Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Multiculturalisme contemporain’ Category

MYSTÈRE AU PIEKUAKAMI (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2021

Et puis, comment parviendrais-je à mettre toutes ces inquiétantes impressions et ces distorsions temporelles en mots? Seuls les auteurs de mes romans frissons favoris arriveraient à en parler de façon intelligible. Pas moi!
(p 54)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, touche, dans le présent ouvrage (paru en 2013), la question de la confrontation entre sensibilité ratiocinante et mystère oniroïde. Nous sommes au Lac Saint-Jean ou Piekuakami, au moment de la pause estivale. Le jeune Marco, douze ans, est en vacances en compagnie de sa mère au bord de cette immense mer intérieure située en plein cœur du vaste pays des Ilnus. Marco est un enfant de l’internet, des patinettes et de la vie urbaine. Mais, beau joueur, il s’immerge de bonne grâce dans ce contexte forestier et lacustre qu’il connaît peu mais qu’il ne méjuge pas. Il circonscrit cet univers mystérieux en méthode. Il prend notamment le parti de s’amuser à partir de ce que cet univers livre. Prudemment et sans cruauté, il capture un crapaud et une salamandre (auxquels il rendra leur liberté ultérieurement). Il construit un château de sable, réminiscence de son père, qui est en ce moment en déplacement en Afrique où il travaille pour une ONG, et qui fut jadis champion de construction de sculptures de sable. Marco se fixe ici des objectifs circonscrits et conformes au contexte qu’il découvre. Un de ces objectifs, c’est d’arriver à pêcher une ouananiche. Ce saumon d’eau douce, un des traits culturels et naturels majeurs du Lac Saint-Jean, est un symbole significatif. C’est un poisson rétif, qui ne se livre pas sans combattre et, d’une certaine façon, il incarne Marco lui-même, enfant des villes, qui ne se donnera pas à l’immensité de la nature sauvage et mystérieuse sans frétiller et tirer sur le fil un brin.

Narrateur implicite, Marco apparaît comme un garçon ayant une tête bien faite. Sans céder trop docilement aux consignes de sa mère, il sait faire le tri dans les instructions qu’on lui dicte et il organise sa pensée et ses actions en conséquence. Il n’est ni paniqué, ni rêveur, ni esquinté, ni élucubrant. Il n’est donc en rien suspect d’exaltation irrationaliste. Fin observateur, tant de la chose naturelle que de la chose humaine, il a remarqué de longue date que sa mère est très intime avec ce coin de pays. La dame a amené avec elle du boulot tertiaire (ordi portable, documentation) et elle est souvent fort absorbée par son travail. Mais elle ne rate jamais l’occasion de s’imprégner de cette nature titanesque et immémoriale. Elle est au Lac Saint-Jean aussi pour y voguer et pour y plonger. Elle ne s’en prive pas. Marco ne partage pas, disons épidermiquement, l’harmonie de sa mère pour ce terroir ancien. Mais il constate ce fait et le joint au bagage de sa compréhension de sa situation actuelle.

C’est donc en sa qualité de rationaliste en herbe qui s’ignore que notre Marco va, de prime abord, appréhender les phénomènes incongrus et inexplicables auxquels il va se trouver confronté, dans ces vastes espaces forestiers et lacustres. Cela ne s’amorcera pas nécessairement dans la joie:

Mais comment est-ce possible qu’il se soit écoulé plus de cinq heures depuis le moment où je suis entré dans la forêt? D’accord je me suis perdu —un tout petit peu—, mais jamais je n’aurais cru avoir tourné en rond aussi longtemps! Oh… Comme je déteste cette sensation… Quand quelque chose d’étrange nous échappe et qu’on est incapable d’expliquer ce qui nous arrive. Je n’ai pourtant pas la berlue! D’où venait cette voix, tout à l’heure, hein? Ces ricanements? Ne me faites pas croire que les arbres peuvent parler quand même! Tout cela ne me dit rien qui vaille…
(p. 44)

C’est que, graduellement, la forêt et les abords du lac se peuplent de présences. D’abord des voix, puis des enfants qui marchent dans le bois, puis des enfants et des adultes vêtus à l’ancienne et s’exprimant dans une langue aborigène. Mazette, Marco rencontrera même un fort adroit pêcheur de ouananiche. Sans nécessairement s’en aviser, le jeune garçon va produire la réplique méthodique de tout penseur consistant, face au paranormal. Il va chercher à opérer une objectivation des phénomènes. Son premier agent objectivant, ce sera sa mère. En effet, quand il est accompagné de sa mère en forêt, les présences se manifestent aussi. Marco observe alors sa mère et celle-ci ne formule aucune réaction en compagnie de ces gens. Maman serait devenue snobinarde, ou quelque chose? C’est pas son truc pourtant, d’ignorer les gens. Il y a quelque chose qui crotte, c’est certain. Et Marco de continuer de la ratiociner au boutte.

L’affaire est d’autant plus troublante que le monde onirique —entendre le monde du rêve nocturne, quand on dort à poings fermés— de Marco se peuple lui aussi de présences thématiquement conformes au dispositif qui se reconstitue tout autour de lui. Les chamanes masqués qui dansent en s’égosillant dans ses rêves de dormeur-campeur, c’est quand même pas le vent qui fait ça. Cauchemars nocturnes et observations empiriques diurnes convergent, se rencontrent et se compatibilisent. Toujours tributaire inconscient du plus carré et du plus terre à terre des cartésianismes, Marco renonce à se confier à sa mère sur ces perceptions et ces visions. On a quand même pas envie de passer ouvertement pour un olibrius élucubrant… doublé d’un trouillard et d’une poule mouillée. Non, que non, il faut faire face. Il faut tester le corpus par soi-même. Quand le jeune homme moderne est confronté à l’inexplicable, un de ses recours assurés sera fatalement… la technologie. Marco se grèye donc de son appareil photo moderne, digital et toutim. Un de ces zinzins contemporains qui vous permet de voir au dos du boîtier votre produit photographique immédiat, en temps réel, sur une manière de petit téléviseur. Marco trouve moyen de capter en photo une charmante vieille amérindienne qui cueille des fleurs ou des fruits, dans un décor sauvagement bucolique. Amène et souriante, la bonne dame se laisse photographier sans minauder. Sauf que quand Marco tourne le dos de son appareil et mate le résultat de sa rigoureuse action objectivante, il ne discerne, sur le petit écran, que le gazon, les fleurs, les fruits, et les arbres… pas de charmante vieille dame aborigène. Ennuyé, Marco lâche alors, dans sa conscience ratiocinante, le mot convenu, achalant, enquiquinant: fantômes

Ce magnifique petit roman d’ambiance nous immerge dans une sensation et une impression qu’on a tous vécu enfants, si on a eu la chance et le privilège de se retrouver confronté à une nature dense, luxuriante et séculaire. On développe tout doucement le réflexe intellectuel de l’anthropomorphiser, l’humaniser, l’historiciser. Nos amis français rencontrent des serfs, des ermites et des barons dans leurs grandes forêts mystérieuses. Nous, ce sont les Amérindiens de la période précoloniale qui viennent nous hanter, dans leurs pratiques concrètes, dans leur toponymie (pp 73-75 — Sais-tu comment les Ilnus appelaient ce lac avant l’arrivée des premiers Européens?), dans leur langue. Et, parce que c’est intrinsèquement ce que la fiction fait et ce dont la fiction, dans son bonheur, nous fait bénéficier, les apparitions auxquelles est confronté Marco vont bel et bien finir par s’objectiver, se densifier… et même se confirmer dans le canal d’un savoir indirect, transmis, colligé, raconté. On ne se contentera pas de l’aventure intérieure et de la mise en place charnue et dense d’une atmosphère. On passera à l’action. Et la fraternité humaine et les valeurs universelles de l’amitié, de la sagesse et de l’entraide seront au rendez-vous, en compagnonnage intime avec la réminiscence historique et le symbolisme hérité des anciens.

Rédigé dans un style vif, sobre, précis et parfaitement abordable pour les enfants, ce petit ouvrage fin et complexe est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) et de quatre illustrations en noir et blanc de l’illustrateur Raphaël Hébert, représentant notamment des scènes d’excursions touristiques.

Fiche descriptive de l’éditeur:
À douze ans, Marco aurait préféré rester en ville avec ses amis plutôt que d’accompagner sa mère en vacances. Heureusement pour lui, le chalet qu’ils ont loué au Lac Saint-Jean offre plusieurs opportunités intéressantes: la baignade, la pêche et même la chance d’apprendre à manier une chaloupe à moteur! Cependant, c’est en se promenant dans la forêt qui mène à l’étang que Marco perçoit d’étranges phénomènes. Comment se peut-il qu’il soit le seul à en être témoin? Deviendrait-il fou? C’est alors que débute une enquête passionnante qui l’amènera jusqu’aux petites îles éparpillées à l’embouchure du lac. Le Piekuakami recèle de grands mystères. Marco arrivera-t-il à éclaircir tout ce qui lui arrive?

Isabelle Larouche (2013), Mystère au Piekuakami, Éditions du Phœnix, Coll. Œil-de-chat, Montréal, 132 p [Illustrations: Raphaël Hébert]

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Racisme systémique

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2021

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J’adhère inconditionnellement à la position selon laquelle il y a racisme systémique au Canada, et dans la majorité des pays occidentaux. Je ne transigerai pas sur ce point.

Un autre point sur lequel je ne transigerai pas, c’est le suivant: il n’y a pas de batailles de mots, jamais. Ce qu’on prend pour une bataille de mots est une bataille pour des concepts, toujours. Et quand on minimise ladite bataille théorique en prétextant que c’est juste une bataille sur des mots, c’est alors tout un petit ensemble de catégories conceptuelles qu’on esquive, prudemment, méthodiquement… pas toujours honnêtement… Il n’est donc pas question ici de dégager la rondelle (pour prendre une image canadienne de hockey) ou de botter en touche (pour prendre une image française de rugby) sur la question du caractère systémique du racisme contemporain.

Il a été porté à mon attention par une source fiable qu’en contexte canadien, les progressistes anglophones sont plus enclins à reconnaitre le racisme systémique que ne le sont les progressistes francophones. Beaucoup d’acrimonie s’émulsionne autour de tout ceci, en ce moment, semble-t-il. La personne qui a attiré mon attention sur ce fait me demandait si quelque nuance étymologique, distincte dans nos deux langues officielles, pourrait fonder cette mésentente. Une sorte de tortillon de sémantique bilingue serait-il en train de polluer le débat? Bon, il n’y a pas de problème étymologique ici, au sens classique de la linguistique historique. Contrairement à fromage ou à camion, le mot systémique n’est pas un mot vernaculaire du cru, remontant aux nomades gaulois ou aux cuistots des légions de César. Le Grand Larousse de la Langue Française de 1971-1979, qui fait encore autorité en matière de néologie vingtièmiste, n’a même pas une entrée pour systémique. Le Trésor de la Langue Française atteste maladie systémique, affection systémique, et les date de 1972. Autrement dit, le mot-notion systémique est un enfant de la onzième heure, en français et, a fortiori, en anglais. Il n’y a pas de casseroles étymologiques ici, pas en français en tout cas.

Par contre, ce qu’il y a ici, en français toujours, c’est un accident paronymique (cela arrive surtout quand on fait mumuse avec justement ces néologismes turlupinés, en se prenant pour des grands penseurs — quand ce phénomène se manifeste sur des mots plus simples on parle aussi d’étymologie populaire). Voici la chose. Certains mots ayant des ressemblances formelles entre eux se rapprochent et se mettent à parasitairement échanger du contenu sémantique, un peu hors-contrôle. Conjoncture conjecture, intension intention, problème problématique se brouillonnent un peu les uns les autres et des effets de sens se transvasent et parfois se figent, pour ne pas dire qu’ils accrochent. Ce genre d’accident paronymique arrive indubitablement en français avec systémique systématique. Ne tombez pas dans les usages trop techniques, restez proche de la langue usuelle, et suivez-moi bien.

Ces trois gars lèvent toujours un peu le ton avec un ou une collègue de couleur, c’est systématique chez eux. Cet usage ordinaire (de systématique, hein, pas de systémique, qu’on ne peut pas placer ici, même en essayant de parler chic) laisse entendre que les collègues sont systématiques, constants, méthodiques, et invariables dans leurs interactions avec un ou une collègue de couleur. On pourrait même ajouter, en restant textuellement cohérents: Mais il le font exprès, ma parole. Il y a donc là une constance qui laisse supposer que ce qui arrive ici est concerté, décidé, voulu et que cela fait éventuellement l’objet d’une entente implicite, d’un accord, d’un plan, d’un fait exprès…. Notons, pour bien stabiliser cette valeur du mot-notion systématique, qu’en français usuel, filibuster ça se dit obstruction systématique, et il est net que ce type d’obstruction parlementaire est sciemment fomenté par un groupe qui se concerte ouvertement et s’organise implicitement pour la réaliser.

Dans le cas d’une collision paronymique du type de celle que je décris ici, les deux mots se ressemblent formellement. Alors, dans notre esprit collectif, ils se rapprochent comme des petits navires et se mettent subrepticement à se transférer du contenu sémantique. Habituellement, le mot le plus usuel (ici systématique) fourgue du contenu au mot moins usuel (ici systémique) histoire de lui assurer une meilleure flottaison dans l’océan de bouteilles de plastiques de nos conceptualisations ordinaire. Le phénomène que je vous décris ici, dans les conditions que je mobilise ici, se joue exclusivement en français.

Histoire de clarifier cette hypothèse dans mon esprit, j’ai discuté l’affaire, en anglais, avec Lindsay Abigail Griffith. Je traduis les observations fort utiles (et très anglophones) qu’elle m’a fait. Quand je lui ai demandé de me donner un exemple de racisme systémique, elle m’a répondu, sans hésiter, ceci: Paul, regardez la carte de Montréal et la carte de Toronto de la répartition de la COVID-19. On observe sur Montréal deux espace ethniques densement infectés, Montréal-Nord (les Noirs) et Laval (les Arabes). Sur Toronto, on observe aussi deux espace ethniques densement infectés, Scarborough (les Noirs) et Brampton (les Indiens et les Noirs). C’est criant. Comment peut-on regarder, sans frémir, ces deux présentations cartographiques d’une pandémie, un problème sanitaire collectif dont on s’attendrait qu’il soit sociologiquement inerte et uniforme sur l’axe des races (contrairement à l’axe des âges, médicalement justifié, lui). Cela corrobore incontestablement et impartialement qu’il y a racisme systémique, ici.

Quand j’ai soulevé la question d’une corrélation entre le systémique et le systématique, c’est-à-dire le volontaire, le concerté, l’implicitement planifié, mademoiselle Griffith ne comprenait pas du tout où je voulais en venir. La conversation se poursuivait, toujours en anglais. Pour elle le mot-notion systemic fonctionnait exactement comme dans les premières attestations françaises du Trésor de la Langue Française: maladie systémique, affection systémique. Il y a une dimension organisée et structurée du mal. Mais organisé, configuré, disposé selon une logique interne discernable et exposable ne signifie pas automatiquement volontairement concerté. Il s’en faut de beaucoup. L’accident paronymique dont je vous parle ici n’a pas eu lieu en anglais.

Au problème linguistique (la collision paronymique en français entre systémique et systématique et les transferts sémantiques incontrôlé qu’elle engendre dans notre langue) s’ajoute le problème de la faiblesse culturelle du Canada sur ces questions de crises. Sur ce point sensible, il faut cesser de se raconter des histoires. Frappons notre affaire au cœur. Sur ces questions de racisme et d’ethnocentrisme, le Canada anglais tend à singer les États-Unis. Le Canada français tend à singer la France. C’est pas du tout anodin. Ça veut dire que, dans les représentations mentales et ethnoculturelles au Canada anglais, on retracera plus facilement le souvenir de l’esclavage, de Jim Crow et des luttes des droits civiques. Tandis qu’au Canada français, on retracera plus facilement le souvenir de la colonisation française de l’Algérie et du Sénégal, la décolonisation, l’immigration, le regroupement familial. Dans l’implicite, un noir, au Canada anglais, n’est pas un immigrant. C’est un descendant d’esclaves qui est dans les Amériques depuis aussi longtemps que vous et moi et qui subit une discrimination involontaire dérivant de la séquence disparue esclavage, Jim Crow, Lutte des droits civique. Au Canada français, un noir est plus perçu comme un immigrant, dont l’arrivée sur le sol national et dont l’intendance de la vie civique (conférer Loi 21) fait plus l’objet d’une action volontaire concertée des gouvernants contemporains. Le fond ethnoculturel du problème renforce le pli sémantique de l’accident paronymique signalé.

Voici donc ce que nous devons faire: A) ramener le mot-notion systémique à son sens français non-paronymique, celui qu’on dégage explicitement dans maladie systémique, affection systémique. Le racisme résulte d’une organisation collective qui n’est pas une décision. C’est une configuration involontaire et cela le rend encore plus tragique et difficile à dessouder. B) en tant que Canadiens, nous devons nous efforcer de cesser d’importer des schèmes de représentations impériaux sur la question du racisme et chercher à nous donner une compréhension adéquate et culturellement non-mimétique du racisme à la canadienne. Nous sommes une ancienne colonie britannique qui, comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande (bien plus que comme les États-Unis), s’est configurée dans la répression colonialiste de nations aborigènes dont la présence préexistait la nôtre de millénaires. Nous subissons aussi les problèmes d’ethnocentrisme et de xénophobie, sur les questions d’immigration, qui sont ceux d’un pays occidental qui, par contre, contrairement à la France, n’est pas une ancienne métropole coloniale en situation de reflux migratoire. Il va falloir en venir à produire l’analyse concrète de ces faits distinctifs et à les démarquer adéquatement, dans notre travail militant local.

Finalement, pour faveur et par pitié, voyons une bonne fois la différence entre racisme et ethnocentrisme. Tous les occidentaux sont encore tendanciellement ethnocentristes, en ce sens qu’ils inclinent à croire, de bonne foi (pire que la mauvaise foi: la bonne foi), que la pensée universelle c’est la pensée occidentale, sans plus. Par contre tous les occidentaux ne sont pas automatiquement racistes. La principale affaire à faire en tant qu’occidental autocritique, c’est d’approcher le racisme… sans le prendre avec nos pincettes ethnocentristes. Délicate dialectique, vu que pour comprendre adéquatement notre fond ethnocentriste, il faudrait ne plus l’être. Cet exercice est, surtout et avant tout, un pensum critique permanent, où toutes nos représentations mentales sont en cause, y compris (et sans s’y restreindre) notre utilisation mobilisatrice des mots et des concepts.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Le pacte secret de mademoiselle Sarah (essai-fiction)

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2021

Mademoiselle Sarah (représentation imaginaire)

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Mon nom est Constance de C***. Dans ma prime jeunesse, vers vingt-deux ans environ, je faisais partie du personnel diplomatique rattaché au Comte de Vergennes. Oh, je n’occupais pas des fonctions bien mirobolantes. J’étais préceptrice vacataire de langue française. Le Secrétariat aux Affaires Étrangères du Royaume de France, dans ce temps-là, était une ruche bourdonnante et un grand nombre de ses habitués, ou de leurs subordonnés, avaient une connaissance assez lacunaire de notre langue. Ma fonction était de les former, en les familiarisant à la conversation courante et à l’esprit français… sans qu’il n’y paraisse trop, car certains de ces visiteurs de marque étaient parfois assez susceptibles.

Un peu avant que le peuple de Paris ne prenne la Bastille, pendant le si bel été de 1789, je me présentais tous les lundis à l’Hôtel de Langeac, la résidence officielle de l’ambassadeur de la république des états unifiés de l’Amérique du nord. Ne vous méprenez surtout pas. Je ne faisais pas faire la conversation de salon à la fille de l’ambassadeur. Je ne connaissais pas vraiment cette dernière car, fort susceptible justement, elle ne s’abaissait pas à étudier les langues. Non, non, depuis un peu plus d’un an, je rencontrais plutôt celle de ses suivantes qui lui servait parfois d’interprète. C’était une fort jolie virginienne, qui devait avoir quelques années de moins que moi. Sang-mêlé, elle avait une masse de cheveux bruns, mousseux et aériens, qui se déversait fort joliment sur ses bonnes épaules. Des yeux noirs très profonds, des lèvres pulpeuses. Elle aurait fait tourner bien des têtes perruquées dans les salons de la capitale mais on ne l’y voyait jamais. Attachante, naturelle, elle avait le port un peu rustique, un peu campagne, et beaucoup de fraicheur. C’était une intelligence discrète mais vive, acérée, curieuse de tout. Elle s’appelait Sarah.

Je rencontrais ainsi cette demoiselle Sarah, pour des séances conversationnelles hebdomadaires de deux heures environ et ce, depuis une petite année, déjà. Ces échanges me plaisaient grandement. On s’entendait à merveille, elle et moi. On bavardait très librement. J’aimais beaucoup sa compagnie. Son français était excellent et, avant de mettre ici en forme l’échange que je tiens à confier à l’Histoire, je dois vous rapporter deux petites anecdotes curieuses qui en disent assez long sur l’état d’esprit et les conditions de vie fort exotiques de mademoiselle Sarah. D’abord, elle portait des toilettes bien choisies et bien mises mais jamais de fard. Elle me rapporta une fois qu’il lui était strictement interdit de se blanchir la peau. Son teint hâlé, vraiment superbe, aurait pourtant facilement pu être atténué ou dissimulé, par amusette ou par coquetterie, avec un maquillage discret ou un peu de poudre. Il n’en était strictement pas question. Ordres de l’ambassadeur. Ces coloniaux ont des pratiques bien étranges. Quelle sorte d’ambassadeur se soucie de la couleur de peau d’une de ses demoiselles?

D’autre part, nos conversations avaient lieu dans un petit salon, modeste mais fort commode, qui était attenant à l’officine de l’ambassadeur américain. Quoique l’officine dispose d’une salle d’attente spacieuse, certains des dignitaires qui devaient voir l’ambassadeur préféraient l’attendre ici, plutôt que dans la salle d’attente attitrée. Nous étions donc parfois dérangées par des personnages de conséquence qui, sans trop se soucier de nous, déambulaient dans le petit salon, en contemplant les boiseries, le mobilier ou les tableaux. Mademoiselle Sarah et moi étions assises face à face et nous conversions, habituellement sans nous soucier de l’intru. Si c’était un Français, nous poursuivions notre conversation à bâtons rompus sans réagir à sa présence. Par contre, si un membre américain de la suite de l’ambassadeur venait flâner en notre espace, là, l’attitude de Sarah se métamorphosait radicalement. Elle adoptait une posture gauche et une dégaine ostensible de fausse sotte très comique et elle transformait subitement sa conversation, d’autre part excellente et pleine d’esprit, en un baragouin anglicisé creux et quasiment inintelligible. À tous les coups, je devais me mordre les lèvres pour ne pas pouffer. Tant que le dignitaire américain était présent autour de nous, la bouffonne aux yeux arrondis gesticulait, tergiversait, mais, surtout, elle feignait de déployer les efforts les plus compliqués pour parler français. Son manège cessait, aussitôt que le dignitaire américain entrait dans le bureau de l’ambassadeur. Un jour, je lui ai demandé, au sujet de cette petite mascarade un peu grotesque: Mais vous jouez à quoi exactement? Avec un infime reflet de terreur contenue pétillant dans ses yeux magnifiques, elle me répondit vivement: Je ne veux pas que tous ces mouchards de l’ambassadeur ne se fassent une idée adéquate de ma connaissance de la langue française. Je vous en supplie, Constance, ne me trahissez pas. Cette seconde anecdote, fort révélatrice elle aussi, montre bien que mademoiselle Sarah, superbe mulâtresse rouée, enfant du soleil et des plantations de Virginie, ne s’amusait pas vraiment, à Paris. Même sans fard et sans poudre sur le visage, elle vivait cachée et s’avançait masquée.

Avec le temps, j’ai pris l’habitude de faire des notes au sujet de mes échanges avec mademoiselle Sarah. Je n’arrivais pas, à l’époque, à me départir du sentiment que des choses importantes gravitaient autour de cette figure. J’ai brûlé aujourd’hui bon nombre de ces papiers d’autrefois. Ils se sont avérés peu importants, avec le recul du temps. Mais, déférence obligée envers cette personne étonnante pour laquelle j’ai ressenti du respect et de l’amitié, je ne peux me retenir de recopier ici, et de confier à l’Histoire, le dialogue suivant. Il date de juillet 1789.

Constance : Vous êtes bien pimpante, ce matin.

Sarah : Bien sûr, Constance. Je donne le change, comme d’habitude.

Constance : Je m’en doute un peu. Je vous sens tellement gorgée de secrets.

Sarah : De bien petits secrets, allez.

Constance : Ah, mais ils vous pèsent quand-même.

Sarah : Ce ne sont pas mes secrets qui me pèsent.

Constance : Non?

Sarah : Non. Ce sont mes dilemmes.

Constance : Voudriez-vous qu’on en parle?

Sarah : Ça dépend.

Constance : Ça dépend de quoi?

Sarah : Ça dépend de votre discrétion, pardi! Je voudrais bien parler à l’Histoire mais je ne voudrais pas faire d’aveux au présent.

Constance : Ma discrétion est intégrale. Je suis parfaitement apte à oublier tout ce que vous me confierez.

Sarah : Mais, je ne le veux pas.

Constance : Pardon?

Sarah : Je ne veux pas que vous oubliiez un mot de ce que je souhaite vous dire.

Constance : Bon… Euh…

Sarah : Je ne veux pas que vous le colportiez mais je veux que vous le reteniez. Vous pourrez ainsi, le jour venu, le rapporter.

Constance : Entendu. Mais euh… le rapporter à qui, et quand?

Sarah : À tous. Après ma mort.

Constance : Entendu.

Sarah : Je peux compter sur vous?

Constance : Intégralement. Je vous écoute.

Sarah : Regardez-moi d’abord, Constance.

Constance : Mais je ne fais que ça.

Sarah : En me regardant, que voyez-vous?

Constance : Une jeune femme.

Sarah : Une jeune femme noire.

Constance : Enfin, noire… légèrement foncée, disons…

Sarah : Je suis une femme noire, Constance. Je suis une négresse officielle. Ce n’est pas la teinte naturelle qui compte. C’est le stigmate social.

Constance : Je ne vois pas le…

Sarah : Je suis une esclave, Constance.

Constance : Pardon?

Sarah : Je suis esclave. Est-ce que cela me salit à vos yeux, que je sois une esclave?

Constance : Non, mais non… aucunement!

Sarah : Bon. Je vous crois.

Constance : Qu’est-ce que vous me racontez, exactement? De qui êtes-vous donc l’esclave?

Sarah : De l’ambassadeur américain.

Constance : Qu’est-ce que c’est que cette histoire? Il n’y a pas d’esclaves à Paris. C’est pas Saint-Domingue, ici, tout de même.

Sarah : Techniquement, vous avez raison. Depuis que mon frère et moi faisons partie de la suite de l’ambassadeur américain à Paris, on nous paie des gages. Je touche douze livres par mois, que je peux dépenser à ma guise.

Constance : Eh bien, voilà.

Sarah : Ça ne change rien à l’essence des choses, Constance.

Constance : Quelle essence des choses?

Sarah : Moi, et tous les gens comme moi dans mon pays, tout comme à la périphérie de votre propre empire colonial, nous sommes des esclaves.

Constance : Vous n’êtes pas esclave, ici.

Sarah : Sauf qu’ici, je ne signifie plus rien. Vivre ici, dans cette capitale européenne somptuaire, c’est, pour moi, comme individu, rien de plus qu’une forme de marronnage.

Constance : Hmmm… Je le sens un petit peu venir, le dilemme, là.

Sarah : Vraiment? Je crois plutôt que tout ceci vous échappe complètement, en fait, ma pauvre Constance.

Constance : C’est… c’est fort possible, en effet.

Sarah : Et ça va pas se simplifier. Je… je peux me taire, si vous voulez.

Constance : Ah, non. Je vous en supplie, non. Je découvre subitement que je ne savais strictement rien de vous et il importe maintenant à mon cœur d’en connaitre le plus possible. Je vous conjure de continuer de parler.

Sarah : Bon. Alors, on va parler. Et on va commencer par le commencement. L’ambassadeur américain.

Constance : Un homme qui, admettons-le, a de la stature.

Sarah : Oui, en effet. Et je vous le dis du fond du cœur, chère amie, cet homme, dont je suis l’esclave, est une des plus grandes intelligences que ce siècle ait porté.

Constance : Je veux bien le croire. Un beau quadragénaire, en plus.

Sarah : Très beau. Et voulez-vous maintenant un très beau paradoxe?

Constance : Je vous écoute.

Sarah : Cet homme, dont je suis l’esclave, est opposé à l’esclavage. Il a affirmé, contre toutes les forces réactives de ce siècle, que tous les êtres humains sont nés égaux. Il a même inscrit cette affirmation solennelle dans le préambule de la constitution de notre pays.

Constance : Ah bon…

Sarah : Eh oui. Et pourtant, il a plusieurs centaines d’esclaves sur sa grande plantation virginienne. Et, malgré les principes qu’il a formulés, il ne les affranchira pas.

Constance : Non?

Sarah : Oh non. C’est qu’il se ruinerait, se livrerait pieds et poings liés à ses farouches compétiteurs. Le monde terrien ne fait pas de quartiers, vous savez. Notre homme ne va certainement pas aller dilapider sa postérité familiale en cherchant, comme ça, à matérialiser des grandes idées directrices. Non, non. Bien installé dans son temps, il va léguer ses esclaves à sa fille légitime, comme son hacienda, son fond de terre, ses appentis, ses mules, ses mâtins, ses outils, ses semailles, ses bras d’eau.

Constance : Il ment, alors. Il ne considère pas vraiment que les humains sont nés égaux.

Sarah : Oh non, il ne ment pas. Je sais très intimement qu’il ne ment pas.

Constance : Comment le savez-vous?

Sarah : Il m’aime.

Constance : Il…

Sarah : Il m’aime, Constance. Il est mon amant. Je suis sa concubine.

Constance : Oh… oh…

Sarah : Plait-il?

Constance : Excusez-moi, Sarah. Mais vous permettrez à la petite courtisane parisienne qui percole solidement au fond de moi de s’insurger un peu.

Sarah : Je vous écoute.

Constance : Enfin, parlons franc. Vous êtes, et de loin, la plus jolie femme de sa suite. Vous voici, de surcroit, ouf… son esclave, sa propriété. Cet homme puissant, qui, en plus, est votre ainé de… quoi… trente ans environ, eh bien, il fait de vous ce qu’il veut bien. Et il ne s’en prive pas.

Sarah : Ça ne fonctionne pas comme ça.

Constance : Non? Vraiment, non? Vous êtes bien certaine de ne pas être en train de vous illusionner là, sur tout ceci?

 Sarah : Ouf… comme vous dites… S’il y a une personne qui ne s’illusionne de rien ici, c’est bien moi. Alors là…

Constance : Euh… Bon… Je m’en voudrais beaucoup de vous vexer… mais permettez-moi juste de douter…

Sarah : Vous ne me vexez en rien et j’apprécie votre sincérité. Mais laissez-moi vous dire, douce amie, que Paris n’est pas le monde…

Constance : Ah non? Mais encore?

Sarah : Je veux dire… Il y a bien, en des pans entiers de cette colossale capitale qui est la vôtre, cette légèreté des mœurs et des idées. Mais cette dernière ne doit pas faire illusion.

Constance : Non?

Sarah : Non, non. Parlons franc, comme vous dites. Vos noblaillons ne se mêleraient pas, eux non plus, à votre populace. Les clivages ici sont fermes. Pour que le tout Paris s’affirme vraiment, il devra en venir, un jour ou l’autre, à casser le mobilier de ses dirigeants.

Constance : J’arrive, avec votre aide, à entrevoir cela.

Sarah : Le Comte de Vergennes franchirait-il la barrière des classes pour faire l’amour à une de ses soubrettes?

Constance : De corps, oui, certes… de cœur, non, probablement pas.

Sarah : Dans mon pays, ça ne fonctionne pas comme ça.

Constance : Expliquez-moi.

Sarah : Si mon amant, un dignitaire blanc, un grand propriétaire terrien du sud, surmonte sa révulsion profonde pour ma peau noire et se donne à moi, il y a une seule raison.

Constance : Laquelle?

Sarah : Il m’aime. Il m’aime et, dans cet amour, se rencontrent tant la passion de son cœur que son sens de l’Histoire. Tous les êtres humains sont nés égaux… et il me le prouve tous les soirs, au lit, par sa fougue sublime. Il y a des faits intimes qui ne mentent pas, Constance.

Constance : Bon…

Sarah : Ceci dit, cela ne rend pas ma situation moins dangereuse.

Constance : Non?

Sarah : Ah non. Cet homme, important, incontournable, reste à la fois mon maitre et un rutilant dignitaire américain, soumis à de fortes pressions de ses pairs. Et je ne lui suis rien. Vous l’avez dit, je lui appartiens, comme son bétail et ses carrosses… sans plus…

Constance : C’est quand même pas facile à avaler, ça, dites donc.

Sarah : C’est comme ça, pourtant. Et… mes enfants lui appartiendront aussi. Ma progéniture fera partie de son futur cheptel d’esclaves. Et…

Constance : Et…

Sarah : Et voici justement que je suis enceinte de lui.

Constance : Oh… Mais enfin Sarah, ça… ça change tout. Une telle condition de servilité ne peut pas se perpétuer ainsi. C’est inique. Il vous faut absolument faire des arrangements pour rester à Paris.

Sarah : Non.

Constance : Non?

Sarah : Non, que non. Ce serait faillir au sens de l’Histoire.

Constance : Au sens de…

Sarah : Vous me paraissez interloquée, Constance. Et je vous comprends. Qui demanderait à une petite mulâtresse des plantations de Virginie de mobiliser le sens de l’Histoire? C’est pour les grand messieurs blancs en culottes et perruques poudrées, ce genre de visée sublime.

Constance : Je n’ai pas dit ça.

Sarah : Je ne vous l’impute pas. Je… je rumine tout haut, rien de plus. Ah, Constance, ma douce et sereine Constance, si belle, si fraiche, si blanche, si urbaine, si libre. Savez-vous quel est le but fondamental d’une femme noire de Virginie?

Constance : Non.

Sarah : Que ses enfants, ses chers enfants présents et à venir, se fassent affranchir, légalement, dans les formes, par le maitre. Et qu’ils vivent ensuite, officiellement libres, dans notre pays, le plus beau du monde.

Constance : Je… Je vous entends.

Sarah : Et moi, je vais réaliser cela. Je porte en mon sein l’enfant d’un des hommes les plus éminents de notre jeune république. Il va affranchir mon enfant. C’est inévitable, car cet enfant est aussi le sien. Et cela résonnera comme un coup de tonnerre, dans le tout de notre conscience collective.

Constance : Oh, l’aventureux programme… Qui vous prouve qu’il le réalisera?

Sarah : Nos homme sont moins faux que les vôtres, Constance. Pardonnez-moi, je vous dis cela en tout respect.

Constance : Ça va parfaitement. Je ne peux pas vous donner tout à fait tort. La France nobiliaire part en quenouilles, c’est de plus en plus patent. Votre singulière civilisation, elle, par contre, est droite, rustique, carrée. Elle n’est pas encore vraiment décadente. Ça viendra bien un jour, mais bon…

Sarah : Oui, probablement. Mais, en attendant, pour le moment, chez nous, un engagement reste un engagement. Quand je lui ai annoncé ma grossesse, l’ambassadeur américain, ému, tout joyeux, m’a tendrement pris dans ses bras et il m’a assurée que, si je rentrais avec lui en Virginie, si je restais en sa servitude… il affranchirait, à leur majorité, cet enfant, ainsi que tous les autres enfants qu’il me ferait. Je ne doute pas une seconde ni de son amour ni de sa sincérité.

Constance : Bien, très bien. Tout bon. Bravo. Formidable. Il n’y a plus de dilemme, donc.

Sarah : Non, plus vraiment, en effet. Et c’est un peu grâce à vous, Constance. Grâce à cette vision commune du monde qu’ont toutes les femmes de ce temps, mais aussi de par ces subtiles différences de la raison et des sens entre vous et moi qui m’aident tant à mieux me comprendre moi-même. J’hésitais bien encore un petit peu mais, là, ma décision est finalement prise. Je vais l’embrasser, ce pacte secret avec mon amant, si encombrant, si imposant. Le maintien de ma condition servile auprès de lui, en échange de la liberté pour nos enfants.

Constance : C’est une sacrée gageure. Je vous trouve bien courageuse.

Sarah : Et vous, je vous trouve bien généreuse de m’avoir écouté ainsi. J’ai beaucoup appris de vous en une seule année, ma bonne Constance. Je n’oublierai jamais nos si précieux échanges. Et vous voici maintenant la dépositaire officieuse de ce susdit pacte secret. Si je suis trahie, je ne pourrai jamais rien en dire. Et pourtant, il faudra bien que l’Histoire le sache.

Constance : Comptez sur moi.

Sarah : Voilà. Maintenant, à regret, je dois vous congédier plus tôt que prévu. J’ai des tas de préparatifs à faire. À lundi prochain donc, mon amie.

Constance : Adieu.

Je ne le savais pas exactement encore mais cet adieu était, de fait, définitif. Mademoiselle Sarah et son amant et maitre, l’ambassadeur américain Thomas Jefferson, quittèrent Paris quelques temps après cet ultime entretien, entre elle et moi. Après 1789, je ne les ai jamais revus. Et tant de choses sont survenues depuis, dans l’histoire tumultueuse de nos deux grandes nations. J’espère de tout cœur que les rouages du pacte secret de mademoiselle Sarah auront cliqueté à son avantage. De cœur et de tête, elle le méritait vraiment.

Constance de C***
Décembre 1835

* * *

La virginienne, Sarah Hemings (fréquemment surnommée Sally, 1773-1835), esclave et concubine du troisième président américain, Thomas Jefferson (1743-1828), respecta sa part du pacte secret qu’ils avaient contracté à Paris, quand il y était ambassadeur. Elle rentra en Virginie en 1789, en compagnie de son maitre et amant. Les deux ne retournèrent jamais en Europe. Mademoiselle Sarah ne quitta la vie servile que lorsque la fille légitime de Thomas Jefferson en vint à l’affranchir, assez longtemps après avoir elle-même hérité de la plantation de feu son père.

Thomas Jefferson respecta lui aussi sa part du pacte secret, mais il le fit en homme politique retors et calculateur, qui avait flairé le sens de l’Histoire chez sa subtile partenaire. Il inscrivit, dans son grand registre fermier, tous les enfants de mademoiselle Sarah, enfants dont il n’admit jamais la paternité, en leur assignant le nom de famille Hemings. Les autres esclaves du registre, eux, ne portaient que des prénoms, comme les mâtins ou les mules. Méthodiquement, le temps de leur majorité venu, Jefferson enregistra aussi tous ces enfants Hemings, ainsi explicitement démarqués, comme étant en marronnage. Ce statut de fugitifs non retracés et non recherchés correspondait objectivement au fait de les affranchir, mais la chose se jouait alors discrètement, sans trompettes, et donc, sans qu’il en ressorte le retentissement national que mademoiselle Sarah aurait peut-être escompté. Attendu la teneur de certaines législations locales, cette solution mitoyenne força les quatre enfants de mademoiselle Sarah ayant vécu jusqu’à l’âge adulte à quitter définitivement la Virginie. Ils ne vécurent libres que comme citoyens d’un autre état de l’Union.

Sarah et Thomas restèrent secrètement concubins jusqu’à la fin des jours de ce dernier. Leur relation problématique est encore aujourd’hui circonscrite en un diaphane halo d’amertume et de mystère. Pour tout dire, l’effet émotionnel et symbolique de cet épisode historique sensible sur le tout de la conscience collective n’a tout simplement pas fini de croitre, de percoler et de fermenter. Si le passé glorieux retient Thomas Jefferson sous sa coupole, force est d’observer que l’avenir tangible appartient de plus en plus à mademoiselle Sarah.

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Le nationalisme québécois comme artefact colonial

Posted by Ysengrimus sur 24 juin 2021

Drapeau du Québec ironiquement mimétique du drapeau du Canada (ce drapeau n’a pas de statut officiel)


Cet air de liberté au-delà des frontières
Aux peuples étrangers qui donnaient le vertige
Et dont vous usurpez aujourd’hui le prestige
Elle répond toujours du nom de Robespierre
Ma France

Jean Ferrat

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Nos ténors de droite contemporains continuent de se gargariser avec des notions comme le droit des peuples et l’identité nationale. Le Québec (un certain Québec hein, celui de penseurs unilatéraux bourgeois et de petits folliculaires bien précis dont je tairai les noms) devrait soi-disant maintenant s’autoriser du droit des peuples et de la sacralité identitaire pour légitimer toutes les dérives ethnocentristes et xénophobes actuelles. On nous raconte en pleurnichant que les fédérastes (qui ne sont pas des petits saints, d’autre part) dissolvent la nationalité québécoise et la font passer pour une paillette pluriethnique et multiculturelle comme les autres. Il me semble pourtant que nos immigrants se sentent bien québécois et s’identifient à notre ci-devant nation, sans trop se complexer. L’Ile du Prince Édouard et la communauté sikhe de Vancouver ne sont pas des nations, au sens bourgeois du terme. Le Québec, si. Nos immigrants comprennent cela bien plus qu’on ne veut l’admettre et ils agissent en conséquence.

Mais il reste de bon ton, à droite, de prétendre que la nation québécoise est menacée et qu’il faut la protéger de la soupe multiculturelle anglo-canadienne, dissolvante, bien-pensante, veule et niaise. La nationalité québécoise serait la manifestation de résistance originale et cardinale au colonialisme britannique. Or, qu’en est-il vraiment? Qui a vraiment façonné cette nation québécoise?

Questions de dénominations. Au moment de l’invasion coloniale britannique (1759-1763) l’immense colonie française se nomme Nouvelle-France. Elle comprend l’Acadie, le Canada, les Pays-d’en-Haut et le Territoire de la Louisiane. L’occupant britannique, dans le plus pur style pousse-toi de là que je m’y mette, va dépecer tout ça et voir à bien bazarder un certain nombre de dénominations. La première qui saute, c’est Nouvelle-France. Il est pas question, pour l’occupant, de tolérer la moindre référence, en son nouveau monde, à la France. On ignore donc ouvertement cette dénomination. Il y a ensuite Acadie et Canada. Ces deux noms puent l’aborigène et le français à la narine du nouvel occupant. On va donc s’efforcer de les bazarder, eux aussi. Comme le roi d’Angleterre avait conquis ce territoire grâce à ses bons soldats coloniaux écossais et tudesques, tant pour leur rendre hommage que pour essayer de les encourager à s’établir afin d’amorcer l’assimilation, on leur découpa l’Acadie en Nouvelle-Écosse et Nouveau-Brunswick (dans le mouvement, on rebaptisa aussi l’ancienne Isle Saint-Jean, Ile du Prince-Édouard). L’Acadie se trouva donc toponymiquement dissoute. Elle perdure aujourd’hui comme lieu-dit culturel, fièrement. Pour se débarrasser de Canada, on fabriqua de toute pièce la notion de Province of Quebec, par une expansion toponymique parfaitement unilatérale du nom du chef-lieu. Mais on ne parvint pas à se débarrasser de Canada. Les gens ayant horreur de se faire barbotter leurs toponymes, la résistance vernaculaire fut ici trop forte. Notons que les dernières traces de cette résistance vernaculaire, on les retrouve en France même, qui dit encore tout spontanément Canada pour désigner ce grand pays de souche française du nord de l’Amérique. Pays d’en-Haut tomba assez facilement d’autant plus qu’il fut rapatrié, dans l’imaginaire des francophones du Québec, pour désigner les Hautes Laurentides (peu de gens se souviennent aujourd’hui que ce toponyme désignait initialement la région des Grands Lacs, située en haut du fleuve Saint-Laurent, c’est-à-dire en amont). Après la révolution américaine (1776) et l’achat de la Louisiane par les Américains (1803), ce territoire immense fut dépecé en quatorze états, dont les principaux furent renommés sur des hydronymes (Ohio, Missouri, Mississippi, Arkansas etc. – n’oublions pas Louisiane même, restreint désormais aux berges du Golfe du Mexique, pas un hydronyme lui, par contre). Comme Canada collait dans les masses, l’occupant colonial, converti en intendant fédéral, se l’appropria (1867). Les francophones de la vallée du Saint-Laurent y renoncèrent, tout doucement, autant qu’ils renoncèrent graduellement à se désigner canadiens-français, ce qui faisait parfaitement l’affaire de l’occupant, toujours preneur quand il s’agit d’éliminer la notion de français de nos espaces de représentations toponymiques ou ethnoculturelles. C’est donc la nouvelle désignation, griffonnée un peu comme ça sur les cartes du colonisateur… Québec, qu’ils intériorisèrent. La notion même de Québec vient donc de l’occupant britannique et elle visait initialement à nous défranciser.

Circonscrire et réduire. On se retrouve donc avec un Québec, dessiné, fabriqué, formaté, mis en place, dénommé et délimité par l’occupant colonial. Intégralement. Comme, à terme, on le trouve trop gros, on lui retire le Labrador (1927) et si on pouvait aussi lui retirer le Nunavik (qu’on ne nomme d’ailleurs plus Nouveau Québec) on le ferait aussi, va. Entre 1760 et 1960, la couronne britannique va gérer cette population française qu’elle espère tranquillement assimiler (comme elle l’avait fait avec la population hollandaise au siècle précédent) comme une poche démographique à réduire ou à extirper. Cela commence dès 1760-1763 quand, gentleman tout plein, on laisse, en vertu du Traité de Paris, les élites coloniales canadiennes-françaises qui y aspirent se barrer dans les Antilles ou en métropole avec leurs avoirs et on ne garde que la petite populace forestière et paysanne que l’on espère, pour son bien, intégrer au grand dispositif britannique. Il va s’agir ensuite de les circonscrire géographiquement et de les réduire démographiquement. Ce programme réussira amplement. De 75% de la population coloniale locale au moment de l’invasion britannique (1760) les québécois vont passer à 25% en 260 ans. Le tout se fera sans génocide explicite. Un lent ethnocide assimilateur. De la bousculade en masse aussi, hein, souvenons-nous, entre autres, du Grand Dérangement acadien. Mais ce programme a, en même temps, largement raté son coup, si on tient compte des chiffres absolus. Les québécois sont aujourd’hui plus de huit millions et la possibilité de les résorber intégralement comme entité distincte est désormais peu réalisable. C’est que l’occupant britannique a payé les frais durables de ses pratiques discriminatoires. Il avait déployé deux manœuvres. Il avait interdit que les canadiens-français participent à l’expansion vers l’Ouest. Il fallait les freiner, en les tenant cernés dans la vallée du Saint-Laurent. Ordres du roi. Et la même autorité royale avait maintenu cette population occupée dans une condition d’agriculteurs paupérisés n’entrant dans l’aventure industrielle que tardivement. Or, les conditions de paupérisations agricoles (la chose est encore observable aujourd’hui dans certains pays émergents) sont les dispositions idéales pour une explosion démographique. Pour simplifier, disons qu’à défaut de pouvoir embaucher des travailleurs agricoles sur de la terre de roche peu rentable, on les fabrique… et ce, dans un contexte de patriarcat ruraliste et de conformisme nataliste. Ces faits objectifs furent ensuite mythologisés sous la désignation de Revanche des berceaux. La circonscription des québécois dans leur territoire national actuel et leur rétablissement démographique contemporain sont donc de purs artefacts coloniaux. On fabriqua objectivement le Québec en empêchant les francophones de se diluer sur le continent (ce qui aurait largement facilité leur assimilation) et on favorisa leur pullulement concentré, en les paupérisant dans le système agro-forestier. Le tout, par pure bêtise ethnocentriste. Les politiques discriminatoires de l’occupant colonial ont autonomisé et peuplé le Québec, après l’avoir désigné d’un toponyme défrancisé. Au final, c’est un isolationnisme compact, rien d’autre. L’attitude actuelle des anglo-canadiens (qui, au demeurant, n’ont strictement rien perdu de leur ethnocentrisme) est fort éloquente en la matière: le français, c’est au Québec seulement. Les francophones hors-Québec n’ont pas vraiment droit au chapitre et se valoriser se fait à leur risques et périls. Il est capital, pour l’occupant colonial, que la francophonie canadienne se lézarde, se fragmente, se chamaille, se particularise, et que celle qui déborde du Québec s’assimile. Les frontières provinciales, imposées par l’occupant, charcutent la francophonie de ce pays, la concassant, la diluant, en méthode. Notons qu’un certain nationalisme québécois myope et sociologiquement hautain, toujours virulent, traite les francophones hors-Québec (et les francisants anglophones) en chiens crevés, ce qui est jouer ouvertement et sciemment, par contraste symétrique, le jeu de l’occupant colonial qui, lui, raffole de ce genre de division chez ses adversaires.

Le nouveau nationalisme provincialisé. Après avoir fabriqué et circonscrit ce peuple, l’occupant colonial, devenu intendant fédéral, va voir à soigneusement le provincialiser. Pour ce faire, il faudra insidieusement continuer de l’encourager à se particulariser. Plus il se particularise, plus il tourne le dos à ses origines françaises. Plus il tourne le dos à ses origines françaises, plus on le folklorise. Plus on le folklorise, plus on le tient. On va d’abord l’encourager à se donner un drapeau. Pas un drapeau républicain, hein, et surtout pas, alors là surtout pas… le tricolore français (ce qui faillit arriver au dix-neuvième siècle et laissa d’ailleurs une jolie trace acadienne). Non, un drapeau cultivant une vague nostalgie provinciale française, ça ira parfaitement. Une fois les rébellions républicaines matées (1837-1838) et le drapeau non-républicain mis en place (1902-1948), on les laissera s’autonomiser un petit peu, s’affirmer, dans leur espace strict et avec l’encadrement ferme de leur gouvernement provincial, doté d’un parlement de type britannique (initialement bicaméral, si vous voyez ce que cela implique). Évidemment, il y aura des limites qu’ils ne devront pas dépasser. Ils ne pourront pas, par exemple, refuser de participer aux guerres mondiales (1914-18, 1939-45), au sein du dispositif britannique. On les enverra se battre en France, comme les américains enverront leurs ressortissants de souche italienne se battre en Italie. C’est toujours une bonne chose qu’une nouvelle armée d’occupation parle la langue de l’hinterland envahi. Le duplessisme réactionnaire (1944-1960) coexistera assez harmonieusement avec la fédérastie planificatrice d’après-guerre. Duplessis sera d’ailleurs le champion toutes catégories du mimétisme colonial méthodique. L’ennemi fait une manœuvre, je fais la même manœuvre, en plus petit, sur mon terrain, comme un petit singe sur une orgue de barbarie. Et le tout se jouera sous le signe amplement circonscrit de l’autonomie provinciale, c’est-à-dire d’une ségrégation sociale et territoriale de fait. Le séparatisme québécois bourgeois ultérieur, notamment celui de la Révolution Tranquille (1960-1966), ne sera jamais que l’effet en miroir de la ségrégation coloniale l’ayant lentement engendré… une propension moins innovatrice qu’imitatrice. Un reflet pervers de rejet du rejet. Un shadow boxing. Quand un nationalisme québécois plus gauchisant, donc plus dangereux et virulent, pointera l’oreille, on enverra d’abord l’armée dans Montréal (1970). Puis on corrompra les référendums de libération nationale bourgeoise (1980, 1995) avec de l’argent (de l’argent uniquement, hein… c’est amplement suffisant pour gagner un référendum en contexte colonial, l’argent). Puis, quand on en aura marre de casquer (2000), on verrouillera juridiquement le mécanisme référendaire. Une fois qu’ils seront bien provincialisés, tertiarisés, apaisés, et que leurs aspirations bourgeoises nationaleuses rêveuses se trouveront proprement éreintées, on leur concédera alors l’ultime bonbon régionaliste. On leur assignera, comme si cela émanait de la volonté de la princesse, le statut de nation (dans un Canada uni), leur concédant un peu, et plus tard (2006) ce qu’ils avaient revendiqué beaucoup (et qu’on ne leur avait pas vraiment refusé, juste fermement circonscrit, cerné, ligoté). La Canada reconnait désormais qu’il a minimalement besoin de son gadget québécois. Une certaine facette française du Canada est effectivement assez utile, par les temps qui courent, attendu qu’il existe un nombre non négligeable de pays émergents contemporains qui sont des nations francophones d’Afrique.

Cessons de dormir et de rêver. De Lord Durham à Stephen Harper, de Lord Dorchester à François Legault, le nationalisme québécois, le Québec même, sont un pur artefact colonial. Tout en eux a été façonné par l’occupant (qui ne pouvait pas faire autrement) puis réapproprié, miré et mythologisé (par ceux qui ne pouvaient plus s’en défaire). Cette huitre un peu niaise d’occupant colonial a enrobé un grain de sable qui lui gratouillait sérieusement les entrailles et il en est sorti quelque chose comme une perle. Et, dans tout ça, le mérite québécois est le mérite des enfants terribles… Ce n’est pas là un vain mérite mais il faut prudemment l’évaluer dans sa juste proportion, sans plus. Il faut aussi bien prendre la mesure de ses limitations internes. L’échec gaulliste au Québec (1967) corrobore nettement la stature inconsciente d’artefact colonial décrite ici. De Gaulle venant dégoiser sur les français du Canada (pour enquiquiner les américains, sans plus, comme il l’avait fait aussi au Mexique) était bien plus décalé, historiquement et ethnoculturellement, qu’on veut bien l’admettre aujourd’hui. Ce ne fut pas Lester B. Pearson qui désamorça De Gaulle au Québec, ce fut René Lévesque. Ce petit journaliste bilingue, ancien correspondant de guerre pour l’armée américaine, comprenait parfaitement cette conjoncture coloniale continentale particularisante et il sut faire manœuvrer sa démagogie expansive, dans ce contexte hautement suspect, pour en faire son parti. Une occupation coloniale n’est pas une démarche démocratique. Jamais. Tenter de s’en extirper par des moyens soi-disant démocratiques (électoraux, référendaires) est une contradiction dans les termes. L’ennemi, qui contrôle le bouton qui fait tourner la roulette de ce casino-là, optera toujours pour tricher. Pourtant, sans broncher, René Lévesque et ses successeurs nous lancèrent dans cette aventure illusoire qui nous fit tant rêver, pendant vingt ans (1975-1995). Prisonniers de l’impossible, on s’enivra tapageusement du pays ségrégué, goupillé, bizouné, ce pays jusqu’où l’argousin colonial ne nous laisserait jamais nous rendre. Pays du fond de moi, sache que je te suis fidèle (Vigneault). Mais surtout, France (France de Jean Ferrat), mère-patrie localement maganée, prolétarienne et révoltée, sache que je ne t’ai jamais oubliée et que la droite nationaliste bourgeoise actuelle n’a pas le monopole des lyrismes et des consciences sociales que tu déclenches encore.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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WEST SIDE STORY, dans le regard des spadassins d’aujourd’hui

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2021

westside

Les voies qui nous décident à visionner un classique du cinéma sont fort tortueuses, surtout quand des adolescents frétillants et de jeunes adultes sourcilleux sont impliqués dans l’aventure. Mes fils et moi pratiquons l’épée et la dague médiévale depuis un certain nombre d’années. L’épée, c’est bel et bien la grande épée cruciforme occidentale que l’on connaît bien et la dague, c’est la forte dague de combat du 14ième siècle, longue d’environ un pied (30 centimètres – les dagues d’entraînement sont en bois). Tibert-le-chat est déjà escolier (assistant-instructeur) dans les deux disciplines. Reinardus-le-goupil et moi avons le statut de recrues. Tibert-le-chat nous rapporte donc un jour que, lors d’une intensive séance d’entraînement de dagues, le maîtres d’arme a formulé ses consignes comme suit: «Vous devez porter vos bottes en un geste unique, sobre et clair. Évitez tous ces mouvements incomplets, esquissés et tâtonnants, toutes ces fausses esquives, tous ces frétillements inutiles à la West Side Story… ». Ayant vu ce film culte il y a un certain nombre d’années, je me suis souvenu tout de suite de cette scène chorégraphiée de bataille au couteau à ouverture automatique (switchblade) qui marque le tournant du drame. Les spadassins et les épéistes, les bretteurs et les perce-bedaines ont eu aussitôt leur curiosité mise en éveil par cette observation de notre bon maître d’arme et il n’en a pas fallu plus pour s’installer devant le petit écran dans le but de percer ce mystère à jour, d’un coup d’estoc limpide, sobre et unique.

Fin des années 1950. Dans la portion ouest de l’île de Manhattan, deux clans de jeunes voyous des rues s’affrontent: les Jets (américains de souche irlandaise, polonaise, italienne etc.) et les Sharks (américains de souche strictement portoricaine, plus récemment immigrés, hispanophones). Cette étude de la discrimination ethnique mise à part, la structure du scénario est celle, en adaptation modernisée, de Roméo et Juliette. Tony (polonais de souche, dont le vrai nom est Anton, campé par Richard Beymer) a fondé, il y a quelques années, les Jets avec son ami Riff (Russ Tamblyn). Tony a renoncé à la vie des rues, il s’assagit, travaille pour le confiseur du coin, rêve de douceur, de romance, ne se soucie plus de castagne ou de baston. Mais la violence va inexorablement le rattraper. Le conflit s’intensifie entre les Jets et les Sharks et Riff voudrait bien que Tony reprenne du galon pour rééquilibrer les forces contre les portoricains. Chez ces derniers, le drame va se centrer sur le caïd des Sharks, Bernardo (joué par un George Chakiris majestueux), autour duquel gravite sa jeune épouse Anita (Rita Moreno, éblouissante) et sa sœur Maria (Nathalie Wood, virginale et poignante). Lors d’une soirée dansante à laquelle il se rend, contre son grée sous la pression de Riff, Tony rencontre Maria. C’est le coup de foudre. Les deux groupes ethniques se toisent et les amoureux intercalaires sentent aussitôt ce que seront leurs difficultés. La suite est à l’avenant. Je vous coupe les péripéties, En point d’orgue, Roméo prend un pruneau dans le buffet. Juliette lui survit, génuflexe, iconique, roide et désespérée. En finale, un rapprochement des deux groupes ethniques dans le regret et le deuil semble s’esquisser.

Mal vieillir, c’est toujours triste. Trois moments de cette tendresse, parcheminée comme nos bonnes joues, s’impose à nos esprits. Premier moment: West Side Story est célèbre, entre autres, pour son superbe travelling d’ouverture. On survole lentement New York et la caméra capte les divers espaces urbains nettement du haut du ciel, en plongée perpendiculaire directe. Mon éblouissement face à ce moment, jadis sublime, a pâli, pour une raison qui porte un nom inattendu ici: Google Earth. La banalité contemporaine des images google-earthiennes a tué la magie sublime de ce procédé inusité de jadis, pourtant si pur, si déroutant, si beau. Second moment: les Jets entrent en scène en claquant collectivement des doigts puis se lancent dans une suite de déplacements chorégraphiques très broadwayesques (West Side Story est une comédie musicale, soyez-en prévenus). Je me suis souvenu vaguement de l’inquiétude sourde que cette bande de croquants urbains claquant des doigts en rythme m’avait suscité jadis. Aujourd’hui c’est parfaitement grotesque, ridicule, inane, involontairement bouffon. Ça tombe complètement à plat. Mes fils se tenaient les côtes. Finalement, troisième moment: certains éléments du texte sont, sur la foi de ce que me signalent mes fils plus intimes que moi avec l’anglais vernaculaire, proprement délirants. Il semble que de s’interpeller Buddy-Boy et Daddy-Ohh, comme le font à tout bout de champ Tony et Anybodys (Susan Oakes) ne soit pas la meilleurs façon, au jour d’aujourd’hui, d’esquiver une plongée fatidique et fatale en la fosse insondable du ridicule.

Et pourtant, ce sarcophage coloré du siècle dernier garde ses savoureuses surprises. Les allusions à l’homosexualité et à la consommation de drogue par les parents des délinquants (qui en fournissent à leurs enfants, tout juste comme de nos jours…) frappent par leur modernité. La critique de l’absurdité des conflits ethniques dans l’espace urbain n’a vraiment pas si mal vieilli et deux personnages de soutien nous transportent toujours, peut-être même plus qu’en leur temps même. Dans ce qui reste à mon sens le numéro le plus enlevant de tout le long métrage, Anita et son chœur de copines portoricaines chanteuses et danseuses interprètent America (I like to be in America!!!) au né et à la barbe d’un Bernardo médusé et de son chœur de danseurs abasourdis, bien contrariés de voir les femmes de leur terroir embrasser si fermement les valeurs du pays d’accueil, plus folâtres et surtout, moins patriarcales, que celles de la mère patrie. Un solide et impartial souque à la corde entre les sexes, qui n’a absolument rien perdu de sa modernité et de sa subtilité ethnologique, s’instaure. Quand Bernardo, qui dénonce le racisme constant qu’il subit en Amérique s’exclame I think I’ll go back to San Juan!, Anita, goguenarde, écoeurée de la pauvreté qu’elle a fuit en émigrant, rétorque: Everybody will have moved here! Extraordinaire.

Le second personnage de soutien troublant, bizarre, biscornu, presque angoissant, c’est justement cette Anybodys (Susan Oakes). Sorte de guêpe humaine se satellisant aux Jets, Anybodys, c’est le garçon manqué en pantalons et gaminet, la garçonne pugnace (les américains disent: tomboy) qui aspire à joindre les Jets alors que ces derniers, qui n’intègrent pas de filles dans leurs rangs, la chassent avec constance en lui intimant d’aller enfiler une jupe. L’explosion brutale du conflit suscitera une ouverture qui permettra à Anybodys d’espérer se rapprocher des Jets et de son rêve ultime. Tout l’univers contemporain du pont entre les sexes est déjà en germe en Anybodys. Elle incarne une fort troublante anticipation d’un important segment de la crise contemporaine des rapports de sexage.

Et la bataille au couteau, dans tout cela? Notre bon maître d’arme n’a décidément pas menti. Elle est effectivement truffée de mouvements incomplets, esquissés et tâtonnants, de fausses esquives, de frétillements inutiles. Mes fils et moi le savons désormais, il est hélas bien agaçant de regarder les cascades à l’arme blanche cinématographiques quand elles touchent un art qu’on pratique soit même. Triste remplacement du rêve hollywoodien par la récurrence tangible de nos consciences ordinaires. Mais couteaux mal estafilés ou pas, West Side Story, qui fête ses soixante ans pile-poil cette année, a encore des choses à nous dire. Il faut simplement avoir la patience respectueuse d’aller les chercher.

West Side Story, 1961, Jerome Robbins et Robert Wise, film américain avec Nathalie Wood, Rita Moreno, Richard Beymer, Russ Tamblyn, George Chakiris, Susan Oakes, 152 minutes.

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Samarcande. Oui, mais…

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2021

SAMARCANDE (Ouzbékistan). NOTE: cette illustration publicitaire n’est pas de Moshe Berg

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Ysengrimus: Alors, le tourisme, c’est la mondialisation du monde foutu. Ne s’y affirme que les aventures soigneusement ficelées et circularisées de la redite. Cette situation est si intégrale qu’il existe même, depuis belle lurette, une activité touristique de la fuite des circuits touristiques. Un off Brodway du tourisme, en quelques sortes, tout aussi bidon que l’autre, naturellement. Qu’il soit extrême, écolo, sportif, naturiste, gastronomique, historique ou ethnographique, le tourisme reste la quintessence, de plus en plus ouvertement avouée, de la société du spectacle. Rien ni personne ne montre le monde, tant que la dynamique touristique impose sa loi. Le seul tourisme candide et honnête est le tourisme ouvertement pillard, c’est-à-dire celui qui accapare sans se complexer le soleil, les plages, les fruits exotiques et les paysages pittoresques, en en niant et en en boutant la vie historique. Le tourisme, c’est le vol de la partie de la propriété qui ne s’exporte pas donc ne se soutire pas. Tout tourisme tue l’agriculture (vivrière ou compradore) autant qu’il tue les juntes. En un mot, le tourisme est une théorie du spectacle faite chair, roc, vieilles pierres, lac et rivière, et qui étrangle discrètement tout développement. C’est que le matérialisme touristique est l’antithèse ouverte et scandaleusement bourgeoise du matérialisme historique. Donc, ceci dit et bien dit, Moshe Berg tu reviens d’Ouzbékistan et plus précisément de Samarcande et je crois comprendre que l’artiste visuel en toi a mieux réagi à l’expérience que le sociologue de la terrible chose touristique.

Moshe Berg: Exactement. Très bien dit.

Ysengrimus: Parle-nous en donc un petit peu.

Moshe Berg: J’avais un contrat de dessins architecturaux en Asie Centrale et ce déplacement était strictement pour raisons professionnelles et non touristiques. Pour faire simple, je suis arrivé dans la capitale ouzbèke Tachkent depuis Berlin (six heures de vol). Les ouzbeks sont sympas, liants, accueillants. On en trouve assez facilement qui parlent allemand ou anglais. J’ai pris le TGV pour Samarcande (deux heures de trajet, depuis Tachkent). Je n’avais pas beaucoup de temps et on m’avait chargé de faire des plans et des croquis (pas de photographies) de certains des ouvrages architecturaux de la partie historique de cet ancien relai central de la vieille route de la soie. C’est une ville légendaire, aussi ancienne que Rome, qui me fait rêver depuis mon enfance, et l’idée de la découvrir dans sa matérialité solide me faisait vraiment une très grosse impression.

Ysengrimus: Tu n’as pas été déçu.

Moshe Berg: Par le site physique, absolument non. J’ai pu dessiner ce que je recherchais, en le captant dans des angles inattendus et surprenants. Le plus complexe à reproduire, à rendre adéquatement, ce furent les teintes. Ce pays est largement désertique et la lumière du soleil y a une facture toute particulière. Il coule presque comme un liquide subtil, ce rayon de soleil ouzbek. Cela a certainement inspiré les architectes et les coloristes qui ont imprimé les teintes et motifs extraordinaires sur ces façades et ces colonnades. Il y a de cela des siècles. Bon, mes croquis et dessins sont sous copyright. Je ne peux pas les partager ici, avec ton monde. Mais mes notes de travail sont libres de droit. Tu crois qu’elles intéresseraient tes lecteurs et lectrices?

Ysengrimus: Eh comment. Garroche-nous ça, mon petit vieux.

Moshe Berg: Eh bien, On va faire comme ça. Tu appelles les lieux historiques et je te lis ma fiche de travail.

Ysengrimus: Bon pour moi. Alors voici, Moshe m’a donc envoyé par courriel séparé une liste de toponymes aussi colorés que leurs façades et je les lui relance ici, un après l’autre, comme autant de respectueuses balles molles.

Moshe Berg: Vas-y.

Ysengrimus: La Place Régistan.

Moshe Berg: C’est le point central du Samarcande monumental. C’est comme un immense parc architectural, mirifique mais mort. C’est superbement aménagé, propre, colossal, mais inerte et truffé de touristes orientaux et occidentaux. C’est la partie de la ville sur laquelle on voudrait tellement pouvoir rêver, sauf que plus on la découvre plus le rêve tourne au cauchemar. La réflexion bifurque vite. Elle passe assez rapidement de la grande histoire séculaire au petit tourisme contemporain. J’ai horreur du tourisme, Ysengrimus, et je sais que tu me comprends. Ton excellent commentaire d’ouverture le confirme.

Ysengrimus: Oui, absolument. Poursuivons, poursuivons… La Madrasah Tilya-Kori.

Moshe Berg: Une madrasah c’est une grande université coranique, en pays turco-persique. Il s’agit donc ici d’un ouvrage doté d’un portail immense avec une vingtaine de plus petits portails encastrés dans la façade. Devant, il y a un tout petit parc ombragé, avec des bancs. On peut s’y assoir pour faire des croquis. Très agréable. C’est comme un préau gigantesque. La construction nous entoure. À l’intérieur de l’immeuble, le dôme du plafond est doré et bleu. C’est magnifique.

Ysengrimus: La Madrasah Ulugh Beg.

Moshe Berg: L’ouvrage a sept petits portails encastrés et un grand portail monumental. Il y a deux colonnes, aux pourtours de façade, dont une qui a l’air un petit peu de pencher. Il y a aussi des colonnes en arrière de l’immeuble. Le tout est dans des teintes de gris et de bleu avec de grandes inscriptions en alphabet arabe, en blanc. Ce sont principalement des motifs de cercles et de losanges qui ornent ces façades. Il y a aussi ces fameux dômes turquoise si typiques ici. Ils sont superbes.

Ysengrimus: La Madrasah Sher Dor.

Moshe Berg: Elle ressemble aux deux autres sauf pour les motifs de son portail qui incorporent deux magnifiques tigres persans, avec des biches et des gros faciès humains blancs. L’impression de majesté de ses portails est impressionnante. Au sommet de la portion intérieure des portails, quand on se place juste dessous, la pierre semble s’effilocher et pendouiller comme du papier. Extraordinaire. Ça ne ressemble à rien de connu. Dominantes de turquoise et d’ambre. Les dômes turquoise sont incroyablement éblouissants.

Ysengrimus: La Mosquée Bibi-Khanym.

Moshe Berg: Elle, elle est plus austère. Un seul portail, dédoublé vers son dedans, en un plus petit portail. Moins de bleu sur la façade. Son intérieur, par contre, est sublime. Il y a ici aussi cet effet de plafond en effiloche de papier mais là, c’est en blanc et en doré. Somptuaire. Un vitrage ornementé laisse bien entrer la lumière. Il y a de beaux arbres devant cette mosquée désertée de fidèles, dans laquelle les touristes entrent sans se déchausser. Du reste, une portion extérieure et intérieure de cet immeuble est partiellement en ruine. Cela rend son grand drame historique oublié encore plus poignant.

Ysengrimus: La Nécropole Shohizinda.

Moshe Berg: C’est une véritable niche à touristes. Il faut dire que le puissant bleu des façades est magnifique et qu’il pénètre littéralement en nous, comme un mystérieux élixir. Bleu, bleu, turquoise, bleu. On dirait de l’eau se dressant massivement à la verticale et montant à l’assaut du ciel. Ces façades sont plus minces et cela rend les dômes plus proéminents. C’est sublime (mais totalement gâché par ce maudit surtourisme).

Ysengrimus: Le Mausolée Gour Emir.

Moshe Berg: Il est plus svelte que les autres ouvrages, avec un parc devant et un drôle de dispositif au sol (devant, lui aussi) qui ressemble à quelques chose comme des bases de ruines aménagées. Son dôme turquoise est très proéminent et son plafond intérieur bombé semble en or, avec un drôle de lustre qui pend au centre. L’effet papier effiloché plafonnier semble maintenant bruisser dans de l’or. Il y a des sortes de cercueils en marbre au sol, dont un, noir, contient Timour en personne… du moins c’est ce que les guides touristiques nous racontent.

Ysengrimus: La Mosquée Kazrat Khizr.

Moshe Berg: Elle est architecturalement originale, par rapport au reste. Elle est de couleur crème et est dotée d’une étrange esplanade surélevée, à colonnades, qui la fait presque ressembler à une titanesque hacienda espagnole. Ses dômes ne sont pas turquoise mais couleur crème aussi. Des motifs géométriques complexes décorent certaines de ses colonnes très pâles. Les touristes la submergent godasses aux pieds, elle aussi, en toute impunité.

Ysengrimus: L’Observatoire Ulugh Beg.

Moshe Berg: C’est une façade totalement isolée qui est suivie d’une sorte d’immense corps de limace vallonnant. C’est dans cet ouvrage que se retrouve la titanesque structure incurvée du machin astronomique qui servit à Ulugh Beg, le petit-fils de Timour, à mesurer tout un tas de distances d’étoiles. Je te jure que c’est sidéralement impressionnant et je te supplie de ne pas me demander comment ça fonctionne.

Ysengrimus: Et pan dans les dents. Fin de l’énumération. Je viens de traduire tout ceci de l’anglais (ceux qui connaissent Moshe savent qu’il est de Duluth, Minnesota) et j’en suis fort content. On poursuit. Alors?

Moshe Berg: Alors, la nuit, ils te mettent le paquet. Ils illuminent tout ça, en grande. C’est somptuaire mais, encore une fois, c’est mort. Bon, en plus de la Place Régistan et des autres sites susmentionnés, il y a un marché, le Bazar de Siyab. On nous y sert, entre autres, les grands petits stéréotypes historico-touristiques locaux: la soie, le papier artisanal, le pain ouzbek, les épices colorées. Et vlan. Le restant, c’est une ville parfaitement ordinaire. Normale. Plutôt tranquille. Et c’est tout. Tu viens ici de faire le tour de la Samarcande utile, mon bon ami.

Ysengrimus: Utile surtout pour les entreprises touristiques, on dirait.

Moshe Berg: Tout à fait. Les gens, ici aussi, comme dans la capitale, sont charmants, polis, courtois, souriants. Mais ici, ils sont justement très branchés tourisme. Ils t’attendent et ils te baratinent. Tout est beau mais faux. Du toc. La vieille ville dont je viens de te décrire la toute funéraire splendeur plastique est séparée des faubourgs vivants par un mur. Les gens ordinaires ne détiennent pas vraiment leur ville historique. Ils ne l’investissent pas. Samarcande est un grand fantasme révolu devenu petite trappe à touristes.

Ysengrimus: Oui, il semble d’ailleurs que des propos critiques assez acerbes aient été tenus justement sur ce que tu décris.

Moshe Berg: Ça ne m’étonne pas une seconde.

Ysengrimus: Alors Moshe, l’un dans l’autre, Samarcande, la mystérieuse. Satisfecit?

Moshe Berg: Oui, mais…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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DEUX NOUVELLES D’ISABELLE LAROUCHE

Posted by Ysengrimus sur 21 mars 2020

Illustration: Marc Delafontaine

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche a produit un certain nombre de textes de fiction courts pour la jeunesse. Deux de ces textes touchent des genres distincts mais presque complémentaires, la science-fiction (ou l’anticipation, ceci pourrait être débattu) et la nouvelle d’évocation. À moi, nouvelles, deux mots…

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LA SPHÈRE —  La Sphère Virtualia est une manière de cyber-simulateur intégral. Elle reproduit fidèlement les espaces réels mais elle piège aussi ses invités dans son univers circonscrit. La jeune Gabrielle a contribué à la création par son père de certains des hologrammes qui habitent ce monde. Le Paris de 1900 a pris une singulière densité à son instigation. Et voici que ce dispositif virtuel, amical et contrôlable, devient de plus en plus intéressant, plus intéressant que la réalité même. Gabrielle y rencontre un garçon charmant qui semble tout spontanément comprendre ce qu’elle aime. Le temps semble se déployer autrement. Et pendant que Gabrielle s’engloutit dans son univers virtuel, toute une camarilla scientifique s’efforce de l’extirper de cette toile d’araignée circulaire. Cela se fera-t-il sans séquelles psychologiques, physiques et intellectuelles?

On a ici une nouvelle qui ressemble singulièrement au synopsis d’un roman que l’autrice pourrait encore écrire. Si l’objet technique ressemble initialement au fameux simulateur (Holodeck) de Star Trek, il s’en autonomise rapidement par le fait que la protagoniste, justement, s’autonomise elle-même de l’emprise technique du susdit simulateur, mais en assurant fermement une perpétuation du dispositif hallucinatoire. Tout se joue comme si l’objet technique avait fonctionné comme un simple déclencheur imaginatif menant la protagoniste à s’ouvrir et à assumer la propension à se mettre à vivre dans sa tête. Le monde scientifico-médical et parental cherchant à récupérer la jeune rêveuse perdue apparaît alors comme le monde adulte auquel l’imaginaire adolescent résiste encore et refuse de céder. Il y a là un vaste potentiel, narratif et symbolique, exploitable.

Isabelle Larouche (2004), «La Sphère», Marie-Andrée Clairmont dir, (Collectif de l’association des écrivains québécois pour la jeunesse), Virtuellement vôtre, Éditions Vents d’Ouest, Coll, Ado – Aventure numéro 62, Gatineau, pp 25-36.

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PINGUALUIT — Le jeune Norman part en compagnie de son père pour Pingualuit, dans le Nunavik (grand nord québécois). C’est un voyage de camping dans le vaste espace boréal. La majorité des déplacements se font en avion. Le guide inuit qui accompagne Norman et son père a amené Piari, son fils, avec eux. Piari ne parle que l’inuktitut. Norman va donc devoir déployer son petit lexique portatif et entrer en studieuse interaction avec son nouvel ami. On expérimente une courte mais intense aventure impliquant une découverte naturelle autant qu’une rencontre ethnoculturelle. Le cratère des Pingualuit, vieux de quatorze millions d’années et contenant une eau très pure est le principal objet d’attraction de cet immense espace. Un mystère s’esquisse. Cette eau est-elle vraiment terrestre et aussi, surtout: Piari est-il vraiment Piari?

Cette nouvelle d’évocation prend toute sa densité de par une solide mise en place visuelle et sensorielle de la toundra boréale. Notons, pour la touche ethnoculturelle, que Galarneau, c’est le nom qu’on donne au Québec au soleil. Si ce dernier adopte des comportements diurnes et nocturnes si singuliers ici, c’est que la proximité du cercle polaire impose les contraintes astronomiques que l’on connaît. Le cratère séculaire, les aurores boréales sémillantes, la faune imprévue sont évoqués avec une tendresse et une vigueur descriptive qui nous fait entrer pleinement dans cet univers étrange. Les personnages, notamment les Inuits, nous suscitent le dépaysement de la solide réalité du voyage. On a ici aussi un texte à chute, qui nous laisse rêver sur les potentialités du mystère, au moment de l’interruption de ce trop court séjour nordique.

Isabelle Larouche (2012), «Pingualuit», Marie-Andrée Clairmont dir, (Collectif de l’association des écrivains québécois pour la jeunesse), Le camping ça me tente!, Association des écrivains québécois pour la jeunesse, Saint Lambert, pp 11-31.

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Le masque de Rothschild

Posted by Ysengrimus sur 21 novembre 2019

Rothschild-Mayer_Amschel

Bon encore et encore l’idée fixe de l’antisémitisme et de la grande conspiration «communautaire». Il faut bien en reparler, hein, vu que ça se répand en ce moment, comme une vermine. Ça me tente pas mais allons-y. Alors d’abord le point de départ de l’escroquerie à l’antisémitisme actuelle, c’est le fait que le système financier mondial est en mutation. Pas en révolution, hein: en mutation. C’est-à-dire qu’un certain nombre de puissances émergentes (Russie non-soviétique, Chine post-communiste, Iran plus-révolutionnaire, Allemagne pseudo-européenne, etc) sont en train de s’y installer et de jouer aux bras avec les puissances en place (USA, Grande-Bretagne et pourritures associées) pour prendre leur place, sans moins, sans plus.

Russie non-soviétique, Chine post-communiste, Iran plus-révolutionnaire, Allemagne pseudo-européenne (pour ne nommer qu’eux), c’est pas des petits saints, ça. C’est pas des agents de changements radicaux non plus. Des agents de rajustements, à la rigueur, des facteurs de réforme financière, des amplificateurs de mondialisation, sans plus. C’est pas parce que Poutine entend, sans doute légitimement dans sa logique (je n’en sais rien et m’en tape passablement), partir sa propre carte de crédit russe pour tasser Visa et racaille corrélative que ça va radicalement changer le monde du capital et du travail, et arranger les choses pour le 99% d’indigents. Ces puissances émergentes veulent jouer dans la cours des grands. Et vlan. Leur conception sur la question de la finance mondiale se résume en une formule bien connue (que les Yankees assénèrent à l’Europe occidentale au siècle dernier, au fil des guerres mondiales): pousse-toi de là que je m’y mette.

Cette bataille du pousse-toi de là que je m’y mette se joue sur plusieurs fronts. Dans les officines feutrées du monde de la finance, elle est déjà solidement engagée, et la collusion entre Russie non-soviétique, Chine post-communiste, Iran plus-révolutionnaire, Allemagne pseudo-européenne (pour ne nommer qu’eux) d’une part et USA, Grande-Bretagne et pourritures associées d’autre part est en cours de solidification. Elle fait bien son chemin, la dynamique de transition. Mais il faut pas le dire trop fort. Il faut masquer ce qui se passe vraiment. Et pour masquer ce qui se passe au niveau de la finance mondiale, la collusion internationale est absolue et sans résidu. Personne ne joue honnêtement sur un tel terrain et pour de tels enjeux.

C’est que l’autre front de cette bataille, c’est le front de l’opinion. Pour se gagner l’opinion du 99%, Russie non-soviétique, Chine post-communiste, Iran plus-révolutionnaire et Allemagne pseudo-européenne (pour ne nommer qu’eux) jouent le populisme et l’extrême droite. Sous couvert de «résistance» et de «dissidence», ils le jouent à fond et confirment, ce faisant, qu’ils n’ont absolument aucune aspiration révolutionnaire. Aucune mutation qualitative du capitalisme en autre chose ne sortira de leur démarche actuelle de promotion des nationalismes et du régionalisme économique. On s’en tiendra strictement au changement quantitatif (et peu reluisant) du pousse-toi de là que je m’y mette, déjà en cours d’ailleurs. Une autre confirmation du fait que rien de révolutionnaire ne sortira de tout ça réside dans le fait que nos nouveaux personnages émergents de la finance mondiale n’ont absolument aucun intérêt à procéder à une description effective et rationnellement analytique de comment elle fonctionne. Eh bé, ce serait devoir expliquer qu’elle est mondiale au sens fort, en ce sens qu’elle est totalement sans race, sans ethnie, sans nation et sans conscience, et que Russie non-soviétique, Chine post-communiste, Iran plus-révolutionnaire et Allemagne pseudo-européenne (pour ne nommer qu’eux) sont déjà de plain pied en train de poser leurs piles de jetons sur le tapis vert de la Grande Boursicote. Pas de ça, Lisette. Il faut se gagner l’opinion, cela signifie qu’il faut l’endormir. Il faut donc éviter de lui démontrer qu’on ne tasse la pourriture financière actuelle que pour la réjuvéner, en fait, perpétuer son ordre en prenant tout doucement sa place. Il faudra donc poser un masque sur ce qui se passe réellement, en ce moment, dans les arcanes de la haute finance mondiale en mutation.

Ce masque, ce sera le masque de Rothschild…

En remettant dans son sillon l’aiguille diamantée, tristement inusable, du vieux gramophone antisémite, on fait d’une pierre deux coups. Primo, selon une approche propagandiste bien connue de l’extrême-droite, on se donne une cible militante simple, en focus, limpide et facile à ressasser. Et deusio, en jouant la carte de la faute à Rothschild, eh bien on masque parfaitement ce qui se passe vraiment. Braqué, mouton de Panurge, fonçant comme un seul homme, le 99%, bien remonté et endoctriné, s’en prend alors au bouc émissaire «ethnique» ou «communautaire» et, ce faisant, dans l’écran de fumée idéologique brunâtre que cela engendre, plus personne ne discerne ce qui se passe pour vrai. C’est une arnaque intégrale. The oldest trick in the book, la plus vieille des crosses sur la liste des crosses. Et tout le monde marche là dedans à fond, et s’y engage à bien perdre son temps (et le mien)…

Même les ténors à couacs juifs eux-mêmes tombent dans le panneau, en ce moment, et ils endossent en trépidant la logique rembrunie ambiante. Irresponsables et élitaires-myopes selon leur manière, les pseudo-intellectuels pseudo-juifs hypermédiatisés, qui assurent le recyclage mesquin de la compétition victimaire, pour des raisons de géopolitique minable et sans intérêt que nous tairons, se sont mis récemment à en rajouter, dans le même sens. Poussant le bouchon à fond, ils se mettent eux aussi à faire joujou avec le masque de Rothschild. Ce mannequin pitoyable de Bernard-Henri Lévy est le summum de cette propension. Résumons, sans plaisir et sans estime, les thèses dudit BHL dans son ouvrage de boutefeu sans intérêt intellectuel effectif, L’esprit du Judaisme:

  • Les juifs sont partout en France. Ils ont fondé la langue française et fait la France.
  • L’antisémitisme contemporain, c’est de s’opposer à Israël. Point.
  • La culpabilité face au souvenir de la Shoah est le seul moyen mental et pratique de tenir les violents en sujétion.
  • Les antisémites d’autrefois (Céline, Barrès, Giraudoux) avaient plus de stature et de panache que ceux d’aujourd’hui, qui sont des minus et des indigents intellectuels.

Ce personnage médiatique baveux et dogmatique jette de l’huile sur le feu. Il nuit à la tranquillité quotidienne du juif ordinaire (qui en a rien à foutre) et de ses enfants. Il devrait être interdit de médias. Je commence à vraiment trouver qu’il joue ouvertement le jeu du populisme antisémite russo-sino-irano-germano-etc… Il nargue ouvertement le petit antisémite contemporain, pour l’exacerber en fait, pour se faire mousser et aggraver les choses dans le sens de sa cynique vocation victimaire. C’est un irresponsable et un nocif. Millionnaire à compte d’auteur, il a détruit le marxisme français en 1977. Maintenant, c’est la société civile qu’il veut mettre sur le cul, ma parole. Il y a quelque chose de pourri dans la république, c’est indubitable, si même les intellectuels juifs ont quelque chose à gagner dans l’alimentation de l’antisémitisme. Ceci dit, bon, les français virent antisémites par les temps qui courent et ils le feraient même sans la provoque de ce perso douteux… pas juste les français, d’ailleurs. Le reste de l’Europe aussi. Ça commence à se manifester même aux États-Unis. Ça devient passablement sérieux, ce phénomène. Si on le résume: les gens en ont contre les pouvoirs financiers mais ils les conceptualisent comme «La Banque» et «Rothschild». J’ai jamais vu une affaire pareille de mon vivant. C’est elle, la vraie manipulation irrationnelle brouillant l’accès de notre pensée critique collective au fin fond des choses.

La finance mondiale n’est pas juive, elle est bourgeoise. C’est seulement en faisant tomber le masque de Rothschild, collé dessus par l’extrême droite propagandiste, qu’on verra vraiment ce qui s’y passe et découvrira que si les grands bourgeois nous laissent niaiser, bretter et nous ensanglanter dans les nationalismes et les régionalismes économiques, eux, ils ont bien compris que c’est d’être sans nation et sans région qui permet de vraiment s’enrichir dans un monde où les nations et les races, comme vecteurs économiques et financiers, sont pour les naïfs, les rétrogrades et les sectaires étroits. Les très discrètes éminences de la grande bourgeoisie mondiale sans nation et sans ethnie, internationale au sens fort, jugent que si nous, on a raté l’internationale des prolos eux, ils l’ont constituée, l’internationale du pognon. Et le grand Rothschild grimaçant qui se frotte les mains en ricanant sur son panneau, comme dans un mélodrame irrationnel et simpliste d’autrefois, les sert bien. Personnage vide, épinglé de longue date sur un rideau opaque, bouc émissaire creux, agneau pascal inepte, tête de judéo-turc, il leur sert de masque…

Je ne marche pas dans cette idée fixe. C’est une arnaque et un mensonge. C’est aussi un vide conceptuel, une absence d’analyse. L’analyse reste dont à faire.

success-kid-on-ne-dit-plus-capitalisme-commercial-industriel-et-financier-on-dit-pouvoir-bancaire

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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COMMENT JE SUIS DEVENU MUSULMAN (Théâtre du Rideau vert, Septembre 2019)

Posted by Ysengrimus sur 21 septembre 2019


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On va d’abord poser nos protagonistes. Ysengrimus (votre humble serviteur, 61 ans), Reinardus-le-goupil (son fils), la Dame à la Guitare (épouse de Reinardus) et Clef de Sagesse (grande amie de l’épouse de Reinardus). Ces trois jeunes gens (26 ans en moyenne) ont eu la gentillesse de m’inviter à auditionner la pièce de théâtre Comment je suis devenu musulman de Simon Boudreault, au Théâtre du Rideau vert (Septembre 2019).

Comprenons bien maintenant l’armature philosophique et intellectuelle du solide petit quatuor critique qui s’est mis en branle ce soir là, au milieu des spectateurs du grand dispositif scénique historique de madame Filiatrault. Clef de Sagesse et la Dame à la Guitare sont toutes les deux des kabyles algériennes de seconde génération, étudiantes au second cycle en Science Santé. Reinardus-le-goupil, étudiant à Polytechnique, est un athée explicite fraîchement islamisé pour fins maritales (il vient de convoler avec sa douce moitié). Quant à Ysengrimus, votre humble serviteur, il reste le modeste auteur de l’ouvrage L’Islam, et nous les athées, présentation critique de la culture musulmane ayant les occidentaux rationalistes pour lecteurs cibles. Reinardus-le-goupil me glisse à l’oreille, juste avant la levée du rideau: Ce sont mes beaux-parents qui m’ont recommandé ça… à cause de la similarité de situation entre le principal protagoniste et moi. Je ne sais pas du tout ce que ça vaut. Si ça se trouve, c’est nul. La dent scintillante, je lui réponds: même nul, ça promet d’être sociologiquement hautement intéressant. Et le spectacle démarre.

Que dire. L’intention est bonne. L’effort est louable. L’écriture et la conception sentent un peu la lampe mais elles ne sont pas exemptes de mérites. La mise en scène est imaginative et enlevante et la distribution est parfaitement satisfaisante. Il y a incontestablement de bons moments et ce, tant pour les théâtreux que pour les philosophes (le quiz comparatif de l’image de la femme dans les grandes religions est dévastateur. Les numéros promo-gadget de l’historique du Frère André et de l’agence de voyage des pèlerinages sont savoureux). Malgré les réserves que je vais devoir malheureusement formuler, ce spectacle, marrant et —redisons-le— bien intentionné, vaut incontestablement le détour.

Jean-François (Jean-François Pronovost), québécois du cru, catholique non pratiquant et athée de fait, et sa conjointe Maryam (Sounia Balha), musulmane culturelle d’origine marocaine, attendent un bébé. Les voici donc qui jonglent, sans enthousiasme réel, avec l’idée de se marier. Se profilent alors deux univers. L’univers de la certitude contrite des obligations maritales, le papa (Belkacem Lahbaïri) et la maman (Nabila Ben Youssef) de Maryam. L’univers de l’aquoibonisme occidental en déréliction avancée quoiqu’incomplète, nommément le papa (Michel Laperrière), fidéiste vieux genre, et la maman (Marie Michaud) agnostique et cancéreuse, les parents divorcés de longue date de Jean-François. On nous sert alors le tourbillon habituel des comédies de boulevard, dans une version rencontre des cultures. Dans le contexte d’explosions émotives type des situations pré-maritales de tréteaux, tout le monde se met à débloquer et à se lancer dans les grandes mises au point champion d’usage. L’intensité joue d’excès. Le programme critique mobilise la caricature. C’est ici que le risque s’installe. Le beau risque? Voire. Le risque, en tout cas.

C’est que la caméra, la tête de lecture, est tenue par l’homme occidental. Lapidaire, Reinardus-le-goupil dira, un peu plus tard: ça reste un show de blancs. Et pourtant cette caméra, cette lecture, cette écriture se veulent équilibrées, symétriques et omniscientes. Qu’en est-il? De fait, le spectacle donne à voir une schématisation accusée de la culture québécoise, pognée entre ses références catholiques lourdingues et vieillottes et une déréliction aussi galopante que mal dominée. Ça ne passe pas toujours. C’est parfois trop gros. Mais Ysengrimus, 61 ans, sait faire jouer le filtre et ne craint pas de se faire fourguer, sur son propre bagage ethnologique, de la soupe de stéréotypes (sauf que, qu’en est-il de la perception de ses trois jeunes hôtes?). Et, d’autre part, on nous montre aussi, comme au premier degré, des femmes musulmanes entre elles (notamment pendant le hammam… ça, monsieur Boudreault, ça s’appelle une prosopopée et c’est toujours, oh, oh, hautement risqué), ou encore la famille musulmane (de souche marocaine) dans son intimité. Les débats y font rage. On découvre un univers tendre et intense mais dévoré par le conservatisme et ravaudé par les contraintes de conformité sociale. Un univers des apparences. Qui se soucie de la vérité? dira à Jean-François, son nouveau beau-père. Et Jean-François, poussant des rideaux pour tenter de voir sa promise en habit de mariée se fait gueuler dessus en arabe par des femmes que l’on ne voit pas. Qui sont-elles? Existent-elles réellement dans le monde réel, celui du réel?

Au sortir de la pièce, je me suis tourné vers la Dame à la Guitare et Clef de Sagesse et je leur ai dit directement: Mesdemoiselles, mon jugement final sur ce spectacle va dépendre de vous. Sur tout le segment concernant la culture musulmane, je suis totalement dans le noir. Que me sert-on ici exactement: du truculent ou du stéréotype? La réussite ou l’échec de ce genre d’exercice se joue sur ce point-là et sur aucun autre, dans mon regard. Car les hypertrophies caricaturales présentées au sujet de la culture québécoise, je sais parfaitement les discerner et les dominer. C’est le traitement de la culture musulmane qui est en jeu ici, pour moi. Sur toutes ces questions sensibles, je n’ai vraiment pas envie de me faire servir un Minstrel Show. Clef de Sagesse m’a alors demandé: Qu’est ce que c’est que ça? Ma réponse: Tu sais, une roulotte de saltimbanques où des acteurs noirs, ou pire des acteurs blancs peints en noir, sautillent et nous re-servent à nous blancs, la confirmation de nos stéréotypes de blancs sur les noirs. Le beau visage de Clef de Sagesse s’est alors rembruni.

Et mon échantillon sociologique s’est alors fragmenté. Sans hésiter, Clef de Sagesse annonce qu’elle considère que le traitement des principaux traits de la culture musulmane a été trivialisé, esquissé sur un ton toc, superficiel et exempt d’analyses effectives. Elle citera notamment l’explication que le père de Maryam produit de la signification du pèlerinage à la Mecque, ramené, assez grossièrement effectivement, à quelque chose qui coûte vachement cher et est donc sensé livrer une rédemption efficace et indubitable de tous les péchés, quelle que soit leur gravité. Le cheminement intérieur associé au pèlerinage et sa signification profonde sont perdus, dira Clef de Sagesse. Je me suis senti insultée. La Dame à la Guitare, plus critique de son héritage culturel, signalera quelques bons moments, notamment les engueulades anti-patriarcales de Maryam avec son papa. La Dame à la Guitare dira avoir eu mille fois ce genre d’empoigne avec son propre paternel. Mais elle rejoindra Clef de Sagesse sur le point du charriage et de la superficialité des comportements et des idées et déclarera, elle aussi, avoir senti qu’on se payait sa poire ou l’insultait un peu, par moments. Inutile de dire, les petits amis, que l’analyse de ces deux personnalités intelligentes et nuancées tue cette production raide à mes yeux. Il va sérieusement falloir revoir la copie, monsieur Boudreault. Les humains ne sont pas des marionnettes.

Reinardus-le-goupil n’est pas resté en retrait. Après tout, bondance, ceci est censé raconter son histoire, articuler son regard, du moins partiellement… Athée, bien athée, élevé dans un cadre athée (et certainement pas «non pratiquant» de quelque culte culturellement transmis que ce soit), mon goupil est resté insatisfait face à cette présentation tronquée et courtichette du jeune athée virulent et compulsif qui ne croit en rien (foutaise canonique sur l’athéisme), n’a pas fait la synthèse, et apparaît plus comme un iconoclaste mouche du coche picossant au talon les grandes religions plutôt que comme l’agent puissamment relativisant et historicisant qu’il est effectivement. Ici aussi, l’athée est caricaturé, trivialisé. Il est traité de façon grossière et simpliste. Il n’est pas analysé. Je seconde Reinardus-le-goupil entièrement sur ces points.

On s’efforce de renvoyer les religions dos à dos, en méthode, mais au bout du compte, c’est encore l’athéisme qui y perd. La Dame à la Guitare nous fournira la conclusion synthèse la plus juste. Le fait de caricaturer et de miser sur les effets dramatiques de l’excès a eu un coût pour tout le monde. Toutes les cultures se sont trouvées esquissées à gros traits et personne n’y a finalement vraiment trouvé son compte. Je donne 7/10 pour l’effort et les bonnes intentions mais je me demande quand même… à part m’avoir un petit peu amusé et diverti, qu’est ce que ce show m’apporte, au bout du compte?

Perso, je crois que ce show pétri de bonne conscience vise discrètement à rassurer les occidentaux (ici, les québécois) à propos des immigrants musulmans. Si vous allez voir cette pièce de théâtre, écoutez attentivement l’accent de Maryam. Cette jolie marocaine, très typée arabe (et jouée superbement), parle français comme une québécoise de souche. Elle a la langue d’une pure laine intégrale. Le message est bien là, latent, gentil-gentil, imperceptible mais net. Bien de chez nous, surtout. La superficialité en est la clef. Vous énervez pas trop le poil des jambes avec nos immigrants musulmans. Ils vont peut-être nous islamisouiller un peu, comme ça, à la surface des choses, pour rencontrer leurs propres contraintes de conformité ridicules et vieillottes… mais au fond, c’est nous qui allons bel et bien les assimiler, à la fin de la course. Écoutez et observez attentivement Maryam, la seule immigrante de seconde génération de tout cet opus, ce sera pour constater que c’est une québécoise, maritalement, comportementalement, idéologiquement et discursivement, pleinement convertie et que sa culture marocaine, elle n’en veut plus vraiment. Une autre victoire pour la bonne vieille ligne doctrinale du Théâtre du Rideau vert.

Mon échantillon sociologique, jeune, tonique, brillant, autonome et sourcilleux, ne rencontre ce programme que fort imparfaitement. Enfin, la barbe un peu aussi. Qui veut se faire assimiler, finalement? Pas les québécois ou les québécoises, en tout cas. Or, sur ce point, nous sommes TOUS ET TOUTES québécois et québécoises ici… Poils aux sourcils…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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À propos de la posture victimaire dans la fachosphère

Posted by Ysengrimus sur 15 août 2019

fachosphere-tendance

 

On ne présente plus la fachosphère. Elle est omniprésente sur internet, rampante, gluante, sirupeusement implicite. Elle est dispersée, saupoudrée, vermiculaire. Elle se dit, se dit et se redit. Les arguments de ces doctrinaires, obtus ou cinglants, solaires ou lunaires, eux aussi sont rebattus, résurgents, symptomatiques de la pourriture sociétale d’un temps, révoltants, pitoyables. On connaît bien ce contenu socialement régressant, anti-capi-mais-par-la-droite, pro-PME-anti-«bancaire», libertinophobe, gynoclaste, hétérosexiste, xéno-ethnocidaire (ce dernier trait hautement variable et sélectif, au grée des sources de financements internationales), «catholique-culturel», populiste-pingouin-de-baseux, post-GUDeux, militariste de casernes (en affectant de conspuer les états-majors). Pas grand chose de vraiment, effectivement, original. Ou… un peu quand-même…

S’il y a quelque chose de nouveau en la fachosphère du moment, là indubitablement, c’est moins le détail fin de ce contenu doctrinal fétide que le style oratoire ou argumentatif de sa mise en ligne. La fachosphère contemporaine a pignon sur rue, le sait et a le triomphe l’un dans l’autre modeste, l’insistance tendue mais discrète. Ses colères sont froides. Ses tribuns se déguisent désormais en penseurs maudits, profonds, sombres et songés. Elle ne s’énerve pas, ne s’emporte pas. Elle ne «milite» plus, elle explique. Elle éduque doctement les masses. Et surtout, aussi christique que chrétienne (helléno-chrétienne, hein, pas de gourance), elle construit patiemment sa martyrologie, tisse tout doucement sa toile à capturer les larmes. Au jour d’aujourd’hui, les bouillants, les virulents, les éructifs, les pulsionnels, c’est les autres. C’est les oppresseurs, les orateurs, les politiques, les médiatiques, les atterrés, les éberlués. La fachosphère ronronne puissant, se ratiocine doucement et ne fait plus le coup de poing. Apaisée, décomplexée, elle la joue victimaire. Voyons les grandes lignes de ce nouveau ton murmurant du chœur des vicaires cyber-fachos.

Nous ne sommes pas racistes, vous l’êtes. Au sens littéral, le seul valide et le seul invoqué, la fachosphère n’est ni raciste ni antisémite. Vous avez bien lu. Si on l’accuse de faire du racisme et de l’antisémitisme, on soumet ses «analyses» au chantage (chantage au racisme, chantage à l’antisémitisme). D’ailleurs savez-vous quoi? C’est largement vrai et attesté que la race n’est plus un repoussoir fachosphérique opératoire. Le racisme, le vrai racisme racialiste, vous savez, celui des formes de crânes, de la force des bras et des dents, des courbures de nez, des couleurs de peau, des hiérarchies ethno-intellectuelles, eh bien il n’a plus tellement cours. La civilisation est désormais tellement racialement diversifiée… et plus vive et matoise que jamais! La fachosphère est tellement racialement diversifiée, elle aussi! C’est un fait net qu’il est désormais inepte, creux et inefficace de la ramener en invoquant les critères qui furent ceux de Gobineau et/ou de la solution finale et de l’espace vital. Même le fascisme contemporain, sous le poids puissant des faits historiques, a du avancer d’un gros cran, sur ces questions. Maintenant ethniquement plurielle (ce qui est la confirmation imparable du fait que les idées, même les plus rétrogrades, ne sont justement pas des monopoles raciaux), la fachosphère racialise désormais sa démarcation dans l’autre sens. Entendre par là qu’elle va narquoisement à la pêche au racisme crétin chez ses adversaires. Et elle trouve de quoi bien remplir ses nasses. Injures nullardes, mots malencontreux, attitudes inadéquates, réminiscences boiteuses, nostalgies colonialistes sous-jacentes, théories courtichettes mal ficelées, coups de gueules foireux… et vlan. C’est maintenant le bon petit blanc ramolli du cognitif qui se fait piéger au jeu de la rectitude politique dont il prétendait tendre les rets et dicter les règles. Certains intervenants fachosphériques sont des as dans l’art mutin de colliger les bourdes télévisuelles de blancs crétins dont nous nous foutons tous mais qui, bien rehaussées, deviennent le repoussoir victimaire idéal d’une extrême-droite multiforme, matoise-sournoise, qui n’a aucune pudeur à identifier son idéologie délétère à rien de moins qu’un antiracisme nouveau genre. Et la bonne conscience de disjoncter. Et le chantage de s’inverser. «Je suis pas blanc et je suis explicitement fachosphérique. Tu dois penser comme moi sinon tu roules avec les blancs, contre la pensée ‘nouvelle’ issue de la conscience de l’humain planétaire».

Nous sommes non-conformistes. Les fachosphériques sont soit des jeunes, soit de vieux juvénilistes. Ils ont donc pour eux, pour un temps, la vigueur du (re-re)nouveau, du faux-frais, du pseudo-vif. Ils sont les néo-réacs 2.0. Et ils en jouent à fond. La gauche désormais, c’est la république à la papa, c’est le Mai archaïque-68 de Dany LeGris, c’est les baby-boomers, c’est croulant, c’est déliquescent, et c’est suspect d’être entré profond, bien profond, dans l’intégralité des canaux de corruption institutionnalisés. Je ne vais pas me fatiguer à exposer qu’il y a des jeunes de gauche, dont l’action est hautement révélatrice de tendances sociétales profondes et neuves. Mes enfants et le Québec de 2012 en font foi. Mais les fachosphériques «expliquent» à la jeune gauche qu’elle fait preuve de conformisme social, qu’elle fait jouer les vieux réflexes libertaires, fatigués, alanguis et démodés, qu’elle est bobo, gauche-caviar, liseuse du Monde Diplo, écolo-gentillette et hipstérisante, donc snobinarde, donc bourgeoise. Contre ce qu’il expose alors comme un conformisme bourgeois de gauche, le fachosphérique se pose en fringuant dépositaire de tous les anticonformismes populaires contemporains. Désormais, résister, combattre le «système», c’est libérer notre droit d’avoir un Peuple, une Religion et un Sexe (contre le mondialisme, contre l’athéisme trivialisé en laïcité, contre la «théorie du genre», institutionnalisés, perlant partout, de l’école au palais présidentiel). S’en prendre aux fachos aujourd’hui c’est, dans la perspective fachosphérique, s’en prendre à une jeunesse cyber-éduquée, alternative, un peu punk (dans le bon sens), sympa, voyoute-muscu, potache-résistante, et qui se laissera pas faire par les barbons Trotsky et les pimbêches de Beauvoir qui regardent les banlieues de haut.

Vous nous insultez, nous marginalisez, nous rejetez. Le troll est mort. Vive le débatteur fachosphérique onctueux, poli, patient, collant, politicien. Cyber-éduquée, bien imprégnée de la trajectoire incurvée —fulgurante— du monde de l’internet, la fachosphère actuelle comprend intimement qu’on n’est plus en 2006 pour s’envoyer des vannes à la gueule jusqu’à ce que le forum devienne engorgé ou qu’il ferme. L’intervenant fachosphérique actuel opère de facto sur des cyber-espaces de plus en plus fliqués et judiciarisés. Il s’ajuste. Il s’adapte. Il joue donc de politesse, d’implicite, de faconde onctueuse. Il parle d’ananas, d’index levé en l’air, d’ «empire» et de «banque». Qui vous poursuivra pour avoir levé un index en l’air ou avoir abstraitement dénoncé une banque? Et c’est ici que le modus operandi victimaire de la fachosphère entre en mode force tranquille. Toute objection, toute opposition aux propos fachosphériques est une insulte non motivée, une méchanceté gratuite, une marginalisation, une discrimination, une attaque personnelle ad hominem. Le troll c’est toi! Toi qui t’énerve un peu, toi qui t’objecte en sursautant, toi qui combat encore, toi qui picosse un rien dans le saindoux faussement déférent pour y retrouver les idées à abattre. Témoin de Jéhovah collé à ta porte et ayant fait semblant d’entendre ta salve, le fachosphérique t’englue désormais dans la sienne, mollement mais sans mollir. Et le brutal, c’est toi. Le hargneux, c’est toi. Celui qui se tient pas et sort de ses gongs, c’est toi. Et moi, le fachosphérique, monsieur le modérateur, je ne suis que la victime, innocente et douce qui cherchait juste à penser différemment et à le dire, tout simplement.

Comme vous rejetez pas l’empire comme nous, les impérialistes, c’est vous. Les fachosphériques ont de fait tout inversé. Ils nous présentent Dresde 1945 comme si c’était Berlin 1931. Pauvre de nous, nous sommes des dupes intoxiquées et endormies par une démocratie menteuse et une culture de masse sciemment dévoyée et qui nous manipule. Hitler est un brillant économiste désormais, vous saviez pas? Il était le seul à avoir su tenir tête à Wall Street et il a payé pour. La guerre s’est pas fait contre lui mais pour ses ennemis, pour ainsi dire. Lui aussi, il est la victime, dans toute cette grosse affaire distordue du siècle dernier. Tout s’inverse et, en cela, la fachosphère contemporaine est bien l’indice purulent, le symptôme malodorant mais crucialement loquace et lancinant de la déliquescence de tout ce cadre de représentations jovialiste et prospériste des Trente Glorieuses qui ne reviendront plus et dont plus personne ne veut. Le summum de la conceptualisation victimaire des fachosphériques, c’est le fameux phénomène du rouge-brun. Criss-cross! Marx est un penseur fasciste et le Front National est le plus grand parti de gauche de France. Vous le saviez pas? Vous saviez pas que c’est ça, désormais, la seule façon valide de penser l’impérialisme? Ce n’est pas la production capitaliste mondiale qui est en crise. Ce n’est pas la baisse tendancielle du taux de profit qui continue de se déployer. Non, non, C’est l’empire qui panique devant le retour des vraies valeurs… et comme vous rejetez pas l’empire comme nous le faisons, eh bien, les impérialistes, c’est vous.

Que faire? Donc le nouveau dialogue cyber-classique contemporain du débat politique c’est ceci: un fachosphérique onctueux, larmoyant et victimoïde traite d’étroit d’esprit et de brutal un gars ordinaire juste parce qu’il ose être atterré par la résurgence brune. De la rationalité inversée à son meilleur. Alors que faire? Simple. Ne pas les victimiser plus et, surtout, répondre un peu, juste un petit peu, pas trop non plus. Les faire parler, surtout, bien parler, tout vomir, tout éructer. Qu’ils sortent du cyber-maquis et s’exposent un tantinet, qu’on médite. Il faut les amener à extirper leurs idées du brouillard victimaire. Qu’on nous la livre plus clair, plus net, la doctrine dure, la pensée bleue acier et noir charbon, dans sa raideur simplette et sa limpidité inoriginale. On la perd un peu, dans tout ce ballet de pixels et de courriels et c’est pourtant elle qui doit reprendre le dessus, la pensée, l’analyse sociopolitique du monde contemporain. Dis-moi, petit fachosphérique, dis-moi quels sont tes angles de vue, tes options, tes maîtres, tes points doctrinaux, tes bailleurs de fonds, ton programme. Comme la pose victimaire est le seul élément un peu nouveau du corps conceptuel fachosphérique, c’est à elle qu’il ne faut pas laisser reprendre corps et envahir tout le champ. Tu n’es pas une victime, mon facho. Tu es un indice et, de par cela, tu es interlocutif et, oui, je l’affirme, tout en m’en affligeant, c’est la faillite de l’époque qui parle à travers toi. Parle donc. Cesse de te lamenter dans le sous-entendu lourdingue et de faire de l’ad hominem et des procès d’intention à rallonges. Expose-le, ton contenu. Laisse lentement sortir la bête nuisible du lagon des ambivalences interactionnelles. Ce gros poisson, pourquoi tu le noies? Il faut qu’on la voie bien au clair, qu’on la contemple ouvertement, cette conception crépusculaire, indicative, nuisible, nocive et surtout, ancienne, dépassée, tellement ancienne, dépassée, vermoulue et démodé que cela l’aide à terriblement revenir à la mode auprès de la courte mémoire de nos politicards hagards qui s’égarent et de leurs thuriféraires infantiles et minables…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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