Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Archive for the ‘Cinéma et télé’ Category

Les arbres durs du Septième Art et de la fiction télévisuelle, les vieux, les rocs, les indéfroissables. Ceux qui, aussi, nous parlent de sagesse, de subversion, d’histoire sociale, de philosophie, de sexage…

Revoir et revoir le PSYCHO d’Hitchcock

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2020

Psycho-hitchcock

Revoir Psycho, bien sûr, mais le revoir dans les conditions déroutantes de la modernité adolescente est une expérience unique qui voue encore ce chef-d’œuvre étrange, vieux de soixante ans pile-poil, à son insolite pérennité. Ajoutons donc Jennifer [nom fictif – 15 ans] et Samir [nom fictif – 17 ans] à mes fils Reinardus-le-goupil [15 ans alors] et Tibert-le-chat [18 ans alors] et le drame est campé. Il y a quelques années donc, Jennifer annonce à Reinardus-le-goupil qu’elle a vue Psycho d’Hitchcock, n’a «pas pris de douche pour deux semaines après cela» mais recommande ardemment la chose. Mes fils ont déjà vu Rebecca (réaction entre moyenne et positive), Suspicion (Bof…) et Vertigo (là, ils ont hurlé au faux chef d’œuvre de toc, charrié et misogyne – je leur donne plutôt raison, on en reparlera un jours peut-être). Ils s’attendent cependant avec Psycho, à un film à sursauts, un de ces pétards de peur panique genre Alien ou Freddy. La mentalité ambiante est: voyons un peu si ce monsieur Hitchcock est si effrayant que cela. Reinardus-le-goupil: «À Alien [1979, avec Sigourney Weaver] j’ai eu un sursaut, un vrai. Un seul sursaut, mais senti. C’est un film très angoissant, très fort». Ces fichu mouflets ont vu déjà plus de films de zombies, de chasseurs animatroniques traitant l’humain comme un insecte, d’horreurs psychopathes sans fond et de fins du monde apocalyptiques que je n’en verrai jamais, sans compter la couche, épaisse, onctueuse et sanguinolente, de la culture brutale et insensible du jeu vidéo, par-dessus cela. Le vieil Alfred n’a qu’à bien se tenir, la génération de ses petits-enfants culturels l’attend de pied ferme dans le tournant des peurs…

Pour un peu égaliser les chances, j’ai donc eu, au moment de l’acquisition de la copie, une petite conversation père-fils avec Reinardus-le-goupil. Ceci n’est pas du surréalisme, voici ce qu’un père du 21ième siècle dira à son tendre rejeton du plus grand film d’horreur du 20ième siècle, soixante ans après sa sortie: «Limite tes attentes. Les moyens techniques étaient peu développés à cette époque. Concentre aussi ton attention sur les transgressions du scénario, l’étude psychologique et le jeu. Si tu t’attend à être effrayé, tu marches for probablement à une déception. Surtout, note un fait important: c’est un film en noir et blanc et j’avais deux ans lors de sa sortie en salles». Tronche ennuyée à l’idée exécrée du noir et blanc et moue révérencieuse à l’égard du caractère séculaire do l’œuvre. Un film fait quand le père de Reinardus-le-goupil avait deux ans n’est pas tombé de la dernière ondée. Mais ledit film est recommandé par Jennifer, cette dernière est une cinéphile crédible, mon jeune prince s’engage donc à jouer le jeu et à faire toutes les transpositions requises. Nous sommes fins prêts.

Le soir dit, je ne suis pas encore autorisé à participer à l’expérience. Reinardus-le-goupil m’a diplomatiquement prévenu qu’il est possible qu’on veuille la jouer entre ados uniquement. Après consultation collégiale, ma présence est tolérée. Revoir Psycho dans les conditions déroutantes de la modernité adolescente, c’est d’abord… en obtenir la permission. C’est fait. Soulagement. Cela m’aurait bien affligé de rater ça. Long divan, nachos et salsa épicée, eau fraîche (vieux, je suis le seul à boire du Coca-Cola), toute lumières éteintes, Psycho d’Hitchcock se met à grésiller et à pétiller sur le poste. En apercevant le noir et blanc, le pauvre Samir, qui n’avait pas été prévenu, a un coassement de déception. L’allergie au noir et blanc est vraiment bien implantée dans notre belle jeunesse, semble-t-il. Jennifer lui signale que la couleur n’est pas tout dans la vie, pendant que le démarrage se poursuit. Le générique d’ouverture interminable, avec sa musique pompier et son texte sans fin, suscite les premiers ricanements et c’est enfin parti. Que dire? Réglons d’abord le sort d’une petite vengeance morale qui m’a bien fait chaud au cœur. Les hitchcockologues de bonne futaie vous diront que le vieil Alfred fait une brève apparition dans tous ses films. J’en ai visionné plusieurs maintes fois et je rate presque toujours le bonhomme, tant la ci-devant caméo est habituellement discrète et fugitive. Informée de ma frustration en la matière, Jennifer signale vivement l’apparition d’Hitchcock quand elle se manifeste, dans les premières minutes de Psycho. Je la rate, naturellement, malgré son signal. Qu’à cela ne tienne. Tibert-le-chat attrape la télécommande, fait reculer les images, repasse le tout au ralenti. Ra – len – ti… Ah, le ralenti dans de tels cas: c’est purement jouissif… Quand Marion Crane (jouée superbement par Janet Leigh)) arrive au bureau, en retard après ses ébats diurnes avec son amant Sam Loomis (joué par John Gavin), on voit, depuis l’intérieur du bureau, Hitchcock à l’extérieur avec un chapeau de cow-boy grotesque sur la tête. Il est subitement évident… au ralenti sur une téloche contemporaine. Douce revanche. Reinardus-le-goupil croira le revoir une seconde fois dans une scène de rue. On ralentira l’image de nouveau sans le trouver et Jennifer expliquera patiemment que le caméo d’Hitchcock n’arrive qu’une fois par film. Notons aussi, pour la bonne bouche, que la commande de pause nous permettra aussi de lire une lettre en cours de rédaction. Ah, ces lettres de vieux films qu’on n’arrivait jamais à lire avant que l’image ne change complètement. Nous les tenons bien maintenant. Pause. Lecture. Merci. Celle-ci n’était pas si importante (ce qui n’altère en rien la douceur morale de cette autre petite revanche sur le siècle passé). Ils se mirent tous à la déchiffrer à haute voix et c’est Samir qui s’avéra le meilleur graphologue.

Comme prévu, les effets sursauts de Psycho tombèrent complètement à plat pour ces jeunes gens. Reinardus-le-goupil les qualifia de mitaine [expression québécoise dont l’équivalant hexagonal approximatif serait: de bric et de broc] et tout fut dit. La morbide fascination meurtrière de la scène de la douche –ce terrible chef-d’œuvre dans le chef d’œuvre– est quand même intact, je pense. Quel moment aigre-doux de violence insoutenable, puissant, fou, cruel. Les surprises, donc, pour ces jeunes gens, ne résidèrent pas là. Pour la douche, Jennifer les avait prévenu, pour le reste, ils se gaussèrent en se tenant les côtes. Tibert-le-chat me signala après coup qu’il avait deviné assez tôt les tenants et les aboutissant du mystère – mais insista sur le fait qu’il avait tiré du tout, un vif plaisir. Ah bon. Mais pourquoi donc?

Pourquoi donc? Les surprises ne résidèrent pas non plus dans ce type de mystère policier, devenu banal, dont Hitchcock reste, de par Psycho, un des fondateurs. C’est dit. Mais elles résidèrent ailleurs. Il m’est impossible d’avouer où précisément sans saboter le plaisir, toujours envisageable, de ceux et celle qui n’ont pas encore vu ce vieux zinzin. Tenons nous en donc au principe. Psycho est avant tout et par-dessus tout un exercice patent de sabotage du scénario conventionnel. Toutes les règles narratives sont méthodiquement transgressées, et cette déroute tiens toujours la route. Un seul exemple (mais il y en a plusieurs. Les fournir tous assassinerait au couteau à découper, c’est bien le cas de le dire, le vrai mystère de cette fable). Reinardus-le-goupil, après la scène de la douche: «La voilà morte déjà? L’histoire est finie! Il ne se passera plus rien!» Naturellement, il se passe encore quelque chose et ce quelque chose est subitement inattendu, désormais imprévisible, cordes cassée, bateau ivre inquiétant de la pire des inquiétudes, celle qui touche nos références, nos conventions, nos armatures d’idées, et les bouscule. Ah, ah, ceci confirme donc que, malgré toutes leurs pétarades éclaboussantes, tes films d’animatrons et de fins de monde gardent un solide aspect convenu, conventionnel, linéaire, prévisible, rassurant, au niveau le plus fondamental: celui du scénario. Et c’est le vieil Alfred qui t’en libère l’esprit, gars…

Ceci dit et bien dit, personnellement, mon agacement face à Psycho reste entier. Malgré ses qualité cinématographiques et surtout narratives indéniable, cette œuvre est la Misogynie dans son apogée cardinale. Piaillement étonné et semi-horripilé de mon jeune auditoire quand Norman Bates (joué par un Anthony Perkins gigantesque) est filmé en contre-plongée de dos, montant un escalier. Regarde ses fesses! Il se déhanche comme une femme! Fautif. Choquant. Encore plus choquant que la vraie femme gisant, elle, nue et poignardée sous la douche…. Ah là là, tout de même. Où sommes-nous donc? Tout est de la faute de la Femme, tout est de la Faute de la Mère, et la féminisation de l’homme vire ouvertement, et sans alternative viable, en psychose meurtrière. Subtil visionnaire face à la montée de ladite féminisation et de la panique agressive qu’elle suscitera chez certains, Hitchcock a pourtant donné à ces derniers un soliveau ethnoculturel qu’ils sont bien loin de mériter…

Mais cela, soixante ans après Psycho, je me dis que ce sont peut-être les enfants de mes enfants qui s’en aviseront…

Psycho, 1960, Alfred Hitchcock, film américain avec Janet Leigh, Anthony Perkins, Vera Miles, John Gavin, Durée, 109 minutes.

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ULYSSE (1954) ou Kirk Douglas au temps de la censure insidieuse

Posted by Ysengrimus sur 6 février 2020

ulyssesdouglas

Kirk Douglas (1916-2020) vient de mourir à l’âge de cent trois ans. Il fut une des proéminentes figures du grand cinéma hollywoodien d’autrefois. Un monstre sacré, en son temps. Que reste-t-il tant des œuvres cinématographiques auxquelles il s’associa. Eh bien, il en persiste le mode d’expression d’un temps… avec les contraintes imbéciles d’un temps. On va regarder ça par le menu, un petit peu.

Kirk Douglas excellait dans les péplums, ces films de tuniques, de glaives et de sandales, l’équivalent (pseudo) gréco-romain des westerns. Dans le cas de Kirk Douglas, on citera amplement Spartacus de Stanley Kubrick (1960) qui représenta une sorte de culminement du genre. Je trouve beaucoup plus piquant de m’attarder au Ulysse de Mario Camerini (1954) parce qu’il est hautement représentatif de comment Hollywood et ses sous-traitants européens foutaient en l’air des œuvres colossales en les remplaçant ouvertement et sans complexe  par leurs inepties. Oh, le film Ulysse (1954) est enlevant, énergique, vif, opulent, gaillard, bien monté, convainquant au niveau des effets spéciaux et du rythme. C’est un excellent divertissement. Kirk Douglas y est au sommet de sa splendide forme et en le voyant sauter, grimper, ricaner et combattre ainsi au milieu du siècle dernier, on se dit que oui, ce type tonique, viril et attachant est bien parti pour vivre cent trois ans. Simplement vouloir faire un péplum inoffensif avec un poème de l’aède Homère en le montant en grand film cinémascope des temps du maccarthysme, cela le condamne sciemment à proprement se faire foutre en l’air. Pour preuve.

Dans l’Odyssée, le poème d’Homère, Ulysse est un personnage complexe et lacéré. Il est rusé, fourbe même. L’honnêteté et la fidélité maritale ne sont pas son fort. Il ment frontalement quand ça fait son affaire et rien ne lui est loi ou contrainte, ni chez les hommes ni chez les dieux. C’est un bandit, ni plus ni moins, une crapule. Mais comme il est roi d’Ithaque et un des vainqueurs cruciaux de la guerre de Troie (le grand cheval de bois truqué, c’est lui qui en a eu l’idée) on le traite en héros. Or Homère nous campe ouvertement dans son poème un personnage ambivalent, tourmenté et confronté aux conséquences nuisibles et auto-punitives de son propre banditisme réflexe. Dans le poème d’Homère, Ulysse est un humain douloureusement problématisé dans ses contradictions intérieures.

Le péplum hollywoodien va aplatir cette problématique et très ouvertement la nullifier. On fera d’Ulysse un héros unidimensionnel, ronron, solaire, simplet, bon mari, bon père, bon roi, grand chef, innocent en tout, soucieux de retrouver son épouse et peu enclin à foutre la merde. Pour arriver à transformer un perso aussi glauque et déchiqueté en modèle comportemental tonique et gnagnan, il va falloir passablement esquinter la fable initiale. Le péplum ne se gênera pas pour le faire et le ridicule qui en résulte ne tue pas et est même parfois à pisser de rire. Voyez plutôt.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Au début du drame homérique un homme seul et à demi-nu arrive sur l’île des Phéaciens. C’est Ulysse. Il est conscient qu’il est proche d’Ithaque mais il n’a plus de bateau et il a perdu tous ses compagnons. Il rencontre Nausicaa, la fille du roi Antinoos. Il ne se gène pas pour la charmer, la séduire. Il ment sur ses origines. Il se fait passer pour un pauvre naufragé. Comme partout où il passe, Ulysse joue au poker avec ces hommes et au tombeur avec ces femmes. Il va tout faire pour les convaincre de le mener à Ithaque.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Il n’est pas question qu’Ulysse-Kirk soit un crossouilleur et un dragouilleur. Arrivé naufragé sur la rive du pays des Phéaciens, il sera donc fort opinément amnésique. Nausicaa (jouée par Rossana Podestà) peut donc pleinement s’épancher à son idylle avec Ulysse et elle va même jusqu’à envisager des noces. On a donc droit à un solide baiser hollywoodien entre Ulysse-Kirk et Nausicaa, le pauvre innocent étant toujours sous amnésie. On lui assigne même une sorte de soigneur thérapeute. Ulysse-Kirk est toute candeur.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Pendant ce temps, chez Pénélope et Télémaque, les prétendants qui veulent épouser la femme d’Ulysse font la pluie et le beau temps. Dans le poème d’Homère, Pénélope, reine d’Ithaque, est carrément assiégée dans son palais, depuis dix ans, par une bande de hobereaux qui ne se feraient pas trop prier pour se la partager comme ils se partagent festins sur festins. L’ambiance est bestiale, amorale. Le climat est ouvertement cynique et orgiaque. Parmi eux figurent un certain Antinoüs, aussi brutal et aviné que les autres, il fait simplement plus de bruit et apparaît comme une manière de chef de bande factieux, sans plus. Si Pénélope envisage de céder et de se prendre un mari dans le tas, c’est pour que le bordel politique se calme et c’est sans ferveur matrimoniale ou monogame particulière.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Pénélope (jouée très honorablement par Silvana Mangano) doit apparaître comme maritalement programmée en profondeur. Il est facile de mettre le focus sur sa fidélité (c’est quand même Pénélope) mais quand, vers la fin, elle se met à flancher, il va falloir atténuer son cynisme, sa froideur politicienne et son nihilisme. On configurera donc Antinoüs (joué par Anthony Quinn) sous la forme d’un personnage noble et droit. Il apparaîtra comme une alternative monogame passable pour Pénélope. En cas de veuvage de la reine, le schéma marital conventionnel pourra être préservé au dessus du foutoir des prétendants et malgré eux. Pénélope pourra cultiver des sentiments maritaux conformes pour celui-là. On a même droit à un baiser hollywoodien raté entre Pénélope et Antinoüs. Croyez-le ou non, la reine d’Ithaque se tasse la bouche au dernier moment mais se prend le bécot sur la joue. Elle est donc quand même un petit peu troublée. On sent qu’une idylle de bon droit reste possible.

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L’Ulysse de l’Odyssée: La cour phéacienne doit décider si elle va aller reconduire par navire cet inconnu à Ithaque. La cour va donc longuement interroger Ulysse, le cuisiner, le mettre à table. Il va finir par céder par à coups et leur raconter ses voyages. Et c’est le récit d’Ulysse se révélant à la cour et aux sages de cette île voisine d’Ithaque qui formera le poème même de l’Odyssée. Ce sera là un long interrogatoire où il faudra graduellement amener ce bandit compulsif à se mettre en confiance et à se raconter.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Pas bandit pour deux sous, Ulysse-Kirk amnésique se promène seul au bord de la mer. Soudain patatras, tous les souvenirs de ses voyages lui reviennent d’un coup sec, en contemplant les flots. Exempt de la moindre duplicité, le malade guérit subitement et le retour frontal du tout de son savoir sera notre péplum. Ici, c’est pas mal comme idée. Dans l’Odyssée le récit est un TEXTE graduellement avoué par Ulysse à la cour phéacienne. Ici, le récit est un FILM vu intégralement par Ulysse-Kirk retrouvant visuellement la mémoire comme d’un bloc.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Ulysse déjoue le cyclope Polyphème par une ruse particulièrement perfectionnée. Il les nargue ensuite explicitement, lui et son père le dieu Poséidon, pour les humilier ouvertement et se moquer cruellement d’eux.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: La ruse, la cruauté et la fourberie d’Ulysse-Kirk sont largement atténuées dans l’épisode d’interaction avec le cyclope. Ulysse-Kirk semble plus vouloir charmer le monstre que le duper et le trahir. Et quand Ulysse-Kirk révèle sa vraie identité au cyclope et à son père le dieu Neptune, il le fait uniquement pour faire triompher le bon droit factuel du à la victoire d’un roi humain sur les monstres et les dieux et certainement pas par raillerie ou par arrogance.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Ulysse met de la cire dans les oreilles de ses hommes et se fait attacher sur le mat de son navire pour pouvoir entendre le chant des sirènes. Ce dernier, enlevant, poignant, particulièrement sexy et salace, le laisse durablement émoustillé.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Ulysse-Kirk met de la cire dans les oreilles de ses hommes et se fait attacher sur le mat de son navire pour pouvoir entendre le chant des sirènes. Le chant est une vocalise non-verbale ronron sans texte sur laquelle se pose une voix audible qui raconte qu’elle est Pénélope et qu’elle est Télémaque. Le grand moment salace est ainsi transformé ici en attaque de nostalgie familiale chez Ulysse-Kirk, qui sort de la mésaventure en s’ennuyant de sa femme et de son fils. Parfaitement grotesque.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Ulysse se retrouve chez l’enchanteresse Circé. Il passera un an avec elle tandis que ses hommes l’attendront patiemment en campant dans l’île. Ulysse vit maritalement avec cette compagne magique.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Quand Ulysse-Kirk se retrouve chez Circé, on découvre avec stupeur et enchantement qu’elle est jouée par la même actrice que celle qui joue Penélope (Silvana Mangano). Ulysse-Kirk lui annonce stupéfait qu’elle ressemble incroyablement à sa tendre épouse Pénélope. Très commode et hautement moral, quelque part. Inutile de dire qu’il ne se passe rien de bien perceptible à l’écran. Notre Ulysse-Kirk passe son année avec Circé mais, comme l’enchanteresse contrôle le temps, il ne se rend pas compte que les mois passent. Il ne les sent que comme des jours ou des heures. Sa bonne foi n’est donc, encore une fois, pas questionnable. Tout vient de la supercherie féminine, sans résidu. Et quand ses compagnons l’accusent de les faire poirauter, il les regarde en toute bonne foi avec une stupéfaction bien sentie. Ceux-ci finissent par se barrer sans lui et font alors naufrage.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Ulysse et ses hommes rencontrent les lotophages. Ce sont des dopeys qui tirent une poudre blanche d’une fleur, le lotus, et s’éclatent avec, genre héroïnomanes. Certains des marins prennent de la poudre de lotus et il faut les ramener au bateau une main au paletot et l’autre au fond de culotte. Le lendemain, en mer, ils sont en manque, un temps.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Cet épisode n’apparaît pas dans les aventures d’Ulysse-Kirk. Raisons évidentes.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Ulysse rencontre Éole, le dieu des vents, qui lui propose de lui remettre dans une outre tous les vents contraires pour que le reste de son voyage soit sans encombre si et seulement si il n’est pas en conflit avec un autre dieu. Ulysse ment frontalement et dit n’avoir de conflit avec aucun dieu (lui qui est en chamaille ouverte avec Poséidon, dieu des mers, père de Polyphème, cyclope dont Ulysse a crevé l’œil unique). Arrivé en rade d’Ithaque, les sbires d’Ulysse crèvent l’outre aux vents contraires, la prenant pour une poche contenant un trésor. La tempête qui surgit de l’outre les éloigne de leur but et la galère reprend.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Cet épisode n’apparaît pas dans les aventures d’Ulysse-Kirk. Raisons peu claires mais on peu présumer qu’il la foutait mal de montrer Ulysse-Kirk comme un vrai de vrai petit menteur frontal et minable.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Ulysse arrive dans l’île de la nymphe Calypso suite au naufrage de son navire et à la perte de tous ses compagnons. Il vivra maritalement sept ans avec la nymphe insulaire.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Cet épisode n’apparaît pas dans les aventures d’Ulysse-Kirk. Les compagnons d’Ulysse font naufrage seuls au sortir de l’île de Circé. On pouvait pas faire le coup du sosie de Pénélope deux fois quand même… et sept ans, c’est un peu longuet dans les bras d’une autre femme, pour un mari moral et fidèle…

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L’Ulysse de l’Odyssée: Quand Ulysse retrouve Pénélope, il se fait passer pour un vieux quêteux. Il ne veut pas que son épouse le reconnaisse, de peur qu’elle le trahisse, par duplicité ou par erreur. Pénélope le reconnaît tout de suite quand même et elle est vraiment très frustrée qu’il ne se révèle pas à elle. Elle fait sa fidèle Pénélope depuis vingt ans (dix ans de guerre de Troie, dix ans d’Odyssée) et Ulysse ne lui fait même pas minimalement confiance au moment de la retrouver? Fais chier… Engeance de mec. Pénélope ne se gène pas pour bien râler sur la chose, à son mari et à son fils.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Ce genre de regard critique de la femme envers l’homme n’est pas jouable dans le monde phallocratique d’Ulysse-Kirk. On nous la transposera donc avec une Pénélope rendue livide de peur par la violence d’Ulysse tuant tous les prétendants sans pitié, en ricanant malicieusement, lui si gentil et si gnagnan autrefois. Il faut dire que Kirk Douglas est terrifiant quand il cartonne, en point d’orgue, ses ennemis dans la grande salle du palais, avec son vieil arc. Faute de grives psychologiques on mange des merles comportementaux, je suppose.

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Voilà. On ne dira jamais combien Hollywood et ses sous-produits sont une catastrophe culturelle inénarrable. Dort bien Kirk Douglas au fond des océans sur lesquels voguèrent les galères illusoires de toutes nos cinématographies d’autrefois. Une chance que ce triste lot de niaiseries n’efface pas les poèmes et tableaux importants qui leur servent (parfois, rarement en fait) d’inspiration initiale. Enfin… il le font hélas parfois, évidemment. Ouvrons l’œil et le bon, donc… pas celui du cyclope Polyphème!

Ulysse, 1954, Mario Camerini, film franco-italo-américain avec Kirk Douglas, Silvana Mangano, Rossana Podestà, Anthony Quinn, Jacques Dumesnil, Daniel Ivernel, 117 minutes.

Ulysse (Kirk Douglas), fort opinément amnésique, en compagnie de Nausicaa (Rossana Podestà)

Ulysse (Kirk Douglas), fort opinément amnésique, en compagnie de Nausicaa (Rossana Podestà)

 

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LES SUPERHÉROÏNES DE DC (DC Superhero Girls, 2015—2018)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2020

Batgirl, Supergirl, Wonder Woman, Harley Quinn, Poison Ivy, Katana, Bumble Bee

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C’est une question finalement assez vieille, vieillotte presque, dans la culture superhéroique. Est-il possible de mobiliser cette cosmologie de science-fiction et de magie et la faire ouvertement fonctionner dans un univers de filles, et selon les particularités effectives de la culture intime des filles? Les premières tentatives en ce sens sont anciennes. On comprend, par exemple, que Hawkgirl (créée en 1940), Supergirl (créée en 1958) et Batgirl (créée en 1961) sont le résultat de formules, louables quoi que peu subtiles, visant à féminiser vaille que vaille des figures comme Hawkman, Superman et Batman. D’autre part, Wonder Woman (créée en 1941), sans équivalent masculin, peut être considérée comme la toute première superhéroïne majeure typiquement féminine. Cela ne règle pas notre problème pour autant. Wonder Woman fonctionne en effet trop souvent comme confirmatrice involontaire du fameux Syndrome de la Schtroumpfette, au sein de la Ligue de la Justice. En un mot, elle existe dans un monde qui donne faussement l’impression que les femmes représentent 20% de la population active. Cela ne féminise nos espaces mentaux superhéroïques que de façon toute minimale. Notre question reste donc entière: comment transformer le monde explosif, picaresque et échevelé des superhéros et des superhéroïnes en un univers de filles, c’est-à-dire un dispositif social sciemment abordé dans l’angle féminin.

Les écrivaines Shea Fontana, Lisa Yee, Aria Moffly et les metteuses en scène d’animation Jennifer Coyle et Cecilia Aranovich ont relevé le défi, dans DC Superhero Girls (ensemble de 112 courts dessins animés lancés en 2015). On se donne ici comme point de départ les superhéroïnes du monde de DC (Detective Comics, séries d’illustrés apparus en 1937 et devenues depuis —sous l’abréviation DC Comics— un gigantesque conglomérat culturel). On se propose spécifiquement donc de reprendre les superhéroïnes de ce vaste corpus et d’ouvertement les mettre en valeur comme jeunes filles — tout en maintenant les déterminismes et les paramétrages descriptifs les définissant dans le canon DC. Le premier problème qui va se manifester alors est que, misogynie implicite d’autrefois oblige, le monde de DC fourmille bien plus de supervilaines que de superhéroïnes. Les Catwoman (créée en 1940), Cheetah (créée en 1943), Star Sapphire (créée en 1962), Poison Ivy (créée en 1966), Big Barda (créée en 1971), Lady Shiva (créée en 1975), Frost (créée en 1978) et autres Harley Quinn (créée en 1993) encombrent cet univers et font, au départ, des personnages féminins les plus passionnants des emmerdeuses de première. C’est là le premier ajustement qu’il va falloir opérer. Et on y verra. Ces supervilaines, toutes en ambivalences et demi-teintes, se retrouveront donc pêle-mêle en compagnie d’une flopée de bonnes filles du cru, telles Hawkgirl (créée en 1940), Mera (créée en 1963), Bumble Bee (créée en 1976), Raven (créée en 1980), Starfire (créée en 1980), Katana (créée en 1983), Miss Martian (créée en 2006), pour n’en nommer que quelques-unes. Les redresseuses de torts droites et volontaires devraient alors, bon an mal an, parvenir à exercer une saine influence sur les super-voyoutes.

On va donc se retrouver à  Métropolis, au Collège des Superhéros (Super High), où les versions jeunes filles de l’intégralité de ces personnages suivent une formation intensive dans ce véritable ENA des superpouvoirs. Elles sortent donc toutes du même atelier, c’est ce qu’on nous avoue ici. Une ligne doctrinale hautement spinozienne est, de fait, formulée: les superpouvoirs ne sont ni bons ni mauvais, en soi. Ils sont, simplement. C’est toi, après, qui fait tes choix de vie les incorporant. Certaines supervilaines persisteront dans leur déviance, comme, par exemple, Giganta (créée en 1944), Granny Goodness (Mamie Bonheur, créée en 1971), Lashina (créée en 1972), Mad Harriet (créée en 1972), Blackfire (créée en 1982), Artemiz (créée en 1989) et plusieurs autres. Mais l’ambivalence de plusieurs des supervilaines mentionnées plus haut les fera finalement pencher du bon côté, notamment grâce, justement, à la solide sororité et à la saine amitié entre filles qui se déploiera au Super High, institution ferme, structurée, enveloppante et très orientée vers une vision moderne et féminisée de la morale civique. Notons, pour la bonne bouche intellective, que si la quasi-totalité des enseignants de cette institution sont des hommes, la Principale —à l’autorité ferme mais bien balancée— est une femme (Amanda Waller, créée en 1966) et son principal-adjoint est un gorille (le Gorille Grodd, créé en 1959)… un vrai gorille, qui parle. Parlant.

Devenue, pour le plus grand plaisir des esprits subtils, non clivée et non manichéenne, cette nouvelle notion de superfille en fleurs nous invite donc à suivre et à accompagner —principalement mais pas exclusivement— la coexistence studieuse et collégiale de sept grandes copines de high school qui s’entraident toutes solidairement et amicalement pour combler leurs anxiétés et insécurités de jeunesse et devenir ainsi, de concert, des redresseuses de torts en bonne et due forme. Nous nommons (dans l’ordre de l’illustration supra, de gauche à droite):

Batgirl (Barbara Gordon). Exempte du moindre superpouvoir, mais sans peur et sans complexe, cette jeune fille très intelligente compense ce manque par une technologie perfectionnée qu’elle domine solidement. Batgirl, c’est le cerveau de la bande. Mathématicienne, informaticienne, technicienne et aviatrice, elle partage son savoir généreusement et veille attentivement et sororalement sur toutes ses copines. Son papounet monoparental est le chef de la police de Métropolis.

Supergirl (Kara Zor-El). Très puissante mais mal contrôlée, Supergirl est orpheline de ses parents kryptoniens qu’elle idéalise. Elle a pour parents adoptifs le couple de cultivateurs du Kansas qui a déjà éduqué son cousin Superman. Constamment foudroyée par la kryptonite qui traîne un peu partout sur le campus, notre Supergirl en baskets combine subtilement omnipotence et fragilité.

Wonder Woman (Diana Prince). Princesse insulaire, la jeune Wonder Woman a une relation assez compliquée avec sa mère, monarque amazone monoparentale guindée et peu soucieuse des détails de la vie sociale de sa fille. Solide, pure de cœur et dotée d’un leadership naturel au combat, Wonder Woman est aussi dépositaire du fameux lasso de la vérité, fort utile pour capturer mais aussi faire avouer les prévenu(e)s.

Harley Quinn (Harleen Frances Quinzel). Folle raide, Harley Quinn combat avec un immense maillet et introduit le délire enfantin et clownesque dans l’existence sérieuse et studieuse de ses copines. Ses origines de supervilaine ne sont jamais très loin et elle a une solide propension à faire les quatre cent coups. Mais sa vision des choses et son cran surprennent toujours et on en vient inexorablement à apprécier son apport.

Poison Ivy (Pamela Lillian Isley). Le côté supervilain de Poison Ivy est ici totalement résorbé au profit d’une jeune fille rêveuse, sereine et contemplative qui a plein contrôle sur les plantes, la verdure et la végétation. Écologiste et pacifique, Poison Ivy déploie ses pouvoirs de manieuse de lianes dans une perspective strictement défensive. C’est indubitablement la plus calme et passive de la bande.

Katana (Tatsu Yamashiro). C’est la spadassine orientale, la samouraïette de choc (voir illustration infra). Vive et forte, Katana a aussi la langue bien pendue et ne se gène pas pour dire ce qu’elle pense. C’est la plus garçonne du lot mais son sens artistique, son élégance et sa prestance impressionnent ses copines. C’est une compagne fidèle, un soldat solide dont le courage, la précision et l’abnégation sont sans faille.

Bumble Bee (Karen Beecher-Duncan). C’est super-abeille. Elle a des ailes diaphanes au dos et jette une sorte de jus électrique. Jeune afro-américaine sensible, à la coiffure sophistiquée et qui a la mystérieuse capacité de se miniaturiser en format insecte ou encore de mobiliser une armée d’abeilles costumières, pour elle-même ou pour ses copines, Bumble Bee adore la musique pop et la chose civique. Elle semble être la seule de la bande qui ait encore ses deux parents naturels.

Alors ensuite, en un juste retour des choses et des temps, on dirait désormais que ce sont les garçons qui représentent environ 20% de la population active de cet univers. On ne retrouve ici, en effet, que la brigade légère du cheptel masculin de DC. Et elle est toujours passablement discrète. Il s’agit notamment de Flash (créé en 1956), Beast Boy (créé en 1965), Cyborg (créé en 1980) et la version masculine initiale de l’interchangeable Green Lantern (créé en 1940), qui sera subséquemment remplacée par la cadreuse de la journaliste Lois Lane, la bien nommée Jessica Cruz (créée en 2014). Les supervilains, pour leur part, dont je vous épargne l’énumération, sont en bonne partie masculins (mais pas intégralement).

Les scénarios sont suaves, originaux, irrésistibles. On entre de plain pieds dans un univers de filles. Conversations de filles, projets de filles, petits (et gros) animaux domestiques de filles, sorties de filles, soirées dansantes de filles, dortoirs et salles de douches de filles, habillage et choix de couleurs de filles. Les superhéroïnes se soucient par-dessus tout des émotions de leurs copines. Elles se jouent des tours de collégiennes, certes, mais aussi elles se protègent entre elles, tant au niveau académique qu’émotionnel. La diversité et le rythme endiablé des scénarios parviennent à nous débarrasser de la tarte à la crème convenue des relations amoureuses. Ces jeunes filles sororales ne sont pas obsédées par les garçons mais plutôt par leur cheminement académique, leurs devoirs et projets, le bien-être de leurs copines, la sérénité de leurs parents et, surtout, la priorité cardinale de sauver le monde. Les supervilain(e)s, quant à eux, sont plus infantiles et mal lunés que vraiment méchants et les choses se règlent sans trop d’aigreur. Les conflits épiques, superhéroïques, se subliment souvent en compétitions sportives toniques (courses de voitures ou de véhicules volants, duels de robots télécommandés, derby de patins à roulettes, olympiades grandioses) quand ce n’est pas tout simplement en algarades de tartes à la crème. Même les petites espionnes et les petites traîtresses (notamment Lena Luthor, créée en 1961) sont attachantes et intelligentes. Chapeau, les scénaristes et les animatrices. Cet opus m’a fait renouer joyeusement avec le dessin animé, un mode d’expression que je ne cultive plus guère.

Ce spectacle télévisé est récent (2015—2018) mais il existe déjà en version française. Cette dernière est particulièrement juvénile, sympathique, vive et enlevante. Il faudra encore voir si DC Superhero Girls aura un impact de masse et une durabilité d’estime. En tout cas, impact de masse ou pas, le tout de cette superbe chose me parait hautement significatif sociologiquement. Si le monde des jeunes filles arrive à investir ainsi la superforteresse DC et à y imposer sa sensibilité et sa logique, c’est qu’il n’y aura rien —tant au plan fictif qu’au plan effectif— qui pourra lui résister demain, tout à l’heure, tout de suite…

Katana

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Entretien inter-temporel avec Élisabeth d’Aulnières, personnage principal du roman KAMOURASKA d’Anne Hébert (1970)

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2020

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Ysengrimus: Eh bien, nous avons la chance extraordinaire de pouvoir brièvement mais intensément réactiver la procédure DIALOGUS en commémoration émue et enthousiaste des cinquante ans d’existence du roman Kamouraska, d’Anne Hébert (paru en 1970). Je suis donc en contact inter-temporel avec Élisabeth d’Aulnières, qui nous fait l’immense honneur de s’adresser à nous depuis l’année 1860. Madame, un très grand merci en mon nom et au nom de mes lecteurs et lectrices. Réglons d’abord, si vous le voulez bien, une question toute simple de dénomination. Dois-je vous interpeller Madame Rolland?

Élisabeth d’Aulnières: Je vous entends parfaitement… c’est très étonnant et passablement déroutant de m’adresser ainsi à mes compatriotes de l’année 2020… Je dois m’approcher un peu de ce petit bâton à l’embout mousseux, me dit-on… un micro, qu’ils appellent ça. Excusez-moi, cher Ysengrimus. Vous dites?

Ysengrimus: Dois-je vous interpeller Madame Rolland?

Élisabeth d’Aulnières: Non. Je… Non. Non pas. Ma préférence du cœur irait pour Madame Nelson, évidemment. Mais bon… Évitons, en tout cas, les Madame veuve Tassy et les Madame veuve Rolland. Bon, allons, disons que… Madame d’Aulnières ira parfaitement.

Ysengrimus: Ou Madame, tout court.

Élisabeth d’Aulnières: Voilà.

Ysengrimus: Dites-nous un peu alors, Madame d’Aulnières, comment se passe l’année 1860?

Élisabeth d’Aulnières: Ouf. L’année se termine. Ce fut une année assez chargée. On a eu une visite de deux mois du Prince Héritier, fils de la Reine Victoria, le Prince Édouard.

Ysengrimus: Le futur Édouard VII d’Angleterre.

Élisabeth d’Aulnières: Si vous le dites. Moi, je ne suis pas censée savoir ça, n’est-ce pas… pour ce que j’en pense. Surtout que moi, en plus, j’ai pas trop eu le temps de me soucier de la visite princière. D’abord, vous vous doutez bien que Son Altesse Royale n’est pas vraiment passé à Sorel et, en plus, avec ma ribambelle d’enfants, vous vous doutez bien aussi que je n’ai pas trop le temps de m’intéresser à la politique.

Ysengrimus: Je vous comprends parfaitement. Sans indiscrétion, vous avez quel âge?

Élisabeth d’Aulnières: Ce n’est pas du tout une indiscrétion, de la part d’un communicateur du futur, qui, à ce que je comprends, en sait pas mal sur mon compte… Âgée de toute ma vie, je suis née en 1819. J’ai donc quarante et un ans.

Ysengrimus: Et vous avez fini par quitter Québec.

Élisabeth d’Aulnières: Ah oui, assez récemment. Je ne le regrette pas, d’ailleurs. La capitale du Bas-Canada devenait de plus en plus interlope et malpropre.

Ysengrimus: Vous dites encore Bas-Canada?

Élisabeth d’Aulnières: Oui, un peu. Enfin, le terme a toujours officiellement cours légal mais il sort de plus en plus de l’usage. Il a été plus ou moins délaissé depuis les Rébellions. Ils disent Canada-Est, plutôt, de nos jours.

Ysengrimus: Compliqué…

Élisabeth d’Aulnières: Plutôt. Et… sans grand intérêt. Dites voir, je peux vous poser une petite question à mon tour, cher Ysengrimus?

Ysengrimus: Je vous en prie faites.

Élisabeth d’Aulnières: Depuis votre inaccessible officine du futur là, vous semblez vous intéresser à moi comme… comme on porte une attention soutenue à une sorte de personnalité de marque. J’en suis très touchée, naturellement, mais… enfin… comme je n’ai rien du Prince Héritier ou de sa respectable maman, je suis un peu obligée de me demander qu’est-ce qui me vaut un tel honneur?

Ysengrimus: Eh bien, Madame d’Aulnières, je suis très heureux de vous annoncer que vous êtes le personnage principal d’un de nos grands romans d’anthologie, écrit en 1970 par une importante romancière, Anne Hébert, morte, elle-même, en l’an 2000.

Élisabeth d’Aulnières: Mon Dou!

Ysengrimus: Je ne vous le fais pas dire.

Élisabeth d’Aulnières: C’est… c’est assez inattendu. DIALOGUS arrive donc non seulement à pénétrer votre passé d’existence mais aussi votre passé de fiction?

Ysengrimus: Exactement. Et laissez-moi vous dire que, toute fictive qu’elle soit, votre vie nous passionne. Pour tout vous avouer, vous êtes un petit peu la Madame Bovary du… du Bas-Canada.

Élisabeth d’Aulnières: Je ne vois pas vraiment ce que j’ai pu faire de si intéressant pour me mériter un empressement si attentionné. Enfin, je suis très flattée, n’allez surtout pas vous méprendre.

Ysengrimus: Notre court entretien devrait clarifier les choses pour ce qui en est justement de l’intérêt que vous présentez aux yeux des sensibilités modernes.

Élisabeth d’Aulnières: Vous attisez ma curiosité.

Ysengrimus: Voyons justement un peu votre trajectoire. On vous marie à seize ans, un peu avant que ne débute le règne de la Reine Victoria, contre votre grée.

Élisabeth d’Aulnières: Pas contre mon grée, non, ce serait inexact de dire ça. Maman a voulu me marier tôt parce qu’elle a vite vu que je me comportais comme une petite épivardée. Elle flairait un danger moral. Pensez-donc. J’allais pêcher la barbotte en petite tenue avec Justine Latour, Sophie Langlade et surtout Aurélie Caron, sans me soucier ni de mon rang ni des convenances. J’étais complètement inconsciente, parfaitement écervelée. Et je m’intéressais bien que trop aux garçons. Il fallait donc vite me caser, pour éviter une déconvenue qui aurait bien ennuyé et ma mère et mes tantes. Mais on ne peut pas dire que je n’étais pas consentante, non. J’étais bien plus inconsciente que non-consentante.

Ysengrimus: Je vois. Et ce mariage, ce fut avec Antoine Tassy.

Élisabeth d’Aulnières: Ce fut avec le jeune seigneur de Kamouraska, Antoine Tassy.

Ysengrimus: Le déclassé colonial type.

Élisabeth d’Aulnières: Le quoi?

Ysengrimus: Le déclassé…

Élisabeth d’Aulnières: Qu’est-ce que c’est donc que ça?

Ysengrimus: C’est une notion de nos historiens, Je m’en voudrais de vous ennuyer avec…

Élisabeth d’Aulnières: Ah non, dites. Si les historiens du futur ont des choses à dire au sujet d’Antoine Tassy, seigneur de Kamouraska, je veux savoir de quoi il retourne. Vous n’allez pas laisser ma curiosité se languir ainsi.

Ysengrimus: Nos historiens ne parlent pas de Monsieur Tassy en personne. C’est un personnage de fiction. Mais ils avancent des observations sur sa classe sociale… disons… sur ce qu’il représente historiquement.

Élisabeth d’Aulnières: Dites, dites. Vous m’obligeriez beaucoup.

Ysengrimus: Bon. Eh bien, il y a 100 ans pour vous (260 ans pour moi), c’est la conquête anglaise de 1760. Tout ce qu’il y a de vif, de remuant, d’entreprenant et d’efficace dans la colonie française du Canada quitte la vallée du Saint-Laurent et se replie sur les Antilles ou en métropole. Il ne reste en Canada, dans la population française de souche, que des petites gens, ceux que vous appelez vous-même les canayens-habitants-chiens-blancs.

Élisabeth d’Aulnières: Je vois parfaitement de qui il s’agit.

Ysengrimus: Et il reste aussi certains de leurs anciens maîtres, des seigneurs coloniaux alanguis, frigorifiés, conquis, qui détiennent nominalement de grands domaines forestiers. Ces derniers sont gigantesques mais ce sont aussi de véritables friches objectives.

Élisabeth d’Aulnières: Vous me décrivez indubitablement l’aïeul d’Antoine Tassy et sa Seigneurie de Kamouraska.

Ysengrimus: Voilà. Le régime seigneurial ne sera vraiment complètement et intégralement aboli, je vous l’annonce en primeur, qu’en 1940. Entre-temps les Anglais s’installent et se portent doucement acquéreur de ce qui les intéresse le plus à cette époque, à savoir: les terres à bois. Sans rien bousculer, en un peu plus d’un siècle, ils vont graduellement déposséder les anciens seigneurs coloniaux français, de vastes espaces couverts de ce solide bois de charpente canadien qui servira pour la construction des navires de tout l’empire britannique.

Élisabeth d’Aulnières: Vous voyez juste, Ysengrimus. Mon premier mari, Antoine Tassy, grevé de dettes, se refaisait épisodiquement en vendant des terres à bois à des marchands anglais.  Pour ce qui est des chantiers navals, les douces berges de ma ville natale de Sorel pourraient vous en parler longuement.

Ysengrimus: Et, dans votre jeunesse, Antoine Tassy ne faisait rien de bien précis. Largement désœuvré, il ne travaillait pas, grignotait ses fermages, chassait sur ses terres…

Élisabeth d’Aulnières: S’enivrait avec ses sbires et courait la galipote.

Ysengrimus: C’était un seigneur colonial déclassé. Et… il devait passablement se déprimer…

Élisabeth d’Aulnières: Vous me le dites. Mélancolique, asthénique, il parlait constamment de se tuer. C’était… c’était un assez bon amant, par contre.

Ysengrimus: Ah oui?

Élisabeth d’Aulnières: Ah oui, oui. Je vous parle de ceci de bon cœur parce que, mon Dou, vous êtes de 2020, je ne vais certainement pas vous en remontrer sur ces matières. Grassouillet, remuant, fort en gueule et viril, Antoine était une brute, un animal, mais cela plaisait bien à la jeune femme ardente que j’étais alors. Conséquemment, nos escapades nocturnes étaient souvent de l’ordre du tonitruant. J’en ressortais habituellement couverte de bleus, mais comblée, heureuse, d’une certaine façon. Nous avons eu nos bons moments.

Ysengrimus: Ah… je croyais que votre mariage avec Antoine Tassy ne fonctionnait pas.

Élisabeth d’Aulnières: Ah, il fonctionnait très honorablement… la nuit. C’est de jour que tout allait de guingois. Au domaine de Kamouraska, rien ne roulait en bon ordre. On y mourrait quasiment… de faim et de froid. Et ce maudit ivrogne d’Antoine Tassy avait la fâcheuse habitude de donner tous mes beaux atours à ses concubines, des fofolles en cheveux qui se présentaient ricanantes à l’église de la bourgade au bras de mon mari et… dans mes robes. C’était fort contrariant. J’ai donc assez vite déchanté. Ajoutez à cela que j’étais constamment enceinte, et maigre comme un chicot. Pauvrement vêtue, je claquais des dents et me sustentais un jour sur deux. Il a bien fallu que je quitte cette tanière de fous et cette forêt folâtre et que je rentre à Sorel car ce train de vie aurait tout simplement fini par me tuer.

Ysengrimus: Je comprends parfaitement. Vous voici donc à dix-neuf ans, de retour chez votre mère et vos tantes à Sorel, esquintée, affaiblie, malade. Il va donc falloir vous faire voir par un médecin.

Élisabeth d’Aulnières: Ça s’imposait.

Ysengrimus: Le docteur George Nelson…

Élisabeth d’Aulnières: Voilà. Et… que disent vos historiens sur le profil social de mon merveilleux George?

Ysengrimus: Immigrant américain de souche anglaise. Protestant converti au catholicisme.

Élisabeth d’Aulnières: Il est de Montpellier, au Vermont. Ah, je lis encore les pensées intérieures de ma mère. Quel bel homme que ce docteur Nelson, si bien élevé et de vieille famille loyaliste américaine. Dommage que la Petite ne l’ait pas rencontré le premier.

Ysengrimus: Tout est dit. Notons que Montpellier (Vermont) n’est jamais qu’a 275 kilomètres au sud de Sorel. C’est moins loin de votre ville natale que ne l’est la seigneurie de Kamouraska. George Nelson, qui vit à Sorel, est un anglophone monarchiste de classe libérale montante qui peine encore passablement à s’intégrer au sein de votre civilisation française conservatrice. Mais il représente tout ce que l’avenir de ce pays produira de plus généreux et de plus vigoureux.

Élisabeth d’Aulnières: Vigoureux est le mot…

Ysengrimus: Et vous? Vos propres pensées intérieures sur le docteur Nelson?

Élisabeth d’Aulnières: Il est le grand, le très grand, amour de ma vie. Si, un jour, il revient de son Vermont natal, je me jette nue dans ses bras, sans réfléchir une seconde, comme au tout premier jour.

Ysengrimus: Vous voici donc, vers 1838-1839, coincée entre deux hommes. Antoine Tassy, qui vous a relancé de Kamouraska jusqu’à Sorel (il y a 350 kilomètres de distance entre les deux communes), et le Docteur Nelson, qui, lui, vous a auscultée, examinée et a vu sur vos chairs les trace de la vive brutalité maritale.

Élisabeth d’Aulnières: Voilà.

Ysengrimus: Les deux hommes sont, disons… très remontés l’un contre l’autre. On se dirige tout droit vers le choc des virilités. C’est la catastrophe annoncée.

Élisabeth d’Aulnières: Je… Je n’ai pas trop envie d’en reparler.

Ysengrimus: Je vous comprends parfaitement. Les gens vont tout simplement devoir aller lire le roman… cette histoire de neige et de fureur.

Élisabeth d’Aulnières: Comme vous dites.

Ysengrimus: Parlons plutôt de votre servante métisse, Aurélie Caron.

Élisabeth d’Aulnières: Oh, mon Dou!

Ysengrimus: Une sorte de confidente imprévisible.

Élisabeth d’Aulnières: Vous me le dites. Mais avec le recul, je juge, en conscience, qu’Aurélie Caron fut beaucoup plus, pour moi, que la gourdasse simplette qui faisait la commissionnaire secrète entre moi et le docteur Nelson. Présente dans ma vie depuis la plus tendre enfance, féminine, souple, sorcière féroce, sauvageonne à plein, objet de fascination permanent, Aurélie Caron a joué un rôle absolument déterminant dans ma définition de moi-même, en tant que femme.

Ysengrimus: Ah bon?

Élisabeth d’Aulnières: Ah oui.

Ysengrimus: Mais comment donc?

Élisabeth d’Aulnières: Bien, Aurélie, si vous voulez, c’est la souillon trublionne qui résiste sourdement et qui obéit tout de travers et de mauvaise grâce. Elle incarne rien de moins que la liberté naissante et balbutiante de notre nouveau continent. Elle est la Femme Universelle Jaillie de Terre, en quelque sorte. Une étrange et horrible tendresse nous lie l’une à l’autre. Aussi, plus le temps passe, plus je me rends compte combien tendrement j’ai pu l’aimer.

Ysengrimus: Ah oui?

Élisabeth d’Aulnières: Oui, oui. Tout en la traitant comme la salle mulâtresse barboteuse et frondeuse qu’elle était.

Ysengrimus: Qu’est-elle devenue?

Élisabeth d’Aulnières: Je n’en ai pas la moindre idée. Dans des conditions assez tumultueuses, elle a quitté mon service quelque temps avant mon second mariage.

Ysengrimus: Et cela nous amène tout naturellement à Jérôme Rolland, notaire à Québec, votre second mari, qui vient tout juste de mourir.

Élisabeth d’Aulnières: Ouf, oui… et là, quel ennui! Que dire? On a vécu notre petite vie pendant dix-huit ans. Il m’a fait, lui aussi, un chapelet d’enfants.

Ysengrimus: Le mariage de convenance, après la tempête.

Élisabeth d’Aulnières: C’est exactement ça. Vous connaissez bien le drame secret de ma vie. Le notaire Rolland s’est payé le joli bibelot Élisabeth d’Aulnières en fin de course et moi je me suis embarrassée d’une  imperturbable ombrelle sociale.

Ysengrimus: Tout en restant dévorée par le torrent volcanique de vos souvenirs passionnels d’antan.

Élisabeth d’Aulnières: Exactement. Et là, Ysengrimus, il faut bien dire que j’attends toujours.

Ysengrimus: Vous attendez quoi? Une lettre du Docteur Nelson?

Élisabeth d’Aulnières: Non, ça j’y ai renoncé depuis bien longtemps. Non, plus prosaïquement, j’attends qu’on daigne bien m’expliquer ce que j’ai pu faire de si intéressant pour me mériter ainsi cet entretien, à cheval entre deux époques historiques. Tout ceci, ici, est aussi passionnant qu’incompréhensible.

Ysengrimus: Disons que vous êtes un peu notre Aurélie Caron…

Élisabeth d’Aulnières: Pardon?

Ysengrimus: Notre Femme Universelle Jaillie de Terre, notre trublionne résistante d’autrefois. Voyez-vous, l’époque actuelle est à radicalement remettre en question tous les comportements d’abus masculin et elle s’intéresse beaucoup au fait de retracer l’héritage des femmes ayant tenu tête aux pressions de l’ordre mâle.

Élisabeth d’Aulnières: Ah, tiens donc!

Ysengrimus: Oui. Et vous faites crucialement partie de cet héritage.

Élisabeth d’Aulnières: Ma foi… Vu dans cet angle là, je conçois un petit peu mieux la chose. Il faut dire que je me suis passablement démenée, notamment entre 1835 et 1842.

Ysengrimus: Oui, et dans des conditions contraires.

Élisabeth d’Aulnières: Pour ne pas en dire plus.

Ysengrimus: Voilà. Et cela nous intéresse beaucoup. Cela nous captive même.

Élisabeth d’Aulnières: C’est surprenant et c’est très flatteur.

Ysengrimus: Il y a même eu un film fait, en 1973, à partir de votre fable.

Élisabeth d’Aulnières: Un quoi?

Ysengrimus: Un film, un long-métrage… c’est une sorte de ruban se déroulant devant une grosse lanterne à images. Une manière de représentation théâtrale permanente, que l’on peut se repasser. Le spectacle devient alors un peu comme un livre qu’on se relit, ou un air de piano qu’on se rejoue.

Élisabeth d’Aulnières: C’est étonnant. C’est très joli. J’aime bien cette idée. J’aimerais beaucoup me…

[Ici, le lien DIALOGUS s’est subitement fracturé et nous ne sommes pas parvenus à le rétablir. Tous nos respects et à un de ces jours, Madame Élisabeth d’Aulnières]


 

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Il y a cinquante ans, AMICALEMENT VÔTRE (THE PERSUADERS!)

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2020

Curtis-Moore

Il y a cinquante ans, j’avais douze ans et je faisais stagner mes toutes dernières parcelles d’enfance devant le poste de télé familial, à mater Amicalement vôtre, dont le titre original (The Persuaders!) m’était alors inconnu. Sur la Côte d’Azur, à Cannes, ou en Italie, en Espagne, en Écosse ou même en Suède, deux dandys lourdement cravatés des temps modernes courraient les jupons et redressaient des torts, en s’envoyant des vannes et des crocs-en-jambe virtuels et réels. Le premier, c’est Brett Sinclair (Roger Moore), Pair du Royaume d’Angleterre, né coiffé, Lord, ancien de Harlow et d’Oxford, officier démobilisé des casques de poils, ayant fait de la course équestre, automobile et même avionneuse. Le second c’est Daniel «Dany» Wilde (Tony Curtis), ashkénaze new-yorkais de souche hongroise, né dans le Bronx (New York), ancien tiku pouilleux des rues devenu millionnaire dans le pétrole, tonique, effronté et canaille. Brett Sinclair c’est les costards élégants (dessinés par Moore lui-même), les coups de poings Queensberry et la pose mondaine. Dany Wilde c’est les gants de chauffard, les cascades corporelles (dont d’excellentes séquences d’escrime) et les coups de poings cow-boys. La fascination immense qu’ils ont l’un pour l’autre est dissimulée au mieux par leurs ostensibles comportements de dragueurs de ces dames impénitents, intensifs, omnidirectionnels, et aussi souvent chanceux que malchanceux.

Nos deux poseurs pleins aux as ne foutent rien de sérieux de leur vie si bien que, par la vertu d’un hasard largement arrangé par les instances du temps, ils se retrouvent convertis en redresseurs de torts chargés de missions biscornues impliquant soit la pègre, soit des arnaqueurs mondains de toutes farines, soit nos inévitables diplomates soviétiques (qui traitent Lord Sinclair de monarchiste décadent. Hurlant). Amicalement vôtre est un feuilleton de la Guerre Froide. Il vaudrait mieux dire que c’est un feuilleton de la Détente. Déjà en 1970-1971, on y traite l’espionnage et l’interaction avec les Soviétiques sur un ton particulièrement badin, foufou et cocasse. Tout le feuilleton en fait est une sorte de bouffonnerie euro-mondaine et on semble plus soucieux de nous y montrer des modèles de bagnoles, du prêt-à-porter masculin et des sites touristiques que de mettre en scène la tension est-ouest ou la lutte du Souverain Bien contre la Perfidie Ultime. De fait, les chefs d’entreprises minières et pétrolières y paraissent plus pervers et retors que les espions soviétiques. Ah, le bon vieux temps où même les badineries légères devaient payer leur obole à la grande conscience sociale généralisée.

Les personnages féminins de ce feuilleton sont particulièrement surprenants et rafraîchissants. Vu l’époque et la tonalité, on s’attendrait à ce que les femmes de cet exercice soient des gourdasses de bord de piscine sans grande densité ou intelligence. L’amusante erreur. Les femmes d’Amicalement vôtre méritent amplement les sentiments qu’elles déclenchent chez nos deux protagonistes. Espionnes méthodiques, militantes pro-soviétiques, photographes déjantées, dessinatrices talentueuses, héritières délurées, judokas radieuses, arnaqueuses mondaines, danseuses songées, secrétaires de direction intègres, journalistes archifouineuses, notables africaines polyglottes, princesses russes sérieuses, fausses épouses classes, agentes du service des fraudes en civil, auteures de polars prolifiques, détectives amateures en maraude, elles sont belles, vives, matoises, articulées et scriptées selon un modus vivendi étonnement rare en sexisme facile et en phallocratisme niaiseux. En fait, le seul comportement authentiquement bizarre et archaïque qu’on observe concernant les personnages féminins est que, deux fois, une d’entre elles se prend un gifle par un homme de peu (pas par un de nos deux as, naturellement)… la gifle genre calme toi, tu es hystérique qui ne rime à rien et ne passe plus du tout la rampe. On sent alors subitement qu’un demi-siècle a passé et on se dit, le cœur pincé, que ces fines mouches de vingt à trente printemps qui cernent la table de roulette du casino ont aujourd’hui entre soixante-dix et quatre-vingts ans. Cette saloperie de saligauderie de temps qui passe.

La formule (car formule il y a) concernant les personnages féminins se déploie ici comme suit. La femme de service (toujours différente, il n’y a pas vraiment de personnage féminin récurrent dans Amicalement vôtre) est soit du bon bord, soit du mauvais bord. Si elle est du bon bord, il faudra un certain temps à Brett et Dany pour prendre la mesure de la puissance et de l’importance de cette femme et lorsqu’ils finiront par comprendre qu’elle n’est pas du tout la gourdasse de bord de piscine qu’ils avaient initialement anticipé, il n’en seront que plus intensément séduits. Ils se télescopent alors entre eux et la merveille part avec un troisième larron, ou seule, ou avec l’un des deux, qu’elle choisit alors elle-même. Si la femme de service est du mauvais bord, elle fait habituellement partie d’une bande de bandits qui s’apprête à faire un coup mais un coup de nature économique (arnaque, braquage, extorsion, corruption politique ou vol). La femme de service est alors pleinement dans le coup pour l’arnaque ou extorsion initialement planifiée mais, en cours de route, ses complices masculins mettent la patte sur Dany et Brett (qui, au pire, se mêlaient involontairement de leurs combines ou, au mieux, les pistaient) et ils envisagent sans frémir de les tuer, pour ne pas laisser de traces derrière eux. Aussitôt que la femme de service se rend compte que ses complices vont basculer sans scrupules (et sans lui avoir demandé son avis) dans le meurtre crapuleux, elle inverse ipso facto son allégeance, sans s’énerver, préférant aider Brett et Dany à foutre le coup en l’air que de voir l’entreprise initiale virer au crime sanglant. Le tout se fait dans un flegme britannique parfait et, cinquante ans plus tard, il y a quelque chose d’indéfinissable dans cette solide intégrité féminine, genre whistle blower, qui vit très bien la patine des ans.

Les femme sont des femmes donc, à la fois sexy et modernes, et les hommes son des hommes. Brett Sinclair est comme un cheval pur-sang à la longue crinière 1970, et qui donne des ruades. Dany Wilde est comme un chien pittbull qui fonce, les crocs en avant (Tony Curtis est en pleine forme, du reste, comme le montrent incontestablement certaines des cascades qu’il fait lui-même). Les fréquentes scènes de bagarres et d’évasions sont des moments de jubilation assurés. On comprend que ces deux personnages sont des enragés tranquilles, sans peur, sans reproche, sans cervelle aussi parfois. Leur charme est suave et leur brutalité savoureusement archaïque (les scènes de bagarres font incroyablement semi-improvisées, rien à voir avec les espèces de chorégraphies de karaté animatronique improbable qu’on nous assène aujourd’hui). Les deux types ont chacun leur bagnole, qui en vient graduellement à devenir un des traits de leur personnalité, et ils boivent constamment du champagne, du whisky et du cognac. Les voix de leurs doublures françaises sont parfaites aussi. On les entend dans notre tête, fort longtemps après la tombée du rideau. Taaaa Majestéééé…

Des hommes hommes, des femmes femmes, des bagnoles, des sites de rêve, des costards, du champagne et de la mondanité en pagaille. Tout est dit? Même pas. En revoyant adulte ces quelque vingt-quatre épisodes, j’ai été jubilativement amusé par le caractère imaginatif et surprenant des scénarios. J’attendais pourtant le contraire. Je croyais qu’on me servirait une narration qui, elle, justement, serait bel et bien gourdasse de bord de piscine, et donc gorgée de grand, de beau et de vide. Grave erreur. Les epsilons qui signent cette vingtaine de scripts méritent amplement leur petite paye. C’est savoureux d’originalité, de turlupinades et de rebondissements. Et cela me permet de revenir avec un regard critique sur une anecdote étrange concernant ce feuilleton. La documentation nous raconte que son succès fut très moyen aux USA. Bon, pourquoi pas. Par contre, en Europe, il décolla très solidement, dès 1972. La locomotive, toujours selon la documentation, semble avoir été la version allemande du feuilleton. On rapporte en effet que le doublage allemand fut largement improvisé et qu’il prit de grandes libertés sur le texte anglais d’origine. Le doublage français serait basé lui aussi sur ce doublage allemand largement refait dans un sens humoristique. Je veux bien croire ça et, encore une fois, pourquoi pas… sauf que attention à une chose. On voudrait nous faire croire que c’est cette humorisation du doublage qui aurait sauvé l’entreprise, en Europe continentale. Je dis alors: prudence. Le fait est que le scénario est tellement solide et ficelé serré que les improvisations verbales qui s’y surajoutent au doublage ne peuvent pas l’altérer radicalement. Elles ne peuvent que l’assaisonner, le pimenter, sans le changer dans sa structure (il est à la fois trop solide et trop complexe — sa solidité et sa complexité autorisent justement l’apparition de variations verbales et comportementales périphériques qui, de fait, sont sans risque pour lui). Les doublages allemand et français ont donc pu rehausser la sauce un brin, y ajouter de l’humour, de la cabotinette dans les coins et du bagou. Mais je crois fondamentalement que si ce feuilleton a marché en Europe, c’est qu’il est de fait très solidement euro-centré. Tony Curtis (1925-2010) y gravite autour de Roger Moore (1927-2017). L’américain y pigeonne autour de l’européen, en le valorisant tout plein et en s’immergeant intégralement dans son univers. Et ça, c’était inscrit dans le fond des tréfonds du fondement du script à la base et, bon, il y a cinquante ans, les ricains téléspectateurs ne s’intéressaient pas trop trop à un feuilleton qui ne les placerait pas, eux, comme par postulat, au centre du monde.

Aujourd’hui, tout ça a bien changé. D’où la pittoresque et biscornue pérennité contemporaine d’Amicalement vôtre.

Amicalementvotre

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Il y a dix ans: LES AMOURS IMAGINAIRES (Xavier Dolan)

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2020

Francis (Xavier Dolan) et Marie (Monia Chokri) contemplant pensivement Nicolas en train de danser ostensiblement avec Désirée, sa mère

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C’est pas parce que c’est vintage que c’est beau…
Francis, à Marie

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Francis (Xavier Dolan) dessine discrètement sous le miroir de la salle de bain de son petit apparte, des traits chronométriques du genre de ceux que traçait Robinson Crusoé sur son île. On s’imagine qu’il anticipe patiemment quelque fait crucial, mais non. C’est là en réalité l’énumération rétrospective froidement quantifiée des refus amoureux auxquels il a été confronté, au fil de sa courte mais ardente existence. Marie (Monia Chokri) fume. Elle fume à la chaîne des clopes ordinaires tout simplement pour ne pas devenir folle. Elle considère que la boucane cache la marde. Ses amants occasionnels, habituellement de jeunes binoclards dédaigneux et hautains, lui disent qu’elle fume trop. Elle s’en moque. Elle fait ce qu’elle veut. Ou du moins, elle espère le faire…

Francis et Marie sont de jeunes vieux amis. Étudiants aisés montréalais, style 2010, frappés et intellolâtres, ils dissimulent mal le malaise rutilant de leur désoeuvrement et les ficelles tendues et tremblantes de leur magnifique cuistrerie ostensible. Et rien ne va vraiment s’arranger quand le Dean Moriarty de service va abruptement débarquer dans leur vie. Nicolas (Niels Schneider) apparaît, sorti de nulle part. C’est pas un gars de la ville, c’est pas une punaise urbaine parfumée et mondaine, comme Francis et Marie, mais c’est une nature. Il a la gueule et la stature d’une sculpture de Michel-Ange. Pour Francis et pour Marie, c’est le coup de foudre aussi instantané que parallèle et inavoué. Amour largement imaginaire mais compétition aussi subite que réelle entre les deux, involontaire aussi, cruelle, fatidique. Compétition des orientations sexuelles aussi, fatalement.

Les plumes de paon de l’homme homo et de la femme hétéro vont se déployer, chacune selon ses ressources. L’affaire est d’autant plus ardue à mener que, de fait, tant les motivations que les sentiments effectifs (pour ne pas parler du strict paramétrage d’orientation sexuelle) sont parfaitement mystérieux, insondables et intangibles, chez ce Nicolas. À quoi il joue exactement, nul ne le saura… Mais c’est comme ça, n’est-ce pas, les amours. L’objet d’amour reste et restera la plus opaque des énigmes. Alors, suivons le topo, en l’exemplifiant, sans trop en dire. Lors d’une conversation, comme ça, avec Francis et Marie, Nicolas mentionne qu’il ressent une certaine fascination pour l’actrice Audrey Hepburn. Il n’en faut pas plus. Francis lui achète une affiche punaisable de l’étoile de Breakfast in Tiffany. Marie se déguise subrepticement en Audrey Hepburn et, plus tard, elle cherchera à appâter Nicolas en l’invitant à venir regarder My Fair Lady à la télé, chez elle. Vous voyez ici sur exemples se déployer le corps pathétique et clinquant de procédés tous plus tissés de gros fil les uns que les autres qui se mettent en branle, les yeux brumeux, les mains crispées et les lèvres tremblantes. Cuistrerie des cuistreries et tout est cuistreries. Naïveté aussi. Candeur d’une pulsion artistique profonde et sentie chez ces trois émotions mais fagotée dans une configuration intellectuelle et culturelle juvénile, mal dominée, comme Charlot dans des habits du dimanche.

Face à Francis et Marie, Nicolas est à deux doigts de se comporter comme un gigolo bidirectionnel. Il cultive soigneusement, comme en se jouant, l’attention amoureuse de l’homme et de la femme. Le jeu entre eux est particulièrement fin. Les trois accèdent par moments au statut de types allégoriques et on croit observer, à travers eux, la grande crise tendancielle de la mise sur rail de rien de moins que l’orientation sexuelle fondamentale d’une vie, symbolisée, en miniature montréalaise, par ce petit tripode névrotique. Une telle thèse est densifiée, au demeurant, par les propos intempestifs d’un jeune cogitateur de troquet sorti de nulle part, qui nous assène, en aparté, le dégradé théorique des orientations sexuelles possibles en ce bas monde (notons que l’opus se complète effectivement de tranches de témoignages-fictions-considérations sur l’amour, qui sont autant de savoureuses pastilles monologuales intercalées).

Dans ce petit florilège de finesse verbale (les dialogues sont principalement en joual, sous-titre français recommandés à nos amis hexagonaux), de beauté, de jeunesse, de walkings au ralenti et d’images polychromes, magnifiques et touchantes, la quête ambivalente de notre triade anxieuse se poursuit. On participe à une fête urbaine dans un petit apparte chic (occasion pour Francis et Marie de compétitionner, toujours involontairement, au sujet de cadeaux à donner à Nicolas), puis on se tape l’incontournable ballade à la campagne, comme dans Manhattan (1979). Nicolas oscille méthodiquement entre ses deux flammes, sans rien lâcher de bien probant. Tant et tant que ce qui s’intensifie vraiment, c’est surtout le conflit fraternel/sororal entre Francis et Marie.

Et Anne Dorval dans tout ça? Je dis ça parce que quand Xavier Dolan tousse, Anne Dorval a le rhume. Eh bien ici, madame Dorval, toujours aussi juste et toujours aussi bien dirigée, joue Désirée, la mère de Nicolas. Son entrée en scène, lors de la boume en apparte chic, est discrète mais déterminante. Elle porte une perruque turquoise foncé très analogue à celle portée par les techniciennes de la base sélénite, dans la série télévisée UFO (1968). Marie, assez outrée de voir Nicolas danser si intimement avec sa vraiment très verte maman, et tout aussi mélangée dans ses références de science-fiction que dans le reste, parle de quelque chose comme une troupière du Capitaine Spock (ce qui n’existe tout simplement pas, même en fiction). Francis aura, pour sa part, l’occasion d’avoir son petit tête-à-tête décalé avec Désirée quand celle-ci viendra, un peu plus tard (et cette fois, sans perruque), porter une subreptice enveloppe d’allocation à Nicolas, absent (parce que tout juste sorti avec Marie). Tout personnage joué par Anne Dorval revêt une charge symbolique particulière dans le travail de Dolan. Vlan. Ici elle est la mère enveloppante et protectrice mais aussi distante et déjantée non plus du protagoniste lui-même mais de son objet d’amour. On n’a pas besoin d’en dire plus. Le cuisant est bien en place, il percole.

Et rien ne s’arrange. Nicolas va finir par donner discrètement sa petite fiche de congédiement à Francis et à Marie, individuellement, séparément, et sans ambivalence. C’est alors qu’une impression qui s’était manifestée initialement de façon fugitive gagne en densité. C’est peut-être tout simplement un asexuel, ce type. En tout cas, asexuel ou pas, il exprime glacialement son indifférence aux deux jeunes vieux amis et se casse dare-dare en Asie, pour huit mois. Un an plus tard, il revient, comme une fleur. Son allure de campagnard et de Dean Moriarty Grand-Frau-des-Routes s’est nettement accentuée, dans son sens. Dans l’autre sens, le destin de bêtes urbaines de Marie et de Francis s’est lui aussi amplifié, de son côté. La connexion ne se fait donc plus. Les deux urbains, toujours aussi sociologiquement intimes, regardent le petit gaillard en chemise à carreau de bien haut. Rastignac ne frappera pas deux fois. Pas ce Rastignac là, en tout cas…

Je suis très satisfait de ce film. Jusqu’à nouvel ordre c’est mon opus favori de notre immense Xavier Dolan, qui avait vingt-et-un ans quand il nous a donné cette petite merveille. De la maladresse des références culturelles considérée comme un des beaux arts. Tout ceux qui, à l’époque, ont pris Dolan pour un outrecuidant fendant ou un allusif lourdingue n’ont pas compris une seule seconde ce qu’il faisait vraiment dans ce film. On nous parle ici justement de rien d’autre que de cet intellect lourd comme une meule et douloureusement prétentiard qu’on traîne, fardeau de classe non dominé (c’est lui qui nous domine, nous écrase) et encombrement constant, brouillon et guindé. Il est si difficile de laisser les sentiments cruciaux se canaliser adéquatement, quand on a vingt ans et que papa-maman paient l’appartement. Dolan domine ici son sujet, son époque, ses sentiments, son image et son son. C’est éblouissant. Et ça prend magnifiquement la patine du temps.

Un coup de chapeau senti ici doit être envoyé amicalement à mon cher fils Tibert-le chat, né en 1990 (Dolan est né en 1989). Tibert-le-chat m’a dit de ce film qu’il était un excellent compendium de la culture hipster, que tout y était, de façon particulièrement sentie, adéquate et sincère. Je n’ai pas résisté, lors de notre premier visionnement en 2010, à questionner Tibert-le-chat au sujet de la fameuse scène de la machine à écrire électrique. Derechef, expliquons-nous, sans trop en dire. Pour finalement déclarer son amour à Nicolas, Marie lui tape un poème de Gaston Miron sur  une machine à écrire portative électrique du type de celle sur laquelle j’avais tapé mon mémoire de maîtrise circa 1982. Je ne comprenais pas l’intérêt de s’empêtrer d’une guimbarde pareille pour se transmettre un message si sensible, à l’ère de l’ordi. Tibert-le-chat a eu alors la patience de m’expliquer que la dactylo électrique apparaît comme un objet vintage, chic, bonifié dans son passéisme. Il est vrai que Marie a une nette fascination pour le rétro. Cela lui a d’ailleurs valu, plus tôt dans l’opus, d’entendre sa tenue vestimentaire se faire qualifier d’air de femme au foyer des années 1950 par notre ineffable Désirée en perruque turquoise foncé UFO, 1968. Tibert-le-chat m’expliqua alors que les hipsters font ça. Ils aiment et promeuvent les vieux objets vingtiémistes, les dactylos, les phonographes, les disques vinyles, les chaises étranges. Retour des temps.

Donc, si je me résume, en plus de tout ce qu’il nous apporte d’universel, de solide et de visuellement magnifique dans cet opus remarquable, Dolan nous livre aussi rien de moins que l’encapsulage du bateau social dans la bouteille de ses vingt ans. C’est vraiment très satisfaisant. Quand je cherche un opus cinématographique analogue, pour l’évocation de MES vingt ans, je dégotte quand même Saturday Night Fever (1977), un petit morceau d’anthologie sociale fort passable aussi, fleuron d’un temps, mal connu, mécompris, et qui fit tout un raffut en son époque. Ici, maintenant, Les amours imaginaires seront rien de moins qu’un autre morceau d’anthologie qu’on se repasse déjà dix ans plus tard, comme le savoureux témoin artistique d’une époque, devenue à son tour aussi vintage que les objets, les vêtements et les perruques qu’il manipule. Les vingt ans de mes enfants.

Les amours imaginaires, 2010, Xavier Dolan, film canadien avec Xavier Dolan, Monia Chokri, Niels Schneider, Anne Dorval, Anne-Élisabeth Bossé, Olivier Morin, François Bernier, Patricia Tulasne, 141 minutes.

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Lise Lasalle

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2019

Lise Lasalle

Lise Lasalle

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Il y a quarante ans mourrait Lise Lasalle. La documentation la fait naître en 1934 ou en 1939. On la fait mourir, à quarante ou quarante-cinq ans, soit d’un infarctus soit d’un suicide. Elle avait perdu auparavant un enfant qu’elle avait eu avec son mari Jean Besré. Il est un peu affligeant que ces deux figures télévisuelles d’autrefois, si pimpantes et si joyeuses, aient vu leurs vies abrégées, très probablement dans le contexte discret, douloureux et fatal de la pire des tragédies: perdre un enfant. Surtout que ces deux là étaient très centrés enfants. Je n’oublierai jamais la chanson générique de l’émission éducative TOUR DE TERRE, dont ils furent ensemble les toniques animateurs entre 1964 et 1973.

TOUR DE TERRE

A B C
Abécédaire
Viens avec nous autour de la Terre

D E F
Fusée lunaire
Un tour de Terre, si tu préfères

G H I
Interplanétaire
Un tour de Terre, un tour de sphère

J K L
Luminaire
Un tour de Terre rectangulaire

M N O  M N O P Q R
Un tour, deux tours pas ordinaires

R S T
Tambourinaire
Un tour de Terre du tonnerre

U V W
Vocabulaire
Un tour de la Terre toute entière

X Y Z
Dictionnaire

Abécédaire
Tour de Terre

Paroles: Lise Lasalle et Jean Besré (présumément)
Musique: Pierre Brabant (indubitablement)

tour-de-terre

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À propos de la dimension symbolique des personnages de FORREST GUMP et de JENNY CURRAN

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2019

forrest-gump

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Il y a vingt-cinq ans, le film Forrest Gump (1994) faisait un solide succès au guichet, s’installant rapidement dans les mémoires comme un classique de la culture populaire américaine. Il est indubitable que ce morceau de savoureuse bravoure tragi-comique déploie une cruciale dimension symbolique. Forrest Gump (joué par Tom Hank) et son insaisissable amoureuse Jenny Curran (jouée par Robin Wright) sont bien des entités plus grandes que nature, oui, oui, oui. On le sent nettement et vite, dans le déploiement du récit. Mais que symbolisent-elles tant, ces deux figures? Le problème apparaît subitement plus ardu qu’on pense. Un débat va en effet implicitement prendre place sur ce point. Forrest Gump, le personnage, est né en 1944 et la narration qu’il nous livre, tout au long du film, sur son banc d’arrêt d’autobus, a lieu en 1982. Gardons donc à l’esprit que c’est cette période historique 1944-1982 qui est couverte et que c’est sa bringuebalante traversée par la fameuse génération du boom des bébés qui nous est narrée.

Un certain discours réactionnaire a voulu voir en Forrest et Jenny l’incarnation de la droite et de la gauche américaines de cette période. Forrest, né de père inconnu en Alabama dans une grande maison sudiste (sa mère y loue des chambres aux touristes), est prénommé d’après un des fondateurs du Ku Klux Klan. Il a le profil type d’un conservateur américain. Moineau du village à cause d’un retard mental, il entre au high school régulier parce que sa mère séduit le principal. Plus vieux, il court très vite, ce qui lui permettra d’aller à l’université avec 75 de QI car il y jouera au prestigieux football collégial. Il fait ensuite l’armée. Blessé au combat, lors de la guerre du Vietnam, il est décoré et devient ambassadeur de bonne volonté pour le gouvernement américain. Joueur de tennis sur table, il fait partie de l’aile sportive du corps diplomatique lors de la visite présidentielle en Chine. Il fait ensuite un premier coup d’argent en s’associant à une pube de raquettes de ping-pong. Devenu homme d’affaire, il achète un navire de pêche. Capitaine crevettier, il survit à l’ouragan Carmen alors que toute l’industrie de la pêche à la crevette est dévastée. Ça lui permet de s’acheter une flotte de chalutiers et de fonder la Bubba & Gump Shrimp Company. Son argent est ensuite investi, par les bons soins de son acolyte ancien combattant du Vietnam comme lui, le lieutenant Dan, dans la compagnie Apple naissante. Le voici rentier prospère avant même d’avoir atteint quarante ans. Il s’adonne alors à des activités d’olibrius, genre Howard Hughes, notamment un marathon pédestre de bord en bord du continent américain, largement médiatisé. Une lecture simplette peut donc parfaitement voir en la trajectoire de Forrest Gump le cheminement gagnant du bon petit ricain de droite des Trente Glorieuses.

Jenny Curran pour sa part, vire assez vite à gauche et cela se passe plutôt mal. Enfant molestée par son père et n’ayant pas connu sa mère, elle est renvoyée du high school pour avoir posé dans Playboy avec le chandail officiel du susdit high school, dans une séance de photos un peu allumée. Elle rêve de faire chanteuse comme Joan Baez mais elle en vient surtout à chanter nue dans un troquet de Memphis, au Tennessee, sous le pseudo de Bobbie Dylan. Elle s’embarque ensuite dans la grande aventure hippie. Elle touche le pacifisme, les expériences de drogue et le militantisme radical, notamment avec les Black Panther. Elle se coltaille toujours avec des amoureux abuseurs et instables. Ses rencontres avec Forrest sont épisodiques. Dans les années 1970, c’est le disco et la cocaïne et elle passe à deux doigts de se suicider en se jetant en bas d’un immeuble. Elle ne le fait pas finalement et elle revoit Forest en Alabama, avec qui elle baise ponctuellement et se fait mettre enceinte. Elle fuit de nouveau le pays natal et va s’installer à Savannah en Georgie où elle fait serveuse de restaurant, en élevant son fils, en mère monoparentale désormais un brin BCBG. Elle est atteinte d’un Sida qu’on ne nomme pas. Un peu après la tentative d’assassinat sur Ronald Reagan, elle retrouve Forrest Gump, lui remet son fils, se marie avec lui et meurt de cette maladie incurable qui inquiéta tant les années 1980. L’analyse symboliste réac interprète alors ce destin et cette mort comme une victoire de la droite sur la gauche, renoncement au militantisme, réconciliation néoconservatrice, retour au bercail, fin de la monoparentalité, conformisme matrimonial et mort d’un idéal.

Jenny Curran (en hippie) et Forrest Gump (en ancien combattant de la guerre du Vietnam)

Jenny Curran (en hippie) et Forrest Gump (en ancien combattant de la guerre du Vietnam)

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Cette analyse n’est pas sans mérite mais elle me parait pécher en confondant la portion FACTUELLE et la portion SYMBOLIQUE de l’opus. Le développement que je viens de rapporter relate ce qui est arrivé, cursivement et linéairement, à Forrest et à Jenny pendant ces tumultueuses années. Mais je ne crois pas qu’on touche au fondement symbolique (ou, osons le mot: philosophique) de l’exercice en s’en tenant ainsi à cette dynamique simplette et pendulaire d’un dualisme politicien gauche-droite. Certains aspects cruciaux et déterminants de ces deux personnages sont encore à fouiller, pour que leur dimension symbolique se dégage vraiment.

Un fait capital est que Forrest Gump n’est pas un héros prométhéen. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’a pas le contrôle intellectif de la nature motrice de sa quête. Il ne conquiert pas le monde, il est ballotté par celui-ci. Forrest nous raconte son histoire sur son banc d’arrêt de bus, en toute simplicité, sans la comprendre. Pétri de candeur et de naïveté, il ne voit pas la saleté, la perversité, la motricité et les ressorts structurants du monde. Il représente une innocence, une inconscience et un non-savoir, fondamentalement populaires et lumpen, de la formidable puissance objective de l’Amérique. En Alabama, il rend, devant les caméras, un cahier échappé par Vivian Malone, sans se rendre compte que la fac est en cours de déségrégation. Au Vietnam, il ne sait pas exactement ce qu’on fiche là. Il croit qu’on est à la recherche d’un certain Charlie. Plus tard, à Washington, il participera fortuitement à un immense rallye pacifiste, en compagnie du Yippie Abbie Hoffman, sans se rendre compte qu’il est en train de subvertir la cause qu’il a servi. Il devient un héros médaillé en sauvant tout son peloton parce qu’il ramasse des types tant qu’il n’a pas retracé son ami afro-américain Bubba, le seul qu’il cherche. Capitaine crevettier incompétent (c’est Bubba, finalement mort au combat, qui était dépositaire des compétences crevettières), Forrest fait fortune dans la pêcherie simplement parce que l’ouragan Carmen détruit d’un seul coup toute la concurrence. À cause de son logo, il prend la compagnie Apple pour une entreprise fruitière. C’est le lieutenant Dan qui fait les placements fructueux. Forrest aime Jenny tout en ayant une conscience hautement embryonnaire de la nature tragique et cruelle de sa souffrance. Candide, il a une compréhension fort approximative tant de la chose sexuelle que de la chose sociopolitique et/ou politico-économique. Il est entraîné par la tourmente historique de l’Amérique sans mener la marche. Il est un pur produit conjoncturel. Un immense chançard historique.

L’autre fait capital concernant Forrest est qu’il est un personnage catalyseur déclenchant inconsciemment et passivement les événements significatifs. Bougeant étrangement dans ses attelles d’infirme, il inspire son jeu de jambes à Elvis. Fuyant des malabars, il traverse à haute vitesse un terrain de football, se fait repêcher par un recruteur vedette, et change le sort de l’équipe de football de l’Université de l’Alabama. Logé â l’hôtel Watergate par Nixon, après son championnat de ping-pong amical en Chine, il téléphone au concierge de l’hôtel parce que des types avec des lampes de poche l’empêchent de dormir dans la chambre d’en face. Il attire ainsi, sans le savoir, l’attention collective sur le braquage du Watergate. Par une suite d’échanges verbaux biscornus et involontaires, lors d’une entrevue télé à l’emporte-pièce, il inspire John Lennon pour la composition de la chanson Imagine. Lors de son marathon hypermédiatisé de trois ans, il fait jaillir, au nez et à la barbe d’un des olibrius de sa camarilla de suiveux, le fameux slogan Shit happens. Puis sa face boueuse devient, par le bizarre effet marie-magadaléen d’une tache de boue dans un gaminet, l’émoticon souriant accompagnant la formule Have a nice day. Plus qu’un chançard, il est une manière de porte-bonheur permanent. Incarnation non-volontariste du mythe américain, Forrest Gump est comme ces petits lutins de légendes qui, quand ils apparaissent dans une situation, la voient se dénouer d’elle-même sans rien y faire. Il est l’incarnation imagée des forces objectives qui couvent dans les entrailles sociales, complexes et inouïes, du peuple américain.

Jenny, pour sa part, ce sera le contraire. Elle représente la conscience vive et cuisante, la conscience sociale aussi. Elle sait. Elle voit. Elle pige lucidement tous les arcanes du monde cruel. Elle est témoin de l’effondrement impérialiste du rêve américain. Elle comprend tout ce qui se passe et, entre autres, elle comprend que Forrest ne comprend rien. Elle souffre parce que sa conscience subjective constate tout et ne peut rien faire. Quand elle meurt, ce n’est pas la gauche qui meurt, c’est une certaine interprétation analytique du monde. Et elle meurt, entre autres, d’avoir fuit toute sa vie la portion porte-bonheur d’elle-même qu’est Forrest. Forrest, c’est le côté enfant, réac, soldoque, parce qu’infantile. Jenny c’est le côté adulte, progressiste, militant, parce que mûri. Et, tout au long de cette période historique, Jenny fuit Forrest parce que son savoir et sa puissance de compréhension à elle risquent d’écorcher et d’esquinter son innocence à lui et de lui faire perdre sa baraka qui, elle non plus, n’échappe pas à Jenny. Mordre le fruit de la connaissance décourage et nuit à l’action. C’est l’innocence en action qui paie.

L’analyse symboliste est ici non pas dualiste mais moniste. Elle est aussi plus gnoséologique que politicienne. Jenny et Forrest sont les deux facettes d’une entité unique qu’on pourrait appeler: la masse sociétale. Une portion de la masse sociétale sait, comprend adéquatement, analyse et voit venir ce qui se passe. Mais cette portion souffre, s’exacerbe, piétine, erre et n’arrive à rien. Une autre portion se contente de vivre en se laissant porter par les immenses forces objectives de l’Histoire. Et c’est celle-là qui monte, c’est celle là qui vainc, comme en se jouant, spontanée béate dans son optimisme, la conjoncture spécifique des Trente Glorieuses étant évidemment ce qu’elle est. La thèse fondamentale du film Forrest Gump consiste à exposer le primat du déploiement des forces historiques objectives sur la subjectivité consciente. Et ladite subjectivité consciente se meurt de n’avoir pas compris ça, à tout le moins entre 1944 et 1982. Et Forrest Gump reste seul en compagnie de Forrest Gump Junior, encore bien petit mais dont on sait déjà qu’il est très très intelligent. La symbolique de l’opus est profondément matérialiste, au plan philosophique, et elle n’a, à mon sens, rien de particulièrement réactionnaire. Ce n’est pas parce que Forrest et sa maman (jouée par Sally Field) sont des sudistes du cru avec un accent de cultivateurs que le film dans lequel ils jouent est un brûlot réac. Les choses sont beaucoup plus complexes que ça. Le succès daté de l’Amérique ne procède pas d’un mérite subjectif (Jenny) mais bien de la puissance objective, massive et gargantuesque du monstre (Forrest). La conscience de l’Amérique est déficiente, attristée et malingre (Jenny). Elle se marie encore fort mal avec sa force brute, carrée et niaise (Forrest).

Et Forrest Gump Junior s’assoit avec son papa au bord de la rivière, comme l’avait plus ou moins fait Jenny autrefois. Et la fusion de Jenny et de Forrest que cet enfant réalise, cette jonction des forces objective placides et de la conscience subjective acérée, grandira. C’est que l’histoire de l’Amérique continue. Et, justement, elle rapetisse face au monde. Son impérialisme aussi. Tous les espoirs de progrès et de synthèse sont permis, donc. Forrest et Jenny ont fini de courir dans toutes les directions sans savoir, (lui), sans pouvoir (elle). Cet enfant unique les a enfin unis. Et le roulement de tonnerre des catégories fondamentales de se poursuivre.

Jenny Curran (jouée par Robin Wright) et Forrest Gump (joué par Tom Hanks), vers 1962

Jenny Curran (Robin Wright) et Forrest Gump (Tom Hanks), vers 1962

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (le film): pro-Danton, anti-Robespierre, pour un bilan fatalement réactionnaire

Posted by Ysengrimus sur 14 juillet 2019


George Jacques Danton (joué par Klaus Maria Brandauer)

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Il y a trente ans, sortait, pour le bicentenaire de la Révolution Française, le film en deux parties LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (Première partie: Les années lumières, réalisé par Robert Enrico — deuxième partie: Les années terribles, réalisé par Richard T. Heffron). Le film n’a pas trop mal vieilli en ce sens qu’il est toujours grosso modo dans le ton gentil-gentil contemporain. C’est un spectacle méthodique et léché, l’un dans l’autre fort enlevant. Factuel en apparence, son astuce biaisée ne se manifeste qu’à l’usure.

Exposé flamboyant donc, c’est aussi une présentation adroitement didactique (et sélective) du fouillis d’événements de la période 1789-1794. Jouant finement du raccourci, voire du stéréotype historique, l’opus parvient à nous faire mettre un peu d’ordre dans cette tempête révolutionnaire cruciale aux vues de l’histoire universelle. En 1789, le roi Louis XVI (Jean-François Balmer) est cassé comme un clou. Il a engagé 2000 millions de livres dans la Révolution américaine, alimentant copieusement la flamme républicaine dans le Nouveau Monde pour bien enquiquiner les Anglais… sans se douter qu’il va finir par se brûler la culotte avec les effets locaux de cette même ardeur novatrice. Son ministre des finances Jacques Necker (Raymond Gérôme) lui expose les deux possibilités dont il dispose dans le marasme actuel. Soit désavouer le paiement de la dette, soit convoquer les états généraux pour leur réclamer de nouveaux impôts. Le roi opte pour la seconde solution. C’est comme ça qu’il va faire sortir le terrible génie de la bouteille…

Paquetés tous ensemble au château de Versailles (à l’Hôtel des Menus-Plaisirs), les représentants du Tiers-état vont vite se mettre à envisager une réorganisation en profondeur des pouvoirs. Ils œuvrent depuis un bon moment déjà, dans leurs communes et leurs cantons, à remplir les cahiers de doléances. Le peuple a faim. Il n’y a pas de pain. Les privilèges aristocratiques et ecclésiastiques étouffent la nation bourgeoise naissante. On suit un avocat parisien, un certain Georges Danton (Klaus Maria Brandauer) et un de ses brillants jeunes assistants, Camille Desmoulins (François Cluzet). Ce dernier va retrouver un de ses anciens compagnons de collège, Maximilien de Robespierre (Andrzej Seweryn), qui est déjà député d’Arras pour le Tiers, et qui va l’initier à la politique. George Danton, pour sa part, est approché par un certain Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau (Peter Ustinov), aristocrate mais député de Provence, aussi pour le Tiers. La mise en place d’une Assemblée Nationale est envisagée. Le roi, qui se veut ferme, sent vite qu’il perd le contrôle. Il fait verrouiller les grilles de l’Hôtel des Menus-Plaisirs, empêchant les députés du Tiers de s’y réunir. On se rend au local du jeu de paume, on tasse deux aristos qui jouaient au tennis et on y improvise une assemblée délibérante. C’est le Serment du Jeu de paume (on jure de ne pas se séparer avant la mise en place d’une Constitution pour la France). Le roi, raidi, refuse de reconnaître les délibérations de cette ci-devant Assemblée Nationale en cours de constitution. En plénière, il exige la dissolution des états généraux. Mais le Tiers ne quitte pas la salle de l’Hôtel des Menus-Plaisirs et il poursuit les délibérations sous la présidence de Jean Sylvain Bailly (Michel Duchaussoy). La Constituante s’autonomise graduellement du monarque. Mirabeau: Nous sommes ici par la volonté du peuple…

Furax, le comte d’Artois (frère du roi et lui-même futur Charles X, un gros réac incurable joué par André Penvern), veut faire dissoudre l’Assemblée Nationale par la force. Necker penche pour le compromis, Marie-Antoinette (Jane Seymour), pour la temporisation. Le roi fait marcher la troupe, des régiments de mercenaires suisses et allemands, qui ne parlent pas français. Le peuple de Paris leur sert une intifada de première. Le roi obtient la démission du ministre Jacques Necker, favorable au Tiers. Cela provoque une tempête à Paris. On craint que cela ne soit le signal de la Saint-Barthélemy des patriotes (selon le mot de Camille Desmoulins). Les parisiens se donnent une feuille de chêne comme cocarde et crient Aux armes! L’insurrection dévalise les principaux arsenaux de Paris, et en emporte les fusils. Mais il faut aussi de la poudre… et la poudre est dans la forteresse de la Bastille. Au Club des Cordeliers, Danton exacerbe la foule en fustigeant ceux qui s’en prennent aux élus du peuple. Il organise l’insurrection. Danton: les fusils sont aux Invalides, et la poudre est à la Bastille. Le peuple de Paris se rend sur la Bastille en scandant La poudre! La poudre! Le gouverneur de la Bastille a ses canons pointés vers les rues, depuis ses tours. Mais ses soudards tireront-ils sur le peuple de Paris? Pas certain. Un ballet diplomatique surréaliste va alors s’engager lors de la mise en place d’une des anecdotes historiques les plus célèbres de l’Histoire de France, de l’Histoire universelle même.

Le Comité Permanent de l’Hôtel de Ville de Paris (tout fraîchement constitué par les électeurs parisiens) envoie une délégation dans la forteresse de la Bastille, cernée par le peuple de Paris. Le marquis Bernard-René Jourdan de Launay (Henri Serre), gouverneur de la Bastille n’a jamais entendu parler de ce comité mais il accepte de déjeuner avec les trois délégués portant la cocarde bleue et rouge. En dégustant le rôti, les délégués parisiens demandent au gouverneur de retirer les canons des tours. Le gouverneur pinaille, louvoie mielleusement, puis il finit par accepter. Il fait retirer les canons et fermer les embrasures. Le peuple dans la rue, en voyant les canons disparaître des meurtrières, n’y voit pas un signe d’apaisement mais une manœuvre hostile. Il croit qu’on les recule pour les charger et ensuite tirer sur la foule, comme dans le cas de canons de navires. C’est la panique et la colère dans la foule immense. Apparaît alors un délégué national de district qui, lui, monte sur les tours et dit à Launay de rendre la forteresse. Launay se tourne vers les trois parisiens avec lesquels il vient de finir de déjeuner et la bisbille s’installe entre les deux instances révolutionnaires. Launay: Comprenez messieurs qu’avec toutes ces innovations, il est bien difficile à un officier du roi de savoir où est son devoir. Refusant finalement que le peuple entre dans la Bastille, le gouverneur demande à ses hommes de signaler, en brandissant leurs chapeaux, au peuple de s’en aller. Le peuple voit dans ces signaux bizarres du haut des tours de la forteresse une invitation à entrer dans la Bastille. Le peuple avance au lieu de reculer. Launay est contrarié et accuse les délégués parisiens de lui avoir fait un coup fourré. Il fait pointer les mousquetons du haut des tours vers le peuple. L’officier de district est prié de prouver son autorité et d’aller dire au peuple de se retirer.

Entre-temps, des astucieux qui ont fait le mur font descendre un des ponts-levis de la Bastille et le peuple s’engouffre dans la citadelle. L’officier de district et le personnel du gouverneur sont débordés. Le gouverneur, paniqué, se laisse convaincre par un de ses sous-offs de tirer sur la foule du haut des tours, au mousqueton uniquement. C’est le carnage. La foule rend le feu mais ses résultats sont dérisoires. Les sous-offs, sans demander l’avis du gouverneur, tirent maintenant sur la foule au canon. Survient alors un régiment battant tambour et marchant en bon ordre. Le gouverneur, du haut des tours, le prend pour un corps légitimiste. Manque de bol pour lui, c’est un escadron de la Constituante, avec des soldats portant cocardes. Au cri de Vive la Nation! ils fraternisent avec la foule dans la cours de la Bastille. On s’apprête à canonner la forteresse depuis la rue. Le gouverneur fait alors transmettre un message écrit aux insurgés les menaçant de faire sauter la Bastille si le peuple n’accepte pas les termes d’une capitulation. Les soldats du gouverneur l’empêchent de faire quoi que ce soit de plus. Le peuple prend finalement la Bastille et y danse autour de grands feux et de la tête du gouverneur Bernard-René Jourdan de Launay, plantée au bout d’une longue pique. Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt (Yves-Marie Maurin) décrit nuitamment au roi ces événements insurrectionnels et celui-ci n’y comprend goutte.

Le 17 juillet 1789, le roi quitte Versailles et se rend à la mairie de Paris pour se réconcilier solennellement avec son peuple. Dans une ambiance glaciale, le maire Jean Sylvain Bailly ne ploie pas le genoux devant lui et lui remet les clefs de la ville. Le roi se surprend du fait que Paris ait maintenant un maire. Il rencontre aussi le marquis Gilbert de Lafayette (Sam Neill), ce dernier portant la cocarde et expliquant que les volontaires qui assurent la défense de Paris s’appellent maintenant Garde Nationale et l’ont désigné lui, Lafayette, comme leur commandant général. On explique au roi la symbolique de la cocarde tricolore. Rouge et bleu pour le peuple de Paris auquel on vient maintenant de faire ajouter le blanc de la monarchie. Le roi accepte, sans enthousiasme excessif, de se faire épingler une cocarde au bicorne. Il annonce aussi qu’il retire ses troupes de la capitale et qu’il reprend Jacques Necker à son service, comme ministre des finances. Le roi rentre ensuite à Versailles.

En août 1789, les nobles et le clergé réunis aux états généraux avec le Tiers, renoncent solennellement à leurs privilèges. La liberté de culte et la liberté de la presse sont instaurées. Camille Desmoulins décide de fonder un journal et Danton s’engage à le financer. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen est proclamée. Mais le roi refuse de signer les décrets sur l’abandon des privilèges et la Déclaration des Droits de l’Homme. Il va commencer à se mériter le surnom ironique de Monsieur Véto, car il va tendre à tout encombrer de son droit de véto. Son attitude intransigeante et vétillarde va graduellement pousser les instances constituantes vers l’idée d’abolition de la monarchie. Le roi fait venir le régiment de Flandres tandis que Mirabeau cherche à convaincre Camille Desmoulins de la légitimité constitutionnelle du véto royal.

Un banquet d’aristos réacs a lieu à Versailles où on trinque au roi, à la reine, et piétine la cocarde tricolore. Danton soupçonne la reine Marie-Antoinette, qui est une aristocrate autrichienne, de fomenter la contre-révolution. Celle-ci se répand, tandis que le peuple a toujours faim. Danton appelle à l’insurrection. Il fait placarder Paris. Ce sont alors les parisiennes qui répondent à l’appel. Elles marchent de Paris à Versailles. C’est avant tout une révolte de la faim, méthodique et directe. Allons chercher la boulangère et le boulanger… et le petit mitron! Danton exacerbe les Cordeliers pour qu’ils se joignent aux parisiennes et marchent eux aussi sur Versailles, tandis que la Commune de Paris exige de la garde royale qu’elle rapatrie la famille royale sur Paris. C’est qu’à Versailles, Louis XVI est louche. Il reçoit des émissaires, écrit des lettres, envoie des courriers, convoque des régiments étrangers, tripote avec les autres têtes couronnées du monde. Si le roi est à Paris, la nation le contrôle. Le roi symbolise le pouvoir. Il ne peut plus s’autonomiser du peuple. Il y a une vingtaine de kilomètres entre Paris et Versailles. Les parisiennes le marchent, sous la pluie, dans des routes défoncées. Elles arrivent dans la cours du palais de Versailles exacerbées et épuisées. Quatre femmes sont autorisées à rencontrer le roi, en compagnie de Jean-Joseph Mounier (Jacques Penot), président de l’Assemblée Nationale. La jeune porte-parole des parisiennes s’effondre au sol en disant, Du pain, du pain… Le roi est touché, secoué. La scène est poignante, naïve. Mounier ne parvient pas vraiment à la récupérer politiquement. Mais, un peu plus tard, Mounier parvient à faire revenir le roi sur plusieurs de ses vétos. Lafayette et des représentants de la Commune de Paris viennent chercher le roi. Ils entendent le ramener dans la capitale sous escorte de la Garde Nationale (et non de ses régiments mercenaires).

Le 6 octobre 1789, les parisiennes prennent les versaillais de vitesses. Elles déjouent la garde royale et entrent en force dans le palais de Versailles, armées de haches et de piques. Face à face avec les gardes royaux. Exacerbés par Jean-Paul Marat (Vittorio Mezzogiorno), les parisiens et les parisiennes se regroupent dans la cours du palais de Versailles. Lafayette est avec le roi et la garde royale. La foule exige que le roi se montre au balcon. Encouragé par Lafayette, ce dernier s’exécute. Puis la foule réclame la reine au balcon. Marie-Antoinette s’exécute aussi. Une voix de femme crie: Tirez-la, tirez-la. Abattez la putain! Mille mousquetons se pointent sur la reine mais aucun coup de feu n’est tiré. Il faut admettre que les deux figures ont livré la marchandise. On craignait en effet qu’ils se soient enfuis à l’étranger pour y établir leur jonction traîtresse avec l’internationale aristo mais… ils sont encore là, fidèles au poste. La foule exige que le roi rentre à Paris. Lafayette s’engage, au nom du roi, à le faire revenir dans la capitale. C’est que ses objectifs et ceux du peuple convergent.

Paris, juin 1790. Le roi et sa famille sont maintenant au Palais des Tuileries, à Paris. Le roi rencontre l’inventeur Joseph Ignace Guillotin (Jacques Ciron). Féru de mécanique, le roi améliore lui-même le couperet de la nouvelle invention du bon médecin (qui initialement imitait la forme d’une lame de hache de bourreau), pour qu’elle décapite mieux grâce à une astucieuse lame en biseau. Il s’agit de bien voir à ce que les suppliciés souffrent le moins possible. Camille Desmoulins lance son journal. Danton est élu député de la Commune de Paris à l’Assemblée Nationale. Mirabeau rencontre secrètement Marie-Antoinette à Saint-Cloud. Il négocie sec, en faveur d’une monarchie constitutionnelle. Il voudrait que le roi accepte la Constitution Nationale. Mais la reine se rebiffe. Elle trouve les idées de Mirabeau paradoxales. Le peuple et le roi auraient des intérêts communs? Vraiment? Ceci dit. Le roi finira par accepter la Constitution.

Le 14 juillet 1790, c’est la Fête de la Fédération. Tout semble harmonieux, renouvelé, fraternel. Le jour après la nuit, dit Camille Desmoulins. Lafayette est le centre d’attention des cérémonies. Le roi et la reine sont présents. Tout reste solidement monarchiste. Et les députés du Tiers font quand même un petit peu la moue. Mirabeau lui, jubile discrètement. Son idée de monarchie constitutionnelle semble prendre corps.

Mais à Nancy, en août 1790, l’aristocrate François Claude de Bouillé fait bastonner et pendre des soldats insurgés qui réclamaient leur solde, détournée par leurs officiers corrompus. Danton soulève la question à l’Assemblée Nationale. Il exige la démission de ministres royalistes au nom de Paris. Mirabeau, pour sa part, tripote pour en maintenir un en poste, et continue de servir secrètement les intérêts du roi. Camille Desmoulins épouse Lucille Laridon Duplessis (Marie Bunel) et, lors de son repas de mariage, Danton et Robespierre fraternisent, s’exprimant une admiration révolutionnaire mutuelle. Mirabeau, possiblement empoisonné par un des aristos qu’il a aidé, tombe malade. Vite, il agonise. Lafayette et Danton se rencontrent fortuitement chez Mirabeau. Le mourant tente de les allier (pour sauver la monarchie) mais ça ne colle pas vraiment. Lafayette traite Danton de corrompu. Danton traite Lafayette de militariste. Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau meurt en 1791.

Des conspirateurs aristos trament avec Marie-Antoinette l’évasion du roi de France vers l’Autriche. Pour sa part, le roi se fait comparer à Henri VIII par un cureton du haut clergé qui lui relaie un message du pape contre les prêtres jureurs (les prêtres qui admettent la constitution civile du clergé). Le journal de Marat, L’ami du peuple, dénonce alors la collusion entre le roi et la haute calotte. On brûle des curetons en effigie. On les bardasse dans leurs églises. Le 21 juin 1791, on annonce à Lafayette, qui fait la grasse matinée, que le roi a fui Paris. Danton dira: Monsieur de Lafayette, vous avez répondu du roi sur votre tête. Le peuple veut le roi, ou votre tête. On ne veut pas que le roi fuie à l’étranger. Il pourrait revenir avec une armée de forces extérieures. Le roi qui fuit, c’est le pouvoir aristocratique qui échappe à la nation et se niche ailleurs, en attendant de faire son prochain mauvais coup. Dans un coup de frime sublime, Lafayette fait publiquement croire que le roi a été enlevé par les ennemis de la France. Il ordonne à tous les français de retrouver le roi et de le ramener à l’Assemblée Nationale. Et ça marche. Le roi est pincé à Varennes par des gens ordinaires (dont notamment un certain Jean-Baptiste Drouet) et il est ramené à Paris. Sauf que, maintenant, quelque chose s’est cassé dans la petite mécanique monarchiste. Désormais, tout ce qu’il y a de décideurs politiques dans la nation considère ouvertement Louis comme un dangereux ennemi intérieur. Robespierre, dont le flair politique est sûr, a maintenant la certitude que cette tentative d’évasion conspirée révèle que le roi a de solides appuis à l’intérieur même du pays. Et cela va avoir de lourdes conséquences sur les politiques futures de l’Incorruptible (Robespierre).

Jean-Paul Marat, à la tribune du Club des Cordeliers, appelle désormais le roi Louis Capet et affirme devant un auditoire survolté qu’il doit être déchu de son titre. Il réclame une république et veut que le peuple de Paris signe une pétition à cet effet au Champ-de-Mars. Lafayette considère cela dangereux et réclame de l’Assemblée Nationale qu’elle instaure la loi martiale. Danton et Robespierre ne s’entendent pas sur le choix qui s’annonce: monarchie ou république? On sent que les deux penseurs de la révolution hésitent. Le 17 juillet 1791, sous la loi martiale, les gardes nationaux, commandés par Lafayette et arborant le drapeau rouge, tirent sur la foule réunie au Champ-de-Mars. C’est la fusillade du Champ-de-Mars. Paris est alors survolté et paniqué. Robespierre se fait presque piétiner par la foule qui fuit dans Paris mais il est sauvé in extremis par le bourgeois charpentier Maurice Duplay (Jean Bouise), un membre, comme lui, du Club des Jacobins. Marat, qui avait défié Lafayette au Champs-de-Mars, fuit la Garde Nationale par les égouts et il en contractera la maladie de peau qu’on lui connaît. Il se réfugie à Londres. Camille Desmoulins se cache à la campagne. Robespierre est toujours sur Paris mais il n’est plus député. Les choses se tassent un peu. En 1791, une amnistie générale est proclamée. Danton rencontre Marat à Londres. Il lui signale le danger imminent de guerre internationale contre la révolution et il le convainc de revenir sur Paris.

Le Club des Jacobins réclame que les armées d’immigrés soient détruites pour que le roi finisse par accepter de gouverner selon la constitution au lieu de s’imaginer que des poudrés en armes vont venir le remettre sur son trône. La thèse de l’union des ennemis extérieurs et intérieurs se raffermit. Il est de plus en plus admis que le roi mise sur des envahisseurs émanant de pays aristocratiques européens hostiles aux révolutions populaires pour raffermir son pouvoir sur la France. Jacques Pierre Brissot (Jean-Pierre Stewart) du parti des Girondins est favorable à la guerre dont il juge qu’elle purgera la France à la fois de ses ennemis intérieurs et extérieurs. Robespierre s’objecte à la guerre. Il la juge contre-révolutionnaire et, finalement, favorable au monarque parce qu’insidieusement consensuelle. Il n’a pas tort. En effet, le 20 avril 1792, le roi se présente à l’Assemblée Nationale et propose, d’un ton contrit mais explicite, que la France entre en guerre. L’Assemblée l’acclame.

Gabrielle Danton (Marianne Basler) essaie de convaincre Danton de ne pas se rendre à Paris car l’imminence de la guerre représente un danger tangible pour les chefs révolutionnaires. Danton la somme de fuir en Angleterre (où ils ont du fric entassé) si les choses tournent mal. À la frontière belge, les fantassins français se font planter par une armée de cavaliers autrichiens. Marie-Antoinette fait pression sur le roi (qui hésite constamment entre son peuple et sa classe) pour qu’il tripote avec les puissances extérieures qui commencent à envahir la France. Elle coule des secrets d’états aux autrichiens, par lettres. Jean-Paul Marat, à la tribune du Club des Cordeliers, réclame dix mille têtes de ces ennemis intérieurs qui mettent le peuple français en danger en tripotant avec les envahisseurs. Au nombre desdits ennemis intérieurs, il nomme au premier chef: Louis Capet, son espionne autrichienne et son valet Lafayette. La journée du 20 juin 1792, le peuple de Paris exacerbé envahit le Palais des Tuileries. Louis Legendre (Jean-François Stévenin) exige du roi qu’il retire un autre de ses vétos. On fait porter au roi un bonnet phrygien et le maire de Paris surgit à la dernière minute pour s’excuser au roi de ce débordement populaire soi-disant imprévu.

Le condescendant et arrogant duc prussien Brunswick (Hans Meyer) signe le Manifeste de Brunswick rédigé pour lui par un aristo français. Ce manifeste menace Paris des pleines représailles militaires de la Prusse si la sécurité du roi de France et de sa famille est compromise. L’Assemblée Nationale conspue ce manifeste de menaces et promet une humiliante défaite à la Prusse. Pendant que l’Assemblée ergote et que Robespierre fait la moue, le peuple des régions de France s’organise. Un immense bataillon de fédérés marseillais levé localement, formé de sans-culottes et de gardes nationaux, rencontre en route vers Paris un gamin qui leur enseigne sur le tas un hymne guerrier strasbourgeois. Allons enfants de la patrie… etc… Les volontaires nationaux marseillais marchent vers Paris en entonnant cet hymne. Devant la puissance et le caractère méthodique et vernaculaire de la mobilisation populaire pour la défense nationale, Robespierre rectifie son analyse. La victoire contre les envahisseurs prussiens et autrichiens coalisés servira la cause de la révolution mais Robespierre juge qu’il faut détruire l’ennemi intérieur avant de détruire l’ennemi extérieur. Un débat prend corps entre Danton, Desmoulins et Robespierre sur la nature et la puissance de cet ennemi intérieur. Robespierre le croit très puissant. Danton est moins certain. Dans un quart de siècle, en 1815, la Restauration de la monarchie donnera finalement raison à l’analyse de Robespierre contre celle de Danton. En tout cas, pour le moment, les trois sont d’accord sur un point: l’ennemi intérieur de la révolution en question est incarné par Gilbert de Lafayette. Il faut absolument empêcher le monarchisme qu’il incarne d’insidieusement redresser la tête entre les fissures des instances révolutionnaires institutionnalisées.

La journée du 10 août 1792. Danton et un groupe insurrectionnel entrent donc à la mairie de Paris, dissolvent la commune et la remplacent par une commune insurrectionnelle. Cette commune insurrectionnelle doit maintenant voir à la prise de contrôle du Palais des Tuileries. Danton mobilise alors le fameux bataillon des marseillais. Celui-ci va prendre les Tuileries à la Garde Nationale et ce, au nom des forces de cette seconde révolution. La garde du palais refuse de toute façon de combattre les nouveaux venus et elle retourne ses canons contre le palais, en fraternisant avec le peuple et en s’appuyant sur les fédérés marseillais et bretons. Le roi est obligé de se terrer derrière ses gardes suisses. On lui recommande de se rendre tout simplement à l’Assemblée Nationale, dernier rempart de protection que peut lui assurer la nation. Il le fait, avec sa famille, fendant prudemment la foule des gardes nationaux et du peuple de Paris. La bataille du Palais des Tuileries n’a lieu qu’après le départ du roi et de sa famille, que tout le monde a pourtant vu se retirer. L’Assemblée Nationale abrite le roi et sa famille dans un petit cagibi et, en même temps, elle abolit la monarchie et met en place la Convention Nationale. [Fin de la première partie]

Le 13 août 1792, le roi et sa famille sont enfermés à la prison de la Tour du Temple sur ordres de la commune insurrectionnelle de Paris. Au sein d’un conseil de six ministres, Danton est ministre de la justice. Robespierre explique à Desmoulins que ceci n’est que le début d’un long processus de mutation révolutionnaire de la nation. Lafayette, dans un petit bivouac militaire en campagne, annonce à ses sbires qu’il n’a plus sa place en France, parmi ces hommes qui ont détruit la couronne. Il se barre en Autriche (notons que, contrairement à bien d’autres, il ne mourra qu’en 1834, de mort naturelle). Le roi se fait discrètement annoncer, en prison, par son barbier, que Lafayette a déserté et que les prussiens marchent vers Paris. Dans deux semaines, vous serez libre… Les membres du gouvernement national envisagent de fuir Paris mais Danton les harangue en leur disant qu’il faut faire sentir à ceux qui montrent leur peur que la terreur est pire encore. L’idée de terreur prend corps, donc. Il faut effrayer l’ennemi intérieur (y compris le lâche au fond de nous) plus que tout. La terreur révolutionnaire doit être plus puissante que la peur réactionnaire. Bientôt Robespierre mènera cette doctrine jusqu’à ses plus tragiques aboutissements. On organise la défense de Paris. Et on appréhende les lâches et les traîtres, réels ou présumés. Danton lance son: De l’audace, encore de l’audace et toujours de l’audace. Camille Desmoulins trouve que Danton pousse la répression intérieure trop loin. Robespierre, qui appuie Danton sur ce point, dit à Desmoulins: Nous ne pouvons pas faire une guerre avec un second ennemi dans le dos. La doctrine de l’ennemi intérieur n’est pas une paranoïa, du moins pas encore. C’est, pour le moment, une analyse.

Les prussiens et les autrichiens mettent les campagnes françaises à feu et à sang. Brunswick perçoit toujours sa mission comme une ratonnade pour tabasser une populace en révolte contre ses dirigeants légitimes. Les prussiens prennent Verdun. Les parisiens ne peuvent rien faire sur le front militaire. Ils vont donc se concentrer sur le front intérieur. Harangués par Marat, ils vont aller massacrer tous les aristos dépenaillés qui sont en prison, pour bien s’assurer que le front intérieur est aplani. Le ministre de la justice Danton laisse faire, au grand dam de Camille Desmoulins. Ledit ministre de la justice Danton ferme les yeux sur ces exactions plutôt que de prouver son impuissance en tentant de les freiner. La tête de la princesse de Lamballe est promenée au bout d’une pique sous les fenêtres de la cellule de Marie-Antoinette. On massacre ainsi le ci-devant ennemi intérieur, au mieux, quand on le trouve. Pour le reste, ce sera aux soldats fédérés de jouer leur carte dans les campagnes. Et l’ennemi extérieur, lui, continue d’avancer.

Mais les emplumés aristo vont subitement se heurter au peuple révolutionnaire. À la bataille de Valmy, le 20 septembre 1792, les troupiers de Brunswick se font tailler en pièces par les fédérés français et leurs canonnières. Le duc en tombe quasiment de son cheval. Il vient de subitement comprendre que… non, la Révolution Française n’est pas une algarade de guenilleux. Il en reste sur le cul et se retire promptement du jeu. Danton est porté en triomphe à l’Assemblée Nationale et la monarchie est officiellement abolie en France. 1792 sera l’An 1 de la République Française.

Robespierre et Danton ont un repas intime. Robespierre exprime son inquiétude. Il dit à Danton que lui, Danton, est en ce moment le chef de la république révolutionnaire mais qu’en même temps il se rapproche dangereusement des éléments les plus conservateurs. Robespierre lui demande d’envisager la mort du roi, si la guerre se poursuit. Danton n’est pas chaud chaud pour jouer les régicides. Apparaît ensuite dans l’hémicycle Louis Antoine de Saint-Just, représentant du département de l’Aisne. Sa parole est limpide: Tant qu’il vivra, Louis Capet sera un signe de ralliement pour les traîtres. L’Assemblée approuve Saint-Just et on annonce au roi dans sa cellule qu’il va être jugé. Les principaux éléments d’accusation sont: tentative de corruption des députés (dont Mirabeau), tentative d’évasion, massacre du Champ-de-Mars, appui aux émigrés faisant la guerre à la France dont ses frères (le futur Louis XVIII et le futur Charles X) des ennemis de la nation, appel aux régiments défendant la patrie à déserter, véto sur la loi contre les prêtres réfractaires, avoir fait doubler la garde suisse aux Tuileries et fait tirer sur les Français. Les députés votent la mort.

Louis XVI est guillotiné, Place de la Révolution, en 1793. Après sa mort, Marie-Antoinette s’agenouille devant le petit Charles, devenu implicitement Louis XVII. Le cycle fou est alors enclenché. Jugements puis décapitations, le tout de plus en plus sommaire, expéditif, arbitraire, surréaliste. On dirait que, dans une incroyable hystérie de guillotinades, ces hommes vont s’appliquer entre eux et à eux-mêmes le jugement historique qu’ils ont appliqué à leur roi. Comme en une sorte de course du drogué vers sa surdose, ils vont accumuler les exécutions capitales rassembleuses, consensuelles et populaires, de moins en moins rassembleuses, de moins en moins consensuelles, de moins en moins populaires. Ils vont même devoir rendre la guillotine itinérante, les gens se plaignant de l’odeur du sang, en Place de la Révolution. Cet appareil va devenir le plus incongru, le plus imprévu et le plus involontaire de tous les grands symboles de la Révolution Française.

Danton, devenu subitement veuf, se met brièvement en retrait. Robespierre lui rend visite et lui explique que les ennemis de la révolution redressent la tête et que lesdits ennemis sont maintenant les modérés. Des mesures exceptionnelles s’imposent. Robespierre veut que Danton convainque l’Assemblée Nationale de la nécessité d’un nouveau tribunal révolutionnaire. Danton va le faire, en manœuvrant en coulisse. À ceux qui l’accuseront de vouloir instaurer une sorte d’inquisition espagnole, il expliquera qu’un tribunal révolutionnaire va permettre d’encadrer les mises à mort et donc de faire cesser tous ces massacres aléatoires à coups de triques dans les prisons et ailleurs. Jean-Paul Marat gueule encore à la tribune qu’il faut faire tomber cent mille têtes royalistes et Danton en profite discrètement pour expliquer qu’un tribunal révolutionnaire tiendrait en sujétion ce genre de débordement. Jacques Pierre Brissot et les Girondins appuient la mise en place du Tribunal révolutionnaire si et seulement si Marat est immédiatement jugé par ce dernier. Danton accepte et c’est fait. Marat est arrêté mais promptement acquitté par le tribunal spécial. Marat est innocenté (ce dont Danton se doutait bien) mais Robespierre dispose maintenant de son tribunal spécial. Celui-ci deviendra une formidable machine de destruction.

Les Girondins font fouiller le bureau de Danton. Ils le soupçonnent de protéger Dumouriez, passé aux autrichiens. On confie le petit Charles (Louis XVII) au citoyen Antoine Simon (Alain Frérot), pour qu’il devienne cordonnier. Il deviendra surtout un cadavre introuvable. En effet, le roitelet mourra bel et bien en 1795, dans un contexte fumeux et gorgé de légendes. Robespierre veut se débarrasser de Jacques Pierre Brissot et des Girondins modérés qui cherchent à instaurer une république fédérale à l’américaine. Pour ce faire, Robespierre s’allie de nouveau Danton, en lui laissant entendre qu’il sait qu’il a accepté des pots-de-vin et qu’il est corrompu. Danton accepte de suivre une fois de plus Robespierre, en affirmant qu’il veut la tête de Brissot, lui aussi. La Commune de Paris envoie la Garde Nationale appréhender vingt-deux traîtres protégés par l’Assemblée Nationale. Marie-Jean Hérault de Séchelles (Jean-Philippe Chatrier) tente bien de s’objecter mais il doit plier devant la force de la Garde Nationale commandée par François Hanriot (Jean-Pierre Laurent) et appuyée par le peuple de Paris. Les vingt-deux traîtres, dont Jacques Pierre Brissot, sont passés en jugement et guillotinés.

Ensuite, lors d’un rassemblement à Caen, un Girondin fuyard du camp Brissot se lamente publiquement contre Marat, disant qu’un gars comme ça qui réclame cent mille têtes aléatoirement est un nuisible et un dangereux. Cela tombe dans l’œil et l’oreille de Charlotte Corday. Elle se procure un couteau, monte à Paris et, sous le prétexte de lui moucharder des traîtres girondins de province, elle se fait mener dans la salle de bain de Marat. Tandis qu’il jubile en disant que les types qu’elle lui nomme seront morts demain, elle le poignarde dans le cœur et dans son bain. Elle est elle aussi promptement jugée et guillotinée. Robespierre prononce l’éloge funèbre de Marat et y dénonce les spéculateurs sur les grains.

Se sentant peut-être visé par ces attaques contre les spéculateurs, Danton quitte le Comité du Salut Public et rentre subitement dans ses terres. Le 15 octobre 1793, Marie-Antoinette est jugée. Jacques-René Hébert (qui, il faut le dire, est présenté dans ce film comme un sbire et un toc sans envergure alors qu’il est une figure cruciale de la Révolution Française — une figure très à gauche, ceci expliquant cela) vient accuser la reine d’avoir eu des pratiques sexuelles pédo-incestueuses avec son fils. Dans ce constant effort de faire consensus populaire par des condamnations à mort en cascades, Marie-Antoinette est guillotinée, dans une ambiance largement indifférente, presque foraine.

Robespierre prend un thé vespéral avec Maurice Duplay. Il se questionne et se tourmente au sujet de la compréhension que le peuple a de la révolution. Il pense aux vendéens anti-révolutionnaires. Il se demande si le peuple entier peut être traître? Cela lui semble paradoxal, insoluble. Duplay pense à une mécompréhension de masse de la révolution plutôt qu’à une trahison de masse. Robespierre conclut, douloureusement, que si la vertu veut triompher, elle doit s’accompagner de la terreur. Louis Antoine de Saint-Just, qui fonctionne de plus en plus comme sbire intellectuel et oratoire de Robespierre, propose à l’Assemblée une littérale inversion de l’habeas corpus. Désormais, les acteurs politiques doivent démontrer leur innocence. Plus explicitement: ils doivent faire la preuve tangible et concrète de leur dévotion limpide pour la révolution, sinon ils deviendront passibles d’arrestation. La dimension insidieusement paranoïde de la recherche de l’ennemi intérieur s’intensifie. C’est que cet ennemi contre-révolutionnaire est bel est bien là mais comme on détruit un par un tous ses pôles perceptibles de ralliement (Louis Capet, Marie-Antoinette, les Girondins), l’ennemi intérieur devient de plus en plus intangible, impalpable et insaisissable. Il se disperse, se diffuse, s’enfonce plus profondément dans le derme social et national. Le danger est effectif. C’est la solution —la Terreur— qui est de plus en plus irrationnelle. Robespierre, vertueux, y croit pourtant: La Vertu sans laquelle la Terreur est funeste, la Terreur sans laquelle la Vertu est impuissante.

Intensives guillotinades. Robespierre, Saint-Just et les Montagnards mènent maintenant l’Assemblée. Danton se remarie à la campagne et ne s’occupe plus de politique. C’est ici qu’on commence tout doucement à se foutre de notre gueule dans ce film. Danton apparaît comme un bon gars, droit, vertueux, sympathique, fidèle en amour, paternel avec les babis, roublard, bonhomme, sympa, pas terroriste pour deux sous. Robespierre apparaît comme roide, sec, crispé, un narcissique qui s’occupe de ses perruques et est fasciné par des statues, des bustes et des portraits de lui-même. Camille Desmoulins lui reproche la systématicité de la Terreur et l’Incorruptible est de plus en plus insensible à ses arguments. Camille Desmoulins part chercher Danton dans sa campagne. On nous donne donc le retour de Danton sur Paris comme une tentative, venue de lui et de Desmoulins, pour raisonner Robespierre et atténuer ses pulsions paranoïdes. Ces moments de narration simpliste font bien sentir qu’on promeut ici une lecture bourgeoise et réac de la Révolution Française, au détriment des cruciales radicalités robespierristes, hébertistes et babouviennes. Danton est la star gentille-gentille de ce film. On en reparlera quand on reviendra sur la période historique couverte.

Pour le moment, la contradiction interne du gouvernement révolutionnaire va se creuser. Robespierre et Saint-Just d’un côté, Danton et Desmoulins de l’autre. Robespierre craint Danton, meneur populiste aimé des bourgeois comme de la plèbe. L’Incorruptible sait que la charpente de son organisation politique est fragile et que les poussées démagogiques d’un chef comme Danton peuvent la faire jeter par terre par les coups de boutoir du peuple. Le retour de Danton, combinard affairiste enrichi de façon douteuse et politicien tout terrain, va alors exacerber un autre publiciste: Jacques-René Hébert (Georges Corraface). Son journal, Le Père Duchesne, va porter l’attaque contre Danton et ses combines politiques et économiques. Au Club des Jacobins, Hébert attaque Danton. On joue cette confrontation entre Hébert et Danton comme un peu anecdotique ici. On la marginalise discrètement. On minimise en douce le fait que c’est ce débat là, juste là, qui incarne oratoirement la lutte de classe fondamentale entre le peuple travailleur et la bourgeoisie exploiteuse et affairiste. Et Robespierre, fraternel et mielleux avec Danton et Desmoulins, se porte à la défense de son vieil ami. Et Hébert alors est enfoncé. Il cherche à déclencher une insurrection dans Paris. Robespierre le fait arrêter (pour monarchisme, un gag), juger et guillotiner.

C’est une manœuvre, en fait. Le Comité du Salut Public avait besoin de l’appui du Danton droitier pour détruire le Hébert gauchisant. Ces gens sont dangereux. Ils sont écoutés, leurs journaux sont lus. C’est pourquoi il faut prudemment les manœuvrer les uns contre les autres. Une fois cela fait, Hébert et Danton ne risquent plus de s’unir contre le gouvernement. Danton est bel et bien la prochaine cible de l’Incorruptible. Lucille Desmoulins flaire le coup fourré quand Hébert est arrêté (pour monarchisme, redisons-le: un gag). Elle tente de prévenir Desmoulins mais celui-ci, se croyant toujours libre de s’exprimer, fait la sourde oreille. Le journal de Camille Desmoulins, Le Vieux Cordelier, critique le Comité du Salut Public et se fait le porte parole des Indulgents, les anciens du Club des Cordeliers qui remettent aujourd’hui en question la Terreur. Saint-Just fait observer ceci à Robespierre, qui voit Danton se profiler derrière les textes de Desmoulins. Robespierre envoie des fier-à-bras anonymes tabasser Desmoulins dans une ruelle. Desmoulins en rajoute pourtant dans son journal. Robespierre s’offusque et Saint-Just continue d’exacerber Robespierre. Une rencontre est organisée en ville par Louis Legendre entre Danton et Robespierre mais le contact ne s’établit plus. On s’échange surtout des invectives peu reluisantes…

Saint-Just attaque Danton au Comité du Salut Public. L’arrestation surprise de Danton et de Desmoulins y est décidée. Louis Legendre prévient Danton mais celui-ci refuse de fuir Paris. Il juge que son procès lui permettra de détruire Robespierre. Il a totalement raison de faire cette analyse. Il a totalement tort de croire qu’il survivra à cette aventure… Les deux grandes figures révolutionnaires sont maintenant sur une trajectoire ultrarapide de destruction mutuelle. Danton et Desmoulins sont arrêtés. Le procès est un cabotinage populiste où Danton fait tout pour soulever le public contre le tribunal révolutionnaire. Robespierre et Saint-Just se font crier Mort aux tyrans et Vive Danton sur une petite place publique. Saint-Just produit des faux documents inculpant Danton. Même le Comité du Salut Public trouve le coup grossier et foireux. Robespierre dit: Si Danton gagne, cette république qui a survécu à toutes les attaques de toutes les monarchies d’Europe sera détruite de l’intérieur, par la corruption. Nous n’avons pas d’autre choix. On interdit de surcroît aux prisonniers de plaider leur cause en public. Le cabotinage de Danton est verrouillé (il fait bizarrement un ultime discours, d’ailleurs fort cinématographique et peu crédible, le public chante La Marseillaise, bon, bref, c’est un film, hein…). Et pour bien en rajouter, Lucille Desmoulins est arrêtée. Et finalement George Danton, Camille Desmoulins et d’autres dantoniens sont guillotinés. Lucille Desmoulins montera sur l’échafaud un petit peu plus tard.

Robespierre se met maintenant à déconner sur dieu. Se réclamant de la Raison et de Jean-Jacques Rousseau, il lance le culte de l’Être suprême. Lors de la grande et pompeuse cérémonie de ce lancement, le peuple se fait chier et se paie copieusement sa poire. Les créatures se mettent alors à douter de leur créateur. Le Comité du Salut Public se retourne contre Robespierre. On lui reproche le grand nombre d’exécutions, leur caractère expéditif, la dimension de plus en plus policière et confidentielle du mode de gouvernement. Indisposé, Robespierre tombe malade et il est alité quand Maurice Duplay lui annonce la victoire de Fleurus, qui met fin aux attaques extérieures contre la France. Robert Lindet (qui appelle désormais Robespierre un dictateur) et d’autres membres du Comité du Salut Public considèrent que cette fin de la menace extérieure confirme que la politique criminelle de Robespierre, à l’intérieur, est désormais inutile. Un des seuls qui défend encore Robespierre, c’est Saint-Just. Robespierre prend la parole à l’Assemblée Nationale. Il se défend d’être un tyran et un dictateur. Citoyens, je suis né pour combattre le crime et non pour le gouverner. Il défend sa doctrine et son bilan, affirme que la lutte doit continuer. Il dénonce alors une soi-disant conspiration des comités politiques et il exige, un peu soudainement, que l’Assemblée Nationale reprenne les pleins pouvoirs. Le président de l’Assemblée exige alors qu’il nomme ceux qu’il accuse. Robespierre refuse de le faire et se fait conspuer par l’Assemblée. Les membres des Comités, tous présents, sont furax de se faire accuser ainsi, dans le vague, le flou, et selon une procédure diffuse, paranoïde, sournoise et finalement fort peu crédible. Robespierre se fait crier Mort au tyran! et quand il cherche à parler de nouveau, il s’étouffe. Louis Legendre lui crie alors: C’est le sang de Danton qui t’étouffe! On met Saint-Just et Robespierre en accusation, tandis que ceux-ci fuient l’Assemblée. C’est la chute de Robespierre. Robespierre, Saint-Just et ses derniers alliés se réfugient à l’Hôtel de ville de Paris. Encore une fois se manifeste la virulente contradiction entre l’Assemblée Nationale et la Commune de Paris. François Hanriot et ses troupes tentent d’aller cueillir Robespierre. Ce sera finalement Paul Barras qui s’en chargera. Les portes de l’Hôtel de ville sont défoncées au canon. Dans la confusion qui s’ensuit, Robespierre tombe au sol et se casse la mâchoire avec son propre flingue. On le rafistole sommairement. Il ne pourra pas dire un mot, lors de son exécution. Saint-Just et Robespierre sont finalement guillotinés, dans une ambiance de liesse populaire. L’opus se termine sur une reprise en off du discours apocryphe de George Danton. [Fin de la seconde partie]

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Bon alors, pour conclure brièvement, normalement la période de la Révolution française, c’est la décennie 1789-1799 (de la Prise de la Bastille au Consulat). Dans ce film, on s’arrête, assez abruptement, à 1794 (exécution de Robespierre et fin de la Terreur). Pourquoi ce coup d’arrêt subit dans la présentation? Simple. Pour finir de couvrir la période, il aurait fallu se mettre à parler de Napoléon Bonaparte, notamment de son ascension sous le Directoire. Or cela aurait fait de l’ombre au vedettariat de Danton. C’est que c’est George Danton qui est la vedette gentille-gentille de ce film et à travers lui, c’est la conception bourgeoise, affairiste et ouvertement corruptible de la Révolution Française qu’on promeut. C’est pour cela, entre autres, qu’on y amplifie le rôle du Club des Cordeliers (dantonien) ou détriment du Club des Feuillants (réactionnaire) et du Club des Jacobins (robespierriste). Aussi, il n’y a rien sur les sans-culottes (on voit vaguement leur costume de ci de là, sans plus), rien sur les enragés, rien sur Gracchus Babeuf, rien sur les ressorts sociaux et socio-économiques fondamentaux de ce grand mouvement historique. On s’en est tenu à une présentation insidieusement droitière et atténuative du spectacle politique parisien et de sa jonglerie de symboles.

Tout reste à dire sur cette question, donc. Absolument tout… Ce film somptuaire et pédagogique est un tout petit début de mise en forme schématique des matériaux historiques, rien de plus. Et c’est tout un morceau de propagande bourgeoise, rien de moins. C’est pro-Danton, anti-Robespierre, pour un bilan fatalement réactionnaire. Une fois ces préventions bien présentes à l’esprit, on peut quand même dire que l’œuvre atteint ses objectifs (à défaut d’atteindre les nôtres) et, qu’en cela, elle vaut parfaitement le détour.

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Louis-Antoine de Saint-Just (joué par Christopher Thompson)

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Il y a quatre-vingts ans, THE ROARING TWENTIES

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2019

roar

Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, jeune cinéphile émérite aux yeux comme de grands lacs sombres (et que l’on n’introduit plus en ces pages) possède, dans les coulisses du petit cinéma de poche de son manoir de Milton (sur l’escarpement du Niagara), un grand placard de fer forgé où se trouvent pieusement rangés les disques cinématographiques qui firent la joie et les délices de son vieux père, le bien nommé Edward «Eddy» Griffith. Collections bigarrées de westerns semi-légendaires, long-métrages en noir et blanc langoureux et d’un romantisme échevelé, tragédies d’un autre âge aux têtes d’affiches oubliées, navets de guerre aussi pétaradants qu’inénarrables, documentaires fleuves aux sujets disparates, films muets sautillants et trépidants, comédies tarte à la crème (slapstick) à l’humour clownesque et aux scénarios improbables, collections de talkies (courts-métrages parlants) et de soundies (courts-métrages musicaux, les vidéoclips d’autrefois) sur lesquels il faudra un jour revenir. Le placard d’Eddy Griffith est une véritable boîte aux trésors des grandes et des petites gloires du septième art et mademoiselle Griffith en tire de temps en temps une œuvre cinématographique méconnue, injustement oubliée, pour en régaler son petit auditoire toujours avide de sensations renouvelées. Parmi les genres surannés, en consigne au placard de l’excellent Eddy Griffith, figurent en bonne place les fameux films de pègre (gangster movies) dont le genre culmina dans les années 1930 et 1940, notamment chez les frères Warner. The Roaring Twenties est, je vous l’annonce, un des fiers fleurons du genre. Il est connu des cinéphiles français sous le titre inénarrable suivant (ça ne s’invente pas): Les fantastiques années 1920.

En effet, les Roaring Twenties ou encore le Jazz Age ce sont les années de la décennie qu’on appela en français les années folles. L’histoire que ce noir et blanc léché raconte s’étale donc entre 1918 et 1938. Elle s’amorce dans un trou d’obus en France quelques jours avant l’Armistice de la Grande Guerre. Les clivages sociaux sont temporairement éliminés entre trois jeunes hommes en uniformes qui fraternisent dans leur quête pour la survie du bidasse. Eddie Bartlett (joué solidement par James Cagney, dont les allures carrées rappellent incroyablement une sorte de Kirk Douglas à l’ancienne) est un modeste employé de garage, George Hally (campé, avec sa force usuelle, par Humphrey Bogart) est un tenancier de tripot ténébreux et Lloyd Hart (joué par Jeffrey Lynn) est un jeune étudiant en droit qui aspire à mettre son étude d’avocat sur pied. La guerre se termine et les trois hommes se perdent de vue. On suit alors les déboires d’Eddy Bartlett. Le garage où il travaillait avant-guerre n’a plus de place pour lui et, avec l’aide d’un copain réformé, il se met dans le taxi. Fait curieux, il avait, pendant ses années de service en Europe, une correspondante épistolaire qu’il n’avait jamais rencontrée en personne et qui l’idéalisait comme soldat combattant au front. Quand il fait sa connaissance, il se rend compte qu’elle est trop jeune pour lui et prend ses jambes à son cou sans demander son reste. La jeune femme en restera blessée et s’en souviendra… Un jour un des clients d’Eddy lui demande d’aller remettre un étrange paquet à Madame Panama Smith, tenancière du cabaret Panama’s Palace (jouée par Gladys George dont la performance est extraordinairement riche, juste et dense). C’est une bouteille de gin dissimulée dans un emballage et Eddy se fait épingler par des policiers en civil. Innocent, il se retrouve en cours puis en prison mais, galant homme, il ne dénonce pas Panama Smith, à qui l’alcool était pourtant destiné. Celle-ci paie sa caution et c’est le début d’une amitié tendre et durable. C’est l’âge d’or de la prohibition et Eddy se rend vite compte qu son taxi est bien plus rentable s’il convoie des bouteilles que s’il transporte des personnes. Il devient bootlegger et son taxi, qui devient vite une flotte de taxis, alimente les tripots clandestins de la ville. Ceux-ci portent un nom parfaitement suave, aujourd’hui bien oublié. Ce sont des parlez-doucement (speakeasy). Un jour, Eddy juge que le prix des bouteilles qu’on lui fait convoyer est trop élevé. Il installe donc son propre alambic, dans sa baignoire d’abord puis dans une usine clandestine. Désormais, il ne fait pas que transporter, il produit aussi la précieuse liqueur de gingembre en la coupant parfois de substances plus suspectes, pour amplifier ses marges. Il retrouve Lloyd Grant, le jeune avocat qui avait été avec lui dans l’armée et en fait son conseiller juridique. Il retrouve aussi la jeune correspondante de ses années de service. Son nom est Jean Sherman (jouée par Priscilla Lane, actrice et chanteuse fort convaincante et bien poupine ce qui, on me pardonnera cet aparté bourru, nous change un peu des déprimantes maigrasses contemporaines). Jean est maintenant danseuse-choriste dans un vaudeville. Eddy s’en entiche alors et la fait entrer comme chanteuse soliste au Panama’s Palace. Malheureusement, les sentiments ne sont désormais plus réciproques. Dans l’entourage de son soldat de jadis, Jean fera la connaissance de l’avocat Lloyd Hart et tombera amoureuse de lui, derrière le dos d’un Eddy de plus en plus acariâtre et qui est de moins en moins habitué à se faire contrarier. C’est que l’homme est devenu tout graduellement un caïd puissant. Son empire s’étend sur terre et sur mer. Il entre tout doucement, graduellement, comme imperceptiblement, dans la guerre des gangs. Un jour qu’il aborde, avec ses hommes, un gros caboteur contrebandier en se faisant passer pour la garde côtière, il tombe pile sur le capitaine dudit caboteur. C’est George Hally (notre Humphrey Bogart, qui n’allait certainement pas rester dans la marge) qui fait aussi dans le trafic d’alcool à grande échelle. Les deux hommes construisent une alliance méfiante qui va malheureusement mal tourner. Une opération habituellement routinière à laquelle Eddy s’adonne avec ses camions et ses taxis consiste à braquer les entrepôts gouvernementaux et à y récupérer l’alcool saisi par les autorités, pour le remettre dans le circuit de boottlegging. Un soir, George accompagne Eddy et ses sbires sur une de ces missions mais, en neutralisant un des gardiens de sécurité de l’entrepôt, il se rend compte, incrédule, que c’est nul autre que l’ancien sergent qui lui avait empesté l’existence pendant la guerre. L’occasion est trop belle, George, qui n’en est pas à cela près, loge trois ou quatre balles dans le corps de l’ancien officier. Cela déclenche une fusillade où d’autres gardiens perdent la vie. Une page est tournée. On vient de passer d’un méfait toléré, le trafic d’alcool, à un crime intolérable, le meurtre. Le gang des taxis d’Eddy Bartlett a maintenant du sang sur les mains. Cela s’inscrit d’ailleurs dans une dynamique plus globale de criminalisation du trafic d’alcool, à partir de 1924. Mitraillages et explosions deviennent monnaie courante. De plus en plus engagé dans la guerre des gangs, Eddy commet lui aussi des meurtres, trucidant des caïds concurrents. C’est l’escalade. Quand l’avocat Lloyd Hart se rend compte de cette dérive criminelle, il quitte l’entreprise, bras dessus bras dessous avec Jean Sherman, qu’il épouse et à laquelle il fait un enfant. Puis survient le Krach de 1929 et, encore bien pire dans ce monde, l’abolition de la prohibition par Roosevelt en 1933. Les débits d’alcool sont désormais légaux, les parlez-doucement font faillite les uns après les autres et toute la structure de production et de distribution du boottlegging s’effondre et ce, en pleine dépression. Eddy Bartlett est ruiné. Il doit se remettre à conduire des taxis qui transportent des personnes qui, désormais, ont bien peu de moyens… Lui qui, pendant toutes ses années de caïd ne buvait que du lait, se met à picoler. Panama Smith, qui a perdu son tripot classe, se remet à chanter dans les cabarets. Seule leur amitié semble résister à tous les coups du sort. Et cela ne va pas s’arranger. Une confrontation ultime avec son ancien compagnon d’arme George, qui, lui, est resté dans le crime organisé, se terminera tragiquement pour les deux bidasses d’un autre âge. Le mot conclusif de Panama dit tout: He used to be a big shot.

Évidemment ce film en noir et blanc a été tourné en un temps bien plus proche de l’époque qu’il évoque que de nous. Il cultive en plus un ton semi-documentaire, avec flonflons ronflants, commentaires sur la réalité sociale et bandes d’archives. Cela pourrait faire parfaitement illusion. Pour le regard peu informé de notre temps, on croirait presque un film d’époque. Et pourtant le résultat est singulièrement décalé. Succès immense à sa sortie en 1939, ce film ne nous dupe que partiellement. On sent Hollywood… Ce qui trahit le fait que nous ne sommes déjà plus dans les années folles mais bel et bien dans une représentation stylisée de celles-ci, c’est, avant tout, la musique. Il n’y a pas un seul musicien ou danseur noir visible ou audible dans toute la représentation et Mademoiselle Griffith, qui pourtant est une véritable discothèque vivante, ne reconnaît pas vraiment les chansonnettes de troquets interprétées par Jean et par Panama. C’est probablement qu’elles n’ont pas eu de vie populaire effective. Ce sont des pièces de bande sonore de film. N’ayons pas pour autant la main trop lourde. Le récit bien configuré et la solide direction d’acteur sauvent en effet l’entreprise. On a, malgré tout, un scénario crédible et une étude de caractères fort bien formulée. La question que ce film pose se pose encore. Comment le gars ordinaire bascule-t-il graduellement dans le crime et ne s’en sort pas? C’était le temps où les gangsters cinématographiques n’étaient pas encore les irréels psychopathes sanguinaires, cyniques et animatroniques qu’on nous assène aujourd’hui. Il faut croire que chaque époque produit son propre réalisme et sa propre fantaisie dans la description, discrète ou ostentatoire, du merveilleux monde du crime.

The Roaring Twenties, 1939, Raoul Walsh, film américain avec James Cagney, Gladys George, Humphrey Bogart, Priscilla Lane, Jeffrey Lynn, 104 minutes.

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