Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Cinéma et télé’ Category

Les arbres durs du Septième Art et de la fiction télévisuelle, les vieux, les rocs, les indéfroissables. Ceux qui, aussi, nous parlent de sagesse, de subversion, d’histoire sociale, de philosophie, de sexage…

Koko le Clown

Posted by Ysengrimus sur 7 juin 2018

Koko le Clown, c’était un des clowns télévisuels cruciaux de mon enfance. La main d’un adulte (l’Oncle Max) le dessinait sur une grande page de bloc dressée, un panneau blanc genre écran à l’ancienne. Koko le Clown se faisait tartiner sur la feuille, à gros traits, par tronçons. La tête et le corps, une jambe puis l’autre. Et enfin les trois points jetés en gouttes formant les gros boutons de son costume. Koko était une sorte de Pierrot enfariné mais vêtu de noir (de bleu marine dans les versions en couleur), avec des boutons ou pompons blancs (ou jaunes) au costume et au chapeau, lui-même pointu. Koko le Clown se laissait dessiner et prenait alors vie sur la page mais aussi sur la table de l’atelier de l’Oncle Max. Koko le Clown pouvait manier son monde dessiné autant que les objets du monde réel. Un de ses principaux partenaires interactifs était l’Oncle Max lui-même, dont on ne voyait que la main dessinante et dont on entendait la voix feutrée et rassurante, une voix mâle et adulte. L’Oncle Max faisait aussi office de pourvoyeur omnipotent. Si Koko le Clown avait besoin d’un vélocipède ou d’un seau d’eau, il priait l’Oncle Max de lui en dessiner un et ce dernier obtempérait. Oncle Max n’agissait pas toujours de bon grée par contre. Il s’avérait souvent particulièrement facétieux envers son perso. Si Koko le Clown réclamait un cheval, il pouvait se faire lui-même partiellement effacer puis redessiner en centaure. S’il réclamait un chat, il pouvait lui-même se faire redessiner en chat. Koko le Clown était confronté, de face, aux péripéties aléatoires du monde dessiné et du monde réel où il évoluait, de dos, aux coups de Jarnac que pouvait constamment lui porter la plume et la gomme incisives de l’Oncle Max.

Mes camarades de classe et moi regardions ce dessin animé très populaire en version française. Je n’ai pas souvenir de la voix originale anglaise de Koko le Clown et de son entourage. À la fin de la courte saynète d’environ six minutes formant l’aventure du jour, Koko le Clown plongeait dans le noir encrier qui l’avait vu naître et un petit chœur chantait (je cite de mémoire):

Au fond de l’encrier
Rentre Koko le Clown
Il est si gentil
Et vive Koko le Clown…

Il se passait alors une chose assez angoissante. Après que Koko le Clown avait plongé dans l’encrier, Oncle Max refermait ledit encrier pour bien marquer la fin de l’aventure du moment. L’encrier, d’allure toute classique, intégralement noir, était muni d’un bouchon doté lui-même d’une pointe doseuse à l’ancienne. Cette dernière s’enfonçait profondément dans la fiole, au moment de sa fermeture. Comme le geste des mains de l’Oncle Max fermant l’encrier était vif et ferme, on restait avec l’impression fugitivement inquiète que la pointe du doseur se plantait dans le corps de Koko le Clown qui venait juste de plonger dans l’encrier. Je me souviens que ce fait incongru suscitait un malaise suffisant pour que cela engendre des discussions de cours de récréation, circa 1968. Certains de mes petits camarades avaient la certitude contrariée qu’au moment de fermer l’encrier, Oncle Max tuait Koko le Clown. D’autres jugeaient en conscience qu’au moment de plonger dans l’encrier, Koko le Clown redevenait encre et que cela l’immunisait contre toute agression physique qu’il aurait pu subir, au moment où son corps avait encore forme humaine, par la pointe d’une plume ou d’un doseur. Les défenseurs de la seconde thèse (à laquelle je souhaitais de tout cœur adhérer) invoquaient une variante dans laquelle Koko le Clown plongeait dans l’encrier et le refermait lui-même, sans que cela ne ressemble aucunement à un suicide, plus à la fuite de lapin Bugs Bunny, son incontournable contemporain, au fond de son terrier. Je me souviens que le débat concernant ce meurtre ou non-meurtre de la figure enfantine par la figure adulte était assez acrimonieux. Aussi, sur cette question, il est difficile, avec le recul des ans (et en toute déférence pour l’intégrale cosmologie des choses) de ne pas voir une certaine dimension symbolique à la courte et cent fois ressassée trajectoire de vie de Koko le Clown. Il naît par à coups, par grosses taches, en une séance de coups de plume, comme on se fabrique au cours des phases d’une vie (plutôt que de naître tout fait comme un nourrisson). Il meurt d’un coup sec par un retour au néant intra-utérin suivit d’un vif et sec moment de pénétration phallique ressemblant à la fois à une fécondation et à un avortement. Perso de fiction inversant le mouvement réel d’apparition et de disparition des êtres, Koko le Clown apparaît comme on meurt, fatalement morceaux par morceaux. Et il disparaît comme on naît, par l’action mutuelle de la fiole et du doseur du grand encrier contenant le noir magma universel. L’inconscient de l’Oncle Max (Max Fleischer) est certainement passé par là d’une manière ou d’une autre. Allez savoir.

Parlant d’inconscient, l’inconscient collectif d’un temps est certainement passé par là, lui aussi. Et cela se constate au sein de la troupe des personnages qui en sont venus à entourer Koko le Clown (d’abord créé dans l’entre-deux-guerres, Koko le Clown était initialement un petit perso solitaire). Voici la liste des personnages de la troupe de Koko le Clown dont j’ai gardé souvenance.

Koko le Clown: Grand, délié, déjanté, enfariné, fort en gueule, débrouillard, goguenard, masculin, souvent trouillard, parfois héroïque, jamais ennuyeux.

Kokette: La fille de service. L’incarnation cardinale du fameux Syndrome de la Schtroumpfette. Conjointe implicite de Koko, Kokette était pourtant vive, volubile et forte de caractère. Il y aurait eu en elle un potentiel féministe non négligeable. Malheureusement, celui-ci restait intégralement latent et Kokette était souvent mise au service des stéréotypes sexistes les plus rebattus.

Méchant Boris (Mean Moe): Je reste avec l’impression (possiblement rehaussée par le nom qu’il portait en français — on notera aussi que le nom Moe est de souche norvégienne) que Méchant Boris était un personnage ethnique. Le Rastapopoulos (méchant ethnique) de service donc, possiblement. Primaire, brute épaisse, antipathique et, l’un dans l’autre, peu original.

Kokonut: L’intello verbo-moteur. Mi-scientifique mi-lettré. Un peu fort en thème, un peu fort en maths. Physicien, chimiste, ethnographe. Très axé délire verbal et hystérie comportementale. Source inépuisable de gadgets salvateurs et de solutions aussi turlupinées que ratiocinées. Sa locution fétiche qu’il servait à tous bouts de champ et milieu de tout et de rien: Et vice-versa!

Cette troupe un peu stéréotypée et simplette confirme que le dessin animé mettant en vedette Koko le Clown qui marqua mon enfance (un total de cent courtes saynètes conçues en 1958-1960) était une nette édulcoration artistique par rapport au travail plus expérimental opéré par le Max Fleischer (1883-1972) de la jeunesse, avec son petit clown solitaire, dans les années 1918-1929. À la fois plus dadaïste, plus théâtre cruel et plus universel, le Koko le Clown muet d’origine garde une tendresse et une incongruité dans le traitement que le Koko le Clown verbeux de mon enfance avait largement perdu. La ballade Au fond de l’encrier (Out of the inkwell) est en fait le titre du dessin animé d’origine (et aussi de celui de mon enfance). La ballade de 1958-1960 se lit comme suit:

Out of the inkwell
Comes Koko the Clown
Let’s gather around
Koko the Clown

Out of the inkwell
Comes Koko the Clown
He’s so gay and he’s so jolly
He will make you laugh, by golly

Il est intéressant de noter que mon souvenir de la ballade en français (non corroboré, lui, par de la documentation) fait référence à la rentrée dans l’encrier… tandis que le titre original est plutôt de l’ordre d’un Du fond de l’encrier (Out of the inkwell) dont je n’ai guère souvenance. Voilà un autre effet d’inversion faisant singulièrement écho au débat de cour d’école de tout à l’heure sur la survie ou la mort, l’apparition et la disparition de Koko le Clown. Ouf… ouf… Mais de qui suis-je en train de vous parler ici, finalement: de Koko ou de Popol?

Quoi qu’il en soit, le fait est qu’on ne voit plus aux jours d’aujourd’hui les saynètes du Koko le Clown de mon enfance. Et je soupçonne fortement que cela tient au fait que c’est tout simplement plus présentable aux enfants contemporains. Trop sexiste et trop ethnocentriste, j’en ai bien peur. Citons brièvement un court exemple représentatif de ce que je veux dire ici. De mémoire vive, toujours. Cette fois là, l’Oncle Max dessine en ouverture, par tronçons toujours, une silhouette plus menue que celle de Koko. C’est Kokette. Sitôt dessinée, Kokette adopte une posture déhanchée et se pose la main derrière la tête, dans l’attitude pin-up de ce temps. Elle râle. Elle aspire à séduire Koko et ne sait pas comment s’y prendre. Elle demande conseil à Oncle Max, dont la main dessinante est disparue de l’écran et dont la voix est en off (entendre que le personnage du dessinateur reste invisible, comme omniprésent). Oncle Max répond: Tu connais le proverbe, Kokette. Pour gagner le cœur d’un homme… et Kokette complète l’aphorisme du jour d’un ton agacé: il faut commencer par son estomac. S’ensuit une séance d’aventures ou Kokette tente maladroitement de cuisiner pour Koko, dans un intérieur cuisine-vivoir confortable dessiné à mesure par l’Oncle Max. Je ne me souviens pas de la conclusion, ce qui est une opportunité en or de vous l’épargner, vu que vous avez parfaitement pigé le topo et que n’en jetons plus, la cour est pleine.

Le Koko le Clown de mon enfance est un souvenir diffus et partiellement malencontreux qui m’a permis de découvrir le beau travail de pionnier de Max Fleischer (créateur aussi notamment de Betty Boop) et de m’aviser aujourd’hui du fait que je n’en avais bouffé enfant que le succédané affadi et enfariné des belles années PlaytexThunderbird.

Sur cette illustration, les personnages autres que Koko, Kokette, Mean Moe (Méchant Boris) et Kokonut me sont inconnus

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INFORMATIONS COMPLÉMENTAIRES SUR LES STUDIOS FLEISCHER ET KOKO LE CLOWN (en anglais)

GÉNÉRIQUE D’OUVERTURE DE LA SAYNÈTE OUT OF THE INKWELL (1958-1960 — en anglais)

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Tyrannie révolue de l’horaire télé (billet pour mes petits-enfants)

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2018

La télé rend con
(slogan de Mai 68)

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On a beaucoup parlé du contenu idiot et réac de la télé. Cette idée ne sera pas ici contestée. Simplement, avec le recul du temps, tous ces lambeaux d’inepties se dissolvent un peu quand même et se défraîchissent bien vite, dans le grand magma d’images contemporain. La distance historique qui s’installe oblige à se remémorer un autre aspect crucial de l’enconnement raide et dur que nous imposait, comme fatalement, la culture téloche. C’est celui de l’horaire télé. Mes petits-enfants liront peut-être un jour ce billet. Je me dois donc de bien leur expliquer le tout du flafla de la chose.

Le contenu de la télévision était diffusé, en continu, depuis des stations. En direct ou en différé, la boite à images nous envoyait ses émissions à heures fixes. Pour ne pas les rater, il fallait donc intérioriser très précisément la grille horaire. Cette dernière était diffusée, dans son intégralité vétillarde, comme complément de publication du journal (papier) hebdomadaire. Quand ce guide télé apparaissait (le nôtre s’appelait Télé-Presse), tout le monde se jetait dessus. C’est que s’il y avait les émissions stables (dont on ne devait pas spécialement vérifier les jours ou les heures, sauf au moment des grands changements de programmation saisonniers), il y avait aussi les programmations ad hoc. Celles-ci concernaient prioritairement le cinéma. Ainsi, si une émission portait, par exemple, le titre générique de Ciné Jeudi, il fallait se ruer pour vérifier quel film jouerait, ce soir-là. Si c’était Le bon, la brute et le truand, il faudrait faire ses devoirs de la semaine en vitesse pour inconditionnellement dégager un bloc de quelques heures, le jeudi soir. Noter que, pour une œuvre majeure comme un Leone ou un Coppola, la consultation de la grille horaire n’était en rien une obligation. Les tikus se passaient le message à l’école et tout le monde savait vite que le jeudi soir était à libérer en priorité, pour s’imprégner d’une œuvre cinématographique majeure qui, elle, ne reviendrait pas de sitôt.

On fera aussi observer qu’il y avait des chaînes et que ces chaînes se faisaient déjà une belle concurrence de couillons et ce, à nos dépends. Si le Canal 10 jouait le Leone, le Canal 2 s’arrangerait pour mettre Funny Face à la même heure, pour contrer ce concurrent sérieux. Un choix obsédant allait alors s’imposer. Le déchirement intérieur n’était pas strictement personnel, du reste. Il devenait bien vite, disons… interpersonnel. Une portion de la maisonnée voulait retrouver Tuco et Blondin dans les affres de la Guerre Civile tandis que l’autre portion préférait partir pour Paris en compagnie de mademoiselle Audrey Hepburn. Des disputes acrimonieuses éclataient, qui laissaient souvent des amertumes durables. Eh oui, c’est qu’il fut un temps où il n’y avait qu’une seule téloche par maisonnée. Il fallait fatalement composer sur ses algarades de programmation. On ne les gagnait pas toutes.

Arrivons-en aux feuilletons. Ceux-ci se construisaient habituellement comme de perfides crescendos visant quasi-exclusivement à vous faire visionner l’épisode de la semaine suivante. Batman et Perdus dans l’espace (Lost in Space) étaient des spécialistes en la matière. Mais, du fond de sa vieille roulotte, le Capitaine Bonhomme ne cédait pas sa place, qui terminait tous ses récits par quelque chose comme le tour suivant: Le capitaine se verra-t-il saisir par les terribles sbires qui le cernent ainsi? C’est ce qu’on saura peut-être demain, mes enfants. Le lendemain, il fallait être bien en place devant son poste pour capter la suite… sinon, on la perdait pour toujours.

Les plus optimistes diront que cela produisit une cohorte qui développa l’habitude d’arriver à l’heure… mais bon, dans quel but? Pour se faire asséner quoi ou pour servir qui? Enfin, que ce subreptice phénomène de masse soit déplorable ou non, il reste que quand nous étions enfants donc, l’intégralité du rythme de vie des futurs hommes et femmes de ma génération (j’ai eu soixante ans en 2018) était tout simplement configuré par l’horaire télé. Nos parents, moins tributaires de ces douloureuses déterminations, rataient assez souvent le coche. Une ballade en voiture s’étirait parfois de cinq ou dix minutes après l’heure fatidique et nous éclations tous en sanglots sonores, sur notre banquette arrière, bien marris de rater le début de la suite des mésaventures du taureau Sancho. Chaque journée prenait la coloration spécifique de l’émission dominante du jour. Ainsi je me souviens que, vers 1968, j’étais un inconditionnel des demi-heures de Supermarionation qui jouaient (en v.f.) au Canal 10, à cinq heure tapant, les jours de semaine. Je me dépêchais de revenir de l’école (j’évitais de traîner au parc ou dans les lambeaux boisés, respirer le bon air, tout ça… pas question, pas question, la barbe!). Chaque journée était marquée au coin d’une émission spécifique du conglomérat Supermarionation. Le lundi, c’était L’escadrille sous-marine (Stingray). Le mardi, Fusée XL5 (Fireball XL5). Le mercredi et le jeudi, la première et la seconde partie de Les sentinelles de l’air (Thunderbirds — un immense succès populaire à l’époque). Le vendredi, c’était Supercar (Supercar). Il ne fallait surtout pas rater ça et c’est d’ailleurs vers cette époque qu’un second téléviseur fit son apparition, dans notre maisonnée. Il était en noir et blanc comme le premier mais il était plus petit et, surtout, il était monté sur un perchoir à roulettes très pratique qui permettait —oh merveille!— de le rouler depuis la chambre de mes parents jusque dans la cuisine. Un téléviseur portatif. Mobile en plus. Je regardais donc mes inexorables épisodes de Supermarionation pendant le souper, directement, en bouffant la tambouille. C’était là la seule façon de me faire me stabiliser à la table du repas vespéral.

Un mot sur les stations. Il y avait, dans le Québec d’alors, le Canal 2 (Radio-Canada — culture musicale et théâtreuse pour les enfants… souvent chiant) et le Canal 10 (Télé Métropole — culture populaire et cabotinage insensé venu directement du vivier des cabarets montréalais… toujours hilarant). Initialement, les chaînes en anglais ne nous intéressaient pas, le Canal 6 (CBC, soit Radio-Canada anglophone) et le Canal 12 (CFCF). Il y avait aussi l’héroïque Canal 7 (CHLT), francophone, qui diffusait depuis Sherbrooke et sur lequel on regardait une émission pour enfants en direct qui s’intitulait Pipe de plâtre. Les autres chaînes, me direz-vous? Les autres chaînes, c’était de la neige. Il n’y avait rien. Ajoutons que les télécommandes n’existaient pas, dans ce temps-là. Pour changer de poste, il fallait se lever et tourner le gros bouton numéroté qui se trouvait sur la façade borgne du téléviseur… et vite, car l’horaire était tyrannique et il n’attendait pas après vous. L’arrivée de la télévision couleur s’accompagna d’un accès à deux chaînes américaines, le Canal 3 (WVNY, à Burlington au Vermont) et le Canal 5 (WPTZ, à Plattsburgh, dans l’état de New York). Ce fut là une petite révolution qui me permit d’enfourcher un nouveau dada horaire qui allait déterminer mes émotions et celles de générations d’enfants à venir. J’ai nommé les dessins animés du samedi matin, aux couleurs vives et couperosés d’annonces de jouets foireux et de céréales ricaines archi-sucrées et merdiques, comme Trix ou Lucky Charms. La séquence de dessins animés du samedi matin sur les chaînes américaines dévorait avidement tout l’avant-midi, sans discontinuer. On en avait les yeux exorbités. Combien de fois ai-je contemplé le soleil radieux du samedi matin depuis la fenêtre qui était le long du téléviseur que je ne quittais pourtant pas. Il était alors parfaitement inutile de consulter l’horaire télé. On se laissait simplement porter par le flot torrentiel des émissions en succession, en jouant pensivement avec les boutons de dosage des couleurs (un bouton pour les couleurs froides, un bouton pour les couleurs chaudes), dont la syntonisation extrême donnait au cartoon hystérique du moment de véritables allures de trip de LSD.

La rigidité et les effets d’urgence des horaires de programmation étaient sciemment exploités par nos parents comme autant de carottes pour les baudets télévisuels que nous étions mécaniquement devenus. J’ai déjà mentionné le téléviseur portatif m’attirant vers mon souper vespéral. On peut aussi mentionner les bains. Le dimanche soir, il fallait se grouiller de prendre notre bain pour ne pas rater la séquence Jinny (I dream of Jeannie), Du feu s’il vous plait, et Des agents très spéciaux (The Man from U.N.C.L.E), en début de soirée. Les mésaventures du major Nelson et de son fidèle sbire Roger Healey sentent pour toujours le savon et les cheveux mouillés, dans mon souvenir.

Non vraiment, quand on y pense avec le recul, la télé rendait con pour son contenu, certes, mais aussi pour l’incroyable danse behaviorale qu’elle imprima profondément dans nos vies d’enfants. Que d’énergie bazardée pour se soumettre à la tyrannie bien révolue de cette organisation abstraite, rigide et fatale du temps. Et ces salopards trichaient en grande, avec ledit temps, en plus. Une émission d’une demi-heure ne durait en fait que vingt minutes car elle était coupée de dix minutes de pubes, ou plus. Un chef-d’œuvre cinématographique se voyait parfois tronçonner des segments et des plans entiers, pour laisser de la place à la pube tout en se maintenant rigoureusement dans l’horaire. Ma génération s’accommodait vaille que vaille de la fatalité des pubes périodiques (c’était entre autres des pauses pipi idéales) mais la génération précédente, plus déterminée par la tranquillité perdue des salles obscures, en souffrait atrocement. Il faut aussi dire que, dans le cas d’un grand film, la durée des pubes augmentait insidieusement à mesure que la trame du film s’avançait. Je n’oublierai jamais votre pauvre arrière-grand-père qui s’était confortablement installé pour mater Les dix commandements  (The Ten Commandments) de Cecil B. DeMille. Les pubes, au début, faisaient cinq minutes aux vingt minutes. Vers la fin du film, elles étaient passées à vingt minutes de pubes pour vingt minutes de film. Le vieux ferma rageusement la téloche, un bon moment avant que le peuple Hébreux ne joigne la terre promise, profondément écœuré qu’il était des annonces de savonnettes et de bagnoles qui lui polluaient son expérience.

Puis, un jour fatidique, un ratoureux méconnu mit, sans le savoir, fin à toute cette absurde tyrannie. Il popularisa une invention assez ancienne: le magnétoscope. Il devenait désormais possible d’enregistrer son émission et de la mater plus tard, en dehors de la grille horaire. Tout doucement, cette pratique se généralisa. Ce fut là le premier facteur de libération. Les gens prirent l’habitude d’écouter leurs émissions quand ça les arrangeait et, de plus en plus, en sautant les pubes. Le pli était pris. Aujourd’hui, on consulte ou compulse un feuilleton ou un film comme on le ferait d’un livre. On absorbe en deux jours et deux nuit un feuilleton HBO ou Netflix qu’on aurait dû autrefois picorer à la petite semaine en trois ou quatre mois, fidèlement et docilement. On regarde désormais son émission favorite sur le site web disponible quand nous sommes nous-même disponibles (pas le contraire). Les pubes intercalaires intempestives ont, à toutes fins pratiques, disparu.

Je ne peux tout simplement pas commencer à expliquer à mes petits-enfants la vengeance morale absolue que les conditions technologiques contemporaines représentent, pour les hommes et les femmes de ma génération, anciens enfants prisonniers sans espoir de la grille horaire télévisuelle. Celle-ci est désormais tordue et déchiquetée, comme une vieille cage foutue et obsolète après l’évasion dans la nature de toutes les bêtes fofolles qu’elle cernait autrefois cruellement. Espérons que ces dernières bébêtes en profiteront pour aller jouer dehors un peu, notamment le samedi matin, réservant les visionnements, désormais bien tempérés, d’émissions, nunuches ou non, pour les jours de pluie, de neige et de grêle.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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RICK MERCER REPORT (2004-2018)

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2018

Le RICK MERCER REPORT vient de baisser pavillon après quinze saisons (2004-2018). Animé par l’humoriste terre-neuvien Rick Mercer, ce programme de numéros humoristiques s’est voulu le grand promoteur de la ci-devant joyeuse et polymorphe réalité canadienne. Maître incontesté de la cascade bouffe, reporter-aventurier impliqué jusqu’au cou dans les activités qu’il investissait, Rick Mercer savait littéralement tout faire: courir, plonger, nager, patiner, sauter à ski, tirer du flingue, danser la claquette, se faire flotter dans tous les harnais imaginables, conduire des camions, des carrioles à chevaux, des traîneaux à chiens, des locomotives, des grues, des aéroglisseurs et j’en passe… Ce bouffon impayable excellait dans l’art de donner l’image du faux citoyen ordinaire découvrant tout ce qui peu impliquer une cascade aventureuse au Canada. Je dis faux citoyen ordinaire parce que ce petit bonhomme tonique et badin avait des capacités athlétiques indéniables (les athlètes olympiques qu’il a eu en entrevue ont souvent eu un discret sursaut admiratif). Simplement il dissimulait soigneusement lesdites capacités pour faire peuple et pour rehausser au mieux ses effets baratineurs.

En quinze années intensives, Rick Mercer s’est placé dans les situations les plus mirobolantes, en compagnie des instances suivantes (liste largement NON-exhaustive):

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Rencontre avec des corps constitués: police portuaire, garde civile, Collège militaire de Saint-Jean, sauveteurs en mer ou en forêt, pompiers forestiers, rangers nordiques, corps d’armée spécialisés, corps policiers urbain de plusieurs grandes villes, armée canadienne de terre, mer, air, Snowbirds, police rurale et/ou nordique, cadets parachutistes, escouades héliportées, Gendarmerie Royale du Canada. Etc…

Cabotinage en institutions publiques et parapubliques: Monnaie Royale Canadienne, Gouverneur Général du Canada, Chambre des Communes, Sénat, hisseur du drapeau de la Tour de la paix, lieutenants gouverneurs provinciaux, commissaires territoriaux, ambassadeurs étrangers au Canada, tous les hommes et femmes politiques canadiens imaginables (souvent placés dans d’abracadabrantes postures de cascades ou de cabotinage),  des musées nationaux en pagaille, un grand nombre d’institutions hospitalières et de facultés universitaires, Société des Chemins de Fer, Ballet National du Canada. Etc…

Cascades diverses auprès d’organisations sportives: école d’escrime, glisseux sur fils de fer, meneurs et meneuses de claques, hockeyeurs (sur glace et sur gazon), footballeurs, baseballeurs, joueuses de balle molle, joueurs de cricket, joueurs et joueuses de soccer, de rugby, sirènes nageuses, plongeurs et nageurs olympiques, volley de plage olympique, tir à l’arc, alpinisme en montagnes ou sur glaciers, ski acrobatique (y compris en entraînement estival avec plongeons à ski en eau lacustre), patinage de course, planche à neige, courses de canot sur glace, rodéos, compétitions de bûcherons, danse sociale compétitive, et même le pelletage ordinaire des citoyens bénévoles de l’Île-du-Prince-Édouard. Etc…

Entreprises: culture du caviar, soufflage de verre, élévateurs à grain, usines de production de croustilles, de sucettes glacées, les commerces florissants de Fort McMurray, des plates-formes de forage pétrolier, les grands marchés et espaces commerciaux, l’hôtel Château Laurier, tous les baratins touristiques imaginables, festival de la vigne et du vin, festival des trappeurs, festival des voyageurs de Saint Boniface, festival des écossais, parades des irlandais, nouvel an chinois, Carnaval de Québec, Stampede de Calgary, diverses cabanes à sucre, la compagnie Blackberry, les travailleurs de l’acier, les perceurs de tunnel sous les chutes Niagara, le Cirque du Soleil. Etc…

Le monde merveilleux des animaux: concours de beaux chiens, superchiens qui font des tours, les chiens d’aveugles, l’escouade canine (chiens policiers méchants qui attaquent les bandits), les chiens de traîneaux, les chevaux de course, les chevaux d’attelage, les chevaux et taureaux de rodéo, le sanctuaire des baudets, les vivariums, les aquariums, les dauphins, les bélugas (marsouins), les baleines dans leur habitat naturel, les ours bruns forestiers, les ours blancs du grand nord, les nouveaux ours hybridés de bruns et de blancs, les troupeaux de moutons, les poissons sauvages ou d’élevage, un essaim d’abeilles (se collant sur lui), les gros insectes de l’Insectarium de Montréal. Etc…

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Dans tous ces cas, Rick Mercer payait de sa personne. Il essayait tout et il est indéniable qu’il était un cascadeur incisif et gonflé qui, en plus, donc, ne la ramenait l’un dans l’autre pas trop comme athlète, ce qui rendait ses interventions de bousilleur méthodique particulièrement sympathiques. Reçu partout, accepté en tous lieux, il faisait un peu figure de clown-reporter canado-universel. Inutile de dire que la dimension instructive de l’exercice était largement subordonnée à sa dimension bateleuse et humoristique. Turbulent, remuant et gaffeur, Rick Mercer était particulièrement connu pour couper la parole à ses invités quand ceux-ci devenaient trop sérieux ou didactiques, afin d’orienter le tout de sa présentation-prestation vers le divertissement spectaculaire, bouffon et cocasse. Une dimension intéressante du RICK MERCER REPORT résidait dans sa capacité particulièrement sentie et fine à faire découvrir que des hommes et des femmes participent de façon sensiblement égale à cet ensemble complexe et bringuebalant d’activités spécialisées, au Canada. Les hommes et les femmes étaient mis en valeur uniformément, sans ostentation féministe particulière, dans le RMR. Aussi, je vois en Rick Mercer un acteur discret mais empiriquement efficace de la promotion de l’égalité entre les hommes et les femmes, dans toutes les sphères d’activité. Ce n’est pas là son moindre mérite.

Rick Mercer et le RICK MERCER REPORT ont aussi fait époque pour leurs différentes interventions de satire politique. Propagandiste consensuel discret mais indubitable, fou du roi tapageur faussement séditieux, Rick Mercer était connu pour son fameux coup de gueule (rant) éditorial, parfois passable, parfois douteux, et ses entrevues complices avec des personnalités du monde de la politique conventionnelle. Le RICK MERCER REPORT est un véritable portrait-robot satirique du Canada anglais politicien et institutionnel début de siècle. Je dis Canada anglais parce que la réalité sociale originale du Québec est discrètement mais soigneusement atténuée par nos bons amis du RMR. Les canadiens français sont ramenés au stéréotype habituel de carnavaleux à ceintures fléchées, buvant du caribou et faisant trois petits tours en leur temps, avec un joli accent. Il s’agissait bien de perpétuer l’image d’un pseudo-interculturalisme et d’une diversité distordue des classes sociales sous solide tutelle anglo-bourgeoise. Implacablement conformiste et assimilateur dans son essence, le RICK MERCER REPORT ne se gênait pas pour bien nous faire comprendre qu’il est toujours parfaitement possible de mobiliser tant «nos» onctueuses lourdeurs politiciennes que la brutalité feutrée de «nos» corps d’élite, pour bien garder en contrôle «nos» troupeaux de moutons et «nos» bancs de béluga… si vous voyez ce que je veux dire.

Néo-colonialisme lancinant, discret dédain de classe façon CBC et inévitable déception déculturante canadienne rouge et blanche mis à part, voici, sans rancune et sans nostalgie, mes quatre numéros préférés du RICK MERCER REPORT (ayant vécu vingt ans à Toronto, disons que j’ai vu un certain nombre de ses prestations et en ai sereinement tiré les conclusions requises):

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De la neige à Toronto: Rick Mercer et sa troupe de cabotins et cabotines présentent une petite chute de neige (20 centimètres) à Toronto comme un cataclysme national majeur reconfigurant durablement l’unité canadienne par le drame. Nous avons été frappés… par la neige. Ironie particulièrement savoureuse et mordante sur la posture guindée et nunuche de la petite bourgeoisie torontoise. L’humour pince-sans-rire anglo-canadien à son meilleur. Hurlant. Irrésistible.

Le Ballet National du Canada et le Chapelier Fou: Rick Mercer exemplifie ici sa façon à la fois mutine et amie de faire connaître (superficiellement mais comiquement) l’institution qu’il visite. Ici, il va nous asséner sa version personnelle du rôle du Chapelier Fou, dans la production du ballet Alice au Pays des Merveilles par le Ballet National du Canada. Comme c’est un rôle de danse à claquette, il va d’abord devoir s’entraîner en compagnie de l’acteur-danseur qui joue le vrai Chapelier Fou. Il va ensuite se costumer en compagnie du personnel spécialisé (costumière et perruquier). Comme souvent, on se dit que, s’il était moins foufou et niaiseusement touche-à-tout, il y arriverait et ce, malgré un évident manque de sérieux.

Une découchette chez le premier ministre Stephen Harper: Le premier ministre Stephen Harper, personnage habituellement austère et peu amène, prend Rick Mercer en découchette (sleep over) à sa résidence officielle du 24 Sussex Drive (Ottawa). Rick Mercer joue alors en pyjama avec les enfants du premier ministre avant d’aller au lit se faire lire un projet de loi soporifique par le premier ministre, qui veille à son chevet. Ce cabotinage insensé doit beaucoup à Harper lui-même, que j’ai alors découvert comme un humoriste pince-sans-rire très passable. Tu sais ce que je fais quand je n’arrive pas à m’endormir? Je compte des circonscriptions électorales. Étonnant numéro humoristique avec une fort jolie qualité critique car, en plus, Mercer y échantillonne son solide sens de l’autodérision journalistique.

Les meneurs et les meneuses de claques: Un exemple représentatif de Rick Mercer rencontrant des sportifs jeunes, toniques et vigoureux. Ici, ce sont des meneurs et meneuses de claques (cheerleaders). Ces animateurs collectifs sont devenus, au fil des années, de véritables acrobates pratiquant un sport chorégraphique parfaitement autonome et spécifique. Leurs prestations sont impressionnantes. Le tout de la recette RMR est concentré dans ce reportage. Admiration sentie pour les athlètes de haut niveau, valorisation égalitaire des hommes et des femmes, Rick Mercer jouant le jeu et payant de sa personne en s’essayant au sport dont il nous cause. Il nous montre ici aussi, en plus, un sens fin de l’entretien avec les enfants. Son interaction avec les gamines meneuses de claques lui montrant comment faire des culbutes et comment porter leur petite boucle-coiffe au sommet de la tête est à la fois particulièrement charmante, respectueuse et bouffonne.

Rick Mercer (né en 1969)

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Paru aussi (en version modifiée) dans Les 7 du Québec

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Dans le MOLIÈRE de Mnouchkine, le Bouffon Scaramouche et la Mort Tragique vont-ils finir par se rejoindre?

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2018

MOLIÈRE de Mnouchkine

Il ne faut surtout pas confondre ce Molière de 1978 (il y a quarante ans pile-poil) avec le Molière totalement différent produit en Belgique en 2007 sous la direction de Laurent Tirard. Ici, on parle de la production vaste et haute en couleur de la troupe du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine (1978). Madame Mnouchkine signe un scénario original et personnel qui nous convoque à un exercice plus directement biographique que l’œuvre de Tirard. On se retrouve devant une vie de Molière, fictive, en grande partie reconstituée et/ou imaginée, mais à la fois solidement réaliste, historiquement documentée et… gorgée des rêves et de la fantaisie extrême de ce terrible Grand Siècle. L’œuvre cinématographique est longue en temps (300 minutes) mais sa subdivision en deux époques et surtout son souffle incomparable en font un plaisir qui passe comme un chariot de feu roulant à l’épouvante dans un dénivelé étroit, en une de ces nuits de carnaval où tout devient possible. On construit son propre cheminement au fil de cette extraordinaire expérience. Voici le mien.

Le petit Jean-Baptiste Poquelin (1622-1673) vient de perdre sa mère. Son grand-père maternel, un vieil homme allègre et poupin qui porte une fraise, pour le distraire de sa peine, l’amène avec ses frères et sœurs à la foire, voir les bateleurs des tréteaux. Là, Jean-Baptiste, qui a passé son enfance à imaginer des histoires picaresques et à les jouer dans une soupente avec son ami Molier (que l’on ne reverra plus), est frappé par un petit spectacle à deux acteurs, une Commedia dell’Arte toute simple mais parfaitement obsédante. Scaramouche (l’extraordinaire bouffon napolitain Tiberio Fiorilli – 1608-1694) est tenté sur le tréteau par la Mort, un escogriffe filandreux et gesticulant, reconnaissable à son crâne et à son masque plein, de squelette. Scaramouche est terrorisé mais il sait que ses frétillements et ses jappements tiendront la Mort à distance, car celle-ci s’accommode mieux de la langueur que de la vigueur. Scaramouche se tortille et se trémousse donc, à la grande joie du public, incarnation de la Comédie bouffonne faisant fi de la Tragédie fatale et puissante. Cette image foraine de Scaramouche tenant la Mort en respect par le rire se scelle dans l’esprit de Jean-Baptiste.

Suite connue. Il grandit, devient adulte, est assermenté tapissier, comme son père. Ne veut pas faire le métier. A une escarmouche avec son père sur la question, décide d’aller faire son droit à Orléans, ne veut pas être avocat, a une autre escarmouche avec son père sur cette nouvelle question et lui annonce qu’il veut être acteur, ce que le bon homme encaisse assez mal. À Orléans, il a rencontré une dame de sept ans son aînée en grande tenue de tragédienne, Madeleine Béjart. Jean-Baptiste est subjugué. Il sera tragédien. Il sera Corneille. Il lance une compagnie de théâtre avec les Béjart, famille-troupe d’acteurs: L’Illustre Théâtre. Ses tragédies sont insupportables. Elles font four sur four. Il doit emprunter de l’argent à son père et quitter Paris avec la troupe. Ils partent en tournée dans le miséreux Royaume de France. On découvre alors graduellement que, dans cette France absolutiste des Louis XIII et XIV, il y a un espace sans pont entre la Tragédie versifiée, déclamée, guindée, empanachée, héritée des auteurs grecs et des auteurs latins et la Comédie italo-espagnole bouffonne, grossière, enfarinée, vernaculaire, ayant établi sa jonction flottante avec les arts et pratiques carnavalesques issus directement du Moyen Age français (la scène du Carnaval d’Orléans nous donne un des tableaux les plus époustouflants de tout le film). Le gouffre insondable entre cette Tragédie savante et cette Comédie populacière est si grand, aussi grand que le gouffre entre les aristocrates français et son petit peuple, que la synthèse entre la fibre comique et le propos tragique qui fit la puissance incomparable d’un Shakespeare, ne se fera pas ici. Scaramouche et le grand escogriffe à tête de squelette ne peuvent pas se rejoindre. La France est un pays de trop lourde police (dixit Descartes, que Molière et ses amis iront écouter discourir au moment de leur retour à Paris) pour cela.

Naviguant de protecteur en protecteur, la troupe de Molière finit pas se présenter devant Monsieur Frère du Roy. Celui-ci est enthousiaste mais déchante vite quand Molière cherche encore à lui soumettre une de ses imbuvables «grandes tragédies» déclamées. Une Fronde éclate alors en coulisse. La troupe exige que Molière s’excuse de ce nouveau four et serve une de ces farces enfarinées qui avaient tant de succès sur les routes et dans les hameaux de France et d’Occitanie. Molière obtempère. Il revient sur scène en Sganarelle (fils putatif de Scaramouche) et, cette fois-ci, il est en conflit pugnace avec un balai, symbole du boulot qu’il ne veut pas accomplir et du tâcheron qu’il ne veut pas devenir. La salle hurle de rire. C’est de la tragédie moraliste qu’elle ne veut pas. Les aristocrates français embrassent cyniquement la bouffonnerie désopilante et acritique. Molière est introduit dare-dare au Roy qui fusionne sa troupe avec celle des Italiens. Molière rencontre alors, sur le tréteau de ces derniers, son mentor secret, Tiberio Fiorilli, à qui il dit toute sa dette et tout son amour.

Mais le toron tragique va de nouveau se nouer en lui. Par étapes, Molière va réintroduire les dimensions critique et morale dans ses spectacles. Il avancera des thèses sociales. Il rencontrera alors la résistance des gérontes phallocrates (L’École des Femmes) puis des Dévots (Tartuffe) de la cours. Conflits, magouilles, pressions, appel au Roy, semi-disgrâce, solutions ambivalentes, associations artistiques mitoyennes, petite politique courtisane. Molière sortira de ces conflits aigri, dédaigneux, autocrate sur sa troupe, pensionné, perruqué et… son amour pour Madeleine Béjart s’effilochera, au bénéfice de la fille de cette dernière, Armande, dont le père, inconnu, est peut-être nul autre que lui-même… Tout devient alors plus morne, plus triste, plus las. Dans une petite scène en duo absolument extraordinaire, Madeleine Béjart, la veille même de sa mort, aidera, dans le pur esprit de la Commedia, un Molière à sec à finaliser une des scènes comiques clefs du Malade Imaginaire, moyen subtil pour Madame Mnouchkine de nous suggérer que la femme a peut être aidé l’homme dans son écriture plus que l’Histoire ne le pense. Puis Madeleine mourra. Puis Molière mourra, juste après une des représentations des mésaventures de cet hypocondriaque intégral dont le comédien qui le jouait était pourtant si malade des bronches…

Le Bouffon Scaramouche et la Mort Tragique ont finalement fini par se rejoindre. Mais à ce moment là de l’histoire, le rideau était déjà tombé.

Molière, 1978, Ariane Mnouchkine, film franco-italien avec Philippe Caubère, Joséphine Derenne, Armand Delcampe, Lucia Bensasson, Brigitte Catillon, Jonathan Sutton, 5 heures.

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Le complexe de Joey Zasa

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2018

Joey Zasa (joué par Joe Mantegna) dans THE GODFATHER III (1990)

Joey Zasa (joué par Joe Mantegna) dans THE GODFATHER III (1990)

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Le gangster Joey Zasa est un personnage fictif créé par Mario Puzo et Francis Ford Coppola dans le film The Godfather Part III (1990). C’est une des figures mafieuses auxquelles le Parrain, Miguel Corleone, est confronté. Alliés formels, Corleone et Zasa sont en fait des ennemis farouches et leur conflit intestin forme une portion importante de la trame de cet opus cinématographique. Mais Joey Zasa nous intéresse moins ici dans ses turpitudes criminelles que dans son profil ethnoculturel plus général. Une des nombreuses raisons pour lesquelles Joey Zasa irrite profondément Miguel Corleone va nous mener directement au coeur de notre propos.

Nous sommes, dans The Godfather Part III, au début des années 1980. La communauté italo-américaine a bien évolué et elle s’est largement intégrée à la civilisation continentale. Miguel Corleone s’adonne depuis des décennies à des activités criminelles complexes se déployant à grande échelle et requérant une attitude feutrée, discrète, peu ostensible. Il envisage désormais de se tourner graduellement vers des investissements légitimes, maintenant que le contexte général est moins discriminatoire qu’autrefois. Et Miguel entend procéder tout doucement, en homme d’affaire d’officine, sans tambour ni trompette. Sauf que Joey Zasa a une autre conception de l’enchâssement des personnes et des institutions de sa communauté ethnoculturelle dans le cadre du rêve américain. Joey Zasa considère que les italo-américains doivent désormais se promouvoir ouvertement, s’affirmer fermement, prendre leur place. Il faut cesser de mettre des gants. Cette prise de possession d’une affirmation ethnoculturelle de soi se déploie sur le présent mais aussi sur le passé, sur l’histoire. Ainsi Joey Zasa est le genre de figure publique à se lancer dans une grande campagne promotionnelle visant à démontrer et faire unanimement accepter (notamment dans les manuels scolaires) le fait —par exemple— que le téléphone n’a pas été inventé par Alexander Bell mais bien par l’italien Antonio Meucci (1808-1889). Joey Zasa est un ostensible, un flamboyant, un tapageur. Il se soucie quasi maladivement de l’image publique des italiens et des italo-américains. Mais une portion importante de sa propre communauté (dont, entre autres. Miguel Corleone) trouve qu’il en fait trop. Il nuit à sa cause plus qu’il ne la sert.

J’appelle COMPLEXE DE JOEY ZASA l’attitude de CERTAINS représentants de CERTAINES communautés ethnoculturelles quand ils confondent intégration effective et ostentation promotionnelle, préférant ainsi le clinquant symbolique aux acquis sociaux effectifs pour leur communauté ethnoculturelle. Le Complexe de Joey Zasa est une attitude affectant quasi-exclusivement les figures bourgeoises des communautés ethnoculturelles concernées. C’est fondamentalement un comportement de classe, une posture de commerçant dont la camelote serait rien de moins que, d’un bloc et sans nuances descriptives, la communauté ethnoculturelle même dont le commerçant en question s’autoproclame le promoteur. Ces figures bourgeoises communautaires représentent une sorte de projection hypertrophiée de leur propre accession symbolique de classe et la généralisation indue de cette projection sur tous les représentants réels ou fantasmés de la communauté ethnoculturelle concernée. Souvent une grande gueule chronique ou un pamphlétaire forcené, le bourgeois communautariste atteint du Complexe de Joey Zasa se considère personnellement (et souvent exclusivement) comme le dépositaire du corps de procédures comportementales, interpersonnelles et individuelles autant qu’institutionnelles et collectives, permettent d’assurer une bonne réputation à toute sa communauté ethnoculturelle. Inutile de dire que l’idéologie, souvent étroite, étriquée, conformiste, victimaire et réactionnaire, des Joey Zasa de ce temps ceinture étroitement leur vision du devoir-être communautaire de leur groupe et des autres groupes envers leur groupe. Implicitement, pour notre bon héraut communautaire, tout tend fortement à être la faute des autres. Les problèmes de son groupe sont, aux vues de Joey Zasa, largement un artefact interculturel du groupe de l’autre. Traumatisme historique et autorité victimaire à la clef, Joey Zasa est un complexé, au sens classique et ordinaire du terme.

Nous allons prendre un exemple semi-fictif suavement autocritique tout autant que terriblement représentatif. Il y a quelques années, j’ai prononcé une communication intitulée AVOIR UN MÉCHANT LANGAGE portant sur le jugement souvent sévère, parfois indulgent, presque toujours dialectiquement contradictoire, que les québécois portent sur leur langue vernaculaire et sur les comportements interactifs qui s’y associent. Dans cette communication utilisant des données de corpus, je donne l’heure juste sans concession, décrivant les bons coups et les errements de mes chers compatriotes avec percutant mais aussi avec un recul tout sociologique. La communication était présentée à Paris, devant un auditoire international. Après mon exposé, je me fais tasser dans un coin par la sociolinguiste Lucie Mercier (nom fictif). Lucie Mercier PhD est une des figures de la sociolinguistique montréalaise du siècle dernier. Professeure titulaire, elle dirige un important centre de recherche sur la sociolinguistique du français québécois. En un mot, c’est une de nos (petites) éminences (locales). Et l’éminence se met à vertement m’enguirlander. Sans contester la véracité d’aucune des conclusions de ma communication, elle me reproche malgré tout de l’avoir prononcée parce que ce qui y est dévoilé n’est pas très bon pour l’image publique du Québec (verbatim). Je lui rétorque que je me soucie moins d’image publique que de pertinence descriptive mais elle continue de me chanter la chanson du toute vérité n’est pas bonne à dire et du prestige international du Québec et de patati et de patata. Je lui signale alors, en toute déférence, que je crois fermement qu’elle souffre du Complexe de Joey Zasa. Elle ne comprend pas un traître mot de ce que je lui raconte et tourne les talons, drapée dans sa certitude d’un primat crucial —pour le bien d’une communauté ethnoculturelle spécifique: la sienne— de la relation publique lénifiante sur la description adéquate des faits socio-historiques. Des sciences humaines comme croupion ancillaire aux objectifs promotionnels de Quebec Inc. Bon sang de bon… où vont nous subventions?

Historiquement, collectivement, sur les différentes scènes locales comme au niveau planétaire, nous entrons dans une phase hautement sensible de mise en interface des communautés ethnoculturelles de notre grand domaine. Le communautarisme civique est vraiment de mise et il le sera de plus en plus. Dans un tel contexte délicat, requérant toute la diplomatie collective imaginable, les éléments se comportant comme des voyageurs de commerce et souffrant chroniquement du Complexe de Joey Zasa apparaissent comme des personnages archaïques pataugeant nuisiblement dans le jeu de quilles interculturel, avec leurs gros sabots. On observe que certaines communautés ethnoculturelles s’intègrent mieux que d’autres dans une société majoritaire. Je ne vais pas citer d’exemples: ils se devinent. Un simple petit examen de conscience suffit. Pensez au groupe ethnoculturel dont vous jugez qu’il s’intègre le mieux. Cherchez-y des Joey Zasa, des figures publiques ostensibles qui font une promo lourde et bruyante de ce groupe. Vous n’en trouverez pas. Pensez maintenant au groupe ethnoculturel dont vous jugez qu’il s’intègre le moins bien. Cherchez-y des Joey Zasa, des figures publiques ostensibles qui font une promo lourde et bruyante de ce groupe. Vous en trouverez. Et vous pourrez les nommer, vous les représenter visuellement et retracer leur trajectoire tintinnabulante dans les médias. Comme nous sommes tous potentiellement le Joey Zasa d’un autre, nous devons méditer cette question pudiquement, avec le regard autocritique requis, devant notre avenir collectif mondial qui s’avance.

Le gangster Joey Zasa finit ses jours abattu par Vincent Mancini-Corleone, le neveu de Miguel Corleone, contre le grée de ce dernier, qui en a marre des guerres mafieuses. Il s’agit d’un capotage (les américains disent un hit) ayant eu lieu dans le strict cadre du conflit pégreux entre Zasa et les Corleone. Mais toute la communauté italienne de ce petit univers fictif pousse un discret soupir de soulagement. Elle ne regrette pas trop longtemps cet élément remuant, tapageur et infatué qui voulait trop bien faire et risquait d’entraîner sa communauté dans des rapports de force indus avec le reste de la société civile et qu’il a bien fallu finir par faire taire, de l’intérieur. Adieu Joey, fleuron d’un temps…Voyons à apprendre à te faire taire en nous aussi, avant que tu ne t’attires ce genre d’ennui avec les membres de ta propre communauté ethnoculturelle déjà, elle, plus avancée que toi, en matière de communautarisme civique.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il était une fois (une femme) dans l’Ouest

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2018

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Je m’appelle Jill McBain (je suis jouée par Claudia Cardinale) et, pendant un certain temps, j’ai exercé le plus vieux métier du monde dans une maison close chic de la Nouvelle Orléans. Puis j’ai rencontré ce type, ce Brett McBain. Ah, c’était pas le plus beau gaillard du coin mais il y avait quelque chose en lui, comme une vigueur, une ardeur et une passion. Il m’a chanté la chanson qu’ils chantent tous: Tu mérites mieux que ça, ce métier là c’est pas pour une femme comme toi, etc… Mais, je sais pas pourquoi, quand ces phrases convenues tombaient de ses lèvres à lui, elles sonnaient soudain incroyablement juste, comme une musique. Elles me faisaient entendre une musique justement, dans ma tête. Une sorte de rengaine endiablée de piano de barrelhouse dansant, comme celles qu’on entend, en fond, dans les saloons de l’Ouest.

Puis ce Brett McBain s’est mis à me raconter que, là-bas, dans l’Ouest, il avait fait un coup d’argent mirifique, qu’une fortune colossale l’attendait. Je n’ai jamais douté une seconde de ses propos. J’avais raison d’ailleurs. Mon nouvel amoureux était parfaitement sincère. Il était fou, visionnaire, foutu mais sincère. Alors, sur un coup de tête aussi fou et visionnaire, on s’est mariés (en reportant le repas de noces à un peu plus tard). Puis il est retourné en Arizona. Nous sommes alors en 1870 et l’Arizona est encore un territoire. C’est le Far West, au sens absolu et mythique du terme. Au sens réel aussi. Quelques temps après notre mariage intime et son départ, je suis allé rejoindre Brett, par le chemin de fer. J’ai débarqué dans un petit bled méconnu (parce que fictif) du nom de Flagstone. C’est dans le coin de l’extraordinaire Monument Valley, vous savez, cette grande zone désertique avec ces incroyables pitons rocheux sur l’horizon, tellement typiques du Far West. Eh ben, c’est là. Comme personne ne m’attendait à la gare, je me suis fait reconduire sur la propriété de mon mari. Je les ai trouvé là, lui, sa fille et ses deux fils du premier lit, criblés de balles et couchés en posture pré-funéraire sur les tables qui devaient servir pour notre repas de noces. Les invités étaient là, eux aussi, mais tous vêtus de noir…

Me voici donc subitement veuve, seule et parfaitement paumée dans l’Ouest. J’hérite de cette manière de ranch bizarre, en plein désert. La propriété s’appelle Sweetwater («eau douce» — rebaptisée La Source Fraîche dans la vf du film) mais pour le coup, il y a que du roc et du sable. Si c’est un pactole, c’est pas un pactole agraire ou pastoral, en tout cas. L’ambiance ici est passablement désâmée, terrifiante pour tout dire. Il y a comme une violence latente dans ce pays. Tout y est étrange, fou raide en fait. Je ne sais pas quelle pègre locale a bien pu assassiner mon pauvre mari mais je ne souhaite en rien subir le même sort. Ceci dit, tout semble aussi confirmer cette idée cinglée d’un trésor étrange profondément enfouis en ces lieux. Mais où est-il? Par acquis de conscience, je me mets à fouiller la maison. Je ne trouve ni pièces d’or ni billets de banques. Je ne trouve que des maquettes. Des maquettes en bois, fort jolies, d’édifices publics et de maisons. Comme une manière de ville jouet. Je suis motivée par l’appât du gain, je le dis sans complexe. Mais je suis aussi motivée par une curiosité dévorante. Qu’est ce que c’est que ce coup d’argent mirobolant de Brett McBain, son trésor, sa vision, sa passion?… Cela a quelque chose à voir avec ce lieu, cette propriété, ce bled. Mais où creuser, où fouiller pour dégotter le gros lot? Je ne sais pas comment faire et je manque de temps.

Je manque indubitablement de temps parce qu’il y a ici toute une faune humaine qui traîne dans les coins. On se croirait vraiment dans le fin fond du Far West. Y a toujours dix pistolets qui rôdent. D’abord il y a ce type sang-mêlé. Les autres l’appellent Harmonica (joué par Charles Bronson), parce qu’il est toujours à jouer de son harmonica à la noix. Enfin, jouer… disons qu’il respire dedans, sans plus. Il faudrait vraiment un grand compositeur pour construire un thème musical à partir de ça (musique du film composée par Ennio Morricone). Je ne comprends pas les motivations de ce type, Harmonica. C’est pas le fric ou le pouvoir, en tout cas. Il s’est fait tirer dessus, en plus, il a un trou de pétoire dans une des manches de sa veste. J’ai assisté, au relais de poste (roadhouse) de Flagstone, à sa rencontre hiératique avec un autre des oiseaux de mauvais augure du coin, un dénommé Cheyenne (joué par Jason Robards). Lui, c’est certainement un repris de justice. Mazette, lorsque je l’ai vu la première fois, il portait une grosse paire de menottes. Il venait au relais de poste pour se faire couper les chaînes et retirer les menottes des mains, par le maréchal-ferrant. Il est entouré d’un halo musical lui aussi. Une sorte de petite ballade de banjo enlevante et très bien orchestrée: l’air du Cheyenne. Barbu comme un satyre, assez bel homme, ce Cheyenne est en plus toujours flanqué d’une sarabande de sbires. Ils portent tous des cache-poussières caractéristiques, le signe distinctif de leur bande, certainement. Cela a d’ailleurs attiré l’attention de l’homme à l’harmonica, qui a laissé entendre qu’il avait eu maille à partir avec des cache-poussières analogues, troués de plomb depuis. Cela a bien interloqué le Cheyenne qui semble ne pas trop apprécier que des types fringués comme ses séides fassent le coup de feu en ville, sans qu’il n’en sache rien.

Enfin, vous voyez l’ambiance. Et ça risque pas de s’arranger ou de se simplifier, attendu que le chemin de fer s’en vient, parait-il. Oui, oui, le Transcontinental, rien de moins. Et ça, le chemin de fer, ça a bien l’air de traîner toute une pègre dans son sillage. J’envisage donc de vendre au plus vite cette propriété au mystère insoluble et de rentrer en Louisiane, sans demander mon reste. Pas si simple, malheureusement. D’abord, quand j’ai le malheur de rester dans cette maison quelques temps, on m’y rend visite. Le plus assidu (le plus sympathique aussi, il faut l’admettre), c’est justement Cheyenne. Il me regarde avec des yeux à la fois tendres et dévorateurs. Il me dit que je lui rappelle sa mère, il me demande si j’ai fait le café. Enfin, vous voyez le genre. Malgré le fait qu’il est un bandit, il y a une droiture chez cet homme, comme une sorte de rigueur archaïque. Il s’est d’ailleurs toujours comporté comme un parfait gentleman. Un peu âpre, un peu campagne, mais l’un dans l’autre, charmant. Mon autre visiteur, Harmonica, est resté très correct, lui aussi d’ailleurs, enfin, dans son registre… Il est plus intelligent, lui, plus pervers et hargneux aussi, plus mystérieux, surtout.

Mais le seul visiteur que j’appréhende vraiment, celui que j’attends avec une terreur dissimulée, c’est le tueur inconnu qui a trucidé froidement mon mari et ses enfants.  Il finit par se pointer, du reste. C’est un grand cruel du nom de Frank (joué par Henry Fonda). J’ai vu des hommes dangereux dans ma vie de putain mais celui-là les dépasse tous d’une longueur, dans sa hauteur. C’est un crotale tranquille. Quand Frank fait son apparition, il ne me reste qu’une seule solution pour sauver mon existence: faire la putain, justement. Je le séduis charnellement. C’est ni intéressant ni inintéressant. Du travail de pute, sans plus. Mais au moins, ça me permet de gagner du temps, car Frank envisage froidement de me tuer comme il a tué McBain. C’est à cette petite propriété complètement pourrie qu’ils en ont. Mais pourquoi donc? Bon tant pis, on verra plus tard. Je retourne en ville. Il faut absolument que je prenne un bon bain. Il fait si chaud dans ce trou.

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Il y a cinquante ans, Sergio Leone nous donnait son western le plus léché, le plus achevé: C’era una volta il West — Once upon a time in the West — Il était une fois dans l’Ouest. Misogyne maladif, habituellement incapable d’installer significativement la femme au cœur de ses histoires de cow-boys en bois brut, Leone y arrive ici magistralement, avec l’aide solide et articulée de Sergio Donati, Dario Argento et Bernardo Bertolucci pour l’écriture du script. Claudia Cardinale, amie de Sergio Leone, s’est lancée dans cette aventure en toute confiance, sans même lire ledit script. Elle nous campe une Jill McBain plus grande que nature. On a ici un des très intéressants regards de femme sur le monde enfumé, mythologique et pétaradant de l’Ouest. Madame Cardinale est aujourd’hui (2018) la dernière survivante de la prestigieuse distribution de ce film, considéré comme un des grands chefs d’œuvres cinématographiques du siècle dernier, tous genres confondus.

Il était une fois dans l’Ouest, 1968, Sergio Leone, film italien avec Claudia Cardinale, Henry Fonda, Charles Bronson, Jason Robards, Gabriele Ferzetti, Frank Wolff, 180 minutes.

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Jill McBain (jouée par Claudia Cardinale)

Jill McBain (jouée par Claudia Cardinale)

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Il y a soixante ans: AGAGUK (Yves Thériault)

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2018

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Je peux affirmer sans difficulté que je suis de la génération Agaguk. Né en 1958, tout juste comme ce roman d’Yves Thériault, j’ai amplement existé enfant et adolescent sous la coupole de sa mythologie, largement affadie dans le contexte contemporain. Vous me croirez si vous voulez mais aujourd’hui, Agaguk est donné comme un polar! La puissance ambivalente du Loup Blanc a fini par se tasser devant la petite mesquinerie sans concession de la police! Et pourtant, dans ma jeunesse, c’était pas de la littérature de gare, que ce solide morceau d’anthologie. C’était une lecture obligatoire à l’école et c’était une grande fresque esquimaude qui inspirait le respect, tant pour sa radicale justesse ethnographique que pour sa cruauté et sa puissance.

L’histoire se passe aux environs de 1940 dans l’Arctique. Une notule introductive manifeste discrètement la seule rectitude prudente de tout l’exercice. Elle dit, sans détour: AVERTISSEMENT. L’action de ce roman se déroule chez les Esquimaux tels qu’ils étaient dans les années quarante. Que leur vie soit aujourd’hui modifiée par l’invasion du progrès dans l’Arctique est indéniable. L’auteur se réserve d’en faire le sujet d’un prochain roman. Yves Thériault (1915-1983) écrivit effectivement par la suite plusieurs romans sur les Inuits. Mais aucun de ces ouvrages ultérieurs ne connut le retentissement d’époque d’Agaguk (vendu à 300,000 exemplaires et traduit en sept langues, en son temps). C’est que, pour le coup, ce thème de l’invasion pernicieuse du progrès des blancs est déjà central dans Agaguk. La fatale destruction d’une civilisation par une autre y prend encore des dimensions tragiques alors que, par la suite, ces thématiques deviendront soit crasses et minables soit neuneu et gentillettes.

Présentés sans cette hypocrisie atténuative polluée par la rectitude condescendante actuelle, les Esquimaux (qu’on commence à peine à appeler par le nom qu’ils se donnent eux-mêmes, les Inuits — les deux termes apparaissent en alternance dans le roman) vivent déjà sous le joug bien senti des blancs. Habitant près du cercle polaire, ils voient les blancs très rarement mais quand cela arrive, les occupants déboulent sur la banquise en avion et portent des uniformes à galons. Leur savoir-faire, ce qu’on appelle encore de temps en temps leur magie, fait une grosse impression. Et l’Esquimau et l’Esquimaude de Thériault sont déjà insidieusement aliénés par la technologie occidentale. Ils se déplacent encore en cométiques (traîneaux à chiens) mais ils chassent avec des fusils. Ils construisent encore l’iglou hivernal mais ils s’y chauffent avec des petits poêles portatifs dont le combustible est encore parfois la graisse de phoque mais de plus en plus souvent le kérosène, surtout les jours de grand froid, car il produit une flamme plus sèche et plus vive. La femme esquimaude tanne encore les peaux avec ses dents et en sépare encore la viande avec un couteau en os… mais parfois c’est le couteau à lame de métal qu’elle utilise, surtout sur le caribou et l’ours, dont le cuir est plus dur. Son mari, quand il pêche, a désormais besoin du filet de ce fin cordage huilé que détaillent les blancs, car ni lui ni son épouse ne savent plus tresser les vieux filets en cuir de babiche. Et en échange de tous ces objets utilitaires si commodes et si efficaces, les blancs réclament pour l’instant des peaux d’ours, de caribous, de loups, de visons, de renards. Certains d’entre eux commencent à peine à s’intéresser à ces petites statues inutiles en pierres de rivières que certains hommes et femmes fabriquent comme pour s’amuser et qui déclencheront, en un jour encore à venir, la constitution des plus bizarres fortunes.

Le grand alambic des blancs serine une autre technologie dont les Esquimaux sont sourdement friands: l’alcool. Et notre trame constabulaire (je trouve cette notion plus juste que celle d’intrigue policière, largement anachronique ici) démarre sur cette entrefaite. La vente d’alcool aux Inuits est interdite mais se pratique quand même. Agaguk, qui vit dans la toundra en compagnie de son épouse Iriook, très loin du village, vient troquer des peaux dans ce dernier. Le contrebandier d’alcool Brown lui refuse les objets utiles qu’il réclame, lui proposant de la boisson à la place. Pataquès & Rififi. Agaguk, éméché, s’emporte et capote le détaillant de gniole, moins pour son immoralité civique que pour sa pingrerie commerciale. Il le trucide sec et fout le feu à sa cahute de vente. Le Montagnais sbire du contrebandier Brown se barre dare-dare vers le sud. Agaguk retourne dans sa toundra. Et, inexorablement, un beau jour, un constable débarque au village.

C’est alors le ballet des dupes entre le chef du village (une crapule finie qui est en plus le père d’Agaguk) et son sorcier d’une part, et le constable Henderson d’autre part. Frontal, roman naturaliste au boutte, le traitement de Thériault est sans concession pour les deux parties. Il n’y a pas de noblesse ici, pas de grandeur, pas de moralisme outrecuidant. Il n’y a qu’un grand gendarme anglo-canadien dédaigneux pour ces petits hommes et ces petites femmes malodorants qui lui arrivent à l’aisselle et une tribu de personnages rondouillards féroces, roués et rusés, qui méprisent copieusement cet occupant hautain et dangereux qui, lui, pour sa part, impose sans relativisme sa conception de la loi, simplement parce que sa civilisation détient le contrôle et la puissance. Dans ce chassé-croisé des myopies ethnocentristes, les choses se terminent tragiquement pour le constable Henderson (p. 190, dans la vieille version des Éditions de l’Homme dont je vous ai posé la couverture supra — je croyais que je citerais mais pour le coup j’y renonce, c’est vraiment trop cru)… L’homme solitaire de la toundra a maintenant son meurtre (Brown, le fourgueur de gniole) et les villageois ont maintenant le leur (Henderson, le premier constable enquêteur). Débarque alors le constable Scott et le cycle onctueusement répressif recommence. Je ne vous vendrai pas qui, au bout du compte, plonge et qui s’en tire et à quel prix. Les peuples occupés portent toujours leurs lots aléatoires de guigne fatale et de coups de bol improbables.

L’existence solitaire d’Agaguk et de son épouse Iriook nous donne aussi à voir des plans saisissants de la vie des couples esquimaux d’autrefois. Iriook accouche de Tayaout, fils d’Agaguk, (qui fera l’objet, en 1969, d’un autre roman) et, pour des raisons subtiles, très finement amenées et parfaitement crédibles (qui me bottent bien) la femme s’affranchit graduellement du vieux patriarcat inuit, tout en maintenant pour son homme une passion ardente, fidèle et libre. Merci le Loup Blanc. Je ne vous en dit pas plus avant, il faut simplement lire.

Un film intitulé Agaguk a été produit en 1993 par une équipe française, en adaptation du roman. Insondablement décevant en soi mais implacablement intéressant sur l’acidulée question de comment, en deux générations, la rectitude politique a tout simplement tué ce roman (qu’on ne diffuse plus dans les écoles aujourd’hui, du reste, c’est moi qui vous le dit). Il est impératif de lire le roman avant de voir le film, sinon vous allez vous foutre le tout de votre expérience en l’air de façon magistralement pitoyable. Ces soixante ans n’ont pas été sans impact. Disparu Agaguk, disparue aussi la voix rauque et sans concession qui chanta sa quête.

Soyons de notre temps, soyons gentils-gentils et oublions en chœur.

 

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Sissi

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2017

François-Joseph (Karlheinz Böhm) et Sissi (Romy Schneider), empereur et impératrice d’Autriche

François-Joseph (Karlheinz Böhm) et Sissi (Romy Schneider), empereur et impératrice d’Autriche

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Il y a soixante ans se terminait le cycle des Sissi, formé des longs-métrages Sissi (1955), Sissi impératrice (1956) et Sissi face à son destin (1957). Cette fausse trilogie (un quatrième opus était prévu mais Romy Schneider a refusé quatre-vingt millions de dollars du temps pour y jouer, écœurée qu’elle était du rôle) apparaît comme une des plus ostensibles romances ruritaniennes cinématographiques du siècle dernier. Cela se passe dans un empire qui n’existait déjà plus au temps du tournage et cela épingle les principales caractéristiques un peu toc du pouvoir impérial post-bonaparteux à l’européenne d’autrefois en imagerie d’Épinal. Il est crucial de noter, pour la saine et incisive curiosité, que ces trois films ne sortent pas de l’usine à saucisses d’Hollywood. Réalisés en Autriche par Ernst Marischka (1893-1963), avec des acteurs et des actrices du cru et en grande partie sur des sites historiques, ces trois nanars irrésistibles cultivent néanmoins tous les tics hollywoodiens imaginables du temps, notamment une nette atténuation romanesque de la dureté, de la complexité et de la malpropreté des événements historiques évoqués.

Sissi, c’est Élisabeth de Bavière (1837-1898), impératrice d’Autriche, épouse de l’empereur François-Joseph Premier d’Autriche (1830-1916). Au départ, on nous la fait à la petite princesse montagnarde qui aime se promener en forêt avec son papa à carabine de chasse et chapeau tyrolien avec plumeau, le duc de Bavière. La fringante jouvencelle Sissi a des chevaux, des chiens, une volière et un petit faon apprivoisé qui s’appelle Xavier. Rien ne destine cette garçonne turbulente à rien de précis mais sa maman, la duchesse Ludovica de Bavière, est en train de tambouiller une combine avec sa sœur, l’impératrice Sophie d’Autriche, mère de François-Joseph. Les deux femmes ont décidé, entre elles comme ça, que la sœur aînée de Sissi, Hélène de Bavière, sera l’épouse de François-Joseph et l’impératrice d’Autriche. L’alliance est politique. Il s’agit de renforcer les liens dynastiques entre l’Autriche et la Bavière. Comme Ludovica ne veut pas que son mari flaire le coup fourré et s’interpose, elle décide, pour noyer le poisson, d’amener tout innocemment ses deux grandes filles, Hélène et Sissi, à la cour de Vienne, en prétextant un petit voyage sympa pour aller voir leur tante. Sissi sert donc de camouflage pour la combine maritale en préparation, impliquant sa sœur aînée. Le duc de Bavière n’y voit que du feu et il en profite pour jouer aux quilles et faire la fête avec sa demi-douzaine d’autres garçons est filles, marmaille turbulente et joyeuse. Pendant ce temps, dans une ambiance palatine digne d’un Marivaux de petit calibre, le jeune empereur autrichien va s’enticher non pas de la jeune femme de dix-neuf ans qu’on lui destinait, sobre, posée et un peu mièvre, mais de la remuante gogole de quinze ans qui aime la chasse, la cavalerie, les balades montagnardes, la poésie déclamée et le grand air. Comme une princesse bavaroise en vaut bien une autre, l’impératrice-mère Sophie assume éventuellement ce choix et les grandes dames s’arrangent. Mais le conflit larvé entre la jeune femme et sa future belle-mère ne fait que commencer. Surtout que Sissi a le net sentiment de s’être fait cueillir comme une fleur par les viennois, sans qu’on lui demande trop son avis sur le tout de la chose. Et elle a horreur de jouer dans les cheveux sentimentaux de sa sœur, comme ça. Cette dernière est d’ailleurs dévastée. Mais ce qui est est. Voici Sissi catapultée, contre toutes attentes, impératrice d’Autriche. Nous sommes en 1853-1854, par là.

Mariage puis fariboles protocolaires de la cour. La jeune impératrice découvre qu’il lui faut, entre autres, apprendre les langues de l’empire, le croate, le tchèque, et surtout le hongrois. Elle établit un lien cordial avec son vieil instructeur de hongrois qui profite de l’occasion pour lui faire à fond la promo de son beau et majestueux pays. Les hobereaux hongrois s’étaient très intensément soulevés contre l’empereur autrichien, leur suzerain, pendant les révolutions de 1848, et au retour de la réaction nobiliaire, le conseil privé de l’empire ainsi que la maman impériale Sophie, tenaient à ce qu’on exécute impitoyablement les meneurs insurrectionnels hongrois de 1848, pour bien replacer ces sauvages en fourrures sous le joug. Sissi intercède auprès de François-Joseph pour qu’il fasse preuve de clémence sur la question hongroise. Celui-ci accepte car il ne voit pas trop l’intérêt politique d’exacerber ces gens en leur zigouillant leurs meneurs, une fois le calme revenu. Un grand bal est organisé à la cour de Vienne, notamment pour tendre le rameau d’olivier aux hobereaux hongrois, sauvages et fiers. Ceux-ci, encore lourdement affligés par les perturbations dynastiques de 1848-1852, ont une grande sensibilité gynocrate. Ils aiment les reines. Or l’impératrice-mère Sophie n’attrape pas le ballon. Hautaine, autoritaire, germanocentrée, impériale à l’ancienne, frustrée que ces provinciaux remuants n’aient pas été matés, elle fait tout pour contrarier les nobles hongrois. Ceux-ci sentent son arrogance et se préparent à tout simplement se barrer du palais de Vienne, drapés dans leur dignité. Le tout est gros de conséquences violentes futures. Sissi, encore jeune mais déjà fine mouche, flaire que ça sent le suif et, en misant sur la confiance implicite de son prince envers elle, elle porte un solide coup symbolique. Elle invite très ouvertement le comte hongrois Andrássy à lancer la grande valse avec elle. Attrapant mieux le ballon que sa mère, François-Joseph se pose en second valseur en compagnie d’une princesse hongroise. Les hobereaux hongrois sont rassérénés. La déjà puissante dégaine de reine irradiant de Sissi les rassure. Ils ne se barrent plus. L’Autriche-Hongrie est sur le point de naître.

Sissi accouche peu de temps après d’une petite fille. Ce sera alors là le premier vrai pataquès du couple impérial. En effet, François-Joseph lui saute son babi et le confie à l’impératrice-mère Sophie. Les deux jugent Sissi trop gogole et mal dégrossie pour élever un babi, surtout un babi de la haute. Sissi est furax et se barre ipso facto en Bavière. Ses oiseaux sont tous revenus dans leur volière et même le faon Xavier est revenu virailler autour du manoir. Froid et bouderie au sommet. Les parents de Sissi sont atterrés. Mais François-Joseph est bien couillonné dans l’affaire. Non seulement il aime trop profondément Sissi pour se passer d’elle à Vienne mais, en plus, il sent bien que les ombrageux de son immense duché hongrois ne rouleront avec lui face aux Russes et aux Prussiens que s’il est flanqué de cette figure impériale féminine qu’ils admirent et adulent déjà tant. François-Joseph juge en conscience que Sissi est peut-être remuante et gogole un max mais elle lui a conquis plus de territoires que bien des armées et le tout, sans la moindre effusion de sang. Il va falloir composer. Sissi et sa mère (notons pour la bonne bouche que la maman de Sissi est jouée par la maman de Romy Schneider — nanar, nanar, nanar) remontent à Vienne. Ludovica parle à sa sœur, l’impératrice-mère Sophie. Sissi se fait tirer par la manche et finalement elle finit par accepter de rencontrer derechef les hobereaux hongrois, présents en grande pompe à Vienne. Ceux-ci lui demandent solennellement et officiellement de devenir leur souveraine. On rend sa petite fille à Sissi et elle est couronnée reine de Hongrie, avec François-Joseph comme prince consort, protecteur du Royaume Magyar. Un autre pas décisif vers la notion à venir d’Autriche-Hongrie est franchi. Inutile de dire ou de redire que tout ça se passe bien mieux au cinéma que ça ne s’est passé dans la vraie vie.

Enfin voici Sissi, reine de Hongrie. Elle aime beaucoup plus cette culture sauvage, paysanne et libre que le ton guindé et empesé de la cour de Vienne. Elle passe donc beaucoup de temps dans son Royaume Magyar. François-Joseph respecte les choix de son épouse. Une reine doit coudoyer ses sujets. C’est la loi du genre. Concentrée, méthodique, Sissi œuvre diplomatiquement, patiemment, à se rallier les derniers hobereaux hongrois braqués contre l’Autriche. Elle fait aussi du cheval dans la forêt hongroise avec toute une coterie en cavalcade, dont le comte Andrássy. Celui-ci fonctionne comme son aide de camp et chevalier servant, en terre hongroise. Lors d’une promenade pédestre en forêt, par temps froids, ils tombent sur des tziganes qui campent dans le coin. Sissi s’intéresse aux romanichels, qui sont aussi ses sujets. Elle se fait lire dans les lignes de la main. En voulant séparer un couple tzigane en train de se chamailler, la reine se prend accidentellement un seau d’eau froide à travers le corps. On se replie en vitesse, en houspillant les tziganes. Mais, peu de temps après, Sissi tousse et a mal au bide. C’est le cas de le dire: le bide. Rien ne s’arrange quand son aide de camp comtal se met à lui faire des déclarations d’amour. Or Sissi l’impératrice, c’est pas la Reine Margot, si vous voyez ce que je veux dire (et ça, cette rectitude maritale de Sissi, il semble bien que ce soit historique). Sissi rebuffe explicitement le comte Andrássy et se barre à Vienne, retrouver son mari. Elle ne remettra plus les pieds en Hongrie. Mais sa santé se détériore alors tellement que ses médecins, la croyant foutue, lui recommandent d’aller sous les tropiques pour se soigner les poumons, une bonne fois. Elle se barre donc à Madère et y galère. Elle pense bien y crever. Sa maman vient la rejoindre. Cela la requinque. Les deux femmes et leur petite cour voyagent à Cordoue puis en Grèce. Et Sissi guérit. Inopinément, l’empire d’Autriche a des pépins sérieux avec ses possessions de Lombardie, de Vénitie, et du duché de Milan. Toutes ces terres ducales en ont plein le dos de la domination austro-ultramontaine et voudraient bien faire partie d’une République Italienne, en gestation dans tout le reste de la botte de terre. Quand François-Joseph apprend, sur l’entrefaite, que Sissi est miraculeusement guérie, il décide d’aller dare-dare la chercher en Méditerranée. Son conseil privé décide alors de combiner ces retrouvailles d’amoureux avec un coup de relations publiques auprès des Milanais, des Vénitiens, des Lombards et alii. Ils vont alors découvrir, ces braves germano-messieurs, que les Italiens sont bien plus malicieux et irrévérencieux que des barbares magyars.

Ainsi, à Milan, le couple impérial est invité à assister à un opéra. Au lieu d’ouvrir la représentation par l’hymne autrichien, tous les Italiens présents, orchestre de la Scala à l’appui, entonnent Le chœur des esclaves du Nabucco de Verdi. Les faux-nez de l’empereur se rendent alors compte avec horreur qu’à de rares exceptions, tous les nobles milanais se sont fait remplacer par leurs domestiques dans cette salle de concert. Au lieu de quitter les lieux, comme anticipé et souhaité par les dissidents milanais, la délégation autrichienne ne bronche pas d’un poil. À l’instigation ferme de Sissi, toujours fine mouche, les Autrichiens applaudissent, depuis leur balcon somptuaire, la prestation musicale et chorale de l’orchestre et du parterre. La réception impériale a ensuite lieu dans les formes et tous ces «nobles» sont présentés un par un à Sissi et François-Joseph qui, eux, donnent le change, à fond les ballons. Les vrais nobles milanais sont donc complètement mis sur la touche. Ils ont eu l’air de rustres ne valant pas mieux que les cochers et les cuisinières qu’ils avaient délégués pour faire couler une soirée qui pourtant flotta parfaitement sans eux. Quelques jours plus tard, dans une scène particulièrement grandiose, François-Joseph, Sissi et leur suite traversent Venise dans une procession d’immenses gondoles colorées. Silence de mort et volets fermés, sur les hautes façades vénitiennes. Les visiteurs impériaux se font dérouler un titanesque drapeau de la République Italienne devant la poire, sur lesdites façades. François-Joseph trouve que ce mutisme intégral, cette absence de liesse, ce silence opaque, c’est pire qu’un attentat. Le cortège nautique passe donc dans Venise sans être acclamé, jusqu’à ce qu’une fois arrivée sur la Place Saint Marc, Sissi remarque que sa gamine l’attend au bout de l’interminable tapis rouge. Oubliant tout, l’impératrice court rejoindre son enfant, sa grande robe blanche volant au vent, et elle s’agenouille pour l’étreindre. Spontané et émotif, toujours grandiose mais frais et pur, ce moment ne fait pas partie du décorum prévu. Les Vénitiens émus crient alors Viva la mama! Et la liesse explose enfin. Ils ont cédé au charme immédiat de Sissi et de son enfant mais que va-t-il se passer après? Eh bien, nous ne le saurons jamais. C’est que le dernier long-métrage Sissi se termine ainsi, sur le couple impérial et leur babi acclamés par la foule vénitienne, en Place Saint Marc. Et Ernst Marischka n’a jamais pu tourner son quatrième et dernier opus sissiesque…

Les films Sissi (1955), Sissi impératrice (1956) et Sissi face à son destin (1957), c’est un peu ni plus ni moins que le Gone with the wind des Européens. Un cinéma grandiose, léché, typé, coloré, flamboyant, romanesque… et qui ne reviendra plus. Le succès de ce triple carton, passablement oublié aujourd’hui, fut, à l’époque, planétaire. Les versions françaises de cette trilogie sont excellentes et, en fermeture, je n’aurai que trois petits mots: vaut le détour.

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Il y a soixante ans, FUNNY FACE

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2017

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

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On a ici un film qui est une apologie ouverte et explicite de l’anti-intellectualisme commerçant, ran-tan-plan. Le philistinisme américain nous en a fait voir bien d’autres, et des pires, certes, on peut le dire. Mais bon, il reste que le susdit anti-intellectualisme est encore et encore ici le thème principal de la comédie musicale Funny Face qui fête au jour d’aujourd’hui ses deux générations d’existence. Explication. Mademoiselle Jo Stockton (Audrey Hepburn) est une jeune libraire de Greenwich Village qui rêve de monter à Paris pour aller y écouter, dans une boite enfumée de la rive gauche, l’éminent professeur de philosophie Émile Flostre (Michel Auclair) disserter sur la nouvelle doctrine philosophique du moment, l’Empaticalisme. En ce milieu des années 1950, il semble bien que l’intellectualisme soit de vogue puisque, d’autre part, la directrice du magazine de mode féminin Quality, la flamboyante et hautement The-devil-wears-Pradaesque Maggie Prescott (Kay Thompson) et son tonique photographe vedette Dick Avery (Fred Astaire) cherchent un faciès féminin jeune, vif, nouveau et intelligent d’allure… pour lancer une tout autre tendance de mode.

Dans leur quête d’imagerie intellective, Dick Avery et sa volubile et flacotante équipe se retrouvent comme en coup de vent dans la petite librairie beatnik Embryo Concepts, celle où justement, fatalement, bosse Jo Stockton. Une séance de photos est improvisée en rafale avec une mannequin et Jo apparaît presque fortuitement, avec ladite mannequin, sur certaines des photos. Quand il développe ces dernières, le photographe Avery est fortement intrigué par cette petite gueule marrante (funny face ou, en français, drôle de frimousse). Il avait déjà passablement froncé le sourcil quand il avait remis de l’ordre en compagnie de la petite libraire dans les piles de bouquins à l’ordonnancement dévasté par la tumultueuse séance de photos de ses journalistes de mode. Usant alors d’un subterfuge, on convoque Jo au quartier général du grand magazine de mode et on cherche à l’embringuer à faire la mannequin. Elle regarde la chose de fort haut au début, considérant la mode féminine comme du chichi commercial de peu de conséquence. Mais quand on lui fait comprendre qu’il pourrait y avoir un voyage à Paris à la clef, Jo se laisse submerger par l’éventualité de voir ses aspirations à la parisianité philosophique enfin assouvies. Et patatras, le temps d’un plan nous montrant un fier coucou rouge et blanc de la Trans World Airline survolant les mers et les mondes, et tout le monde se retrouve sur les rives de la Seine.

Jo se tient rive gauche, dans les cafés intellos. Elle y discute pendant des heures. Elle y refait le monde. Elle nous sert même une chorégraphie d’avant-garde avec deux pseudo-matelots dégingandés sur une sorte de jazz langoureux pata-ellingtonien. C’est là un de mes moments favoris du film. Corporellement et dramatiquement, Audrey Hepburn est mi-clown mi-diva. Il y a chez elle une très fine aptitude à doser gravité et cabotinage et comme, en plus, elle est une danseuse parfaitement crédible, le résultat arrive à être à la fois savoureusement ironique et insondablement tendre, presque respectueux dans la dérision ouverte. Maggie (la directrice de la revue Quality) et Dick (le photographe de mode), d’autre part, tout à la mise en place de leur événement promotionnel de mode, se tiennent, eux, rive droite. Ils vont tout faire pour y attirer Jo, qui, elle, rêve plus de philosophie empaticaliste que de glamour mondain. Anti-intellectualisme et visée réactionnaire du propos obligent, le photographe Avery (dont mes fils diraient qu’il porte fort bien son prénom car il est un Dick) finira bien par parvenir à entraîner Jo dans sa séquence de photos de mode et, graduellement emballée par ces bouffées de grand narcissisme qu’on lui impute implicitement d’office, notre jeune intellectuelle new-yorkaise en viendra à ouvertement s’enthousiasmer pour son nouveau statut de figure tendance de la mode parisienne.

Combinant une savoureuse alternance d’images fixes et de cinéma, cette séquence des photos de mode reste nettement le moment le plus original de cette comédie musicale d’autre part largement prévisible. Autoritaire et un peu nerveux, le photographe place son modèle dans un certain nombre de situations fictives de la vie parisienne et/ou européenne et lui dicte intempestivement la posture à prendre ou le comportement à déployer. Cela engendrera, entre autres, une des répliques cultes du film. À la gare, Dick dit quelque chose comme, Tu es à la gare. Ambiance des grands départs. Tu es Anna Karénine. Sardonique et peu amène, Jo répond Ah bon. Est-ce que je dois me jeter sous le train? Graduellement, comme elle se prend de plus en plus au jeu et finalement s’amuse follement, Jo s’empare imperceptiblement de cette initiative de direction que Dick détenait. Et lui, à mesure, y renonce, s’en départit, comme imprégné du talent naissant de sa partenaire. L’ingénuité du jeu d’Hepburn dans cette série de plans est d’un charme touchant. Et cela donne un joyeux lot de souvenirs photographiques de ce fameux ci-devant âge d’or du vieux ciné. Ici, juste ici, on aurait presque une jeune femme prométhéenne si… le propos fondamental n’était pas de la montrer en train de bien basculer sur l’autre rive. En tout cas, la dynamique Pygmalion/Galatée qui fera la gloire tonitruante et pesante de My Fair Lady au milieu de la décennie suivante s’esquisse déjà. La femme qu’on confectionne s’autonomise. L’homme qui la confectionne tombe en amour.

Et, fatalement, le bon pathétique philistin ricain culminera quand Jo, de retour sur la rive gauche, s’installera pieusement, comme une sorte de houri intellective, aux pieds du divan du professeur Émile Flostre. Maggie et Dick se déguiseront alors en couple mûr d’intellos de toc avec fausse barbe taillée et dégaine songée et se rendront chez les trippeux servant objectivement de courtisans empaticalistes. Ennuyés par les psalmodies larmoyantes d’une guitariste aux ras des mottes, Maggie et Dick vont se lancer dans un trépidant numéro de claquettes pour égayer un peu la purée de poix de l’atmosphère songée. Soixante ans plus tard, on en est quand même un peu revenus de ces ricains expressionnistes d’après-guerre avec leurs sautillements et leur fausse joie ricanante masquant leur abyssal vide cognitif de cuistres impérieux. Un peu tristement, je regarde Astaire (58 ans alors) et Thompson (48 ans alors) dans ce numéro dansant au style déjà monté en graine, sur fond de salle obscure, et j’ai quand même un peu envie de leur dire: ça va, barrez-vous, les clinquants croulants, on vous a vu… et que Saint-Germain-des-Prés revienne un peu, quand même. Évidemment ici, en 1957, sous le fanion satisfait et triomphant de la Paramount, Saint-Germain-des-Prés ne reviendra pas et… n’y sera jamais vraiment, en fait. Bien au contraire. Se rendant subitement compte que le professeur Émile Flostre est obligatoirement un fumiste carabiné doublé d’une vipère lubrique cherchant frontalement à lui faire du gringue et des papouilles, Jo lui casse une de ses statues de maître sur la tête et court se jeter dans les bras du photographe Avery. Bon pathétique philistin ricain, nous disions bien.

Un trait récurrent chez Audrey Hepburn (28 ans alors), que ce soit dans Sabrina (1954) trois ans plus tôt ou dans My Fair Lady (1964) sept ans plus tard, c’est bien celui de jouer les petites pauvresses surdouées qui finissent dans les bras de rupins ayant presque deux fois leur âge. Respectueux de ma grande amie Béatrice, je n’ai rien contre les différences d’âge dans les couples, en principe. Malheureusement, dans ces œuvres classiques du cinéma, un peu vermoulues aujourd’hui, auxquelles s’associa Audrey Hepburn, le propos et les thématiques sont toujours d’un réactionnaire à vous couper le souffle par sa pestilence plus que par sa pertinence. Funny Face, hélas, ne fait pas exception. Ce rendez vous raté avec la complexité intellectuelle et artistique de la rencontre avec Paris (incluant le Paris du monde de la mode) nous en dit plus sur la bêtise surannée d’une certaine conception américaine du monde que sur quoi sur que ce soit d’autre.

La prestance indéfinissable de cette si intéressante actrice du siècle dernier préserve ici l’effet de curiosité intellectuelle encore largement méritoire ayant suscité, sans complexe aucun, le présent commentaire. Mais la mythologisation hollywoodienne n’y est vraiment plus. Très ouvertement, Audrey Hepburn (1929-1993) est un talent gâché. Funny face vous dites? Certes. Mais bogus script (script bidon) aussi, malheureusement. Tant pis. Le temps a passé, il y a pas à patiner. Contentons nous donc de contempler les admirables photos fixes de cette petite gueule marrante et de rêver le mieux possible de ce qui aurait pu être si l’art servait de temps en temps à autre chose qu’à assurer cyniquement sa propre petite promo de merde.

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

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Funny face, 1957, Stanley Donen, film américain avec Audrey Hepburn, Fred Astaire, Kay Thompson, Michel Auclair, Dovima, 103 minutes.

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Un verre de vin rouge italien (en pensant à Sacco et Vanzetti)

Posted by Ysengrimus sur 23 août 2017

Sacco-Vanzetti

Il y a quatre-vingt-dix ans pilepoil mourraient, sur la chaise électrique, Sacco et Vanzetti. Cette histoire navrante, révoltante, des années 1920, qui m’avait tant écœuré à la fin de l’enfance, lors de la sortie du film Sacco et Vanzetti de Giuliano Montaldo (1971), reste toujours une grande stigmate d’injustice sociale. Woody Guthrie (1912-1967) ne s’y est pas trompé qui, en 1946, l’a évoqué, en sa qualité imprenable de témoin du temps (à la fin de l’enfance, lui aussi). La traduction en poésie rythmique que je propose ici de sa chanson Red Wine (le texte de la version originale suit) encapsule solidement la douleur et la colère vive suscitées par le drame des deux anarchistes italo-américains d’autrefois. Tout se dit ici avec cette candeur et cette indéfinissable nuance de pureté authentique dont Woody Guthrie a toujours eu le fin secret.

Un verre de vin rouge italien (en pensant à Sacco et Vanzetti)
Paroles et musique de Woody Guthrie (1946)

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Oh, verse-moi donc un verre de vin rouge italien
Que j’y goûte un petit peu et en vienne à me remémorer,
Me remémorer encore en mon âme et en mes pensées
Cette histoire si grande, peut-être la plus grande, hein…

Associated Press, les nouvelles du 24 juin
Parlent d’Earl J. Vaugh, un patrouilleur de ce temps là
Qui est monté
Dans un wagon du trolley
De la rue principale.
Pourquoi?
Pour arrêter
Sacco et Vanzetti,
Pardi.

L’article raconte que Earl J. Vaugh, ma foi,
Prend aujourd’hui sa retraite, comme représentant de la loi.
Ce flic à mes yeux passera à l’histoire
Pour avoir arrêté Sacco et Vanzetti, ce jour là.

C’était en 1920, le 5 mai
Les flics et leurs suppôts les ont épinglé.
Il les ont tiré du wagon,
Les ont flanqué sur le quai
Puis les ont flanqué en prison
Dans la commune
De Brockton.

Il y a eu vol à main armée avec pertes de vies
À Slater Morrill, l’usine de cordonnerie.
Vous deux, messieurs, portez des revolvers
Et vous ne vous êtes pas présentés pour le service militaire.

Oui, oh oui, exact, messieurs les flics.
On s’est cassés en direction du Mexique.
Les guerres de rupins, nous, c’est pas notre affaire.
On s’est donc portés disparus, de l’autre bord de la frontière…

Vous êtes connus, vous deux, comme des enfants de radicalisés.
Vous devez bien être des tueurs, voyez…
Vous êtes armés.

Je suis veilleur de nuit.
Lui,
Il est un marchand
De poissons ambulant.
Il porte un flingue quand il défend
Une grosse recette en argent
Comptant.

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Oh, verse moi une choppe de bonne bière allemande
Ou bien encore un verre de vodka russe, limpide et brûlante.
Oh, verse-moi donc un verre de vin blanc palestinien, tiens,
Ou de je ne sais quelle bibine frelatée, issue de quelque alambic incertain.

Maintenant, laisse moi réfléchir un petit peu, que je repense à tout ça.
Comment ont-ils bien pu finir par les juger coupables, ces deux gars?
Comment cent soixante témoins ont-ils été appelés?
Et comment, d’entre eux, cent cinq arrivaient à les disculper?

Les cinquante autres ont joué aux devinettes. Bien oui, dans le doute…
Et, sur les cinq dont la version fut étroitement vérifiée,
Un seul a vu son baratin minimalement corroboré.
Les cent cinquante neuf autres témoignages n’ont pas tenu la route.

Et ce témoin unique,
Une femme, hésitante
Et tremblante
A vu une tire
Pleine de bandits,
Du moins c’est ce qu’elle affirme.
Et un an plus tard, elle reconnaît sa livide
Bobine
Après avoir vu filer ce bolide
Pendant une seconde trente…

Et de développer sur ses mains, son flingue, son automobile.
Et de nous parler de la chemise, de la coiffure du type.
Et elle évoque ses joues, ses yeux, et ses lèvres mobiles.
Et le récit de cette Eva Splaine les envoie tous les deux au casse-pipe.

Le soir de leur mort, j’étais ici, dans la bonne ville de Boston.
Et je ne suis pas près d’oublier cette incroyable tension.
J’ai bien cru que ces foules immenses mettraient la ville à sac.
J’espérais qu’ils le fassent en fait, j’espérais qu’ils se braquent.

J’espérais qu’ils descendent le juge Thayer de son perchoir,
Le fassent courir comme un éperdu, tout autour d’un grand chêne
Et le poursuivent à grands coups de lattes dans les flancs, dans le noir.
Qu’ils le rossent pour de vrai. Qu’il en prenne pour ma peine.

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Oh, verse-moi donc un autre verre de ce vin rouge italien
Que j’y goûte un petit peu et en vienne à me remémorer,
Me remémorer encore en mon âme et en mes pensées
Cette histoire si injuste, peut-être la plus injuste, tiens…

 

Woodie Guthrie (1912-1967)

Woodie Guthrie (1912-1967)

Red Wine
Words and Music by Woody Guthrie (1946)

Oh, pour me a drink of Italian red wine,
And let me taste it and call back to mind
Once more in my thoughts, once more to my soul
This story as great, if not greater, than all.

The AP news on June 24th
Told about a Patrolman named Earl J. Vaugh,
He stepped on a Main Street Trolley Car
To arrest Sacco and Vanzetti there.

The article tells how Earl J. Vaugh
Is now retiring as officer of the law
This cop goes down in my history
For arresting Sacco and Vanzetti that day.

It was nineteen twenty, the fifth of May,
The cop and some buddies took these two men away
Off of the car and out and down,
Down to the jail in Brockton town.

There’s been a killing and a robbery
At the Slater Morrill’s shoe factory.
You two gents are carrying guns,
And you dodged the draft when the war did come.

Oh yes, ’tis so, ’tis so, ’tis so
We made for the borders of Mexico.
The rich man’s war we could not fight,
So we crossed the border to keep out of sight.

You men are known as radical sons,
You must be killers, you both carry guns.
I am a night watchman, my friend peddles fish,
He carries his gun when he’s go lots of cash.

Oh, pour me a glass of Germany’s beer,
Russia’s hot vodka, so strong and clear,
Oh, pour me a glass of Palestine’s Hock,
Or just a moonshiner’s bucket of Chock.

Now, let me think, and let me see,
How these two men were found guilty,
How a hundred and sixty witnesses passed by,
And the ones that spoke for them was a hundred and five.

Out of the rest, about fifty just guessed,
Out of the five that were put to the test,
Only the story of one held true,
And a hundred and fifty-nine got through.

And on this one, uncertain and afraid,
She saw the carload of robbers, she said,
One year later, she remembered his face,
After seeing this car for a second and a half.

She told of his hand, and his gun, and his ears,
She told of his shirt, and the cut of his hair,
She remembered his eyes, his lips, and his cheeks,
And Eva Splaine’s tale sent these men to the chair.

I was right here in Boston the night that they died.
I never seen such a sight in my life.
I thought those crowds would pull down the town,
I was hoping they’d do it and change things around.

I hoped they’d pull Judge Thayer on down
From off of his bench and chase him around.
I hoped they’d run him around the stump
And stick him with devils tails ’bout every jump.

Oh, pour me a drink of Italian red wine,
Let me taste it and call back to mind
Once more in my thoughts, once more to my soul
This story as great, if not greater, than all.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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