Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Archive for the ‘Cinéma et télé’ Category

Les arbres durs du Septième Art et de la fiction télévisuelle, les vieux, les rocs, les indéfroissables. Ceux qui, aussi, nous parlent de sagesse, de subversion, d’histoire sociale, de philosophie, de sexage…

LOOKING FOR MISTER GOODBAR (À la recherche de Monsieur Goodbar — 1977)

Posted by Ysengrimus sur 15 août 2017

J’ai vu ce film à sa sortie il y a quarante ans. Je le revois aujourd’hui et je juge en conscience qu’il a très bien vieilli. Je veux dire qu’il avait la dégaine voyoute et gaillarde d’un film contemporain pour l’époque et qu’aujourd’hui il a la force dépolie et tranquille d’un film d’époque, pour nos contemporains. Tout le monde y fait son travail magnifiquement, notamment une Diane Keaton toutes feux toutes flammes, vive, nuancée, terrible et qui fracasse l’écran.

Theresa Dunn (Diane Keaton) est, au début du film, une étudiante de lettres irlando-américaine qui s’entiche de son prof de prose anglaise et en devient la maîtresse. Au fil de la relation de Theresa avec cet homme marié, pas très bon amant (Theresa s’accuse elle-même de ce fait tristounet alors qu’elle n’y est pour rien), on découvre qu’elle a quelque chose comme un petit quelque chose pour quelque chose comme les abuseurs. L’histoire se passe dans une grande ville américaine. Officiellement, c’est San Francisco (les scènes de Nouvel An carnavalesque sans neige tendent à le confirmer) mais le film est de fait tourné à Chicago et, bon, au visionnement, ça fait New York plus qu’autre chose. En tout cas, la très typique sensibilité irlando-américaine joue un rôle central dans cet opus (et à la fois New York, Chicago, et San Francisco comptent une importante communauté irlando-américaine). La vie familiale de Theresa nous fait découvrir le terreau d’origine de son faux pli émotionnel pour les hommes abuseurs. Le pater familias, dont l’accent irlandais est fort accusé et dont l’obédience catholique n’est pas en reste, se fait servir ses repas par son épouse dans sa grande demeure dont la téloche en noir et blanc est toujours allumée sur du sport. Monsieur Dunn père (joué par Richard Kiley) tyrannise moralement ses deux filles, en pestant contre la modernité échevelée, et notamment contre les luttes féministes, toutes récentes. Katherine Dunn (Tuesday Weld) est la jeune sœur fraîche et parfaite de Theresa. Theresa, pour sa part, fait un peu figure de vilain petit canard. Elle a passé un an et deux jours, dans son enfance, complètement dans le plâtre (des orteils au cou) après une importante opération pour une scoliose congénitale. L’opération en question lui a laissé une cicatrice fort ostensible et complexante dans le bas du dos et cela fait douloureusement écho à la scoliose congénitale d’une de ses tantes paternelles, la honte de la famille, celle dont le pater familias ne parle jamais.

Theresa finit par se faire saquer par son prof de lettres et, corollairement, elle quitte la maison parentale où la téloche toujours allumée est de moins en moins supportable et où, en plus, il ne faut pas rentrer trop tard le soir. Elle s’installe en appartement. Sa sœur aussi s’affranchit clopin-clopant. Katherine se lance en effet dans des mariages, des divorces, des épivardes libertines individuelles et collectives, réminiscentes d’une révolution sexuelle qui monte en graine et qui tourne doucement à l’amertume répétitive aigre-douce. Tandis que sa sœur ballotte ainsi de mariages en divorces, Theresa entre dans une dynamique Jekyll-Hyde beaucoup plus perfide et  méthodique. Elle commence par se faire stériliser (stérilité permanente) pour éviter le genre de grossesses surprises auxquelles sa sœur ne semble pas savoir échapper. Puis Theresa se positionne dans une dynamique diurne et nocturne bien disposée. Le jour, elle enseigne à des petits enfants sourds et les fait avancer efficacement et tendrement dans leur acquisition de la parole (les acteurs enfants sont très bien dirigés et Keaton en instite compétente s’exprimant en langage des signes est parfaitement crédible). Elle bosse avec dévotion et dispose de la petite classe d’une huitaine de gamins dont les enseignants et enseignantes contemporains n’osent tout simplement plus rêver. La nuit, elle court les cabarets, se lève des bonshommes, les baise sauvagement dans son petit appartement et les saque avent le lever du soleil. C’est vraiment la jeune femme catholique en cours de rattrapage sexuel intensif, le tout bien arrosé et bien saupoudré de belle cocaïne d’époque bien forte et bien blanche.

Le problème va justement prendre corps avec les bonshommes et avec le faux pli que Theresa semble continuer de garder en elle en faveur des abuseurs. Son monde diurne et son monde nocturne vont lui fournir deux pitons distincts, sur deux plans distincts. Au plan diurne, elle fait la connaissance, dans son contexte professionnel, d’un travailleur social irlando-américain du nom de James (William Atherton). Il est catholique, les parents de Theresa l’aiment bien et il a une jolie petite gueule qui compense pour son éthique un peu étriquée. Au plan nocturne, elle se fait lever et baiser par Tony (Richard Gere, jeune, tonique et intégralement voyou trépidant et chat de gouttières). Tony convient parfaitement à Theresa parce qu’il ne colle pas trop. Il la saute solide, presque sadique, puis il se casse pour un bon moment. Il est à la fois parfaitement ardent et pas trop encombrant, du moins au début. Le fait est que ces deux types, chacun dans l’espace que Theresa leur concède, vont graduellement se mettre à s’expansionner, à devenir envahissants, à la cerner et à l’étouffer. James veut la marier et lui dicte sa lourdeur morale de plus en plus insupportable. Tony la bardasse, lui pique son fric, lui file des pilules de narcotiques emmerdantes et vient l’enquiquiner sur son lieu de travail. Ce dispositif double est fatal et assez limpide. Cette femme libérée va voir sa libération compromise par les hommes qui assouvissent ses besoins émotionnels et sensuels. Ils ne savent absolument pas tenir leur place et ils semblent tous les deux réitérer pesamment le schéma d’abus masculin installé depuis l’enfance.

Les choses vont finalement passablement s’aggraver. Theresa va graduellement perdre le contrôle de ses deux pitons, de ses émotions, de la drogue, de sa vie nocturne et de sa fuite en avant (effectivement ou fallacieusement) autodestructrice. Elle finira par se lever un troisième zèbre, inconnu au bataillon et peu amène, et les choses vont prendre un tour tragique dont je vous laisse découvrir la teneur passablement déplaisante, pour ne pas dire terrifiante. Le film est basé sur le succès de librairie de 1975 Looking for Mister Goodbar de l’écrivaine Judith Rossner lui-même inspiré de la mésaventure tragique, vécue en 1973, par une institutrice new-yorkaise du nom de Roseann Quinn. Fait peu original mais tristement révélateur, les gens ayant lu le roman ont copieusement détesté le film, jugeant que le second dénature le premier à un niveau proprement sidéral, semble-t-il. Pour préserver intacte, sous globe, naïvement figée, la haute opinion que j’avais eu et ai encore du film, j’ai vu à soigneusement ne pas lire le roman. Il faut savoir assumer certains choix, en ces tristes matières. Ce film est un film qui évoque ma jeunesse. J’avais, en 1977, dix-neuf ans, l’âge du jeune Cap Jackson, le personnage de soutien joué ici tout en douceur par le futur trekkie LeVar Burton. Madame Keaton avait alors, elle, trente et un ans.

Ce film, donc, est un film de mon temps. 1977, ce n’est déjà plus 1967. La lutte nixonienne contre la drogue est encore en plein déploiement (même si on est sous Jimmy Carter). Il y a encore des discothèques avec la boulette scintillante, mais nous ne sommes plus en 1973 non plus. La première grande vague du disco est déjà passée (la seconde et ultime vague lèvera fin 1977 avec Saturday night fever des Bee Gees). On entre doucement dans une ère de désillusions diverses que cet opus capture finement. Le conformisme ancien est solidement lézardé tandis que la contre-culture commence à doucement se discréditer. La violence masculine n’est pas encore masculiniste (elle reste primaire, épidermique, ne se formule pas encore dans le flafla pseudo-théorique qu’on lui connaît aujourd’hui). Il n’y a toujours pas de Sida mais l’homosexualité est encore fort mal assumée (Theresa va en payer le triste coût). On sent une époque de transition. La résurgence reaganienne n’y est pas encore mais il reste que le défilé psychédélique du carnaval soixantard est déjà passé. Cette fugitive fluidité d’époque est très bien captée.

 La réflexion fondamentale s’impose alors. Qu’est-ce tant que l’autodestruction féminine? S’agit-il de se détruire intégralement ou de juste crever et pourfendre une image de soi dont on ne veut plus, craquant douloureusement une manière de vernis de surface collant trop intimement à la peau? On a bien tôt fait d’assigner à la ci-devant quête autodestructrice féminine l’amplitude démiurgique des grandes capilotades fatales. Dans le cas qui nous occupe ici, cela veut dire qu’on a vite fait d’encapsuler Theresa Dunn dans le stéréotype de la petite abusée incapable de se sortir de la fascination soumise que lui a légué un héritage culturel, religieux et familial lourdingue et plus qu’encombrant. Je boude un peu cette analyse. Je vois plutôt Theresa Dunn comme une femme avancée, prométhéenne, dont la destruction sera plus causée par le retard collatéral et l’inertie ambiante que par des déterminations vraiment internes à son cheminement propre. En un mot, Theresa ne juge personne et tout le monde la juge. James lui dit un jour que son appartement, avec des blattes tournoyant dans la vaisselle sale empilée dans le lavabo, ne lui ressemble pas. Theresa rétorque abruptement qu’au contraire cet appartement lui ressemble parfaitement et qu’il correspond tout à fait à ce qu’elle est vraiment, fondamentalement. Theresa Dunn n’a pas de compte à rendre et, au fond, on a trop voulu que sa tragédie soit conditionnée, déterminée, fatale. Je crois que la tragédie de Theresa Dunn fut en fait largement conjoncturelle et accidentelle. Monsieur Goodbar (le gars parfait qu’on dénicherait dans un cabaret) n’existe pas, certes, et Theresa finit inéluctablement par s’en aviser. Simplement, la suite de sa trajectoire ressemble plus au fait de traverser la rue sans regarder au mauvais moment et se faire frapper bien malgré soi. Tout ne peut pas se ramener inexorablement à la grande fatalité grecque. Parfois la merde arrive comme ça, presque hors sujet, hors thème. Shit happens, comme le dira un slogan semi-rigolo qui sera formulé quelques petites années plus tard (1983). On a ici un film à voir ou à revoir, en tout cas. Et à calmement méditer dans sa triste universalité, le recul historique aidant.

Looking for Mister Goodbar, 1977, Richard Brooks, film américain avec Diane Keaton, Tuesday Weld, Richard Gere, William Atherton, Richard Kiley, LeVar Burton, 136 minutes.

Theresa Dunn (Diane Keaton)

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Il y a cinquante ans: IN THE HEAT OF THE NIGHT

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2017

Virgil Tibbs (Sidney Poitier)

Virgil Tibbs (Sidney Poitier)

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Virgil Tibbs (Sidney Poitier) vient d’aller rendre visite à sa mère à Brownsville au Mississippi et il rentre maintenant chez lui, dans le nord. En pleine nuit, il attend sa correspondance ferroviaire abstraite pour Memphis (Tennessee) sur le quai de la gare fermée d’un bled paumé du nom de Sparta (Mississippi). Il se fait alors remarquer par un constable local enquêtant à l’emporte-pièce sur un meurtre qui vient tout juste d’avoir lieu dans le patelin. Un noir inconnu en costard et cravate assis avec une valise sur le quai d’une gare déserte? Il n’y a aucun doute possible dans l’idéologie du coin, c’est l’assassin. Virgil Tibbs se fait donc braquer, fouiller et amener, sans ménagement ni vérification d’identité, au poste de police de Sparta. Il ne s’insurge pas mais il ne fraternise pas non plus. Il répond froidement au dédain raciste par le mépris de classe. C’est le début de son aventure dans la chaleur de la nuit qui sera en même temps, pour lui, une cavale au fin fond des campagnes et une sorte d’étrange et cauchemardesque recul dans le temps historique.

Bill Gillespie (Rod Steiger) est le chef de la police de la petite commune de Sparta. Il est évidemment peu doté en ressources, peu avancé intellectuellement, instable émotionnellement et il en est parfaitement conscient. C’est un bon gros gars du sud qui s’efforce de garder son patelin en ordre en évitant que ses hommes, aussi peu ressourcés que lui, fassent trop de gaffes dans les coins. Bill Gillespie est bien emmerdé, ce soir là. On vient d’assassiner, dans son patelin, un gros industriel de Chicago qui était sensé ouvrir une usine devant assurer mille nouveaux emplois locaux. Et voici qu’on lui amène un noir en costard en affirmant tout net qu’il est le meurtrier. C’est un grand gaillard hautain à l’accent du nord, qui dit whom et qui est originaire de Philadelphie (en Pennsylvanie, hein, pas Philadelphia, Mississippi,  si vous captez la nuance). Pataquès et maldonne. Non seulement ce noir est un officier de la très respectée Police Municipale de Philadelphie mais en plus c’est un expert en homicides, ayant notamment ses entrées au FBI.

Les deux hommes n’ont rien en commun. Leur répulsion mutuelle est immédiate. Pour clarifier la situation, on téléphone au supérieur hiérarchique de Virgil Tibbs. Ledit supérieur hiérarchique, après une conversation avec Bill Gillespie, a son employé au bout du fil. Virgil Tibbs se fait dire par son supérieur que comme il a de toute façon raté son train, il est prié de se mettre au service de la force municipale de Sparta pour mener l’enquête sur ce meurtre. Virgil Tibbs s’insurge. Il ne veut rien savoir de travailler avec ces culs terreux. Il retourne attendre son train à la gare. Quelques heures passent et Bill Gillespie se retrouve aussi avec de sérieux problèmes avec sa hiérarchie. Il se fait dire par le maire de la commune que la veuve de la victime du meurtre est furax et que si ce crime n’est pas adéquatement élucidé, on peut dire adieu à l’usine aux mille employés. Gillespie est incapable de résoudre ce mystère seul… et il le sait. Tibbs s’en voudrait à mort de désobéir à son chef et de laisser tomber une enquête qui l’intrigue déjà passablement… et il le sait aussi. Les deux hommes vont se sentir implacablement obligés de collaborer, en passant par-dessus tout ce qui les horripile et tout ce qui les oppose, psychologiquement et sociologiquement.

Imaginez Barack Obama et Donald Trump obligés de travailler main dans la main sur une question sensible concernant l’Amérique profonde. Main dans la main… Lequel des deux protagonistes aurait alors la main dans la marde? Ne répondez pas trop vite parce que c’est vraiment pas si simple. Ce film extraordinaire, du canadien Norman Jewison (né à Toronto en 1926), a obtenu l’Oscar du meilleur film en 1967, en pleine crise des droits civiques. Cinquante ans plus tard, il n’a pas pris une ride. Et les deux protagonistes vont donc mener l’enquête. Je ne vous dirai rien de celle-ci pour ne pas gâcher votre plaisir de visionnement. Elle est enlevante, complexe, riche en rebondissements et elle n’a, elle aussi, pas pris une ride, malgré la savoureuse patine du temps enrobant désormais ce grand classique du cinéma américain. On réussit ici à combiner magistralement un thriller policier et un drame social. C’est une superbe rencontre de genres.

En plus, le cheminement psychologique de Virgil Tibbs et de Bill Gillespie fait proprement accéder cet opus à une dimension philosophique. D’abord, il faut dire que, pour un enquêteur noir qui farfouille dans ce petit hinterland sudiste pour y dénicher un assassin du cru, la situation est dangereuse, explosive même. De la poudre à canon. La réalité évoquée est d’ailleurs si tangible que Sidney Poitier (le vrai Sidney Poitier, l’acteur) a refusé d’aller jouer dans le sud. Faisant valoir qu’il n’irait pas se faire écharper chez les culs terreux pour un film, il a exigé et obtenu que le gros de l’opus soit tourné à Sparta mais à Sparta, Illinois, dans le nord donc. Son personnage, Virgil Tibbs, n’a pas cette chance. À tous les coins de rue, il risque de se faire assommer, dans la chaleur de la nuit, par ces blancs hargneux arborant le drapeau sudiste sur leurs plaques minéralogiques. Pour Virgil Tibbs, c’est une perte complète de ses références ordinaires, une descente aux enfers. Il se fait interpeller boy (alors qu’à Philadelphie on l’appelle Monsieur Tibbs) et on lui brandit des barres de fer au dessus du chef et lui pointe des flingues sous le nez plus souvent qu’à son tour. Bill Gillespie n’est pas en reste pour ce qui est de la déroute morale. Il se rend vite compte que cet afro-américain nordiste, roide et flegmatique, est un limier hors-norme. Gillespie se retrouve donc dans la posture paradoxale, politiquement emmerdante, et fort irritante pour sa psychologie sommaire ainsi que pour celle de ses commettants, de protéger paternalistement ce noir antipathique qui lève les pistes comme un surdoué et marche à la victoire. Les deux hommes ne fraterniseront pas. La distance est trop grande. Mais ils verront clair malgré tout et ils arriveront ainsi à comprendre froidement leur intérêt mutuel et à le faire opérer au mieux.

Pour Virgil Tibbs, Bill Gillespie est un raciste irrécupérable. Minable, lumpen, limité intellectuellement et matériellement par sa condition de classe, ce chef de police villageois miteux à casquette anguleuse et lunettes fumées jaune pipi est du mauvais côté de l’histoire, point. Virgil Tibbs le méprise copieusement et le lui fait bien sentir. Et, d’autre part, pour Bill Gillespie, Virgil Tibbs est un colored, donc fondamentalement un nègre et, même en costard, beau parleur et surdoué, un nègre reste un nègre, c’est-à-dire quelqu’un qui, même s’il est le plus malin, travaille pour les blancs, finit par la boucler au bout du compte, et le reste n’est que littérature. Bon, Virgil Tibbs se fait gifler par un planteur. Il le gifle en retour. Et quoi? Croit-il rétablir une injustice séculaire par ce geste intempestif? Non que non. Pragmatique, c’est bien lui qui finira par dire en privé à l’avorteuse noire des tréfonds du hameau que la prison pour les colored et la prison pour les blancs, c’est tout simplement pas la même prison. Et elle, elle lui répliquera que les blancs l’ont dévidé de tout ce qu’il avait en lui, et l’ont retourné contre lui-même. Mais, mais mais… toujours d’autre part, Bill Gillespie peut bien ironiser, rire du prénom Virgil et railler les compétences de cet expert tout en les exploitant, il reste que ce noir en costard de Philadelphie, simple officier, fait plus en une semaine que le chef de police Gillespie ne fait en un mois. Et quand ceci est dit, tout est dit. Nous sommes en Amérique. L’argent est le baromètre froid et inerte de tout ce qui est définitif socialement et ici l’argent a très explicitement parlé en faveur du professionnel noir urbain contre le col bleu blanc campagnard.

In the heat of the night, c’est le film qui nous dit que rien n’est résolu mais que tout est soluble. Notre histoire contemporaine récente a magnifié ce film et amplifié sa problématique. Aujourd’hui, un brillant et éloquent constitutionnaliste noir peut devenir président des États-Unis et, qu’à cela ne tienne, un aigrefin blanc mal coiffé, trapu, véreux, sexiste et fort en gueule lui succédera sans sourciller, et la galère de voguer continuera. Comment cela est-il simplement possible? Visionnez In the heat of the night et vous vous imprégnerez douloureusement de l’explication au sujet de ce tragique dead lock civilisationnel. Ce film vaut un traité d’histoire américaine et un cours de sociologie américaine, à lui tout seul.

Le tout se joue, en plus, au cœur d’une prestation d’acteurs et d’actrices à vous couper le souffle. La complicité de travail entre Sidney Poitier (né en 1927) et Rod Steiger (1925-2002) n’a eu d’égal que la force de leur prestation pour camper deux irréconciliables ennemis séculaires en situation d’active paix armée. Tous les acteurs et actrices de soutien sont remarquables aussi. On regarde ce film-culte perché au bout de son strapontin, la gueule béante. Un magnifique morceau du grand cinéma du siècle dernier.

 

In the heat of the night, 1967, Norman Jewison, film américain avec Sidney Poitier, Rod Steiger, Warren Oates, Lee Grant, Larry Gates, James Patterson, 109 minutes.

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Bill Gillespie (Rod Steiger)

Bill Gillespie (Rod Steiger)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il était une fois, SYMPHORIEN

Posted by Ysengrimus sur 28 mars 2017

Aurore Sylvain (Juliette Huot), Symphorien Laperle (Gilles Latulippe), Éphrem Laperle (Fernand Gignac), Berthe L’Espérance (Janine Sutto)

Aurore Sylvain (Juliette Huot), Symphorien Laperle (Gilles Latulippe), Éphrem Laperle (Fernand Gignac), Berthe L’Espérance (Janine Sutto)

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Aurore Sylvain (Juliette Huot): Mon Dieu, Symphorien, Éphrem, mademoiselle L’Espérance, vous devinerez jamais ce qui vient d’arriver. Janine Sutto vient de mourir.

Symphorien Laperle (Gilles Latulipe): Pas vrai!

Éphrem Laperle (Fernand Gignac): Terrible.

Berthe L’Espérance (Janine Sutto): Oh elle, la vieille fatikante. Je vas pas pleurer pour elle. A l’avait pas mal faite son temps.

Aurore Sylvain: Ben voyons donc, mademoiselle L’Espérance, vous pouvez pas parler d’une façon aussi frivole d’une des figures les plus achevées de notre belle culture théâtrale.

Symphorien Laperle: Une figure achevée pis aboutie aussi.

Éphrem Laperle: Aboutie, pas mal aboutie… pis pas mal au boutte mais, bon, passablement au boutte de sa corde aussi, hein, y faut ben l’dire.

Berthe L’Espérance: Ben je vous le fais pas dire, Éphrem. Voyons donc, madame Sylvain, Janine Sutto, c’est une figure d’un autre temps. En quelle année qu’on est, donc? Un instant que je regarde au haut de la page là, juste au dessus de la belle photo de nous quatre en gris rosâtre et blanc, là. 2017. Ben franchement était pas mal due, la madame Sutto, bon… enfin.

Madame Sylvain: Hein, quessé ça, cette date là. Êtes-vous en train de me dire qu’on est projetés quek quarante-cinq ans dans le futur?

Symphorien: Ça ben de l’air que c’est pas mal ça.

Éphrem: Ben là c’est clair et net: on est tous morts.

Mademoiselle L’Espérance: On dirait ben. La Sutto a été la dernière de nous quatre à y passer.

Madame Sylvain: Les restants seront toujours les restants, je suppose.

Mademoiselle L’Espérance: Ben je vous demande ben pardon, madame Sylvain. Vous êtes mal placée pour parler de restants. Je vous permets pas.

Symphorien: Hey! Woupélaille, Hey! Ça me rappelle une blague. Euh… Savez-vous comment on appelle ça, des chaussures d’enterrement?

Éphrem: Sais pas.

Mademoiselle L’Espérance: Je ne vois pas.

Madame Sylvain: Aucune idée

Symphorien: Des pompes funèbres!

Éphrem: J’a pogne pas.

Mademoiselle L’Espérance: Oh, elle est bonne celle-là, Symphorien. Il va falloir que je la raconte à Oscar Bellemare. Il va bien la rire, je pense.

Madame Sylvain: C’est une boutade de français, ça, Symphorien.

Symphorien: Pis? On sait pas exactement où c’est qu’on est, icitte. On est toute ben dans un espace cyber super branché francôphônie.

Éphrem: On est sur un blogue. Veux-tu ben me dire quessé ça?

Mademoiselle L’Espérance: Oh! C’est un site de rencontre, peut-être!

Madame Sylvain: Ben voyons donc, mademoiselle L’Espérance. Calmez-vous un peu.

Symphorien: À ce que je comprends. C’est une sorte de journal cybernétique mondial du futur. Des milliers de lecteurs nous découvrent icitte, toute en même temps, ça ben d’l’air.

Éphrem: Ah oui! Ah bon! Ben d’abord Il faut absolument que je leur raconte ta boutade… euh… funéraire là, Symphorien. Une blague sur un blogue, franchement, ça s’impose…

Symphorien: Vas-y, mon frère.

Éphrem: Euh… Hum… Savez-vous comment on appelle ça, des cordonniers funéraires?

Symphorien: Pas des… non…

Mademoiselle L’Espérance: Je vois pas.

Éphrem: Des pompiers funèbres. Ha, ha, ha, ha…

Madame Sylvain: Elle est pas drôle du tout, votre blague, Éphrem. Et elle est bien macabre, en plus

Symphorien: Tu viens d’en flopper une autre, mon Éphrem. Non, franchement… Bon, laissons faire ça. Mais, bon, euh… si on lâchait les blagues et si on revenait au sujet du blogue, ce journal cybernétique mondial du futur où des milliers de lecteurs nous découvrent.

Mademoiselle L’Espérance: Mon dieu, tous ces gens, tous ces hommes. J’espère au moins que ma coiffure est en ordre.

Madame Sylvain: Vous inquiétez donc pas, mademoiselle L’Espérance, vous pouvez pas être ni meilleure ni pire que vous-même.

Symphorien: Je pense quand même qu’on devrait se présenter.

Éphrem: Ben voyons donc, on se connaît depuis tellement longtemps.

Symphorien: Non, Éphrem. Je pense qu’on devrait se présenter aux lecteurs et lectrices du blogue.

Éphrem: Ah bon… Ah bon…

Mademoiselle L’Espérance: C’est une excellente idée, ça, Symphorien. Il faut d’abord dire qui l’on est. Nous sommes quelques-uns des personnages d’un feuilleton télévisé du Québec du siècle dernier intitulé Symphorien (1970-1977).  Euh… ben continuez donc, madame Sylvain, vous êtes bonne là dedans, vous, les présentations.

Madame Sylvain: Eh bien je vais poursuivre en me présentant moi-même, si vous me permettez. Je suis Aurore Sylvain, jouée par Juliette Huot (1912-2001). Je suis propriétaire d’une pension de chambres dans l’est de Montréal. C’est autour de ma pension que gravite une kyrielle de personnages. Je suis un peu la coordonnatrice de ce grand cirque, en quelques sortes. Mon cher et chambranlant fiancé, monsieur Jules Crépeau, est joué par Jean-Pierre Masson (1918-1995)… et la bonne et cuisinière de ma pension de chambres, mademoiselle Marie-Ange Boisclair, est jouée par Janine Mignolet (1928-1994). À toi, Symphorien.

Symphorien: Ben moi, je suis Symphorien Laperle, joué par Gilles Latulippe (1937-2014). Je suis concierge et homme à tout faire de la pension de Madame Sylvain. Mon épouse s’appelle Marie-Madeleine et elle est jouée par Denise Proulx (1928-1993). J’ai quatorze enfants, un mode de vie prolétarien et simple et une forte propension à servir de souffre-douleur à toutes les figures de mon cher petit univers, et notamment au constable Placide Beaulac, joué par Yves Létourneau (né en 1928). J’ai aussi —fatalement— une belle-mère, madame Agathe Lamarre, jouée par Suzanne Langlois (1928-2002), sur laquelle je n’épiloguerai pas.

Éphrem: Ben, moi, pour ma part, je suis Éphrem Laperle, le frère de Symphorien. Je suis joué par Fernand Gignac (1934-2006). Je suis reconnu pour faire co-exister les onomatopée monosyllabiques les plus vides et niaiseuses avec les orchidées acrolectales les plus relevées, sophistiquées et parfumées imaginables. Je m’adonne usuellement à la manducation de bonnes boutades et blagues diverses et je les régurgite avec de singuliers et insolites effets de ratage qui rehaussent tant la dimension surréaliste de ces saillies que mon statut indécrottable de grand incompris sociétal.

Mademoiselle L’Espérance: Voilà qui est superbement bien dit, tous autant que vous êtes. Je vous reconnais tous bien là. Mon nom à moi c’est Berthe L’Espérance, jouée par Janine Sutto (1921-2017). Je suis reconnue pour mon durable potentiel séducteur. Ce dernier est si durable, du reste justement… euh… que, voyez-vous, je suis restée assez longtemps célibataire, entourée de frelons aussi bourdonnants que fascinants, comme une toute mielleuse reine abeille. Les choses sont cependant en train de changer vu que je suis intensivement courtisée par l’entrepreneur de pompes funèbres local, monsieur Oscar Bellemare, joué par Jean-Louis Millette (1935-1999). Ce dernier est entravé dans sa pulsion attractive envers moi par une mère excessivement enveloppante du nom de Blanche Bellemare, jouée par Béatrice Picard (née en 1929). Celle-ci, ma trépidante Némésis en fait, ne parvient pas à se faire adéquatement distraire par son mariage récent avec le millionnaire du West Island Dollard Tassé, joué par Léo Rivest (1913-1990). J’étais, pour ma part, anciennement associée en affaire avec madame Sylvain mais j’ai fini par ouvrir ma propre pension de chambres, histoire de voler de mes propres ailes. Mon existence est…

Madame Sylvain: Bon, ça suffit comme ça, mademoiselle L’Espérance. Vous avez pas besoin de tapageusement vous étaler sur les détails infinis de votre petite existence. Il y a encore bien d’autres choses à dire sur notre feuilleton d’autrefois à ces bonnes personnes du futur qui ont la patience et la mansuétude d’encore un peu s’intéresser à nous.

Mademoiselle L’Espérance: Mais quelles choses donc (autres que des choses me concernant directement) y a t’il à dire tant que ça?

Madame Sylvain: Bien par exemple que les 269 épisodes d’une demi-heure de notre feuilleton ont vu circuler, en sept ans (1970-1977), une ribambelle d’acteurs et d’actrices venus du monde du cabaret et du burlesque montréalais autant que du théâtre institutionnel le plus caparaçonné. Le très populaire feuilleton Symphorien a incorporé, dans sa fluctuante troupe, des acteurs et des actrices de cinéma…

Symphorien: Des comédiens de la scène des variétés…

Éphrem: Des chanteurs de charme…

Mademoiselle L’Espérance: Ainsi que des théâtreuses carabinées à la longévité tenace…

Madame Sylvain: Voilà. Nous sommes donc littéralement une sorte de who’s who du petit monde du spectacle québécois des années 1970.

Symphorien: Bien dit. C’est très bien dit, ça, madame Sylvain.

Éphrem: Je seconde.

Mademoiselle L’Espérance: Et tout ça, ça se perd tout doucement dans la nuit des temps.

Madame Sylvain: Exactement. La mort récente de Janine Sutto marque une étape importante dans la délicate et implacable fermeture du mausolée de toute cette époque.

Éphrem: Oui… oh moi, j’ai encore une chose à dire concernant madame Janine Sutto.

Mademoiselle L’Espérance: Quoi donc, Éphrem.

Éphrem: Ben on peut dire qu’al a finalement fini par se faire pogner par l’entrepreneur de pompes funèbres qui lui courait après depuis tant d’années… Hu… hu… hu…

Mademoiselle L’Espérance: Ha, ha… très drôle. En tout cas, je vous embrasse tous et toutes et je remercie le public assidu et fidèle qui nous a assuré des moments si beaux, si mémorables, si drôles et si durables.

Madame Sylvain: Bon, Symphorien, va me chercher une boite de mouchoirs. Je sens qu’elle va me faire brailler celle-là.

Symphorien: Tout de suite, Madame Sylvain.

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Green Hornet (le frelon vert)

Posted by Ysengrimus sur 17 mars 2017

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Il y a cinquante ans, le 17 mars 1967, prenait fin la courte mais intense série télévisée The Green Hornet (vingt-six épisodes d’une demi-heure diffusés en 1966-1967). Dans une grande ville américaine non identifiée, Britt Reid (joué par Van Williams) est le propriétaire et directeur du journal à grand tirage Daily Sentinel. Mais il revêt aussi l’identité d’une sorte de vigilante masqué: Green Hornet (le «frelon vert»). Outre son acolyte et complice, le discret mais solide Kato (joué par nul autre que le légendaire Bruce Lee, jeune et tonique), les deux autres  personnes qui partagent le secret de l’identité du Green Hornet sont sa fidèle et industrieuse secrétaire, mademoiselle Lenore Case dite Casey (jouée par Wende Wagner), et le procureur de district (district attorney, une sorte d’intendant régional de justice) Frank P. Scanlon (joué par Walter Brooke). Le descriptif des oripeaux et gadgets du Green Hornet est vite fait. Vêtu d’un pardessus vert sombre, d’un chapeau mou de citadin et masqué d’un loup vert foncé avec le logo au frelon au dessus du nez, il est éternellement flanqué de Kato qui, avec sa casquette de chauffeur, ses gants de cuir, ses chaussures luisantes et pointues et son loup, est tout en noir. Green Hornet et Kato se déplacent dans une espèce de Lincoln continental noire aussi dont les phares vert clair évoquent subtilement les yeux du bourdonnant insecte parasitaire (les bagnoles étaient tout naturellement gigantesques, il y a un demi-siècle). Les deux acolytes disposent sur leur voiture de mitraillettes, d’un lance-fusée rarement utilisé, d’un drone hélicoïdal doté d’une caméra, de canons à boucane camouflante et d’un blindage anti-cartouches. Green Hornet lui-même dispose de deux instruments essentiels. Son flingue vert à gaz soporifique et une sorte de tige télescopique, son aiguillon de frelon, qui est moins une arme qu’une manière de pince monseigneur techno du fait que le susdit aiguillon de frelon télescopique projette un bourdonnement destructeur servant principalement à ouvrir avec fracas les portes des lieux que le frelon investit. Le seul gadget dont dispose Kato est la fameuse petite fléchette en forme de frelon vert, dont il combine vivement et subtilement le tir avec son karaté magistral. Fait inusité et minimalement angoissant, Green Hornet et Kato stationnent la Lincoln Continental noire des deux vigilantes et l’auto ordinaire de monsieur-citoyen Britt Reid dans le même garage secret. Comme ledit garage secret n’a qu’une place, il est doté d’un plancher rotatif. Une des deux voitures est donc toujours perchée sous le garage et stationnée inversée, soutenue au plancher-devenu-plafond par des super-pincettes. Je me demandais toujours si les citernes d’essence et d’huile de la voiture inversée n’allaient pas se vider et tout gâcher dans ce super-résidu bizarre. Étrange sort pour un véhicule de ville de passer une importante portion de son existence suspendu… à l’envers.

Kato (Bruce Lee) et Green Hornet (Van Williams)

Kato (Bruce Lee) et Green Hornet (Van Williams)

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Le modus operandi du Green Hornet est constant et inusité. Kato et lui ne sont pas des superhéros attitrés, comme leurs principaux compétiteurs télévisuels de l’époque, Batman et Robin, ces derniers sources au demeurant de maints clins d’œil (à au moins deux reprises dans The Green Hornet, des malfrats regardent Batman et Robin à la télé). Green Hornet est plutôt une manière de crypto-vigilante. Officiellement, c’est un criminel et toutes les polices de la ville le recherchent. Le crime organisé (particulièrement perfectionné dans cet environnement urbain haut de gamme) subit lui aussi la notoriété truquée du Green Hornet comme criminel (son statut de héro justicier est soigneusement maintenu secret aux yeux de toutes les pègres). L’opération se joue alors toujours de la même façon. Une discrète organisation criminelle sévit dans un secteur quelconque de racket, disons, les distilleries illégales, ou le vol et recel de toiles de maîtres, ou une escroquerie sur les assurances dans la construction. Le procureur de district ne peut pas mettre le grappin sur cette diaphane organisation, par manque de preuves. La solution transversale imposée par le frelon nocturne prend alors corps. Faux voyou brutal, le Green Hornet se rend donc frontalement chez les malfrats distingués, défonce la porte avec son aiguillon, tabasse les sbires du caïd (occasion imparable de s’imprégner du magistral et élégant karaté de Bruce Lee) et se plante devant ledit caïd, réclamant abruptement sa part des revenus du racket en cours, sinon gare… Le caïd est estourbi par la précision des infos sur les arcanes de son arnaque dont dispose le frelon (qui les tient lui même directement du procureur de district) et cela le déstabilise. Des lézardes apparaissent alors dans son dispositif, sous les pressions de ce (faux) criminel avide, parasitaire et intempestif qu’est le Green Hornet. Le caïd est inévitablement poussé à s’exposer à commettre un ou des crimes plus grossiers qu’à son habitude (notamment pour chercher à se débarrasser du bourdonnant frelon) ou encore, recherchant des trahisons ou des mésalliances, à entrer en contradiction avec certains de ses collaborateurs ou grands vassaux. Il s’ensuit du suif et du rififi autour du caïd. Cela rend le caractère criminel de ses activités plus tangible et il finit par se faire cueillir par les autorités constabulaires régulières, avec lesquelles le frelon n’entre jamais en interaction directe (il s’esquive en douce avant l’arrivé tonitruante des bagnoles à sirènes). Parfois (plus rarement) le scénario se conplexifie du fait que Green Hornet recherche le criminel qu’il pourchasse, ce qui donne lieu à une manière d’enquête plus conventionnelle, habituellement assez schématique. Notons que, contrairement à ce qui se passe dans Batman et Robin, les criminels poursuivis par Green Hornet et le procureur de district sont des types ordinaires et ne sont jamais des figures gesticulantes et bouffonnes d’olibrius anti-héroïques (pas d’adversaires genre Joker, Catwoman, Pingouin ou le Riddler). On constate donc l’absence intégrale de supervilains archétypiques, mythologiques et récurrents. Green Hornet cerne de nouveaux ennemis à chaque épisode. Héritier né coiffé d’un empire de presse qu’il tient d’un papa mort en taule pour avoir été discrédité injustement par les réseaux de malfrats de son temps, Britt Reid combat le crime, comme instance, comme entité, comme fléau, plutôt que des malfaiteurs de guignol avec lesquels il cultiverait une manière de guerre personnelle déguisée. Plus Zorro urbain que superhéro céleste, donc, discret, nocturne, Green Hornet est habituellement confronté à des aigrefins en costard-cravate, caïds ténébreux et subtils, escrocs organisés, tenanciers de tripots de luxe, ripoux cyniques, arnaqueurs à l’assurance, grands journaleux véreux ou financiers louches. Si Green Hornet n’est pas emmerdé par des supervilains récurrents, il n’échappe pas cependant à une sorte de super-gaffeur récurrent. Il s’agit là de Mike Axford (joué par Lloyd Gough), responsable de la chronique des affaires policières et criminelles au Daily Sentinel. Contrairement à mademoiselle Lenore Case, Mike Axford ignore totalement l’identité secrète de son patron. Pour lui, comme pour le reste du public, Green Hornet est un criminel notoire parfaitement ordinaire qu’il rêve de capturer et de coller au violon. Fouille-merde buté et efficace, Mike Axford tombe souvent comme un chien dans le jeu de quille de la combine vigilante du Green Hornet (son patron sous le masque) pour confondre l’organisation pégreuse par des voies plus conventionnelles. Mike Axford risque donc de tout faire foirer et de se prendre des pruneaux dans le processus. Aussi, quand le frelon et son chauffeur masqués redressent la situation, sauvent Mike Axford au passage, puis s’esquivent en lui abandonnant leur gloire, on se retrouve tous ensemble dans le bureau de Britt Reid qui échange des soupirs de soulagement discrets avec sa secrétaire-dans-le-secret, en présence de son chroniqueur des affaires policières et criminelles (pas dans le secret, lui) qui peste contre le Green Hornet (sans savoir qu’il l’a là, devant lui, en civil) et échafaude des plans tarabiscotés pour le capturer, la prochaine fois.

L’innuendo homosexuel est discrètement présent mais beaucoup moins ostensible que dans Batman et Robin. Pas de maillots moulants, pas de mules de lutins, pas de capes virevoltantes, pas d’hystérie entre hommes. C’est plutôt l’absence de machisme affiché qui révèle, sans tambour ni trompette, qu’on n’a pas affaire ici à des hétérosexistes forcenés. Playboy dix-neuf-cent-soixantard sobre et classique, Britt Reid sort bien de ci de là avec des femmes (sous le regard discrètement taquin de son omnisciente secrétaire) mais on sent que c’est là un ballet de surface, une concession minimale aux lois du genre, sans plus. Fait rafraîchissant, la misogynie est parfaitement inexistante et le paternalisme masculin est très peu accentué. On retrouve, dans ce feuilleton vieux de cinquante ans, des femmes médecins, des avocates, des directrices de publications journalistiques et personne ne fait le moindre commentaire déplacé. Une certaine élégance vieillotte se dégage même des échanges hommes-femmes. Britt Reid et Lenore Case s’interpellent monsieur et mademoiselle (dans un doublage français, ils se diraient vous). Ils entretiennent une relation professionnelle stricte, parfaitement pondérée et stylée. La subordination ostensible de la secrétaire (en fait une adjointe de direction, au sens moderne) envers son patron est un leurre et fait partie de la façade dissimulant les fausses identités héroïques de ces deux protagonistes et alliés. En privé, ou en présence de Kato et du procureur de district, Lenore Case apparaît comme une complice à part égale de l’organisation du Green Hornet. Elle en connaît d’ailleurs tous les méandres. Son patron l’implique souvent dans des missions sensibles qu’elle accomplit sous son identité réelle, froidement, sans peur, sans hystérie niaiseuse et sans reproche. Son sens de l’initiative belliqueuse est discret mais vif. Lenore Case est une fort intéressante figure de personnage de soutien féminin qui traverse la patine des ans sans vraiment se trouver flétrie ou amoindrie par le vieux sexisme d’époque. Il en est autant de Kato, serviteur chinois pour la façade, complice parfaitement égalitaire lors des escapades nocturnes manifestant la vie réelle du Green Hornet. Bruce Lee n’est pas qu’un cascadeur impeccable. Il est aussi un acteur très fin dont la prestation dans cet opus a vieilli comme une liqueur capiteuse en contournant, elle aussi, la majorité des stéréotypes ethniques du temps.

Un mot sur la musique thème: il s’agit —fatalement— d’une magnifique variation sur le Vol du Bourdon de Nicolaï Rimski-Korsakov, magistralement exécutée à la trompette per Al Hirt. C’est parfaitement savoureux. Bondance de bondance de la vie. Tous ces musiciens, tous ces acteurs et actrices sont morts aujourd’hui. C’est touchant et émouvant de les sentir revivre, en évoquant ce beau souvenir. J’aimais tellement le Green Hornet dans mon enfance que j’ai patiemment colorié une page d’un de ces fameux cahiers à colorier Green Hornet et l’ai pieusement découpée, roulée, plastifiée, puis enterrée dans la cours de ma maison d’enfance, aujourd’hui rénovée et vendue à des modernistes. Si ces braves gens d’un nouveau siècle font un jour du terrassement, ils risquent de retrouver les traces en charpie du vert frelon suranné qui me fit tant rêver, du temps de la vie simple et des redresseurs de torts sans peur et sans reproche qui se démenaient si ardemment dans la vieille boite à images en contreplaqué d’autrefois.

Lenore Case, dite Casey (Wende Wagner)

Lenore Case, dite Casey (Wende Wagner)

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CAPRICORN ONE, la saveur si piquante du Grand Navet Canulardier

Posted by Ysengrimus sur 7 mars 2017

Capricorn-One

Tout démarre avec le fameux, sublime, piquant et lancinant canular de la conquête de la lune. Mes deux fils, Reinardus-le-goupil, Tibert-le-chat et moi sommes à bouffer la tambouille vespérale en cacassant comme des éperdus, soupesant les pour et les contre de l’hypothèse non-confirmationniste du canular de la conquête de la lune par les missions Apollo. On ressasse à bâtons rompus un peu le tout du folklore, désormais passablement stabilisé, de cette hypothèse de canular: les photos de cosmonautes cadrées trop haut, les reflets de projos sur le dépoli des visières de casques, les ombrages paradoxaux sur la surface lunaire, le décor de montagnes constant, l’absence d’étoiles, le drapeau qui flacotte sans fin, les morts mystérieuses d’acolytes et de subalternes des missions, l’ambiance de propagande de la guerre froide, la technologie rudimentaire du temps, l’étourdissante distance, le fait qu’on n’y a pas remis les pieds en une génération. J’avais onze ans en 1969. Mes souvenirs d’enfance fusionnent donc ici avec les connaissances internet de ces jeunes hommes de ce temps. Trois séléno-sceptiques en goguette s’aiment d’amour tendre. On se marre comme des bossus intergénérationnels.

Dora Maar, la mère de mes fils, une française, mathématicienne, informaticienne, cartésienne, parfaitement imperméable à tous les serpents de mer noueux et ondins de la culture vernaculaire nord-américaine, nous toise alors un peu et commente: «Il n’y a qu’une culture croyant que Walt Disney a été congelé pour le bénéfice des générations futures, pour produire une idée incongrue comme celle de ce canular de la conquête de la lune. Mais, vous là, êtes vous certains que cette hypothèse existe vraiment, en ce monde? M’assurez-vous que vous n’êtes pas en train de l’improviser ici même, à vous trois, au coin de cette table? Je n’ai JAMAIS entendu parler de l’idée d’un canular de la conquête de la lune, moi…». Tollé de protestations, citations en rafale de sources monumentales et incontournables de la culture contemporaine: Wikipédia (réponse de Dora Maar: «Mais n’importe quel gogo écrit là dedans»), l’émission à succès californienne Mythbusters (réponse de Dora Maar: «Ils questionnent les mythes ou ils les déclenchent?»). Ciel, un esprit fort… Me voilà poussé dans les retranchements les plus glauques, les plus fétides et les plus fanés de mes ressources intellectuelles. Je me résous donc à annoncer. «Il y a même un film qui a été fait sur la question dans les années 1970, juste après la fin des missions Apollo justement, et qui se base sur l’hypothèse d’un canular et la promeut ouvertement: Capricorn One. (réponse de Dora Maar: «Capri Quoi???»). Je ne me démonte pas: «C’est une œuvre absolument cruciale.» (réponse de Dora Maar: «Je ne suis pas trop certaine que j’ai envie de voir ça, pour le coup.») .

On finit, bien sûr, par convaincre ce fin fleuron d’impartialité de passer au salon, au nom de la stricte curiosité intellectuelle (sinon de l’inspiration cinématographique ou artistique), et de s’installer, l’œil vif, le profil volontaire, la dent dure, devant le sublimissime Capricorn One, dont nous commémorons justement cette année les quarante ans de discrète existence. Et nous voici transportés dans un 1977 des plus réalistes (car effectif!). Nous nous installons subitement dans le temps, donc, d’avant les ordinateurs portables, les téléphones cellulaires, les petites voitures, la rectitude politique et les cheveux courts pour hommes. Une mission pour la planète Mars, la Mission Capricorn, conçue en réplique exacte des missions lunaires venant juste de se terminer (avec fusée à étages genre Saturn V, LEM et capsule de retour) est sur le point de se mettre en branle. Le Colonel Charles Brubaker (joué par James Brolin), le Lieutenant-Colonel Peter Willis (joué par Sam Waterston) et le Commandant John Walker (joué par un O.J. Simpson vraiment fort peu convaincant) sont en place dans le module de commande de l’immense fusée martienne et s’apprêtent à finaliser le décollage. Le compte à rebours est en cours et tout et tout, quand un haut officiel de la NASA entre dans la capsule et les prie d’en descendre illico. Consternation chez nos trois officiers. On les évacue discrètement par la rampe de lancement, les amène en hélico dans une petite base tout ce qu’il y a de plus désertique et on laisse la fusée à étages décoller, vide de ses occupants. Dans une salle de réunion sinistre du baraquement de la base, on leur explique alors que le dispositif censé assurer leur survie dans la capsule est une arnaque, un brimborion suspect vendu par une entreprise motivée plus par le profit que par la science et que, conséquemment, ultimes tests à l’appui, ledit dispositif aurait flanché dans l’espace, les vouant tous les trois à une mort certaine. Vu que ce n’est pas très convenable de les envoyer au casse-pipe ainsi en toute connaissance de cause, que la populace en a, en plus, bien marre des missions spatiales, que les caisses sont à sec, que le président ne veux pas que le coup soit foireux cette fois-ci et que c’est toujours la guerre froide, on a décidé de laisser la fusée partir à vide et de simuler la présence humaine sur Mars en studio, pour les caméras du monde. Les ordres sont donc que ces trois officiers vont devoir se convertir bon an mal an en acteurs et évoluer sur un paysage martien de toc, autour d’un LEM de tôle, au sein d’un décor aménagé dans cette base les isolant de tout, sauf de leur conscience. Les trois cosmonautes ne sont pas très enjoués à cette idée et leur enthousiasme pour cette solution suspecte en prend un coups encore plus sérieux quand ils découvrent, au fil de leur implication dans cette mascarade tarabustée, qu’on prévoit les faire tenir leurs langues en faisant, en fait, leur capsule «s’écraser à l’atterrissage, lors de la rentrée dans l’atmosphère terrestre», entendre en les trucidant en douce une fois la mise en scène de cette mission terminée. Le Colonel Brubaker tente alors de transmettre une sorte de message codé en douce, lors d’une conversation télévisée avec son épouse, Kay Brubaker (jouée finement par Brenda Vaccaro, une actrice de soutien fort convaincante, la seule vraiment intéressante à regarder travailler dans tout cet imbroglio). Ce message codé en mondovision met la puce à l’oreille à une espèce de journaliste d’investigation paumé mais toujours aux abois (joué par Elliott Gould, la tête d’affiche du film… conclueurs concluez). Il remonte alors la filière et cherche, au péril de sa vie, à retracer les cosmonautes cloués au sol qui, entre-temps, se sont évadés et errent dans le désert.

Ce film, qui a terriblement mal vieilli, eut, à sa sortie, je m’en souviens vivement, un retentissement indubitable qui flotta dans l’air, un temps. Je revois encore ma sœur, en 1978 ou 1979, en train de me le raconter, le souffle court et les yeux exorbités. Capricorn One frappa les imaginaires du temps, non pour ses qualités cinématographiques (toutes minimales) mais en tant que première œuvre de salle obscure thématisant ouvertement le canular de la conquête de la lune. Cela se fit en une sorte de transposition difficultueuse, hasardeuse, timide aussi, déférente, insidieuse mais indubitable. Cela reste donc une des premières voix «artistiques» donnant ses lettres de noblesse à notre doute collectif sur la réalisation (dans les deux sens possibles du terme) des missions Apollo. Son succès de curiosité s’arrête là d’ailleurs. Tout net. Tenez-vous le pour dit. On ne parle pas vraiment ici de science-fiction, pour tout dire. Plutôt d’une version un peu bancale et neuneu de ce cinéma paranoïaque américain dont All the President’s men (Les hommes du président – 1976), tourné un an auparavant, nous fournit un exemplaire bien plus achevé et bien moins décevant, dans le genre. La version siècle dernier des théories de la conspiration, dans leur curiosité comme dans leurs extravagances, sont bien mises en scène ici et, que dire… (est-ce un signe?): on s’ennuie pour mourir.

La rumeur circule toujours qu’une version modernisée de Capricorn One serait en préparation et prévue pour dans quelques années. Alors là, je connais trois séléno-sceptiques qui vont certainement prendre un billet en ce jour fatidique pour cet autre voyage au pays gris et noir de nos doutes marrants et de nos tourments folâtres.

Capricorn One, 1977, Peter Hyams, film américain avec Elliott Gould, Brenda Vaccaro, James Brolin, Sam Waterston, O.J. Simpson, Telly Savalas, 123 minutes.

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STAR TREK CONTINUES. L’univers originel de la patrouille du cosmos perpétué en cyber-culture

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2017

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La fameuse mission de cinq ans du Star Trek d’origine a été abruptement interrompue quand CBS a annulé ce feuilleton-culte après seulement trois ans d’existence (1966-1969). Une talentueuse troupe d’acteurs et d’actrices amateurs a lumineusement repris, à partir de 2011, le flambeau de la mission trekkie pur sucre du temps, couvrant ainsi les années de grâce 2269 et 2270 de la mission de cinq ans de l’USS Enterprise (NCC—1701). Le résultat est saisissant. Tant au niveau des décors et de la musique, que de l’intendance des personnages, du jeu, des scénarios et des thèmes traités, on retrouve le Star Trek de souche, dans des conditions de cyber-vidéo à la stature visuelle à peine atténuée par rapport à l’expérience télévisuelle d’origine. Avez-vous dit copycat? C’est parfaitement savoureux et très sérieux. Ce n’est nullement une pochade ou une parodie. La démarche revendique pleinement son statut d’expérience artistique culturellement significative. Évidemment cette singulière aventure de fan fiction sans but lucratif s’adresse exclusivement à un public averti. Pour jubiler à plein devant cette web-série, il faut être obligatoirement un véritable intime de Star Trek — The original series. Si c’est votre cas, je vous recommande chaleureusement le travail remarquable de ces passionnés. Vous allez en rester éblouis. L’incroyable pérennité culturelle d’une certain science-fiction à la fois songée et populaire triomphe une fois de plus, de par ce monde multivalent et increvable de Star Trek, à la sagesse si satisfaisante. Pour la bonne bouche, voici la liste des épisodes de Star Trek continues (tous des scénarios 100% originaux).

Épisode 1 — Pilgrim of eternity: L’équipage du capitaine Kirk entre en contact avec une étrange capsule en giration dont le rayonnement endommage gravement toute la machinerie ainsi que la carlingue du vaisseau. Kirk doit, à son corps défendant, détruire cette nef rotative avant de perdre le contrôle de son propre navire. De celle-ci se téléporte alors nul autre que le dieu Apollon, rencontré autrefois dans l’épisode Who mourns for Adonais. Ce dieu anthropomorphe, comme tous les autres dieux de la mythologie grecque classique, est en fait un vieil extra-terrestre dont l’existence était jadis assurée par le fait qu’il se nourrissait de la pulsion adorante des masses humaines subjuguées. Apollon est ici en compagnie de son épouse qui meurt aussitôt. Toujours sur son déclin, Apollon (qui est joué par le même acteur qu’en 1967) a vieillit de plusieurs décennies en seulement deux ans parce qu’il devait fournir, à même son métabolisme divin, un jus énergétique à la nef ou capsule lui servant de planque cosmique. Divinité de la musique, Apollon établit un rapport respectueux avec Nyota Uhura, l’officière aux communications, qui est une chanteuse amateure. Tout l’équipage semble même ressentir un attrait senti pour l’éloquence et la prestance du vieux dieu. Mais Kirk et surtout Scotty (qui, lors de leur première rencontre, s’est fait bardasser pas mal par l’olympien alors fort dédaigneux) se méfient. Apollon est-il aussi hostile que lors de sa première rencontre avec les trekkies? Va-t-il encore chercher à forcer les humains à renouveler leur adoration envers lui? Ou alors un dieu grec vermoulu peut-il se recycler culturellement et intellectuellement, dans un monde athée?

Épisode 2 — Lolani: Les trekkies tombent sur un cargo marchand à l’intérieur duquel plusieurs meurtres ont été commis. La seule survivante de ce rififi louche est Lolani, une esclave de la planète Orion (du type de celles déjà rencontrées par des trekkies, notamment dans l’épisode The Menagerie, seconde partie). Elle a la peau verte, les cheveux noir charbon et les lèvres rouge sang. Elle se téléporte dans le vaisseau, un couteau sanglant à la main. L’impact hormonal de cette esclave sexuelle est si puissant que le docteur McCoy doit immuniser l’équipage contre le désir et l’irrationalité qui s’y associe. Et d’ailleurs Lolani en rajoute. Elle cherche à séduire des trekkies, dont le capitaine, pour les convaincre de la protéger de ce qui va lui arriver par la suite. C’est seulement en compagnie de femmes, notamment de la docteure Élise McKennah, thérapeute du bord, que Lolani arrive à faire émerger sa rationalité et sa prestance. On découvre alors un être sensible et articulé qui est beaucoup plus qu’une simple bombe sexuelle. Pour tirer au net le statut de victime ou de meurtrière de Lolani, Spock va devoir procéder à une fusion télépathique vulcaine avec elle. Ce sera pour découvrir qu’elle s’est fait violenter par les olibrius du cargo marchand et que si elle en a éventuellement troué un ou deux, c’est en complète légitime défense. La planète Orion ne fait pas partie de la Fédération des Planètes et les trekkies sont donc sans mandat ou juridiction pour défier ses lois, y compris la plus inique de toutes, l’esclavage. La législation d’Orion requiert qu’à la mort de son maître actuel, Lolani soit rendue à son propriétaire antérieur, un marchand d’esclave. Kirk reçoit des ordres stricts de son amirauté de ne pas interférer. On ne veut pas d’un incident galactique pour sauver une petite noiraude verdâtre de sa condition, si tragique soit-elle. Le marchand esclavagiste se présente sur le vaisseau trekkie pour récupérer son bien. Mais la thérapeute McKennah s’insurge: faut-il ainsi froidement et implicitement avaliser l’esclavage au nom du respect des obligations diplomatiques?

Épisode 3 — Fairest of them all: Nous nous retrouvons dans l’univers parallèle accidentellement découvert par les trekkies lors de l’épisode Mirror, Mirror. Dans cet épisode-là, on avait pris connaissance de l’existence d’une culture trekkie alternative que je nommerai, faute de mieux, les anti-trekkies. Nous passerons tout cet épisode-ci en compagnie de ces susdits anti-trekkies. Les anti-trekkies de cet univers parallèle sont sauvages, impériaux et ils fonctionnent comme une sorte d’empire romain brutal et autoritaire. Mais, avant de retourner dans son plan d’univers, le Kirk trekkie avait mis un frelon dans la tête du Spock anti-trekkie. Et le Spock anti-trekkie gamberge le coup comme un petit fou depuis ce moment d’échange furtif avec le Kirk trekkie. La gamberge est la suivante: à ce rythme facho là, l’Empire des Planètes va se retrouver avec des insurrections qui vont péter de partout. Il est voué à vivre une longue période de révolutions chaotiques. Quand le Kirk anti-trekkie, officier cinglant et intransigeant, bombarde et détruit une planète entière, le Spock anti-trekkie implémente sa gamberge. Il déclenche méthodiquement une mutinerie. Mais son capitaine a des ressources meurtrières à revendre et des alliés. De plus, la peur rend une portion importante de ses troupes dociles. L’amoureuse de Kirk sabote une machine à tuer secrète dont disposait le capitaine, du fond de sa cabine. Elle change de camp et rejoint Spock et Scotty en mutinerie. Mais cela suffira-t-il? Les anti-trekkies, totalitaires, teigneux et absolutistes ont-ils en eux la capacité de devenir des trekkies en bonne et due forme?

Épisode 4 — The white iris: Ceci est le plus romanesque et sentimental mais aussi le plus hyperspécialisé trekkie de tous ces épisodes. Lors des négociations finales pour disposer un grand champ de force anti-missile autour d’une planète qui vient d’intégrer la Fédération en échange de ce système de défense, Kirk se prend un coup de bâton sur le caillou d’un anti-fédéraliste local. On le soigne avec une drogue expérimentale. Il se met alors à halluciner trois femmes, une androïde et une mystérieuse petite fille. Ces cinq fantômes si troublants parce que tant aimés sont Nakia, son ancienne collègue du USS Farragut (cf l’épisode Obsession), Edith Keeler (femme des années 1930 rencontrée dans The city on the edge of forever), Miramanee (femme aborigène épousée dans The Paradise Syndrome), Rayna (androïde rencontrée dans Requiem for Methuselah) et une petite sang-mêlé inconnue. Ces femmes du passé sont mortes, l’androïde a disjoncté, la petite fille n’est jamais née, le tout par la faute de Kirk, ou du moins le croit-il. Il culpabilise comme un dingue et visiblement cet incident actuel —traumatisme crânien, drogue expérimentale et toutim— fait ressortir cette douleur cuisante et trop refoulée émanant des grands amours perdus. Kirk doit régler ses comptes avec cette série de crises émotionnelles d’antan. C’est d’autant plus urgent que cette tourmente intérieure lui provoque une amnésie localisée l’empêchant de fournir le mot de passe actionnant… justement… le champ de force anti-missile de la nouvelle planète amie qui subit… justement… une malencontreuse attaque de torpilles interplanétaires.

Épisode 5 — Divided we stand: Ici, on met en vedette des entités qui n’existaient pas dans l’univers initial de Star Trek TOS, les Nanites. Il s’agit de petites cyber-bestioles microscopiques qui fonctionnent comme des virus au tiers informatiques, au tiers robotiques, au tiers biologiques. Ils envahissent l’ordi du vaisseau et se mettent à se gaver de toutes les infos s’y trouvant, y compris les fichiers historiques. Il y a alors un pet de boucane sur le pont et Kirk et McCoy se retrouvent téléportés en 1862, en pleine Guerre de Sécession. McCoy est en officier sudiste et Kirk est en sous-officier nordiste. Il n’est pas possible de savoir si la transposition historique est bel et bien physique ou strictement onirique puisque les corps de McCoy et Kirk restent couchés sur des grabats, à l’infirmerie du vaisseau trekkie. Quoi qu’il en soit, nos deux conscrits involontaires vont vivre un pétaradant épisode de guerre civile américaine, McCoy en infirmier de campagne, Kirk en fantassin. Ils ont évidemment archi les boules de paradoxalement bidouiller le cours de l’histoire et ils s’efforcent donc d’en faire le moins possible. Il leur est moins facile de tenir leur langue, par contre. Cela donnera l’occasion de développer des considérations bien ronflantes mais bien trekkies aussi sur la lutte pour la liberté des gens de toutes couleurs… blancs, noirs, verts. Cela donnera aussi l’occasion de revoir quelqu’un de bien plus habitué â faire acte de présence dans Star Trek TOS que les Nanites. J’ai nommé le glorieux et emblématique président Abraham Lincoln, avec son interminable tuyau de poêle.

Épisode 6 — Come not between the dragons: Cet episode est le plus science-fiction du lot. Le vaisseau est percuté par une sorte de forme de vie minérale. On dirait un pokémon de pierre anguleux, haut de huit pieds environ et dont le dos clignote en blanc et bleu. Totalement et intégralement extra-terrestre, c’est un Cosmozoa du nom de Usdi. Ce caillasse vivant percute la carlingue de la soucoupe trekkie, passe à travers comme si c’était du beurre et se retrouve patatras dans les quartiers de l’enseigne de vaisseau Eliza Taylor, qui est sur le point de se mettre au lit. La communication va s’établir entre l’enseigne et la forme de vie mais le foutoir s’installe solide quand une autre instance se met à lancer un jus rouge, par amples vagues, à travers le vaisseau, qui rend les gens de plus en plus agressifs et parano envers la petite forme de vie. La thérapeute McKennah et l’officière aux communications Uhura se rendent compte que c’est effectivement un jus qui rend sciemment colérique et irrationnel et elles trouvent moyen de s’inoculer, à elles-mêmes et à l’enseigne Taylor, une manière de contrepoison. L’équipage se subdivise alors en deux groupes, ceux qui ont le contrepoison et veulent calmer le jeu, et ceux qui ne l’on pas et veulent en découdre avec le pokémon de pierre. La raison et le contrepoison vont prendre le dessus mais les choses vont encore se complexifier quand on va découvrir que l’instance qui lance le jus rouge paranogène par amples vagues depuis le cosmos est une version géante, parentale en fait, de la plus petite forme de vie pierreuse venue se planquer dans le vaisseau. Les trekkies se sont involontairement fourrés entre l’écorce et l’arbre du plus vieux de tous les rapports de force au monde, celui entre un père et son fils.

Épisode 7 — Embracing the winds: Ici on traite la question du sexisme. Le vaisseau USS Hood a perdu subitement ses fonctions vitales, tuant net tout son équipage, dans des conditions non élucidées. Kirk et Spock se rendent en navette à une des bases de l’amirauté pour décider de qui sera le ou la capitaine du Hood. Il y a deux candidats proposés par l’amirauté. Le commandant Spock et la commandante Diana Garrett. Kirk considère qu’une femme devrait, pour la première fois dans l’histoire de la flotte, être capitaine d’un vaisseau constitutionnel. Mais la commodore Laura Grey fait valoir que la Fédération des Planètes a été fondée, un siècle plus tôt, par un certain nombre de peuples, dans des conditions ardues et guerrières. Parmi ces peuples fondateurs figurent les Télorites. Les trekkies de souche se souviendront d’eux, ce sont les types en combinaison alu, avec une barbe à la ZZ Top, le nez comme une patate fripée retroussée et pas de blanc d’œil. Ces Télorites sont des phallocrates impénitents et l’idée d’une femme capitaine de vaisseau ne fait pas leur affaire. Kirk, qui siège sur le comité ad hoc qui devra choisir le ou la capitaine du Hood, se retrouve devant un dilemme. S’il recommande Spock, il perd son fidèle officier en second historique et assume ouvertement l’option involontairement sexiste. S’il recommande Diana Garrett, il ennuie la commodore Laura Grey dans ses contraintes diplomatiques avec les Télorites. Diana Garrett a aussi des bizarreries dans son dossier et une forte propension à jouer à fond la carte de son statut de femme. Pendant que le problème devient cornélien pour Kirk au sein de ce comité décisionnel, Scotty, Uhura, Tchékov et le reste de l’équipage trekkie enquêtent dans l’espace interstellaire sur ce qui est arrivé au USS Hood. Ils ne trouvent rien et doivent se replier dare-dare avec leur propre vaisseau car le Hood fait subitement explosion, pour des raisons inexpliquées toujours. Cette explosion narrative du vaisseau à pourvoir d’un ou d’une capitaine rend l’audience pour lui désigner ledit ou ladite capitaine nulle et non avenue. La nouvelle de la perte du Hood tombe juste avant que Kirk, troisième membre du comité décisionnel, ne se prononce explicitement sur son choix personnel. Celui-ci restera donc secret, toute la problématique sexiste restera pendante et ce, malgré une conversation surprise, en point d’orgue, entre Kirk et l’ambassadeur Télorite qui lui annonce qu’une fraction anti-phallocrate est en cours d’apparition rapide au sein de sa propre culture.

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Voilà. Que ça. Il semble bien qu’il n’y ait, pour le moment, que ces quelques épisodes de disponibles. Mais je juge, en conscience, que cette belle idée est promise à un très intéressant avenir. Bravo à la culture web, quand elle nous sort des petit joyaux comme cette très jubilatoire série, merveilleuse grasse matinée intellectuelle générationnelle et intriguant geste de préservation culturelle vu que l’exercice consiste à encapsuler le mieux possible le son, le matériau, et le ton d’un temps.

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THE WHOLE WIDE WORLD, quand une modeste mémorialiste revient sur sa fugitive rencontre avec l’Écrivain Fou

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2016

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Je me suis intéressé à l’écrivain Robert Ervin Howard dans des conditions parfaitement inattendues. J’ai vu, il y a quelques années, le très beau film intimiste, déjà vieux de vingt ans, The Whole Wide World (1996), basé sur One who walked alone (1986), le récit autobiographique d’une incisive institutrice d’anglais du Texas, Novalyne Price (1908-1999), relatant sa brève et tumultueuse relation, entre 1933 et 1936, avec un écrivain névropathe, dépressif et complètement obsédé par son écriture, nul autre, justement, que Robert Ervin Howard (né en 1906 – mort en 1936, d’un suicide par arme à feu). Précurseur quasi-visionnaire de la littérature du genre fantasy, Robert Ervin Howard créa, entre autres, en 1932, le personnage de Conan le Barbare, dans une série de ces petits romans à grand tirage que les américains désignent sous le terme difficilement traduisible de pulp fiction. Le récit poignant de Novalyne Price, tel que mis en forme dans ce petit film étonnant, donne un singulier relief émotif à toute cette œuvre échevelée et délirante. Concentrons ici notre attention sur l’inédite aventure de Madame Price, témoin lucide qui, au soir de sa vie, écrit sur tout ceci, avec une touchante sincérité. Quand j’ai revu le film The Whole Wide World en compagnie de mon fils Reinardus-le-goupil, il n’a pas été trop enthousiaste des comportements rustauds du personnage masculin, alors que moi… contrairement à mes (pourtant fermes) habitudes, j’ai… mais n’anticipons pas…

Nous sommes donc entre 1933 et 1936, au fin fond de la campagne texane. Novalyne Price (Renée Zellweger, elle-même une texane) enseigne l’anglais pour payer ses études et rêve de devenir écrivaine. Un ami commun lui présente Robert Ervin Howard (Vincent D’Onofrio). C’est un grand gaillard costaud, pas du tout dégrossi, avec une casquette et des bretelles, qui parle fort mais semble parfaitement indifférent à tout, son regard perdu dans un monde lointain qui n’est pas tout à fait le nôtre. Novalyne est sensible à la notoriété littéraire naissante de Robert mais elle l’admire en fait abstraitement, et pour les mauvaises raisons. Vous vendez bien et moi aussi je veux vivre de ma plume. Il est donc important que je fasse l’effort du vous comprendre, dit en substance Novalyne à Robert. Et cette étrange et improbable relation d’amitié sentimentale va démarrer sur cette base, malencontreuse et ambivalente. Admirer un écrivain pour son succès de librairie plutôt que pour le contenu charnu et poissard de son œuvre, n’est pas l’option la moins bancale. Novalyne va le découvrir à ses dépends. S’intéresser à une femme parce qu’elle vous demande poliment de lui parler de ce que vous êtes en train d’écrire (en attendant patiemment des retours d’ascenseurs empathiques qui ne viennent jamais) n’est pas l’option la moins bancale non plus. Robert va le découvrir à ses dépends aussi, si tant est qu’il s’en soucie. Bon, Novalyne va parvenir à le civiliser minimalement. Il va s’habiller un peu mieux, porter un chapeau à la mode, se laisser pousser la moustache, même. Il va fournir son lot d’efforts mondains, mais cela ne suffira tout simplement pas pour rencontrer les standards comportementaux de Novalyne Price et du conformisme social ambiant que malgré elle et, comme compulsivement, elle incarne, bien souvent avec conviction, ardeur et rage. Ça va vraiment clocher entre ces deux là… Les seuls moments où ils se sentiront vraiment bien ensemble, ce sera lorsqu’ils s’abandonneront, silencieusement mais de concert, dans la contemplation du formidable coucher de soleil texan…

Nous, bien nous, nous sommes à l’intérieur de Novalyne. Nous procédons à la découverte graduelle d’un fou furieux littéraire méprisé, mécompris et qui, de plus, s’en moque éperdument. Ce dimanche là, après la messe, Novalyne se fait déposer, par le cabriolet conduit par ses copines enseignantes, près de la maison familiale des Howard. Bizarre quand même. Elle l’entend gueuler, s’époumoner. Les lèvres pincées, les sourcils froncés, Novalyne contourne la maison et arrive jusqu’à une fenêtre par laquelle elle aperçoit Robert, assis devant sa machine à écrire, aboyant, d’une voix de stentor, l’histoire qu’il est en train d’écrire, ses doigts ne bougeant pas assez vite pour tout entrer sans encombre dans la machine à écrire. Une autre fois, ce sont les collègues de Novalyne qui lui montrent, sur la route du village, un grand gaillard tonique et éperdu qui marche au milieu du chemin en boxant tout seul contre des personnages imaginaires. Novalyne se rue sur lui, au risque de se faire proprement assommer et l’interrompt, une fois de plus. Notons, pour la petite histoire que Robert Ervin Howard a écrit de très nombreux romans sur le thème de la boxe. Lors de ses balades en voiture en compagnie de Novalyne, il ne prend vie que lorsqu’elle lui demande de lui décrire les caractéristiques physiques et psychologiques de Conan le Barbare. Robert, alors, devient littéralement Conan au milieu d’un champ de blé et, faute de romantisme, l’affaire ne manque certainement pas d’une indubitable intensité émotionnelle.

Reinardus-le-goupil est particulièrement contrarié et agacé par l’attitude de Robert, qu’il analyse comme la plus grossière des goujateries imaginable. Je suis pour ma part obligé, fait rarissime, de prendre ici parti pour le personnage masculin contre le personnage féminin… Robert est une brute, mais ce n’est pas un goujat. Un goujat, c’est déjà quelqu’un qui agit sciemment, en prenant ouvertement ses options d’oppresseur, dans la parade de séduction. Robert est intégralement loin en deçà de la séduction. Engoncé, sans espoir de retour, dans son monde imaginaire, profondément déterminé par une mère souffrante qui l’approuve implicitement sur tout et lui donne tout (celle-ci est jouée par Anne Wedgeworth, superbe travail d’actrice de soutien), Robert n’interagis tout simplement pas avec une femme. Il épanche son être sous le regard d’une femme, c’est bien différent. Et celle-ci se doit de prendre acte et de vivre avec les faits bruts, sans plus. Quand à Novalyne, oh, je suis bien désolé, chère Novalyne, mais vous devez regarder bien en face les conséquences de vos propres options. Vous avez voulu vous intéresser à un écrivain qui «vend bien», il faut assumer que cela signifie se mettre en contact avec un psychopathe, intégralement hanté par les histoires qu’il raconte et qui n’a pas de temps à perdre avec les niaiseries mondaines auxquelles vous le convoquez (incroyablement prolifique, Robert Ervin Howard a écrit plusieurs centaines de récits entre 1916 et 1936). Quand Robert partage, au premier degré et en toute spontanéité, ses goûts littéraires et artistiques avec Novalyne, la catastrophe culmine. Un jour, il lui remet Weird Tales, une des revues de pulp fiction dans laquelle il écrit, histoire qu’elle découvre un peu, directement, ce qu’il fait. Cela semble grossier et pornographique aux yeux de la jeune femme. Une autre fois, il lui fait cadeau d’un gros ouvrage de Pierre Louys (1870-1925), auteur étrange, sensuel, inclassable, faisant surtout dans le roman érotico-romantique, langoureux, lesbien et «pervers». Novalyne est outrée et finit par jeter l’ouvrage. Lors d’une promenade au bord d’une rivière, Robert, visionnaire sans le savoir, comme Huxley, comme Lovecraft ses contemporains, annonce qu’un jour les perversions sexuelles les plus délirantes seront omniprésentes, banales même, dans l’intégralité des formes artistiques. Aucun mode d’expression ne sera épargné, tous seront affectés par une inévitable sexualisation, qui prendra de plus en plus une dimension parfaitement ordinaire. Novalyne n’est pas très enthousiasmée par ce genre de futurologie… Et le flot des histoires que Robert raconte continue de dégringoler hors de lui, comme un torrent, tant et tant que la moindre sortie est, à son sens, une pure perte de temps, parce qu’elle lui coûte tant d’heures perdues de cette tonitruante bande passante narrative qui ne reviendra pas. Si bien qu’un soir, Robert se met à raconter à haute voix, en plein resto mondain, un des récits qui lui roule dans la tête. Ce n’est ni très conventionnel ni très convenable et Novalyne s’emporte et demande d’être reconduite chez elle immédiatement. C’est le début de la rupture. Novalyne est acceptée au programme d’Études Supérieures de l’Université de l’État de Louisiane. Elle se met à fréquenter épisodiquement un autre homme. Elle quitte éventuellement le Texas en 1936 et apprend peu après, par télégramme, le suicide de Robert. Il ne l’a pas fait pour elle, mais bien à cause de la lente agonie de sa mère, malade depuis des années. Il aura été jusqu’au bout celui qui marche seul.

C’est seulement au soir de sa vie, après avoir pris sa retraite de l’enseignement, que Novalyne Price dominera ces événements de sa jeunesse et nous léguera le superbe récit autocritique qui servit de base pour le scénario de ce film. C’est en fait une réflexion sur la passion d’écrire et sur le fait qu’on écrit bien plus par folie que par sagesse. Toujours spontané, presque infantile, jamais calculateur, railleur ou arrogant, Robert Ervin Howard riait à gorge déployée quand Novalyne Price lui racontait les scénarios des romans qu’elle espérait un jour écrire. Et le jour où elle lui annonça qu’elle serait à la fois écrivaine et institutrice d’anglais, il lui dit, d’un ton grave qui n’admit pas de réplique: Ça ne fonctionne pas comme ça. Eh non, ça ne fonctionne pas comme ça, les faits historiques l’ont confirmé. On ne peut pas à la fois se conformer et déborder… Tout(e) écrivain(e) rencontre un jour, au fond de lui (ou d’elle) ou ailleurs, sa Novalyne Price. Il doit alors la combattre de toutes ses forces, car elle est l’instance qui risque d’étrangler, de corroder et d’annihiler sa créativité. Mais même combattre Novalyne Price de toutes ses forces ne change rien au fait qu’il est impossible de ne pas l’avoir profondément aimée, comme on aime ses lecteurs, ses objecteurs, ses détracteurs, son époque et…l’intégralité de ce vaste vaste monde…

The Whole Wide World, 1996, Dan Ireland, film américain avec Renée Zellweger, Vincent D’Onofrio, Anne Wedgeworth, Harve Presnel, Benjamin Mouton, Michael Corbett, Helen Cates, 111 minutes.

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Le film de STAR TREK que je recommande à l’intégralité du genre humain

Posted by Ysengrimus sur 8 septembre 2016

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Il y a cinquante ans sujourd’hui, le 8 septembre 1966 exactement, débutait ce qui allait devenir la monstrueuse saga télévisuelle et cinématographique STAR TREK. Et alors un beau jour se pose la question de savoir ceci: si je voulais introduire à l’émotion utopique et à la joie futuriste de la susdite culture Star Trek une personne n’y connaissant rien et ayant un intérêt tout minimal pour la science-fiction, je ferais comment? J’ai discuté le coup avec Reinardus-le-goupil, entre un plat de cochon grillé, des nouilles et notre petit écran diffusant Star Trek IV, The Voyage Home, le quatrième long métrage de la saga cinéma des increvables personnages de la Fédération Unie des Planètes. Pourquoi privilégier cet opus cinématographique pour suggérer un contact initial avec le monde de Star Trek? Pour trois raisons. D’abord la dynamique de ce film spécifique met fortement en relief les acteurs et leurs personnages et ce, au dessus des effets spéciaux et des tics zap-boom galactiques usuels de la space opera. Cela permet une approche plus intimiste de Kirk, Spock, McCoy et de toute leur bande. Cette valorisation de l’acteur et de sa façon de travailler son personnage est un des charmes constants de la saga Star Trek. Elle est justement particulièrement bien installée dans ce film-ci. Ensuite, le thème traité, écologique, baleinier, environnementaliste est touchant, poignant, embrassé à la fois avec une tendresse et une ironie critique qui synthétise merveilleusement l’utopie Star Trek. Finalement, atout majeur, le film est dirigé par Leonard Nimoy (l’acteur brillant jouant Spock). Nimoy est un metteur en scène sensible, qui dirige finement ses acteurs et ses actrices et qui a une touche imparable pour les personnages et les thèmes féminins (on lui doit notamment The Good Mother, et le superbe Three men and a baby, version USA particulièrement réussie de Trois hommes et un couffin). La combinaison est ici parfaitement gagnante et fait de Star Trek IV un film irrésistible que je recommande chaleureusement à tous les non-trekkies de notre vaste monde.

Les quinze premières minutes sont un peu turlupinées car elles se raccordent directement en suite sur l’opus précédent, sans que cela revête une importance particulière aux fins de l’exercice présent. Ce qu’il faut savoir est que James T. Kirk, qui est maintenant amiral, et ses principaux officiers, se sont comportés comme des factieux de première tenue en désobéissant aux ordres, en chapardant leur vieux navire en cale sèche (la toute mythique Enterprise) et en courant à la rescousse de Spock, dont ils ont sauvé la vie. Les circonstances épiques de cette succession de coups tordus a impliqué le sabotage vandale d’un autre navire de la Fédération (l’Excelsior), une escarmouche désastreuse avec un croiseur de combat Klingon, le sabordage meurtrier de l’Enterprise, la destruction d’une planète, la mort du fils de Kirk et un incident diplomatique catastrophique avec l’Empire Klingon. Quand notre film commence, nos factieux affligés, pas fiers pour deux sous, sont réfugiés sur Vulcain, planète natale de Spock, avec une frégate klingonne volée qu’ils ont rebaptisée The Bounty. Sur Terre, l’ambassadeur Klingon exprime la colère de l’Empire et exige que Kirk et ses factieux soient mis en accusation, devant le plus haut tribunal de la Fédération Unie des Planètes. L’ambassadeur fait même de cette mise en accusation une condition sine qua non de la continuation des négociations de paix entre l’Empire Klingon et la Fédération. C’est aussi gros que ça… Intègres jusqu’au petit linge, l’amiral James Tiberius Kirk (William Shatner), le médecin de bord Leonard McCoy (DeForest Kelley – 1920-1999), l’ingénieur de bord en chef Montgomery Scott (joué par l’acteur canadien James Doohan – 1920—2005), l’officière aux communications Nyota Uhura (Nichelle Nichols), le pilote Hikaru Sulu (George Takei) et l’artilleur et attaché scientifique en second Pavel Chekov (Walter Koenig) décident de se rendre et de faire face à leur procès. L’officier en second et attaché scientifique Spock (Leonard Nimoy – 1931-2015), en rémission de sa douloureuse mésaventure du film précédent, se joint à eux, tout en cherchant à renouer avec sa facette humaine, incarnée en lui par sa mère terrienne. On se rend donc vers la Terre, à bord de cette frégate klingonne qui crachote de partout, vu qu’elle n’est pas dans les meilleures conditions mécaniques.

Dans l’orbite de la Terre se manifeste entre temps une sonde inconnue qui s’en approche en émettant des sonorités singulières, détruisant tout sur son passage, en ciblant surtout les océans. Le contrôle de commandement de la Fédération y perd son latin et perd aussi du jus par toutes ses antennes. Cette sonde étrange, qui lui pompe toutes ses ressources énergétiques, semble sur le point de détruire la Terre et, culminement du drame, cela ne semble même pas être un acte offensif ou même volontaire. Dans la frégate klingonne se rapprochant de la Terre, Spock découvre que ce que la sonde émet, ce sont les sons du chant de la baleine à bosses. La sonde cherche visiblement à prendre contact avec une des formes de vie terrestres les plus intelligentes qui soit, soit la… baleine à bosses. Cette espèce qui, au vingt troisième siècle, est en complète extinction, est ce avec quoi la sonde aspire à renouer contact, et elle risque de tout casser si elle ne trouve pas vite fait ce qu’elle cherche. Kirk demande à Spock s’il ne pourrait pas imiter le son des baleines. Spock répond qu’il pourrait imiter leur chant, mais pas leur langage. La réponse serait en galimatias. Rien à faire. Au risque de faire voler la frégate klingonne crachotante en éclats, il va falloir remonter dans le temps, jusqu’en 1986, cueillir deux baleines à bosses, les convaincre, via une communication de télépathie vulcaine, de collaborer, et les ramener au vingt troisième siècle pour qu’elles conversent avec cette sonde inconnue et la convainquent de se calmer le pompon. Un programme sublime.

1986, donc, par un beau soir calme au dessus de la baie de San Francisco, la frégate klingonne, rendue intégralement invisible de par son mécanisme de camouflage défensif, atterrit doucement dans un parc de la ville, écrasant une poubelle et effarouchant des éboueurs dans l’action. C’est que nos héroïques aventuriers cosmologiques ont détecté des baleines à bosse dans le vaste bassin d’un parc d’attraction océanographique de San Francisco. L’Amiral Kirk explique à ses officiers: C’est un monde sauvage, primitif, archaïque, imprévisible. Soyez prêts à tout. C’est ici que le vrai spectacle savoureux démarre. Kirk et Spock vont faire la connaissance de la docteure Gillian Taylor (Catherine Hicks, actrice totalement étrangère à l’univers Star Trek et qui, littéralement, porte une portion significative de ce pur délice sur ses solides épaules), de l’Institut des Cétacés (Cetacean Institute) de San Francisco. La docteure Taylor veille sur George et Gracie, deux baleines à bosses qui, pour raisons de coupures budgétaires, sont sur le point d’être relâchées dans la nature, où elles devront «tenter leur chance» face aux différents chasseurs de baleines de ce vaste monde. Oh oui, c’est ici qui le scénario exulte. Les officiers de Kirk, en uniformes de guignol, vont devoir interagir avec la population ordinaire de Frisco. Chekov va se faire prendre pour un espion soviétique (on sent le ton déjà détendu et plus bouffon des années Gorbatchev), McCoy va se chamailler sur des diagnostics avec des médecins «moyenâgeux», Sulu va piloter un hélico, Scotty va pianoter sur un petit Macintosh blanc des années 1980. Mais surtout, Kirk et Spock vont cuisiner la docteure Taylor pour connaître le détail de la remise à l’eau des baleines à bosses. Celle-ci va bien se méfier de ce garçon roublard de l’Iowa se tenant avec un grand escogriffe fantomatique et omniscient qui l’interpelle amiral. La réflexion et l’émotion vont d’ailleurs vite graviter autour du rapport que la docteure Taylor établit avec ces baleines à bosses qu’elle aspire tant à protéger de l’humanité cruelle de son temps. Elle en viendra alors graduellement à se demander ceci: ce que son époque ne peut donner et arrache même cruellement, ces bouffons utopiques, dans leur frégate invisible, pourraient-ils le fournir? Personnalité sagace et déterminée, Gillian ne perdra pas le nord une seconde et tirera de sa manche tremblante des as qui forceront même un James T. Kirk à replier ses cartes.

Imaginez que vous êtes une femme du siècle dernier, angoissée par ses contraintes protectrices pour deux animaux immenses, doux, innocents et menacés de toutes parts, et que vous rencontrez une bande d’extra-terrestres liants, attachants, ratoureux, qui vous promettent une mer sans chasse et un monde sans harpons pour vos enfants putatifs adorés. Que feriez-vous? Résisteriez-vous? Ce film EST la rencontre du public contemporain non-trekkie (incarné par Gillian Taylor, à laquelle on s’identifie irrésistiblement) avec les personnages savoureux, improbables, formidables et entreprenants de la fantasmagorie Star Trek… Le charme opère entièrement et Reinardus-le-goupil approuve. Il ne faut pas résister à l’utopie qui séduit. Car ce faisant, c’est aussi qu’elle s’annonce.

L’officière trekkie aux communication Nyota Uhura (Nichelle Nichols) et l’océanographe vingtiémiste Gillian Taylor (Catherine Hicks)

L’officière trekkie aux communications Nyota Uhura (Nichelle Nichols) et l’océanographe vingtiémiste Gillian Taylor (Catherine Hicks)

Star Trek IV – The Voyage Home, 1986, Leonard Nimoy, film américain avec William Shatner, Leonard Nimoy, Catherine Hicks, DeForest Kelley, Nichelle Nichols, George Takei, James Doohan, Walter Koenig, 119 minutes.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Il y a cinquante ans: LE BON, LA BRUTE ET LE TRUAND

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2016

Lee-Van-Cleef

Le film de Sergio Leone Le bon, la brute et le truand (Il buono, il brutto, il cattivo — The Good, the Bad and the Ugly) date de 1966. J’avais huit ans et j’en ai entendu l’extraordinaire musique (composée par Ennio Morricone) bien avant de prendre connaissance de l’opus. Dans ces années là, il fallait attendre que le film passe à la télé, en surveillant attentivement le guide télé pour le choper. Il faudrait évidemment, l’heureux jour venu, se le taper coupé de pubes (ces dernières empiétaient souvent sur le temps de film même. On se retrouvait donc avec une version petit écran brutalement éditée par les pubards). J’ai eu la chance de le revoir plusieurs fois depuis ma tendre enfance, dans la ci-devant extended edition qui dure trois heures. Ce truc est sans âge. Possiblement le meilleur western de tous les temps.

Nous sommes en 1862 et la Guerre de Sécession bat son plein. De fait, elle s’étend vers l’ouest. Les sudistes venus du Texas attaquent le territoire du Nouveau-Mexique, tenu par les nordistes, qui les refoulent, notamment en canonnant les bleds occupés pas l’armée sudiste chez laquelle on sent déjà les premiers signes du vacillement. Nous suivons trois individus peu fréquentables au sort initialement épars. Tuco (Eli Wallach) est un petit truand de sac et de corde. Il est recherché dans tous les bleds du coin pour une kyrielle de crimes épars. Toutes sortes d’olibrius veulent lui régler son sort. Sa tête est mise à prix. Éventuellement, il s’associe à Blondie (Clint Eastwood) en une astuce risquée mais payante. Le bon Blondie livre Tuco et touche la prime. Quand Tuco, le cul sur un cheval, est pendu haut et court sur la place du bled, Blondie, à bonne distance, coupe la corde d’un coup de Winchester. On se regroupe dans le désert et on renouvelle la combine, dans la commune suivante. Dans une de ces communes passe justement Angel Eyes (Lee Van Cleef) qui observe Blondie et Tuco d’un air amusé. Angel Eyes, dit aussi Sentenza, c’est une brute livide qui vient de descendre un type en se mettant au service d’un autre type qu’il descend aussi après coup pour se conformer aux doléances du premier type, déjà mort par ses soins. C’est qu’en entrechoquant ces deux cadavres, Angel Eyes finit par apprendre l’existence d’un soldat sudiste avec un bandeau sur l’œil (un certain Bill Carson) qui a sauté la somme de 200,000 dollars en pièces d’or, la paye des soldats sudistes, et l’a enterrée dans un endroit inconnu. Angel Eyes, après avoir ainsi soigneusement trucidé les détenteurs de ce secret, se met en quête.

L’association entre Blondie et Tuco se détériore. Blondie tire un malin plaisir à humilier Tuco, à le trahir, à l’abandonner. Tuco, qui est une bête acharnée et hargneuse devient vindicatif. Il traque Blondie, le retrace, le cerne. En point d’orgue de ce jeu du chat et de la souris, on retrouve Tuco en selle, gourde en main et petit parasol rose au dessus de la tête, en train de faire marcher un Blondie assoiffé et désarmé dans les dunes du désert. Au moment où Tuco va se décider à descendre Blondie, une carriole bourrée de sudistes agonisants se fait voir sur l’horizon. Au nombre de ces mourants, un étrange personnage avec un bandeau sur l’œil. Il parle à Tuco d’un pactole en pièces d’or enterré dans un cimetière. Il confie à Tuco le nom du cimetière. Négligeant Blondie, le petit truand court chercher sa gourde pour faire boire le sudiste au bandeau. Imbroglio. C’est à Blondie que ce dernier confie le nom inscrit sur la tombe où se trouve le grisbi et il meurt dare-dare. Impasse des savoirs. Tuco ne peut plus éliminer Blondie. Ils détiennent chacun une portion du secret à l’intégralité duquel l’autre aspire: Tuco le nom du cimetière, Blondie le nom écrit sur la tombe sous laquelle se trouve le trésor. Les voici derechef soudés, forcés de devenir ou redevenir les meilleurs amis du monde.

Et c’est ici que la Storia s’en mêle. Après avoir fait soigner un Blondie gravement déshydraté, dans un monastère du voisinage, Tuco assume l’identité du sudiste au bandeau et les voici, fringués en sudistes, qui se dirigent en douce, dans la carriole des agonisés vidée de son contenu, vers le cimetière non-nommé. Manque de bol, ils se font épinglés par les nordistes et incarcérer dans un camp de prisonniers sudistes dont le sous-chef est nul autre qu’Angel Eyes, devenu officier nordiste pour mieux retrouver son sudiste au bandeau. Il a corrompu une portion de la garnison du camp et s’est constitué une petite pègre qui fait des passages à tabacs méthodiques pour pister le susdit sudiste au bandeau. Comme Tuco se fait passer pour ce dernier, mort, notamment en portant son bandeau, il se prend une dégelée et finit par avouer le nom du cimetière à Angel Eyes et par lui couler que Blondie connaît le nom de la tombe sous laquelle est le pactole. On déporte ensuite Tuco, menotté à un gros sergent, que, dans sa rage constante et entière, Tuco finira par descendre et dont il parviendra à se libérer. Pour remettre tout de go le cap sur le cimetière non-nommé.

Angel Eyes considère qu’il est inutile de torturer Blondie, dur à cuir intemporel qui, contrairement à Tuco, petit épicurien rustaud et sensible, ne parlera, lui Blondie, jamais. Angels Eyes invite plutôt ledit Blondie à se joindre à la bande de six déserteurs nordistes qu’il s’est constitué pour monter chercher le trésor sudiste. Comme il va falloir se faufiler entre les deux armées de la grande Guerre Civile américaine, on passe par un bled qu’elles se disputent au canon. Blondie, ouvertement cerné par les sbires d’Angel Eyes, entend au loin les détonations de la pétoire inimitable du fringuant Tuco (qui est à se débarrasser d’un autre des multiples enquiquineurs voulant lui faire un sort). Blondie part retrouver Tuco dans les décombres de la ville bombardée et à deux, il se mettent à méthodiquement cartonner un à un les sbires d’Angel Eyes. Ce dernier se débine en douce et s’en va tranquillement les attendre au cimetière toujours non-nommé.

Et Tuco et Blondie de se rendre au même endroit par une autre route. Manque de bol, ils doivent franchir un pont stratégique que justement les deux armées se disputent en se refusant à le détruire. Tuco et Blondie détruiront aux explosifs ledit pont, histoire de tasser le front de dans leurs jambes et de pouvoir se rendre au cimetière non-nommé. Ils s’y retrouveront enfin et rejoindront Angel Eyes pour l’ultime confrontation à trois, devant fatalement déterminer qui mettra la patte sur les sacs de dollars-or.

On suit donc le cheminement de trois cyniques insensibles qui, au mépris de la Storia et des causes sociales ou nationales, vaquent à leur propre enrichissement compétitif personnel en s’engageant dans des alliances circonstancielles de larrons, sans plus. Comme, en plus, les trois persos sont incroyablement attachants, il est difficile de ne pas admettre que Sergio Leone fait ici l’apologie de leur quête égotiste. On avait prévenu Leone, incidemment, contre les films de Guerre de Sécession qui font, parait-il, fours sur fours. La victoire éclatante de Leone ici est que, non-américain, il ne s’est pas empêtré dans les langueurs barbantes de la mythologisation sécessionniste et/ou yankee (dont les ricains, eux, ne se sortent jamais vraiment). Sans prendre parti sur le grand schisme américain en bleu et en gris (vu que, comme nous tous, il s’en tape souverainement), Leone a su, comme l’aurait fait par exemple un petit immigrant italien, décrire froidement le grand cynisme américain fondamental, dans toute sa splendeur livide. Le succès fut tonitruant. Ce film est aujourd’hui un des fiers fleurons du corpus mythique de la cinématographie de masse du siècle dernier.

Et, pour en tartiner une couche supplémentaire, il est absolument indispensable de mentionner derechef l’incroyable puissance d’évocation de la bande sonore d’Ennio Morricone. J’ai trippé sur ce disque, dans mon enfance, longtemps avant que de voir le film. Sergio Leone avait dit une fois de Morricone: il n’est pas mon compositeur de bande sonore, il est mon scénariste… On peut ajouter qu’il fut aussi, en quelque sorte, son agent publicitaire, parce que c’est en écoutant cette musique magistrale que j’en suis venu à mourir d’envie de voir le film. Et de le voir et de le revoir sans fin, juste pour admirer Tuco courant follement entre les tombes concentriques du cimetière de Sad Hill, sur le thème extraordinaire et magnifiquement ouvré de L’Estasi Dell’Oro

Le bon, la brute et le truand, 1966, Sergio Leone, film italien avec Clint Eastwood, Lee Van Cleef, Eli Wallach, Aldo Giuffrè, Luigi Pistilli, Rada Rassimov, 160 minutes.

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THE COLOR OF MONEY, cet imperceptible chassé-croisé entre deux âges

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2016

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Dora Maar, la mère de mes fils, est une inconditionnelle, profonde et ardente, de Paul Newman (1925-2008). Huit ans après la disparition de celui-ci, jour triste, on décide donc de revoir ensemble, commémorativement, le seul film de Newman lui ayant valu un Oscar d’acteur: The Color of Money de Scorsese, long-métrage lui-même âgé de trente ans pile-poil cette année. Reinardus-le-goupil participant ce samedi soir là à un rave en ville, ce sera mon fils aîné Tibert-le-chat, sa mère Dora Maar et moi qui procéderont à ce pèlerinage des cœurs.

Nous suivons Carmen (Mary Elizabeth Mastrantonio, qui fournit un superbe travail d’actrice de soutien) et observons ce qu’elle observe. Carmen tire le diable par la queue et porte au cou le pendentif qu’elle a volé dans la maison qu’elle tenta jadis de cambrioler avec son ancien ami de cœur. Son nouvel ami de cœur, qui s’étonne candidement qu’elle porte un pendentif identique à celui de sa mère, a fait sa connaissance à la gendarmerie ou il est allé porter plainte… pour le cambriolage de la maison de sa mère (le pendentif que Carmen porte EST celui de la mère de ce gogo naïf!). Ce nouvel ami de cœur de Carmen, cet homme-enfant sémillant et impulsif, c’est Vincent Lauria (Tom Cruise, vif et tonique, au zénith de son ardeur juvénile). Dans le couple, c’est Carmen qui a l’intelligence et c’est Vincent… qui joue au billard. Con comme une queue de billard lui-même, Vincent entre dans un tripot et lance invariablement un tonitruant défi au meilleur joueur. Il le bat alors à plate couture trois ou quatre fois, se donne en spectacle ostensiblement en faisant des mouvements de sabre, de carabine et de nunchaku avec sa queue de billard après chacun de ses coups fumants, rameute tout le tripot et en centre l’attention sur sa petite personne. Il gagne ainsi quelques dizaines de dollars puis… plus rien, car tous les autres joueurs sont terrorisés par ce petit matamore invincible et ne veulent plus jouer contre lui, même s’il les supplie et leur promet de mirobolants handicaps. Vincent est un surdoué du billard à neuf billes (où il faut entrer les billes dans leur ordre numérique, de la 1 à la 9 donc) mais c’est un petit coq frétillant qui monte sur ses ergots s’il perd. Et surtout, il ne comprend pas le premier mot du hustling au billard et cela fait que, malgré son immense talent sur le tapis vert, il ne voit jamais la couleur de l’argent…

Ce soir là, le personnage vieillissant du chef-d’œuvre cinématographique de 1961 The Hustler, Fast Eddy Felson (un Paul Newman moustachu, mûr et immense) est à tenter de vendre des liqueurs à une tenancière de tripot (il est maintenant représentant en boissons alcoolisées et ne joue plus au billard) quand il aperçoit Vincent Lauria faire son cirque inutile sous le regard calme et dépité de Carmen. Cette dernière va alors découvrir en Felson, le hustler c’est-à-dire, comme l’indique le titre de la version française de ce vieux film culte de 1961: l’arnaqueur. Finasseur et méthodique, l’arnaqueur au billard procède comme suit dans un tripot donné. Il évite les meilleurs joueurs, joue contre des joueurs intermédiaires et triche pour perdre. Il agit discrètement, sans faire de vagues, joue la vulnérabilité, dissimule jalousement son omnipotence, met en scène des limitations et des faiblesses factices, ne se met à gagner que quand il a convaincu de jouer contre lui un pigeon suffisamment argenté et accro du tapis vert pour qu’il puisse le plumer en douce en le faisant miser à quitte ou double l’espoir de se refaire contre un joueur qui parait moins solide qu’il n’est en réalité. Les victoires de l’arnaqueur doivent être inexorables mais rampantes et feutrées. Elles doivent apparaître par phases graduelles, comme les effets d’un hasard cosmique incontrôlable. C’est ainsi que le pigeon se prend au jeu, double la mise, double la mise encore, comme il le ferait à la table de Black Jack, de roulette ou devant une machine à sous.  Il se fait vider en douce, et sans trompettes.

Vive, rouée, et hautement intéressée par le gain, Carmen comprend en un éclair l’astuce de l’arnaqueur. Vincent non. Obtus, primaire, bestial (I’m an animal, criera-t-il à Fast Eddy lors de l’une de leurs explications-disputes), il se laisse emporter par l’ardeur immédiate et concrète du jeu. Il se sent humilié de perdre, même quand c’est arrangé, et n’arrive tout simplement pas à conceptualiser la notion d’une défaite temporaire menant à un gain plus substantiel plus tard. Malgré leur peu d’affinité émotionnelle (Fast Eddy Felson aime une autre femme et est fidèle en amour, en toute simplicité), Carmen et le vieil arnaqueur deviendront implacablement des alliés objectifs pour tenter d’inculquer à Vincent les subtilités du hustling. L’affaire est d’autant plus importante qu’une grande compétition de billard à neuf billes se prépare sur Atlantic City et qu’il est important que Vincent s’y présente comme un inconnu (secrètement omnipotent), sans attrait pour les parieurs. En effet, ses gains promettent d’être plus rondelets si les mises le désavantagent, selon la vieille arithmétique probabiliste voulant que les mises sûres gagnante rapportent des gains plus modestes que les mises risquées gagnantes. Carmen louvoie prudemment entre deux hommes. L’homme qu’elle aime, beau comme un cador mais sot et sans méthode et l’homme qu’elle admire la tête bien froide, un aigrefin d’un autre âge mais subtil et intelligent. Fast Eddy Felson cherchera à faire de Carmen à la fois son estafette et son appât auprès de Vincent, faisant valoir que si ledit Vincent ne gagne pas un peu en fini subtil, Carmen risque de finir par le saquer pour cause d’indigence intellectuelle et matérielle. Carmen pour sa part  ira jusqu’à menacer Vincent de faire la grève du sexe pour qu’il se décide à entrer dans la logique byzantine mais lucrative de l’arnaqueur.

Et, pour compliquer un peu plus l’accès à la couleur de l’argent, les beaux plans raisonnés de Fast Eddy Felson vont se trouver complètement brouillés par un imprévu de taille. De voir Vincent Lauria se vautrer sans calcul ni malice dans le jeu et la victoire, Fast Eddy va sentir de plus en plus la passion du billard se remettre à bouillir en lui. Le claquement des billes au début d’une partie va se mettre à avoir un effet euphorisant aussi inattendu qu’irrésistible. Chassé-croisé. Plus il cherchera à inculquer le second degré de l’arnaqueur en Vincent, plus il sentira la force ancienne du premier degré du joueur vif et ardent renaître en lui. Un soir, Carmen remarque que le vieil arnaqueur contemple fixement le jeune freluquet bousiller une autre arnaque et gagner contre le grée de tous. Carmen sent alors le changement qui s’opère en Fast Eddy et lui demande, agacée. Tu fais quoi exactement là. Tu médites? Sous le regard froid et lucide de Carmen, une inversion dialectique entre le roquet et son dresseur couve. Elle culminera à Atlantic City dans les circonstances les plus inattendues… C’est que, très centré sur le personnage incarné par Newman en fin de compte, The color of Money perpétue le thème de la confrontation entre le calcul et la passion, entre le renoncement à un assouvissement immédiat versus le retour aux premiers amours de la roue de la vie. Carmen servant de moyeu et de témoin lucide, brillant, stoïque, le ballet se joue entre l’homme mûr et le jeunot, entre le seigneur et le foutriquet qui dorment au fond de chacun de nous. La couleur de l’argent, c’est le vert. Et green c’est la couleur du petit étourneau inexpérimenté (autant que celle de la surface des tapis de billard)… On pourrait encore dire que Fast Eddy Felson est fondamentalement encore «vert» mais ça, c’est une interprétation valide certes, mais aussi franco-française… Le fond de l’affaire est que ce Paul Newman, qui pourtant nous a quitté pour toujours, démontre ici, sous la houlette sûre et fine de Martin Scorcese, que la jeunesse et la passion, elles, ne nous quittent jamais et nous retrouvent en fait au moment du retour d’âge.

Quand je pense que maintenant Paul Newman est parti. Il n’est plus mais son superbe souvenir sur pellicule reste avec nous. Il est avec nous. Il est avec Dora Maar. Il est avec Tibert-le-chat. Il est avec nous tous. Sa prestation, son œuvre, nous hantent. Et, en pensant à lui, on crochit l’index, on se le frotte sur le rebord du nez, l’oeil rieur. Une extraordinaire clarinette se met alors à jouer THE ENTERTAINER  de Scott Joplin en solo dans notre coeur… Salut Henry Gondorff. Salut Cold Hand Luke. Salut Fast Eddy Felson. Salut Paul Newman.

The Color of Money, 1986, Martin Scorsese, film américain avec Paul Newman, Tom Cruise, Mary Elizabeth Mastrantonio, Helen Shaver, John Turtoro, 119 minutes.

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