Le Carnet d'Ysengrimus

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Le pacte secret de mademoiselle Sarah (essai-fiction)

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2021

Mademoiselle Sarah (représentation imaginaire)

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Mon nom est Constance de C***. Dans ma prime jeunesse, vers vingt-deux ans environ, je faisais partie du personnel diplomatique rattaché au Comte de Vergennes. Oh, je n’occupais pas des fonctions bien mirobolantes. J’étais préceptrice vacataire de langue française. Le Secrétariat aux Affaires Étrangères du Royaume de France, dans ce temps-là, était une ruche bourdonnante et un grand nombre de ses habitués, ou de leurs subordonnés, avaient une connaissance assez lacunaire de notre langue. Ma fonction était de les former, en les familiarisant à la conversation courante et à l’esprit français… sans qu’il n’y paraisse trop, car certains de ces visiteurs de marque étaient parfois assez susceptibles.

Un peu avant que le peuple de Paris ne prenne la Bastille, pendant le si bel été de 1789, je me présentais tous les lundis à l’Hôtel de Langeac, la résidence officielle de l’ambassadeur de la république des états unifiés de l’Amérique du nord. Ne vous méprenez surtout pas. Je ne faisais pas faire la conversation de salon à la fille de l’ambassadeur. Je ne connaissais pas vraiment cette dernière car, fort susceptible justement, elle ne s’abaissait pas à étudier les langues. Non, non, depuis un peu plus d’un an, je rencontrais plutôt celle de ses suivantes qui lui servait parfois d’interprète. C’était une fort jolie virginienne, qui devait avoir quelques années de moins que moi. Sang-mêlé, elle avait une masse de cheveux bruns, mousseux et aériens, qui se déversait fort joliment sur ses bonnes épaules. Des yeux noirs très profonds, des lèvres pulpeuses. Elle aurait fait tourner bien des têtes perruquées dans les salons de la capitale mais on ne l’y voyait jamais. Attachante, naturelle, elle avait le port un peu rustique, un peu campagne, et beaucoup de fraicheur. C’était une intelligence discrète mais vive, acérée, curieuse de tout. Elle s’appelait Sarah.

Je rencontrais ainsi cette demoiselle Sarah, pour des séances conversationnelles hebdomadaires de deux heures environ et ce, depuis une petite année, déjà. Ces échanges me plaisaient grandement. On s’entendait à merveille, elle et moi. On bavardait très librement. J’aimais beaucoup sa compagnie. Son français était excellent et, avant de mettre ici en forme l’échange que je tiens à confier à l’Histoire, je dois vous rapporter deux petites anecdotes curieuses qui en disent assez long sur l’état d’esprit et les conditions de vie fort exotiques de mademoiselle Sarah. D’abord, elle portait des toilettes bien choisies et bien mises mais jamais de fard. Elle me rapporta une fois qu’il lui était strictement interdit de se blanchir la peau. Son teint hâlé, vraiment superbe, aurait pourtant facilement pu être atténué ou dissimulé, par amusette ou par coquetterie, avec un maquillage discret ou un peu de poudre. Il n’en était strictement pas question. Ordres de l’ambassadeur. Ces coloniaux ont des pratiques bien étranges. Quelle sorte d’ambassadeur se soucie de la couleur de peau d’une de ses demoiselles?

D’autre part, nos conversations avaient lieu dans un petit salon, modeste mais fort commode, qui était attenant à l’officine de l’ambassadeur américain. Quoique l’officine dispose d’une salle d’attente spacieuse, certains des dignitaires qui devaient voir l’ambassadeur préféraient l’attendre ici, plutôt que dans la salle d’attente attitrée. Nous étions donc parfois dérangées par des personnages de conséquence qui, sans trop se soucier de nous, déambulaient dans le petit salon, en contemplant les boiseries, le mobilier ou les tableaux. Mademoiselle Sarah et moi étions assises face à face et nous conversions, habituellement sans nous soucier de l’intru. Si c’était un Français, nous poursuivions notre conversation à bâtons rompus sans réagir à sa présence. Par contre, si un membre américain de la suite de l’ambassadeur venait flâner en notre espace, là, l’attitude de Sarah se métamorphosait radicalement. Elle adoptait une posture gauche et une dégaine ostensible de fausse sotte très comique et elle transformait subitement sa conversation, d’autre part excellente et pleine d’esprit, en un baragouin anglicisé creux et quasiment inintelligible. À tous les coups, je devais me mordre les lèvres pour ne pas pouffer. Tant que le dignitaire américain était présent autour de nous, la bouffonne aux yeux arrondis gesticulait, tergiversait, mais, surtout, elle feignait de déployer les efforts les plus compliqués pour parler français. Son manège cessait, aussitôt que le dignitaire américain entrait dans le bureau de l’ambassadeur. Un jour, je lui ai demandé, au sujet de cette petite mascarade un peu grotesque: Mais vous jouez à quoi exactement? Avec un infime reflet de terreur contenue pétillant dans ses yeux magnifiques, elle me répondit vivement: Je ne veux pas que tous ces mouchards de l’ambassadeur ne se fassent une idée adéquate de ma connaissance de la langue française. Je vous en supplie, Constance, ne me trahissez pas. Cette seconde anecdote, fort révélatrice elle aussi, montre bien que mademoiselle Sarah, superbe mulâtresse rouée, enfant du soleil et des plantations de Virginie, ne s’amusait pas vraiment, à Paris. Même sans fard et sans poudre sur le visage, elle vivait cachée et s’avançait masquée.

Avec le temps, j’ai pris l’habitude de faire des notes au sujet de mes échanges avec mademoiselle Sarah. Je n’arrivais pas, à l’époque, à me départir du sentiment que des choses importantes gravitaient autour de cette figure. J’ai brûlé aujourd’hui bon nombre de ces papiers d’autrefois. Ils se sont avérés peu importants, avec le recul du temps. Mais, déférence obligée envers cette personne étonnante pour laquelle j’ai ressenti du respect et de l’amitié, je ne peux me retenir de recopier ici, et de confier à l’Histoire, le dialogue suivant. Il date de juillet 1789.

Constance : Vous êtes bien pimpante, ce matin.

Sarah : Bien sûr, Constance. Je donne le change, comme d’habitude.

Constance : Je m’en doute un peu. Je vous sens tellement gorgée de secrets.

Sarah : De bien petits secrets, allez.

Constance : Ah, mais ils vous pèsent quand-même.

Sarah : Ce ne sont pas mes secrets qui me pèsent.

Constance : Non?

Sarah : Non. Ce sont mes dilemmes.

Constance : Voudriez-vous qu’on en parle?

Sarah : Ça dépend.

Constance : Ça dépend de quoi?

Sarah : Ça dépend de votre discrétion, pardi! Je voudrais bien parler à l’Histoire mais je ne voudrais pas faire d’aveux au présent.

Constance : Ma discrétion est intégrale. Je suis parfaitement apte à oublier tout ce que vous me confierez.

Sarah : Mais, je ne le veux pas.

Constance : Pardon?

Sarah : Je ne veux pas que vous oubliiez un mot de ce que je souhaite vous dire.

Constance : Bon… Euh…

Sarah : Je ne veux pas que vous le colportiez mais je veux que vous le reteniez. Vous pourrez ainsi, le jour venu, le rapporter.

Constance : Entendu. Mais euh… le rapporter à qui, et quand?

Sarah : À tous. Après ma mort.

Constance : Entendu.

Sarah : Je peux compter sur vous?

Constance : Intégralement. Je vous écoute.

Sarah : Regardez-moi d’abord, Constance.

Constance : Mais je ne fais que ça.

Sarah : En me regardant, que voyez-vous?

Constance : Une jeune femme.

Sarah : Une jeune femme noire.

Constance : Enfin, noire… légèrement foncée, disons…

Sarah : Je suis une femme noire, Constance. Je suis une négresse officielle. Ce n’est pas la teinte naturelle qui compte. C’est le stigmate social.

Constance : Je ne vois pas le…

Sarah : Je suis une esclave, Constance.

Constance : Pardon?

Sarah : Je suis esclave. Est-ce que cela me salit à vos yeux, que je sois une esclave?

Constance : Non, mais non… aucunement!

Sarah : Bon. Je vous crois.

Constance : Qu’est-ce que vous me racontez, exactement? De qui êtes-vous donc l’esclave?

Sarah : De l’ambassadeur américain.

Constance : Qu’est-ce que c’est que cette histoire? Il n’y a pas d’esclaves à Paris. C’est pas Saint-Domingue, ici, tout de même.

Sarah : Techniquement, vous avez raison. Depuis que mon frère et moi faisons partie de la suite de l’ambassadeur américain à Paris, on nous paie des gages. Je touche douze livres par mois, que je peux dépenser à ma guise.

Constance : Eh bien, voilà.

Sarah : Ça ne change rien à l’essence des choses, Constance.

Constance : Quelle essence des choses?

Sarah : Moi, et tous les gens comme moi dans mon pays, tout comme à la périphérie de votre propre empire colonial, nous sommes des esclaves.

Constance : Vous n’êtes pas esclave, ici.

Sarah : Sauf qu’ici, je ne signifie plus rien. Vivre ici, dans cette capitale européenne somptuaire, c’est, pour moi, comme individu, rien de plus qu’une forme de marronnage.

Constance : Hmmm… Je le sens un petit peu venir, le dilemme, là.

Sarah : Vraiment? Je crois plutôt que tout ceci vous échappe complètement, en fait, ma pauvre Constance.

Constance : C’est… c’est fort possible, en effet.

Sarah : Et ça va pas se simplifier. Je… je peux me taire, si vous voulez.

Constance : Ah, non. Je vous en supplie, non. Je découvre subitement que je ne savais strictement rien de vous et il importe maintenant à mon cœur d’en connaitre le plus possible. Je vous conjure de continuer de parler.

Sarah : Bon. Alors, on va parler. Et on va commencer par le commencement. L’ambassadeur américain.

Constance : Un homme qui, admettons-le, a de la stature.

Sarah : Oui, en effet. Et je vous le dis du fond du cœur, chère amie, cet homme, dont je suis l’esclave, est une des plus grandes intelligences que ce siècle ait porté.

Constance : Je veux bien le croire. Un beau quadragénaire, en plus.

Sarah : Très beau. Et voulez-vous maintenant un très beau paradoxe?

Constance : Je vous écoute.

Sarah : Cet homme, dont je suis l’esclave, est opposé à l’esclavage. Il a affirmé, contre toutes les forces réactives de ce siècle, que tous les êtres humains sont nés égaux. Il a même inscrit cette affirmation solennelle dans le préambule de la constitution de notre pays.

Constance : Ah bon…

Sarah : Eh oui. Et pourtant, il a plusieurs centaines d’esclaves sur sa grande plantation virginienne. Et, malgré les principes qu’il a formulés, il ne les affranchira pas.

Constance : Non?

Sarah : Oh non. C’est qu’il se ruinerait, se livrerait pieds et poings liés à ses farouches compétiteurs. Le monde terrien ne fait pas de quartiers, vous savez. Notre homme ne va certainement pas aller dilapider sa postérité familiale en cherchant, comme ça, à matérialiser des grandes idées directrices. Non, non. Bien installé dans son temps, il va léguer ses esclaves à sa fille légitime, comme son hacienda, son fond de terre, ses appentis, ses mules, ses mâtins, ses outils, ses semailles, ses bras d’eau.

Constance : Il ment, alors. Il ne considère pas vraiment que les humains sont nés égaux.

Sarah : Oh non, il ne ment pas. Je sais très intimement qu’il ne ment pas.

Constance : Comment le savez-vous?

Sarah : Il m’aime.

Constance : Il…

Sarah : Il m’aime, Constance. Il est mon amant. Je suis sa concubine.

Constance : Oh… oh…

Sarah : Plait-il?

Constance : Excusez-moi, Sarah. Mais vous permettrez à la petite courtisane parisienne qui percole solidement au fond de moi de s’insurger un peu.

Sarah : Je vous écoute.

Constance : Enfin, parlons franc. Vous êtes, et de loin, la plus jolie femme de sa suite. Vous voici, de surcroit, ouf… son esclave, sa propriété. Cet homme puissant, qui, en plus, est votre ainé de… quoi… trente ans environ, eh bien, il fait de vous ce qu’il veut bien. Et il ne s’en prive pas.

Sarah : Ça ne fonctionne pas comme ça.

Constance : Non? Vraiment, non? Vous êtes bien certaine de ne pas être en train de vous illusionner là, sur tout ceci?

 Sarah : Ouf… comme vous dites… S’il y a une personne qui ne s’illusionne de rien ici, c’est bien moi. Alors là…

Constance : Euh… Bon… Je m’en voudrais beaucoup de vous vexer… mais permettez-moi juste de douter…

Sarah : Vous ne me vexez en rien et j’apprécie votre sincérité. Mais laissez-moi vous dire, douce amie, que Paris n’est pas le monde…

Constance : Ah non? Mais encore?

Sarah : Je veux dire… Il y a bien, en des pans entiers de cette colossale capitale qui est la vôtre, cette légèreté des mœurs et des idées. Mais cette dernière ne doit pas faire illusion.

Constance : Non?

Sarah : Non, non. Parlons franc, comme vous dites. Vos noblaillons ne se mêleraient pas, eux non plus, à votre populace. Les clivages ici sont fermes. Pour que le tout Paris s’affirme vraiment, il devra en venir, un jour ou l’autre, à casser le mobilier de ses dirigeants.

Constance : J’arrive, avec votre aide, à entrevoir cela.

Sarah : Le Comte de Vergennes franchirait-il la barrière des classes pour faire l’amour à une de ses soubrettes?

Constance : De corps, oui, certes… de cœur, non, probablement pas.

Sarah : Dans mon pays, ça ne fonctionne pas comme ça.

Constance : Expliquez-moi.

Sarah : Si mon amant, un dignitaire blanc, un grand propriétaire terrien du sud, surmonte sa révulsion profonde pour ma peau noire et se donne à moi, il y a une seule raison.

Constance : Laquelle?

Sarah : Il m’aime. Il m’aime et, dans cet amour, se rencontrent tant la passion de son cœur que son sens de l’Histoire. Tous les êtres humains sont nés égaux… et il me le prouve tous les soirs, au lit, par sa fougue sublime. Il y a des faits intimes qui ne mentent pas, Constance.

Constance : Bon…

Sarah : Ceci dit, cela ne rend pas ma situation moins dangereuse.

Constance : Non?

Sarah : Ah non. Cet homme, important, incontournable, reste à la fois mon maitre et un rutilant dignitaire américain, soumis à de fortes pressions de ses pairs. Et je ne lui suis rien. Vous l’avez dit, je lui appartiens, comme son bétail et ses carrosses… sans plus…

Constance : C’est quand même pas facile à avaler, ça, dites donc.

Sarah : C’est comme ça, pourtant. Et… mes enfants lui appartiendront aussi. Ma progéniture fera partie de son futur cheptel d’esclaves. Et…

Constance : Et…

Sarah : Et voici justement que je suis enceinte de lui.

Constance : Oh… Mais enfin Sarah, ça… ça change tout. Une telle condition de servilité ne peut pas se perpétuer ainsi. C’est inique. Il vous faut absolument faire des arrangements pour rester à Paris.

Sarah : Non.

Constance : Non?

Sarah : Non, que non. Ce serait faillir au sens de l’Histoire.

Constance : Au sens de…

Sarah : Vous me paraissez interloquée, Constance. Et je vous comprends. Qui demanderait à une petite mulâtresse des plantations de Virginie de mobiliser le sens de l’Histoire? C’est pour les grand messieurs blancs en culottes et perruques poudrées, ce genre de visée sublime.

Constance : Je n’ai pas dit ça.

Sarah : Je ne vous l’impute pas. Je… je rumine tout haut, rien de plus. Ah, Constance, ma douce et sereine Constance, si belle, si fraiche, si blanche, si urbaine, si libre. Savez-vous quel est le but fondamental d’une femme noire de Virginie?

Constance : Non.

Sarah : Que ses enfants, ses chers enfants présents et à venir, se fassent affranchir, légalement, dans les formes, par le maitre. Et qu’ils vivent ensuite, officiellement libres, dans notre pays, le plus beau du monde.

Constance : Je… Je vous entends.

Sarah : Et moi, je vais réaliser cela. Je porte en mon sein l’enfant d’un des hommes les plus éminents de notre jeune république. Il va affranchir mon enfant. C’est inévitable, car cet enfant est aussi le sien. Et cela résonnera comme un coup de tonnerre, dans le tout de notre conscience collective.

Constance : Oh, l’aventureux programme… Qui vous prouve qu’il le réalisera?

Sarah : Nos homme sont moins faux que les vôtres, Constance. Pardonnez-moi, je vous dis cela en tout respect.

Constance : Ça va parfaitement. Je ne peux pas vous donner tout à fait tort. La France nobiliaire part en quenouilles, c’est de plus en plus patent. Votre singulière civilisation, elle, par contre, est droite, rustique, carrée. Elle n’est pas encore vraiment décadente. Ça viendra bien un jour, mais bon…

Sarah : Oui, probablement. Mais, en attendant, pour le moment, chez nous, un engagement reste un engagement. Quand je lui ai annoncé ma grossesse, l’ambassadeur américain, ému, tout joyeux, m’a tendrement pris dans ses bras et il m’a assurée que, si je rentrais avec lui en Virginie, si je restais en sa servitude… il affranchirait, à leur majorité, cet enfant, ainsi que tous les autres enfants qu’il me ferait. Je ne doute pas une seconde ni de son amour ni de sa sincérité.

Constance : Bien, très bien. Tout bon. Bravo. Formidable. Il n’y a plus de dilemme, donc.

Sarah : Non, plus vraiment, en effet. Et c’est un peu grâce à vous, Constance. Grâce à cette vision commune du monde qu’ont toutes les femmes de ce temps, mais aussi de par ces subtiles différences de la raison et des sens entre vous et moi qui m’aident tant à mieux me comprendre moi-même. J’hésitais bien encore un petit peu mais, là, ma décision est finalement prise. Je vais l’embrasser, ce pacte secret avec mon amant, si encombrant, si imposant. Le maintien de ma condition servile auprès de lui, en échange de la liberté pour nos enfants.

Constance : C’est une sacrée gageure. Je vous trouve bien courageuse.

Sarah : Et vous, je vous trouve bien généreuse de m’avoir écouté ainsi. J’ai beaucoup appris de vous en une seule année, ma bonne Constance. Je n’oublierai jamais nos si précieux échanges. Et vous voici maintenant la dépositaire officieuse de ce susdit pacte secret. Si je suis trahie, je ne pourrai jamais rien en dire. Et pourtant, il faudra bien que l’Histoire le sache.

Constance : Comptez sur moi.

Sarah : Voilà. Maintenant, à regret, je dois vous congédier plus tôt que prévu. J’ai des tas de préparatifs à faire. À lundi prochain donc, mon amie.

Constance : Adieu.

Je ne le savais pas exactement encore mais cet adieu était, de fait, définitif. Mademoiselle Sarah et son amant et maitre, l’ambassadeur américain Thomas Jefferson, quittèrent Paris quelques temps après cet ultime entretien, entre elle et moi. Après 1789, je ne les ai jamais revus. Et tant de choses sont survenues depuis, dans l’histoire tumultueuse de nos deux grandes nations. J’espère de tout cœur que les rouages du pacte secret de mademoiselle Sarah auront cliqueté à son avantage. De cœur et de tête, elle le méritait vraiment.

Constance de C***
Décembre 1835

* * *

La virginienne, Sarah Hemings (fréquemment surnommée Sally, 1773-1835), esclave et concubine du troisième président américain, Thomas Jefferson (1743-1828), respecta sa part du pacte secret qu’ils avaient contracté à Paris, quand il y était ambassadeur. Elle rentra en Virginie en 1789, en compagnie de son maitre et amant. Les deux ne retournèrent jamais en Europe. Mademoiselle Sarah ne quitta la vie servile que lorsque la fille légitime de Thomas Jefferson en vint à l’affranchir, assez longtemps après avoir elle-même hérité de la plantation de feu son père.

Thomas Jefferson respecta lui aussi sa part du pacte secret, mais il le fit en homme politique retors et calculateur, qui avait flairé le sens de l’Histoire chez sa subtile partenaire. Il inscrivit, dans son grand registre fermier, tous les enfants de mademoiselle Sarah, enfants dont il n’admit jamais la paternité, en leur assignant le nom de famille Hemings. Les autres esclaves du registre, eux, ne portaient que des prénoms, comme les mâtins ou les mules. Méthodiquement, le temps de leur majorité venu, Jefferson enregistra aussi tous ces enfants Hemings, ainsi explicitement démarqués, comme étant en marronnage. Ce statut de fugitifs non retracés et non recherchés correspondait objectivement au fait de les affranchir, mais la chose se jouait alors discrètement, sans trompettes, et donc, sans qu’il en ressorte le retentissement national que mademoiselle Sarah aurait peut-être escompté. Attendu la teneur de certaines législations locales, cette solution mitoyenne força les quatre enfants de mademoiselle Sarah ayant vécu jusqu’à l’âge adulte à quitter définitivement la Virginie. Ils ne vécurent libres que comme citoyens d’un autre état de l’Union.

Sarah et Thomas restèrent secrètement concubins jusqu’à la fin des jours de ce dernier. Leur relation problématique est encore aujourd’hui circonscrite en un diaphane halo d’amertume et de mystère. Pour tout dire, l’effet émotionnel et symbolique de cet épisode historique sensible sur le tout de la conscience collective n’a tout simplement pas fini de croitre, de percoler et de fermenter. Si le passé glorieux retient Thomas Jefferson sous sa coupole, force est d’observer que l’avenir tangible appartient de plus en plus à mademoiselle Sarah.

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Il y a soixante-dix ans, A STREET CAR NAMED DESIRE

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2021

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Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, dont le petit cinéma de poche en son manoir de Milton (sur l’escarpement du Niagara, au Canada) est un lieu de rencontre pour cinéphiles aguerris, n’est pas, elle-même, du genre à se fier abstraitement à la réputation des artistes. Bien sûr, elle cligne de ses grands yeux bleus, sombres comme des lacs avant une tempête, quand on lui mentionne que le long métrage de 1951 A Streetcar Named Desire implique un conjoncture dynamique et harmonieuses de forces passablement fantastiques: Elia Kazan (1909-2003) dirigeant, dans un film basé sur une pièce de Tennessee Williams (1911-1983), Vivian Leigh (1913-1967) et Marlon Brando (1924-2004). On fait valoir que même les acteurs de soutien, Kim Hunter (1922-2002) et Karl Malden (1912-2009), sont bien loin d’être les premiers venus. Ce n’est donc pas un abus d’aptitudes spéculatives que de dire que, dans une telle dynamique et avec un tel aréopage, les planètes sont effectivement solidement alignées. Mais, un segment de la compagnie de cinéphiles du manoir Griffith gâtera quand même un peu la sauce an bramant à tous vents: Brando, Brando, Brando, la masculinité torride de Brando, le gaminet déchiqueté de Brando, Brando gueulant dans la pénombre, les débuts cinématographiques tonitruants de Brando. Mademoiselle Griffith attend donc finalement de voir… car le cinéma, c’est cela: voir (et revoir). On s’installe donc.

La Nouvelle-Orléans, 1947, dans le Quartier Français, tout près de la gare ferroviaire. Blanche Dubois (Vivian Leigh), monte dans un tram portant le nom Desire. Un peu effarouchée par toute cette urbanité trépidante, elle arrive de la campagne pour s’installer «temporairement» chez sa sœur, Stella –Stella, comme une étoile!– Dubois (Kim Hunter), plus précisément, désormais, Madame Stanley Kowalski. Fragile et très Belle du Sud à l’ancienne, Blanche, enseignante d’anglais «en repos», cite Browning et Edgar Allan Poe en dissimulant, par des allures un tout petit peu précieuses, supérieures et mijaurées, son profond désarrois face à la rudesse de la vie urbaine et à la laideur de la résidence prolétarienne de sa sœur. L’impétueux Stanley Kowalski (Marlon Brando, terrifiant) en prendra vite ombrage. C’est un travailleur d’usine, fort en gueule et bagarreur, qui joue aux quilles, au poker, qui mange avec ses doigts, casse la vaisselle quand il se fâche et bois sec. Mais, dans le fond, c’est aussi un petit andro-hystérique, fouineur, potineur, tataouineur et prompt aux jugements de valeurs patriarcaux et moralistes. Il a, ou prétend avoir, toutes sortes de contacts avec toutes sortes de gens, notamment des hommes (des hommes, des hommes, des hommes), de bons notables de Auriol (Mississippi), contrée d’origine de Blanche. La sœur aînée de Stella était plus ou moins la dépositaire du domaine fermier de la famille Dubois, une propriété ancestrale du nom de Belle Rive. Blanche annonce à Stella que ladite propriété a été «perdue», dans des circonstances aussi douloureuses que nébuleuses. Stanley Kowalski, soudain cador, casuiste et procédurier, est d’abord fort intrigué par le contenu de l’immense malle de Blanche Dubois. On y trouve en effet un lot d’effets personnels qui ressemble plus au bazar d’une artiste de burlesque ou d’une effeuilleuse que d’une instite d’anglais: boas, étoles de fourrure, atours de tissus fins, tiares et bijoux. Stanley se donne comme ayant un copain joaillier qui pourra expertiser tout ça. Il réclame ensuite de voir les titres de propriété de Belle Rive, expliquant sur un ton ronflant que, en vertu du Code Napoléon, ayant (prétendument) cours en Louisiane, un mari se trouve automatiquement en communauté de biens intégrale avec son épouse. Il se donne comme ayant un copain avocat qui pourra clarifier la teneur des titres et documents divers que Blanche finit par lui jeter au visage. En fait de copains, Stanley a surtout un petit groupe de camarades d’usines qui viennent tapageusement jouer au poker avec lui, jusque tard dans la nuit. La maison du couple Kowalski étant de taille modeste, des rideaux y tenant lieu de portes, le raffut fait par les joueurs de cartes est une nuisance constante pour Blanche et Stella, pour ne pas mentionner la voisine de palier, Eunice Hubbel (jouée par Peg Hillias). Au nombre de ces joueurs de cartes figure l’incapable masculin type, que l’on retrouve toujours à un moment ou à un autre dans le théâtre de Tennessee Williams: Harold «Mitch» Mitchell (finement campé par Karl Malden). Bien mis, poli, un tout petit peu guindé, il attire plus ou moins l’attention de Blanche qui, d’évidence, se cherche un parti. Coquette et insécure, elle ne se montre à lui que dans la pénombre, par crainte qu’il voie qu’elle n’est plus une prime jeunesse. Ils se mettent à se fréquenter et, malgré leurs louables efforts, il est clair que cela ne clique tout simplement pas entre eux. Mitch s’intéresse moins à Blanche pour ce qu’elle est vraiment que pour vérifier si sa vieille mère malade verra en elle un parti honnête. Et Blanche vit dans la nostalgie triste et coupable de l’homme qu’elle épousa quand elle avait seize ans et qui s’est suicidé pour des raisons peu claires (disons, pour des raisons peu claires, dans le film. Dans la pièce de Tennessee Williams, le jeune homme en question s’est suicidé parce que Blanche l’a surpris au lit avec un autre homme – le thème homosexuel ne passa évidemment pas la rampe hollywoodienne du temps).

L’ambiance devient vite tendue et hargneusement promiscuitaire entre Kowalski et les deux femmes. Il est clair qu’il fait une chaleur étouffante dans cette ville et Blanche a l’habitude de prendre de longs bains chauds pour se détendre les nerfs. Elle accapare la salle de bain et rehausse la chaleur dans toute la petite maison. Elle aime aussi écouter de la musique à la radio, ce qui exacerbe Stanley au point qu’il finit par jeter le poste par la fenêtre. Stella, qui est enceinte, est de plus en plus épuisée par la tension permanente entre se sœur et son mari. Ce dernier continue d’ailleurs de bien alimenter ses préjugés au moulin à ragots du tout venant urbain. Il finit ainsi par «apprendre» que Blanche a en fait été saquée de l’institution où elle enseignait, parce qu’elle a eu une aventure avec un de ses élèves, un jeune homme de dix-sept ans. Il semble aussi qu’elle était une assidue d’un hôtel baroque d’Auriol, le Flamingo, où elle voyait des hommes. Stanley se fait un «devoir» de couler toutes ces informations à Stella et aussi, à Mitch. Ce dernier, l’imbécile cardinal en habits de ville, va montrer à Blanche toute l’ampleur inane de sa petite moralité étroite en venant à la fois lui faire des reproches et chercher à la violenter. Mitch ne veut plus épouser Blanche, mais il veut bien, désormais, batifoler avec elle. Mademoiselle Griffith et les femmes de sa compagnie de cinéphiles sont outrées. Des éclats de voix rageurs fusent de partout, dans l’obscurité du cinéma de poche. Voilà bien la moralité patriarcale dans toute son étroitesse. Tu es parfaite, je te marie et te cerne. Tu es imparfaite, je te baise et te jette. Je te dicte ta conduite dans les deux cas… Blanche résiste à Mitch, lui échappe et le congédie. Mais on sent de plus en plus qu’elle perd doucement la raison. Sans que cela ne soit explicitement montré à l’écran, il semble bien qu’elle soit affligée d’un alcoolisme sévère et, avec elle, on entend de plus en plus souvent dans notre tête, le petit air de bastringue qui jouait en fond, le soir du suicide du grand amour de sa vie. Je ne vais pas vous vendre la chute, simplement pour vous dire que l’hypocrisie, violente et insensible, de Stanley Kowalski y culminera magistralement et que la fragilité de Blanche, sa détresse, sa déroute et sa déchéance prendront une sublime amplitude tragique, la rangeant au nombre des grands personnages féminins de la dramaturgie du siècle dernier. La prestation de Vivian Leigh est éblouissante de justesse et de complexité. La puissance et la férocité du jeu de Brando la soutiennent parfaitement, solidement, impeccablement. Car fondamentalement, c’est Brando qui joue soutien. C’est Leigh qui mène le bal et ce, tout simplement parce que, Tennessee Williams oblige, cette histoire est une histoire de femme.

Bilan abasourdi de Mademoiselle Griffith: Cette femme a été façonnée par l’abus masculin. Ce sont les hommes qui l’ont faite ce qu’elle est. Elle préserve pourtant une innocence, une ingénuité, une pureté inaltérables qui percent et fissurent de partout le rôle étroit et aliéné qu’on la force à jouer, malgré elle. Cette prestation est extraordinaire et, sur A Streetcar Named Desire, il ne me reste plus qu’à dire haut et fort désormais: Vivian Leigh, Vivian Leigh, Vivian Leigh…

Je vous seconde de tout coeur, Lindsay Abigaïl. Cet immense chef d’œuvre septuagénaire n’a pas pris une ride.

A Streetcar Named Desire, 1951, Elia Kazan, film américain avec Vivian Leigh, Marlon Brando, Kim Hunter, Karl Malden, Peg Hillias, 125 minutes.

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Quand on déshabillait inutilement les actrices, au cinéma

Posted by Ysengrimus sur 8 mars 2021

Louise Portal, dans TAUREAU (1973)

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CARRIE FISHER: Well, you should fight for your outfit. Don’t be a slave like I was.
DAISY RIDLEY: All right, I’ll fight.
CARRIE FISHER: You keep fighting against that slave outfit.
DAISY RIDLEY: I will.

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Il fut un temps, pas si lointain, où le cinéma pornographique était illégal. Puis, même devenu légal, il resta longtemps difficile d’accès. En fait, l’un dans l’autre, avant Internet, il était à toutes fins pratiques peu possible d’assouvir ses pulsions voyeuristes, dans un contexte cinématographique ou télévisuel. Couac majeur. Une telle conjoncture de censure implicite avait comme effet de gorger le cinéma conventionnel d’une charge libidineuse discrète (pas toujours discrète), tendue et surtout, pas toujours heureuse.

Pour développer mon propos ici, je vais m’en tenir au contexte culturel québécois mais je suis certain que toutes les cultures contemporaines ont produit une dynamique analogue, en des temps similaires. Dans le cinéma conventionnel de ma jeunesse, il y avait des actrices dont la fonction (fermement dictée par l’autorité directoriale) était de se déshabiller à l’écran. Au Québec, on pense à Danielle Ouimet (en France, on citera, par exemple, Muriel Catala — on pourrait fournir des brassées d’exemples, dans les deux cultures). Nous appellerons cette malchanceuse: l’effeuilleuse de service. L’effeuilleuse de service est une actrice de cinéma conventionnel (non pornographique) mais, de rôle en rôle, c’est une actrice marquée… et tout le monde le sait. Sa présence sur une affiche garantit un effeuillage ou un déshabillage, de façon aussi certaine que la présence de tel acteur garantit tel type de bagarre ou tel type de cascade en voiture. Le cinéma à l’ancienne cultivait beaucoup ce genre de lazzis, implicitement annoncés par la distribution. Les acteurs et les actrices étaient tatoués au fer, comme ça. Les Américains ont un mot pour ça. Ils disent: typecast (prisonnier ou prisonnière d’un rôle-type).

La carrière cinématographique de l’effeuilleuse de service évoluait habituellement en dents de scie et, au final, finissait assez mal. Ses autres aptitudes artistiques étaient minimisées au profit de ce pourquoi on l’avait retenue dans une distribution donnée, et peu d’effeuilleuses de service ont pu se sortir de cet enclos implicitement limitatif. Avec les décennies de recul, plusieurs des séquences complaisantes impliquant ces actrices apparaissent comme des merdes sexistes sans grand mérite intellectuel ou artistique. Car, phallocratisme de la mise en scène oblige, une chose peu reluisante apparait fréquemment, dans ce genre de pratique. Ces plans impliquant l’effeuilleuse de service, dans son travail d’effeuillage sciemment performé, sont très souvent (pas toujours, mais très souvent) parfaitement inutiles. Ils n’apportent rien à la motricité narrative du film même et servent uniquement à fixer l’attention d’un petit public mâle aux vues sommaires et ne disposant pas du cyber-exutoire contemporain, pour mater. Je ne vais pas vous faire un dessin. Ces plans ont habituellement fort mal vieilli et, en les regardant avec les décennies de recul, on ne peut que ressentir une sorte de compassion navrée pour l’actrice fourvoyée dans cette obligation professionnelle dégradante et tristounette.

Je vais ici exploiter, brièvement, trois exemples québécois de ce que je cherche à démontrer. Inutile de dire que, chez mes compatriotes, entre, disons, 1965 et 1985, ce genre de phénomène se détaille aux kilomètres. Mazette, il fut un temps où cinéma québécois était un doublet synonymique ironique pour cinéma porno grand public minable. Alors, je vous demande un peu, que demande le commentateur. Y a qu’à se pencher. Les trois films que je retiens ici sont, toutes proportions gardées, des représentants majeurs de notre cinématographie. Même ravaudés par ces scènes d’effeuillages ineptes, heureusement courtes, ces trois long-métrages restent culurellement significatifs et je me dois de vous les recommander. Suivez bien le lancinant mouvement de nos effeuilleuses de service.

TAUREAU (1973): Nous sommes dans un village de la Beauce, au Québec, en 1973. Taureau est un grand gaillard costaud, balèze et moins simplet qu’il ne semble. Ce personnage steinbeckien fait face à toutes sortes de complications avec ses concitoyens qui exploitent sa force mais craignent sa puissance marginale. Taureau tombe amoureux (et l’amour est mutuel) d’une villageoise dont l’actrice n’est PAS l’effeuilleuse de service. Ce discret jeu sur la distribution, qu’on ne décode plus aujourd’hui, est une assurance de la pureté des sentiments de Taureau pour sa belle. Il ne pèlera pas le fruit défendu et, encore une fois, tout le monde le sait. Vous voyez le mouvement? C’est que l’effeuilleuse de service est encore perçue comme un personnage moralement malpropre. Ici, l’effeuilleuse de service, c’est l’actrice Louise Portal. Elle joue Gigi Gilbert, la sœur (naturelle ou adoptive, c’est pas limpide) de Taureau. Gigi et sa mère sont des prostituées et, dans la symbolique, elles incarnent un mode de vie libertaire et libertin dont les villageois rejettent les prémisses et les particularités. Le film s’ouvre ostensiblement sur un effeuillage parfaitement inutile et mal vieilli de Louise Portal. On s’attendrait à ce que la suite soit émaillée de ce genre de moments tocs et il en apparait d’ailleurs au moins un autre, n’impliquant pas Louise Portal, lui. Les soiffards du village se réunissent à la taverne et, en bons dépositaires de leurs obsédantes priorités d’époque, ils visionnent un noir et blanc pornographique, qu’ils commentent lourdement, tous ensemble. Les scènes de ce film-dans-le-film sont moins ostensibles et explicites que ce qu’on a fait faire antérieurement à Louise Portal. C’est à la fois hautement édifiant et, avec le recul des ans, assez navrant. Mais, dialectique implacable oblige, il se passe ensuite une chose qu’on n’attend pas. Vers la fin du film, Gigi Gilbert fait l’objet d’une tentative de viol par des malabars du village. Le viol ratera parce qu’un petit bicyclettiste, secrètement amoureux de Gigi, donnera une fausse alerte qui fera fuir les agresseurs. Il y a du déshabillage en masse dans ce plan, vif et brutal. L’actrice finit toute dépenaillée, mais ici, la scène est densément utile au propos, et surtout, elle est magistralement maitrisée. Louise Portal, qui est d’autre part, une de nos importantes actrices du siècle dernier, y est intense, juste et saisissante. Même l’effeuilleuse de service peut, parfois, arriver à maximaliser la musique, sur son pauvre violon à une seule corde.

MON ONCLE ANTOINE (1971): Les critiques cinématographiques canadiens (tant anglophones que francophones) s’entendent pour analyser cet opus comme le chef-d’œuvre cinématographique du siècle dernier, au Canada. Œuvre du coming of age originale et solide, ce film est très masculin. Mais il est masculin, dans le bon sens. Les garçons et les hommes y étalent l’entier de leur problématique d’une façon tragique, qui tient, et qui mérite amplement qu’on s’y arrête. Les femmes jouent soutien mais soutien solide, affirmé. Elles forment un puissant complément d’équipe et on comprend implicitement que, dans pas trop longtemps, elles passeront au premier plan. Ce film, qui évoque les années 1940, n’est pas sexiste. Ses personnages masculins le sont. Nuance cruciale. Un féminisme sourd et discret rôde en cet opus, court dans les maisons, les commerces villageois, les appentis et les granges. Remarquable regard sur les stigmates avant-coureurs d’un patriarcat déjà vermoulu. Il a fallu aller entacher ce propos d’une scène complaisante parfaitement inutile. L’effeuilleuse de service ici, ce sera Monique Mercure, une de nos importantes actrices. Les deux petits greluchons en rut vont mater madame Alexandrine, jouée, donc, par Monique Mercure, en train d’essayer un corset, dans l’arrière-boutique du magasin général du village. On dénude l’actrice nunuchement et de façon parfaitement flagrante et inutile. La présenter avec le corset déjà disposé et ajusté aurait été mille fois plus érotique. Mais visiblement, érotique était synonyme de criard, dans le bon vieux temps de nos vieilles salles obscures. Minable. Mal vieilli. Dégradant même. Pour ne rien arranger, notre greluchon, vers la fin du film, repasse mentalement ses fantasmes en revue et on nous ressert la scène complaisante inutile, en noir et blanc, cette fois, avec des effets psychédéliques années-soixantards à la manque. Comme on dit chez nous: moffé. Les deux courts segments parfaitement ratés d’un film qui, d’autre part, est un opus majeur que je vous recommande vivement. Si vous ne voyez qu’un seul film canadien dans votre vie, il faudrait que ce soit celui-là. Tout y est. Rien n’y a vieilli, sauf ces deux furtifs moments sexistes de merde.

J. A. MARTIN, PHOTOGRAPHE (1977): Nous retrouvons ici Monique Mercure, jouant, cette fois-ci, Rose-Aimée Martin, le personnage principal d’un opus somptuaire. Mais l’effeuilleuse de service, cette fois-ci, eh bien, elle restera au vestiaire. Monique Mercure ne nous montrera furtivement qu’un genou, et tout sera dit. Nous sommes dans les premières décennies du siècle dernier. Monsieur Martin est photographe. Un de ces photographes à l’ancienne, qui se mettait la tête en dessous de la couverte de son appareil et exigeait que vous restiez immobile pendant quinze interminables secondes. Tous les étés, monsieur Martin part pour faire sa tournée de photographie, sur des chemins forestiers défoncés, dans sa carriole à cheval, et il en a pour cinq semaines. D’habitude, il laisse son épouse avec la ribambelle d’enfants qu’il lui a fait, en quinze ans de mariage. Mais cette année, Rose-Aimée ne l’entend pas de cette oreille. Elle décide qu’elle accompagnera son mari, dans sa tournée de photographe. Une sourde tension érotique s’installe alors au cœur de ce couple, réactivé par ce coudoiement atypique, pittoresque et inattendu. L’érotisme est le thème principal de cet opus, point, barre. Il est omniprésent. Pourtant on ne voit absolument aucune scène ostensible. Tout le monde reste habillé, style années 1910. C’est magistral. Cet opus a ici ferme statut de contre-exemple. Il confirme, si nécessaire, qu’on peut faire du densément sexy, sans jamais déshabiller personne devant la caméra. Pas de show cheap, ici. Du pur. J’ai vu ce film à sa sortie, en 1977. Chaque fois que je le revois, je ne peux m’empêcher de me dire qu’il y avait peut-être quelque chose qui clochait un petit peu avec la sacro-sainte libération sexuelle de notre fortillante jeunesse et avec certaines des émanations culturelles qu’elle engendra, sur le ton triomphaliste qu’on lui connait.

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Bon, je ne vais pas m’étendre (ni faire des calembours faciles). Quand on déshabillait inutilement les actrices, au cinéma, il y avait quelque chose qui n’allait tout simplement pas. Disons la chose comme elle est. Ce que les actrices du siècle dernier ont subit s’apparente de plus en plus, avec le recul, à une forme de Jim Crow sexiste (Les gars se déshabillent pas, c’est immoral. Les filles se déshabillent, c’est normal). Elles sont passé à travers ce statut discriminatoire merdique avec une dignité incomparable. Si l’effeuillage inutile de nos nanars d’anthologie a incroyablement mal vieilli, c’est la faute au script mâle bien plus qu’au rendu peu reluisant des actrices. C’est Carrie Fisher qui a raison, au bout de la route. Les filles, ne vous laissez plus fringuer en esclaves par ces bonshommes qui tiennent la caméra. Ça n’en vaut strictement pas la peine, face aux exigences du présent et, surtout, face à l’Histoire.

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Monique Mercure dans J. A. MARTIN, PHOTOGRAPHE (1977)

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La Rose et le Sonnet

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2020

Rose-blanche-et-le-sonnet

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Et le Sonnet dit à la Rose,
Blanche de candeur, épinée:
Pardon Demoiselle, si j’ose,
J’ai des vers à vous réciter
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Et la Rose dit au Sonnet,
En plissant les lèvres neigeuses
De ses trois pétales, frileuse:
Pour vos vers j’aurai le respect… circonspect… requis…

Le Sonnet chanta pour la Rose
L’immortalisant dans sa pose.
La blanche Rose sourit, triste.

La Rose inspira le Sonnet,
Lui donnant la vie de ce fait.
Le Sonnet amoureux subsiste… persiste… insiste…

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Clément Monaye (essai-fiction)

Posted by Ysengrimus sur 30 octobre 2020

Age is a matter of feeling, not of years…
Washington Irving

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On rapporte, dans la Repentigny d’autrefois, l’histoire biscornue et curieuse, d’un certain Clément Monaye, le bon gars du village du temps. Notre récit débute en juillet 1975. Clément Monaye a alors environ cinquante ans. C’est un petit commissionnaire interlope qui transporte, sur son vélo triporteur, de menus paquets précieux, parfois de bonne tenue, souvent hautement suspects. L’homme ne pose jamais de questions sur ses transports et tout le monde du monde souterrain lui fait confiance parce qu’il est discret, peu loquace et qu’il a une bonne bouille d’honnête citoyen, du genre suavement insondable.

Monaye ne s’intéresse qu’à ses petites commissions. Évidemment, la voix de sa conscience lui susurre souvent qu’un homme de sa stature et de sa génération devrait plutôt se trouver un boulot régulier et cesser de transporter ainsi des colis de haute valeur pour les petits patibulaires du coin de pays. Eh oui, Monaye est un peu comme le vieux Socrate. Il entend une voix dans sa tête, qui le tourmente et lui suggère en permanence de changer de vie. Il n’écoute pas cette voix, pour le coup. Mais ne pas écouter c’est souvent entendre encore plus fort.

Ce jour-là, Monaye commence sa journée, décalée comme à l’ordinaire, vers quatre heures de l’après-midi en se rendant, en triporteur, à la brasserie La Sarcelle. Là, il retrouve les habitués qu’il y fréquente. Des quinquagénaires de sac et de corde dans son genre. Il y a là Norbert Caisse qui parle fort, selon son habitude, Guy Tardivel, Maya du Bélize, Burrough Pelletier et aussi la Traviata de Fond de Cours. Ils sont tous et toutes attablés devant de grosses chopes de bière bien blondes et bien mousseuses. Et ça jacasse sérieusement politique. Tout le monde râle contre le régime Bourassa, crépusculaire, corrompu, magouilleur, indéracinable et insupportablement fédéraste. L’ambiance fataliste est généralisée. Tout le monde, sauf Monaye (qui, lui, aime bien monsieur Robert Bourassa, même s’il ne le dit pas trop fort), juge en conscience que rien ne bougera avant un bon moment et que la vie politique de notre cher Québec séculaire est bien coincée, profondément engoncée, enfargée, dans le béton des compagnies de ciment qui sont de collusion ouverte avec ce gouvernement provincial fendant. La conclusion collective est universelle. Rien ne change. Et conséquemment, il n’est de paradis ici-bas que les paradis artificiels.

Aux vues de ces vues fatalement fatalistes, Monaye se dit qu’il est déjà six heures du soir et qu’il va devoir se mettre sur sa partance s’il ne veut pas complètement perdre sa journée, comme il le fait si souvent. Il quitte donc ses pairs de la brasserie La Sarcelle et se lance sur son vélo triporteur de commissionnaire en direction de son autre lieu de détente favori, le Plessis aux Cèdres Souples. C’est une belle fin de journée de juillet et la soirée s’annonce fort agréable. Arrivé en vue du Plessis aux Cèdres Souples, Monaye saute la chaine de trottoir avec son véhicule et roule sur le gazon raboteux en direction des grands arbres ondoyants. Arrivé sous le couvert des amples cèdres touffus, il laisse son vélo triporteur derrière lui et fait quelques pas en direction de la partie la plus dense du grand plessis, qui, lui-même, trône comme une sorte de bouquet rectangulaire gigantesque, au centre d’un parc urbain encore plus vaste que lui. Le soleil descend déjà sur l’horizon et Monaye se sent comme somnolent. Il s’assoit au pied d’un cèdre et étale ses jambes croisées sur le sol, les mains posées derrière la tête. Il sent qu’il va s’assoupir quand il entend une voix aigre qui lui crie: Monaye, Monaye, arrive icitte, Monaye. J’ai affaire à toé.

Monaye s’avance plus loin dans le plessis aux cèdres et il avise un petit escogriffe en tenue de pilier de discothèques. Le type a les cheveux à la fois gominés et bombés, un complet trois pièces couleur saumon et une cravate fleurie au nœud strangulatoire proéminent. Monaye ne reconnait pas le petit perso mais il s’approche de lui sans crainte. Le type revendique son aide pour convoyer une charge délicate: une enveloppe de buvards d’acide. Le petit pilier de discothèques montre à Monaye deux enveloppes de buvards d’acide. Il en empoche une et tend l’autre à Monaye qui l’empoche aussi. Monaye retourne sur ses pas, enchaine et cadenasse son vélo triporteur au tronc d’un des cèdres du plessis et emboite le pas au petit pilier de discothèques. Ce dernier ne pipe pas mot mais Monaye comprend clairement la manœuvre. Il s’agit de convoyer chacun son enveloppe de buvards d’acide vers un point précis, décidé par le petit pilier de discothèques. Si un des deux convoyeurs se fait capturer, eh bien, au moins la moitié de la cargaison demeure sécurisée. Le vieux truc des navires messagers du Roy Soleil, en somme. De toute façon, en cette soirée estivale magnifique, la ville est déserte. Tout le monde est à la plage ou devant son poste de télé, en train de mater langoureusement la partie de balle aux buts du moment. Le petit pilier de discothèques entraine Monaye vers un endroit que ce dernier ne connait pas, un sombre et patibulaire immeuble rectangulaire.

De l’extérieur, l’immeuble ressemble à un vaste entrepôt. Seule une affiche tapageusement lumineuse épingle un minimum de dégaine festive au lieu. L’affiche dit: La Roulathèque. Monaye entre dans l’endroit inconnu et il est aussitôt frappé par une explosion de la savante combinatoire lumière et son. Une chanson disco à la mode joue à tue-tête. Honte, honte, honte, honte, honte, honte, honte… honte à toi, si tu ne danses pas… et une centaine de garçons et de filles en tenues multicolores font du patin à roulette sur un anneau de béton laiteux, lisse et luisant, illuminé de projos laser en dispersions aléatoires. L’ambiance est tonitruante et tous ces petits farfadets de 1975 donnent nettement l’impression que leur culture disco triomphante confine à l’éternel. Monaye suit le petit pilier de discothèques qui l’entraine dans le bureau de l’ambivalent gérant de la Roulathèque. Les deux enveloppes de buvards d’acide sont déposées sur le bureau de ce patron de gang de vendeurs de rêves qui, goguenard, distribue un buvard d’acide à chaque personne présente. Tout le monde se met à intensivement chiquer du buvard d’acide, y compris Monaye.

L’effet récréatif du sympathique hallucinogène se fait à peine sentir que la voix intérieure de notre Socrate repentignois se remet à vociférer. Elle explique à Monaye que quand il fait ainsi le commissionnaire patibulaire, il doit absolument éviter de se faire payer en nature, car, habituellement, il y perd au change. Monaye veut donc se mettre à expliquer au gérant de la Roulathèque qu’il va devoir lui régler ses services en argent comptant mais le taulier psychédélique vient tout juste de se transformer en crapaud rieur bleu fluo. Deux de ses sbires qui, désormais, ressemblent comme deux gouttes d’acide à des brocolis vert vif agités par des vents contraires, saisissent Monaye par les aisselles et le jettent promptement dehors. Malgré le fait que Monaye se retrouve tout seul dans les ténèbres, le dispositif son et lumière de la piste de patin à roulettes disco continue de le suivre dans sa nuit et de résonner tout autour de lui comme si notre expulsé intoxiqué girait en son centre. Honte, honte, honte, honte, honte, honte, honte… honte à toi, si tu comprends pas…

Monaye va se remettre en marche en direction du Plessis aux Cèdres Souples. Cela lui sera toute une aventure. La Repentigny qu’il traverse maintenant est un univers polychrome, bigarré, onirique, ondoyant. Ce qu’il vit, c’est un voyage, dans tous les sens du terme. Il mettra plusieurs heures à couvrir une distance qui se fait, à pieds, en conditions non récréatives, en cinquante minutes environ. Il finira par percuter son vélo triporteur, toujours enchainé à son arbre au cœur du plessis de cèdres et il s’effondrera dans le vaste bosquet, sous le poids d’un sommeil lourd, encombrant, agité et durable.

Les rayons du soleil matinal papillonnant sur ses paupières closes réveillent subitement Monaye. Il sort de son bosquet et regarde tout autour de lui. Tandis qu’il tourne la tête de gauche et de droite, sa barbe s’encombre dans les branchages du bosquet, qui, lui, semble singulièrement agrandi, comme magnifié. Sa barbe? Monaye se palpe le menton et découvre qu’il porte, en effet, une barbe de trente centimètres de long. Ce n’est pas une postiche, en plus. Quand il tire dessus, elle ne joue pas du tout. Renonçant à s’expliquer ce phénomène post-hallucinatoire, il avise son triporteur. La chaine qui le lie au cèdre est rouillée et le cadenas est si bouffi de rouille, lui aussi, que Monaye ne peut plus y enfoncer la clef. Son véhicule est prisonnier à l’attache. De toute façon, bizarrement, ce zinzin tombe en ruine. Les pneus sont à plat, le panier de bois est vermoulu et fendillé et la chaine et le pédalier sont desséchés et eux aussi bouffés par la rouille. Qu’est-ce qui se passe ici exactement? Mystère. En tout cas, il faudra revenir plus tard avec un sécateur pour sectionner ce cadenas inopérant.

Comme la matinée est déjà assez avancée, Monaye décide d’aller deviser de sa mésaventure vespérale avec ses compagnons et compagnes de la brasserie La Sarcelle, qui sont déjà certainement attablés. Il se rend à pied au point de rencontre des bons amis de toujours. Mais il a l’impression de littéralement continuer d’halluciner, comme hier soir. La ville a grossi. Les anciens bungalows de briques rouges sont recouverts d’un fatras de revêtements modernes, prétentiards et toc, qui semble aspirer à les embellir. Les façades se bombent de baies vitrées bizarres, se compliquent de balcons à rallonges. Les automobiles ont rapetissé et les arbres ont grandi. Qu’est-ce que c’est que ce carnaval? Monaye rencontre des gens mais il ne reconnait personne. Il va de surprise en surprise et ça ne va pas s’arranger.

Arrivé à l’adresse de la brasserie La Sarcelle, il tombe en arrêt devant un terrain vague. Le souvenir esquissé de ruines y perle de ci, de là, entre les herbes folles. Une petite brise ironique met en relief le caractère parfaitement désertique de l’endroit. Approche une jeune élégante, habillée fort étrangement et qui promène un petit chien d’une race extraterrestre. Monaye lui demande ce qu’il est advenu de la brasserie. La jeune dame lui explique patiemment que l’établissement a passé au feu il y a six ou sept ans, un feu de pègre probablement, dit-elle, d’un petit air entendu. Elle explique aussi à Monaye qu’il peut se rendre à la brasserie La Nouvelle Sarcelle, sur le Chemin du Roy. L’ambiance de l’ancien établissement y est reproduite fort honorablement, croit-elle. Monaye remercie la jeune personne, si polie de cette politesse qu’on réserve aux bons caciques ramollis… et il décide de suivre ce conseil avisé.

Se rendre à pieds à la brasserie La Nouvelle Sarcelle, sur le Chemin du Roy, ne sera pas de tout repos. La circulation automobile semble avoir triplé, en une nuit. Ces voitures incongrues sont plus menues mais elles sont aussi plus nombreuses. Sur le Chemin du Roy, c’est pare-chocs à pare-chocs. La brasserie La Nouvelle Sarcelle est bondée. Il y a là une sorte de rallye politique incompréhensible. Tout le monde n’a qu’un nom à la bouche: Lucien Bouchard. Un grand escogriffe portant un gaminet bleu sur lequel est écrit en blanc le mot OUI mène le bal. Il avise Monaye et, pour couvrir le brouhaha agité de tous ces militants politiques, il crie: Toi, le petit vieux fringué comme Elvis Gratton là, tu es fédéraste ou nationaleux? Monaye, qui ne comprend rien du tout à tout ce dualisme tonitruant, semble y déceler comme une baisse de l’hostilité envers son premier ministre provincial favori. Il hasarde donc un: Moi, j’aime bien monsieur Robert Bourassa. Il passe alors à deux doigts de se faire proprement écharper.

Dans la bousculade qui s’ensuit, le gaillard au gaminet bleu au OUI blanc s’avise du fait que l’homme à la barbe blanche de trente centimètres de long ne semble pas avoir toute sa tête. Il lui demande alors d’où il vient. Le vieil homme, que personne ne connait, répond: De Repentigny. Il ajoute: Je cherche mes amis. Le gaillard au gaminet bleu Québec poursuit: Mais qui sont vos amis? Norbert Caisse, répond Monaye. Toutes les personnes présentes secouent la tête légèrement, affichant la plus totale ignorance de qui peut bien être ce Caisse. La Traviata de Fond de Cours, poursuit Monaye. Même silence interloqué. Guy Tardivel… un vieil homme s’approche alors. Guy Tardivel, je l’ai bien connu. Il s’est tué dans une collision frontale sur le Chemin du Roy il y a douze ou treize ans environ. Flottement dans la petite foule. Qui d’autre? Monaye s’approche du vieil homme qu’il ne connait pas: Burrough Pelletier. Le vieil homme: Ah, Burrough Pelletier, le vexillologue, oui… il a quitté Repentigny depuis un bon moment. Il est à Québec. Il travaille aux archives de l’Assemblée Nationale. Atterré, Monaye termine en disant: Maya du Bélize. Je la connais, dit une jeune femme, elle n’est plus jeune jeune elle non plus, un peu comme vous. Elle tient un salon de coiffure à l’intersection des boulevards Brien et Iberville.

Monaye commence tout doucement, inexorablement, à comprendre ce qui lui arrive. Le gaillard au gaminet bleu frappé d’un OUI blanc lui demande, plus poliment: Qui êtes-vous donc monsieur, qui êtes-vous exactement? Un peu paniqué, Monaye répond: Je le sais plus, je le sais plus qui je suis. Je sais surtout pas s’il m’est possible de continuer d’être celui que j’ai été. Puis, devant la douceur croissante de ce groupe de jeunes militants inconnus, il s’enhardit: Quelqu’un ici sait-il qui est… Clément Monaye? On lui répond: Ben, Clément Monaye, c’est le fils de Maya du Bélize, justement. C’est aussi le député provincial péquiste de la circonscription locale. Il est pas ici, ce soir, il milite à l’Assomption. Tout le monde se détend. Le vieil homme mystérieux semble finalement disposer de son assez fiable lot d’affinités péquistes, ce qui est de fort bon augure pour lui en ce beau jour de… juillet toujours. On montre une affiche électorale de Clément Monaye au vieil homme. Il a l’impression de s’y discerner lui-même, en plus jeune, en trentenaire, disons. Il est fort ému d’apprendre qu’il a un descendant dans le coin, un fils, sans doute (si ses souvenirs sont bons, concernant certaines petites batifoles nocturnes avec Maya du Bélize, dans les temps lointains d’Expo 1967). Mais le problème de Monaye reste entier. Il exige alors qu’on lui parle de Clément Monaye, père. Le vieil homme qui avait connu Guy Tardivel et Burrough Pelletier, reprend la parole: Clément Monaye père, on l’a jamais revu. Il a participé à des transactions louches avec la petite pègre des vendeurs de rêves de la Roulathèque, aux temps de l’âge d’or du disco psychédélique et il a fini par disparaitre sans laisser de traces. Ils ont du le calisser dans le fleuve, le pauvre. Monaye s’efforce ensuite de rectifier ces croyances extrêmes, excessives, amplement exagérées le concernant, en les remplaçant au mieux par son histoire extravagante, extraordinaire et pourtant si vraie.

Dans les jours qui suivent, la voix intérieure de Clément Monaye, père, lui dicte de se rendre impérativement à l’intersection des boulevards Brien et Iberville, au salon de coiffure Chez Maya du Bélize. Quand Monaye y entre, son ancienne flamme secrète le reconnait tout de suite et elle établit sa jonction avec lui, sans hésiter une seule seconde sur quoi que ce soit, même pas sur la véracité de son conte crépusculaire fantastique. Le bon Clément a fait une sieste de vingt ans dans le Plessis aux Cèdres Souples et tout est dit. Il y a des lutins et des feux follets dans ce plessis, ça fait longtemps que ça se dit, à Repentigny. Bonjour. Merci. Peu de temps après, Monaye fait la connaissance de son fils, une sorte de commissionnaire lui aussi mais, en sa qualité de député provincial, chargé de commissions bien plus hallucinantes encore et concernant une petite pègre de vendeurs de rêves de bien plus haute volée. Le père et le fils deviennent rapidement des amis inséparables. Le vieil homme ne se rasera plus jamais la barbe et entendra bien moins souvent ses tyranniques voix intérieures.

Et… oui… quelques trois mois plus tard, Clément Monaye père, votera OUI, au référendum malchanceux mais glorieux d’octobre 1995, sur la souveraineté du Québec.

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Devenir ancien

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2020

Page couverture du roman LES ANCIENS CANADIENS (dessin de Henri Julien — 1863)

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Y a pu de vieux, dans l’village…
Gilles Vigneault

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Un vieil ami, romancier, homme de lettres et blogueur, s’est un jour senti obligé de vesser un texte portant sur le fait qu’il venait d’avoir soixante-cinq ans. Le texte est amer, vitriolique, fétide, toxique. Parce qu’il vient de se choper l’âge de la retraite, le camarade chiale à tous vents et ce, contre l’univers entier. C’est tristounet, tout plein. Il est particulièrement virulent, impudent et désagréable envers ses pauvres lecteurs muets, qui, pourtant, le lisent parce qu’ils pensent du bien de lui et de sa pensée. Il bâillonne hargneusement ses critiques présents et futurs à coups de n’allez surtout pas me dire que c’est l’âge d’or etc. D’évidence, le type se pogne le coup de vieux carabiné et tout se passe comme si c’était la faute de ses lecteurs et lectrices, que je me plais, donc, à présumer majoritairement plus jeunes que lui et tous platement sidérés par sa diatribe de peu. Comme disent les anglophones: a pity… Je suis de la même génération que ce copain. Je peux donc me permettre de lui taper sur les cuisses un petit peu et de peut-être envisager de l’encourager à rajuster la tonalité lourdingue de son instrument à communiquer parce que là, c’est pas fort. Franchement, si c’est ça le discours de nos élites intellectuelles, j’ai pas envie d’entendre les coassements des caves qui les potassent, parce que ça risque de cacophoner en masse. Mais bon, attrapons la poule par le cou, hein, puisqu’il le faut. À nous, notre génération.

Le copain grognasseur ici est de 1955, je suis perso de 1958. On nous classifie donc aujourd’hui comme procédant du Boom des Bébés. Ça a pas toujours été le cas, du reste. Quand j’étais dans la vingtaine et que relever du Boom des Bébés ça faisait pop, on me disait que le Boom des Bébés, c’était 1945-1955, que je n’en étais pas, donc que je n’avais qu’à m’écraser. Maintenant que le Boom des Bébés c’est bon surtout pour se faire dire OK Boomer, là, on recalcule la martingale et voici que le Boom des Bébés c’est maintenant 1945-1965 et que j’en suis. J’en étais pas quand il s’agissait de tripper dans la prospérité joviale des Trente Glorieuses mais j’en suis quand il est temps de faire ricaner mes fils au sujet de mes belles ruines vespérales et de mes herbes folles crépusculaires. Eh bien soit. Que mes fils ricanent un brin. Si ça peut mettre un peu de baume sur cette foutue vie adulte que je leur ai collé sur le dos, malgré eux et malgré moi, pourquoi pas.

Le fait de me tenir maintenant sur le bout de la longue table que mes petits-enfants scrutent d’un œil plissé ne me fera pas pour autant aboyer et pisser le vinaigre comme mon copain homme de lettres. Boom des Bébés ou pas, il reste que notre génération prospère et solaire a vécu et s’est ouvertement vautrée dans le mythe de l’éternelle jeunesse. Adolescents, puis adulescents, on a cru que Koko le Clown, le Dairy Queen, les Beatles et les bungalow de briques rouges ne monteraient jamais en graine. Intéressante arabesque illusoire. C’était faux. Rien ne perdure. Va falloir finir par sortir du cocon historique et se mettre à grandir. La jeunesse, ça s’en va, comme un feu de joie quand s’éteint la fête (Pierre Delanoë)… et alors, là, copain, bonhomme, camarade, c’est certainement pas une raison pour se mettre à chahuter le monde entier parce qu’on a le genou raidissant et le crâne un petit peu dépoli.

On me fera pas bouffer qu’un phénomène séculaire comme celui de devenir ancien est une tragédie ou un emmerdement. Faut dire que moi, de ma personne, pour reprendre le beau mot de Gérard Jugnot, j’ai toujours eu un côté vieux con. Quand j’avais vingt-cinq ans, on m’en donnait trente-cinq. À cinquante-cinq ans, on m’en donnait soixante. Sérieux, articulé, disert verbalement mais sobre comportementalement, j’avais, comme qui dirait, le schnock solidement chevillé à la couenne. On dirait que j’ai passé toute ma vie à me préparer tranquillement à devenir un ancien. Comme nous tous, en fait mais, dans mon cas… sans que ça me force trop.

Faut dire que tôt dans ma vie adulte j’ai vertement dénoncé, chez les gars et les filles de ma génération, le mautadit juvénilisme. L’apologie de la jeunesse-dogme, dans ma vision du monde, c’est pour les autres, pas pour moi. J’aime mes fils, mes brus, mes neveux et nièces, leurs enfants. Rien de ce qu’ils sont ne m’est étranger. Je les respecte et je les admire mais je ne les envie pas. Je ne cherche pas à jouer au jeune, à faire jeune, à sonner jeune, à bavasser jeune. Cela me parait une ineptie non soutenable. J’assume pleinement mon statut d’ancien, y compris dans ses facettes maladroites, sommaires et un petit peu ridicules parfois aussi. Vieux sage ou vieux clown, il y a une chose que je ne ferai pas: essayer de me déguiser en jeune. Et je ne vais certainement pas non plus reprocher aux jeunes leur jeunesse. Qu’ils la vivent, qu’ils en profitent pleinement, qu’ils la boivent jusqu’à la lie. C’est à eux, c’est leur tour. Now is the time, et toute cette sorte de chose. Sans les envier, je suis très content pour eux, ces jeunes, ces futurs anciens qui danseront un jour sur le bureau mat de mon souvenir.

Devenir ancien, c’est crucial. C’est, avant tout, prendre et tenir sa place. C’est savoir s’échantillonner adéquatement, pour les jeunes. Nous ne sommes plus ici pour faire la leçon à nos enfants adultes. La période donneur de leçons, c’est terminé maintenant. C’est joué, c’est plié. Devenir ancien, c’est comprendre qu’on n’est plus une référence de savoir ou de justesse comportementale. Nous sommes plutôt un échantillon d’ancienneté. Pointez. Barrez. Nous exemplifions la facticité de la montée en graine. On est comme une vieille tortue terrestre dans un jardin zoologique. Elle a cent-vingt ans, elle est gentille… de loin. Mais on s’y frotterait pas trop et on garderait pas les cochons avec. D’un coup, qu’elle mordrait… On se contente de l’étudier, à bonne distance, l’œil alangui. Et ça sert. Et on y tient.

L’ancien écoute de la musique d’ancien, il lit des livres d’ancien, il se formule à l’ancienne, pense avec des cadres de représentations anciennes, jaragouine dans un dialecte ancien, procède pensivement de disciplines intellectuelles anciennes. L’ancien doit constamment jouer de prudence, sinon il risque de se mettre à ressembler plus à mon pauvre copain qui chiale contre ses lecteurs qu’à une vieille tortue terrestre, totémique et tranquille. Être un ancien adéquat, cela implique toute une procédure, un protocole méthodologique, une doctrine d’action… Il y a des choses à faire et à ne pas faire. Commençons par une de ces dernières, capitale. Il ne faut pas, quand on est un ancien, cultiver tapageusement la nostalgie. Nostalgie de la conscience sociale, nostalgie du temps où on jouait dehors, nostalgie des balades en décapotables, des plages propres et proches, du ski pas cher. Franchement, les jeunes contemporains n’en ont rien à foutre, de nos nostalgies. Ils sont autant les enfants de leur temps que je suis l’enfant du mien et c’est match nul en ces matières. La nostalgie est une foutaise piteuse, une régression de la pensée, une lune réactionnaire qui ne dit pas son nom. La nostalgie a toujours une manière de face hideuse. Elle est à soigneusement circonscrire. À éviter, préférablement, chez l’ancien.

Les jeunes ne s’intéressent pas à nos nostalgies mais à nos mémoires. Un jour, tante Marianne, la sœur ainée de ma mère, morte depuis des lustres, nous raconta tout naturellement la fois où son oncle était arrivé sur la petite place du village, en 1914, la queue de quatre poches à l’équerre, annonçant à la ronde que l’Europe était en guerre. Cela m’avait fait penser à Simone de Beauvoir qui, dans Mémoires d’une jeune fille rangée, se souvient d’avoir entendu, en 1914 toujours, le tocsin sonner la guerre (elle avait alors six ans). Il n’y a absolument aucune nostalgie belliciste dans ces images forces. Elles sont et se relaient, point, barre. Mémoire, mémoire, mémoire… et relais des mémoires. Les jeunes s’intéressent à la mémoire de l’ancien, à ses souvenirs de collège, à ses vieilles affaires. Ils hument densément ses fragrances éventées, surtout si cette mémoire est mobilisée dans un angle modeste, relativiste et prioritairement… utile.

Une autre chose capitale que notre belle jeunesse attend de l’ancien c’est de l’empathie. Il faut toujours que l’ancien écoute plus qu’il ne parle. Les jeunes, notamment les jeunes femmes, s’intéressent aux opinions de l’ancien sur leurs réalités actuelles. Les jeunes aiment bien faire passer leur univers familial et social à travers les oreilles et le cerveau de l’ancien, pour voir comment ça décante. L’ancien doit alors mobiliser toute sa maturité calme et toutes les ressources intellectuelles qu’il lui reste encore, pour être à la hauteur de son chambranlant prestige. Jugements de valeur concons, superficiels et étroits, s’abstenir. Il faut être attentif, concentré, focussé, cogitatif… aimant aussi, sincère. Ça ne se mime pas, ces choses-là. Les jeunes parlent de leurs histoires, de leurs problèmes, même (ce qui est un très grand honneur, vécu, avec tout le respect requis, par l’ancien). Les jeunes le font parce qu’ils attendent de l’ancien une aptitude objective et objectale de décantation qui permettra de multiplier les angles de regards et les prises sur une question. C’est pas plus con que de consulter la documentation que fournit l’internet, pour le coup. Et c’est vachement plus humain… et atavique… quelque part.

Finalement, et crucialement, l’ancien doit apprendre de ses jeunes. Apprendre pour vrai. Le jeune bouvillon qui charge, parle et cogite, teste la force de sa pensée en la regardant percuter et imbiber le cerveau de l’ancien. C’est le choc des têtes. Si l’ancien avale sa chique quand le jeunot lui apporte des nouvelles, c’est que ces nouvelles sont solides, valides, significatives. C’est là un jeu des forces et des places parfaitement primordial. Inutile de dire que tout cela requiert une authenticité permanente. On ne le dira jamais assez: on ne joue pas à faire l’ancien. On l’est. En méthode, ou tout de travers, on l’est. Tout ce que nous dit notre jeune et tout ce que nous lui rendont, compte, reste, perdure.

J’ai eu l’immense privilège d’avoir mes parents jusqu’à l’âge de cinquante-sept ans. Glosons-nous correctement ici: j’avais cinquante-sept ans quand mon père et ma mère ont quitté le monde. J’ai eu besoin de mes anciens tout ce temps. Ils n’ont jamais été en sus ou en trop, pour moi. Tout ce qu’ils m’ont dit et que je leur ai dit compte et comptera toujours en moi. Mon père a perdu toutes ses dents jeune, quand il était dans la marine (pour cause de consommation obligatoire de quinine, contre les maladies tropicales. Ça niquait les gencives). Il a vécu le gros de sa vie d’adulte avec un dentier. Je ne suis pas près d’oublier sa trombine intriguée et intéressée quand, vers quarante-sept ans (lui, il en avait alors quatre-vingt-deux), je lui expliquais ce qui se passait avec des dents naturelles vieillissantes et toute la politique que cela entrainait avec mon dentiste. L’ancien qui sait s’émerveiller d’une vraie dent qui casse et qu’on répare, c’est lui, l’ancien qui compte.

Devenir ancien est sublimement crucial. Aucune hystérie yéyé, passéiste ou juvénilise, aucune grande aspiration, sociétale gnagnan ou socio-historique conscientisée, d’aucune nature n’ont pu ébranler ce fait. C’est pas l’inertie platement thésaurisante de l’âge d’or. C’est plutôt une mécanique subtile, intense, vibrante et profondément cliquetante incorporant tous les métaux, fer, or, platine, terre rare. Voilà. L’ancien, c’est comme un téléphone intelligent, salament. Il faut y parler tant que le service est en place et que les piles fonctionnent. Un jour, dans une autre phase qui a, elle aussi, son mérite, on lui reparlera… dans notre souvenir.

Et à ceux et celles qui n’assument pas sereinement ces faits subtils et fins, subitement grognasseur à mon tour, je dis simplement, en un mot…

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Charles III. Prévoir un roi hautement emmerdant

Posted by Ysengrimus sur 21 juillet 2020

Elizabeth II et le prince Charles, vers 1968

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Ce cuisinier va nous préparer des plats épicés…
Lénine, vers 1922 (à propos du jeune Staline)

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Les nations du monde se sont installées dans l’habitude distraite et tranquille de prendre Elizabeth II d’Angleterre et du Canada pour acquis. Encore impératrice coloniale intégrale en 1952, lors de son accession au trône, cette figure incontournable a fait atterrir le gros avion poussif de l’impérialisme britannique sans trop casser de bois. Une gageure. Translucide, constitutionnelle, intangible, solide, Elizabeth II nous a habitué à une souveraine qui faisait partie des meubles, tenait sa place et laissait la modernité institutionnelle s’installer, sans ruer dans les brancards. Cette situation ne change strictement rien au fait que, constitutionnelle ou absolue, la monarchie a beaucoup de pouvoir. Cette institution diaphane tient le coup, comme configuration strictement protocolaire et pro forma, parce que la reine actuelle ne cherche pas noise aux appareils étatiques sur lesquels elle repose. Mais même si ça dure depuis bientôt sept décennies, c’est et ça demeure globalement conjoncturel, au sein du plus vaste tableau des choses. Si un des rois succédant à Elizabeth II se prend à vouloir jouer subitement les Monsieur Veto, il est capable de donner pas mal de fil à retordre à ses commettants, gouvernement du Canada inclusivement.

Cet emmerdeur suprême, ça pourrait très bien être Charles III. Ce septuagénaire flegmatique est actif depuis des années dans toutes sortes de domaines et les longues saisons creuses que la reine a passé dans le protocolaire et le pro forma, il les a passé, lui, dans les levées de fonds et l’affairisme caritatif. Ce personnage passablement protéiforme opère autour de réseaux de pouvoirs argentiers internationaux beaucoup plus confidentiels et actifs que l’entourage convenu et armaturé de la reine. Charles et son florilège de fondations, c’est un peu le paradis fiscal de la monarchie britannique, en quelque sorte. Si la vie d’Elizabeth II a été de gouverner discrètement un empire politique en lent déclin, la vie de Charles a été de gérer ouvertement un empire financier en lente croissance.

Le pouvoir opaque du fric. Depuis des années, le prince Charles brasse des affaires. Les avoirs financiers qu’il contrôle sont délimités de façon brumeuse, tant du point de vue comptable que du point de vue fiscal, et conséquemment leurs contours et leur ampleur sont mal connus. Les contacts internationaux de Charles sont imposants et efficaces. Il peut, s’il le veut, mobiliser des alliances et faire circuler des fonds, dans des montages financiers subtils et variés. L’univers soi-disant philanthropique et caritatif qu’il contrôle, en tout ou en partie, ne doit pas faire illusion. C’est un empire discret, opaque, où tout est possible, vastes fiefs fonciers à l’ancienne autant qu’évasion fiscale et blanchiment d’argent. Ce qui compte le plus, pour la suite des choses, c’est que Charles agit, dans ce monde. Il est au cœur du dispositif. Non élu, il fonctionne beaucoup plus, au sein de cette structure polymorphe, comme un PDG que comme un prince héritier, un sénateur ou un gouvernant. Tant son prestige que son impunité avantagent les alliances qu’il établit sur l’échiquier monde. Il a les mains plus libres que la reine mais il a aussi les mains liées, un peu comme les auraient, disons, un grand chef de pègre. Rien de ce qu’il entreprend n’est innocent ou exempt d’intérêts. Propriétaire foncier, entrepreneur immobilier, grand brocanteur patrimonial, investisseur, brasseur d’affaires, Charles voit à tout, s’occupe de tout. Il a des grosses journées de travail et le protocolaire et le pro forma constituent encore la part congrue de ses activités. Il ne s’encombre ni des contraintes empesées du règne ni des obligations papillonnantes du gouvernement. Il mène ses affaires de fric et de lobby en douceur et il y institue solidement une habitude dont il se départira fort difficilement: celle de commander explicitement et de faire bouger des grosses batteries, sans rendre de comptes.

Un patron autoritaire. Tout ceux qui ont travaillé directement pour Charles le disent, en sous-main ou ouvertement: c’est un autoritaire. C’est un patron exigeant et les poses syndicales ne font pas partie des comportements qu’il concède. Charles opère dans un espace bien plus managérial que royal. Il n’a pas à s’encombrer de la dimension protocolaire des choses. Quand il a besoin qu’un de ses sbires fasse quelque chose pour lui ou pour une de ses fondations, il décroche le téléphone à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit et donne ses ordres, frontalement. Son image publique, faussement bonhomme, onctueuse et placide, ne doit surtout pas faire illusion. C’est un tyran. Les cadres supérieurs qui gravitent dans son entourage font du vingt heures par jour, sept jours semaines. Il n’a pas l’habitude d’attendre ou de concéder. C’est un boss de compagnie auquel le prestige princier assure un pitch autoritaire incontestable. Il n’a donc pas pris l’habitude, au fil des années, de se faire remettre en question. Il commande ouvertement et n’a pas de majordomes ou de ladies-in-waiting pour encadrer ou limiter ses velléités. Elizabeth II a grandi, depuis l’âge de vingt-cinq ans, dans le cadre feutré mais serré de la toute dialectique soumission régalienne de palais. Charles, adulte, non. Il a ses coudées franches. Le corset de reine risque de bien vite le serrer au bide. Le fait que certaines personnes de marque s’éloignent de lui, discrètement, au fil du temps, prouve que sa coercition reste fort durillonne à endurer sur le moyen et le long terme.

Des choses à dire sur tout. Charles ne la boucle pas. C’est là sa marque de commerce. Il a des opinions et il les formule. En témoignent les fameux Black Spider Memos, des notes de service manuscrites qu’il adresse aux grands représentants du gouvernement. Sans complexe et sans ambages, le prince se comporte comme une sorte de super-conseiller et il dicte ses vues par écrit au personnel ministériel britannique. Tu fais quoi, ce matin-là, quand tu reçois une note pareille d’un tel personnage? Et surtout, tu feras quoi quand il sera le roi? La vieille pratique du mutisme régalien est strictement conventionnelle, coutumière, implicite, et traditionnelle. C’est une règle non écrite. Rien n’empêche un roi frondeur de la transgresser à sa guise. Cela veut dire que demain, Charles postera ses notes de service manuscrites à ses sujets, membres du gouvernement. Cela risque de mener assez vite à des mises au point champion avec ses futurs premiers ministres. Premiers ministres qu’il pourra, constitutionnellement toujours, destituer à sa guise. Il va y avoir là une sérieuse période d’ajustement et elle risque d’être assez carabinée. Croyez-moi, Monsieur Veto percole ferme, dans toutes ces pratiques. On les tolère, lesdites pratiques, depuis un moment, d’une sorte de prince héritier perpétuel reconnu pour avoir la langue bien pendue et la tête bien carrée. Mais la prochaine étape promet d’être plus raboteuse. On a déposé des monarques pour moins que ça… pour ne pas dire plus. Ce genre de manœuvres confirme assez ouvertement que Charles n’est pas vraiment en train de s’éduquer à être un roi de monarchie constitutionnelle… loin de là. Inutile de dire qu’on s’en inquiète déjà passablement dans certaines officines.

Le dogmatisme feutré de la caution écolo. Or Charles, c’est le prince écolo, le grand-duc de l’agriculture bio, l’orchestrateur national de l’architecture moche et vieillotte mais crédibilisée au nom du développement durable. Initialement, ces cau-causes faisaient de lui un olibrius national. Il fut jadis le prince désœuvré qui flagossait avec des plantes en pots. Mais tout ça, ce ridicule d’herboriste utopiste, c’est bel et bien terminé. C’était pour le siècle dernier. Aujourd’hui, Charles fait ouvertement figure de visionnaire vert. On l’invite dans des forums internationaux, pour ça. Philanthrope et écolo, il carbure unilatéralement pour le Souverain Bien. Il a Dieu de son bord (et souvenons-nous que, roi, il sera Gouverneur suprême de l’Église d’Angleterre et que le Dalaï Lama, ce pantin hautement autolégitimé, est un de ses nombreux bouffons de cours). Tout est dit quand on a dit que Charles a le pouce vert. De tout temps, il est le prince environnemental. Or l’écologisme, c’est le nouveau dogmatisme de notre temps. C’est central et cardinal. Ça légitime tout. Dans l’urgence (et, quand on détient la vérité consacrée, tout se joue toujours dans l’urgence), la caution verte facilitera, chez Charles, toutes ces dérives autoritaires qu’il porte en lui. Le dogmatisme feutré de la caution écolo calfate par avance toute aptitude autocritique chez Charles. Implicitement sanctifié, il se prépare clairement à guérir les écrouelles, dans nos jardins, nos fermes et nos pâturages. Il ne sera tout simplement pas possible de s’objecter. Son appareillage d’autolégitimation sera très solidement disposé: écologisme, architecture durable-gnagnan, misère sociale et philanthropie bien-pensante. Allez restreindre les velléités autocrates d’un tel Abbé Pierre. Vous allez vite passer pour un bouilleur d’enfants.

Le retour durable d’une couronne masculine. L’Homme redevient roi. La Femme ne sera plus reine, et là, pour longtemps (Charles sera suivi de William qui sera suivi de babi George — on en a pour cent ans). Or, oublions une minute nos propensions françaises post-saliques, qui ne voient les femmes couronnées que comme des consorts ou des régentes, et pensons anglais. Il est hautement parlant que trois des plus grands rois d’Angleterre sont en fait des reines: Elizabeth I, Victoria, Elizabeth II. Ces figures monarchiques ont marqué leurs siècles respectifs. Et je crois sincèrement qu’il y a un facteur de sexage là-dedans. Passives, attentives, respectueuses, ces figures de femmes ont tenu leur rang hiératique et ont laissé les couillus des parlements travailler. En contexte anglais, c’est là la grande force des reines et la petite faiblesse des rois. Monsieur Veto va, de fait, débarquer dans l’échoppe de faïence parlementaire et sociétale d’Elizabeth II et il va tout casser. C’est plié. Un autre facteur crucial en matière de sexage, c’est la question des mœurs. On ne peut tout simplement plus se faire fourguer un Edouard VII sémillant et lubrique. Il va se faire ramasser. Les électrices britanniques et canadiennes ne vont pas le laisser passer. Bon, Charles est fort probablement à l’abri d’un scandale de mœurs (un scandale politico-financier est bien plus probable, dans son cas… ce qui ne vaut guère mieux), ses gaffes maritales sont loin derrière lui, désormais. Mais le maillon faible ici, c’est William. S’il se met à courir la gueuse, comme il tend déjà à le faire, la vaste sensibilité féminine du Commonwealth, désormais amplement dominante en matière de royauté, ne le prendra tout simplement pas. Et là, c’est tout le bourbier de l’institution monarchique qui pourrait passer dans le tuyau de renvoi, mettons… dix ou quinze ans après la disparition d’Elizabeth II.

Il faut regarder la chose bien en face. Rien ne va plus pour les Royaumes. Le règne de Charles III marche au désastre. Une fois l’euphorie du changement de règne retombée, lui ou son fils ont de fortes chances de se faire déposer par le gouvernement britannique. Or, le gouvernement britannique ne peut déposer qu’un roi d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande du Nord. Pour un roi du Canada, c’est au Canada d’agir. Or, pour que le Canada en vienne à se grouiller le beigne en matière de monarchie, il faudrait au moins que Charles III décroche son téléphone et demande au premier ministre canadien de retenir Harry, le petit prince néo-américain, comme Gouverneur Général. Comme il est finalement assez possible que cela survienne, le Canada devrait peut-être se décider à allumer ses lumières et à prudemment exciser le lien monarchique, pendant qu’il est encore temps, c’est-à-dire avant que le gâchis de taxes post-colonial que nous prépare Charles ne prenne des proportions par trop gargantuesques…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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VOCALISES SUR UN SANGLOT — RÉCIT POÉTIQUE (Francine Allard)

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2020

l’hédonisme
but du voyage
le paradis
celui de toute existence
(p. 30)

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Dans le recueil Vocalises sur un sanglot — Récit poétique (2003) de la poétesse québécoise Francine Allard, notre narratrice est fermement décidée, une fois de plus, à ne pas se laisser si facilement oublier (la mort plutôt que l’oubli — p. 62). Se déploie ici un long récit poétique en quatre phases, dont la passion amoureuse et le flux sensuel que celle-ci exulte en nous sont le thème immanent. Ardeur et sensualité sont bien déterminées à ne pas se laisser esquiver, cette fois-ci. Notre tourbillon se joue, un petit peu, entre deux hommes. La narratrice passe de Charles, le grand amour secret dont le moyeu déterminant sera notre obsédante cible inavouée, et Frédéric, le nouveau volatile de service. L’impact ouvert de Monsieur Deux, explicite, ne nous coupera pas de la mémoire de Monsieur Un, occulte, mais sinueusement effective. En effet:

plus un rêve plus un geste et
plus une parole
qui ne soient imprégnés de la configuration
d’un amour passé
(p. 41)

Alors Frédéric, c’est pas le mauvais cheval du carrosse, loin s’en faut. Simplement, disons que son impact est plus campé au plan de la surface des choses. Feu de paille, pétard de fête, bruissement épidermique, vent dans les cheveux, frisson sur les lèvres, on se donnera l’image qu’on voudra… mais lisons plutôt:

Frédéric me fait l’amour
pendant que mes yeux traversent la vitre crasseuse
et observent l’appariade des bruants sur la corde à linge

l’oiselle n’attend pas en silence
l’accomplissement instinctif de sa race
elle volette avec frénésie
et lui s’agite en poussant des cris de victoire

le bruyant bruant exulte

l’univers des hommes est une immense volière où
le langage s’étiole quand il devrait éclater
comme un rap délirant!
(p. 72)

On constate ou croit constater que les ardeurs ont vécu. On s’imagine ou veut s’imaginer que le navire des belles années a vogué. Mais c’est bien mal connaître et bien mal évaluer les ressorts imprévus et insondablement impondérables de la délicate horlogerie femme. On la croit déjà vêtue de noir mais, oh, oh…

je mets ma robe sombre celle des pensées noires
je montre mon visage sans fard et sans poudre
mes lèvres me trahissent
(p. 33)

Trahison, donc. La trahison d’O, un petit peu, quand même. Trahison, transgression, transfert. Car en réalité, dans ce passage irréversible d’un homme à l’autre, ce qui se manifeste, au fin fond du fond des faits, c’est la cascade radicale des sens. On rencontre la sensation piquante et inouïe d’une excitation imprévue du plaisir, qui va fonder la correspondance mûrie et transversale entre toutes les antennes de nos sensualités…

Douce sylphide
je dévale la pente herbue
affolée les yeux hagards
je laisse glisser ma robe garance
dévêtue devant le premier venu
(p. 29)

Et le premier venu —en soi— compte bien moins qu’on ne se l’imagine car le fait crucial c’est rien de moins que l’explosion de fond de nos épicurismes internes, avec le premier-second venu (ou sans). Dans une première phase, notre faisceau femme de tous les sens va s’approprier les plaisirs de la chair (à tout seigneur…), puis ceux de la table

le fumet pénétrant de l’agneau qui rôtit sur la terrasse
le bouquet capiteux du Domaine de Trévallon
se mêle aux effluves faisandées du bleu d’Auvergne
(p. 38)

pour laisser sa place cruciale aussi aux plaisirs de l’oreille.

la musique sera dissonante
dans la chute de notre glissendo
(p. 41)

C’est donc le banquet bien tempéré de l’assouvissement des sens et, pour pouvoir jouir du corps, des lèvres, du ventre et de l’oreille, il va impérativement falloir faire taire d’autres pulsions. Et alors, savoureux paradoxe, affriolante aporie, c’est la pulsion textuelle qui va devoir apprendre à diminuer un petit peu. D’abord le babil frénétique de l’amoureux, c’est le premier qu’on place, vite fait bien fait, en mode amuï.

Tel Ulysse je me bouche les oreilles
Pour ne plus entendre ton cantique
(p. 17)

Mais de fil jouisseur en aiguille titillante, l’exigence du silence textuel (textuel comme non-sexuel, en une narratique fatalement non-érotique) va s’insinuer bien plus profondément dans le cœur du fruit aqueux et fendu de l’intellect même de la poétesse.

je me recroqueville sur mes draps froids
j’éteins dans mon ventre la douleur cuisante
de mes allégories
(p. 18)

Une exigence va s’installer, fatale, cuisante, antinomique, prélogique. Celle de désintellectualiser. Il n’est tout simplement pas question que nos grands monuments culturels se paient derechef le luxe  dolent et docte de sur-ratiociner ce qui se joue ici. Dehors, les marchands cogitatifs du temple des Belles Lettres…

Dépoétiser Rimbaud
pour mieux le comprendre
lui arracher sa tristesse
convoquer ses monstres sanguinaires

dédramatiser Ionesco
pour le saisir enfin!
museler la cantatrice
tuer le rhinocéros avant l’aube

fermer les yeux sur
l’effervescence de nos passions
(p. 24)

On dédramatise Ionesco et le rhinocéros conceptuel charge enfin. On dépoétise Rimbaud et le bateau ivre fracture enfin ses amarres. Le corps de la poétesse, dense, vibrant, allumé, interpellé par la suave tyrannie des sens, dicte le ton désormais. Poésie moderne comme poésie à la fluide tunique langoureusement déchirée. Les édits de la poéticité bien tempérée se subordonnent aux priorités cardinales de la sensualité. L’œil lecteur ne retiendra, mentalement, que ce qu’aura bu l’œil sensible, corporellement.

ces lignes s’insinuent dans mon œil
et créent sournoisement la convergence
des thèmes et des croyances et des fantasmes
(p. 44)

Il y a nettement de quoi vocaliser (texte) dans un sanglot (pulsion). Et la musique y est (voix — voir aussi les titres musicologiques des quatre sous-recueils). Et la musique fait certainement synthèse mais, ouf, bonjour l’ambiguïté d’un flux textuel qui s’articule désormais dans l’exigence ferme et coupante de moins dire et de plus sentir. Et il ne s’agira pas de s’esquiver.

L’ambiguïté est chose close
et je réponds de ma hardiesse devant l’éclaircie
(p. 77)

Conséquemment, la profondeur du paradoxe ne diminuera pas quand, au bord des lèvres de sa conclusion, notre récit poétique sera —pourtant— très ferme et très explicite sur le fait que, non, la poétesse n’est absolument pas ici en train de se taire. Au contraire.

j’ai quitté ma fœtale caverne
pour marcher en tête du peloton
brandir le poing
piétiner le terroir

je ne cesserai pas d’invoquer les stryges affolées
et les fantômes évanescents
je serai chevalière de la Cause
tant que soufflera la brise d’octobre
tant que persistera la lumière

nul ne peut éteindre ma voix
personne
(p. 64)

C’est: laissez-moi parler. C’est comme dans: laissez mes pulsions se dire, malgré vous et malgré moi. Il n’y a rien ici d’incohérent ou de difforme. Et, qui plus est, les quatre gouaches, non-figuratives en couleur, de Denys Matte: sont, en toute cohérence, en transgression ouverte, elles aussi, avec toute dimension dénotativement figurative. L’appel pictural fait ici est aussi celui des sens, des couleurs, des taches averbales, du pulsionnel sensoriel, et du traitement automatiste des formes. Charles, Frédéric, instrumentalisez-vous en bonne pondération apollinienne, mes loulous. Ici, c’est la femme dionysiaque qui frappe… et les textes, comme le plissé ondoyant des passions (avec leurs manifestations picturales… avec… avec…), en resteront durablement altérés.

Le recueil de poésie Vocalises pour un sanglot — Récit poétique se subdivise en quatre petits sous-recueils: Diminuendo (pp 11 à 26), Staccato (pp 27 à 48), Lamentabile (pp 49 à 66), et Coda (pp 67 à 77). Ils sont suivis d’une bibliographie d’une page intitulée Autres ouvrages de Francine Allard (p 83). Le recueil est illustré des reproductions photographiques de cinq gouaches non-figuratives en couleur, de Denys Matte: Lettre sans réponse (1971, en page couverture). Sans titre (1971, p. 9), In Tobey’s lane (1970, p. 25), À pierre fendre (1965, p. 47), et The taming of the wild (1978, p. 65).

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Francine Allard, Vocalises sur un sanglot — Récit poétique, 2003, Éditions TROIS, Coll. Opale, 83 p., Illustré de quatre gouaches de Denys Matte.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Le JULIUS CAESAR de 1970, avec Charlton Heston et Jason Robards

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2020

julius_ceasar

De nouveau la problématique de Shakespeare au cinéma. De nouveau l’embarras du choix. De nouveau mes fils Reinardus-le-goupil et Tibert-le-chat… Ascèse romaine oblige, nous voici, avec nouilles au tofu et copie modernisée du texte de la pièce de Shakespeare en main, devant le remarquable Julius Caesar de Stuart Burge. Il existe quinze versions cinématographiques majeures du Jules César de Shakespeare. La plus vieille date de 1908, la plus récente, de 1994. Nous arrêtons, une fois de plus, notre choix sur une version des années 1970 et cette fois-ci nous en payons le prix, pour des raisons techniques un peu chiantes. Ce disque vieillot n’a pas les sous-titres anglais pour malentendants. Il va donc falloir se taper le salmigondis shakespearien acapella exclusivement. Dressons bien l’oreille alors… Ce petit ennui est vite oublié. La cinématographie incroyablement léchée, intermédiaire heureux entre le grand déploiement de nos américains-romains des années 1950 et le remarquable Macbeth de Polanski, déjà en cours de tournage à ce moment, s’allie à une distribution et une direction d’acteurs hautement satisfaisantes. Anecdote savoureuse pour les téléphages de ma génération. Il est particulièrement piquant et charmant de voir des étoiles des séries télévisées populaires de notre jeunesse donner leur mesure dans le drame shakespearien. Robert Vaughn (le Napoléon Solo de Des agents très spéciauxThe man from U.N.C.L.E.) et Diana Rigg (la Madame Peel de Chapeau melon et bottes de cuirThe Avengers) nous prouvent, si nécessaire, que s’ils furent des cabotins télévisuels de haute volée, ils furent aussi des acteurs cinématographiques de parfaite tenue.

C’est le dilemme, douloureux mais crucial, des options politiques fondamentales. Jules César (fragile, presque gracile dans le traitement discret et effacé qu’en propose John Gielgud) revient de ses fameuses campagnes victorieuses de 44 avant Jésus-Christ et Rome lui fait un triomphe. Cassius (Richard Johnson, tonitruant) voit, dans la popularité quasi-irrationnelle de César un cul-de-sac politique et un danger ouvert pour la profonde logique républicaine de Rome. Il approche Brutus (à la fois passionnel et stoïque dans l’interprétation initialement glaciale puis de plus en plus ardente de Jason Robards) et lui expose le problème avec une vigueur dénuée du moindre calcul personnel. Cela n’empêche pas Cassius de manipuler ouvertement les émotions de Brutus, lui faisant valoir qu’un César ne mérite pas plus de tenir Rome qu’un Brutus. Cassius, politicien méthodique et calculateur, établit donc sa jonction avec Brutus, qui aime César personnellement et doit mettre en place en lui-même une douloureuse hiérarchie des priorités. La chose ne s’arrangera pas pour Brutus quand son épouse Portia (Diana Rigg, sublimement shakespearienne) lui réclamera l’inexorable équilibre matrimonial des connaissances de la trame politique en cours d’occulte déploiement. Calme mais intérieurement tourmenté, les cheveux presque aussi blancs que ceux de César même, Brutus est déchiré. Il doit faire la part du feu au sein de ses émotions douloureuses. Rome se trouve devant le danger tangible de régresser vers la monarchie. Il faut agir. L’inquiétude, l’angoisse palpable de Cassius et de Brutus culmine quand le vif et subtil Casca (Robert Vaughn, aussi brillant et chafouin que méconnaissable) vient leur faire rapport du triomphe de César, dont, des trois futurs conspirateurs, il est le seul témoin visuel. Superbe aptitude de Shakespeare à faire passer le tout d’une tempête historique dans l’échange verbal de trois acteurs. Dosage équilibré de la cinématographie de Burge qui montre les scènes de foules en ne montrant rien, préservant, amplifiant même, l’impact du texte shakespearien. Casca explique à Cassius et à Brutus que, lors du défilé du triomphe de César, trois fois le peuple de Rome a proposé la couronne à son populaire triomphateur et que trois fois le puissant général l’a refusée. Le dilemme cardinal de Rome, de son peuple, de ses légionnaires, de son Sénat, de son dictateur potentiel est entier dans ces trois offres populaires, suivies de trois refus. Couronner, ne pas couronner? Voilà la question. Tout Rome tremble. Tout Rome hésite. Mais le calcul de Cassius et de Brutus n’échappe pas à l’inquiétude politique panique. Ils voient surtout, dans ce rapport circonstancié de Casca, la vive propension monarchique régressante du peuple romain. La conspiration est décidée.

Du côté de César, ça ne marche pas trop fort non plus. Flanqué de la vivante incarnation des ses incomparables légions, son fidèle acolyte Marc-Antoine (Charlton Heston, gigantesque et, mystérieusement, roux comme un fauve) et de toute une camarilla au sein de laquelle les espions sénatoriaux pullulent, César s’avance pour son bain de foule historique. La parade de son triomphe commence sur un couac bizarre en la personne d’un mystérieux vieillard qui lui hurle, à travers la foule, de se méfier des Ides de Mars. Le matin desdites Ides de Mars, César s’apprête à se rendre au Sénat. Son épouse Calpurnia (Jill Benett, qui sait nous transmettre épidermiquement sa vive terreur) lui relate un cauchemar sanglant qu’elle a eu et César en décide presque de rester au logis. Presque… car, quand un des conspirateurs se pointe et lui fait valoir mensongèrement que le Sénat aussi entend lui proposer la couronne que le peuple lui a déjà offert, César se retourne comme une crêpe et rabroue la pauvre Calpurnia, qui n’en mène vraiment pas large. Il est intéressant de noter que Brutus et César sont les deux seuls personnages de ce drame que l’on nous montre en interaction avec cette facette féminine d’eux-mêmes que sont ici leurs épouses. La scène de l’assassinat en plein Sénat est à la fois sobre et sanglante. C’est la fragilité personnelle de César, en contraste patent avec la puissance de la dictature qu’il risque d’établir, qui ressort. Pour abattre la dictature il faut percer les chairs du dictateur, aura marmotté Brutus plus tôt. Pour tuer l’esprit de César, il faut le frapper dans sa chair. Les conspirateurs s’en chargent, sans joie, sans haine, mais drapés d’une gravité épidermique et d’une intense peur contenue. César tombé sous les traits des séditieux, c’est la panique au Sénat tandis que les tueurs se rincent stoïquement les mains du sang de leur victime, si innocente et si coupable.

C’est alors que l’aigle, aussi puissant que patient, Marc-Antoine va ouvrir ses formidables ailes. Les sénateurs qui ne sont pas de la conspiration se sont égayés en panique. Marc-Antoine entre dans l’hémicycle et vient serrer les mains sanglantes des conspirateurs. Le fidèle sbire de César, le statuesque soldat, costaud mais d’allure si naïve, s’engage à rappeler au peuple la remise en liberté de la république romaine que l’on doit aux dagues involontairement coupables de Cassius et de Brutus. Soulagement immédiat des conjurés. L’investissant dare-dare de cette mission cruciale de communicateur, on s’entend pour charger Marc-Antoine du discours funéraire de César. Ce sera exactement la tribune requise pour le légionnaire exalté. Et ce sera la trahison des traîtres, bien dosée et bien tempérée, à grand déploiement. Véritable problème de logique en forme de poème, le discours de Marc-Antoine devant le peuple romain répond au paradoxe du meurtre du dictateur pour tuer la dictature par la rhétorique récurrente et antithétique du compagnon d’arme endeuillé, culminant dans la description de Cassius et de Brutus, ces deux hommes honorables perçant César de leurs dagues hypocrites et celle de César dont ils ont dit qu’il était ambitieux mais qui, la veille, a pourtant refusé trois fois la couronne que le peuple romain lui offrait. Montés ainsi par Marc-Antoine, les romains sont vite exacerbés contre les conspirateurs. Les demeures des sénateurs insurgés sont mises à sac et incendiées. En une envolée unique et terrible, Marc-Antoine a brutalement fait basculer la fragile tendance qui favorisait les républicains séditieux. Brutus avait pourtant insisté dès le début auprès des conspirateurs pour qu’ils épargnent Marc-Antoine. Inconscience, autopunition, ultime soumission à l’ordre de César? Ondoiement complexe du fils putatif meurtrier tourmenté face à son frère putatif sereinement dogmatique? Marc-Antoine soulève durablement le peuple de Rome contre Cassius, Brutus et les autres conspirateurs. Dans la guerre civile, hautement cinématographique avec scènes équestres et glorieux foutoir des chocs de combat, qui s’ensuit, Marc-Antoine s’allie à Octave et pousse Cassius et Brutus à l’autodestruction. Brutus dira en agonisant que l’ordre de César est, de fait, toujours en place, que de tuer son corps n’a fait que perpétuer et répandre la densité de son esprit.

Cette remarquable pièce de Shakespeare, écrite en 1599, pourrait en fait s’intituler Brutus. C’est lui qui en est en effet le pivot central. Sur la gauche de Brutus se tient Cassius, défenseur décidé des valeurs civiles de la république romaine. Cassius imposera en ouverture la cardinale notion de liberté et les catégories politiques anti-monarchiques qui sont censée fonder de longue date le dispositif du pouvoir romain. Et César y sera sacrifié. Sur la droite de Brutus se dresse Marc-Antoine, défenseur décidé de la fidélité à César, de l’esprit de corps semi-factieux soudé autour du chef, de l’âme ardente des campagnes militaires, et des relations d’homme à homme. Il dira en point d’orgue de Brutus aussi, qu’il était un homme. Entre Marc-Antoine et Cassius, décidés et fermes dans leurs options et leurs certitudes, se dresse Brutus, déchiré par le dilemme. Et César, joué par l’acteur qui jouait justement Brutus dans la fameuse production de 1953 du même drame, s’installe dans un effet de ressemblance physique (notamment capillaire) et comportementale avec le Brutus de ce jour. Jeux de reflets de par une tradition cinématographique, transmission d’échos de par un texte. Cela laisse deviner que le dilemme explicite de Brutus est possiblement le dilemme implicite de César même. C’est aussi le drame durable de toute la société civile, de ses grands serviteurs et de ses dirigeants admirés qui se déploie ici devant nous. Plus que Rome jadis, c’est le monde d’aujourd’hui qui en est tragiquement tributaire.

Julius Caesar, 1970, Stuart Burge, film britannique avec Charlton Heston, Jason Robards, John Gielgud, Richard Johnson, Robert Vaughn, Diana Rigg, Jill Bennett, 117 minutes.

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Tibert-le-chat, trentenaire

Posted by Ysengrimus sur 18 mai 2020

Change is the essential process of all existence
Spock

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Aujourd’hui, gare au choc, c’est l’anniversaire de mon fils ainé, Tibert-le-chat. Il vient d’avoir ses trente ans. Trente ans, c’est une tranche synchronique en linguistique historique, la délimitation formelle d’une génération. Ce facteur joue à fond, de fait, vu que, de par Tibert et sa merveilleuse conjointe, me voici une première fois grand-père (et avec une seconde bonne nouvelle en chemin). La roue des générations tourne donc, à plein régime.

Pour son anniversaire, j’ai offert à ce bourreau de travail de Tibert-le-chat, ce mème bonapartesque. C’est qu’effectivement Tibert-le-chat travaille dur. C’est un bucheur, méthodique, généreux, exigeant envers lui-même et les autres. Je ne vais pas me mettre à vous raconter ce qu’il fait dans la vie, attendu que l’étalage biographique figuratif, c’est pas trop mon truc… surtout depuis le moment cardinal où le susdit Tibert-le-chat, enfant visionnaire qui sentait bien son temps, m’a fermement ordonné de parler le moins souvent possible de lui sur Internet. On peut donc parfaitement se contenter du résumé anonymisé, qui est, en soi, une véritable synthèse d’époque: cet homme et sa conjointe travaillent dur, ils ont des priorités, une vision du monde et de l’idéal.

L’enfant de Tibert-le-chat est une petite fille et mon fils n’hésite pas à se définir comme le père d’une petite fille. Il est très content d’être le père d’une fille, cela lui va, lui sied. Il se sent compatible avec cette réalité. Tibert vit sa parentalité avec beaucoup de stature, une sorte de majesté, presque. C’est très touchant. Je suis très confiant pour la stabilité des femmes de demain, si elles ont la chance d’avoir des pères comme Tibert-le-chat.

C’est que Tibert-le-chat est une des belles intelligences que j’ai rencontré dans ma vie. Un cerveau logique, raisonneur, ratiocineur parfois même. Il est exigeant en matière de pensée articulée et en même temps très à l’écoute de ses émotions profondes, de ses inquiétudes face au développement du monde, des aspirations du cœur. C’est un esprit bien balancé. Une tête à la fois bien faite et bien meublée. On aurait dit autrefois: un humaniste. Sur la rencontre intime du ratiocinage et de la sentimentalité, il faut absolument que je vous raconte l’histoire des pouvoirs de Superman. Elle dit tout sur la cérébralité du zèbre. Tibert-le-chat devait avoir neuf ou dix ans. Il me demande, un jour, comme ça, d’où viennent les pouvoirs de Superman. La question était sciemment posée dans un cadre de fiction. Tibert, peu enclin au vagabondage fidéiste, ne croyait pas en Superman, à proprement parler. Simplement, il s’informait, sans malice et sans illusion, au sujet du paramétrage de ses caractéristiques descriptives, comme être de fiction. Je lui réponds le peu que je sais… que Superman est un extraterrestre de la planète Krypton et que cette planète avait un soleil rouge. Après la destruction de Krypton, Superman se retrouve sur la Terre, qui a un soleil jaune. C’est ce soleil jaune qui, mystérieusement, lui insuffle ses superpouvoirs. Après avoir bien stabilisé dans son esprit le fait que Superman est un gars ordinaire sur Krypton et un gars surnaturel (seulement) sur la Terre, Tibert-le-chat me demande ce qu’il arriverait à quelqu’un de la Terre s’il se retrouvait sur la planète Krypton. Selon le canon du corpus Superman, comme Krypton a été détruite exactement au moment où Superman en a été évacué, je ne dispose pas de données (de données narratives) décrivant ce que des terriens auraient pu ressentir sur Krypton. Tibert-le-chat adopte le petit air de condescendance onctueuse et patiente qui deviendra un jour la marque de commerce de son charme tranquille et m’explique méthodiquement qu’il y a trois possibilités. Soit A) le soleil rouge de Krypton a un effet inverse sur les kryptoniens et les terriens et nous nous retrouvons avec des superpouvoirs sur Krypton comme les kryptoniens se retrouvent avec des superpouvoirs sur Terre… B) le soleil rouge a un effet identique sur les kryptoniens et les terriens et nous nous retrouvons tout malingres et amoindris sur Krypton, subissant une diminution de pouvoirs (sur la bases de nos petites capacités humaines) sur ce monde, très exactement comme Superman, que cette planète affaiblit aussi… C) rien ne se passe, Superman et les autres kryptoniens étant les seuls êtres susceptibles de subir des fluctuations de pouvoirs sous l’effet des soleils, les humains étant inertes sur cette dimension de leur être. Tibert me réclame alors de choisir une des options A, B, ou C. Je valorise le poids égal de ces possibles et de leur validité et je renonce à sélectionner une de ces trois éventualités logiques. Je me souviens alors que Tibert-le-chat tira de mon indécision volontaire une vive (mais saine) contrariété. Il s’inquiétait authentiquement pour le sort du genre humain sur la planète Krypton. La fusion entre le logique, l’humain et l’émotionnel était très intime, en lui. Perso, j’étais passablement soufflé de voir un moutard de cet âge construite un raisonnement relativiste si perfectionné. Le Cogito de Tibert-le-chat était déjà solidement en place.

Et cette armature de l’intelligence se manifestait autant dans sa vision personnelle du monde que dans sa vie sociale. Ainsi, dans la fameuse dyade clownesque Clown Blanc versus Auguste, Tibert-le-chat est imparablement le Clown Blanc. Articulé, précis, aérien, lumineux, ratiocineur, adulte, Tibert-le-chat sait mettre les choses en ordre sans rigidité mais sans complaisance non plus. Dans le duo disparu (ou juste distendu… par les aléas de la vie adulte) que formaient mes deux fils enfants, Tibert-le-chat était le Clown Blanc, donc, et Reinardus-le-goupil, était l’Auguste. Mais il y a plus. Je me dois d’avouer que, seul à seul, avec Tibert-le-chat, la position de l’Auguste était souvent occupée… par moi… Je me rappelle d’un commentaire de Tibert-le-chat faisant crûment la synthèse de cette réalité: Ysengrimus, arrête de faire le pitre. J’ai l’impression d’être en compagnie d’une version géante de Reinardus.

Cela m’oblige fatalement à vous raconter une anecdote que je ressasse tout le temps, celle de l’orang-outang en peluche chez le dentiste. Ce jour-là, Tibert-le-chat (qui devait avoir environ douze ans) et moi avions deux commissions à faire. Nous devions d’abord aller récupérer un gros orang-outang en peluche chez la dame Couture où il avait fait l’objet d’une réparation délicate. Puis nous devions ensuite nous rendre chez le dentiste pour une inspection des dents de Tibert-le-chat. Nous commençons par aller récupérer l’orang-outang en peluche, parfaitement réparé et emballé dans un grand cellophane tout ballonné et bien translucide. Nous nous dirigeons alors vers le cabinet du dentiste. Stoïque, flegmatique, Tibert-le-chat me formule alors ses instructions, fermes et sans appel: Bon, là, cet orang-outang-là, je veux pas de cabotinage avec ça, au cabinet du dentiste, hein. Le terrible Clown Blanc avait parfaitement décodé les rêves secrets de l’Auguste, je me préparais effectivement à faire des amusettes avec l’orang-outang en peluche pour faire rire les secrétaires du dentiste. Il n’en fut strictement pas question. Pour la première fois (et pas la dernière), j’avais l’impression que mon fils était l’adulte et que moi, le père, j’étais l’enfant. Un autre type d’étrange inversion kryptonienne s’opéra alors dans la substance verdâtre de mon vieux surmoi filandreux et lacéré. Et elle perdure.

Aujourd’hui, quand j’interagis avec Tibert-le-chat, j’ai toujours l’impression d’être en présence d’un phénix. C’est un homme moderne, à la conscience sociale acérée, respectueux de sa conjointe et de sa fille. Mon sentiment de fond est que j’ai beaucoup à apprendre de lui et que sa stature ne fait que croitre. Né à Toronto (Canada), vivant aujourd’hui dans un pays francophone d’Europe, il me confiait récemment que le fait qu’il ne pouvait pas beaucoup s’exprimer, en ce moment, en anglais lui donnait l’impression que quelque chose d’important se détruisait graduellement en lui-même. Oh, cher fils, je ne m’inquiète pas trop pour la langue anglaise. Dans ton cerveau comme dans celui de millions d’autres êtres humains, elle ne se détruira pas, va. Elle a une bonne pérennité devant elle… et tu la reparleras amplement, au cours de ta vie.

Mais, en ce jour solennel, je suis bien obligé de te l’avouer, oui, il y a bel et bien quelque chose de très important qui se détruit irrémédiablement au fond de toi. C’est ta jeunesse. Et ça, comme nous tous, il va falloir que tu apprennes à tout doucement vivre avec cette insidieuse déplétion-là… Bon anniversaire à toi, mon amour et ma fierté. Et, pour citer le très logique monsieur Spock une seconde fois: Longévité et Prospérité.

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