Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Le JULIUS CAESAR de 1970, avec Charlton Heston et Jason Robards

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2020

julius_ceasar

De nouveau la problématique de Shakespeare au cinéma. De nouveau l’embarras du choix. De nouveau mes fils Reinardus-le-goupil et Tibert-le-chat… Ascèse romaine oblige, nous voici, avec nouilles au tofu et copie modernisée du texte de la pièce de Shakespeare en main, devant le remarquable Julius Caesar de Stuart Burge. Il existe quinze versions cinématographiques majeures du Jules César de Shakespeare. La plus vieille date de 1908, la plus récente, de 1994. Nous arrêtons, une fois de plus, notre choix sur une version des années 1970 et cette fois-ci nous en payons le prix, pour des raisons techniques un peu chiantes. Ce disque vieillot n’a pas les sous-titres anglais pour malentendants. Il va donc falloir se taper le salmigondis shakespearien acapella exclusivement. Dressons bien l’oreille alors… Ce petit ennui est vite oublié. La cinématographie incroyablement léchée, intermédiaire heureux entre le grand déploiement de nos américains-romains des années 1950 et le remarquable Macbeth de Polanski, déjà en cours de tournage à ce moment, s’allie à une distribution et une direction d’acteurs hautement satisfaisantes. Anecdote savoureuse pour les téléphages de ma génération. Il est particulièrement piquant et charmant de voir des étoiles des séries télévisées populaires de notre jeunesse donner leur mesure dans le drame shakespearien. Robert Vaughn (le Napoléon Solo de Des agents très spéciauxThe man from U.N.C.L.E.) et Diana Rigg (la Madame Peel de Chapeau melon et bottes de cuirThe Avengers) nous prouvent, si nécessaire, que s’ils furent des cabotins télévisuels de haute volée, ils furent aussi des acteurs cinématographiques de parfaite tenue.

C’est le dilemme, douloureux mais crucial, des options politiques fondamentales. Jules César (fragile, presque gracile dans le traitement discret et effacé qu’en propose John Gielgud) revient de ses fameuses campagnes victorieuses de 44 avant Jésus-Christ et Rome lui fait un triomphe. Cassius (Richard Johnson, tonitruant) voit, dans la popularité quasi-irrationnelle de César un cul-de-sac politique et un danger ouvert pour la profonde logique républicaine de Rome. Il approche Brutus (à la fois passionnel et stoïque dans l’interprétation initialement glaciale puis de plus en plus ardente de Jason Robards) et lui expose le problème avec une vigueur dénuée du moindre calcul personnel. Cela n’empêche pas Cassius de manipuler ouvertement les émotions de Brutus, lui faisant valoir qu’un César ne mérite pas plus de tenir Rome qu’un Brutus. Cassius, politicien méthodique et calculateur, établit donc sa jonction avec Brutus, qui aime César personnellement et doit mettre en place en lui-même une douloureuse hiérarchie des priorités. La chose ne s’arrangera pas pour Brutus quand son épouse Portia (Diana Rigg, sublimement shakespearienne) lui réclamera l’inexorable équilibre matrimonial des connaissances de la trame politique en cours d’occulte déploiement. Calme mais intérieurement tourmenté, les cheveux presque aussi blancs que ceux de César même, Brutus est déchiré. Il doit faire la part du feu au sein de ses émotions douloureuses. Rome se trouve devant le danger tangible de régresser vers la monarchie. Il faut agir. L’inquiétude, l’angoisse palpable de Cassius et de Brutus culmine quand le vif et subtil Casca (Robert Vaughn, aussi brillant et chafouin que méconnaissable) vient leur faire rapport du triomphe de César, dont, des trois futurs conspirateurs, il est le seul témoin visuel. Superbe aptitude de Shakespeare à faire passer le tout d’une tempête historique dans l’échange verbal de trois acteurs. Dosage équilibré de la cinématographie de Burge qui montre les scènes de foule en ne montrant rien, préservant, amplifiant même, l’impact du texte shakespearien. Casca explique à Cassius et à Brutus que, lors du défilé du triomphe de César, trois fois le peuple de Rome a proposé la couronne à son populaire triomphateur et que trois fois le puissant général l’a refusée. Le dilemme cardinal de Rome, de son peuple, de ses légionnaires, de son Sénat, de son dictateur potentiel est entier dans ces trois offres populaires, suivies de trois refus. Couronner, ne pas couronner? Voilà la question. Tout Rome tremble. Tout Rome hésite. Mais le calcul de Cassius et de Brutus n’échappe pas à l’inquiétude politique panique. Ils voient surtout, dans ce rapport circonstancié de Casca, la vive propension monarchique régressante du peuple romain. La conspiration est décidée.

Du côté de César, ça ne marche pas trop fort non plus. Flanqué de la vivante incarnation des ses incomparables légions, son fidèle acolyte Marc-Antoine (Charlton Heston, gigantesque et, mystérieusement, roux comme un fauve) et de toute une camarilla au sein de laquelle les espions sénatoriaux pullulent, César s’avance pour son bain de foule historique. La parade de son triomphe commence sur un couac bizarre en la personne d’un mystérieux vieillard qui lui hurle, à travers la foule, de se méfier des Ides de Mars. Le matin desdites Ides de Mars, César s’apprête à se rendre au Sénat. Son épouse Calpurnia (Jill Benett, qui sait nous transmettre épidermiquement sa vive terreur) lui relate un cauchemar sanglant qu’elle a eu et César en décide presque de rester au logis. Presque… car, quand un des conspirateurs se pointe et lui fait valoir mensongèrement que le Sénat aussi entend lui proposer la couronne que le peuple lui a déjà offert, César se retourne comme une crêpe et rabroue la pauvre Calpurnia, qui n’en mène vraiment pas large. Il est intéressant de noter que Brutus et César sont les deux seuls personnages de ce drame que l’on nous montre en interaction avec cette facette féminine d’eux même que sont ici leurs épouses. La scène de l’assassinat en plein Sénat est à la fois sobre et sanglante. C’est la fragilité personnelle de César, en contraste patent avec la puissance de la dictature qu’il risque d’établir, qui ressort. Pour abattre la dictature il faut percer les chairs du dictateur, aura marmotté Brutus plus tôt. Pour tuer l’esprit de César, il faut le frapper dans sa chair. Les conspirateurs s’en chargent, sans joie, sans haine, mais drapés d’une gravité épidermique et d’une intense peur contenue. César tombé sous les traits des séditieux, c’est la panique au Sénat tandis que les tueurs se rincent stoïquement les mains du sang de leur victime, si innocente et si coupable.

C’est alors que l’aigle, aussi puissant que patient, Marc-Antoine va ouvrir ses formidables ailes. Les sénateurs qui ne sont pas de la conspiration se sont égayés en panique. Marc-Antoine entre dans l’hémicycle et vient serrer les mains sanglantes des conspirateurs. Le fidèle sbire de César, le statuesque soldat, costaud mais d’allure si naïve, s’engage à rappeler au peuple la remise en liberté de la république romaine que l’on doit aux dagues involontairement coupables de Cassius et de Brutus. Soulagement immédiat des conjurés. L’investissant dare-dare de cette mission cruciale de communicateur, on s’entend pour charger Marc-Antoine du discours funéraire de César. Ce sera exactement la tribune requise pour le légionnaire exalté. Et ce sera la trahison des traîtres, bien dosée et bien tempérée, à grand déploiement. Véritable problème de logique en forme de poème, le discours de Marc-Antoine devant le peuple romain répond au paradoxe du meurtre du dictateur pour tuer la dictature par la rhétorique récurrente et antithétique du compagnon d’arme endeuillé, culminant dans la description de Cassius et de Brutus, ces deux hommes honorables perçant César de leurs dagues hypocrites et celle de César dont ils ont dit qu’il était ambitieux mais qui, la veille, a pourtant refusé trois fois la couronne que le peuple romain lui offrait. Montés ainsi par Marc-Antoine, les romains sont vite exacerbés contre les conspirateurs. Les demeures des sénateurs insurgés sont mises à sac et incendiées. En une envolée unique et terrible, Marc-Antoine a brutalement fait basculer la fragile tendance qui favorisait les républicains séditieux. Brutus avait pourtant insisté dès le début auprès des conspirateurs pour qu’ils épargnent Marc-Antoine. Inconscience, autopunition, ultime soumission à l’ordre de César? Ondoiement complexe du fils putatif meurtrier tourmenté face à son frère putatif sereinement dogmatique? Marc-Antoine soulève durablement le peuple de Rome contre Cassius, Brutus et les autres conspirateurs. Dans la guerre civile, hautement cinématographique avec scènes équestres et glorieux foutoir des chocs de combat, qui s’ensuit, Marc-Antoine s’allie à Octave et pousse Cassius et Brutus à l’autodestruction. Brutus dira en agonisant que l’ordre de César est, de fait, toujours en place, que de tuer son corps n’a fait que perpétuer et répandre la densité de son esprit.

Cette remarquable pièce de Shakespeare, écrite en 1599, pourrait en fait s’intituler Brutus. C’est lui qui en est en effet le pivot central. Sur la gauche de Brutus se tient Cassius, défenseur décidé des valeurs civiles de la république romaine. Cassius imposera en ouverture la cardinale notion de liberté et les catégories politiques anti-monarchiques qui sont censée fonder de longue date le dispositif du pouvoir romain. Et César y sera sacrifié. Sur la droite de Brutus se dresse Marc-Antoine, défenseur décidé de la fidélité à César, de l’esprit de corps semi-factieux soudé autour du chef, de l’âme ardente des campagnes militaires, et des relations d’homme à homme. Il dira en point d’orgue de Brutus aussi, qu’il était un homme. Entre Marc-Antoine et Cassius, décidés et fermes dans leurs options et leurs certitudes, se dresse Brutus, déchiré par le dilemme. Et César, joué par l’acteur qui jouait justement Brutus dans la fameuse production de 1953 du même drame, s’installe dans un effet de ressemblance physique (notamment capillaire) et comportementale avec le Brutus de ce jour. Jeux de reflets de par une tradition cinématographique, transmission d’échos de par un texte. Cela laisse deviner que le dilemme explicite de Brutus est possiblement le dilemme implicite de César même. C’est aussi le drame durable de toute la société civile, de ses grands serviteurs et de ses dirigeants admirés qui se déploie ici devant nous. Plus que Rome jadis, c’est le monde d’aujourd’hui qui en est tragiquement tributaire.

Julius Caesar, 1970, Stuart Burge, film britannique avec Charlton Heston, Jason Robards, John Gielgud, Richard Johnson, Robert Vaughn, Diana Rigg, Jill Bennett, 117 minutes.

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Tibert-le-chat, trentenaire

Posted by Ysengrimus sur 18 mai 2020

Change is the essential process of all existence
Spock

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Aujourd’hui, gare au choc, c’est l’anniversaire de mon fils ainé, Tibert-le-chat. Il vient d’avoir ses trente ans. Trente ans, c’est une tranche synchronique en linguistique historique, la délimitation formelle d’une génération. Ce facteur joue à fond, de fait, vu que, de par Tibert et sa merveilleuse conjointe, me voici une première fois grand-père (et avec une seconde bonne nouvelle en chemin). La roue des générations tourne donc, à plein régime.

Pour son anniversaire, j’ai offert à ce bourreau de travail de Tibert-le-chat, ce mème bonapartesque. C’est qu’effectivement Tibert-le-chat travaille dur. C’est un bucheur, méthodique, généreux, exigeant envers lui-même et les autres. Je ne vais pas me mettre à vous raconter ce qu’il fait dans la vie, attendu que l’étalage biographique figuratif, c’est pas trop mon truc… surtout depuis le moment cardinal où le susdit Tibert-le-chat, enfant visionnaire qui sentait bien son temps, m’a fermement ordonné de parler le moins souvent possible de lui sur Internet. On peut donc parfaitement se contenter du résumé anonymisé, qui est, en soi, une véritable synthèse d’époque: cet homme et sa conjointe travaillent dur, ils ont des priorités, une vision du monde et de l’idéal.

L’enfant de Tibert-le-chat est une petite fille et mon fils n’hésite pas à se définir comme le père d’une petite fille. Il est très content d’être le père d’une fille, cela lui va, lui sied. Il se sent compatible avec cette réalité. Tibert vit sa parentalité avec beaucoup de stature, une sorte de majesté, presque. C’est très touchant. Je suis très confiant pour la stabilité des femmes de demain, si elles ont la chance d’avoir des pères comme Tibert-le-chat.

C’est que Tibert-le-chat est une des belles intelligences que j’ai rencontré dans ma vie. Un cerveau logique, raisonneur, ratiocineur parfois même. Il est exigeant en matière de pensée articulée et en même temps très à l’écoute de ses émotions profondes, de ses inquiétudes face au développement du monde, des aspirations du cœur. C’est un esprit bien balancé. Une tête à la fois bien faite et bien meublée. On aurait dit autrefois: un humaniste. Sur la rencontre intime du ratiocinage et de la sentimentalité, il faut absolument que je vous raconte l’histoire des pouvoirs de Superman. Elle dit tout sur la cérébralité du zèbre. Tibert-le-chat devait avoir neuf ou dix ans. Il me demande, un jour, comme ça, d’où viennent les pouvoirs de Superman. La question était sciemment posée dans un cadre de fiction. Tibert, peu enclin au vagabondage fidéiste, ne croyait pas en Superman, à proprement parler. Simplement, il s’informait, sans malice et sans illusion, au sujet du paramétrage de ses caractéristiques descriptives, comme être de fiction. Je lui réponds le peu que je sais… que Superman est un extraterrestre de la planète Krypton et que cette planète avait un soleil rouge. Après la destruction de Krypton, Superman se retrouve sur la Terre, qui a un soleil jaune. C’est ce soleil jaune qui, mystérieusement, lui insuffle ses superpouvoirs. Après avoir bien stabilisé dans son esprit le fait que Superman est un gars ordinaire sur Krypton et un gars surnaturel (seulement) sur la Terre, Tibert-le-chat me demande ce qu’il arriverait à quelqu’un de la Terre s’il se retrouvait sur la planète Krypton. Selon le canon du corpus Superman, comme Krypton a été détruite exactement au moment où Superman en a été évacué, je ne dispose pas de données (de données narratives) décrivant ce que des terriens auraient pu ressentir sur Krypton. Tibert-le-chat adopte le petit air de condescendance onctueuse et patiente qui deviendra un jour la marque de commerce de son charme tranquille et m’explique méthodiquement qu’il y a trois possibilités. Soit A) le soleil rouge de Krypton a un effet inverse sur les kryptoniens et les terriens et nous nous retrouvons avec des superpouvoirs sur Krypton comme les kryptoniens se retrouvent avec des superpouvoirs sur Terre… B) le soleil rouge a un effet identique sur les kryptoniens et les terriens et nous nous retrouvons tout malingres et amoindris sur Krypton, subissant une diminution de pouvoirs (sur la bases de nos petites capacités humaines) sur ce monde, très exactement comme Superman, que cette planète affaiblit aussi… C) rien ne se passe, Superman et les autres kryptoniens étant les seuls êtres susceptibles de subir des fluctuations de pouvoirs sous l’effet des soleils, les humains étant inertes sur cette dimension de leur être. Tibert me réclame alors de choisir une des options A, B, ou C. Je valorise le poids égal de ces possibles et de leur validité et je renonce à sélectionner une de ces trois éventualités logiques. Je me souviens alors que Tibert-le-chat tira de mon indécision volontaire une vive (mais saine) contrariété. Il s’inquiétait authentiquement pour le sort du genre humain sur la planète Krypton. La fusion entre le logique, l’humain et l’émotionnel était très intime, en lui. Perso, j’étais passablement soufflé de voir un moutard de cet âge construite un raisonnement relativiste si perfectionné. Le Cogito de Tibert-le-chat était déjà solidement en place.

Et cette armature de l’intelligence se manifestait autant dans sa vision personnelle du monde que dans sa vie sociale. Ainsi, dans la fameuse dyade clownesque Clown Blanc versus Auguste, Tibert-le-chat est imparablement le Clown Blanc. Articulé, précis, aérien, lumineux, ratiocineur, adulte, Tibert-le-chat sait mettre les choses en ordre sans rigidité mais sans complaisance non plus. Dans le duo disparu (ou juste distendu… par les aléas de la vie adulte) que formaient mes deux fils enfants, Tibert-le-chat était le Clown Blanc, donc, et Reinardus-le-goupil, était l’Auguste. Mais il y a plus. Je me dois d’avouer que, seul à seul, avec Tibert-le-chat, la position de l’Auguste était souvent occupée… par moi… Je me rappelle d’un commentaire de Tibert-le-chat faisant crûment la synthèse de cette réalité: Ysengrimus, arrête de faire le pitre. J’ai l’impression d’être en compagnie d’une version géante de Reinardus.

Cela m’oblige fatalement à vous raconter une anecdote que je ressasse tout le temps, celle de l’orang-outang en peluche chez le dentiste. Ce jour-là, Tibert-le-chat (qui devait avoir environ douze ans) et moi avions deux commissions à faire. Nous devions d’abord aller récupérer un gros orang-outang en peluche chez la dame Couture où il avait fait l’objet d’une réparation délicate. Puis nous devions ensuite nous rendre chez le dentiste pour une inspection des dents de Tibert-le-chat. Nous commençons par aller récupérer l’orang-outang en peluche, parfaitement réparé et emballé dans un grand cellophane tout ballonné et bien translucide. Nous nous dirigeons alors vers le cabinet du dentiste. Stoïque, flegmatique, Tibert-le-chat me formule alors ses instructions, fermes et sans appel: Bon, là, cet orang-outang-là, je veux pas de cabotinage avec ça, au cabinet du dentiste, hein. Le terrible Clown Blanc avait parfaitement décodé les rêves secrets de l’Auguste, je me préparais effectivement à faire des amusettes avec l’orang-outang en peluche pour faire rire les secrétaires du dentiste. Il n’en fut strictement pas question. Pour la première fois (et pas la dernière), j’avais l’impression que mon fils était l’adulte et que moi, le père, j’étais l’enfant. Un autre type d’étrange inversion kryptonienne s’opéra alors dans la substance verdâtre de mon vieux surmoi filandreux et lacéré. Et elle perdure.

Aujourd’hui, quand j’interagis avec Tibert-le-chat, j’ai toujours l’impression d’être en présence d’un phénix. C’est un homme moderne, à la conscience sociale acérée, respectueux de sa conjointe et de sa fille. Mon sentiment de fond est que j’ai beaucoup à apprendre de lui et que sa stature ne fait que croitre. Né à Toronto (Canada), vivant aujourd’hui dans un pays francophone d’Europe, il me confiait récemment que le fait qu’il ne pouvait pas beaucoup s’exprimer, en ce moment, en anglais lui donnait l’impression que quelque chose d’important se détruisait graduellement en lui-même. Oh, cher fils, je ne m’inquiète pas trop pour la langue anglaise. Dans ton cerveau comme dans celui de millions d’autres êtres humains, elle ne se détruira pas, va. Elle a une bonne pérennité devant elle… et tu la reparleras amplement, au cours de ta vie.

Mais, en ce jour solennel, je suis bien obligé de te l’avouer, oui, il y a bel et bien quelque chose de très important qui se détruit irrémédiablement au fond de toi. C’est ta jeunesse. Et ça, comme nous tous, il va falloir que tu apprennes à tout doucement vivre avec cette insidieuse déplétion-là… Bon anniversaire à toi, mon amour et ma fierté. Et, pour citer le très logique monsieur Spock une seconde fois: Longévité et Prospérité.

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BUCZKO (roman de Loana Hoarau)

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2020

Buczko-couverture

De l’autrice de ce nouveau roman de pédophilie-fiction, il faut d’abord dire ouvertement qu’elle est une jeune femme elle-même, de la même façon que Louis Armstrong est noir quand il chante ironiquement qu’il est blanc à l’intérieur de lui-même mais que cela n’arrange pas ses affaires vu que sa gueule ne change pas de couleur (dans What did I do to be so black and blue), que Woody Allen est juif quand il plaisante à propos de son père devant donner de substantielles sommes d’argent à la synagogue pour pouvoir s’asseoir plus près de Dieu (dans Manhattan) et que Renaud Séchan est bel et bien français quand il chante que le roi des cons est indubitablement français (dans Hexagone).

Il faut bien dire cela en prologue parce que, dans ce roman terrible, épouvantable, insupportable, on nous campe avec un aplomb étonnant, un homme, Buczko, violenteur et tueur de petites filles (et de femmes… et d’hommes). Et l’œuvre n’est pas racontée du point de vue des victimes. Non, non, non. Nous devenons, intégralement, l’amoral, toxico, pédo et miso Buczko en personne, tel qu’en lui-même. Et on s’éclate à siffler de la vodka, à snorter de la poudre blanche (coke), de la poudre brune (héro) et à enlever des petites filles, les enfermer, les manipuler, les tabasser, les violenter, les louer à haut tarif à d’autres violenteurs, les estourbir et les escamoter. Cœurs sensibles, s’abstenir. On comprend presque. On pige quasiment le topo. Dans de très brèves mais tonitruantes envolées explicatives, Buczko procède d’ailleurs à une description quasi-clinique sans concession du surmoi peu reluisant et à géométrie variable des pédophiles actifs et violents. Nous ne guérirons jamais. Sans réelles lois au-dessus de nous, qui pourrait bien nous stopper sinon la mort? Nos vices, nous y pensons quand on nous enferme. Nos péchés, nous y pensons quand on nous soigne. Puis on nous libère pour bonne conduite, et nous recommençons nos activités macabres. Qui choisit cette voie? Je n’ai pas choisi cette voie. Pourquoi me punirait-on pour quelque chose que je n’ai pas cherché, que je n’ai pas voulu? Cocktail, serré, livide, lucide, de fatalisme, de narcissisme et de cynisme. On réprouve mais on suit…

Et foin d’envolées théoriques. C’est bien plutôt dans son action fulgurante —par la pratique, si on ose dire— que le pédophile est étudié, dans ce roman. C’est d’ailleurs fait avec une mæstria hautement perturbante. Notre sociopathe profond se déploie pour nous, sans malices ni artifices. On domine et comprend intimement le lot gesticulant de ses petites maniaqueries proprettes. Me voilà au centre commercial. J’y vais vraiment parce qu’il le faut. Je déteste ces endroits édulcorés qui sentent le fric et le cadavre. Les rayons pleins à craquer débordant d’aliments sans saveurs. De rabais indigestes. De promotions mensongères. Ça me répugne. Ça m’angoisse. J’ai l’odeur affreuse de la pourriture qui déborde de ces frigos, de ces présentoirs. Les sols sont crades. Orgie de microbes. Le milliard d’acariens copule sur les fruits et légumes sans protection. Copule sur les chariots rouillés qu’une paire de mains innocente empoigne. Copule sur les murs défraîchis. On domine et comprend intimement sa sourde misanthropie. Le regard androgyne, le look décontracté. Don Juan de pacotille, bimbos édulcorées, contact éphémère, femmes faciles, hommes d’un soir. Ce monde là m’horripile au plus haut point. Je hais l’homme, la femme, ce qu’ils sont, ce qu’ils deviennent en grandissant. On domine et comprend intimement son adultophobie implacable. Faut pas qu’elle grandisse. Je vais tout faire pour qu’elle ne grandisse pas. Laisse-moi m’occuper de tout. On comprend, on finit presque par partager sa frustration insondable et sa colère cuisante, pourtours inévitables de son programme radicalement négateur, amoral et nihiliste. C’est une des vertus de la fiction que de pouvoir entériner le monde des monstres.

Et l’amour suave et délétère de cette narco-crapule semi-psychotique de Buczko pour les petites filles nous est instillé, drogue d’entre les drogues, presque avec du sublime dans la voix. Dix ans. Non. Huit ans. J’opterais plus pour huit ans. Blonde comme les blés, le visage doux comme une liqueur. Haute comme trois pommes. Ondulation de sa robe qui flotte. De son parfum fleuri. Je ne vois plus rien. Je ne vois plus qu’elle. La destruction de la victime prend place en nous lumineusement, en rythme, par petits bonds nerveux. Éli me dévisage sans vraiment me regarder. Pousse de petits râles affectés. Semble complètement ailleurs. La catatonique sortie du monde de l’être qu’on détruit accède à rien de moins qu’une terrible grandeur. Elle fixe le mur sombre du regard comme une statue regarderait la plage. C’est une jeune femme qui écrit. Loana Hoarau en est à son deuxième roman. Tributaire des mêmes hantises que le premier, celui-ci est beaucoup plus assumé, plus solide, plus achevé. Une fixation prend corps. Un scotome s’imprime. Une œuvre s’annonce.

Le propos de cet ouvrage n’est absolument pas moraliste. Sa cruauté est absolue, hautement dérangeante, répugnante, révoltante, comme gratuite. Et pourtant (car il y aura un et pourtant…) notre pédo-toxico se retrouve avec une terrible clef anglaise jetée par le sort, dans le moteur bourdonnant de sa mécanique criminelle tellement rodée. Et tout va se mettre à déconner, s’estropier, chalouper, s’alanguir, se détraquer. C’est que, camera obscura et radicale inversion des polarités éthiques de l’existence obligent, dans le monde de la cruauté suprême et du crime sordide innommable, il est particulièrement nuisible, dangereux, délétère, subversif et autodestructeur de se surprendre à simplement aimer.

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Loana Hoarau, Buczko, Montréal, ÉLP éditeur, 2015, formats ePub ou Mobi.

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LUI, LES CHATS ET ELLE (Libet)

Posted by Ysengrimus sur 10 février 2020

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C’est un bestiaire, un petit bestiaire. Entendre par là une miniature de bestiaire. C’est un huis clos à quatre, deux humains, deux chats. Quand je dis un huis clos, n’hésitez pas à penser un petit peu aussi au Huis clos de Sartre justement. Les protagonistes sont discrètement cernés dans le filin serré de leurs combinatoires et les phases d’échanges vont par deux. Les chats et les humains se comprennent. Une manière de flux télépathique les raccorde et ce, ouvertement et candidement, dans le langagier du style aérien et dentelé de Claire Y. Libet. Elle, Lui, le chat, et la chatte, en principe, tout le monde peut parler avec tout le monde. Et quand deux êtres conversent, dans l’implicite ou dans l’explicite, il s’agit souvent, en fait, de dire ou de laisser entendre des choses sur les deux autres qui n’y sont pas. Et le jeu des combinaisons d’échanges varie, s’alterne en un tout petit faux infini. On explore une succession en aquarelle de conversations à deux ou de dialogues intérieurs, ces derniers un petit peu circonspects, un petit peu rumineurs, un petit peu forclos dans le dispositif perceptuel au ras du sol du monde des chats.

Tout le monde pourrait parler avec tout le monde en une parfaite et infinie symétrie des alternances d’échanges mais dans les faits cela n’arrive pas. C’est qu’il y a un angle d’entrée dans ce micro-univers: l’angle féminin. La caméra et le microphone pointent avec plus d’insistance sur Elle et sur sa chatte. C’est que Lui est un petit peu félinophobe sur les bords et que le chat est un petit peu déconnecté du soulier dans les coins. Notre affaire ne se joue donc pas seulement entre des chats et des humains, elle se joue aussi entre les femmes/femelles du dispositif. On a donc deux vieilles copines: une chatte, une femme. Ou alors on a peut-être une femme dédoublée se projetant en miroir incurvé dans sa vieille chatte? C’est au choix des lectures car il y a certainement un peu des deux. En tout cas, on a deux vieilles copines qui se font des combines de vieilles copines. Tu me fais une douceur, mais pourquoi? Tu n’as pas pensé à moi en ce petit moment là, mais pourquoi? M’as-tu tout dit. Et si non, pourquoi pas? Qu’est-ce que se passe? M’as-tu tout donné, tout autorisé? M’as-tu vraiment ouvert tous les accès en ce monde de toi? Quand je transgresse, ton attitude fluctue, qui vers le pour, qui vers le contre, pourquoi? C’est qui qui commande ici, finalement? Tu m’as fait cela et ceci, il va donc falloir un petit peu que je me venge et, ce, tout doucement, sans te perdre. Deux vieilles copines…

Et tout n’est pas rose. Il y a du bleu. Il y a surtout de sourdes forces centrifuges qui pèsent de leur poids croissant, dans ce petit monde à quatre. D’abord, il y a le segment mâle du brelan. Aléatoire, imprévisible, fantasque, dépositaire de toutes nos surprises mi-agacées, de tous nos quiproquos en redites, de toutes nos tendresses usées. Lui et le chat parlent peu, s’agitent un peu, font sentir, comme de loin, leur manière de statut d’instance. Ils sont l’élément 2x de l’équation à quatre inconnues. Et ils tirent doucement ce cercle vers ses bords…

Et l’autre force centrifuge, la plus sourde, la plus implacable, c’est le temps. Toutes ces braves bêtes/gens sont un petit peu vermoulues. Elles s’usent, elles se fatiguent, elles voient déjà venir le soir d’une si courte vie de chat. Elles se lassent imperceptiblement les unes des autres, sans trop oser se le dire. Et comme justement on n’est finalement pas du tout dans le Huis clos moraliste et autopunitif de Sartre, la porte peut n’importe quand s’ouvrir et, alors, tout peut filer ou se faire chasser… tout peut s’effilocher comme un fluide ou un texte. Tout peut finir. Tout devra finir.

Lui, les chats et Elle oseront-ils, oseront-elles aller jusqu’au bout de leur ronronnante radicalité? C’est quasiment certain. Par contre, il n’est pas certain du tout que cela osera se dire. C’est que Claire Y. Libet, chatte-auteure jusqu’au bout des griffes applique la procédure communicative la plus séculaire des susdits chats: celle de nous laisser à deviner par nous-même ce qu’il nous faudra faire, ce que nous accepterons de vouloir, ce que nous devrons conclure.

Ce court roman se savoure furtivement, comme un bol de lait, mousseux et frais. Et qu’est-ce que ce petit bestiaire est fin et félin… tellement félin qu’il en devient fatalement incroyablement humain.

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Claire Y. Libet, Lui, les chats et Elle, Montréal, ÉLP éditeur, 2014, formats ePub ou Mobi.

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Entretien inter-temporel avec Élisabeth d’Aulnières, personnage principal du roman KAMOURASKA d’Anne Hébert (1970)

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2020

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Ysengrimus: Eh bien, nous avons la chance extraordinaire de pouvoir brièvement mais intensément réactiver la procédure DIALOGUS en commémoration émue et enthousiaste des cinquante ans d’existence du roman Kamouraska, d’Anne Hébert (paru en 1970). Je suis donc en contact inter-temporel avec Élisabeth d’Aulnières, qui nous fait l’immense honneur de s’adresser à nous depuis l’année 1860. Madame, un très grand merci en mon nom et au nom de mes lecteurs et lectrices. Réglons d’abord, si vous le voulez bien, une question toute simple de dénomination. Dois-je vous interpeller Madame Rolland?

Élisabeth d’Aulnières: Je vous entends parfaitement… c’est très étonnant et passablement déroutant de m’adresser ainsi à mes compatriotes de l’année 2020… Je dois m’approcher un peu de ce petit bâton à l’embout mousseux, me dit-on… un micro, qu’ils appellent ça. Excusez-moi, cher Ysengrimus. Vous dites?

Ysengrimus: Dois-je vous interpeller Madame Rolland?

Élisabeth d’Aulnières: Non. Je… Non. Non pas. Ma préférence du cœur irait pour Madame Nelson, évidemment. Mais bon… Évitons, en tout cas, les Madame veuve Tassy et les Madame veuve Rolland. Bon, allons, disons que… Madame d’Aulnières ira parfaitement.

Ysengrimus: Ou Madame, tout court.

Élisabeth d’Aulnières: Voilà.

Ysengrimus: Dites-nous un peu alors, Madame d’Aulnières, comment se passe l’année 1860?

Élisabeth d’Aulnières: Ouf. L’année se termine. Ce fut une année assez chargée. On a eu une visite de deux mois du Prince Héritier, fils de la Reine Victoria, le Prince Édouard.

Ysengrimus: Le futur Édouard VII d’Angleterre.

Élisabeth d’Aulnières: Si vous le dites. Moi, je ne suis pas censée savoir ça, n’est-ce pas… pour ce que j’en pense. Surtout que moi, en plus, j’ai pas trop eu le temps de me soucier de la visite princière. D’abord, vous vous doutez bien que Son Altesse Royale n’est pas vraiment passé à Sorel et, en plus, avec ma ribambelle d’enfants, vous vous doutez bien aussi que je n’ai pas trop le temps de m’intéresser à la politique.

Ysengrimus: Je vous comprends parfaitement. Sans indiscrétion, vous avez quel âge?

Élisabeth d’Aulnières: Ce n’est pas du tout une indiscrétion, de la part d’un communicateur du futur, qui, à ce que je comprends, en sait pas mal sur mon compte… Âgée de toute ma vie, je suis née en 1819. J’ai donc quarante et un ans.

Ysengrimus: Et vous avez fini par quitter Québec.

Élisabeth d’Aulnières: Ah oui, assez récemment. Je ne le regrette pas, d’ailleurs. La capitale du Bas-Canada devenait de plus en plus interlope et malpropre.

Ysengrimus: Vous dites encore Bas-Canada?

Élisabeth d’Aulnières: Oui, un peu. Enfin, le terme a toujours officiellement cours légal mais il sort de plus en plus de l’usage. Il a été plus ou moins délaissé depuis les Rébellions. Ils disent Canada-Est, plutôt, de nos jours.

Ysengrimus: Compliqué…

Élisabeth d’Aulnières: Plutôt. Et… sans grand intérêt. Dites voir, je peux vous poser une petite question à mon tour, cher Ysengrimus?

Ysengrimus: Je vous en prie faites.

Élisabeth d’Aulnières: Depuis votre inaccessible officine du futur là, vous semblez vous intéresser à moi comme… comme on porte une attention soutenue à une sorte de personnalité de marque. J’en suis très touchée, naturellement, mais… enfin… comme je n’ai rien du Prince Héritier ou de sa respectable maman, je suis un peu obligée de me demander qu’est-ce qui me vaut un tel honneur?

Ysengrimus: Eh bien, Madame d’Aulnières, je suis très heureux de vous annoncer que vous êtes le personnage principal d’un de nos grands romans d’anthologie, écrit en 1970 par une importante romancière, Anne Hébert, morte, elle-même, en l’an 2000.

Élisabeth d’Aulnières: Mon Dou!

Ysengrimus: Je ne vous le fais pas dire.

Élisabeth d’Aulnières: C’est… c’est assez inattendu. DIALOGUS arrive donc non seulement à pénétrer votre passé d’existence mais aussi votre passé de fiction?

Ysengrimus: Exactement. Et laissez-moi vous dire que, toute fictive qu’elle soit, votre vie nous passionne. Pour tout vous avouer, vous êtes un petit peu la Madame Bovary du… du Bas-Canada.

Élisabeth d’Aulnières: Je ne vois pas vraiment ce que j’ai pu faire de si intéressant pour me mériter un empressement si attentionné. Enfin, je suis très flattée, n’allez surtout pas vous méprendre.

Ysengrimus: Notre court entretien devrait clarifier les choses pour ce qui en est justement de l’intérêt que vous présentez aux yeux des sensibilités modernes.

Élisabeth d’Aulnières: Vous attisez ma curiosité.

Ysengrimus: Voyons justement un peu votre trajectoire. On vous marie à seize ans, un peu avant que ne débute le règne de la Reine Victoria, contre votre grée.

Élisabeth d’Aulnières: Pas contre mon grée, non, ce serait inexact de dire ça. Maman a voulu me marier tôt parce qu’elle a vite vu que je me comportais comme une petite épivardée. Elle flairait un danger moral. Pensez-donc. J’allais pêcher la barbotte en petite tenue avec Justine Latour, Sophie Langlade et surtout Aurélie Caron, sans me soucier ni de mon rang ni des convenances. J’étais complètement inconsciente, parfaitement écervelée. Et je m’intéressais bien que trop aux garçons. Il fallait donc vite me caser, pour éviter une déconvenue qui aurait bien ennuyé et ma mère et mes tantes. Mais on ne peut pas dire que je n’étais pas consentante, non. J’étais bien plus inconsciente que non-consentante.

Ysengrimus: Je vois. Et ce mariage, ce fut avec Antoine Tassy.

Élisabeth d’Aulnières: Ce fut avec le jeune seigneur de Kamouraska, Antoine Tassy.

Ysengrimus: Le déclassé colonial type.

Élisabeth d’Aulnières: Le quoi?

Ysengrimus: Le déclassé…

Élisabeth d’Aulnières: Qu’est-ce que c’est donc que ça?

Ysengrimus: C’est une notion de nos historiens, Je m’en voudrais de vous ennuyer avec…

Élisabeth d’Aulnières: Ah non, dites. Si les historiens du futur ont des choses à dire au sujet d’Antoine Tassy, seigneur de Kamouraska, je veux savoir de quoi il retourne. Vous n’allez pas laisser ma curiosité se languir ainsi.

Ysengrimus: Nos historiens ne parlent pas de Monsieur Tassy en personne. C’est un personnage de fiction. Mais ils avancent des observations sur sa classe sociale… disons… sur ce qu’il représente historiquement.

Élisabeth d’Aulnières: Dites, dites. Vous m’obligeriez beaucoup.

Ysengrimus: Bon. Eh bien, il y a 100 ans pour vous (260 ans pour moi), c’est la conquête anglaise de 1760. Tout ce qu’il y a de vif, de remuant, d’entreprenant et d’efficace dans la colonie française du Canada quitte la vallée du Saint-Laurent et se replie sur les Antilles ou en métropole. Il ne reste en Canada, dans la population française de souche, que des petites gens, ceux que vous appelez vous-même les canayens-habitants-chiens-blancs.

Élisabeth d’Aulnières: Je vois parfaitement de qui il s’agit.

Ysengrimus: Et il reste aussi certains de leurs anciens maîtres, des seigneurs coloniaux alanguis, frigorifiés, conquis, qui détiennent nominalement de grands domaines forestiers. Ces derniers sont gigantesques mais ce sont aussi de véritables friches objectives.

Élisabeth d’Aulnières: Vous me décrivez indubitablement l’aïeul d’Antoine Tassy et sa Seigneurie de Kamouraska.

Ysengrimus: Voilà. Le régime seigneurial ne sera vraiment complètement et intégralement aboli, je vous l’annonce en primeur, qu’en 1940. Entre-temps les Anglais s’installent et se portent doucement acquéreur de ce qui les intéresse le plus à cette époque, à savoir: les terres à bois. Sans rien bousculer, en un peu plus d’un siècle, ils vont graduellement déposséder les anciens seigneurs coloniaux français, de vastes espaces couverts de ce solide bois de charpente canadien qui servira pour la construction des navires de tout l’empire britannique.

Élisabeth d’Aulnières: Vous voyez juste, Ysengrimus. Mon premier mari, Antoine Tassy, grevé de dettes, se refaisait épisodiquement en vendant des terres à bois à des marchands anglais.  Pour ce qui est des chantiers navals, les douces berges de ma ville natale de Sorel pourraient vous en parler longuement.

Ysengrimus: Et, dans votre jeunesse, Antoine Tassy ne faisait rien de bien précis. Largement désœuvré, il ne travaillait pas, grignotait ses fermages, chassait sur ses terres…

Élisabeth d’Aulnières: S’enivrait avec ses sbires et courait la galipote.

Ysengrimus: C’était un seigneur colonial déclassé. Et… il devait passablement se déprimer…

Élisabeth d’Aulnières: Vous me le dites. Mélancolique, asthénique, il parlait constamment de se tuer. C’était… c’était un assez bon amant, par contre.

Ysengrimus: Ah oui?

Élisabeth d’Aulnières: Ah oui, oui. Je vous parle de ceci de bon cœur parce que, mon Dou, vous êtes de 2020, je ne vais certainement pas vous en remontrer sur ces matières. Grassouillet, remuant, fort en gueule et viril, Antoine était une brute, un animal, mais cela plaisait bien à la jeune femme ardente que j’étais alors. Conséquemment, nos escapades nocturnes étaient souvent de l’ordre du tonitruant. J’en ressortais habituellement couverte de bleus, mais comblée, heureuse, d’une certaine façon. Nous avons eu nos bons moments.

Ysengrimus: Ah… je croyais que votre mariage avec Antoine Tassy ne fonctionnait pas.

Élisabeth d’Aulnières: Ah, il fonctionnait très honorablement… la nuit. C’est de jour que tout allait de guingois. Au domaine de Kamouraska, rien ne roulait en bon ordre. On y mourrait quasiment… de faim et de froid. Et ce maudit ivrogne d’Antoine Tassy avait la fâcheuse habitude de donner tous mes beaux atours à ses concubines, des fofolles en cheveux qui se présentaient ricanantes à l’église de la bourgade au bras de mon mari et… dans mes robes. C’était fort contrariant. J’ai donc assez vite déchanté. Ajoutez à cela que j’étais constamment enceinte, et maigre comme un chicot. Pauvrement vêtue, je claquais des dents et me sustentais un jour sur deux. Il a bien fallu que je quitte cette tanière de fous et cette forêt folâtre et que je rentre à Sorel car ce train de vie aurait tout simplement fini par me tuer.

Ysengrimus: Je comprends parfaitement. Vous voici donc à dix-neuf ans, de retour chez votre mère et vos tantes à Sorel, esquintée, affaiblie, malade. Il va donc falloir vous faire voir par un médecin.

Élisabeth d’Aulnières: Ça s’imposait.

Ysengrimus: Le docteur George Nelson…

Élisabeth d’Aulnières: Voilà. Et… que disent vos historiens sur le profil social de mon merveilleux George?

Ysengrimus: Immigrant américain de souche anglaise. Protestant converti au catholicisme.

Élisabeth d’Aulnières: Il est de Montpellier, au Vermont. Ah, je lis encore les pensées intérieures de ma mère. Quel bel homme que ce docteur Nelson, si bien élevé et de vieille famille loyaliste américaine. Dommage que la Petite ne l’ait pas rencontré le premier.

Ysengrimus: Tout est dit. Notons que Montpellier (Vermont) n’est jamais qu’a 275 kilomètres au sud de Sorel. C’est moins loin de votre ville natale que ne l’est la seigneurie de Kamouraska. George Nelson, qui vit à Sorel, est un anglophone monarchiste de classe libérale montante qui peine encore passablement à s’intégrer au sein de votre civilisation française conservatrice. Mais il représente tout ce que l’avenir de ce pays produira de plus généreux et de plus vigoureux.

Élisabeth d’Aulnières: Vigoureux est le mot…

Ysengrimus: Et vous? Vos propres pensées intérieures sur le docteur Nelson?

Élisabeth d’Aulnières: Il est le grand, le très grand, amour de ma vie. Si, un jour, il revient de son Vermont natal, je me jette nue dans ses bras, sans réfléchir une seconde, comme au tout premier jour.

Ysengrimus: Vous voici donc, vers 1838-1839, coincée entre deux hommes. Antoine Tassy, qui vous a relancé de Kamouraska jusqu’à Sorel (il y a 350 kilomètres de distance entre les deux communes), et le Docteur Nelson, qui, lui, vous a auscultée, examinée et a vu sur vos chairs les trace de la vive brutalité maritale.

Élisabeth d’Aulnières: Voilà.

Ysengrimus: Les deux hommes sont, disons… très remontés l’un contre l’autre. On se dirige tout droit vers le choc des virilités. C’est la catastrophe annoncée.

Élisabeth d’Aulnières: Je… Je n’ai pas trop envie d’en reparler.

Ysengrimus: Je vous comprends parfaitement. Les gens vont tout simplement devoir aller lire le roman… cette histoire de neige et de fureur.

Élisabeth d’Aulnières: Comme vous dites.

Ysengrimus: Parlons plutôt de votre servante métisse, Aurélie Caron.

Élisabeth d’Aulnières: Oh, mon Dou!

Ysengrimus: Une sorte de confidente imprévisible.

Élisabeth d’Aulnières: Vous me le dites. Mais avec le recul, je juge, en conscience, qu’Aurélie Caron fut beaucoup plus, pour moi, que la gourdasse simplette qui faisait la commissionnaire secrète entre moi et le docteur Nelson. Présente dans ma vie depuis la plus tendre enfance, féminine, souple, sorcière féroce, sauvageonne à plein, objet de fascination permanent, Aurélie Caron a joué un rôle absolument déterminant dans ma définition de moi-même, en tant que femme.

Ysengrimus: Ah bon?

Élisabeth d’Aulnières: Ah oui.

Ysengrimus: Mais comment donc?

Élisabeth d’Aulnières: Bien, Aurélie, si vous voulez, c’est la souillon trublionne qui résiste sourdement et qui obéit tout de travers et de mauvaise grâce. Elle incarne rien de moins que la liberté naissante et balbutiante de notre nouveau continent. Elle est la Femme Universelle Jaillie de Terre, en quelque sorte. Une étrange et horrible tendresse nous lie l’une à l’autre. Aussi, plus le temps passe, plus je me rends compte combien tendrement j’ai pu l’aimer.

Ysengrimus: Ah oui?

Élisabeth d’Aulnières: Oui, oui. Tout en la traitant comme la salle mulâtresse barboteuse et frondeuse qu’elle était.

Ysengrimus: Qu’est-elle devenue?

Élisabeth d’Aulnières: Je n’en ai pas la moindre idée. Dans des conditions assez tumultueuses, elle a quitté mon service quelque temps avant mon second mariage.

Ysengrimus: Et cela nous amène tout naturellement à Jérôme Rolland, notaire à Québec, votre second mari, qui vient tout juste de mourir.

Élisabeth d’Aulnières: Ouf, oui… et là, quel ennui! Que dire? On a vécu notre petite vie pendant dix-huit ans. Il m’a fait, lui aussi, un chapelet d’enfants.

Ysengrimus: Le mariage de convenance, après la tempête.

Élisabeth d’Aulnières: C’est exactement ça. Vous connaissez bien le drame secret de ma vie. Le notaire Rolland s’est payé le joli bibelot Élisabeth d’Aulnières en fin de course et moi je me suis embarrassée d’une  imperturbable ombrelle sociale.

Ysengrimus: Tout en restant dévorée par le torrent volcanique de vos souvenirs passionnels d’antan.

Élisabeth d’Aulnières: Exactement. Et là, Ysengrimus, il faut bien dire que j’attends toujours.

Ysengrimus: Vous attendez quoi? Une lettre du Docteur Nelson?

Élisabeth d’Aulnières: Non, ça j’y ai renoncé depuis bien longtemps. Non, plus prosaïquement, j’attends qu’on daigne bien m’expliquer ce que j’ai pu faire de si intéressant pour me mériter ainsi cet entretien, à cheval entre deux époques historiques. Tout ceci, ici, est aussi passionnant qu’incompréhensible.

Ysengrimus: Disons que vous êtes un peu notre Aurélie Caron…

Élisabeth d’Aulnières: Pardon?

Ysengrimus: Notre Femme Universelle Jaillie de Terre, notre trublionne résistante d’autrefois. Voyez-vous, l’époque actuelle est à radicalement remettre en question tous les comportements d’abus masculin et elle s’intéresse beaucoup au fait de retracer l’héritage des femmes ayant tenu tête aux pressions de l’ordre mâle.

Élisabeth d’Aulnières: Ah, tiens donc!

Ysengrimus: Oui. Et vous faites crucialement partie de cet héritage.

Élisabeth d’Aulnières: Ma foi… Vu dans cet angle là, je conçois un petit peu mieux la chose. Il faut dire que je me suis passablement démenée, notamment entre 1835 et 1842.

Ysengrimus: Oui, et dans des conditions contraires.

Élisabeth d’Aulnières: Pour ne pas en dire plus.

Ysengrimus: Voilà. Et cela nous intéresse beaucoup. Cela nous captive même.

Élisabeth d’Aulnières: C’est surprenant et c’est très flatteur.

Ysengrimus: Il y a même eu un film fait, en 1973, à partir de votre fable.

Élisabeth d’Aulnières: Un quoi?

Ysengrimus: Un film, un long-métrage… c’est une sorte de ruban se déroulant devant une grosse lanterne à images. Une manière de représentation théâtrale permanente, que l’on peut se repasser. Le spectacle devient alors un peu comme un livre qu’on se relit, ou un air de piano qu’on se rejoue.

Élisabeth d’Aulnières: C’est étonnant. C’est très joli. J’aime bien cette idée. J’aimerais beaucoup me…

[Ici, le lien DIALOGUS s’est subitement fracturé et nous ne sommes pas parvenus à le rétablir. Tous nos respects et à un de ces jours, Madame Élisabeth d’Aulnières]


 

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Il y a cinquante ans, AMICALEMENT VÔTRE (THE PERSUADERS!)

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2020

Curtis-Moore

Il y a cinquante ans, j’avais douze ans et je faisais stagner mes toutes dernières parcelles d’enfance devant le poste de télé familial, à mater Amicalement vôtre, dont le titre original (The Persuaders!) m’était alors inconnu. Sur la Côte d’Azur, à Cannes, ou en Italie, en Espagne, en Écosse ou même en Suède, deux dandys lourdement cravatés des temps modernes courraient les jupons et redressaient des torts, en s’envoyant des vannes et des crocs-en-jambe virtuels et réels. Le premier, c’est Brett Sinclair (Roger Moore), Pair du Royaume d’Angleterre, né coiffé, Lord, ancien de Harlow et d’Oxford, officier démobilisé des casques de poils, ayant fait de la course équestre, automobile et même avionneuse. Le second c’est Daniel «Dany» Wilde (Tony Curtis), ashkénaze new-yorkais de souche hongroise, né dans le Bronx (New York), ancien tiku pouilleux des rues devenu millionnaire dans le pétrole, tonique, effronté et canaille. Brett Sinclair c’est les costards élégants (dessinés par Moore lui-même), les coups de poings Queensberry et la pose mondaine. Dany Wilde c’est les gants de chauffard, les cascades corporelles (dont d’excellentes séquences d’escrime) et les coups de poings cow-boys. La fascination immense qu’ils ont l’un pour l’autre est dissimulée au mieux par leurs ostensibles comportements de dragueurs de ces dames impénitents, intensifs, omnidirectionnels, et aussi souvent chanceux que malchanceux.

Nos deux poseurs pleins aux as ne foutent rien de sérieux de leur vie si bien que, par la vertu d’un hasard largement arrangé par les instances du temps, ils se retrouvent convertis en redresseurs de torts chargés de missions biscornues impliquant soit la pègre, soit des arnaqueurs mondains de toutes farines, soit nos inévitables diplomates soviétiques (qui traitent Lord Sinclair de monarchiste décadent. Hurlant). Amicalement vôtre est un feuilleton de la Guerre Froide. Il vaudrait mieux dire que c’est un feuilleton de la Détente. Déjà en 1970-1971, on y traite l’espionnage et l’interaction avec les Soviétiques sur un ton particulièrement badin, foufou et cocasse. Tout le feuilleton en fait est une sorte de bouffonnerie euro-mondaine et on semble plus soucieux de nous y montrer des modèles de bagnoles, du prêt-à-porter masculin et des sites touristiques que de mettre en scène la tension est-ouest ou la lutte du Souverain Bien contre la Perfidie Ultime. De fait, les chefs d’entreprises minières et pétrolières y paraissent plus pervers et retors que les espions soviétiques. Ah, le bon vieux temps où même les badineries légères devaient payer leur obole à la grande conscience sociale généralisée.

Les personnages féminins de ce feuilleton sont particulièrement surprenants et rafraîchissants. Vu l’époque et la tonalité, on s’attendrait à ce que les femmes de cet exercice soient des gourdasses de bord de piscine sans grande densité ou intelligence. L’amusante erreur. Les femmes d’Amicalement vôtre méritent amplement les sentiments qu’elles déclenchent chez nos deux protagonistes. Espionnes méthodiques, militantes pro-soviétiques, photographes déjantées, dessinatrices talentueuses, héritières délurées, judokas radieuses, arnaqueuses mondaines, danseuses songées, secrétaires de direction intègres, journalistes archifouineuses, notables africaines polyglottes, princesses russes sérieuses, fausses épouses classes, agentes du service des fraudes en civil, auteures de polars prolifiques, détectives amateures en maraude, elles sont belles, vives, matoises, articulées et scriptées selon un modus vivendi étonnement rare en sexisme facile et en phallocratisme niaiseux. En fait, le seul comportement authentiquement bizarre et archaïque qu’on observe concernant les personnages féminins est que, deux fois, une d’entre elles se prend un gifle par un homme de peu (pas par un de nos deux as, naturellement)… la gifle genre calme toi, tu es hystérique qui ne rime à rien et ne passe plus du tout la rampe. On sent alors subitement qu’un demi-siècle a passé et on se dit, le cœur pincé, que ces fines mouches de vingt à trente printemps qui cernent la table de roulette du casino ont aujourd’hui entre soixante-dix et quatre-vingts ans. Cette saloperie de saligauderie de temps qui passe.

La formule (car formule il y a) concernant les personnages féminins se déploie ici comme suit. La femme de service (toujours différente, il n’y a pas vraiment de personnage féminin récurrent dans Amicalement vôtre) est soit du bon bord, soit du mauvais bord. Si elle est du bon bord, il faudra un certain temps à Brett et Dany pour prendre la mesure de la puissance et de l’importance de cette femme et lorsqu’ils finiront par comprendre qu’elle n’est pas du tout la gourdasse de bord de piscine qu’ils avaient initialement anticipé, ils n’en seront que plus intensément séduits. Ils se télescopent alors entre eux et la merveille part avec un troisième larron, ou seule, ou avec l’un des deux, qu’elle choisit alors elle-même. Si la femme de service est du mauvais bord, elle fait habituellement partie d’une bande de bandits qui s’apprête à faire un coup mais un coup de nature économique (arnaque, braquage, extorsion, corruption politique ou vol). La femme de service est alors pleinement dans le coup pour l’arnaque ou extorsion initialement planifiée mais, en cours de route, ses complices masculins mettent la patte sur Dany et Brett (qui, au pire, se mêlaient involontairement de leurs combines ou, au mieux, les pistaient) et ils envisagent sans frémir de les tuer, pour ne pas laisser de traces derrière eux. Aussitôt que la femme de service se rend compte que ses complices vont basculer sans scrupules (et sans lui avoir demandé son avis) dans le meurtre crapuleux, elle inverse ipso facto son allégeance, sans s’énerver, préférant aider Brett et Dany à foutre le coup en l’air que de voir l’entreprise initiale virer au crime sanglant. Le tout se fait dans un flegme britannique parfait et, cinquante ans plus tard, il y a quelque chose d’indéfinissable dans cette solide intégrité féminine, genre whistle blower, qui vit très bien la patine des ans.

Les femme sont des femmes donc, à la fois sexy et modernes, et les hommes son des hommes. Brett Sinclair est comme un cheval pur-sang à la longue crinière 1970, et qui donne des ruades. Dany Wilde est comme un chien pittbull qui fonce, les crocs en avant (Tony Curtis est en pleine forme, du reste, comme le montrent incontestablement certaines des cascades qu’il fait lui-même). Les fréquentes scènes de bagarres et d’évasions sont des moments de jubilation assurés. On comprend que ces deux personnages sont des enragés tranquilles, sans peur, sans reproche, sans cervelle aussi parfois. Leur charme est suave et leur brutalité savoureusement archaïque (les scènes de bagarres font incroyablement semi-improvisées, rien à voir avec les espèces de chorégraphies de karaté animatronique improbable qu’on nous assène aujourd’hui). Les deux types ont chacun leur bagnole, qui en vient graduellement à devenir un des traits de leur personnalité, et ils boivent constamment du champagne, du whisky et du cognac. Les voix de leurs doublures françaises sont parfaites aussi. On les entend dans notre tête, fort longtemps après la tombée du rideau. Taaaa Majestéééé…

Des hommes hommes, des femmes femmes, des bagnoles, des sites de rêve, des costards, du champagne et de la mondanité en pagaille. Tout est dit? Même pas. En revoyant adulte ces quelque vingt-quatre épisodes, j’ai été jubilativement amusé par le caractère imaginatif et surprenant des scénarios. J’attendais pourtant le contraire. Je croyais qu’on me servirait une narration qui, elle, justement, serait bel et bien gourdasse de bord de piscine, et donc gorgée de grand, de beau et de vide. Grave erreur. Les epsilons qui signent cette vingtaine de scripts méritent amplement leur petite paye. C’est savoureux d’originalité, de turlupinades et de rebondissements. Et cela me permet de revenir avec un regard critique sur une anecdote étrange concernant ce feuilleton. La documentation nous raconte que son succès fut très moyen aux USA. Bon, pourquoi pas. Par contre, en Europe, il décolla très solidement, dès 1972. La locomotive, toujours selon la documentation, semble avoir été la version allemande du feuilleton. On rapporte en effet que le doublage allemand fut largement improvisé et qu’il prit de grandes libertés sur le texte anglais d’origine. Le doublage français serait basé lui aussi sur ce doublage allemand largement refait dans un sens humoristique. Je veux bien croire ça et, encore une fois, pourquoi pas… sauf que attention à une chose. On voudrait nous faire croire que c’est cette humorisation du doublage qui aurait sauvé l’entreprise, en Europe continentale. Je dis alors: prudence. Le fait est que le scénario est tellement solide et ficelé serré que les improvisations verbales qui s’y surajoutent au doublage ne peuvent pas l’altérer radicalement. Elles ne peuvent que l’assaisonner, le pimenter, sans le changer dans sa structure (il est à la fois trop solide et trop complexe — sa solidité et sa complexité autorisent justement l’apparition de variations verbales et comportementales périphériques qui, de fait, sont sans risque pour lui). Les doublages allemand et français ont donc pu rehausser la sauce un brin, y ajouter de l’humour, de la cabotinette dans les coins et du bagou. Mais je crois fondamentalement que si ce feuilleton a marché en Europe, c’est qu’il est de fait très solidement euro-centré. Tony Curtis (1925-2010) y gravite autour de Roger Moore (1927-2017). L’américain y pigeonne autour de l’européen, en le valorisant tout plein et en s’immergeant intégralement dans son univers. Et ça, c’était inscrit dans le fond des tréfonds du fondement du script à la base et, bon, il y a cinquante ans, les ricains téléspectateurs ne s’intéressaient pas trop trop à un feuilleton qui ne les placerait pas, eux, comme par postulat, au centre du monde.

Aujourd’hui, tout ça a bien changé. D’où la pittoresque et biscornue pérennité contemporaine d’Amicalement vôtre.

Amicalementvotre

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Il y a dix ans: LES AMOURS IMAGINAIRES (Xavier Dolan)

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2020

Francis (Xavier Dolan) et Marie (Monia Chokri) contemplant pensivement Nicolas en train de danser ostensiblement avec Désirée, sa mère

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C’est pas parce que c’est vintage que c’est beau…
Francis, à Marie

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Francis (Xavier Dolan) dessine discrètement sous le miroir de la salle de bain de son petit apparte, des traits chronométriques du genre de ceux que traçait Robinson Crusoé sur son île. On s’imagine qu’il anticipe patiemment quelque fait crucial, mais non. C’est là en réalité l’énumération rétrospective froidement quantifiée des refus amoureux auxquels il a été confronté, au fil de sa courte mais ardente existence. Marie (Monia Chokri) fume. Elle fume à la chaîne des clopes ordinaires tout simplement pour ne pas devenir folle. Elle considère que la boucane cache la marde. Ses amants occasionnels, habituellement de jeunes binoclards dédaigneux et hautains, lui disent qu’elle fume trop. Elle s’en moque. Elle fait ce qu’elle veut. Ou du moins, elle espère le faire…

Francis et Marie sont de jeunes vieux amis. Étudiants aisés montréalais, style 2010, frappés et intellolâtres, ils dissimulent mal le malaise rutilant de leur désoeuvrement et les ficelles tendues et tremblantes de leur magnifique cuistrerie ostensible. Et rien ne va vraiment s’arranger quand le Dean Moriarty de service va abruptement débarquer dans leur vie. Nicolas (Niels Schneider) apparaît, sorti de nulle part. C’est pas un gars de la ville, c’est pas une punaise urbaine parfumée et mondaine, comme Francis et Marie, mais c’est une nature. Il a la gueule et la stature d’une sculpture de Michel-Ange. Pour Francis et pour Marie, c’est le coup de foudre aussi instantané que parallèle et inavoué. Amour largement imaginaire mais compétition aussi subite que réelle entre les deux, involontaire aussi, cruelle, fatidique. Compétition des orientations sexuelles aussi, fatalement.

Les plumes de paon de l’homme homo et de la femme hétéro vont se déployer, chacune selon ses ressources. L’affaire est d’autant plus ardue à mener que, de fait, tant les motivations que les sentiments effectifs (pour ne pas parler du strict paramétrage d’orientation sexuelle) sont parfaitement mystérieux, insondables et intangibles, chez ce Nicolas. À quoi il joue exactement, nul ne le saura… Mais c’est comme ça, n’est-ce pas, les amours. L’objet d’amour reste et restera la plus opaque des énigmes. Alors, suivons le topo, en l’exemplifiant, sans trop en dire. Lors d’une conversation, comme ça, avec Francis et Marie, Nicolas mentionne qu’il ressent une certaine fascination pour l’actrice Audrey Hepburn. Il n’en faut pas plus. Francis lui achète une affiche punaisable de l’étoile de Breakfast in Tiffany. Marie se déguise subrepticement en Audrey Hepburn et, plus tard, elle cherchera à appâter Nicolas en l’invitant à venir regarder My Fair Lady à la télé, chez elle. Vous voyez ici sur exemples se déployer le corps pathétique et clinquant de procédés tous plus tissés de gros fil les uns que les autres qui se mettent en branle, les yeux brumeux, les mains crispées et les lèvres tremblantes. Cuistrerie des cuistreries et tout est cuistreries. Naïveté aussi. Candeur d’une pulsion artistique profonde et sentie chez ces trois émotions mais fagotée dans une configuration intellectuelle et culturelle juvénile, mal dominée, comme Charlot dans des habits du dimanche.

Face à Francis et Marie, Nicolas est à deux doigts de se comporter comme un gigolo bidirectionnel. Il cultive soigneusement, comme en se jouant, l’attention amoureuse de l’homme et de la femme. Le jeu entre eux est particulièrement fin. Les trois accèdent par moments au statut de types allégoriques et on croit observer, à travers eux, la grande crise tendancielle de la mise sur rail de rien de moins que l’orientation sexuelle fondamentale d’une vie, symbolisée, en miniature montréalaise, par ce petit tripode névrotique. Une telle thèse est densifiée, au demeurant, par les propos intempestifs d’un jeune cogitateur de troquet sorti de nulle part, qui nous assène, en aparté, le dégradé théorique des orientations sexuelles possibles en ce bas monde (notons que l’opus se complète effectivement de tranches de témoignages-fictions-considérations sur l’amour, qui sont autant de savoureuses pastilles monologuales intercalées).

Dans ce petit florilège de finesse verbale (les dialogues sont principalement en joual, sous-titre français recommandés à nos amis hexagonaux), de beauté, de jeunesse, de walkings au ralenti et d’images polychromes, magnifiques et touchantes, la quête ambivalente de notre triade anxieuse se poursuit. On participe à une fête urbaine dans un petit apparte chic (occasion pour Francis et Marie de compétitionner, toujours involontairement, au sujet de cadeaux à donner à Nicolas), puis on se tape l’incontournable ballade à la campagne, comme dans Manhattan (1979). Nicolas oscille méthodiquement entre ses deux flammes, sans rien lâcher de bien probant. Tant et tant que ce qui s’intensifie vraiment, c’est surtout le conflit fraternel/sororal entre Francis et Marie.

Et Anne Dorval dans tout ça? Je dis ça parce que quand Xavier Dolan tousse, Anne Dorval a le rhume. Eh bien ici, madame Dorval, toujours aussi juste et toujours aussi bien dirigée, joue Désirée, la mère de Nicolas. Son entrée en scène, lors de la boume en apparte chic, est discrète mais déterminante. Elle porte une perruque turquoise foncé très analogue à celle portée par les techniciennes de la base sélénite, dans la série télévisée UFO (1968). Marie, assez outrée de voir Nicolas danser si intimement avec sa vraiment très verte maman, et tout aussi mélangée dans ses références de science-fiction que dans le reste, parle de quelque chose comme une troupière du Capitaine Spock (ce qui n’existe tout simplement pas, même en fiction). Francis aura, pour sa part, l’occasion d’avoir son petit tête-à-tête décalé avec Désirée quand celle-ci viendra, un peu plus tard (et cette fois, sans perruque), porter une subreptice enveloppe d’allocation à Nicolas, absent (parce que tout juste sorti avec Marie). Tout personnage joué par Anne Dorval revêt une charge symbolique particulière dans le travail de Dolan. Vlan. Ici elle est la mère enveloppante et protectrice mais aussi distante et déjantée non plus du protagoniste lui-même mais de son objet d’amour. On n’a pas besoin d’en dire plus. Le cuisant est bien en place, il percole.

Et rien ne s’arrange. Nicolas va finir par donner discrètement sa petite fiche de congédiement à Francis et à Marie, individuellement, séparément, et sans ambivalence. C’est alors qu’une impression qui s’était manifestée initialement de façon fugitive gagne en densité. C’est peut-être tout simplement un asexuel, ce type. En tout cas, asexuel ou pas, il exprime glacialement son indifférence aux deux jeunes vieux amis et se casse dare-dare en Asie, pour huit mois. Un an plus tard, il revient, comme une fleur. Son allure de campagnard et de Dean Moriarty Grand-Frau-des-Routes s’est nettement accentuée, dans son sens. Dans l’autre sens, le destin de bêtes urbaines de Marie et de Francis s’est lui aussi amplifié, de son côté. La connexion ne se fait donc plus. Les deux urbains, toujours aussi sociologiquement intimes, regardent le petit gaillard en chemise à carreau de bien haut. Rastignac ne frappera pas deux fois. Pas ce Rastignac là, en tout cas…

Je suis très satisfait de ce film. Jusqu’à nouvel ordre c’est mon opus favori de notre immense Xavier Dolan, qui avait vingt-et-un ans quand il nous a donné cette petite merveille. De la maladresse des références culturelles considérée comme un des beaux arts. Tout ceux qui, à l’époque, ont pris Dolan pour un outrecuidant fendant ou un allusif lourdingue n’ont pas compris une seule seconde ce qu’il faisait vraiment dans ce film. On nous parle ici justement de rien d’autre que de cet intellect lourd comme une meule et douloureusement prétentiard qu’on traîne, fardeau de classe non dominé (c’est lui qui nous domine, nous écrase) et encombrement constant, brouillon et guindé. Il est si difficile de laisser les sentiments cruciaux se canaliser adéquatement, quand on a vingt ans et que papa-maman paient l’appartement. Dolan domine ici son sujet, son époque, ses sentiments, son image et son son. C’est éblouissant. Et ça prend magnifiquement la patine du temps.

Un coup de chapeau senti ici doit être envoyé amicalement à mon cher fils Tibert-le chat, né en 1990 (Dolan est né en 1989). Tibert-le-chat m’a dit de ce film qu’il était un excellent compendium de la culture hipster, que tout y était, de façon particulièrement sentie, adéquate et sincère. Je n’ai pas résisté, lors de notre premier visionnement en 2010, à questionner Tibert-le-chat au sujet de la fameuse scène de la machine à écrire électrique. Derechef, expliquons-nous, sans trop en dire. Pour finalement déclarer son amour à Nicolas, Marie lui tape un poème de Gaston Miron sur une machine à écrire portative électrique du type de celle sur laquelle j’avais tapé mon mémoire de maîtrise circa 1982. Je ne comprenais pas l’intérêt de s’empêtrer d’une guimbarde pareille pour se transmettre un message si sensible, à l’ère de l’ordi. Tibert-le-chat a eu alors la patience de m’expliquer que la dactylo électrique apparaît comme un objet vintage, chic, bonifié dans son passéisme. Il est vrai que Marie a une nette fascination pour le rétro. Cela lui a d’ailleurs valu, plus tôt dans l’opus, d’entendre sa tenue vestimentaire se faire qualifier d’air de femme au foyer des années 1950 par notre ineffable Désirée en perruque turquoise foncé UFO, 1968. Tibert-le-chat m’expliqua alors que les hipsters font ça. Ils aiment et promeuvent les vieux objets vingtiémistes, les dactylos, les phonographes, les disques vinyles, les chaises étranges. Retour des temps.

Donc, si je me résume, en plus de tout ce qu’il nous apporte d’universel, de solide et de visuellement magnifique dans cet opus remarquable, Dolan nous livre aussi rien de moins que l’encapsulage du bateau social dans la bouteille de ses vingt ans. C’est vraiment très satisfaisant. Quand je cherche un opus cinématographique analogue, pour l’évocation de MES vingt ans, je dégotte quand même Saturday Night Fever (1977), un petit morceau d’anthologie sociale fort passable aussi, fleuron d’un temps, mal connu, mécompris, et qui fit tout un raffut en son époque. Ici, maintenant, Les amours imaginaires seront rien de moins qu’un autre morceau d’anthologie qu’on se repasse déjà dix ans plus tard, comme le savoureux témoin artistique d’une époque, devenue à son tour aussi vintage que les objets, les vêtements et les perruques qu’il manipule. Les vingt ans de mes enfants.

Les amours imaginaires, 2010, Xavier Dolan, film canadien avec Xavier Dolan, Monia Chokri, Niels Schneider, Anne Dorval, Anne-Élisabeth Bossé, Olivier Morin, François Bernier, Patricia Tulasne, 141 minutes.

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Lettre ouverte à ma nièce et à son conjoint, sur la maternité

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2019

Ma nièce est enceinte de cinq mois environ. Après avoir eu l’honneur de devenir grand-père, je vais maintenant devenir grand-oncle. Je connais peu ma nièce et son conjoint mais ce sont des personnes que j’estime et respecte beaucoup. Je vais donc me décider à coucher par écrit mes lignes de sagesse (si tant est) sur la question de la jeune maternité. Évidemment, les petites âmes légitimistes questionneront la validité du commentaire d’un homme (pas femme) vieux (pas jeune) sur l’essence d’une réalité crucialement intime, concernant fondamentalement, et comme fatalement… la femme jeune. Or, —qui s’en étonnera— les atermoiements légitimistes ne m’ont jamais empêché de parler… et c’est qui m’aime me suive, au bout du compte… Les autres sourcilleux et sourcilleuses sont les bienvenus et bienvenues de prendre le gros bateau au bout du quai… il appareille pour les brumes frissonnantes de la tergiversation conforme et frileusement amuïe.

Aux fins de l’anonymat du Carnet d’Ysengrimus, ma nièce s’appelle Iphigénie Civile et sont conjoint s’appelle Iréné Lagare. Les piliers inamovibles de la camarilla d’Ysengrimus se souviendront de ma nièce, c’est la sagace personnalité familiale qui me fit autrefois cadeau de ce fameux interrupteur lumineux ready-made dont je ne me sépare désormais plus jamais. Notons que la présente lettre ouverte n’est pas privée mais générique (c’est bien pour cela que je la publie). Et elle porte plus sur la maternité (que sur la parentalité). Elle se trouve donc fatalement centrée sur Iphigénie Civile, comme figure de femme d’une génération.

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Chère Iphigénie, cher Iréné,

Je voudrais d’abord faire une chose qu’on ne fait pas assez souvent, envers un jeune couple qui va avoir un enfant. Je voudrais tout simplement vous remercier. Vous vous apprêtez à mettre en place votre contribution décisive à notre grande entité d’existence humaine. C’est là l’apport le plus précieux et le plus déterminant qu’on puisse imaginer. J’ai la chance d’être grand-père et déjà je suis profondément altéré et bonifié par la simple existence de ma petite-fille. Je ne la vois pas souvent (elle est encore toute petite et elle vit à l’étranger), elle ne me parle pas encore mais, à jamais, ma vision du monde et des perspectives sur le monde est radicalement révolutionnée par sa seule présence sur l’agora. Je profite de l’occasion pour envoyer un coup de chapeau senti à mon fils Tibert-le-chat et à ma bru Agrégée-du-sourire en leur disant qu’eux et leur petite (qui n’a pas encore son sobriquet ysengrimusien) sont une inspiration motrice capitale de la présente lettre ouverte. L’apparition d’un babi lance une vague émotionnelle et rationnelle durable, qui altère, à partir du cercle familial, de loin en loin, par phases de vie, l’humanité toute entière. Donc, Iphigénie, Iréné, c’est au nom de l’humanité, justement, et de sa vieille garde, que je vous redis merci. Vous êtes des preux. Voici mes lignes pour vous maintenant, sans prétention.

1- Une révolution dans vos vies. Vous vous apprêtez à entrer dans une tempête dont vous ne soupçonnez aucunement le paramétrage. Aucune imagination, même la plus débridée, ne peut adéquatement anticiper le tourbillon cataclysmique que peut représenter l’entrée d’un babi dans la vie d’une personne ou d’un couple. Pour au moins deux ans, tous vos projets professionnels et personnels vont se trouver dérangés, chamboulés, chambardés, perturbés, bordélisés, foutoirisés. Votre maison sera dans un désordre permanent. Tout, dans vos références ordinaires, sera compromis. La vie dont vous vivez en ce moment les derniers mois tranquilles va bientôt vous sembler l’île déserte douce et paradisiaque que vous aurez irrémédiablement quittée pour entrer, à trois, sur un esquif chambranlant et mal gouverné, dans une tempête océanique bleu marin foncé. Rien, absolument rien (et surtout pas mes paroles actuelles), ne peut vous préparer pour un pareil tourbillon. Vous ne vous reposerez plus, vous ne vivrez plus, votre intimité individuelle et interpersonnelle va disparaître au profit d’un univers nouveau, radical, intransigeant, révolutionnaire et inouï. La toute prioritaire mission parentale va s’installer, pour toujours. Colligez bien vos souvenirs, dans l’album de photos des temps présents. Il va se refermer, silencieusement. Deux ans (deux ans PAR babi — mais c’est l’apparition du premier qui reste la plus tumultueuse) foutus en l’air. Et, comme la chèvre de Monsieur Séguin, vous vous imaginez que VOUS détenez le secret, la formule, la martingale. Vos illusions vont voler en éclat. Au cœur du délire hectique que vous n’aurez pas le choix de traverser en équipe, je vous demande de vous répéter cette phrase d’Ysengrimus: LE CALME REVIENDRA. Ma vie ne sera plus jamais la même mais LE CALME REVIENDRA. Courage. Cette situation n’est pas éternelle. Elle est au contraire bien plus éphémère qu’il n’y parait. Les choses vont finir par se re-stabiliser. Souvenez-vous bien de ça.

2- Dans la douleur? Euh… un peu pas trop, non plus là. Le fantasme biblique (ou pseudo-naturaliste) de l’accouchement dans la douleur, lâchez moi, une bonne fois avec ça. Je recommande l’épidurale, point final. Je n’oublierai jamais la perplexité que me suscita, en compagnie de mon épouse, en 1990, la contemplation (sous épidurale) de la courbe perturbatrice d’une contraction, sur un écran de téléviseur. La préposée nous expliquait gentiment alors que, sans l’épidurale, madame se tordrait en ce moment de douleurs. Ce petit spectacle télévisuel incongru dura des heures et des heures. Probant. Et, de toutes façons, Iphigénie, l’épidurale, c’est pas un élixir magique. Au moment du travail même, tu auras des douleurs, des douleurs indescriptibles. L’épidurale te permet simplement d’abréger cette phase de souffrance et de bien ménager ton focus et ton énergie pour le combat final. Ma toute belle, crois-en un vieil homme qui ne les a jamais vécu mais se les est fait expliquer par un certain nombre de femmes rationnelles, sérieuses et méritantes: les douleurs de l’accouchement, même abrégées par l’épidurale, ne ressemblent à rien de connu. C’est un incroyable mystère physiologique, profond, radical, et on le sent passer. Et toi, Iréné (je présume que tu seras présent pour ce moment, où ta compagne de vie aura besoin de ta proximité comme jamais auparavant), prépare-toi à ton rôle ardu de compagnon de route. Fais-le sans outrecuidance. Je me permets de te citer ce mot de sagesse formulé autrefois par le père de mon autre neveu, l’Arbitre Existentiel. Ce vieux sage disait, de l’accouchement accompagné par l’homme: C’est le moment ou le gros macho qui se fait des illusions sur lui-même prend le bord. C’est le moment où on s’aperçoit que la vraie force, c’est la femme. Modestie circonspecte hautement recommandée, chez le gars. Je sais pas si vous prévoyez suivre des cours prénataux (c’est jamais une mauvaise idée), mais si vous le faite, Iréné, visionne bien les films d’accouchements. Ne prend pas ta capacité à faire face à cette situation inédite pour acquis. Voir notre conjointe livrer la vie est la plus perturbante des expériences masculines imaginable.

3- Problématique de la catégorie de maternité. Une fois ton enfant au monde, Iphigénie, tu va subitement revoir et réviser en profondeur la catégorie de maternité. Ce sera pour toi une crise pratique et intellectuelle permanente. Tout sera à apprendre. Rien ne pourra opérer dans l’abstrait. Il n’y aura pas vraiment d’automatismes. L’instinct maternel a bien souvent quelque chose d’une fausse idée. Tu va alors découvrir que cette situation sidérante —le fait d’être mère toi-même— opère inexorablement une refonte en profondeur de ton rapport aux figures maternelles de ta propre vie et, au premier chef, ta propre mère. Toute la dynamique enfantine de tes rapports mère-fille va se trouver fracassée, pulvérisée. Les problèmes réglés seront engrangés, les problèmes pas réglés vont se trouver reportés. Dans l’urgence, ta mère va devenir une cruciale personne ressource et ce, tant dans l’approbation que dans la démarcation. Il ne s’agira pas uniquement d’une référence pratique qui te montre comment positionner un babi sur une table à langer. C’est plus essentiel que ça. Ta mère sera aussi quelque chose comme une instance définitoire. Tout ce qui est ta mère en toi va se trouver mobilisé, activé. La maternité va s’installer en toi, pour toujours, irréversiblement. Cela va engager une séquence cruciale de relation avec ta propre mère. Une des interactions humaines les plus profondes qu’on puisse imaginer, la relation mère-fille, va entrer dans une phase déterminante et inaltérable, pour toi. Ressource-toi auprès de ta mère et de toutes les figures maternelles et maternantes de ton village personnel. Ce sont elles qui vont guider tes pas, ta praxis, toute la solidification de ta propre conscience maternante. Cela procède d’une sorte de trêve sacré, si tu veux, en ce sens que ça transcende et sublime toutes les algarades et tous les débats plus petits qu’on a pu avoir. Un fait nouveau s’impose, ferme et tranquille. La mère maintenant, c’est toi. Tu es aux commandes. Mobilise tes ressources en conformité avec tes besoins. Ta mère et les autres figures maternelles de ton existence vont se trouver intellectuellement magnifiées dans le tout de ta nouvelle vision du monde. C’est que désormais elles définissent la catégorie de maternité dont tu œuvres inexorablement à t’approprier la concrétude. Ce collectif implicite des mères est un des collèges invisibles duquel l’humanité est la plus redevable. Tu en fais partie désormais. À Jamais.

4- Un second violon temporaire. Iréné, mon camarade, toi, moi, et le bonhomme de neige, on est initialement des figurants, dans l’ouverture de cet incroyable spectacle. Ton épouse est profondément engagée physiquement, charnellement, dans la situation présente. Elle s’engrosse. Elle respire et mange ce qui lui permet de protéger en elle, ce babi en devenir, comme une lionne son lionceau. Et ce n’est que le début. Le babi sanglant et le placenta frémissant vont jaillir de son corps. Le babi va plus tard s’agripper à ses seins pour se nourrir. Il ne cessera de pleurer que dans ses bras. Devant tout ça, toi et moi, au début, on est une caméra. On est le hallebardier qui monte la garde devant la salle du château où se trame le foutoir sanglant. Le degré de profondeur intime que la femme établit avec l’enfant naissant va t’éblouir, te dérouter peut-être aussi. Rien n’égale cela. Rien. C’est la force de l’atavisme le plus profond imaginable. La redéfinition corporelle et émotionnelle que cela entraîne est immense, inaltérable, irréversible. Notre responsabilité d’homme et de compagnon de vie est d’assumer sereinement et solidement cette étape de second violon. On s’avancera plus tard, quand le babi s’articulera et s’émerveillera dans l’entrée en enfance. Pour l’instant, tout est centré sur la femme et l’enfant. C’est la loi du genre. Le second rôle masculin de cette séquence est d’une sidérale importance. Ta conjointe a besoin de toi maximalement mais sa capacité de s’engager émotionnellement dans ta direction est au minimum, totalement mobilisée et accaparée qu’elle est par le babi. Il faut trouver l’équilibre, à la fois solide et léger, de ce grand paradoxe de vie. Danger. Beaucoup d’hommes s’y prennent les pieds. En tout respect, je te recommande prudence, discipline, empathie, solidité, patience et vision. Ton objet d’amour désormais n’est plus nuptial. Il est familial.

5- Pour le moment: dormez. Voilà, j’ai dis mes lignes. Encore bravo à vous deux. Pour le moment, bouclez vos projets non-matrimoniaux les plus importants, lâchez le party et rentrez pas trop tard, le soir. Et surtout dormez paisiblement des nuits pleines et entières. Parce que, dans les vingt-quatre prochains mois, vous ne dormirez plus. Vous serez trop occupés à mettre en branle la plus extraordinaire aventure qu’il soit donné à un duo humain de vivre. Et vous allez faire ça comme des champions. Tiens, je pense que, moi aussi, je vais aller faire la sieste.

Avec respect et amour,

Ysengrimus

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COMMENT JE SUIS DEVENU MUSULMAN (Théâtre du Rideau vert, Septembre 2019)

Posted by Ysengrimus sur 21 septembre 2019


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On va d’abord poser nos protagonistes. Ysengrimus (votre humble serviteur, 61 ans), Reinardus-le-goupil (son fils), la Dame à la Guitare (épouse de Reinardus) et Clef de Sagesse (grande amie de l’épouse de Reinardus). Ces trois jeunes gens (26 ans en moyenne) ont eu la gentillesse de m’inviter à auditionner la pièce de théâtre Comment je suis devenu musulman de Simon Boudreault, au Théâtre du Rideau vert (Septembre 2019).

Comprenons bien maintenant l’armature philosophique et intellectuelle du solide petit quatuor critique qui s’est mis en branle ce soir là, au milieu des spectateurs du grand dispositif scénique historique de madame Filiatrault. Clef de Sagesse et la Dame à la Guitare sont toutes les deux des kabyles algériennes de seconde génération, étudiantes au second cycle en Science Santé. Reinardus-le-goupil, étudiant à Polytechnique, est un athée explicite fraîchement islamisé pour fins maritales (il vient de convoler avec sa douce moitié). Quant à Ysengrimus, votre humble serviteur, il reste le modeste auteur de l’ouvrage L’Islam, et nous les athées, présentation critique de la culture musulmane ayant les occidentaux rationalistes pour lecteurs cibles. Reinardus-le-goupil me glisse à l’oreille, juste avant la levée du rideau: Ce sont mes beaux-parents qui m’ont recommandé ça… à cause de la similarité de situation entre le principal protagoniste et moi. Je ne sais pas du tout ce que ça vaut. Si ça se trouve, c’est nul. La dent scintillante, je lui réponds: même nul, ça promet d’être sociologiquement hautement intéressant. Et le spectacle démarre.

Que dire. L’intention est bonne. L’effort est louable. L’écriture et la conception sentent un peu la lampe mais elles ne sont pas exemptes de mérites. La mise en scène est imaginative et enlevante et la distribution est parfaitement satisfaisante. Il y a incontestablement de bons moments et ce, tant pour les théâtreux que pour les philosophes (le quiz comparatif de l’image de la femme dans les grandes religions est dévastateur. Les numéros promo-gadget de l’historique du Frère André et de l’agence de voyage des pèlerinages sont savoureux). Malgré les réserves que je vais devoir malheureusement formuler, ce spectacle, marrant et —redisons-le— bien intentionné, vaut incontestablement le détour.

Jean-François (Jean-François Pronovost), québécois du cru, catholique non pratiquant et athée de fait, et sa conjointe Maryam (Sounia Balha), musulmane culturelle d’origine marocaine, attendent un bébé. Les voici donc qui jonglent, sans enthousiasme réel, avec l’idée de se marier. Se profilent alors deux univers. L’univers de la certitude contrite des obligations maritales, le papa (Belkacem Lahbaïri) et la maman (Nabila Ben Youssef) de Maryam. L’univers de l’aquoibonisme occidental en déréliction avancée quoiqu’incomplète, nommément le papa (Michel Laperrière), fidéiste vieux genre, et la maman (Marie Michaud) agnostique et cancéreuse, les parents divorcés de longue date de Jean-François. On nous sert alors le tourbillon habituel des comédies de boulevard, dans une version rencontre des cultures. Dans le contexte d’explosions émotives type des situations pré-maritales de tréteaux, tout le monde se met à débloquer et à se lancer dans les grandes mises au point champion d’usage. L’intensité joue d’excès. Le programme critique mobilise la caricature. C’est ici que le risque s’installe. Le beau risque? Voire. Le risque, en tout cas.

C’est que la caméra, la tête de lecture, est tenue par l’homme occidental. Lapidaire, Reinardus-le-goupil dira, un peu plus tard: ça reste un show de blancs. Et pourtant cette caméra, cette lecture, cette écriture se veulent équilibrées, symétriques et omniscientes. Qu’en est-il? De fait, le spectacle donne à voir une schématisation accusée de la culture québécoise, pognée entre ses références catholiques lourdingues et vieillottes et une déréliction aussi galopante que mal dominée. Ça ne passe pas toujours. C’est parfois trop gros. Mais Ysengrimus, 61 ans, sait faire jouer le filtre et ne craint pas de se faire fourguer, sur son propre bagage ethnologique, de la soupe de stéréotypes (sauf que, qu’en est-il de la perception de ses trois jeunes hôtes?). Et, d’autre part, on nous montre aussi, comme au premier degré, des femmes musulmanes entre elles (notamment pendant le hammam… ça, monsieur Boudreault, ça s’appelle une prosopopée et c’est toujours, oh, oh, hautement risqué), ou encore la famille musulmane (de souche marocaine) dans son intimité. Les débats y font rage. On découvre un univers tendre et intense mais dévoré par le conservatisme et ravaudé par les contraintes de conformité sociale. Un univers des apparences. Qui se soucie de la vérité? dira à Jean-François, son nouveau beau-père. Et Jean-François, poussant des rideaux pour tenter de voir sa promise en habit de mariée se fait gueuler dessus en arabe par des femmes que l’on ne voit pas. Qui sont-elles? Existent-elles réellement dans le monde réel, celui du réel?

Au sortir de la pièce, je me suis tourné vers la Dame à la Guitare et Clef de Sagesse et je leur ai dit directement: Mesdemoiselles, mon jugement final sur ce spectacle va dépendre de vous. Sur tout le segment concernant la culture musulmane, je suis totalement dans le noir. Que me sert-on ici exactement: du truculent ou du stéréotype? La réussite ou l’échec de ce genre d’exercice se joue sur ce point-là et sur aucun autre, dans mon regard. Car les hypertrophies caricaturales présentées au sujet de la culture québécoise, je sais parfaitement les discerner et les dominer. C’est le traitement de la culture musulmane qui est en jeu ici, pour moi. Sur toutes ces questions sensibles, je n’ai vraiment pas envie de me faire servir un Minstrel Show. Clef de Sagesse m’a alors demandé: Qu’est ce que c’est que ça? Ma réponse: Tu sais, une roulotte de saltimbanques où des acteurs noirs, ou pire des acteurs blancs peints en noir, sautillent et nous re-servent à nous blancs, la confirmation de nos stéréotypes de blancs sur les noirs. Le beau visage de Clef de Sagesse s’est alors rembruni.

Et mon échantillon sociologique s’est alors fragmenté. Sans hésiter, Clef de Sagesse annonce qu’elle considère que le traitement des principaux traits de la culture musulmane a été trivialisé, esquissé sur un ton toc, superficiel et exempt d’analyses effectives. Elle citera notamment l’explication que le père de Maryam produit de la signification du pèlerinage à la Mecque, ramené, assez grossièrement effectivement, à quelque chose qui coûte vachement cher et est donc sensé livrer une rédemption efficace et indubitable de tous les péchés, quelle que soit leur gravité. Le cheminement intérieur associé au pèlerinage et sa signification profonde sont perdus, dira Clef de Sagesse. Je me suis senti insultée. La Dame à la Guitare, plus critique de son héritage culturel, signalera quelques bons moments, notamment les engueulades anti-patriarcales de Maryam avec son papa. La Dame à la Guitare dira avoir eu mille fois ce genre d’empoigne avec son propre paternel. Mais elle rejoindra Clef de Sagesse sur le point du charriage et de la superficialité des comportements et des idées et déclarera, elle aussi, avoir senti qu’on se payait sa poire ou l’insultait un peu, par moments. Inutile de dire, les petits amis, que l’analyse de ces deux personnalités intelligentes et nuancées tue cette production raide à mes yeux. Il va sérieusement falloir revoir la copie, monsieur Boudreault. Les humains ne sont pas des marionnettes.

Reinardus-le-goupil n’est pas resté en retrait. Après tout, bondance, ceci est censé raconter son histoire, articuler son regard, du moins partiellement… Athée, bien athée, élevé dans un cadre athée (et certainement pas «non pratiquant» de quelque culte culturellement transmis que ce soit), mon goupil est resté insatisfait face à cette présentation tronquée et courtichette du jeune athée virulent et compulsif qui ne croit en rien (foutaise canonique sur l’athéisme), n’a pas fait la synthèse, et apparaît plus comme un iconoclaste mouche du coche picossant au talon les grandes religions plutôt que comme l’agent puissamment relativisant et historicisant qu’il est effectivement. Ici aussi, l’athée est caricaturé, trivialisé. Il est traité de façon grossière et simpliste. Il n’est pas analysé. Je seconde Reinardus-le-goupil entièrement sur ces points.

On s’efforce de renvoyer les religions dos à dos, en méthode, mais au bout du compte, c’est encore l’athéisme qui y perd. La Dame à la Guitare nous fournira la conclusion synthèse la plus juste. Le fait de caricaturer et de miser sur les effets dramatiques de l’excès a eu un coût pour tout le monde. Toutes les cultures se sont trouvées esquissées à gros traits et personne n’y a finalement vraiment trouvé son compte. Je donne 7/10 pour l’effort et les bonnes intentions mais je me demande quand même… à part m’avoir un petit peu amusé et diverti, qu’est ce que ce show m’apporte, au bout du compte?

Perso, je crois que ce show pétri de bonne conscience vise discrètement à rassurer les occidentaux (ici, les québécois) à propos des immigrants musulmans. Si vous allez voir cette pièce de théâtre, écoutez attentivement l’accent de Maryam. Cette jolie marocaine, très typée arabe (et jouée superbement), parle français comme une québécoise de souche. Elle a la langue d’une pure laine intégrale. Le message est bien là, latent, gentil-gentil, imperceptible mais net. Bien de chez nous, surtout. La superficialité en est la clef. Vous énervez pas trop le poil des jambes avec nos immigrants musulmans. Ils vont peut-être nous islamisouiller un peu, comme ça, à la surface des choses, pour rencontrer leurs propres contraintes de conformité ridicules et vieillottes… mais au fond, c’est nous qui allons bel et bien les assimiler, à la fin de la course. Écoutez et observez attentivement Maryam, la seule immigrante de seconde génération de tout cet opus, ce sera pour constater que c’est une québécoise, maritalement, comportementalement, idéologiquement et discursivement, pleinement convertie et que sa culture marocaine, elle n’en veut plus vraiment. Une autre victoire pour la bonne vieille ligne doctrinale du Théâtre du Rideau vert.

Mon échantillon sociologique, jeune, tonique, brillant, autonome et sourcilleux, ne rencontre ce programme que fort imparfaitement. Enfin, la barbe un peu aussi. Qui veut se faire assimiler, finalement? Pas les québécois ou les québécoises, en tout cas. Or, sur ce point, nous sommes TOUS ET TOUTES québécois et québécoises ici… Poils aux sourcils…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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À propos de la dimension symbolique des personnages de FORREST GUMP et de JENNY CURRAN

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2019

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Il y a vingt-cinq ans, le film Forrest Gump (1994) faisait un solide succès au guichet, s’installant rapidement dans les mémoires comme un classique de la culture populaire américaine. Il est indubitable que ce morceau de savoureuse bravoure tragi-comique déploie une cruciale dimension symbolique. Forrest Gump (joué par Tom Hank) et son insaisissable amoureuse Jenny Curran (jouée par Robin Wright) sont bien des entités plus grandes que nature, oui, oui, oui. On le sent nettement et vite, dans le déploiement du récit. Mais que symbolisent-elles tant, ces deux figures? Le problème apparaît subitement plus ardu qu’on pense. Un débat va en effet implicitement prendre place sur ce point. Forrest Gump, le personnage, est né en 1944 et la narration qu’il nous livre, tout au long du film, sur son banc d’arrêt d’autobus, a lieu en 1982. Gardons donc à l’esprit que c’est cette période historique 1944-1982 qui est couverte et que c’est sa bringuebalante traversée par la fameuse génération du boom des bébés qui nous est narrée.

Un certain discours réactionnaire a voulu voir en Forrest et Jenny l’incarnation de la droite et de la gauche américaines de cette période. Forrest, né de père inconnu en Alabama dans une grande maison sudiste (sa mère y loue des chambres aux touristes), est prénommé d’après un des fondateurs du Ku Klux Klan. Il a le profil type d’un conservateur américain. Moineau du village à cause d’un retard mental, il entre au high school régulier parce que sa mère séduit le principal. Plus vieux, il court très vite, ce qui lui permettra d’aller à l’université avec 75 de QI car il y jouera au prestigieux football collégial. Il fait ensuite l’armée. Blessé au combat, lors de la guerre du Vietnam, il est décoré et devient ambassadeur de bonne volonté pour le gouvernement américain. Joueur de tennis sur table, il fait partie de l’aile sportive du corps diplomatique lors de la visite présidentielle en Chine. Il fait ensuite un premier coup d’argent en s’associant à une pube de raquettes de ping-pong. Devenu homme d’affaire, il achète un navire de pêche. Capitaine crevettier, il survit à l’ouragan Carmen alors que toute l’industrie de la pêche à la crevette est dévastée. Ça lui permet de s’acheter une flotte de chalutiers et de fonder la Bubba & Gump Shrimp Company. Son argent est ensuite investi, par les bons soins de son acolyte ancien combattant du Vietnam comme lui, le lieutenant Dan, dans la compagnie Apple naissante. Le voici rentier prospère avant même d’avoir atteint quarante ans. Il s’adonne alors à des activités d’olibrius, genre Howard Hughes, notamment un marathon pédestre de bord en bord du continent américain, largement médiatisé. Une lecture simplette peut donc parfaitement voir en la trajectoire de Forrest Gump le cheminement gagnant du bon petit ricain de droite des Trente Glorieuses.

Jenny Curran pour sa part, vire assez vite à gauche et cela se passe plutôt mal. Enfant molestée par son père et n’ayant pas connu sa mère, elle est renvoyée du high school pour avoir posé dans Playboy avec le chandail officiel du susdit high school, dans une séance de photos un peu allumée. Elle rêve de faire chanteuse comme Joan Baez mais elle en vient surtout à chanter nue dans un troquet de Memphis, au Tennessee, sous le pseudo de Bobbie Dylan. Elle s’embarque ensuite dans la grande aventure hippie. Elle touche le pacifisme, les expériences de drogue et le militantisme radical, notamment avec les Black Panther. Elle se coltaille toujours avec des amoureux abuseurs et instables. Ses rencontres avec Forrest sont épisodiques. Dans les années 1970, c’est le disco et la cocaïne et elle passe à deux doigts de se suicider en se jetant en bas d’un immeuble. Elle ne le fait pas finalement et elle revoit Forest en Alabama, avec qui elle baise ponctuellement et se fait mettre enceinte. Elle fuit de nouveau le pays natal et va s’installer à Savannah en Georgie où elle fait serveuse de restaurant, en élevant son fils, en mère monoparentale désormais un brin BCBG. Elle est atteinte d’un Sida qu’on ne nomme pas. Un peu après la tentative d’assassinat sur Ronald Reagan, elle retrouve Forrest Gump, lui remet son fils, se marie avec lui et meurt de cette maladie incurable qui inquiéta tant les années 1980. L’analyse symboliste réac interprète alors ce destin et cette mort comme une victoire de la droite sur la gauche, renoncement au militantisme, réconciliation néoconservatrice, retour au bercail, fin de la monoparentalité, conformisme matrimonial et mort d’un idéal.

Jenny Curran (en hippie) et Forrest Gump (en ancien combattant de la guerre du Vietnam)

Jenny Curran (en hippie) et Forrest Gump (en ancien combattant de la guerre du Vietnam)

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Cette analyse n’est pas sans mérite mais elle me parait pécher en confondant la portion FACTUELLE et la portion SYMBOLIQUE de l’opus. Le développement que je viens de rapporter relate ce qui est arrivé, cursivement et linéairement, à Forrest et à Jenny pendant ces tumultueuses années. Mais je ne crois pas qu’on touche au fondement symbolique (ou, osons le mot: philosophique) de l’exercice en s’en tenant ainsi à cette dynamique simplette et pendulaire d’un dualisme politicien gauche-droite. Certains aspects cruciaux et déterminants de ces deux personnages sont encore à fouiller, pour que leur dimension symbolique se dégage vraiment.

Un fait capital est que Forrest Gump n’est pas un héros prométhéen. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’a pas le contrôle intellectif de la nature motrice de sa quête. Il ne conquiert pas le monde, il est ballotté par celui-ci. Forrest nous raconte son histoire sur son banc d’arrêt de bus, en toute simplicité, sans la comprendre. Pétri de candeur et de naïveté, il ne voit pas la saleté, la perversité, la motricité et les ressorts structurants du monde. Il représente une innocence, une inconscience et un non-savoir, fondamentalement populaires et lumpen, de la formidable puissance objective de l’Amérique. En Alabama, il rend, devant les caméras, un cahier échappé par Vivian Malone, sans se rendre compte que la fac est en cours de déségrégation. Au Vietnam, il ne sait pas exactement ce qu’on fiche là. Il croit qu’on est à la recherche d’un certain Charlie. Plus tard, à Washington, il participera fortuitement à un immense rallye pacifiste, en compagnie du Yippie Abbie Hoffman, sans se rendre compte qu’il est en train de subvertir la cause qu’il a servi. Il devient un héros médaillé en sauvant tout son peloton parce qu’il ramasse des types tant qu’il n’a pas retracé son ami afro-américain Bubba, le seul qu’il cherche. Capitaine crevettier incompétent (c’est Bubba, finalement mort au combat, qui était dépositaire des compétences crevettières), Forrest fait fortune dans la pêcherie simplement parce que l’ouragan Carmen détruit d’un seul coup toute la concurrence. À cause de son logo, il prend la compagnie Apple pour une entreprise fruitière. C’est le lieutenant Dan qui fait les placements fructueux. Forrest aime Jenny tout en ayant une conscience hautement embryonnaire de la nature tragique et cruelle de sa souffrance. Candide, il a une compréhension fort approximative tant de la chose sexuelle que de la chose sociopolitique et/ou politico-économique. Il est entraîné par la tourmente historique de l’Amérique sans mener la marche. Il est un pur produit conjoncturel. Un immense chançard historique.

L’autre fait capital concernant Forrest est qu’il est un personnage catalyseur déclenchant inconsciemment et passivement les événements significatifs. Bougeant étrangement dans ses attelles d’infirme, il inspire son jeu de jambes à Elvis. Fuyant des malabars, il traverse à haute vitesse un terrain de football, se fait repêcher par un recruteur vedette, et change le sort de l’équipe de football de l’Université de l’Alabama. Logé â l’hôtel Watergate par Nixon, après son championnat de ping-pong amical en Chine, il téléphone au concierge de l’hôtel parce que des types avec des lampes de poche l’empêchent de dormir dans la chambre d’en face. Il attire ainsi, sans le savoir, l’attention collective sur le braquage du Watergate. Par une suite d’échanges verbaux biscornus et involontaires, lors d’une entrevue télé à l’emporte-pièce, il inspire John Lennon pour la composition de la chanson Imagine. Lors de son marathon hypermédiatisé de trois ans, il fait jaillir, au nez et à la barbe d’un des olibrius de sa camarilla de suiveux, le fameux slogan Shit happens. Puis sa face boueuse devient, par le bizarre effet marie-magadaléen d’une tache de boue dans un gaminet, l’émoticon souriant accompagnant la formule Have a nice day. Plus qu’un chançard, il est une manière de porte-bonheur permanent. Incarnation non-volontariste du mythe américain, Forrest Gump est comme ces petits lutins de légendes qui, quand ils apparaissent dans une situation, la voient se dénouer d’elle-même sans rien y faire. Il est l’incarnation imagée des forces objectives qui couvent dans les entrailles sociales, complexes et inouïes, du peuple américain.

Jenny, pour sa part, ce sera le contraire. Elle représente la conscience vive et cuisante, la conscience sociale aussi. Elle sait. Elle voit. Elle pige lucidement tous les arcanes du monde cruel. Elle est témoin de l’effondrement impérialiste du rêve américain. Elle comprend tout ce qui se passe et, entre autres, elle comprend que Forrest ne comprend rien. Elle souffre parce que sa conscience subjective constate tout et ne peut rien faire. Quand elle meurt, ce n’est pas la gauche qui meurt, c’est une certaine interprétation analytique du monde. Et elle meurt, entre autres, d’avoir fuit toute sa vie la portion porte-bonheur d’elle-même qu’est Forrest. Forrest, c’est le côté enfant, réac, soldoque, parce qu’infantile. Jenny c’est le côté adulte, progressiste, militant, parce que mûri. Et, tout au long de cette période historique, Jenny fuit Forrest parce que son savoir et sa puissance de compréhension à elle risquent d’écorcher et d’esquinter son innocence à lui et de lui faire perdre sa baraka qui, elle non plus, n’échappe pas à Jenny. Mordre le fruit de la connaissance décourage et nuit à l’action. C’est l’innocence en action qui paie.

L’analyse symboliste est ici non pas dualiste mais moniste. Elle est aussi plus gnoséologique que politicienne. Jenny et Forrest sont les deux facettes d’une entité unique qu’on pourrait appeler: la masse sociétale. Une portion de la masse sociétale sait, comprend adéquatement, analyse et voit venir ce qui se passe. Mais cette portion souffre, s’exacerbe, piétine, erre et n’arrive à rien. Une autre portion se contente de vivre en se laissant porter par les immenses forces objectives de l’Histoire. Et c’est celle-là qui monte, c’est celle là qui vainc, comme en se jouant, spontanée béate dans son optimisme, la conjoncture spécifique des Trente Glorieuses étant évidemment ce qu’elle est. La thèse fondamentale du film Forrest Gump consiste à exposer le primat du déploiement des forces historiques objectives sur la subjectivité consciente. Et ladite subjectivité consciente se meurt de n’avoir pas compris ça, à tout le moins entre 1944 et 1982. Et Forrest Gump reste seul en compagnie de Forrest Gump Junior, encore bien petit mais dont on sait déjà qu’il est très très intelligent. La symbolique de l’opus est profondément matérialiste, au plan philosophique, et elle n’a, à mon sens, rien de particulièrement réactionnaire. Ce n’est pas parce que Forrest et sa maman (jouée par Sally Field) sont des sudistes du cru avec un accent de cultivateurs que le film dans lequel ils jouent est un brûlot réac. Les choses sont beaucoup plus complexes que ça. Le succès daté de l’Amérique ne procède pas d’un mérite subjectif (Jenny) mais bien de la puissance objective, massive et gargantuesque du monstre (Forrest). La conscience de l’Amérique est déficiente, attristée et malingre (Jenny). Elle se marie encore fort mal avec sa force brute, carrée et niaise (Forrest).

Et Forrest Gump Junior s’assoit avec son papa au bord de la rivière, comme l’avait plus ou moins fait Jenny autrefois. Et la fusion de Jenny et de Forrest que cet enfant réalise, cette jonction des forces objective placides et de la conscience subjective acérée, grandira. C’est que l’histoire de l’Amérique continue. Et, justement, elle rapetisse face au monde. Son impérialisme aussi. Tous les espoirs de progrès et de synthèse sont permis, donc. Forrest et Jenny ont fini de courir dans toutes les directions sans savoir, (lui), sans pouvoir (elle). Cet enfant unique les a enfin unis. Et le roulement de tonnerre des catégories fondamentales de se poursuivre.

Jenny Curran (jouée par Robin Wright) et Forrest Gump (joué par Tom Hanks), vers 1962

Jenny Curran (Robin Wright) et Forrest Gump (Tom Hanks), vers 1962

 

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