Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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C’EST L’OPIUM DU PEUPLE — PHILOSOPHIE DU FAIT RELIGIEUX (Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 18 septembre 2022

Opium du peuple

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Cet ouvrage propose une analyse athée du fait religieux, dans un angle philosophique. L’exposé se donne comme exosquelette l’intégralité de la fameuse tirade de l’opium du peuple de Karl Marx. Les trois paragraphes de ce commentaire célèbre de 1843 ont donc été soigneusement découpés en vingt titres de chapitres qui annoncent autant de segments d’un développement philosophique homogène sur la religion et la religiosité.

Cet exposé s’adresse au premier chef aux athées, surtout ceux et celles qui ont le cœur gonflé d’une ardeur irréligieuse, au point d’en avoir mal. Les gens qui croient à une religion peuvent lire cet ouvrage aussi, bien sûr, mais ils n’y sont pas ouvertement invités et ils risquent de s’y sentir parfois un petit peu bousculés. Par moments, ça pète un peu sec… Or l’auteur n’est pas ici pour ferrailler avec les dépositaires du culte ou leurs ouailles. Ça ne l’intéresse pas de faire ça. Paul Laurendeau (Ysengrimus) est ici avant tout pour dire ce qu’il pense, pas pour faire du prêchi-prêcha à rebours. L’ouvrage s’adresse aussi aux gens qui doutent de leur statut de religionnaire et qui ressentent un besoin pressant de mettre un peu d’ordre dans leurs pensées, sur cette vaste question.

Non seulement la religion est l’opium du peuple, mais elle reste, l’un dans l’autre, un objet d’un grand intérêt intellectuel. Qu’on l’approuve ou qu’on la réprouve (l’auteur de cet ouvrage est du nombre de ceux qui la réprouvent), il reste que la religion est un phénomène incontournable de l’histoire humaine. Aime, aime pas, elle est encore avec nous. Il faut donc encore en parler.

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Paul Laurendeau, C’EST L’OPIUM DU PEUPLE — PHILOSOPHIE DU FAIT RELIGIEUX, chez ÉLP éditeur, 2022, formats ePub, Mobi, papier, 230 p.

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LA MASCOTTE (PAR FRANCINE ALLARD)

Posted by Ysengrimus sur 5 septembre 2022

La mascotte-1

Y a quelqu’un dans le Bonhomme Carnaval
Pérusse Cité, saison 2, épisode 15 intitulé Signature, 3:04.

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Quelle corrélation subtile et délétère doit-on établir entre la laideur et la hideur? Le fait d’être physiquement moche est-il, intrinsèquement et comme fatalement, chevillé au fait de tranquillement basculer dans l’horrible et le répréhensible? C’est cette question qui est soulevée dans le dernier roman de Francine Allard intitulé La mascotte. Nous voici donc au milieu des années 1970, à Montréal. Et un jeune homme vit ici sa petite vie et est insondablement affligé d’une grande laideur physique, notamment faciale. Comme son institutrice de primaire ne ressent pour lui que révulsion contrite et comme les boulés de collège, au secondaire, en font une tête de turc permanente, notre protagoniste désavantagé par la nature ne complète pas son cours classique et se doit, assez tôt, de se chercher du boulot. Par un hasard à la fois mi-heureux et mi-malencontreux, il devient, assez subitement, mascotte saisonnière dans un centre commercial. Comme séide-peluche du Père Noël, en guidant les enfants vers le trône commercial du grand lutin rouge, son succès est instantané. À partir du moment où son visage n’est plus visible, notre protagoniste vit une impulsion de confiance en soi renouvelée. Les enfants l’aiment et lui font des câlins. Cette tendresse spontanée et gentille envers le personnage qu’il incarne correspond à tout un bouleversement émotionnel, pour notre mal-aimé des apparences. Suite à un jeu de connections entre dépositaires de centres commerciaux et tireurs de ficelles de circuits sportifs, on lui propose ensuite d’entrer littéralement dans les ligues majeures. Il va devenir rien de moins que la mascotte de terrain des Masters de Montréal, l’équipe (fictive) de baseball de la métropole québécoise. À ce moment-là, sa renommée deviendra aussi ambivalente qu’immense. Et il prendra la dimension d’un personnage légendaire, central certes, mais strictement sous la défroque de l’écureuil mascotte Nutty Boy. Il devra s’entrainer, faire des acrobaties, distraire les joueurs adverses, amuser la foule. Il y parviendra, avec une maestria peu commune. Les folliculaires vont bientôt se mettre à réciter langoureusement sa geste mythologisée. Il sera une vedette accomplie… mais en mascotte. Personne ne verra sa vraie gueule atroce. Rigoureusement interdit. Le contraste serait trop abrupt, trop grotesque… trop hideux.

Francine Allard nous replonge dans l’effervescent contexte social et mental des années 1970. C’était l’époque où on mangeait des croustilles ondulées puis des fudgicles et où on faisait toutes sortes de commentaires douteux, la bouche pleine, sur le tout de notre vie sociale, sans trop se poser de questions existentielles. Les personnages campés dans cet opus sont à la fois truculents, sympathique, vernaculaires, authentiques mais aussi solidement enracinés dans toute une culture littéraire et télévisuelle finalement assez bien balisée. En lisant ce roman, on pense à Michel Tremblay, à Denise Bombardier, à Gérard Bessette même, ainsi qu’à un certain nombre de téléromans d’époque et contemporains. Ce qui interpelle, à propos de ce roman, c’est le ton, le style, certes. Mais aussi, le traitement du thème. Le fait est que cette suite de gesticulations inanes et tragicomiques ne valent pas que pour elles-mêmes. Elles valent aussi pour le malaise philosophique qu’elles font émerger à la périphérie de nos consciences lectrices électrisées. Finalement, qu’en est-il tant de l’être? L’être intérieur, comment se définit-il? Que vaut-il et que pèse-t-il, par rapport à l’apparence roide et guindée de la façade sociale qu’on cultive? Dans le feu de l’action, notre protagoniste va se fabriquer une sorte de charpente de bois sur laquelle il va installer, disposer et configurer sa défroque de mascotte (que l’autrice appelle sa mascotte, tout simplement). Solitaire et dépositaire exclusif de la connaissance de son identité d’intégral marionnettiste de mascotte, notre laideron adulte taciturne va se mettre à avoir des conversations de fond avec cet alter ego de fourrure. L’écureuil géant mascotte deviendra de plus en plus un être démarqué, autonomisé, singularisé, par rapport à ce que le protagoniste lui tenant lieu d’entrailles est lui-même, en réalité. Ce qui se passe sous nos yeux, c’est que le personnage humain honni, détesté, rejeté socialement, tout simplement, se perd. Il s’engloutit de plus en plus dans sa mascotte existentielle. Mise en abime du lancinant paradoxe… un soir des amateurs de baseball en goguette vont rencontrer la mascotte et l’agresser, la tabasser, l’estourbir, l’esquinter, la décapiter et finalement faire apparaitre le visage du monstre qui vit et s’agite dessous. La chose sera d’autant plus torve et biscornue que ces amateurs de baseball aiment tendrement l’écureuil étoile mais, au moment de le rencontrer concrètement, ils n’ont qu’un but, qu’une raison d’être, le démasquer donc le détruire, le maganer donc le honnir. Avez-vous dit hainamoration?

Et, oh, oh, les choses vont s’aggraver. Une dimension policière du récit va s’installer. Dans le fil des dernières saisons des Masters de Montréal (qui seront un jour vendus et deviendront une équipe de baseball américaine et alors là, sans écureuil mascotte), il se met, graduellement, insidieusement, à y avoir des pertes de vies aussi bizarres que non-accidentelles. Une enquête se met en branle. Cela va nous amener, encore une fois, à faire pénétrer la caméra dans l’espace de travail des corps policiers. En lisant ce roman, je me suis dit, tiens, une fois de plus en ce vaste monde… un roman policier avec des meurtres et des enquêtes. Qu’est-ce que c’est que cette sempiternelle fascination pour le policier? Des centaines, des milliers de romans et de téléromans sont produits, sur cette terre, autour de cette question, qui, pourtant, n’est pas si vaste que ça, en soi. C’est vraiment là un corpus amplement hypertrophié, par rapport à d’autres activités dans la société. Pour la stricte curiosité intellectuelle de la chose, on devrait un beau jour, sur le tas, lancer le genre du roman syndical. Ce serait des romans avec des intrigues qui se passeraient dans le monde syndical, avec des griefs, des grèves, de la lutte des classes en pagaille, des histoires d’amour dans des locaux de centrales, des ébats sur des piles de tracts ou dans des forêts de pancartes, et tout et tout. Je sais pas vraiment si ça accèderait au statut de genre mondial, comme nos sacro-saintes histoires de police. Enfin… Qu’est-ce que la littérature? disait Sartre, hein… Mais bon, c’est comme ça. Comme dans maints romans policiers pos-post-post Maigret et pos-post-post Agatha Christie, chez Francine Allard, se manifeste un effort d’étudier et de réfléchir allégoriquement autour de cette inquiétante corrélation entre crime, insignifiance sociologique, hideur et laideur. Le clown ordinaire rit aigre et souffre, dans le fond du fond de soi. Des questionnements percolent hors de sa marmite bosselée. Le laid est-il foncièrement mauvais? Plus précisément, le laid devient-il mauvais, poussé vers la hideur par le grégarisme concentrique du commentaire implicite et explicite sur la mocheté? L’entourage social, ce bistrot ondoyant, que nous impose-t-il vraiment? Le bar de danseuses de notre psychè privée n’est-il pas, en soi, le réceptacle en agora de toutes nos désillusions? Que voulez-vous, notre protagoniste a une vie amoureuse en dents de scies aussi. Pour dire les choses pudiquement, on fera simplement observer que les différentes jeunes personne, avec lesquelles il s’efforce d’avoir des relations, s’empressent de bien l’enfermer dans la case forclose du bon ami sans plus. Visiblement, personne ne veut se commettre à la ville avec un personnage aussi affreux. Il n’y a fichtre rien pour l’avantager et c’est une portion significative de ces faillites amoureuse qui vont amener notre protagoniste à s’enfermer dans la mascotte. Et peut-être bien dans autre chose… ou pas.

La réflexion du tout de la chose porte donc ici sur le statut sinistrement unanime du sinistrement moche. Et aussi sur comment se compense socialement les dynamiques du rejet épidermique, dans le monde du clownesque, du grotesque, du cabotinage ostensible, et de la gloriole cruelle. Les personnages de Francine Allard fonctionnent un peu comme les acteurs du cirque de la société des nations montréalaise du siècle dernier. Il y a un constable noir stéréotypé, au surnom encore plus stéréotypé. Il y a un Monsieur Loyal juif en gibus et idiome saxonnant et trébuchant. Il y a la jolie fille blonde en uniforme strict qui se fait frôler de très près par les jets de couteaux. Il y a le guichetier méthodique qui tient la documentation bien en ordre, quitte à ouvertement renoncer à comprendre la grande arabesque du déploiement des choses. Il y a même un aborigène nain, fatalement propriétaire de casinos et de clubs de danseuses. Et puis, surtout, par-dessus le tas, il y a la mascotte… Le style de ce roman est particulièrement authentique, cru, efficace, dépouillé, nature. On a ici une lecture étrange, ne tournant pas le dos aux références culturelles explicites d’une époque. On renoue ici, sans timidité mijaurée aucune, avec les éléments curieux, intrigants, insolites, presque terrifiants qui peuvent se dégager d’un statut bien involontaire mais que nous connaissons finalement tous, à un certain degré, à un certain moment ou à un autre, dans le cours de notre vie et ce, beaucoup plus qu’on ne pourrait ou voudrait le croire… le statut de mascotte.

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Francine Allard, La mascotte, Éditions Crescendo!, 2021, 204 p.

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PRÉPARE TA VALISE (Hélène Lamarre)

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2022

Chère Hélène,
toi qui trouves tout beau
et ne voit jamais assez le mauvais côté des choses.
Je t’admire beaucoup.
Bon retour chez toi.
Gisèle
(p. 108)

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Le phénomène de l’autobiographie naturelle prend de plus en plus d’ampleur au Québec. Un de ses sous-genres incontournables est évidemment le récit de voyage. Dans la foulée massive des blogs-voyages de notre temps, des gens, souvent des femmes, s’organisent éditorialement pour enrichir les autres de leurs expériences de voyages. Le récit de voyage est tout simplement la version papier de ce phénomène. Sa mise en forme et sa production est, l’un dans l’autre, assez prosaïque. Il s’agit de mettre au net son journal de bord et/ou ses carnets de voyages et de les organiser, sobrement, en forme livresque. Pas besoin d’être Jack Kerouac pour y arriver et, ce faisant, on contribue, sans prétention mais assurément, à documenter la description de la vaste culture globe-trotteuse de notre temps.

Dans son second ouvrage, Prépare ta valise, Hélène Lamarre procède donc ainsi. Ponctué, tout comme son premier ouvrage, Le chemin de ma vie, de nombreuses photographies, le présent texte est une sorte d’annexe voyage du susdit premier opus. On y présente, par le petit bout de la lorgnette, les multiples activités de notre voyageuse dans les pays suivants: Palestine, Turquie, Grèce, Guatemala, États-Unis (notamment l’Alaska), Canada (notamment le Yukon) et Maroc. On vit ou revit l’appréhension occidentale toute simple, toute viscérale et toute spontanée face à l’idée de se retrouver dans un pays en guerre, ou très pauvre, ou inénarrablement exotique. Mais cette inquiétude anticipatrice s’apprivoise vite et la petite sérénité ordinaire de la voyageuse se met promptement en place. Le quotidien se surprend alors à parler. On découvre des personnes peu communes, comme cette compagne d’aventures de la voyageuse qui retrouve tous les objets perdus (p. 53). On prend connaissance de coutumes inédites, comme cet important brelan de journées de la Toussaint guatémaltèque où on rejoint nos morts en faisant voler des cerfs-volants dans les cimetières et où des repas spécifiques sont préparés distinctement pour les défunts, et que personne ne peut consommer autre qu’eux (p. 99). On fait face aux différentes manifestations de la barrière linguistique, un problème récurrent mais toujours soluble. On rencontre des gens simples mais uniques, maniant une culture vernaculaire fascinante. Ces gens liants, attachants, sont souvent les enfants et les femmes de ces pays. Ces femmes sont dévouées, travailleuses, solides, et on connaît si mal leur vie et leur culture secrètes.

Par delà la découverte circonscrite des activités tribulatoires spécifiques de madame citoyenne Lamarre, l’intérêt de cet ouvrage réside dans la manifestation de sensibilité ordinaire qui en émane. Il engage en nous les questionnements contemporains sur le voyage. Pour quelles raisons voyage-t-on? Et aussi: les motivations avouées de l’exercice côtoient-elles des motivations inavouées mais aussi immanentes qu’inévitables? En ces temps sensibles et tendus de rejet du tourisme de masse, il est tout à fait de bonne tenue de réfléchir sur le moi-bourgeois-voyageur et sur ce qui fait cliqueter son horlogerie. On le fait ici, données représentatives en mains.

Survenus sur une période de vingt ans (entre 1997 et 2016), les déplacements de notre voyageuse occidentale ont reposé sur des motivations distinctes. Le voyage en Palestine (pays de Jésus) et le voyage en Turquie (pays de Paul de Tarse) revêtaient incontestablement une dimension de pèlerinage. Ces voyages étaient d’ailleurs encadrés pas des théologiens et historiens de différentes natures qui éclairaient la voyageuse de leurs lumières descriptives et théogoneuses. Une sorte de dimension spirituelle plus diffuse motivait aussi le voyage en Alaska, puisqu’il s’agissait spécifiquement d’aller palper empiriquement la teneur du fameux solstice estival, entraînant vingt-quatre heures de luminosité solaire intégrale dans le grand nord et toutes sortes de festivités populaires à l’avenant. Le voyage guatémaltèque, pour sa part, nous fait toucher la démarche du voyage humanitaire et caritatif dans un pays en développement. Ce fut un véritable voyage-labeur. La voyageuse a creusé la terre, cassé du béton, peint des meubles, nettoyé des jardins, animé des groupes d’enfants. Les voyages en Grèce et au Maroc exemplifient finalement le déplacement touristique plus classique. Dépaysement, couleur locale, souk, soleil, expériences esthétiques diverses, et bonne bouffe.

Nous voici donc devant un petit ouvrage échantillonnant les joies (bien mises en valeur) et les aléas (bien minimisés) des grands types de déplacements contemporains ayant comme priorité principale une prise de contact semi-improvisée avec les cultures réceptrices. Le style de l’écriture, synthétique, direct, émaillé de questionnements divers, fait moins carte postale que travel log. On entre dans le quotidien simple et écru, parfois jubilant, parfois ahanant, de la voyageuse. La constante qu’on observe au fil de la lecture, c’est que l’instance réceptrice (le pays visité, son administration et ses commerces) est finement rodée et elle donne au pèlerin, au coopérant ou au touriste une version soigneusement mise en place de ce qui est perçu comme devant combler ses attentes. On assiste un petit peu à une sorte de rencontre de dupes. La voyageuse veut apprendre et découvrir sans trop se faire dévaliser. Le récepteur veut soit endoctriner, soit vendre, soit exploiter l’engagement de la voyageuse pour le canaliser vers les tâches ingrates de l’entreprise caritative. Et, dans les interstices du temps, il y a toujours ces petits moments hautement parlants où les touristes s’ennuient un peu et jouent entre eux à des jeux de société, réécoutent un CD de leçons de langue vivante, font la sieste, prennent des douches, ou lisent tout doucement des livres qu’ils ont amenés avec eux, de leur pays.

Un autre intéressant facteur d’échantillonnage sociologique réside dans celui nous donnant à observer les compagnons de voyages. Dans certains cas, notre protagoniste voyage seule (Palestine, Turquie, Grèce, Guatemala). Dans d’autres, elle voyage en compagnie de son mari (Alaska, Yukon, Maroc). Les cas où elle voyage seule (avec un groupe ou un organisme, en fait) sont ceux où la caution savante ou humanitaire enrobe maximalement la dimension touristique. Les cas où elle voyage avec son mari sont des déplacements plus ouvertement assumés comme touristiques. On échantillonne donc (et c’est parfaitement passionnant) les émotions de la voyageuse solitaire ainsi que celles de la voyageuse en couple, sous la même plume, selon la même sensibilité, et au sein du même corpus. Quand elle est seule, la voyageuse fonctionne avec sa logique propre. Elle explore ce qui l’intrigue sans trop se soucier. Elle entretient et développe des amitiés féminines et nous donne à lire les manifestations de la sensibilité féminine voyageuse (phénomène des exploratrices modernes, dont l’importance devient de plus en plus massive et cruciale). Quand la voyageuse est en couple, on entre dans l’espace des concessions décisionnelles et du partage des choix et des priorités. J’aime ceci, on fait à moitié ceci, tu aimes cela, on fait à moitié cela. On y va. J’y vais sans toi, tu y vas sans moi.… On me propose une excursion… laissez moi consulter ma moitié avant… etc. S’articule alors une dynamique d’équipe, qui n’est pas sans mérite, mais qui est fort distincte de celle de la voyageuse seule. On le voit, on le sent, livre en mains.

La sensibilité féminine, voire féministe, d’Hélène Lamarre se manifeste ici, dans le voyage, tout doucement, comme elle s’était manifestée tout aussi doucement, dans le présentoir de vie de son premier opus. Traversant le Midwest américain en direction de la longue route incurvée qui les mènera vers le Yukon et l’Alaska (via la Colombie-Britannique), notre voyageuse fait, au Michigan, une petite découverte muséologique qui en dit long autant sur elle (sur la découverte) que sur elle (sur la voyageuse)…

Me voilà remplie d’émotion et de tendresse face aux conceptrices de ce musée [le Michigan Women’s Historical Center]. Cet endroit met en valeur l’apport des femmes. Ce musée me remplit de fierté et de courage. Le musée, dédié aux femmes, renferme beaucoup de plaques soulignant l’apport des femmes à la société. Elles se démarquent par leurs actions et l’amélioration de la condition des femmes dans l’état du Michigan. Un premier musée rencontré dédié aux femmes. Super! J’approuve fortement la teneur de ce musée et ma fierté d’être femme augmente. La femme doit se faire connaître et reconnaître avec ses qualités, ses productions, ses talents, etc. Je pense à mon monde de femmes m’entourant dans ma vie de tous les jours. Marie-Josée, Sophie, Pascale, mes trois filles, Alice, Charlotte, Juliette, mes trois petites filles, je les porte dans mes pensées. Ouf! La vaillance, la volonté, la joie de vivre les habite et nous formons une bonne équipe ensemble.

 (p. 146)

On a ici une tribulatrice femme qui voyage en femme, portant notamment toujours ses pairs en elle. Toute la question, de plus en plus sensible, de l’aspiration contemporaine au voyage se transmet à travers elle, tant dans ses grandes exaltations que dans ses petites déceptions. Quiconque s’intéressant à la problématique sociologique du voyage des années 1990-2020 verra crucialement à inclure Prépare ta valise dans son corpus de travail. C’est un ouvrage à lire, tant pour ce qu’il dit et rapporte que pour ce qu’il révèle et indique.

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Hélène Lamarre (2017), Prépare ta valise, À compte d’auteure, Saint-Eustache, 187 p.

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Extrait de la quatrième de couverture:

Dans ce deuxième livre d’Hélène Lamarre, vous découvrirez la femme voyageuse et ses multiples péripéties. Elle nous raconte cinq de ses voyages sur quatre continents de 1997 à 2016.

Ses récits débutent à la découverte de l’histoire biblique en Israël puis en Turquie et Grèce. Puis son voyage humanitaire au Guatemala. On y lit aussi les magnifiques voyages de découvertes avec mon père en Alaska et au Maroc […].

Découvrez de magnifiques coins du monde à travers les yeux et les mots de ma mère.

Bonne lecture… et bon voyage.

Sophie Bellemare

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LE MAGICIEN DE LA MER NE FAIT PAS DE MIRACLE! (Marie-Andrée Mongeau)

Posted by Ysengrimus sur 21 mai 2022

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Fin de l’été 1992. Une mécanicienne de marine québécoise se voit offrir un contrat de six semaines sur un superpétrolier américain de deux cent cinquante mille tonnes, le Sea Wizard. En puisant dans ses souvenirs et son expérience, notre protagoniste imagine initialement un navire flambant neuf, voyageant majestueusement sur les Sept Mers, de Dubaï, à l’Alaska, à Singapour, à Dubaï encore, et disposant des plus attrayantes commodités: salle de cinéma, cuisines rutilantes, cabines confortables. Elle se retrouve sur un immense rafiot vieillissant, ancré pour longtemps (pour plus longtemps que six semaines, en tout cas) un peu au large de Dubaï, et que ses armateurs cherchent à faire retaper en engageant le moins de frais possible. La machinerie ne fonctionne pas, les commodités sont minimales et malpropres, tout se déglingue et ce qui semble manifester la détérioration la plus accusée et la plus cuisante, c’est le moral et la psychologie des mariniers.

Les équipes de terre (des Philippins, des Arabes et des Indiens) étant mandatées pour effectuer les importantes réparations sur les chaudières, poumons du navire, il ne nous reste plus, à nous, de l’équipage régulier, qu’à dépenser notre énergie sur les auxiliaires, ongles d’orteils du navire. Cela ne rend pas la tâche plus facile pour autant. Un sentiment défaitiste règne parmi les mécaniciens, sous la conduite d’un chef hystérique qui trépigne de joie quand quelque chose fonctionne et qui trépigne de rage quand quelque chose ne fonctionne pas (ce qui arrive plus souvent qu’autrement).

Seule femme à bord, notre second engineer au cuir dur et à l’anglais approximatif, une narratrice non-nommée écrivant en je, va devoir s‘affirmer professionnellement dans un monde d’hommes (cela ne sera pas trop malaisé, l’un dans l’autre, attendu son aplomb et sa compétence). Elle devra le faire tout en assurant l’intendance de son fragile et sinueux paradoxe émotionnel (cela, par contre sera bien plus malaisé, attendu, notamment, le caractère rabougri et sporadique des possibilités d’épanchement romanesque à bord). À un certain point de ma lecture, j’ai surnommé l’héroïne anonyme de ce roman aussi passionnant qu’étonnant Andromaque. Effectivement, comme la veuve d’Hector dans la tragédie racinienne, notre mécanicienne navale ressent une attirance très forte pour un jeune collègue qui naïf (c’est le mot utilisé) ne semble tout simplement pas configuré pour rendre la réciproque (sauf quand il a un verre dans le nez, cas aussi hasardeux que hors-jeu). En même temps, elle est elle-même la cible constante des assiduités méthodiques et tentaculaires d’un grand escogriffe régalien qui semble avoir beaucoup de pouvoir, d’autonomie, d’ascendant et de ressources, sur le navire et en dehors. Tout le petit monde de ce trio regarde donc dans la mauvaise direction idyllique: Andromaque vers l’homme-enfant gentleman à rallonge, l’homme puissant et entreprenant vers Andromaque. Tension tragicomique sur fond d’étrave chambranlante et d’humour grinçant. À terre, lors des permissions dans le havre de Dubaï ou, à bord, lors des longues pauses séparant les quarts de travail, ou à n’importe quel autre moment de liberté clandestine ou semi-clandestine, les têtes vont-elles finir par se retourner et parvenir à apercevoir l’attirance venant sur tribord quand on la cherche désespérément à bâbord? Ma foi, espérons-le, car l’ennui et la mélancolie semblent ici très intimement se coller au cambouis et à la sueur (nous sommes après tout dans le Golfe Arabo-Persique, sous un soleil de plomb immuable et ce, la plupart du temps sans climatisation). L’amalgame du cambouis, de la sueur, de l’hystérie du chef, des moments de camaraderie aussi ambivalents qu’inoubliables, et du tourbillon capricieux des amours flétries, tout cela en vient à constituer un brouet matériel et sentimental fort étrange et irrésistiblement savoureux. C’est aussi rafraîchissant et étourdissant que la bière et le rhum qu’on fait, de ci de là, monter illicitement à bord.

L’écriture de Marie-Andrée Mongeau, limpide et directe, humoristique et décalée, nous entraîne avec précision et sobriété dans les cadres intrigants mais incroyablement déroutants d’un mode d’existence parfaitement magique (n’hésitons pas à reprendre ce mot). Vite, très vite, on comprend que ce lieu de travail incroyable, cette réalité alternative, cet ordinaire extraordinaire, existent… qu’ils sont là, au monde, quelque part. Archi-spécialisé, mystérieux et titanesque, le dispositif sans miracle du terrible magicien de la mer est un univers inouï, parallèle au nôtre mais brutalement effectif. Il encapsule toute une dimension d’enchantement incongru et de véracité subtile qui, fatalement, nous submerge, nous domine et nous hante.

Quel symbole aussi, que l’immense étrave rouillée d’un gigantesque pétrolier vieillissant (comme l’Occident même), vouée, de par les activités fermement réparties de son feuilleté d’équipes et d’équipages, à un sort historique aussi formidablement improbable que crûment vrai. C’est le vague à l’âme insolite, lourd et fatal de toute une époque qui s’exprime ici, dans les entreponts du navire, beau temps, mauvais temps.

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Marie-Andrée Mongeau, Le magicien de la mer ne fait pas de miracle!, Montréal, ÉLP éditeur, 2016, formats ePub ou Mobi.

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Sur la discrimination idéologique

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2022

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La discrimination a pignon sur rue, en ce moment. Il semble, au jour d’aujourd’hui, que tout le monde soit en train de subir une discrimination à quelque chose. Tout y passe. Ceci-phobie, cela-phobie, discrimination et dénigrement de toutes farines, mot-notion que l’on ne désigne plus que par sa première lettre… Je ne vais pas vous énumérer ici la sarabande des ***ismes, ce serait la ritournelle rebattue du jour. Il semble bien qu’on n’ait jamais autant discriminé. Ou plus précisément, il semble qu’on n’ait jamais autant dénoncé le fait de discriminer, ou de sembler le faire. Ceci d’ailleurs est, à n’en pas douter, un développement plutôt heureux. Il est relativement aisé d’admettre qu’il y a une vive qualité réformiste à cette surveillance forcenée des discriminations que nous livre notre temps. Et il faut bien dire qu’indéniablement le butor d’autrefois, qui traitait de sa hauteur patriarcale, coloniale ou seigneuriale à peu près tout le monde ne lui ressemblant pas, est bel et bien un personnage exécrable dont on ne regrettera pas d’être en train de suavement se débarrasser. La chasse est ouverte sur la discrimination et, franchement, bon, on va pas pleurer.

Mais force est malheureusement d’admettre que certaines discriminations semblent plus cotées que d’autres. Les discriminations dont la dénonciation accommode bien le monde bourgeois, sans trop le menacer, ont incontestablement un solide avantage, dans la compétition victimaire qui se poursuit. Ainsi certaines discriminations, quoique particulièrement virulentes, restent mystérieusement dans l’antichambre de l’oubli et paraissent ne pas faire l’objet d’une attention particulière. Pas moins furax que les autres, je vais y aller de la dénonciation de la discrimination qui est celle que je déplore le plus et que l’on discerne le moins. Et j’ai nommé la discrimination idéologique. Lorsque l’on découvre vos idées fondamentales, qu’on en prend connaissance, qu’on dégage les implications critiques qu’elles entraînent, on peut parfois discrètement s’arranger pour ne pas vous retenir à l’emploi, à l’avancement, où à autre chose. Rien n’est avoué, naturellement. Tout se joue dans l’abstrait, dans le feutré, dans le googling discret, et dans le silence. Mais cela existe bel et bien, opaque, dense, puissant. Vous voulez en faire l’expérience? Soyez (encore) marxiste ou, tout simplement, critiquez la société dans un angle anticapitaliste. Ce sera pour vous rendre compte que les idées que vous véhiculez sont bien souvent susceptibles de vous attirer des emmerdements majeurs et ce, autant, sinon plus, que la couleur de votre peau où votre orientation sexuelle.

Allez-y. Introduisez, comme ça, dans la discussion de salon, le fait qu’il est tout simplement indéniable que le capitalisme marche à sa perte et qu’il ne lui reste certainement pas un siècle d’existence. Expliquez, sans trop vous étendre dans la technicité, ni trop relativiser, qu’un beau jour, les grands avoirs financiers contemporains feront l’objet d’un partage beaucoup plus équitable et d’une répartition beaucoup plus équilibrée, au sein de la société civile. Allez jusqu’à oser prononcer le mot encore archi-tabou de communisme. Annoncez, sans flancher, que la haute bourgeoisie est aux abois, dans l’expectative de ce grand soir suave, et qu’elle planque son pognon dans des iles désertes, dans l’espoir, parfaitement illusoire, de retarder ou d’esquiver cette terrible détermination historique qui lui pend au-dessus de la bobine, comme une épée de Damoclès. Vous allez vite voir les faces de vos vis-à-vis, et ce, même si ces gens-là ne sont pas des milliardaires, s’allonger et entrer discrètement dans le gestus discret de la discrimination polie mais implacable. Et il sera alors hautement improbable qu’on vous invite à la prochaine soirée mondaine de ce groupe spécifique.

La discrimination idéologique, doit-on dire la mort dans l’âme, fonctionne d’ailleurs dans tous les sens. De fait, il est assez clair que des antisémites, des phallocrates, des bellicistes ou des racistes feront imparablement l’objet d’un rejet analogue, hors de mon propre petit salon intellectif. Pas question de transiger là-dessus, au nom de je ne sais quel symétrisme anti-discriminatoire. Voilà qui est dit et bien dit. Cependant, il est important de nuancer la teneur de la discrimination idéologique des autres (surtout, ahem… des droites) et de bien faire ressortir que les groupes qui subissent la discrimination idéologique ne sont pas nécessairement constitués des éléments les plus conservateurs de notre société. Ces derniers ont pignon sur rue, littéralement. Il n’est effectivement qu’à compulser certains médias journalistiques et télévisuels pour s’aviser du fait que certaines idées (rouges, habituellement) n’y figurent pas, n’existent pas pour eux, et ne correspondent pas à des alternatives idéologiques reconnues. Pendant ce temps d’autres idées (brunes, habituellement) battent la campagne, sans être inquiétées ou sous-financées. Vous en connaissez un FoxNews marxiste, vous? Pas moi. Et pendant ce temps, par-dessus le marché, le racisme, la xénophobie, le militarisme, la misogynie bénéficieront souvent d’une sorte de non-lieu implicite, à base de il ou elle a droit à son opinion… il faut respecter la liberté d’expression… il faut rencontrer les critères que l’on revendique en matière d’ouverture d’esprit et de respect de l’autre… et zouzouzou et blablabla… La barbe, les barbouzes. Non, il n’y a pas à chipoter. Critiquez la société, dans un angle anticapitaliste, et vous ne disposerez plus du tout d’un tel non-lieu, implicite ou explicite. La différence sera drastique.

Bon, encore une fois, vous n’êtes pas obligés de me croire sur parole. Je vous le dis. Faites l’expérience. Tenez des propos marxistes ou simplement anticapitalistes. Mais attention. Ne les amenez surtout pas sur un ton virulent. En effet, dans un tel cas, c’est à votre tonalité que l’on affecterait promptement de s’en prendre. Non, non, roucoulez patiemment votre dispositif doctrinal, sur un ton calme, doucereux, onctueux. La lèvre pulpeuse et l’œil humide, expliquez-le, sans sourciller, que l’ordre social actuel est voué à sa disparition historique. Vous verrez bien qu’on trouvera un moyen discret mais certain de vous montrer la porte de sortie. En réalité, n’importe quelle personne de gauche vit, dans nos sociétés, avec la discrimination idéologique comme avec une sorte de fatalité omniprésente. Tant et tant qu’on reste discret. On ne partage pas automatiquement ses idées sur la société, avec une nouvelle personne dont on vient de faire la connaissance. Cette façon d’être, et de vivre avec la discrimination idéologique, est tellement ordinaire, qu’on n’y pense pas vraiment. Ça fait partie de la vie habituelle et courante. Les réactionnaires, eux, sont tranquilles. Leur petite vision du monde étriquée est imperturbablement postulée. Faut surtout pas froisser les pauvres petits réacs. Toute nouvelle rencontre, surtout dans un contexte minimalement mondain, se gère et s’appréhende sur le mode de la circonspection et de la prudence, pour ne pas dire, tout simplement, de la peur. La sensibilité gauchisante n’existe pas, on n’en parle pas, ne la reconnait pas… ne sait tout simplement pas de quoi il s’agit. L’idéologie dominante est, et demeure bel et bien, l’idéologie de la classe dominante.

La discrimination idéologique est un comportement fondamentalement bourgeois. Les bourgeois contemporains sont terrorisés. Ils sont aux abois. Ils se sentent inquiets en permanence car ils savent parfaitement qu’ils dominent et oppriment ouvertement la société civile. Aussi, ils surveillent attentivement tout personnage, membre de leur classe ou non, susceptible de tenir des propos critiques à leur égard. La pratique est ancienne, aussi peu reluisante que solidement ancrée. Elle est banale, banalisée, et il n’y a pas grand-chose qu’on puisse y faire, en temps de paix sociale. C’est bien pour cela, au bout du compte, que les gens ayant une idéologie critique à l’égard de la société capitaliste se retrouvent finalement entre eux et gèrent leur harmonie idéologique comme une sorte de résistance secrète à l’ambiance de discrimination idéologique qui nous entoure et nous enserre. Et d’ici à ce que nos bons bourgeois se mettent à se lamenter en nous accusant de classisme, il n’y aurait qu’un pas, si facile à franchir. Le concept ronron est là, de toutes façons, qui n’attend qu’à les servir. Toutes ces notions réformistes sur la discrimination en ***ismes sont des gadgets intellectuels bourgeois, de toutes façons.

Toujours révolté, je demande tout simplement, en tout respect salonnier, à mes compatriotes et à mes concitoyens de cesser de me discriminer pour mes idées, comme on me l’a fait toute ma vie. Je ne vois pas pourquoi, ouvertement réactionnaires ou mielleusement réformistes, les petits penseurs de droite auraient droit à un traitement de faveur qui m’échapperait. Je n’entends pas me faire priver de mon aspiration à la pensée critique et au rejet des implicites d’une société en mutation profonde et dont les crises tranquilles, indiscernables mais omniprésentes, se doivent absolument de faire l’objet d’une description adéquate.

Suivez mon regard, même si vous-même ne voulez pas voir.

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Dialogue intemporel entre Peppone et Don Camillo

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2022

Don Camillo (Fernandel) et Peppone (Gino Cervi)

Don Camillo (Fernandel) et Peppone (Gino Cervi)

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Il y a soixante-dix ans (en 1952) s’amorçait le très populaire cycle cimématographique de Don Camillo, mettant en vedette Fernandel (dans le rôle de Don Camillo) et Gino Cervi (dans le rôle de Peppone). Le canon (si on me passe le mot) des films incorporant ces deux personnages tels que joués par ces deux acteurs est: Le petit monde de Don Camillo (1952), Le retour de Don Camillo (1953), La grande bagarre de Don Camillo (1955). Don Camillo Monseigneur (1961) et Don Camillo en Russie (1965). Ces deux personnages du notable laïc et républicain (ou communiste) et du curé réactionnaire et irrationaliste (ou légitimiste) se chamaillant sans fin, parfois de façon stérile parfois de façon un petit peu plus féconde, pour l’influence et l’ascendant sur une commune de province ont au moins un duo de grands ancêtres. En effet, dans Madame Bovary de Gustave Flaubert (1857), l’abbé Bournisien et le pharmacien Homais, deux notables en vue de la commune fictive de Yonville, nous servent un peu la même mixture interactive, avec des résultats tout aussi incertains. Et il en existe d’autres exemples. Mais il reste que Don Camillo et Peppone ont porté ce dualisme taquin et railleur de la lutte des classes au niveau éthéré d’un grand stéréotype culturel. À mesure qu’il rapetisse tout doucement dans nos mémoires, tout le siècle dernier, en fait, s’y encapsule.

Don Camillo et Peppone sévissent eux dans la commune italienne bien réelle de Brescello. Leur interaction se joue principalement entre 1943 et 1963 (du temps de la Résistance au temps de la Détente). Ici, juste ici, dans le petit monde d’Ysengrimus, leur échange se veut indissolublement intemporel. Ils sont silencieusement revenu dans leur pays, entre la rivière et la montagne, le temps d’une dernière passe d’arme savoureusement ambivalente, enchevêtrant, comme toujours, le vouvoiement et le tutoiement, la complicité et la lutte, la ferveur bouillante et le calme olympien…

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Don Camillo, curé de Brescello: Monsieur le maire?

Giuseppe Bottazzi dit Peppone, maire de Brescello: Monsieur le curé?

Don Camillo: Qu’est-ce que vous fichez-là?

Peppone: Mais… je vous renvoie la question, mon archiprêtre.

Don Camillo: Je ne le sais pas trop, pour le coup. Mais, ouf… as-tu vu la date en entête de cette feuille? Quinze janvier de l’an de grâce 2022.

Peppone: Y a pas… c’est passablement futuriste et moderniste comme date.

Don Camillo: Il n’y a pas de doute possible. Nous voici au paradis.

Peppone: Oh dites. Vous n’allez pas encore vous mettre à me ressasser vos légendes réactionnaires. Il n’y a absolument aucune preuve de ce que vous affirmez.

Don Camillo: Doux seigneur Jésus, expliquez-lui une bonne fois que nous sommes en paradis.

Voix de Jésus: Ne me mêle pas à tout ceci, Don Camillo.

Don Camillo: Mais seigneur… tout de même…

Peppone: Vous continuez d’entendre des voix dans le jubé bringuebalant de votre caboche, mon archiprêtre?

Don Camillo: Oh toi, de voix, tu es sur le point d’en entendre une aussi, tiens, celle de ta conscience, et nulle autre. Mais… mais… parlant de conscience. On dirait que la mienne s’élargit soudainement.

Peppone: La mienne aussi. Toutes les informations historiques se tenant entre 1962 et 2022 défilent en rafale dans ma tête. Soixante ans d’histoire viennent de débouler tapageusement sur le tambour de ma mémoire, d’un seul bloc.

Don Camillo: Moi aussi. Oh, oh… Effondrement et démantèlement de l‘URSS et de tout le bloc de l’Est, à partir de 1991. Mais c’est extrêmement intéressant.

Peppone: Montée en force de l’athéisme et déréliction généralisée dans toutes les cultures de la terre. Très intéressant. En effet.

Don Camillo: Oh, monsieur le maire. Voyez-vous ce que je vois, à travers tout ce tourbillonnant bazar socio-historique? Il y a une statue en bronze de vous grandeur nature dans une rue de notre belle petite commune de Brescello.

Peppone: il y en a aussi une de vous, mon archiprêtre. Mais c’est charmant et pittoresque tout plein.

Don Camillo: Oui, oui… Je vois la mienne, maintenant aussi, oui. Elle est bien mieux que la vôtre. Je suis mille fois plus ressemblant.

Peppone: Chacun son opinion.

Don Camillo: Sinon, ils sont drôlement vêtus, nos petits compatriotes de Brescello, tu ne trouves pas, Peppone?

Peppone: Oh que si. Mais pourquoi ils parlent tous d’un air pensif dans cet étrange talkie-walkie vitré, sans antenne. Ils en ont tous un.

Don Camillo: C’est pas un talkie-walkie, dis, patate. Regarde-les plus attentivement. C’est un petit appareil photo.

Peppone: Mazette. Il me semble bien que c’est un peu les deux. Qu’est-ce que c’est que ce monde?

Don Camillo: Je ne le sais pas du tout. En tout cas, ma belle petite chapelle, elle, elle est toujours à sa place. Mais elle me semble bien vide et désâmée.

Peppone: Pas la moindre insigne, affiche ou bannière avè le marteau et la faucille.

Don Camillo: Mais qu’est-ce que c’est que cette époque?

Peppone: Oh… on… on me fera quand même pas croire qu’une réalité aussi fondamentale et universelle que la lutte des classes est disparue. Té, je sens qu’on nous cache quelque chose, dans ce petit monde d’ici et de maintenant.

Don Camillo: Dieu aussi est une réalité universelle, mon bon ami. Qu’on ne vienne pas nous chanter qu’il n’existe plus ou, pire, qu’il est mort ou quelque fadaise dans le genre. Je ne marche pas.

Peppone: Oh mademoiselle! Vous pouvez m’indiquer ou se trouve le secrétariat du parti?

Don Camillo: Voulez-vous venir vous confesser? Hé?

Peppone: Ils ne nous entendent pas.

Don Camillo: Nous sommes comme des fantômes.

Peppone: Nous sommes des statues qui ne sont plus que de pâles spectres investis de vagues visées touristiques, sous notre beau soleil éternel.

Don Camillo: Ah, ben dis donc. Ça valait bien la peine de se polochonner comme on l’a fait, pendant toute cette éternité de vingtième siècle, té.

Peppone: Vous me le dites. On dirait que nos enjeux font ici figure de réminiscence en perte accélérée de densité.

Don Camillo: Ah, triste époque, va. Pauvre jeunesse d’un siècle nouveau.

Peppone: Luttes oubliées. Peine perdue.

Don Camillo: Ça me rappelle terriblement quand j’étais devenu Monseigneur et que tu étais devenu Sénateur. Tu te souviens?

Peppone: Eh comment. On trônait tout les deux comme des coqs en pâte à Rome et on se barbait pour mourir. On ne reprenait vie que quand on revenait au pays. Et surtout, par-dessus tout, quand je vous servais une bonne empoigne pour vous remettre votre petite mauvaise foi bien à sa place.

Don Camillo: Oh dis. Tu ne te présentais sous mon nez froncé que flanqué de ta bande de serviles malabars rouges. Tu n’as jamais osé affronter ma modeste personne seul à seul, d’homme à homme.

Peppone: C’est que vous étiez pas un homme, vous étiez un curé. Vous aviez toujours votre maudit Jésus en croix au fond de la chapelle, et qui servait de faire-valoir à votre très élastique conscience.

Don Camillo: Oh… Hé… Maudit Jésus en croix… Soit poli si t’es pas joli, là, Peppone.

Peppone: Euh… tu as un petit peu raison, quand même, pour le coup. Pardon Seigneur.

Don Camillo: Il ne te répondra pas. Il ne parle que dans le jubé de ma caboche, comme tu dis.

Peppone: Hé bé… on a la tête qu’on a, hé.

Don Camillo: Oh, dites, monsieur le maire. Vous la rameniez moins ces fois ou, nuitamment, en vous cachant soigneusement de vos camarades du parti, vous veniez brûler des cierges gros comme des troncs d’arbres, pour prier notre Jésus en croix, justement comme vous dites, de vous faire remporter une de vos satanées campagnes électorales.

Peppone: Et alors? Vous vous êtes bien commis une ou deux fois pour la cause prolétarienne, vous. Alors, moi, j’avais bien droit à mon petit zeste de religion.

Don Camillo: Commis avec la cause prolétarienne, moi?

Peppone: Oui, oui, vous. Parfaitement. On vous a pris à maintes reprises en flagrant délit, défendant ardemment les travailleurs agricoles pauvres contre les propriétaires fonciers qui les exploitent. Vous oseriez le nier?

Don Camillo: Non, je ne le nie pas. Mais j’œuvrais alors au nom de la charité chrétienne.

Peppone: Oh, elle a bon dos, la charité chrétienne.

Don Camillo: Le bolchevisme aussi, il a bon dos, mon cher. Ose dire que tu ne t’es pas rendu compte, notamment lors de notre fameux voyage commun en Russie, qu’il avait passablement de vodka dans son gaz, ton cher bolchevisme.

Peppone: Té, de la vodka mélangée adéquatement avè du gazole, cela pourrait faire un combustible moderne aux effets surprenants. Ils nous indiquent toujours un peu la voie, nos camarades russes.

Don Camillo: De bien brave gens, ces Russes, dans le fond. Ce fut un bien beau voyage que celui-là, hein, Peppone.

Peppone: Passablement oui. Formateur et utile, en tout cas. On a eu de beaux moments, ensemble, finalement, vous et moi, depuis notre première rencontre en 1943, dans la Résistance.

Don Camillo: Que veux-tu, mon brave Peppone. Faire la synthèse d’un siècle en l’entortillant sans trop faire de manières dans de la vis comica, cela ne peut pas laisser indifférent les acteurs en goguette qui s’y adonnent.

Peppone: Ah, oui. Il faut ben l’admettre tout de même.

Don Camillo: Viens, mon bon Peppone. Je suis certain qu’il me reste une ou deux modestes burettes d’un vin ancien, devenu aussi fantomatique que toi et moi, tout au fond de ma vieille sacristie. Je t’en offre une petite lampée, en souvenir du bon vieux temps.

Peppone: Ben, c’est pas de refus, Don Camillo.

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 Et les voici qui se mettent tout doucement en marche. Et ils coulent comme la rivière, quand elle se met elle aussi tout doucement en marche entre les montagnes, sous le soleil, vers la mer. Des histoires vraies se transforment alors en narrations fictives, des narrations fictives se transforment alors en histoires vraies, tandis que le mouvement de la susdite rivière tourbillonne en silence, pour aller ne se dire qu’à la mer. Et Don Camillo et Peppone, continuent, encore un temps, de marcher, en noir et blanc (on ne s’est pas encore avisé de les coloriser). Chacun d’eux se tient de sont côté de la route, allant son train de Sénateur et/ou de Monseigneur. Ils argumentent tapageusement, avec force gestes muets, tout en continuant de s’avancer ensemble vers quelque chose ressemblant incroyablement (il ne faut pas trop le leur dire) à une direction commune…

brescello

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OCCUPONS MONTRÉAL — RÉFLEXIONS (John Mallette)

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2022

Que reste-t-il, quelques dix années plus tard, du recueil de poésie militante qu’avait concocté John Mallette dans la mouvance des Carrés Rouges et du Mouvement des Indignés de 2012? Subdivisé en dix parties (Le rêve, La guerre, Camping citadin, Le présent, La Bourse, Démocratie, Religion, Médias, Grève des étudiants, Épilogue), ce court recueil de quatre-vingt-deux poèmes exprime les émotions et les réflexions d’un militant ordinaire, parfois perplexe, parfois timoré, souvent révolté, rarement survolté. Ancien ouvrier d’usine (ferblantier) et militant syndical, John Mallette est désormais homme de lettres dans la couronne nord de Montréal. Le tout de sa réflexion globale, il s’en faut de beaucoup, n’est pas exempt de sagesse sociale.

D’abord, bon, le recueil touche incontestablement le sujet qu’il annonce, l’occupation de Montréal par les Indignés de 2012.

MES PAS D’HIER
 
J’occupe Montréal
Dans la neige
Jusqu’aux genoux
Un pas pénible
Après l’autre
 
Blanc, blanc de neige,
Qui couvre tout
Même mes pas d’hier
 
Un passé éblouissant effacé
Mais pas oublié
Un soleil éclatant
Me désigne le chemin.
 
Mon ombre sombre
Et mélancolique…
 
Reste derrière.
(p. 65)

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La concrétude habite profondément l’évocation. La conscience est bien là au sujet de ce qui est difficile, de ce qui requiert effort et persévérance, de ce qui traîne derrière soi, comme des casseroles. C’est que le militant n’est ni rêveur, ni juvéniliste, ni triomphaliste. Il sait parfaitement que son action opère au sein d’un ensemble circonscrit de strictes et dures limitations d’époque.

LE SYMBOLE

Le monument reste en place
Et les manifestants
Se promènent autour
 
À la fin, les pancartes
Sont rangées ou brûlées
Mais le monument reste bien visible
 
Symbole de l’autorité
Que personne ne contredit.
 
Le symbole persiste…
(p. 47)

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C’est vu. C’est dit. Les symboles de la puissance bourgeoise arrogante et braquée ne bronchent pas. Les manifs, les chahuts, les charivaris, les tintamarres tonnent puis, fatalement, diminuent, s’esquivent, se perdent. Ils ne suffisent pas. Le poète militant le sait… il manque quelque chose.

L’INCONTESTABLE ÉVIDENCE
 
Guitare dans un coin
De ma tente glaciale
Toute reluisante
Et prête à jouer
Quel est ton sens
Ta raison d’être?
 
La logique te dicte
De jouer de la musique.
Ta perception acoustique
C’est ton inutilité réelle
L’incontestable évidence
Qu’il manque quelque chose…
 
Un musicien habile
Avec deux mains exercées
Qui chante…
 
La révolution.
(p. 57)

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En attendant ainsi la radicalisation des choses, l’acteur côtoie patiemment l’observateur. Le fait d’être un demi-combattant oblige, comme langoureusement, à se faire aussi demi-témoin. La révolte contenue, c’est toujours un peu le petit mal, ou un éternuement qui ne sort pas vraiment. Ainsi, le militant observe son espace. Plein de choses s’y passent, dans l’organisation comme dans la spontanéité du mouvement. Il remarque alors que, par exemple, les enfants ne décodent pas nécessairement l’activité d’occupation comme il le fait lui. La gué-guerre infantile, elle, elle traîne partout. Elle rode.

JOUER À LA GUERRE
 
Les enfants jouent
À la guerre entre les tentes
Aux pieds de la Bourse
Comme si les morts
Ressusciteront
Le lendemain?
 
Et le jeu continue
Vingt ans plus tard
Avec de nouveaux ennemis
Inventés par
Les médias assoiffés
Du sang des autres.
 
Finalement,
Tout se vend.
Fusils en plastique
Ou fusils véritables.
 
Entre deux commerciaux…
Nous sommes en guerre.
(p. 35)

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Le rendez-vous n’est alors pas raté avec l’opportunité, pour le poète militant, d’amplifier la réflexion, de se dégager de la praxis ocularisée et cernée du moment, et d’exprimer sa vision générale de la guerre, du bellicisme d’affaire et du cynisme froid les enrobant médiatiquement.

ÉHONTÉ
 
La guerre commence
Par un simple malentendu…
Ou un mensonge éhonté
 
Et c’est parti
Pour le pire
Comme d’habitude
 
Et tout le monde perd
Sauf, les marchands d’armes.
(p. 39)

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Il ne s’agit pas de se lamenter stérilement en pleurnichant contre les conflits de théâtres. Il est plutôt question de mettre solidement en connexion conflits, propagande, affairisme, cynisme bourgeois et perpétuation des soumissions. Et le poète élargit inexorablement son regard critique au sempiternel discours médiatique.

CONTENIR
 
Contenir
Voilà le rôle
Des médias
Vendus au profit.
 
Contenir la foule indignée
Contenir les manifestants
Contenir les progressistes
Contenir les écologistes
Contenir les idées nouvelles
Contenir les sentiments
 
Contenir les larmes
Par des humoristes
Grassement payés
(p. 115)

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L’image est flétrie. Le rire est vicié, intoxiqué. Il grince. C’est d’ailleurs un clown casqué qu’on retrouve sur la page couverture du recueil de John Mallette. On ne croit pas au rire stipulé par contrat social. Il y a toujours quelque chose qui cloche, quand on laisse passer les clowns… surtout les clowns orateurs. Et de là, graduellement, la voix du poète militant s’ouvre sur les vicissitudes et turpitudes infinies de la politique politicienne.

DU RÉCHAUFFÉ
 
Un peu partout
Les choses semblent changer
Mais en regardant le passé
On s’aperçoit que c’est
Du pareil au même…
 
Du réchauffé!
 
Les braves gens le remarquent
En passant devant ma tente
Mais rapidement, ils oublient,
Et ils votent pour les mêmes partis.
(p. 94)

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Politisé, aseptisé, cerné, le simple citoyen perd ses repères. Et, entre deux poussées de fièvre protestataire, il redevient apathique. Il s’isole, se désole, retourne sautiller dans sa cornu. Il y stagne, s’y concocte. Le citoyen tertiarisé contemporain est en fait abandonné à la cage de verre qui l’enserre et hors de laquelle nulle voix ne le rejoint vraiment.

ABANDONNÉ
 
Je tourne en rond
Et je me demande pourquoi
Personne ne répond
À mes cris de désespoir?
 
Je cherche, sans trouver,
La bonne porte
Où cogner
Pour avoir de l’aide.
 
C’est pire au téléphone!
On me met sur «attente»
Et j’attends
Des heures!
 
Au secours!
Je me noie
Dans la bureaucratie
Inventée
Pour propager…
 
Le désespoir.
(p. 30)

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On ne sait plus que faire. La vague retombe. La dépression revient. Et, frustration… rien ne semble avoir vraiment bougé. L’intangible dicte sa lourdeur au mouvant qui, pourtant, s’annonce, même à perte, à lourdes pertes. Éventuellement, Montréal n’est plus occupé. Les gratte-ciels perdurent, immobiles, roides et glacés. Que faire? S’esquiver? Oh, la fuite hors de l’urb et de son inconscience dépersonnalisée ne donnerait rien de plus. En Canada, ce serait pour aller se taper la margoulette sur les perversités veules et secrètes du néo-colonialisme économico-régional le plus rapace imaginable.

LE NORD
 
Étendue de glace et de neige,
Immaculée et cristalline.
Blanc d’argent,
 
Phénomène optique
Noble perspective
Mûre pour le développement.
 
Immensité
À découvrir
À exploiter.
 
Je cherche
Dans toutes les directions
Et je perçois
 
Notre propre insignifiance
Cavité noire
Dans un entonnoir blanc.
(p. 98)

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Le nord est cerné, le sud est englué, l’est et l’ouest perdent leurs repères autant que leurs distinctions. Le monde est cybernétisé, cyberNETisé. Il n’y a pas de sortie, pas d’esquive, pas de défense assez solide pour perpétuer l’intégrité de l’être. C’est que tout s’engouffre dans cette satané fissure pseudo-leonardcohenesque.

BRÈCHE
 
Il y a une brèche
Dans nos défenses
Une faiblesse
Un peu trop visible
Un troisième œil
Musique à l’appel
 
Vite, fermez les persiennes
Et ouvrez les rideaux
Il n’y a pas de protection
Contre les épines de la rose,
Son éblouissement
Crève… les yeux!
(p. 112)

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Le troisième œil a indubitablement un pieu dans le front. Il n’est nullement et aucunement la solution. Le poète militant, malgré tout et bon an mal an, accède à une dimension philosophique. Mais cette dimension procède bel et bien du matérialisme historique. Le penseur fourbu entre en poésie concrète, dictant la fatale exigence d’une appropriation enrichie de la radicalité de l’étant.

SENTIR LE PRÉSENT
 
Je lance des cailloux
Dans l’eau glacée
Du printemps
 
Nul ne revient!
Partis pour toujours
Dans le fond du fleuve
 
C’est comme la vie
On prend le présent
Pour acquis
 
On a hâte
De s’en débarrasser
Pour arriver…
 
L’endroit choisi
Pour s’orienter
Sur terre,
Dans l’espace
Ou dans le temps,
Se trouve dans
Ce qui se passe…
 
Maintenant!
(p. 76)

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Tout se dit et tout se dira. Rien n’est réglé, il faut encore et encore refaire la vie, et un autre jour viendra. Ah, bondance… il est assez indubitable que le titre choisi en 2012 pour ce dense recueil de poésie militante le sert assez mal, à terme. On retrouve en ces textes vifs et fulgurants un ensemble de développements d’une très grande validité, au sein du tonnerre de la réflexion de critique sociale contemporaine. N’enfermons pas ce précieux recueil de John Mallette dans une actualité anecdotique, restrictive et circonscrite. Rendons-le fougueusement à l’historicité plus ample dont il est tributaire.

Mallette, John (2012), Occupons Montréal — Réflexions, Louise Courteau éditrice, Saint Zénon, 127 p.

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Le déclin du sport compétitif

Posted by Ysengrimus sur 21 juillet 2021

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On assiste, par les temps qui courent, à la manifestation d’une nouvelle tendance en matière de sports amateurs et professionnels: la dénonciation des abus présents et passés. On peut, par exemple, mentionner ce récent fait divers sur la question de la natation synchronisée où les nageuses et les anciennes nageuses se dressent de plus en plus contre l’autorité arbitraire et abusive des entraineurs et des entraineuses de leurs vertes années. La compulsion martiale a fait, semble-t-il, qu’on poussa les sportives excessivement, notamment en les insultant sur leur apparence et en les humiliant au sujet de leur performance. Dans la réflexion sociétale globale suscitée par les atermoiements actuels autour de ce récent fait divers, assez peu surprenant au demeurant, un certain nombre d’allusions ont été faites aux russes et aux chinoises. Celles-ci sont présentées, comme d’habitude dans la propagande occidentale, comme des robots ou des androïdes qui acceptent toutes les avanies pour accéder à une performance maximalisée. Et, alors, dans notre commotion émue, on susurre que ces sportives, issues de grandes nations policées et autoritaires, ne représenteraient plus la norme absolue, en matière de réussite sportive. Une nouvelle sensibilité des sports semble prendre corps, dans la marmite émotionnelle contemporaine. Il n’est plus si important de gagner et ce n’est… comme… plus vraiment intéressant de le faire s’il faut souffrir à la façon d’une athlète russe ou chinoise pour y parvenir. Ce qui se manifeste, dans ces nouvelles tendances critiques en matière de sport, c’est que la victoire, la médaille, la réussite convulsionnaire, ont désormais moins de prestige et moins de statut. Le dogme de la compétitivité se fendille. Une nouvelle idée semble germer dans la cervelle embryonnaire de la planète sport: celle du bien-être des athlètes.

Le sport compétitif n’est pas le sport de la vraie vie. Il y a lieu d’observer que, lorsque l’on se sort de la sphère professionnelle des sports et de la fascination morbide qu’elle suscite, on se rend vite compte que les gens ordinaires, les masses, ne pratiquent pas les activités sportives pour des motifs compétitifs mais simplement pour le plaisir. Une réflexion critique, qui s’extirperait de l’aliénation télévisuelle et ethnoculturelle du sport-arrivisme, s’aviserait assez simplement du fait que l’immense majorité des gens pratiquent un sport pour sa beauté et sa jubilation intrinsèque. Les petites gens ne s’écœurent pas entre elles pour gagner une coupe ou une croquignole dorée ou argentée. La victoire ou la défaite ont beaucoup moins d’importance que le simple fait de se retrouver ensemble et de s’adonner à un exercice qui nous plaît, en bonne compagnie, en respirant bien par les naseaux. L’émulation vernaculaire aux sports se cultive donc moins en se donnant la réussite comme objectif que la simple satisfaction consistant à s’amuser en se livrant collectivement à une activité qu’on aime. Dans la vie réelle des masses, le sport est un loisir, pas une carrière.

Force est donc d’admettre que la mythologie compétitive avec laquelle on nous bassine, depuis, au moins, la mise en place des jeux olympiques modernes en 1896, s’avère finalement être une façon de traiter le sport en particulier, et l’exercice physique en général, selon une vision parfaitement abstraite et non conforme à la réalité sociale ordinaire de la pratique des sports et des exercices. Réservés anciennement aux athlètes amateurs, les jeux olympiques sont devenus la cathédrale de la putréfaction morbide du sport comme course de lévriers. Ceci semble pourtant bel et bien avoir vécu ses heures de gloire. Tout graduellement, certains pays commencent discrètement à refuser de tenir les ci-devant olympiades modernes. Celles-ci ont bien l’air d’avoir imperceptiblement fait leur temps. Il fut donc un temps —disons le siècle dernier— où gagner, dans un contexte de sport professionnel, était devenu l’objectif absolu, au détriment du plaisir, du bien-être physique et psychologique, ou de la simple satisfaction de réaliser quelque chose de nouveau, d’original ou de tout simplement agréable. La tonalité contemporaine change, tout doucement, et la nouveauté des conditions actuelles réside dans le fait que ce souci de bien-être et cette exigence de respect interpersonnel en vogue commence désormais à pénétrer l’enceinte forclose et confidentielle du sport professionnel. Il s’agit désormais un peu moins de gagner et un peu plus de voir au bien-être des joueurs, des joueuses et à une valorisation de leur personnalité, s’épanouissent dans leur sport. La chose acquiert d’ailleurs une résonance beaucoup plus assurée qu’on ne peut l’imaginer, même au niveau des activités de sport amateur. Effectivement, désormais, les intervenants qui encadrent des écoles de gymnastique ou des écoles de soccer sont très attentifs à l’apparition de parents ayant une conception normative et compétitive du rôle que doit jouer leur enfant dans cet espace récréatif. La compétition n’est pas une notion aussi valorisée qu’elle le fut autrefois. Ce n’est plus en soi le point oméga du sportif ou de la sportive en herbe.

Il fut un temps… disons il y a environ deux générations… où l’acharnement sportif et l’accession sociale étaient directement corrélés. On se souvient tous, au pays des flying frenchmen, sans nostalgie particulière, de ces joueurs de hockey enragés qui faisaient des petits salaires et qui travaillaient à l’usine le soir pour boucler leurs fins de mois. Ils s’adonnaient à leur sport avec un acharnement compétitif où se transposaient toutes les luttes sociales et les frustrations d’une classe ou d’une nation. En contexte québécois, le mythique Maurice Richard fut l’archétype incarnant ce phénomène. Puis vint le temps des petits hockeyeurs millionnaires bébés gâtés, tant décriés mais aussi tant adulés. Et à mesure que les sports se sont professionnalisés, les équipes sportives se sont mis à ouvertement fonctionner comme des entreprises. Le succès associé directement aux victoires (ce qui, en bonne réflexion fondamentale, n’est pas une corrélation automatique) est devenu l’équivalent direct de la réussite des grandes entreprises commerciales. Vendre du hamburger, vendre du prêt-à-porter, vendre des billets pour aller au stade: même combat, même enjeu compétitif marchand. Inutile de seriner que la mise en place de cette dynamique représente un aspect profondément malsain, dont les vertus civiques, si tant est, sont hautement questionnables.

Par-dessus le tas, il n’y a pas à se mentir. Le sport professionnel compétitif est une pratique fondamentalement fascisante. C’est de la guerre sublimée. Souvenons-nous du mot de Gilles Vigneault: à propos de la guerre j’ai su, par le loup, qu’il peut plus la faire mais qu’il en a le goût. Comme il est moins possible de partir en guerre qu’autrefois, on transcende la chose dans les sports. Et l’adjudant-chef, dans cette douloureuse métaphore pratique, c’est l’entraineur… Dans la fantasmatique collective, la lutte armée est désormais sciemment remplacée par la compétition de prestige. Le podium olympique et un perchoir hiérarchique cultivant ouvertement l’apologie nationaliste la plus véreuse. On monte sur le podium par nations et, force est de se dire, face à ce spectacle pathétique et navrant, à quand des équipes sportives qui seront formées de collectifs de joueurs provenant de différentes nationalités. Bon, justement, le phénomène existe déjà, par exemple dans le hockey professionnel, et cette tendance est aussi susceptible de bel et bien s’amplifier, dans un contexte global de résorption affairiste de la promotion morbide des nationalismes.

Endémiques et tendancielles, au sein de la culture sportive contemporaine, percolent un ensemble de propensions susceptibles à terme d’assurer le déclin de ce sport compétitif belliqueux et/ou entrepreneurial. Un jour, on comprendra que ce n’est pas le sport qui est nuisible mais la compulsion compétitive qui le ravaude encore aujourd’hui. Cette émanation d’un système social élitiste, et réfractaire à toute dimension civique, fausse le sport. Les tendances critiques dont on a observé récemment l’émergence, lutte contre les abus des entraîneurs, souci du bien-être des joueurs, pourraient, à terme, ramener une dimension d’amateurisme, dans le bon sens du terme, dans l’activité sportive. On peut parfaitement envisager qu’un jour viendra où on ne discutera plus avec un ou une athlète sur les différentes caractéristiques de sa performance compétitive mais tout simplement sur ce qu’il en fut de son plaisir et de la joie de la pratique de son sport favori, joie qu’il lui sera alors beaucoup plus facile de partager avec un public désormais complice.

Nous vivons dans un horizon culturel mondialisé où, qu’on le veuille ou non, qu’on l’assume ou non, l’intérêt pour le sport compétitif à l’ancienne décline nettement. Sur une phase historique de, disons, cinquante ou cent ans, il est parfaitement possible d’envisager que le sport soit entrainé, comme d’autres objets culturels, dans une révolution inédite des mentalités et des sensibilités. Cela est parfaitement envisageable. Et je pense que ce serait une excellente chose pour l’intégralité de l’humanité, parce que, bon, y’en a vraiment marre que le sport, cet acte essentiel, soit accaparé par les normatifs et les compétitifs, qui le prennent en otage, le polluent et le salissent avec cette répugnante transposition de l’arrivisme bourgeois, chevillée à cette insupportable compétition capitaliste, elle aussi largement crépusculaire.

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JE HAIS LES LUNETTES (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2021

Ceux qui portent ces horreurs à l’école deviennent la cible de… d’intimidation… Je refuse de porter des fonds de bouteille, point final!
(p 135)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, aborde, dans le présent ouvrage (paru en 2012), la question subtile et terrible du handicap léger et de son lourd poids social. La petite Magali, qui, au début du récit, a huit ou neuf ans, attrape la rougeole. Clouée sur son lit, à la maison, elle va en profiter pour s’immerger dans une œuvre cruciale qui aura un grand retentissement pour elle: L’élixir du docteur Doxey. Cet ouvrage incontournable, le  septième tome des aventures de Lucky Luke aux éditions Dupuis (1955), met en vedette un de ces faux dépositaires de remèdes miracles de l’Ouest. Charlatan ambulant, le Docteur Doxey fourgue une potion de cheval qui est censée tout guérir, du rhume aux ongles incarnés en passant par le vague à l’âme. Magali, qui a donc la vraie de vraie rougeole, est très amusée par Doxey et son sbire peignant en rouge le faciès des dormeurs et des chevaux d’un village pour faire croire à une subite épidémie de rougeole. Le faux médecin lave ensuite la peinture avec du kérosène dans un grand torchon blanc et passe ainsi pour un sauveur… jusqu’au jour où on lui présente un babi vraiment atteint de rougeole. Tout cela livre le contexte intellectuel idéal pour mener notre Magali à ne pas prendre sa propre rougeole trop au sérieux. Elle lit donc les enlevantes aventures de Lucky Luke et de Jolly Jumper en pleine nuit, à la lumière crue de sa veilleuse. Pourtant son médecin et ses parents lui avaient bien dit de ne pas s’exposer à la lumière vive, pendant sa maladie. C’est que la rougeole, les enfants, je vous l’annonce en primeur, cela peut vous niquer durablement les yeux et là, le bon Docteur Doxey, dans son incompétence et sa frivolité, ne pourra pas grand choses pour vous. Il faudra en venir à lui substituer un optométriste…

C’est ce qui arrive à Magali. D’avoir lu ainsi la nuit, d’avoir négligé la consigne recommandant une luminosité basse pendant la période culminante de la rougeole, la voici atteinte d’une myopie acquise, curable si traitée tôt. Or, une seconde série de cow-boys vont alors entrer en scène, bien plus patibulaires que des personnages d’illustrés, ceux-là: les boulés scolaires. De retour à l’école, Magali constate que se perpétue la brutalité d’une petite troupe de matamores écoliers qui adore s’en prendre, en priorité, aux enfants manifestant des handicaps légers, ceux qui ont des broches dans les dents, ceux qui ceci, ceux qui cela et… par-dessus le tas, ceux qui portent des lunettes. Magali est donc déterminée à ne pas entrer ainsi dans le collimateur de ces boulés scolaires anti-binoclards. Il est aussi significatif que navrant de constater de quelle manière notre jeune protagoniste va articuler le rejet de la prothèse qui l’aurait débarrassée de son handicap léger. Elle va formuler la chose non pas individuellement mais socialement. Elle en arrive, d’autre part, comme inexorablement, à fraterniser avec Steeve, un jeune malentendant de son école. Lui et son groupe, qui travaillent le langage des signes dans un contexte d’enseignement spécialisé, ne plient pas devant la petite troupe des boulés scolaires. Comment parviennent-ils, ces sourds effectifs, à ne pas se laisser bousculer et intimider par les boulés? Mais… mais… mais…voilà un mystère qui, pour Magali, gagne en densité autant qu’en relief, à mesure que son propre handicap visuel évolue.

Si ce mystère est si crucial pour Magali, c’est bel et bien qu’elle est vraiment en train de devenir complètement miro. Et les choses ne s’arrangent pas. Déterminée à ne pas céder devant la fatalité lunetteuse, notre fin-finaude développe une série perfectionnée de stratégies latérales pour ne pas admettre ou faire admettre qu’elle est désormais complètement bigleuse. C’est l’école primaire, un contexte sécuritaire, familier, intime, où elle peut opérer largement à tâtons et donner le change, si on se résume. Mais, il y va y avoir des coûts, des tombés au bataillon. Ainsi, comme Magali ne peut plus mater le tableau, elle écornifle la copie de sa copine Caroline. L’institutrice le constate et, comme Magali arrive (très efficacement grâce à son lot effronté de ruses d’apache) à faire croire au tout venant qu’elle a une vision de dix sur dix, elle se fait saprer au fond de la classe, en compagnie d’Hervé, nul autre que le chef putatif des boulés scolaires. Cela s’inscrit tant dans le malentendu hypermétrope issu de la malhonnêteté méthodique de Magali qu’au sein d’une offensive diplomatique plus large de la structure scolaire pour encadrer socialement les boulés scolaires, attendu qu’ils développent une propension trop accusée à balancer les binoclards et autres éclopés naturels (sauf les malentendants, toujours) en bas des bancs de neige, à la récré. Magali, du fond de la classe, doit maintenant composer avec le dessinateur de dragons qui deviendrait ouvertement son bourreau, si jamais… elle portait des lunettes.

De fait, dans la vie sociale de Magali, tout converge pour la faire copieusement détester l’option de corriger sa vue, toujours déclinante. Par effet dialectique, dans cette dynamique, son admiration pour l’ami malentendant, qui prend méthodiquement son handicap en main, apprend le langage des signes, et s’assume tel qu’il est, augmente sensiblement, comme la fatale conscience qui monte, qui monte. Magali va tenir le coup trois ans comme ça, à mentir à tout le monde et à elle-même sur son handicap visuel. Mais l’échéance de l’école secondaire approche et avec elle la perspective terrifiante de se retrouver dans un espace physique et social aussi radicalement renouvelé que cruellement imperceptible. Le navire se dirige directement vers son snag, pour cultiver une autre image digne du héro de Magali, le bon et langoureux Lucky Luke. Graduellement, son inquiétude anticipatrice se généralise. Que lui arriverait-il si elle s’égarait vraiment dans un lieu inconnu? Que ferait-elle s’il n’y avait pas de «gardiens» pour la ramener sur le bon chemin? Si elle perdait réellement la vue?  (p 127).

L’angoisse augmente et l’évocation du drame de ces enfants dissimulant ainsi leur handicap pour des raisons révoltant particulièrement l’entendement adulte gagne en solidité et en ardeur. Isabelle Larouche procède ici à une combinatoire de thèmes et de dispositifs narratifs particulièrement heureuse pour nous faire sentir, dans ce petit roman nerveux et habile, que des enfants peuvent tout naturellement s’installer en enfer et —c’est bien le cas de le dire— laisser sciemment leurs parents et leurs institutrices dans le noir total, pendant de longues années, pour des raisons terribles dans l’angle enfantin… des motifs et des motivations totalement infantiles, en fait. Une autre constante du travail d’Isabelle Larouche réside dans cette aptitude très sentie qu’elle a de nous faire avoir de l’attachement et une intense sympathie pour tous ses personnages, même les subsidiaires. Et les boulés scolaires, qui ont eux aussi (qui l’eut cru?) des difficultés assez ardues avec les échelons vernaculaires de leur propre hiérarchie (a)sociale, ne sont en rien les dépositaires manichéens d’un mal dont les héros et les bonnes poires seraient le pendant bien, bon, bonasse et gentil-gentil. Le monde n’est pas aussi tranché que si on disposait de solides lunettes pour le contempler. Et le boulé scolaire peut fort souvent avoir, en train de couver au fond de lui, son contraire.

Rédigé dans un style vif, sobre, précis et parfaitement abordable pour les enfants, ce petit ouvrage fin et complexe est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) et de cinq illustrations en noir et blanc représentant notamment des scènes scolaires, plus un autoportrait de l’illustratrice Anouk Lacasse (p. 157).

Fiche descriptive de l’éditeur:
Magali rêve la plupart du temps… Surtout en classe! Elle rêve de joindre Médecins sans frontières un jour, pour aider les enfants malades, dans les pays lointains. À l’école, rien ne va plus. Hervé et ses copains sèment la terreur. Étrangement, ceux qui portent des lunettes y goûtent le plus. Comme si les lunettes attiraient et décuplaient la méchanceté de ces tyrans. Pas étonnant que Magali hait les lunettes plus que tout! Par chance, elle peut compter sur de bons amis comme Caroline ou Steeve, un malentendant de la classe de madame Doris. C’est après une forte fièvre causée par la rougeole, que tout s’embrouille pour la demoiselle aux tresses blondes. À l’aide de ruses, toutes plus astucieuses les unes que les autres, Magali protège ce secret dans lequel elle s’enlise de plus en plus. Mais jusqu’où ira-t-elle? Et à quel prix? Combien de temps lui faudra-t-il encore mentir? Combien de temps lui faudra-t-il pour y voir enfin plus clair?

 

Isabelle Larouche (2012), Je hais les lunettes, Éditions du Phœnix, Coll. Œil-de-chat, Montréal, 157 p [Illustrations: Anouk Lacasse]

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Entretien avec Allan Erwan Berger sur son essai-glossaire DICTIONNAIRE DE MAUVAISE FOI (ÉLP, 2015)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2020

Berger-Mauvaise-Foi

Ce n’est pas raisonnable, mais qu’y faire? Voyez Gauguin: à la fin, il débordait tellement qu’il ne se contentait plus de peindre et de sculpter, il écrivait en plus.

 Allan Erwan Berger, Dictionnaire de mauvaise foi

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Paul Laurendeau (Ysengrimus): Allan Erwan Berger votre recueil de textes traitant, sous forme de glossaire, de la filandreuse condition intellectuelle humaine et du lot bringuebalant de ses avatars passés et contemporains incorpore ouvertement et problématise la notion vernaculaire de mauvaise foi. Commençons si vous le voulez bien par elle. Quelle est-elle? D’où sort-elle? Et que nous dit-elle sur nous-même?

Allan Erwan Berger: Quand je suis de mauvaise foi, je refuse l’évidence. Donc je n’assume pas. Donc je fuis. En refusant le monde existant et en brandissant à sa place une histoire qui me sert de cadre, je renonce à toute prétention à l’autonomie et donc à la liberté. Je file à la niche, je m’y poste à l’entrée et je grogne. En outre, puisque je suis de mauvaise foi, et que je le sais, je cherche à la masquer en en répandant les effets. Car plus il y aura de victimes, moins ma mauvaise foi sera visible, moins elle paraîtra grave. Plus elle sera jugée bénigne, amusante même, pardonnable… et pourquoi pas: utilisable. Donc j’intoxique. Je travaille à étendre le mensonge et l’erreur. Par mon action, autrui devient esclave. Nul raisonnement ne saurait prévaloir sur de la mauvaise foi. Nulle bonne foi non plus. Il n’y a que la force qui peut la contraindre à se taire. Or, la force, ça se cultive. On la fait pousser. On l’entretient. La force des ennemis de la mauvaise foi s’obtient en manipulant non pas des haltères ou des armes mais de l’honnêteté, et en la mettant dans les mains d’autrui, avec son mode d’emploi. En somme, il s’agit ici d’une compétition entre deux prêches.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Et on le sent bien tout au long de l’exposé. Cela oblige à dire un mot aussi de la notion de Dictionnaire. Avec quarante-trois entrées, votre dico est, de fait, un petit glossaire. La désignation Dictionnaire est ici largement ironique mais pas que… Un choix de formulation s’y exprime, dans la façon même d’organiser le savoir. Historiquement, le dico c’est un type de discours, une classification s’efforçant de se placer un peu au-dessus de la mêlée. Mais certains penseurs grinçants autant que fort savants ont prouvé, au fil de notre tradition culturelle, que la fausse neutralité du dico pouvait être un moyen de s’avancer militant mais masqué. Pierre Bayle, Les Encyclopédiste, même Pierre Larousse, positiviste, laïc et scientiste, sont là pour en témoigner. Votre dico est-il la recherche d’un discours neutre, distancié (apanage disons naïf du dico dans la culture contemporaine) ou s’assume-t-il, pour reprendre votre mot, comme étant l’exposé semi-satirique d’un des prêches?

Allan Erwan Berger: Dico prêcheur, complètement, puisque c’est un dictionnaire de combat. Mais notez bien: il regorge de points de vue, de questions, d’incertitudes et de paradoxes, sans oublier les contradictions. Bref il grouille d’un tas d’horreurs qui font enrager n’importe quel individu attaqué par une croyance, et il file le vertige à tous les adeptes de la mauvaise foi. Ce recueil est en fait une pelote d’épingles. C’est une mise à jour du dictionnaire voltairien, ouvrage sanglant qui se prend intégralement au sérieux même lorsqu’il ricane. Ici, c’est pire: si je brandis une arme et qu’un Ysengrimus ou un Ducharme en voit le défaut (car j’ai convié mes compères à discuter mes discussions), elle s’émousse en direct sous le nez du lecteur ébahi qui n’aura plus alors qu’une solution pour s’en sortir: chercher où se nichent les bouts de raison raisonnable, identifier les points de vue, comprendre comment ils influent sur les discours, et faire sa pêche là-dedans comme il pourra. Ce faisant, il réfléchira, et sera moins que jamais en état de se faire piéger par de la mauvaise foi.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Un dico dialectique et dialogique en somme. Peu commun. On sent un jeu, dans tous les sens du terme. Or, justement, dans votre nomenclature, des notions incontournables comme Peuple, Civilisation, Laïcité, Souveraineté, Solidarité, Fraternité côtoient des petits trublions notionnels titillationnesques comme Cardinal, Cartable, Lecteur, Ripaille, Satire, Tiédeur. Un certain éclectisme post-voltairien est indubitablement voulu et, tout prosaïquement, cela instille l’envie de lire. Et faut-il voir dans de telles variations de la nomenclature un autre jeu ou une prise de partie ontologique plus fondamentale sur la rencontre classificatoire entre le concret et l’abstrait?

Allan Erwan Berger: Un jeu! C’est un jeu! Des tas de mots qui désignent des choses concrètes génèrent des gamberges qui folâtrent du côté de la pensée abstraite, se roulent dedans et y font des petits. Par exemple: Député. J’aurais dû traiter ce mot. Il manque. Dommage. Bref. Un député, ça vaut bien un cardinal, c’est souvent une montagne de mauvaise foi, ça manipule la tiédeur avec un doigté consommé, ça hait la satire, entretient des relations ambiguës avec la souveraineté, prétend parler au nom du peuple et a des idées toujours loufoques à propos de la laïcité – dans la France de 2015, des politiciens soutiennent un proviseur qui a considéré qu’une jupe trop longue était anti-laïque, et ils en rajoutent, étalant au passage une inculture qui devrait leur valoir des nuées de légumes périmés, mais comme ils disent tout ceci à la télévision (qui est un endroit où il faut être bête) il ne leur arrive rien de plus grave qu’une question, bête nécessairement, posée par… on va dire un journaliste, c’est-à-dire un commensal. Alors donc non, je ne sépare rien. Partant, ce qui se rencontre le fait parce que c’est naturel, les mots qui se côtoient dans cet ouvrage arrivent avec tous leurs bagages, et je ne leur abstraits rien qui permettrait de les classer. Il me semble bien que Bayle ne s’interdisait aucun zigzag.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Oh, que non. Un mot justement sur les mots et leurs bagages. Vous cultivez, dans certains de vos développements, ce qu’il convient d’appeler la glottognoséologie. C’est une idée de philosophie vernaculaire voulant que les mots, leur sens, leur présence ou leur absence dans le corpus lexical d’une langue donnée soient, d’une façon ou d’une autre, des indicateurs intellectuels sur les locuteurs de cette langue. Or, quand Salman Rusdie dans Imaginary Homelands (1981) s’insurge un peu du fait que la langue Hindoustani n’aie pas de mot lexical pour secularism, il nous dit ceci: It is perhaps significant that there is no commonly used Hindustani word for ‘secularism’, the importance of the secular ideal in India has simply been assumed, in a rather unexamined way. Et c’est là effectivement tout le paradoxe glottognoséologique. Le fait que nos langues aient une formulation vague ou inexistante pour certains concepts est-il un indice du fait que ces concepts, esquissés sommairement dans nos idiomes, nous échappent… OU ALORS du fait qu’ils sont vécus si intimement que tout va sans dire? Je vous pose la question. Et, plus globalement, que nous dites-vous de glottognoséologique suite à votre longue et sulfureuse baignade dans le fumeux lagon dictionnairique?

Allan Erwan Berger: Dans cette citation, Salman Rushdie suppose que l’importance de la laïcité en Inde serait tranquillement «présumée», et qu’il n’y aurait donc pas à se pencher dessus, en tout cas pas au point d’inventer un mot pour ça – ce qui permettrait, par exemple, d’en parler. J’ai le sentiment que monsieur Rushdie joue ici volontairement au gars de très mauvaise foi, peut-être pour nous faire détecter l’existence d’un bon gros blocage. Car après tout, quand un terme n’existe pas, c’est que le concept auquel il renvoie soit n’est pas perçu, soit n’est pas pensé. S’il n’est pas perçu, c’est parce qu’il ne s’est jamais présenté. Mais dès lors qu’il se présente, s’il n’est toujours pas pensé, c’est qu’il n’est pas pensable. Or, il me semble bien que les gens, depuis le temps que l’humanité existe, ont inventé toutes sortes de mots pour exprimer ce qui les touche au plus intime. Je n’imagine donc pas qu’un de ces mots-là puisse manquer pour une raison autre que théologique, psychologique ou idéologique. On occulte là un concept. Mais quand le concept existe, et qu’il a son mot? Comment faire pour réduire les gens au silence à son propos? La solution est toute orwellienne: il faut gommer le concept en volant son mot. Je donne quelques exemples. Personnellement, je serais plutôt du genre à courir derrière pour essayer de le récupérer – les lecteurs verront que mes galopades donnent naissance à de beaux commentaires dans le corps du texte. Mais tel camarade a une autre idée: replanter le concept dans un mot nouveau, et merde aux voleurs.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Comme Rushdie, vous mentionnez ici la dimension théologique des choses dans la mauvaise foi… et vous y restez passablement attentif dans votre ouvrage aussi. De fait, les sujets ayant trait à la religion, pour ne pas dire au christianisme (Dieu, Religion, Créationnisme, Miracle, Prochain, Révélation, Sacrifice), semblent occuper beaucoup d’espace dans votre ouvrage. De bonne foi ou de mauvaise, doit-on voir là la distinction d’un temps ou les hantises d’un homme?

Allan Erwan Berger: Les deux, mon capitaine. La religion s’agite, revient sur nos libertés, exhibe ses indécences. Le pire est qu’elle déteint sur la société, qui s’en trouve altérée. Par exemple, il est en France aujourd’hui presque impossible de se tenir seins nus à la plage. On vous regarde de travers, on vous fait des réflexions. Alors que, quand j’étais enfant, l’exposition des seins était une beauté reçue dans les mœurs de presque toutes les régions. Vraiment, il y a du Tartuffe qui revient en masse dans ce pays, et cela me hante. Raison pour laquelle mon dictionnaire est complètement, rageusement, obstinément de mauvaise foi: il brandit à chaque entrée, contre les bassesses immorales de la croyance, les vertus de l’ignorance et du savoir, les vertus de la recherche et de l’incertitude.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): On va conclure un petit peu sur ça: quelque chose qui se présente à travers les saveurs de l’incertitude. Je voudrais en effet en revenir aux interventions-commentaires de vos deux complices, Ducharme et Laurendeau, auxquelles vous faisiez allusion tout à l’heure. Elles apparaissent, un peu aléatoirement, en conclusion de certains de vos articles (pas tous). J’aimerais que vous développiez un peu, en point d’orgue, sur ce qui motive en vous cet appel dialectique ou maïeutique aux interventions des pairs. L’idée, originale, généreuse et méritoire, vient entièrement de vous. Elle résulte de votre bon vouloir. Les comparses s’y prêtent de bonne grâce. Que font-ils tant dans votre jardin et qu’attendez-vous tant d’eux en vos plates-bandes ?

Allan Erwan Berger : L’idée a été lancée par Daniel Ducharme qui l’a exploitée en nous mettant à contribution pour son propre dictionnaire, Ces mots qu’on ne cherche pas. À chaque entrée, nous avons donné nos propres définitions à la suite des siennes. Pour ce dico-ci, la différence est que j’ai invité les compères à commenter uniquement là où ça leur chantait, et non pas systématiquement. Se dessinent ainsi des profils, des caractères, que soulignent les préférences dans les interventions. Soudain, l’information ne vient plus seulement de ce qui est dit, mais aussi de là où ça se dit. Je trouve ça plutôt pas mal. Et puis la forme ne demandait qu’à évoluer tranquillement vers les discussions de blog(ue)s; ça aussi c’est plutôt pas mal. Cela montre surtout qu’il n’est pas possible de penser seul, même après (en ce qui me concerne) cinquante ans de gamberges et de sérieuses lectures. Il faut, finalement, accepter de faire le contraire de ce que font les pauvres gens qui sont enfermés dans une croyance ou de la mauvaise foi: il faut papoter avec des quidams qui ne regardent pas forcément depuis là où vous regardez. Les fameux points de vues différents sur les choses. Le tout est de s’entendre sur le sens des mots, et de postuler, chez tous les intervenants, la présence, nécessaire, cruciale, d’une solide et bienveillante bonne foi nourrie, dans le cas présent, d’histoire et de philosophie.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Poil aux sourcils…

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Allan Erwan Berger (2015), Dictionnaire de mauvaise foi, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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