Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Civilisation du Nouveau Monde’ Category

Le Nouveau monde a produit une civilisation spécifique. L’anti-américanisme tangible de notre temps fait parfois oublier ce fait, en démonisant sans nuance la civilisation du Nouveau Monde sous prétexte de canarder l’impérialisme americain, qui, d’autre part, le mérite bien. Les particularités vernaculaires de la civilisation du baseball, du cirque, de l’ardeur des hardis pionniers et de la musique improvisée.

AU-DELÀ DU REGARD (Claire De Pelteau)

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2023

Les trois soeurs Marion Gerard

je quête fébrilement les mots
la parole à conquérir
avant que le jour n’appartienne
à la mémoire des fables
(p. 94)

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La poétesse Claire de Pelteau récite ses vers et médite le monde et ce, dans un même souffle. De Erik Satie à Mohandas Ghandi, en passant par Riopelle et Dorion, les rappels qu’elle instaure touchent différentes facettes de notre existence civique et sociale. Elle explore ces personnalités et ces réalités en rendant solidement compte des impacts qu’ils importent en elle, en nous. De la même façon, et sur le même ton, la poésie s’ouvre ici à la géographie et à la géopolitique du grand village monde qui nous englobe. Il est de plus en plus limpide que cette poétesse d’une très grande culture et d’une profonde sororité humaine entend une multitude d’appels…

L’appel

Au-dessus des plaines des montagnes des vallées
une voix résonne
au-delà des rivières des fleuves des océans
une voix résonne
par-dessus les toits les mosquées les villes
une voix résonne
c’est l’appel… l’appel à la prière au Moyen-Orient.

Une vive émotion m’enveloppe
je redécouvre la voix humaine
la voix de la parole de la modulation de la plainte
Cette voix résonne
douce tendre
sourde grave
envoûtante
elle raconte s’immisce chante psalmodie supplie

C’est l’appel… qui rallie et engendre l’échange
l’appel du berger rassemblant le troupeau
celui du loup hurlant à la meute
du cor en profonde forêt
du clairon réunissant les soldats
de l’horloge tintant  l’heure
des clochers bourdons des églises
du gond vibrant au recueillement

L’appel à la vie premier cri de la naissance
celui de l’amour cristallisant la passion
celui de ta voix devenue mienne
qui me réchauffe m’habite et m’inspire
l’appel d’aujourd’hui celui de demain

Une voix résonne et je comprends
de tout temps… jamais ne s’éteindra l’appel.
(p. 70)

C’est dans la rencontre du monde que s’exprimera le rapport crucial à la pulsion de l’écriture. En exprimant un tel rapport, c’est dans un style vif et nerveux que le déploiement textuel fait sentir la relation qui s’établit à la totalité des différents replis de l’univers, replis de la nature et replis de l’histoire. Et, avant tout et par-dessus tout, ce raccord ébloui à la totalité de l’être qui intrigue, c’est lui le plus dense, le plus fort. Il règle et régule la pulsion poétique et mène à la décision, incontournable, fatale et fondamentale, d’écrire.

Ravissement

Un soleil vermillon
aux éclats du ciel
creuse la rivière

Engloutir l’aube
s’y abreuver
un seul voyage existe
celui de la lumière

Sur mon île ton visage
ton souffle en mon parcours
tu m’effleures m’absorbes
je dévie le silence

Écrire

Une vague une vie
un départ un retour
continuellement
le phare nous le rappelle
mais le port nous ancre

les jours ne dérivent plus
ils oscillent
la nature m’invente
elle murmure

Des rubans de paroles
diffusent mes saisons
croître aux semences de vie
tel est le sens.
(p. 143)

Au sein dense et profond de nos luttes philosophiques entre le subjectif et l’objectif se configure ce qui devra se dire, se réciter, se retourner. Dans cette lutte, entrecroisant l’être des mondes et l’être de soi, ce sera donc l’immense réalité à la fois complexe, intangible et polymorphe qui frappera tant la perception que son rendu verbal. Frappe, terrible torrent sur le rocher pensant. La poésie exprime et expurge de plein fouet. Le monde l’imbibe. Le fait l’imprègne. On en vient à ne plus postuler benoitement l’habitude du frisson mondain. On recommence à le sentir entrer en nous, comme autrefois, comme en enfance. Et une fois cette réalité objective profondément intériorisée, socratiques, l’humaniste autrice en arrive à conclure et à décider que, finalement, c’est à travers le réceptacle de soi que se canalise la pulsion textuelle en émergence.

Jaillir

La clarté déploie ses ailes
l’oiseau toujours en vol
l’humain en va-et-vient
on disperse le temps
on découpe l’espace

Pourquoi faut-il toujours partir
à la quête à la recherche
du nébuleux du merveilleux
se cache-t-il si loin là-bas
ou jaillit-il au fond de moi?
(p. 91)

Le rapport à la force intellectuelle s’établit et, ce faisant, il s’humanise. Pour une autrice de cette génération, la puissance de la configuration de la pensée, fatalement, prends corps dans un certain rapport à l’homme… j’entends à l’être humain de sexe masculin. Celui-ci, bien sûr, se trouve dans la situation fréquente, comme l’avait observé autrefois la tendre épouse de Monsieur Teste, de déployer sa stature sous la formes bruissante et convenue d’un aigle intellectuel. Un tel aigle intellectuel exerça, en son temps, une fascination sentie. Et la poétesse assume sereinement cette vibration aussi ancienne que crépusculaire et elle n’hésite pas un seul instant à joyeusement s’en imprégner.

L’aigle pensant

Il fut si grand l’aigle pensant
ailes envoutantes
ailes vibrantes
m’y suis perdue

Un an de vie à partager
et je plongeai passionnément
pour découvrir et parcourir
l’énigme d’être

Rarissime fut cet aigle
que j’ai vertige de survivre
tant et pourtant il me féconde
m’accompagne m’actualise

Il prolifère l’art de vivre
de percevoir de ciseler
de parcourir et d’émerger
finalement de se mieux dire
osez osons

Il fut si grand l’aigle pensant.
(p. 40)

Voici que s’ouvre alors le vaste portail des émotions sentimentales et des pulsions de désir envers l’autre sexe. Lesdites émotions sentimentales sont torrentielles, multiples, méthodiquement thésaurisées et finement diversifiées, dans le présent corpus poétique. Elles ont une dimension très importante dans cette écriture. Entre autres, on lit ici une voix de femme qui exulte sur les hommes. Cette autrice au riche héritage intime écrit sur ses relations amoureuses passées et présentes. Elle nous fait partager ce qu’elle ressent, quand elle est solidement imprégnée de la force de l’intime.

Dormir ensemble

La vie nous courtise
pourquoi s’éteindre?
Demeurons vastes ramures

Franchir le crépuscule
saisir la nuit
précieux souffle de l’errance

Parfums subtils
aux clartés de tendresse
à la fusion des corps

L’impromptu d’un bercement
aux manèges habiles
tendres si tendres ballades

Dénudés insouciants choyés
Dormir à deux enlacés
Dormir ensemble.
(p. 110)

Exploration sentimentale en éventails, en rhizomes. Comment peut-on déployer une réflexion sur l’amour sans toucher la question, toujours sensible et valide tant pour les hommes que pour les femmes, du regret d’amour? Les passantes de Brassens, Les patineuses de Latraverse sont toujours un peu avec nous, quand il est temps de se dire qu’il aurait tant fallu, cette fameuse fois-là, exprimer les choses. Si on les avait formulées, ces choses de l’amour, peut-être aurait-on pu esquiver un certain nombre de tragédies profonde, de drames cuisants.

Mon jardinier

Il était beau mon jardinier
et je l’aimais et je l’aimais
pour ses clients Monsieur Beauchamp
mais la main verte il se nommait

Je l’aperçus chez Monsieur l’Maire
Il labourait platebandes et terres
Et mille fleurs y jaillissaient
ah! quel talent il lui fallait

Quand mon terrain fut abîmé
par les travaux d’un bulldozer
un jour sa carte lui demandai
Il vint alors collaborer

il fit terrasse de pierres plates
poussière de roche et cailloux blancs
Il y planta muguets et lis
pensées lavande myosotis

Il ajouta grandes pampas
iris rosiers et mousse tendre
et nous parlions parlions de plantes
il était beau mon jardinier

Secrètement je l’attendais
il me plaisait et je l’aimais
comme un ami ou comme un fils
je ne sais plus qui aurait su

Puis vint l’automne feuilles et vents
et tant de plantes à protéger
narcisses jonquilles à planter
Et nous parlions déjà printemps

Ne lui ai dit que je l’aimais
de par pudeur de par réserve
quarante-huit ans d’âge il avait
et soixante ans là où j’étais

Puis je partis quelques semaines
quand je revins c’était la fin
il s’était pendu… qui l’aurait cru
point me pardonne de m’être tue

Pour ses clients Monsieur Beauchamp
Mais la main verte il se nommait
il était beau mon jardinier
et je l’aimais et je l’aimais.
(p. 44)

Sur une musique triste et dense, celle-là, on aurait pu la chanter. La poésie s’écrit de toutes façons ici comme pour faire des chansons. Comme pour enfiler des perles de ritournelles, le texte reste ici toujours un peu en compagnie des rythmes, des mélodies, des flonflons. On renoue avec une poésie qui est conçue explicitement pour être récitée verbalement. Conséquemment, elle pourrait fort aisément être mise en musique et, oui, faire des chansons d’une très grand force. Il n’y a rien à dire d’autre que de la chanson, dans ces textes, il y en a.

Il y a

Il y a dans la mer
toutes les éclosions de vie
qu’il nous faut honorer

Il y a dans la végétation
les molécules de la survie
qu’il nous faut protéger

Il y a dans le secret des choses
l’énigme vibrante
qu’il nous faut saisir

Il y a dans la découverte
toutes les connaissances
qu’il nous faut parfaire

Il y a dans le rêve
tant d’espérance
qu’il ne faut pas interrompre.

Il y a dans l’homme
une soif d’absolu
qu’il nous faut apprivoiser

Il y a dans la vie
vagues montantes descendantes
toutes marées à parcourir

Il y a dans la mort
ce passage inconnu
d’une appartenance au cosmos… il y a… il y a…
(pp 95-96)

Solidement et en méthode, le travail sur la répétition scandée, bien établi chez cette poétesse, est toujours installé dans une harmonie, dans une dynamique feutrée et joyeuse qui nous rappelle que, quelque part, ce qui se dit se chante. On sait ici assurer l’intendance de la redite, de la ritournelle et de la répétition constructrice de textualité. À la fois toujours convenue et toujours rafraîchi, le pendule précieux sait balancer et sait revenir. Après tout, il en est de notre pensée écrivante comme d’un clavier bien tempéré. Ses routines stabilisables savent toujours rencontrer nos mains. Codes de gestes, codes de mots, même moulage.

Nos mains

Nos mains ensemencent la vie
mains d’une clé porte close porte ouverte
mains de la pâte à pétrir
mains du fil à l’aiguille de la laine à la soie
mains de la plume aux pages de brume
main dans la main sur le chemin,
mains offertes et caressantes
mains effleurées ou mains croisées
nos mains de grâce
content et racontent toutes choses
épisodes multipliés d’une vie partagée.
(p. 88)

Tout est remanié, retouché, dominé avec le doigté du savoir fin sur les choses. Tout est frais, ou plutôt rafraichi, renouvelé, réjuvéné, retravaillé, matois, tonique. Le recueil de poésie Au-delà du regard contient 80 poèmes. Il se subdivise en six petits sous-recueils: La parole révèle (p 13 à 25), Les rencontres apprivoisent (p 27 à 51), Les peuples racontent (p 53 à 81), La poésie illumine (p 83 à 101), L’amour éblouit (p 103 à 125), et Mes îles voyagent (p 127 à 146). Ils sont précédés d’une préface de Jean-Paul Richer (pp 9-11), et suivis de trois annexes, soit la notice biographique de la poétesse Claire de Pelteau (pp 149-150), une bibliographie des ouvrages auxquels a contribué Claire de Pelteau (p 151) et la notice biographique de l’artiste peintre Marion H. Gérard (p 153). Le tout se termine sur une table des matières (pp 155-157). Le recueil est illustré de la reproduction d’une peinture à l’acrylique intitulée Odyssée 2012 de Marion H. Gérard, en première de couverture.

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Claire De Pelteau, Au-delà du regard – Poèmes et réflexions, Éditions Le grand fleuve, 2012, 157 p.

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Miracle fictionnel (et dialectique rationnelle) sur la 34ième rue

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2022

Susan Walker (Natalie Wood) et Kris Kringle (Edmund Gwenn)

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Susan, I speak French but that doesn’t make me Joan of Arc…
Doris Walker

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Il y a soixante-quinze ans sortait ce qui reste probablement le plus intelligent (et charmant) film de la Noël jamais réalisé, Miracle on 34th Street. La 34ième rue, à New York, est un espace hautement symbolique et largement mythique. Rue de l’Empire State Building, c’est aussi la perspective où se trouvent les grands magasins Macy’s (toujours existant) et Gimbels (disparu, lui, en 1987). Nous sommes en 1947, c’est le tonique début des Trente Glorieuses, tout respire la prospérité et la jubilation commerçante. Et la modernité trépidante de la situation ne se désavoue en rien, soixante-quinze ans plus tard. La Noël décline tout doucement, comme fête traditionnelle, et elle est graduellement bouffée par le consumérisme cynique et tapageur.

Doris Walker (Maureen O’Hara) est cadre chez la maison mère du Macy’s de New York et c’est elle qui est en charge de l’organisation de la célèbre Parade Macy’s de l’Action de Grâce. Au moment du lancement matériel et pratique de la parade, elle découvre que le pauvre type qu’elle a embauché pour jouer le Père Noël est ivre mort. Sur la rue où va démarrer la parade, Doris tourne la tête dans toutes les directions et se retrouve nez à nez avec un charmant vieux monsieur à barbe blanche. Elle l’embauche sur le tas, pour remplacer son soiffard. Elle ne se rend pas compte qu’elle vient, en toute simplicité, dans l’urgence, d’embaucher le seul et unique vrai Père Noël. Et le récit démarre…

Toute la jubilation de l’exercice intellectuel qui se met alors en branle consiste à assumer que nous vivons dans un monde ordinaire, pratico-pratique, ricain, moderne et turbulent. Simplement au sein de cette effervescence usuelle, le Père Noël existe, discret mais entier. C’est un monsieur âgé qui vit dans une maison de retraite et qui se nomme Kris Kringle (un des noms mythiques du Père Noël chez les anglophones et les néerlandophones américains). Ce monsieur Kris Kringle (Edmund Gwenn) est un bon citoyen placide et amène. Simplement, la commercialisation de la Noël lui fait froncer ses sourcils neigeux. Il accepte donc de devenir ainsi Père Noël de magasin, chez Macy’s, pour relever le défi consistant à perpétuer la magie enfantine de la Noël, dans le tintamarre contemporain, si possible. Vaste programme.

Doris Walker, divorcée et mère monoparentale bien de son temps, a une fille de huit ans, la petite Susan Walker (Natalie Wood, particulièrement convaincante), qu’elle élève seule et éduque dans le cadre explicite et ferme d’un cartésianisme des plus terre à terre. La petite Susan Walker va dans une école de surdoués et elle ne perd ni son temps ni celui de sa mère avec le fantastique, le féerique ou l’enfantin. Elle évolue donc, sous la houlette sourcilleuse de sa maman, dans un monde où il est inculqué aux petites filles bien éduquées et adéquatement équilibrées intellectuellement que le Père Noël n’existe pas. Or, miracle fictionnel oblige, vu que, dans le présent espace narratif, il existe, certaines manifestations empiriques, subtiles mais imparables, vont mettre graduellement le cartésianisme maternel à rude épreuve, en forçant la mise en place d’une rationalité dialectique plus profonde, celle incorporant l’inattendu et l’imprévu dans l’enceinte de la réflexion.

Le promoteur tout involontaire de cet assouplissement contraint des visions du monde va s’incarner en la personne de l’avocat Fred Gailey (John Payne). Ce dernier croit, spontanément et sans le moindre dogmatisme particulier, au Père Noël et, surtout, aux vertus cognitives et intellectives des histoires de géants et des contes de fées, dans l’esprit enfantin. Voisin et ami de Doris, puis devenu, dans des circonstances que vous découvrirez, bon pote de monsieur Kringle, Fred va rapidement assumer que le doux barbu est, en toute simplicité toujours, le Père Noël et que, bon, c’est comme ça que ça se passe dans le temps des fêtes. Pas tout à fait comme ça, au demeurant. Car les choses vont vite devenir assez délicates à manœuvrer pour monsieur Kringle.

C’est que notre bon Père Noël de grand magasin n’en fait qu’à sa tête. Son chef de rayon lui remet une liste de jouets à pousser. Monsieur Kringle ignore cette liste et recommande plutôt à la clientèle les meilleurs jouets, même si ceux-ci sont vendus par la concurrence. Au moment où son chef de rayon s’apprête à lui tomber sur le dos pour une telle indolence, ledit petit chef se heurte rapidement à une force inattendue: l’enthousiasme massif des clientes qui, satisfaites des bons conseils de monsieur Kringle, se déclarent désormais fidélisées à Macy’s. L’affaire tourbillonne vite et remonte jusqu’au bureau du patron, Rowland Hussey Macy en personne (qui, quoi que mort en 1877, revit ici en une prestation modernisée fort réaliste, assurée par Harry Antrim). La formule Kringle est promptement adoptée. Désormais Macy’s sera le magasin humain qui recommandera les meilleurs jouets, d’où qu’ils viennent. Mais, d’autre part, Doris consulte la fiche d’employé de monsieur Kringle, pour constater qu’il s’y est dénommé Kris Kringle et qu’il a mis ses rennes comme membres de sa famille à contacter en cas d’urgence. Doris doute maintenant de la santé mentale de l’individu et elle voudrait discrètement le congédier. Une tension s’installe. Le populaire Père Noël de Macy’s est aimé de la haute direction autant que du public mais Doris et ses collègues sont réfractaires à mettre les enfants en contact avec quelqu’un qui pourrait bien être un fou, même un fou placide.

L’affaire va prendre une toute autre ampleur quand monsieur Kringle, sommé de décliner sa véritable identité, va refuser tout net de nier qu’il est le Père Noël. Les choses vont alors promptement se judiciariser. Kris Kringle va devoir démontrer légalement son identité et, ce faisant, dans le mouvement, établir l’existence objective (ou à tout le moins intersubjective, disons, institutionnelle) du Père Noël. Une fois de plus: vaste programme. Et comme tout se retrouve devant le tribunal de New York, la tâche démonstrative va incomber à l’avocat défenseur de monsieur Kringle, nul autre que… son nouveau pote, Fred Gailey.

Dans les intellects, la tension s’installe aussi. Doris aime de plus en plus tendrement ce vieil homme inoffensif, si gentil et si délicat avec sa petite fille. Matoise, la petite Susan pousse le sens du défi rationaliste (enrobé déjà amplement d’un émerveillement enfantin renouvelé) en demandant au Père Noël un cadeau titanesque, quasi-irréaliste. Attente en anticipations tendues. Enfin, magique ou non, cet homme est charmant, et Doris Walker s’en voudrait de plus en plus de lui susciter des ennuis juridiques. Et —aussi— elle est forcée, en toute logique ratiocinante, d’encadrer intellectuellement les étranges et infimes manifestations de mystère s’accumulant, en gravitant, autour du vieux bonhomme. Doris chemine graduellement dans la dialectisation de sa rationalité.

Car c’est quoi, au fond, la rationalité ordinaire. C’est rien d’autre qu’un rajustement des prémices axiomatiques aux faits empiriques adéquatement colligés. Si nous sommes au cinéma et, quand, dans ce cinéma d’autrefois, le Père Noël existe et fait partie du personnel, l’exigence d’une rationalité dialectique est d’ajuster l’analyse aux faits s’imposant à nous. Il faut agir ainsi, de manière à organiser lesdits faits conceptuellement, en toute adéquation. C’est ce qu’on ferait sans hésiter pour Superman, Wonder Woman ou Pikachu, n’est-ce pas? Alors…

Synthèse tranquille de l’auto-émerveillement et de la rationalité de l’américanité triomphante d’après-guerre, ce film savoureux, irrésistible, se déploie dans le cadre du réalisme fantastique insolite. Pas de magie tapageuse ici, pas de miracles ostentatoires, mais du mystère insidieux, du bizarre suave, de l’incongru taquin. Les Américains montrent aussi ici leur efficace et sidérante aptitude à l’autodérision. Ils ironisent sur leurs institutions avec un mordant et un modernisme qui coupe le souffle. Car, en cette quête collective d’une reconnaissance institutionnelle du Père Noël, tout le monde passe le terrible test tellement Nouveau Monde du pragmatisme philosophique: le juge, le grand patron de magasin, le gouverneur de l’état, le procureur du district, le fonctionnaire des postes. Tout le monde apparaît plus ou moins comme un opportuniste intersubjectiviste qui préférera, au fond, se couvrir le cul plutôt que d’oser nier l’existence du personnage fictionnel auquel le peuple tient tant. Dans cet imbroglio des vérités, la femme, la mère monoparentale et sa fille, apparaissent comme des figures centrales, nouvel épicentre de la problématique vériconditionnelle qui reste, de plus et entre autres, celle de l’intendance d’une paternité (ou grand-paternité) bien tempérée. Le vrai miracle dans cet opus, c’est celui d’arriver à traiter subtilement et intelligemment des questions sociétales profondes, en une réflexion philosophique pertinente et durable, dans le cadre restreint et insondablement sympathique d’un conte de Noël. Savoureux, intemporel, irrésistible. Ces développements, aussi intelligents que désopilants, sont incroyablement actuels et il reste étonnant qu’ils aient été formulés avec autant d’acuité, il y a quand même trois quarts de siècle. À voir, avec ses enfants (et si vous tenez à éviter le noir et blanc, toujours mal aimé, il y a lieu de noter qu’il existe une honorable version colorisée, datant de 1985).

Par contre, attention: MÉFIEZ VOUS DES IMITATIONS. Ce film a fait l’objet d’un grand nombre de remakes télévisuels (celui de 1955 est disponible sur YouTube. Il est à la fois trop fidèle et trop succinct. Il est moins bien dirigé. Ne pas le regarder, il vous gâcherait l’original) et cinématographiques, notamment en 1973 (disponible sur YouTube aussi, à éviter soigneusement, trop fébrile) et en 1994 (Un four, un ratage parfaitement désolant. À fuir). Évitez-moi soigneusement ces sous-produits fallacieux et maladroits. Tenez-vous en à la précieuse version originale de 1947. C’est la seule qui vaille le détour.

Miracle on 34th Street, 1947, George Seaton, film américain avec Maureen O’Hara, Natalie Wood, Edmund Gwenn, John Payne, Harry Antrim, Mary Field, 96 minutes.

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PENSÉES ENVOLÉES (par SIORIS)

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2022

Sans la liberté de blâmer, il n’y a point d’éloges flatteurs
Sioris

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L’architecte, scénariste et poète Sioris [Paul Henri Denis Sirois] fait circuler, ces temps-ci (2019), sous le manteau, dans les Basses-Laurentides, le recueil de ses Pensées envolées. Déjà, en partant, il y a ceux qui en seront et ceux qui n’en seront pas car, mutin et matois comme un singe, Sioris procède à une distribution sélective et hautement parcimonieuse de son œuvre, artisanalement éditée. Moi-même, laurentidois de verte souche, je ne suis parvenu à mettre la patte sur un exemplaire que grâce à la générosité pure, méthodique et exotérique de la Salonnière des Basses-Laurentides qui me l’a gentiment prêté. Une portion de la dédicace paraphée de Sioris à icelle se lit d’ailleurs comme suit:

À une rare messagère
Tel un ange venu sur terre
Des Pensées envolées
Et autres textes variés

Merci de ta belle amitié…

L’ouvrage est une collection d’aphorismes, de saillies et d’apophtegmes classifiés soigneusement et alphabétiquement par catégories, comme en une sorte de glossaire ironique et farfelu. Cet exposé échancré contient quelques poèmes épars, miniatures en prose diverses et illustrations en noir et blanc (que l’on doit à l’illustrateur Joé), mais surtout il décline plusieurs centaines d’aphorismes, de saillies et d’apophtegmes. L’appréhension de ce corpus savoureux, aussi massif que biscornu, nous permet justement de mieux stabiliser, dans notre esprit, la distinction entre ces trois types de brèves maximes. L’APHORISME est une courte formulation philosophique groupée, serrées et mobilisant impérativement les efforts de la pensée rationnelle et les priorités de la sagesse (Exemple, digne d’Héraclite: Quand on a un doute, on peut au moins avoir une certitude). La SAILLIE est une joke, une plaisanterie brève qui fait rire et sourire mais qui, par-dessus tout, surprend pour son incongruité et son adresse à dérouter par l’amusette (Le comble du ridicule, ce n’est pas de vouloir être aussi bon tireur que Lucky Luke mais de se faire tuer par son ombre). L’APOPHTEGME, pour sa part, est une phrase mémorable, brève aussi, et qui restera imprimée dans notre mémoire pour son originalité lancinante ou sa force de frappe imagée (Lorsque le mensonge en entraîne un autre, le rouge devient une couleur froide dans le brasier d’un iceberg). Ces trois types de maximes ne sont évidemment pas des compartiments étanches. Elles se compénètrent intimement, plus souvent qu’à leur tour, se mixant aussi joyeusement avec paradoxes, proverbes, et lambeaux poétiques. Sioris nous prouve ce fait, clef en main, à maintes reprises.

Original autant que mûri dans sa formulation (l’auteur a travaillé à partir de carnets de notes qu’il collige depuis des années), l’ouvrage se complète d’un jeux d’astucieuses exergues. De Bourgault et Coluche à Voltaire et Mallarmé en passant par Roosevelt et Gandhi, on nous fait découvrir la sagesse des amitiés intellectuelles de Sioris, qui en ont un petit bout à nous dire sur le monde et la vie, elles aussi (La joie est en tout, il faut savoir l’extraire. — Confucius, p. 68). Finalement, notre farfadet de la pensée vernaculaire dédie littéralement certains de ces aphorismes à certaines de ses connaissances proches. Cela fait que les lecteurs de son entourage rapproché auront la joie de découvrir quelle facette de sa pensée en émulsion lui rappelle quelle figure de la jolie maison de poupée de son petit village intérieur.

Voici le florilège en vrac (disposé tout simplement en ordre chronologique de lecture) des trente-six (36) aphorismes, saillies et apophtegmes (sur plusieurs centaines) que j’ai retenu ici, en guise d’exemplification du travail de Sioris, pour le bénéfice de mes lecteurs et lectrices qui n’ont pas la chance d’être dans le secret de la sinuosité confidentielle de sa discrète promenade éditoriale:

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Trente-six (36) aphorismes, saillies et apophtegmes de Sioris (2019)

1- Les gens détestables sont nos meilleurs amis, quand ils nous ignorent.
(p. 21)

2- La meilleure façon de rater un amour n’est-elle pas d’en imaginer la fin?
(p. 22)

3- Avez-vous remarqué que les plus beaux monstres sont toujours ceux qui sont les plus laids?
(p. 30)

4- Youp c’est la vie et Youpi, la mascotte; mais les deux sont joyeux.
(p. 34)

5- Quand on cache sa célébrité derrière des verres fumés, ce n’est pas en sortant d’une limousine qu’on passe inaperçu.
(p. 36a)

6- Une chanteuse country est tombée de la scène en chantant la chanson de Ginette Reno: Les yeux fermés.
(p. 36b)

7- N’essayez pas d’oublier le passé… car il déteste rester en arrière.
(p. 38)

8- Quand on a un doute, on peut au moins avoir une certitude.
(p. 49)

9- Écrire, c’est se souvenir.
(p. 54)

10- Ne perdez pas de temps à avouer vos faiblesses, elles se remarqueront bien assez vite.
(p. 56)

11- Le hasard ne croise jamais le chemin de nos certitudes. Car le hasard serait ridicule s’il s’annonçait avant d’arriver.
(p. 62)

12- Le comble du ridicule, ce n’est pas de vouloir être aussi bon tireur que Lucky Luke mais de se faire tuer par son ombre.
Nota Bene — Pourtant le ridicule ne tue pas.
(p. 64)

13- Avant votre décès, si vous voulez vous faire incinérer, assurez-vous d’avoir une bonne police d’assurance contre le feu.
(p. 65a)

14- Une personne est vraiment âgée ou maigre lorsque son âge est supérieur à son poids.
(p. 65b)

15- Vivre sa jeunesse trop tard, c’est commencer sa vieillesse trop tôt.
(p. 67)

16- Un éléphant albinos, ce n’est pas comme un éléphant blanc.
(p. 68)

17- Sans la liberté de blâmer, il n’y a point d’éloges flatteurs.
(p. 74)

18- Lorsque le mensonge en entraîne un autre, le rouge devient une couleur froide dans le brasier d’un iceberg.
(p. 81)

19- Je n’ai rien contre la vérité, c’est ce qu’elle ne dit pas qui m’agace.
(p. 82a)

20- La vérité est parfois grisâtre dans l’ombrage de ses aveux.
(p. 82b)

21- C’est dans le miroir de nos yeux qu’un enfant puise en nous les reflets de son existence.
(p. 83)

22- Depuis que les soucoupes volantes on fait leur apparition, c’est bizarre on dirait qu’elles ont disparu.
(p. 85)

23- L’orgueil met l’égo entre guillemets.
(p. 87)

24- La mode est dans les valeurs d’une pensée commune.
(p. 91)

25- Les voisins sont ceux qui vivent près de nous, mais demeurent souvent des étrangers. Et lorsqu’ils font du bruit tard dans la nuit, c’est toujours bizarre. Ils sont les étrangers qui dérangent le calme de notre solitude en nous rappelant qu’on est rarement seuls.
(p. 92)

26- Paroles et actions d’un politicien
— Je cesserai de parler pour mieux vous écouter.
— Je cesserai d’écouter pour mieux réfléchir.
— Je cesserai de réfléchir pour mieux agir.
— Et je cesserai d’agir pour mieux parler.
(p. 97)

27- En politique, les meilleures réponses sont souvent dans la question.
(p. 98)

28- Est-ce notre destin qui décide de nos choix ou nos choix qui décident de notre destin?
(p. 101)

29- Ne lisez pas cette phrase si vous ne savez pas lire.
(p. 102)

30- À trop de questionnement, on finit par inventer les réponses.
(p. 104a)

31- Le bien pensant est un conformiste qui n’a pas d’opinion personnelle sauf celle des autres…
(p. 104b)

32- Le mépris est la dignité de la colère.
(p. 104c)

33- Le désir est impudique lorsque l’ironie y prend plaisir.
(p. 109)

34- La NATATION ce n’est pas un sport pour les poissons.
(p. 111)

35- Ce que l’esprit est capable de concevoir, il est capable de l’accomplir.
(p. 114)

36- Vaut mieux mourir incompris que de passer sa vie à s’expliquer.
(p. 123)

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Spirituel, incisif et sardonique, tout l’ouvrage respire une sorte de joie de vivre grinçante et ironique qui fait sourdement sentir la présence d’un esprit particulièrement intelligent, sagace et industrieux. Cultivant un second degré fin et matois, Sioris parvient, en plus, à nous faire admettre qu’il ne se prend pas spécialement au sérieux et que l’humour n’est pas nécessairement ce fameux grand banquet du mythique village gaulois de nos enfances… il peut aussi être une petite tasse de thé bue discrètement, dans une officine de salonnière, en riant confidentiellement des autres fous et des autres folles de notre monde fatalement bichrome.

À lire impérativement… si possible… car ne passera pas entre toutes les mains…

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Sioris [Paul Henri Denis Sirois], Pensées envolées — Poésie, citations et autres textes variés, in-plano avec reliure spirale, Saint-Eustache, chez l’auteur, 2019, 128 p.

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PLANÈTE BOL (film documentaire de Nicolas de la Sablonnière, 2019): la petite tortue qui voulait monter jusqu’aux étoiles

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2022

Ça arrive des fois que j’ai des bouttes de phrases. Mes lèvres dégoulinent de bave…
Martin Bolduc

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En 2018, l’artiste multidisciplinaire et cinéaste Nicolas de la Sablonnière (dit Delasablo) a commis un nouvel opus ès artistes marginaux. On suit, cette fois-ci, Martin Bolduc dit Bol. Le tout de cet exposé documentaire, dont les qualités sociologiques explicites et implicites sont rigoureusement indéniables, va nous faire cheminer en compagnie de ce Martin Bolduc, et des deux autres musiciens du band Grand Manitou, dans la composition et la production de leur premier album musical. Martin Bolduc formule les genres musicaux embrassés par sa petite formation d’instrumentistes dans les termes suivants: rock, punk-rock, pop-rock, pop-punk, métal-pop, métal-punk… on explore. Nous sommes dans le bled perdu de Shipshaw, au Saguenay (Québec). Tous les artistes, principaux et subsidiaires, que nous suivrons ici ont un boulot régulier, dans la sphère non-artistique. Leur cheminement dans les arts est non professionnel (comme dans: pas encore professionnel, si jamais). Selon leur formulation, leur démarche artistique, c’est un sideline, comme le seraient du moto-cross ou n’importe quoi. Ainsi, Martin Bolduc est exterminateur de son état. Il discute d’ailleurs de son travail avec clarté, limpidité et précision, devant une caméra documentaire respectueuse, cursive et bien tempérée. Éliminer les insectes et les petits rongeurs de grosses résidences mal isolées, cela fait partie de ce que Martin Bolduc est… et la Planète Bol est avant tout une planète gravitant dans l’univers dense et ardu du travail.

Martin Bolduc, dit Bol, jeune quadragénaire proche de ses parents (son père et sa mère l’encouragent, discrètement mais ouvertement, dans son art), est guitariste (ainsi que poète parolier) et peintre. On oscille, avec Bol, entre l’auteur-compositeur-interprète et le dessinateur-peintre-poète. Ses tableaux et dessins expriment les tourments, la vision et les perspectives qui apparaissent souvent dans l’Art Brut. Son ensemble musical est un trio. Martin, à la guitare électrique (il est aussi le chanteur du groupe), est accompagné d’un bassiste et d’un batteur. Ces hommes ne sont plus des jeunots et il n’est pas question qu’ils renoncent à leurs rêves. Et pourtant, ils pataugent dans un mode d’expression qui n’en a pas connu que des faciles. Les membres d’un autre orchestre, se trouvant quelques marches au-dessus de notre petite tortue montant vers les étoiles, expliquent à la caméra que désormais les mineurs (cégépiens, collégiens, etc) n’ont plus le droit d’assister à leurs concerts. Tant et tant que la consommation du punk local n’a, pour ainsi dire, pas de relève. Elle stagne. Ces bateleurs électriques sont les barbouilleurs d’un son inexorablement convenu, d’un traitement musical qui fait presque d’eux des orchestres de revival. Ils végètent, plus ou moins, devant un public involontairement stabilisé, qui ne se renouvèle pas, et qui monte en graine avec eux, pour le meilleur et pour le pire. Est-ce là la phase de diffusion artistique à laquelle Bol et ses accompagnateurs aspirent accéder? En tout cas, pour le moment, en attendant de passer à cette ambivalente étape des gaminets d’orchestre, des CD en boites de carton et des concerts locaux, notre Martin pense le plus grand bien de ses musiciens. Et il ne se gêne pas pour le dire. Après une solide répétition de sous-sol, et sur un ton un peu cabot de gérant d’estrade, il susurre: Ça été une belle performance des petits gars, Écoutez, il faut bien le dire, là. Y ont été sur la glace. Y ont donné leur cent pour cent et puis je pense que ça a porté ses fruits…

Bol commence la quête de sa vie publique en nous expliquant initialement qu’il n’est pas trop chaud pour se donner en spectacle, pour exposer ses toiles, pour faire des concerts, pour détailler des CD et des gaminets, pour jouer le jeu de la diffusion. Au cours du cheminement filmé, il change pourtant d’avis, comme subitement. Il va bel et bien contacter une compagnie locale de mise dans le son et produire un album, avec le trio Grand Manitou. Nous allons le suivre dans ces étapes de travail, tant durillonnes que largement illusoires. C’est que le parcours est hérissé de difficultés. Nous prenons la mesure de ce qu’il en coute à la petite tortue pour monter vers les étoiles pointues de son cher cosmos doctrinal. Je ne vais pas tout vous livrer, surtout que comme l’affaire est filmée avec doigté, efficacité et intelligence, je dirai: il faut voir.

Un mot sur Nicolas de la Sablonnière, de sa personne. Il apparait discrètement dans son propre documentaire. On le voit fourguer des bouquins aux environs de la trentième minute (Martin Bolduc nous explique alors que Nic est meilleur pour se promouvoir lui-même que lui-même Martin). Nicolas de la Sablonnière fait une autre apparition au milieu (entendre: au point central) de son long-métrage et ce, pour nous introduite l’INTERZONE. En un savoureux effet de distanciation de sept minutes (41:20—48:20) le metteur en scène nous explique que Bol est un disert, un verbeux, un blablateux, se drapant dans un ample et bizarre nuage théorique. Et comme le traitement cinématographique en cours est plus centré sur le pictural et le musical, le fond bavard et ratiocineur de Bol ressort bien imparfaitement. Cet intermède autocritique installe donc une INTERZONE, soit un sept minutes permettant ouvertement à un Bol théâtral, flamboyant, doctrinaire et allumé, en sarreau blanc avec baguette de bois franc et tableau vert, de nous exposer rien de moins que sa vision philosophique du monde. Oh, bon, il n’y a pas de quoi mettre Marx et Spinoza au rebut, par contre, attendu que cet exposé, sciemment métaphorique et lourdement imagé, genre prof de physique hyper-didactique, cherche à nous faire gober que si les étoiles, les noyaux et les corps de l’univers ont une existence objective, la mesure, elle, requiert un esprit pour se déployer. Le passage évolutif de la matière inorganique, à la matière organique, à la conscience est donc alors sensé, via le canal obscur de ladite mesure, légitimer la bonne vieille croyance rampante en un dieu imaginaire. Ouf… pour la philosophie, comme pour la peinture et la musique, s’il-vous plait, monsieur Martin Bolduc, don’t quit your day job.

Les fines aptitudes cinématographiques de Nicolas de la Sablonnière, qui m’avaient parues déjà for convaincantes dans TOMAHAWK, se confirment solidement ici. D’abord, l’image est d’une justesse et d’une précision remarquables. Peintre lui-même, le réalisateur-cadreur est particulièrement net quand il filme des tableaux et même, tout simplement, de la peinture. Une palette de peinture dans laquelle un peintre, même mineur, barbotte et mélange ses coloris, ressort superbement, devant la caméra de Delasablo. Et il sait aussi filmer des musiciens, ce qui n’est ni simple ni évident, tant au plan visuel qu’au plan sonore. De plus, à ces qualités justement visuelles et sonores de l’exercice se joint derechef le sens précis et clair qu’a Delasablo de l’entretien et du montage des données d’entretien. Vont parler à la caméra, outre Martin Bolduc lui-même, sa mère, son père, son frère, ses nièces et d’autres amis musiciens. Enfants et adultes sont cités solidement et ils et elles servent le propos global de façon tout à fait satisfaisante. Très intéressantes aussi sont les scènes de réunions de travail avec l’équipe de metteurs dans le son que Bol et ses musiciens mandatent (et paient) pour mettre leur premier album en forme. On va voir, devant nos yeux atterrés, une tension s’installer entre Bol et ses ci-devant metteurs dans le son. Le conflit percole, s’établit, se déploie, prend corps. Nous n’en perdrons rien… et pourtant nous sommes ici dans du documentaire, pas dans du cinéma acté (comme disait autrefois mon papa).

Un portrait global de Martin Bolduc se met en place, inexorablement. Peintre solitaire qui n’expose pas, musicien ombrageux, obligé de finir par s’improviser un studio d’enregistrement dans sa chambre, en calant les interstices muraux avec des matelas et du linge sale, rêveur philosophico-cosmologiste mobilisant les extraterrestres et un modèle corpusculaire sommaire de l’univers, avec force efforts verbaux et écrits, pour finir bien installé dans la confirmation des idéologies déistes les plus rebattues. Par interstices fatales, son entourage (mère, père, frère, contrebassiste, batteur) passe tout doucement aux aveux. Martin est un rêveur, un élucubrant, un hyperactif désordonné. Ballotté entre ses deux principaux modes d’expression, il part un peu dans toutes les directions et n’échappe pas complètement au confusionnisme brouillon résultant du malaxage de pulsions artistiques mal contrôlées et d’une weltanschauung philosophique et artistique de lecteur d’almanachs.

Une thèse s’esquisse discrètement, en filigrane. C’est quoi, au bout du compte, un artiste marginal? Eh bien, c’est un type qui se fabrique une procession d’animaux jouets sur le plancher de son appartement et qui, dès lors, fait avancer sa petite tortue vivante entre ces figurines enfantines figées. Il en fera ensuite un tableau et une pube visuelle pour le tout premier concert du trio musical Grand Manitou. Bol chante ses textes, flanqué de ses deux fidèles accompagnateurs. Les trois se déploient et se démènent dans un idiome pop-rock-métal–punk qui a connu ses grandes années et qui, de se perpétuer ainsi, aspire, bon an mal an, à faire un petit peu comprendre qu’il n’a peut-être pas encore tout dit. La petite tortue pourrait encore possiblement monter vers les étoiles. Qui sait? Sous la discrète intendance de l’analyse pudiquement avancée par Delasablo, on ne voudrait que souhaiter le meilleur, au petit reptile à la carapace. Espérons donc, pour le bénéfice de Martin Bolduc, bien indolent, et de ses pairs, bien patients, que la courbure de l’univers ne soit pas telle que la petite tortue soit en train de s’engager hardiment sur un ruban de Möbius circulaire, unidimensionnel, perpétuel et philosophiquement éperdu.

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PLANÈTE BOL, Nicolas de la Sablonnière (dit Delasablo), 2019, Antarez films et Gene Bro Prod, film documentaire de 122 minutes.

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RAPPORTS ET ÉTATS QUI N’EXISTENT PAS (JEAN-PIERRE BOLDUC)

Posted by Ysengrimus sur 21 novembre 2022

Vache-Bolduc-1

Ce sont souvent ceux qui ne le savent pas encore
qui détruisent le monde.

Jean-Pierre Bolduc (p. 134)

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Voici un recueil de quatre longues nouvelles (presque des novellas) décapant, étrange, sardoniques et incongru. Comme l’ouvrage est malheureusement épuisé (il ne date pourtant que de 2008), je vais encocher un écart à mes habitudes de discrétion glosatrice et vous en résumer le curieux contenu un petit peu plus que d’habitude. C’est de la lecture de bonne tenue, copieuse et pas nécessairement légère, légère. La tonalité du tout de la chose me rappelle beaucoup celle de feu mon vieil ami Sinclair Dumontais, auteur mystérieux et inclassable qui écrivait, lui aussi, dans les premières années de ce nouveau siècle.

LE PROJET PILOTE (pp 5-68). Un homme et une femme se retrouvent ensemble dans une structure restreinte et forclose de contreplaqué (ou d’un matériau analogue). On s’installe dans une sorte de huis-clos patasartrien, le mobilier bourgeois en moins. Cet homme et cette femme, qui ne se connaissent pas, ont perdu certaines caractéristiques naturelles. Ils n’ont plus faim, ils ne peuvent plus déféquer, leurs yeux ne peuvent plus cligner. Mais surtout leur premier contact est finalement assez agressif. Contrariés par cette situation incongrue, ils ont tous les deux le sentiment de s’être fait intempestivement arracher de leurs conditions de vie ordinaires pour se faire installer là, en toute ignorance de cause. Et, au départ, le sentiment confus que l’autre personne pourrait avoir quelque chose à y voir flotte dans l’atmosphère. Graduellement, les choses se rajustent et un dialogue, peu enthousiaste mais effectif, se met en place. On découvre alors que cet homme et cette femme vivent à mille ans de distance l’un de l’autre. C’est-à-dire que l’homme est un contemporain de la date d’édition du présent ouvrages, 2008, tandis que la femme provient de la Nouvelle Terre qui, elle-même, est environ un millénaire dans le futur par rapport au temps de l’homme. Ces deux personnes sont donc venues d’un temps différent et se sont retrouvées dans le même espace, un peu pour le meilleur et un peu pour le pire. De l’autre côté du mur de contreplaqué, une voix finit par se faire entendre, qui leur explique qu’ils font partie d’un projet pilote ayant à voir avec le cheminement vers la mort ou le cheminement en retour de la mort. Et la suite du susdit projet pilote ne pourra fonctionner que si une meilleure harmonie interactive s’établit entre Monsieur et Madame et ça, hmmm… c’est pas gagné. Que va t-il se passer? Vont-ils arriver à aligner leurs flûtes, harmoniser leur interaction de façon à pouvoir suivre les étapes ultérieures de ce mystérieux projet pilote insidieusement surnaturel? Cette démarche complexe ne les intéresse que fort peu, d’autre part. Aussi le risque est assez grand qu’ils restent coincés dans cet autre monde, intercalaire et forclos. Ce face-à-face improbable nous installe entre la vie, la mort, la ratiocinette boudeuse, les émotions percutantes, et la philosophie sans système et sans solution des temps de notre temps.

MÉTAMORPHOSE BOVINE À TRASHINGTON (pp 69-116). Le protagoniste est un citadin largement involontaire vivant dans une ville morose qui s’appelle Trashington et est la capitale d’un empire fortement militarisé, les Écrases-Unis. Les autres citadins de Trashington sont des rats, des rats textuels. Et ces rats manifestent une attitude assez arrogante et peu sympathique à l’égard du protagoniste. Les choses vont subitement gagner en complication quand, pour des raisons mal élucidées, le protagoniste va se transformer en vache. Il devient textuellement une vache, c’est-à-dire qu’il prend la forme d’un bovidé tout ce qu’il y a de plus ordinaire, qui doit désormais ruminer et exister avec plein statut de vache. Cela se joue malgré le fait qu’il arrive parfois à se dresser sur ses pattes de derrière et adopter une attitude anthropomorphe approximative qui, bien sûr, ne leurre personne. Le protagoniste est très ennuyé par cette métamorphose et il se rend vite compte que, d’abord, il est passé de… ce qu’il était avant à vache. Ensuite, il est passé de mâle à femelle. Donc il se trouve à être plus ou moins exposé à toutes sortes d’avanies discriminatoires de diverses natures. Notre protagoniste devenu vache court se réfugier chez sa sœur. La sœur en question est elle aussi du monde des rats. On peut aussi présumer (sans certitude absolue) que c’est une femme et non seulement c’est une femme, mais elle a un passé lourd puisque c’est une ancienne tueuse à gages. Cherchant à clarifier leur situation peu enviable, la vache et sa sœur vont se présenter dans une institution fatalement militarisée. Les choses vont promptement crotter et ils vont vite se mettre à avoir toutes sortes de démêlés assez violents avec les autorités militaires de Trashington. Poursuites motorisées. Castagnes. Pertes de vie… Rififi turlupiné. Au moment de leur fuite, la sœur va larguer la vache, pour sauver sa peau (de vache). La vache, de sa personne, va se faire mettre la main au collet, à la corne. Et elle va être incarcérée. S’ensuivra un procès et la vache sera innocentée, vu que c’est sa sœur, tueuse à gages et contumace, qui a ouvertement dératisé l’ambiance, au moment de la scène de castagne. Un autre procès mènera carrément à des compensations financières pour la vache. Ce rebondissement sonnant et trébuchant lui fera encaisser des sommes rondouillardes qu’elle flaubera aussitôt, dans une ville de jeu renommée. Après un bref passage à vide en itinérance urbaine et une providentielle rencontre tourmentée avec Jean le Rationaliste, un taulard de sa parenté aux propensions prophétiques, notre vache comprendra qu’elle est en fait une vache sacrée et elle déménagera dans un pays bouddhiste où elle deviendra objet de culte et leader d’un racket religieux aussi colossal que moralement douteux. Elle en tirera un certain nombre de conclusions de sagesse… Je n’étais jamais capable d’adresser la parole à mes fidèles. Je me rendais compte que l’adoration, que l’adulation, c’était un peu comme du mépris mais sympathique: on ne vous parlait plus normalement, on avait de la difficulté à vous adresser la parole (p. 111). Dialectique inversion d’une anthropo-vache devenue de sa personne aussi oppressive que les oppresseurs qui l’avaient jadis oppressée.

TES DERNIÈRES VOLONTÉS EN DIRECT (pp 117-165). Ce texte est écrit en Tu. Il s’adresse au protagoniste vivant et subissant l’action. Ce protagoniste a commis un certain nombre de délits. Il a fumé trois fois dans la section non-fumeur d’un restaurant. Il a fait du trafic illégal de gras trans. Alors, les autorités décident non seulement de l’exécuter, mais elles décident aussi que sa dernière soirée, résultat de ses dernières volontés, aura lieu en direct, devant les caméras. On va donc suivre le protagoniste, en compagnie de son épouse et d’un couple d’amis, prenant son dernier repas, buvant sa dernière coupe d’alcool prohibé, et procédant même à son divorce. Et ça donne un certain nombre d’activités incongrues, entre autres, celle de jouer, après le repas, à un petit jeu de société bizarre ou de laver la vaisselle en compagnie du domestique dédaigneux qui leur a livré leurs maigres agapes. Le protagoniste finira par subir une exécution par injection intraveineuse, toujours devant les caméras. Bon, alors, tout se passe sous la houlette ou le commandement du parti unique. On bougonne beaucoup, dans ce texte, contre le Parti (avec un P majuscule). Cela se formule d’une façon toute patakafkaïenne, genre vingtième siècle. Mais la bougonnade contre le Parti, un petit peu rebattue quand même, accompagne une sorte de développement grinçant et fielleux contre les rectitudes politiques contemporaines et les faux choix démocratiques qu’elles supposent. On retrouve, en effet, des formulations comme… La liberté individuelle, c’est seulement aujourd’hui le choix qu’on a entre deux marques de cornichons à l’épicerie, au restaurant ou durant les élections (p. 130). Coexistent donc, dans ce développement de fiction, une bougonnade contre l’autorité arbitraire du parti unique, un peu comme si on se lamentait sur la condition chinoise ou soviétique, et une bougonnade contre la rectitude politique, un peu comme si on se lamentait contre les conditions occidentales actuelles. De façon un peu incohérente, on se retrouve ainsi avec des conformités de rectitude politique qui ne peuvent apparaître que dans des contextes de capitalisme post-libéral (sans parti et autorité unique, donc). C’est de fait justement en l’absence de la loi du parti que l’autorité est désormais dictée par la morale fluctuante et flottante de la compétition victimaire. Et pourtant cela prétend coexister avec un parti unique très puissant, très décisionnel et très indifférent aux conformismes autres que le sien. L’exercice critique de cette nouvelle est conséquemment un peu bancal, d’un point de vue sociologique ou socio-historique. À cela s’ajoute le fait que cette exécution publique est ouvertement qualifiée de téléréalité (le terme est utilisé quatre fois, pp 150, 151, 155, 165), ce qui, encore une fois, est un exercice qui relève beaucoup plus des pseudo-démocraties post-libérales que des pays autoritaires à partis uniques. On se retrouve donc ici avec une espèce de salade critique un peu éclectique et mal dominée. Parti unique profondément dictatorial ou lot multiple de rectitudes politiques superficielles et polymorphes? Faudrait se brancher, dans le récit. Ça peut pas être les deux… ou alors on remplace la fiction cohérente à portée critique par de la jérémiade droitière de n’importe quoi… Enfin, bon, le protagoniste à qui on s’adresse en lui disant Tu finit donc par mourir, exécuté devant les caméras. Et l’éventuelle fascination qu’on a pu, très modérément, ressentir pour ce texte intellectuellement boiteux meurt un peu avec lui.

TOUT EST DANS LE SUJET (pp 167-216). Ce texte envoutant et bien mieux maitrisé est écrit en Nous. Il se déroule dans un rêve littéraire (p. 200). Le protagoniste fait la rencontre d’un être étrange et chafouin qui s’appelle PEB. Nous découvrons, donc, que ce PEB est un petit livre bleu avec des bras, des jambes et un sourire genre émoticon planté au beau milieu de la couverture. PEB va nous servir de mentor, de guide biographique et de cicérone, dans le dispositif onirique que nous allons, bien malgré nous, investir, tout graduellement… et récursivement. Nous rêvons, c’est indubitable. Nous sommes un protagoniste solitaire qui ne dira rien de très précis sur lui-même. Le protagoniste en question rêve (au sens non-nocturne du terme) d’être un génie littéraire et de vivre de sa plume, c’est là la seule pulsion névrotique que nous lui découvrons. Il s’endort sur cette idée et il rêve (au sens onirique et nocturne du terme, cette fois). Et le protagoniste se retrouve alors dans sa vision toute personnelle d’une soirée organisée à Paris en 1922 par Sydney Schiff (1868-1964) après la première du spectacle Renard. Au nombre des personnalités de conséquence de cette assemblée vespérale au Ritz figurent Igor Stravinsky (1882-1971), Serge de Diaghilev (1872-1929), James Joyce (1882-1941) et Marcel Proust (1871-1922). Maintenant que je vous ai dit tout ça, tout net, vous le savez… mais notre protagoniste rêveur, lui, ne disposera pas de cette foison de détails introductoires, quand il se présentera dans cet espace-temps fluctuant… il devra tout découvrir sur le tas, oniriquement et, redisons-le car c’est de mise, récursivement. Sous la houlette de PEB, notre protagoniste va vivre et revivre l’événement en cours, en l’investissant récursivement (oui, oui, la redite est voulue). Il sera d’abord lui-même, puis il retraversera l’événement en tant que Sydney Schiff (Nous serons alors un peu obsédés par les questions logistiques et organisationnelles), puis en tant que William Carlos Williams (1883-1963), puis en tant que Margaret Anderson (1886-1973 – Nous serons alors un peu obsédés par le fait d’avoir subitement changé de sexe), puis en tant qu’Arthur Powers (je sais pas c’est qui sti-là et il n’y a pas d’hyperlien sérieux le concernant), puis finalement en tant que Frank Budgen (1882-1971). Toutes ces huiles, subtiles et moins subtiles, vont darder leurs regards et leurs oreilles tant, dans un sens, en direction de Proust, Joyce & consort que, dans l’autre sens, en direction des petits fours et du bar ouvert. Et notre protagoniste, prisonnier de cette doucereuse circularité onirique, aura éventuellement l’impression de traverser en boucle un vieux film cliquetant, à chaque fois altéré visuellement et picoté de répliques déformées, redites, distordues, différentes de fois en fois, de témoin incarné, en figurant distrait, en organisateur mondain fébrile. Le mouvement en cascade du glissement d’incarnation entre les différents personnages est savoureux et nous donne un aperçu à la fois décalé et très satisfaisant des variables des versions retenues, au fil du temps, d’un moment force, à la fois sublimement quelconque et obsessivement inoubliable. S’il y a quelque chose qu’on cherche confusément à comprendre de cette rencontre artistico-mondaine de l’entre-deux-guerres parisien c’est ce qu’elle pouvait bien avoir de si extraordinaire… On découvre, on tâtonne, on ressent, on intellectualise. L’intellectualisation dans ce rêve n’a absolument rien de normal. Nous ne réfléchissons pas pour vrai (p. 198). Nous rêvons éveillés en fait, et l’exercice allusivement prousto-joycien auquel ce court récit nous convie est passablement jubilatoire. On découvre ou redécouvre une manière de mélange de Midnight in Paris et de Dialogus. De tous points de vue, un étonnant petit moment de… littérature.

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Redisons-le, l’ouvrage est épuisé. Et c’est bien dommage. En bibliothèque, peut-être… Vaut le détour, en tout cas…

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Jean-Pierre Bolduc, Rapports et états qui n’existent pas, Éditions Baudelaire, 2008, 216 p.

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Namun et Ysengrim

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2022

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Depuis un moment, j’ai l’immense joie d’écrire de la pictopoésie pour le peintre et musicien autochtone Namun (Denis Thibault). On peut contempler et lire un certain nombre de nos œuvres de rencontre ICI. Notre travail de peinture (Namun) et d’écriture (Ysengrim) se complète de performances musicales et verbales devant public. Notre protocole de présentation, empreint d’une modeste gravité, est désormais bien établi. Au début d’une de nos performances, le peintre et musicien aborigène remet le bâton de parole au pictopoète occidental. Dans un contexte de réconciliation, le bâton de parole est déposé respectueusement près du premier tableau et Ysengrim est désormais autorisé à réciter de la pictopoésie française versifiée. Namun est en tenue traditionnelle (avec peintures faciales) et il joue des instruments autochtones. La tenue d’Ysengrim (décidée par Namun), notamment avec le tricorne à plume, le campe comme faire-valoir occidental de la performance. Le manteau de laine polychrome que porte Ysengrim s’appelle un capot. Ce vêtement que porte Ysengrim est authentique. Il a été troqué contre des pelleteries chez la Compagnie de la Baie d’Hudson par le grand-père de Namun, dans la première moitié du siècle dernier. Cette tenue distinctive et ostensible permettait aux gens de la HBC de discerner «leurs» aborigènes, sur les vastes surfaces de neige. Par un juste retour de la chose historique, il permet aujourd’hui à l’artiste autochtone de démarquer «son» occidental. Tout ici, tableaux, musique, psalmodies, costumes, séquences narratives des lectures, sélection des textes, dramaturgie générale, résulte de la décision de l’artiste aborigène. Après la prestation, Ysengrim rend le bâton de parole à Namun, et se tait. Le bâton est mis en circulation par Namun dans le public qui entre alors en interaction avec lui.

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Namun, Saint-Eustache, 2020

Le nom Namun, signifie «celui qui existe avec le vent» (autrement dit: celui qui vole), dans un idiome innu. Peintre, sculpteur, conteur, dramaturge et musicien, Namun est intimement imprégné de la nature, et notamment des oiseaux. Il s’inspire effectivement souvent de la dimension aviaire dans ses tableaux et dans sa réflexion musicale et philosophique. Namun est un personnage scénique fin et délié. Il a un sens naturel de l’art corporel et musical improvisés. Comme chanteur et comme musicien, il vit et fait vivre ce qu’il communique par son art. Namun est un membre de la nation Innu montagnaise et il pratique l’art pictural selon le style de la peinture Woodlands ou peinture médecine ou peinture légende. Il m’a approché, il y a un certain nombre d’années, et m’a suggéré de placer des pictopoèmes sur son œuvre picturale. Le résultat fut particulièrement intéressant et émouvant, et une belle collaboration s’instaura. Il s’en dégage aussi —crucialement— une réflexion critique permanente, implicite et explicite, sur la dimension artistique des questions de réconciliation entre allochtones et autochtones.

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Ysengrim, Saint-Eustache, 2020

Le nom Ysengrim signifie «celui qui porte un casque de fer» (autrement dit: tête dure), dans un idiome tudesque. Je me définis comme un homme du logos. Je suis un auteur québécois, très intéressé par la pictopoésie, dont j’ai la modeste prétention d’avoir affiné, sinon défini, les principales caractéristiques. Les tableaux de Namun m’ont particulièrement inspiré à cause de leur force thématique et de leur façon merveilleuse d’organiser et de segmenter les couleurs en perpétuant avec brio la vision de sagesse et les beautés extraordinaires de l’art pictural autochtone. Quand Namun m’a fait l’intense compliment de me proposer de faire de la pictopoésie sur son travail, l’envie de la lire en public m’est venue à l’esprit assez tôt et Namun a réagi très positivement à l’idée. La chose s’est ensuite mise en place en toute simplicité, tant et si bien qu’il nous est devenu possible de mettre en forme un exercice commun fin, efficace, élégant et original.

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Namun et Ysengrim-1

Namun et Ysengrim, Saint-Eustache, 2020

Notre première présentation publique a eu lieu à Saint-Eustache (Basses-Laurentides, Québec), dans un petit centre d’art particulièrement charmant installé dans une ancienne chapelle de poche presbytérienne, et qui s’appelle justement La petite église. Namun y avait fait une exposition de sa série de tableaux sur les oiseaux. Et comme cette exposition se terminait, Namun a décidé de faire ce qu’il appelle un décrochage de tableaux ou encore un dévernissage, c’est-à-dire une rencontre devant public pour contempler les tableaux une dernière fois avant que le peintre ne les range. Dans ce cas-ci, la rencontre devant public se fit sous la forme d’une lecture de pictopoésie, avec psalmodies et musique autochtone. Nous avons investi scénographiquement un espace initialement configuré comme une exposition murale de tableaux, toute conventionnelle. Nous sommes donc passés d’un tableau à l’autre en présentant un pictopoème par tableau, en alternance avec la musique (improvisation sur flute) et les psalmodies autochtones. La salle était rectangulaire et les murs étaient en lattes de bois verni. Le public (une trentaine de personnes) était assis au centre de la salle et nous circulions lentement autour d’eux, en longeant les murs où étaient accrochés les tableaux. Nous avons ainsi suivi cursivement… tout simplement… la forme du dispositif qu’imposait la salle d’exposition. La lumière tenait à un éclairage de tableaux et non à un éclairage de théâtre. Tant et si bien que l’expérience fut aussi particulièrement intéressante au plan du résultat visuel sur les acteurs mêmes. Six pictopoèmes ont été lus ainsi, sur six tableaux distincts

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Namun et Ysengrim, Saint-Simeon, 2022

Après la pause-pandémie, nous anticipions avec joie le retour de Namun et Ysengrim, cette fois-ci sur le Centre d’exposition Inouï de Saint-Siméon (Charlevoix, Québec), dans le cadre d’une présentation sur le thème de la relation entre l’humain et l’animal. Nous n’avons pas été déçus. Sur Saint-Siméon, les choses ont fonctionné d’une façon un peu différente, plus originale, en fait. Namun était alors en exposition en compagnie de deux autres artistes autochtones, une peintre et un taxidermiste. Comme le thème était donc celui de la relation entre l’humain et l’animal, Namun avait sélectionné des toiles qui s’articulaient entre elles et formaient une petite narration présentant une progression de l’idée du rapprochement entre les humains et les animaux, en référence à la sensibilité de proximité avec la nature qui fut jadis celle de tout le genre humain. Le petit centre d’exposition de Saint-Siméon (monté fort astucieusement dans une ancienne épicerie de village) fut un espace très intéressant à investir. Exploratoire, immaculé, modularisé, séparé et découpé de différentes façons, le dispositif imposait sa petite loi aléatoire en conformité avec laquelle nous avons construit notre propre parcours. Cela nous a permis de passer d’un tableau à l’autre, encore une fois, en produisant les récitatifs, les psalmodies et la musique, en conformité avec cette thématique précise. Ici, le public nous suivait, d’un espace modulaire à l’autre, de façon à pouvoir bien discerner notre action et entendre les instruments et les voix. Ce que nous faisions, tout doucement, attendu que la salle était constitutivement tributaire de séparations dont nous avions préalablement maximalisé la logique, sans en altérer la disposition, c’était de nous couler dans cet espace et de fluidement nous regrouper devant les différents tableaux de Namun. Tout de suite après le segment musical, je disais au public (une trentaine de personnes dont une dizaine d’enfants): «Suis Namun». Namun se dirigeait alors, à travers les modules et paravents de l’exposition, vers le tableau suivant (prévu dans notre parcours) et le public le suivait, tout doucement. La même séquence avait alors lieu, mais avec un autre texte et ponctuée sur un autre instrument de musique (tambour, flute ou maracas autochtone). Dix pictopoèmes ont été lus ainsi, sur dix tableaux distincts.

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Namun et Bagatelle

Namun et Bagatelle

Namun est un communicateur naturel, solide et attachant. Il partage sa culture avec une générosité et une bonhomie tout à fait exemplaire. C’est un shaman. Ici, on voit Namun, autochtone de Baie-Saint-Paul (Québec), en train de faire l’accolade à Bagatelle, qui, elle-même, est une ainée autochtone originaire du vieux District de Keewatin (Manitoba). Namun est très respectueux des aînés et des jeunes. Il est vraiment un personnage total et un extraordinaire ambassadeur de sa culture de souche. C’est de l’or fin de travailler avec cet artiste aborigène. Un grand honneur pour moi.

Le public, lors de ces deux rencontres, a magnifiquement réagi. Pour tout dire, je dirais qu’ils étaient tous littéralement subjugués. Sur Saint-Eustache, ce fut l’enthousiasme et les échanges furent riches et débordants. «Nous sommes restés sur notre faim» fut alors le maitre mot. C’est ce commentaire qui fit que nous sommes passés de six pictopoèmes à dix. Sur Saint-Siméon, la jeune vidéaste chargée par Namun de nous filmer a parlé de performance «extraordinaire» et de «jamais vu». C’est vrai que la combinaison tableau, pictopoésie, musique, c’est comme l’œuf de Christophe Colomb mais personne ne fait jamais ça.

Namun a eu ce mot: «Paul, on vient d’inventer le vernissage dynamique. Je ne ferai plus jamais de vernissages conventionnels pour mes tableaux».

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De l’harmonie des oiseaux

Namun et Ysengrim ont vécu cette extase
Avec une modestie qui sait ce qu’elle vous doit
Grâce à vous tous, nos mots sont devenus des phrases
Nos ingrédients épars ont formé un repas.
Ysengrim et Namun sont fort contents. Il semble
Que ces oiseaux nous aient transmis
Leur harmonie.
Vivre c’est se rejoindre, c’est exister ensemble…
Pour ces moments soyeux, nous vous disons…

Merci.

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CHARLY MON PÈRE (Diane Boudreau)

Posted by Ysengrimus sur 7 novembre 2022

De le sentir si vrai, si solidement ancré,
me permettait, à moi aussi, de mieux m’enraciner

(p. 59)

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Que savons nous de nos pères et mères? Que connaissons-nous vraiment de la validité des présomptions que nous dégageons au sujet de l’opinion que nos parents se font sur eux-mêmes et sur nous? Le regard enfantin est, presque par définition, une diffraction, une distorsion. Mais c’est justement cela qui fait sa force, sa durabilité, sa vigueur, et permet de le formuler comme un enjeu. La poétesse Diane Boudreau nous sert aujourd’hui ce qu’elle appelle discrètement un récit. Il s’agit en fait d’une petite série de miniatures en prose portant sur la relation qu’elle a établi depuis son enfance avec son père.

La propension autobiographique se manifeste dans cette série de textes mais —fait capital— elle est adéquatement dominée par une pertinente option de présentation en de fines vignettes textuelles bien synthétisées. Un bref résumé autobiographique ouvre la marche mais on ne s’y enlise pas. Les miniatures en prose sont avancées selon l’ordre chronologique mais cela ne nuit pas à l’autonomie constitutive de chacun des textes. L’ouvrage, particulièrement remarquable pour la qualité de son écriture, apparaît aussi comme une intéressante tranche de la vie socio-historique et sociopolitique des années 1950-2000, au Québec. Sans trop en dire, expliquons que le père de la narratrice a raté une carrière d’ingénieur pour avoir trop ouvertement exprimé des vues libérales sous le duplessisme. Cela lui laisse un traumatisme social de vie qu’il transmettra fatalement à ses filles.

Afficher ses couleurs

Énorme déception pour les deux jeunes filles que nous sommes. Papa nous interdit, ma sœur et moi, de nous rendre à une soirée partisane, péquiste, bien que la J.E.C. (jeunesse étudiante catholique) nous y invite fortement.

«— Voyons papa! Pourquoi?»

«—Je n’veux pas vous voir là!»

Le ton est sans réplique, le sujet clos. Ses yeux fulminent. Pas d’autres explications, aucune négociation possible.

Lui qui n’a pu réaliser son rêve de devenir ingénieur, il sait ce qu’on peut perdre en affichant trop ses couleurs: il suffirait d’une simple photo, croquée parmi la foule, pour prouver la présence de ses filles à une assemblée clamant haut et fort l’indépendance du Québec, reniant ainsi ce pouvoir fédéral, son employeur, qui lui permet de vivre honorablement, lui est les siens…

Mais il ne dira rien, du moins pas ce jour-là. Plus tard, il glissera, à travers quelques bribes, comment certains de ses collègues ont tout perdu —maison, auto, standard de vie enviable— après avoir été mis à la porte sans motif valable, entraînant dans leur chute épouse et enfants.

(p. 49)

La compréhension que la narratrice produit au sujet de notre oppression coloniale collective ainsi que du traumatisme historique ayant perturbé la vie professionnelle de son père ne manque pas de pertinence (et d’utilité pour l’historien autant que pour l’ethnographe). Mais, bon, la vision que la poétesse se fait des vues de son papa est-elle toujours aussi précise? Rien n’est moins certain. Le fait est qu’une sorte de malaise diffus semble exister entre le père et la fille. Tout se passe comme si l’harmonie n’était pas intégrale, comme si quelque chose faisait dépôt, langueur ou comédon. C’est comme si une sorte de blocage compromettait de façon diffuse mais cuisante et permanente l’harmonie rêvée des interactions père-fille. Pourtant, la richesse précise du tableau, que la narratrice nous peint par petites touches, sur ces fait boitilleurs semble ne déboucher que sur des questions infimes, des miettes de problèmes, des malentendus sans conséquences, de l’anodin monté en épingle… En un mot, on nage ici dans le verre d’eau océanique des traumatismes enfantins, dans toute leur immense petite ampleur définitoire.

Pastel sur jute

Installée à la table de cuisine, je peins avec des craies de pastel gras sur des retailles de jute que j’ai fixé au préalable sur des cartons.

M’inspirant de cartes artisanales conservées avec soin, je retrace, en toute quiétude, des visages d’enfants aux yeux grands et rêveurs, sûrement issus de ces pays imaginaires d’où je viendrais aussi…

Émergeant du sous-sol d’un pas tranquille, papa s’attarde un instant derrière moi pour jeter un regard sur mes dessins.

Sans prononcer un mot, il pose calmement sa main sur mon épaule, signe discret d’approbation et de respect.

Quel baume sur mes quinze ans!

Ta fille, papa, si peu douée pour les mathématiques a, grâce au ciel, plus d’aptitudes pour les arts.

(p. 47)

On comprend, au fil des étapes de la lecture, que rien de terrible ne s’est passé, que rien d’insoutenable ou d’insupportable ne se manifestera, dans ces récits. Ce seront de simples peintures de la vie ordinaire qui nous permettront —de ce fait, encore plus vivement— de faire ou de refaire la fameuse promenade dans le petit musée de papier des constants et multiples malentendus inoubliables-oubliables entre parents et enfants.

Les miniatures en prose de Diane Boudreau, toutes plus belles les unes que les autres, finissent par littéralement fasciner. Et, ce faisant, elles mettent en place rien de moins qu’une sorte de grammaire d’engendrement. On a donc une situation d’écriture où la capsule autobiographique, circonscrite et ciselée, rapporte par le menu une situation où l’enfant reste avec le sentiment d’avoir porté à son papa une sorte de coup solide, une manière d’estafilade affective, qui semble avoir eu je ne sais quel impact durable (mais toujours tu). Le tout se joue avec une indubitable intensité, alors que ledit impact durable n’est peut-être jamais qu’une sorte de pli bizarre, réversible et incongru, dans le cellophane de la bulle du souvenir de l’enfant même, sans plus. Un facteur clef, constant et stable, finit par s’imposer. C’est que tout cela est tout petit et pourtant rendu immense par le fait que l’enfant aussi était bien petit, au moment de la manifestation de toutes ces grandes petites choses.

Inspiré et stimulé par la très dynamisante logique d’engendrement des miniatures en prose de Diane Boudreau dans Charly mon père, j’ai décidé, presque sans m’en rendre compte, de m’essayer ponctuellement à l’exercice (et ce, malgré le fait que je suis, de ma personne, assez réfractaire à la propension autobiographique). Goûtons la grandeur et la dérision de ce genre d’émotions enfantines mises en vignette. Voici l’histoire vraie de ma modeste miniature en prose, portant sur un de ces moments d’impact affectif que j’ai cru avoir eu sur mon père.

Winston Churchill et les petits oiseaux

Nous sommes le samedi 30 janvier 1965 et le premier ministre britannique Winston Spencer Leonard Churchill vient de mourir, une semaine auparavant. Mon père, ancien combattant de la marine marchande canadienne réquisitionnée et héro ordinaire de la Bataille de l’Atlantique, en est très abattu. Pour lui, Churchill est une figure. On pourrait même dire que c’est nul autre que ce warmonger au chapeau haut-de-forme qui a défini et configuré mon père, jeune homme. On dirait qu’il a perdu un second papa, ou quelque chose dans le genre. Il est assis dans un des fauteuils du salon, la tête penchée, et il regarde dans le vide.

Pour ma part, j’ai sept ans et je ne suis pas trop interpellé par le souvenir grave et ému que semble susciter, en ce petit samedi matin d’hiver, dans notre maisonnée repentignoise, Winnie le bouledogue anglais qui vient de casser son cigare. Le journal La Presse du temps enchâssait dans sa copie du samedi un magazine tabloïde qui s’intitulait Perspectives. Une portion importante de l’espace du Perspectives de ce samedi matin est consacrée à la mort de Winston Churchill. J’en tourne les pages gravement et en découvre la faconde austère et empesée. Franchement, ça ne présente pas un bien grand intérêt.

Derrière la dernière page du long et interminable reportage photo sur Churchill, il y a de magnifiques oiseaux multicolores perchés ensemble dans des branches d’arbre. L’idée me vient tout de suite de les découper pour les disposer dans un cahier d’images en collages (scrap book) que je suis en train de me constituer sur le monde merveilleux des animaux. Sans transition, je m’empare d’une grande paire de ciseaux pour récupérer les petits oiseaux. Au moment où je vais me mettre à l’œuvre, ma mère me dit discrètement: «Tu devrais attendre que ton père ait lu le reportage sur la mort de Winston Churchill avant de faire ça.»

L’idée est contrariante mais, hélas, fort valide. J’attends donc quelque temps et, dans cette expectative, j’entreprends d’observer mon père, le pistant et l’espionnant, de ci de là, dans la maison. Il est toujours très affaissé. Il vaque, maintenant. Il essaie de foutre quelque chose de son triste petit samedi. Son vrai de vrai premier petit samedi d’après-guerre.

Après ce qui me semble avoir été des heures, j’approche frontalement mon père et lui demande: «Bon, as-tu lu sur la mort de Winston Churchill dans le Perspectives? Est-ce que je peux enfin y découper mes petits oiseaux?»  Il me répond, d’un ton aigre et peu amène: «Oui, oui, fais-ce que tu veux, avec ce journal. Prends-le, déchire-le, je m’en sacre.» La formule est crue et le ton est pour le moins vif. J’y interprète une manière de refus implicite, ainsi qu’une assez dense agressivité dirigée contre moi… alors qu’il ne s’agissait peut-être que de l’expression cuisante du deuil ultime d’un siècle. Chacun son ton, dans le renoncement, n’est-ce pas…

Enfin, pour éviter de contrarier plus avant mon père ainsi endeuillé et crispé, je ne lui reparle plus de la chose oiseuse des petits oiseaux. Aussi, au bout du compte, je n’ai rien découpé dans le magazine Perspectives ni ce jour-là, ni les autres jours. Il est disparu dans le néant, parfaitement intact. Et Winston Spencer Leonard Churchill, pour sa part, est réapparu, lui, de temps en temps, épisodiquement, dans la conversation, comme stricte figure historique. Par contre, je n’ai jamais revu mes mirifiques petits oiseaux multicolores.

(Paul Laurendeau, écrit selon la grammaire d’engendrement du recueil de récits, de Diane Boudreau, Charly mon père, 2018)

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Des textes de ce type sont parfaitement passionnants et le recueil que nous en sert Diane Boudreau se lit comme on boit calmement un cognac capiteux après le grand banquet de l’enfance et de la jeunesse. On y découvre, ou redécouvre, que les gens qui s’aiment se déchirent même s’ils s’aiment et que cela est terrible et en même temps terriblement (peu) important et si (extra)ordinaire. Diane Boudreau nous démontre elle aussi, ici, la puissance textuelle du travail sur miniatures. Elle nous donne et nous livre le crucial historique autant que la beauté intemporelle des petites choses de la vie. Et, par-dessus tout, oh qu’elle est suavement indéfinissable et magnifique et si touchante et émouvante, cette intense relation affective entre une fille et son père.

Le recueil de textes Charly mon père contient 34 miniatures en prose. Il se subdivise en quatre petits sous-recueils, disposés chronologiquement: Premiers souvenirs à Hull (p 17 à 21), Enfance à Pont-Viau (p 22 à 49), La fille à Charles à Jos (p 50 à 66), et Après lui… (p 67 à 73). Ces textes sont suivis d’une annexe de cinq pages intitulée En annexe (p 75-79 — on y découvre notamment les chansons folkloriques ou populaires que Charly chantait à ses enfants) et d’une page de remerciements (p. 80). Le recueil est précédé d’un exergue, d’une préface de l’autrice intitulée Pourquoi parler de lui (p 6 à 7) et de deux textes liminaires, l’un intitulé Avant moi… (p 9 à 11), l’autre intitulé Mon arrivée dans la vie de papa (p 12 à 15). L’ouvrage est illustré d’une photographie paysagère (première de couverture, en couleurs) et de quatre photos de famille en noir et blanc.

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Diane Boudreau, Charly mon père, Diane Boudreau, 2018, 84 p.

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Extrait de la quatrième de couverture:

Après son récit Ne reste que l’amour, où l’auteure Diane Boudreau nous a partagé le lien qu’elle a vécu avec sa mère, voilà qu’elle ressent le besoin d’écrire Charly mon père.

«Tous les secrets de la vie de mon père demeurent camouflés dans ces murs alors que j’aurais tant aimé en savoir davantage sur son enfance, son adolescence…

Trop de détails m’ont échappé: aurais-je raté une occasion, loupé un rendez-vous?

Depuis, je n’ai de cesse de vouloir m’approcher de son mystère. Et j’entreprends de retracer, de décrypter chacun des moindres souvenirs qui me parlent de lui. Mince récolte, qui m’amènera sur une terre insoupçonnée…»

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LA PLAIE DU PASSÉ (Adam Mira)

Posted by Ysengrimus sur 15 octobre 2022

Mira-Plaie du passe

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Dans ce recueil de seize nouvelles réalistes et intimistes, on nous invite à voir le monde contemporain à travers le regard d’un palestinien ayant vécu dans un camp de réfugiés jusqu’à l’âge de quarante ans puis ayant subitement immigré, lourdement lacéré des plaies du passé, au Québec et ce, avant d’avoir appris ne fut-ce que les rudiments les plus minimaux de la langue française. L’écriture dépouillée et directe d’Adam Mira nous fait entrer en toute simplicité dans un univers mental et social étonnant, déroutant, à la fois tragique et crucial. D’un récit à l’autre, on rencontre un homme (ou des hommes) ayant vu sa famille massacrée sous ses yeux… ou ayant vu le laitier d’un quartier d’Alger froidement abattu par la soldatesque juste parce qu’il commençait à bosser avant l’aube… ou côtoyant une mère atteinte de quasi-mutisme à cause des cruautés et des privations des camps et de la guerre. La souffrance aiguë, l’arrachement et le profond manque affectif sont omniprésents dans ces récits, à mi-chemin entre fiction et témoignage.

Malgré le fait que ma mère et mon père m’aient rendu visite pendant plusieurs années, ils ne m’ont jamais pris dans leurs bras, ils ne m’ont jamais fait de câlin. Chaque fois que je voyais quelqu’un devant moi qui recevais une tendresse ou un câlin, la jalousie envahissait mon cœur. J’avais soif d’amour, j’avais besoin de vivre le reste de ma vie entre les câlins et les tendresses!

La dimension cuisante et poignante des drames évoqués dans cet ouvrage est donc subtilement équilibrée par le ton prosaïque, tranquille et limpide du traitement. Le résultat est à la fois très authentique et d’une étrangeté presque décalée, le tout restant solidement installé dans l’ordinaire et le quotidien (même le quotidien bizarre des camps). Un autre facteur particulièrement savoureux et insondablement sympathique entre en ligne de compte au fil de ces historiettes en forme de miniatures. C’est celui de la langue. Le (ou les) personnage(s) mis en scène doit avancer pas à pas dans l’apprentissage de la langue française. Et, par moment, il nous en parle, il en fait le sujet direct et explicite de certains de ses récits. Apprendre consciencieusement le français lui suscite d’ailleurs un mal inattendu à… la langue, justement… la langue l’organe, on s’entend. En travaillant méthodiquement son français, entre autres devant le miroir, notre personnage doit tellement ajuster son appareil phonateur qu’une douleur linguale assez durable se met en place (la nouvelle s’intitule: La langue me faisait mal). Comme quoi, oui, il faut souffrir de la bouche aux pieds, pour s’intégrer. Mais on a ici une petite lancinance bien bénigne va, comparée à celle de ces plaies du passé qui vous rendent presque suicidaire. L’intégration et l’ajustement culturel sont, avec le déracinement et le fardeau durable qu’imprime en nous la Storia, les principaux thèmes de cette suite d’attachants récits. Le monde ordinaire, surtout le contexte quotidien occidental, y est regardé avec un sourire mi-serein mi-taquin mais aussi à travers une singulière lentille, une dense lentille de larmes, en fait. Titre des seize textes: Un automne lugubre. Lutter en français. Mes tentatives de suicide! La langue me faisait mal. J’ai déniché un travail. La femme suspecte et les deux samaritains. La Blanche! Je suis tombé amoureux d’une japonaise. À la recherche de Nadia. Histoire d’une maison. Bénévole indésirable. République bananière. La plaie du passé. Un voyage à travers le temps. De la part d’une princesse célibataire. Chez les frères Castro.

Écrivain réaliste donc, sorte de mémorialiste émotionnel, Adam Mira ne néglige cependant pas la dimension symbolique dans certains de ses récits. Parfois c’est une maison qui parle de son passé (Histoire d’une maison), parfois c’est nulle autre que la Mémoire de l’Humanité qui disserte sur elle-même (Un voyage à travers le temps). Une autre de ces nouvelles (De la part d’une princesse célibataire) est un véritable conte oriental. La reine d’un petit oasis se cherche un mari. Pour attirer vers elle les hommes ayant le plus de prestance, de stature, de noblesse d’âme et de conversation, elle va organiser un grand concours de composition et de récitation de poésie. Tous les apprentis baladins de l’horizon vont se rameuter.  Mais…

Je ne vous en dis pas plus… sauf pour dire que le monde est si beau et que le monde est si cruel. Tel est le message fondamental du recueil de nouvelles La plaie du passé.

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Adam Mira, La plaie du passé, Montréal, ÉLP éditeur, 2016, formats ePub ou Mobi.

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Le Parti Libéral du Québec et son passif compradore

Posted by Ysengrimus sur 7 octobre 2022

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Affiche électorale de Dominique Anglade (2022)

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Québec. Octobre 2022. Ron-ron-ron petit patapon, une autre élection. Bon. Alors, une fois de plus la bourgeoisie québécoise assure la permanence du spectacle et elle nous présente son petit ballet pseudo-démocratique. La Coalition Avenir Québec (les caquistes) a remporté assez facilement l’élection, mais avec seulement 26% des voix, c’est-à-dire 40% du 66% de campions qui sont allés voter (dont je suis. J’ai voté, selon mon habitude, pour ce que le directeur des 7 du Québec appelle la gau-gauche et que j’appelle, plus descriptivement, le centre-gauche parlementaire). Attention, gare à la poudre aux yeux journalistique, ici. Il ne faut jamais rater ce calcul implicite (que les folliculaires bourgeois occultent habituellement)… Il n’y a que 66% des québécois ayant le droit de vote qui se sont présentés aux urnes. Il faut donc voir à constamment rabattre les pourcentages de votes, en tenant scrupuleusement compte du poids, graduellement croissant, des non-votants. Une fois les perdants (quatre fois 10%, pour les partis perdants) et les inertes (34%) cumulés, c’est donc 74% des électeurs québécois (effectifs ou potentiels) qui, de fait, n’ont pas voté pour la Coalition Avenir Québec. Ce problème de décompte des haricots électoraux est d’ailleurs inhérent à toutes les pseudo-démocraties occidentales contemporaines. Et il explique superbement, entre autres, pourquoi le monde part à chialer si tôt après les votes et que les états de grâce, cent jours, et autres lunes de miel se racotillent si vite, par les temps qui courent.

La capacité absorbante de la Coalition Avenir Québec vient de confirmer toutes les apparences de son succès, par ces résultats de surface. Le trait de génie politicien de François Legault a consisté à aller piger dans les deux partis historiques de notre bon terreau québécois, c’est-à-dire le Parti Libéral du Québec et le Parti Québécois, des éléments opportunistes susceptibles de gagner des élections dans leurs comtés, s’ils pouvaient agir sans être prisonniers du passif historique de leurs formations d’origine. C’est que, désormais, le Parti Libéral du Québec et le Parti Québécois sont profondément marqués, burinés, tatoués, par ce qu’avaient été les grandes luttes nationales du siècle dernier. Or le flair calculateur de François Legault lui a fait comprendre, vers 2010-2011 environ, qu’il fallait désormais s’approprier les personnages gâgneux d’élections, dans ces deux formations, tout en les débarrassant des déterminations de leur passé historique. Il a ensuite su les coller ensemble, dans une nouvelle coalition. Mutandis mutatis, ce procédé est néo-duplessiste en son principe, car Duplessis avait un peu procédé de la même manière, vers 1931-1936, quoique dans des conditions socio-historiques fort différentes… Lévesque aussi, du reste, vers 1968-1973, aussi en fonction de son contexte d’époque. Ce petit jeu de la création de nouveaux partis politiques tous les quarante ans environ consiste donc à rebrasser les cartes et à chercher à amener les vieux chiens mouillés du bipartisme Westminster à se secouer, en se débarrassant des gouttelettes boueuses de leur passé politicien du moment. Un tel ensemble de procédés instaure, généralise et institutionnalise le maraudage permanent de transfuges politiques, de tous bords tous côtés, au mépris ouvert des lambeaux d’idéologie politique flottant encore de ci de là ainsi que des choix électoraux initiaux de la petite populace votante.

Un phénomène spécifique se met en place. C’est que les partis politiques dans lesquels François Legault (lui-même un ancien ministre du Parti Québécois) a procédé à sa petite pêche aux transfuges, eh bien, ils continuent d’exister, eux, de surnager, de donner le change. Et le passif historique de ces partis politiques, désormais amplement éviscérés et décérébrés, se discerne beaucoup plus nettement, maintenant que, le vieillissement aidant, la distance historique s’imprime en eux. Tant et tant que la formation politique le plus intéressante à analyser, en ces lendemains d’élections québécoises d’octobre 2022, c’est pas tellement le parti gagnant, mais un des partis perdants, le ci-devant Parti Libéral du Québec. Le Parti Libéral du Québec est un vieil appareil manœuvrier de la bourgeoisie canadienne. Sa fonction de base est celle d’assurer, au Québec, le rôle de capitaine de milice du gouvernement fédéral post-colonial. C’est comme ça au moins depuis la Confédération (1867). Le Parti Libéral du Québec est en fait une enclave néocoloniale. Je dirais presque un sabot de Denver politique pinçant soigneusement la roue de la guimbarde québécoise. Enchâssé de force à l’intérieur de la culture politique du Québec, ce parti fondamentalement fédéraliste a pour vertu de prendre corps et de se densifier, sous l’inflexion du gouvernement d’Ottawa, aussitôt que des velléités nationalistes ou souverainistes ou séparatistes un peu trop bruyantes se manifestent dans la dernière province du Canada qui reste encore de souche française. Donc, le Parti Libéral du Québec, c’est ni plus ni moins que le collier et la laisse au cou du gros chien bleu poudre. Évidemment, son rôle ne prend corps que lorsque le danger trublion se manifeste. Ce corps étranger politique est un objet strictement compradore qui a pour rôle quasi-exclusif de combattre ouvertement les anti-fédéralistes, si anti-fédéralistes il y a. Sauf que, attention, gare au choc, suivez bien le mouvement, ici. Dans les temps contemporains, un autre des traits astucieux de François Legault a consisté à débarrasser aussi les collaborateurs caquistes issus de son propre parti d’origine, le Parti Québécois, des éléments de leur propre passif, qui est celui de la fameuse quête asymptotique de la souveraineté du Québec. En gros, François Legault est allé chercher des libéraux qui n’étaient pas des anti-souverainistes trop virulents. Il est allé chercher des péquistes qui n’étaient pas des pro-souverainistes trop messianiques. Et il s’est donné ainsi une troupe de politiciens aussi électoralement aguerris qu’idéologiquement édulcorés. Et il s’est lancé dans une nouvelle aventure politicienne, dans un autre angle, sur un autre axe. Ronron, il appelle cela, sans trop pousser le bouchon, du nationalisme ou de l’autonomisme, mobilisant, encore une fois, une rhétorique ouvertement post-duplessiste. Tout ceci fait de François Legault rien de moins que le fossoyeur objectif du débat national bourgeois québécois, dans sa version siècle dernier.

Et pourtant, clopin-clopant, le Parti Libéral du Québec perdure. Il vivote. Il se maintient. En fait, il est tout simplement, en ce moment, une eau dormante. Il est entré un petit peu dans une sorte de léthargie onctueuse. On dirait qu’elle n’est plus vraiment là, l’immense machine électorale qui lui permettait de gagner élections sur élections, sans fin, de prendre le pouvoir en redites, au point de devenir presque un appareil ordinaire de l’intendance générale, éventuellement taraudé par la pègre et la corruption affairiste. On se souviendra de l’interminable ère Taschereau, des glauques années Bourassa ou du cauchemar Charest. Cette fameuse machine électorale trans-historique est désormais atténuée, retirée, repliée, contractée, racotillée. Elle n’opère pas, ces temps-ci, attendu que le gouvernement québécois de la Coalition Avenir Québec ne cultive plus de velléités souverainistes, dans ce qui fut le vieil axe séparatiste. Nos caquistes, ce sont maintenant des bons petits fédéralistes ronrons, qui assument que quoi qu’ils fassent et s’efforcent de bidouiller, ils le feront et le bidouilleront, au mieux, dans le cadre de la fédération canadienne. La fédération canadienne n’a donc pas besoin d’activer le passif compradore du Parti Libéral du Québec. Et ce dernier reste assoupi… pour le moment.

Il reste qu’avec 10% (15% de 66%) du vote effectif, les libéraux québécois sont allés chercher vingt-et-un (21) députés. C’est qu’ils disposent d’une base serrée et solide, se trouvant notamment sur l’île de Montréal. Et cette base, c’est tout simplement l’ancienne enceinte coloniale, agglutinée principalement autour des bourgeois anglophones de souche du West Island. Ajoutons à cela un certain nombre d’anciens suppôts libéraux véreux qui ne se sont pas encore mis à encadrer la Coalition Avenir Québec (mais cela viendra, dans le second mandat), la pègre, les grandes entreprises d’infrastructures et, bien sûr, le gouvernement fédéral. Et le fait est que même lorsque inopérant, parce que mis ainsi en veilleuse étant donné le ralentissement des pulsions souverainistes, le Parti Libéral du Québec continue d’entretenir son petit vivier compradore, en tirant une bien bonne moyenne électorale, pour un parti sans assises sociales effectives. Ainsi, si jamais le besoin s’en fait sentir, on pourra le réactiver. La roue de la vie étant ce qu’elle est, son leadership actuel cultive des illusions différentes, s’imaginant qu’il pourrait extirper la formation de ce genre de déterminismes, sans comprendre que les fuyards politiciens des susdits déterminismes sont déjà partis chez François Legault. La bonne foi un peu candide (faussement naïve, en fait, plus probablement) de madame Dominique Anglade, cheffe actuelle du Parti Libéral du Québec, est parfois touchante, mais bien plus souvent navrante. On a envie de lui dire, vous êtes là en train de vous réclamer de Jean Lesage et de cet héritage vieillot et toujours un petit peu clinquant que cherche à cultiver le Parti Libéral du Québec, sans comprendre, en réalité, que vous êtes objectivement et factuellement une femme d’appareil. Vous êtes un rouage bien éphémère, au service d’une instance temporairement passive… pour l’instant, mais qui, lorsqu’il faudra la réactiver, pourra très facilement raccorder ses vieux tuyaux centenaires avec le fédéral, redémarrer sa machine plouto-électorale, et reprendre le pouvoir pour stabiliser les choses dans le sens de la grande bourgeoisie canadienne, si jamais des pulsions frondeuses, pures laines ou autres, s’énervent un peu trop, en ce racoin de fédération.

Ce qu’on a ici, fondamentalement, c’est une lutte compétitive de la bourgeoisie contre la bourgeoisie. La bourgeoisie coloniale contre la bourgeoisie colonisée. Les rouges contre les bleus. Et, dans ce genre de situation, il n’y a pas vraiment de fonctionnement démocratique. Nous sommes dans le cadre, discrètement mais fermement maintenu, de l’occupation coloniale bourgeoise d’une petite société tertiarisée fortement sui-centrée. Cette dernière a pu, un temps, s’illusionner, en s’imaginant qu’elle pourrait sortir de sa cage continentale et en casser le cadenas non-démocratique, en utilisant des mécanismes oui-démocratiques de type référendum et toutim. C’est une illusion maintenant disparue. François Legault incarne la ligne politique qui a laissé tomber cette quête. Et il gouverne. Tous ces champions du renoncement sont maintenant rien d’autre que les petites gens qui assurent l’intendance circonscrite du Québec, en s’occupant de ce que la grande bourgeoisie considère comme ces bricoles d’éléments de gouvernance qu’on concède, au provincial, à un gouvernement provincial sagement provincialisé… éducation, santé, bien-être, culture et autres cossins sociétaux gentils-gentils qui ne dérangent personne, dans le vaste monde.

Même privé de sa cohorte de transfuges caquistes, le Parti Libéral du Québec ne disparaîtra pas, non pas… N’importe quand, il faut pouvoir saisir la laisse du gros chien bleu et tirer sur le collier, si jamais des velléités de résistance étaient susceptibles de réapparaître. Avec trois (3) députés survivants, le Parti Québécois aussi est en train graduellement de rendre tristement saillant le squelette de son passif historique. Dans son cas, c’est tout simplement le déclin de l’impulsion souverainiste, qui n’est pas le déclin d’une fantasmatique nationale, elle toujours éventuellement énervée, mais plutôt le renoncement du plus faible ayant été frontalement vaincu par le plus fort et qui devra un jour comprendre que la roue de l’histoire ne tourne pas, sur le court terme électoral, en direction des peuples colonisés mais en direction des instances colonisatrices. Tous les affaissements historiques de ces grands rapports de forces colonisateurs peuvent possiblement, sur le très long terme, porter une très éventuelle dynamique libératrice. Le tout de la chose impliquant une complexité du développement historique (et de la lutte des classes) dont l’élection québécoise de 2022 n’est certainement pas l’exemple le plus probant ou le plus mémorable. Combien de fois faudra-t-il répéter qu’il n’y a strictement rien à attendre d’historiquement déterminant d’une élection bourgeoise.

Aux jours d’aujourd’hui, ce qui pendouille ici devant nous, c’est, entre autres, ce vieux Parti Libéral du Québec, hautement symptomatique. Il est toujours aussi nuisible qu’autrefois mais le voici, éclopé et squelettique. Regardez-le bien aller, dans les prochaines années. C’est une charpente, insidieusement flexible, dont on discerne moins mal les jointures, les articulations, les points d’appui et le mode de fonctionnement effectif. Cette bête urbaine léthargique qui boite est, d’une certaine façon, beaucoup plus facile à comprendre en ce moment, car elle n’exerce plus, pour un temps, la fascination que risque éventuellement de se remettre à susciter la même bête provincialiste, éveillée cette fois, quand elle reviendra ouvertement nous montrer qu’on est pas du tout arrivés à se débarrasser d’elle et de ceux qui en tirent les souples ficelles de fer, depuis les belles rives automnales de la Rivière des Outaouais.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Les Forges de Saint-Maurice (feuilleton télévisé)

Posted by Ysengrimus sur 11 septembre 2022

Lardier (Léo Ilial), Titiche Chaput (Hélène Lasnier) et Olivier de Vézin (Pascal Rollin)

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Des Provinces de Champagne, Bourgogne et Franche-Comté
vinrent les premiers ouvriers des Forges de Saint-Maurice…
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Sous Louis XV, la Nouvelle-France commence tout doucement à manquer de souffle. Dans un petit quart de siècle (en 1760), elle sera conquise par les Britanniques. Pour l’instant, elle s’efforce de continuer de s’organiser, et notamment de mettre en place une certaine production industrielle. Sur la rivière Saint-Maurice, un important affluent du Saint-Laurent, une grande forge industrielle a été construite, en 1730. Elle doit pouvoir permettre de fabriquer des clous, des barres et des gueuses de fer, des produits semi-finis destinés, mercantilisme colonial oblige, au marché métropolitain. L’administration royale tape un peu du pied pour que la production démarre mais ladite production traîne en longueur à cause de toutes sortes de problèmes tant techniques et logistiques que sociopolitiques. Un rapport de force insidieux s’établit entre les ouvriers des forges, arrivés récemment dans la colonie, et les familles et phratries plus anciennes, implantées depuis le siècle précédant et plus intimement connectées avec les aborigènes et les réseaux commerciaux des autres colonies. L’œuvre de Guy Dufresne (1915-1993), un téléroman (feuilleton télévisé) totalisant cinquante quatre heures (108 épisodes de trente minutes, diffusés entre 1972 et 1975), évoque les difficultés de la période 1737-1740 aux Forges de Saint-Maurice. On arrive à y distinguer deux grandes périodes.

Époque du fondeur Lardier (vers 1737-1738). À partir de 1737, les forges sont pleinement opérationnelles, du moins comme structure physique et technique. Le problème avec ce type de grande industrie artisanale, c’est qu’elle dépend crucialement d’un personnage unique et rare, le fondeur. Si, de tous les ouvriers qui arrivent de France par cargaisons épisodiques, il n’y en a pas un qui connaisse le métier de fondeur, la forge ne peut tout simplement pas démarrer, même si son personnel est en place et fin paré. Le très aristocratique et très angoissé Olivier de Vézin (Pascal Rollin), directeur administratif de la forge, scrute les arrivages d’ouvriers et attend son fondeur. Il finit par en arriver un, doté de tous les titres, qualifications et accréditations requis. Ce sera le rocambolesque Lardier (Léo Ilial), dont le prénom, je crois, n’est jamais explicité. L’apparition flamboyante de ce fondeur va secrètement mettre en branle les forces socio-historiques qui n’ont pas intérêt au démarrage des Forges de Saint-Maurice. Ces instances sont incarnées par la famille Godard, formé du père Clovis Godard (Jean Duceppe puis Yves Létourneau), son épouse, la sage-femme et guérisseuse Ida Godard (Colette Courtois), leur fils aîné, le coureur de bois François Godard (Yvon Thiboutot) et leur fille puînée Véronique Godard (Élizabeth Lesieur). Ces vieux colons de souche, vernaculaires, taciturnes et asociaux, vivent dans le bois et sont le centre nerveux d’un réseau complexe et ramifié de trafic de pelleteries qui, en raccord avec l’Abénakis Bras d’Ours (Bernard Assiniwi), relaye, de façon parfaitement illégale, des ballots de pelleteries depuis les tribus aborigènes de Mauricie jusqu’à la colonie anglaise d’Albany. Cette lucrative contrebande transfrontalière, hautement indifférente au patriotisme colonial d’usage, serait totalement mise à mal par le démarrage des forges, car François Godard et son père Clovis sont officiellement des ouvriers forgerons. Se prolétariser dans la nouvelle usine naissante compromettrait crucialement leurs intensives activités traditionnelles. Il va donc falloir, pour le clan Godard, faire tout simplement capoter le démarrage des forges. Pour ce faire, il faudra frapper à la tête, c’est-à-dire neutraliser le fondeur Lardier, rien de moins. Leur arme secrète, ce sera Véronique Godard. Cette jeune demi-sauvageonne, d’une beauté étrange et frémissante, est, depuis un moment, amplement utilisée, par le clan Godard, pour séduire, enivrer et emberlificoter les Abénakis, contrebandiers aborigènes chargés de livrer les pelleteries auxdits Godard. Cette fois-ci, la jeune goule des sylves aura pour tâche —plus ardue que prévu— de séduire le fondeur Lardier et de le faire basculer dans la débauche, l’ivrognerie, le stupre, la paresse et la luxure. Vaste programme. L’affaire fonctionne assez bien, en apparence, et le rapport de séduction tourmenté entre Lardier et mademoiselle Godard forme la singulière trame passionnelle de cette première période. Mais, s’il n’est pas de bois, Lardier n’est pas pour autant un homme des bois, il s’en faut d’une marge. Et son degré de sophistication civilisationnelle suscite des effets inattendus et peu contrôlables. On observe assez vite que Véronique cherche sourdement à s’affranchir de la tutelle de sa bande de contrebandiers forestiers et elle voit soudain, dans ses amours avec Lardier, un moyen de trouver une porte imprévue menant vers la sortie de son aliénation. Lardier, pour sa part, aigrefin arrogant et peu malléable, regarde tous ces gens d’assez haut. Il trouvera moyen d’arnaquer en grande tant le directeur administratif de la forge que la famille Godard même, notamment en se barrant avec le magot des trafiquants de pelleteries, abandonnant tant ses devoirs de fondeur que Véronique dans le processus, pour aller tripper en Nouvelle-Angleterre avec le grisbi qu’il a subtilisé aux Godard et à Bras d’Ours. Fin abrupte de la première époque (Ce segment spécifique du feuilleton Les Forges de Saint-Maurice fera après coup l’objet d’une pièce de théâtre originale, le synthétisant, intitulée Ce maudit Lardier).

Époque du fondeur Delorme (vers 1739-1740). Après la fuite traîtresse de Lardier, Olivier de Vézin se retrouve Gros Jean comme devant. Il est d’autant plus ennuyé qu’en misant sur le fait que les Forges de Saint-Maurice décolleraient sous la houlette de Lardier, ses bureaux administratifs se sont plus ou moins passablement endettés. Cet endettement rend notamment Olivier de Vézin hautement redevable de deux commerçantes des Trois-Rivières, les sœurs Duplessis. L’aînée, Josèphte Duplessis (Élisabeth Chouvalidzé), est un personnage sec, combinard, tyrannique et intraitable. La puînée des sœurs Duplessis, mademoiselle Marie Duplessis (Danielle Roy), est plus jeune, plus moderne et plus accommodante. Les choses s’assouplissent avec cette seconde personne surtout en vertu du fait qu’elle et Olivier de Vézin tombent ardemment en amour. Voilà qui est fort touchant mais qui ne fait en rien tinter les clous, les barres et les gueuses de fer des Forges de Saint-Maurice. Olivier de Vézin attend, en piaffant, son second fondeur et, comme l’administration métropolitaine ne lui a pas fourni d’indications très précises sur les compétences du dernier arrivage d’ouvriers, il prend l’initiative hasardeuse de s’adresser directement à ceux-ci, leur confiant sa déconvenue et les priant de bien vouloir lui indiquer si parmi eux se trouve quelqu’un connaissant le métier de fondeur. Va alors s’avancer un petit ratoureux du nom de Jean Delorme (Benoît Girard). C’est un ouvrier forgeron vif et expérimenté mais il n’est pas fondeur en titre. Qu’à cela ne tienne, il flaire l’opportunité et se donne comme fondeur alors qu’il ne l’est finalement pas tant que ça. Coincé par ses échéances, Olivier de Vézin n’a pas le temps de tergiverser. Il va se jeter sur ce fondeur autoproclamé comme sur un homme providentiel et l’introniser au village, auprès de toute la petite communauté mauricienne dont la vie dépend tellement de l’activité des forges: Stéphanie Chaput (Hélène Loiselle) et sa fille Titiche Chaput (Hélène Lasnier), l’amoureux de cette dernière, le journalier Rabouin (Marc Favreau) et tous les autres. Mais ces personnages, tous déjà bien présents lors de la période Lardier, ont appris à se méfier du fondeur, notable dont la précision d’action n’est pas toujours très limpide. On va surveiller le nouveau fondeur, ce Delorme, sous toutes ses coutures. L’homme est avenant, bien moins hautain et fendant que son prédécesseur, et, surtout, sous son commandement, la production des forges finit enfin par un peu démarrer. Or le fondeur Delorme est flanqué d’un assistant un peu bizarre, une sorte de simple d’esprit du nom de Belut (Jacques Godin). Outre que ce sbire étrange parle un idiome bien à lui que peu de gens comprennent, il est mystérieux, bougonneux, a peur des femmes comme de démonesses, et suit le fondeur comme son ombre. En fait, de ce duo improbable, c’est Belut qui connaît vraiment effectivement le métier de fondeur. Il souffle ses lignes au fondeur Delorme qui se sert de lui comme d’une sorte de spécialiste secret. Belut incarne aussi la conscience rigoureuse du fondeur Delorme et, de ce fait, il sera un agent assez actif de la neutralisation des malversations, toujours vivaces, de la famille Godard. Ouvertement et vertement insensible aux charmes des femmes, Belut verra à ce que «son» fondeur ne tombe pas sous la coupe de la sirène sylvestre de la famille Godard, Véronique (qui, de toutes façons entre-temps, s’est mariée à un epsilon et ne joue plus guère les goules contrebandières pour son frère et son père). Le fondeur Delorme va tomber amoureux d’une jeune fille du village, bonne, sensée, douce et rationnelle, comme il y en a au moins toujours une dans tous les bons feuilletons-fleuves, la bien nommée Charlotte Sauvage (France Berger). Il l’épousera dans les formes, lui fera un enfant, et vivra ronron une vie de notable largement usurpée vu que, comme dans la fameuse chanson de Leclerc, c’est son valet qui a le génie.

C’était il y a cinquante ans (vers 1972-1975). Il y a donc cinquante ans pilepoil aujourd’hui que débutait ce feuilleton magnifique. J’avais quatorze ans et, dans mon esprit d’enfant, l’œuvre télévisuelle et radiophonique de Guy Dufresne (1915-1993) reste étroitement associée à ma mère. Cette dernière, amateure assidue de téléromans et, avant cela, de radio-romans, évoquait souvent le souvenir tangible qu’elle gardait de l’œuvre de Dufresne. Elle nous parlait de Cap-aux-Sorciers et de Septième Nord avec beaucoup de verve et de ferveur. Maman s’asseyait donc avec nous devant le téléviseur pour mater Les Forges de Saint-Maurice. Un vrai beau souvenir télévisuel familial. La langue de Guy Dufresne est unique. C’est un joual très idiosyncrasique, avec un ton et un rythme archaïques, inusités et étranges. Une vraie langue d’auteur, mais aussi solidement ancrée dans son terroir et ses filiations. Ma mère adorait ça. J’ai inconditionnellement hérité de cette jubilation langagière et théâtreuse qui, il faut bien le dire, reste en nous pour longtemps, quand on la choppe.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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