Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for the ‘Civilisation du Nouveau Monde’ Category

Le Nouveau monde a produit une civilisation spécifique. L’anti-américanisme tangible de notre temps fait parfois oublier ce fait, en démonisant sans nuance la civilisation du Nouveau Monde sous prétexte de canarder l’impérialisme americain, qui, d’autre part, le mérite bien. Les particularités vernaculaires de la civilisation du baseball, du cirque, de l’ardeur des hardis pionniers et de la musique improvisée.

Saumons qui dansent dans la rivière

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2022

Denis Thibault (Namun), Saumons qui dansent dans la rivière, 2019.

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Saumons qui dansez dans la rivière
Ne sous-estimez pas votre fragilité
Un harpon vous attend, sur des berges de fer
Gare aussi aux filets dorés.

Dansez saumons, sur le peu qu’il vous reste
Vivre est si timoré, être est si éphémère
Cette eau autour de vous, semble vous rendre agiles et prestes
Le danger est plus loin. Il arrive de la terre.

L’ours est bien innocent quand il croque vos chairs fines
Comment vous signaler la ville et vous narrer l’usine
Comment vous faire conclure que jamais rien ne dure
Comment vous dire cloaque, vous déclarer mercure

Tous ces saumons qui dansent dans la rivière
Ne savent rien de l’humain, ce danger tutélaire…
Dansez, saumons, dansez…
Les lendemains troublés, brouillés… sont si vite arrivés.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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UN FEU, UNE TENDRESSE, UN RIRE (Diane Boudreau, Marie Josée Gélineau)

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2022

Tout comme dans le premier recueil analysé (Ici, tout simplement, 2005), les textes courts et sobres de la poétesse Diane Boudreau (et de sa comparse Marie Josée Gélineau, qui signe ici trois textes) mobilisent cette formidable aptitude à s’extirper du quotidien tout en préservant, un sens pur et dépouillé de la concrétude. C’est de se regarder se décoller du monde éclectique et contraignant des vétilles qu’on entre déjà en poésie.

Vétilles

Grapillée
Ma vie
Grapillés
Mon temps
Et mon espace

Par toutes ces vétilles
Qui me tracassent
Et enveniment
Et dilapident
Mes journées

Doux amis

Alors que je voudrais
Seulement t’aimer
Et être aimée
À l’infini

(p. 32 — typographie et disposition modifiées)

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On mobilise dans ce recueil-ci des valeurs poétiques plus anciennes: l’arbre, la terre aride des déserts, les muses, la voix nue, le chant des hirondelles, la Rivière du Chêne. Mais, par delà la variation mûrie des sources d’inspiration, ce qui reste en nous, c’est la douleur tranquille, la blessure de guerre, les fragments de shrapnell. On pourrait s’appesantir sur la plaie, on pourrait regretter, on pourrait se coucher. Mais, pas question… nous voici désolée certes, mais tout en train de se ressaisir. Allez! Allez!

Désolée (extrait)

Allez! Sous la douche!
Ô combien douce et chaude
L’eau ruissellera
Sur ta peau

Se fera rassurante
Jusqu’à la moelle de tes os

Secoue-toi, remue-toi
Enfile tes bas à fleurs
Ou rayés ou à pois

Vite, dehors!
Il reste encore de l’air…

Affine ton museau
Et sens comme il fait beau, là
Hors de ta tanière.

(p. 16 — typographie et disposition modifiées)

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Voici donc que me voici moi, dans mon corps, tel quel… Je ne changerais pas mon cœur pour celui d’une autre. Et pourtant les médecins, avec leurs sempiternelles mesures préventives, ne lâchent pas prise et ils ne prescrivent rien de bien rassurant. Tant pis pour eux. Rien ne me séparera de mes joies, de ma vie, de la nature de la pluie… de l’amour. Nous sommes vivants, aimants et, de toutes façon, qu’y avait-il tant que cela, avant?

Vivants

C’était comment
Avant
Avant nous deux?

J’ai trop de sable
Dans les yeux

J’ouvre la porte
En ce jardin
Où nous étions si amoureux
Je me souviens
L’eau était pure
Et nous buvions
À pleines mains
À tout ce bleu

Ce bleu azur

Avant nous deux,
Émerveillés, aimants,
C’était comment?

Étions-nous même vivants?

(p. 48 — typographie et disposition modifiées)

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Explorant la vie, la poésie s’aventure aussi à explorer le petit jeu délicat des genres. La fable ou moralité (La grive et le tilleul), les aphorismes (Pensées). Par tant de rigoles, ce qui doit se dire se dit. Ce qui est est. Ce bonheur est compromis. Les contraintes de vie sociale le fait trébucher. Un nouvel amour n’est jamais assuré. Les amples vagues de la vie font onctueusement bouger les vieilles amies du réseau de jadis vers des distances qui, elles, imperceptiblement s’allongent…

La toile

Bien sûr
On se voit peu
On s’écrit moins souvent

Le temps se joue des sentiments

Mais tous ces liens
Qui me relient à vous
Ont tissé
Une toile sous mes pieds
Qui me soutient
Me tient debout
Et le cœur par devant
Bien vivant

Le cœur n’est jamais seul

(p. 56 — typographie et disposition modifiées)

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Et —flageolement social oblige— le monde matériel entre en scène, le feu, les vagues, une huître perlière. Trois sœurs traversent hardiment les saisons, trois solides perles de concrétude marchant vers une rivière. Et, oh, elle est cruciale, tout le long, cette solide dimension de sororité. C’est elle qui va nous faire cheminer… et finalement revenir vers les contingences et les amplitudes de la vie sociale, ainsi que du compagnonnage intellectuel.

 

La bouquiniste

Devant l’auteur, le peintre
Le relieur, la joaillière,

Elle redevient lumière,
Imprégnée de respect et de silence,

S’émerveillant
Devant chaque œuvre
Qu’elle touche

Avec des gants d’amour.

(p. 23 — typographie et disposition modifiées)

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La femme se prend des coups. Elle combat. Elle résiste. Elle s’échiffe comme de la dentelle. Il n’est pas question de lui dire de ployer, d’onduler. Latente, cuisante, il y a ici toute une réflexion sur la souffrance. Il y a aussi une réflexion de la souffrance, un ondoiement scintillant, comme si, au fond, c’était une lumière. Une lumière qui brûle, qui instille des tourments, qui torture. Et tout cela se brasse, se joue, sous une superficialité si fragile.

Fragile

Contempler
Regards et sourires

Et boire à la lumière
Sans vouloir la saisir

Car elle pourrait s’enfuir

Devant la fragile beauté
L’humain… si maladroit

La souffrance rend fou parfois

(p. 50 — typographie et disposition modifiées)

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Mais la lumière guérit aussi. Surtout quand elle est portée par le vent des saisons: mai, septembre. Tous ces atours du monde font leur part dans la grande guérison. Ils ont chacun leurs lumières et leurs espaces, une prucheraie, un ciel frileux, les humeurs mystérieuses de la fin de l’hiver. Le temps (comme température, comme cycle des saisons, comme irréversible avancée) fait son œuvre. Il polit et patine nos puissantes et sourdes intelligences du monde. Et ouf, on en a bien besoin. Car il y a tant tellement d’inintelligence, en ce malmonde. Et la philosophie et la quête esthétique, qui se rencontrent ici tout en douceur, ont souvent buté dessus, l’inintelligence, la cruauté, la bêtise.

 

La bêtise

Partout,
Elle est partout,
Dans l’eau, l’air et le feu

Tapie en nous
Aboie, mord et effraie
Comme un chien fou!

Ma sœur blessée
Voici nos mains, nos bras, nos voix
Pour te bercer, te consoler

Pour te redire qu’elle est partout
Dans l’eau, le feu l’air et le vent
Et jusque dans le sang
Plus ignorante que méchante
Et maladroite, et sans boussole

Elle s’agite, elle regrette
Et chacune y passe à son tour

Celle qui blesse, qui console
Qui abandonne, qui pardonne

Ma douce amie,
Pour apaiser ce bruit en nous
Qui nous affole,

Allons marcher dans le soleil!

(p. 54-55 — typographie et disposition modifiées)

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Écheveau balancé de sagesse et d’ardeur, d’ontologie générale et de conscience sociale, ce petit recueil veut parler pour continuer de dire que l’optimisme se gagne, il se conquiert, il se dépose, il fermente comme les liqueurs. La nature nous nourrit mais nous l’harnachons et, ce faisant, il faut savoir s’avoir à l’œil. Tout n’est pas noir et tout n’est pas rose. Il faut tout redécouvrir et ne jamais abuser du serein. Amour, est-ce la fin? (Marie Josée Gélineau)

Le recueil de poésie Un feu, une tendresse, un rire contient 40 poèmes (37 poèmes de Diane Boudreau et 3 poème de Marie Josée Gélineau). Il se subdivise en trois petits sous-recueils: En moi le silence (p 9 à 26), Dénouer l’âme (p 31 à 56), et Lumière guérisseuse (p 59 à 66). Ceux-ci sont suivis d’un épilogue de deux pages intitulé Remerciements (p 72-73) et de deux brèves notules sur les auteures (p. 74). Le recueil est précédé d’une préface de Claude Hamelin (p 7) dont le maître mot est: le présent recueil de poèmes est un véritable coffret à bijoux! L’ouvrage est illustré de sept photographies paysagères (six en noir et blancs et une en couleurs).

Diane Boudreau, Marie Josée Gélineau, Un feu, une tendresse, un rire, Diane Boudreau, 2016, 68 p.

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Sur la discrimination idéologique

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2022

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La discrimination a pignon sur rue, en ce moment. Il semble, au jour d’aujourd’hui, que tout le monde soit en train de subir une discrimination à quelque chose. Tout y passe. Ceci-phobie, cela-phobie, discrimination et dénigrement de toutes farines, mot-notion que l’on ne désigne plus que par sa première lettre… Je ne vais pas vous énumérer ici la sarabande des ***ismes, ce serait la ritournelle rebattue du jour. Il semble bien qu’on n’ait jamais autant discriminé. Ou plus précisément, il semble qu’on n’ait jamais autant dénoncé le fait de discriminer, ou de sembler le faire. Ceci d’ailleurs est, à n’en pas douter, un développement plutôt heureux. Il est relativement aisé d’admettre qu’il y a une vive qualité réformiste à cette surveillance forcenée des discriminations que nous livre notre temps. Et il faut bien dire qu’indéniablement le butor d’autrefois, qui traitait de sa hauteur patriarcale, coloniale ou seigneuriale à peu près tout le monde ne lui ressemblant pas, est bel et bien un personnage exécrable dont on ne regrettera pas d’être en train de suavement se débarrasser. La chasse est ouverte sur la discrimination et, franchement, bon, on va pas pleurer.

Mais force est malheureusement d’admettre que certaines discriminations semblent plus cotées que d’autres. Les discriminations dont la dénonciation accommode bien le monde bourgeois, sans trop le menacer, ont incontestablement un solide avantage, dans la compétition victimaire qui se poursuit. Ainsi certaines discriminations, quoique particulièrement virulentes, restent mystérieusement dans l’antichambre de l’oubli et paraissent ne pas faire l’objet d’une attention particulière. Pas moins furax que les autres, je vais y aller de la dénonciation de la discrimination qui est celle que je déplore le plus et que l’on discerne le moins. Et j’ai nommé la discrimination idéologique. Lorsque l’on découvre vos idées fondamentales, qu’on en prend connaissance, qu’on dégage les implications critiques qu’elles entraînent, on peut parfois discrètement s’arranger pour ne pas vous retenir à l’emploi, à l’avancement, où à autre chose. Rien n’est avoué, naturellement. Tout se joue dans l’abstrait, dans le feutré, dans le googling discret, et dans le silence. Mais cela existe bel et bien, opaque, dense, puissant. Vous voulez en faire l’expérience? Soyez (encore) marxiste ou, tout simplement, critiquez la société dans un angle anticapitaliste. Ce sera pour vous rendre compte que les idées que vous véhiculez sont bien souvent susceptibles de vous attirer des emmerdements majeurs et ce, autant, sinon plus, que la couleur de votre peau où votre orientation sexuelle.

Allez-y. Introduisez, comme ça, dans la discussion de salon, le fait qu’il est tout simplement indéniable que le capitalisme marche à sa perte et qu’il ne lui reste certainement pas un siècle d’existence. Expliquez, sans trop vous étendre dans la technicité, ni trop relativiser, qu’un beau jour, les grands avoirs financiers contemporains feront l’objet d’un partage beaucoup plus équitable et d’une répartition beaucoup plus équilibrée, au sein de la société civile. Allez jusqu’à oser prononcer le mot encore archi-tabou de communisme. Annoncez, sans flancher, que la haute bourgeoisie est aux abois, dans l’expectative de ce grand soir suave, et qu’elle planque son pognon dans des iles désertes, dans l’espoir, parfaitement illusoire, de retarder ou d’esquiver cette terrible détermination historique qui lui pend au-dessus de la bobine, comme une épée de Damoclès. Vous allez vite voir les faces de vos vis-à-vis, et ce, même si ces gens-là ne sont pas des milliardaires, s’allonger et entrer discrètement dans le gestus discret de la discrimination polie mais implacable. Et il sera alors hautement improbable qu’on vous invite à la prochaine soirée mondaine de ce groupe spécifique.

La discrimination idéologique, doit-on dire la mort dans l’âme, fonctionne d’ailleurs dans tous les sens. De fait, il est assez clair que des antisémites, des phallocrates, des bellicistes ou des racistes feront imparablement l’objet d’un rejet analogue, hors de mon propre petit salon intellectif. Pas question de transiger là-dessus, au nom de je ne sais quel symétrisme anti-discriminatoire. Voilà qui est dit et bien dit. Cependant, il est important de nuancer la teneur de la discrimination idéologique des autres (surtout, ahem… des droites) et de bien faire ressortir que les groupes qui subissent la discrimination idéologique ne sont pas nécessairement constitués des éléments les plus conservateurs de notre société. Ces derniers ont pignon sur rue, littéralement. Il n’est effectivement qu’à compulser certains médias journalistiques et télévisuels pour s’aviser du fait que certaines idées (rouges, habituellement) n’y figurent pas, n’existent pas pour eux, et ne correspondent pas à des alternatives idéologiques reconnues. Pendant ce temps d’autres idées (brunes, habituellement) battent la campagne, sans être inquiétées ou sous-financées. Vous en connaissez un FoxNews marxiste, vous? Pas moi. Et pendant ce temps, par-dessus le marché, le racisme, la xénophobie, le militarisme, la misogynie bénéficieront souvent d’une sorte de non-lieu implicite, à base de il ou elle a droit à son opinion… il faut respecter la liberté d’expression… il faut rencontrer les critères que l’on revendique en matière d’ouverture d’esprit et de respect de l’autre… et zouzouzou et blablabla… La barbe, les barbouzes. Non, il n’y a pas à chipoter. Critiquez la société, dans un angle anticapitaliste, et vous ne disposerez plus du tout d’un tel non-lieu, implicite ou explicite. La différence sera drastique.

Bon, encore une fois, vous n’êtes pas obligés de me croire sur parole. Je vous le dis. Faites l’expérience. Tenez des propos marxistes ou simplement anticapitalistes. Mais attention. Ne les amenez surtout pas sur un ton virulent. En effet, dans un tel cas, c’est à votre tonalité que l’on affecterait promptement de s’en prendre. Non, non, roucoulez patiemment votre dispositif doctrinal, sur un ton calme, doucereux, onctueux. La lèvre pulpeuse et l’œil humide, expliquez-le, sans sourciller, que l’ordre social actuel est voué à sa disparition historique. Vous verrez bien qu’on trouvera un moyen discret mais certain de vous montrer la porte de sortie. En réalité, n’importe quelle personne de gauche vit, dans nos sociétés, avec la discrimination idéologique comme avec une sorte de fatalité omniprésente. Tant et tant qu’on reste discret. On ne partage pas automatiquement ses idées sur la société, avec une nouvelle personne dont on vient de faire la connaissance. Cette façon d’être, et de vivre avec la discrimination idéologique, est tellement ordinaire, qu’on n’y pense pas vraiment. Ça fait partie de la vie habituelle et courante. Les réactionnaires, eux, sont tranquilles. Leur petite vision du monde étriquée est imperturbablement postulée. Faut surtout pas froisser les pauvres petits réacs. Toute nouvelle rencontre, surtout dans un contexte minimalement mondain, se gère et s’appréhende sur le mode de la circonspection et de la prudence, pour ne pas dire, tout simplement, de la peur. La sensibilité gauchisante n’existe pas, on n’en parle pas, ne la reconnait pas… ne sait tout simplement pas de quoi il s’agit. L’idéologie dominante est, et demeure bel et bien, l’idéologie de la classe dominante.

La discrimination idéologique est un comportement fondamentalement bourgeois. Les bourgeois contemporains sont terrorisés. Ils sont aux abois. Ils se sentent inquiets en permanence car ils savent parfaitement qu’ils dominent et oppriment ouvertement la société civile. Aussi, ils surveillent attentivement tout personnage, membre de leur classe ou non, susceptible de tenir des propos critiques à leur égard. La pratique est ancienne, aussi peu reluisante que solidement ancrée. Elle est banale, banalisée, et il n’y a pas grand-chose qu’on puisse y faire, en temps de paix sociale. C’est bien pour cela, au bout du compte, que les gens ayant une idéologie critique à l’égard de la société capitaliste se retrouvent finalement entre eux et gèrent leur harmonie idéologique comme une sorte de résistance secrète à l’ambiance de discrimination idéologique qui nous entoure et nous enserre. Et d’ici à ce que nos bons bourgeois se mettent à se lamenter en nous accusant de classisme, il n’y aurait qu’un pas, si facile à franchir. Le concept ronron est là, de toutes façons, qui n’attend qu’à les servir. Toutes ces notions réformistes sur la discrimination en ***ismes sont des gadgets intellectuels bourgeois, de toutes façons.

Toujours révolté, je demande tout simplement, en tout respect salonnier, à mes compatriotes et à mes concitoyens de cesser de me discriminer pour mes idées, comme on me l’a fait toute ma vie. Je ne vois pas pourquoi, ouvertement réactionnaires ou mielleusement réformistes, les petits penseurs de droite auraient droit à un traitement de faveur qui m’échapperait. Je n’entends pas me faire priver de mon aspiration à la pensée critique et au rejet des implicites d’une société en mutation profonde et dont les crises tranquilles, indiscernables mais omniprésentes, se doivent absolument de faire l’objet d’une description adéquate.

Suivez mon regard, même si vous-même ne voulez pas voir.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Harmonica

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2022

Harmonica
Décortiqua
Le son d’un être
Le cri d’un temps.

Et Harmonica
Reviendra
En grinçant, après les pivèles,
Les atermoiements, les appels.

Car Harmonica
Ne sait pas
Qu’il y a cette hiérarchie des arts
Il chante et crie, lui, comme un compas
Dessine ses cercles, et rit, se marre.

Harmonica est langoureux
Sans même avoir voulu pleurer
Il est candide, il est teigneux
Sans même chercher à s’affirmer.

C’est qu’Harmonica
Décortiqua
Le son des crêtes
Le cri d’un ventre.

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La mère nourricière

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2022

Denis Thibault (Namun), La mère nourricière, 2019.

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La mère nourricière
Enveloppe de ses bras
Tous les petits moments
Qui picorent, comme ça
En tournant vers leur mère
Des yeux dévorateurs
Qui ne sont pas peu fiers
De les dominer, leurs peurs.

La mère a un collier
Qui tinte sous le soleil
Ses yeux rassérénés
Se disent, bon, c’est pareil…
Des humains, des oiseaux
Au fond, c’est la même chose.
Et, les bras écartés,
Elle vous garde la pose.

C’est qu’une mère nourricière
Ça ne chipote pas sur ce que ça nourrit.
Pensons-y,
Ma sœur, mon frère…

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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Le vieux couple d’outardes

Posted by Ysengrimus sur 21 mars 2022

Denis Thibault (Namun), Le vieux couple d’outardes, 2019.

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Le vieux couple d’outardes
Ne s’épivarde plus
Sur les rives, il s’attarde
Toute philosophie bue.

C’est d’avoir survécu
À tant de saisons de chasse
Et de ces hivers durs et crus
Qui vous strient la carcasse

Que ces outardes en couple
Voient mieux ce qui se joue.
C’est la vie qui leur sert de loupe
Pour distinguer les sages des fous.

Quand ce couple d’outardes
S’envolera vers son dernier soleil
Les petits vieux diront aux petites vieilles:
Notre sagesse s’envole. Regarde! Regarde!

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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AU BOUT DU QUAI (Francine Allard)

Posted by Ysengrimus sur 7 mars 2022

Aucun regret si ce n’est la mémoire des échecs
Aucune tristesse sauf celle des images simplifiées
Aucune rage aucune rage aucune rage
(XVII. Rage — p. 29)

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Dans le recueil Au bout du quai (2008) de la poétesse québécoise Francine Allard, il y a lieu de retracer une rencontre harmonieuse entre concrétude, prose à thèses et vers libres. Le couple conjugal, serein et observateur, se formule discrètement, en filigrane. Témoin et acteur, subtil cicérone de notre promenade, c’est ledit couple qui se tient justement au bout du quai de la vie, à observer les lambeaux de persistance qui s’effilochent.

LIII. [sans titre]
Nous restons droits et fiers au bout du quai
Et regardons nos amours s’éloigner comme un gotha du passé
Pas d’au revoir encore moins d’adieux dans leurs larmes chaudes
Nous aurons inventé les lupercales et engendré notre avenir
Ils sauront bien voguer seuls à la morte-eau
Et tirer derrière eux la polacre d’où renaissent nos amours
(p. 75)

Au fil du suivi des saisons et des cycles amples de la vie, la rencontre entre apophtegmes et bouts rimés donne à lire une harmonieuse synthèse de sagesse et de musicalité. Nous retrouvons (régulièrement mais pas exclusivement) des thématiques féminines, des hantises féminines. Elles sont de ce temps, égocentrées mais sans excès, angoissées mais sans lourdeur. Subtiles, pour tout dire. Elles sont peut-être même quelque chose comme: éternelles ou universelles, si on peut oser dire.

Mon visage froissé
Ils ne m’ont pas entendue lorsque j’ai chanté des berceuses
M’ont ignorée
Car j’étais faite de pain mie et d’autres choses humides encore
Ont posé leur regard ailleurs
Quand j’étais remplie de joie et de force
Maintenant ils font la moue sur mon désistement
Ils pleurent sur le froissement de mon visage
(p. 27)

Formé, donc, de courts textes en prose rythmée, le recueil manifeste un vif sens de la poésie concrète et ce, en combinaison harmonieuse avec des considérations philosophiques bien tempérées. L’émotion apaisée de cet amour conjugal serein, simple, diaphane dans son omniprésence tranquille, sert donc de toile de fond à une portion importante des émotions poétiques exprimées.

XIV. Matin radieux
Le soleil n’a pas sa raison d’être sans ces longues stries
de noirceur et ces masque hideux qui hantent nos rêves
le soleil n’a aucun sens sans ces larges pans d’ombre
dans lesquels les stryges engagent leur danse macabre
il ne veut rien dire
si je ne le remarque pas entre les vénitiens
et que je ne te dis pas qu’il fait un matin radieux
si tes yeux restent clos sous la couverture
le soleil ne signifie rien à ceux qui ne peuvent le voir
si ce n’est sa lente chaleur sur leur front inquiet
durera-t-il lorsque la nuit s’étendra jusqu’aux aurores
(p. 26)

Francine Allard est une occidentale aisée et ne s’en cache pas. Sa poésie exprime souvent la lancinance d’un monde injuste vu et contemplé du point de vue insatisfait de celui ou celle que ledit monde injuste a conjoncturellement avantagé. Certains des textes s’ouvrent ainsi en direction de l’expression d’une attention soutenue à l’égard des causes sociales. L’ambiance, devenue alors plus dense, plus gorgée de larmes de colère contenue, n’est pas sans rappeler le rendu très intensif et corrosif d’une poétesse internationaliste comme la regrettée Caroline Mongeau, dont le travail de poésie sociale dicte solidement le ton de toute une époque. La solidarité entre femmes continue de solidement s’exprimer ici.

XXXIV. Que comprendre de la guerre?
Que font ces femmes noires qui voient leur pays
Tranché tailladé coupé à la machette
Alors que les mouches boivent ce qu’elles peuvent de suc de larmes de sueur
Puisés sur le visage des enfants vidés de l’inquiétude froide
Que peuvent comprendre alors Béatrice et Rosalie
Avec leur poupée molle sur la poitrine
Quand meurent les nourrissons au bout d’une mamelle asséchée
Dis le moi je t’en prie dis-le moi
(p. 51)

Mais pourtant, pour tout dire, le dosage entre tristesse sourde et gaîté primesautière est une des portions les plus finement ouvragées de tout cet exercice. En effet, le travail de Francine Allard dans ce recueil nous ramène vigoureusement à l’esprit le fameux aphorisme de René Pibroch: L’humour est l’artimon du voilier poétique. Francine Allard a en effet un sens très fin du sardonique bien dosé.

XXVIII. Les philosophes fous
Hier nous avons quitté nos amis qui n’ont pas saisi notre ennui.
La conversation ne peut être que Kierkegaard et son angoisse et son amour et son intériorité
Les enjeux sont trop sérieux pour les confier à Platon qui n’a jamais connu la dureté de la vie qui tourne et les enfants qui naissent
Ils n’ont pas compris que nous étions vissés à la planche
Encastrés dans la réalité sans lien avec les rêves de Joyce
Si loin de l’Irlande de Victor Lévy
(p. 40)

Un fond simplet et mutin affleure alors. Au nombre des talents multiples de Francine Allard (poétesse, romancière, dramaturge, aquarelliste, cuisinières et gastronome, potière — je n’épuise pas la liste) pourrait facilement s’ajouter celui d’humoriste. On sent que son talent se retient à certains moments pour ne pas se vautrer dans le mot d’esprit populaire, qu’elle aurait la tentation d’ouvrir comme le rideau opaque d’un nouveau tréteau (sur lequel nous serions fort tentés de la suivre). Dans ce recueil-ci, notre poétesse qui se mord donc souvent les lèvres pour ne pas ricaner, nous lâche au moins un mot d’esprit. Je m’en voudrais à mort de vous en priver. Le voici, suave:

XLVIII. Pour rire
Les mots que je choisis ne sont pas recherchés
puisqu’ils n’ont rien fait de mal
Mes phrases ne sont pas complètes
parce qu’il leur manque le verbe
(p. 70)

Et, ceci dit et bien dit, il reste que ce recueil n’est ni un texte conjoncturel ni un épisode anecdotique début de siècle. Dix ans après sa parution, ce recueil se lit avec beaucoup de fluidité et n’a rien perdu de ses belles qualités thématiques et émotionnelles. La poésie québécoise du nouveau siècle y trouve indubitablement un de ses honorables fleurons.

Le recueil de poésie Au bout du quai contient 53 poèmes. Il se subdivise en trois petits sous-recueils: La lumière des clairs-obscurs (p 11 à 46), L’ombre qui dissimule (p 47 à 60), et Un trou dans la paroi (p 61 à 75).

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Francine Allard, Au bout du quai, 2008, Éditions Trois-Pistoles, Coll. Poèmes, 79 p.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La jolie dame aux papillons

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2022

Denis Thibault (Namun), La jolie dame aux papillons, 2019.

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La jolie dame aux papillons
Scrute son horizon qui danse
Et qui tournoie, lisse, furibond
Sous le ciel et dans mes stances.

Trois papillons la couronnent
Et lui instillent leur harmonie
La jolie dame s’en étonne
Son regard pétille et luit.

Et elle s’emmitoufle la taille
D’une longue couverte polychrome
Dans sa main, un éventail
Répond aux insectes. Le dôme

De la lune sur l’horizon
Enveloppe la dame et ses papillons
D’un halo luminescent
Sage, et fou, et transcendant.

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Tiré de Namun et Ysengrim, L’IMAGIAIRE TSHINANU, Denis Thibault éditeur, 2019.

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LE GRAND SAULT IROQUOIS (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2022

C’est le Grand Sault, pense-t-il, comme on disait à l’époque de la Nouvelle-France pour désigner une chute. Dylan, Hugo et Thomas font désormais partie, bien malgré eux, de cette lointaine époque où la seule façon de voyager était de suivre les cours d’eau. Les rapides et les chutes représentaient des barrières naturelles qui compliquaient la vie des voyageurs.
(p 226)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, manifeste dans le présent ouvrage (paru en 2015) les trois forte suivants, qui semblent d’ailleurs traverser une portion significative de toute son œuvre romanesque. 1- promotion d’un rapprochement serein et ordinaire des cultures; 2- instruction et diffusion de connaissances culturelles et historiques; 3- éducation sociétale et promotion de comportements civiques chez les jeunes. Le tout se joue avec doigté, subtilité et élégance à l’intérieur d’un ouvrage enlevant, mobilisant la tradition assurée et bien balisée du récit d’aventure. Reprenons brièvement ces trois piliers d’une littérature jeunesse bien tempérés.

Promotion d’un rapprochement serein et ordinaire des cultures. Un jeune québécois de souche caucasienne, un jeune québécois de souche haïtienne et un jeune québécois de souche amérindienne se rencontrent, lors d’une des études de retenue de leur grosse école secondaire effervescente. Ils fraternisent. Une amitié naît, en toute camaraderie élective. On se découvre des goûts communs et on explore aussi les traits culturels de chacun. Dylan, le jeune Amérindien, semble très intéressant aux yeux de ses deux comparses. Il est de la nation Mohawk ou Iroquoienne. Fier de son héritage, il se réclame notamment de la légende tenace selon laquelle les Iroquois n’ont pas le vertige. On décide joyeusement d’aller tester le truc de concert, dans un centre d’escalade en ville. Les trois garçons se retrouvent harnachés et encordés sur un mur de grimpette en salle… et c’est finalement Dylan qui s’en tire le moins bien, derrière ses deux hardis compagnons. Le jeune amérindien se retrouve la tête un peu étourdie et cernée de points d’interrogations. Cette histoire d’absence de vertige mohawk serait-elle une sorte de légende? Question insidieuse, confrontant la certitude à la croyance. En tout cas, vertige ou pas, Dylan décide d’inviter ses deux nouveaux compagnons dans sa famille, pour un grand repas en plein air, sur la réserve de Kanesatake. Un sens tout naturel de la fraternité amicale se déploie, en toute simplicité.

Instruction et diffusion de connaissances culturelles et historiques. Dans des conditions impliquant un glissandi fantastique dont nous tairons ici le poétique détail, nos trois hardis compagnons, toujours sur la réserve de Kanesatake, vont ensuite se retrouver emportés dans un déplacement extratemporel qui va les relocaliser dans un village mohawk de la période précoloniale. Les réflexes culturels de Dylan vont alors s’avérer précieux car il va lui falloir retrouver les codes et les modus d’interaction qui permettront à nos trois explorateurs involontaires d’établir leur jonction avec leurs hôtes imprévus. Dans un traitement de la fiction du voyage dans le temps digne de Poul Anderson, le récit nous installe ici dans des conditions réalistes, droitement figurative, suggérant ce qui se passerait effectivement si trois enfants du futur apparaissaient subitement dans une bourgade amérindienne du seizième siècle. On se retrouve au centre de la vie quotidienne, de la vie ordinaire, de la culture vernaculaire. Les garçons, déjà de jeunes hommes selon les critères de la culture en cours de découverte, ont la chance de participer à une chasse aux chevreuil. La précision nette et charnue de cette aventure est sans égal. Ce qui vient de se produire défie une fois de plus leur imagination. Même les colonies de vacances les plus réputées ne pourraient leur faire assister à une chasse d’une telle authenticité (p 160). Tout l’univers sociohistorique des aborigènes iroquoiens nous est donc relaté, caméra narrative en main.

Éducation sociétale et promotion de comportements civiques chez les jeunes. Cela va fatalement amener notre ami Dylan à se retrouver devant son propre dilemme. C’est lui l’Amérindien. C’est lui le dépositaire de son crucial héritage aborigène. C’est lui qui doit faire truchement entre ses deux compagnons et leurs hôtes imprévus. Mais Dylan, cet héritage culturel et langagier, qu’en a-t-il fait, en fait? Sensible à la question linguistique, au point d’être une sorte de sociolinguiste sans le savoir, Dylan, sorte d’enfant gâté du multiculturalisme, avant l’aventure extratemporelle qu’il vit maintenant, se nourrissait passivement de la réalité ordinaire du multilinguisme.

En ce bel après-midi d’avril, ce sont plutôt des bambins qui s’amusent dans les installations du parc. Deux petits garçons s’expriment en chinois. Une fillette parle espagnol avec sa maman. Sans parvenir à saisir le sens de leurs paroles, Dylan s’amuse quand même à tenter de recréer le fil de leur conversation.

La langue que l’on parle, répétait Hilda, définit qui l’on est.
(p 55)

Et pourtant, notre Dylan, combien de fois a-t-il chienné ses leçons de langue mohawk, transmise patiemment par son grand-père? C’est que le Dylan contemporain est dans une situation délicate et problématique de réappropriation culturelle et linguistique. Comme il est un assimilé historique, la langue de Shakespeare lui vient bien plus spontanément au gosier que la langue des héritiers de la culture des Maisons Longues. Combien de fois a-t-il négligé cet idiome complexe, beau jusqu’au sublime, mais ardu, lointain, difficile, et peu orienté vers ce qui est cool et ce qui est pop… Et voici maintenant notre Dylan immergé jusqu’au oreilles dans cette situation délicate où seule une communication iroquoienne adéquate lui permettra de retrouver le chemin du retour, sans heurt. Le récit ne lui fait pas lourdement la morale, son déroulement est trop subtil pour cela. Mais on arrive bien à y sentir et à y faire sentir que d’avoir mieux révisé sa copie et d’avoir été moins frivole en des temps meilleurs, Dylan disposerait aujourd’hui des pleines facultés communicatives lui permettant de les sortir, lui et ses hardis compagnons, de ce faux pas sociohistorique. La saine moralité civique montre le bout de son nez, discrètement mais sans ambages. Gère adéquatement les différentes facettes de ton héritage ethnoculturel, mon baquais, et ce sont des humains et des humaines avec lesquels tu renoueras, au bout de l’équation.

Tension, donc. Mais, tout ira bien qui finira bien. Et s’il n’est par certain du tout que les Iroquois n’ont pas intrinsèquement le vertige, il s’avère indubitable que, comme tout humain chevillé à sa cause, ils peuvent vaincre le vertige lorsque cela est requis. Sur ce point, comme sur tous les autres, le naturel et le surnaturel établiront leur jonction, en harmonie. C’est que le monde de la fiction se nourris de nos rêves anachroniques, constructifs et pacifiants, qu’il l’admette ouvertement… ou non…

Dans les films, les bandes dessinées ou les romans que Hugo, Dylan et Thomas connaissaient, il arrive souvent qu’un élément naturel ou même surnaturel intervienne, souvent surgi de nulle part, pour tirer le héros d’un mauvais pas, et ainsi lui sauver la vie. Mais ils ne sont pas dans une fiction. Les trois adolescents invoquent l’aide du ciel pour qu’un miracle se produise.
(p 220)

Et le miracle appelé de ses vœux par l’aventure se produit, ouvertement. Et un autre miracle se produit, en filigrane lui, celui d’éduquer, de renseigner et d’instruire, sans lourdeurs, ni lenteurs, ni longueurs. Rédigé dans un style vif, sobre et précis, l’ouvrage est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) et de cinq illustrations en noir et blanc, de l’illustratrice Jocelyne Bouchard, représentant notamment des scènes de la vie iroquoise traditionnelle de la période précoloniale.

Fiche descriptive de l’éditeur:
Dylan vient d’arriver à Montréal, où il entreprend sa première année dans une grande école secondaire. Il lui est difficile de s’adapter à tant de changements, d’autant plus qu’il vient d’un petit village iroquois, Kanesatake. Le jeune Amérindien rencontre Thomas et Hugo. Ensemble, ils jouent aux échecs, font des balades dans les rues de la ville, et échangent sur leurs origines mohawks, haïtiennes et québécoises. Ils seront même initiés à l’escalade! Mais, un soir, les trois adolescents plongent vers leur destin. Ils vivent une aventure initiatique qui consolide leur amitié et change même le cours de l’histoire. Chaman, chasse au chevreuil et légendes mohawks agrémentent ce roman jeunesse dans lequel un torrent joue le rôle d’un puissant vortex temporel.

Isabelle Larouche (2015), Le Grand Sault iroquois, Éditions du Phœnix, Coll. Œil-de-chat, Montréal, 242 p [Illustrations: Jocelyne Bouchard]

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Le souvenir de mon premier amour (LeVayer)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2022

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Le souvenir de mon premier amour

par Corinne LeVayer

(Premier chapitre du roman, Mes grands yeux de poupée pleurent encore, 2016)

Le souvenir de mon premier amour se perd dans les méandres de ma petite enfance. J’avais neuf ans. Mon père était attaché diplomatique, ma mère était ingénieure. Après de belles fonctions mondaines à Paris en 1982-1985 (j’ai perfectionné mon français ainsi), mon père fut attaché au Ministère des Affaires Indiennes en Colombie-Britannique. On s’est donc installés à Vancouver, sur la côte ouest. Comme mon père vivait ce nouveau poste comme une sorte de destitution (parce que national plutôt qu’international — diplomatie interne avec les nations Kiakimé), il formula toutes sortes d’exigences qu’il croyait extravagantes. Logement de fonction pharaonique, budget de déplacements somptuaire, gens de maison, etc. Il les obtint toutes. Au nombre de ces exigences figurait une nanny pour s’occuper de sa petite fille. C’est comme ça que Mariette est entrée dans ma vie… Elle a fait de moi une femme. Cela se joua entre 1986 et 1990 (Je suis née en 1977). Ensuite, mon père fut attaché ailleurs et Mariette, mon grand amour secret, resta à Vancouver…

Je suis fille unique et je ne me souviens pas exactement de mon existence avant que Mariette, donc, ma nanny et première amante, me caresse le trou, dans le bain. Au début c’était avec le gant de toilette, puis au fil des mois ce fut avec la main, de plus en plus de doigts. Une douceur suave, inégalée à vie, et des orgasmes explosifs, ces derniers aussi tôt que dix ans. JAMAIS de douleur. JAMAIS en se faisant forcer. Une adresse consommée. À treize ans, je faisais du cheval sur sa main et sa bouche et pas seulement au bain… Je ne me souviens pas d’avoir eu un hymen ou de sang ou de défloration ou de quoi que ce soit. Mon souvenir est qu’avec Mariette ça glissait et c’était sublime, divin. Une entrée parfaitement langoureuse et calme dans la féminité lesbienne. Ce sont les hommes qui m’ont fait mal après. Très mal. Pas Mariette, pas le grand amour de ma vie.

Les pédophiles comme l’était cette femme sont très habiles. Et comme il s’agit de tes parties intimes, cela doit rester secret. Le secret intime devient tout naturel et il n’y a absolument rien de ressenti comme coupable. C’est comme aller aux chiottes ou se vêtir. On va se cacher de tous en se faisant doigter par Mariette et la vie suit son cours serein. On n’en parlait à personne. Cette nanny était une multi-pédophile de longue date. Une vraie de vraie experte. Les fauves chassent furtivement dans la jungle qui est de leur couleur et où le gibier se trouve…

Mais voilà le hic. Je l’ai revue ces dernières années, deux fois. Elle est dans un pénitencier à sécurité minimum à Victoria (Colombie-Britannique). Elle a fini par se faire pincer et figure aujourd’hui, à cinquante-huit ans, au registre des prédateurs sexuels. Ma grande peur fut longtemps que mes parents apprennent cela. Ils auraient ainsi percé à jour mon grand secret amoureux. Mais mes parents, ils ont tellement bourlingué de par leurs fonctions distinctes. Ils se souviennent même plus exactement de Mariette. Pour eux les gens de maison, ça va, ça vient. Ils s’en tapent un peu. C’est comme les employés d’une boîte.

J’ai donc revu Mariette mais j’ai un grand défaut aujourd’hui, chère amie. Je suis adulte… Je suis comme le petit oisillon devenu grosses dinde dont parlait l’ardent pédophile Lewis Carroll, auteur d’Alice au Pays des merveilles… Mariette resta tendre, toujours aussi fine et subtile. Mais sa grande peur était que je la « rapporte ». Elle ne purge que ce pour quoi elle a été localement pincée, la pointe de l’iceberg. Quand je lui ai dit que je crèverais plutôt que de la trahir, elle s’est rassérénée. Mais l’être qu’elle aimait est disparue, engloutie dans le flux du temps au sein d’une adulte dont elle ne voudra jamais. Tu me suis?

Et c’est exactement pour cela que je n’ai jamais touché moi-même aux petites filles, tu comprends. Je sais qu’elles vont grandir et que les pédophiles qui les ont initiées vont éventuellement les rejeter. C’est là une douleur atroce, insoutenable. Un déchirement de toutes les fibres de l’être. Le sachant, je ne l’infligerai jamais. Crever plutôt que de pirater si intimement une vie comme ça. Et pourtant Mariette reste la plus belle chose que la vie ne m’ait jamais offerte. Je la cherche un peu dans toutes mes amantes. Mais je sens quand même qu’elle m’a infligé l’abus suprême et je ne vais pas perpétuer ce pattern d’abus. Jamais.

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Premier chapitre de Corinne LeVayer (2016), Mes grands yeux de poupée pleurent encore, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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Two_flowers

NOTE: Corinne LeVayer refuse toute mention de son identité réelle, dans le but explicite de protéger les identités, notamment celle de ses parents ainsi que de la criminelle sur laquelle est basée Mariette. Tout a été bouleversé, les lieux, les temps, les situations, même les genres musicaux. Ne reste que l’émotion fondamentale. L’extase de la complice de pédophilie (LeVayer refuse le statut de victime) et la destruction de la communication adulte que cela entraîne. La cocaïne a un statut métaphorique de l’abus par un adulte. Cette drogue vous exalte sur le coup, dans l’innocence de la jouissance naïve. C’est à terme qu’elle vous détruit. Aussi, sevrée, on peut toujours y retomber…

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