Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Posts Tagged ‘société’

Sur la discrimination idéologique

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2022

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La discrimination a pignon sur rue, en ce moment. Il semble, au jour d’aujourd’hui, que tout le monde soit en train de subir une discrimination à quelque chose. Tout y passe. Ceci-phobie, cela-phobie, discrimination et dénigrement de toutes farines, mot-notion que l’on ne désigne plus que par sa première lettre… Je ne vais pas vous énumérer ici la sarabande des ***ismes, ce serait la ritournelle rebattue du jour. Il semble bien qu’on n’ait jamais autant discriminé. Ou plus précisément, il semble qu’on n’ait jamais autant dénoncé le fait de discriminer, ou de sembler le faire. Ceci d’ailleurs est, à n’en pas douter, un développement plutôt heureux. Il est relativement aisé d’admettre qu’il y a une vive qualité réformiste à cette surveillance forcenée des discriminations que nous livre notre temps. Et il faut bien dire qu’indéniablement le butor d’autrefois, qui traitait de sa hauteur patriarcale, coloniale ou seigneuriale à peu près tout le monde ne lui ressemblant pas, est bel et bien un personnage exécrable dont on ne regrettera pas d’être en train de suavement se débarrasser. La chasse est ouverte sur la discrimination et, franchement, bon, on va pas pleurer.

Mais force est malheureusement d’admettre que certaines discriminations semblent plus cotées que d’autres. Les discriminations dont la dénonciation accommode bien le monde bourgeois, sans trop le menacer, ont incontestablement un solide avantage, dans la compétition victimaire qui se poursuit. Ainsi certaines discriminations, quoique particulièrement virulentes, restent mystérieusement dans l’antichambre de l’oubli et paraissent ne pas faire l’objet d’une attention particulière. Pas moins furax que les autres, je vais y aller de la dénonciation de la discrimination qui est celle que je déplore le plus et que l’on discerne le moins. Et j’ai nommé la discrimination idéologique. Lorsque l’on découvre vos idées fondamentales, qu’on en prend connaissance, qu’on dégage les implications critiques qu’elles entraînent, on peut parfois discrètement s’arranger pour ne pas vous retenir à l’emploi, à l’avancement, où à autre chose. Rien n’est avoué, naturellement. Tout se joue dans l’abstrait, dans le feutré, dans le googling discret, et dans le silence. Mais cela existe bel et bien, opaque, dense, puissant. Vous voulez en faire l’expérience? Soyez (encore) marxiste ou, tout simplement, critiquez la société dans un angle anticapitaliste. Ce sera pour vous rendre compte que les idées que vous véhiculez sont bien souvent susceptibles de vous attirer des emmerdements majeurs et ce, autant, sinon plus, que la couleur de votre peau où votre orientation sexuelle.

Allez-y. Introduisez, comme ça, dans la discussion de salon, le fait qu’il est tout simplement indéniable que le capitalisme marche à sa perte et qu’il ne lui reste certainement pas un siècle d’existence. Expliquez, sans trop vous étendre dans la technicité, ni trop relativiser, qu’un beau jour, les grands avoirs financiers contemporains feront l’objet d’un partage beaucoup plus équitable et d’une répartition beaucoup plus équilibrée, au sein de la société civile. Allez jusqu’à oser prononcer le mot encore archi-tabou de communisme. Annoncez, sans flancher, que la haute bourgeoisie est aux abois, dans l’expectative de ce grand soir suave, et qu’elle planque son pognon dans des iles désertes, dans l’espoir, parfaitement illusoire, de retarder ou d’esquiver cette terrible détermination historique qui lui pend au-dessus de la bobine, comme une épée de Damoclès. Vous allez vite voir les faces de vos vis-à-vis, et ce, même si ces gens-là ne sont pas des milliardaires, s’allonger et entrer discrètement dans le gestus discret de la discrimination polie mais implacable. Et il sera alors hautement improbable qu’on vous invite à la prochaine soirée mondaine de ce groupe spécifique.

La discrimination idéologique, doit-on dire la mort dans l’âme, fonctionne d’ailleurs dans tous les sens. De fait, il est assez clair que des antisémites, des phallocrates, des bellicistes ou des racistes feront imparablement l’objet d’un rejet analogue, hors de mon propre petit salon intellectif. Pas question de transiger là-dessus, au nom de je ne sais quel symétrisme anti-discriminatoire. Voilà qui est dit et bien dit. Cependant, il est important de nuancer la teneur de la discrimination idéologique des autres (surtout, ahem… des droites) et de bien faire ressortir que les groupes qui subissent la discrimination idéologique ne sont pas nécessairement constitués des éléments les plus conservateurs de notre société. Ces derniers ont pignon sur rue, littéralement. Il n’est effectivement qu’à compulser certains médias journalistiques et télévisuels pour s’aviser du fait que certaines idées (rouges, habituellement) n’y figurent pas, n’existent pas pour eux, et ne correspondent pas à des alternatives idéologiques reconnues. Pendant ce temps d’autres idées (brunes, habituellement) battent la campagne, sans être inquiétées ou sous-financées. Vous en connaissez un FoxNews marxiste, vous? Pas moi. Et pendant ce temps, par-dessus le marché, le racisme, la xénophobie, le militarisme, la misogynie bénéficieront souvent d’une sorte de non-lieu implicite, à base de il ou elle a droit à son opinion… il faut respecter la liberté d’expression… il faut rencontrer les critères que l’on revendique en matière d’ouverture d’esprit et de respect de l’autre… et zouzouzou et blablabla… La barbe, les barbouzes. Non, il n’y a pas à chipoter. Critiquez la société, dans un angle anticapitaliste, et vous ne disposerez plus du tout d’un tel non-lieu, implicite ou explicite. La différence sera drastique.

Bon, encore une fois, vous n’êtes pas obligés de me croire sur parole. Je vous le dis. Faites l’expérience. Tenez des propos marxistes ou simplement anticapitalistes. Mais attention. Ne les amenez surtout pas sur un ton virulent. En effet, dans un tel cas, c’est à votre tonalité que l’on affecterait promptement de s’en prendre. Non, non, roucoulez patiemment votre dispositif doctrinal, sur un ton calme, doucereux, onctueux. La lèvre pulpeuse et l’œil humide, expliquez-le, sans sourciller, que l’ordre social actuel est voué à sa disparition historique. Vous verrez bien qu’on trouvera un moyen discret mais certain de vous montrer la porte de sortie. En réalité, n’importe quelle personne de gauche vit, dans nos sociétés, avec la discrimination idéologique comme avec une sorte de fatalité omniprésente. Tant et tant qu’on reste discret. On ne partage pas automatiquement ses idées sur la société, avec une nouvelle personne dont on vient de faire la connaissance. Cette façon d’être, et de vivre avec la discrimination idéologique, est tellement ordinaire, qu’on n’y pense pas vraiment. Ça fait partie de la vie habituelle et courante. Les réactionnaires, eux, sont tranquilles. Leur petite vision du monde étriquée est imperturbablement postulée. Faut surtout pas froisser les pauvres petits réacs. Toute nouvelle rencontre, surtout dans un contexte minimalement mondain, se gère et s’appréhende sur le mode de la circonspection et de la prudence, pour ne pas dire, tout simplement, de la peur. La sensibilité gauchisante n’existe pas, on n’en parle pas, ne la reconnait pas… ne sait tout simplement pas de quoi il s’agit. L’idéologie dominante est, et demeure bel et bien, l’idéologie de la classe dominante.

La discrimination idéologique est un comportement fondamentalement bourgeois. Les bourgeois contemporains sont terrorisés. Ils sont aux abois. Ils se sentent inquiets en permanence car ils savent parfaitement qu’ils dominent et oppriment ouvertement la société civile. Aussi, ils surveillent attentivement tout personnage, membre de leur classe ou non, susceptible de tenir des propos critiques à leur égard. La pratique est ancienne, aussi peu reluisante que solidement ancrée. Elle est banale, banalisée, et il n’y a pas grand-chose qu’on puisse y faire, en temps de paix sociale. C’est bien pour cela, au bout du compte, que les gens ayant une idéologie critique à l’égard de la société capitaliste se retrouvent finalement entre eux et gèrent leur harmonie idéologique comme une sorte de résistance secrète à l’ambiance de discrimination idéologique qui nous entoure et nous enserre. Et d’ici à ce que nos bons bourgeois se mettent à se lamenter en nous accusant de classisme, il n’y aurait qu’un pas, si facile à franchir. Le concept ronron est là, de toutes façons, qui n’attend qu’à les servir. Toutes ces notions réformistes sur la discrimination en ***ismes sont des gadgets intellectuels bourgeois, de toutes façons.

Toujours révolté, je demande tout simplement, en tout respect salonnier, à mes compatriotes et à mes concitoyens de cesser de me discriminer pour mes idées, comme on me l’a fait toute ma vie. Je ne vois pas pourquoi, ouvertement réactionnaires ou mielleusement réformistes, les petits penseurs de droite auraient droit à un traitement de faveur qui m’échapperait. Je n’entends pas me faire priver de mon aspiration à la pensée critique et au rejet des implicites d’une société en mutation profonde et dont les crises tranquilles, indiscernables mais omniprésentes, se doivent absolument de faire l’objet d’une description adéquate.

Suivez mon regard, même si vous-même ne voulez pas voir.

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Dialogue intemporel entre Peppone et Don Camillo

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2022

Don Camillo (Fernandel) et Peppone (Gino Cervi)

Don Camillo (Fernandel) et Peppone (Gino Cervi)

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Il y a soixante-dix ans (en 1952) s’amorçait le très populaire cycle cimématographique de Don Camillo, mettant en vedette Fernandel (dans le rôle de Don Camillo) et Gino Cervi (dans le rôle de Peppone). Le canon (si on me passe le mot) des films incorporant ces deux personnages tels que joués par ces deux acteurs est: Le petit monde de Don Camillo (1952), Le retour de Don Camillo (1953), La grande bagarre de Don Camillo (1955). Don Camillo Monseigneur (1961) et Don Camillo en Russie (1965). Ces deux personnages du notable laïc et républicain (ou communiste) et du curé réactionnaire et irrationaliste (ou légitimiste) se chamaillant sans fin, parfois de façon stérile parfois de façon un petit peu plus féconde, pour l’influence et l’ascendant sur une commune de province ont au moins un duo de grands ancêtres. En effet, dans Madame Bovary de Gustave Flaubert (1857), l’abbé Bournisien et le pharmacien Homais, deux notables en vue de la commune fictive de Yonville, nous servent un peu la même mixture interactive, avec des résultats tout aussi incertains. Et il en existe d’autres exemples. Mais il reste que Don Camillo et Peppone ont porté ce dualisme taquin et railleur de la lutte des classes au niveau éthéré d’un grand stéréotype culturel. À mesure qu’il rapetisse tout doucement dans nos mémoires, tout le siècle dernier, en fait, s’y encapsule.

Don Camillo et Peppone sévissent eux dans la commune italienne bien réelle de Brescello. Leur interaction se joue principalement entre 1943 et 1963 (du temps de la Résistance au temps de la Détente). Ici, juste ici, dans le petit monde d’Ysengrimus, leur échange se veut indissolublement intemporel. Ils sont silencieusement revenu dans leur pays, entre la rivière et la montagne, le temps d’une dernière passe d’arme savoureusement ambivalente, enchevêtrant, comme toujours, le vouvoiement et le tutoiement, la complicité et la lutte, la ferveur bouillante et le calme olympien…

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Don Camillo, curé de Brescello: Monsieur le maire?

Giuseppe Bottazzi dit Peppone, maire de Brescello: Monsieur le curé?

Don Camillo: Qu’est-ce que vous fichez-là?

Peppone: Mais… je vous renvoie la question, mon archiprêtre.

Don Camillo: Je ne le sais pas trop, pour le coup. Mais, ouf… as-tu vu la date en entête de cette feuille? Quinze janvier de l’an de grâce 2022.

Peppone: Y a pas… c’est passablement futuriste et moderniste comme date.

Don Camillo: Il n’y a pas de doute possible. Nous voici au paradis.

Peppone: Oh dites. Vous n’allez pas encore vous mettre à me ressasser vos légendes réactionnaires. Il n’y a absolument aucune preuve de ce que vous affirmez.

Don Camillo: Doux seigneur Jésus, expliquez-lui une bonne fois que nous sommes en paradis.

Voix de Jésus: Ne me mêle pas à tout ceci, Don Camillo.

Don Camillo: Mais seigneur… tout de même…

Peppone: Vous continuez d’entendre des voix dans le jubé bringuebalant de votre caboche, mon archiprêtre?

Don Camillo: Oh toi, de voix, tu es sur le point d’en entendre une aussi, tiens, celle de ta conscience, et nulle autre. Mais… mais… parlant de conscience. On dirait que la mienne s’élargit soudainement.

Peppone: La mienne aussi. Toutes les informations historiques se tenant entre 1962 et 2022 défilent en rafale dans ma tête. Soixante ans d’histoire viennent de débouler tapageusement sur le tambour de ma mémoire, d’un seul bloc.

Don Camillo: Moi aussi. Oh, oh… Effondrement et démantèlement de l‘URSS et de tout le bloc de l’Est, à partir de 1991. Mais c’est extrêmement intéressant.

Peppone: Montée en force de l’athéisme et déréliction généralisée dans toutes les cultures de la terre. Très intéressant. En effet.

Don Camillo: Oh, monsieur le maire. Voyez-vous ce que je vois, à travers tout ce tourbillonnant bazar socio-historique? Il y a une statue en bronze de vous grandeur nature dans une rue de notre belle petite commune de Brescello.

Peppone: il y en a aussi une de vous, mon archiprêtre. Mais c’est charmant et pittoresque tout plein.

Don Camillo: Oui, oui… Je vois la mienne, maintenant aussi, oui. Elle est bien mieux que la vôtre. Je suis mille fois plus ressemblant.

Peppone: Chacun son opinion.

Don Camillo: Sinon, ils sont drôlement vêtus, nos petits compatriotes de Brescello, tu ne trouves pas, Peppone?

Peppone: Oh que si. Mais pourquoi ils parlent tous d’un air pensif dans cet étrange talkie-walkie vitré, sans antenne. Ils en ont tous un.

Don Camillo: C’est pas un talkie-walkie, dis, patate. Regarde-les plus attentivement. C’est un petit appareil photo.

Peppone: Mazette. Il me semble bien que c’est un peu les deux. Qu’est-ce que c’est que ce monde?

Don Camillo: Je ne le sais pas du tout. En tout cas, ma belle petite chapelle, elle, elle est toujours à sa place. Mais elle me semble bien vide et désâmée.

Peppone: Pas la moindre insigne, affiche ou bannière avè le marteau et la faucille.

Don Camillo: Mais qu’est-ce que c’est que cette époque?

Peppone: Oh… on… on me fera quand même pas croire qu’une réalité aussi fondamentale et universelle que la lutte des classes est disparue. Té, je sens qu’on nous cache quelque chose, dans ce petit monde d’ici et de maintenant.

Don Camillo: Dieu aussi est une réalité universelle, mon bon ami. Qu’on ne vienne pas nous chanter qu’il n’existe plus ou, pire, qu’il est mort ou quelque fadaise dans le genre. Je ne marche pas.

Peppone: Oh mademoiselle! Vous pouvez m’indiquer ou se trouve le secrétariat du parti?

Don Camillo: Voulez-vous venir vous confesser? Hé?

Peppone: Ils ne nous entendent pas.

Don Camillo: Nous sommes comme des fantômes.

Peppone: Nous sommes des statues qui ne sont plus que de pâles spectres investis de vagues visées touristiques, sous notre beau soleil éternel.

Don Camillo: Ah, ben dis donc. Ça valait bien la peine de se polochonner comme on l’a fait, pendant toute cette éternité de vingtième siècle, té.

Peppone: Vous me le dites. On dirait que nos enjeux font ici figure de réminiscence en perte accélérée de densité.

Don Camillo: Ah, triste époque, va. Pauvre jeunesse d’un siècle nouveau.

Peppone: Luttes oubliées. Peine perdue.

Don Camillo: Ça me rappelle terriblement quand j’étais devenu Monseigneur et que tu étais devenu Sénateur. Tu te souviens?

Peppone: Eh comment. On trônait tout les deux comme des coqs en pâte à Rome et on se barbait pour mourir. On ne reprenait vie que quand on revenait au pays. Et surtout, par-dessus tout, quand je vous servais une bonne empoigne pour vous remettre votre petite mauvaise foi bien à sa place.

Don Camillo: Oh dis. Tu ne te présentais sous mon nez froncé que flanqué de ta bande de serviles malabars rouges. Tu n’as jamais osé affronter ma modeste personne seul à seul, d’homme à homme.

Peppone: C’est que vous étiez pas un homme, vous étiez un curé. Vous aviez toujours votre maudit Jésus en croix au fond de la chapelle, et qui servait de faire-valoir à votre très élastique conscience.

Don Camillo: Oh… Hé… Maudit Jésus en croix… Soit poli si t’es pas joli, là, Peppone.

Peppone: Euh… tu as un petit peu raison, quand même, pour le coup. Pardon Seigneur.

Don Camillo: Il ne te répondra pas. Il ne parle que dans le jubé de ma caboche, comme tu dis.

Peppone: Hé bé… on a la tête qu’on a, hé.

Don Camillo: Oh, dites, monsieur le maire. Vous la rameniez moins ces fois ou, nuitamment, en vous cachant soigneusement de vos camarades du parti, vous veniez brûler des cierges gros comme des troncs d’arbres, pour prier notre Jésus en croix, justement comme vous dites, de vous faire remporter une de vos satanées campagnes électorales.

Peppone: Et alors? Vous vous êtes bien commis une ou deux fois pour la cause prolétarienne, vous. Alors, moi, j’avais bien droit à mon petit zeste de religion.

Don Camillo: Commis avec la cause prolétarienne, moi?

Peppone: Oui, oui, vous. Parfaitement. On vous a pris à maintes reprises en flagrant délit, défendant ardemment les travailleurs agricoles pauvres contre les propriétaires fonciers qui les exploitent. Vous oseriez le nier?

Don Camillo: Non, je ne le nie pas. Mais j’œuvrais alors au nom de la charité chrétienne.

Peppone: Oh, elle a bon dos, la charité chrétienne.

Don Camillo: Le bolchevisme aussi, il a bon dos, mon cher. Ose dire que tu ne t’es pas rendu compte, notamment lors de notre fameux voyage commun en Russie, qu’il avait passablement de vodka dans son gaz, ton cher bolchevisme.

Peppone: Té, de la vodka mélangée adéquatement avè du gazole, cela pourrait faire un combustible moderne aux effets surprenants. Ils nous indiquent toujours un peu la voie, nos camarades russes.

Don Camillo: De bien brave gens, ces Russes, dans le fond. Ce fut un bien beau voyage que celui-là, hein, Peppone.

Peppone: Passablement oui. Formateur et utile, en tout cas. On a eu de beaux moments, ensemble, finalement, vous et moi, depuis notre première rencontre en 1943, dans la Résistance.

Don Camillo: Que veux-tu, mon brave Peppone. Faire la synthèse d’un siècle en l’entortillant sans trop faire de manières dans de la vis comica, cela ne peut pas laisser indifférent les acteurs en goguette qui s’y adonnent.

Peppone: Ah, oui. Il faut ben l’admettre tout de même.

Don Camillo: Viens, mon bon Peppone. Je suis certain qu’il me reste une ou deux modestes burettes d’un vin ancien, devenu aussi fantomatique que toi et moi, tout au fond de ma vieille sacristie. Je t’en offre une petite lampée, en souvenir du bon vieux temps.

Peppone: Ben, c’est pas de refus, Don Camillo.

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 Et les voici qui se mettent tout doucement en marche. Et ils coulent comme la rivière, quand elle se met elle aussi tout doucement en marche entre les montagnes, sous le soleil, vers la mer. Des histoires vraies se transforment alors en narrations fictives, des narrations fictives se transforment alors en histoires vraies, tandis que le mouvement de la susdite rivière tourbillonne en silence, pour aller ne se dire qu’à la mer. Et Don Camillo et Peppone, continuent, encore un temps, de marcher, en noir et blanc (on ne s’est pas encore avisé de les coloriser). Chacun d’eux se tient de sont côté de la route, allant son train de Sénateur et/ou de Monseigneur. Ils argumentent tapageusement, avec force gestes muets, tout en continuant de s’avancer ensemble vers quelque chose ressemblant incroyablement (il ne faut pas trop le leur dire) à une direction commune…

brescello

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OCCUPONS MONTRÉAL — RÉFLEXIONS (John Mallette)

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2022

Que reste-t-il, quelques dix années plus tard, du recueil de poésie militante qu’avait concocté John Mallette dans la mouvance des Carrés Rouges et du Mouvement des Indignés de 2012? Subdivisé en dix parties (Le rêve, La guerre, Camping citadin, Le présent, La Bourse, Démocratie, Religion, Médias, Grève des étudiants, Épilogue), ce court recueil de quatre-vingt-deux poèmes exprime les émotions et les réflexions d’un militant ordinaire, parfois perplexe, parfois timoré, souvent révolté, rarement survolté. Ancien ouvrier d’usine (ferblantier) et militant syndical, John Mallette est désormais homme de lettres dans la couronne nord de Montréal. Le tout de sa réflexion globale, il s’en faut de beaucoup, n’est pas exempt de sagesse sociale.

D’abord, bon, le recueil touche incontestablement le sujet qu’il annonce, l’occupation de Montréal par les Indignés de 2012.

MES PAS D’HIER
 
J’occupe Montréal
Dans la neige
Jusqu’aux genoux
Un pas pénible
Après l’autre
 
Blanc, blanc de neige,
Qui couvre tout
Même mes pas d’hier
 
Un passé éblouissant effacé
Mais pas oublié
Un soleil éclatant
Me désigne le chemin.
 
Mon ombre sombre
Et mélancolique…
 
Reste derrière.
(p. 65)

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La concrétude habite profondément l’évocation. La conscience est bien là au sujet de ce qui est difficile, de ce qui requiert effort et persévérance, de ce qui traîne derrière soi, comme des casseroles. C’est que le militant n’est ni rêveur, ni juvéniliste, ni triomphaliste. Il sait parfaitement que son action opère au sein d’un ensemble circonscrit de strictes et dures limitations d’époque.

LE SYMBOLE

Le monument reste en place
Et les manifestants
Se promènent autour
 
À la fin, les pancartes
Sont rangées ou brûlées
Mais le monument reste bien visible
 
Symbole de l’autorité
Que personne ne contredit.
 
Le symbole persiste…
(p. 47)

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C’est vu. C’est dit. Les symboles de la puissance bourgeoise arrogante et braquée ne bronchent pas. Les manifs, les chahuts, les charivaris, les tintamarres tonnent puis, fatalement, diminuent, s’esquivent, se perdent. Ils ne suffisent pas. Le poète militant le sait… il manque quelque chose.

L’INCONTESTABLE ÉVIDENCE
 
Guitare dans un coin
De ma tente glaciale
Toute reluisante
Et prête à jouer
Quel est ton sens
Ta raison d’être?
 
La logique te dicte
De jouer de la musique.
Ta perception acoustique
C’est ton inutilité réelle
L’incontestable évidence
Qu’il manque quelque chose…
 
Un musicien habile
Avec deux mains exercées
Qui chante…
 
La révolution.
(p. 57)

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En attendant ainsi la radicalisation des choses, l’acteur côtoie patiemment l’observateur. Le fait d’être un demi-combattant oblige, comme langoureusement, à se faire aussi demi-témoin. La révolte contenue, c’est toujours un peu le petit mal, ou un éternuement qui ne sort pas vraiment. Ainsi, le militant observe son espace. Plein de choses s’y passent, dans l’organisation comme dans la spontanéité du mouvement. Il remarque alors que, par exemple, les enfants ne décodent pas nécessairement l’activité d’occupation comme il le fait lui. La gué-guerre infantile, elle, elle traîne partout. Elle rode.

JOUER À LA GUERRE
 
Les enfants jouent
À la guerre entre les tentes
Aux pieds de la Bourse
Comme si les morts
Ressusciteront
Le lendemain?
 
Et le jeu continue
Vingt ans plus tard
Avec de nouveaux ennemis
Inventés par
Les médias assoiffés
Du sang des autres.
 
Finalement,
Tout se vend.
Fusils en plastique
Ou fusils véritables.
 
Entre deux commerciaux…
Nous sommes en guerre.
(p. 35)

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Le rendez-vous n’est alors pas raté avec l’opportunité, pour le poète militant, d’amplifier la réflexion, de se dégager de la praxis ocularisée et cernée du moment, et d’exprimer sa vision générale de la guerre, du bellicisme d’affaire et du cynisme froid les enrobant médiatiquement.

ÉHONTÉ
 
La guerre commence
Par un simple malentendu…
Ou un mensonge éhonté
 
Et c’est parti
Pour le pire
Comme d’habitude
 
Et tout le monde perd
Sauf, les marchands d’armes.
(p. 39)

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Il ne s’agit pas de se lamenter stérilement en pleurnichant contre les conflits de théâtres. Il est plutôt question de mettre solidement en connexion conflits, propagande, affairisme, cynisme bourgeois et perpétuation des soumissions. Et le poète élargit inexorablement son regard critique au sempiternel discours médiatique.

CONTENIR
 
Contenir
Voilà le rôle
Des médias
Vendus au profit.
 
Contenir la foule indignée
Contenir les manifestants
Contenir les progressistes
Contenir les écologistes
Contenir les idées nouvelles
Contenir les sentiments
 
Contenir les larmes
Par des humoristes
Grassement payés
(p. 115)

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L’image est flétrie. Le rire est vicié, intoxiqué. Il grince. C’est d’ailleurs un clown casqué qu’on retrouve sur la page couverture du recueil de John Mallette. On ne croit pas au rire stipulé par contrat social. Il y a toujours quelque chose qui cloche, quand on laisse passer les clowns… surtout les clowns orateurs. Et de là, graduellement, la voix du poète militant s’ouvre sur les vicissitudes et turpitudes infinies de la politique politicienne.

DU RÉCHAUFFÉ
 
Un peu partout
Les choses semblent changer
Mais en regardant le passé
On s’aperçoit que c’est
Du pareil au même…
 
Du réchauffé!
 
Les braves gens le remarquent
En passant devant ma tente
Mais rapidement, ils oublient,
Et ils votent pour les mêmes partis.
(p. 94)

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Politisé, aseptisé, cerné, le simple citoyen perd ses repères. Et, entre deux poussées de fièvre protestataire, il redevient apathique. Il s’isole, se désole, retourne sautiller dans sa cornu. Il y stagne, s’y concocte. Le citoyen tertiarisé contemporain est en fait abandonné à la cage de verre qui l’enserre et hors de laquelle nulle voix ne le rejoint vraiment.

ABANDONNÉ
 
Je tourne en rond
Et je me demande pourquoi
Personne ne répond
À mes cris de désespoir?
 
Je cherche, sans trouver,
La bonne porte
Où cogner
Pour avoir de l’aide.
 
C’est pire au téléphone!
On me met sur «attente»
Et j’attends
Des heures!
 
Au secours!
Je me noie
Dans la bureaucratie
Inventée
Pour propager…
 
Le désespoir.
(p. 30)

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On ne sait plus que faire. La vague retombe. La dépression revient. Et, frustration… rien ne semble avoir vraiment bougé. L’intangible dicte sa lourdeur au mouvant qui, pourtant, s’annonce, même à perte, à lourdes pertes. Éventuellement, Montréal n’est plus occupé. Les gratte-ciels perdurent, immobiles, roides et glacés. Que faire? S’esquiver? Oh, la fuite hors de l’urb et de son inconscience dépersonnalisée ne donnerait rien de plus. En Canada, ce serait pour aller se taper la margoulette sur les perversités veules et secrètes du néo-colonialisme économico-régional le plus rapace imaginable.

LE NORD
 
Étendue de glace et de neige,
Immaculée et cristalline.
Blanc d’argent,
 
Phénomène optique
Noble perspective
Mûre pour le développement.
 
Immensité
À découvrir
À exploiter.
 
Je cherche
Dans toutes les directions
Et je perçois
 
Notre propre insignifiance
Cavité noire
Dans un entonnoir blanc.
(p. 98)

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Le nord est cerné, le sud est englué, l’est et l’ouest perdent leurs repères autant que leurs distinctions. Le monde est cybernétisé, cyberNETisé. Il n’y a pas de sortie, pas d’esquive, pas de défense assez solide pour perpétuer l’intégrité de l’être. C’est que tout s’engouffre dans cette satané fissure pseudo-leonardcohenesque.

BRÈCHE
 
Il y a une brèche
Dans nos défenses
Une faiblesse
Un peu trop visible
Un troisième œil
Musique à l’appel
 
Vite, fermez les persiennes
Et ouvrez les rideaux
Il n’y a pas de protection
Contre les épines de la rose,
Son éblouissement
Crève… les yeux!
(p. 112)

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Le troisième œil a indubitablement un pieu dans le front. Il n’est nullement et aucunement la solution. Le poète militant, malgré tout et bon an mal an, accède à une dimension philosophique. Mais cette dimension procède bel et bien du matérialisme historique. Le penseur fourbu entre en poésie concrète, dictant la fatale exigence d’une appropriation enrichie de la radicalité de l’étant.

SENTIR LE PRÉSENT
 
Je lance des cailloux
Dans l’eau glacée
Du printemps
 
Nul ne revient!
Partis pour toujours
Dans le fond du fleuve
 
C’est comme la vie
On prend le présent
Pour acquis
 
On a hâte
De s’en débarrasser
Pour arriver…
 
L’endroit choisi
Pour s’orienter
Sur terre,
Dans l’espace
Ou dans le temps,
Se trouve dans
Ce qui se passe…
 
Maintenant!
(p. 76)

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Tout se dit et tout se dira. Rien n’est réglé, il faut encore et encore refaire la vie, et un autre jour viendra. Ah, bondance… il est assez indubitable que le titre choisi en 2012 pour ce dense recueil de poésie militante le sert assez mal, à terme. On retrouve en ces textes vifs et fulgurants un ensemble de développements d’une très grande validité, au sein du tonnerre de la réflexion de critique sociale contemporaine. N’enfermons pas ce précieux recueil de John Mallette dans une actualité anecdotique, restrictive et circonscrite. Rendons-le fougueusement à l’historicité plus ample dont il est tributaire.

Mallette, John (2012), Occupons Montréal — Réflexions, Louise Courteau éditrice, Saint Zénon, 127 p.

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Le déclin du sport compétitif

Posted by Ysengrimus sur 21 juillet 2021

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On assiste, par les temps qui courent, à la manifestation d’une nouvelle tendance en matière de sports amateurs et professionnels: la dénonciation des abus présents et passés. On peut, par exemple, mentionner ce récent fait divers sur la question de la natation synchronisée où les nageuses et les anciennes nageuses se dressent de plus en plus contre l’autorité arbitraire et abusive des entraineurs et des entraineuses de leurs vertes années. La compulsion martiale a fait, semble-t-il, qu’on poussa les sportives excessivement, notamment en les insultant sur leur apparence et en les humiliant au sujet de leur performance. Dans la réflexion sociétale globale suscitée par les atermoiements actuels autour de ce récent fait divers, assez peu surprenant au demeurant, un certain nombre d’allusions ont été faites aux russes et aux chinoises. Celles-ci sont présentées, comme d’habitude dans la propagande occidentale, comme des robots ou des androïdes qui acceptent toutes les avanies pour accéder à une performance maximalisée. Et, alors, dans notre commotion émue, on susurre que ces sportives, issues de grandes nations policées et autoritaires, ne représenteraient plus la norme absolue, en matière de réussite sportive. Une nouvelle sensibilité des sports semble prendre corps, dans la marmite émotionnelle contemporaine. Il n’est plus si important de gagner et ce n’est… comme… plus vraiment intéressant de le faire s’il faut souffrir à la façon d’une athlète russe ou chinoise pour y parvenir. Ce qui se manifeste, dans ces nouvelles tendances critiques en matière de sport, c’est que la victoire, la médaille, la réussite convulsionnaire, ont désormais moins de prestige et moins de statut. Le dogme de la compétitivité se fendille. Une nouvelle idée semble germer dans la cervelle embryonnaire de la planète sport: celle du bien-être des athlètes.

Le sport compétitif n’est pas le sport de la vraie vie. Il y a lieu d’observer que, lorsque l’on se sort de la sphère professionnelle des sports et de la fascination morbide qu’elle suscite, on se rend vite compte que les gens ordinaires, les masses, ne pratiquent pas les activités sportives pour des motifs compétitifs mais simplement pour le plaisir. Une réflexion critique, qui s’extirperait de l’aliénation télévisuelle et ethnoculturelle du sport-arrivisme, s’aviserait assez simplement du fait que l’immense majorité des gens pratiquent un sport pour sa beauté et sa jubilation intrinsèque. Les petites gens ne s’écœurent pas entre elles pour gagner une coupe ou une croquignole dorée ou argentée. La victoire ou la défaite ont beaucoup moins d’importance que le simple fait de se retrouver ensemble et de s’adonner à un exercice qui nous plaît, en bonne compagnie, en respirant bien par les naseaux. L’émulation vernaculaire aux sports se cultive donc moins en se donnant la réussite comme objectif que la simple satisfaction consistant à s’amuser en se livrant collectivement à une activité qu’on aime. Dans la vie réelle des masses, le sport est un loisir, pas une carrière.

Force est donc d’admettre que la mythologie compétitive avec laquelle on nous bassine, depuis, au moins, la mise en place des jeux olympiques modernes en 1896, s’avère finalement être une façon de traiter le sport en particulier, et l’exercice physique en général, selon une vision parfaitement abstraite et non conforme à la réalité sociale ordinaire de la pratique des sports et des exercices. Réservés anciennement aux athlètes amateurs, les jeux olympiques sont devenus la cathédrale de la putréfaction morbide du sport comme course de lévriers. Ceci semble pourtant bel et bien avoir vécu ses heures de gloire. Tout graduellement, certains pays commencent discrètement à refuser de tenir les ci-devant olympiades modernes. Celles-ci ont bien l’air d’avoir imperceptiblement fait leur temps. Il fut donc un temps —disons le siècle dernier— où gagner, dans un contexte de sport professionnel, était devenu l’objectif absolu, au détriment du plaisir, du bien-être physique et psychologique, ou de la simple satisfaction de réaliser quelque chose de nouveau, d’original ou de tout simplement agréable. La tonalité contemporaine change, tout doucement, et la nouveauté des conditions actuelles réside dans le fait que ce souci de bien-être et cette exigence de respect interpersonnel en vogue commence désormais à pénétrer l’enceinte forclose et confidentielle du sport professionnel. Il s’agit désormais un peu moins de gagner et un peu plus de voir au bien-être des joueurs, des joueuses et à une valorisation de leur personnalité, s’épanouissent dans leur sport. La chose acquiert d’ailleurs une résonance beaucoup plus assurée qu’on ne peut l’imaginer, même au niveau des activités de sport amateur. Effectivement, désormais, les intervenants qui encadrent des écoles de gymnastique ou des écoles de soccer sont très attentifs à l’apparition de parents ayant une conception normative et compétitive du rôle que doit jouer leur enfant dans cet espace récréatif. La compétition n’est pas une notion aussi valorisée qu’elle le fut autrefois. Ce n’est plus en soi le point oméga du sportif ou de la sportive en herbe.

Il fut un temps… disons il y a environ deux générations… où l’acharnement sportif et l’accession sociale étaient directement corrélés. On se souvient tous, au pays des flying frenchmen, sans nostalgie particulière, de ces joueurs de hockey enragés qui faisaient des petits salaires et qui travaillaient à l’usine le soir pour boucler leurs fins de mois. Ils s’adonnaient à leur sport avec un acharnement compétitif où se transposaient toutes les luttes sociales et les frustrations d’une classe ou d’une nation. En contexte québécois, le mythique Maurice Richard fut l’archétype incarnant ce phénomène. Puis vint le temps des petits hockeyeurs millionnaires bébés gâtés, tant décriés mais aussi tant adulés. Et à mesure que les sports se sont professionnalisés, les équipes sportives se sont mis à ouvertement fonctionner comme des entreprises. Le succès associé directement aux victoires (ce qui, en bonne réflexion fondamentale, n’est pas une corrélation automatique) est devenu l’équivalent direct de la réussite des grandes entreprises commerciales. Vendre du hamburger, vendre du prêt-à-porter, vendre des billets pour aller au stade: même combat, même enjeu compétitif marchand. Inutile de seriner que la mise en place de cette dynamique représente un aspect profondément malsain, dont les vertus civiques, si tant est, sont hautement questionnables.

Par-dessus le tas, il n’y a pas à se mentir. Le sport professionnel compétitif est une pratique fondamentalement fascisante. C’est de la guerre sublimée. Souvenons-nous du mot de Gilles Vigneault: à propos de la guerre j’ai su, par le loup, qu’il peut plus la faire mais qu’il en a le goût. Comme il est moins possible de partir en guerre qu’autrefois, on transcende la chose dans les sports. Et l’adjudant-chef, dans cette douloureuse métaphore pratique, c’est l’entraineur… Dans la fantasmatique collective, la lutte armée est désormais sciemment remplacée par la compétition de prestige. Le podium olympique et un perchoir hiérarchique cultivant ouvertement l’apologie nationaliste la plus véreuse. On monte sur le podium par nations et, force est de se dire, face à ce spectacle pathétique et navrant, à quand des équipes sportives qui seront formées de collectifs de joueurs provenant de différentes nationalités. Bon, justement, le phénomène existe déjà, par exemple dans le hockey professionnel, et cette tendance est aussi susceptible de bel et bien s’amplifier, dans un contexte global de résorption affairiste de la promotion morbide des nationalismes.

Endémiques et tendancielles, au sein de la culture sportive contemporaine, percolent un ensemble de propensions susceptibles à terme d’assurer le déclin de ce sport compétitif belliqueux et/ou entrepreneurial. Un jour, on comprendra que ce n’est pas le sport qui est nuisible mais la compulsion compétitive qui le ravaude encore aujourd’hui. Cette émanation d’un système social élitiste, et réfractaire à toute dimension civique, fausse le sport. Les tendances critiques dont on a observé récemment l’émergence, lutte contre les abus des entraîneurs, souci du bien-être des joueurs, pourraient, à terme, ramener une dimension d’amateurisme, dans le bon sens du terme, dans l’activité sportive. On peut parfaitement envisager qu’un jour viendra où on ne discutera plus avec un ou une athlète sur les différentes caractéristiques de sa performance compétitive mais tout simplement sur ce qu’il en fut de son plaisir et de la joie de la pratique de son sport favori, joie qu’il lui sera alors beaucoup plus facile de partager avec un public désormais complice.

Nous vivons dans un horizon culturel mondialisé où, qu’on le veuille ou non, qu’on l’assume ou non, l’intérêt pour le sport compétitif à l’ancienne décline nettement. Sur une phase historique de, disons, cinquante ou cent ans, il est parfaitement possible d’envisager que le sport soit entrainé, comme d’autres objets culturels, dans une révolution inédite des mentalités et des sensibilités. Cela est parfaitement envisageable. Et je pense que ce serait une excellente chose pour l’intégralité de l’humanité, parce que, bon, y’en a vraiment marre que le sport, cet acte essentiel, soit accaparé par les normatifs et les compétitifs, qui le prennent en otage, le polluent et le salissent avec cette répugnante transposition de l’arrivisme bourgeois, chevillée à cette insupportable compétition capitaliste, elle aussi largement crépusculaire.

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JE HAIS LES LUNETTES (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2021

Ceux qui portent ces horreurs à l’école deviennent la cible de… d’intimidation… Je refuse de porter des fonds de bouteille, point final!
(p 135)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, aborde, dans le présent ouvrage (paru en 2012), la question subtile et terrible du handicap léger et de son lourd poids social. La petite Magali, qui, au début du récit, a huit ou neuf ans, attrape la rougeole. Clouée sur son lit, à la maison, elle va en profiter pour s’immerger dans une œuvre cruciale qui aura un grand retentissement pour elle: L’élixir du docteur Doxey. Cet ouvrage incontournable, le  septième tome des aventures de Lucky Luke aux éditions Dupuis (1955), met en vedette un de ces faux dépositaires de remèdes miracles de l’Ouest. Charlatan ambulant, le Docteur Doxey fourgue une potion de cheval qui est censée tout guérir, du rhume aux ongles incarnés en passant par le vague à l’âme. Magali, qui a donc la vraie de vraie rougeole, est très amusée par Doxey et son sbire peignant en rouge le faciès des dormeurs et des chevaux d’un village pour faire croire à une subite épidémie de rougeole. Le faux médecin lave ensuite la peinture avec du kérosène dans un grand torchon blanc et passe ainsi pour un sauveur… jusqu’au jour où on lui présente un babi vraiment atteint de rougeole. Tout cela livre le contexte intellectuel idéal pour mener notre Magali à ne pas prendre sa propre rougeole trop au sérieux. Elle lit donc les enlevantes aventures de Lucky Luke et de Jolly Jumper en pleine nuit, à la lumière crue de sa veilleuse. Pourtant son médecin et ses parents lui avaient bien dit de ne pas s’exposer à la lumière vive, pendant sa maladie. C’est que la rougeole, les enfants, je vous l’annonce en primeur, cela peut vous niquer durablement les yeux et là, le bon Docteur Doxey, dans son incompétence et sa frivolité, ne pourra pas grand choses pour vous. Il faudra en venir à lui substituer un optométriste…

C’est ce qui arrive à Magali. D’avoir lu ainsi la nuit, d’avoir négligé la consigne recommandant une luminosité basse pendant la période culminante de la rougeole, la voici atteinte d’une myopie acquise, curable si traitée tôt. Or, une seconde série de cow-boys vont alors entrer en scène, bien plus patibulaires que des personnages d’illustrés, ceux-là: les boulés scolaires. De retour à l’école, Magali constate que se perpétue la brutalité d’une petite troupe de matamores écoliers qui adore s’en prendre, en priorité, aux enfants manifestant des handicaps légers, ceux qui ont des broches dans les dents, ceux qui ceci, ceux qui cela et… par-dessus le tas, ceux qui portent des lunettes. Magali est donc déterminée à ne pas entrer ainsi dans le collimateur de ces boulés scolaires anti-binoclards. Il est aussi significatif que navrant de constater de quelle manière notre jeune protagoniste va articuler le rejet de la prothèse qui l’aurait débarrassée de son handicap léger. Elle va formuler la chose non pas individuellement mais socialement. Elle en arrive, d’autre part, comme inexorablement, à fraterniser avec Steeve, un jeune malentendant de son école. Lui et son groupe, qui travaillent le langage des signes dans un contexte d’enseignement spécialisé, ne plient pas devant la petite troupe des boulés scolaires. Comment parviennent-ils, ces sourds effectifs, à ne pas se laisser bousculer et intimider par les boulés? Mais… mais… mais…voilà un mystère qui, pour Magali, gagne en densité autant qu’en relief, à mesure que son propre handicap visuel évolue.

Si ce mystère est si crucial pour Magali, c’est bel et bien qu’elle est vraiment en train de devenir complètement miro. Et les choses ne s’arrangent pas. Déterminée à ne pas céder devant la fatalité lunetteuse, notre fin-finaude développe une série perfectionnée de stratégies latérales pour ne pas admettre ou faire admettre qu’elle est désormais complètement bigleuse. C’est l’école primaire, un contexte sécuritaire, familier, intime, où elle peut opérer largement à tâtons et donner le change, si on se résume. Mais, il y va y avoir des coûts, des tombés au bataillon. Ainsi, comme Magali ne peut plus mater le tableau, elle écornifle la copie de sa copine Caroline. L’institutrice le constate et, comme Magali arrive (très efficacement grâce à son lot effronté de ruses d’apache) à faire croire au tout venant qu’elle a une vision de dix sur dix, elle se fait saprer au fond de la classe, en compagnie d’Hervé, nul autre que le chef putatif des boulés scolaires. Cela s’inscrit tant dans le malentendu hypermétrope issu de la malhonnêteté méthodique de Magali qu’au sein d’une offensive diplomatique plus large de la structure scolaire pour encadrer socialement les boulés scolaires, attendu qu’ils développent une propension trop accusée à balancer les binoclards et autres éclopés naturels (sauf les malentendants, toujours) en bas des bancs de neige, à la récré. Magali, du fond de la classe, doit maintenant composer avec le dessinateur de dragons qui deviendrait ouvertement son bourreau, si jamais… elle portait des lunettes.

De fait, dans la vie sociale de Magali, tout converge pour la faire copieusement détester l’option de corriger sa vue, toujours déclinante. Par effet dialectique, dans cette dynamique, son admiration pour l’ami malentendant, qui prend méthodiquement son handicap en main, apprend le langage des signes, et s’assume tel qu’il est, augmente sensiblement, comme la fatale conscience qui monte, qui monte. Magali va tenir le coup trois ans comme ça, à mentir à tout le monde et à elle-même sur son handicap visuel. Mais l’échéance de l’école secondaire approche et avec elle la perspective terrifiante de se retrouver dans un espace physique et social aussi radicalement renouvelé que cruellement imperceptible. Le navire se dirige directement vers son snag, pour cultiver une autre image digne du héro de Magali, le bon et langoureux Lucky Luke. Graduellement, son inquiétude anticipatrice se généralise. Que lui arriverait-il si elle s’égarait vraiment dans un lieu inconnu? Que ferait-elle s’il n’y avait pas de «gardiens» pour la ramener sur le bon chemin? Si elle perdait réellement la vue?  (p 127).

L’angoisse augmente et l’évocation du drame de ces enfants dissimulant ainsi leur handicap pour des raisons révoltant particulièrement l’entendement adulte gagne en solidité et en ardeur. Isabelle Larouche procède ici à une combinatoire de thèmes et de dispositifs narratifs particulièrement heureuse pour nous faire sentir, dans ce petit roman nerveux et habile, que des enfants peuvent tout naturellement s’installer en enfer et —c’est bien le cas de le dire— laisser sciemment leurs parents et leurs institutrices dans le noir total, pendant de longues années, pour des raisons terribles dans l’angle enfantin… des motifs et des motivations totalement infantiles, en fait. Une autre constante du travail d’Isabelle Larouche réside dans cette aptitude très sentie qu’elle a de nous faire avoir de l’attachement et une intense sympathie pour tous ses personnages, même les subsidiaires. Et les boulés scolaires, qui ont eux aussi (qui l’eut cru?) des difficultés assez ardues avec les échelons vernaculaires de leur propre hiérarchie (a)sociale, ne sont en rien les dépositaires manichéens d’un mal dont les héros et les bonnes poires seraient le pendant bien, bon, bonasse et gentil-gentil. Le monde n’est pas aussi tranché que si on disposait de solides lunettes pour le contempler. Et le boulé scolaire peut fort souvent avoir, en train de couver au fond de lui, son contraire.

Rédigé dans un style vif, sobre, précis et parfaitement abordable pour les enfants, ce petit ouvrage fin et complexe est agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) et de cinq illustrations en noir et blanc représentant notamment des scènes scolaires, plus un autoportrait de l’illustratrice Anouk Lacasse (p. 157).

Fiche descriptive de l’éditeur:
Magali rêve la plupart du temps… Surtout en classe! Elle rêve de joindre Médecins sans frontières un jour, pour aider les enfants malades, dans les pays lointains. À l’école, rien ne va plus. Hervé et ses copains sèment la terreur. Étrangement, ceux qui portent des lunettes y goûtent le plus. Comme si les lunettes attiraient et décuplaient la méchanceté de ces tyrans. Pas étonnant que Magali hait les lunettes plus que tout! Par chance, elle peut compter sur de bons amis comme Caroline ou Steeve, un malentendant de la classe de madame Doris. C’est après une forte fièvre causée par la rougeole, que tout s’embrouille pour la demoiselle aux tresses blondes. À l’aide de ruses, toutes plus astucieuses les unes que les autres, Magali protège ce secret dans lequel elle s’enlise de plus en plus. Mais jusqu’où ira-t-elle? Et à quel prix? Combien de temps lui faudra-t-il encore mentir? Combien de temps lui faudra-t-il pour y voir enfin plus clair?

 

Isabelle Larouche (2012), Je hais les lunettes, Éditions du Phœnix, Coll. Œil-de-chat, Montréal, 157 p [Illustrations: Anouk Lacasse]

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Entretien avec Allan Erwan Berger sur son essai-glossaire DICTIONNAIRE DE MAUVAISE FOI (ÉLP, 2015)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2020

Berger-Mauvaise-Foi

Ce n’est pas raisonnable, mais qu’y faire? Voyez Gauguin: à la fin, il débordait tellement qu’il ne se contentait plus de peindre et de sculpter, il écrivait en plus.

 Allan Erwan Berger, Dictionnaire de mauvaise foi

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Paul Laurendeau (Ysengrimus): Allan Erwan Berger votre recueil de textes traitant, sous forme de glossaire, de la filandreuse condition intellectuelle humaine et du lot bringuebalant de ses avatars passés et contemporains incorpore ouvertement et problématise la notion vernaculaire de mauvaise foi. Commençons si vous le voulez bien par elle. Quelle est-elle? D’où sort-elle? Et que nous dit-elle sur nous-même?

Allan Erwan Berger: Quand je suis de mauvaise foi, je refuse l’évidence. Donc je n’assume pas. Donc je fuis. En refusant le monde existant et en brandissant à sa place une histoire qui me sert de cadre, je renonce à toute prétention à l’autonomie et donc à la liberté. Je file à la niche, je m’y poste à l’entrée et je grogne. En outre, puisque je suis de mauvaise foi, et que je le sais, je cherche à la masquer en en répandant les effets. Car plus il y aura de victimes, moins ma mauvaise foi sera visible, moins elle paraîtra grave. Plus elle sera jugée bénigne, amusante même, pardonnable… et pourquoi pas: utilisable. Donc j’intoxique. Je travaille à étendre le mensonge et l’erreur. Par mon action, autrui devient esclave. Nul raisonnement ne saurait prévaloir sur de la mauvaise foi. Nulle bonne foi non plus. Il n’y a que la force qui peut la contraindre à se taire. Or, la force, ça se cultive. On la fait pousser. On l’entretient. La force des ennemis de la mauvaise foi s’obtient en manipulant non pas des haltères ou des armes mais de l’honnêteté, et en la mettant dans les mains d’autrui, avec son mode d’emploi. En somme, il s’agit ici d’une compétition entre deux prêches.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Et on le sent bien tout au long de l’exposé. Cela oblige à dire un mot aussi de la notion de Dictionnaire. Avec quarante-trois entrées, votre dico est, de fait, un petit glossaire. La désignation Dictionnaire est ici largement ironique mais pas que… Un choix de formulation s’y exprime, dans la façon même d’organiser le savoir. Historiquement, le dico c’est un type de discours, une classification s’efforçant de se placer un peu au-dessus de la mêlée. Mais certains penseurs grinçants autant que fort savants ont prouvé, au fil de notre tradition culturelle, que la fausse neutralité du dico pouvait être un moyen de s’avancer militant mais masqué. Pierre Bayle, Les Encyclopédiste, même Pierre Larousse, positiviste, laïc et scientiste, sont là pour en témoigner. Votre dico est-il la recherche d’un discours neutre, distancié (apanage disons naïf du dico dans la culture contemporaine) ou s’assume-t-il, pour reprendre votre mot, comme étant l’exposé semi-satirique d’un des prêches?

Allan Erwan Berger: Dico prêcheur, complètement, puisque c’est un dictionnaire de combat. Mais notez bien: il regorge de points de vue, de questions, d’incertitudes et de paradoxes, sans oublier les contradictions. Bref il grouille d’un tas d’horreurs qui font enrager n’importe quel individu attaqué par une croyance, et il file le vertige à tous les adeptes de la mauvaise foi. Ce recueil est en fait une pelote d’épingles. C’est une mise à jour du dictionnaire voltairien, ouvrage sanglant qui se prend intégralement au sérieux même lorsqu’il ricane. Ici, c’est pire: si je brandis une arme et qu’un Ysengrimus ou un Ducharme en voit le défaut (car j’ai convié mes compères à discuter mes discussions), elle s’émousse en direct sous le nez du lecteur ébahi qui n’aura plus alors qu’une solution pour s’en sortir: chercher où se nichent les bouts de raison raisonnable, identifier les points de vue, comprendre comment ils influent sur les discours, et faire sa pêche là-dedans comme il pourra. Ce faisant, il réfléchira, et sera moins que jamais en état de se faire piéger par de la mauvaise foi.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Un dico dialectique et dialogique en somme. Peu commun. On sent un jeu, dans tous les sens du terme. Or, justement, dans votre nomenclature, des notions incontournables comme Peuple, Civilisation, Laïcité, Souveraineté, Solidarité, Fraternité côtoient des petits trublions notionnels titillationnesques comme Cardinal, Cartable, Lecteur, Ripaille, Satire, Tiédeur. Un certain éclectisme post-voltairien est indubitablement voulu et, tout prosaïquement, cela instille l’envie de lire. Et faut-il voir dans de telles variations de la nomenclature un autre jeu ou une prise de partie ontologique plus fondamentale sur la rencontre classificatoire entre le concret et l’abstrait?

Allan Erwan Berger: Un jeu! C’est un jeu! Des tas de mots qui désignent des choses concrètes génèrent des gamberges qui folâtrent du côté de la pensée abstraite, se roulent dedans et y font des petits. Par exemple: Député. J’aurais dû traiter ce mot. Il manque. Dommage. Bref. Un député, ça vaut bien un cardinal, c’est souvent une montagne de mauvaise foi, ça manipule la tiédeur avec un doigté consommé, ça hait la satire, entretient des relations ambiguës avec la souveraineté, prétend parler au nom du peuple et a des idées toujours loufoques à propos de la laïcité – dans la France de 2015, des politiciens soutiennent un proviseur qui a considéré qu’une jupe trop longue était anti-laïque, et ils en rajoutent, étalant au passage une inculture qui devrait leur valoir des nuées de légumes périmés, mais comme ils disent tout ceci à la télévision (qui est un endroit où il faut être bête) il ne leur arrive rien de plus grave qu’une question, bête nécessairement, posée par… on va dire un journaliste, c’est-à-dire un commensal. Alors donc non, je ne sépare rien. Partant, ce qui se rencontre le fait parce que c’est naturel, les mots qui se côtoient dans cet ouvrage arrivent avec tous leurs bagages, et je ne leur abstraits rien qui permettrait de les classer. Il me semble bien que Bayle ne s’interdisait aucun zigzag.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Oh, que non. Un mot justement sur les mots et leurs bagages. Vous cultivez, dans certains de vos développements, ce qu’il convient d’appeler la glottognoséologie. C’est une idée de philosophie vernaculaire voulant que les mots, leur sens, leur présence ou leur absence dans le corpus lexical d’une langue donnée soient, d’une façon ou d’une autre, des indicateurs intellectuels sur les locuteurs de cette langue. Or, quand Salman Rusdie dans Imaginary Homelands (1981) s’insurge un peu du fait que la langue Hindoustani n’aie pas de mot lexical pour secularism, il nous dit ceci: It is perhaps significant that there is no commonly used Hindustani word for ‘secularism’, the importance of the secular ideal in India has simply been assumed, in a rather unexamined way. Et c’est là effectivement tout le paradoxe glottognoséologique. Le fait que nos langues aient une formulation vague ou inexistante pour certains concepts est-il un indice du fait que ces concepts, esquissés sommairement dans nos idiomes, nous échappent… OU ALORS du fait qu’ils sont vécus si intimement que tout va sans dire? Je vous pose la question. Et, plus globalement, que nous dites-vous de glottognoséologique suite à votre longue et sulfureuse baignade dans le fumeux lagon dictionnairique?

Allan Erwan Berger: Dans cette citation, Salman Rushdie suppose que l’importance de la laïcité en Inde serait tranquillement «présumée», et qu’il n’y aurait donc pas à se pencher dessus, en tout cas pas au point d’inventer un mot pour ça – ce qui permettrait, par exemple, d’en parler. J’ai le sentiment que monsieur Rushdie joue ici volontairement au gars de très mauvaise foi, peut-être pour nous faire détecter l’existence d’un bon gros blocage. Car après tout, quand un terme n’existe pas, c’est que le concept auquel il renvoie soit n’est pas perçu, soit n’est pas pensé. S’il n’est pas perçu, c’est parce qu’il ne s’est jamais présenté. Mais dès lors qu’il se présente, s’il n’est toujours pas pensé, c’est qu’il n’est pas pensable. Or, il me semble bien que les gens, depuis le temps que l’humanité existe, ont inventé toutes sortes de mots pour exprimer ce qui les touche au plus intime. Je n’imagine donc pas qu’un de ces mots-là puisse manquer pour une raison autre que théologique, psychologique ou idéologique. On occulte là un concept. Mais quand le concept existe, et qu’il a son mot? Comment faire pour réduire les gens au silence à son propos? La solution est toute orwellienne: il faut gommer le concept en volant son mot. Je donne quelques exemples. Personnellement, je serais plutôt du genre à courir derrière pour essayer de le récupérer – les lecteurs verront que mes galopades donnent naissance à de beaux commentaires dans le corps du texte. Mais tel camarade a une autre idée: replanter le concept dans un mot nouveau, et merde aux voleurs.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Comme Rushdie, vous mentionnez ici la dimension théologique des choses dans la mauvaise foi… et vous y restez passablement attentif dans votre ouvrage aussi. De fait, les sujets ayant trait à la religion, pour ne pas dire au christianisme (Dieu, Religion, Créationnisme, Miracle, Prochain, Révélation, Sacrifice), semblent occuper beaucoup d’espace dans votre ouvrage. De bonne foi ou de mauvaise, doit-on voir là la distinction d’un temps ou les hantises d’un homme?

Allan Erwan Berger: Les deux, mon capitaine. La religion s’agite, revient sur nos libertés, exhibe ses indécences. Le pire est qu’elle déteint sur la société, qui s’en trouve altérée. Par exemple, il est en France aujourd’hui presque impossible de se tenir seins nus à la plage. On vous regarde de travers, on vous fait des réflexions. Alors que, quand j’étais enfant, l’exposition des seins était une beauté reçue dans les mœurs de presque toutes les régions. Vraiment, il y a du Tartuffe qui revient en masse dans ce pays, et cela me hante. Raison pour laquelle mon dictionnaire est complètement, rageusement, obstinément de mauvaise foi: il brandit à chaque entrée, contre les bassesses immorales de la croyance, les vertus de l’ignorance et du savoir, les vertus de la recherche et de l’incertitude.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): On va conclure un petit peu sur ça: quelque chose qui se présente à travers les saveurs de l’incertitude. Je voudrais en effet en revenir aux interventions-commentaires de vos deux complices, Ducharme et Laurendeau, auxquelles vous faisiez allusion tout à l’heure. Elles apparaissent, un peu aléatoirement, en conclusion de certains de vos articles (pas tous). J’aimerais que vous développiez un peu, en point d’orgue, sur ce qui motive en vous cet appel dialectique ou maïeutique aux interventions des pairs. L’idée, originale, généreuse et méritoire, vient entièrement de vous. Elle résulte de votre bon vouloir. Les comparses s’y prêtent de bonne grâce. Que font-ils tant dans votre jardin et qu’attendez-vous tant d’eux en vos plates-bandes ?

Allan Erwan Berger : L’idée a été lancée par Daniel Ducharme qui l’a exploitée en nous mettant à contribution pour son propre dictionnaire, Ces mots qu’on ne cherche pas. À chaque entrée, nous avons donné nos propres définitions à la suite des siennes. Pour ce dico-ci, la différence est que j’ai invité les compères à commenter uniquement là où ça leur chantait, et non pas systématiquement. Se dessinent ainsi des profils, des caractères, que soulignent les préférences dans les interventions. Soudain, l’information ne vient plus seulement de ce qui est dit, mais aussi de là où ça se dit. Je trouve ça plutôt pas mal. Et puis la forme ne demandait qu’à évoluer tranquillement vers les discussions de blog(ue)s; ça aussi c’est plutôt pas mal. Cela montre surtout qu’il n’est pas possible de penser seul, même après (en ce qui me concerne) cinquante ans de gamberges et de sérieuses lectures. Il faut, finalement, accepter de faire le contraire de ce que font les pauvres gens qui sont enfermés dans une croyance ou de la mauvaise foi: il faut papoter avec des quidams qui ne regardent pas forcément depuis là où vous regardez. Les fameux points de vues différents sur les choses. Le tout est de s’entendre sur le sens des mots, et de postuler, chez tous les intervenants, la présence, nécessaire, cruciale, d’une solide et bienveillante bonne foi nourrie, dans le cas présent, d’histoire et de philosophie.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Poil aux sourcils…

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Allan Erwan Berger (2015), Dictionnaire de mauvaise foi, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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Narcissisme, estime de soi, exhibitionnisme

Posted by Ysengrimus sur 7 octobre 2020

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À l’ère d’Instagram et des égoportraits en pagaille, on relance dans tous les sens la question du narcissisme. On le fait sans trop de rigueur d’ailleurs. On dégoise sur le narcissisme à tort et à travers, pour tapageusement le réprouver et, surtout, sans le définir. Tout le monde, y compris nos Narcisse contemporains, semblent faire massivement consensus pour dénoncer le narcissisme… enfin, celui des autres. On se gargarise notamment, à tort et à travers toujours, avec la notion de pervers narcissique, sensée vous définir en long et en large le manipulateur emmerdeur chronique (qui lui, existe indubitablement d’autre part, hein, là n’est pas la question). Du grand n’importe quoi conceptuel en quadraphonie.

Alors, bon, tout le monde affecte ouvertement de réprouver le narcissisme. Par contre, on fait aussi largement consensus collectif pour promouvoir l’estime de soi (self-esteen). Nous vivons une époque qui ne valorise plus l’autodénigrement ou l’auto-flagellation. Le respect de soi est considéré comme une attitude primordiale et rien n’est plus attirant et charmant que la sacro-sainte confiance en soi. On opère donc, ouvertement et sans complexe, dans un dispositif qui dénigre lourdement le narcissisme mais valorise fortement l’estime de soi. Et comme la force conceptuelle est largement remplacée, de nos jours, par la lourdeur moraliste (yay yay, nay nay, j’approuve, je réprouve, le positif, le négatif, etc… niaisage de pense-petit et de juges et jugesses de bastringue), on se retrouve souvent en pleine tautologie circulaire, sur cette question primordiale. Analysez attentivement les développements contemporains sur ces questions, ce sera pour observer que le tout se ramène à nous raconter que le narcissisme est une estime de soi que je réprouve et que l’estime de soi est un narcissisme que je aprouve. Redisons-le: on est en pleine tautologie circulaire.

Comme le yay yay, nay nay, j’approuve, je réprouve ne fondent en rien une validité définitoire minimalement opératoire, il y a lieu de se poser la question. Qu’est-ce qui distingue, effectivement et objectivement, le narcissisme de l’estime de soi? Moi, j’aime les deux en ce sens que les deux m’intéressent et ne font pas, chez moi, l’objet d’une réprobation ou même d’une approbation particulière. Je formule donc la distinction très nette que j’établis entre les deux sur des critères descriptifs et factuels (sans jugement de valeur).

Le narcissisme est une pulsion, une pulsion d’amour pour soi. Cette pulsion ne niaise pas avec les détails comportementaux ou sociologiques. Souvenons-nous de la légende. Narcisse, seul dans le bois, voit quelqu’un dans un lagon. Il tombe en amour avec son reflet, sans réfléchir. Il n’est pas très informé, du reste. Il prend son objet d’amour pour une fille, pour quelqu’un d’autre alors que c’est lui-même. Le narcissisme est la fascination hédoniste pour ce qui est dans notre miroir. Une attirance. Un amour inconditionnel, informe, primitif et totalement non ratiocinant.

L’estime de soi est une doctrine. C’est une vision du monde et une vision de soi dans le monde. C’est quelque chose que l’on apprend, que l’on acquiert, que l’on perfectionne. L’estime de soi est un programme élaboré, qui s’explique, s’analyse et se justifie. C’est un bilan d’existence, une harmonie avec ce que la vie a fait de nous. L’estime de soi, même si elle se ratiocine amplement, n’en est pas moins parfaitement intense, configurée, d’un bloc. L’estime de soi est une connaissance, un calcul presque. Elle implique une précision, une justesse de vue, une mesure.

Si on cherche à articuler les deux notions entre elles, on dira que le narcissisme est une estime de soi qui s’ignore et que l’estime de soi est un narcissisme bien en contrôle. L’estime de soi tempère le narcissisme par la modestie. Le narcissisme exalte l’estime de soi dans la fascination. Autre fait crucial, le narcissisme est privé. L’estime de soi est sociale. Assumons aussi que le narcissisme est largement sexy, sexuel, sensoriel, hédoniste, voire onaniste. L’estime de soi est sociologique, ethnographique, mentale, costumée, interactive, mondaine. On pourrait aussi suggérer que le narcissisme est une tendance enfantine, atavique, primitive et que l’estime de soi est une vision adulte, construite, conclusive. Le narcissisme est initial, printanier, c’est une ouverture, une découverte de soi. L’estime de soi est plus conclusive, sereine, automnale. C’est une analyse, une assomption, un bilan.

J’ai parlé ailleurs du narcissisme masochiste, notamment chez les femmes. Il y a aussi, indubitablement une estime de soi contrainte, surfaite, mimée. Il faut bien comprendre que narcissisme et estime de soi ont un trait commun. Ils font assez peu état de l’autocritique. Le narcissisme ne voit pas l’autocritique. Il aime l’être du miroir et c’est inconditionnel. L’estime de soi est plus circonspecte en matière d’autocritique. Elle assume que quand on se compare, on se console et elle met les points valorisant en relief, réservant les insatisfactions pour les soubassements bien gérés de l’ego. Le narcissisme est autoporteur. L’estime de soi est autopromotionnelle.

Et cela nous amène à la troisième variable de l’équation, l’exhibitionnisme. On le confond souvent avec le narcissisme. C’est un tort. Narcisse est tout seul, dans la forêt. La fausse fille du lagon est sa seule rencontre. L’exhibitionnisme, pour sa part, est un exercice social et ce, imparablement. Je dirais même que c’est un rapport de force social. S’exhiber, c’est combattre les autres, s’évertuer à les diminuer, les réduire, les humilier, les rendre jaloux, les prostrer. La rencontre du Camp du drap d’Or, encore et encore. Je n’ai pas besoin d’expliquer sans fin cette propension aux tenants et tenantes de la culture Instagram.

Ces trois tendances, narcissisme, estime de soi, exhibitionnisme, peuvent parfaitement se modulariser. Ceci pour dire que l’une peut tout à fait exister sans les autres. Jetons un petit coup d’œil sur certains des résultats du calcul de cette modularité.

Narcissisme sans estime de soi. C’est justement le narcissisme masochiste dont j’ai parlé ailleurs. La personne (souvent une femme) n’aime plus l’être du miroir mais le déteste. La fascination perdure mais on hurle de colère au miroir plutôt que de jouir de soi. Tous les gens qui se trouvent laids sont des Narcisse masochistes. Ils sont mécontents d’eux et très malheureux.

Narcissisme sans exhibitionnisme. Le narcissisme a une dimension privée, forte et profonde. C’est ce qu’on fait seul devant son miroir et qu’on ne partagerait avec absolument personne. La dimension sexuelle, masturbatoire notamment, est particulièrement accusée ici. Mais plus innocemment, on peut aussi penser à ceux et celles qui chantent, tout seuls, sous la douche.

Estime de soi sans narcissisme. C’est le narcissisme serein, maturé, patiné par les saisons et l’expérience. Heureux de soi, en paix devant soi-même, dans ses grandeurs comme dans ses limites, on ne s’aime pourtant plus comme au premier jour. L’ancienne passion de Narcisse s’est transposée en belle amitié. L’estime de soi n’est plus passionnelle. Elle est simplement éclairée.

Estime de soi sans exhibitionnisme. Des tas de personnages anonymes qui sont bien avec eux-mêmes sont parfaitement discrets et indiscernables. Ce sont les petites gens à la fois sereines et sans histoires. Spinozistes naturels, ils ne recherchent ni la notoriété ni les honneurs. Ils cultivent leurs jardins et s’occupent de leurs pairs. On les adore et ce, sans trop savoir pourquoi.

Exhibitionnisme sans narcissisme. Ça, ce sont les acteurs, les danseurs et les musiciens professionnels. Les vrais gens du métier du spectacle, hein, pas les stars foutues de la téléréalité. Observez les danseurs et les acteurs vraiment formés. Ils sont parfaitement à l’aise de s’exhiber, en méthode et sans auto-fascination. Un musicien montre sa musique sans se montrer soi-même.

Exhibitionnisme sans estime de soi. Alors, là, surtout à notre époque, c’est la tempête tonitruante. Des tas de gens ressentent le besoin de se montrer pour qu’on les aime et c’est bel et bien de ne pas s’estimer soi-même. C’est la recherche insatiable de l’attention renouvelée de l’autre pour compenser un auto-dédain compulsif et morbide. C’est le mal du siècle.

Par-delà toutes ces distinctions cruciales, descriptives et objectives, narcissisme, estime de soi et exhibitionnisme ont un trait commun majeur. Ce sont des particularités de la civilisation bourgeoise. Plus précisément, ce sont les principales formes qu’adopte l’individualisme bourgeois. Je peux vous assurer que ces catégories sont historiquement transitoires et qu’un jour, quand le sens civique et collectif aura vraiment cours, dans quelque chose comme une civilisation socialiste, ces trois notions paraitront intrinsèquement indécodables et hautement archaïques et mystérieuses. Un jour viendra.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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SHAWINIGAN ET SHIPSHAW (Isabelle Larouche)

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2020

Je me regardai avec la plus grande complaisance. Est-il un état plus exquis que de se sentir parfaitement content de soi?… Je me mis à ronronner.

Murr

(Ernst Hoffmann, 1821, Le Chat  Murr, l’Imaginaire Gallimard, pp 388-389)

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L’autrice québécoise Isabelle Larouche, qui se consacre depuis plusieurs années à la littérature jeunesse, nous propose, dans le présent ouvrage (paru en 2005), un amour de petit roman animalier. Le chat Shipshaw est notre narrateur. C’est un chaton de sexe masculin qui, au début de la fable, passe à deux doigts de se faire euthanasier chez une vétérinaire du quartier, pour santé déficiente et vagabondage de chat de gouttière. Il se fait adopter in extremis par une demoiselle félinophile de passage qui aime les chats et n’aime pas qu’on les trucide. Pour Shipshaw (qui ne porte même pas encore ce nom) c’est une manière de nouvelle naissance. D’abord, on le dénomme et on l’intronise. La dénomination du nouveau venu est l’objet d’un imprimatur explicite de la part du petit garçon humain de la maison. La chose se joue dans un contexte où la cellule familiale qui adopte notre chaton est déjà accompagnée depuis quelques années d’une chatte adulte du nom de Shawinigan. Appelons-le Shipshaw. Shawinigan et Shipshaw sont deux noms de villes dans lesquels on entend le mot «chat», affirme Julien fièrement. C’est bien, non? (p. 29). On va vite découvrir que Shipshaw c’est aussi chipe-chat, c’est-à-dire un chat-pardeur débonnaire qui va s’emparer, tout naturellement et comme en se jouant, du statut de pacha principal de la maisonnée.

Il ne s’agit certainement pas de compromettre ici votre futur plaisir de lecture en vous relatant les péripéties enlevantes dans lesquelles le chat Shipshaw et son entourage vont se trouver engagés. Si sa quête est moins philosophique et sapientale que celle du Chat Murr du fameux conte d’Hoffmann, elle n’en reste pas moins tributaire d’un ensemble de ressorts particulièrement subtils et savoureux. Avisons nous simplement du Dramatis Felidae de cette petite œuvre. On a d’abord deux personnages humains, Annabelle et Julien. Ils sont dans un rapport familial qu’il n’y a pas lieu d’excessivement préciser. Personnellement, je me plais à voir en eux, comme dans maints vieux contes d’autrefois, une grande sœur et un petit frère naturels, vivant ensemble dans ce genre de réalité intermédiaire que nous instaure souvent l’ambiance des fictions enfantines. À ce duo humain va répondre, en écho de symétrie narrative, le duo animalier de Shawinigan, chatte adulte un peu hautaine et rabat-joie, et de Shipshaw, notre narrateur. La longiligne chatte Shawinigan se retrouve donc subitement grande sœur putative de Shipshaw. Un peu bousculée par l’apparition catastrophe dans son espace de tranquillité de ce jeune mistigri autosatisfait et très populaire auprès de leurs compagnons humains, Shawinigan ne basculera pas dans la cruauté perfide pour autant… mais on peut suggérer que cette suave éventualité lui a probablement traversé l’esprit une ou deux fois.

Va se manifester aussi, dans le cadre de notre problématique en cours de mise en place, un vieux duo de souris, Herminette et Hector. Herminette et Hector sont un couple à l’ancienne, monté en graine et assez conventionnel, sinon traditionnel. Le mâle est grognon, implicitement patriarcal, besogneux et très centré sur ses priorités. La femelle donne le change et tourne prudemment autour de son vieux partenaire, en gardant le sourire, notamment pour les visiteurs. Le chaton Shipshaw va établir, avec ce couple de manière de grands-parents putatifs, un rapport assez analogue à celui que l’enfant établit avec son amérindien et son cow-boy, dans le fameux film de 1995, The Indian in the cupboard. L’amérindien et le cow-boy sont adultes mais ils sont minuscules et, partant, vulnérables. L’enfant est enfantin, innocent, et mal dégrossi mais il est gigantesque. C’est une sorte de puissance tutélaire potentiellement incontrôlable. On retrouve donc cette thématique de l’enfant colosse aux pieds d’argile, qui apparaît dans plusieurs contes et récits enfantins.

Le statut de ces deux souris adultes et industrieuses va fonder le principal contentieux entre le chaton débonnaire Shipshaw et la sourcilleuse chatte adulte Shawinigan. On se souviendra du beau mot de Deng Xiaoping. Qu’importe qu’un chat soit blanc ou noir, s’il attrape les souris. Or la sagesse chinoise ne semble pas avoir encore traversé la psychologie sommaire et joyeuse du jeune Shipshaw. Il aime ce couple de souris et ne leur fait pas la chasse. De fait, il n’y a que ce couple de souris minuscules pour le mettre un peu en contact avec une vraie formule de parentalité à l’ancienne. Comme chez le Chat Murr d’Hoffmann, je vois ici une manière de métaphore d’époque. Le prix des structures parentales modernes, cela se paie dans le dispositif familial moderne. Et la famille à l’ancienne vit peut-être dans un trou de souris mais, justement, elle n’est pas disparue pour autant, il s’en faut d’une marge. Bon, quoi qu’il en soit de cette dimension allégorique, il reste que le chaton Shipshaw, notre narrateur, établit une relation cordiale et sentie avec les deux vieilles souris de la maison. La chatte Shawinigan, toujours dans les normes, ne l’entendra pas de cette oreille. Et de sermonner notre jeune narrateur reniant sa nature — et ce dernier de répliquer du tac au tac. Tu n’es qu’un matou dénaturé. Je ne fais que mon travail, moi. — Tu exagères! Je vais au-delà des apparences, moi. Peut-être que les chats ne doivent pas protéger les souris mais avoue que celles-ci sont extraordinaires (p. 73). Entre Sol devant Gobelet et Bagheera devant Mowgli, on retrouve une confrontation assez classique entre la figure adulte, revendiquant la réalisation de ses fonctions convenues, et la figure enfantine, mettant en place une conception plus élargie et transgressive d’une vision du monde imparablement en cours de reconstitution, dans le présent historique.

Matou dénaturé, la formule est assez heureuse. On pense notamment aux Animaux dénaturés de Vercors, ces figures humaines, trop humaines, qui tournent le dos à leur fatalité bestiale, notamment à leur statut primaire de prédateurs. À travers le rejet de la déontologie adulte conforme, c’est peut-être moins les tergiversations de la grasse matinée de l’enfance que la mise en place d’une nouvelle vision, contemporaine à l’enfant, qui s’ébauche. Ce problème est, lui aussi, un classique de la littérature enfantine. Il me renvoie à mon propre refus de porter des costards-cravates quand j’étais collégien, refus que, soixantenaire, je perpétue encore, imposant moi aussi ma modeste version d’une nouvelle masculinité. Simple affaire d’apparence?  Voire. Tu exagères ! Je vais au-delà des apparences, moi, tonne Shipshaw. Soudain, dans son petit débat doctrinal avec la chatte Shawinigan sur le statut des souris dans la sensibilité, exacerbée ou calme, du félin domestique, le petit chat Shipshaw sonne subitement comme Hegel en personne. En voulez-vous de la philosophie vernaculaire, lalalère…

Tant pour le rythme que pour le traitement, on se retrouve ici quelque part entre The Monroes et Tom and Jerry. En conformité avec une procédure qui est avec nous depuis Le Roman de Renart, l’anthropomorphisation des figures animalières autorise et facilite une réflexion sur la relation entre aînés et puînés, entre filles et garçons, entre droiture et frivolité, entre devoir du quotidien et aspirations fondamentales. Les savoureuses illustrations de Nadia Berghella, nombreuses et particulièrement senties, rendent la lecture de ce petit ouvrage parfaitement possible, en compagnie de ces jeunes enfants qui recourent encore à l’image pour stabiliser dans leur esprit les pans de la narration. Un anti-réalisme, du récit et de l’image, très ouvertement cartoonesque, une anthropomorphisation bien balancée, et une morale sereine, moderniste et joyeuse assurent le plaisir de lecture. Ce petit récit déploie une originalité sentie, tout en mobilisant un certain nombre de leviers classiques de la pensée universelle, quand elle se soucie de l’enjeu toujours complexe et délicat de l’ouverture des enfançons aux multiples facettes d’un vaste monde en mutation.

Intégralement enfantin, ce petit ouvrage fin et complexe est donc agrémenté d’une illustration en couleur (page couverture) et de trente-cinq illustrations en noir et blanc de l’illustratrice Nadia Berghella, représentant notamment des scènes animalières enlevantes et rythmées, dans un style très bande dessinée. Fait à mentionner, l’ouvrage est un format de poche (18 centimètres sur 11 centimètres) mais le lettrage est légèrement surdimensionné. Subtile hybridation permettant aux babis de retrouver les grosses lettres sécurisantes de la petite enfance tout en apprivoisant la sensation de tenir en main un «vrai» livre de poche.

Fiche descriptive de l’éditeur:
Shawinigan et Shipshaw raconte avec tendresse et humour les aventures de deux chats aux prises avec toutes sortes de petits problèmes. Mais pourquoi des objets disparaissent-ils ainsi? Shipshaw, qui n’a pas la langue dans sa poche, en bon détective, élucidera le mystère. Malgré les différences et les préjugés, une grande amitié est sur le point de se former. Au fil des pages, l’imaginaire et la fantaisie se confondent avec la réalité au grand plaisir des lecteurs.

 

Isabelle Larouche (2005), Shawinigan et Shipshaw, Éditions du Phœnix, Coll. Oiseau-mouche, Montréal, 87 p [Illustrations: Nadia Berghella]

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Devenir ancien

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2020

Page couverture du roman LES ANCIENS CANADIENS (dessin de Henri Julien — 1863)

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Y a pu de vieux, dans l’village…
Gilles Vigneault

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Un vieil ami, romancier, homme de lettres et blogueur, s’est un jour senti obligé de vesser un texte portant sur le fait qu’il venait d’avoir soixante-cinq ans. Le texte est amer, vitriolique, fétide, toxique. Parce qu’il vient de se choper l’âge de la retraite, le camarade chiale à tous vents et ce, contre l’univers entier. C’est tristounet, tout plein. Il est particulièrement virulent, impudent et désagréable envers ses pauvres lecteurs muets, qui, pourtant, le lisent parce qu’ils pensent du bien de lui et de sa pensée. Il bâillonne hargneusement ses critiques présents et futurs à coups de n’allez surtout pas me dire que c’est l’âge d’or etc. D’évidence, le type se pogne le coup de vieux carabiné et tout se passe comme si c’était la faute de ses lecteurs et lectrices, que je me plais, donc, à présumer majoritairement plus jeunes que lui et tous platement sidérés par sa diatribe de peu. Comme disent les anglophones: a pity… Je suis de la même génération que ce copain. Je peux donc me permettre de lui taper sur les cuisses un petit peu et de peut-être envisager de l’encourager à rajuster la tonalité lourdingue de son instrument à communiquer parce que là, c’est pas fort. Franchement, si c’est ça le discours de nos élites intellectuelles, j’ai pas envie d’entendre les coassements des caves qui les potassent, parce que ça risque de cacophoner en masse. Mais bon, attrapons la poule par le cou, hein, puisqu’il le faut. À nous, notre génération.

Le copain grognasseur ici est de 1955, je suis perso de 1958. On nous classifie donc aujourd’hui comme procédant du Boom des Bébés. Ça a pas toujours été le cas, du reste. Quand j’étais dans la vingtaine et que relever du Boom des Bébés ça faisait pop, on me disait que le Boom des Bébés, c’était 1945-1955, que je n’en étais pas, donc que je n’avais qu’à m’écraser. Maintenant que le Boom des Bébés c’est bon surtout pour se faire dire OK Boomer, là, on recalcule la martingale et voici que le Boom des Bébés c’est maintenant 1945-1965 et que j’en suis. J’en étais pas quand il s’agissait de tripper dans la prospérité joviale des Trente Glorieuses mais j’en suis quand il est temps de faire ricaner mes fils au sujet de mes belles ruines vespérales et de mes herbes folles crépusculaires. Eh bien soit. Que mes fils ricanent un brin. Si ça peut mettre un peu de baume sur cette foutue vie adulte que je leur ai collé sur le dos, malgré eux et malgré moi, pourquoi pas.

Le fait de me tenir maintenant sur le bout de la longue table que mes petits-enfants scrutent d’un œil plissé ne me fera pas pour autant aboyer et pisser le vinaigre comme mon copain homme de lettres. Boom des Bébés ou pas, il reste que notre génération prospère et solaire a vécu et s’est ouvertement vautrée dans le mythe de l’éternelle jeunesse. Adolescents, puis adulescents, on a cru que Koko le Clown, le Dairy Queen, les Beatles et les bungalow de briques rouges ne monteraient jamais en graine. Intéressante arabesque illusoire. C’était faux. Rien ne perdure. Va falloir finir par sortir du cocon historique et se mettre à grandir. La jeunesse, ça s’en va, comme un feu de joie quand s’éteint la fête (Pierre Delanoë)… et alors, là, copain, bonhomme, camarade, c’est certainement pas une raison pour se mettre à chahuter le monde entier parce qu’on a le genou raidissant et le crâne un petit peu dépoli.

On me fera pas bouffer qu’un phénomène séculaire comme celui de devenir ancien est une tragédie ou un emmerdement. Faut dire que moi, de ma personne, pour reprendre le beau mot de Gérard Jugnot, j’ai toujours eu un côté vieux con. Quand j’avais vingt-cinq ans, on m’en donnait trente-cinq. À cinquante-cinq ans, on m’en donnait soixante. Sérieux, articulé, disert verbalement mais sobre comportementalement, j’avais, comme qui dirait, le schnock solidement chevillé à la couenne. On dirait que j’ai passé toute ma vie à me préparer tranquillement à devenir un ancien. Comme nous tous, en fait mais, dans mon cas… sans que ça me force trop.

Faut dire que tôt dans ma vie adulte j’ai vertement dénoncé, chez les gars et les filles de ma génération, le mautadit juvénilisme. L’apologie de la jeunesse-dogme, dans ma vision du monde, c’est pour les autres, pas pour moi. J’aime mes fils, mes brus, mes neveux et nièces, leurs enfants. Rien de ce qu’ils sont ne m’est étranger. Je les respecte et je les admire mais je ne les envie pas. Je ne cherche pas à jouer au jeune, à faire jeune, à sonner jeune, à bavasser jeune. Cela me parait une ineptie non soutenable. J’assume pleinement mon statut d’ancien, y compris dans ses facettes maladroites, sommaires et un petit peu ridicules parfois aussi. Vieux sage ou vieux clown, il y a une chose que je ne ferai pas: essayer de me déguiser en jeune. Et je ne vais certainement pas non plus reprocher aux jeunes leur jeunesse. Qu’ils la vivent, qu’ils en profitent pleinement, qu’ils la boivent jusqu’à la lie. C’est à eux, c’est leur tour. Now is the time, et toute cette sorte de chose. Sans les envier, je suis très content pour eux, ces jeunes, ces futurs anciens qui danseront un jour sur le bureau mat de mon souvenir.

Devenir ancien, c’est crucial. C’est, avant tout, prendre et tenir sa place. C’est savoir s’échantillonner adéquatement, pour les jeunes. Nous ne sommes plus ici pour faire la leçon à nos enfants adultes. La période donneur de leçons, c’est terminé maintenant. C’est joué, c’est plié. Devenir ancien, c’est comprendre qu’on n’est plus une référence de savoir ou de justesse comportementale. Nous sommes plutôt un échantillon d’ancienneté. Pointez. Barrez. Nous exemplifions la facticité de la montée en graine. On est comme une vieille tortue terrestre dans un jardin zoologique. Elle a cent-vingt ans, elle est gentille… de loin. Mais on s’y frotterait pas trop et on garderait pas les cochons avec. D’un coup, qu’elle mordrait… On se contente de l’étudier, à bonne distance, l’œil alangui. Et ça sert. Et on y tient.

L’ancien écoute de la musique d’ancien, il lit des livres d’ancien, il se formule à l’ancienne, pense avec des cadres de représentations anciennes, jaragouine dans un dialecte ancien, procède pensivement de disciplines intellectuelles anciennes. L’ancien doit constamment jouer de prudence, sinon il risque de se mettre à ressembler plus à mon pauvre copain qui chiale contre ses lecteurs qu’à une vieille tortue terrestre, totémique et tranquille. Être un ancien adéquat, cela implique toute une procédure, un protocole méthodologique, une doctrine d’action… Il y a des choses à faire et à ne pas faire. Commençons par une de ces dernières, capitale. Il ne faut pas, quand on est un ancien, cultiver tapageusement la nostalgie. Nostalgie de la conscience sociale, nostalgie du temps où on jouait dehors, nostalgie des balades en décapotables, des plages propres et proches, du ski pas cher. Franchement, les jeunes contemporains n’en ont rien à foutre, de nos nostalgies. Ils sont autant les enfants de leur temps que je suis l’enfant du mien et c’est match nul en ces matières. La nostalgie est une foutaise piteuse, une régression de la pensée, une lune réactionnaire qui ne dit pas son nom. La nostalgie a toujours une manière de face hideuse. Elle est à soigneusement circonscrire. À éviter, préférablement, chez l’ancien.

Les jeunes ne s’intéressent pas à nos nostalgies mais à nos mémoires. Un jour, tante Marianne, la sœur ainée de ma mère, morte depuis des lustres, nous raconta tout naturellement la fois où son oncle était arrivé sur la petite place du village, en 1914, la queue de quatre poches à l’équerre, annonçant à la ronde que l’Europe était en guerre. Cela m’avait fait penser à Simone de Beauvoir qui, dans Mémoires d’une jeune fille rangée, se souvient d’avoir entendu, en 1914 toujours, le tocsin sonner la guerre (elle avait alors six ans). Il n’y a absolument aucune nostalgie belliciste dans ces images forces. Elles sont et se relaient, point, barre. Mémoire, mémoire, mémoire… et relais des mémoires. Les jeunes s’intéressent à la mémoire de l’ancien, à ses souvenirs de collège, à ses vieilles affaires. Ils hument densément ses fragrances éventées, surtout si cette mémoire est mobilisée dans un angle modeste, relativiste et prioritairement… utile.

Une autre chose capitale que notre belle jeunesse attend de l’ancien c’est de l’empathie. Il faut toujours que l’ancien écoute plus qu’il ne parle. Les jeunes, notamment les jeunes femmes, s’intéressent aux opinions de l’ancien sur leurs réalités actuelles. Les jeunes aiment bien faire passer leur univers familial et social à travers les oreilles et le cerveau de l’ancien, pour voir comment ça décante. L’ancien doit alors mobiliser toute sa maturité calme et toutes les ressources intellectuelles qu’il lui reste encore, pour être à la hauteur de son chambranlant prestige. Jugements de valeur concons, superficiels et étroits, s’abstenir. Il faut être attentif, concentré, focussé, cogitatif… aimant aussi, sincère. Ça ne se mime pas, ces choses-là. Les jeunes parlent de leurs histoires, de leurs problèmes, même (ce qui est un très grand honneur, vécu, avec tout le respect requis, par l’ancien). Les jeunes le font parce qu’ils attendent de l’ancien une aptitude objective et objectale de décantation qui permettra de multiplier les angles de regards et les prises sur une question. C’est pas plus con que de consulter la documentation que fournit l’internet, pour le coup. Et c’est vachement plus humain… et atavique… quelque part.

Finalement, et crucialement, l’ancien doit apprendre de ses jeunes. Apprendre pour vrai. Le jeune bouvillon qui charge, parle et cogite, teste la force de sa pensée en la regardant percuter et imbiber le cerveau de l’ancien. C’est le choc des têtes. Si l’ancien avale sa chique quand le jeunot lui apporte des nouvelles, c’est que ces nouvelles sont solides, valides, significatives. C’est là un jeu des forces et des places parfaitement primordial. Inutile de dire que tout cela requiert une authenticité permanente. On ne le dira jamais assez: on ne joue pas à faire l’ancien. On l’est. En méthode, ou tout de travers, on l’est. Tout ce que nous dit notre jeune et tout ce que nous lui rendont, compte, reste, perdure.

J’ai eu l’immense privilège d’avoir mes parents jusqu’à l’âge de cinquante-sept ans. Glosons-nous correctement ici: j’avais cinquante-sept ans quand mon père et ma mère ont quitté le monde. J’ai eu besoin de mes anciens tout ce temps. Ils n’ont jamais été en sus ou en trop, pour moi. Tout ce qu’ils m’ont dit et que je leur ai dit compte et comptera toujours en moi. Mon père a perdu toutes ses dents jeune, quand il était dans la marine (pour cause de consommation obligatoire de quinine, contre les maladies tropicales. Ça niquait les gencives). Il a vécu le gros de sa vie d’adulte avec un dentier. Je ne suis pas près d’oublier sa trombine intriguée et intéressée quand, vers quarante-sept ans (lui, il en avait alors quatre-vingt-deux), je lui expliquais ce qui se passait avec des dents naturelles vieillissantes et toute la politique que cela entrainait avec mon dentiste. L’ancien qui sait s’émerveiller d’une vraie dent qui casse et qu’on répare, c’est lui, l’ancien qui compte.

Devenir ancien est sublimement crucial. Aucune hystérie yéyé, passéiste ou juvéniliste, aucune grande aspiration, sociétale gnagnan ou socio-historique conscientisée, d’aucune nature n’ont pu ébranler ce fait. C’est pas l’inertie platement thésaurisante de l’âge d’or. C’est plutôt une mécanique subtile, intense, vibrante et profondément cliquetante incorporant tous les métaux, fer, or, platine, terre rare. Voilà. L’ancien, c’est comme un téléphone intelligent, salament. Il faut y parler tant que le service est en place et que les piles fonctionnent. Un jour, dans une autre phase qui a, elle aussi, son mérite, on lui reparlera… dans notre souvenir.

Et à ceux et celles qui n’assument pas sereinement ces faits subtils et fins, subitement grognasseur à mon tour, je dis simplement, en un mot…

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Comment le professeur Henri Gazon m’a (bien involontairement) enseigné la circonspection intellectuelle

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2020

Une des pochettes de disques du Professeur Henri Gazon (1973)

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Le professeur Henri Gazon (1909-1982) est un fameux charlatan de ma jeunesse, un petit peu oublié aujourd’hui. C’était un astrologue ou plutôt, libération sexuelle de l’époque oblige, un sexologue-astrologue. Il œuvrait, avec une ostentation toute flegmatique, à corréler la libido de ces dames avec quelque chose comme leur carte astrale. Et ça fonctionnait. Ça roulait sur les chapeaux de roues. Le public féminin, des dames de la génération de ma mère (1924-2015), marchait à fond dans la combine. Les bonnes dames se présentaient aux conférences du professeur Henri Gazon, suivaient ses émissions de télé, achetaient ses livres et même ses disques. Rationaliste au ras de mottes et cartésienne des plus terre à terre, ma mère, elle-même, ne poissonnait pas une seule seconde dans le baratin du professeur Gazon. Je l’entends encore expliquer à notre voisine, par-dessus la haie, avec une conviction non feinte: Ben voyons donc! Vous vous laissez avoir parce qu’il a de la prestance et qu’il s’habille bien. Ça vous fait le même effet que les curés d’autrefois… Et tout était dit.

Le professeur Gazon s’habillait effectivement en noir et cultivait jusqu’à l’affectation une prestance bonhomme à l’ancienne. On aurait dit une sorte d’Edgar Cayce francophone. Il avait un sens discrètement efficace de son image médiatique. C’était un sphinx. Il était littéralement impossible de le démonter ou de le faire sortir de ses gongs, sur un plateau de télévision. Toujours impavide, onctueux, la voix grave, le geste à la fois ample et économique, il captivait. On le voyait très souvent dans les émissions estivales de semaine, les émissions s’adressant de fait à la clientèle féminine, encore largement domestique à l’époque. Faussement éminent, il exposait, dans ces programmes du midi, ses analyses sexologiques bidons et son astrologie fumeuse. Parfois, il répondait à des questions de lignes ouvertes, parfois on le confrontait à d’autres invités, moins charismatiques que lui et qui cherchaient habituellement, sans trop y parvenir, à démonter ses diverses charlataneries à la mode.

En 1973, j’avais quinze ans. On me pardonnera le caractère lacunaire du contexte du souvenir, pourtant vif et tangible lui, que je vais évoquer. Il y avait à l’époque une sorte de boutefeu télévisuel de service que nous appellerons, faute de mieux, monsieur Piquet. Hargneux, vif, roué, habituellement efficace dans ses réparties, Piquet servait souvent d’avocat du diable de service, à la télé du midi. Il avait lui-même une émission de lignes ouvertes dont j’oublie le titre mais que je ne ratais pas (j’en entend encore la musique de générique dans ma tête). La hargne de Piquet et sa couverture hoqueteuse de l’actualité nationale et internationale, en compagnie de ses téléspectateurs redondants au téléphone, s’accompagnaient parfaitement d’un bon sandwich jambon fromage, les jours pluvieux ou même ensoleillés d’été.

Alors, un jour, quelqu’un d’autre a l’heureuse idée d’inviter monsieur Piquet à débattre sur son émission avec le Professeur Henri Gazon. Je n’allais pas rater cette joute. Sans trop me soucier de son contenu, je me demandais surtout lequel des deux, l’irascible Piquet ou le flegmatique Gazon, aurait le dessus. Cela s’annonçait comme une savoureuse empoigne entre Woody Woodpecker et Yogi Bear, si vous voyez ce que je veux dire. Ça promettait d’être à la fois parfaitement divertissant et sans grandes conséquences. J’étais à mille lieux de m’apprêter à vivre une des révolutions intellectuelles majeures de ma vie, qui me détermine encore pleinement aujourd’hui.

Dès le début, la joute remplit superbement ses promesses. Piquet attaque Gazon avec virulence et ne le lâche pas d’une semelle. L’aptitude habituelle de Gazon à occuper et dominer l’espace est promptement déstabilisée par la virulence de Piquet. Le Professeur Gazon ne perd fichtre rien de sa bonhomie usuelle mais il est clair que son monologue tranquille est échancré voire déchiqueté par l’action argumentative, corrosive et interruptive, de Piquet. On en est encore autour de la fameuse corrélation entre pulsions libidineuses et impact des astres. Piquet mène la charge (je reproduis approximativement le dialogue).

Piquet: Mais enfin, à peu près n’importe quoi, dans notre quotidien, peut impacter sur la libido et en incurver les tendances.

Gazon: Que voulez vous dire?

Piquet: Eh bien… je me réfère ici à la fameuse Méthode de Psychologie Populaire du grand psychologue français Lecarnaie. Vous connaissez le docteur Pierre Lecarnaie.

Gazon: Oui, oui.

Piquet: Ses travaux sur la psychologie des masses font autorité.

Gazon: Absolument, c’est incontestable.

Piquet: Eh bien le docteur Lecarnaie corrèle la libido de certains de ses patients avec leur activité de jardinage. Dans d’autres cas, il y a rapprochement entre le rythme sexuel et le rythme des parties de tennis de la patiente. Ou de ses périodes de lecture.

Gazon: Bon, je veux bien.

Piquet: De là à pieusement conditionner sa charge libidineuse à la lecture des Horoscopes du Professeur Gazon, il n’y a qu’un pas, vous ne me direz pas.

Gazon: Ah non. Je vous demande pardon, mon brave. C’est totalement différent. Les prédictions que je propose dans mes cartes du ciel sont faites longtemps à l’avance. Pas à la petite semaine, comme dans vos exemples.

Etc…

Et le débat se poursuit encore ainsi pendant une bonne quinzaine de minutes. Seize minutes plus tard, au beau milieu de tout et de rien, Piquet s’exclame, triomphal: Quoi qu’il en soit, Professeur Gazon, je détiens la preuve irréfutable de votre malhonnêteté. J’ai fait référence tout à l’heure aux travaux inexistants d’un docteur Lecarnaie de mon invention, en vous demandant si vous connaissiez cet être totalement imaginaire. Et vous m’avez répondu oui, sans frémir. Comment peut-on alors faire confiance à un menteur aussi frontal et aussi impudent que vous. Futé, Gazon reste de marbre, ne se laisse nullement démonter et opte, sans frémir, pour la feinte par extinction. Entendre qu’il continue de débattre sur le sujet principal du moment comme s’il ne venait tout simplement pas d’entendre cet aparté assassin de son adversaire. Comme l’émission touche déjà à sa fin, Piquet ne dispose pas de l’occasion de replanter le couteau en cette plaie perfide. Gazon s’en tire donc parfaitement indemne. Les choses continuèrent, comme si de rien n’était, de bien se passer pour lui, ce jours-là et les jours suivants. Ses ventes de livres et de disques ne se trouvèrent nullement altérées par un tel flagrant délit. Ses conférences ultérieures ne furent nullement désertées.

Par contre le petit Po-pol, lui, il était intégralement sidéré, devant son poste. Je découvrais littéralement cette stratégie argumentative perfide. On vous fait croire à l’existence d’une réalité imaginaire et lorsque vous acquiescez, patatras, on vous prend au piège dans le gluau fatal de votre propre cuistrerie. Avant ce chemin de Damas télévisuel fatidique, j’avais souvent fait semblant de connaître des choses dont j’ignorais tout, notamment face aux tikus de la rue. Oh, je m’étais bien fait pincer une ou deux fois, à faire croire aux epsilons du coin que j’avais vu un épisode de Batman dont je ne connaissais pas le premier mot. Profits et pertes de ma petite vie sociale neuneu de ce temps. Cela n’avait pas vraiment porté à conséquence. Je n’y avais jamais vraiment repensé. Mais subitement, ici, en quadraphonie, un digne monsieur vêtu de noir qui vendait des livres et des disques venait de se faire capturer en flagrant délit d’ignorance mal gérée par un adversaire argumentatif, en direct, dans le collimateur du téléviseur, devant les masses. Cela me fit une très grosse impression.

Bien abruptement et bien involontairement, le professeur Henri Gazon venait de m’enseigner la circonspection intellectuelle. C’est dit et cela résonne encore au jour d’aujourd’hui. Il n’est pas payant de prétendre connaître quelque chose qu’on ne connaît pas. Cela pourrait toujours être un piège. Je me le tins pour dit. Je m’efforçai, suite à cette leçon édifiante, de ne plus jamais faire semblant de savoir ou de connaître des choses que je ne savais pas ou que je ne connaissais pas. Ce fut difficile, en ouverture de partie. Le cuistre ado se piquant d’ardeur intellective souffre toujours un peu, au début, d’admettre frontalement qu’il ne sait pas. Mais je tentai, par douloureuses étapes, de tourner le désavantage de mes béances en avantage. Le fait de ne pas connaître un truc qu’un Diafoirus quelconque m’enseignait me permettait de pieusement m’en imprégner, pour la fois suivante. Et graduellement, comme imperceptiblement, l’envie de montrer qu’on sait céda pas à pas le pas devant le simple plaisir d’apprendre, pur, nu et vrai. Au jeune Alcibiade se substituait tout doucement le vieux Socrate.

En commettant cette erreur de gros cuistre opaque, Henri Gazon ne m’avait pas vraiment prouvé sa malhonnêteté, disons la chose comme elle est. Cette dernière se nichait ailleurs, dans ses livres, dans ses disques, dans ses conférences. Sur le coup, c’est Piquet qui me parut bien plus malhonnête, vicieux et retors d’entraîner ainsi, dans le feu de l’action, sa lourde victime, sa dupe repue, dans un piège aussi grossier et facile. C’est nul autre que le cartésianisme de ma mère qui m’avait prévenu, d’assez longue date, contre l’astrologie à la Henri Gazon… oui, oui, longtemps avant cette algarade télévisuelle un peu vide avec ce monsieur Piquet bien oublié. Le jour où je syntonisai ce programme, je jugeais déjà en conscience que le bon et affable Professeur Gazon n’avait plus rien à m’apprendre. Ce fut une grande surprise de découvrir ainsi le contraire. Ce fut aussi une leçon de modestie supplémentaire. On a toujours besoin d’un plus cuistre que soi…

 

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