Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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MATHÉMATIQUES DU CHAOS (Loana Hoarau)

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2017

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Un titre frontalement trompeur pour un excellent roman. J’intitulerais personnellement cet ouvrage Lussi face au chaos du monde, mais qui-suis-je… Lussi est une petite fille qui vient de se faire enlever par un homme violent. Il l’enferme dans un sous-sol miteux, la brutalise, la force à manger un brouet peu appétissant et à prendre des bains qui rappellent plutôt des simulations de noyades. Y a-t-il abus sexuel? La chose reste vague. Or Lussi est aussi une petite fille vivant avec une mère insensible et un beau-père (stepfather) abusif et contrôlant. Scolarisée à la maison, justement par le personnage odieux en costard et cravate, elle vit au rythme des diktats et des torgnoles de l’être exécré. Lussi pense beaucoup à son vrai père, elle voudrait tant le revoir. Est-il remarié, mort ou simplement parti? La chose reste vague. Mais Lussi (la Lussi enlevée par une brute inconnue) va mettre en branle la dimension résistante de son être, se retourner, comme une petite fouine, et mordre violemment. Mais Lussi (la Lussi scolarisée à la maison par un tyran trop connu) va mettre en branle la dimension résistante de son être, se retourner, comme une petite fouine, et fuir, fuguer ouvertement sous la pluie blafarde. Sommes-nous à découvrir ici les deux facettes distinctes d’un même monde ou y a-t-il encore autre chose?

C’est une étude de l’abus de l’enfant par l’adulte, ça, indubitablement, surtout (mais pas exclusivement) par l’adulte mâle. Nous sommes taraudé(e)s à l’intérieur de Lussi, petit bout de femme s’efforçant de circonscrire au mieux les pourtours calamiteux du monstre. Lussi (la Lussi enlevée par une brute inconnue) observe peureusement un alcoolique primaire, un epsilon aux traits mal définis et à la cohérence comportementale erratique. Ici, Lussi doit surtout lutter contre son propre affaiblissement, la peur, la faim, le sommeil, la perte de la cohérence des repères due à l’involontaire dérèglement des sens. Lussi (la Lussi scolarisée à la maison par un tyran trop connu) existe haineusement, comme une corde tendue. Elle évolue entre une mère insensible et le cousin et concubin de celle-ci qui entend contrôler jusqu’à la diète et les temps de loisir de Lussi. Ici Lussi doit jouer au chat et à la souris avec l’enquiquineur odieux et assumer que la moindre tentation turbulente ou subversive aura un coût punitif virulent, un lot de conséquences détestées et non intériorisées. Cherche-t-on à nous faire piger que Lussi Stan et Lussi Bauer sont la même personne confrontée à deux des facettes, imaginaires ou réelles, du chaos du monde ou… y a-t-il encore autre chose?

En tout cas, quoi qu’il en soit, voici où nous en sommes arrivés, dans la civilisation actuelle, avec nos enfants. Ce roman est l’histoire honteuse, minable de ce que nous leur avons fait inexorablement. Nous sommes tous, à des degrés divers, impliqués dans la hantise cruelle de cette question insoutenable: que feraient-ils concrètement à une enfant s’ils se trouvaient, eux adultes, en situation d’impunité absolue? Jeff et Yann, les deux hommes adultes mis en scène ici sont impondérables, impalpables, insaisissables. Inhumains dans leur impunité, ils sont pourtant profondément enfouis en chacun de nous. Ils sont ce que nous ne pouvons plus éviter, ou contenir. Ils sont banalisés. Ils sont ce qui transforme l’illusoire paradis de l’enfance en un insoutenable enfer. Ils sont désormais un des nombreux avatars issus du monde adulte que l’enfant contemporain subit, envisage, affronte, contourne ou évite. La seule différence est que cet avatar là détruit l’enfant, le broie, le nie. Nous avons perdu quelque chose de profond, de crucial et cette perte, c’est l’enfant qui la subit. Et en plus, pour en rajouter une couche, une dimension cynique confinant à l’innommable, on finit par faire un jeu compétitif de tout cela.

Le style de Loana Hoarau est vif, cinglant, singulièrement autonome et vivant. Il y a aussi cette sobriété, cette retenue de ton qui sait parfaitement laisser le plus insupportable dans l’implicite. Il ne s’agit pas exactement ici de pédophilie nouveau genre mais bien plutôt, en fait, de cruauté arbitraire à l’ancienne, d’abus «classique» de la force physique et du pouvoir social des adultes. Lussi se fait malmener comme Aurore, l’enfant martyre ou comme la petite Christina dans Mommie dearest ou comme les bambins de Jeux interdits. Torgnolée, sermonnée, froidement méprisée, «éduquée», cernée, elle se fait asséner, par des sadiques et/ou des insensibles, des vérités de toc dont les tenants et les aboutissants restent d’un flou macabre, filandreux, chaotique. Et on va bien en payer le prix, de cet abus adulte. Tout ce qui existe dans cet univers social va en payer le prix… Même la narration va en payer le prix. Car il y a effectivement autre chose, une manière de deuxième degré faussement angélique, une sorte d’arabesque allégorique, un brimborion de chute odieuse. Lussi survivra. Lussi survivra aussi. Lussi comprendra. Lussi comprendra aussi. Mais cette confrontation enfantine et prométhéenne avec le chaos du monde sera terriblement et insondablement stérile, ratée, cruelle, cuisante, futile.

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Loana Hoarau, Mathématiques du chaos, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou PDF.

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NOS PREMIÈRES CRUAUTÉS (par Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2017


Nos premières cruautés
Sont, de toutes, les plus suaves
Et ce qu’elles ont teinté
Plus jamais ne se lave

Et ce qu’elles ont fendu
Plus jamais ne se scelle
Et ce qu’elles ont perdu
Plus rien ne le révèle.

Nos premières cruautés
Nous ont fait devenir
Ce qui nous fait pleurer
Et ce qui nous fait rire.

Et ce qu’elles nous avouent
Retombe au fond du puit
Quand pend à notre cou
La meule de notre vie.

Nos premières cruautés
Ne céderont jamais.
Elles vont persévérer
De relais en relais.

Sur nos iris, elles bougent
Comme autant de scotomes.
Une feuille d’automne rouge
Glissant des pages d’un tome.

Et, et… nos premières cruautés
Seront toujours
Le plus sublime atour
De tous nos apartés.

L’enfance. L’ère fatidique de toutes les pulsions et des plus insondables ardeurs unilatérales. C’est ce temps qu’on n’en finit jamais de croire éternel. Ce temps d’avant le moment évanescent où les copains et les copines s’éparpilleront aux quatre vents, pour toujours. Ce temps où le jeu et la guerre ne font qu’un, où les garçons et les filles découvrent abruptement leurs ressemblances, leurs différences, leurs réfractions, leurs attractions, tout en les configurant de concert, en fait, et sans trop le savoir. C’est surtout le temps où tout se négocie, sauf la hiérarchie des forces, qui, elle, est aussi fatale que la flexibilité limitée des arbres, des vents et des saisons contrastées et tyranniques de notre beau Québec tutélaire.

Il est extrêmement important pour le petit Pol, notre volubile narrateur, d’être froidement cruel. Amoral, il aime insondablement le goût du sang. Et la violence, subie ou infligée, lui plaît. Il nous raconte donc, sans complaisance mais sans concession non plus, ses petites histoires de cruautés. Elles sont livides, mièvres et microscopiques à souhait. Mais elles ont été ses toutes premières. Et les cruautés les plus anciennes, les plus malingres, les plus rabougries sont aussi les plus cruciales, les plus suaves et les plus indélébiles. Le regard de Pol est circonscrit et concentré. Même les omissions de son récit sont minutieusement décidées. Pol ne parlera pas de sa famille (ses gens, comme il les appelle parfois), ni de sa maman, ni de son papa, ni de l’école, ni des adultes en général. C’est que Pol nous narre l’enfance des configurations libres, lâches et fofolles. Et quand l’enfance échancrée et tirailleuse se terminera, eh bien, Pol se taira.

Le monde de l’imaginaire du petit Pol est en légère diffraction par rapport au monde réel. Ses compagnons et compagnes d’enfance portent des noms improbables: Toupie, Bernadotte, Caporal, Primo, Gigi. C’est que Pol, dit Popol, nous relate l’enfance insolite et biscornue d’un monde et d’un temps. Les adultes, dans ce monde et ce temps là, travaillent dur pour assurer la belle vie de la maisonnée. Ils sont invisibles. Les écoles maternelles, les garderies, les centres de la petite enfance, les camps de vacance n’existent pas. Le terrain de jeu populaire, c’est la forêt immémoriale. Les réseaux sociaux, c’est la foule-marmaille piaillante des champs broussailleux et du poussiéreux coin de rue du cru. Pas de téléphones portables, pas d’ordinateurs, pas de jeux vidéo, pas de parents hélicoptères, pas de direction de la protection de la jeunesse. Bon, il y a bien la télévision, bourdonnante, crépitante et incolore… pour les jours de pluie ou de tempêtes de neige, sans plus. On allait jouer dehors, dans ce temps là, comme le dit si bien quelque chose de grognon qui percole et perdure en nous, et qui est presque en train de virer à l’adage populaire.

Le petit Pol et ses pairs enfantins de la commune fictive d’Irénéville étaient moins cernés, moins policés, moins corsetés de rectitudes, en leur enfance d’autrefois et de là-bas. Ils vivaient une vie plus secrète, plus sauvage et plus fluide, sans cyber-harcèlement et sans trolling. En étaient-ils pour autant moins cruels?

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Paul Laurendeau (2017), Nos premières cruautés, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Hantise révolue de l’interrupteur lumineux

Posted by Ysengrimus sur 1 avril 2017

Interrupteur-couvert

Il y a cent ans, quelque part en 1917, un certain William J. Newton et un certain Morris Goldberg faisaient breveter l’interrupteur lumineux. Ceci est un fait hautement insolite mais je nie fermement qu’il s’agisse le moindrement d’un poisson d’avril. Je salue très respectueusement messieurs Newton & Goldberg pour cette réalisation remarquable qui fait imparablement d’eux, en compagnie des inventeurs multiples, fourmillants et anonymes de la nouille, de la batterie et de l’épluche-patate, de modestes mais hautement méritoires bienfaiteurs de l’humanité. L’interrupteur lumineux des tout débuts ne ressemblait pas à celui que je place ici, sobrement, en frontispice mais cela importe peu. Il permettait d’allumer et d’éteindre la lumière dans une chambre, le salon ou la cuisine sans être obligé de se traîner à tâtons au milieu de la pièce obscure et de tirer, toujours un peu intempestivement, sur une petite chaînette qui risquait tout le temps de se sectionner net au ras la douille et de bousiller durablement toute éventualité d’accès au monde transcendant de la lumière. Merveilleuse et utile invention vernaculaire et ordinaire que cet excellent interrupteur lumineux mural. J’aurais tant tellement voulu n’avoir rien à redire sur ce point scintillant au bout du tunnel torve et taquin de toutes nos curiosités contrites.

Malheureusement, un des multiples traumatismes pratico-pratiques de ma petite enfance est intimement associé à la lumineuse invention de messieurs Newton & Goldberg. Dont explication. C’est tout simplement que —les plus vieux et les plus vieilles s’en souviendront— il fallait parvenir à faire avec le son de l’interrupteur lumineux d’autrefois (qu’il est encore possible, et j’en frémis, d’entendre, soigneusement reproduit, ICI). Ce déclic franc et tonitruant, inévitable, inamovible, impossible à masquer, résonnait dans toute la baraque et faisaient imparablement repérer toutes vos allées et venues luminescentes comme une irritante mitraillade de pointillés sonores vous pistant comme au radar. Cela s’imposait sans parade possible et ce, même si vous aviez eu la présence d’esprit élémentaire de rabattre la porte du local fouineusement investi avant d’en allumer coupablement la lumière. Encore plus fort (et encore pire), chaque interrupteur lumineux de la maison avait sa «voix» spécifique. Si, si, je vous le jure, exactement comme les pétoires personnalisées dans un film de Sergio Leone. Si bien que non seulement les instances parentales ou sororales savaient sans faute qu’un interrupteur lumineux s’allumait ou s’éteignait (nous reviendrons dans une seconde sur la cruelle fatalité numérique arithmétiquement corrélée à l’événement) mais, elles savaient exactement dans quel local la nouvelle petite fourberie du moment se jouait. Premier exemple: ma sœur est assise depuis un petit moment au salon. Je me lève et en profite pour enfin marcher chaparder une papillote dans sa chambre, en affectant de me rendre au chiotte (la salle d’eau et sa chambre étant limitrophes au bout d’un couloir d’une honnête longueur). Je disparais, entre subrepticement dans sa chambre. Mais pour y chaparder la papillote convoitée, il me faut de la lumière. CLAC et CLAC, l’interrupteur lumineux parle. Je reviens l’air faussement innocent, ma papillote discrètement planquée dans une poche. Eh bien, je suis immanquablement repéré car la voix, audible dans tout le plain-pied, de ce satané interrupteur lumineux avoue ouvertement à ma tendre sœur qu’il n’est pas celui du chiotte mais bien celui de sa chambre et elle le sait. Je me fais donc automatiquement faire les poches et me voici pincé bien sec. Une papillote de perdue. Vous imaginez les terrifiants atouts gestapistes de la chose?

Second exemple, incorporant, lui, les susdites séquences arithmético-numériques de déclics. C’est un sombre samedi d’hiver et le bonhomme fait une sieste réparatrice, d’autre part parfaitement méritée, dans une des chambres du plain-pied. Je vais au sous-sol et m’y amuse avec mes petites voitures. Joie sans mélange. Après quelque temps, je vois le retour du soleil par les étroites fenêtres au ras des mottes. Et aussi je décide d’aller pelleter, puisqu’il ne neige plus. La splendeur du soleil hivernal éclaboussant la petite salle de jeu du sous-sol me fait oublier que j’y avais allumé la lumière. J’oublie donc aussi de l’éteindre, en une omission hautement répréhensible. Ferme la porte accordéon de la petite salle de jeu, monte les marches du sous-sol, enfile mes bottes et ma bougrine, et pars pelleter. Je reviens quelques heures plus tard et, retirant mes bottes dans l’escalier, je constate que l’interrupteur lumineux est allumé. Comment puis-je faire une telle constatation si la petite salle de jeu du sous-sol est close et que son luminaire, des néons plafonniers, ne m’est pas directement visible? Réponse. C’est que le bonhomme, déjà solidement sourcilleux en matière d’économies d’énergie (les Trente Glorieuses touchaient doucement à leur fin, vous comprenez bien, le premier choc pétrolier, tout ça) et qui, qui plus est, a fini tout le sous-sol de ses mains adroites et fermes, a flanqué le petit interrupteur lumineux de la salle de jeu d’une micro-ampoule témoin permettant (aux fautifs comme aux mouchards) de voir depuis le haut des escaliers s’il est éteint ou allumé. Fantastique initiative qui m’avantagea souvent mais dont je dus aussi parfois payer le triste prix. Pour preuve. Je descends sur la pointe des pieds et m’empresse d’éteindre la salle de jeu, restée allumée plusieurs heures. La voix unique, un peu aigre, pointue, fatale de l’interrupteur aux micro-ampoules se fait inévitablement entendre. Un CLAC unique, cette fois-ci, impair, bancal, dissymétrique. Le coup de pétard interruptif sort le bonhomme de sa torpeur réparatrice, un plancher plus haut. Et il s’empresse d’aborder la question en ma compagnie quand il me rencontre juste après. Je tente bien de raconter que j’avais à vaquer au sous-sol mais la version ne prend pas. Ben non, pensez-y. Le CLAC entendu étant de nombre impair (unique), c’est soit que je viens d’éteindre une lumière antérieurement durablement oubliée, soit que je viens de négliger de le faire. C’est parfaitement imparable. Il aurait fallu deux CLAC impossibles, eux, à produire sans laisser la lumière oubliée derechef allumée. Et me voici derechef piégé.

Mon enfance fut donc un sempiternel louvoiement entre les différentes voix d’interrupteurs lumineux, mouchards implicites, traîtres mécaniques, cornes de brumes fantasmatiques, imparables et sans langages. Combien de fois ai-je tenté de couvrir cette satanée manette emmerdante de la main ou d’un mouchoir pour en étrangler la perfide voix. Impossible. Son coassement honni se transmettait comme à travers les murs. C’était le Cœur Révélateur d’Edgar Allan Poe version loupiote, cette merde. Pas de veilleuse dans le temps. Pour pouvoir continuer de lire dans son lit, après s’être unilatéralement et arbitrairement fait couper la lumière, il fallait fermer la porte de la chambre tout doucement (facile) puis allumer l’interrupteur lumineux en silence (impossible). La bonne femme se rameutait alors avant la fin du chapitre, me servait un CLAC de plus puis tout était à refaire… ou pas.

Puis un jour… bien, comme si de rien, sans trompettes, ce fut la fin de l’enfance. Un interrupteur lumineux d’une des chambres du plain-pied se cassa, vanné par le poids des ans. Le bonhomme le changea mais, petite innovation tranquille des temps, il posa un interrupteur comme celui que vous voyez ici en frontispice. Il était ouateusement silencieux. Que c’était doux et onctueux. Je me rappelle l’avoir fait jouer maintes fois pour en goûter le suave mutisme. Il resta longtemps le seul de la maison parentale qui soit ainsi amuï. Mais il n’y avait pas de doute possible. Les temps étaient révolus. Cet interrupteur lumineux nouveau genre imposa discrètement ses douceurs et ses silences. Puis, graduellement, ses compagnons le rejoignirent dans toutes les chambres, cuisine, salon, vivoir et consort. J’étais un grand, je graduais. Seule la vieille salle de jeu (amputée désormais de sa plus large part convertie en chambre) devenue elle-même une sorte de débarras, garda ses interrupteurs parlants, ceux avec les micro-ampoules témoins d’autrefois (le tout aurait été trop compliqué et merdouillard à changer et puis, la barbe, le sous-sol, on y allait de moins en moins de toute façon). Sauf erreur, ils n’y sont plus, au moment où je vous parle, la vieille maison de jadis ayant été intégralement rénovée.

Elle est désormais bel et bien révolue, ma hantise de l’interrupteur lumineux. Les imperceptibles progrès du fatras bringuebalant de la technologie moderne d’appoint m’en ont irrémédiablement débarrassé. Papa et maman ne sont plus là, eux non plus, pour que je me remémore tout ça et en rie de bon cœur avec eux. Tant et si bien que, admettons le sans nostalgie mais aussi sans complexe, il m’arrive parfois d’entendre dans ma tête, en une sorte de concert percussif semi-onirique, le claquement des interrupteurs lumineux d’autrefois, en ayant quand même une pensée attendrie pour toutes les joies folâtres et ordinaires qu’ils ponctuaient raboteusement, sans même le savoir.

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Facebook n’est PAS un cyber-espace privé

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2016

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Bon, comme il s’agit ici de Facebook, commençons, si vous le voulez bien, pour solidement se placer dans le ton, par rien de moins que les désormais incontournables ego-informations. J’ai un Moi, bien vivace et vivant. Il existe, il exulte, il interagis. Or, malgré ça, du point de vue de la diffusion de camelote procédant de ma vie privée, ma page Facebook est un sarcophage, vide comme une vieille souche pourrite… Elle existe pourtant. Il le faut bien, hein. C’est une page Facebook assez banale d’homme de soixante ans. J’y parle de mes livres, de mes billets de blogue (mon carnet les lie automatiquement sur Facebook, à leur parution), du travail consciencieux, honorable, méritoire et méthodique de la maison d’édition ÉLP, et de quelques rares autres clopinettes grappillées ouvertement, éclectiquement, et sans primeur particulière, sur la ci-devant toile (je n’y pose plus de lien à YouTube car ils les effacent en douce, ces caviardeurs. Pas pour du copyright, en plus: non, non, juste pour couler un concurrent). J’y entretiens aussi des liens plates avec des groupes creux. Rien de trop vif, parlant ou tripatif. Du ronron bon ton.

J’ai un petit nombre d’amis (quarante ou… moins), des anciens de collège, des soeurs, neveux, nièces, des ventrus, des pelés, des tondus, des compagnons et compagnes auteur(e)s et éditeurs/trices franc-tireurs/reuses. Je refuse systématiquement et sans sommation les offres d’amitié venues d’inconnues, habituellement fort jolies (et qui n’apprécieraient certainement pas le vol d’identité qu’elles subissent en m’enquiquinant de la sorte, tout involontairement). Quand —et c’est rare— un nouvel ami effectif et plausible se présente au portillon, j’en retire un, sur le critère un peu flasque de sa non-saillance dans mon esprit et/ou de l’ineptie vide ou sottement ludique de ses contributions. Il s’agit de préserver soigneusement le nombre temporairement sacro-saint de quarante amis Facebook. Simple question à la fois de modestie et de méthode. À ceux et celles qui trouveraient que c’est bien peu d’amis, je répondrai: restons calmes ici, socratiques aussi. Je ne connais pas quarante personnes en profondeur donc, même si je contrôle un petit peu les volumes, je suis bel et bien, moi aussi, sous l’effet plein et entier de l’inflation Facebook, comme un peu tout le monde sur cette plate-forme de stature planétaire. En toute déférence pour ces quarante individus, tous fort estimables d’autre part, je me dois de signaler au cosmos entier que personne d’important (dans tous les sens du terme) n’est mon ami Facebook… Ronron, je n’y vais pas souvent et n’y discute pas grand chose. C’est comme le titre d’un bel album de Miles Davis du siècle dernier: Decoy. Le sénat canadien en quelque sorte. Balconville, un jour de pluie. Les gogos visitent fortuitement ma page Facebook et n’y voient que le feu qu’ils veulent bien y voir (car ils ne sont dupes de rien, comme tous nos contemporains, cyber-blasés à la corde)… Ce qui m’arrive de sauvage et de fou est ailleurs… parfaitement et intégralement invisible, à l’ancienne…

Je m’appelle Paul Laurendeau (c’est là mon identité sur Facebook). Mon nom de cyber-plume est Ysengrimus. Je suis barbu, debout non loin d’un ordi un peu ballonné et vieillotte et il y a derrière moi une batterie dont ma maisonnée n’est plus propriétaire (la photo date de 2005 et je n’ai aucune intention de vous annoncer sur tous les tons que je viens de la changer, donc elle reste). On notera aussi, sans s’appesantir mais en se rapprochant doucement du propos du jour, que Facebook est constamment en train de barboter dans sa quincaillerie de politique de confidentialité et de nous proposer de nous y ajuster, en remontant sans fin la côte caillouteuse et aride des nouvelles consignes à rencontrer. Comme je subis ce service, je suis bien contrarié de me voir forcé à ce genre de contraintes tataouines et récurrentes par eux. Bon je surveille avec une certaine attention le topo quand même (on est jamais assez prudent) même si ça fait un bail que je ne place rien de privé sur cet espace pour exibitios convulsionnaires. Je recommande à quiconque d’en faire autant (on y arrive, on y arrive). Ceci est un espace d’affichage public, pas une structure permettant de mettre en place des dispositifs de messagerie confidentiels.

Nous y voici donc. Je veux simplement dire ici à mes lecteurs et lectrices que Facebook n’est PAS un cyber-espace privé. Il faut soigneusement éviter de mettre, par exemple, des photos de ses enfants sur Facebook. C’est un piège à con nuisible qui ne mérite absolument pas de notre progéniture. La seule et unique «photo» de nature personnelle que je recommande à placer d’urgence sur Facebook, c’est ceci, suavement paradoxal:

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En effet, pensons de façon minimalement autocritique, ici, pour une petite minute. Que dirait vraiment mon enfant de demain de mon enthousiasme d’aujourd’hui/autrefois, le concernant, enthousiasme pesant et gnagnan, qui l’engage lui aussi, et largement malgré lui? Les photos de famille se cyber-punaisent au tout venant sur internet, maintenant, vraiment? On est sérieux là? J’imagine un de mes fils se voyant aujourd’hui, en version cyber-monde, en train de câliner un ours en peluche circa 1999, de par mon enthousiasme d’un autre temps, sous la pluie parfumée des j’aime des matantes de mon cercle d’amis… Mais il me la ferait bouffer toute crue, la gentille peluche de jadis…

Posons la question de façon plus générique ou principielle, et sans attitude soupçonneuse aucune, sur la simple base d’une prudence prospective toute élémentaire face aux technologies cyber-communicatives. Faut-il ou non se méfier (comme de la peste) du scrapbooking gnagnan-familial sur Facebook? C’est un débat qu’il va finir par falloir avoir. Mon enfant un jour aura mon âge. Ses traces internet le suivront (ou non), comme des casseroles. Pour un (comme disent les vieux, s’il en reste), j’énonce ici un principe général ferme et nous sommes des millions en cause. Poster des photos de nos enfants sur un panier percé exibitio et nuisible comme Facebook est un comportement durablement irresponsable. Ce principe ne souffre hélas pas d’exception. À ceux qui iraient avancer des arguments de naïfs ébahis genre «j’estime que je ne risque pas grand-chose», je répondrais: tu me fais rigoler, c’est ton enfant qui a son image enfantine mise en circulation sur internet, pas toi. Les risques sont donc pleinement pour lui. Et son impression personnelle du moment —éventuellement approbative ou indifférente— eh ben, elle fait pas trop le poids dans la balance. On sait pas ce qu’il voudra demain, ton bambin de ce matin, point. Aussi, on sait pas où ces images finissent. J’ai pas besoin de vous faire un dessin. L’ours en peluche qu’il étreint si tendrement, ton enfant innocent, pourrait se retrouver satiriquement photoshoppé en Pedobear… Tapez simplement ce mot dans l’appel des images, vous verrez bien ce que je veux dire. Elles voyagent et se transmutent, les petites photographies innocentes qu’on abandonne en toute insouciance au cyber-golem. Et le fait est qu’en postant des photos de nos enfants sur Facebook, on s’autorise, nonchalamment et imprudemment, des comportements que l’histoire va juger fort sévèrement, comme Pierre Nadeau en noir et blanc, quand il allumait une clope à l’écran. Faute de mieux, souvenons-nous du vieux mot de Gilles Vigneault: «On fabrique des chaises. On sait pas qui va s’asseoir dedans»

C’est assez angoissant et contrariant ce qui se passe dans ces plate-formes et c’est vraiment très peu fiable, pour le citoyen pingouin de base qui n’a pas envie de se livrer en pâture aux cyber-commerce et au cyber-voyoutage (qui sont bien souvent les mêmes). D’autres diront encore qu’ils n’identifient pas explicitement leur enfant par un étiquetage, ou je ne sais quoi. Ouais, ouais, première affaire que tu sais, en ouvrant mon Facebook, l’œil glauque, sans trop penser à rien, vlan, je sais qui c’est ton enfant. Je sais son nom et sa ville de résidence. Comment ça se fait que je sais ça, moi? C’est pas de mes affaires (ceci n’est pas un reproche fait à quelqu’un. On discute sur des principes). Qui d’autre le sait? Les amis des amis de… on s’y perd un peu. Non, donner ce genre de chèque en blanc à un foutoir sociologique comme Facebook, c’est exactement là que se situe l’erreur de fond dont nous discutons. Ils nous font rebondir nos photos anciennes maintenant, en plus, ces corniauds là. Tu ne t’attendais pas à voir cette photo te retrousser dans la face, six ans plus tard! Elle va retrousser où demain? Et tu peux plus rien effacer, en plus. Facebook garde absolument tout, même les pages que l’on (croit que l’on) retire. Mazette… Tu veux vraiment jeter l’image présente ou passée de tes enfants dans ce genre de cloaque mouvant et malodorant? Moi, non. Mon image, oui. Elle peut y aller. Elle n’engage que moi. L’image et le nom des autres, non…

J’emmerde copieusement Facebook. Je n’ai aucune confiance en eux. Ce sont des suppôts du grand capital et des arnaqueurs patentés. Qu’ils alimentent leur livide et perfide chronique planétaire biaisée en d’autres sources que ma modeste maisonnée.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Aline Laurendeau (1924—2015)

Posted by Ysengrimus sur 9 novembre 2016

Mon amusette favorite quand je retrouvais ma mère: l’asseoir sur mes genoux

Mon amusette favorite quand je retrouvais ma mère: l’asseoir sur mes genoux

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Il y a un an mourrait ma mère, Aline Laurendeau. Je pense à elle mais je retrouve moins facilement la joie ordinaire du souvenir tendre et simple qui me revient en commémorant la mort de mon père, Réal Laurendeau, survenue un petit peu avant. C’est que mon père est mort assez subitement, dans sa maison, tandis que ma mère fut séparée de lui et placée en institution pendant deux longues années avant de disparaître. Le cheminement final fut donc inévitablement moins paisible pour elle. En toute déférence pour les aidants naturels de ma mère (qui ont vécu mille fois ce que je résume ici fort sommairement, dans ma myopie lointaine), que je salues ici et dont le mérite est immense, je documente ici, en fourbissant mes notes du temps, ma triste et distante observation de la graduelle perte de raison de la personne qui reste l’intelligence la plus vive et la plus lumineuse qu’il m’ait été donné d’avoir la joie de connaître. Journal de l’inexorable descente de ma mère dans les mystérieux soubassements sans lumière de nos esprit (tandis que son mari, lui, restait, encore pour un temps, parfaitement lucide).

DE CONSTERNANTS OISEAUX. Ce jour là, mon épouse Dora Maar et moi sommes allés voir Aline à l’hôpital et nous avons alors rencontré son premier épisode délirant majeur. Elle nous décrivait, de façon très développée et, ma foi, avec une sérénité non feinte, ce qui semblait être une volière. Elle a discouru pendant une vingtaine de minutes sur des oiseaux de toutes tailles et de toutes couleurs qu’elle se donnait comme ayant observé. Si on tentait de la ramener vers autre chose, elle revenait aux oiseaux. On est sortis de là passablement consternés et atterrés. Retour de cette visite déroutante, je me sentais un peu comme si je venais de recevoir un coup de marteau sur la tête et je ne savais pas trop quoi raconter dans un rapport (qui aurait pourtant pu être spectaculaire vu la performance qu’elle nous avait servi). Craignant un nouveau pépin avec sa médication, je me suis contenté de téléphoner à mon frère Coupe-Feu-de-Choc. Il m’a expliqué que ces épisodes délirants avaient usuellement lieu au réveil (on l’avait effectivement réveillée au moment de notre visite) et Coupe-Feu-de-Choc m’a donné des consignes nettes qui m’ont rappelé celles que nous donnait le personnel soignant de l’Hôpital Lafontaine circa 1978. Ne pas entrer dans le délire de la patiente et lui fournir les points de repère solides lui permettant de se raccorder: c’est moi, Ysengrimus, c’est Dora Maar. On est venu te rendre visite, etc. Fort de ces consignes, nous sommes allés revoir Aline. Elle était en grande forme et la seule information surprenante fut que son mari et elle ont deux maisons, toutes deux situées au petit domaine parental. Elle vit dans l’une, il vit dans l’autre (le premier intéressé a plus tard nié toute l’affaire). Comme je m’objectais, conformément aux consignes, j’ai eu droit à: Toé, conte moé pas de peurs. Elle croit à sa salade quand elle y croit, la bonne femme…

UN FAUX CHAPELAIN ET DEUX PETITS BRACELETS INDISTINCTS. La situation est paradoxale. Quand elle est délirante, elle est en paix. Quand elle est de ce monde, elle est furax. En grande forme et bien de ce monde, elle nous a servi sa diatribe voulant qu’elle veut s’en aller, qu’ils vont la rendre folle, et tout le tremblement. Puis elle s’est mise à parler d’un pasteur ou chapelain (un homme de religion, pour employer sa formule) qu’elle apprécie beaucoup et qui la salue toujours en lui faisant un geste précis de la main. Elle en disait du bien, qu’il avait du bon sens et qu’il connaissait son affaire. Dix minute plus tard, se présente le préposé en charge de lui faire faire sa marche, un homme de haute taille, charmant mais d’allure un tout petit peu austère. Je le questionne sur ce pasteur ou chapelain au geste de la main, il m’explique que c’est lui, mais qu’il n’est pas de la calotte. Quand à Aline, elle semblait avoir un excellent rapport avec cet homme… tout en lui demandant de bien vouloir nous expliquer qui était son «autre» ami au geste de la main… Au plan de nos interactions avec le personnel hospitalier, on a aussi conversé, plus tard, avec une préposée qui dit beaucoup de bien d’Aline, qui dit qu’elle est en forme, disciplinée et gentille. Elle a aussi mentionné les visites assidues et dévouées de sa petite bru aux longs cheveux. Il s’agit de l’énergique épouse de mon frère Coupe-Feu-de-Choc. Pour en revenir à Aline. Parano, voici qu’elle prétend que son bracelet médical fournit des informations codées sur elle et que le personnel met en action des consignes sur la foi de ces informations secrètes en la prenant pour une folle et en ne lui disant rien. Dora Maar a attentivement inspecté le bracelet. Il y en a deux. En amont, son bracelet médical, un demi pouce en aval, sa fameuse petite montre au bracelet noir. Aline lève le bras et, pour bien désigner le bon bracelet à Dora Maar elle lui demande la couleur des deux objets. Elle avait la face à deux pieds de ces bracelets et leurs couleurs étaient indistinctes pour elle. Elle est complètement miro. Je commence à comprendre pourquoi elle dit constamment qu’on est dans la noirceur. Dora Maar n’a rien vu de très précis sur ce bracelet médical autre que deux noms. Aline Rioux. Marie Gagnon…

LE TEST DES PRÉFÉRENCES. Nous voici donc la fois suivante avec une Aline en grande forme et qui dit explicitement qu’elle en a marre de constamment se plaindre. Elle exige qu’on change de sujet. Elle veut parler de choses joyeuses. On se lance donc dans le test des préférences. 1– ALINE, QUEL EST TON MET FAVORI? J’ai bien du répéter ou gloser la question une dizaine de fois. Bizarre, elle semble avoir perdu les noms lexicaux de mets mais cela a ouvert un développement inattendu et très joyeux sur la bouffe dans cet hôpital. Pas foutu de la désigner, mais très prolixe pour la commenter positivement. Elle parle presque de la place comme si c’était un restaurant fin en nous recommandant d’essayer le menu si jamais on vient ici (Réal nous décrira plus tard sa rencontre personnelle, fort agréable, avec un bol de soupe qui sentait très bon et sur lequel Aline se jeta comme, nous dit-il aussi, elle se jette sur tous ses cabarets). Parfait, comme disait Obélix: quand l’appétit va, tout va. 2– ALINE, QUEL EST TON CHANTEUR FAVORI? La question est vite comprise mais je me fais servir qu’elle n’a pas de chanteur favori. Sauf que là, c’est moi qu’il faut pas prendre pour un fou. C’est vrai qu’Aline n’est pas très musique. Sauf que je me souviens parfaitement que, quand un spécial Tino Rossi passait à la télé, elle lâchait tout pour le regarder. En 1983, à la mort de Rossi, je vois encore mon Aline dire à quelqu’un (une femme, ma marraine possiblement): Tino, notre Tino qui vient de partir… Bien décidé à ne pas me faire niaiser, je lui sers ces anecdotes après avoir explicitement mentionné Tino Rossi. Zéro. J’aurais pu lui parler de MacMahon ou du Doge de Venise, elle m’aurait tiré la même gueule neutre. Tino Rossi: inconnu au bataillon. Avez-vous dit amnésie? 3– ALINE, QUEL EST TA FLEUR FAVORITE? Réponse creuse et objectiviste: je les aime toutes, ça dépend des fois, ça dépend des couleurs, des senteurs. Mais, juste avant, très précise pour nous signaler qu’elle sait parfaitement ce qu’est une fleur: Toi, tu parles là d’une fleur dans un pot, qu’on arrose. On se serait cru dans un test de sémantique lexicale. Fleur, je sais ce que c’est, mon Ysengrimus. Mais pour des noms de fleurs spécifiques, reviens un autre jour. Moi j’avais une idée pour sa fleur aussi, mais j’avais aussi un doute, alors j’ai fermé ma boite (suivez-moi au petit domaine parental, vous saurez pourquoi j’ai bien eu raison de me la fermer). On est parti après notre demi-heure, laissant une Aline de fort bonne humeur.

RÉAL ET LE TEST DES PRÉFÉRENCES. Réal avait ce jour là le genoux bien raide, avec ce petit temps. Il nous a raconté des anecdotes marrantes sur son enfance. J’ai donc appris, quinquagénaire, que mon père est né sur la rue Adam (à Montréal) devant la Chapelle du très saint rédempteur. La maison, construite par feu son oncle Auguste, était juste en face de la chapelle, et Réal confirme qu’ils entendaient les cloches le dimanche matin, en pas pour rire. Vous serez aussi heureux, comme moi, d’apprendre que son met favori est le steak pommes frites (il tolère parfois qu’on les remplace par de la purée de pommes de terre – il prend son steak médium saignant). Son chanteur favori est une voix britannique masculine du temps de la guerre dont il a oublié le nom mais que, d’évidence, il entend encore dans sa tête. Sa fleur favorite est la tulipe noire (Malheureusement, des histoires ont été racontées sur les tulipes noires, comme de quoi c’était poison ou quelque chose. On n’en trouve plus – Réal dixit. Je lui ai dit que j’allais m’informer). Tulipe… J’ai fermé ma gueule avec Aline alors que je mourrais d’envie de lui mentionner leur ancienne rocaille couverte de magnifiques tulipes. Good move, Jackass. C’était les fleurs favorites du bonhomme… Sinon, je retrouve dans mes notes un petit bonjour à ma chère nièce. Réal a mentionné (lors de ses développements sur la question culinaire) que tu vas passer le voir avec un panier repas avant de te rendre sur Sherbrooke. Je profite de l’occasion pour te féliciter pour ce choix de la Reine de l’Estrie, ville universitaire magnifique dans cette belle vallée imprenable dont les Français qui y passent disent parfois qu’elle leur rappelle le site de Grenoble.

UN PETIT TEST DE CONNAISSANCES. Dora Maar et moi avons passé, cet après-midi là, une autre demi-heure en compagnie d’Aline et une demi-heure en compagnie de Réal. Aline est de plus en plus vive et déliée. Elle m’a picossé comme dans le temps en me pointant de doigt et en se payant ma poire. C’était fort sympathique. Ça faisait vraiment très plaisir de la retrouver un peu. Elle a eu ce mot taquin, en nous toisant: Faut bien être malade pour que vous veniez me visiter sur une base régulière. Du Aline pure poudre. En badinant, je lui ai fait le test de connaissance des trois gouvernants (1- Qui est le président des États-Unis; 2- Qui est le premier ministre du Canada; 3- Qui est le premier ministre du Québec). La pauvre Aline a fait de son mieux, s’est débattue comme une diablesse, mais a eu 0/3. Ceci dit, elle n’a pas manqué de vigueur pour envoyer une giclée de bois vert à Madame Marois quand je lui ai fourni la toute fraîche réponse de 3. Mal renseignée mais toujours cohérente avec elle-même politiquement. Elle nous a raconté ses souvenir de son oncle Émile Gagnon, politicien du bon vieux temps… du temps que ça consistait en s’occuper des gens. Captivant.

PRÉSENTATION D’UN COMPAGNON DE CELLULE. Aline est devenue proprement grandiose quand elle nous a présenté son compagnon de chambre. Un homme en chaise roulante qui perd graduellement (et irréversiblement) l’usage de ses jambes à cause d’une bizarre maladie de croissance des os. L’homme, fin de la cinquantaine, a perdu subitement l’usage d’une jambe mais pas du mâche patate. Aline l’a présenté comme mon protecteur. Il semble que cet homme se soit souvent pogné avec le personnel soignant quand Aline était à macérer dans sa pisse sans qu’on la change. Il fallait les voir exprimer la solidarité naturelle et ordinaire des opprimés. On aurait dit deux compagnons d’incarcération. C’était incroyablement étrange et à la fois touchant et tragique. Did you say mixed feelings? J’ai serré la pince de ce gars et l’ai chaleureusement remercié à notre départ. On vient de lui annoncer qu’il est pogné à l’hosto pour jusqu’à Noël. Aline n’a rien perdu de son aptitude à générer des solidarités, il semble.

RÉAL ET LE PETIT TEST DE CONNAISSANCES. De passage au petit domaine parental, entre biscuits Graham et Coke, j’ai fait faire le petit test de connaissances à Réal. Il a eu 2/3 (n’a raté que Barack Obama mais en recevant la réponse ce fut: Oui, oui, il est noir. Sa femme est noire aussi). Il m’a ensuite cacassé de parlement minoritaire, de Léo Bureau-Blouin de la scission au P.Q. et du déclin du souverainisme. Il lit encore les journaux, le bonhomme. Mais il s’inquiète pour son Aline. Il a parlé de son installation prévue au centre de soins de longue durée et a eu ce mot: Pour moi, est pas encore sortie du bois. Il avait l’air triste. Sur une note moins triste, il m’a confirmé que son grand-père (le père d’Albertine Fournier) portait le même prénom que Reinardus-le-goupil. Vous, je sais pas mais moi, ça m’a fait plaisir. Je ne le savais pas.

RÂLAGES. Rapport d’une rencontre très sympa de Dora Maar et moi avec Aline ayant duré une demi-heure environ. On est arrivés à l’hôpital juste après le changement des perfusions. Radieuse, vive, Aline a beaucoup parlé. Au chapitre du râlage, elle se plaint de la douleur que lui cause les installations de perfusions, mais elle assume la chose comme une obligation qui, l’un dans l’autre, s’endure. Elle semble établir un bon rapport avec ses infirmières. Le râlage majeur, détaillé et réitéré, a porté sur le fait de s’être fait sangler. Elle a pesté contre ça, bien explicitement. Elle a même eu ce mot de grande sagesse. Aline: Ils voulaient m’empêcher de tomber. Mais m’empêcher de tomber, c’est m’empêcher de vivre.

COMPLIMENTS. Des compliments très sentis et un satisfecit clair envers une technologie, qu’elle nous a décrite en détail (je vous passe ces derniers), lui permettant de déféquer et d’uriner sans sortir du lit. Elle est même allée jusqu’à me demander si j’avais déjà eu la chance d’être raccordé personnellement à une telle merveille. Répondant, à ma grande contrition, par la négative, j’ai eu droit à une face qui disait toute l’affliction que lui suscitait le fait que je n’aie pas eu une telle chance. Des compliments en rafale pour son mari, qu’elle était très contente d’avoir vu le matin même, et pour ses enfants. Nos enfants nous respectent. J’ai voulu me penser comique en disant: Source-Vive, Éminence-Des-Fleurs et Coupe-Feu-de-Choc te respectent… mais elle a pas pigé la boutade. Elle m’aurait bien picossé autrefois, pour une telle vanne. Mais ce n’est plus la même lucidité, évidemment. Des bons mots pour Coupe-Feu-de-Choc. Je te dis que Coupe-Feu-de-Choc, il surveille ça. Et pour sa petite bru aux cheveux longs (l’épouse de Coupe-Feu-de-Choc), avec une belle anecdote détaillée sur quand elle lui faisais son épicerie en cochant chaque prix pour bien la rassurer qu’on n’était pas en train de lui payer la traite contre son grée.

LA MONTRE AU BRAS DROIT. Attention, alerte à la petite montre. Après raccord de la batterie de perfes, l’infirmière n’arrivait pas à la replacer au bras gauche. J’ai voulu la ramener à Réal, pour me faire dire qu’il la lui avait lui-même apportée le matin même. Ça aurait quand même fait un peu couac. Dora Maar a trouvé une zone où elle a pu attacher la petite montre sans nuire aux tubes. Ne vous étonnez pas: c’est sur le bras droit.

MON MOMENT FAVORI. Mon moment favori fut quand elle a parlé de la diminution de sa douleur. Nous montrant une zone du thorax ou de l’abdomen (pas clair, dans la position où elle était) elle a parlé, en jubilant passablement, d’une bosse ou enflure résorbée et d’une disparition intégrale de la douleur. Elle buvait du petit lait en racontant ça et ça faisait vraiment plaisir à voir.

UN PETIT SAUT AU PETIT DOMAINE PARENTAL. On a ensuite fait un petit saut rapide au petit domaine parental le temps de m’enfiler quelques biscuits Graham et un Coke. Un Réal radieux nous a parlé de son genou baromètre et je lui ai servi une version succincte du présent rapport. Il semble que vous aurez de la pizza et un petit rouge à Éminence-Des-Fleurs pour votre gueuleton de ce soir là. Passez une belle soirée. Soyez prudent, il y a des orages intempestifs (freak storms) courts mais violents en ce moment sur la Rive Nord. Vous allez en avoir vous aussi, je suppose.

ALINE BOUGONNE. Visite à Aline de Dora Maar, Ysengrimus et Reinardus-le-goupil. Aline bougonne. Elle est pas de bonne humeur, dit qu’elle veut s’en aller chez elle, proteste à l’effet que personne ne la croit dans cet hôpital ou tient compte de ce qu’elle dit. Elle déplore qu’un personnel soignant né aux environs de l’année de sa retraite ne la reconnaisse pas et ne se souvienne pas qu’elle a un jour travaillé dans «cet» hôpital. Sinon, je lui trouve un ton un peu fataliste, une sagesse crépusculaire presque. Il faut ce qu’il faut, on y peut rien, etc… On dirait qu’elle sait des choses que je sais pas. Crève-cœur un peu, je dois dire. En plus, elle a eu un petit épisode nauséeux à notre arrivée, ce qui nous a permis d’observer que les haricots contemporains sont des espèces de soucoupes volantes inversées en plastique d’allure fort peu pratique. Elle n’a pas vomi et s’est renmieutée pendant la demi-heure que nous avons passée en sa compagnie. J’ai essayé de lui expliquer que ce petit sursaut nauséeux était indubitablement du à mon odeur corporelle mais elle a pas pigé. Je vais devoir revoir de fond en comble mon lot de farces plates, elles ne portent plus du tout avec l’Aline contemporaine. Elle a trouvé que Reinardus-le-goupil avait grandi depuis la dernière fois qu’elle l’a vu et lui a donné vingt-deux ans (quand il en avait dix-neuf). Elle était très contente de le voir. Reinardus-le-goupil a fait la bise à sa grand-mère.

UNE PETITE GALE SUR LE DEVANT DE LA LÈVRE SUPÉRIEURE. Elle a une petite gale sur le devant de la lèvre supérieure. Comme si c’était gratté ou coupé. Elle dit que le personnel soignant lui a fait cela quand elle était inconsciente. Franchement, j’aime pas ça. Ils ont l’air de jouer dur par moments, dans cet endroit…

SONNETTE D’APPEL. Dora Maar (qui a été aide-soignante dans sa jeunesse) m’a fait observer que deux fois sur deux la sonnette d’appel était hors de la portée d’Aline. Dora Maar la lui a arrimé contre la petite clôture du lit mais elle juge que pendant l’épisode nauséeux (Aline était alors étendue à plat – la préposée est venue la redresser en lui apportant le haricot) l’absence d’accès à la sonnette d’appel représentait un danger potentiel. To put it candidly, it kindda gave me the creeps… Aline s’est aussi fait peigner par sa bru avec un peigne étranger déniché par Reinardus-le-goupil dans la petite commode (celui d’Aline ayant été visiblement égaré). Il y avait un brin de tristesse dans tout ça.

AU PETIT DOMAINE PARENTAL. Réal a d’abord pris Reinardus-le-goupil pour Tibert-le-chat puis s’est replacé. On a cacassé une petite demi-heure avec lui. Il est vif et le contraste avec Aline est saisissant. Il a eu alors un message pour Éminence-Des-Fleurs. Il lui fait dire que son véhicule est toujours à sa place et que le seul être à s’y intéresser fut un chat. Il semble effectivement qu’un timénou anonyme ait marché sur la moitié du capot, ait viré de bord et ait laissé des petites traces de cet aller-retour inexpliqué. Rien d’autre à signaler. Reinardus-le-goupil a fait la bise à son grand-père. Il a préféré les Goglus aux Grahams et j’ai été le seul à boire du Coke…

ALINE ET ÉMINENCE-DES-FLEURS. Nous sommes allés passer une demi-heure en compagnie d’Aline dans ses toutes nouvelles pénates du centre de soins de longue durée. Aline et Éminence-Des-Fleurs (qui, prenez ma parole, portent des prénoms paronymique, techniquement on dit qu’ils sont en assonance consonantique) cacassaient comme des grandes copines quand on est arrivés. Thème: la finalisation de l’installation d’Aline et ses vues sur ses conditions actuelles. Elle est vive comme pas une, la petite gale sur la lèvre est disparue. Elle était assise sur une chaise devant un cabaret-repas n’ayant pas rencontré, lui, trop d’enthousiasme. On s’est tiré une chaise à cartes et on s’est mis à cacasser joyeusement avec Aline et Éminence-Des-Fleurs.

UNE ÉQUIPE TONIQUE DE PREPOSÉ(E)S. Le doigt brandi et le sourcil froncé, Aline, splendide et terrible, nous a fourni une petite statistique intempestive lapidaire tonnant comme suit: dans ce centre de soins de longue durée, un tiers du personnel devrait se faire couper la tête. Bon, bon… Cela nous laisse donc avec 66% de poilu(e)s conservant leur tête sur les épaules, dans le criterium robespierriste d’Aline. Moyenne fort honorable, notre système de santé étant ce qu’il est. On a eu le plaisir de rencontrer deux de ces personnes «de tête», un homme et une femme. L’ambiance est tonique, sympathique et empathique (le préposé nous a raconté des histoires villageoises qu’il tenait d’Aline). Le ton est au focus, aux exercices (Aline aurait fait des exercices de jambes assise sur son lit) et à l’alimentation. Aline m’a semblé dans l’état d’esprit de travailler ses jambes et ses motions pour sortir au plus vite. J’ai noté qu’ici, on ne parle pas de patients mais de bénéficiaires. Seule ombre: elle rapporte avoir eu passagèrement mal au bide. C’est à chier ces maux de bide quand on pense à cette saloperie de pierre de Damoclès disparue des écrans radar. Il lui est aussi temporairement (?) interdit de ne pas porter de couche.

UNE ENCULADE. Et voici qu’Aline nous annonce s’être fait enculer. Et avec un godemiché métallique encore. Patatras… Tout le monde s’est mis à spéculer sur cette situation. La possibilité d’un thermomètre est vite rejetée, l’enculade ayant été à la fois double, trop brutale, et brève à chaque fois. Hardi, comme à mon habitude, dans mes hypothèses, j’envisage, qu’on lui ait fouillé dans le cul pour inspecter si elle y cachait des trésors personnels, comme dans le film Papillon. Visiblement peu encline à cultiver cette hypothèse, Éminence-Des-Fleurs se lève, majestueuse, et va interroger l’infirmière. Retour avec l’explication. On lui a sondé les naseaux, la bouche et l’anus pour y détecter des bactéries résistantes aux antibiotiques. Elle débarque de l’hosto et c’est vrai que ça se chope surtout dans les hostos, ces saloperies là. Il semble que ce genre d’inspection, heureusement ponctuelle et unique, s’impose sur tout nouveau venu au centre de soins de longue durée. Un dépliant sur la question a été laissé sur la table de nuit d’Aline pour ceux et celles que ça intéresse. Ne l’ayant pas lu, et toujours en forme pour les hypothèses hardies, je suggère alors à Aline que cette tige métallique c’était certainement un flingue, pour tuer les bactéries à coups de cartouches vu que la chimie est impuissante. Éminence-Des-Fleurs, toujours peu réceptive à mes hypothèses, explique patiemment que les susdits godes métalliques n’étaient en fait que des cotons tiges (Q-tips). La question perd aussitôt tout intérêt fantasmatique et, dès lors, je ne m’en préoccupe plus.

EN PRÉVISION DE SON RETOUR À LA MAISON. Éminence-Des-Fleurs est partie directement pour son village et, notre demi-heure chronométrique avec Aline écoulée, nous sommes partis pour le petit domaine parental. On a cacassé avec Réal de marchettes, de rampe d’appui dans le corridor (Dora Maar trouve cette idée excellente) et d’un étrange troc des rôles entre Éminence-Des-Fleurs et sa petite bru aux cheveux longs au sujet d’une épicerie (ce développement manquait de clarté). La situation des sentiments de Réal se formule dans les termes paradoxaux suivants: il a fort envie qu’Aline revienne à la maison mais s’angoisse intérieurement très fort à l’idée de la faiblesse de ses jambes. On a aussi spéculé sur ledit retour. Réal a dit croire que, sous huitaine, elle sort. J’ai avancé l’hypothèse (prudente, cette fois-ci) de deux semaines. Il faut qu’elle prenne le temps de se réhabiliter et semble déterminée à le faire en long, en large et en méthode. Une petite chose m’a touché. Quelqu’un (je m’excuse auprès de cette personne d’avoir oublié son identité pourtant fournie par Réal) a apporté à Aline un sac contenant ses vêtements. Une étincelle de vie ordinaire dans un sac. Touchant. Et, puisqu’il faut vivre, justement, j’ai profité de la situation pour inspecter, chère belle-sœur, les petites cannettes de Coke. Elles feront, ma foi, parfaitement l’affaire. Comme j’ai bu la dernière grosse avec mes biscuits Graham, je vais devoir, comme Aline, moi aussi, m’inscrire dans une dynamique de progrès-santé. C’est qu’il faut ce qu’il faut…

AU FIL DU TEMPS. Finalement, donc, si on se résume, ma mère n’est plus jamais rentrée chez elle. Sur une période d’environ deux ans, elle passa de l’hôpital, au centre de soins de longue durée, à une résidence pour personnes âgées non-autonomes. Elle ne revit jamais sa maison. Et au fil du temps, pendant ces deux ans, mes visites à ma mère se sont espacées. Puis nous les avons éventuellement interrompues. Les aidants naturels (notamment ma sœur aînée Source-Vive qui, elle, l’accompagna sans faillir, jusqu’au bout) et le personnel soignant de la résidence où Aline a fini ses jours me semblaient désormais moins perturbants pour elle que des visiteurs un peu excentrés, dans notre genre. Bon, je ratiocine un peu ma tristesse, ici, en fait. Le fait est que ce déclin irréversible de son intelligence et de ses facultés m’éprouvait trop. Et comme il n’y avait plus rien à faire de ce côté-ci du mur d’obscurité, j’ai tout simplement capitulé sous le poids de la lente roue de la vie. Et je sais parfaitement que, vive et joyeuse autant que précise et rationnelle, c’est ce qu’elle m’aurait intimé de faire. Elle ne voulait pas de cette fin de vie là. Elle l’avait souvent dit. Mais, rien n’y fit. Au fil du temps, c’est la vie qui vous trahit.

L’APPORT HISTORIQUE D’ALINE Aux funérailles de mon père et de ma mère, qui furent communes, j’ai voulu renouer avec ce qui avait fait la force, l’intelligence vive, originale et subversive, le tonus et la joie de vivre de ma maman. J’ai donc concentré mon intervention sur l’apport historique d’Aline. L’apport historique d’Aline est moins percutant et moins pétaradant que celui de Réal. Sauf qu’il est égal en importance parce que fondamental, sociétal. En 1950, Aline avait vingt-six ans. Elle était alors une infirmière, mais pas n’importe quelle sorte d’infirmière: une nurse Nightingale. C’était des infirmières formées dans le cadre moderne très spécifique hérité de Florence Nightingale (1820-1910) dont Aline se réclamait explicitement. Ce qu’il est très important de comprendre ici, c’est qu’Aline fait partie de la première génération d’infirmières laïques au Québec. Ces femmes modernes apportaient un souffle nouveau dans les soins de santé en introduisant la rationalité méthodique et une approche scientifique de l’activité pratique des infirmières. Cela se faisait modestement, sans rien de particulièrement spectaculaire, sans tapage, sans flafla. Sauf que les nurses Nightingale rencontraient des résistances conservatrices terribles. J’en veux pour exemple cette anecdote de 1950, justement, rapportée par Aline. Elle implique une figure de la petite histoire du Québec du nom de Georges-Alexandre Courchesne (1880-1950), plus précisément Monseigneur Courchesne, évêque de Rimouski. Monseigneur Courchesne avait des problèmes cardiaques et il était hospitalisé je ne sais plus dans quel hôpital. Aline et ses collègues s’efforçaient tant bien que mal de faire leur travail autour de ce patient bien récalcitrant. Monseigneur Courchesne refusait effectivement de se faire soigner par les nurses Nightingale parce qu’elles avaient trois défauts graves: elles se maquillaient, elles fumaient, et elles écoutaient la radio… pas justes des niaiseries à la radio, hein, les nouvelles, vous imaginez! Je vous demande un peu. Cela n’était pas acceptable pour ce conservateur d’un autre âge et cela nous donne un net aperçu des forces contraires qui œuvraient sourdement pour empêcher Aline et les infirmières de sa génération de déployer leurs compétences. Il semble bien que Monseigneur Courchesne, prisonnier de son cadre de représentations, ait fini par laisser sa maladie cardiaque prendre le dessus. Il en mourut en 1950. Quand Aline, pas contente du tout de cela, relatait cette anecdote, on la sentait chargée d’une colère contenue issue d’un fort agacement rationaliste. C’est qu’elle ne comprenait tout simplement pas qu’un conservatisme d’idée et un conformisme doctrinal puisse vous pousser à tourner le dos à la vie. Car Aline aimait tellement la vie. Et elle a passé sa vie à lutter pour la vie. Les soins de santé sont entrés dans une autre dimension, sous sa patiente impulsion.

Je suis en train d’expliquer ici pourquoi je suis fier de ma maman. C’était ma maman, une de mes proches mais c’était aussi une figure qui fait parti d’un important héritage.

Garde Berthe-Aline Rioux, circa 1944

Garde Berthe-Aline Rioux, circa 1944

 

 

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Le souvenir non reproductible d’un premier amour inacceptable

Posted by Ysengrimus sur 15 octobre 2016

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On dit que qui abusa, abusera. Corinne LeVayer conteste cette croyance, trop linéaire, trop simple, trop unilatérale, trop amorale. Lisons plutôt.

Le souvenir de mon premier amour (fiction)
par Corinne LeVayer

 Le souvenir de mon premier amour se perd dans les méandres de ma petite enfance. J’avais neuf ans. Mes parents étaient tous les deux attachés diplomatiques. Après de belles fonctions mondaines à Paris en 1982-1985 (j’ai perfectionné mon français ainsi), mon père fut attaché au Ministère des Affaires Indiennes en Colombie-Britannique. On s’est donc installés à Vancouver, sur la côte ouest. Comme mon père vivait ce nouveau poste comme une sorte de destitution (parce que national plutôt qu’international — diplomatie interne avec les nations Chinook), il formula toutes sortes d’exigences qu’il croyait extravagantes. Logement de fonction pharaonique, budget de déplacements somptuaire, gens de maison, etc. Il les obtint toutes. Au nombre de ces exigences figurait une nanny pour s’occuper de sa petite fille. C’est comme ça que Mariette est entrée dans ma vie… Elle a fait de moi une femme. Cela se joua entre 1986 et 1990 (Je suis née en 1977). Ensuite, mon père fut attaché ailleurs et Mariette, mon grand amour secret, resta à Vancouver…

Je suis fille unique et je ne me souviens pas exactement de mon existence avant que Mariette, donc, ma nanny et première amante, me caresse le trou dans le bain. Au début c’était avec le gant de toilette, puis au fil des mois ce fut avec la main, de plus en plus de doigts. Une douceur suave, inégalée à vie, et des orgasmes explosifs, ces derniers aussi tôt que dix ans. JAMAIS de douleur. JAMAIS en se faisant forcer. Une adresse consommée. À treize ans, je faisais du cheval sur sa main et sa bouche et pas seulement au bain… Je ne me souviens pas d’avoir eu un hymen ou de sang ou de défloration ou de quoi que ce soit. Mon souvenir est qu’avec Mariette ça glissait et c’était sublime, divin. Une entrée parfaitement langoureuse et calme dans la féminité lesbienne. Ce sont les hommes qui m’ont fait mal après. Très mal. Pas Mariette, pas le grand amour de ma vie.

Les pédophiles comme l’était cette femme sont très habiles. Et comme il s’agit de tes parties intimes, cela doit rester secret. Le secret intime devient tout naturel et il n’y a absolument rien de ressenti comme coupable. C’est comme aller aux chiottes ou se vêtir. On va se cacher de tous en se faisant doigter par Mariette et la vie suit son cours serein. On n’en parlait à personne. Cette nanny était une multi-pédophile de longue date. Une vraie de vraie experte. Les fauves chassent furtivement dans la jungle qui est de leur couleur et où le gibier se trouve…

Mais voilà le hic. Je l’ai revue ces dernières années, deux fois. Elle est dans un pénitencier à sécurité minimum à Victoria (Colombie-Britannique). Elle a fini par se faire pincer et figure aujourd’hui, à cinquante-huit ans, au registre des prédateurs sexuels. Ma grande peur fut longtemps que mes parents apprennent cela. Ils auraient ainsi percé à jour mon grand secret amoureux. Mais mes parents, ils ont tellement bourlingué de par leurs fonctions distinctes. Ils se souviennent même plus exactement de Mariette. Pour eux les gens de maison, ça va, ça vient. Ils s’en tapent un peu. C’est comme les employés d’une boite.

J’ai donc revu Mariette mais j’ai un grand défaut aujourd’hui, chère amie. Je suis adulte… Je suis comme le petit oisillon devenu grosses dinde dont parlait l’ardent pédophile Lewis Carroll, auteur d’Alice au Pays des merveilles… Elle resta tendre, toujours aussi fine et subtile. Mais sa grande peur était que je la « rapporte ». Elle ne purge que ce pour quoi elle a été localement pincée, la pointe de l’iceberg. Quand je lui ai dit que je crèverais plutôt que de la trahir, elle s’est rassérénée. Mais l’être qu’elle aimait est disparue, engloutie dans le flux du temps au sein d’une adulte dont elle ne voudra jamais. Tu me suis?

Et c’est exactement pour cela que je n’ai jamais touché moi-même aux petites filles, tu comprends. Je sais qu’elles vont grandir et que les pédophiles qui les ont initiées vont éventuellement les rejeter. C’est là une douleur atroce, insoutenable. Un déchirement de toutes les fibres de l’être. Le sachant, je ne l’infligerai jamais. Crever plutôt que de pirater si intimement une vie comme ça. Et pourtant Mariette reste la plus belle chose que la vie ne m’ait jamais offerte. Je la cherche un peu dans toutes mes amantes. Mais je sens quand même qu’elle m’a infligé l’abus suprême et je ne vais pas perpétuer ce pattern d’abus. Voilà.

par Corinne LeVayer

(Premier chapitre du roman, Mes grands yeux de poupée pleurent encore, 2016)

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Corinne LeVayer (2016), Mes grands yeux de poupée pleurent encore, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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NOTE: Corinne LeVayer refuse toute mention de son identité réelle, dans le but explicite de protéger les identités, notamment celle de ses parents ainsi que de la criminelle sur laquelle est basée Mariette. Tout a été bouleversé, les lieux, les temps, les situations, même les genres musicaux. Ne reste que l’émotion fondamentale. L’extase de la complice de pédophilie (LeVayer refuse le statut de victime) et la destruction de la communication adulte que cela entraîne. La cocaïne a un statut métaphorique de l’abus par un adulte. Cette drogue vous exalte sur le coup, dans l’innocence de la jouissance naïve. C’est à terme qu’elle vous détruit. Aussi, sevrée, on peut toujours y retomber…

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Entretien à bâtons rompus avec Bérénice Einberg, personnage principal du roman L’AVALÉE DES AVALÉS de Réjean Ducharme (1966)

Posted by Ysengrimus sur 16 septembre 2016

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Ysengrimus: Alors Bérénice Einberg, il y a cinquante ans pile-poil aujourd’hui paraissait chez Gallimard le magnifique roman L’Avalée des avalés de Réjean Ducharme. Vous en êtes le personnage principal.

Bérénice Einberg: Oui, vacherie de vacherie. Ça nous rajeunis pas, tout ça. Je peux faire une petite mise au point ferme, farme, furme à vos lecteurs et lectrices avant qu’on aille plus loin?

Ysengrimus: Je vous en prie, faites.

Bérénice Einberg: Je suis fictive. Ne me cherchez pas nulle part. Je suis bidon. Du vent. Un feu de printemps dans la folle avoine de l’île fluviale de mon enfance. Une poussée de rage primale dans nos enfers les plus intimement intérieurs.

Ysengrimus: Absolument, je seconde. Et, de fait, vous êtes vermiculairement fictive, multiple, labile, tripative, bouquetée, filiforme. Vous êtes incroyablement difficile à cerner. Je suppose d’autre part que, telle (la vraie) Margaret Sinclair-Trudeau, vous êtes (fictivement) née en 1948.

Bérénice Einberg: Pas mal, Grimus, pas mal. Plus précisément je suis née en 1946-1947-1948. Oui, vacherie de vacherie. Ça nous rajeunis pas, tout ça.

Ysengrimus: Voilà.

Bérénice Einberg: Gros écornifleux de vous, vous avez fait comment pour ainsi me deviner mon âge?

Ysengrimus: Vous aviez neuf-dix-onze ans au moment de la Guerre de Suez de 1956-1957. Et vous êtes dans la toute jeune vingtaine au moment de votre implication personnelle comme soldate israélienne dans les escarmouches de 1966 qui déboucheront sur la Guerre des Six Jours de 1967. J’ai tiré au jugé.

Bérénice Einberg: Alors là, bien visé. Mautadites saligaudefrites turpisanguinolentesques de guerres. Je les hais en soi et les hais de surcroît attendu que je hais tout. On devrait changer promptement de sujet. J’ai une jolie anecdote non-guerrière sur moi, pour vous. Ça me Ça, les anecdote Surmoi, Moi. Et vous?

Ysengrimus: Totalement. Je vous écoute.

Bérénice Einberg: Cette année-là (dont je terrai la numérobibite), il fait nuit noire et je suis en train de trinquer grave avec une bande de rupins et rupines sur un charmant petit yacht privé lui-même en train de descendre le majestueux fleuve Guadalquivir. Passablement éméchées, moi et très exactement cinq-six autres filles un peu fofolles, on décide qu’on est prises de l’envie irrésistible de tester un des grands coquillages blancs de sauvetage de l’embarcation somptuaire. On mouille donc une chaloupe de sauvetage dans un total embrun éthylique. Nous voici, vite fait bien fait, sur les eaux noires, calmes et clapotantes du merveilleux grand fleuve andalou. Les lumières de Séville scintillent au loin. Nos cheveux volent au vent et nous rions comme des escogrifettes. Sur le yacht qui s’éloigne déjà, comme tout le monde fait la fête, en goguette, dans les flonflons assourdissants et les lumières aveuglantes, personne ne remarque exactement notre disparition. Nous nous retrouvons vite franchement isolées, sur notre esquif, dans la houle fluviale. La trouvant de moins en moins drôle, nous ramons vite en flageolante cadence vitevitevite, pour tenter de rejoindre le yacht. Il se déplace rapidement, fluidement, insensiblement et fatalement vers Séville et le vent ou le courant ou je ne sais trop nous pousse plutôt dans la direction opposée. Il devient vite indubitable qu’on y arrivera pas. Nous allons devoir accoster, et ensuite rentrer en ville par nos propres moyens.

Ysengrimus: Ça me sonne une clochette, votre histoire, Bérénice.

Bérénice Einberg: Ne grognez pas sur mon monde et écoutez plutôt. Motus Grimus. Rendues sans anicroche sur la berge, mon galop naturel revient à son naturel galop. On m’a entraînée dans cette aventure hydro-soulographique sans que je n’y comprenne trop rien. Mais maintenant j’ai bien envie d’en découdre avec les cinq autres ciboulottes-faribolles qui nous ont envoyé dans ce pétrin de berge isolée, en pleine nuitte, et loin, bien trop loin de Séville illuminée sur l’horizon. Je me mets à vertement engueuler mes cinq-six acolytes encore ahuries d’alcool. Je les traite, de zygomardes, d’échancrures à roulettes, de blusturizes multipatrides, de mosus de niklosuss, de micro-chamomors mortifères, de ronromules fétides et de pataquès renchrognisantes. Elles le prennent vraiment très mal. L’affaire vive vire promptement au crêpage. Comme nous sommes toutes plus ou moins braquées et enragées les unes contre les autres, en bouquet, en cascade, en estocade ibérique, nous nous entrechoquons aléatoirement, puis revolons dans tous les angles de la table du monde, comme des boules de billards polychrorizomatiques fessées raide par la boule blanche. Nous nous mettons alors ensuite en route-déboulade, vers Séville, par des chemins séparés ou distanciés. Je me retrouve vite fin seule, marchant dans la direction vague de la ville dans la nuit opaque, chaude et vile.

Ysengrimus: Je vous assure que je vous vois venir.

Bérénice Einberg: C’est après une heure de marche, en dégrisant et en vitupérant titanesquement contre le Cosmos et la Totalité que je me rends compte subitement que j’ai oublié mon sac à main dans ma cabine de yacht. Vacherie de vacherie, me voici en pleine nuit, en tenue de goule, en Espagne, pompette, sans passeport, sans pièce d’identité et sans fric. Quand j’arrive aux portes de Séville, le jour se lève et je suis vannée, fourbu, crevée, rampante, ruisselante. Toute fierté bue, savez vous ce que j’ai fait alors?

Ysengrimus: Oui, je le sais.

Bérénice Einberg: J’ai passé toute l’avant-midi à faire la manche aux portes de Séville pour pouvoir picosser piécette par piécette de quoi me payer un maigre petit déjeuner et un ticket de bus me permettant de retrouver la marina, le yacht des copains-copines, mon sac à main et le peu de prestance flageolante que j’arrive à maintenir minimalement en voyage. J’y suis arrivée mais quelle galère de luxe ce fut.

Ysengrimus: Je le savais.

Bérénice Einberg: Mais pourquoi vous le saviez tant que ça?

Ysengrimus: C’est que votre merveilleuse et paranormale amie Constance Chlore vous l’avait prédit, aux temps joyeux et mutuels de votre ardente enfance. Elle avait dit texto qu’elle vous voyait en train de mendier aux portes de Séville. Clairvoyance magistralement concrétudisée.

Bérénice Einberg: C’est parfaitement exact, Loup Grimus. Vous connaissez vos modernes. J’en reste sans voix… vocalement et vocalisement naturellement.

Ysengrimus: Et pan. L’avez-vous revue, Constance Chlore?

Bérénice Einberg: Constance Chlore alias Constance Exsangue, le grand rayon lumineux spéculaire de ma chienne de bâtarde de croûte molle de vie, vie, vie est morte, morte, morte, Grimus. Je ne peux aucunement l’avoir revue.

Ysengrimus: Même pas dans votre imaginaire?

Bérénice Einberg: Surtout pas dans le gouffre-cloaque fétide et purulent de mon mælstrom imaginaire. Non, non et non. La barbe.

Ysengrimus: Me permettez-vous de me reformuler, Bérénice?

Bérénice Einberg: S’il le faut tant, faites donc.

Ysengrimus: L’avez-vous revue, Constance Kloür?

Bérénice Einberg: Ah là, c’est tout autre chose. Ah là… Ah là… Ah là… Ah là…

Ysengrimus: Me permettez-vous de rappeler brièvement qui est Constance Kloür, pour le bénéfice/bérénice de mes lecteurs et lectrices?

Bérénice Einberg: Faites donc, surtout pour celui de vos lectrices car ce sont elles qui m’intéressent le plus.

Ysengrimus: Jeune fille, vous étiez institutrice de gym à New York. Vous enseigniez à des petites filles. Parmi elles, votre gentille d’entre les gentilles, votre chouchoute, c’était Constance Kloür. Car, de fait, foudroyée par la paronymie…

Bérénice Einberg: Bien dit! Fourvoyée par la paramécie, si vous m’en permettez une autre, justement, de paronymie.

Ysengrimus: …votre amour largement nostalgique (de Constance Chlore) envers Constance Kloür devient si grand qu’un jour, vous foxez une de vos séances, devant toutes les autres gamines, et l’amenez elle seule en promenade, notamment dans le tunnel Lincoln, réservé aux voitures.

Bérénice Einberg: Je corrobore. Sa petite main crispée dans la mienne et ses scintillants éclats de rire dans le tunnel Lincoln. Inoubliable.

Ysengrimus: Vous la ramenez très tard le soir, chez ses parents.

Bérénice Einberg: Très tort le soir, faudrait-il encore paronymiser.

Ysengrimus: Ceux-ci, irrémédiablement remontés, portent plainte à l’école qui vous emploie.

Bérénice Einberg: En bon bourgeois sommaires et lourdement infanticides et enfantômatiques qu’ils furent.

Ysengrimus: Et cela mit abruptement fin à votre vocation d’instite gymnaste.

Bérénice Einberg: Pléonaste… euh…nasme. Voilà qui est dit et bien dit. Maintenant pour garder le fil d’Ariane solidement noué à la corne du Minotaure d’abondance et, de ce fait, répondre à votre question, Grimus. J’ai effectivement revu Constance Kloür.

Ysengrimus: Oui?

Bérénice Einberg: Oh, que oui… Il y a dix ou douze ans, je déambulais sur la Promenade des Gouverneurs, à Québec, comme la vraie nénette dentue aimant les voyages que je suis. Je me dirigeais tout doucement vers la base principielle du Château Frontenac, ma face livide tournée vers le fleuve, si majestueux en ce point. C’était la fin de l’été et il faisait un soleil magnifique. Le vent soufflait très fort, par contre. Soudain, une petite forme vaguement cataplasmement anthropomorphe me vole directement au visage. J’ai juste le temps de la capturer de ma main preste et défensive d’ancienne combattante surentraînée. C’est une petite poupée de chiffon jolie mais bien légère, colorée, souriante, exorbitée et hébétée. Je la tiens maintenant bien serrée dans ma main et je me laisse immerger dans le scintillant éclat de rire de la petite fille qui courrait derrière, cherchant à voler plus vite que le vent pour tenter de capturiser sa catin cerf-volant en cavale dans la bourrasque. Je me penche devant moi pour sourire à la petite fille aux tresses blondes qui tend la main en me demandant joyeusement de lui rendre son enfant. C’est la copie carbone contemporaine de la petite Constance Kloür de ma jeunesse. Les pieds joints, elle se présente poliment à moi tandis que je lui rends sa poupée de chiffon. Elle s’appelle, je vous le donne en mille: Bérénice Vernon-Kloür.

Ysengrimus: Oh, oh!

Bérénice Einberg: Ah, ah, Hu, hu… La petite Bérénice n’est pas longue à prendre la grande Bérénice par la main et à l’amener rencontrer sa maman, assise sur un long banc vert, sous le radieux soleil québécien, en compagnie d’un petit garçon (le petit Christian Vernon-Kloür). La dame se lève gracieusement, me félicite rieusement de ma providentielle attrapée de poupée de chiffon venteuse dont elle a tout vu, et me fait une bise sentie. C’est Constance Kloür, adulte.

Ysengrimus: La Constance Kloür de votre mésaventure passionnelle new-yorkaise?

Bérénice Einberg: Elle-même telle qu’en elle-même en personne sur le sommet d’elle-même et d’absolument aucune autre. J’ai passé le reste de ma journée de villégiature québécienne en la compagnie de Constance Kloür et de ses deux merveilleux bambins (Monsieur Vernon ne fit pas son apparition et il n’en fut pas fait grande mention). C’était comme se promener dans une tarentelle de kaléidoscope psychédélique de jubilation orgastiques. On se souriait, on se matait, on se marrait, on parlait de tout et de rien et ses yeux se perdaient dans mes yeux et j’entendais des symphonies de fin du monde sur fond cospotonitruriopellesque. Ce fut merveilleux, touchant, toucan caquetant, sublime, archi-hyper-maritime. Moi qui ai depuis si longtemps renoncé à aimer, j’ai failli renoncer à ce renoncement ce beau jour là. Je ne vous dis que ça.

Ysengrimus: C’est très touchant, Bérénice.

Bérénice Einberg: On s’est promis de s’appeler, de s’écrire, de se cornilocomperturlufariner. Cela fait dix ou douze ans, and nothing happened since.

Ysengrimus: How sad! How come?

Bérénice Einberg: Peu importe honey comb, c’est comme ça, voilà. Vite, Grimus, vite une autre question là avant que je me mette à battre des yeux comme la poupée Fanfreluche toujours sur le point d’avoir l’air de s’apprêter à se préparer à se mettre en train pour pleurer.

Ysengrimus: Euh… euh… disons… vos autres anciens amours, Dick Dong, Jerry de Vignac, Gloria (dite la Lesbienne), vous les avez revus, eux aussi?

Bérénice Einberg: Gloria (comme vous devriez le savoir) et Dick Dong (comme vous l’ignorez certainement) ne sont plus. Quand à Jerry de Vignac en tutu, ce que je signifie pour lui signifie que je ne lui suis qu’un grand rien attendu que je suis femme.

Ysengrimus: Merveilleusement femme, du reste. Indubitablement une des plus significatives de toutes les femmes.

Bérénice Einberg: Merci Grimus, vous êtes vraiment un chou, un chou rave, le chou rave rémoulade d’une entièreté d’estropiade de végétale vie.

Ysengrimus: Je suis très profondément touché de ce compliment idiomatique bérénicesque titanesque de choc.

Bérénice Einberg: Et vous avez bien raison de l’être. Pas de question à me poser au sujet de mon frère Christian?

Ysengrimus: Si, justement. J’ai une seule question le concernant qui me brûle les lèvres. Mais je ne voudrais pas être indiscret.

Bérénice Einberg: Je vous suis toute ouverte.

Ysengrimus: Ces centaines de lettres d’amour incestueux et torride que vous lui avez écrit autrefois et qui vous valurent tant de déboires avec votre oncle et votre père. Qu’en est-il advenu?

Bérénice Einberg: Ce cochon fétide d’Einberg père me raconta sur tous les tons qu’il les avait interceptées et détruites. Il ne les avait qu’interceptées. À sa mort, j’ai mis la patte sur un gros classeur vert les contenant toutes, bien rangées en ordre chrono, comme l’aurait fait un numismate, un jardinier paysagiste, ou un photographe amateur. Et vous savez ce qu’il avait fait, ce porc immonde. Il les avait lu et relu pieusement et vachement annoté. Il envisageait même visiblement d’en faire une sorte d’édition critique vu que j’ai retrouvé, dans le même classeur, quelque chose comme une préface explicative.

Ysengrimus: Tiens donc! Mais… l’idée n’est pas si mauvaise. Envisageriez-vous vous-même de reprendre cette idée de publication?

Bérénice Einberg: Je ne sais pas. Je les relis parfois, ces lettres de feu follette hirsute. Je fais de moins en moins la distinction entre la part de provoque bravache et de passion torride qu’il y a de tortillonné dans cette vaste correspondance à sens unique. Je ne sais pas. Je m’identifie toujours profondément au contenu de ces missive fleuves et les revendique fermement. J’y penserai. Laissez moi votre carte. Carte blanche, bien blanche.

Ysengrimus: En tout cas je suis très content que vous ne les ayez pas perdu. C’est un aspect crucialement important de votre existence. Je suis tout simplement rassuré que ce corpus soit sauf.

Bérénice Einberg: C’est gentil de nous souhaiter tant de bien comme ça, à moi et à mon corpus, Grimus. Ça repose vachement (de vachement) du poids pesant et empesé du reste du monde.

Ysengrimus: C’est un grand honneur et une joie immense de vous rencontrer, Bérénice Einberg. Est-ce que TOUT VOUS AVALE toujours?

Bérénice Einberg: Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Toujours, toujours, et pour toujours. Tout… tout… tout… Tchou-tchou…

Ysengrimus: Je vous embrasse tendrement.

Bérénice Einberg: Réciproquement… et en ne se gênant aucunement pour bien se toquer les dents.

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Goscinny, dans mon style et dans ma vie

Posted by Ysengrimus sur 14 août 2016

Rene-Goscinny au journal pilote

Le scénariste et dialoguiste de bande dessinée René Goscinny aurait eu quatre-vingt dix ans aujourd’hui. Il pourrait encore être avec nous si, en 1977, à l’âge de cinquante et un ans, il n’avait pas involontairement produit son ultime gag. Il est monté sur le tapis roulant du médecin cardiologue qui assurait le suivi de sa condition cardiaque… et il y est mort subitement d’une crise cardiaque, pendant la session d’exercices. Pas drôle, je sais. Mais savez-vous pourquoi, c’est pas marrant? Parce que c’est un gag de situation et que Goscinny, son forte, lui, c’était, en fait, le gag verbal. Quoi qu’il savait créer la situation-gag aussi. Et à grand déploiement, dans certains cas, encore. Pour exemple…

Sur ma photo d’entête ici, on voit Goscinny, bourreau de travail impénitent, en train de bosser au Journal Pilote, dont il devint éventuellement le rédacteur en chef. Avec sa couverture noire, son lettrage sobre, son petit Astérix en logo et son slogan songé Le journal qui s’amuse à réfléchir, Pilote arrivait à nous amener nous, les ados de la francophonie lointaine qui aimaient la BD sans complexe, à nous prendre pour quelque chose comme des intellectuels. Cet hebdo, c’était une sorte de perversion douceâtre et subtile à l’humour fortement décalé, souvent pince-sans-rire. Je ne résiste donc pas à l’envie de vous le livrer, ce petit exemple de situation-gag pilotienne, pour la bonne bouche. Un jour de 1974 (ou quelque part par là) le numéro du Journal Pilote de la semaine se présente comme suit:

Pilote-Gadget

Soudain, pour une fois unique, il n’est plus noir, il est rouge. Il ne se présente plus comme un journal mais comme un organe. Mais surtout, il est emballé dans un cellophane, laissant entendre ou supposer que, comme il l’affirme, il incorpore un joujou quelconque dans les replis de ses pages. Pilote s’amuse ici à imiter Pif Gadget, hebdomadaire de BD populaire qui appartenait alors au Parti Communiste français (d’où le nom organe et la couleur rouge). On se jette là-dessus, déchire le cellophane pour trouver le gadget. C’est pour ne rien trouver du tout puis lire en page éditoriale, le développement suivant, signé Goscinny. Ne reculant devant aucune des exaltantes innovations contemporaines, le Journal Pilote vous offre cette semaine un GADGET. Il s’agit de cette remarquable enveloppe cellophane parfaitement souple et translucide qui enserre moelleusement chaque exemplaire du tirage de cette semaine de votre hebdo favori. Ce superbe gadget peut servir pour emballer un sandwich, faire transiter votre poisson rouge ou obstruer temporairement tout orifice. Si, dans une bouffée d’enthousiasme parfaitement compréhensible et excusable, vous avez intempestivement déchiré votre emballage-gadget, nous vous invitons cordialement à faire l’acquisition d’une toute nouvelle copie du Journal Pilote de cette semaine dotée, elle, d’une version intacte de votre gadget. C’était ça l’humour de Pilote, sous la houlette de Goscinny. Marrant… mais en la jouant fin et subtil dans les coins. J’adorais ça. il y avait là-dedans un exotisme français à la fois très amusant, dépaysant et hautement savoureux.

Ceci dit, le souvenir de René Goscinny, pour moi, c’est encore plus les albums de BD que le Journal Pilote qui le perpétuent. Je pense ici à trois œuvres distinctes. Astérix, Lucky Luke et Iznogoud. Je revois le moelleux fauteuil, dans un coin de ma chambre, au sous-sol de la maison familiale, où j’ai lu, relu et relu ces extraordinaires bandes dessinées, pendant les tendres années de la fin de l’enfance et de l’adolescence. Avec le recul, je me dis que j’ai passé certaines de mes heures (et mes heures, et mes heures…) de plus grand bonheur, dans ce fauteuil sous la petite fenêtre au ras des mottes, engloutis à l’intérieur du monde extraordinaire des récits de Goscinny. C’est que Goscinny savait tellement tourner une histoire. Il avait un sens remarquable du scénario. Sur cela, Iznogoud, qui misait sur des narrations courtes et récurrentes où l’infâme vizir Iznogoud subissait à tous les coups un sort catastrophique dans le style de Wile E. Coyote dans Road Runner, était le plus faible des trois. C’est Lucky Luke et Astérix, se déployant tous deux sur des scénarios longs, occupant un album entier, qui permettaient à Goscinny de donner sa formidable mesure. Dans Lucky Luke, le travail goscinnyen était cependant largement pondéré par l’incontournable stature de Morris, le créateur et scénariste initial de Lucky Luke. Morris filtrait plusieurs des calembours de son scénariste et, surtout, il imprégnait l’œuvre d’une sorte de gravité américaine amplement dominée, mais quand même, aussi, largement étrangère au ton de Goscinny. Les contraintes de sobriété étant ce qu’elles étaient, dans Lucky Luke, c’est Goscinny le scénariste (plus que le dialoguiste) qui ressortait et le travail se faisait en fait en grande partie à deux. Certains de ces albums de Lucky Luke pourraient d’ailleurs fournir, encore aujourd’hui, des scénarios de westerns parfaitement honorables, enlevants même. Mais Goscinny n’y brillerait pas seul et n’y jubilerait pas intégralement.

Le fait est que le vrai univers verbal et humoristique de Goscinny reste Astérix. Dans cette œuvre irrésistible, au succès colossal, en compagnie de la bouffonnerie bien tempérée des personnages souriants et rondouillards d’Uderzo, on entrait pleinement dans l’univers de Goscinny scénariste ET dialoguiste. Tout y était. C’était intégral. On tombait sous l’emprise d’une sorte de totalité situationnelle et verbale imprégnée d’une tension et d’un sens du timing comique inimitables. Il ne faut jamais parler sèchement à un Numide (le Domaine des dieux). Peut-être sont-ils allés au fond des choses (Astérix chez les helvètes). Mais, est-ce que notre langue va rester bleue? J’espère simplement que notre langue va rester une langue vivante (Astérix aux Jeux Olympiques). Ils n’on rien trouvé. Ils sont sombres (Le bouclier Arverne). Je me désintéresse de la question (ici j’oublie l’album. Je cite tout ça de mémoire). Soyons audacieux (Même commentaire). Car voilà… ou plutôt… (Astérix le gaulois). La formule, la formule. Un sens insondable de la formule qui clique, qui tient, comme mystérieusement et qui reste en nous, pour toujours. C’est ça qui fait rien de moins que les grands écrivains. Astérix chez les bretons reste le florilège absolu de formules désopilantes. L’histoire se passant en (Grande) Bretagne, l’ouvrage est construit en grande partie sur des dialogues incorporant ces phrases bidons de manuels d’apprentissage de l’anglais, genre Mon tailleur est riche. Astérix signale à Jolitorax qu’il admire la maniabilité de son petit bateau. Quand Jolitorax réagit à ce compliment, on a droit à: Il est plus petit que la maison de mon oncle mais il est plus grand que le casque de mon neveu. C’est à en crever de rire.

Le petit gaulois, c’était Goscinny lui-même, en fait. Mais il aurait aussi pu être un redoutable sociolinguiste. Dans Le cadeau de César, il faut relire attentivement toutes les répliques de l’optione Claudius Bouilleurdecrus. Ce sous-off, vermoulu mais énervé, qui vient de rempiler, est en situation d’insécurité linguistique. Toutes ses interventions sont un corpus très précis mettant en vedette un locuteur dissimulant mal ses origines populaires en maniant inadéquatement l’acrolecte (la langue élitaire) de ses supérieurs hiérarchiques. D’une précision de dentelle et, évidemment, à hurler de rire. Totalement libre de ses mouvements dans Astérix, Goscinny opérait sur trois fronts: le scénario (ses péripéties, ses rebondissements, son sens aigu des tensions et des chutes), les dialogues et le texte (les calembours en rafales, notamment sur toponymes et anthroponymes, les jeux de mots fins, les répliques et les réparties avec leur bagou et leur timing inimitables, les registres textuels, notamment le ton pseudo-historique toc ou cocasse), les allusions (politique française, scène culturelle et artistique française, lettres françaises et latines). En ma qualité d’ado québécois des années 1970, j’étais largement aveugle à cette troisième dimension. Parfois le dessin faisait infailliblement caricature ou encore l’interaction des personnages laissait planer «autre chose» qui restait opaque (César, du monde… dans Le tour de Gaule). On sentait bien alors un gag allusif (franco-français, fatalement), on le palpait, on en percevait les contours sans pouvoir le situer, le saisir… et cela suffisait. On s’en passait parfaitement, gardant notre jouissance badine pour les deux autres dimensions. Je tiens à témoigner ici, en toute simplicité, de l’universalité humoristique et littéraire du Goscinny d’Astérix. Et quand on pense au nombre de fois où René Lévesque fut caricaturé en Astérix et flanqué de Jacques Parizeau caricaturé en Obélix, on comprend bien qu’il y avait quelque chose pour moi aussi au sein de ce petit village peuplé d’irréductibles ceci ou cela, résistant encore et toujours à un envahisseur…

En termes stricts d’écriture, il est indubitable qu’il y a un ton, un angle et un pitch Goscinny et que ceux-ci ne se restreignent pas, il s’en faut de beaucoup, aux calembours et aux jeux de mots. La formulation de soi et du monde à la Goscinny est profondément entrée dans ma vie de scripteur et de locuteur et ce, justement, dès l’âge le plus tendre. Aussi, en toute quiétude joyeuse et avec un grand respect ami, je cite René Goscinny au nombre de mes influences stylistiques et intellectuelles.

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MÊME LES SANS ABRIS ONT DES PÈRES (Donnet Sisa-Nzenzo)

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2016

sans abris

C’est sur un captivant ton de témoignage à l’emporte-pièce, décousu, syncopé, presque déstructuré dans son intensité et sa colère rentrée, que Donnet Sisa-Nzenzo nous livre ce texte remarquable de vérité et de spontanéité. Sur une période de quelques années (entre 2009 et 2011 environ), nous suivons Donnet qui nous relate, presque sans reprendre son souffle, ses mésaventures en Occident. Originaire du Congo Kinshasa (l’ancien Zaïre), ce tout jeune homme, à peine entré dans la vie adulte, se rend en France officiellement pour ses études. Sitôt sur le territoire français, c’est la mise en place abrupte et irréversible, comme fatale, des combines, des irrégularités et de la démerde précaire. Sensé s’inscrire en fac à Lille, Donnet descend à Toulouse et y fait toutes sortes de petits boulots. On comprend, bien sûr, qu’il est rejeté par la France. Mais la grande découverte que l’on fait, c’est, en fait, qu’il est cerné par l’Afrique…

Fils déclassé d’un haut cadre de banque africain retombé au bas de l’échelle suite à des déboires financiers, Donnet doit subir la présence autoritaire de son frère et la présence indifférente de sa sœur, sur Toulouse. On entre graduellement, inexorablement, dans la vie intérieure de Donnet. On découvre l’incroyable réseautage de contraintes et d’obligations archaïsantes que le jeune africain monté en Occident maintient, comme obligatoirement, envers sa mère, son père, ses frères et soeurs, la communauté congolaise expatriée, et un florilège d’amis et de faux amis restés au pays. Ces conceptions d’une autre époque sont radicalement ébranlées par le choc et les désillusions modernistes de toc du faux miracle occidental, lui-même gros de ses propres mensonges, aussi unilatéraux qu’involontairement propagandistes. Ainsi, quand Donnet arrive en fac, il s’imagine que les choses vont se passer comme dans le film American Pie: les copains foufous mais fidèles, les filles joyeuses et faciles, les boums torrides et la grosses rigolade. Sa sensibilité d’africain reçoit l’attitude des étudiants occidentaux comme une froideur morne et, vite, rien ne va. Il n’a pas d’amis, pas d’amoureuse. Il souffre d’une douloureuse combinaison de solitude sociale et de pression des pairs. Il veut absolument s’affirmer, se promouvoir, se mettre en valeur. Donnet quitte donc ses études et se met à se chercher du travail, tout en continuant de faire croire à sa mère restée au pays qu’il est encore en fac, qu’il passe les examens, qu’il poursuit sa formation. Il entre dans les arcanes de l’administration policière française pour tenter de faire changer son statut d’étudiant pour un statut de travailleur. Comme il est jeune, inexpérimenté et sans permis de travail, il emprunte littéralement l’identité (empruntant aussi CV et documents d’identité, incluant les documents avec photos) de son frère aîné, pour se trouver des boulots de cantonnier et de plongeur. Pleinement complice de cette embrouille, son frère ne prend pas ce genre de risque légal par grandeur d’âme. Il considère Donnet comme un investissement et entend faire main basse sur une partie significative de son salaire à venir. Une autre partie de ce revenu anticipé devra aller au pays, pour ses parents qui sont dans l’indigence. La culture du métayage implicite et du parasitisme institutionnalisé est omniprésente. Le jeune africain finit déchiré psychologiquement et mis en éclisses socialement entre ceux qui l’exploitent, ceux qui le ponctionnent, ceux qui affectent de parfaire son éducation, ceux qui le rejettent, ceux qui le méprisent et ceux qui s’illusionnent à son sujet. Et cette incroyable complexité, ce poids séculaire de l’Afrique intérieure, ne doit pas faire oublier la France qui, elle, maintenant, l’entoure et l’environne. C’est alors l’exploitation prolétarienne frontale et éhontée, les heures de travail interminables, les arguties vétillardes et kafkaïennes des administrations universitaire et constabulaire et (notamment sur le lieu de travail) le racisme le plus brutal et le plus crasse. Il y a là tout un lot de mésaventures imprévues et cuisantes pour le jeune ego déboussolé d’un enfant de dix-neuf ans. Bienvenue en enfer, avait dit l’epsilon congolais venu le cueillir à l’aéroport le jour de son arrivée. Et c’était cyniquement bien dit.

Le ton de ce témoignage est d’une fraîcheur inimitable. Sans jouer les victime, sans cultiver une autocritique excessive non plus (mais avec une lucidité croissante sur ses propres limitations), Donnet Sisa-Nzenzo nous donne à lire les saisissants éléments autobiographiques d’un jeune proto-clandestin africain ordinaire (l’ouvrage se termine juste avant son entrée effective dans la vrais clandestinité légale). Ce court récit, fulgurant, enlevant, déroutant et navrant, en remontre haut la main et sans même chercher à le faire à maints copieux traités de sociologie sur les immigrants africains en France. La langue écrite de ce texte est, elle aussi, déconcertante. D’ailleurs, en sa qualité d’éditeur de la francophonie, ÉLP se fait un devoir de respecter les particularités historiques et ethnoculturelles des variétés de français du monde. Cet ouvrage a donc été rédigé par un jeune homme instruit du Congo Kinshasa. L’éditeur en a scrupuleusement respecté le rythme, le ton, la syntaxe et l’élocution, dans toutes leurs inflexions. Même les sans abris du monde francophone sont francophones et leur langue vigoureuse est de plain pied un objet tant vernaculaire que littéraire. Pour des raisons linguistiques, culturelles, sociologiques et historiques, on a ici une lecture en tout point dépaysante, un témoignage hautement parlant dont l’amertume, la tristesse, la détresse et la force en disent bien long, comme indices de la vaste crise sociale, humanitaire et humaine qui est de plus en plus la nôtre.

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Donnet Sisa-Nzenzo, Même les sans abris ont des pères, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou PDF.

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Douze succès souvenirs musicaux

Posted by Ysengrimus sur 7 juin 2016

la batterie de Reinardus-le-goupil dans notre maison de ville torontoise (vers 2005)

la batterie de Reinardus-le-goupil dans notre maison de ville torontoise (vers 2005)

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Attention, ceci est moins évident qu’il n’y parait. Et il ne faut vraiment pas rater son coup car c’est aussi plus ténu et plus subtil qu’il n’y parait. On ne parle pas ici de chansons ou de musiques qu’on aimerait ou admirerait pour elles-mêmes, de tête et de cœur. On ne parle surtout pas de la réalité fondamentale de la musique qui est de nous exalter sensoriellement avec le son SANS PLUS. On parle ici de cette inévitable impureté ethnoculturelle qu’est l’effet parasitaire mémoriel de la musique (ou plus précisément: de la chanson populaire). On parle ici de ce qui fait que la musique se fout en l’air pour nous, se scrape, se gâche, se perturbe et nous perturbe, dans le torrent de la vie. On parle du succès souvenir.

Alors le succès souvenir tel que j’entends le cerner ici est déterminé par six paramètres définitoires profonds qui sont autant de liens de fer ligotant cet objet très spécial et circonscrivant pour jamais ses toutes éventuelles vertus artistiques. Sans ordre hiérarchique particulier, voici ces contraintes:

  • Vous n’aimez pas nécessairement le succès souvenir. Vous vous en souvenez, tout simplement, à cause de ce qui vous apparaît comme son impact d’époque. Vous vous foutez éventuellement de cette pièce ou de ces artistes, même. C’est de la musique populaire. Le flonflon lancinant de vos goguettes. Le son parasitaire d’un temps. La bande sonore d’un court segment du film de votre vie.
  • Le succès souvenir vous rappelle impérativement un moment NON MUSICAL, un plan, une atmosphère d’époque, une anecdote touchante et ineffable dont il apparaît rétrospectivement comme la musique de fond. Un repas, une rencontre, un voyage, une saison (l’été, souvent), une personne émouvante perdue ou disparue… Le succès souvenir vaut exclusivement pour le souvenir qu’il encapsule et que vous sentez remonter en vous avec un sourire vague, plutôt que pour lui-même (musicalement ou artistiquement).
  • Il vous manque éventuellement des détails sur l’identité de cette musique ou chanson populaire. Vous ne vous souvenez pas nécessairement de son titre, ou de l’orchestre, ou de la date d’enregistrement (celle-ci précède habituellement votre souvenir, de quelques années même parfois). Le souvenir est, en vous, aussi tangible que la connaissance descriptive ou musicologique de la pièce musicale est diffuse.
  • Vous n’avez pas (vraiment) acheté le disque. C’était plutôt à la radio, ou chez des amis, ou au boulot, ou tout partout, comme dans l’air. N’ayant pas le disque (ou son équivalent moderne), vous n’écoutez jamais cette pièce musicale aujourd’hui. Elle est cernée dans un temps, pour vous, comme un poisson dans un bocal. Si c’est une chanson, vous ne vous souvenez pas nécessairement des paroles.
  • Vous regardez quiconque ne connaît pas cette pièce musicale pourtant imparable comme s’il tombait de la planète Mars. Vous ne comprenez pas comment on peut être passé à travers les trois, quatre ou cinq dernières décennies sans avoir entendu cet air, en boucle, un temps. Inutile de dire que, même si des recoupements sont inévitables, à âges constants (ou pas!), mes succès souvenir ne seront pas nécessairement les vôtres.
  • Éventuellement, d’autres pièces musicales se regroupent dans votre esprit autour de celle-ci, en grappe, mais de façon plus lointaine ou diffuse. C’est l’effet galaxie du succès souvenir. Entre deux étoiles apparaît souvent toute une galaxie, mais plus loin, plus flou, plus vague. Il faut alors scruter. Or c’est seulement le succès souvenir vif (dans mon allégorie: les étoiles, plus tangibles) qui compte vraiment pour vous, ici. On ne parle donc que de celui pour lequel il ne faut pas scruter car il est là, entier, tonitruant, tatoué, scotomisé.

Dans le monde francophone, l’hymne cardinal au succès souvenir reste le fameux ROCKOLLECTION de Laurent Voulzy (1977 – qui n’est pas lui-même un de mes succès souvenir mais pas loin). Le sujet de cette balade à rallonges est justement l’énumération d’une suite de citations de succès souvenirs, selon le jeu de critères que je viens juste de formuler. Ce qu’on recherche ici (et trouve fatalement) c’est notre propre rock collection ou tune collection selon la formule immortalisée en chanson par Voulzy. Les douze miens, au jour d’aujourd’hui, sont ceux-ci:

  • Yesterday des Beatles (1965). J’avais sept ans en 1965 et je n’ai perceptiblement entendu cette chanson que quelques années plus tard. On était en vacance aux États-Unis, toute la famille en roulotte caravane, et cette pièce joua à la radio, un peu avant le repas. Quand je l’ai entendue, cette fameuse fois, comme pour la première fois, j’ai eu l’impression mystérieuse et indescriptible de l’avoir toujours entendu.
  • Hocus Pocus de Focus (1971). Le yodel très sympathique du vocaliste de cet orchestre néerlandais pété me ramène chez un de mes confrères de collège chez qui on se retrouvait pour répéter les monologues de notre prochaine revue. La pochette du disque montrait en concert un perso fluo sous cape avec un masque-casque en forme de triangle. Fondamentalement tripatif.
  • The Mexican de Babe Ruth (1972). Les boumes étudiantes. Les danses. Les cubes de hash qu’on gratte au couteau. Les filles en cheveux. Cette pièce reste un instant jouissif car elle incorporait, en position solo, le fameux For a few dollars more d’Ennio Morricone, qu’on ne connaissait que sifflé (et qu’on ne pouvait entendre que furtivement, quand le film daignait passer à la télé). Je me vois dans une danse enfumée, en train d’attendre, l’œil au plafond, ce solo sublime qui me rendait cet air morriconien si accessible, tout en le coulant puissamment dans le rock.
  • The Hustle de Van McCoy (1974). Le disco. Incontournable et lancinant disco. Avec les copains de notre petite troupe de revues, on suivait une formation de ballet-jazz. Une des chorégraphies se faisait sur cette pièce. Je me souviens de certaines des séquences de mouvements proposées par l’instructeur, un moustachu maigrelet et mobile. Je me souviens aussi du nom et du corps souple et vif de la meilleure danseuse (ils sont imprimés dans mon cœur). Mes deux copains acteurs et moi on se plaçait derrière elle et ce, en toute innocence admirative, pas pour mater. Pour choper les mouvements qu’elle déployait si adroitement. Elle vous faisait un de ces moon walk. Jackson n’a rien inventé, il faut me croire. The Hustle pour moi, c’est cette danseuse disparue, un pick up à aiguille et une petite salle de ballet-Jazz.
  • A Fifth of Beethoven de Walter Murphy (1976). Un de mes amis contrebassiste (mort aujourd’hui) s’en voulait tellement d’aimer cette pièce. Elle était partout, y compris sur la bande sonore du film Saturday night fever. Des copains l’avaient incorporée dans une de leurs pièces de théâtre. J’avais eu la chance de les voir faire, en répétition. Ils se lançaient des sacs de faux détritus en faisant des motions dans un escalier large mais court. On s’était ensuite rendus au show pour les voir travailler, avec accessoires et costumes, sur cet air magique. Mais la sono tomba en panne ce soir là, et ils durent performer leur chorégraphie, sur le tas, dans un silence opaque. Par impact de contraste, cela me fit une encore plus forte impression qu’en répétition, sur la musique.
  • Beat the Clock de Sparks (1979). Étudiant universitaire, je travaillais l’été chez Les Vendeurs de Tapis Économique (une braderie de tapis montréalaise disparue aujourd’hui). Le fils du patron admirait pieusement, sous le soleil estival, les mags (enjolivures chromées) de sa petite voiture et quand il me faisait y monter, c’est cet air qui jouait sur la radio de bord, qu’il montait alors au coton. J’ai roulé et déroulé du tapis et du prélart en écoutant cet air. Quand il partait à la radio, le fils du patron admirateur de ses mags jubilait et en bossait subitement plus vite. Beat the clock l’énergisait, comme il le disait alors.
  • 99 Luftballons de Nena (1982). Je suis à Paris pour mon doctorat. Cité universitaire du quatorzième arrondissement. Je me rends de temps en temps de l’autre côté du boulevard Jourdan dans un petit café qui a l’air fait en plastique et qui s’appelle le Fleurus. Une grande fille en pantalons moulants se penche majestueusement sur le juke box, l’actionne et c’est Nena, sosie lointain de ladite fille du juke box, qui nous ensorcèle en allemand sur un rythme inévitable. Je savais pas, alors, que c’était une protest song. Respect intellectuel pour cela, dans l’intangibilité de ce si langoureux et sensuel souvenir.
  • Wake me Up before you Go-Go de Wham! (1984). Gosport (Angleterre). Je suis là (depuis Paris) pour un court séjour linguistique estival avec le British European Centre. J’oublierai jamais les pauvres français ouvrant les sandwiches anglais au pain tranché de leurs casse-croûte-de-famille-d’accueil, comme si c’était de mauvais romans, en commentant le contenu, tout tristement. L’un d’eux était un admirateur inconditionnel de l’orchestre ABBA. Je lui avais alors dit: «ABBA, c’est de la musique pour les pieds». Je regardais tous ces orchestre disco et post-disco de bien haut… Et le soir, on se faisait tous aller lesdits pieds au son de Jitterbug! Jitterbug!
  • Take my Breath Away de Berlin (1986). Pas de souvenir particulier sur cette pièce, dont je me fous copieusement. J’ai jamais vu le film Top Gun auquel elle est historiquement chevillée. Le truc est intégralement diffus, intangible. Simplement, succès souvenir abstrait, suprême, j’ai l’impression crue, inexpugnable, d’avoir absolument toujours entendu cette rengaine, chopée l’année de ma soutenance de thèse, de mon mariage et de mon retour au Canada qu’elle ne me rappelle pourtant pas.
  • American Pie dans la version de Madonna (2000). Tibert-le-chat a dix ans, Reinardus-le-goupil, sept. C’est mon épouse Dora Maar qui conduit la petite bagnole rouge vif et on s’en va s’amuser sur la plus grande plage en eau douce au monde. La plage Wasaga, sur le Lac Huron. Merveilleux et ineffable bonheur pur de notre belle jeunesse parentale, en rythme et en soleil.
  • American Idiot de Green Day (2004). Les enfants sont maintenant adolescents. Ils nous font découvrir leur corpus musical. Cette pièce y culmine. Elle synthétise, en moi, l’adolescence revêche et brillante de mes enfants, avec l’apparition des MP3 et sous le boisseau de la grande lassitude politico-sociale des années George W. Bush.
  • Poker face de Lady Gaga (2008). Ma dernière année à Toronto. Dans le rez-de-jardin de cette coquette maison de ville que j’allais bientôt quitter pour toujours, en train de lancer le Carnet d’Ysengrimus, Mademoiselle Germenotta, que je respecte beaucoup, y compris comme artiste, me martelait imperturbablement une toute nouvelle balafre souvenir. Inoubliable. C’est sur cet air, la même année, que le coup de tonnerre Obama gagnera ses élections. Ardeurs perdues. Souvenir qui perdure. Et la vie continue.

Lady-Gaga

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