Le Carnet d'Ysengrimus

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La nostalgie est une déficience tant de la pensée que de la mémoire

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2022

Voici qu’on me questionne sur mes nostalgies. Le problème est plus complexe qu’il n’y parait. Il ne s’agit pas, pour répondre à la question, de simplement chercher à me rappeler de mes bons souvenirs et de les relater, les seriner, en chapelets, les yeux au plafond et en poussant de longs soupirs entendus. La nostalgie est un état d’esprit très particulier. Elle mobilise quelque chose comme une version sélective du vieux mythe du voyage extra-temporel. Être nostalgique, au sens fort, c’est surtout dire de tel ou tel moment heureux de notre passé: Ah, si seulement on pouvait retourner dans ce temps-là… le bon vieux temps. Je dois avouer que je suis assez réfractaire à cette attitude de l’esprit, qui me semble réac, stérile et non avenue. La nostalgie n’est plus ce qu’elle était, avait écrit autrefois Simone Signoret. Je crois surtout que la nostalgie n’est pas ce qu’elle s’imagine être.

Les anglophones ont une notion, formulée en un terme assez difficile à traduite, celui de treasuring. Cela fait référence à un état d’esprit qui conserve les souvenirs précieusement, comme dans une sorte de coffre au trésor. On ouvre le coffre de temps en temps et on se les repasse, comme on relirait un vieux livre, écouterait un vieux disque ou visionnerait derechef un vieux film. Le rapport attendri et doucereux au souvenir est certes présent, senti, dense… mais il ne s’accompagne pas de ce souhait fallacieux de retour extra-temporel au bon vieux temps d’antan, si caractéristique de la nostalgie, stricto sensu. Je valorise plutôt cette attitude générale en matière d’intendance des bons souvenirs. Le treasuring me semble joyeux et sain. Il cultive cette dimension de synthèse heureuse qui nous gagne doucement quand on vient de se faire plomber une dent et que la douleur qui imposa cette option se résorbe en douce.

Ainsi donc, il y a des moments de ma vie que je thésaurise (si on me permet ce nouveau monstre de traduction, pas plus malheureux qu’un autre). J’y repense joyeusement, j’en reparle, j’écris même à leur sujet. Mais, la réussite impromptue de cette joie langoureuse, elle, elle tient toujours au fait que je me souviens mal (plus précisément: improprement) de l’événement retenu, que je l’extirpe artificiellement de son cadre de fonctionnement effectif, que je l’arrache brutalement à son contexte adéquat, oui, oui… cela se fait de façon abrupte et parfaitement non systématisée. Ma mémoire se prend elle-même en flagrant délit de déficience. Un beau souvenir, c’est un peu comme de l’eau distillée. Sa pureté est garantie par une activité secrète mais systémique et implacable. Celle du filtrage. L’eau distillée n’est pas un objet de la nature. C’est le résultat de notre action historique. La mémoire est une passoire, disait un de mes vieux profs de collège. Et c’est ce qu’elle passe qui compte.

On va prendre un vrai exemple de petit gars foufou d’autrefois. En 1972, j’ai quatorze ans. Ce sera l’année de la toute première, et extraordinaire, série de hockey Canada-URSS, la ci-devant série du siècle. Une exaltation pure pour le Canada tout entier. Je vous coupe les détails. Je n’étais pas spécialement un amateur de hockey… sauf que la poussée passionnelle était généralisée. Tout s’était joué en septembre. Les terribles Soviétiques nous (si vous m’autorisez ce nous) avaient fermement aplatis dans les premières parties de ce 4 de 7 tonitruant, puis on avait remonté graduellement la côte pour remporter le tournoi in extremis. Ce fut une incroyable victoire à la Pyrrhus pour le Canada outrecuidant et naïf qui avait initialement cru planter au hockey l’épormyable machine collective soviétique. Les tikus apportaient des transistors dans les classes du collège, pour suivre les matchs. Le soulagement indicible de la victoire s’imprima en moi en se surajoutant au fait biscornu mais jouissif que l’auteur du but gagnant de la dernière partie avait pour prénom Paul. Quand je repense, cinquante ans plus tard, à ces moments merveilleux et planants, il ne m’en reste qu’une joie sans mélange de fin d’enfance. Une lumière crue, sans ombres. Eau distillée. La mémoire comme passoire. Déficience tant de la pensée que de ladite mémoire.

Car, bon, si on replace cet événement dans son dense contexte d’époque, force est de se souvenir qu’il nageait, en fait, dans une bouillonnante soupière de terreur contenue. Nous sommes à la fin des Trente Glorieuses et le choc pétrolier de 1973 percole et se prépare. L’obsédante guerre du Vietnam fait toujours rage (elle ne se terminera qu’en 1975). Les Soviétiques nous terrorisent littéralement et le fait que le magnifique cerbère de vingt printemps Vladislav Tretiak signe des autographes au Forum de Montréal pour les tikus qui admirent intensément son jeu impeccable ne change pas grand chose à l’ambiance de peur feutrée généralisée. En 1979, les Soviétiques vont envahir l’Afghanistan et nous faire passer à deux doigts de croire que la guerre mondiale est déclenchée. En 1972 déjà, leurs deux équipes de hockey au chandail frappé de l’épouvantable CCCP s’appellent L’Armée Rouge et Les Ailes du Soviet. Les hockeyeurs musculeux qui se présentent au Canada pour cette série historique sont des militaires en service spécial. Le Chœur de l’Armée Rouge au complet les accompagne, pour chanter l’obsédant et majestueux hymne national soviétique, au début des parties. Nous vivons, dans ce temps là, la tête rentrée dans les épaules, en attente de la Bombe H et de l’hiver nucléaire que toute la saloperie de propagande des Américains nous fait miroiter, en permanence. C’est la Guerre Froide et l’angoisse qu’elle suscite nous tient aux tripes. Tels sont les faits effectifs du temps et la condition de psychose collective qui en émane.

C’est ici qu’elle s’installe, la fameuse déficience de la pensée et de la mémoire. Quand, en 2022, je me remémore 1972, ma réminiscence repose sur le socle, rétrospectivement armaturé et fatalement rasséréné, des cinquante dernières année. Le Vietnam est aujourd’hui prospère, il n’y a plus de guerre froide au sens classique du terme, plus d’URSS, et tout va pas si mal, au fin fond des choses. Les éléments les plus anxiogènes du souvenir tombent donc tout naturellement, dans le déploiement même de la démarche réminiscente. Aussi, du simple fait de ne pas avoir perduré historiquement, eh bien ces points de terreur se contractent, s’amenuisent. Leur importance, localisée, n’a plus l’ampleur qui fondait leur stature d’époque. La nostalgie est par trop sélective. Elle réécrit inconsciemment l’histoire et, de ce fait, installe la mémoire et la pensée bien confortablement, au cœur de sa principale déficience. Le filtre opère.

Comprenons-nous bien, ladite déficience a des vertus absolument cruciales, pour fonder, en confiance, la qualité onctueuse du treasuring. Quand je pense à l’enfance de mes fils, ce sont les beaux moments qui me reviennent. Les plages estivales, les Noëls hivernaux, les repas en famille, les joies sans mélanges, quand nous étions tous ensemble, si simplement. Tout les tiraillements, les agacements, les inquiétudes, les conflits, les terreurs et les horreurs d’époque paraissent plus petits, plus riquiqui, plus locaux, plus lointains. Ce qui est la déficience majeure de la nostalgie est la qualité intangible de treasuring. Un filtre mnésique qui transforme la nostalgie bien bue en un philtre onctueux. Mémoire sélective perpétuant, comme thérapeutiquement, nos petites joies de vivre actuelles.

Il est important de noter que la déficience de la pensée et de la mémoire en cause ici gagne fortement en acuité quand on se met à patauger dans la nostalgie de ce qu’on n’a pas vécu. Aussi, quand j’entends des petits folliculaires qui n’ont pas trente-cinq ans se gargariser à propos de la soi-disant prospérité des années 1970-1980, je décroche, vieux, silencieux et boudeur. Je me remémore alors l’inflation galopante (environ 12% en 1973-1975), le marché du travail sursaturé, la fin raboteuse des glorieuses, la Révolution Iranienne, le pétrole-roi, Richard Nixon et Ronald Reagan… et je me dis qu’il y a certains enfançons qui devraient potasser un petit peu leurs livres d’histoire avant de se lancer à babiller de tout et de rien à la radio au sujet de leurs nostalgies de carton peint, sur le bon vieux temps méconnu, prospère et rieur d’autrefois. Oh mais, c’est pas seulement la mémoire individuelle qui filtre un max. La mémoire collective le fait aussi.

Vouloir retourner dans le passé est une compulsion boiteuse s’appuyant lourdement sur une faute d’analyse. Bon, celle-ci est à demi-perdonnée à des babis élucubrants qui n’ont pas vécu le chrono qu’ils prétendent évoquer. Je me rappelle qu’en 1977 je fantasmais copieusement sur le rock’n’roll de 1957. Ce n’était pas de la nostalgie (nostalgie de ce que je n’ai pas vécu, je vous demande un peu). C’était plutôt, justement, une forme d’élucubration passéiste semi-fictionnelle dont la signification sociologique n’était pas négligeable en soi, en dépit de sa flagrante ineptie. Les ci-devant tendances rétro sont des pulsions intellectuelles collectives qui ont toujours à dire ce qu’elles ont à dire. Il faut simplement garder prudemment à l’esprit que ce n’est pas là, à proprement parler, de la mémoire.

La vraie nostalgie, c’est celle de ceux qui se souviennent de leur passé empirique et effectif et qui regrettent de ne pas pouvoir le revivre ou y retourner. Il faut soigneusement se méfier de cette nostalgie-là. Elle repose sur une mémoire largement déficiente et cela vous mène directement à la faute doctrinale. Tiens, pour le coup, je me souviens (!). C’est ça que ça veut dire CCCP, finalement…

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PROPHÉTIES (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2022

Parfois, sans raison cohérente, le temps s’emballe, file à vive allure, précipitant les événements. Quoi qu’on fasse. Qu’on le veuille ou non. Le destin des gens parait relié à une sorte de mécanique compliquée, tels les engrenages d’une horloge géante.
(pp 97-98)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, soulève dans le présent ouvrage (paru en 2017) la question dialectique (osons le mot) de l’implémentation sociale de la pensée magique. ici, une vieille montréalaise intemporelle, une itinérante bossue et discrète, arrive à jeter, de façon calculée, planifiée et méthodique, des sorts favorables autour d’elle. Ces enchantements positifs se manifestent à l’aide d’un petit déclencheur, le fameux objet magique des vieux contes. Il existe un nombre indéterminé de ces déclencheurs magiques. Il s’agit de clefs antiques miniatures en or fin. Elles sont toutes petites et elles ouvrent les serrures de portes donnant sur des espaces d’allure ordinaires, certes, mais tous petits, eux aussi, et susceptibles de transmettre le flux magique en cause, si un ensemble précis de conditions favorables est réuni. Voilà pour le monde idéel. La finesse de la démarche fictionnelle ici, consiste justement dans les contraintes pratiques rencontrées par la vieille dame aux clefs. Les susdites contraintes sont matérielles et socio-historiques. Si la vieille magicienne détient d’autorité les clefs enchanteresses, il lui faut obligatoirement des artisans locaux pour lui construire les serrures que lesdites clefs ouvriront. De fait, notre vieille montréalaise enchantée ne peu pas imposer sa magie comme on le ferait de facto en sucrant les fraises de je ne sais quel perlimpinpin inexorable et omnipotent. Rien à faire, cette mystérieuses bossue au long manteau noir élimé n’est tout simplement pas le père Noël.

C’est trop comme dans les contes de fées, ce que vous me dites là! Vous n’allez quand même pas essayer de me convaincre que le père Noël existe aussi, non!
(p 167)

Bon, alors, donc, la magie se travaille. Elle s’acquiert au fil du développement historique et s’immerge en lui. Si les choses sont ainsi, c’est que le monde réel, solide, armaturé, social, et complexe, fait dépôt et il se doit de faire corps avec la belle idée, pour que l’effet magique sorte enfin de son enfance. Notre vieille dame doit donc faire équipe avec un ou plusieurs représentant(s) du monde socio-historique matériel. En un mot, notre bossue lente et prudente doit se trouver des complices, des adjuvants physiques, au dessus de tous soupçons, et solidement impliqués dans leurs communautés respectives. Ces aides fabriqueront pour elle des portions de réalité physique (souvent les petites serrures et les petites portes pour les petites clefs ainsi que le contenu subtil et fin de ce qu’il y a derrière, mobilier, tapisseries etc). Ce sont ces objets façonnés de mains humaines qui permettront à la pulsion magique de prendre corps. Notre matoise petite vieille doit fatalement rencontrer des gens, gagner leur confiance, établir des réseaux, faire équipe, comme une sorte de discrète et industrieuse salonnière des rues. La magie n’est pas un absolu béat. C’est, au contraire, un dispositif chambranlant, compliqué, corrélé, impliquant un travail aussi collectif que peu visible car, bondance, par-dessus le tas, il faut parvenir à mettre tout ce bien-être en place sans passer pour des olibrius, des cambrioleurs ou des fous. Mise en confiance, la petite vieille ne parle pas autrement de ses petites portes.

Par ces nombreuses portes, que nous construisons, ajoute-t-elle, passeront des énergies créatrices et bienfaitrices. Elles enveloppent la Terre depuis le début des temps, mais les idées modernes les nient et les étouffent. C’est par ces portes que nous ferons entrer le courage, la force, la lucidité et la liberté, ce qui nous permettra d’aller au bout de nos rêves!
(p 163)

Or Isabelle Larouche ne se contente pas de discrètement présider à la rencontre de l’Idée et de la Matière, dans ce petit ouvrage optimiste, bricoleur et rêveur. Elle bricole elle aussi, dans son monde qui est celui… du texte. En effet, on nous convie, en plus, avec Prophéties, à une très intrigante rencontre alternée des genres. Jugez-en. L’ouvrage est subdivisé en quatre parties. Il vaudrait peut-être mieux parler de quatre périodes, vu que chacune de ces portions de récit correspond en fait à une tranche historique. Or, elle correspond aussi à un genre textuel spécifique. Détaillons ceci.

Partie 1: L’écrivain. Année du récit: 1929. Lieu: Verdun (Montréal). Genre exploré: le Fantastique (pp 13-115). Les protagonistes évoluent ici dans le contexte réaliste et sociologiquement saillant d’un (des futurs) arrondissement de Montréal, lors de la Grande Dépression. Des gens perdent leur boulot, doivent réorganiser leur vie et chercher de l’emploi, en manifestant solidarité et patience. Tout tourne autour des écluses du Canal Lachine et du milieu prolétarien y évoluant. Le fantastique s’installe graduellement avec l’apparition de discrètes manifestations magiques tournant autour des petites clefs miniatures données en cadeau de façon sélective par notre vieille dame qui, elle, servira de fil conducteur aux quatre récits. La magie instille sans bruit des éléments de bien-être qui parviennent à affronter et résorber la misère.

Partie 2: L’architecte. Année du récit: 2022. Lieu: Westmount. Genre exploré: l’Anticipation (pp 117-190). Ici on entre en anticipation proche. Le changement climatique que nous connaissons déjà s’aggrave subitement. Il provoque des inondations de plus en plus dévastatrices qui entraînent des perturbations majeures dans l’organisation de l’espace urbain. Le monde est en mutation abrupte et cette phase climatique est le moteur d’une nouvelle crise. Le principal protagoniste, futur architecte, sera invité à construire de-ci de-là des petites portes aux petites clefs, en corrélation avec l’aventure architecturale éco-adéquate qu’il est à conceptualiser. La perturbation critique a même certains avantages. Elle rapproche la famille bourgeoise, en la raccordant plus intimement sur les besoins réels et en la distançant du fric, du crispé et du futile.

Partie 3: Le musicien. Année du récit: 2104. Lieu: Laval. Genre exploré: la Science-fiction (pp 191-237). Nous voici dans l’espace et dans l’univers serein mais tendu de la coopération internationale. Un aérolithe fonce vers la terre et il faudra le démembrer pour à la fois éviter qu’il ne percute notre monde et pour disposer ses fragments pulvérisés en anneaux comme filtre climatique bonifiant. La solution trouvée est entre les mains d’un jeune lavalois qui arrive, avec des notes de guitare, recentrées dans son ordi, à péter du granit. Notre protagoniste se retrouve donc dans une de nos nombreuses stations orbitales pour réaliser sa mission. Ambiance à la 2001, en plus optimiste. En se préparant à sauver le monde, notre Peter Frampton futuriste pense à son amoureuse restée sur terre. Elle a des petites clefs magiques en sa possession… ou non…

Partie 4: La métamorphose. Année du récit: 2254. Lieu: Parc Lafontaine (Montréal). Genre exploré: le Conte de Fée (pp 239-273). On comprend maintenant que la vieille dame aux clefs est un personnage immortel. Mais c’est une petite fille du vingt-troisième siècle qui va nous permettre de mener à terme, dans nos consciences, la quête de la bonne montréalaise et de son secret. C’est un secret douloureux. C’est un secret punitif. C’est un secret qui engage la problématique de l’amour. Les petites clefs d’or permettent à la vieille tireuse de tarots de susciter des prophéties optimistes localisées, et cela aide les autres. Mais son sort à elle, qui s’en préoccupe? La bambine de ce futur lointain (ce futur qui est entièrement celui des petites filles) va nous permettre de finalement conclure. La vieille dame est une fée et les contraintes armaturées du monde des fées s’imposent à elle depuis la nuit des temps. Je ne vous en dis pas plus.

Rédigé dans un style sobre et précis, l’ouvrage est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) de l’illustratrice Jocelyne Bouchard représentant notre mystérieuse vieille dame assise sur un banc de parc, en train de manipuler ses cartes de tarot.

Fiche descriptive de l’éditeur:
Cette pauvre vieille assise sur un banc avec son jeu de tarot semble insensible aux saisons. Les passants la voient tous les jours sans trop se poser de questions. Pourtant, elle aurait tant à dire. Mais qui est-elle vraiment? Plusieurs disent que si elle croise votre regard, et que vous lui parlez, il est probable qu’elle vous offrira un cadeau que vous ne pourrez jamais oublier. Une histoire tendre remplie de doux mystères. Pour ceux et celles qui croient en la magie et en l’amour éternel.

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Isabelle Larouche (2017), Prophéties, Éditions du Phœnix, Coll. Ado, Montréal, 273 p [Illustration de couverture: Jocelyne Bouchard].

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LA GUERRE DES BOUTONS ou le choc des enfances

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2022

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Installer Reinardus-le-goupil devant le classique cinématographique français la guerre des boutons fut une expérience parfaitement tempérée et équilibrée. Reinardus-le-goupil n’aime pas le noir et blanc mais une histoire d’enfants l’intrigue encore. Neutralisation des ondes positives et négatives, donc. Il allait regarder, l’œil serein. Et il allait finalement aussi me faire relativiser mon souvenir, vieux, vague, vermoulu, de cette œuvre charmante et m’aider à mieux la comprendre, la dominer. Après tout. J’avais cinq ans de moins que mon fils puîné quand je me suis imprégné, l’œil écarquillé, de cet opus crucial.

Nous sommes à l’automne de 1962, il y a donc de cela soixante ans pile-poil (le roman La guerre des boutons de Louis Pergaud, dont s’inspire le film, se passait, lui, à l’automne de 1912). C’est la rentrée… et les ribambelles d’enfants des villages de Longeverne et de Velrans vont réactiver leurs vieux conflits. C’est le rappel des classes, dans tous les sens du terme. Ceux de Longeverne sont menés par Lebrac (André Treton), grand préadolescent boutefeu et frondeur, enfant battu, graine de racaille, petit dur. Ceux de Velrans sont sous la coupe de L’Aztec (Michel Isella), haut comme trois pommes mais teigneux, autoritaire, vif et pugnace. Nous nous retrouvons littéralement au cœur de la bande de ceux de Longeverne, en compagnie de Lebrac, de Grand Gibus (François Lartigue), de Petit Gibus (Martin Lartigue, l’irrésistible et inoubliable bougonneux de dix ans de l’affiche), de Marie-Tintin (Marie-Catherine Faburel, la seule fille de la bande) et d’une kyrielle de moutards (tous acteurs amateurs et figurants de la région de Saint Hilarion, France). Les chocs de combat des deux armées enfantines ont habituellement lieux dans les sablières s’étendant entre les deux hameaux. On s’y bat avec des épées de bois, non sans une certaine élégance formelle. On y fait des trêves ambivalentes pour soigner tous ensembles une patte cassée à un garenne. Reinardus-le-goupil sourcille déjà et, ce faisant, il capture la principale problématique du film : Ils se battent pour vrai ou c’est un jeu?

En fait, c’est un peu des deux: l’art fielleux et subtil de se prendre au jeu. Après un de ces chocs de combats semi-ludiques, un velransois est capturé par la bande de ceux de Longeverne. On le colle à un arbre et un dilemme apparaît. Lebrac dégaine son couteau de poche et, sous la vindicte de ses troupes, cherche ce qu’il pourrait bien sectionner à sa victime. Oreilles, nez, cheveux, zizi, hmmm… trop abrupt. Un choix déterminant est arrêté. On lui coupera tous ses boutons et on lui tranchera ses bretelles. Il rentrera chez lui piteusement dépenaillé et subira les foudres parentales. Voilà une option appropriée. Le code de la guerre des boutons est alors scellé. Lebrac, capturé lors du choc de combat suivant, verra L’Aztec et ceux de Velrans lui faire subir le même sort. À bon chat, bon rat… Mauvais comme un babouin, vindicatif, le petit chef de ceux de Velrans n’a pas trop d’imagination autonome, mais il sait pister l’ennemi longevernois dans sa logique, s’en inspirer et le serrer. C’est l’escalade. Boutons et bretelles deviennent, dès lors, des objets hautement précieux, quelque chose comme un trésor de guerre. Car l’idée désormais, c’est de disposer d’un flot ininterrompu de boutons de rechange, que Marie-Tintin pourra recoudre, rafistolant au mieux l’apparence vestimentaire des prisonniers de guerre malchanceux avant qu’ils ne rentrent chez leurs parents. Les boutons et les bretelles se stabilisent solidement comme butin, dans les esprits. Cela exacerbe les tensions et favorise une dérive inattendue. Lebrac «emprunte» un cheval de labour et monte au combat devant ses troupes sur son canasson. L’Aztec est en déroute, mais il n’a pas dit son dernier mot. Avec l’appui d’un traître anti-républicain (c’est que la bande des longevernois s’articule ostentatoirement comme la république égalitaire des enfants), L’Aztec repère la cabane que ceux de Longeverne se sont patiemment construit pour planquer leurs boutons et il la boute au tracteur. Après la cavalerie, les tanks, s’exclame le féroce fils de paysan velransois, qui a emprunté le véhicule agricole à son père pour «quinze minutes». Et c’est ici que la machine des guerres fantasques de l’enfance se met à sérieusement grincer pour les deux jeunes chefs. Lebrac fait torturer un peu trop fort le traître «royaliste» qui a causé la perte de leur superbe cabane aux boutons. Celui-ci, plus mort que vif, ses nippes en charpie, traverse le village en larmes et ses parents s’en mêlent. Petit Gibus est capturé et rossé. La bande de ceux de Longeverne est démantelée par les adultes de leur village et Lebrac, qui craint la cuisante brutalité paternelle, fuit se cacher dans la forêt. On le recherchera, par groupes de rabatteurs adultes. Un arbre sera abattu, un garenne sera sacrifié. Tout un monde de petites choses si précieuses en enfance s’effondrera pour ce tout jeune homme, cet été là, sans possibilité de retour. L’autre chef de bande, L’Aztec, en boutant la cabane de l’ennemi, a fait tomber en panne le tracteur flambant neuf de son vieux. La machine ne peut plus bouger. L’Aztec ne peut pas la ramener. Désespoir insondable. Victoire à la Pyrrhus. L’Aztec subira donc aussi les cuisantes conséquences de la petite délinquance en déliquescence. Les deux chefs sont mis en pension par les adultes et, du coup, ce fameux automne là, «les autres se sont mis à grandir», pour reprendre le beau mot de Plume Latraverse.

Une vision tendre, chafouine, grinçante, drolatique du coming of age et de la fin de l’enfance, mise en contraste avec le ridicule bien tempéré d’une joyeuse petite troupe d’acteurs adultes dont le jeu, féroce et dérisoire, supporte celui des enfants avec un brio imparable. Pas trop de rectitude non plus, dans ce temps là… Oh là là. Les gamins, Petit Gibus en tête, boivent du calva et fument des gauloises. La scène de la bande de ceux de Longeverne buvant, fumant et gueulant, dans leur cabane pleine de boucane, vous casse la rectitude sous vous, comme on casserait de bien fines échasses. Elle avait déjà pris un bon coup dans les jarrets au moment des scènes de nus guerriers, toutes classiques désormais… Et, indécence des indécences, l’unique petite fille fait le ménage dans la cabane et raccommode les boutons sectionnés. Son rôle est solide, hiératique, intense, quoique presque muet. Ce n’est plus un Stéréotype, c’est carrément un Type. Le Type Rectitude-oh-pas-cette-fois-ci… Cette fois-ci, c’est la pleine insouciance canaille et garçonne d’autrefois, y compris celle des cinéastes!

Quand j’avais vu tout ce film, vieux maintenant de soixante ans (pile-poil), vers mes douze ans j’en avais gardé un souvenir vif et, l’un dans l’autre, assez terrifiant. Les moments de dissolution du monde enfantin par la rudesse et l’intransigeance adulte m’avaient durablement secoué. Et cette guerre des boutons, c’était purement une vraie de vraie guerre, dans mon regard abasourdi du temps. Aujourd’hui, bien, pour des raisons dont vous prendrez acte au moment de découvrir la toute dernière réplique du film, c’est mon puîné-plus-vieux-que-moi (dix-sept ans, lui, à l’époque) qui s’avère avoir raison au sujet de cette fiction folâtre. Tu vois, ils ne se battaient pas pour vrai, c’était un jeu, dira Reinardus-le-goupil, en épilogue. Et c’est moi qui, à douze ans, m’était, de fait, pris au jeu de l’effritement rageur et minuscule de ma propre enfance perdue.

La guerre des boutons, 1962, Yves Robert, film français avec Martin Lartigue, André Treton, Marie-Catherine Faburel, Michel Isella, François Lartigue, 90 minutes.

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LE GRAND SAULT IROQUOIS (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2022

C’est le Grand Sault, pense-t-il, comme on disait à l’époque de la Nouvelle-France pour désigner une chute. Dylan, Hugo et Thomas font désormais partie, bien malgré eux, de cette lointaine époque où la seule façon de voyager était de suivre les cours d’eau. Les rapides et les chutes représentaient des barrières naturelles qui compliquaient la vie des voyageurs.
(p 226)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, manifeste dans le présent ouvrage (paru en 2015) les trois forte suivants, qui semblent d’ailleurs traverser une portion significative de toute son œuvre romanesque. 1- promotion d’un rapprochement serein et ordinaire des cultures; 2- instruction et diffusion de connaissances culturelles et historiques; 3- éducation sociétale et promotion de comportements civiques chez les jeunes. Le tout se joue avec doigté, subtilité et élégance à l’intérieur d’un ouvrage enlevant, mobilisant la tradition assurée et bien balisée du récit d’aventure. Reprenons brièvement ces trois piliers d’une littérature jeunesse bien tempérés.

Promotion d’un rapprochement serein et ordinaire des cultures. Un jeune québécois de souche caucasienne, un jeune québécois de souche haïtienne et un jeune québécois de souche amérindienne se rencontrent, lors d’une des études de retenue de leur grosse école secondaire effervescente. Ils fraternisent. Une amitié naît, en toute camaraderie élective. On se découvre des goûts communs et on explore aussi les traits culturels de chacun. Dylan, le jeune Amérindien, semble très intéressant aux yeux de ses deux comparses. Il est de la nation Mohawk ou Iroquoienne. Fier de son héritage, il se réclame notamment de la légende tenace selon laquelle les Iroquois n’ont pas le vertige. On décide joyeusement d’aller tester le truc de concert, dans un centre d’escalade en ville. Les trois garçons se retrouvent harnachés et encordés sur un mur de grimpette en salle… et c’est finalement Dylan qui s’en tire le moins bien, derrière ses deux hardis compagnons. Le jeune amérindien se retrouve la tête un peu étourdie et cernée de points d’interrogations. Cette histoire d’absence de vertige mohawk serait-elle une sorte de légende? Question insidieuse, confrontant la certitude à la croyance. En tout cas, vertige ou pas, Dylan décide d’inviter ses deux nouveaux compagnons dans sa famille, pour un grand repas en plein air, sur la réserve de Kanesatake. Un sens tout naturel de la fraternité amicale se déploie, en toute simplicité.

Instruction et diffusion de connaissances culturelles et historiques. Dans des conditions impliquant un glissandi fantastique dont nous tairons ici le poétique détail, nos trois hardis compagnons, toujours sur la réserve de Kanesatake, vont ensuite se retrouver emportés dans un déplacement extratemporel qui va les relocaliser dans un village mohawk de la période précoloniale. Les réflexes culturels de Dylan vont alors s’avérer précieux car il va lui falloir retrouver les codes et les modus d’interaction qui permettront à nos trois explorateurs involontaires d’établir leur jonction avec leurs hôtes imprévus. Dans un traitement de la fiction du voyage dans le temps digne de Poul Anderson, le récit nous installe ici dans des conditions réalistes, droitement figurative, suggérant ce qui se passerait effectivement si trois enfants du futur apparaissaient subitement dans une bourgade amérindienne du seizième siècle. On se retrouve au centre de la vie quotidienne, de la vie ordinaire, de la culture vernaculaire. Les garçons, déjà de jeunes hommes selon les critères de la culture en cours de découverte, ont la chance de participer à une chasse aux chevreuil. La précision nette et charnue de cette aventure est sans égal. Ce qui vient de se produire défie une fois de plus leur imagination. Même les colonies de vacances les plus réputées ne pourraient leur faire assister à une chasse d’une telle authenticité (p 160). Tout l’univers sociohistorique des aborigènes iroquoiens nous est donc relaté, caméra narrative en main.

Éducation sociétale et promotion de comportements civiques chez les jeunes. Cela va fatalement amener notre ami Dylan à se retrouver devant son propre dilemme. C’est lui l’Amérindien. C’est lui le dépositaire de son crucial héritage aborigène. C’est lui qui doit faire truchement entre ses deux compagnons et leurs hôtes imprévus. Mais Dylan, cet héritage culturel et langagier, qu’en a-t-il fait, en fait? Sensible à la question linguistique, au point d’être une sorte de sociolinguiste sans le savoir, Dylan, sorte d’enfant gâté du multiculturalisme, avant l’aventure extratemporelle qu’il vit maintenant, se nourrissait passivement de la réalité ordinaire du multilinguisme.

En ce bel après-midi d’avril, ce sont plutôt des bambins qui s’amusent dans les installations du parc. Deux petits garçons s’expriment en chinois. Une fillette parle espagnol avec sa maman. Sans parvenir à saisir le sens de leurs paroles, Dylan s’amuse quand même à tenter de recréer le fil de leur conversation.

La langue que l’on parle, répétait Hilda, définit qui l’on est.
(p 55)

Et pourtant, notre Dylan, combien de fois a-t-il chienné ses leçons de langue mohawk, transmise patiemment par son grand-père? C’est que le Dylan contemporain est dans une situation délicate et problématique de réappropriation culturelle et linguistique. Comme il est un assimilé historique, la langue de Shakespeare lui vient bien plus spontanément au gosier que la langue des héritiers de la culture des Maisons Longues. Combien de fois a-t-il négligé cet idiome complexe, beau jusqu’au sublime, mais ardu, lointain, difficile, et peu orienté vers ce qui est cool et ce qui est pop… Et voici maintenant notre Dylan immergé jusqu’au oreilles dans cette situation délicate où seule une communication iroquoienne adéquate lui permettra de retrouver le chemin du retour, sans heurt. Le récit ne lui fait pas lourdement la morale, son déroulement est trop subtil pour cela. Mais on arrive bien à y sentir et à y faire sentir que d’avoir mieux révisé sa copie et d’avoir été moins frivole en des temps meilleurs, Dylan disposerait aujourd’hui des pleines facultés communicatives lui permettant de les sortir, lui et ses hardis compagnons, de ce faux pas sociohistorique. La saine moralité civique montre le bout de son nez, discrètement mais sans ambages. Gère adéquatement les différentes facettes de ton héritage ethnoculturel, mon baquais, et ce sont des humains et des humaines avec lesquels tu renoueras, au bout de l’équation.

Tension, donc. Mais, tout ira bien qui finira bien. Et s’il n’est par certain du tout que les Iroquois n’ont pas intrinsèquement le vertige, il s’avère indubitable que, comme tout humain chevillé à sa cause, ils peuvent vaincre le vertige lorsque cela est requis. Sur ce point, comme sur tous les autres, le naturel et le surnaturel établiront leur jonction, en harmonie. C’est que le monde de la fiction se nourris de nos rêves anachroniques, constructifs et pacifiants, qu’il l’admette ouvertement… ou non…

Dans les films, les bandes dessinées ou les romans que Hugo, Dylan et Thomas connaissaient, il arrive souvent qu’un élément naturel ou même surnaturel intervienne, souvent surgi de nulle part, pour tirer le héros d’un mauvais pas, et ainsi lui sauver la vie. Mais ils ne sont pas dans une fiction. Les trois adolescents invoquent l’aide du ciel pour qu’un miracle se produise.
(p 220)

Et le miracle appelé de ses vœux par l’aventure se produit, ouvertement. Et un autre miracle se produit, en filigrane lui, celui d’éduquer, de renseigner et d’instruire, sans lourdeurs, ni lenteurs, ni longueurs. Rédigé dans un style vif, sobre et précis, l’ouvrage est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) et de cinq illustrations en noir et blanc, de l’illustratrice Jocelyne Bouchard, représentant notamment des scènes de la vie iroquoise traditionnelle de la période précoloniale.

Fiche descriptive de l’éditeur:
Dylan vient d’arriver à Montréal, où il entreprend sa première année dans une grande école secondaire. Il lui est difficile de s’adapter à tant de changements, d’autant plus qu’il vient d’un petit village iroquois, Kanesatake. Le jeune Amérindien rencontre Thomas et Hugo. Ensemble, ils jouent aux échecs, font des balades dans les rues de la ville, et échangent sur leurs origines mohawks, haïtiennes et québécoises. Ils seront même initiés à l’escalade! Mais, un soir, les trois adolescents plongent vers leur destin. Ils vivent une aventure initiatique qui consolide leur amitié et change même le cours de l’histoire. Chaman, chasse au chevreuil et légendes mohawks agrémentent ce roman jeunesse dans lequel un torrent joue le rôle d’un puissant vortex temporel.

Isabelle Larouche (2015), Le Grand Sault iroquois, Éditions du Phœnix, Coll. Œil-de-chat, Montréal, 242 p [Illustrations: Jocelyne Bouchard]

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Le souvenir de mon premier amour (LeVayer)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2022

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Le souvenir de mon premier amour

par Corinne LeVayer

(Premier chapitre du roman, Mes grands yeux de poupée pleurent encore, 2016)

Le souvenir de mon premier amour se perd dans les méandres de ma petite enfance. J’avais neuf ans. Mon père était attaché diplomatique, ma mère était ingénieure. Après de belles fonctions mondaines à Paris en 1982-1985 (j’ai perfectionné mon français ainsi), mon père fut attaché au Ministère des Affaires Indiennes en Colombie-Britannique. On s’est donc installés à Vancouver, sur la côte ouest. Comme mon père vivait ce nouveau poste comme une sorte de destitution (parce que national plutôt qu’international — diplomatie interne avec les nations Kiakimé), il formula toutes sortes d’exigences qu’il croyait extravagantes. Logement de fonction pharaonique, budget de déplacements somptuaire, gens de maison, etc. Il les obtint toutes. Au nombre de ces exigences figurait une nanny pour s’occuper de sa petite fille. C’est comme ça que Mariette est entrée dans ma vie… Elle a fait de moi une femme. Cela se joua entre 1986 et 1990 (Je suis née en 1977). Ensuite, mon père fut attaché ailleurs et Mariette, mon grand amour secret, resta à Vancouver…

Je suis fille unique et je ne me souviens pas exactement de mon existence avant que Mariette, donc, ma nanny et première amante, me caresse le trou, dans le bain. Au début c’était avec le gant de toilette, puis au fil des mois ce fut avec la main, de plus en plus de doigts. Une douceur suave, inégalée à vie, et des orgasmes explosifs, ces derniers aussi tôt que dix ans. JAMAIS de douleur. JAMAIS en se faisant forcer. Une adresse consommée. À treize ans, je faisais du cheval sur sa main et sa bouche et pas seulement au bain… Je ne me souviens pas d’avoir eu un hymen ou de sang ou de défloration ou de quoi que ce soit. Mon souvenir est qu’avec Mariette ça glissait et c’était sublime, divin. Une entrée parfaitement langoureuse et calme dans la féminité lesbienne. Ce sont les hommes qui m’ont fait mal après. Très mal. Pas Mariette, pas le grand amour de ma vie.

Les pédophiles comme l’était cette femme sont très habiles. Et comme il s’agit de tes parties intimes, cela doit rester secret. Le secret intime devient tout naturel et il n’y a absolument rien de ressenti comme coupable. C’est comme aller aux chiottes ou se vêtir. On va se cacher de tous en se faisant doigter par Mariette et la vie suit son cours serein. On n’en parlait à personne. Cette nanny était une multi-pédophile de longue date. Une vraie de vraie experte. Les fauves chassent furtivement dans la jungle qui est de leur couleur et où le gibier se trouve…

Mais voilà le hic. Je l’ai revue ces dernières années, deux fois. Elle est dans un pénitencier à sécurité minimum à Victoria (Colombie-Britannique). Elle a fini par se faire pincer et figure aujourd’hui, à cinquante-huit ans, au registre des prédateurs sexuels. Ma grande peur fut longtemps que mes parents apprennent cela. Ils auraient ainsi percé à jour mon grand secret amoureux. Mais mes parents, ils ont tellement bourlingué de par leurs fonctions distinctes. Ils se souviennent même plus exactement de Mariette. Pour eux les gens de maison, ça va, ça vient. Ils s’en tapent un peu. C’est comme les employés d’une boîte.

J’ai donc revu Mariette mais j’ai un grand défaut aujourd’hui, chère amie. Je suis adulte… Je suis comme le petit oisillon devenu grosses dinde dont parlait l’ardent pédophile Lewis Carroll, auteur d’Alice au Pays des merveilles… Mariette resta tendre, toujours aussi fine et subtile. Mais sa grande peur était que je la « rapporte ». Elle ne purge que ce pour quoi elle a été localement pincée, la pointe de l’iceberg. Quand je lui ai dit que je crèverais plutôt que de la trahir, elle s’est rassérénée. Mais l’être qu’elle aimait est disparue, engloutie dans le flux du temps au sein d’une adulte dont elle ne voudra jamais. Tu me suis?

Et c’est exactement pour cela que je n’ai jamais touché moi-même aux petites filles, tu comprends. Je sais qu’elles vont grandir et que les pédophiles qui les ont initiées vont éventuellement les rejeter. C’est là une douleur atroce, insoutenable. Un déchirement de toutes les fibres de l’être. Le sachant, je ne l’infligerai jamais. Crever plutôt que de pirater si intimement une vie comme ça. Et pourtant Mariette reste la plus belle chose que la vie ne m’ait jamais offerte. Je la cherche un peu dans toutes mes amantes. Mais je sens quand même qu’elle m’a infligé l’abus suprême et je ne vais pas perpétuer ce pattern d’abus. Jamais.

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Premier chapitre de Corinne LeVayer (2016), Mes grands yeux de poupée pleurent encore, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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NOTE: Corinne LeVayer refuse toute mention de son identité réelle, dans le but explicite de protéger les identités, notamment celle de ses parents ainsi que de la criminelle sur laquelle est basée Mariette. Tout a été bouleversé, les lieux, les temps, les situations, même les genres musicaux. Ne reste que l’émotion fondamentale. L’extase de la complice de pédophilie (LeVayer refuse le statut de victime) et la destruction de la communication adulte que cela entraîne. La cocaïne a un statut métaphorique de l’abus par un adulte. Cette drogue vous exalte sur le coup, dans l’innocence de la jouissance naïve. C’est à terme qu’elle vous détruit. Aussi, sevrée, on peut toujours y retomber…

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Petit Papa Noël

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2021

Notre histoire débute vingt-cinq ans après le lancement de la chanson Petit Papa Noël par Tino Rossi (1907-1983). Nous voici donc en 1971, j’ai treize ans et je flâne, quelques semaines avant la Noël, dans le magasin de musique du vieux centre d’achats de Repentigny. Je barbotte dans la musique en feuilles et je tombe sur des partitions de Petit Papa Noël, en feuillets reliés. La quatrième de couve d’un de ces feuillets explique que cette rengaine archi-connue est une œuvre immense, rien de moins que le plus important succès de toute la chanson française. J’apprends aussi qu’elle a été popularisée, en 1946, par un certain Tino Rossi, dont je ne sais absolument rien. La musique est pour piano mais je n’achète pas le feuillet. Je suis à suivre des cours de piano depuis un moment mais ça me barbe au possible. Pas question que je me colle un pensum musical supplémentaire sur le dos, en attirant l’attention de mon instite de piano par ce qui me semblerait fatalement une initiative bien trop intempestive. La barbe. Profil bas, sur ces matières. Je remets prudemment la partition bien en place… et ce nom charmant et hautement exotique se fiche dans ma solide jeune mémoire: Tino Rossi.

Deux ans plus tard (en 1973), voici ma mère au téléphone avec une de ses collègues de travail. C’est la grande nouvelle: Tino, notre Tino, passe à la télévision, ce soir. Un spécial français, au canal 2 (Radio-Canada) ou bien au canal 10 (Télé Métropole), je suis pas certaine. Je hausse un peu le sourcil. Ma maman n’est pas très musique. Elle n’écoute jamais de disques et la chanson populaire contemporaine l’indiffère passablement. C’est bien la première fois (et la dernière) que je l’entends se pâmer ainsi sur un chanteur populaire quelconque. Notre Tino… tiens, tiens, il s’agit de nul autre que ce Tino Rossi rencontré furtivement par moi, sur musique en feuilles, deux ans auparavant. Je ne connais toujours strictement rien de ce gars. Je n’entends pas son son dans ma tête. Mais l’enthousiasme de maman m’intrigue passablement. Je me promets bien de ne pas rater ce spécial télévisé, car je suis hautement curieux d’entendre comment sonne notre Tino si chéri de maman.

Nous voici donc ce soir là, quelques jours avant la Noël de 1973, devant la téloche, toute la famille. Maman (1924-2015) est très excitée, limite méconnaissable. Papa (1923-2015) est plus calme, mais il ne veut pas rater le truc, lui non plus. Les types du canal 2 ou du canal 10 ont mené leur barque astucieusement. Ils ont repris un spécial français diffusé plus tôt dans l’année et intitulé Tino Rossi pour toujours et ils l’ont soigneusement charcuté puis lardé de capsules de présentation (visiblement je ne suis pas le seul québécois de 1973 qui ne connaît pas le premier mot du corpus de notre Tino et qui a besoin de se faire introduire le bonhomme). Le tout prend la forme d’une sorte de reportage-concert présentant les séquences chantées du spécial télévisuel français, sur le ton de chez nous. De la vraie téloche collage-tapisserie comme il s’en faisait tant, dans nos jeunes années. Le tout est évidemment amplement coupé d’interruptions publicitaires. Ah, le bon vieux temps de la bonne boîte de contreplaqué à images d’autrefois.

Je découvre donc un gros sexagénaire tiré à quatre épingles, joufflu, bonhomme et décontracté, qui chante au micro, dans une sorte de style bel canto vieillotte et propret, des chansons en français mais… qui font mystérieusement italiennes, espagnoles ou corses. Je ne connais rien et ne reconnais que nouille de ce corpus. Terra incognita intégrale. Papa et maman semblent parfaitement familiers avec le tout. Surtout maman, qui fredonne en cadence plusieurs des chansonnettes. J’écoute, en silence, les doux flonflons de cette autre facette crépusculaire du temps lointain de la jeunesse de mes parents, dont je ne sais fichtre rien. Soudain, le petit freluquet de la capsule de présentation nous annonce: Après la pause publicitaire, nous vous ferons entendre le plus grand de tous les succès de Tino Rossi. Pendant les pubes de shampoing et de bagnoles, un petit débat doux et tendre s’instaure, entre papa et maman, sur l’identité de ce succès suprême du dodu ensoleillé. Papa opte pour Le plus beau tango du monde, une chansonnette de 1951 qu’il avait interprété lui-même autrefois, sur guitare hawaïenne. Maman penche plutôt pour Marinella, grand succès sentimental d’avant-guerre (1936) qui la fit jadis tant rêver. Je ne connais alors aucune de ces deux pièces et je me dis que si le tube est si immense que ça, même moi, qui n’y connais rien, je devrais l’avoir à l’esprit. La musique en feuilles de 1971 se remet alors à me bruisser dans la tête et je romps mon silence opaque d’une intervention unique. Non, vous l’avez pas ni un ni l’autre. C’est PETIT PAPA NOËL. Les pubes se terminent et le gros gars en costard entonne la rengaine de Noël bien connue. Papa ne bronche pas mais maman ronchonne tout de même un petit peu. Primeur d’entre les primeurs. Elle IGNORAIT tout simplement que Petit Papa Noël, chansonnette rebattue, séculaire et intégralement banalisée, était initialement une goualante de son cher Tino Rossi. Chacun nos segments de savoir et d’ignorance sur le gros corse, idole de la jeunesse maternelle d’un autre temps.

Maintenant… attentifs et attentives comme je vous devine, une question cruciale s’impose. Si je ne tiens pas Petit Papa Noël de ce bon Tino Rossi (ni même de ma vieille musique en feuilles de 1971, vu que la rengaine m’était déjà amplement connue même alors), de qui est-ce que je la tiens donc tant? Eh bien, je vous le donne en mille. Je tiens cette ritournelle française du temps des fêtes d’un des sous-traitants québécois du bon gros corse séculaire. Et, oh finesse sublime, pour ne pas être en reste avec le folklore saisonnier du moment, cet interprète post-rossiesque s’appelait Paolo Noël. Vous admettrez avec moi que ça ne s’invente pas. Ce bon monsieur Noël avait fait un disque sur le thème attendri de la saison éponyme et c’est sa version de Petit Papa Noël et aucune autre qui berça ma tendre enfance.

Pour moi, donc, Petit Papa Noël fut, est, et restera, une chanson de Paolo Noël. Notre Paolo… et, comme maman, je ne me refais pas. Et, et, et… je vous raconte tout ceci, ici, l’âme attendrie, parce que Petit Papa Noël (celle de Rossi, de 1946, hein, pas celle de l’artiste local opinément dénommé Noël) jubile aujourd’hui, tout au fond de nos cœurs de vieux enfants, sa soixante-quinzième année d’existence qui sonne. Oh comme la vie défile et… faut profiter quand il est temps, Catarinetta tchi-tchi… Merci.

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MYSTÈRE AU PIEKUAKAMI (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2021

Et puis, comment parviendrais-je à mettre toutes ces inquiétantes impressions et ces distorsions temporelles en mots? Seuls les auteurs de mes romans frissons favoris arriveraient à en parler de façon intelligible. Pas moi!
(p 54)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, touche, dans le présent ouvrage (paru en 2013), la question de la confrontation entre sensibilité ratiocinante et mystère oniroïde. Nous sommes au Lac Saint-Jean ou Piekuakami, au moment de la pause estivale. Le jeune Marco, douze ans, est en vacances en compagnie de sa mère au bord de cette immense mer intérieure située en plein cœur du vaste pays des Ilnus. Marco est un enfant de l’internet, des patinettes et de la vie urbaine. Mais, beau joueur, il s’immerge de bonne grâce dans ce contexte forestier et lacustre qu’il connaît peu mais qu’il ne méjuge pas. Il circonscrit cet univers mystérieux en méthode. Il prend notamment le parti de s’amuser à partir de ce que cet univers livre. Prudemment et sans cruauté, il capture un crapaud et une salamandre (auxquels il rendra leur liberté ultérieurement). Il construit un château de sable, réminiscence de son père, qui est en ce moment en déplacement en Afrique où il travaille pour une ONG, et qui fut jadis champion de construction de sculptures de sable. Marco se fixe ici des objectifs circonscrits et conformes au contexte qu’il découvre. Un de ces objectifs, c’est d’arriver à pêcher une ouananiche. Ce saumon d’eau douce, un des traits culturels et naturels majeurs du Lac Saint-Jean, est un symbole significatif. C’est un poisson rétif, qui ne se livre pas sans combattre et, d’une certaine façon, il incarne Marco lui-même, enfant des villes, qui ne se donnera pas à l’immensité de la nature sauvage et mystérieuse sans frétiller et tirer sur le fil un brin.

Narrateur implicite, Marco apparaît comme un garçon ayant une tête bien faite. Sans céder trop docilement aux consignes de sa mère, il sait faire le tri dans les instructions qu’on lui dicte et il organise sa pensée et ses actions en conséquence. Il n’est ni paniqué, ni rêveur, ni esquinté, ni élucubrant. Il n’est donc en rien suspect d’exaltation irrationaliste. Fin observateur, tant de la chose naturelle que de la chose humaine, il a remarqué de longue date que sa mère est très intime avec ce coin de pays. La dame a amené avec elle du boulot tertiaire (ordi portable, documentation) et elle est souvent fort absorbée par son travail. Mais elle ne rate jamais l’occasion de s’imprégner de cette nature titanesque et immémoriale. Elle est au Lac Saint-Jean aussi pour y voguer et pour y plonger. Elle ne s’en prive pas. Marco ne partage pas, disons épidermiquement, l’harmonie de sa mère pour ce terroir ancien. Mais il constate ce fait et le joint au bagage de sa compréhension de sa situation actuelle.

C’est donc en sa qualité de rationaliste en herbe qui s’ignore que notre Marco va, de prime abord, appréhender les phénomènes incongrus et inexplicables auxquels il va se trouver confronté, dans ces vastes espaces forestiers et lacustres. Cela ne s’amorcera pas nécessairement dans la joie:

Mais comment est-ce possible qu’il se soit écoulé plus de cinq heures depuis le moment où je suis entré dans la forêt? D’accord je me suis perdu —un tout petit peu—, mais jamais je n’aurais cru avoir tourné en rond aussi longtemps! Oh… Comme je déteste cette sensation… Quand quelque chose d’étrange nous échappe et qu’on est incapable d’expliquer ce qui nous arrive. Je n’ai pourtant pas la berlue! D’où venait cette voix, tout à l’heure, hein? Ces ricanements? Ne me faites pas croire que les arbres peuvent parler quand même! Tout cela ne me dit rien qui vaille…
(p. 44)

C’est que, graduellement, la forêt et les abords du lac se peuplent de présences. D’abord des voix, puis des enfants qui marchent dans le bois, puis des enfants et des adultes vêtus à l’ancienne et s’exprimant dans une langue aborigène. Mazette, Marco rencontrera même un fort adroit pêcheur de ouananiche. Sans nécessairement s’en aviser, le jeune garçon va produire la réplique méthodique de tout penseur consistant, face au paranormal. Il va chercher à opérer une objectivation des phénomènes. Son premier agent objectivant, ce sera sa mère. En effet, quand il est accompagné de sa mère en forêt, les présences se manifestent aussi. Marco observe alors sa mère et celle-ci ne formule aucune réaction en compagnie de ces gens. Maman serait devenue snobinarde, ou quelque chose? C’est pas son truc pourtant, d’ignorer les gens. Il y a quelque chose qui crotte, c’est certain. Et Marco de continuer de la ratiociner au boutte.

L’affaire est d’autant plus troublante que le monde onirique —entendre le monde du rêve nocturne, quand on dort à poings fermés— de Marco se peuple lui aussi de présences thématiquement conformes au dispositif qui se reconstitue tout autour de lui. Les chamanes masqués qui dansent en s’égosillant dans ses rêves de dormeur-campeur, c’est quand même pas le vent qui fait ça. Cauchemars nocturnes et observations empiriques diurnes convergent, se rencontrent et se compatibilisent. Toujours tributaire inconscient du plus carré et du plus terre à terre des cartésianismes, Marco renonce à se confier à sa mère sur ces perceptions et ces visions. On a quand même pas envie de passer ouvertement pour un olibrius élucubrant… doublé d’un trouillard et d’une poule mouillée. Non, que non, il faut faire face. Il faut tester le corpus par soi-même. Quand le jeune homme moderne est confronté à l’inexplicable, un de ses recours assurés sera fatalement… la technologie. Marco se grèye donc de son appareil photo moderne, digital et toutim. Un de ces zinzins contemporains qui vous permet de voir au dos du boîtier votre produit photographique immédiat, en temps réel, sur une manière de petit téléviseur. Marco trouve moyen de capter en photo une charmante vieille amérindienne qui cueille des fleurs ou des fruits, dans un décor sauvagement bucolique. Amène et souriante, la bonne dame se laisse photographier sans minauder. Sauf que quand Marco tourne le dos de son appareil et mate le résultat de sa rigoureuse action objectivante, il ne discerne, sur le petit écran, que le gazon, les fleurs, les fruits, et les arbres… pas de charmante vieille dame aborigène. Ennuyé, Marco lâche alors, dans sa conscience ratiocinante, le mot convenu, achalant, enquiquinant: fantômes

Ce magnifique petit roman d’ambiance nous immerge dans une sensation et une impression qu’on a tous vécu enfants, si on a eu la chance et le privilège de se retrouver confronté à une nature dense, luxuriante et séculaire. On développe tout doucement le réflexe intellectuel de l’anthropomorphiser, l’humaniser, l’historiciser. Nos amis français rencontrent des serfs, des ermites et des barons dans leurs grandes forêts mystérieuses. Nous, ce sont les Amérindiens de la période précoloniale qui viennent nous hanter, dans leurs pratiques concrètes, dans leur toponymie (pp 73-75 — Sais-tu comment les Ilnus appelaient ce lac avant l’arrivée des premiers Européens?), dans leur langue. Et, parce que c’est intrinsèquement ce que la fiction fait et ce dont la fiction, dans son bonheur, nous fait bénéficier, les apparitions auxquelles est confronté Marco vont bel et bien finir par s’objectiver, se densifier… et même se confirmer dans le canal d’un savoir indirect, transmis, colligé, raconté. On ne se contentera pas de l’aventure intérieure et de la mise en place charnue et dense d’une atmosphère. On passera à l’action. Et la fraternité humaine et les valeurs universelles de l’amitié, de la sagesse et de l’entraide seront au rendez-vous, en compagnonnage intime avec la réminiscence historique et le symbolisme hérité des anciens.

Rédigé dans un style vif, sobre, précis et parfaitement abordable pour les enfants, ce petit ouvrage fin et complexe est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) et de quatre illustrations en noir et blanc de l’illustrateur Raphaël Hébert, représentant notamment des scènes d’excursions touristiques.

Fiche descriptive de l’éditeur:
À douze ans, Marco aurait préféré rester en ville avec ses amis plutôt que d’accompagner sa mère en vacances. Heureusement pour lui, le chalet qu’ils ont loué au Lac Saint-Jean offre plusieurs opportunités intéressantes: la baignade, la pêche et même la chance d’apprendre à manier une chaloupe à moteur! Cependant, c’est en se promenant dans la forêt qui mène à l’étang que Marco perçoit d’étranges phénomènes. Comment se peut-il qu’il soit le seul à en être témoin? Deviendrait-il fou? C’est alors que débute une enquête passionnante qui l’amènera jusqu’aux petites îles éparpillées à l’embouchure du lac. Le Piekuakami recèle de grands mystères. Marco arrivera-t-il à éclaircir tout ce qui lui arrive?

Isabelle Larouche (2013), Mystère au Piekuakami, Éditions du Phœnix, Coll. Œil-de-chat, Montréal, 132 p [Illustrations: Raphaël Hébert]

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JE HAIS LES LUNETTES (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2021

Ceux qui portent ces horreurs à l’école deviennent la cible de… d’intimidation… Je refuse de porter des fonds de bouteille, point final!
(p 135)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, aborde, dans le présent ouvrage (paru en 2012), la question subtile et terrible du handicap léger et de son lourd poids social. La petite Magali, qui, au début du récit, a huit ou neuf ans, attrape la rougeole. Clouée sur son lit, à la maison, elle va en profiter pour s’immerger dans une œuvre cruciale qui aura un grand retentissement pour elle: L’élixir du docteur Doxey. Cet ouvrage incontournable, le  septième tome des aventures de Lucky Luke aux éditions Dupuis (1955), met en vedette un de ces faux dépositaires de remèdes miracles de l’Ouest. Charlatan ambulant, le Docteur Doxey fourgue une potion de cheval qui est censée tout guérir, du rhume aux ongles incarnés en passant par le vague à l’âme. Magali, qui a donc la vraie de vraie rougeole, est très amusée par Doxey et son sbire peignant en rouge le faciès des dormeurs et des chevaux d’un village pour faire croire à une subite épidémie de rougeole. Le faux médecin lave ensuite la peinture avec du kérosène dans un grand torchon blanc et passe ainsi pour un sauveur… jusqu’au jour où on lui présente un babi vraiment atteint de rougeole. Tout cela livre le contexte intellectuel idéal pour mener notre Magali à ne pas prendre sa propre rougeole trop au sérieux. Elle lit donc les enlevantes aventures de Lucky Luke et de Jolly Jumper en pleine nuit, à la lumière crue de sa veilleuse. Pourtant son médecin et ses parents lui avaient bien dit de ne pas s’exposer à la lumière vive, pendant sa maladie. C’est que la rougeole, les enfants, je vous l’annonce en primeur, cela peut vous niquer durablement les yeux et là, le bon Docteur Doxey, dans son incompétence et sa frivolité, ne pourra pas grand choses pour vous. Il faudra en venir à lui substituer un optométriste…

C’est ce qui arrive à Magali. D’avoir lu ainsi la nuit, d’avoir négligé la consigne recommandant une luminosité basse pendant la période culminante de la rougeole, la voici atteinte d’une myopie acquise, curable si traitée tôt. Or, une seconde série de cow-boys vont alors entrer en scène, bien plus patibulaires que des personnages d’illustrés, ceux-là: les boulés scolaires. De retour à l’école, Magali constate que se perpétue la brutalité d’une petite troupe de matamores écoliers qui adore s’en prendre, en priorité, aux enfants manifestant des handicaps légers, ceux qui ont des broches dans les dents, ceux qui ceci, ceux qui cela et… par-dessus le tas, ceux qui portent des lunettes. Magali est donc déterminée à ne pas entrer ainsi dans le collimateur de ces boulés scolaires anti-binoclards. Il est aussi significatif que navrant de constater de quelle manière notre jeune protagoniste va articuler le rejet de la prothèse qui l’aurait débarrassée de son handicap léger. Elle va formuler la chose non pas individuellement mais socialement. Elle en arrive, d’autre part, comme inexorablement, à fraterniser avec Steeve, un jeune malentendant de son école. Lui et son groupe, qui travaillent le langage des signes dans un contexte d’enseignement spécialisé, ne plient pas devant la petite troupe des boulés scolaires. Comment parviennent-ils, ces sourds effectifs, à ne pas se laisser bousculer et intimider par les boulés? Mais… mais… mais…voilà un mystère qui, pour Magali, gagne en densité autant qu’en relief, à mesure que son propre handicap visuel évolue.

Si ce mystère est si crucial pour Magali, c’est bel et bien qu’elle est vraiment en train de devenir complètement miro. Et les choses ne s’arrangent pas. Déterminée à ne pas céder devant la fatalité lunetteuse, notre fin-finaude développe une série perfectionnée de stratégies latérales pour ne pas admettre ou faire admettre qu’elle est désormais complètement bigleuse. C’est l’école primaire, un contexte sécuritaire, familier, intime, où elle peut opérer largement à tâtons et donner le change, si on se résume. Mais, il y va y avoir des coûts, des tombés au bataillon. Ainsi, comme Magali ne peut plus mater le tableau, elle écornifle la copie de sa copine Caroline. L’institutrice le constate et, comme Magali arrive (très efficacement grâce à son lot effronté de ruses d’apache) à faire croire au tout venant qu’elle a une vision de dix sur dix, elle se fait saprer au fond de la classe, en compagnie d’Hervé, nul autre que le chef putatif des boulés scolaires. Cela s’inscrit tant dans le malentendu hypermétrope issu de la malhonnêteté méthodique de Magali qu’au sein d’une offensive diplomatique plus large de la structure scolaire pour encadrer socialement les boulés scolaires, attendu qu’ils développent une propension trop accusée à balancer les binoclards et autres éclopés naturels (sauf les malentendants, toujours) en bas des bancs de neige, à la récré. Magali, du fond de la classe, doit maintenant composer avec le dessinateur de dragons qui deviendrait ouvertement son bourreau, si jamais… elle portait des lunettes.

De fait, dans la vie sociale de Magali, tout converge pour la faire copieusement détester l’option de corriger sa vue, toujours déclinante. Par effet dialectique, dans cette dynamique, son admiration pour l’ami malentendant, qui prend méthodiquement son handicap en main, apprend le langage des signes, et s’assume tel qu’il est, augmente sensiblement, comme la fatale conscience qui monte, qui monte. Magali va tenir le coup trois ans comme ça, à mentir à tout le monde et à elle-même sur son handicap visuel. Mais l’échéance de l’école secondaire approche et avec elle la perspective terrifiante de se retrouver dans un espace physique et social aussi radicalement renouvelé que cruellement imperceptible. Le navire se dirige directement vers son snag, pour cultiver une autre image digne du héro de Magali, le bon et langoureux Lucky Luke. Graduellement, son inquiétude anticipatrice se généralise. Que lui arriverait-il si elle s’égarait vraiment dans un lieu inconnu? Que ferait-elle s’il n’y avait pas de «gardiens» pour la ramener sur le bon chemin? Si elle perdait réellement la vue?  (p 127).

L’angoisse augmente et l’évocation du drame de ces enfants dissimulant ainsi leur handicap pour des raisons révoltant particulièrement l’entendement adulte gagne en solidité et en ardeur. Isabelle Larouche procède ici à une combinatoire de thèmes et de dispositifs narratifs particulièrement heureuse pour nous faire sentir, dans ce petit roman nerveux et habile, que des enfants peuvent tout naturellement s’installer en enfer et —c’est bien le cas de le dire— laisser sciemment leurs parents et leurs institutrices dans le noir total, pendant de longues années, pour des raisons terribles dans l’angle enfantin… des motifs et des motivations totalement infantiles, en fait. Une autre constante du travail d’Isabelle Larouche réside dans cette aptitude très sentie qu’elle a de nous faire avoir de l’attachement et une intense sympathie pour tous ses personnages, même les subsidiaires. Et les boulés scolaires, qui ont eux aussi (qui l’eut cru?) des difficultés assez ardues avec les échelons vernaculaires de leur propre hiérarchie (a)sociale, ne sont en rien les dépositaires manichéens d’un mal dont les héros et les bonnes poires seraient le pendant bien, bon, bonasse et gentil-gentil. Le monde n’est pas aussi tranché que si on disposait de solides lunettes pour le contempler. Et le boulé scolaire peut fort souvent avoir, en train de couver au fond de lui, son contraire.

Rédigé dans un style vif, sobre, précis et parfaitement abordable pour les enfants, ce petit ouvrage fin et complexe est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) et de cinq illustrations en noir et blanc représentant notamment des scènes scolaires, plus un autoportrait de l’illustratrice Anouk Lacasse (p. 157).

Fiche descriptive de l’éditeur:
Magali rêve la plupart du temps… Surtout en classe! Elle rêve de joindre Médecins sans frontières un jour, pour aider les enfants malades, dans les pays lointains. À l’école, rien ne va plus. Hervé et ses copains sèment la terreur. Étrangement, ceux qui portent des lunettes y goûtent le plus. Comme si les lunettes attiraient et décuplaient la méchanceté de ces tyrans. Pas étonnant que Magali hait les lunettes plus que tout! Par chance, elle peut compter sur de bons amis comme Caroline ou Steeve, un malentendant de la classe de madame Doris. C’est après une forte fièvre causée par la rougeole, que tout s’embrouille pour la demoiselle aux tresses blondes. À l’aide de ruses, toutes plus astucieuses les unes que les autres, Magali protège ce secret dans lequel elle s’enlise de plus en plus. Mais jusqu’où ira-t-elle? Et à quel prix? Combien de temps lui faudra-t-il encore mentir? Combien de temps lui faudra-t-il pour y voir enfin plus clair?

 

Isabelle Larouche (2012), Je hais les lunettes, Éditions du Phœnix, Coll. Œil-de-chat, Montréal, 157 p [Illustrations: Anouk Lacasse]

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De nos nuits de Noël

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2020

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De nos nuits de Noël
 
François, t’en souvient-il de nos nuits de Noël
Quand l’âtre dévorait les papiers de cadeaux,
En pleurant ses reflets vifs, chauds et irréels
Sur le sapin de fer et sur les vieux rideaux?
 
François, t’en souvient-il de ces nuits fantastiques,
En poussant tes camions tout neufs et tout chromés?
T’en souvient-il alors combien pouvaient s’aimer,
Dans cent salons vieillots, cent familles uniques?
 
Et Louise et Hélène et maman et papa
Arrachaient l’emballage des quotidiens débats
Pour trouver des présents d’aimance intemporelle.
 
Puis le matin venu, mon frérot, on croisait
Nos grands yeux embués et puis on chuchotait:
Dis voir, t’en souvient-il de la nuit de Noël?

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De JOË CHEZ LES ABEILLES à JOË CHEZ LES FOURMIS

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2020

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.Il y a soixante ans et des poussières, en 1960 et 1962, étaient crées par l’illustrateur Jean Image (1911-1989) deux séries successives de dessins animés, JOË CHEZ LES ABEILLES (1960) et JOË CHEZ LES FOURMIS (1962). J’ai eu la joie sans mélange de regarder (de voir et de revoir) ces deux séries, dans ma petite enfance, et je vous convoque ici à rien de moins qu’à une modeste psychanalyse de troquet les concernant.

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Dans JOË CHEZ LES ABEILLES (1960), Joë, un bambin très fier de soi avec des pantalons de denim et un chapeau de cow-boy, tombe sur deux petits bérets basques de son âge qui sont en train de flagosser avec un bâton dans une ruche, visiblement pour faucher du miel. Joë boute les deux olibrius en se portant spontanément à la défense de la respectable demeure des industrieux insectes. Il se fait alors piquer par une abeille et il devient de la taille des insectes qu’il vient de protéger. Le geste involontairement agressif s’avère en fait un moyen d’amener Joë à rencontrer les abeilles et à approfondir la découverte de leur habitation. La ruche qu’il visite est un univers plus fantasmagorique que réaliste et nous n’assistons certainement pas à je ne sais quel exercice didactique d’entomologie appliquée ou quelque chose dans le genre. Nous sommes plutôt dans le terreau parfait, justement, pour la plus savoureuse des psychanalyses de troquet. Joë fait d’abord la connaissance de Bzz, une abeille au long képi bleu et à la langue bien pendue. Bzz apparaîtra comme l’alter ego insecte de Joë ainsi que comme sa monture volante. C’est qu’une portion significative des déplacements de Joë se fera par la voie des airs. La dimension ouvertement fantasmatique de l’exercice prendra corps quand Joë fera la connaissance de la reine des abeilles, la bien nommée Reine Fleur de Miel 145. Toujours assise sur son trône, la reine des abeilles est partiellement anthropomorphe. Elle a l’apparence d’une femme adulte, très belle, vaporeuse. Une taille de guêpe (et ce n’est pas une boutade), et des yeux doux, avec de grand cils qui volètent. Elle fait un peu handicapée ou maladive, avec deux sbires sautillants qui sont toujours en train de l’éventer avec des feuilles à longues tiges. Elle ne peut visiblement pas bouger et sa voix est particulièrement douce et harmonieuse. Ses propos sont habituellement superlativement laudatifs envers Joë pour lequel elle manifeste une attention soutenue et toujours amicale.

Joë fait cadeau d’un cœur en pain d’épice à Reine Fleur de Miel 145

Joë fait cadeau d’un cœur en pain d’épice à Reine Fleur de Miel 145

Reine Fleur de Miel 145 est le personnage central de la quête de Joë dans le monde des abeilles. Tout gravite autour d’elle. C’est indubitablement la figure maternelle, régalienne, douce, pantelante et reconnaissante. Le fait est que, jubilation garçonne oblige, la majorité des scénarios procède ici de l’envolée héroïque du petit matamore. Ils consistent habituellement en un pépin menaçant la ruche (et faisant usuellement tomber Reine Fleur de Miel 145 dans les pommes). Joë et Bzz, son sbire-monture, mènent alors la charge courageusement contre cette nouvelle manifestation d’adversité et ils sauvent la ruche, par la force ou par la ruse. Joë finit alors galurin en main devant la reine et se fait chamarrer d’une décoration quelconque, avant d’aller se gaver de miel et faire la sieste dans une alvéole de ruche. Lors des conflits souvent brutaux (avec des morts qu’on nous montre sans pudeur) auxquels il participe pour défendre la ruche, Joë, chevalier servant de sa reine, finit par se heurter à la figure paternelle. Le frelon Wou est un pirate dentu, sans scrupule et colérique. Sa voix est rauque, virile, masculine et adulte. Il attaque la ruche avec son équipage et il est clair que c’est à Reine Fleur de Miel 145 qu’il en a.

Joë et Bzz confrontés au frelon Wou, le pirate

Joë et Bzz confrontés au frelon Wou, le pirate

Dans une sorte de dynamique œdipienne inversée, Joë protège Jocaste des charges de Laïus. L’analogie oedipienne devient d’autant plus virulente quand le frelon Wou se déguise en pauvre quêteux avec un accordéon pour tromper les gardes aux portes de Thèbes de la ruche et s’y infiltrer. Joë tue plusieurs des pirates de Wou en les noyant dans le miel, lors d’une des nombreuses invasions de la ruche. Wou ne meurt pas mais il est de fort mauvaise humeur et se promet bien le match de revanche. Et, l’un dans l’autre, son incapacité permanente à se saisir de Reine Fleur de Miel 145 n’est pas la moindre des jubilations mielleuses qu’on vit, dans les entrailles profondes et onctueuses de la grande ruche des abeilles.

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Dans JOË CHEZ LES FOURMIS (1962) la frivolité folâtre et aérienne du monde des abeilles va le céder devant le sérieux plus méthodique, souterrain et austère des fourmis. La transition se fait de par la volonté expresse de Reine Fleur de Miel 145 qui, un beau jour, juge que le séjour de Joë chez les abeilles est terminé et elle l’envoie chez les fourmis, pour soi-disant compléter son apprentissage, dans une sorte de procession terrestre avec porteurs et soldatesque. On dirait que le bambin part pour l’école ou quelque chose dans le genre, et il est certain qu’une rupture s’effectue. La reine des fourmis, qui s’appelle Reine Gracieuse 421, ne nous fera pas retrouver les moments d’extase filial, exalté et chevaleresque vécus en féal de la première reine. Toujours debout les mains jointes sur une sorte de pavois rectangulaire au ras des mottes, Reine Gracieuse 421 ressemble un petit peu à une sorte de nonne. Elle n’est pas méchante mais elle est très loin d’avoir la finesse émotionnelle, l’élégance gracieuse et l’empathie mielleuse et laudative de Reine Fleur de Miel 145. La reine des fourmis est distraite en permanence par son bouffon qui l’accompagne partout. Elle perd constamment la mémoire, oublie toujours le nom de Joë et semble condamnée à passer une portion importante de son temps à manger et à pondre.

Reine Gracieuse 421

Reine Gracieuse 421

Dans le monde des fourmis, la figure maternelle est désormais atténuée, distante, abstraite, recluse. C’est la figure paternelle qui va prendre le relais. Exempte désormais de toute hostilité, la figure paternelle ici, c’est la fourmi Chnouk (un nom pareil, ça ne s’invente pas), président du conseil et majordome de la reine. Il a un symbole phallique planté en plein milieu du menton et il brandit et agite un bâton de tambour-major. Il est le champion de l’organisation. C’est que Chnouk, ce sont les armées, les usines, les chaînes de production, le génie, la tactique, la stratégie, la TSF (il est lui-même, de sa personne, une TSF corporelle qui reçoit à tout bout de champ des messages toujours cruciaux), et la production industrielle de nourriture. La nourriture fourmilière c’est une espèce de cube de nutriment immangeable et un lait de fourmis pot à miel potable, certes, mais fort frugal en comparaison du merveilleux miel des rayons d’autrefois, dans la ruche des abeilles. Il est indubitable que, sous l’ordre du père, les choses sont plus roides et plus martiales. L’héroïsme personnel et égocentré de Joë est, lui aussi, fortement atténué chez les fourmis. Joë est toujours plus ou moins impliqué dans les missions de sauvetage et de défense de la fourmilière mais il n’est plus le Cid Individuel, menant la charge à cheval sur une abeille, comme autrefois. Il fait désormais équipe avec les troupiers du monde des fourmis qui combattent les fléaux et les ennemis, en système et en conformité avec les priorités d’un grand dispositif collectif tentaculaire. Joë, chez les fourmis, est moins remuant et singularisé que chez les abeilles. Il se retrouve souvent en posture d’apprentissage, en train de prendre connaissance du fonctionnement d’une usine, d’une cantine ou d’une nurserie (la description de la vie collective des fourmis est aussi fantasmagorique ici que l’était plus haut celle de la vie des abeilles). C’est Chnouk qui mène le bal, avec des allures d’instituteur, de présentateur, de chef d’orchestre et parfois carrément de chef d’état-major.

Chnouk, président du conseil et majordome de la reine des fourmis

Chnouk, président du conseil et majordome de la reine des fourmis

La dimension collectiviste du cheminement de Joë chez les fourmis autant que la sensible atténuation de l’extase autosatisfait de sa toute petite enfance sont accentués par le fait qu’il est désormais flanqué de deux sergents de la garde royale des fourmis, Mic et Mac, l’un optimiste et joyeux, l’autre pessimiste et sombre. Ces deux figures de la comédie et de la tragédie qui s’incorporent à Joë chez les fourmis comme Bzz s’était incorporé à lui chez les abeilles représentent l’alternance de la joie et de la tristesse qui accompagne désormais durablement l’enfant, lors de son cheminement dans les arcanes de la vie civique.

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Je suggère que les deux séries de dessins animés JOË CHEZ LES ABEILLES (1960) et JOË CHEZ LES FOURMIS (1962) représentent, en séquence, deux grandes étapes fantasmatiques de l’œdipe du garçon. Le premier volet est folâtre, insouciant, autosatisfait, ludique et émulé dans la ruche de miel de l’ordre maternel. Le second volet est hyperactif, observateur, collectiviste, studieux et frugal, dans le monde organisé, martial, didactique et tentaculaire imposé en grandissant par l’ordre paternel. Inutile de dire qu’une telle psychanalyse de troquet, abrupte, rapide mais radicale aussi, essentielle, est historiquement datée. Il faut dire aussi qu’elle connaît une amplitude particulière de par le fait que je me suis très profondément imprégné de ces deux séries de dessins animés, lors de ma propre toute petite enfance préscolaire. Envisageons donc sereinement que les propositions psychanalyco-roboratives faites ici, sabre au clair, soient marquées du sceau cireux et passablement gluant d’un indubitable et torrentiel biais subjectivé.

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