Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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MODIGLIANI, REGARD SUR L’ABÎME (Denis Morin)

Posted by Ysengrimus sur 7 avril 2022

L’écrivain Denis Morin est à installer le genre, original et exploratoire, de la poésie biographique. Un problème ardu est traité, dans le présent ouvrage, avec beaucoup de fluidité et de fraîcheur. Dans cet exercice, on découvre qu’une fluctuation peut se manifester entre la sensibilité du poète biographe et celle de son objet d’étude. On cherche ici moins l’analyse historico-sociale que l’évocation de l’émotion d’un temps. La rencontre du genre poésie et du genre biographie est sereine, fluide, flexible. Il ne faut surtout pas rater le rendez-vous qu’elle installe. Les hypothèses biographiques, les thèses descriptives sont esquissées. Leur légitimité est incontestable. On peut débattre certains points mais ce sera pour découvrir qu’en touchant le présent opus on entre vite dans le vif de débat sur la corrélation intime entre les beaux-arts, notamment entre la sculpture et la peinture. Quelque chose veut sculpter et quelque chose ne le veut pas. Quelque chose veut aimer et quelque chose ne le peut pas. Il est intéressant d’observer qu’on est ici pris entre discours poétique et discours prosaïque, pour traiter d’une exploration artistique elle-même cernée entre bidimensionnalité (picturale) et tridimensionnalité (sculpturale).

En découvrant cet ensemble de poèmes, on prend d’abord la mesure de l’art poétique, en soi, de Denis Morin. Le texte est souvent court, lapidaire quoique très senti. La sensibilité artistique s’ouvrant vers les arts plastiques s’y manifeste d’une façon particulièrement tangible. Denis Morin fait parler Amadeo Modigliani (1884-1920), ici.

À même la pierre

J’ai un coup de cœur
Pour les arts dits primitifs
Pour la pureté des lignes
Sans tout le flafla décoratif
Ainsi je me suis mis à tracer des caryatides
À sculpter directement sur la pierre
Sans passer par la chair
Ou les corps tendus
Des têtes de femmes au cou allongé
Allure intemporelle
(p. 14)

Cette propension, fort inhabituelle pour l’époque, à sculpter directement dans la pierre, c’est celle de Modigliani. Elle n’est pas modeste, cette propension. Il est important de comprendre que la caryatide, statue féminine complexe, s’imbriquant dans un ensemble plus articulé, architectural en fait, ne peut pas s’improviser, marteau et ciseau en main, sans risque. Ce beau risque, synthétisé ici, c’est celui de toute la visée artistique d’un temps. Elle perle de partout, cette visée artistique sans concession. Elle avoue comme en se taisant —et comme fatalement— une forte propension moderniste. Nous voici d’ailleurs emportés ici dans l’univers exploratoire de Modigliani. Si ce peintre remarquable a commencé son cheminement artistique comme sculpteur, il a vite senti passer en lui —en son corps, en ses chairs— la matérialité du matériau, pour le meilleur autant que pour le pire.

Poussières de marbre

Poussières de marbre
Poumons irrités
D’avoir trop toussé
Sculpteur devenant irritable
De ne pouvoir aller
Au bout des lignes
À dégager de la gangue pierreuse
Il se contente de discuter
Avec les maçons
D’alterner selon ses humeurs
Le charmant garçon
Ou l’artiste irascible
En reconnaissance différée
Aurait-il raté sa cible?
(p. 17)

Pour des raisons de santé (Modigliani est incroyablement malingre) autant que pour des raisons artistiques, il se distancie inexorablement de la sculpture. C’est quelque chose comme une question de dépouillement du trait. Il est terriblement ardu d’esquisser le trait dans un matériau massif. Ce que Modigliani veut faire de son art et de son expression rencontre et investit la toile mieux que la pierre. C’est d’ailleurs une chose qui se manifeste d’autant mieux quand la distance historique s’installe. Ceci dit, les lourdes contingences matérielles ne sont pas à négliger non plus, dans cette dynamique. L’effet biographique joue à plein, chez Modigliani, comme chez nous tous. Il s’agit d’un artiste qui, comme tant d’autres, brûle la chandelle par les deux bouts.

À chaque seconde

L’argent que j’ai
Je le bois
Je le fume
Volutes de haschich
J’achète et je vends des couleurs
Votre avis, je m’en fiche
L’argent que l’on voit
Que l’on doit
Ce ne sont que cendres
Sur une neige de décembre

Tant pis pour qui?
Pour vous, pour toi!
Si je bois
Si je ne me soigne pas
L’alcool me donne une autre vision
Une autre perception
Du monde
À chaque seconde
Où je le dessine, je le sculpte et le peins.
(p. 29)

On retrouve la fameuse problématique du dérèglement des sens. De ce point de vue, Modigliani est plus un poète du dix-neuvième siècle qu’un peintre du vingtième. Compagnon de route initial de DADA, on sent qu’il y est plus périphérique que central. L’homme chevauche deux époques et certains segments de sa biographie clarifient cette autre dimension sensible de sa problématique. En effet, la profondeur des vues de Modigliani nous fait bien sentir que sa sensibilité d’explorateur des formes remonte à une enfance lointaine qui fait un peu le bilan d’un siècle (le dix-neuvième). Une figure centrale y règne jusqu’en 1894, son grand-père maternel. Ce vieil homme de lettres, artiste, philosophe et rêveur, fait découvrir à Modigliani la force des formes autant que la densité du monde des concepts. Après tout, on parle de gens qui seraient des descendants d’un des grands fondateurs de la pensée rationaliste, Baruch de Spinoza. Il y a donc là, engrangé dans les êtres, un monde de choses qui se disent sans se dire.

 À demi-mot

Mon grand–père Garsin
Me montre des bateaux
Me mène à la mer
Me sépare momentanément de ma mère
Nous allons nous promener
Je le sens, je le sais
À l’âge où on lance des galets dans l’eau
Où l’on érige des châteaux de sable
Il me parle de l’état du monde
Et de la fatalité
Nous serions de lointains parents de Spinoza
Lui et moi, nous nous comprenons à demi-mot
Je crois qu’il voit comme moi
Le monde en volumes, en formes et en images
Je devine parfois des visages dans les flaques d’eau
Comme des certitudes tracées d’avance
Fusains chargés d’ombre
Avec leur poids de ténèbres
Pour l’instant je suis à l’âge
Où l’on découvre le monde,
Du moins le monde ambiant
Ambiance maritime
Moments intimes
Où ma mère et ma tante me lisent des histoires
Le soir
À la lueur d’une lampe
(p. 6)

La voix d’un temps laisse bel et bien une trace dont la modernité n’est pas l’exclusif burin. Dire qu’il voit, comme Spinoza, le monde en volumes, en formes et en images dicte les grandeurs autant que les limitations. La crise du figuratif va s’installer et ce sera pour ne pas se résoudre. Deux visions du monde s’affrontent incontestablement (comme chez Spinoza aussi), la convenue qui s’affiche et la moderniste qui la gonfle, l’enfle et la met en crise. On remarquera aussi cet oscillement entre deux visions du monde dans le rapport complexe que Modigliani établit avec les femmes de sa vie. On se retrouve devant un triangle de femmes: Jeanne Hébuterne (1898-1920), Beatrice Hastings (1879-1943), Simone Thiroux (1892-1921). L’affaire est assez plaisante. Ce sont toutes des sensibilités artistiques, elles ont toutes posé pour lui (il nous reste de cela de magnifiques portraits). Il a fait des enfants avec deux d’entre elles. Deux d’entre elles sont artistes peintres. Le tout est passionnel, articulé, polymorphe. Le seul problème qui semble se poser, si on peut dire, est qu’elles sont trois… Patiemment, Denis Morin nous aide un peu à voir plus clair dans cette multiplicité enchevêtrée des passions. Il fait parler Modigliani mais il fait aussi entendre sa propre voix, sur ces femmes, sur la sculpture, la peinture et les maintes vicissitudes de la vie.

Le recueil est composé de vingt-huit poèmes (pp 5-39). Il se complète d’une chronologie détaillée de la vie de Modigliani. (pp 41-59) et d’une liste de références (pp 75-76). Le tout est complété de reproductions photographiques de qualité de huit tableaux, une sculptures et un croquis de Modigliani ainsi que de quatre œuvres d’autres peintres et photographes ayant fait des portraits de Modigliani ainsi que de ses pairs  (pp 60-73).

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Extrait des fiches descriptives des cyber-libraires:

Modigliani (1884-1920), peintre et sculpteur, représente à lui seul l’artiste créateur et l’homme pris par la fatalité. Un jour, l’auteur, Denis Morin, revit le film où Gérard Philipe incarnait Modigliani. Il en fut inspiré. À son tour, l’auteur redonne vie à Modigliani. Avec lui, il peint les ombres et la lumière. Marchons ensemble avec Modigliani dans les rues de Montmartre et de Montparnasse…

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Denis Morin, Modigliani, regard sur l’abîme — Poésie biographique, Éditions Edilivre, 2017, 76 p.

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AU BOUT DU QUAI (Francine Allard)

Posted by Ysengrimus sur 7 mars 2022

Aucun regret si ce n’est la mémoire des échecs
Aucune tristesse sauf celle des images simplifiées
Aucune rage aucune rage aucune rage
(XVII. Rage — p. 29)

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Dans le recueil Au bout du quai (2008) de la poétesse québécoise Francine Allard, il y a lieu de retracer une rencontre harmonieuse entre concrétude, prose à thèses et vers libres. Le couple conjugal, serein et observateur, se formule discrètement, en filigrane. Témoin et acteur, subtil cicérone de notre promenade, c’est ledit couple qui se tient justement au bout du quai de la vie, à observer les lambeaux de persistance qui s’effilochent.

LIII. [sans titre]
Nous restons droits et fiers au bout du quai
Et regardons nos amours s’éloigner comme un gotha du passé
Pas d’au revoir encore moins d’adieux dans leurs larmes chaudes
Nous aurons inventé les lupercales et engendré notre avenir
Ils sauront bien voguer seuls à la morte-eau
Et tirer derrière eux la polacre d’où renaissent nos amours
(p. 75)

Au fil du suivi des saisons et des cycles amples de la vie, la rencontre entre apophtegmes et bouts rimés donne à lire une harmonieuse synthèse de sagesse et de musicalité. Nous retrouvons (régulièrement mais pas exclusivement) des thématiques féminines, des hantises féminines. Elles sont de ce temps, égocentrées mais sans excès, angoissées mais sans lourdeur. Subtiles, pour tout dire. Elles sont peut-être même quelque chose comme: éternelles ou universelles, si on peut oser dire.

Mon visage froissé
Ils ne m’ont pas entendue lorsque j’ai chanté des berceuses
M’ont ignorée
Car j’étais faite de pain mie et d’autres choses humides encore
Ont posé leur regard ailleurs
Quand j’étais remplie de joie et de force
Maintenant ils font la moue sur mon désistement
Ils pleurent sur le froissement de mon visage
(p. 27)

Formé, donc, de courts textes en prose rythmée, le recueil manifeste un vif sens de la poésie concrète et ce, en combinaison harmonieuse avec des considérations philosophiques bien tempérées. L’émotion apaisée de cet amour conjugal serein, simple, diaphane dans son omniprésence tranquille, sert donc de toile de fond à une portion importante des émotions poétiques exprimées.

XIV. Matin radieux
Le soleil n’a pas sa raison d’être sans ces longues stries
de noirceur et ces masque hideux qui hantent nos rêves
le soleil n’a aucun sens sans ces larges pans d’ombre
dans lesquels les stryges engagent leur danse macabre
il ne veut rien dire
si je ne le remarque pas entre les vénitiens
et que je ne te dis pas qu’il fait un matin radieux
si tes yeux restent clos sous la couverture
le soleil ne signifie rien à ceux qui ne peuvent le voir
si ce n’est sa lente chaleur sur leur front inquiet
durera-t-il lorsque la nuit s’étendra jusqu’aux aurores
(p. 26)

Francine Allard est une occidentale aisée et ne s’en cache pas. Sa poésie exprime souvent la lancinance d’un monde injuste vu et contemplé du point de vue insatisfait de celui ou celle que ledit monde injuste a conjoncturellement avantagé. Certains des textes s’ouvrent ainsi en direction de l’expression d’une attention soutenue à l’égard des causes sociales. L’ambiance, devenue alors plus dense, plus gorgée de larmes de colère contenue, n’est pas sans rappeler le rendu très intensif et corrosif d’une poétesse internationaliste comme la regrettée Caroline Mongeau, dont le travail de poésie sociale dicte solidement le ton de toute une époque. La solidarité entre femmes continue de solidement s’exprimer ici.

XXXIV. Que comprendre de la guerre?
Que font ces femmes noires qui voient leur pays
Tranché tailladé coupé à la machette
Alors que les mouches boivent ce qu’elles peuvent de suc de larmes de sueur
Puisés sur le visage des enfants vidés de l’inquiétude froide
Que peuvent comprendre alors Béatrice et Rosalie
Avec leur poupée molle sur la poitrine
Quand meurent les nourrissons au bout d’une mamelle asséchée
Dis le moi je t’en prie dis-le moi
(p. 51)

Mais pourtant, pour tout dire, le dosage entre tristesse sourde et gaîté primesautière est une des portions les plus finement ouvragées de tout cet exercice. En effet, le travail de Francine Allard dans ce recueil nous ramène vigoureusement à l’esprit le fameux aphorisme de René Pibroch: L’humour est l’artimon du voilier poétique. Francine Allard a en effet un sens très fin du sardonique bien dosé.

XXVIII. Les philosophes fous
Hier nous avons quitté nos amis qui n’ont pas saisi notre ennui.
La conversation ne peut être que Kierkegaard et son angoisse et son amour et son intériorité
Les enjeux sont trop sérieux pour les confier à Platon qui n’a jamais connu la dureté de la vie qui tourne et les enfants qui naissent
Ils n’ont pas compris que nous étions vissés à la planche
Encastrés dans la réalité sans lien avec les rêves de Joyce
Si loin de l’Irlande de Victor Lévy
(p. 40)

Un fond simplet et mutin affleure alors. Au nombre des talents multiples de Francine Allard (poétesse, romancière, dramaturge, aquarelliste, cuisinières et gastronome, potière — je n’épuise pas la liste) pourrait facilement s’ajouter celui d’humoriste. On sent que son talent se retient à certains moments pour ne pas se vautrer dans le mot d’esprit populaire, qu’elle aurait la tentation d’ouvrir comme le rideau opaque d’un nouveau tréteau (sur lequel nous serions fort tentés de la suivre). Dans ce recueil-ci, notre poétesse qui se mord donc souvent les lèvres pour ne pas ricaner, nous lâche au moins un mot d’esprit. Je m’en voudrais à mort de vous en priver. Le voici, suave:

XLVIII. Pour rire
Les mots que je choisis ne sont pas recherchés
puisqu’ils n’ont rien fait de mal
Mes phrases ne sont pas complètes
parce qu’il leur manque le verbe
(p. 70)

Et, ceci dit et bien dit, il reste que ce recueil n’est ni un texte conjoncturel ni un épisode anecdotique début de siècle. Dix ans après sa parution, ce recueil se lit avec beaucoup de fluidité et n’a rien perdu de ses belles qualités thématiques et émotionnelles. La poésie québécoise du nouveau siècle y trouve indubitablement un de ses honorables fleurons.

Le recueil de poésie Au bout du quai contient 53 poèmes. Il se subdivise en trois petits sous-recueils: La lumière des clairs-obscurs (p 11 à 46), L’ombre qui dissimule (p 47 à 60), et Un trou dans la paroi (p 61 à 75).

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Francine Allard, Au bout du quai, 2008, Éditions Trois-Pistoles, Coll. Poèmes, 79 p.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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LOTUS — POÉSIE ÉROTIQUE PASSIONNELLE (Claude Bolduc et Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2021

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J’avais écrit, il y a de cela quelques années, un recueil de cinquante poèmes érotiques, très explicites, très crus et très assumés, inspirés par des moments intimes sublimement intenses, vécus allègrement en compagnie d’un certain nombre de personnes parfaitement merveilleuses, dont nous garderons discrètement l’identité sous le dense boisseau de l’anonymat le plus opaque. Le temps passait sur les ardeurs mais pas sur les mémoires. Et j’avais toujours ces cinquante poèmes sur la conscience et dans le cœur. Ils percolaient, avec leur impudence de toujours, dans mon ordinateur, depuis ces quelques lustres, et je n’avais pas trouvé moyen de leur faire prendre un envol adéquat. Pour le coup, je ne savais plus trop quoi faire de ce charmant brûlot sensuel. Je ne voulais pas publier ces poèmes, très explicites et très torrides donc, à l’intérieur d’un recueil plus large. C’est que, généralement, mes recueils de poésie sans images font cent-cinquante poèmes (habituellement trois sous-recueils de cinquante poèmes chacun) et cela me permet de cultiver certains mélanges de thèmes. Selon mon approche habituelle, le recueil LOTUS se serait donc retrouvé en compagnie de deux autres sous-recueils traitant de sujets non-érotiques. Je ne voulais absolument pas publier ces textes comme ça, tout simplement parce que je n’aime pas passer la poésie érotique en contrebande, camouflée parmi des sujets moins sensibles ou plus anodins.

Il faut comprendre que l’expression érotique n’est pas une chose qu’on dissimule ou qu’on esquive. La poésie érotique, tout comme le roman érotique et le conte érotique, ce n’est pas, non plus, quelque chose que l’on faufile, en catimini, en douce, comme en passant, en donnant l’impression que c’est pas si sensible. Mes menues aventures dans la république des lettres me prouvent que quand on écrit érotique, il faut s’annoncer érotique, explicitement et sans esquive. Il faut faire comme ça et pas autrement tout simplement parce qu’il est très important que les lecteurs et les lectrices puissent s’approcher de ce genre de corpus très spécifique seulement s’ils en ont envie. Il n’est ni utile ni plaisant de prendre les lecteurs et les lectrices au piège de l’écriture érotique. Il faut montrer le drapeau, annoncer les couleurs, sonner le tocsin, au sujet de ce merveilleux genre qui, de plusieurs points de vue, est tout à fait à part. La chose est sensible et on n’abuse vraiment pas de la formule pour public averti, en la commentant. Le problème de la pornographie nous accompagne aussi, fatalement, quand on touche ce genre de question. Je me suis prononcé, sur mon carnet, au sujet de la distinction entre pornographie et érotisme. Cette prise de position philosophique m’anime pleinement, au moment de publier ces textes. On me retrouve donc, serein mais pantois, avec ces textes adorables sur les bras. Je les aime profondément. Je ne sais pas trop quoi en faire. Je les garde près de moi, les serrant contre mon sein palpitant, en attendant, pour eux et pour la sublime Lotus, la venue d’une saison plus clémente, plus chaude.

C’est alors qu’en 2018-2019, j’ai eu le plaisir et l’honneur de travailler en équipe avec le peintre eustachois Claude Bolduc sur l’ouvrage de pictopoésie Rencontre onirique, paru en 2019. Lors de la mise en forme collective de ce premier opus, j’ai été frappé par la force érotique du travail pictural de Bolduc, qui s’exprime dans l’idiome artistique de l’Art Singulier. Claude Bolduc arrive à intégrer, très intimement et très profondément, la dimension sensuelle et sexuelle dans ses tableaux et ses dessins. L’éros s’y déploie d’une façon particulièrement puissante, vive, articulée et maîtrisée. D’autre part, le peintre Bolduc mobilise un univers extrêmement idiosyncrasique. Aussi, initialement, j’étais sous l’impression, d’ailleurs hautement déformante, que ce peintre était strictement ceinturé dans ses hantises, que la capsule de son imaginaire était un dôme isolant, autonome et imprenable. Je présumais donc qu’il lui serait difficile de s’ouvrir au monde tellurique d’un autre mode d’expression… alors que je l’avais, moi-même, si bien fait, en écrivant de solides poèmes à partir de ses tableaux. Erreur biscornue et maldonne clopinante. Tout au contraire, à ma grande joie, Claude Bolduc a réagi de façon très enthousiaste lorsque je lui ai soumis le recueil de poésie érotique LOTUS et que je lui ai poliment demandé de bien vouloir accepter, si c’était pas un effet de son immense bonté, de jouer les illustrateurs libres et fous, pour cette petite tempête des passions mâles. Notre monstre visuel, débordant et précis, a promptement associé à mes textes cinquante dessins magnifiques (trente-huit originaux et douze tirés de son imposant corpus antérieur). Ces cinquante œuvres en noir et blanc sont d’une force remarquable et d’une majesté somptuaire.

C’est cet opus que nous vous proposons aujourd’hui. Cinquante dessins en noir et blanc sur cinquante poèmes érotiques exprimant explosivement, et sans détours, le tout de l’amour, de l’ardeur et de la passion masculine, lorsque la femme qu’on aime culmine intensément en nous. Une amie intime de Lotus, à la plume acérée, Virginie Lavertue, signe une préface magistrale. Deux textes érotiques en prose, bien explicites et bien lascifs, qui sont aussi de votre humble serviteur, ouvrent ensuite la marche. Suivent les dessins et les poèmes. Vive la parole, vive la pulsion d’amour, vive éros, et vive le dense et capiteux tressaillement empirique que suscite en notre carcasse chenue et sur nos lèvres tremblantes la merveilleuse et capiteuse fleur de lotus, dans sa version tant textuelle que visuelle.

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Claude Bolduc et Paul Laurendeau, LOTUS poésie érotique passionnelle, Claude Bolduc éditeur, in-plano sur papier glacé, 120 pages.

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AUGUSTE RODIN, LA VIE À PLEINES MAINS (Denis Morin)

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2021

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L’écrivain Denis Morin est à installer le genre, original et exploratoire, de la poésie biographique. En découvrant le présent ouvrage, on prend d’abord la mesure de l’art poétique, en soi, de Denis Morin. Le texte est court, lapidaire quoique très senti. La sensibilité artistique s’ouvrant vers les arts plastiques s’y manifeste d’une façon particulièrement tangible.

 Tôt ou tard

La vie émerge
De la matière
En apparence inerte
Comme le plâtre
L’argile
La pierre
Des êtres immobiles
Se faufilent
Sous la surface déserte
Se déroulent des choses
Se jouent des histoires
Que les ciseaux révéleront
Tôt ou tard
(p. 30)

Et alors, dans les replis de cette versification sobre et dépouillée, soudain, Rodin nous parle. Son ton est parfois intimiste, parfois plus professionnel, pas nécessairement dans le bon sens du terme. On est devant une sorte de prosopopée en soliloque. Cela se joue comme si on s’installait tout doucement dans la tête de Rodin, guidés par les discrètes hypothèses biographiques de Denis Morin. Certains faits solidement étayés historiquement (mais toujours mal discernés, au sein de la mytholâtrie dans laquelle on entretient assez ouvertement le grand public sur les artistes éminents) sont mentionnés, comme tout naturellement. On pense par exemple au fait que Rodin faisait travailler une foule de subalternes, dont l’action et le savoir-faire contribuaient anonymement à son art. Le statuaire à la longue barbe et au monocle était littéralement un chef d’atelier.

 Chef d’atelier

Je suis devenu peu à peu
Sans le savoir
Chef d’atelier de la Renaissance
On trie les blocs de pierre
On gâche le plâtre
On chauffe l’âtre
Sur les surfaces
Je trace
Une ligne
Une courbe
Je marque des points
«Jeune homme, accentuez ce trait,
Puis polissez-moi cette épaule
Ma main n’apprécie guère
Quand elle s’y frotte…»
(p. 48)

L’analyse du travail collectif des hommes et des femmes de l’atelier de Rodin, parfaitement étayé historiquement donc, se complète d’une hypothèse plus personnelle de Denis Morin sur les conceptions et les tourments intérieurs du statuaire. Littéralement, le poète se fait biographe et, ici, il amène Rodin, sur un ton semi-confidentiel, comme auto-réflexif, à nous narrer certains segments de sa vie. Le personnage-narrateur ne se justifie pas (quoique parfois, c’est bien proche) et ne se décrit pas non plus exhaustivement (comme si, par exemple, la prosopopée imitait une entrevue). C’est plutôt une sorte de réflexion intérieure, de bilan doux-amer, allusif, furtif. Le tout résulte sur une manière de synthèse personnelle (de Rodin? de Morin?) qui se susurre du bout des lèvres.

 Le tout entremêlé

Je me suis fait moi-même
Ou presque
Je voulais étudier aux Beaux-Arts
Destinée grotesque
Je me suis retrouvé aux Arts décoratifs
À façonner des objets
Vanité des maîtres
Et savoir faire des artisans

Je joue et déjoue la critique
Rodin doit être pris
Comme il est
Avec ses aspérités et ses rondeurs
Et ses éclats de modernité
Et de classicisme
Le tout entremêlé

Dans la cité
Je n’ai eu que le regard tourné vers Dieu
Les cathédrales
Et une admiration sans borne pour Michel-Ange
Et chair de femme
Retrouvée dans les tourments de marbre
(pp 5-6)

Un certain nombre de questions de philosophie des arts sont ainsi abordées, comme en passant. On peut penser notamment aux intéressantes références au fait que Rodin utilisait, et instrumentalisait dans son travail, une technique toute nouvelle à l’époque et pas encore autonomisée artistiquement: la photographie. Il semble qu’il faisait prendre des clichés de ses pièces et retouchait ensuite ces derniers, au crayon feutre, un peu comme on retoucherait des blueprints, des croquis, ou des plans, avant de retourner à l’œuvre même, le regard investi de ce nouveau traitement visuel. Il s’appuyait sur la technique pour peaufiner son art. Cela nous amène, plus largement, à toute la problématique de la virtuosité en art. Celle-ci est abordée ici, par le biais d’une réflexion sur le fameux scandale de la statue L’âge d’airain qui lança la notoriété de Rodin. Ici, le Rodin de Morin n’avoue rien sur ce fameux dilemme artistique du moulage sur nature. «Notre» Rodin louvoie ici, il reste évasif, mais il formule sans concession les prémices du problème.

L’âge d’airain

Lors d’une exposition
On expose l’âge d’airain
Le public et les critiques
N’y ont vu que du feu
Certains ont vu trouble
On a caressé les muscles saillants
La taille fine
Remarqué la patine
Effleuré la peau
Longé les veines
Causé une momentanée déveine
En m’accusant d’avoir moulé sur nature
Je les entends crier à l’imposture
Je me souviens
D’avoir vu l’éphèbe nu
Sa posture
Jeunesse revêtue
De sa virile beauté
Toute au printemps
Sans ride aucune
Or la fatigue de la pose
Le faisait frémir
Mais nullement agacé
Par ma présence mature
Il se tenait là, si beau, si pur
Bien étrange rumeur de plagiat
De la nature
Que j’aurais fait en plaquant de la glaise
Sur son corps soumis
Je me suis mérité
À la fois la réputation de falsificateur
Et d’habile sculpteur
(pp 21-22)

Dilemme, tension. Autre tension quand on touche aussi la question de la réception (souvent moralisante et aux vues étriquées) des œuvres commandées à Rodin. Le Monument à Victor Hugo, refusé par ceux qui en passèrent la commande, et surtout le fameux Monument à Balzac, dont le rejet par ceux qui en passèrent la commande et par une portion significative  du grand public accéda à une véritable dimension de crise esthétique en art sculptural.

On joue donc, dans la poésie de Morin sur Rodin, entre ce qui est professionnel et ce qui est personnel, dans la multiforme problématique du maître. Une place importante est aussi donnée aux femmes, notamment Rose Beuret et Camille Claudel. Sans s’appesantir, on passe en revue les différents avatars de la relation de Rodin avec ces deux personnes, cruciales chacune à leur manière. Dans le cas de Camille Claudel, c’est le rapport de force entre les deux statuaires de Giganti. C’est aussi le conflit artistique et les manœuvres avec Paul Claudel pour faire interner sa sœur, à raison ou à tort. Dans le cas de Rose, on pense plutôt aux inattentions matrimoniales du vieil amant qui n’épousera sa femme-servante que quelques mesquines semaines avant que la mort ne les emporte tous les deux. La sensibilité masculine (intérieure toujours) qui s’exprime alors dans le propos du Rodin de Morin ne se formalise pas outre mesure du fait de jouer un petit peu de l’anachronisme. On passe sinueusement de Si Rodin nous confiait ses pensées intérieures à Si Rodin se mettait un petit peu à penser comme un homme de notre temps.

Rose la sage

Rose
Motus et bouche cousue
Témoin
Faisait celle qui n’a rien vu
Rien entendu
Je ne t’ai pas appréciée à ta juste valeur
Pendant que je travaille
Pendant que j’explore
Des corps
Des matières et des manières
Tu m’attends Rose la sage
Dans notre domestique décor
Touillant la soupe ou le potage.
(p. 49)

C’est toujours subtil mais c’est pas nécessairement empêtré dans le factuel conjoncturel que l’on retrouvera, bien en ordre, chez les biographes conventionnels. Au corpus des hypothèses de Denis Morin sur Rodin s’ajoute tout doucement le corpus de ses émotions.

Le recueil est composé de quarante-deux poèmes (pp 5-69). Il se complète d’une chronologie détaillée de la vie de Rodin. (pp 70-82) et d’une liste de références (p. 83). Le CD-ROM, pour sa part, a deux plages. La première plage dure trente-six minutes et est un récitatif de l’intégralité du recueil, en continu (sans formulation des titres). L’ordre des textes de cette version orale diffère légèrement de celui de la version écrite. La prosopopée intérieure de Rodin est assurée par la voix masculine (Jean-Claude Barral) tandis que la voix féminine (Jacqueline Barral) fournit les brefs éléments descriptifs et narratifs des actions de Rodin évoquées et de son contexte physique. De menus bruitages (déclics d’appareils photo, marteaux de sculpteurs) discrets et bien placés, complètent l’ensemble, sobre et très bien produit. La seconde plage du CD-ROM est le récitatif du recueil Camille Claudel, la valse des gestes, aussi de Denis Morin, récitatif assuré principalement par Jacqueline Barral.

On trouvera ICI une autre intéressante recension de l’ouvrage Auguste Rodin, la vie à pleines mains.

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Extrait des fiches descriptives des cyber-libraires:

Une façon inédite de raconter Auguste Rodin! Denis Morin, auteur québécois, a choisi de compter l’artiste par des petites biographies poétiques. Les principales étapes de la vie du sculpteur prennent vie au fil des mots. C’est la pensée de Rodin qui s’exprime ici. Et pourquoi Auguste Rodin, la vie à pleines mains? Bien sûr à cause du sculpteur qu’il était, mais aussi pour son énergie, sa vitalité, sa force, comme si un flux remontait de ses mains vers l’ensemble de son corps. Denis Morin s’est inspiré ici du principe du journal intime pour faire parler Auguste Rodin et ainsi créer ces poèmes biographiques. Rodin raconte ainsi d’abord les «Beaux Arts». Il nous parle de ses amours et aussi de ses œuvres dont il est fier. Rodin est conscient de son génie. Il nous parle aussi de l’Italie qui a vu naître les plus grands sculpteurs.

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Denis Morin, Auguste Rodin, La vie à pleines mains — poésie biographique, Éditions VOolume, 2017, 83 p. et un CD-ROM (textes du recueil lus par Jacqueline Barral et Jean-Claude Barral).

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Il y a vingt ans, THE WEDDING PLANNER

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2021

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Partons de Jennifer Lopez. C’est une artiste foutue, de tous les points de vue. Sa musique début de siècle est déjà démodée, ses lignes de parfums coulent en cascade dans le caniveau fétide de nos oublis hâtifs et n’y sentent pas spécialement bon, ses photos fixes sont déjà les fleurons flétris d’une époque surfaite, ses affaires de cœur inanes n’intéressent plus, et sa propension compulsive à s’associer artistiquement à tout ce qui est sociologiquement réactionnaire la voue à une pérennité inexistante. À trop vouloir jouer les vedettes affairistes, on finit complètement étouffée par la boucane opaque du feu de paille de sa propre petite œuvre, tapageusement manufacturée. Je n’attendais donc rien de Jennifer Lopez, quand j’ai vu The wedding Planner. Les esprits chafouins se demanderont, fort légitimement d’ailleurs, comment j’ai pu m’asseoir devant un film mettant en vedette une personnalité que je juge sans ambivalence si peu artistiquement intéressante. Réponse: j’ai pris l’avion. Un voyage en avion est l’opportunité parfaite de se mettre en contact avec ces échantillons de cinéma de masse que l’on fuirait à toutes jambes autrement. C’est en avion que j’ai donc vu, entre 2001 et 2005, l’intégralité de mon corpus cinématographique me commettant avec Jennifer Lopez: Angel Eyes (trop sidérant, il faudra qu’on en reparle), Maid in Manhattan (promo frontale et explicite du vote républicain chez les petites gens), Monster-in-Law (où elle donne la réplique à Jane Fonda. Une torture), et Enough (qui porte vachement bien son titre). J’ai eu la sublime chance d’éviter Gigli, son four suprême (un jour peut-être. Le plus tard possible). Bref, comme ma loi de fer en avion est de ne jamais prendre le repas et de toujours regarder le film (absolument TOUT est valable pour tuer le temps en avion), j’ai donc vu The wedding planner, un peu après sa sortie en 2001, et je le revois aujourd’hui, vingt ans plus tard, en compagnie de Reinardus-le-goupil. Et… et c’est ici que Lopez acquiert une dimension vivement paradoxale qui mérite tout de même un petit arrêt. Ces films auxquels Jennifer Lopez s’associe (car il faut toujours qu’elle touche un peu à tout, hein: production, écriture, casting  – c’est son petit drame pragmatiste. Elle se croit douée pour tout, vue que douée pour faire du fric) sont donc irrémédiablement mauvais. Ce sont des petites catastrophes, des navets ineptes, plats et rebattus. Aussi, ah, si Jennifer Lopez avait la cohérence émotionnelle et intellectuelle d’être mauvaise actrice, comme Madonna ou Julia Roberts par exemple, tout serait dans le bon ordre des choses… Et c’est ici que la bizarrerie jaillit. Quand on scrute un peu la trajectoire de Lopez, on découvre qu’elle a, en fait, débuté comme actrice, pas comme danseuse, choriste, ou chanteuse. Cela pourrait ne rien vouloir dire, et pourtant… bon, lâchons le morceau, je suis absolument ébloui par Jennifer Lopez, actrice.

Je vous convoque donc à un fort bizarre exercice de curiosité. Il n’est pas dans mon habitude de cultiver ou de promouvoir le visionnement cinématographique sélectif mais ici, autour de cette personnalité qui reste, bon an mal an, une bien insolite icône, c’est vraiment trop intriguant. Il faut isoler les plans, isoler Lopez (et les acteurs et actrices qui l’entourent) du reste du marasme auquel elle contribue. Il faut visionner par plans, et c’est alors un étonnement complet. Quelle extraordinaire comédienne, juste, sentie, capable de nous éclabousser en plein visage, avec force et sobriété, des émotions les plus nuancées. Quel talent et quel gaspillage de talent… Car Lopez est lumineuse et poignante dans ce ratage cinématographique d’une bonne vingtaine de films qui ne valent rien, absolument rien, une ineptie intégrale, si bien qu’elle coule irrémédiablement avec. Bon, The wedding planner, si tant est qu’il faille en dire quelque chose. Début de notre siècle, les mariages des représentants du gratin huppé de San Francisco sont des réalisations pharaoniques à grand déploiement qui doivent faire l’objet d’une planification aussi méticuleuse et détaillée que cynique et insensible. Mary Fiore (Jennifer Lopez) est une planificatrice de mariages, ayant pignons sur rue. Compulsive, contrôlante, manipulatrice, arrivée, «professionnelle» jusqu’au bout des ongles, elle aligne ses cartes de crédit par ordre alphabétique dans son portefeuille, aspire à devenir partenaire principale dans la firme de planification des cérémonies de mariage dont elle est la tonitruante locomotive, et est célibataire, orpheline de mère, solitaire et, dans le fond, triste comme les pierres. Maria va se retrouver au centre de deux tensions, l’une progressiste mais impliquant un dilemme, l’autre sans dilemme, mais tristounettement rétrograde. Dans des circonstances se voulant romanesques mais, en fait, parfaitement inopérantes ici, comme dans le reste de ce navet, Maria rencontre, au hasard des rues de Frisco, Steve Edison (Matthew McConaughey, insupportable d’un bout à l’autre), un médecin pédiatre qui la fait danser et rêver, dans un petit cinéparc calme et tamisé. Manque de bol, Maria travaille en ce moment sur le mariage le plus cyclopéen de sa carrière, celui de la richissime socialite de la Cité sur la Baie, Fran Donolly (Bridgette Wilson) avec un epsilon inconnu qui s’avèrera être nul autre que… Steve Edison, le médecin pédiatre dont Maria vient de faire si fortuitement la connaissance. Dilemme: trahir et aimer ou rester professionnelle et souffrir une seconde grande peine d’amour à vie. Maria est déchirée et chaque échancrure de son déchirement nous saisit à la gorge. Voilà le dilemme qui forcerait Maria à progresser dans la direction d’une prise de distance critique face au cynisme mondain de sa profession. Dans l’autre direction, plus vernaculaire, pointera son dilemme rétrograde. Le vieux papa veuf et gentil de Maria, le doux Salvatore (campé fort suavement par Alex Rocco) vient de ressortir, de la naphtaline du passé, le bon Massimo (Justin Chambers, acteur capable mais, ici, tellement mal dirigé). Salvatore s’est mis dans la tête de convaincre sa fille Maria d’épouser Massimo, dont elle ne veut pas spécialement. À son premier dilemme, flamboyant, mondain, à la Hélène de Troie, Maria voit s’en ajouter un second, feutré, familial, à la Maria Chapdelaine. Opter pour l’homme que vous aimez, mariage passion, ou y aller pour l’homme qui vous aime sans réciprocité, mariage arrangé. Cette dualité biscornue des situations donne à notre incroyable Lopez l’opportunité de faire ressortir le thème le plus saillant de ce difficultueux exercice, celui du clivage des origines de classes. Maria passe de son rôle aseptisé de planificatrice hyperactive du centre-ville, donnant la réplique à son assistante, la bouillante Penny (July Greer, actrice très capable, mais dont le rôle est écrit au ballet à chiottes) à celui de la fragile italo-américaine solitaire, orpheline de mère, jouant au scrabble avec Massimo, son bon papa Salvatore, et leur sympathique bande de petites gens, modestes et patients, des bas quartiers. Lopez domine cette variation si américaine du registre social des rôles avec un brio étonnant et en rend les traits parfaitement crédibles. Cela révèle indubitablement la mine d’or non exploitée d’un vaste registre. Pas vedette pour deux sous en plus, Jennifer joue soutien aussi, avec un solide sens du métier. Les acteurs et les actrices lui donnant la réplique sont magnifiquement mis en valeur par son beau travail discret, direct, toujours intense et senti. C’est purement et simplement sidérant. Jennifer Lopez, actrice, frappe juste à tous les coups, orchestre superbement nuancé et tempéré, sur le pont du Titanic…

Ce scénario, dans le registre circonscrit de la comédie sentimentale, pourrait être parfaitement honorable, mais le traitement est raté, raté, raté. Je vous préviens à corps et à cris: The wedding planner, c’est un film raté. Un exemple parmi mille: bien… l’inévitable scène équestre, tiens. Il faut évidemment que, lors d’une randonnée équestre, Steve sauve Maria, dont le cheval a pris le mors aux dents. Reinardus-le-goupil, cavalier émérite, a aussitôt poussé les hauts cris. La scène est une insulte frontale à l’intelligence élémentaire de quiconque s’est assis ne fut-ce qu’une seule fois sur le dos d’un cheval. Point final. Toute l’écriture de ce navet dérisoire est à l’avenant de ce simple exemple concret. Seul le jeu, à la fois fin et dentelé, rude et populaire, d’une Lopez qui s’engloutit intégralement dans son personnage, présente de l’intérêt et cela, claironnons-le encore et encore, ne sauve en rien l’entreprise. Je vous fais une prédiction, pas contre. Jennifer Lopez, qui a eu cinquante ans en 2019 et dont le vedettariat planétaire décline à bon rythme désormais, nous reviendra bien, un jour, plus modeste, moins étoile foutue, plus naturelle. Et surtout, elle nous reviendra en tant qu’actrice… Si elle peut rencontrer un metteur ou une metteuse en scène potable, et, surtout, se laisser porter un peu par un script qui se tient, se contenter de jouer, et laisser le reste de la production faire son boulot par elle-même, elle nous réserve une ou deux surprises cinéma pas piquées des hannetons, dans un avenir pas trop lointain. Parole d’Ysengrim.

The Wedding Planner, 2001, Adam Shankman, film américain avec Jennifer Lopez, Matthew McConaughey, Bridgette Wilson, Alex Rocco, Justin Chambers, Judy Greer, 103 minutes.

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Le pacte secret de mademoiselle Sarah (essai-fiction)

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2021

Mademoiselle Sarah (représentation imaginaire)

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Mon nom est Constance de C***. Dans ma prime jeunesse, vers vingt-deux ans environ, je faisais partie du personnel diplomatique rattaché au Comte de Vergennes. Oh, je n’occupais pas des fonctions bien mirobolantes. J’étais préceptrice vacataire de langue française. Le Secrétariat aux Affaires Étrangères du Royaume de France, dans ce temps-là, était une ruche bourdonnante et un grand nombre de ses habitués, ou de leurs subordonnés, avaient une connaissance assez lacunaire de notre langue. Ma fonction était de les former, en les familiarisant à la conversation courante et à l’esprit français… sans qu’il n’y paraisse trop, car certains de ces visiteurs de marque étaient parfois assez susceptibles.

Un peu avant que le peuple de Paris ne prenne la Bastille, pendant le si bel été de 1789, je me présentais tous les lundis à l’Hôtel de Langeac, la résidence officielle de l’ambassadeur de la république des états unifiés de l’Amérique du nord. Ne vous méprenez surtout pas. Je ne faisais pas faire la conversation de salon à la fille de l’ambassadeur. Je ne connaissais pas vraiment cette dernière car, fort susceptible justement, elle ne s’abaissait pas à étudier les langues. Non, non, depuis un peu plus d’un an, je rencontrais plutôt celle de ses suivantes qui lui servait parfois d’interprète. C’était une fort jolie virginienne, qui devait avoir quelques années de moins que moi. Sang-mêlé, elle avait une masse de cheveux bruns, mousseux et aériens, qui se déversait fort joliment sur ses bonnes épaules. Des yeux noirs très profonds, des lèvres pulpeuses. Elle aurait fait tourner bien des têtes perruquées dans les salons de la capitale mais on ne l’y voyait jamais. Attachante, naturelle, elle avait le port un peu rustique, un peu campagne, et beaucoup de fraicheur. C’était une intelligence discrète mais vive, acérée, curieuse de tout. Elle s’appelait Sarah.

Je rencontrais ainsi cette demoiselle Sarah, pour des séances conversationnelles hebdomadaires de deux heures environ et ce, depuis une petite année, déjà. Ces échanges me plaisaient grandement. On s’entendait à merveille, elle et moi. On bavardait très librement. J’aimais beaucoup sa compagnie. Son français était excellent et, avant de mettre ici en forme l’échange que je tiens à confier à l’Histoire, je dois vous rapporter deux petites anecdotes curieuses qui en disent assez long sur l’état d’esprit et les conditions de vie fort exotiques de mademoiselle Sarah. D’abord, elle portait des toilettes bien choisies et bien mises mais jamais de fard. Elle me rapporta une fois qu’il lui était strictement interdit de se blanchir la peau. Son teint hâlé, vraiment superbe, aurait pourtant facilement pu être atténué ou dissimulé, par amusette ou par coquetterie, avec un maquillage discret ou un peu de poudre. Il n’en était strictement pas question. Ordres de l’ambassadeur. Ces coloniaux ont des pratiques bien étranges. Quelle sorte d’ambassadeur se soucie de la couleur de peau d’une de ses demoiselles?

D’autre part, nos conversations avaient lieu dans un petit salon, modeste mais fort commode, qui était attenant à l’officine de l’ambassadeur américain. Quoique l’officine dispose d’une salle d’attente spacieuse, certains des dignitaires qui devaient voir l’ambassadeur préféraient l’attendre ici, plutôt que dans la salle d’attente attitrée. Nous étions donc parfois dérangées par des personnages de conséquence qui, sans trop se soucier de nous, déambulaient dans le petit salon, en contemplant les boiseries, le mobilier ou les tableaux. Mademoiselle Sarah et moi étions assises face à face et nous conversions, habituellement sans nous soucier de l’intru. Si c’était un Français, nous poursuivions notre conversation à bâtons rompus sans réagir à sa présence. Par contre, si un membre américain de la suite de l’ambassadeur venait flâner en notre espace, là, l’attitude de Sarah se métamorphosait radicalement. Elle adoptait une posture gauche et une dégaine ostensible de fausse sotte très comique et elle transformait subitement sa conversation, d’autre part excellente et pleine d’esprit, en un baragouin anglicisé creux et quasiment inintelligible. À tous les coups, je devais me mordre les lèvres pour ne pas pouffer. Tant que le dignitaire américain était présent autour de nous, la bouffonne aux yeux arrondis gesticulait, tergiversait, mais, surtout, elle feignait de déployer les efforts les plus compliqués pour parler français. Son manège cessait, aussitôt que le dignitaire américain entrait dans le bureau de l’ambassadeur. Un jour, je lui ai demandé, au sujet de cette petite mascarade un peu grotesque: Mais vous jouez à quoi exactement? Avec un infime reflet de terreur contenue pétillant dans ses yeux magnifiques, elle me répondit vivement: Je ne veux pas que tous ces mouchards de l’ambassadeur ne se fassent une idée adéquate de ma connaissance de la langue française. Je vous en supplie, Constance, ne me trahissez pas. Cette seconde anecdote, fort révélatrice elle aussi, montre bien que mademoiselle Sarah, superbe mulâtresse rouée, enfant du soleil et des plantations de Virginie, ne s’amusait pas vraiment, à Paris. Même sans fard et sans poudre sur le visage, elle vivait cachée et s’avançait masquée.

Avec le temps, j’ai pris l’habitude de faire des notes au sujet de mes échanges avec mademoiselle Sarah. Je n’arrivais pas, à l’époque, à me départir du sentiment que des choses importantes gravitaient autour de cette figure. J’ai brûlé aujourd’hui bon nombre de ces papiers d’autrefois. Ils se sont avérés peu importants, avec le recul du temps. Mais, déférence obligée envers cette personne étonnante pour laquelle j’ai ressenti du respect et de l’amitié, je ne peux me retenir de recopier ici, et de confier à l’Histoire, le dialogue suivant. Il date de juillet 1789.

Constance : Vous êtes bien pimpante, ce matin.

Sarah : Bien sûr, Constance. Je donne le change, comme d’habitude.

Constance : Je m’en doute un peu. Je vous sens tellement gorgée de secrets.

Sarah : De bien petits secrets, allez.

Constance : Ah, mais ils vous pèsent quand-même.

Sarah : Ce ne sont pas mes secrets qui me pèsent.

Constance : Non?

Sarah : Non. Ce sont mes dilemmes.

Constance : Voudriez-vous qu’on en parle?

Sarah : Ça dépend.

Constance : Ça dépend de quoi?

Sarah : Ça dépend de votre discrétion, pardi! Je voudrais bien parler à l’Histoire mais je ne voudrais pas faire d’aveux au présent.

Constance : Ma discrétion est intégrale. Je suis parfaitement apte à oublier tout ce que vous me confierez.

Sarah : Mais, je ne le veux pas.

Constance : Pardon?

Sarah : Je ne veux pas que vous oubliiez un mot de ce que je souhaite vous dire.

Constance : Bon… Euh…

Sarah : Je ne veux pas que vous le colportiez mais je veux que vous le reteniez. Vous pourrez ainsi, le jour venu, le rapporter.

Constance : Entendu. Mais euh… le rapporter à qui, et quand?

Sarah : À tous. Après ma mort.

Constance : Entendu.

Sarah : Je peux compter sur vous?

Constance : Intégralement. Je vous écoute.

Sarah : Regardez-moi d’abord, Constance.

Constance : Mais je ne fais que ça.

Sarah : En me regardant, que voyez-vous?

Constance : Une jeune femme.

Sarah : Une jeune femme noire.

Constance : Enfin, noire… légèrement foncée, disons…

Sarah : Je suis une femme noire, Constance. Je suis une négresse officielle. Ce n’est pas la teinte naturelle qui compte. C’est le stigmate social.

Constance : Je ne vois pas le…

Sarah : Je suis une esclave, Constance.

Constance : Pardon?

Sarah : Je suis esclave. Est-ce que cela me salit à vos yeux, que je sois une esclave?

Constance : Non, mais non… aucunement!

Sarah : Bon. Je vous crois.

Constance : Qu’est-ce que vous me racontez, exactement? De qui êtes-vous donc l’esclave?

Sarah : De l’ambassadeur américain.

Constance : Qu’est-ce que c’est que cette histoire? Il n’y a pas d’esclaves à Paris. C’est pas Saint-Domingue, ici, tout de même.

Sarah : Techniquement, vous avez raison. Depuis que mon frère et moi faisons partie de la suite de l’ambassadeur américain à Paris, on nous paie des gages. Je touche douze livres par mois, que je peux dépenser à ma guise.

Constance : Eh bien, voilà.

Sarah : Ça ne change rien à l’essence des choses, Constance.

Constance : Quelle essence des choses?

Sarah : Moi, et tous les gens comme moi dans mon pays, tout comme à la périphérie de votre propre empire colonial, nous sommes des esclaves.

Constance : Vous n’êtes pas esclave, ici.

Sarah : Sauf qu’ici, je ne signifie plus rien. Vivre ici, dans cette capitale européenne somptuaire, c’est, pour moi, comme individu, rien de plus qu’une forme de marronnage.

Constance : Hmmm… Je le sens un petit peu venir, le dilemme, là.

Sarah : Vraiment? Je crois plutôt que tout ceci vous échappe complètement, en fait, ma pauvre Constance.

Constance : C’est… c’est fort possible, en effet.

Sarah : Et ça va pas se simplifier. Je… je peux me taire, si vous voulez.

Constance : Ah, non. Je vous en supplie, non. Je découvre subitement que je ne savais strictement rien de vous et il importe maintenant à mon cœur d’en connaitre le plus possible. Je vous conjure de continuer de parler.

Sarah : Bon. Alors, on va parler. Et on va commencer par le commencement. L’ambassadeur américain.

Constance : Un homme qui, admettons-le, a de la stature.

Sarah : Oui, en effet. Et je vous le dis du fond du cœur, chère amie, cet homme, dont je suis l’esclave, est une des plus grandes intelligences que ce siècle ait porté.

Constance : Je veux bien le croire. Un beau quadragénaire, en plus.

Sarah : Très beau. Et voulez-vous maintenant un très beau paradoxe?

Constance : Je vous écoute.

Sarah : Cet homme, dont je suis l’esclave, est opposé à l’esclavage. Il a affirmé, contre toutes les forces réactives de ce siècle, que tous les êtres humains sont nés égaux. Il a même inscrit cette affirmation solennelle dans le préambule de la constitution de notre pays.

Constance : Ah bon…

Sarah : Eh oui. Et pourtant, il a plusieurs centaines d’esclaves sur sa grande plantation virginienne. Et, malgré les principes qu’il a formulés, il ne les affranchira pas.

Constance : Non?

Sarah : Oh non. C’est qu’il se ruinerait, se livrerait pieds et poings liés à ses farouches compétiteurs. Le monde terrien ne fait pas de quartiers, vous savez. Notre homme ne va certainement pas aller dilapider sa postérité familiale en cherchant, comme ça, à matérialiser des grandes idées directrices. Non, non. Bien installé dans son temps, il va léguer ses esclaves à sa fille légitime, comme son hacienda, son fond de terre, ses appentis, ses mules, ses mâtins, ses outils, ses semailles, ses bras d’eau.

Constance : Il ment, alors. Il ne considère pas vraiment que les humains sont nés égaux.

Sarah : Oh non, il ne ment pas. Je sais très intimement qu’il ne ment pas.

Constance : Comment le savez-vous?

Sarah : Il m’aime.

Constance : Il…

Sarah : Il m’aime, Constance. Il est mon amant. Je suis sa concubine.

Constance : Oh… oh…

Sarah : Plait-il?

Constance : Excusez-moi, Sarah. Mais vous permettrez à la petite courtisane parisienne qui percole solidement au fond de moi de s’insurger un peu.

Sarah : Je vous écoute.

Constance : Enfin, parlons franc. Vous êtes, et de loin, la plus jolie femme de sa suite. Vous voici, de surcroit, ouf… son esclave, sa propriété. Cet homme puissant, qui, en plus, est votre ainé de… quoi… trente ans environ, eh bien, il fait de vous ce qu’il veut bien. Et il ne s’en prive pas.

Sarah : Ça ne fonctionne pas comme ça.

Constance : Non? Vraiment, non? Vous êtes bien certaine de ne pas être en train de vous illusionner là, sur tout ceci?

 Sarah : Ouf… comme vous dites… S’il y a une personne qui ne s’illusionne de rien ici, c’est bien moi. Alors là…

Constance : Euh… Bon… Je m’en voudrais beaucoup de vous vexer… mais permettez-moi juste de douter…

Sarah : Vous ne me vexez en rien et j’apprécie votre sincérité. Mais laissez-moi vous dire, douce amie, que Paris n’est pas le monde…

Constance : Ah non? Mais encore?

Sarah : Je veux dire… Il y a bien, en des pans entiers de cette colossale capitale qui est la vôtre, cette légèreté des mœurs et des idées. Mais cette dernière ne doit pas faire illusion.

Constance : Non?

Sarah : Non, non. Parlons franc, comme vous dites. Vos noblaillons ne se mêleraient pas, eux non plus, à votre populace. Les clivages ici sont fermes. Pour que le tout Paris s’affirme vraiment, il devra en venir, un jour ou l’autre, à casser le mobilier de ses dirigeants.

Constance : J’arrive, avec votre aide, à entrevoir cela.

Sarah : Le Comte de Vergennes franchirait-il la barrière des classes pour faire l’amour à une de ses soubrettes?

Constance : De corps, oui, certes… de cœur, non, probablement pas.

Sarah : Dans mon pays, ça ne fonctionne pas comme ça.

Constance : Expliquez-moi.

Sarah : Si mon amant, un dignitaire blanc, un grand propriétaire terrien du sud, surmonte sa révulsion profonde pour ma peau noire et se donne à moi, il y a une seule raison.

Constance : Laquelle?

Sarah : Il m’aime. Il m’aime et, dans cet amour, se rencontrent tant la passion de son cœur que son sens de l’Histoire. Tous les êtres humains sont nés égaux… et il me le prouve tous les soirs, au lit, par sa fougue sublime. Il y a des faits intimes qui ne mentent pas, Constance.

Constance : Bon…

Sarah : Ceci dit, cela ne rend pas ma situation moins dangereuse.

Constance : Non?

Sarah : Ah non. Cet homme, important, incontournable, reste à la fois mon maitre et un rutilant dignitaire américain, soumis à de fortes pressions de ses pairs. Et je ne lui suis rien. Vous l’avez dit, je lui appartiens, comme son bétail et ses carrosses… sans plus…

Constance : C’est quand même pas facile à avaler, ça, dites donc.

Sarah : C’est comme ça, pourtant. Et… mes enfants lui appartiendront aussi. Ma progéniture fera partie de son futur cheptel d’esclaves. Et…

Constance : Et…

Sarah : Et voici justement que je suis enceinte de lui.

Constance : Oh… Mais enfin Sarah, ça… ça change tout. Une telle condition de servilité ne peut pas se perpétuer ainsi. C’est inique. Il vous faut absolument faire des arrangements pour rester à Paris.

Sarah : Non.

Constance : Non?

Sarah : Non, que non. Ce serait faillir au sens de l’Histoire.

Constance : Au sens de…

Sarah : Vous me paraissez interloquée, Constance. Et je vous comprends. Qui demanderait à une petite mulâtresse des plantations de Virginie de mobiliser le sens de l’Histoire? C’est pour les grand messieurs blancs en culottes et perruques poudrées, ce genre de visée sublime.

Constance : Je n’ai pas dit ça.

Sarah : Je ne vous l’impute pas. Je… je rumine tout haut, rien de plus. Ah, Constance, ma douce et sereine Constance, si belle, si fraiche, si blanche, si urbaine, si libre. Savez-vous quel est le but fondamental d’une femme noire de Virginie?

Constance : Non.

Sarah : Que ses enfants, ses chers enfants présents et à venir, se fassent affranchir, légalement, dans les formes, par le maitre. Et qu’ils vivent ensuite, officiellement libres, dans notre pays, le plus beau du monde.

Constance : Je… Je vous entends.

Sarah : Et moi, je vais réaliser cela. Je porte en mon sein l’enfant d’un des hommes les plus éminents de notre jeune république. Il va affranchir mon enfant. C’est inévitable, car cet enfant est aussi le sien. Et cela résonnera comme un coup de tonnerre, dans le tout de notre conscience collective.

Constance : Oh, l’aventureux programme… Qui vous prouve qu’il le réalisera?

Sarah : Nos homme sont moins faux que les vôtres, Constance. Pardonnez-moi, je vous dis cela en tout respect.

Constance : Ça va parfaitement. Je ne peux pas vous donner tout à fait tort. La France nobiliaire part en quenouilles, c’est de plus en plus patent. Votre singulière civilisation, elle, par contre, est droite, rustique, carrée. Elle n’est pas encore vraiment décadente. Ça viendra bien un jour, mais bon…

Sarah : Oui, probablement. Mais, en attendant, pour le moment, chez nous, un engagement reste un engagement. Quand je lui ai annoncé ma grossesse, l’ambassadeur américain, ému, tout joyeux, m’a tendrement pris dans ses bras et il m’a assurée que, si je rentrais avec lui en Virginie, si je restais en sa servitude… il affranchirait, à leur majorité, cet enfant, ainsi que tous les autres enfants qu’il me ferait. Je ne doute pas une seconde ni de son amour ni de sa sincérité.

Constance : Bien, très bien. Tout bon. Bravo. Formidable. Il n’y a plus de dilemme, donc.

Sarah : Non, plus vraiment, en effet. Et c’est un peu grâce à vous, Constance. Grâce à cette vision commune du monde qu’ont toutes les femmes de ce temps, mais aussi de par ces subtiles différences de la raison et des sens entre vous et moi qui m’aident tant à mieux me comprendre moi-même. J’hésitais bien encore un petit peu mais, là, ma décision est finalement prise. Je vais l’embrasser, ce pacte secret avec mon amant, si encombrant, si imposant. Le maintien de ma condition servile auprès de lui, en échange de la liberté pour nos enfants.

Constance : C’est une sacrée gageure. Je vous trouve bien courageuse.

Sarah : Et vous, je vous trouve bien généreuse de m’avoir écouté ainsi. J’ai beaucoup appris de vous en une seule année, ma bonne Constance. Je n’oublierai jamais nos si précieux échanges. Et vous voici maintenant la dépositaire officieuse de ce susdit pacte secret. Si je suis trahie, je ne pourrai jamais rien en dire. Et pourtant, il faudra bien que l’Histoire le sache.

Constance : Comptez sur moi.

Sarah : Voilà. Maintenant, à regret, je dois vous congédier plus tôt que prévu. J’ai des tas de préparatifs à faire. À lundi prochain donc, mon amie.

Constance : Adieu.

Je ne le savais pas exactement encore mais cet adieu était, de fait, définitif. Mademoiselle Sarah et son amant et maitre, l’ambassadeur américain Thomas Jefferson, quittèrent Paris quelques temps après cet ultime entretien, entre elle et moi. Après 1789, je ne les ai jamais revus. Et tant de choses sont survenues depuis, dans l’histoire tumultueuse de nos deux grandes nations. J’espère de tout cœur que les rouages du pacte secret de mademoiselle Sarah auront cliqueté à son avantage. De cœur et de tête, elle le méritait vraiment.

Constance de C***
Décembre 1835

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La virginienne, Sarah Hemings (fréquemment surnommée Sally, 1773-1835), esclave et concubine du troisième président américain, Thomas Jefferson (1743-1828), respecta sa part du pacte secret qu’ils avaient contracté à Paris, quand il y était ambassadeur. Elle rentra en Virginie en 1789, en compagnie de son maitre et amant. Les deux ne retournèrent jamais en Europe. Mademoiselle Sarah ne quitta la vie servile que lorsque la fille légitime de Thomas Jefferson en vint à l’affranchir, assez longtemps après avoir elle-même hérité de la plantation de feu son père.

Thomas Jefferson respecta lui aussi sa part du pacte secret, mais il le fit en homme politique retors et calculateur, qui avait flairé le sens de l’Histoire chez sa subtile partenaire. Il inscrivit, dans son grand registre fermier, tous les enfants de mademoiselle Sarah, enfants dont il n’admit jamais la paternité, en leur assignant le nom de famille Hemings. Les autres esclaves du registre, eux, ne portaient que des prénoms, comme les mâtins ou les mules. Méthodiquement, le temps de leur majorité venu, Jefferson enregistra aussi tous ces enfants Hemings, ainsi explicitement démarqués, comme étant en marronnage. Ce statut de fugitifs non retracés et non recherchés correspondait objectivement au fait de les affranchir, mais la chose se jouait alors discrètement, sans trompettes, et donc, sans qu’il en ressorte le retentissement national que mademoiselle Sarah aurait peut-être escompté. Attendu la teneur de certaines législations locales, cette solution mitoyenne força les quatre enfants de mademoiselle Sarah ayant vécu jusqu’à l’âge adulte à quitter définitivement la Virginie. Ils ne vécurent libres que comme citoyens d’un autre état de l’Union.

Sarah et Thomas restèrent secrètement concubins jusqu’à la fin des jours de ce dernier. Leur relation problématique est encore aujourd’hui circonscrite en un diaphane halo d’amertume et de mystère. Pour tout dire, l’effet émotionnel et symbolique de cet épisode historique sensible sur le tout de la conscience collective n’a tout simplement pas fini de croitre, de percoler et de fermenter. Si le passé glorieux retient Thomas Jefferson sous sa coupole, force est d’observer que l’avenir tangible appartient de plus en plus à mademoiselle Sarah.

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Il y a soixante-dix ans, A STREET CAR NAMED DESIRE

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2021

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Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, dont le petit cinéma de poche en son manoir de Milton (sur l’escarpement du Niagara, au Canada) est un lieu de rencontre pour cinéphiles aguerris, n’est pas, elle-même, du genre à se fier abstraitement à la réputation des artistes. Bien sûr, elle cligne de ses grands yeux bleus, sombres comme des lacs avant une tempête, quand on lui mentionne que le long métrage de 1951 A Streetcar Named Desire implique un conjoncture dynamique et harmonieuses de forces passablement fantastiques: Elia Kazan (1909-2003) dirigeant, dans un film basé sur une pièce de Tennessee Williams (1911-1983), Vivian Leigh (1913-1967) et Marlon Brando (1924-2004). On fait valoir que même les acteurs de soutien, Kim Hunter (1922-2002) et Karl Malden (1912-2009), sont bien loin d’être les premiers venus. Ce n’est donc pas un abus d’aptitudes spéculatives que de dire que, dans une telle dynamique et avec un tel aréopage, les planètes sont effectivement solidement alignées. Mais, un segment de la compagnie de cinéphiles du manoir Griffith gâtera quand même un peu la sauce an bramant à tous vents: Brando, Brando, Brando, la masculinité torride de Brando, le gaminet déchiqueté de Brando, Brando gueulant dans la pénombre, les débuts cinématographiques tonitruants de Brando. Mademoiselle Griffith attend donc finalement de voir… car le cinéma, c’est cela: voir (et revoir). On s’installe donc.

La Nouvelle-Orléans, 1947, dans le Quartier Français, tout près de la gare ferroviaire. Blanche Dubois (Vivian Leigh), monte dans un tram portant le nom Desire. Un peu effarouchée par toute cette urbanité trépidante, elle arrive de la campagne pour s’installer «temporairement» chez sa sœur, Stella –Stella, comme une étoile!– Dubois (Kim Hunter), plus précisément, désormais, Madame Stanley Kowalski. Fragile et très Belle du Sud à l’ancienne, Blanche, enseignante d’anglais «en repos», cite Browning et Edgar Allan Poe en dissimulant, par des allures un tout petit peu précieuses, supérieures et mijaurées, son profond désarrois face à la rudesse de la vie urbaine et à la laideur de la résidence prolétarienne de sa sœur. L’impétueux Stanley Kowalski (Marlon Brando, terrifiant) en prendra vite ombrage. C’est un travailleur d’usine, fort en gueule et bagarreur, qui joue aux quilles, au poker, qui mange avec ses doigts, casse la vaisselle quand il se fâche et bois sec. Mais, dans le fond, c’est aussi un petit andro-hystérique, fouineur, potineur, tataouineur et prompt aux jugements de valeurs patriarcaux et moralistes. Il a, ou prétend avoir, toutes sortes de contacts avec toutes sortes de gens, notamment des hommes (des hommes, des hommes, des hommes), de bons notables de Auriol (Mississippi), contrée d’origine de Blanche. La sœur aînée de Stella était plus ou moins la dépositaire du domaine fermier de la famille Dubois, une propriété ancestrale du nom de Belle Rive. Blanche annonce à Stella que ladite propriété a été «perdue», dans des circonstances aussi douloureuses que nébuleuses. Stanley Kowalski, soudain cador, casuiste et procédurier, est d’abord fort intrigué par le contenu de l’immense malle de Blanche Dubois. On y trouve en effet un lot d’effets personnels qui ressemble plus au bazar d’une artiste de burlesque ou d’une effeuilleuse que d’une instite d’anglais: boas, étoles de fourrure, atours de tissus fins, tiares et bijoux. Stanley se donne comme ayant un copain joaillier qui pourra expertiser tout ça. Il réclame ensuite de voir les titres de propriété de Belle Rive, expliquant sur un ton ronflant que, en vertu du Code Napoléon, ayant (prétendument) cours en Louisiane, un mari se trouve automatiquement en communauté de biens intégrale avec son épouse. Il se donne comme ayant un copain avocat qui pourra clarifier la teneur des titres et documents divers que Blanche finit par lui jeter au visage. En fait de copains, Stanley a surtout un petit groupe de camarades d’usines qui viennent tapageusement jouer au poker avec lui, jusque tard dans la nuit. La maison du couple Kowalski étant de taille modeste, des rideaux y tenant lieu de portes, le raffut fait par les joueurs de cartes est une nuisance constante pour Blanche et Stella, pour ne pas mentionner la voisine de palier, Eunice Hubbel (jouée par Peg Hillias). Au nombre de ces joueurs de cartes figure l’incapable masculin type, que l’on retrouve toujours à un moment ou à un autre dans le théâtre de Tennessee Williams: Harold «Mitch» Mitchell (finement campé par Karl Malden). Bien mis, poli, un tout petit peu guindé, il attire plus ou moins l’attention de Blanche qui, d’évidence, se cherche un parti. Coquette et insécure, elle ne se montre à lui que dans la pénombre, par crainte qu’il voie qu’elle n’est plus une prime jeunesse. Ils se mettent à se fréquenter et, malgré leurs louables efforts, il est clair que cela ne clique tout simplement pas entre eux. Mitch s’intéresse moins à Blanche pour ce qu’elle est vraiment que pour vérifier si sa vieille mère malade verra en elle un parti honnête. Et Blanche vit dans la nostalgie triste et coupable de l’homme qu’elle épousa quand elle avait seize ans et qui s’est suicidé pour des raisons peu claires (disons, pour des raisons peu claires, dans le film. Dans la pièce de Tennessee Williams, le jeune homme en question s’est suicidé parce que Blanche l’a surpris au lit avec un autre homme – le thème homosexuel ne passa évidemment pas la rampe hollywoodienne du temps).

L’ambiance devient vite tendue et hargneusement promiscuitaire entre Kowalski et les deux femmes. Il est clair qu’il fait une chaleur étouffante dans cette ville et Blanche a l’habitude de prendre de longs bains chauds pour se détendre les nerfs. Elle accapare la salle de bain et rehausse la chaleur dans toute la petite maison. Elle aime aussi écouter de la musique à la radio, ce qui exacerbe Stanley au point qu’il finit par jeter le poste par la fenêtre. Stella, qui est enceinte, est de plus en plus épuisée par la tension permanente entre se sœur et son mari. Ce dernier continue d’ailleurs de bien alimenter ses préjugés au moulin à ragots du tout venant urbain. Il finit ainsi par «apprendre» que Blanche a en fait été saquée de l’institution où elle enseignait, parce qu’elle a eu une aventure avec un de ses élèves, un jeune homme de dix-sept ans. Il semble aussi qu’elle était une assidue d’un hôtel baroque d’Auriol, le Flamingo, où elle voyait des hommes. Stanley se fait un «devoir» de couler toutes ces informations à Stella et aussi, à Mitch. Ce dernier, l’imbécile cardinal en habits de ville, va montrer à Blanche toute l’ampleur inane de sa petite moralité étroite en venant à la fois lui faire des reproches et chercher à la violenter. Mitch ne veut plus épouser Blanche, mais il veut bien, désormais, batifoler avec elle. Mademoiselle Griffith et les femmes de sa compagnie de cinéphiles sont outrées. Des éclats de voix rageurs fusent de partout, dans l’obscurité du cinéma de poche. Voilà bien la moralité patriarcale dans toute son étroitesse. Tu es parfaite, je te marie et te cerne. Tu es imparfaite, je te baise et te jette. Je te dicte ta conduite dans les deux cas… Blanche résiste à Mitch, lui échappe et le congédie. Mais on sent de plus en plus qu’elle perd doucement la raison. Sans que cela ne soit explicitement montré à l’écran, il semble bien qu’elle soit affligée d’un alcoolisme sévère et, avec elle, on entend de plus en plus souvent dans notre tête, le petit air de bastringue qui jouait en fond, le soir du suicide du grand amour de sa vie. Je ne vais pas vous vendre la chute, simplement pour vous dire que l’hypocrisie, violente et insensible, de Stanley Kowalski y culminera magistralement et que la fragilité de Blanche, sa détresse, sa déroute et sa déchéance prendront une sublime amplitude tragique, la rangeant au nombre des grands personnages féminins de la dramaturgie du siècle dernier. La prestation de Vivian Leigh est éblouissante de justesse et de complexité. La puissance et la férocité du jeu de Brando la soutiennent parfaitement, solidement, impeccablement. Car fondamentalement, c’est Brando qui joue soutien. C’est Leigh qui mène le bal et ce, tout simplement parce que, Tennessee Williams oblige, cette histoire est une histoire de femme.

Bilan abasourdi de Mademoiselle Griffith: Cette femme a été façonnée par l’abus masculin. Ce sont les hommes qui l’ont faite ce qu’elle est. Elle préserve pourtant une innocence, une ingénuité, une pureté inaltérables qui percent et fissurent de partout le rôle étroit et aliéné qu’on la force à jouer, malgré elle. Cette prestation est extraordinaire et, sur A Streetcar Named Desire, il ne me reste plus qu’à dire haut et fort désormais: Vivian Leigh, Vivian Leigh, Vivian Leigh…

Je vous seconde de tout coeur, Lindsay Abigaïl. Cet immense chef d’œuvre septuagénaire n’a pas pris une ride.

A Streetcar Named Desire, 1951, Elia Kazan, film américain avec Vivian Leigh, Marlon Brando, Kim Hunter, Karl Malden, Peg Hillias, 125 minutes.

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Quand on déshabillait inutilement les actrices, au cinéma

Posted by Ysengrimus sur 8 mars 2021

Louise Portal, dans TAUREAU (1973)

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CARRIE FISHER: Well, you should fight for your outfit. Don’t be a slave like I was.
DAISY RIDLEY: All right, I’ll fight.
CARRIE FISHER: You keep fighting against that slave outfit.
DAISY RIDLEY: I will.

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Il fut un temps, pas si lointain, où le cinéma pornographique était illégal. Puis, même devenu légal, il resta longtemps difficile d’accès. En fait, l’un dans l’autre, avant Internet, il était à toutes fins pratiques peu possible d’assouvir ses pulsions voyeuristes, dans un contexte cinématographique ou télévisuel. Couac majeur. Une telle conjoncture de censure implicite avait comme effet de gorger le cinéma conventionnel d’une charge libidineuse discrète (pas toujours discrète), tendue et surtout, pas toujours heureuse.

Pour développer mon propos ici, je vais m’en tenir au contexte culturel québécois mais je suis certain que toutes les cultures contemporaines ont produit une dynamique analogue, en des temps similaires. Dans le cinéma conventionnel de ma jeunesse, il y avait des actrices dont la fonction (fermement dictée par l’autorité directoriale) était de se déshabiller à l’écran. Au Québec, on pense à Danielle Ouimet (en France, on citera, par exemple, Muriel Catala — on pourrait fournir des brassées d’exemples, dans les deux cultures). Nous appellerons cette malchanceuse: l’effeuilleuse de service. L’effeuilleuse de service est une actrice de cinéma conventionnel (non pornographique) mais, de rôle en rôle, c’est une actrice marquée… et tout le monde le sait. Sa présence sur une affiche garantit un effeuillage ou un déshabillage, de façon aussi certaine que la présence de tel acteur garantit tel type de bagarre ou tel type de cascade en voiture. Le cinéma à l’ancienne cultivait beaucoup ce genre de lazzis, implicitement annoncés par la distribution. Les acteurs et les actrices étaient tatoués au fer, comme ça. Les Américains ont un mot pour ça. Ils disent: typecast (prisonnier ou prisonnière d’un rôle-type).

La carrière cinématographique de l’effeuilleuse de service évoluait habituellement en dents de scie et, au final, finissait assez mal. Ses autres aptitudes artistiques étaient minimisées au profit de ce pourquoi on l’avait retenue dans une distribution donnée, et peu d’effeuilleuses de service ont pu se sortir de cet enclos implicitement limitatif. Avec les décennies de recul, plusieurs des séquences complaisantes impliquant ces actrices apparaissent comme des merdes sexistes sans grand mérite intellectuel ou artistique. Car, phallocratisme de la mise en scène oblige, une chose peu reluisante apparait fréquemment, dans ce genre de pratique. Ces plans impliquant l’effeuilleuse de service, dans son travail d’effeuillage sciemment performé, sont très souvent (pas toujours, mais très souvent) parfaitement inutiles. Ils n’apportent rien à la motricité narrative du film même et servent uniquement à fixer l’attention d’un petit public mâle aux vues sommaires et ne disposant pas du cyber-exutoire contemporain, pour mater. Je ne vais pas vous faire un dessin. Ces plans ont habituellement fort mal vieilli et, en les regardant avec les décennies de recul, on ne peut que ressentir une sorte de compassion navrée pour l’actrice fourvoyée dans cette obligation professionnelle dégradante et tristounette.

Je vais ici exploiter, brièvement, trois exemples québécois de ce que je cherche à démontrer. Inutile de dire que, chez mes compatriotes, entre, disons, 1965 et 1985, ce genre de phénomène se détaille aux kilomètres. Mazette, il fut un temps où cinéma québécois était un doublet synonymique ironique pour cinéma porno grand public minable. Alors, je vous demande un peu, que demande le commentateur. Y a qu’à se pencher. Les trois films que je retiens ici sont, toutes proportions gardées, des représentants majeurs de notre cinématographie. Même ravaudés par ces scènes d’effeuillages ineptes, heureusement courtes, ces trois long-métrages restent culurellement significatifs et je me dois de vous les recommander. Suivez bien le lancinant mouvement de nos effeuilleuses de service.

TAUREAU (1973): Nous sommes dans un village de la Beauce, au Québec, en 1973. Taureau est un grand gaillard costaud, balèze et moins simplet qu’il ne semble. Ce personnage steinbeckien fait face à toutes sortes de complications avec ses concitoyens qui exploitent sa force mais craignent sa puissance marginale. Taureau tombe amoureux (et l’amour est mutuel) d’une villageoise dont l’actrice n’est PAS l’effeuilleuse de service. Ce discret jeu sur la distribution, qu’on ne décode plus aujourd’hui, est une assurance de la pureté des sentiments de Taureau pour sa belle. Il ne pèlera pas le fruit défendu et, encore une fois, tout le monde le sait. Vous voyez le mouvement? C’est que l’effeuilleuse de service est encore perçue comme un personnage moralement malpropre. Ici, l’effeuilleuse de service, c’est l’actrice Louise Portal. Elle joue Gigi Gilbert, la sœur (naturelle ou adoptive, c’est pas limpide) de Taureau. Gigi et sa mère sont des prostituées et, dans la symbolique, elles incarnent un mode de vie libertaire et libertin dont les villageois rejettent les prémisses et les particularités. Le film s’ouvre ostensiblement sur un effeuillage parfaitement inutile et mal vieilli de Louise Portal. On s’attendrait à ce que la suite soit émaillée de ce genre de moments tocs et il en apparait d’ailleurs au moins un autre, n’impliquant pas Louise Portal, lui. Les soiffards du village se réunissent à la taverne et, en bons dépositaires de leurs obsédantes priorités d’époque, ils visionnent un noir et blanc pornographique, qu’ils commentent lourdement, tous ensemble. Les scènes de ce film-dans-le-film sont moins ostensibles et explicites que ce qu’on a fait faire antérieurement à Louise Portal. C’est à la fois hautement édifiant et, avec le recul des ans, assez navrant. Mais, dialectique implacable oblige, il se passe ensuite une chose qu’on n’attend pas. Vers la fin du film, Gigi Gilbert fait l’objet d’une tentative de viol par des malabars du village. Le viol ratera parce qu’un petit bicyclettiste, secrètement amoureux de Gigi, donnera une fausse alerte qui fera fuir les agresseurs. Il y a du déshabillage en masse dans ce plan, vif et brutal. L’actrice finit toute dépenaillée, mais ici, la scène est densément utile au propos, et surtout, elle est magistralement maitrisée. Louise Portal, qui est d’autre part, une de nos importantes actrices du siècle dernier, y est intense, juste et saisissante. Même l’effeuilleuse de service peut, parfois, arriver à maximaliser la musique, sur son pauvre violon à une seule corde.

MON ONCLE ANTOINE (1971): Les critiques cinématographiques canadiens (tant anglophones que francophones) s’entendent pour analyser cet opus comme le chef-d’œuvre cinématographique du siècle dernier, au Canada. Œuvre du coming of age originale et solide, ce film est très masculin. Mais il est masculin, dans le bon sens. Les garçons et les hommes y étalent l’entier de leur problématique d’une façon tragique, qui tient, et qui mérite amplement qu’on s’y arrête. Les femmes jouent soutien mais soutien solide, affirmé. Elles forment un puissant complément d’équipe et on comprend implicitement que, dans pas trop longtemps, elles passeront au premier plan. Ce film, qui évoque les années 1940, n’est pas sexiste. Ses personnages masculins le sont. Nuance cruciale. Un féminisme sourd et discret rôde en cet opus, court dans les maisons, les commerces villageois, les appentis et les granges. Remarquable regard sur les stigmates avant-coureurs d’un patriarcat déjà vermoulu. Il a fallu aller entacher ce propos d’une scène complaisante parfaitement inutile. L’effeuilleuse de service ici, ce sera Monique Mercure, une de nos importantes actrices. Les deux petits greluchons en rut vont mater madame Alexandrine, jouée, donc, par Monique Mercure, en train d’essayer un corset, dans l’arrière-boutique du magasin général du village. On dénude l’actrice nunuchement et de façon parfaitement flagrante et inutile. La présenter avec le corset déjà disposé et ajusté aurait été mille fois plus érotique. Mais visiblement, érotique était synonyme de criard, dans le bon vieux temps de nos vieilles salles obscures. Minable. Mal vieilli. Dégradant même. Pour ne rien arranger, notre greluchon, vers la fin du film, repasse mentalement ses fantasmes en revue et on nous ressert la scène complaisante inutile, en noir et blanc, cette fois, avec des effets psychédéliques années-soixantards à la manque. Comme on dit chez nous: moffé. Les deux courts segments parfaitement ratés d’un film qui, d’autre part, est un opus majeur que je vous recommande vivement. Si vous ne voyez qu’un seul film canadien dans votre vie, il faudrait que ce soit celui-là. Tout y est. Rien n’y a vieilli, sauf ces deux furtifs moments sexistes de merde.

J. A. MARTIN, PHOTOGRAPHE (1977): Nous retrouvons ici Monique Mercure, jouant, cette fois-ci, Rose-Aimée Martin, le personnage principal d’un opus somptuaire. Mais l’effeuilleuse de service, cette fois-ci, eh bien, elle restera au vestiaire. Monique Mercure ne nous montrera furtivement qu’un genou, et tout sera dit. Nous sommes dans les premières décennies du siècle dernier. Monsieur Martin est photographe. Un de ces photographes à l’ancienne, qui se mettait la tête en dessous de la couverte de son appareil et exigeait que vous restiez immobile pendant quinze interminables secondes. Tous les étés, monsieur Martin part pour faire sa tournée de photographie, sur des chemins forestiers défoncés, dans sa carriole à cheval, et il en a pour cinq semaines. D’habitude, il laisse son épouse avec la ribambelle d’enfants qu’il lui a fait, en quinze ans de mariage. Mais cette année, Rose-Aimée ne l’entend pas de cette oreille. Elle décide qu’elle accompagnera son mari, dans sa tournée de photographe. Une sourde tension érotique s’installe alors au cœur de ce couple, réactivé par ce coudoiement atypique, pittoresque et inattendu. L’érotisme est le thème principal de cet opus, point, barre. Il est omniprésent. Pourtant on ne voit absolument aucune scène ostensible. Tout le monde reste habillé, style années 1910. C’est magistral. Cet opus a ici ferme statut de contre-exemple. Il confirme, si nécessaire, qu’on peut faire du densément sexy, sans jamais déshabiller personne devant la caméra. Pas de show cheap, ici. Du pur. J’ai vu ce film à sa sortie, en 1977. Chaque fois que je le revois, je ne peux m’empêcher de me dire qu’il y avait peut-être quelque chose qui clochait un petit peu avec la sacro-sainte libération sexuelle de notre fortillante jeunesse et avec certaines des émanations culturelles qu’elle engendra, sur le ton triomphaliste qu’on lui connait.

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Bon, je ne vais pas m’étendre (ni faire des calembours faciles). Quand on déshabillait inutilement les actrices, au cinéma, il y avait quelque chose qui n’allait tout simplement pas. Disons la chose comme elle est. Ce que les actrices du siècle dernier ont subit s’apparente de plus en plus, avec le recul, à une forme de Jim Crow sexiste (Les gars se déshabillent pas, c’est immoral. Les filles se déshabillent, c’est normal). Elles sont passé à travers ce statut discriminatoire merdique avec une dignité incomparable. Si l’effeuillage inutile de nos nanars d’anthologie a incroyablement mal vieilli, c’est la faute au script mâle bien plus qu’au rendu peu reluisant des actrices. C’est Carrie Fisher qui a raison, au bout de la route. Les filles, ne vous laissez plus fringuer en esclaves par ces bonshommes qui tiennent la caméra. Ça n’en vaut strictement pas la peine, face aux exigences du présent et, surtout, face à l’Histoire.

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Monique Mercure dans J. A. MARTIN, PHOTOGRAPHE (1977)

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La Rose et le Sonnet

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2020

Rose-blanche-et-le-sonnet

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Et le Sonnet dit à la Rose,
Blanche de candeur, épinée:
Pardon Demoiselle, si j’ose,
J’ai des vers à vous réciter
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Et la Rose dit au Sonnet,
En plissant les lèvres neigeuses
De ses trois pétales, frileuse:
Pour vos vers j’aurai le respect… circonspect… requis…

Le Sonnet chanta pour la Rose
L’immortalisant dans sa pose.
La blanche Rose sourit, triste.

La Rose inspira le Sonnet,
Lui donnant la vie de ce fait.
Le Sonnet amoureux subsiste… persiste… insiste…

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Clément Monaye (essai-fiction)

Posted by Ysengrimus sur 30 octobre 2020

Age is a matter of feeling, not of years…
Washington Irving

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On rapporte, dans la Repentigny d’autrefois, l’histoire biscornue et curieuse, d’un certain Clément Monaye, le bon gars du village du temps. Notre récit débute en juillet 1975. Clément Monaye a alors environ cinquante ans. C’est un petit commissionnaire interlope qui transporte, sur son vélo triporteur, de menus paquets précieux, parfois de bonne tenue, souvent hautement suspects. L’homme ne pose jamais de questions sur ses transports et tout le monde du monde souterrain lui fait confiance parce qu’il est discret, peu loquace et qu’il a une bonne bouille d’honnête citoyen, du genre suavement insondable.

Monaye ne s’intéresse qu’à ses petites commissions. Évidemment, la voix de sa conscience lui susurre souvent qu’un homme de sa stature et de sa génération devrait plutôt se trouver un boulot régulier et cesser de transporter ainsi des colis de haute valeur pour les petits patibulaires du coin de pays. Eh oui, Monaye est un peu comme le vieux Socrate. Il entend une voix dans sa tête, qui le tourmente et lui suggère en permanence de changer de vie. Il n’écoute pas cette voix, pour le coup. Mais ne pas écouter c’est souvent entendre encore plus fort.

Ce jour-là, Monaye commence sa journée, décalée comme à l’ordinaire, vers quatre heures de l’après-midi en se rendant, en triporteur, à la brasserie La Sarcelle. Là, il retrouve les habitués qu’il y fréquente. Des quinquagénaires de sac et de corde dans son genre. Il y a là Norbert Caisse qui parle fort, selon son habitude, Guy Tardivel, Maya du Bélize, Burrough Pelletier et aussi la Traviata de Fond de Cours. Ils sont tous et toutes attablés devant de grosses chopes de bière bien blondes et bien mousseuses. Et ça jacasse sérieusement politique. Tout le monde râle contre le régime Bourassa, crépusculaire, corrompu, magouilleur, indéracinable et insupportablement fédéraste. L’ambiance fataliste est généralisée. Tout le monde, sauf Monaye (qui, lui, aime bien monsieur Robert Bourassa, même s’il ne le dit pas trop fort), juge en conscience que rien ne bougera avant un bon moment et que la vie politique de notre cher Québec séculaire est bien coincée, profondément engoncée, enfargée, dans le béton des compagnies de ciment qui sont de collusion ouverte avec ce gouvernement provincial fendant. La conclusion collective est universelle. Rien ne change. Et conséquemment, il n’est de paradis ici-bas que les paradis artificiels.

Aux vues de ces vues fatalement fatalistes, Monaye se dit qu’il est déjà six heures du soir et qu’il va devoir se mettre sur sa partance s’il ne veut pas complètement perdre sa journée, comme il le fait si souvent. Il quitte donc ses pairs de la brasserie La Sarcelle et se lance sur son vélo triporteur de commissionnaire en direction de son autre lieu de détente favori, le Plessis aux Cèdres Souples. C’est une belle fin de journée de juillet et la soirée s’annonce fort agréable. Arrivé en vue du Plessis aux Cèdres Souples, Monaye saute la chaine de trottoir avec son véhicule et roule sur le gazon raboteux en direction des grands arbres ondoyants. Arrivé sous le couvert des amples cèdres touffus, il laisse son vélo triporteur derrière lui et fait quelques pas en direction de la partie la plus dense du grand plessis, qui, lui-même, trône comme une sorte de bouquet rectangulaire gigantesque, au centre d’un parc urbain encore plus vaste que lui. Le soleil descend déjà sur l’horizon et Monaye se sent comme somnolent. Il s’assoit au pied d’un cèdre et étale ses jambes croisées sur le sol, les mains posées derrière la tête. Il sent qu’il va s’assoupir quand il entend une voix aigre qui lui crie: Monaye, Monaye, arrive icitte, Monaye. J’ai affaire à toé.

Monaye s’avance plus loin dans le plessis aux cèdres et il avise un petit escogriffe en tenue de pilier de discothèques. Le type a les cheveux à la fois gominés et bombés, un complet trois pièces couleur saumon et une cravate fleurie au nœud strangulatoire proéminent. Monaye ne reconnait pas le petit perso mais il s’approche de lui sans crainte. Le type revendique son aide pour convoyer une charge délicate: une enveloppe de buvards d’acide. Le petit pilier de discothèques montre à Monaye deux enveloppes de buvards d’acide. Il en empoche une et tend l’autre à Monaye qui l’empoche aussi. Monaye retourne sur ses pas, enchaine et cadenasse son vélo triporteur au tronc d’un des cèdres du plessis et emboite le pas au petit pilier de discothèques. Ce dernier ne pipe pas mot mais Monaye comprend clairement la manœuvre. Il s’agit de convoyer chacun son enveloppe de buvards d’acide vers un point précis, décidé par le petit pilier de discothèques. Si un des deux convoyeurs se fait capturer, eh bien, au moins la moitié de la cargaison demeure sécurisée. Le vieux truc des navires messagers du Roy Soleil, en somme. De toute façon, en cette soirée estivale magnifique, la ville est déserte. Tout le monde est à la plage ou devant son poste de télé, en train de mater langoureusement la partie de balle aux buts du moment. Le petit pilier de discothèques entraine Monaye vers un endroit que ce dernier ne connait pas, un sombre et patibulaire immeuble rectangulaire.

De l’extérieur, l’immeuble ressemble à un vaste entrepôt. Seule une affiche tapageusement lumineuse épingle un minimum de dégaine festive au lieu. L’affiche dit: La Roulathèque. Monaye entre dans l’endroit inconnu et il est aussitôt frappé par une explosion de la savante combinatoire lumière et son. Une chanson disco à la mode joue à tue-tête. Honte, honte, honte, honte, honte, honte, honte… honte à toi, si tu ne danses pas… et une centaine de garçons et de filles en tenues multicolores font du patin à roulette sur un anneau de béton laiteux, lisse et luisant, illuminé de projos laser en dispersions aléatoires. L’ambiance est tonitruante et tous ces petits farfadets de 1975 donnent nettement l’impression que leur culture disco triomphante confine à l’éternel. Monaye suit le petit pilier de discothèques qui l’entraine dans le bureau de l’ambivalent gérant de la Roulathèque. Les deux enveloppes de buvards d’acide sont déposées sur le bureau de ce patron de gang de vendeurs de rêves qui, goguenard, distribue un buvard d’acide à chaque personne présente. Tout le monde se met à intensivement chiquer du buvard d’acide, y compris Monaye.

L’effet récréatif du sympathique hallucinogène se fait à peine sentir que la voix intérieure de notre Socrate repentignois se remet à vociférer. Elle explique à Monaye que quand il fait ainsi le commissionnaire patibulaire, il doit absolument éviter de se faire payer en nature, car, habituellement, il y perd au change. Monaye veut donc se mettre à expliquer au gérant de la Roulathèque qu’il va devoir lui régler ses services en argent comptant mais le taulier psychédélique vient tout juste de se transformer en crapaud rieur bleu fluo. Deux de ses sbires qui, désormais, ressemblent comme deux gouttes d’acide à des brocolis vert vif agités par des vents contraires, saisissent Monaye par les aisselles et le jettent promptement dehors. Malgré le fait que Monaye se retrouve tout seul dans les ténèbres, le dispositif son et lumière de la piste de patin à roulettes disco continue de le suivre dans sa nuit et de résonner tout autour de lui comme si notre expulsé intoxiqué girait en son centre. Honte, honte, honte, honte, honte, honte, honte… honte à toi, si tu comprends pas…

Monaye va se remettre en marche en direction du Plessis aux Cèdres Souples. Cela lui sera toute une aventure. La Repentigny qu’il traverse maintenant est un univers polychrome, bigarré, onirique, ondoyant. Ce qu’il vit, c’est un voyage, dans tous les sens du terme. Il mettra plusieurs heures à couvrir une distance qui se fait, à pieds, en conditions non récréatives, en cinquante minutes environ. Il finira par percuter son vélo triporteur, toujours enchainé à son arbre au cœur du plessis de cèdres et il s’effondrera dans le vaste bosquet, sous le poids d’un sommeil lourd, encombrant, agité et durable.

Les rayons du soleil matinal papillonnant sur ses paupières closes réveillent subitement Monaye. Il sort de son bosquet et regarde tout autour de lui. Tandis qu’il tourne la tête de gauche et de droite, sa barbe s’encombre dans les branchages du bosquet, qui, lui, semble singulièrement agrandi, comme magnifié. Sa barbe? Monaye se palpe le menton et découvre qu’il porte, en effet, une barbe de trente centimètres de long. Ce n’est pas une postiche, en plus. Quand il tire dessus, elle ne joue pas du tout. Renonçant à s’expliquer ce phénomène post-hallucinatoire, il avise son triporteur. La chaine qui le lie au cèdre est rouillée et le cadenas est si bouffi de rouille, lui aussi, que Monaye ne peut plus y enfoncer la clef. Son véhicule est prisonnier à l’attache. De toute façon, bizarrement, ce zinzin tombe en ruine. Les pneus sont à plat, le panier de bois est vermoulu et fendillé et la chaine et le pédalier sont desséchés et eux aussi bouffés par la rouille. Qu’est-ce qui se passe ici exactement? Mystère. En tout cas, il faudra revenir plus tard avec un sécateur pour sectionner ce cadenas inopérant.

Comme la matinée est déjà assez avancée, Monaye décide d’aller deviser de sa mésaventure vespérale avec ses compagnons et compagnes de la brasserie La Sarcelle, qui sont déjà certainement attablés. Il se rend à pied au point de rencontre des bons amis de toujours. Mais il a l’impression de littéralement continuer d’halluciner, comme hier soir. La ville a grossi. Les anciens bungalows de briques rouges sont recouverts d’un fatras de revêtements modernes, prétentiards et toc, qui semble aspirer à les embellir. Les façades se bombent de baies vitrées bizarres, se compliquent de balcons à rallonges. Les automobiles ont rapetissé et les arbres ont grandi. Qu’est-ce que c’est que ce carnaval? Monaye rencontre des gens mais il ne reconnait personne. Il va de surprise en surprise et ça ne va pas s’arranger.

Arrivé à l’adresse de la brasserie La Sarcelle, il tombe en arrêt devant un terrain vague. Le souvenir esquissé de ruines y perle de ci, de là, entre les herbes folles. Une petite brise ironique met en relief le caractère parfaitement désertique de l’endroit. Approche une jeune élégante, habillée fort étrangement et qui promène un petit chien d’une race extraterrestre. Monaye lui demande ce qu’il est advenu de la brasserie. La jeune dame lui explique patiemment que l’établissement a passé au feu il y a six ou sept ans, un feu de pègre probablement, dit-elle, d’un petit air entendu. Elle explique aussi à Monaye qu’il peut se rendre à la brasserie La Nouvelle Sarcelle, sur le Chemin du Roy. L’ambiance de l’ancien établissement y est reproduite fort honorablement, croit-elle. Monaye remercie la jeune personne, si polie de cette politesse qu’on réserve aux bons caciques ramollis… et il décide de suivre ce conseil avisé.

Se rendre à pieds à la brasserie La Nouvelle Sarcelle, sur le Chemin du Roy, ne sera pas de tout repos. La circulation automobile semble avoir triplé, en une nuit. Ces voitures incongrues sont plus menues mais elles sont aussi plus nombreuses. Sur le Chemin du Roy, c’est pare-chocs à pare-chocs. La brasserie La Nouvelle Sarcelle est bondée. Il y a là une sorte de rallye politique incompréhensible. Tout le monde n’a qu’un nom à la bouche: Lucien Bouchard. Un grand escogriffe portant un gaminet bleu sur lequel est écrit en blanc le mot OUI mène le bal. Il avise Monaye et, pour couvrir le brouhaha agité de tous ces militants politiques, il crie: Toi, le petit vieux fringué comme Elvis Gratton là, tu es fédéraste ou nationaleux? Monaye, qui ne comprend rien du tout à tout ce dualisme tonitruant, semble y déceler comme une baisse de l’hostilité envers son premier ministre provincial favori. Il hasarde donc un: Moi, j’aime bien monsieur Robert Bourassa. Il passe alors à deux doigts de se faire proprement écharper.

Dans la bousculade qui s’ensuit, le gaillard au gaminet bleu au OUI blanc s’avise du fait que l’homme à la barbe blanche de trente centimètres de long ne semble pas avoir toute sa tête. Il lui demande alors d’où il vient. Le vieil homme, que personne ne connait, répond: De Repentigny. Il ajoute: Je cherche mes amis. Le gaillard au gaminet bleu Québec poursuit: Mais qui sont vos amis? Norbert Caisse, répond Monaye. Toutes les personnes présentes secouent la tête légèrement, affichant la plus totale ignorance de qui peut bien être ce Caisse. La Traviata de Fond de Cours, poursuit Monaye. Même silence interloqué. Guy Tardivel… un vieil homme s’approche alors. Guy Tardivel, je l’ai bien connu. Il s’est tué dans une collision frontale sur le Chemin du Roy il y a douze ou treize ans environ. Flottement dans la petite foule. Qui d’autre? Monaye s’approche du vieil homme qu’il ne connait pas: Burrough Pelletier. Le vieil homme: Ah, Burrough Pelletier, le vexillologue, oui… il a quitté Repentigny depuis un bon moment. Il est à Québec. Il travaille aux archives de l’Assemblée Nationale. Atterré, Monaye termine en disant: Maya du Bélize. Je la connais, dit une jeune femme, elle n’est plus jeune jeune elle non plus, un peu comme vous. Elle tient un salon de coiffure à l’intersection des boulevards Brien et Iberville.

Monaye commence tout doucement, inexorablement, à comprendre ce qui lui arrive. Le gaillard au gaminet bleu frappé d’un OUI blanc lui demande, plus poliment: Qui êtes-vous donc monsieur, qui êtes-vous exactement? Un peu paniqué, Monaye répond: Je le sais plus, je le sais plus qui je suis. Je sais surtout pas s’il m’est possible de continuer d’être celui que j’ai été. Puis, devant la douceur croissante de ce groupe de jeunes militants inconnus, il s’enhardit: Quelqu’un ici sait-il qui est… Clément Monaye? On lui répond: Ben, Clément Monaye, c’est le fils de Maya du Bélize, justement. C’est aussi le député provincial péquiste de la circonscription locale. Il est pas ici, ce soir, il milite à l’Assomption. Tout le monde se détend. Le vieil homme mystérieux semble finalement disposer de son assez fiable lot d’affinités péquistes, ce qui est de fort bon augure pour lui en ce beau jour de… juillet toujours. On montre une affiche électorale de Clément Monaye au vieil homme. Il a l’impression de s’y discerner lui-même, en plus jeune, en trentenaire, disons. Il est fort ému d’apprendre qu’il a un descendant dans le coin, un fils, sans doute (si ses souvenirs sont bons, concernant certaines petites batifoles nocturnes avec Maya du Bélize, dans les temps lointains d’Expo 1967). Mais le problème de Monaye reste entier. Il exige alors qu’on lui parle de Clément Monaye, père. Le vieil homme qui avait connu Guy Tardivel et Burrough Pelletier, reprend la parole: Clément Monaye père, on l’a jamais revu. Il a participé à des transactions louches avec la petite pègre des vendeurs de rêves de la Roulathèque, aux temps de l’âge d’or du disco psychédélique et il a fini par disparaitre sans laisser de traces. Ils ont du le calisser dans le fleuve, le pauvre. Monaye s’efforce ensuite de rectifier ces croyances extrêmes, excessives, amplement exagérées le concernant, en les remplaçant au mieux par son histoire extravagante, extraordinaire et pourtant si vraie.

Dans les jours qui suivent, la voix intérieure de Clément Monaye, père, lui dicte de se rendre impérativement à l’intersection des boulevards Brien et Iberville, au salon de coiffure Chez Maya du Bélize. Quand Monaye y entre, son ancienne flamme secrète le reconnait tout de suite et elle établit sa jonction avec lui, sans hésiter une seule seconde sur quoi que ce soit, même pas sur la véracité de son conte crépusculaire fantastique. Le bon Clément a fait une sieste de vingt ans dans le Plessis aux Cèdres Souples et tout est dit. Il y a des lutins et des feux follets dans ce plessis, ça fait longtemps que ça se dit, à Repentigny. Bonjour. Merci. Peu de temps après, Monaye fait la connaissance de son fils, une sorte de commissionnaire lui aussi mais, en sa qualité de député provincial, chargé de commissions bien plus hallucinantes encore et concernant une petite pègre de vendeurs de rêves de bien plus haute volée. Le père et le fils deviennent rapidement des amis inséparables. Le vieil homme ne se rasera plus jamais la barbe et entendra bien moins souvent ses tyranniques voix intérieures.

Et… oui… quelques trois mois plus tard, Clément Monaye père, votera OUI, au référendum malchanceux mais glorieux d’octobre 1995, sur la souveraineté du Québec.

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