Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Archive for the ‘Multiculturalisme contemporain’ Category

Syncrétisme, développement intellectuel et sagesse: le Shinto

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2018

Le Shintoïsme est la très ancienne religion populaire traditionnelle du Japon. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon technique de l’anthropologie des croyances, un hylozoïsme. Quand on réfléchit sur des religiosités aussi anciennes, il faut commencer par bien distinguer fétichisme, animisme et hylozoïsme. Le fétichisme (au sens originel, non sexuel, du terme) consiste à se façonner une idole, habituellement anthropomorphe ou zoomorphe, et, sur plusieurs générations, en venir à lui imputer des vertus humaines, magiques ou sacrées. La fascination pour l’objet fabriqué de main d’homme fonde le fétichisme (ses détracteurs y voient de l’idolâtrie). L’animisme consiste, pour sa part, à animer légendairement des entités naturelles, habituellement déjà vivantes (arbres, oiseaux, animaux terrestres) en les tirant en direction d’un fétichisme dynamique ou d’un totémisme. L’aigle, le serpent ou le lion deviennent alors un frère, un ancêtre ou un allié, centre polarisé d’une interaction implicite ou de différentes formes de déférence sacrée (ces animaux qu’on dote d’une âme semi-humaine peuvent même être fictifs: dragons, griffons). L’hylozoïsme, lui, est encore moins anthropocentré ou anthropomorphisant que l’animisme. Plus abstrait, générique ou schématique, l’hylozoïsme, c’est le fait de considérer que tout (une source, une montagne, une forêt, une mer, un col, un carrefour, une construction humaine même) est imprégné d’un principe de vie (ou force vitale), donc intangiblement vivant, ni plus ni moins. Doté d’une spiritualité passive, existentielle, moins susceptible de faire l’objet d’une invocation directe et consensuelle, comme l’animisme et le fétichisme, l’hylozoïsme est plus contemplatif qu’interactif. Il est la phase la plus ancienne de l’anthropomorphisation des vastitudes existentielles et naturelles. Le Shinto, culte polymorphe et millénaire, est donc d’abord et avant tout, dans son fondement ancien, un hylozoïsme. Pour lui, une montagne, un typhon, un tsunami, une forêt, une cataracte, un lac, une route sont dotés d’une existence spirituelle autonome, ni soumise ni rétive, simplement indépendante des hommes et ne rendant compte qu’à sa propre logique interne.

La mythologie japonaise, Shinto d’origine, manœuvre donc initialement des grands principes naturels. Très radicalement objectiviste, elle n’anthropomorphise pas la configuration du monde — du moins pas dans sa version archaïque, pré-bouddhique. On a affaire à une sorte de cosmologie mythique très poussée en amplitude dont les Kamis, ces forces vitales fondamentales de l’existence, sont les principales sources d’instigation. Le monde commence sur une tension entre l’ombre et la lumière. Amaterasu, l’entité solaire, vit dans une caverne obscure d’où une astuce la fait sortir pour éclairer le monde. Elle fait alors jaillir le riz et le blé. Elle engendre aussi deux sous-entités, Isanagi et  Isanami. Ceux-ci séparent les eaux de la terre, font émerger les îles de l’archipel japonais, les inséminent, les fécondent et les peuplent.

Insularisé, spécifique au Japon, le Shinto est donc une croyance nationale fort ancienne qui perpétue certains des traits les plus archaïques des vieilles religiosités vernaculaires, engageant un rapport crucial à la nature et aux vastités. Il semble bien que le Shinto se joue entre le petit peuple et le vaste monde. Mais on découvre alors une singulière curiosité. C’est que le Shinto dispose aujourd’hui de deux grands textes. Le premier de ces textes est le Kojiki (Chronique des faits anciens — il s’agit d’une généalogie de dieux, jusqu’aux empereurs de la dynastie de la période Yamato), écrit en 710 de notre ère. Le second texte est le Nihon Shoki (Annales du Japon — texte plus détaillé, moins mythologique, et considéré aujourd’hui comme une fort honorable source historique des faits de son temps), écrit en 720 de notre ère. Curiosité, curiosité… dans le cas des religiosités, qui dit apparition de textes dit activité démarcative. Or, le Shinto, dont l’origine remonte à quelques bons millénaires avant Jésus-Christ, ne se donne pourtant des Annales et des Chroniques qu’en 710-720 après ledit Jésus-Christ. L’écriture arrive au Japon, de Chine, dans les années 400. Il faudra donc encore trois siècles avant que le Shinto ne se couche sur papier. Eu égard à son passé archi-vénérable, autant dire qu’il le fait à la onzième heure. Que s’est-il donc tant passé entre-temps pour stimuler ce virage lettré? Eh bien, est advenue l’apparition du Bouddhisme au Japon, dans le milieu des années 500 (il est lentement venu de Chine, par la Corée). La mise en forme écrite de la pensée Shinto sera donc un effet de raideur syncrétique, une sorte de reflux culturel, d’acte de résistance et de démarcation des religiosités traditionnelles japonaises face à la pénétration de l’influence intellectuelle chinoise incarnée, elle, par le Bouddhisme. Le syncrétisme entre Shintoïsme et Bouddhisme va culminer encore plus tard au Japon, entre les années 1185 et 1333, au temps glorieux et flamboyant des Shoguns de Kamakura, puis entre 1603 et 1867 sous les Shoguns de Tokugawa.

Le choc social, tendu et complexe, des aristocraties chinoises et japonaises va se compléter d’un important choc intellectuel, au Japon. C’est que le Bouddhisme est fortement anthropocentré. Exempt de théologie (il n’y a pas en soi de «dieu» bouddhiste), il se concentre sur le cheminement très humain de la quête subjective et collective de l’Éveil. Le Shintoïsme, pour sa part, est, dans sa version archaïque, hylozoïste, donc cosmologique, naturaliste, très peu anthropocentré. Un moyen terme va s’instaurer. Au contact du Bouddhisme, les Kamis Shinto vont graduellement s’humaniser. Les grandes entités Shinto des débuts vont finir par devenir des dieux et des déesses anthropomorphes. Le Shintoïsme va se formuler de plus en plus comme un polythéisme doté d’un panthéon et de récits mythologiques humanisants. Isanagi et Isanami sont alors un dieu et une déesse à qui d’autres dieux ont donné une hallebarde géante. En brassant l’eau salée avec la pointe de la hallebarde, en se tenant sur le pont céleste, ils lèvent de grosses gouttes d’eau salées qui perlent, retombent et deviennent les îles japonaises. La légende de l’engendrement du monde est ainsi anthropomorphisée, dans le Kojiki, et les amours de Isanagi et Isanami engendrant le peuple japonais deviennent sexuels et, de fait, un inceste coupable car ils sont maintenant frère et sœur. Amaterasu, pour sa part, devient leur mère, la déesse solaire, ancêtre directe de l’empereur et représentée par la boulette rouge sur le drapeau japonais. La cosmologie d’autrefois prend désormais forme humaine et, alors, les Kamis anthropomorphisés peuvent plus aisément devenir rien de moins que des personnifications diverses, temporaires mais parfaitement accréditées, du Bouddha, lui-même. Les moines bouddhistes officient dans des temples Shinto et le culte Shinto, son cérémonial et ses pratiques, souvent tarabiscotés et complexes, deviennent —un peu abstraitement— une des voies permettant d’accéder à l’Éveil bouddhique. Lors de cette mutation, le culte des ancêtres —ancêtres humains— va aussi s’amplifier au contact du Bouddhisme. Les grands anciens, les parents, les héros disparus et même l’empereur vont en venir à devenir eux aussi des Kamis. Sans transition monothéiste, le vieux Shinto hylozoïste et le Bouddhisme intériorisé et athée vont tirer le Shinto nouveau vers le moyen terme du polythéisme anthropomorphisant et mythologisé. Dans le même mouvement, le Bouddhisme préserve le Shintoïsme, s’arrime à lui et le fait avancer intellectuellement.

Shintoïsme et Bouddhisme vont aussi se répartir le boulot cultuel, au Japon. La naissance et le mariage auront tendance à se pratiquer selon le culte Shinto tandis que le Bouddhisme prendra en charge les rites funéraires. Il est très intéressant de voir le syncrétisme se diviser le travail ainsi, au fil des siècles, dans la concrétude des pratiques cultuelles. Environ 60% des japonais déclarent aujourd’hui avoir les deux religions: Shintoïsme et Bouddhisme. Grâce au Bouddhisme, le Shintoïsme, qui est une religiosité vernaculaire fourmillante, sans prophète et sans texte fondateur, a pu se donner des écrits colligés lui fournissant une mythologie mémorisable et une solide stabilité polythéiste (qui rebondit aujourd’hui jusque dans la culture des mangas et des jeux vidéo). Grâce au Shintoïsme, souple, fluide et polymorphe, le Bouddhisme, invasif quand même, a pu s’implanter sans faire face à un dogme trop rigide et il a pu déployer sa vision du monde qui requiert de facto des dieux multiples (donc un panthéon pluraliste) et l’absence d’un dogmatisme extérieur à lui, pour prospérer. Notons aussi que si le Japon avait été pénétré par une religion plus dogmatique que le Bouddhisme (un des monothéismes de la triade abrahamique, par exemple), le Shinto, plus faible intellectuellement, se serait trouvé écrabouillé, comme le furent, par exemple, les religiosités vernaculaires des Amériques par le Christianisme ou les religiosités vernaculaires d’Indonésie par l’Islam. On peut aujourd’hui s’imprégner de la richesse intellectuelle fragile mais sublime du Shinto grâce à la sorte de préservation implicite que lui assura la coupole du Bouddhisme. Comme on a ici affaire, de fait, à une représentation intellectuelle et élucubrée des rapports de force entre Chine et Japon (rapports de force nationaux inclusivement — on en connaît les multiples avatars des deux derniers siècles, notamment entre 1868 et 1945), les choses n’ont pas toujours été pleinement harmonieuses entre Shintoïsme et Bouddhisme, il s’en faut de beaucoup. Il y a même eu des phases mutuelles de rejets. Mais les deux cultes ont su, à terme, poser leurs marques et produire, en terre japonaise, une des manifestations pratiques et observables les plus originales et contrastées de la réalité complexe et labile du syncrétisme religieux.

Les conséquences intellectuelles et philosophiques de l’expérience religieuse japonaise sont particulièrement enrichissantes et intéressantes, notamment pour une compréhension plus fouillée et relativisée de la tension antinomique entre dogmatisme et syncrétisme. Il semble bien que monothéisme et dogmatisme religieux aillent de pair. Voilà une dure fatalité, à la fois âprement théorique et cruellement concrète. Le monothéisme est logiquement incompatible avec le polythéisme (il ne peut pas y avoir à la fois un seul dieu et plusieurs) ainsi qu’avec l’athéisme (il ne peut pas à la fois y avoir un dieu et ne pas y en avoir). Le monothéisme tend donc à faire le vide autour de lui. Du mieux qu’il peut, il fait table rase des cultes antérieurs et ce, en en venant aux mains si nécessaire. L’expérience japonaise démontre qu’une indifférence aux dieux axée sur l’affinement subjectif et collectif de soi (Bouddhisme) co-existe durablement avec un polythéisme contemplatif, lui-même subtilement pluraliste et rompu à la coexistence entre eux des différents Kamis du panthéon (Shintoïsme). Le Bouddhisme, né quelques mille ans plus tôt dans l’Inde brahmanique polythéiste, s’installe au Japon et s’y préserve tout en préservant en retour la vieille religiosité vernaculaire délicate et fragile lui préexistant dans l’archipel. Inutile d’insister sur la dimension universelle et cruciale, dans l’horizon multiculturel contemporain, de la leçon de collégialité et de coexistence pacifique des syncrétismes séculaires. C’est ça aussi, la sagesse.

Ancien comme le syncrétisme même, le mont Fujiyama est un Kami

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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LES RETROUVAILLES (Apolline Thiéry)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2018

Thiery-retrouvailles
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J’aimerais savoir d’où vous vient cette force presque désespérée de vivre, murmura-t-il d’un ton songeur. Vous êtes une lionne, Clara, une flamme incendiaire prête à tout brûler pour avoir droit à sa part de bonheur…

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Vous allez faire la rencontre et partager l’insatiable pulsion de vie et d’amour de Clara Gerda Schiller. Clara est allemande. C’est une beauté naturelle et étrange du siècle dernier, le genre de visage et de corps qui inspirent les peintres pour des portraits, poussent les hommes du tout venant à se jeter dans le vide, et déclenchent des tempêtes de jalousie féminine quand ils apparaissent dans une salle de bal. Les sentiments que Clara suscite à la volée sont voués à être implacablement gorgés des plus ardents contrastes, dans un sens haineux ou dans l’autre amoureux. Et la genèse des motivations de Clara Gerda Schiller sera la compréhension intime et articulée de ce qu’est très fondamentalement une garce. Mais Clara Gerda Schiller n’en est pas vraiment une car elle est profondément comprise et adéquatement étudiée par l’auteure qui la sert. Garce… (le mot ne figure qu’une seule fois dans le roman et encore le propos est alors moins descriptif qu’ouvertement hostile, myope), c’est une façon par trop phallo-orientée de conceptualiser ce qui s’empare de nous, ici. Pas de ça entre nous. Nous allons vivre ici une petite révolution de notre compréhension des femmes et du monde et l’aventure vaudra amplement la promenade. Il n’y a pas de garce ici. Il n’y a que des femmes, y compris une jeune écrivaine parfaitement envoûtante, qui domine son traitement à la fois avec sobriété et virtuosité.

Comprenons-nous, il y a des hommes aussi dans cette histoire toute en réminiscences. Les personnages masculins y occupent une portion significative du focus attentif. Tout s’amorce d’ailleurs sous l’impulsion de l’un d’entre eux. Un vieil homme d’affaire qui se meurt est à l’écritoire. Il est à mettre en forme une longue lettre-testament destinée à sa fille. Ou est-ce sa fille? En tout cas, c’est la fille de Clara Gerda Schiller, même si elle n’a jamais vraiment connu sa mère. Ou est-ce son père que cette fille allocutaire n’a jamais connu?

Bref, nous allons reculer dans le temps et vivre l’histoire d’une jeune femme qui abruptement tombe amoureuse et, tout aussi abruptement n’aime plus et tombe amoureuse encore… d’un autre… puis d’un autre… puis… Cette succession hachée des émotions de la passion et du désir en viendront à fonder notre normalité, nos implicites, notre compréhension en lecture. Et, un beau jour, Clara cesse (une fois de plus) d’aimer l’homme avec lequel elle est, un collectionneur de galerie d’art, et tombe amoureuse du peintre qui veut faire son portrait. Nouveau transfert de l’intensité des passions. Mais l’affaire se complique quand Clara découvre que Simon, le peintre donc, son nouvel objet d’amour, n’est pas aussi prompt à la réciprocité des passions que le furent le chapelet de ses autres hommes. Il est marié, il a un jeune fils, il est heureux en ménage et, comme maints artistes, il vit dans un petit hameau. C’est dans ce petit monde villageois et ce lieu champêtre que Simon, en toute innocence, entraîne Clara pour faire son portrait, car la forme étrange et mystérieuse de son visage le rend fou d’inspiration. Tandis que Clara s’attelle à séduire cette petite forteresse de professionnalisme, le huis clos se referme sur elle, plus implacable qu’il n’y parait. Le haut-fourneau des langueurs cerne tout ce qui est torride en son ventre et se met à percoler. Rien ni personne ne sera alors épargné.

Et les retrouvailles, dans tout ça? Elles sont les cendres de l’amour, la poussière jonchant le sol quand le verre pour couper a été broyé. Lisez Les Retrouvailles et vous les trouverez…

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Apolline Thiéry, Les retrouvailles, Montréal, ÉLP éditeur, 2014, formats ePub ou Mobi.

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Un ancien du collège de l’Assomption fait une communication sur un autre ancien du collège de l’Assomption et ce, euh… ailleurs qu’à l’Assomption

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2018

PARIS

Il y a quelque quinze ans, à l’École Normale Supérieure à Paris, lors d’un colloque sur les Remarqueurs sur la Langue Française, moi, Paul Laurendeau (138e cours), je me suis retrouvé, ancien du collège de l’Assomption, dans la situation inusitée de prononcer, devant un aréopage international d’éminents spécialistes, une communication sur un autre ancien du collège de l’Assomption, et qui plus est, un ex-président de l’Association des Anciens: Louis-Philippe Geoffrion (54e cours). Discret de ma personne, je n’ai soufflé mie à mes collègues parisiens de cette jubilation anecdotique, gardant ce délicieux secret almamateresque bien caché au fond de mon petit cœur ému. L’exposé, intitulé Un remarqueur canadien de l’entre-deux-guerres: Louis-Philippe GEOFFRION et ses ZIGZAGS AUTOUR DE NOS PARLERS visait à exemplifier l’apport original de nos compatriotes en matière de remarques sur la langue française. En effet, le travail des remarqueurs prend un relief tout particulier dans le contexte intellectuel complexe associé à la réalité d’un français régional. Le Canada et le Québec fournissent, de ce point de vue, d’intéressants exemples des enjeux socioculturels particuliers auxquels correspond cette tradition particulière de commentaires ponctuels sur la langue française.

Louis-Philippe Geoffrion (1875-1942), en sa qualité de secrétaire de la Société du Parler Français au Canada, publie en 1924 un petit recueil de remarques sur le français vernaculaire du Québec intitulé ZIGZAGS AUTOUR DE NOS PARLERS, et sous-titré pudiquement: simples notes. Ce titre, inusité pour un recueil de remarques sur la langue française, ne doit pas faire illusion sur la prise que cet ancien du collège de l’Assomption, qui fut aussi greffier de l’Assemblée Législative du Québec, détient sur le problème délicat qu’il aborde. Les multiples «zigzags» en question incluent sciemment celui — inévitable en contexte de français régional— entre purisme et laxisme en matière de norme linguistique. On lit en préface:

…qu’on ne se méprenne pas sur la portée de mes menus propos. Rechercher l’origine d’une locution archaïque, populaire ou vicieuse, ce n’est pas en conseiller l’emploi. De même, souffler, à l’occasion, quelques cierges dans la petite chapelle du puritanisme grammatical n’implique pas nécessairement que l’on tienne à dédain le bon langage, qu’on veuille propager le culte du barbarisme. Tant pis donc pour les pudibonds que ces propos pourront scandaliser!

Louis-Philippe GEOFFRION (1924),  ZIGZAGS AUTOUR DE NOS PARLERS, Québec, p.  XVI [de préface].

On comprend dès ce fragment de la préface que, chez un tel remarqueur, le monde fonctionne à l’inverse de chez un Vaugelas ou un Girard. Il s’agit ici d’articuler «diplomatiquement» (notre remarqueur n’est pas juriste de profession pour rien) la démarche normante en porte-à-faux entre une pression puriste de minorité élitaire, dépassée, divisée, tatillonne, coloniale ou néo-coloniale dans l’âme (D’ailleurs les «surpuristes» de chez nous sont d’une espèce toute particulière… poursuit-il dans la même préface), et une pression vernaculaire fantastique, issue du parler commun québécois, et dont la montée vers une légitimité nationale, voire internationale, sera nette dans la suite du 20ième siècle. Chimie délicate, dans un dispositif idéologique où l’intervention du remarqueur n’est en rien émise ex cathedra devant public captif… Argumentation à l’avenant…

L’article, paru en 2004, ne devrait pas manquer d’intriguer les ancien(ne)s férus d’ancien(ne)s faisant écho à d’autres ancien(ne)s…

College de l'Assomption

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Vingt proverbes arabes

Posted by Ysengrimus sur 21 août 2018

Le Souk, par Elizabeth Carolan

Le Souk, par Elizabeth Carolan

 

Nous avons tous un détracteur et un adulateur.

 

Je préfère l’inimitié du sage à l’amitié de l’ignorant.

 

Aime et montre. Hais et cache.

 

La constance des injustices fait la justice.

 

Les conjectures du sage sont préférables aux certitudes de l’ignorant.

 

Une perte évidente est préférable à un profit lointain.

 

Le voleur prudent ne dérobe rien dans la rue qu’il habite.

 

Jette de la boue sur un mur. Soit elle restera collée, soit elle laissera une trace…

 

Seule ta main arrivera à essuyer les larmes de ton visage.

 

Celui qui mange le miel doit envisager la piqûre des abeilles.

 

Si deux personnes te disent que ta tête n’est plus sur tes épaules, tâte la donc…

 

Traite ton fils adulte comme ton frère.

 

Un oiseau dans ma main plutôt que dix sur un arbre.

 

Quand tu frappes, blesse. Quand tu nourris, rassasie.

 

Il voudrait un chat en bois qui attrape les souris et ne mange pas.

 

Si tu es aimé du capitaine, tu peux t’essuyer les mains dans les voiles.

 

Tu me parles d’un poisson qui crachait du feu. Je te réponds que l’eau où il vit aurait éteint les flammes.

 

Les peuples ont la religion de leurs rois.

 

Le rassasié rompt le pain bien trop lentement pour l’affamé.

 

Qui vivra verra mais qui voyagera verra d’avantage.

 

 

Source: Joseph Hankí (1998), ARABIC PROVERBS, with side by side English translations, Hippocrene books, New York, 129 p. [les traductions françaises sont de Paul Laurendeau]

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La liste alphabétique, bien courte et bien éclectique, des Républiques Islamiques

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2018

République et démocratie, on s’en avise plus que jamais aujourd’hui (notamment en occident), sont des choses bien distinctes qui se rejoignent uniquement dans certains contextes historiques spécifiques, habituellement fugitifs. Les confondre abstraitement est une généralisation risquée. De plus, la notion de république islamique ne renvoie absolument pas à un dispositif politique cohérent, comme on cherche implicitement à nous le faire croire par les temps propagandistes qui courent. Cette idée largement paradoxale, qui n’est même pas exactement un programme, regroupe éclectiquement quatre états s’étant assignés officiellement cette désignation, indépendamment les uns des autres, dans des circonstances parfaitement diverses, au cours de leur développement historique récent.

AFGHANISTAN (année de la proclamation de la république islamique: 2001). On oublie trop souvent que l’Afghanistan comprend plusieurs peuples. Les Pachtounes (ou Pathan) forment le groupe politiquement dominant. Les différentes tribus pachtounes se retrouvent à l’est et au sud-est, dans les montagnes faisant frontière avec le Pakistan. Les Tadjiks (que l’on retrouve aussi au Tadjikistan limitrophe, une ancienne république soviétique) habitent surtout le nord et l’ouest du pays ainsi que dans les villes. Ils parlent farsi (persan) et c’est le groupe le plus en contact avec la vie moderne, mais il est politiquement dominé par les Pachtounes. Il y a aussi, en Afghanistan, des Ouzbeks et des Turkmènes mais le groupe le plus défavorisé et opprimé est celui des Hazaras, qui se trouvent dans les montagnes du centre du pays. Toutes ces populations sont musulmanes et le régime le plus puissamment unificateur de leur histoire récente, le régime Taliban (1996-2001), se réclamait ouvertement de l’Islam fondamentaliste et de l’islamisme, en voyant bien cependant à ne pas instaurer une république (le nom officiel de leur État était: Émirat islamique d’Afghanistan). Aussi, les compradores pro-américains tenus à bout de bras par l’occident, qui sont en place depuis la chute si coûteuse et si ruineuse des Talibans en 2001, n’ont pas trouvé mieux que de qualifier nominalement leur régime de république islamique dans un futile effort pour perpétuer un semblant de cohésion dans cette mosaïque centrifuge de peuples soutenant, d’autre part, activement les insurgés talibans, toujours puissants et mobilisés.

IRAN (année de la proclamation de la république islamique: 1979). Depuis la chute du régime du shah en 1978 et la proclamation, en mars 1979, de la République Islamique d’Iran, dirigée par les ayatollahs, les peuples qui ne sont ni perses ni chiites et qui se trouvent à la périphérie du pays résistent sourdement à un régime qui ne se soucie pas trop de leurs aspirations. Les Turkmènes, à l’est de la Mer Caspienne, se souviennent nettement de revendications territoriales remontant aux exactions du shah. Au nord-ouest, en Azerbaïdjan les Azéris (turcs) sont très conscients de leur force, mais ils sont chiites pour la plupart et nombre d’entre eux ont fait fortune à Téhéran. Au sud-est, les Baloutches, qui nomadisent aussi au Pakistan et en Afghanistan, sont en situation de rébellion endémique permanente. Dans les montagnes de l’ouest, les Kurdes, sont, du côté iranien, toujours solidement autonomistes. Enfin, au sud-ouest, dans la province pétrolière du Khuzestân, les populations arabes sunnites, notamment les ouvriers des grands centres industriels d’Abadan et d’Ahwaz, respectent la république, sans plus. L’Iran, dont la population n’est pas plus islamiste que cela au demeurant, est, par contre, la plus authentique république du quatuor. Ses institutions, profondes, implantées, issues d’une révolution anti-monarchique interne, vernaculaire, collective, sont encore dynamiques. Notons qu’au nombre de celles-ci figure la position de Guide, situé au dessus du premier ministre et du président et qui, à défaut de faire monarchiste, ne peut laisser de faire penser, mutatis, mutandis, à Cromwell, à Bonaparte, à Staline ou, dans un dispositif atténué, au vieux de Gaulle de la jeune cinquième république française.

MAURITANIE (année de la proclamation de la république islamique: 1958). Ancienne portion de l’Afrique Occidentale Française et instaurée nationalement en fonction de l’ancien découpage colonial plutôt que sur la base de frontières historiques effectives, la Mauritanie se caractérise par l’antagonisme, jusqu’à présent latent, entre des populations sédentaires négro-africaines du fleuve Sénégal et des nomades arabophones des steppes. Intéressant le néo-colonialisme occidental surtout pour ses mines de fer, ce pays désertique a longtemps eu maille à partir avec son puissant voisin du nord, le Royaume (ceci: NB) du Maroc, qui revendiqua longtemps la Mauritanie comme faisant partie intégrante de son territoire, point barre. Cela se joua notamment à l’époque des embrouilles compliquées et meurtrières impliquant le Front Polisario. Définitoirement (et un peu abstraitement) république islamique depuis son indépendance du colonisateur, la Mauritanie est, ouvertement ou insidieusement, dirigée, depuis 2008, par une junte putschiste. Cet autre signe de non cohérence de l’idée de république islamique, se complète des constantes habituelles: un clivage interne des peuples (assez similaire, du reste, à celui du Mali) dont le seul facteur, hautement illusoire, de cohérence collective est la soumission commune à la tradition de l’Islam sunnite. Inutile d’ajouter que la Mauritanie est un joueur mineur de la géopolitique mondiale contemporaine.

PAKISTAN (année de la proclamation de la république islamique: 1956). Le Pakistan rassemble, lui aussi, des ethnies fort différentes, Penjâbis au nord, sur le piémont de l’Himalaya, Sindhis au sud, dans le delta de l’Indus, Baloutches dans le désert de l’ouest et Pachtounes dans les montagnes occidentales. Les Penjâbis sont les plus nombreux et forment le groupe politiquement dominant. Toutes ces populations ont fait partie, jusqu’en 1947, de l’Empire des Indes, tenu par les Britanniques. Lors de l’indépendance, après une très meurtrière guerre civile, les populations du nord-est et du nord-ouest de l’Empire des Indes se sont séparées, selon une partition visant ouvertement à cliver les hindous des musulmans, pour former le Pakistan. Ce dernier a cherché à se donner une cohésion, que sa géographie fracturée désavantageait, en se définissant comme une république islamique dès 1956. Mais en 1971, les Bengalis (Pakistan oriental) se sont révoltés contre la domination du Pakistan occidental et sont devenus indépendants, avec le support militaire de l’Inde. Le Bengladesh (ancien Pakistan oriental) est aujourd’hui un régime parlementaire grosso modo de type Westminster et seul le Pakistan (ancien Pakistan occidental) se donne aujourd’hui comme républicain et politiquement islamique. Les pulsions exogènes, le potentiel d’arrachement de grandes portions du territoire national dont le Pakistan peut se vanter d’avoir vécu les coûts humains effectifs et profonds, se poursuivent avec les revendications pour un Pachtounistan qui regrouperait ensemble les populations Pachtounes afghanes et pakistanaises. À cela s’ajoute le grave contentieux avec l’Inde sur la question du territoire disputé du Cachemire (une guerre entre Inde et Pakistan sur cette question reste une possibilité très tangible). Il est limpide que le programme républicain pakistanais en a plein les bras avec les questions d’intendances intérieures et frontalières des peuples.

Les particularités sociopolitiques que l’on dégage des quatre seules républiques islamiques du monde contemporain sont disparates et maigres, surtout si on cherche à les décrire exclusivement (comme le fait bien trop la propagande actuelle) dans l’angle de leur «islamisme». La situation de ces quatre nations donne plutôt à observer un pouvoir centralisateur affairé, dans des mesures diverses, du compliqué et potentiellement explosif problème des nationalités intérieures sans état (des enjeux frontaliers hypersensibles s’ajoutent à cet effritement intérieur endémique). Dans ce contexte tortueux, la république cherche bien plus à être une et indivise qu’ «islamique» (si tant est que cette notion signifie quelque chose de clair dans le champ politique). S’il existe un islamisme résistant, militant, terroriste, virulent, il n’émane pas vraiment de Mauritanie, du Pakistan ou même d’Iran. L’insurrection talibane afghane, pour sa part, a des visées strictement intérieures. L’internationale islamiste est à rechercher ailleurs, justement dans les pays où une chape de plomb compradore, de plus en plus coûteuse et mal gérée, ne permet PAS de faire jouer ou d’instaurer des institutions républicaines effectives («islamistes» ou autres).

Une république islamique résultant d’une vaste partition confessionnelle meurtrière et brutale (Pakistan), une miniature, post-coloniale et non-monarchique (Mauritanie), une issue d’une grande révolution anti-monarchique authentique (Iran) et une se donnant une étiquette démagogue commode pour se démarquer d’un «émirat» récemment renversé par les occidentaux (occidentaux dont on cherche aussi à avoir l’air de se démarquer — Afghanistan). Ceci est parfaitement et irrémédiablement éclectique. Ça fait penser à la «démocratie-chrétienne», si vous voyez ce que je veux dire. La religion, principalement comme moralisme abstrait, éclectiquement cousue sur une aspiration républicaine post-monarchique ou anti-coloniale… c’est pas d’hier. Souvenons-nous de l’Irlande…

Et ne séparons par unilatéralement, juste parce que Papa Oncle Sam l’a dit, la notion de terroriste et celle de résistant… D’autres points du monde, dont nous reparlerons brièvement ici ou ailleurs, prennent alors une toute différente dimension que ces quatre républiques islamiques… ayant, du reste, de plus en plus de difficulté à vendre ou exporter leur improbable vision du monde sociopolitique actuel.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam et nous, les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Source sur la répartition des peuples: L’État du monde (version papier). Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Mon WAVEYA imaginaire (essai-fiction)

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2018

MiU et ARi, du duo de danse WAVEYA (circa 2017)

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Dans mon imaginaire, WAVEYA n’est pas un produit de l’implacable industrie du divertissement mondial. Ce n’est pas un ersatz de ce K-Pop coréen flamboyant, tyrannique et jovialiste qui traite ses danseurs et ses danseuses comme des esclaves sous-payés et surexploités. Dans mon imaginaire, WAVEYA, c’est différent. De par WAVEYA, je ne vais pas aujourd’hui disserter du monde réel. Je veux me concentrer sur ce que WAVEYA me fait espérer, strictement dans l’imaginaire. Des lendemains qui chantent et dansent. Un monde uni, harmonieux, heureux, qui s’amuse et se donne à la beauté et à la soif de vivre, de juste simplement vivre.

Alors reprenons la légende et assumons-la comme ce qu’elle est et deviendra pour nous: un essai-fiction, une synthèse de valeurs, un réceptacle d’espoir, un mythos. Une jouissance aussi, un hédonisme, une jubilation, une sensualité, explicite ou latente. Deux sœurs, ARi et MiU, aimaient beaucoup sauter et gigoter, dans leur enfance. Elles se sont donc mises à danser. Elles ont ouvert un canal YouTube en 2011 et se sont lancées dans le dance cover, c’est-à-dire dans la mise en place de chorégraphies refaites ou redites à partir des vidéos d’airs populaires à la mode. Vite, cependant, le travail de WAVEYA s’est particularisé pour accéder à une originalité chorégraphique spécifique. Aussi, de fait, dans mon imaginaire, WAVEYA c’est du vrai YouTube de souche, c’est-à-dire des personnes ordinaires qui montrent au monde entier combien elles sont extraordinaires.

Un temps, WAVEYA a fonctionné comme une petite troupe de danseuses qui incorporait environ une demi-douzaine d’artistes (noter les identifications nominales, qui vont se perpétuer tout au long de l’aventure). Mais, sur un peu moins d’une décennie, la petite troupe s’est vite effilochée, restant centrée sur ses deux nucleus d’origine, ARi et MiU. Ces deux artistes dansent et elles sont aussi chorégraphes. Dans mon imaginaire, elles font tout. Elles choisissent leurs costumes et leurs teintes de coiffures, filment leurs vidéos, en effectuent le montage et la production, et gèrent leur petit studio. Elles prennent même soin de chats perdus. Seuls les airs musicaux retenus préexistent à leur travail.

Dans mon imaginaire, l’expressivité de WAVEYA est si articulée que l’on en vient à dégager une personnalité scénique identifiable, pour chacune de ces deux artistes. ARi, c’est la mystérieuse, la sinueuse, la vaporeuse. Elle développe une dimension semi-fantomatique et danse de façon très ballerine, éthérée, intériorisée, sans trop théâtraliser. MiU, c’est le Clown (avec un respectueux C majuscule), rieuse, câlineuse, tirailleuse, expansive, elle joue les danses, tout en respectant scrupuleusement les chorégraphies (souvent conçues par ARi). Le duo est superbement balancé, solidement synchronisé, tout en jouant d’une belle individualité des deux figures.

WAVEYA me fait rêver à un monde meilleur. Un monde où il n’y a plus deux Corée(s), un monde où nous sommes tous ensemble, où nous échangeons nos sensibilités mixes et variables, joyeusement et respectueusement. Dans mon imaginaire, le monde de WAVEYA prend des airs populaires américains (Britney Spears, Beyoncé, Justin Bieber et autres) et les transforment en sautillettes joyeuses, originales et déjantées. On n’a pas besoin de comprendre l’anglais des chansons ou le coréen des danseuses. Dans mon monde imaginaire, tout se rejoint, dans le mouvement désarticulé des corps et dans le clinquant de la musique. Et nous rêvons de sororité en regardant deux sœurs s’agiter harmonieusement.

D’évidence, je ne suis pas le seul à rêver. Il y a des observateurs et des observatrices (surtout des observatrices) bien plus systématiques que moi, sur le coup. WAVEYA a des millions de suiveux YouTube. On écrit de partout à ARi et à MiU et ce, dans toutes les langues. Parfois, c’est comme une bouteille à la mer. Le correspondant ou la correspondante sait que WAVEYA ne comprendra pas la langue dans laquelle il ou elle lui dit que leurs chorégraphies nous font tous nous sentir bien, nous donnent tous envie de danser ou de chanter, nous font tous nous dire qu’on pourrait tous devenir une grosse gang de coréens et de coréennes dansants… un peu comme autour de PSY, lors de son mystérieux et tonitruant tube planétaire de 2012.

WAVEYA est sexualisé, sexuel, sexy, explicite, assumé. Tout y passe, le twerking, les poses coïtales, les ondoiements sensuels, les œillades de charmeuses, les leggings moulants, les tenues courtichettes. Bigots et pudibonds, s’abstenir. Pourtant ce n’est pas de la pornographie, ni même le genre de procédés racoleurs d’allumeuses tocs qu’on peut aujourd’hui observer un peu partout, même dans le mainstream de la chanson populaire. WAVEYA produit d’abord un travail chorégraphique. La transposition d’époque effectuée, je pense à Isadora Duncan ou à Margie Gillis qui, elles aussi, choquèrent la pudibonderie, en leurs temps. Je pense aussi aux danseuses de Kabuki qu’affectionnait ma mère. Les deux danseuses et chorégraphes de WAVEYA sont fraîches, vives, déliées, bien dans leurs corps musclés et magnifiques. Elles jouent les sinueuses, certes, mais il y a aussi des chorégraphies où elles sont très garçonnes de dégaine, tant dans les costumes que dans le style des mouvements adoptés. Féminité délicate et tom-boying vigoureux se rejoignent dans la palette de choix de ces deux artistes. De tous points de vue, ce sont des femmes planétaires. Aussi, dans mon imaginaire, elles annoncent une ère où les filles feront ce qu’elles voudront, bougeront comme elles l’entendront, s’habilleront comme bon leur semblera et sortiront de jour et de nuit sans se faire agresser, juger, ou bardasser.

Par touches assurées, WAVEYA construit un monde. Dans ce monde, il y a des chats, des rires, des costumes magnifiques, des cheveux polychromes, de la jeunesse vigoureuse et beaucoup de travail. Nous nous retrouvons dans un espace spécifique, le petit studio WAVEYA. Il n’y a pas deux chorégraphies qui se ressemblent et une intensité sans pareille se dégage des deux sœurs. Elles ont dansé sur scène aussi, notamment à Macao et en Indonésie, devant public. Mais je n’ai pas retrouvé la force et l’intensité de leur travail de studio. WAVEYA porte en soi toutes les particularités exceptionnelles du phénomène YouTube. C’est dans ledit tube qu’elles donnent tout ce qu’elles ont à donner. ARi et MiU nous servent aussi des vidéos plus intimistes, dans un décor un peu gamine de chambre à coucher. C’est à la fois très sensuel et très second degré. L’ambiance est dense, vaporeuse, presque tendue quand soudain… le rire communicatif de MiU fait tout voler en éclats.

Dans mon imaginaire, l’avenir de WAVEYA prendra deux formes possibles. Ou bien elles vont durer sans rester, ou bien elles vont rester sans durer. Que je m’explique. Durer sans rester, c’est comme les Beatles. Ils n’ont travaillé ensemble que dix ans mais leur immense production s’est bonifiée et s’est transformée en une icône culturelle incontournable. Rester sans durer, c’est comme les Rolling Stones. Ils chantent ensemble depuis 1962, mais on est pas vraiment capables de se garder six de leurs chansons dans la tête. L’avenir de WAVEYA sera un de ceux-là. Ou bien, sous peu, ces deux jeunes artistes passeront à autres choses et leur jolie production chorégraphique restera —fleuron d’une époque— accrochée dans la grande penderie YouTube et dans nos mémoires. Ou bien, elles vont faire cela pendant des années encore et se feront doucement engloutir dans le glissando du temps qui déboule. On observera ce qui se passera. L’avenir verra.

Quand je regarde danser WAVEYA, je pense donc à ma mère (morte en 2015). Maman n’était ni danseuse ni chanteuse mais elle avait un faible pour les jeunes filles affirmées. Comme bien des femmes, elle prenait la mesure de la beauté des autres femmes et vibrait à celle-ci, avec empathie. Je suis certain que maman aurait apprécié WAVEYA. Elle aurait dit: Elles ont du chien, les petites sauteuses coréennes là. Elles sont jeunes mais elles sont bonnes. Elles sont à la mode, en plus. Personne leur dit comment qu’y faut qu’elles bougent ou qu’elles s’habillent. Des fois, c’est un petit peu osé mais ça me choque pas pantoute. Voilà, ARi et MiU, c’est la vieille Berthe-Aline du fond de mon cœur qui vous rend ici hommage et vous raconte ce qu’elle pense de votre art populaire en devenir.

Il y a un grand nombre de danseurs et de danseuses K-Pop sur YouTube. Il y a du bon et du mauvais, du nunuche et de la virtuosité. J’en ai visionné quelques-uns mais je reviens toujours à WAVEYA. Il y a quelque chose de particulier et d’inédit, avec ce duo là. Dans mon imaginaire, ce qu’on a là, c’est une authenticité. Gemme rare… Deux gogoles qui sautillaient sur des sofas dans leur enfance au son de la musique pop de leur petit temps ont réussi, ni plus ni moins, à transformer leur artisanat, improbable, en art.

Mon WAVEYA imaginaire ne disparaîtra pas. Il est, comme toute forme d’expression, un indicateur sociologique, anodin ou radical. Ce millénaire sera le millénaire de la femme. WAVEYA en témoigne aussi, goutte d’eau dans le torrent de tout ce que ce monde qui monte nous dit aujourd’hui.

MiU et ARi

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Le complexe de Joey Zasa

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2018

Joey Zasa (joué par Joe Mantegna) dans THE GODFATHER III (1990)

Joey Zasa (joué par Joe Mantegna) dans THE GODFATHER III (1990)

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Le gangster Joey Zasa est un personnage fictif créé par Mario Puzo et Francis Ford Coppola dans le film The Godfather Part III (1990). C’est une des figures mafieuses auxquelles le Parrain, Miguel Corleone, est confronté. Alliés formels, Corleone et Zasa sont en fait des ennemis farouches et leur conflit intestin forme une portion importante de la trame de cet opus cinématographique. Mais Joey Zasa nous intéresse moins ici dans ses turpitudes criminelles que dans son profil ethnoculturel plus général. Une des nombreuses raisons pour lesquelles Joey Zasa irrite profondément Miguel Corleone va nous mener directement au coeur de notre propos.

Nous sommes, dans The Godfather Part III, au début des années 1980. La communauté italo-américaine a bien évolué et elle s’est largement intégrée à la civilisation continentale. Miguel Corleone s’adonne depuis des décennies à des activités criminelles complexes se déployant à grande échelle et requérant une attitude feutrée, discrète, peu ostensible. Il envisage désormais de se tourner graduellement vers des investissements légitimes, maintenant que le contexte général est moins discriminatoire qu’autrefois. Et Miguel entend procéder tout doucement, en homme d’affaire d’officine, sans tambour ni trompette. Sauf que Joey Zasa a une autre conception de l’enchâssement des personnes et des institutions de sa communauté ethnoculturelle dans le cadre du rêve américain. Joey Zasa considère que les italo-américains doivent désormais se promouvoir ouvertement, s’affirmer fermement, prendre leur place. Il faut cesser de mettre des gants. Cette prise de possession d’une affirmation ethnoculturelle de soi se déploie sur le présent mais aussi sur le passé, sur l’histoire. Ainsi Joey Zasa est le genre de figure publique à se lancer dans une grande campagne promotionnelle visant à démontrer et faire unanimement accepter (notamment dans les manuels scolaires) le fait —par exemple— que le téléphone n’a pas été inventé par Alexander Bell mais bien par l’italien Antonio Meucci (1808-1889). Joey Zasa est un ostensible, un flamboyant, un tapageur. Il se soucie quasi maladivement de l’image publique des italiens et des italo-américains. Mais une portion importante de sa propre communauté (dont, entre autres. Miguel Corleone) trouve qu’il en fait trop. Il nuit à sa cause plus qu’il ne la sert.

J’appelle COMPLEXE DE JOEY ZASA l’attitude de CERTAINS représentants de CERTAINES communautés ethnoculturelles quand ils confondent intégration effective et ostentation promotionnelle, préférant ainsi le clinquant symbolique aux acquis sociaux effectifs pour leur communauté ethnoculturelle. Le Complexe de Joey Zasa est une attitude affectant quasi-exclusivement les figures bourgeoises des communautés ethnoculturelles concernées. C’est fondamentalement un comportement de classe, une posture de commerçant dont la camelote serait rien de moins que, d’un bloc et sans nuances descriptives, la communauté ethnoculturelle même dont le commerçant en question s’autoproclame le promoteur. Ces figures bourgeoises communautaires représentent une sorte de projection hypertrophiée de leur propre accession symbolique de classe et la généralisation indue de cette projection sur tous les représentants réels ou fantasmés de la communauté ethnoculturelle concernée. Souvent une grande gueule chronique ou un pamphlétaire forcené, le bourgeois communautariste atteint du Complexe de Joey Zasa se considère personnellement (et souvent exclusivement) comme le dépositaire du corps de procédures comportementales, interpersonnelles et individuelles autant qu’institutionnelles et collectives, permettent d’assurer une bonne réputation à toute sa communauté ethnoculturelle. Inutile de dire que l’idéologie, souvent étroite, étriquée, conformiste, victimaire et réactionnaire, des Joey Zasa de ce temps ceinture étroitement leur vision du devoir-être communautaire de leur groupe et des autres groupes envers leur groupe. Implicitement, pour notre bon héraut communautaire, tout tend fortement à être la faute des autres. Les problèmes de son groupe sont, aux vues de Joey Zasa, largement un artefact interculturel du groupe de l’autre. Traumatisme historique et autorité victimaire à la clef, Joey Zasa est un complexé, au sens classique et ordinaire du terme.

Nous allons prendre un exemple semi-fictif suavement autocritique tout autant que terriblement représentatif. Il y a quelques années, j’ai prononcé une communication intitulée AVOIR UN MÉCHANT LANGAGE portant sur le jugement souvent sévère, parfois indulgent, presque toujours dialectiquement contradictoire, que les québécois portent sur leur langue vernaculaire et sur les comportements interactifs qui s’y associent. Dans cette communication utilisant des données de corpus, je donne l’heure juste sans concession, décrivant les bons coups et les errements de mes chers compatriotes avec percutant mais aussi avec un recul tout sociologique. La communication était présentée à Paris, devant un auditoire international. Après mon exposé, je me fais tasser dans un coin par la sociolinguiste Lucie Mercier (nom fictif). Lucie Mercier PhD est une des figures de la sociolinguistique montréalaise du siècle dernier. Professeure titulaire, elle dirige un important centre de recherche sur la sociolinguistique du français québécois. En un mot, c’est une de nos (petites) éminences (locales). Et l’éminence se met à vertement m’enguirlander. Sans contester la véracité d’aucune des conclusions de ma communication, elle me reproche malgré tout de l’avoir prononcée parce que ce qui y est dévoilé n’est pas très bon pour l’image publique du Québec (verbatim). Je lui rétorque que je me soucie moins d’image publique que de pertinence descriptive mais elle continue de me chanter la chanson du toute vérité n’est pas bonne à dire et du prestige international du Québec et de patati et de patata. Je lui signale alors, en toute déférence, que je crois fermement qu’elle souffre du Complexe de Joey Zasa. Elle ne comprend pas un traître mot de ce que je lui raconte et tourne les talons, drapée dans sa certitude d’un primat crucial —pour le bien d’une communauté ethnoculturelle spécifique: la sienne— de la relation publique lénifiante sur la description adéquate des faits socio-historiques. Des sciences humaines comme croupion ancillaire aux objectifs promotionnels de Quebec Inc. Bon sang de bon… où vont nous subventions?

Historiquement, collectivement, sur les différentes scènes locales comme au niveau planétaire, nous entrons dans une phase hautement sensible de mise en interface des communautés ethnoculturelles de notre grand domaine. Le communautarisme civique est vraiment de mise et il le sera de plus en plus. Dans un tel contexte délicat, requérant toute la diplomatie collective imaginable, les éléments se comportant comme des voyageurs de commerce et souffrant chroniquement du Complexe de Joey Zasa apparaissent comme des personnages archaïques pataugeant nuisiblement dans le jeu de quilles interculturel, avec leurs gros sabots. On observe que certaines communautés ethnoculturelles s’intègrent mieux que d’autres dans une société majoritaire. Je ne vais pas citer d’exemples: ils se devinent. Un simple petit examen de conscience suffit. Pensez au groupe ethnoculturel dont vous jugez qu’il s’intègre le mieux. Cherchez-y des Joey Zasa, des figures publiques ostensibles qui font une promo lourde et bruyante de ce groupe. Vous n’en trouverez pas. Pensez maintenant au groupe ethnoculturel dont vous jugez qu’il s’intègre le moins bien. Cherchez-y des Joey Zasa, des figures publiques ostensibles qui font une promo lourde et bruyante de ce groupe. Vous en trouverez. Et vous pourrez les nommer, vous les représenter visuellement et retracer leur trajectoire tintinnabulante dans les médias. Comme nous sommes tous potentiellement le Joey Zasa d’un autre, nous devons méditer cette question pudiquement, avec le regard autocritique requis, devant notre avenir collectif mondial qui s’avance.

Le gangster Joey Zasa finit ses jours abattu par Vincent Mancini-Corleone, le neveu de Miguel Corleone, contre le grée de ce dernier, qui en a marre des guerres mafieuses. Il s’agit d’un capotage (les américains disent un hit) ayant eu lieu dans le strict cadre du conflit pégreux entre Zasa et les Corleone. Mais toute la communauté italienne de ce petit univers fictif pousse un discret soupir de soulagement. Elle ne regrette pas trop longtemps cet élément remuant, tapageur et infatué qui voulait trop bien faire et risquait d’entraîner sa communauté dans des rapports de force indus avec le reste de la société civile et qu’il a bien fallu finir par faire taire, de l’intérieur. Adieu Joey, fleuron d’un temps…Voyons à apprendre à te faire taire en nous aussi, avant que tu ne t’attires ce genre d’ennui avec les membres de ta propre communauté ethnoculturelle déjà, elle, plus avancée que toi, en matière de communautarisme civique.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Guanyin, en joual

Posted by Ysengrimus sur 21 décembre 2017

[english version below] Dans l’très vieux temps de y a ben longtemps, nos pays y étaient gouvarnés par des rois. Y a un roi qui vivait ben loin dans l’est pis y avait la grand chance d’awouère trois filles. Les trois filles se faisaient donner absolument toute toute quessé qui leu fallait — des belles guénilles, des bébelles pour faire mumuse, d’la bonne mangeaille en masse, pis des sarviteurs pis des sarvantes pour yeu fère leu train. Cté fille là, y ont grandi gras dur, ignarantes de toutes les troubles du monde ardinaire, justement le pauverre monde que leu poupa éta le roi de. Y en a une des trois, la plus jeune des trois, ben éta comme différente des autres. Elle a s’en câlissait pas mal des belles guénilles, des bébelles pis de la bonne mangeaille à fafineux. Quand ses sarviteurs pis ses sarvantes ergârdaient ailleurs, a se faufilait en dewors du palais pis al alla virailler des grands bouttes de temps dans l’village alentour. Ou encore al alla galvauder dans l’bois, autour du palais. Dans l’village, a vu des moumans paysannes avec leu babi d’une poche su l’dos, en train de laver leu linge dans des ruisseaux. Al a vu des flos jouer, pas avec des bébelles mais entre eux-autres, flos. Al a vu des flos plus vieux en train d’aider des ptits jeunes flos. Al a vu des flos en train de se pogner pis de se saprer des volées mais al a vu aussi des flots se serrer la main en chialant. Al a vu aussi du pauverre monde qui luttaient pour leu survie dins rues, du monde sans abris qui quêtaient leu mangeaille, des moumans qui crevaient de faim pour qu’leu babis puissent manger. Dans l’bois, a vu des moumans wézo qu’apportaient d’la grainaille à leu pitwézo pis des zanimos qu’apprenaient à leux tizanimos comment charcher leu mangeaille. Dans toutes cté zaventures là, al a appris que toute quessé qui exiss en monde dwé s’amancher pour survive, pis que toute c’t’affère de survivance là, ça dépenda pas pantoute des belles guénilles ou des bébelles mais d’la bonté du monde envers d’autes mondes.

Apra avouèr appris toutes cté zimportantes affères là, al a lâché les belles guénilles, les bébelles pis les sarviteurs et sarvantes. Al a dit à son poupa qu’a voula explorer la nouvelle farveur qu’a vnait de s’découvrir en elle-même. A gui a aussi parlé du monde qui mangea d’la misére dans l’village pis que si c’éta pas un effet de sa bonté sa grand bonté poura guieux permette de vive mieux. En entendant ça, le roi ses péres y éta tan tabarnak. L’bonhomme y créya pas à ça pantoute, lui, la bonté — créya juss en la sagesse donnée jusss aux ceusses qui en monta la haute montagne pis la mérita, comme lui-même. La fille était ben dépitée d’la réaction d’ses pére. Mais éta ben guirée pour suive sa tite idée. A sapré son camps du palais pour aller vive comme une paysanne dans l’village. Comme a sacralisa toute créyature vivante, a survailla ben attentivement la route youss qu’a marcha pour ête ben sure de pas piler su’une forme de vie. A fournissa son aide pis sa gentillesse à toute les ceusses qui gaulaient dans vie. Mais elle aussi al a eu des souffrances. À cause de ses comportements gentils, y en avaient dans l’village qui gui montaient sa tête pis qui la bardassa pas mal. Mais a yeu zen tenait jamais rancœur. Ses guénilles ont fini par devnir toutes vieilles pis toutes décocrissées mais à s’en sapra ben parce éta tellement heureuse dans son cœur. Des sangsues viva même collées su son dos. Ça faisait qu’al ava ben d’la misére à marcher. Mais a lâcha pas d’marcher. Un jour a s’t’aparçu qu’une des sangsues gui éta tombée du dos. A ramasse la sangsue à terre pis a s’la r’colle su l’dos parce a sava que si la sangsue resta à terre, a pourra toute bin n’en mourir. Cte fille là, a déborda d’une gentillesse pis d’un compâssion absolument capotante. C’ta comme ça qu’a viva sa ptite vie.

Fak toujours est ti ben qu’in beau jour a s’est mis à rpenser à ses pére. A s’est mis à rpenser à ses sœurs. A s’est dmandé quossé qui se passa a’ec eux autes pis a s’est mis à s’ennuyer d’eux autes. Fak est rtournée au palais. Al a chialé quand al a vu le roi, ses pére. Y éta devenu vieux pis bougonneux. En plus, une mardite maladie l’ava rendu aveugue. Mais elle, a s’en sapra ben qu’y seille vieux, bougonneux, pis aveugue. Al a serré ses père dans ses bras pis a gui a dit à quel point a s’éta ennuyé de lui pis comment qu’a regretta d’avoir sapré son camps comme ça. Le roi y gui a répondu, ben à pique pis ben baveux: «Si tu penses vraiment qu’la gentillesse peut sauver les mangeux de misère ben tu vas t’trouver à m’donner tes yeux, pour que j’seye pus aveugue.» Pis là y gui donne une poussé pis y sak son camps din aut’chambe. Le lendemain, la fille ar’tourne au palais avec in tube en bambou. A d’mande pour vouèr le roi, ses père. Y est là, Y arrive, fak a dit: «Mes père, je le voé d’mes yeux qu’vous souffrez pis que c’est pas sensé êt’de même. Vous m’avez toujours donné toute sék i’m’falla pour que j’aille jama la moinde souffrance — de la mangeaille, des guénilles, des bébelles, des sarviteurs pis des sarvantes— pis je vous ai pas apprécié comme y l’falla. C’t’a mon tour d’vous fournir de quoi pour qu’vous rsentiez pus les souffrances.» Pis là a pogné le tube de bambou pis a s’en est sarvi pour se débarquer les yeux d’la face pis les offrir à ses pére. Pis c’t’à c’moment là, qu’le roi s’t’aparçu d’la vra gentillesse pis de la vra compâssion d’sa tite darnière. Y s’est mis a chialer quand il l’a vu toute saignante pis mourante à terre. «Mais ma pauve tite. Chu ben nâvré pis ben en peine» que le bonhomme y a marmotté. «J’vous pardonne, mes péres», là, qu’a dit. Pis ça s’est trouvé à êt’tout juss ses darnières paroles.

Les dieux pis les ancêtes, qui surveillaient a gaffe depuis l’plafond des mondes, y on pogné l’motton pis y ont été pas mal épatés par la vra pitié, la vra gentillesse pis la vra compâssion manifesté par cte simpe tite gogole d’un quelconque roi. Son âme est grimpée au ciel pis les dieux y ont sapré une saudite de bourrasque de tapon de grands tapes amicales dans l’dos. Y gui ont donné le nom de Guanyin, la déesse aveugue d’la compâssion. A continue de veiller su toutes nous autes pour nous fére garder dans nos mémoères l’importance d’être gentils, d’être miséricordieux pis de sawére tout le temps pardonner…

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[version joualle supra] A long time ago, the land was ruled by kings. One king in the far east was gifted with three daughters. These daughters were given everything they needed — beautiful clothes, toys to play with, enough food to eat and servants to do all the chores. They grew up happy, oblivious to the things that troubled ordinary people, like the people their father ruled over. One of them, the youngest daughter, was different. She cared nothing for the beautiful clothes, toys and fancy food. When her servants weren’t paying attention, she would sneak away from the castle and spend time walking through the streets of the village nearby, and roaming around the forests that surrounded the castle. In the village, she saw peasant mothers holding their babies on their backs and washing clothes in the stream. She saw children playing not with toys, but with each other. She saw older children helping younger children. She saw children arguing and fighting, but she also saw them shaking hands through their tears. She also saw people struggling to survive on the streets, people with no homes, begging for food, mothers starving so their children could eat. In the forest, she saw birds bringing food to their babies, and animals teaching their young ones to search for food. From her adventures too she learned that all living things need to survive, and much of that survival depended not on fancy clothes, or toys, but on kindness from others.

After learning these lessons, she gave up all her fancy clothes and toys and servants. She told her father that she wanted to explore this new faith that she had found. She also told him of the people struggling in village, and how his kindness could make their lives better. The king got very angry. He did not believe in kindness — only wisdom gifted to those who attained it and deserved it, like himself. The daughter was very sad at her father’s reaction, but was determined to follow her own path. She left the castle to live as a peasant in the village. She became known for her kindness and compassion. Because she believed every living thing was sacred, she would watch the path on which she walked to be sure she was not stepping on any living creatures. She would offer help and kindness to those who were struggling. But she also suffered. Because of her kindness, some people in the village would mistreat her. But she would always forgive them. Her clothes became torn and old, but she barely noticed, because she felt so happy in her heart. Leeches would live on her back, causing her great difficulty walking, but she carried on. One day, she noticed one of the leeches had fallen from her back. She picked it up and put it back on her, knowing that if she did not, the leech would die. She displayed a kindness and forgiveness that was extraordinary. This is how she lived her life.

One day, she thought about her father. She thought about her sisters. She wondered about them and she missed them, so she walked back to the castle. She wept when she saw her father, the king. He had grown old and bitter. An illness had caused him to become blind. But she didn’t care. She took her father in her arms and told him how much she missed him, and how she was sorry that she left. The king scoffed. « If you really believe that kindness saves those who struggle, you will give me your eyes, so that I can see again. » He pushed her away, and left the room. The next morning, the daughter returned to the castle with a stalk of bamboo. She asked to see her father the king. When he arrived, she spoke. « Father, I see that you are suffering and you shouldn’t be. You have always given me everything that I needed so I wouldn’t have to suffer —food, clothes, toys, servants— and I did not appreciate you like I should have. It is my turn to provide for you, so that you will no longer suffer. » She then took the stalk of bamboo and used it to remove her eyes, which she presented to her father. At that moment, the king realized the true beauty of his youngest daughter’s kindness and compassion. He wept as she lay bleeding to death on the floor. « My daughter, I am so sorry. » he said. « I forgive you, father. » she replied. Those were her last words.

The ancestors and gods who were watching from above were impressed and touched by the true mercy, kindness and compassion shown by this king’s daughter. Her soul ascended to the skies where she was greeted by the gods. They named her Guanyin, the blind goddess of mercy. She watches over us and reminds us of the importance of being kind, compassionate and forgiving.

[Text written by Val, based on a tale told by her mother — texte écrit par Val, à partir d’une histoire racontée par sa mère]

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Islam et incroyance

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2017

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Au départ, ici, l’affaire est parfaitement limpide: il n’y a tout simplement pas de mansuétude musulmane pour les incroyants. Il faut ne pas les reconnaître (dans tous les sens du terme) et, surtout, il faut les combattre, non pour les détruire (Que de générations avons-nous anéanties avant eux! – ronflante, l’idée est en fait hypertrophiée dans l’intox médiatique actuelle – je n’épilogue pas) mais bien plutôt pour les convertir. Le Coran fait tonner contre l’incroyance (ou ce qu’il désigne comme telle, en ratissant large) toute la fermeté habituelle du discours des prophéties monothéistes révélées. Çad (Ṣād) est une lettre de l’alphabet arabe qui est aussi le titre de la sourate 38 (tout simplement parce que c’est sur cette lettre que s’amorce l’écriture de cette sourate). L’ouverture de la sourate Çad, très explicite contre l’incroyance, va nous permettre d’entrer dans notre développement:

Çad.

Par le Coran, porteur du Rappel!
Les incrédules persistent
dans l’orgueil et le schisme.

Que de générations avons-nous anéanties avant eux!
Ces gens là criaient,
alors qu’il n’était plus temps de s’échapper.

Ils s’étonnent
que vienne à eux
un avertisseur pris parmi eux.

Les incrédules disent:
«C’est un sorcier, un grand menteur!
Va-t-il réduire les divinités à un Dieu unique?
Voilà une chose étrange!»

Les chefs du peuple se sont retirés en disant:
«Partez!
Soyez fidèles à vos divinités!
Voilà une chose souhaitable!

Nous n’avions jamais entendu dire cela
dans la religion précédente.
Ce n’est qu’une invention!

Est-ce donc parmi vous, sur celui-ci
que l’on a fait descendre le Rappel?»

Ce sont eux plutôt qui doutent de mon Rappel.
Ils n’ont pas encore goûté à mon châtiment.

Possèdent-ils
les trésors de la miséricorde de ton Seigneur,
le Tout-puissant, le continuel Donateur?

Possèdent-ils
la royauté des cieux, de la terre
et de ce qui se trouve entre les deux?

Qu’ils montent donc au ciel avec des cordes!
-Mais c’est une bande de factieux
qui, ici même, sera détruite-

Le peuple de Noé,
les ‘Ad et Pharaon, avec ses épieux,
les Thamoud, le peuple de Loth,
Les hommes d’al’Aïka
avaient crié au mensonge avant eux.
Tel est le comportement des factieux.

Aucun d’entre eux ne s’est abstenu
de traiter les Prophètes de menteurs.
Ils ont mérité mon châtiment.
Ceux-là n’ont qu’à attendre un seul Cri
qui ne sera pas répété.

(Le Coran, Sourate 38, Çad. versets 1-15, traduction D. Masson)

Le Coran ne fait pas ici une admission banale. Il est explicite sur le fait que la révélation prophétique ne se formule pas contre une mécréance qui serait écrue, vierge, vide, livide et sans a priori intellectuels, mais bien contre une lourde et dense tradition polythéiste, organisée et politisée. Va-t-il réduire les divinités à un Dieu unique? disent les «incrédules» qui se surprennent comme convulsivement du propos novateur d’un des prophètes monothéistes. Et les chefs de ces peuplades intellectuellement arriérées (je seconde pleinement les musulmans sur ce point) de confirmer autoritairement leurs sujets dans leurs vieilles croyances. L’immense combat du Coran contre la non-croyance fait face (ou croit faire face) quasi-exclusivement à la non-croyance en un dieu unique et intangible. Ceci est important. Ce n’est pas la religion ou la religiosité qu’on installe ici. C’est le monothéisme. Très classiquement, on passe de la multitude compliquée et turlupinée de dieux concrets, idolâtrables, et sensoriels/sensuels au seul dieu abstrait, adorable, aux assises (se voulant) exclusivement logico-discursives. C’est là une avancée critique majeure et, toujours prudents et politiquement pragmatiques et tactiques, les nouveaux zélateurs verront bien à camoufler la radicalité novatrice de ce progrès de la pensée mythique dans les replis onctueux d’une vaste filiation traditionnelle qui se voudra la plus vénérable possible.

Très importante, dans cette dynamique d’innovation circonspecte se voulant sciemment traditionaliste, est la notion de Rappel. Le propos coranique juge, en conscience, qu’il ne fait pas dans la tendance nouvelle-nouvelle à la page, sautillante et trépidante quand il lance ses avertissements contre les faux dieux. On a ici un rappel de ce que disaient déjà les très Anciens. Noé, Loth et Moussa (Moïse qui, donc, fut confronté à Pharaon et à ses épieux, possiblement les mâts de ses tentes de campagnes) sont connus pour avoir prêché soit le monothéisme, soit la moralité comportementale, soit les deux, avoir été rejetés, puis associés à une punition divine d’envergure de leurs objecteurs. D’autre part, les Ad sont le peuple yéménite auquel fut confronté le prophète Houd. Les Thamoud sont le peuple d’Arabie centrale auquel fut confronté le prophète Sâlih. Al Aïka est la contrée habitée par le peuple de Madian (en Palestine) auquel fut confronté le prophète Chou‘ayb. Ces trois très anciens prophètes arabes majeurs se sont retrouvés dans des situations analogues entre elles et, aussi, surtout, analogues à celle (évidemment ultérieure) vécue par Mahomet. D’ailleurs tous les prophètes monothéistes invoqués dans la sourate Çad (et les autres aussi, invoqués ailleurs dans le Coran: Ibrahim, Ismaël, Youssouf, Jésus, etc) anticipent frontalement l’appel monothéiste de Mahomet, dans le récit sacré (selon cette description en effet d’écho du prophétisme, procédure typiquement coranique). Bien connue dans ces traditions, récurrente, la situation est la suivante: un avertisseur inspiré du dieu unique se lève au milieu d’une population polythéiste et lui fait une promotion aussi ferme que mal entendue du passage au monothéisme. Après, habituellement, ça se passe assez mal et dieu finit par s’en mêler:

Si les habitants de cette citée avaient cru;
s’ils avaient craint Dieu;
nous leur aurions certainement accordé
les bénédictions du ciel et de la terre.

Mais ils ont crié au mensonge.
Nous les avons emportés
à cause de leurs mauvaises actions.

Les habitants de cette cité sont-ils sûrs
que notre rigueur ne les atteindra pas la nuit,
tandis qu’ils dorment?

Les habitants de cette cité sont-ils sûrs
que notre rigueur ne les atteindra pas le jour
tandis qu’ils s’amusent.

Sont-ils à l’abri du stratagème de Dieu?
Seuls les perdants
se croient à l’abri du stratagème de Dieu.

Ou bien n’a-t-il pas montré
à ceux qui héritent la terre
après ses premiers occupants,
que si nous le voulions,
nous leur enverrions quelque adversité,
à cause de leurs péchés.
Nous mettrons un sceau sur leurs cœurs
et ils n’entendront plus rien.

Voici les cités dont nous te racontons l’histoire.
Leurs prophètes étaient venus à eux
avec des preuves évidentes,
mais ils ne crurent pas
dans ce qu’ils avaient auparavant traité de mensonges.
Voilà comment Dieu met un sceau
sur le cœur des incrédules.

Nous n’avons trouvé,
chez la plupart d’entre eux
aucune trace d’alliance
et nous avons trouvé
que la plupart d’entre eux sont pervers.

(Le Coran, Sourate 7, Al‘Araf [les hauteurs, le discernement]. versets 96-102, traduction D. Masson)

Le Coran est pleinement tributaire de ce prophétisme catastrophiste classique, qui rappelle Sodome, Gomorrhe & Consort (S’ils recommencent, qu’ils se rappellent alors l’exemple des Anciens). J’attire cependant, dans cette seconde citation, très représentative, du bon vieux tonnerre divin contre les indigents du monothéisme, votre attention sur une notion malicieuse qu’on n’attend pourtant pas vraiment, quand il s’agit de l’omnipotence courroucée de l’être suprême. J’ai nommé: le stratagème de dieu. Il intrigue, lui, quand on relis plus attentivement cette citation de la sourate 7. Agacement à part, on nous y parle en effet du fait que dieu, pour en venir à imposer ses preuves évidentes, use, un peu paradoxalement, d’un stratagème… voilà qui n’est ni banal, ni anodin, ni marginal. C’est vachement moderne aussi, cette fois-ci, cette façon de se formuler et de se courroucer. On prend la mesure dudit stratagème quand on s’avise du fait que l’entêtement des polythéistes à ne pas accepter le dieu unique est lui-même un choix punitif fait par dieu (Voilà comment Dieu met un sceau sur le cœur des incrédules), un bon tour qu’il leur joue, littéralement, pour des raisons morales (si nous le voulions, nous leur enverrions quelque adversité, à cause de leurs péchés. Nous mettrons un sceau sur leurs cœurs et ils n’entendront plus rien). Les choses se compliquent subitement et, pour reprendre le mot coranique, il y a bien quelque chose de subtilement pervers qui s’installe ici. On fera inévitablement observer que les adeptes du dieu unique ne sont pas trop chauds à admettre ces résistances passéistes à leur endoctrinement car elles sont toutes autant d’esquintes à l’omnipotence de leur être suprême, pourtant totalisant et habituellement peu enclin à la nuance casuiste. Il faut donc remettre ces résistances et ces incrédulités dans le grand cadre décisionnel (et fatalement punitif) du divin qui. de ce fait, perd subitement en limpidité, en simplicité, en puissance, se complique, se tortillonne, se problématise… Et cela se met à sérieusement finasser et, redisons-le, à faire dans le stratagème:

Lorsque les incrédules usent de stratagèmes contre toi,
pour s’emparer de toi,
pour te tuer ou pour t’expulser;
s’ils usent de stratagèmes,
Dieu aussi use de stratagèmes
et c’est Dieu qui est le plus fort en stratagèmes.

Lorsque nos Versets leurs étaient récités,
ils disaient:
«Oui, nous avons entendu!
Nous en dirions autant, si nous le voulions;
ce ne sont que des histoires racontées par les Anciens».

Lorsqu’ils disaient:
«Ô Dieu!
Si cela est la Vérité venue de toi,
fais tomber du ciel des pierres sur nous,
ou bien, apporte nous un châtiment douloureux».

Mais Dieu ne veut pas les châtier
alors que tu es au milieux d’eux.
Dieu ne les châtie pas
quand ils demandent pardon.

Pourquoi Dieu ne les punirait-il pas?
Ils écartent les croyants de la Mosquée sacrée,
et ils ne sont pas ses amis.
Ses amis sont seulement ceux qui le craignent;
mais la plupart des hommes ne savent rien.

Leur prière à la Maison
n’est que sifflements et battements de mains…
«Goûtez donc le châtiment de votre incrédulité!»

Oui, les incrédules dépenseront leurs biens
pour éloigner les hommes du chemin de Dieu.
Ils les dépenseront,
puis ils déploreront de l’avoir fait
et ils seront ensuite vaincus.

Les incrédules seront réunis dans la Géhenne,
pour que Dieu sépare le mauvais du bon;
qu’il entasse les mauvais les uns sur les autres,
puis qu’il les amoncelle tous ensemble
et qu’il les mette dans la Géhenne.
-Voilà les perdants-

Dis aux incrédules que s’ils cessent,
on leur pardonnera ce qui est passé.
S’ils recommencent,
qu’ils se rappellent alors l’exemple des Anciens.

Combattez-les
jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sédition,
et que le culte soit rendu à Dieu en sa totalité.
S’ils cessent le combat,
qu’ils sachent
que Dieu sait parfaitement ce qu’ils font.

S’ils tournent le dos,
sachez que Dieu est votre Maître,
un excellent Maître, un excellent Défenseur!

(Le Coran, Sourate 8, Le butin. versets 30-40, traduction D. Masson)

À ce point-ci, le jeu du chat et de la souris entre les musulmans et les incrédules, c’est plus seulement du stratagème. C’est carrément de la stratégie. Stratégie militaire notamment (Combattez-les jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sédition…). En me pardonnant une analogie un peu mutine, vous me permettrez de faire observer qu’on nous annonce ici que tout se passe comme si les croyants, encore minoritaires, étaient comme pris en otage, face au dieu, par les incrédules qui les cernent et qui les transforment, volontairement ou non, en une sorte de bouclier humain (Mais Dieu ne veut pas les châtier alors que tu es au milieux d’eux). Et lesdits incrédules, par contre, ne se gênent pas pour bien le narguer, le dieu («Ô Dieu! Si cela est la Vérité venue de toi, fais tomber du ciel des pierres sur nous, ou bien, apporte nous un châtiment douloureux»). On croirait presque que le prêche coranique décrit ici une bande de collégiens un peu potaches chahutant et faisant la sourde oreille face â l’autorité d’un maître qui, lui, visiblement, n’a pas que des amis (Ses amis sont seulement ceux qui le craignent). Et ce maître, qui ne veut/ne peut pas vraiment punir, de tonner: vous vous croyez fin-finauds, mais le maître aussi est fin-finaud, vous allez dépenser toute votre menue monnaie avant de le surclasser… Puis: bon, bon, si vous vous calmez, les enfants, je suis bien prêt à passer l’éponge (Dis aux incrédules que s’ils cessent, on leur pardonnera ce qui est passé). Mais, le calme revenu, n’allez surtout pas vous imaginer que je comprend pas ce qui se trame ici, les amis (S’ils cessent le combat, qu’ils sachent que Dieu sait parfaitement ce qu’ils font). Il est difficile de ne pas se dire que le prêcheur (le Coran, comme texte conseillant ici les croyants sur leur marche à suivre face aux incrédules) a sur tout ceci, en fait, beaucoup plus de fil à retordre qu’il ne se sent prêt à s’engager à l’admettre. Le fait est que ses problèmes prosélytes ne se réduisent peut-être pas tout à fait à la problématique archaïque et solidement balisée de la conversion au monothéisme d’une irrationalité religieuse éparse, sauvageonne, sensualiste, vieillotte mais somme toute préservée intacte, disponible et convertible.

Si bien que la question en vient fatalement à se poser, livide. Le Coran n’a-t-il pas été, même en son temps, directement confronté à l’athéisme au sens fort (la non-croyance intégrale en un dieu ou des dieux). N’a-t-il pas du commenter, et analyser (donc implicitement admettre), l’incroyance pure, exempte de religiosités ou croyances antérieures d’aucune sorte. Chercher de l’athéisme dans le Coran, c’est vraiment chercher une aiguille dans une botte de foin. Et pourtant, eh bien, tendanciellement, on trouve… Observer ce court passage où le prêche coranique, derechef (comme il le fait souvent), explique au «militant» musulman comment il doit se comporter face à l’incroyance:

Pose cette question aux incrédules:
Sont-ils plus forts de constitution
que d’autres êtres créés aussi par nous?
Nous les avons créés d’argile durcie.

Tu t’étonnes et ils plaisantent.
Quand on leur rappelle quelque chose,
ils ne s’en souviennent pas.

Quand ils voient un Signe,
ils veulent s’en moquer
et ils disent:
«Cela n’est que magie notoire [sic]!
Lorsque nous serons morts
et que nous serons poussière et ossements,
Serons-nous ressuscités,
nous-même et nos premiers ancêtres aussi?»

Dis:
«Oui, et vous vous humilierez!»

(Le Coran, Sourate 37, Ceux qui sont placés en rang. versets 11-18, traduction D. Masson)

Dans ce texte du septième siècle, on s’approche singulièrement du type de procédé que des prêcheurs contemporains utilisent pour tenter d’ébranler des personnes non seulement indifférentes à une doctrine religieuse qui serait inusitée, incongrue, vieille (magie notoire) ou nouvelle mais aussi des personnes imbues d’une tranquillité éclairée et d’une paix froide face au tout de l’irrationalité religieuse, en soi. On s’offusque de leur indifférence intégrale devant tout ce qui pourrait procéder de l’au-delà (Lorsque nous serons morts et que nous serons poussière et ossements). Et de recommander au musulman de les ébranler avec un argument d’une singulière modernité ès préchi-précha: la peur de la faiblesse corporelle et de la mort physique (Pose cette question aux incrédules: Sont-ils plus forts de constitution que d’autres êtres créés aussi par nous?). On voit fort mal ce genre de dynamique argumentative se déployer devant des polythéistes qui, eux, restent intégralement pétris de vieilles croyances et de pulsions en faveur de l’au-delà.

Le Coran voudrait que l’on pense qu’il ne fait face qu’à de mauvais religieux (des polythéistes), ou à des monothéistes incomplets (des croyants en un dieu unique, mais non-musulmans), ou à des dépravés immoraux des deux groupes précédemment mentionnés (des «pervers» dévoyés ou mal islamisés). Il lui est extrêmement difficile d’admettre l’athéisme, sans le réduire de facto aux trois cas de figure précédents. Être sans dieu et sans croyance irrationnelle c’est, aux vues du prêche coranique, probablement juste d’avoir oublié dieu (Quand on leur rappelle quelque chose, ils ne s’en souviennent pas) ou de ne pas décoder son message (Quand ils voient un Signe, ils veulent s’en moquer). Sur ce point, les musulmans modernes sont, eux aussi, solidement coranistes, même si, technologie oblige, ils ne peuvent désormais plus s’exclamer, contre les incrédules: Qu’ils montent donc au ciel avec des cordes!

Les musulmans ont peur de l’athéisme comme la nature était autrefois censée avoir peur du vide. Ils ne l’admettent pas comme fait ordinaire, ne le cadrent pas, ne le piffent pas… malgré certains aveux involontaires de leur texte sacré, lumineux, lui, en cela aussi. Et, comme le Coran finalement, les musulmans se leurrent ouvertement au sujet de l’inexistence de dieu, dans les faits et dans les consciences. Car l’athéisme est. Et il existe pleinement, depuis des temps fort reculés. Une lecture attentive du Coran confirme que le texte sacré de l’Islam s’en avise et impitoyablement, fatalement, et comme désespérément, s’en insurge.

Athee-sur-cher

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Sidi et les femmes

Posted by Ysengrimus sur 21 octobre 2017

Couple mauritanien mauresque

Couple mauritanien mauresque

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Bon, on pourrait développer longuement —il y a d’ailleurs pleinement lieu de le faire— sur les difficultés en sexage que sont encore voués à rencontrer nos compatriotes musulmans de sexe masculin. On pourrait spéculer, analyser, subodorer. Je vais me contenter d’exemplifier.

J’ai connu Farouk oulb Sidi Farouk (nom altéré) circa 1983 lors de mes études doctorales à Paris. C’était un hassanyah mauritanien, petit fils de nomade (lui-même de seconde génération sédentarisée). Il faisait sa thèse doctorale sur une ville portuaire de Mauritanie. Géographe de profession, musulman de par son éducation. Il était, sans trop le dire à ses pairs, de fait athée par option, rationaliste et progressiste. C’était aussi une intelligence authentique. Nous étions étudiants, logés dans la même résidence. J’étais donc linguiste québécois. Il était donc géographe mauritanien. Malgré le fait que tout nous séparait, nous avons tout de suite fraternisé. Dans la France mitterrandienne, les effets répercutés de la Révolution Islamique d’Iran se faisaient solidement sentir et la problématique de la révolution post-marxiste était sur toutes les lèvres. Et celui que j’appelais tout simplement Sidi (ce qui l’amusait beaucoup car cela signifie «mon maître») manifestait sa compréhension des crises politiques du temps avec une finesse historique qui le démarquait nettement des autres étudiants musulmans et occidentaux de cette vaste résidence étudiante internationale du sud de Paris. Sa culture vernaculaire, qu’il appelait la culture des nomades, il la valorisait profondément en me disant, d’une air mi-hautain mi-amusé, «Toi, tu es un pur produit de la culture sandwich Coca-cola». Musulman donc, mais surtout, homme musulman, Sidi s’identifiait solidement à ces vieille valeurs de solidarité masculine en acier trempé d’un autre temps. Il les formulait, notamment en ce dit mauritanien qu’il me récita un jour qu’il m’accusait, sans trop se tromper d’autre part, d’être excessivement superficiel en amitié, comme tous les occidentaux foufous et mal embouchés de notre temps.

UN AMI ET DEMI…

Voici qu’un homme riche avait un fils. Et dans la maison de l’homme riche venaient manger et s’amuser toutes sortes de gens qui se disaient les amis du fils de l’homme riche. Un jour, l’homme riche prend son fils près de lui et dit: «D’après toi, combien as-tu d’amis?». « Mais père, ta maison est toujours pleine de gens qui viennent pour moi. J’ai des vingtaines d’amis.» «Je te dis moi, mon fils ceci: je suis ton aîné en âge, et pourtant je n’ai qu’un ami et la moitié d’un ami.» Le fils ne parla pas. «Maintenant, je t’invite à voir avec moi, mon fils Ibrahim, ce qu’il en est de mes amis.» Voici qu’ils prirent un agneau qu’ils égorgèrent et placèrent sous un drap que son sang poissa. Ils mirent le tout en évidence sur le sol. «Ibrahim, voici tes ci-devant ‘amis’.» Arrivèrent les jeunes hommes que le fils connaissait. Ils venaient festoyer. «Un ennemi a tué Ibrahim…» leur dit le père de ce dernier, en leur montrant la dépouille de l’agneau recouverte du drap sanglant. À ces mots, ils prirent la fuite comme poussière au vent. Arriva un homme mûr. «Ibrahim, voici mon demi-ami.», dit le père d’Ibrahim. L’homme fut surpris et s’enquit des détails de l’affaire. «Un ennemi a tué Ibrahim…» L’homme se déclara disponible pour toute collaboration financière à quelque entreprise visant à régler cette affaire. Mais il n’abordait pas les questions de vie et de mort. Comme il se retirait, arriva un vieil homme. «Ibrahim, vois, celui-ci est mon ami», dit le père d’Ibrahim. Le vieil homme regarde le père qui redit: «Un ennemi a tué Ibrahim…». À ces mots, le vieil homme entre dans une formidable fureur. Il saisit une arme à feu qu’il déchargea sur le drap recouvrant l’agneau et cria: «Voici. C’est moi qui ai tué ton petit, ton Ibrahim. Tu n’as plus comme objet de ta vengeance future que moi, maintenant. Que ma poitrine soit souillée de son sang et qu’entre nous se règle cette affaire.» Puis il partit rechercher l’auteur du crime pour le tuer, libérant de ce fait intégralement le père d’Ibrahim de toute culpabilité dans ce conflit et dans les crises futures qu’il allait fatalement engendrer.

Du pur, du solide, du costaud, du viril sans ambivalence. Cependant, d’autre part, Sidi avait un rapport complexe et difficile à ses compatriotes africains de la modernité. Il me disait une fois: «Si un jour je siège sur un comité international formé de douze personnes, onze africains et un occidental, je confie la trésorerie du comité les yeux fermés à l’occidental car si je la confie à un des africains, ce sera des embrouilles sans fins et la cagnotte va s’amenuiser et s’amenuiser sans qu’on comprenne trop pourquoi.» Cette problématique hautement paradoxale se généralisait aussi aux femmes. Cela donnait alors: «Je suis très réfractaire à l’idée d’épouser une femme mauresque. Parce que quand tu épouses une femme, tu épouses son clan. Si j’occupe des fonctions politiques, je dois rester libre des pressions de tous les groupes formels et informels.» Il fantasmait donc amplement la femme occidentale comme porteuse de liberté individuelle, liberté politique, d’abord, liberté sexuelle ensuite, la préférence envers la seconde restant amplement subordonné, comme on va le voir, aux enjeux et priorités de la première.

Un gros sac de maïs, Sidi, vraiment?

Un gros sac de maïs, Sidi, vraiment?

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Bel homme, élégant, articulé, distingué, svelte, basané, avec je ne sais quoi de sauvage dans le regard, Sidi, qui avait monté des chameaux et des chevaux maures mais n’avait jamais été à bicyclette, faisait tourner bien des têtes de filles aux résidences universitaires. Je crois qu’il aurait effectivement bien aimé se trouver une conjointe occidentale. Mais si les filles étaient attirées au départ, elles se rebutaient vite face à ses propos et ses comportements, involontairement incongrus et décalés. Je découvris éventuellement pourquoi. D’Olga, la solide maritorne russe qui étudiait en médecine, Sidi disait, en souriant férocement «Je te jure que cette Olga m’attire beaucoup. On dirait un gros sac de maïs.» Le sourire de la toute puissante Olga se crispa fortement quand le curieux compliment finit par lui venir aux oreilles. Mais Sidi n’en avait cure. Il était entier et fier. Il avait été coureur pour l’équipe olympique de Mauritanie et il s’occupait de nous coacher un peu, lors de nos joggings matinaux d’étudiants, au Parc de Montsouris. Dans notre bande de joyeux joggeurs, il y avait Bérengère, une bouillante méridionale aux cheveux de blé qui plaisait bien à Sidi. Un jour, dans la cuisine, après le jogging, elle dit, à la cantonade: «C’est très plaisant de faire du jogging avec Farouk. Ses conseils sont lumineux et il est une véritable gazelle. » Et Sidi, souriant radieusement, avait répondu: «Mais je te jure Bérengère, si je suis une gazelle, toi tu es une girafe.» Je revois encore la face de Bérengère crisper subitement. Elle s’attrapa le cou, en souriant gauchement et dit: «Girafe. Euh… Long cou.» Un peu plus tard, quand je prenais le délicieux thé maure en compagnie de Sidi dans sa chambre (il préparait le thé lui-même), il me questionna, comme il le faisait souvent au sujet de ses couacs interculturels. «Bérengère ne semble pas avoir apprécié mon compliment de tout à l’heure. Tu peux me dire pourquoi?» Je me contentai de répondre: «Commence donc par m’expliquer un petit peu ce que tu croyais accomplir en la qualifiant de girafe…» Sidi se leva, tira un ouvrage de sa bibliothèque, le feuilleta, le tint ouvert et me le tendit. La page s’ouvrait sur un vaste paysage du Sahel. Il s’agissait donc d’une photo de la savane africaine au fond de laquelle quatre girafes de profil couraient à grande vitesse. Sidi dit: «La girafe. L’animal le plus majestueux, le plus fluide et le plus élégant de toute l’Afrique.» Je dus rectifier ce nouveau malentendu interculturel: «L’image visuelle que toi tu as de la girafe est certainement plus juste que celle des occidentaux mais cela ne sauve pas ton compliment à Bérengère. Nous, occidentaux, les girafes, on les voit habituellement immobiles dans un enclos au zoo et qui se penchent gauchement pour capter une merde qu’on leur tend à bouffer. On ne voit que le long cou et les lèvres énormes d’un animal captif et peu mobile.» Sidi exprima avec dépit sa tristesse d’avoir éventuellement raté l’affaire avec Bérengère pour une raison si futile et si malencontreuse. Il le fit en des termes explicites que je ne vais pas reproduire ici mais qui laissaient deviner sans ambivalence que cet homme, pourtant si raffiné et intelligent, avait, disons, une conception finalement fort utilitaire des femmes… Quand le prenait le dépit de voir les femmes occidentales s’éloigner de lui comme ça, pour toutes ces raisons qu’il décodait mal, Sidi se mettait vite à déraper sur la pente misogyne. Il racontait alors que, l’un dans l’autre, les femmes ne sont bonnes que pour se les envoyer et encore, avec la plus grande méfiance, parce qu’on ne sait jamais à quoi s’attendre.

Alors moi, cette fois là, j’ai quand même voulu qu’il comprenne mieux tout ça. Je suis donc allé chercher la photo de mon amoureuse du temps et quelques lettres. Et, candide, je lui ai raconté que j’étais amoureux, que nous étions séparés mais fidèles, que nous voulions fonder un foyer, tout ça. À un moment, il m’interrompit: «Mais pourquoi tu me racontes tout ça». Imbu de ma subite mission civilisatrice, je ne me démontai pas: «Mais Sidi, pour que tu comprennes que tes choix sexistes ont des conséquences inattendues. Que de mépriser les filles comme tu le fais ne donne rien. Un jour, tu trouvera l’amour et…» Sa réplique, lapidaire, sans appel, sonne encore aujourd’hui, trente ans plus tard, comme la voix de tonnerre du fier fleuron d’une époque: « Mais je n’ai pas le temps, moi. Je dois m’occuper de la reconstruction de mon pays, de sa décolonisation, du cheminement du tiers-monde ». J’avalais très lentement ma gorgée de thé mauresque. Sans y penser, Sidi m’avait, lui-même, fait comprendre que la vision du monde occidentale, surtout sa portion teinté de tendresse romantique privée et/ou de féminisme, était hautement incompatible avec sa quête à lui et ce, pour des raisons dont il serait hautement ardu de questionner la légitimité d’époque.

La vie sociale de Sidi en France évolua en dents de scie. Il fréquenta éventuellement une étudiante française, fraîchement convertie à l’Islam et fascinée, un peu abstraitement, par les intellectuels africains. L’idylle tint un temps, puis, pour des raisons mal éclaircies, l’ultime occidentale du cercle émotionnel de Sidi rentra hautainement dans ses terre en lui rendant respectueusement son vieux Coran emballé dans de la soie fine (Sidi ne touchait jamais le livre sacré de ses mains nues). Sidi lui-même soutint brillamment sa thèse de doctorat puis il rentra éventuellement en Mauritanie et, aux dernières nouvelles, il a épousé une femme mauresque qui le sert discrètement en portant respectueusement le voile…

Ah, cet infini dialogue des mondes et des âges. Nos compatriotes masculins arabes et africains sont tous, à des degrés divers, des Farouk oulb Sidi Farouk. Il faut les guider, respectueusement mais fermement, sur la voie de l’égalité inconditionnelle (et non négociable) et de la collégialité solidaire entre hommes et femmes (voie sur laquelle nous avons, de fait, nous-même encore bien du chemin à faire). Cette voie, cette route, on peut indubitablement la marcher avec ces hommes issus d’un autre cercle de mentalités et de croyances. Ils sont fins, sensibles, aussi modernes que nous, et ils ont énormément de chaleur humaine et de générosité. Mais il reste qu’elle sera longue, cette route, raboteuse et cernée de taillis ambivalents, paradoxaux, eux-mêmes truffés de tous les étranges petits piquants acerbes de ces mécompréhensions rectifiables dont sont hérissés en permanence tous nos dialogues culturels.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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