Le Carnet d'Ysengrimus

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Archive for janvier 2010

Pourquoi les hommes mentent-ils aux femmes?

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2010

L’homme ment à la femme tout simplement parce qu’il masque encore son incompétence transitoire

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Un mot d’abord sur ce que la femme aime d’un homme. Le secret du mensonge masculin nous y attend, enfouis, comme le fameux gemme au fond de la boite de Pandore.

La femme contemporaine aime qu’un homme soit stable et constant en amour. Il est bien vrai que la passade amoureuse fugitive est une ineptie, en bonne partie inconcevable quand on y réfléchit une seconde. Les gens sont libres de la pratiquer (je respecte cela), mais je suis tout aussi libre de bien les plaindre. Le plus beau du plus beau de l’amour est en fait dans l’approfondissement de la découverte et la continuité en crescendo de la passion. Tout ne se joue pas en une nuit, non merci… La femme contemporaine comprend cela intimement et y fonde fermement ses attentes sur l’homme. Ainsi, par exemple, des personnalités comme Bono, Sting ou Paul Newman plaisent aux femmes tout simplement parce qu’ils sont stables avec leurs amoureuses. Par principe fondamental, nos compagnes de vie en ont marre des petits lapins sémillants pas-de-tête. Un gars qui s’assume solidement et sereinement comme stable en amour, sans la céder aux pressions de ses pairs masculins, cela change les idées aux femmes et les charme. Tous les goûts sont dans la nature, naturellement, mes gars, mais les tendances lourdes ne mentent pas et les femmes ne savourent pas le volage tant que ça, au fond du fond. Oh, frondeuses, crâneuses, elles affectent souvent de le faire… par affectation justement, pour paraître aussi «fortes» que les gars, ou encore, pour se masquer à elles-mêmes l’insondable tristesse que leur suscite ledit volage. Faisons d’ailleurs observer que le raisonnement parfaitement fallacieux et niaiseusement arithmétique voulant qu’il y ait autant de femmes volages que de lapins pas-de-tête, vu que la bagatelle sans lendemain se trame à deux, se contre assez simplement, comme suit. Un comportement de surface similaire ne révèle pas nécessairement des pensées profondes similaires. Et j’affirme froidement que la plus débridée des femmes volages a été touchée au cœur par la trajectoire de vie de Paul Newman (ou d’un de ses semblables, stable en amour). De vivre ainsi, le bon Paul est plus crédible aux yeux d’une forte majorité de femmes, les volages inclues. Et je rejoins directement les vues incisives voulant qu’une femme volage n’en est pas vraiment une… et qu’elle changera sa doctrine libertaire d’un seul coup d’un seul, si le bon Paul Newman (ou un de ses semblables, stable en amour), qu’elle recherche d’ailleurs, avec une ardeur constante de haut fourneau, vire dans sa direction au coin de la rue. Alors que, change la laitue pour une carotte, pour un pissenlit, pour une autre laitue, un lapin reste un lapin. Je suis certain que l’effet Paul Newman représente une tendance féminine fortement majoritaire, tant pour l’action ouverte que pour l’émotion secrète et/ou inavouée de nos compagnes de vie. Il n’y a rien de dépassé ou de conventionnel là dedans, du reste. Mecs, faussement modernistes, qui doutez de ce que j’affirme ici, renseignez-vous auprès des femmes, avant de pérorer le contraire, pour vous sécuriser dans vos patrons libertaires fallacieux. Pardon? Tu ne me crois toujours pas, gars? Tu affirmes que ce n’est pas le cas chez les plus jeunes? Eh bien, essaie un truc. Prend un air intelligent et insondable et discute la chose avec ta prochaine passade de vingt printemps. Tu pourrais allumer tes lumières sur la surprise de tout un univers de pensées cachées imprévues… Il n’y a pas de jeu générationnel ici et, comme le disait si bien le vieux Brassens, le temps ne fait rien à l’affaire… Je constate froidement que les valeurs de Paul Newman (ou de ses semblables, stables en amour) ont bel et bien encore cours, même dans la jeunesse, y compris la jeunesse masculine. Sans ironie aucune, cela me touche et me rassure. Doute de mes dires, mon gars, doute, mais n’ignore pas… Doute aussi sur ceci: pourquoi, si la population des courailleux furtifs et sans avenir marital est si 50/50 que cela, les femmes ont elles soudain, massivement, plus d’opportunités de passades que nous? Pas trop arithmétique, tout ça! Je n’y vois qu’une explication: les hommes en couraille sont plus nombreux que le contraire. Il y a donc bel et bien, en nombres réels, moins de femmes que d’hommes qui endossent les valeurs de la couraille furtive et donc plus de femmes que d’homme qui endossent et recherchent l’incarnation des valeurs de Paul Newman (ou d’un de ses semblables, stable en amour). Première valeur cruciale aux yeux de la femme contemporaine donc: l’homme stable et durable en amour.

Seconde chose à laquelle une femme aspire: un homme qui soit au dessus des sollicitation de la sexualité ostensible, tapageuse, «évidente» et superficielle. Qu’est-ce qu’il horripile les femmes, l’homme consommateur de porno. De fait, puisqu’on en parle, il faut faire observer que la porno contemporaine est un mystère ondoyant, il faut bien le dire. Personnellement, je me demande surtout comment ils font leur argent?  Que le génie dans une bouteille de Coke qui paie de nos jours pour de la porno se fasse connaître!… Ils ont des arrangements avec les diffuseurs Internet, ou quelque chose? Curieux. Incompréhensible. En tout état de cause, ils se font pirater leurs produits autrement que les musiciens et n’ont même pas le bénéfice de chialer au tout venant médiatique… Enfin, en gros, ce détour un peu fétide pour dire simplement que la demoiselle mécaniquement onduleuse qui aguiche fantasmatiquement le gars ordinaire est sur tous les glauques écrans d’ordi, à ce jour. Tant et tant que cette demoiselle de pixels, irréelle et angoissante, dansotte maintenant gratuitement dans la psyché brumeuse de tous les hommes contemporains et ce, au grand dam de toutes les femmes contemporaines. Celle-ci ne la perçoit d’ailleurs pas comme une rivale concrète, mais bien plutôt comme un corps semi-abstrait de contraintes cruellement normatives qu’elle devrait rencontrer pour retrouver l’attention vacillante de son inconstant partenaire. Cette cyber-demoiselle porno, fallacieuse et illusoire, devrait vite se mettre au cinéma vêtu, en fait. Elle sera, de toute façon, bientôt remplacée par un animatron quelconque… au sein d’une industrie qui a vu, au siècle dernier, passer son âge d’or… Bref, tout ça pour dire qu’une femme se demande toujours ce que son copain glandouille le soir, le cul serré devant son écran d’ordi luisant et bourdonnant, et cela l’horripile souverainement. Que voulez-vous, les yeux de l’homme servent de miroir à la femme. La femme reste intensément sensible au regard de l’homme, tant et tant qu’elle en revendique l’exclusivité et a une sainte horreur de constater qu’il se détourne… surtout pour s’enliser dans la contemplation niaiseuse de godicheries inénarrables. Seconde valeur cruciale aux yeux de la femme contemporaine, donc: l’homme souverainement indifférent à la tocade de la porno visuelle omniprésente. L’homme qui ne se retourne jamais abruptement, en déambulant sur une promenade, une salle des pas perdus, ou une plage…

Enfin, troisième chose à laquelle une femme aspire: un homme qui a une vision articulée des soins à donner aux enfants. Ici, je propose une modeste suggestion explicative. Dans le schéma traditionnel du couple (même si les parents étaient séparés), la mère encadrait autrefois la petite enfance, la bouffe, la propreté, les peurs, les terreurs, les douleurs. Le bain, le chiotte, le corps et tout ce qu’il y a d’intime. Distant pendant cette période. Le père commençait à s’approcher vers la fin de l’enfance, début de l’adolescence. Il était associé aux grands jeux, aux autorisations de sorties, à l’élargissement des surfaces humoristiques, au relâchement des règles mises initialement en place, en un mot, au fait de grandir. Perpétuant, par prudence ou pour d’autres raisons, sa batterie initiale de règles, la mère apparaissait alors, dans cette seconde phase, comme justement déphasée, crispée, vétillarde, infantilisante, castrante. Malgré lui (ou non) le père s’appropriait tout le crédit du plaisir de grandir et la mère se tapait le boulot sale associée à ne pas rester toujours petit… On se lasse du mauvais rôle quand les temps changent dans le cercle des rôles. Je suis certain que la redéfinition du rapport à l’enfant et de l’intimité précoce avec l’enfant dans le couple actuel s’explique en grande partie ainsi. Il faudrait relire ce billet dans trente ans, pour voir… Mais, pour cette raison ou pour une autre, le fait que l’homme assume d’entrer dans la portion des rapports intimes au petit enfant est perçu par la femme comme une acceptation du partage à la fois des émotions profondes et des difficultés de l’intendance de ladite petite enfance. Empathie et solidarité dans le même mouvement, cela ne se dédaigne certainement pas. La femme est toujours très touchée par cela. Je suis personnellement plutôt pour cette implication de l’homme dans un univers qu’il ne faut pas transmettre, sans transition masculine, de la figure maternelle traditionnelle à la garderie. Mon premier fils, Tibert-le-chat (né en 1990), est entré en garderie à l’âge de trois semaines, mon second, Reinardus-le-goupil (né en 1993), moins rapide, n’y entra qu’à deux mois et demi. Or, c’est moi qui faisais le travail de bénévolat parental (n’hypertrophiez surtout pas mon mérite. C’était simplement parce que la garderie était sur mon lieu de travail à l’époque). J’ai énormément appris pour ma parentalité, de la garderie. Et soyez assurés d’une chose, mes gars, votre petit chouchou vous reconnaîtra toujours quand vous viendrez le prendre le soir. Toujours, toujours. Les enfants de garderie ont une meilleure vie sociale ensuite à l’école, dorment mieux, communiquent plus aisément. Mon expérience le confirme. Le seul défaut: ruineux. Il faudrait que ce soit libre et gratuit. Cessons de financer la guerre. Finançons les garderies. Je le sais, oh je le sais. Et si je le sais, si je peux le dire haut et fort, c’est d’avoir suivi mes bébés chouchous dans le détail menu de ce cheminement. Bref, poursuivons… Troisième valeur cruciale aux yeux de la femme contemporaine, donc: l’homme, papa de la toute première heure.

Alors maintenant, la clef de pourquoi les hommes mentent si systématiquement aux femmes est ici, juste ici, entre nos mains. Elle réside justement dans ces attentes que les femmes ont envers les hommes. L’homme sait que sa compagne attend de lui qu’il soit un amoureux stable, attiré exclusivement par elle, et sensible au bien-être des petits enfants présents et à venir. L’homme sait parfaitement qu’il faut exhiber maximalement ces trois traits, ces trois plumes de paon cardinales, pour solidement séduire. Or, ces traits, il ne les détient pas vraiment… Il les connaît de tête sans les manifester de façon naturelle, sincère, et réflexe. Il a encore quelques marches à monter pour s’aligner tout naturellement sur les aspirations de sa compagne. On connaît alors le vieil aphorisme: If you cannot make it, fake it. (Ce que l’on ne peut faire, il faut le feindre). L’homme se met donc à boursicoter sa stabilité amoureuse, son exclusivité sexuelle et son intérêt pour les enfants. Il joue, pour la femme et bien souvent aussi pour lui-même, la comédie de ce qu’il n’aspire pas à être vraiment, encore. Son petit retard historique, de quelque pas, l’oblige à ne fournir en guise de proie que l’ombre de ce à quoi sa compagne aspire. Impossible de faire cela efficacement sans sérieusement écorcher toutes formes de sincérité. On notera d’ailleurs combien une portion massive de l’interaction de la femme avec l’homme consiste en de longues et exténuantes procédures, toujours hautement hasardeuses, de vérification de sincérité.

L’homme ment à la femme principalement, sinon exclusivement, au sujet de ce qu’elle voudrait entendre de fondamental, d’essentiel, et formulé avec l’intelligence (partiellement factice ici donc) dont elle voudrait pouvoir faire la constante rencontre. Il le fait tout simplement parce qu’il masque encore une incompétence transitoire, des incapacités et des inaptitudes historiquement temporaires. Il se traîne les pieds dans le siècle. Il temporise la révolution existentielle que la femme, et le monde, attendent de lui. Il fait la grasse matinée de la réforme fondamentale de l’être. La femme n’est absolument pas dupe, d’ailleurs. Elle spécule son espoir comme il maquille son être… et, elle se fâche tout rouge quand la machinerie lourdingue de l’illusionniste désuet se met à grincer un peu trop quand même.

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L’inukshuk de Courseulles-sur-mer. Des gens sont venus ici…

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2010

L’inukshuk de Courseulles-sur-mer (France) se reflète dans les fenêtres de l’immeuble du Centre Juno Beach.

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Bon la religiosité, c’est pas mon truc. Je suis athée, anti-calotin et moral, de la moralité méthodique du libre penseur. Mais, pour ceux que cela intéresse, il m’arrive de vivre, les larmes aux yeux, mes sortes de manières d’émotions primitives à moi. Comme tout canadien, mon fond ethnologique ancien, l’équivalent de mon Moyen Age féerique et mystérieux, ce sont les acquis culturels que l’on doit aux aborigènes qui me le fournissent. Les aborigènes canadiens (amérindiens, Métis et Inuits), ce sont, en fait, nos aristocrates à nous. Ils sont les dépositaires de notre relation à la nature, de nos irrationalités, de nos terreurs, de nos sérénités, de nos puretés enfantines, de notre droiture perdue, de nos culpabilités profondes aussi. Ils sont à la fois les Gaulois qui ne sont pas exactement nos ancêtres directs et ce Louis XVI antique et encore passablement mystérieux dont nous avons tous un peu abruptement coupé la tête… Les aborigènes sont notre grand nord, blanc et virginal, nos ciels infinis, nos eaux pures, nos animaux sauvages, nos fardoches enneigées, notre banquise cyclopéenne qui n’appartient à personne. En un mot, ils sont notre primitivisme lancinant. Ils remuent, tout au fond de nous, implacables torrents, aussi tumultueux que secrets. Ils nous ont donné énormément et, entre autres, ils nous ont donné l’inukshuk.

L’inukshuk (ou inuksuk) est un cairn de roche très approximativement anthropomorphe que les Inuits dressent depuis des temps immémoriaux sur leurs parcours de transhumance, en empilant sans mortier les lourdes et friables pierres de la toundra. Certaines de ces oeuvres ont mille ans d’âge. L’inukshuk surveille un point sacralisé, ou un lieu dangereux. Il appelle un relais, marque un passage, signale une étape ou s’investit, comme le ferait une personne, dans le rabattage des caribous. Nain ou géant, il s’interpose entre la nature et nous. Inuk (la même racine qu’Inuit) c’est l’être humain et S(h)uk c’est un substitut, un remplacement, un succédané, un représentant. Inukshuk c’est «celui qui peut assumer la fonction ou la posture d’un être humain». Il est une statue, une effigie, une lourde silhouette, un pantin tutélaire (pas un totem, par contre, car l’inukshuk est l’effigie d’un être seul et crucialement, mais grossièrement, anthropomorphe, tandis que le totem est l’empilade d’un multitude de fines figures zoomorphes). Un court métrage canadien célèbre, de la série A Part of our Heritage, montre un officier de la Gendarmerie Royale du Canada de 1931 blessé à un pied et convoyé dans l’immensité de la Terre de Baffin par un groupe d’Inuits. Ce matin là, notre petit gars à la fameuse casquette brune au liséré jaune est à se les geler sur le sol et personne ne s’occupe de lui. Tout le petit groupe de ses guides est affairé collectivement à construire un de ces mystérieux cairns de grosses roches qu’on voit ici et là, dans ce pays immense et désolé. Notre occidental ébaubi s’enquiert de la signification d’un tel geste, important au point d’avoir mené ses guides, pourtant méthodiques, organisés, doux et attentionnés, à le négliger, lui, pour un temps. Une femme lui explique alors, par le biais d’un jeune interprète: «C’est l’inukshuk. De par lui les gens sauront que nous sommes venus ici». On peut visionner ce curieux petit moment d’une minute et une secondes, ici (en anglais).

Notre Gouverneure Générale du temps (une autre touchante figure de notre conscience archaïque, plus controversée, mais tout aussi méritoire) a inauguré en 2005, à Courseulles-sur-mer (France), sur les plages de Normandie, l’ultime monument d’un musée dédié à la mémoire des soldats canadiens ayant participé au Débarquement de 1944, le Centre Juno Beach (du nom de code de la plage du débarquement qui avait été assignée aux canadiens lors de l’Opération Overlord du jour le plus long). Des 2,048 conscrits canadiens enterrés au cimetière local, 33 sont aborigènes. En 2005, donc, pour commémorer leur mémoire, un inukshuk a été assemblé et dressé non loin du musée, par le sculpteur inuit Peter Irniq. Cet inukshuk est presque entièrement constitué de pierres d’une carrière de Normandie mais sa pierre de sommet, approximativement pyramidale et légèrement plus rosée, vient des Territoires du Nord-Ouest canadiens. Forte impulsion de l’extraterritorialité émue d’une culture au destin aussi riche que fragile. Nous contemplons les vacillements de cette flamme dansottante. Jeu de miroirs. L’inukshuk de Courseulles-sur-mer se reflète dans les fenêtres de l’immeuble moderne du Centre Juno Beach, comme notre si douloureux héritage aborigène se reflète dans la vitre roide et froide de notre conscience.

L’inukshuk de Courseulles-sur-mer est d’un type tout particulier. Plus abstrait et emblématique, c’est un cairn-fenêtre. Ladite fenêtre regarde vers l’ouest, vers l’Océan Atlantique. Lors du cérémonial auquel participa la Gouverneure Générale et des aînés amérindiens, métis et inuits, il fut expliqué que la fenêtre de l’inukshuk ouvrait un espace d’envol pour le souffle spirituel des guerriers aborigènes, tombés sur la plage Juno et partout ailleurs dans le Vieux Monde (Il y avait un total de 4,000 conscrits aborigènes dans l’armée canadienne en 1944). Par cet espace d’envol que la fenêtre de l’inukshuk ouvre, l’esprit de nos morts aborigènes peut remonter en douceur vers la mer, vers le Nord-Ouest et s’en retourner silencieusement reposer en terre canadienne.

Je suis particulièrement ému par cette symbolique. Quand j’ai discuté la chose avec mon fils aîné, Tibert-le-chat, aussi athée et rationaliste que son père, il m’a demandé pourquoi cette histoire là me touchait plus que, disons, n’importe quelle autre fable du lourd héritage religieux occidental? J’ai répondu que je n’étais certainement pas en train de vivre une attaque de paganisme folklorisant ou régressant ou de militarisme onctueux et pâmé. La nostalgie des religiosités et de la gué-guerre, ce n’est pas mon genre et, en fait, elle ne me semble guère de mise ici. On observe, en effet, que l’inukshuk, au début de ce siècle, perd graduellement et comme inexorablement sa dimension mystique pour entrer dans la culture de masse avec le strict statut d’œuvre d’art. C’est la rançon insidieuse d’une gloire montante. Sauf que déplorer l’effritement de cette magie perdue (en grande partie distordue, du reste, car ouvertement fantasmée par nous, les occidentaux) en l’inukshuk, ce serait se coincer dans le type d’élitisme crispé dans lequel basculait Herbert Marcuse quand il déplorait Picasso en affiches punaisables ou Homère en livres de poche. Je ne fais pas cela. Plus simplement, je suis ému par la symbolique de l’inukshuk de Courseulles-sur-mer parce que… eh bien parce que personne n’a jamais cherché à me faire croire à son histoire. C’est tout simplement arrivé, comme ça, suite à un riche entrecroisement ancien et moderne des cultures, que la vice-reine d’un pays nordique du nouveau monde, elle-même descendante d’esclaves africains caraïbes et réfugiée politique, inaugure un poignant cénotaphe pour des amérindiens, Métis et Inuits tombés sur le sol d’une région de France portant le nom de ses anciens envahisseurs Vikings. C’est tout simplement arrivé et cela canalise en moi des émotions profondes, sans solliciter chez moi le moindre endossement religieux ou politique. C’est comme le chant grégorien, ni plus ni moins, qui reste magnifique et poignant même quand on n’embrasse plus les croyances qu’il promeut, ne comprend plus la langue qui l’encode et n’articule plus les concepts qui le fondent. Les croyances des aborigènes peuvent rester entièrement leurs croyances. Toute mystique a une fin. Cela ne minimise nullement l’aptitude de la culture de nos compatriotes aborigènes, vive, subtile et puissante à la fois, à saisir et à émouvoir pour fortement influencer, et ce, bien au delà du cercle strict du religieux ou du politique. L’inukshuk se voit de loin, en quelque sorte, et par tous.

L’inukshuk bénéficie pleinement, en fait, de sa fonction concrète ancienne. C’est un objet dont la stature émane de la combinaison de force et de fragilité de sa si simple et pourtant si improbable structure. Menhir, dolmen, tonnelle, portail, voûte, borne, pagode, il ne dicte pas ce qu’il faut croire. Il nous rappelle simplement que des gens sont venus en un endroit autrefois, et qu’ils ont fait, ensemble, en toute simplicité, ce qu’il fallait faire, sans plus…

Un inukshuk à Courseulles-sur-mer. Des gens sont venus ici autrefois, et ils ont fait, en toute simplicité, ce qu’il fallait faire…

Source photographique: Flickr (un photographe français talentueux et sensible, qui signe Marcello14).

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