolite va, en fait, le faire brutalement exploser.

Dans le plan (alterné) d’ouverture du film, Ann confie à son psychothérapeute (joué par Ron Vawter) son irritation du moment. C’est la fameuse scène culte où elle exprime l’angoisse, la panique, la terreur, l’épouvante que lui suscitent tous les détritus qui circulent de par le vaste monde (Garbage. All I’ve been thinking about all week is garbage. I mean, I just can’t stop thinking about it!). Hors du merdier psychologique de ces affres intérieures autour des détritus planétaires, la cuisante frustration du moment que vit Ann finit par gicler. Il s’avère que, sans la consulter, son mari John a invité un de ses anciens camarades de collège pour un bref séjour. L’idée d’avoir de la visite horripile souverainement Ann et elle n’attend rien de bon de cet intrus, qu’elle imagine comme une sorte de copie, vocale et comportementale, de son mari. Aussi quand Graham Dalton (campé tout en finesse par James Spader) sonne à la porte, c’est la surprise contenue, vite convertie en curiosité dévorante. Ce garçon étrange, mi éphèbe distant mi écornifleux sagace, est revenu dans la ville de ses premiers amours pour y résoudre on ne sait trop quelle opaque quête intérieure. Il restera chez les Mullany quelques jours, puis se prendra un logement non loin de là. Intriguée, déjà attirée, Ann lui rend une petite visite intempestive quelques jours après son déménagement. Il n’a pas de téléphone, peu de mobilier et cela met en évidence son grand téléviseur-lecteur-cassettes et sa collection personnelle de vidéos, bien classée, selon une drôle de petite procédure d’archivage artisanale et manuscrite. Quand Ann demande à Graham de quoi il s’agit, il lui explique candidement qu’il filme sur vidéos des entretiens qu’il a avec des femmes. Lesdits entretiens sont strictement verbaux et platoniques, et ce, en dépit de leur sujet exclusif et explicite: le sexe. Effarouchée par une telle bizarrerie, Ann fuit. Mais les deux sœurs Bishop, face à un sujet si mystérieux, énigmatique, fascinant et magnétisant, auront tôt fait de revenir rôder autour, et d’entrer dans la danse… Elles toucheront Graham Dalton de toutes leurs antennes et, par vidéastie interposée, se toucheront aussi l’une l’autre, se comprenant mieux et affrontant plus sereinement la jalousie dévorante qui les mine l’une par rapport à l’autre. Cynthia découvrira sa vulnérabilité latente et Ann prendra en main une force qu’elle ne se connaissait pas. Graham, et corollairement, John, ne sortiront pas non plus inaltérés de l’aventure issue de cet échange conversationnel, voyeur, impudique, désaxé et insolite. Je ne vous en dis pas plus.

Une superbe petite distribution pour une réalisation intimiste, très européenne de ton et de style. D’ailleurs, puisqu’on en parle, qu’y a-t-il de plus beau, quand un guitariste joue, que d’entendre un peu gricher l’acier des cordes de l’instrument s’il les frotte. Ainsi quand Ann, vêtue de blanc, et Cynthia, vêtue de rouge, se retrouvent dans l’appartement de cette dernière, pour parler de Graham Dalton, de qui d’autre, et de ses envoûtantes pratiques de vidéaste, il y a un malaise. Il y a la confrontation de deux visions féminines des hommes et de l’amour, certes, mais aussi… Il y a qu’Ann cherche alors à se donner une contenance en feuilletant un magazine. Frouch, frouch, frouch, on dirait qu’on n’entend que cela, les feuilles du magazine qui bruissent. Il est très inhabituel, dans le cinéma américain, d’entendre bruisser un magazine, comme si l’actrice qui le feuillette était justement filmée sur caméra vidéo. Tiens, les pieds de Graham Dalton frottent très richement, eux aussi, sur le plancher de bois de son grand appartement vide, un peu écho. Et les gros glaçons du verre de thé glacé qu’il sert à Ann, qu’est-ce qu’ils cliquettent net et juste… Ah, ah, sensation perdue toute simple, si jouissive à retrouver pourtant… C’est que ce «petit film indépendant» est tourné en prise sonore directe, comme ceux de la Nouvelle Vague française, et en porte-à-faux ostensible envers les habitudes de post-synchronisation sonore de nos si hollywoodiens voisins du sud. Et on le sent, ce son riche et vrai, jusque dans nos thorax.

Une étude de caractères adroitement tragicomique et une réflexion aussi calmement non-machique qu’ouvertement anti-phallocratique. Pas d’internet, pour que ces vidéos restent juste assez intimes. Pas de pilule érectile, pour que la question de l’impuissance sexuelle reste juste assez insondablement insoluble. Et le choc, le heurt, le clash engageant l’intégralité sensuelle de l’être, quand un menteur compulsif se met à subitement regarder sa vérité en face. J’ai du voir ce film environ cinq fois, dans les deux dernières décennies. Je viens tout juste de le revoir (2019). Il n’a pas pris une ride. L’originalité savoureuse de son écriture, la fraîcheur remarquable de son traitement, à partir pourtant de prémisses thématiques passablement conventionnelles, fait de Sex, Lies and Videotape une expérience hors-norme, dont on trouve rarement sa pareille dans le cinéma des héritiers déjantés, marginaux et démarqués des MGM et des WB

Sex, Lies and Videotape, 1989, Steven Soderbergh, film américain avec Andie MacDowell, Laura San Giacomo, James Spader, Peter Gallagher, Ron Vawter, 100 minutes.

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OB-LA-DI, OB-LA-DA (en v.f.)

Posted by Ysengrimus sur 22 novembre 2018

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Edmond tenait un étalage au marché
Émilie chantait dans l’Harmonie
Edmond dit à Émilie: «J’aime ton sourire!»
Émilie le prend par la main, sourit, et dit:

Obladi Oblada, la vie qui bat – Lala, ainsi va la vie!
Obladi Oblada, la vie qui va – Lala, ainsi bat la vie!

Edmond sort du bus devant la bijouterie
Y acquiert une bague de vingt carats
La rapporte à Émilie sans coup férir
Alors elle entonne, quand il la lui passe au doigt:

Obladi Oblada, la vie qui bat – Lala, ainsi va la vie!
Obladi Oblada, la vie qui va – Lala, ainsi bat la vie!

Après quelques années ils ont fondé un foyer
Avec quelques petits perchés au balcon
d’Émilie et d’Edmond Dupont.

À jamais guilleret, les jours de marché
Edmond se fait aider des petits
Émilie, coquette, se pomponne au foyer
Le soir, elle fait toujours chanteuse dans l’Harmonie

Obladi Oblada, la vie qui bat – Lala, ainsi va la vie!
Obladi Oblada, la vie qui va – Lala, ainsi bat la vie!

À jamais guillerette, les jours de marché
Émilie est aidée des petits
Edmond, fort coquet, se pomponne au foyer
Le soir, il fait toujours chanteuse dans l’Harmonie

Et pour rire aux éclats, ha, ha, ha, ya qu’Obladiblada!

Il y a cinquante ans pilepoil aujourd’hui, OB-LA-DI, OB-LA-DA des Quatre Titans dans le Vent.

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obladiblada

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CAPRICORN ONE, la saveur si piquante du Grand Navet Canulardier

Posted by Ysengrimus sur 7 mars 2017

Capricorn-One

Tout démarre avec le fameux, sublime, piquant et lancinant canular de la conquête de la lune. Mes deux fils, Reinardus-le-goupil, Tibert-le-chat et moi sommes à bouffer la tambouille vespérale en cacassant comme des éperdus, soupesant les pour et les contre de l’hypothèse non-confirmationniste du canular de la conquête de la lune par les missions Apollo. On ressasse à bâtons rompus un peu le tout du folklore, désormais passablement stabilisé, de cette hypothèse de canular: les photos de cosmonautes cadrées trop haut, les reflets de projos sur le dépoli des visières de casques, les ombrages paradoxaux sur la surface lunaire, le décor de montagnes constant, l’absence d’étoiles, le drapeau qui flacotte sans fin, les morts mystérieuses d’acolytes et de subalternes des missions, l’ambiance de propagande de la guerre froide, la technologie rudimentaire du temps, l’étourdissante distance, le fait qu’on n’y a pas remis les pieds en une génération. J’avais onze ans en 1969. Mes souvenirs d’enfance fusionnent donc ici avec les connaissances internet de ces jeunes hommes de ce temps. Trois séléno-sceptiques en goguette s’aiment d’amour tendre. On se marre comme des bossus intergénérationnels.

Dora Maar, la mère de mes fils, une française, mathématicienne, informaticienne, cartésienne, parfaitement imperméable à tous les serpents de mer noueux et ondins de la culture vernaculaire nord-américaine, nous toise alors un peu et commente: «Il n’y a qu’une culture croyant que Walt Disney a été congelé pour le bénéfice des générations futures, pour produire une idée incongrue comme celle de ce canular de la conquête de la lune. Mais, vous là, êtes vous certains que cette hypothèse existe vraiment, en ce monde? M’assurez-vous que vous n’êtes pas en train de l’improviser ici même, à vous trois, au coin de cette table? Je n’ai JAMAIS entendu parler de l’idée d’un canular de la conquête de la lune, moi…». Tollé de protestations, citations en rafale de sources monumentales et incontournables de la culture contemporaine: Wikipédia (réponse de Dora Maar: «Mais n’importe quel gogo écrit là dedans»), l’émission à succès californienne Mythbusters (réponse de Dora Maar: «Ils questionnent les mythes ou ils les déclenchent?»). Ciel, un esprit fort… Me voilà poussé dans les retranchements les plus glauques, les plus fétides et les plus fanés de mes ressources intellectuelles. Je me résous donc à annoncer. «Il y a même un film qui a été fait sur la question dans les années 1970, juste après la fin des missions Apollo justement, et qui se base sur l’hypothèse d’un canular et la promeut ouvertement: Capricorn One. (réponse de Dora Maar: «Capri Quoi???»). Je ne me démonte pas: «C’est une œuvre absolument cruciale.» (réponse de Dora Maar: «Je ne suis pas trop certaine que j’ai envie de voir ça, pour le coup.») .

On finit, bien sûr, par convaincre ce fin fleuron d’impartialité de passer au salon, au nom de la stricte curiosité intellectuelle (sinon de l’inspiration cinématographique ou artistique), et de s’installer, l’œil vif, le profil volontaire, la dent dure, devant le sublimissime Capricorn One, dont nous commémorons justement cette année les quarante ans de discrète existence. Et nous voici transportés dans un 1977 des plus réalistes (car effectif!). Nous nous installons subitement dans le temps, donc, d’avant les ordinateurs portables, les téléphones cellulaires, les petites voitures, la rectitude politique et les cheveux courts pour hommes. Une mission pour la planète Mars, la Mission Capricorn, conçue en réplique exacte des missions lunaires venant juste de se terminer (avec fusée à étages genre Saturn V, LEM et capsule de retour) est sur le point de se mettre en branle. Le Colonel Charles Brubaker (joué par James Brolin), le Lieutenant-Colonel Peter Willis (joué par Sam Waterston) et le Commandant John Walker (joué par un O.J. Simpson vraiment fort peu convaincant) sont en place dans le module de commande de l’immense fusée martienne et s’apprêtent à finaliser le décollage. Le compte à rebours est en cours et tout et tout, quand un haut officiel de la NASA entre dans la capsule et les prie d’en descendre illico. Consternation chez nos trois officiers. On les évacue discrètement par la rampe de lancement, les amène en hélico dans une petite base tout ce qu’il y a de plus désertique et on laisse la fusée à étages décoller, vide de ses occupants. Dans une salle de réunion sinistre du baraquement de la base, on leur explique alors que le dispositif censé assurer leur survie dans la capsule est une arnaque, un brimborion suspect vendu par une entreprise motivée plus par le profit que par la science et que, conséquemment, ultimes tests à l’appui, ledit dispositif aurait flanché dans l’espace, les vouant tous les trois à une mort certaine. Vu que ce n’est pas très convenable de les envoyer au casse-pipe ainsi en toute connaissance de cause, que la populace en a, en plus, bien marre des missions spatiales, que les caisses sont à sec, que le président ne veux pas que le coup soit foireux cette fois-ci et que c’est toujours la guerre froide, on a décidé de laisser la fusée partir à vide et de simuler la présence humaine sur Mars en studio, pour les caméras du monde. Les ordres sont donc que ces trois officiers vont devoir se convertir bon an mal an en acteurs et évoluer sur un paysage martien de toc, autour d’un LEM de tôle, au sein d’un décor aménagé dans cette base les isolant de tout, sauf de leur conscience. Les trois cosmonautes ne sont pas très enjoués à cette idée et leur enthousiasme pour cette solution suspecte en prend un coups encore plus sérieux quand ils découvrent, au fil de leur implication dans cette mascarade tarabustée, qu’on prévoit les faire tenir leurs langues en faisant, en fait, leur capsule «s’écraser à l’atterrissage, lors de la rentrée dans l’atmosphère terrestre», entendre en les trucidant en douce une fois la mise en scène de cette mission terminée. Le Colonel Brubaker tente alors de transmettre une sorte de message codé en douce, lors d’une conversation télévisée avec son épouse, Kay Brubaker (jouée finement par Brenda Vaccaro, une actrice de soutien fort convaincante, la seule vraiment intéressante à regarder travailler dans tout cet imbroglio). Ce message codé en mondovision met la puce à l’oreille à une espèce de journaliste d’investigation paumé mais toujours aux abois (joué par Elliott Gould, la tête d’affiche du film… conclueurs concluez). Il remonte alors la filière et cherche, au péril de sa vie, à retracer les cosmonautes cloués au sol qui, entre-temps, se sont évadés et errent dans le désert.

Ce film, qui a terriblement mal vieilli, eut, à sa sortie, je m’en souviens vivement, un retentissement indubitable qui flotta dans l’air, un temps. Je revois encore ma sœur, en 1978 ou 1979, en train de me le raconter, le souffle court et les yeux exorbités. Capricorn One frappa les imaginaires du temps, non pour ses qualités cinématographiques (toutes minimales) mais en tant que première œuvre de salle obscure thématisant ouvertement le canular de la conquête de la lune. Cela se fit en une sorte de transposition difficultueuse, hasardeuse, timide aussi, déférente, insidieuse mais indubitable. Cela reste donc une des premières voix «artistiques» donnant ses lettres de noblesse à notre doute collectif sur la réalisation (dans les deux sens possibles du terme) des missions Apollo. Son succès de curiosité s’arrête là d’ailleurs. Tout net. Tenez-vous le pour dit. On ne parle pas vraiment ici de science-fiction, pour tout dire. Plutôt d’une version un peu bancale et neuneu de ce cinéma paranoïaque américain dont All the President’s men (Les hommes du président – 1976), tourné un an auparavant, nous fournit un exemplaire bien plus achevé et bien moins décevant, dans le genre. La version siècle dernier des théories de la conspiration, dans leur curiosité comme dans leurs extravagances, sont bien mises en scène ici et, que dire… (est-ce un signe?): on s’ennuie pour mourir.

La rumeur circule toujours qu’une version modernisée de Capricorn One serait en préparation et prévue pour dans quelques années. Alors là, je connais trois séléno-sceptiques qui vont certainement prendre un billet en ce jour fatidique pour cet autre voyage au pays gris et noir de nos doutes marrants et de nos tourments folâtres.

Capricorn One, 1977, Peter Hyams, film américain avec Elliott Gould, Brenda Vaccaro, James Brolin, Sam Waterston, O.J. Simpson, Telly Savalas, 123 minutes.

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THE COLOR OF MONEY, cet imperceptible chassé-croisé entre deux âges

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2016

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Dora Maar, la mère de mes fils, est une inconditionnelle, profonde et ardente, de Paul Newman (1925-2008). Huit ans après la disparition de celui-ci, jour triste, on décide donc de revoir ensemble, commémorativement, le seul film de Newman lui ayant valu un Oscar d’acteur: The Color of Money de Scorsese, long-métrage lui-même âgé de trente ans pile-poil cette année. Reinardus-le-goupil participant ce samedi soir là à un rave en ville, ce sera mon fils aîné Tibert-le-chat, sa mère Dora Maar et moi qui procéderont à ce pèlerinage des cœurs.

Nous suivons Carmen (Mary Elizabeth Mastrantonio, qui fournit un superbe travail d’actrice de soutien) et observons ce qu’elle observe. Carmen tire le diable par la queue et porte au cou le pendentif qu’elle a volé dans la maison qu’elle tenta jadis de cambrioler avec son ancien ami de cœur. Son nouvel ami de cœur, qui s’étonne candidement qu’elle porte un pendentif identique à celui de sa mère, a fait sa connaissance à la gendarmerie ou il est allé porter plainte… pour le cambriolage de la maison de sa mère (le pendentif que Carmen porte EST celui de la mère de ce gogo naïf!). Ce nouvel ami de cœur de Carmen, cet homme-enfant sémillant et impulsif, c’est Vincent Lauria (Tom Cruise, vif et tonique, au zénith de son ardeur juvénile). Dans le couple, c’est Carmen qui a l’intelligence et c’est Vincent… qui joue au billard. Con comme une queue de billard lui-même, Vincent entre dans un tripot et lance invariablement un tonitruant défi au meilleur joueur. Il le bat alors à plate couture trois ou quatre fois, se donne en spectacle ostensiblement en faisant des mouvements de sabre, de carabine et de nunchaku avec sa queue de billard après chacun de ses coups fumants, rameute tout le tripot et en centre l’attention sur sa petite personne. Il gagne ainsi quelques dizaines de dollars puis… plus rien, car tous les autres joueurs sont terrorisés par ce petit matamore invincible et ne veulent plus jouer contre lui, même s’il les supplie et leur promet de mirobolants handicaps. Vincent est un surdoué du billard à neuf billes (où il faut entrer les billes dans leur ordre numérique, de la 1 à la 9 donc) mais c’est un petit coq frétillant qui monte sur ses ergots s’il perd. Et surtout, il ne comprend pas le premier mot du hustling au billard et cela fait que, malgré son immense talent sur le tapis vert, il ne voit jamais la couleur de l’argent…

Ce soir là, le personnage vieillissant du chef-d’œuvre cinématographique de 1961 The Hustler, Fast Eddy Felson (un Paul Newman moustachu, mûr et immense) est à tenter de vendre des liqueurs à une tenancière de tripot (il est maintenant représentant en boissons alcoolisées et ne joue plus au billard) quand il aperçoit Vincent Lauria faire son cirque inutile sous le regard calme et dépité de Carmen. Cette dernière va alors découvrir en Felson, le hustler c’est-à-dire, comme l’indique le titre de la version française de ce vieux film culte de 1961: l’arnaqueur. Finasseur et méthodique, l’arnaqueur au billard procède comme suit dans un tripot donné. Il évite les meilleurs joueurs, joue contre des joueurs intermédiaires et triche pour perdre. Il agit discrètement, sans faire de vagues, joue la vulnérabilité, dissimule jalousement son omnipotence, met en scène des limitations et des faiblesses factices, ne se met à gagner que quand il a convaincu de jouer contre lui un pigeon suffisamment argenté et accro du tapis vert pour qu’il puisse le plumer en douce en le faisant miser à quitte ou double l’espoir de se refaire contre un joueur qui parait moins solide qu’il n’est en réalité. Les victoires de l’arnaqueur doivent être inexorables mais rampantes et feutrées. Elles doivent apparaître par phases graduelles, comme les effets d’un hasard cosmique incontrôlable. C’est ainsi que le pigeon se prend au jeu, double la mise, double la mise encore, comme il le ferait à la table de Black Jack, de roulette ou devant une machine à sous.  Il se fait vider en douce, et sans trompettes.

Vive, rouée, et hautement intéressée par le gain, Carmen comprend en un éclair l’astuce de l’arnaqueur. Vincent non. Obtus, primaire, bestial (I’m an animal, criera-t-il à Fast Eddy lors de l’une de leurs explications-disputes), il se laisse emporter par l’ardeur immédiate et concrète du jeu. Il se sent humilié de perdre, même quand c’est arrangé, et n’arrive tout simplement pas à conceptualiser la notion d’une défaite temporaire menant à un gain plus substantiel plus tard. Malgré leur peu d’affinité émotionnelle (Fast Eddy Felson aime une autre femme et est fidèle en amour, en toute simplicité), Carmen et le vieil arnaqueur deviendront implacablement des alliés objectifs pour tenter d’inculquer à Vincent les subtilités du hustling. L’affaire est d’autant plus importante qu’une grande compétition de billard à neuf billes se prépare sur Atlantic City et qu’il est important que Vincent s’y présente comme un inconnu (secrètement omnipotent), sans attrait pour les parieurs. En effet, ses gains promettent d’être plus rondelets si les mises le désavantagent, selon la vieille arithmétique probabiliste voulant que les mises sûres gagnante rapportent des gains plus modestes que les mises risquées gagnantes. Carmen louvoie prudemment entre deux hommes. L’homme qu’elle aime, beau comme un cador mais sot et sans méthode et l’homme qu’elle admire la tête bien froide, un aigrefin d’un autre âge mais subtil et intelligent. Fast Eddy Felson cherchera à faire de Carmen à la fois son estafette et son appât auprès de Vincent, faisant valoir que si ledit Vincent ne gagne pas un peu en fini subtil, Carmen risque de finir par le saquer pour cause d’indigence intellectuelle et matérielle. Carmen pour sa part  ira jusqu’à menacer Vincent de faire la grève du sexe pour qu’il se décide à entrer dans la logique byzantine mais lucrative de l’arnaqueur.

Et, pour compliquer un peu plus l’accès à la couleur de l’argent, les beaux plans raisonnés de Fast Eddy Felson vont se trouver complètement brouillés par un imprévu de taille. De voir Vincent Lauria se vautrer sans calcul ni malice dans le jeu et la victoire, Fast Eddy va sentir de plus en plus la passion du billard se remettre à bouillir en lui. Le claquement des billes au début d’une partie va se mettre à avoir un effet euphorisant aussi inattendu qu’irrésistible. Chassé-croisé. Plus il cherchera à inculquer le second degré de l’arnaqueur en Vincent, plus il sentira la force ancienne du premier degré du joueur vif et ardent renaître en lui. Un soir, Carmen remarque que le vieil arnaqueur contemple fixement le jeune freluquet bousiller une autre arnaque et gagner contre le grée de tous. Carmen sent alors le changement qui s’opère en Fast Eddy et lui demande, agacée. Tu fais quoi exactement là. Tu médites? Sous le regard froid et lucide de Carmen, une inversion dialectique entre le roquet et son dresseur couve. Elle culminera à Atlantic City dans les circonstances les plus inattendues… C’est que, très centré sur le personnage incarné par Newman en fin de compte, The color of Money perpétue le thème de la confrontation entre le calcul et la passion, entre le renoncement à un assouvissement immédiat versus le retour aux premiers amours de la roue de la vie. Carmen servant de moyeu et de témoin lucide, brillant, stoïque, le ballet se joue entre l’homme mûr et le jeunot, entre le seigneur et le foutriquet qui dorment au fond de chacun de nous. La couleur de l’argent, c’est le vert. Et green c’est la couleur du petit étourneau inexpérimenté (autant que celle de la surface des tapis de billard)… On pourrait encore dire que Fast Eddy Felson est fondamentalement encore «vert» mais ça, c’est une interprétation valide certes, mais aussi franco-française… Le fond de l’affaire est que ce Paul Newman, qui pourtant nous a quitté pour toujours, démontre ici, sous la houlette sûre et fine de Martin Scorcese, que la jeunesse et la passion, elles, ne nous quittent jamais et nous retrouvent en fait au moment du retour d’âge.

Quand je pense que maintenant Paul Newman est parti. Il n’est plus mais son superbe souvenir sur pellicule reste avec nous. Il est avec nous. Il est avec Dora Maar. Il est avec Tibert-le-chat. Il est avec nous tous. Sa prestation, son œuvre, nous hantent. Et, en pensant à lui, on crochit l’index, on se le frotte sur le rebord du nez, l’oeil rieur. Une extraordinaire clarinette se met alors à jouer THE ENTERTAINER  de Scott Joplin en solo dans notre coeur… Salut Henry Gondorff. Salut Cold Hand Luke. Salut Fast Eddy Felson. Salut Paul Newman.

The Color of Money, 1986, Martin Scorsese, film américain avec Paul Newman, Tom Cruise, Mary Elizabeth Mastrantonio, Helen Shaver, John Turtoro, 119 minutes.

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Douze succès souvenirs musicaux

Posted by Ysengrimus sur 7 juin 2016

la batterie de Reinardus-le-goupil dans notre maison de ville torontoise (vers 2005)

la batterie de Reinardus-le-goupil dans notre maison de ville torontoise (vers 2005)

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Attention, ceci est moins évident qu’il n’y parait. Et il ne faut vraiment pas rater son coup car c’est aussi plus ténu et plus subtil qu’il n’y parait. On ne parle pas ici de chansons ou de musiques qu’on aimerait ou admirerait pour elles-mêmes, de tête et de cœur. On ne parle surtout pas de la réalité fondamentale de la musique qui est de nous exalter sensoriellement avec le son SANS PLUS. On parle ici de cette inévitable impureté ethnoculturelle qu’est l’effet parasitaire mémoriel de la musique (ou plus précisément: de la chanson populaire). On parle ici de ce qui fait que la musique se fout en l’air pour nous, se scrape, se gâche, se perturbe et nous perturbe, dans le torrent de la vie. On parle du succès souvenir.

Alors le succès souvenir tel que j’entends le cerner ici est déterminé par six paramètres définitoires profonds qui sont autant de liens de fer ligotant cet objet très spécial et circonscrivant pour jamais ses toutes éventuelles vertus artistiques. Sans ordre hiérarchique particulier, voici ces contraintes:

  • Vous n’aimez pas nécessairement le succès souvenir. Vous vous en souvenez, tout simplement, à cause de ce qui vous apparaît comme son impact d’époque. Vous vous foutez éventuellement de cette pièce ou de ces artistes, même. C’est de la musique populaire. Le flonflon lancinant de vos goguettes. Le son parasitaire d’un temps. La bande sonore d’un court segment du film de votre vie.
  • Le succès souvenir vous rappelle impérativement un moment NON MUSICAL, un plan, une atmosphère d’époque, une anecdote touchante et ineffable dont il apparaît rétrospectivement comme la musique de fond. Un repas, une rencontre, un voyage, une saison (l’été, souvent), une personne émouvante perdue ou disparue… Le succès souvenir vaut exclusivement pour le souvenir qu’il encapsule et que vous sentez remonter en vous avec un sourire vague, plutôt que pour lui-même (musicalement ou artistiquement).
  • Il vous manque éventuellement des détails sur l’identité de cette musique ou chanson populaire. Vous ne vous souvenez pas nécessairement de son titre, ou de l’orchestre, ou de la date d’enregistrement (celle-ci précède habituellement votre souvenir, de quelques années même parfois). Le souvenir est, en vous, aussi tangible que la connaissance descriptive ou musicologique de la pièce musicale est diffuse.
  • Vous n’avez pas (vraiment) acheté le disque. C’était plutôt à la radio, ou chez des amis, ou au boulot, ou tout partout, comme dans l’air. N’ayant pas le disque (ou son équivalent moderne), vous n’écoutez jamais cette pièce musicale aujourd’hui. Elle est cernée dans un temps, pour vous, comme un poisson dans un bocal. Si c’est une chanson, vous ne vous souvenez pas nécessairement des paroles.
  • Vous regardez quiconque ne connaît pas cette pièce musicale pourtant imparable comme s’il tombait de la planète Mars. Vous ne comprenez pas comment on peut être passé à travers les trois, quatre ou cinq dernières décennies sans avoir entendu cet air, en boucle, un temps. Inutile de dire que, même si des recoupements sont inévitables, à âges constants (ou pas!), mes succès souvenir ne seront pas nécessairement les vôtres.
  • Éventuellement, d’autres pièces musicales se regroupent dans votre esprit autour de celle-ci, en grappe, mais de façon plus lointaine ou diffuse. C’est l’effet galaxie du succès souvenir. Entre deux étoiles apparaît souvent toute une galaxie, mais plus loin, plus flou, plus vague. Il faut alors scruter. Or c’est seulement le succès souvenir vif (dans mon allégorie: les étoiles, plus tangibles) qui compte vraiment pour vous, ici. On ne parle donc que de celui pour lequel il ne faut pas scruter car il est là, entier, tonitruant, tatoué, scotomisé.

Dans le monde francophone, l’hymne cardinal au succès souvenir reste le fameux ROCKOLLECTION de Laurent Voulzy (1977 – qui n’est pas lui-même un de mes succès souvenirs mais pas loin). Le sujet de cette balade à rallonges est justement l’énumération d’une suite de citations de succès souvenirs, selon le jeu de critères que je viens juste de formuler. Ce qu’on recherche ici (et trouve fatalement) c’est notre propre rock collection ou tune collection selon la formule immortalisée en chanson par Voulzy. Les douze miens, au jour d’aujourd’hui, sont ceux-ci:

  • Yesterday des Beatles (1965). J’avais sept ans en 1965 et je n’ai perceptiblement entendu cette chanson que quelques années plus tard. On était en vacance aux États-Unis, toute la famille en roulotte caravane, et cette pièce joua à la radio, un peu avant le repas. Quand je l’ai entendue, cette fameuse fois, comme pour la première fois, j’ai eu l’impression mystérieuse et indescriptible de l’avoir toujours entendu.
  • Hocus Pocus de Focus (1971). Le yodel très sympathique du vocaliste de cet orchestre néerlandais pété me ramène chez un de mes confrères de collège chez qui on se retrouvait pour répéter les monologues de notre prochaine revue. La pochette du disque montrait en concert un perso fluo sous cape avec un masque-casque en forme de triangle. Fondamentalement tripatif.
  • The Mexican de Babe Ruth (1972). Les boumes étudiantes. Les danses. Les cubes de hash qu’on gratte au couteau. Les filles en cheveux. Cette pièce reste un instant jouissif car elle incorporait, en position solo, le fameux For a few dollars more d’Ennio Morricone, qu’on ne connaissait que sifflé (et qu’on ne pouvait entendre que furtivement, quand le film daignait passer à la télé). Je me vois dans une danse enfumée, en train d’attendre, l’œil au plafond, ce solo sublime qui me rendait cet air morriconien si accessible, tout en le coulant puissamment dans le rock.
  • The Hustle de Van McCoy (1974). Le disco. Incontournable et lancinant disco. Avec les copains de notre petite troupe de revues, on suivait une formation de ballet-jazz. Une des chorégraphies se faisait sur cette pièce. Je me souviens de certaines des séquences de mouvements proposées par l’instructeur, un moustachu maigrelet et mobile. Je me souviens aussi du nom et du corps souple et vif de la meilleure danseuse (ils sont imprimés dans mon cœur). Mes deux copains acteurs et moi on se plaçait derrière elle et ce, en toute innocence admirative, pas pour mater. Pour choper les mouvements qu’elle déployait si adroitement. Elle vous faisait un de ces moon walk. Jackson n’a rien inventé, il faut me croire. The Hustle pour moi, c’est cette danseuse disparue, un pick up à aiguille et une petite salle de ballet-Jazz.
  • A Fifth of Beethoven de Walter Murphy (1976). Un de mes amis contrebassiste (mort aujourd’hui) s’en voulait tellement d’aimer cette pièce. Elle était partout, y compris sur la bande sonore du film Saturday night fever. Des copains l’avaient incorporée dans une de leurs pièces de théâtre. J’avais eu la chance de les voir faire, en répétition. Ils se lançaient des sacs de faux détritus en faisant des motions dans un escalier large mais court. On s’était ensuite rendus au show pour les voir travailler, avec accessoires et costumes, sur cet air magique. Mais la sono tomba en panne ce soir là, et ils durent performer leur chorégraphie, sur le tas, dans un silence opaque. Par impact de contraste, cela me fit une encore plus forte impression qu’en répétition, sur la musique.
  • Beat the Clock de Sparks (1979). Étudiant universitaire, je travaillais l’été chez Les Vendeurs de Tapis Économique (une braderie de tapis montréalaise disparue aujourd’hui). Le fils du patron admirait pieusement, sous le soleil estival, les mags (enjolivures chromées) de sa petite voiture et quand il me faisait y monter, c’est cet air qui jouait sur la radio de bord, qu’il montait alors au coton. J’ai roulé et déroulé du tapis et du prélart en écoutant cet air. Quand il partait à la radio, le fils du patron admirateur de ses mags jubilait et en bossait subitement plus vite. Beat the clock l’énergisait, comme il le disait alors.
  • 99 Luftballons de Nena (1982). Je suis à Paris pour mon doctorat. Cité universitaire du quatorzième arrondissement. Je me rends de temps en temps de l’autre côté du boulevard Jourdan dans un petit café qui a l’air fait en plastique et qui s’appelle le Fleurus. Une grande fille en pantalons moulants se penche majestueusement sur le juke box, l’actionne et c’est Nena, sosie lointain de ladite fille du juke box, qui nous ensorcèle en allemand sur un rythme inévitable. Je savais pas, alors, que c’était une protest song. Respect intellectuel pour cela, dans l’intangibilité de ce si langoureux et sensuel souvenir.
  • Wake me Up before you Go-Go de Wham! (1984). Gosport (Angleterre). Je suis là (depuis Paris) pour un court séjour linguistique estival avec le British European Centre. J’oublierai jamais les pauvres français ouvrant les sandwiches anglais au pain tranché de leurs casse-croûte-de-famille-d’accueil, comme si c’était de mauvais romans, en commentant le contenu, tout tristement. L’un d’eux était un admirateur inconditionnel de l’orchestre ABBA. Je lui avais alors dit: «ABBA, c’est de la musique pour les pieds». Je regardais tous ces orchestres disco et post-disco de bien haut… Et le soir, on se faisait tous aller lesdits pieds au son de Jitterbug! Jitterbug!
  • Take my Breath Away de Berlin (1986). Pas de souvenir particulier sur cette pièce, dont je me fous copieusement. J’ai jamais vu le film Top Gun auquel elle est historiquement chevillée. Le truc est intégralement diffus, intangible. Simplement, succès souvenir abstrait, suprême, j’ai l’impression crue, inexpugnable, d’avoir absolument toujours entendu cette rengaine, chopée l’année de ma soutenance de thèse, de mon mariage et de mon retour au Canada qu’elle ne me rappelle pourtant pas.
  • American Pie dans la version de Madonna (2000). Tibert-le-chat a dix ans, Reinardus-le-goupil, sept. C’est mon épouse Dora Maar qui conduit la petite bagnole rouge vif et on s’en va s’amuser sur la plus grande plage en eau douce au monde. La plage Wasaga, sur le Lac Huron. Merveilleux et ineffable bonheur pur de notre belle jeunesse parentale, en rythme et en soleil.
  • American Idiot de Green Day (2004). Les enfants sont maintenant adolescents. Ils nous font découvrir leur corpus musical. Cette pièce y culmine. Elle synthétise, en moi, l’adolescence revêche et brillante de mes enfants, avec l’apparition des MP3 et sous le boisseau de la grande lassitude politico-sociale des années George W. Bush.
  • Poker face de Lady Gaga (2008). Ma dernière année à Toronto. Dans le rez-de-jardin de cette coquette maison de ville que j’allais bientôt quitter pour toujours, en train de lancer le Carnet d’Ysengrimus, Mademoiselle Germenotta, que je respecte beaucoup, y compris comme artiste, me martelait imperturbablement une toute nouvelle balafre souvenir. Inoubliable. C’est sur cet air, la même année, que le coup de tonnerre Obama gagnera ses élections. Ardeurs perdues. Souvenir qui perdure. Et la vie continue.

Lady-Gaga

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