Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for novembre 2008

Le cyber-anonymat, symptôme purulent du mal ENTREPRENEURIAL de notre «démocratie» paradoxale

Posted by Ysengrimus sur 29 novembre 2008

anonyme sur ordi

La majorité de la population circulant sur la toile ne veut pas que ses opinions soient associées à son identité…

Une amie très chère, dont je vais taire le nom vous allez deviner pourquoi dans une seconde, est réceptionniste au quartier général d’une grande entreprise torontoise. Observatrice sagace dans une cage de verre, elle m’écrit privément des commentaires truculents sur sa vie de bureau, qui sont à hurler de rire d’humour et d’intelligence. Je lui écris: «Vous devriez consigner ces observations sur un carnet électronique. Le public devrait pouvoir profiter de l’incroyable justesse d’analyse de vos propos et de votre incomparable humour.». Elle me répond, laconique, que si elle le faisait, il faudrait qu’elle reste évasive et opère une telle chronique électronique sous l’anonymat le plus compact.

De temps en temps on observe un fait similaire sur les carnets publics de journaleux à la mode dont nous tairont les noms aussi ici, car certain(e)s d’entre eux/elles n’aiment pas trop être associé(e)s idéologiquement, de près ou de loin, avec les propos sulfureux d’Ysengrimus. De temps en temps donc, et toujours hors sujet, des discussions éclatent sur ces carnets électroniques journalistiques à propos justement du cyber-anonymat. Un intervenant outré reproche à un autre de ne pas signer sa diatribe vitriolée du moment. La majorité du peloton des participants, formé quasi exclusivement de cyber-anonymes, vole habituellement à la rescousse de l’anonyme initialement incriminé et donne alors à lire une volée de motivations en faveur de l’anonymat sur Internet qui, une fois le baratin auto-justificateur tamisé, se résume en fait l’un dans l’autre en un aphorisme ferme et unique : «je ne veux pas que mon employeur puisse accéder à mes opinions».

Le cyber-anonymat est un phénomène omniprésent qui soulève des problèmes totalement inédits. En ce moment le président Obama embauche. Ses équipes de recruteurs exigent des postulants qu’ils remettent la liste de tous les pseudos qu’ils ont utilisé sur Internet, dans le but de détecter les propos éventuellement politiquement emmerdants des futurs collègues. Je ne sais pas si ceux-ci vont apprécier cette exigence et fournir allègrement une information aussi paradoxalement sensible, mais le seul fait de la réclamer sans rougir manifeste une surenchère sur un fait de surveillance totalitaire aujourd’hui complètement banalisé (ce qui ne le rend pas moins putride et inique): votre employeur, présent ou futur, googlise votre nom sur Internet et retient tout ce qui s’y trouve, d’évidence plus contre vous qu’en votre faveur. Il existe même, semble-t-il, des entreprises qui, pour un prix d’amis, passent l’aspirateur dans Internet pour y effacer les traces de votre présence antérieure, jugée implicitement compromettante et automatiquement, comme fatalement, nuisible à votre avenir.

Le mal profond que le symptôme purulent du cyber-anonymat révèle est clair et net. L’immense majorité de la population circulant sur la surface électronique ne veut pas que ses opinions, mêmes les plus ordinaires, ne soient associées à son identité. Une blogueuse canadienne fort spirituelle, sensible et brillante, qui maquille méthodiquement son identité et celle de tous les personnages qu’elle met talentueusement en scène, s’auto-désigne sereinement une femme libre… «libre» d’écrire mais pas trop libre de se montrer, d’évidence. En fait, la «liberté» d’expression sur Internet n’est pas une liberté individuelle au bénéficiaire identifiable. Cette pulsion libertaire n’arrive à se débrider (avec tous les dérapages que l’on connaît trop bien, notamment sur les carnets journalistiques à la mode) que si le silence le plus opaque perdure sur QUI s’exprime. Ils sont bien révolus au demeurant, de par la réalité de plus en plus massive du cyber-journalisme, les temps archaïques où un journal aurait refusé de publier une lettre anonyme. Aujourd’hui l’anonymat de celui ou celle qui prend la parole et diffuse électroniquement ses propos est respecté, comme il ne l’a probablement jamais été dans l’histoire moderne. Si un propos est jugé trop cru, illicite ou impropre, on le caviarde tout simplement, d’un coup, en bloc, sans jamais réclamer que son auteur ne s’identifie et prenne la responsabilité de ses salades. Contrainte technique? Je n’y crois pas trop. Contrainte sociale? Ah, là, par contre… Si la censure journalistique tolère le cyber-anonymat et le perpétue sans oser l’attaquer frontalement, c’est que, visiblement, tout le monde est conscient d’un danger et partage un implicite collectif au sujet dudit danger… Il faut remonter au Moyen Age, époque où le droit d’auteur n’avait pas d’existence juridique, pour retrouver un tel impact, sur l’univers de l’écriture, du scribe anonyme. Les choses se déploient ici à une échelle naturellement bien plus titanesque et sophistiquée, notamment autour de cette question apparemment si sensible de l’expression de l’opinion (le scribe médiéval était fondamentalement un copiste, même s’il glissait souvent ses petites interventions en douce sur le parchemin).

Pourquoi tant d’anonymes, tant de masques sur la toile? Il y a bien là priorité de l’expression de soi sur la reconnaissance. Une intimité toute en esquive prend corps et s’installe dans notre culture. C’est parfaitement captivant et incroyablement nouveau. Que resterait-il de ce corpus de commentaires brillants et de carnets électroniques lumineux si tout le monde déclinait son identité? Peu, si peu! Les carnets électroniques, journalistiques ou autres, qui imposent une identification plus explicite (et, de fait, truffée de faux noms) se survivent à eux-mêmes, et tout le monde sait que ce n’est pas là que ça se passe… ­Ça (ça, c’est la libre expression des idées qui percolent), se passe nulle part ailleurs que dans la fosse aux cyber-anonymes! Et, du fond de ce cloaque douteux, on va aller chialer contre la cyberculture des chinois?… et ce, alors que notre propre démocratie paradoxale produit un tel consensus, implicite et explicite, de la cagoule et du secret de la pensée vive? Holà… Bon, le blogueur et la blogueuse cyber-anonymes invoquent parfois des motivations familiales pour se planquer… C’est le cas notamment, justement, d’une femme libre – comme si les pairs de cette grande surdouée naïve n’allaient pas se reconnaître automatiquement s’ils tombaient sur ses développements, si fins, si riches en détails, si personnels, si intimes, en un mot (un autre problème affleure ici: peut on écrire intime ou intimiste tout en demeurant confidentiel?). Mais, je le redis haut et fort, l’explication massive et collectivement endossée de ce profond consensus en faveur du cyber-maquis se crie et s’écrit (je n’invente pas cela): «je ne veux pas que mon EMPLOYEUR puisse accéder à mes opinions».

Le symptôme est criant, ouvert, purulent. Notre «démocratie» est une fausseté hypocrite. Notre liberté d’expression est une illusion, serinée par la propagande intoxidentale. Notre société civile est constituée d’une multitude d’enclaves ouvertement et sereinement fascistes. Ouvrons les yeux une bonne fois. L’empereur est nu. Chacune de ces enclaves ouvertement et sereinement fascistes nous dicte quand aller à la toilette, comment nous habiller, qui fréquenter, quelle orientation sexuelle avoir, quand et pourquoi sourire, à quelle fête de fin d’année nous présenter. Au mépris de la ci-devant Charte des Droits (cette lettre morte du flatulent tartuffe politique), cette enclave ouvertement et sereinement fasciste tient son petit monde en sujétion, exerce une menace permanente sur la possibilité que ledit monde a de se nourrir et de nourrir ses enfants, l’oblige à rester disponible en permanence au bout du téléphone portable, et, aussi, méprise ses opinions, ses émotions et sa pensée au point de l’obliger à séparer, cruellement et injustement, son identité de ses paroles dans l’agora électronique mondial. Inutile de rajouter que cette enclave ouvertement et sereinement fasciste surveille assidûment Internet.

Mon amie, réceptionniste anonyme à Toronto, capitale inconditionnelle du «monde libre», ne peut pas dire publiquement ce qu’elle pense, justement à cause de cette enclave ouvertement et sereinement fasciste. Cette enclave ouvertement et sereinement fasciste, qui fleurit comme un cancer au sein de notre démocratie paradoxale et en fait une coquille vide sans portée effective, sans substance réelle, c’est l’entreprise.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Le cannabis est encombrant, salissant, irritant et surtout… incroyablement narcotique

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2008

rouleuse-cannabis

Ceci est un texte de FICTION anonyme que j’ai traduit de l’anglais.

Mon nom est Jessica Darby, je suis la sœur cadette West Coast d’Ulysse Darby, que les lecteurs et les lectrices du Carnet d’Ysengrimus connaissent peut-être. Je suis un personnage fictif. Je n’existe pas. Ce que je vous raconte ici n’existe pas non plus. Je voudrais partager avec vous mes aventures et mésaventures avec le cannabis. Mes emmerdements sont bien distincts de ceux qu’on croit découvrir dans l’Herbe bleue (au demeurant un témoignage odieusement truqué), vous allez vite vous en aviser.

Je suis une femme mariée de la région de Vancouver (Canada), dans la quarantaine, qui a un amant, marié aussi. Notre compréhension mutuelle de la nature dosée et méthodique du plaisir charnel et émotionnel est suavement mutuelle. Je l’adore. Nous nous voyons discrètement de temps en temps et nous faisons l’amour passionnément, après avoir consommé modérément des substances sensées s’imposer à nous pour leurs qualités aphrodisiaques. Peu enthousiastes de l’alcool à cause de ses effets sur l’estomac, la caboche et son impact tristement soporifique, très improductif attendu nos objectifs circonscrits, nous avons expérimenté, un long moment, le cannabis.

Et… il y eut indubitablement quelques revers. Avant notre phase cannabis, nous adorions nous rencontrer dans un des petits hôtels balnéaires de notre superbe façade Pacifique, le Sunset Inn. C’est un lieu intime, charmant, vieillot et romantique à souhait, avec de jolies draperies rouge vif et or éteint, et un panorama océanique imprenable. Impossible, trois fois impossible, de fumer du cannabis dans cet endroit délicieux et tranquille où le personnel nous connaît trop bien. Cela empesterait les si jolies draperies et, outre que cela alerterait à terme ledit personnel, l’idée d’un espace intime sentant la fumée froide ne me suscite pas un bien grand enthousiasme érotique. Il faut donc, lorsque le cannabis est impliqué, se rencontrer en un lieu bien plus austère et bien moins marrant: ma résidence familiale, vu que c’est la seule dotée d’un garage. Eh oui, pour fumer du cannabis au logis, que voulez-vous, vos adolescents vous le diront, il faut disposer d’un bon garage. Autrement la maison embaume pendant des heures une odeur aussi suave que lourdement reconnaissable et on se fait automatiquement repérer par la flicaille morose le soir venu. Fumer dans un garage (vide, en plus – vous ne voudriez pas que les banquettes de la bagnole se mettent à fleurer le foin cramé) est emmerdant et refroidissant au possible mais, l’un dans l’autre, très efficace. Vous ouvrez la porte du garage après coup et l’odeur se perd complètement dans la nature… si les murs sont en béton, naturellement. Admettez avec moi qu’on a là un corps de contraintes parfaitement encombrant.

L’encombrement ne diminue pas du tout quand il s’agit de la manipulation méticuleuse de la chose elle-même. J’ai vite renoncé aux joints. Ils se déroulent, se défont, brûlent tout de travers, vous crament les doigts, tombent en capilotade. On perd des brins incandescents, en calcine d’autres inutilement. Il faut balayer les cendres et les bouts de papier sur le sol poussiéreux après… quand ils ne vous sont pas simplement tombés dans la robe. Salmigondis peu commode de complications. J’ai donc un temps utilisé la fameuse petite pipe à cannabis en verre. En vente partout sur la Côte Ouest, sous différentes fausses identités, elle est passablement plus commode, en ce sens qu’elle réduit sensiblement les pertes et permet de retenir les cendres refroidies proprement, dans un mouchoir jetable. Par contre, cette petite pipe de pyrex se garnit vite d’une sorte de goudron jaunâtre vraiment fort peu ragoûtant à terme. Admettez avec moi qu’on a là un corps de contraintes parfaitement salissant.

Donc voici ce qu’étaient les opérations de l’entrée en matière de ma rencontre romantique du temps non regretté de la pipe à cannabis. Avant l’arrivée de mon amant, je me devais de dissimuler la tenue émoustillante que je lui réservais sous une robe de chambre bien chaude, éventant de ce fait toute surprise effective. Que voulez-vous, nous étions en février et un garage n’est évidemment pas chauffé (et l’été, on y étouffe). L’amant arrive, nous désempilons deux chaises que nous installons dans le garage. Nous bourrons la pipe, fumons au mieux en alternance, toussons, gloussons, chassons la boucane de la main, rallumons constamment, nous demandons à tous bouts de champ si ça va les lèvre, les doigts, la gorge? Nous n’arrivons l’un dans l’autre à ne causer que de cette fichue pipe et de cette satanée boucane, en un évident gâchis de temps conversationnel. Nous escamotons ensuite les cendres dans un mouchoir jetable. Ne pas oublier aussi de rempiler les chaises, d’ouvrir la porte glissière du garage pour aération (après avoir tout escamoté. Inutile d’ameuter le quartier). Je me dois ensuite de laver la pipe à l’eau savonneuse. Je dois gratter avec les ongles ce goudron, maintenant brunâtre, dans la tête de la pipe. Il me colle poisseusement autour de l’index mais glisse futilement sur tous tissus. Ouf, vraiment dégueu. Je pose finalement la pipe de verre coloré dans le lave-vaisselle et actionne ce dernier pour compléter le nettoyage de l’instrument de verre. Il faudra ne pas oublier de le tirer de là après le départ de l’amant et le remettre dans sa cachette. Noyer le mouchoir jetable contenant les cendres dans le chiotte et tirer la chaîne, ranger les allumettes. Le tout en raclant de la gorge, en crachotant et en toussant (je ne vous apprend pas que la boucane de cannabis est parfaitement irritante et, oui, oui, nocive pour les poumons). Ouf, mon amour, je suis enfin à vous… disons, en fait, dans une trentaine de minutes, quand l’effet de tout ce labeur se fera sentir au mieux sur nos cerveaux et dans nos âmes.

Inutile de vous dire que nous nous sommes vite lassés de cette série d’opérations fastidieuses, encombrantes, salissantes, laissant dans la gorge un goût amer tant à cause du caractère irritant du produit que de par la lourde hypothèque qu’il faisait subir au halo romantique devant envelopper deux amoureux passionnés et modernes, n’ayant que fort peu de temps à perdre en fariboles préparatoires. Nous allions laisser tomber définitivement le cannabis, quand je me suis soudain souvenue du Chevalier Gluck…

C’est un personnage des Contes d’Hoffmann, un vague aristocrate berlinois, compositeur d’opéras, ou quelque chose comme ça. Le Chevalier Gluck fait un certain nombre de choses incongrues, quoique toutes parfaitement cohérentes et, entre autres, devinez quoi, il trempe les prises de sa tabatière dans le vin. Inspirée par cette idée curieuse, je me suis documentée pour finalement découvrir un fait bien connu des cuiseurs de pâtisseries au cannabis: les cannabinoïdes actifs sont solubles dans une petite quantité d’alcool, sans perte d’effet. Les babas-aux-cannabis et autres gâteaux confectionnés à base de marijuana incorporent en fait souvent en leur recette une concoction de cannabis dissoute dans une liqueur. Il n’était évidemment pas question de compliquer des opérations d’ouverture, aux charmes déjà passablement grevées, par des mésaventures culinaires qui, dans mon modeste cas, se seraient avérées hautement hasardeuses. J’ai donc décidé de tenter un coup plus simple, plus minimal, plus dégueu, mais aussi plus vif et opératoire. Cela a fonctionné parfaitement. Je vous le recommande chaleureusement… si vous avez un peu de temps…

J’ai d’abord laissé sécher mon sachet de cannabis pendant environ un an. Quand il fut bien sec et parfaitement exempt de cette légère humeur un peu gluante qui apparaît parfois sur les boutons de cannabis frais, j’ai pulvérisé les boutons, feuilles et tiges, patiemment, avec les doigts, pour en faire une poussière de cannabis quasi impalpable que j’ai laissé continuer de doucement sécher. Deux semaines avant la venue de mon bel amant, je place dans le fond d’une jolie petite fiole ayant environ le format d’une bouteille d’aspirine, cette poussière de cannabis séché, à l’aide d’un bel entonnoir en porcelaine. J’en mets pour l’équivalent du tiers du volume total de la fiole. Je noie ensuite la poussière de cannabis reposant au fond de la fiole avec un doigt de rhum qui remplis ladite fiole jusqu’au goulot. Je bouche soigneusement et laisse ensuite macérer le tout quinze jours dans cette petite fiole. Au jour J, j’ai donc deux de ces fioles fines prêtes, une pour moi, une pour mon amant. S’y trouve réparti l’équivalent du cannabis que nous fumions en une fois, gorgé d’une quantité parfaitement insignifiante d’alcool. Nous les buvons, ce qui n’entraîne qu’une unique petite complication de rien. Le rhum gorgé de cannabinoïde passe parfaitement. Son goût est rendu suprêmement répugnant mais, bon, ça s’avale bien et, surtout, vite. Souvenons-nous, le cœur attendri, de l’huile de foie de morue de notre enfance. La poussière de cannabis, devenue une sorte de pâte vert foncé, colle partiellement au fond des fioles. Il faut y faire couler l’eau du robinet quatre ou cinq fois, secouer et boire, re-remplir, re-secouer, reboire (l’eau tiède sert aussi à faire passer le goût du rhum dégueulassé). Les grumeaux de cannabis finissent alors par débloquer et vous tomber dans la bouche par étapes, par secousses. Il faut ne pas trop mâcher (cette saloperie tend à se coincer entre les dents – ceci n’est pas une expérience culinaire… médicinale en fait, plutôt) et il faut avaler lestement. Le tout (incluant le rinçage final et le rangement des fioles) se joue en cinq ou six petites minutes là où la vaste opération garage – fumage –cure-pipe bouffait une bonne heure.

L’effet de ce breuvage furtif dure huit bonnes heures, un peu comme dans le cas des pâtisseries au cannabis. Par contre, ledit effet commence à se faire sentir bien plus lentement que lorsqu’on fume. Il faut compter un bon deux heures d’attente, avec lente montée de l’effet dans la seconde de ces deux heures (l’alcool, ici, est inopérant, sa quantité étant nettement insuffisante pour laisser le moindre souvenir). Nous pouvons donc prendre amoureusement le tram côtier vers notre petit hôtel balnéaire, de nouveau accessible à nos ébats futurs (ne pas conduire votre voiture dans cette condition hautement hasardeuse). À l’hôtel, nous prenons la suite avec la vue sur la mer et le piano, pour huit heures. Cela s’amorce donc tout doucement, sur deux heures à ne rien faire, à me languir, à graduellement sentir monter la torpeur en compagnie de mon bel amant. C’est parfait. Nous nous asseyons. Mon amant, de plus en plus entreprenant, complimente langoureusement ma parure savante, il me dit des mots doux, ses grands yeux brumeux et sombres dans les miens. Il m’embrasse les mains gentiment. Oh, Jessica… Oh, Jessica… Oh, ma passion… Oh, oh, Il ne faut pas trop se presser, mon bel ami, nous attendons l’effet, souvenez-vous. Ah, je dois l’admettre, il n’y a pas meilleur prélude que le prélude contraint par un objectif transcendant bien circonscrit et chronométrable. Je m’esquive. Je minaude. Je joue du piano pour lui, jusqu’à ce que les blanches et les noires deviennent graduellement, lentement, insidieusement toutes mélangées sous mon regard et de plus en plus écho dans la caisse de résonance soudain si caverneuse de mon être. Quand mon amant, éternel, insondable, me rejoint sur le banc du piano, son premier baiser a une densité et une charge singulièrement onctueuse et charnue. Puis là… là ma mémoire devient confuse (parce que cette saloperie de concoction vous brouille passablement le souvenir en plus) mais je peux corroborer que les moments les plus passionnels s’accompagnent indubitablement de petites hallucinations visuelles fort plaisantes et souvent amusantes. Enfin, bon, je vous laisse imaginer la suite…

Donc, pour tout dire, dans la formule pipe à cannabis, je perds mon temps en présence de mon amant en opérations difficultueuses et maladroites. Dans la formule breuvage rhum/cannabis, je consacre du temps de préparation à la chose en l’absence de mon amant, les opérations sont bien moins incommodes, l’ingestion est fulgurante et ne laisse aucune trace (je n’ai jamais ressenti la moindre difficulté pour la digestion de ma petite formule). Nette victoire donc sur l’encombrement, le salissage, l’irritation de la gorge. C’est pour alors tomber la gueule sur le principal défaut du cannabis. Le fait tout simple et tout bête que c’est un narcotique soporifique puissant et irrépressible. Après nos deux heures de préludes et moins de deux heures d’ébats, nous tombons lourdement endormis et nous flambons les quatre autres précieuses heures qu’il nous restait ensemble à pioncer côte a côte. comme de lourdes bûches doucement sciées par la langoureuse égoïne de notre inexorable engourdissement artificiel. On dort superbement d’ailleurs, profondément, sereinement, il n’y a pas à dire et là n’est pas la question. La question est bien que, pour tout dire, eu égard à l’objectif initial, c’est fondamentalement nul. Oh là là. L’affreux aphrodisiaque mais le joli somnifère.

C’est donc ainsi que, sur mes vieux jours, j’ai finalement renoncé au cannabis comme compagnon aphrodisiaque de l’amour. Comprenant enfin pourquoi cette substance est utilisée en thérapie anti-douleur, je ne me sers plus mon petit cordial rhum/poussière de cannabis que fort rarement, lorsque je suis fin seule et n’arrive pas à trouver le sommeil réparateur, en fait. Je dors alors comme une reine, rêve de mon bel amant qui reviendra toujours un jour, et me porte superbement, le lendemain (pas la moindre gueule de bois). Mon sommeil se trouve en fait amélioré pour les deux ou trois jours qui suivent et… la dimension récréative de cette camelote langoureusement calmante et lourdement somnifère peut bien aller se faire pendre à tous les diables.


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