Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Il est toujours de ce temps, le problème de la philosophie spontanée des savants

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2018

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Tŕân-Dú’c-Tháo, travaillant sur Edmond Husserl, nous signale ceci, au sujet du vieux prestige estourbi des ci-devant Sciences Positives. Lisons:

La science moderne s’est dissoute dans une multitude de techniques spécialisées. «Elle a renoncé à l’idéal platonicien d’une science authentique; dans la pratique, elle a abandonné le radicalisme d’une responsabilité scientifique… Les sciences européennes ont perdu leur grande foi en elles-mêmes, en leur signification absolue. L’homme moderne d’aujourd’hui ne voit plus, comme l’homme «moderne» de l’époque des Lumières, dans la science et dans la culture nouvelle élaborée par elle, l’auto-objectivation de la raison humaine, la fonction universelle que l’humanité s’est créée pour s’assurer une vie où elle obtienne une satisfaction véritable, une vie où se réalise, sur le plan individuel et sur le plan social, une pratique rationnelle. Cette grande foi, qui jadis remplaça la foi religieuse, la foi dans la science en tant qu’elle mène à la sagesse… a perdu sa force chez beaucoup. Nous vivons ainsi dans un monde devenu incompréhensible, un monde dont nous cherchons vainement le pourquoi, le sens, qui jadis n’admettait aucun doute, car il était reconnu par l’entendement et la volonté. Sans doute nous est-il loisible de prendre une position critique et sceptique sur la culture scientifique dans le résultat de son devenir historique; nous ne pouvons pas l’abandonner purement et simplement sous prétexte que nous n’arrivons pas à en obtenir une compréhension dernière et à la diriger suivant une telle compréhension… Si la joie ne nous suffit pas de créer une technique intellectuelle, d’inventer des théories dont on peut tirer des applications fort utiles et qui permettent de gagner l’admiration du monde, —si nous croyons qu’il n’y a d’humanité authentique que par une vie radicalement responsable d’elle-même, la responsabilité scientifique ne pouvant se séparer de la totalité des responsabilités humaines—, alors nous avons le devoir de prendre position sur toute cette vie et cet ensemble de traditions culturelles et chercher par des explicitations radicales du point de vue individuel et du point de vue social, les possibilités et nécessités ultimes, à partir desquelles nous pourrons prendre position devant les réalités sur le triple plan du jugement, du sentiment et de l’action… [la longue citation partielle provient de Formale und transzendantale Logik de Edmond Husserl, 1929 — P.L.]»

TŔÂN-DÚ’C-THÁO (1992), Phénoménologie et matérialisme dialectique, Gordon & Breach, Coll. Publications Gamma, Paris-Londres-New York, pp 169-170.

Bon, alors suivons ici la très pertinente suggestion, avancée dès 1929, par Edmond Husserl. Nommément, adoptons, sans tiquer, une position critique sur la culture scientifique dans le résultat de son devenir historique… mais sans pour autant abandonner cette dite culture scientifique. Il ne s’agit donc pas ici de bardasser la science dans ses acquis techniques saillants et ses réalisations positives mais bel et bien dans ses tics institutionnels et son idéologie veule, aussi tapageuse et ostensible que fort peu reluisante. Il s’agit de reprendre la question, toujours hautement pertinente, de la ci-devant philosophie spontanée des savants. Qu’en est-il? De quoi s’agit-il? On arrive à y voir un certain nombre de facettes, passablement constantes. Ces facettes de la philo de comptoir du laborantin, nous allons les identifier, en analysant notamment l’attitude intellectuelle de l’hypothétique mais fort représentatif Professeur Cornue.

Hypostase scientiste et inversion idéologique. Le scientifique travaille dans le giron d’une discipline de recherche spécifique. Il n’est pas (ou plus) un spécialiste de toutes les sciences. Il est soit chimiste, soit physicien, soit biologiste, etc. Comme sa science positive a beaucoup de succès et qu’elle est créditée, au moins historiquement, de bon nombre de réussites prestigieuses, notamment industrielles, le savant croit tout simplement en la vérité qui émane, comme naturellement, de la discipline scientifique lui servant de cadre. Il procède donc, en toute bonne foi, à une hypostase des vérités locales issues de sa discipline scientifique ou technique spécifique. Il va, érigeant ces vérités locales en modèle ontologique général, fondamental et premier, sensé assurer la gestion de l’intégralité de l’existence. On se retrouve ici devant ce que le marxisme classique nomme une inversion idéologique, ce résultat direct de la division matérielle et intellectuelle du travail. Par exemple, comme l’être humain est une entité biologique, le savant biologiste assume que la biologie gère l’intégralité de la vie humaine et que nous sommes une espèce de primates bien avant d’être, disons, une organisation socio-historique dénaturée (c’est le social-darwinisme). Comme l’humain a fabriqué l’ordinateur, le docte informaticien en vient à considérer que le cerveau humain est un gros ordinateur, sans plus. Il se prend à prendre l’objet façonné pour le démiurge du façonneur, comme Pygmalion. Et le Professeur Cornue qui, lui, est chimiste, considère, en conscience que l’être humain est, avant tout et par dessus tout, une entité chimique. Et Son Excellence Julie Payette, Gouverneure Générale du Canada, qui est astronaute, eh bien, elle nous appelle prioritairement des terriens… En un mot, chacun voit ici le monde depuis son petit racoin de tâcheron. C’est tout juste comme quand, autrefois, une civilisation de potiers croyait que l’humain avait été façonné dans la glaise… et une civilisation de chasseurs archers jugeait qu’il descendait de l’Oiseau-tonnerre. Le village scientifique n’a pas trop évolué en matière d’inversion idéologique depuis le temps des chasseurs et des potiers. C’est que le village scientifique est avant tout un village de la pensée ordinaire.

Triomphalisme et outrecuidance personnalisée. L’idéologie de la science engendre, ouvertement et en dehors de toute rationalité historique, la mythologie du Grand Homme de Science. Pour le professeur Cornue, l’homme-mythe faisant l’objet d’un triomphalisme et d’une outrecuidance personnalisée, ce sera Lavoisier. Selon le professeur Cornue, Lavoisier ne peut jamais se tromper. Il est rien de moins qu’un des grands échevins du village scientifique et le Professeur Cornue cite Lavoisier comme un véritable puits de science. Maints scientifiques (mathématiciens, physiciens, informaticiens) ont leurs personnages-marottes comme ça, leurs vedettes inamovibles, qui, parce qu’ils ont un jour fait de la science, font science, et accèdent dès lors, pour toujours et en dehors de toute historicité, par une sorte d’anamorphose durable, à une forme d’infaillibilité sacrée, totalement non démontrée. Le personnage suprême en la matière, c’est évidemment l’inamovible Albert Einstein qui ne peut plus jamais dire quoi que ce soit de faux sur n’importe quoi et autre chose, dans le mythos contemporain. L’astuce est alors imparable. Les théogoneux de tous barils vous sortent du chapeau des citations (souvent déformées ou ouvertement fausses, car le cyber-Einstein est désormais le champion toutes catégories des citations fausses) concernant une fort éventuelle croyance qu’aurait eu Einstein en Dieu. Et voilà, tout est dit, la Science est là. Si notre nouveau grand cosmologue pour outrecuidants scientistes —Einstein— croit en Dieu, c’est bouclé, Dieu existe. Vous la fermez. Inutile de dire que ce type de comportement triomphaliste chez les scientifiques admirant leurs grands ancêtres est contraire à toutes les lois dialectiques de la science historique… sans mentionner celles de la rationalité la plus élémentaire.

Confusion entre positions et opinions. Le scientifique est donc imbu. Sa discipline domine le champ, sa galerie d’ancêtres mythologiques triomphe. Le Professeur Cornue va donc se mettre à développer une confiance exagérée en son propre intellect de laborantin. Toutes nouvelles idées qu’il produira ou affectera de produire deviendront autant de tendances, au sein de sa discipline. Une nouvelle incursion dans un autre champ de curiosité subventionnée deviendra vite un nouveau modèle, une nouvelle tendance théorique, un nouveau paradigme. La culture universitaire de la publication en usine à saucisses est particulièrement propice à ce genre de déviations sémillantes. Un flou intellectuel va donc s’installer chez le savant institutionnalisé entre ses positions scientifiques et ses opinions idéologiques. C’est la conséquence directe de l’outrecuidance personnalisée envers les scientifiques morts et grands… mais ici elle se manifeste chez les scientifiques bien vivants et bien moins grands. Le Professeur Cornue et ses semblables vont donc chacun débarquer, par exemple dans un colloque, avec le lot d’opinions émanant doctement de leurs personnes, en les formulant comme autant de positions sur un sujet objectif et positif. L’exercice scientifique entrera alors en dérive argumentative et pragmatiste. Et ce sera, au bout du compte, au plus fort la poche et ce, au détriment intégral de la description effective du monde objectif. C’est celui avec le plus gros laboratoire, le plus de subventions, et le plus grand nombre de sectateurs qui érigera ses opinions subjectivées en positions objectives du moment. La science entre en polémique de chiffonniers sans vraiment se voir le faire, car le Professeur Cornue et chacun de ses semblables se définissent comme scientifiques, donc comme principiellement inaptes à émettre des vues fausses, incomplètes, truquées, ou erronées.

Simplisme normatif. La science est simplette. Son cadre d’analyse est rigide. Comprenons-nous, une science peut parfaitement être d’une grande complexité descriptive et technique tout en restant simplette dans son principe. La science est en effet toujours bien consciente du fait que son exotérisme roule habituellement dans l’axe d’une pente descendante. Tant et tant que la norme scientifique joue toujours, en matière de diffusion d’elle-même, le petit jeu hautain de la science pour les nuls. Dans la philosophie spontanée des savants, on fonctionne donc sur la base implicitement postulée d’un simplisme réducteur et normatif en matière de rationalité intellective. Tout doit se jouer à partir d’observations, de vérifications, de falsifications, et de rajustements à gros grains des hypothèses. En fait, la procédure empirique permettant au Professeur Cornue de doser les couleurs des essences de colorant dans ses éprouvettes est sensée servir de doctrine cadre pour la compréhension de l’intégralité du développement historique des sociétés humaines ou des implications descriptives d’un corps de découvertes archéologiques ou historiques. Le scientifique postule que la méthode scientifique unique, c’est la sienne. Sans envisager la possibilité d’une irréductibilité méthodologique entre les sciences (surtout lors du passage aux sciences humaines et sociales — on a là la déviation positiviste), le scientifique invoque abstraitement la Méthode, la Rigueur, la Clarté, la Symétrie, voire l’Élégance pour ramener l’intégralité des procédures heuristiques et théoriques à son cadre propre. Comme, d’autre part, le scientifique contemporain est toujours un peu plus ou moins un vulgarisateur scientifique qui s’ignore ou se renie, tout fonctionne, en philosophie spontanée des savants, comme si le petit kit de chimie de notre illustration dictait un algorithme formaliste de procédures stables valant pour le tout de la pensée du monde. Les sciences humaines et sociales n’échappent aucunement à  cette propension qu’Antoine Culioli appelait autrefois, fort justement, la fascination du bidule. L’importation des formalismes en sciences humaines et sociales est la manifestation la plus patente de l’influence indue du simplisme réducteur de ceux utilisant sans scrupule toutes les normes artificielles dont on fait les flûtes, pour faire science.

Néo-dogmatisme. Cela nous entraîne vers le plus grave des stigmates contemporains de la philosophie spontanée des savants. Son dogmatisme. Edmond Husserl a bien raison, sur ce point. Depuis bientôt cent ans, la science a perdu son pif exploratoire, sa curiosité atypique, sa propension alternative, son twist avant-gardiste, son sens de l’improvisation tactique, son plaisir d’innover, sa joie (Husserl). Elle est devenue une doxa institutionnelle, une forteresse rébarbative, une soumission intellectuelle, un nouveau dogmatisme mental. Le Professeur Cornue est ouvertement terrorisé par tout ce qui lui parait quelque peu farfelu. Il n’ose plus explorer, tâtonner, hésiter, picosser, varnousser, spéculer. Comme il se prive de cette ventilation cruciale de l’intention scientifique qu’est la propension à embrasser l’aléatoire, il laisse fatalement cette dimension biscornue et exploratoire aux olibrius qui, eux, s’y adonnent à cœur joie mais n’importe comment. Fleurissent alors toutes ces théories semi-délirées sur les pilules de sucre, le design intelligent, la naturopathie, les agroglyphes, et je ne sais quel autre dieu-dans-le-bois. Le rigorisme scientifique ne peut se décoller cette vermine intellectuelle des basques. C’est que lui, dans sa raideur savante, il est devenu la nouvelle chapelle du dogme et de l’anathème. Et ce sont les délirants, les irrationnels, les bidouilleurs et les saltimbanques qui passent désormais pour les dépositaires de la pensée alternative. Le Professeur Cornue porte un sarrau blanc. C’est son nouvel uniforme. Son collet romain intégral. Ce faisant, il se manifeste, dans sa prestance comme dans son apparence, comme le nouveau dépositaire du dogme. Sociétalement, la méfiance envers cette fausse rigueur et vraie rigidité et rigorisme de la rigueur devient de plus en plus formidable. On se méfie du médecin, du pharmacien, du prof de science, du laborantin. Tous sont suspects de se poser en dépositaires d’une vérité mi-intriquée mi-truquée ne correspondant pas clairement aux observations empiriques les plus élémentaires du citoyen éclairé qui s’informe.

Fausse immanence des idées. Les scientifiques croient pourtant, sans frémir, que leurs idées fondamentales émanent de leur discipline scientifique, qu’elles en sortent en vase clos, comme de l’eau jaillit d’une source ou comme des vapeurs délétères se vessent hors des éprouvettes du Professeur Cornue. Nos bons savants jugent, en conscience, que la vérité de l’intégralité de leurs idées émane exclusivement de leur pratique. «Leur pratique, qu’ils exercent dans un cadre défini par des lois qu’ils ne dominent pas, produit ainsi spontanément une idéologie dans laquelle ils vivent sans avoir de raisons de la percer. Mais il y a plus encore. Leur idéologie propre, l’idéologie spontanée de leur pratique…, ne dépend pas seulement de leur pratique propre: elle dépend de surcroît et en dernier ressort du système idéologique dominant de la société dans laquelle ils vivent. C’est en définitive ce système idéologique qui gouverne les formes mêmes de leur idéologie… Ce qui semble se passer devant eux se passe en réalité, pour l’essentiel, dans leur dos (Louis Althusser cité par Pierre Macherey). Les scientifiques sont des citoyens actifs. Ils consomment des bagnoles, du voyage, du divertissement, des placements, et des assurances. Ils vivent —et vivent bien— dans la société capitaliste, qu’ils servent habituellement très docilement dans le cadre de leurs activités professionnelles. Conséquemment, les savants, si savants qu’ils soient dans leurs secteurs hyper-spécialisés, pensent, pour le reste, fondamentalement, selon leur position de classe dans ladite société capitaliste et ce, longtemps avant de penser et de cogiter comme des laborantins, des matheux ou des informaticiens. Le savant croit que ses idées triviales viennent de la science alors qu’elles débarquent du monde socio-historique, tout simplement, comme les vôtres et les miennes, sans plus. Ainsi, si des scientifiques croient en Dieu, ce n’est pas parce que leurs cornues, leurs éprouvettes et leurs accélérateurs de particules leur ont fait palper Dieu mais, bien plus prosaïquement, parce qu’ils amènent les gamins à la messe le dimanche comme n’importe quels petits citoyens ordinaires en gabardines et chapeaux ronds, bien corsetés dans les rets inextricables de leur conformisme de classe et de leur socio-historicité bien précise. Les principales idées philosophiques des savants ne sont pas immanentes à leur science. Elles viennent du tout venant du monde social. Pour gloser Althusser: elles leur arrivent dans le dos.

Philosophie crasse. Tant et tant que, finalement, la réflexion fondamentale qui émane de tout ce fatras, bien c’est de la mauvaise philosophie en habits de ville. Le savant contemporain, débordé et emporté dans la tempête carriériste et hyperactive de son aventure laborantine quotidienne, n’a tout simplement pas le temps, le goût, l’énergie, le loisir ou la formation intellectuelle pour philosopher adéquatement. Se croyant d’emblée très fort, en fait arrogant et frappé, imbu de la crédibilité et du prestige social de sa discipline qui le porte bien plus qu’il ne la porte, il vous sort les considérations néo-kantiennes et néo-platoniciennes les plus éculées (quand ce ne sont pas tout simplement les sermons préchi-précheurs du curé du village), en croyant innover dans la pensée et faire science. Il spécule maladroitement, cogite en claudiquant, planqué derrière le bouclier scintillant de la science, avec, en fait, sous le bras, le Dictionnaire des Idées Reçues, en assurant au mieux, comme s’il était encore au labo. La philosophie spontanée des savants, c’est souvent, tout simplement, de la philo de vieux cours de Cégep mal digérée, à demi-oubliée, et régurgitée, par tics intellectuels vides mais rodés, d’un air songeur, en sarrau blanc. Et il faut se taire, parce que c’est le Professeur Cornue qui l’a dit, Einstein, Lavoisier, sa liste d’organismes subventionnaires, et son compte en banque se dressant derrière lui, comme deux totems tutélaires bien creux et deux marmites de lutin bien pleines. On se retrouve donc avec, sur les bras, toutes sortes de niaiseries bondieusardes qui sont redites et lavées plus blanc à travers le tuyau pseudo-algorithmique de la philosophie des savants. C’est ça, en fait, un scientifique qui philosophe, l’œil fixe et la lèvre charnue! C’est un bourgeois bien pensant, conjoncturellement surcrédibilisé, s’adonnant au blanchiment des idées convenues dans la machine à laver scientiste. Cette guimbarde de barbarie, produite elle aussi par les classes dominantes, ne peut voir tomber hors de son scintillant baril rotatif que l’idéologie desdites classes dominantes. Même bien nette et bien lavée, la philosophie spontanée des savants, c’est de la philosophie crasse à son meilleur.

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Voilà. On ne pourra tout simplement pas retourner au Grand Savant Encyclopédique de la Science Authentique dont Edmond Husserl exprime ci-haut si candidement la douce et ronflante nostalgie. Il faut voir à la fois plus technique, plus parcellaire, plus tentaculaire, plus vaste, et plus petit. Il faut aussi remettre le scientifique un petit peu à sa place, dans l’espace sociétal contemporain. Quand un plombier vient réparer ma cuvette de chiotte, quand un technicien vient rétablir l’image sur mon téléviseur ou sur mon ordinateur, il ne m’assène pas l’intégralité de sa vision du monde en codicille de son travail. Il fait ce dernier en toute simplicité, besogneux, efficace, sans me bassiner sur les questions fondamentales de la Weltanschauung des princes et des valets. Et le travail se fait, il existe objectivement, il fonctionne, il agit, il opère. Scientifiques, hommes et femmes de science, veuillez s’il-vous-plait renouer, en toute simplicité, avec la modestie factuelle et intellectuelle de l’artisan et de l’ouvrier. Cela vaudra bien mieux pour le tout de la qualité critique de notre réflexion collective générale sur la vie sociale et ses enjeux contemporains.

Le savant dit: «Si vous saviez…
Si vous saviez mon ignorance.
Le métier de la connaissance
Est méconnu et journalier.»

Gilles Vigneault

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Mai 68. La recherche de l’inversion…

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2018

Jacques Sauvagot, Daniel Cohn-Bendit, Alain Geismar. Les trois chefs inversés par excellence.

Jacques Sauvagot, Daniel Cohn-Bendit, Alain Geismar. Les trois chefs inversés par excellence.

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Il y a cinquante ans démarrait la révolte de Mai 68. J’avais dix ans. J’étais dans mon bac à sable à Repentigny (Québec) et je jouais avec mes petites autos dans mes petites villes de sable. Je n’en ai donc rien vu, sur le coup. Mais l’esprit de Mai et les valeurs de Mai, en retombées omniprésentes et émulsives, formèrent l’ambiance implicite définitoire de ma jeunesse. Quelle joie, quelle joie, quelle joie! Environ une douzaine d’années après Mai, j’assistais, dans une petite fac québécoise proche de la frontière américaine, à la soutenance de Maîtrise de Lettres d’un tonique olibrius dont je tairai pudiquement le nom et qui, à l’époque, se prenait pour rien de moins que le Jacques Derrida du Québec. Son mémoire, au sujet aussi abscons et turlupiné que peu inoubliable, était truffé de ces procédés d’inversions rhétoriques si chers à une certaine marxologie situationniste post-moderne d’époque. C’était des tirades comme: Le pouvoir de l’illusion devient l’illusion du pouvoir surtout et/ou exclusivement quand l’arme de la critique ignore la critique des armes. Ces constructions pseudo-songées mobilisant massivement ces effets de flip-flop d’inversions typiques d’une certaine langue de bois libertaire émaillaient son discours (autant que le texte de son mémoire) qui, autrement, se voulait crucialement novateur et, fatalement, explosivement subversif et anticonformiste. Un des profs du jury, le seul français présent en fait, et qui, lui, était de la génération 68, avait eu alors ce mot pissant: Cher monsieur, il ne faudrait quand même pas que la recherche de l’inversion devienne l’inversion de la recherche. Tout le monde dans la salle s’était esclaffé et, Tornom, quarante ans après, moi, je la ris encore.

Tout ça pour dire et bien dire qu’il faut comprendre que, dans ses grandeurs comme dans ses étroitesses, Mai 68 fut tout juste cela: la recherche de l’inversion… la recherche par une jeunesse en cours de maturation de l’inversion des discours et des attitudes traditionnels du pouvoir et de la conformité. Et l’exercice, subit, brutal, mécanique parfois, jouissif souvent, ne fut pas que verbal… même si ses traces verbales, les fameux slogans de Mai, en restent l’indice le plus patent au regard contemporain. On a trop voulu voir dans ceux-ci un corpus un peu foufou de facéties verbales au sens philosophique questionnable. Alors que, de fait, ces slogans libertaires, lapidaires mais lucides, font bondir et rebondir cet effet constant, lancinant: celui se donnant comme programme actif d’inverser du discours, d’inverser une vision, de retourner une crêpe. Regardons ça, un petit peu (La principale source pour les slogans de Mai 68 cités ici, qui sont tous authentiques, est CELLE-CI).

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Effets de paronymie. Bon, l’effet de paronymie c’est du calembour et c’est alors par le jeu de mot qu’une expression contestataire est trouvée. Elle surprend, elle étonne, elle détonne, elle déconne mais au fond elle ne fait pas grand chose de différent de ce que ferait une esbroufe publicitaire. Le plaisir du bon mot nous fait un instant oublier le peu qu’il y a éventuellement derrière (pas toujours au demeurant car c’est souvent passablement songé).

  • Jeunesse Marxiste Pessimiste.
  • Matérialisme hystérique.
  • L’action ne doit pas être une réaction mais une création.
  • Autrefois, nous n’avions que le pavot. Aujourd’hui, le pavé.
  • Il n’y aura plus désormais que deux catégories d’hommes: les veaux et les révolutionnaires.  En cas de mariage, ça fera des réveaulutionnaires.
  • Les motions tuent l’émotion.
  • Penser ensemble, non. Pousser ensemble, oui.
  • Marx, Mao, Marcuse.

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Effets d’antonymie. Le jeu de contraste devient moins verbal et plus conceptuel dans les effets d’antonymie. Cela s’installe quand on se met à opérer sur des oppositions diamétrales de sens. Ce n’est pas encore de la dialectique (si tant est que cela en soit jamais) mais l’effet d’inversion commence à plus sérieusement s’installer, dans ces joyeuses réminiscences héraclitéennes.

  • Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner.
  • La vie contre la survie.
  • Céder un peu c’est capituler beaucoup.
  • Consommez plus, vous vivrez moins.
  • Crier la mort c’est crier la vie.
  • La liberté, c’est la conscience de la nécessité.
  • Un rien peut être un tout, il faut savoir le voir et parfois s’en contenter.
  • Avoir le plaisir de vivre et non plus le mal de vivre.

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Jeu sur des négations notionnelles. La négation, l’acte négateur, nier s’avérera le cri profond de la poussée libertaire de Mai. Toute détermination est négation (Spinoza) tant et tant que le slogan portera assez rapidement sur ce que cela ne sera pas, sur ce dont on ne voudra pas.

  • Il est interdit d’interdire.
  • Notre espoir ne peut venir que des sans-espoir.
  • Pas de liberté aux ennemis de la liberté.
  • Le patron a besoin de toi, tu n’as pas besoin de lui.
  • Prenons la révolution au sérieux, mais ne nous prenons pas au sérieux.
  • Quand les gens s’aperçoivent qu’ils s’ennuient, ils cessent de s’ennuyer.

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Antanaclases. Mais la négation et l’inversion ne sont pas toujours carrées, tranchées, binaires. Parfois elles s’instillent et s’installent dans les replis de la nuance, et l’irritent, et s’y nichent et la cuisent. L’antanaclase est ce vieux procédé rhétorique qui reprend un mot (nominalement ou pronominalement) en mobilisant un autre de ses sens, comme pour nier ou flipper ou tortillonner ce qui s’introduisait avant. L’antanaclase bifurque en force sur le pivot du mot.

  • La volonté générale contre la volonté du général.
  • À bas le réalisme socialiste. Vive le surréalisme.
  • De bons maîtres nous en aurons dès que chacun sera le sien.
  • Baisez-vous les uns les autres sinon ils vous baiseront.
  • J’emmerde la société et elle me le rend bien.
  • Je ne suis au service de personne, le peuple se servira tout seul.
  • Les réserves imposées au plaisir excitent le plaisir de vivre sans réserve.
  • La barricade ferme la rue mais ouvre la voie.
  • Tout ce qui est discutable est à discuter.

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Effets d’inversion stricto sensu. Les vrais effets d’inversions situationnistes, comme dans le mémoire de maîtrise de mon olibrius de tout à l’heure, vrillent déjà leur chemin. Ils vont s’installer massivement, en coquetterie avec nul autre que Karl Marx. Il est indubitable qu’il a écrit quelque part dans son œuvre immense quelque chose comme les armes de la critique passent par la critique des armes. Sur le moule exclusif d’engendrement de ce patron d’inversion issu du grand barbu post-hégélien de gauche lui-même, la dialectique va pleuvoir dru… encore une fois conceptuellement ou pas.

  • Les armes de la critique passent par la critique des armes.
  • Les murs ont des oreilles. Vos oreilles ont des murs.
  • Je prends mes désirs pour la réalité car je crois en la réalité de mes désirs.
  • Ne nous attardons pas au spectacle de la contestation, mais passons à la contestation du spectacle.
  • Désirer la réalité, c’est bien. Réaliser ses désirs, c’est mieux.
  • Les gens qui travaillent s’ennuient quand ils ne travaillent pas.  Les gens qui ne travaillent pas ne s’ennuient jamais.
  • Manquer d’imagination, c’est ne pas imaginer le manque.
  • Nous voulons: les structures au service de l’homme et non pas l’homme au service des structures.
  • L’obéissance commence par la conscience et la conscience par la désobéissance.
  • Plus je fais l’amour, plus j’ai envie de faire la révolution. Plus je fais la révolution, plus j’ai envie de faire l’amour.
  • Le pouvoir est au bout du fusil. Est-ce que le fusil est au bout du pouvoir?
  • Quand l’assemblée nationale devient un théâtre bourgeois, tous les théâtres bourgeois doivent devenir des assemblées nationales.
  • Si vous pensez pour les autres, les autres penseront pour vous.
  • Tout enseignant est enseigné. Tout enseigné est enseignant.
  • L’éducateur doit être lui-même éduqué.
  • Tout le pouvoir aux conseils ouvriers (un enragé). Tout le pouvoir aux conseils enragés (un ouvrier).

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Altération d’une formulation reçue. Un certain genre d’altération d’une formule reçue va vite quitter le lit douillet du moulage établi par un théoricien mi-endossé mi-subverti (ici Marx) pour se retourner contre quelque chose à la fois de plus ordinaire et de plus ouvertement contesté. On va donc, de temps en temps, tendre à subvertir des formulations reçues qui correspondent aux idées qu’on combat. Noter (et ce sera capital pour la suite) que, dans ce mouvement d’inversion spécifique, la formule d’origine, réputée archiconnue, peut rester implicite. Il y a désormais ici deux discours: celui de la doxa conformiste d’origine (implicite) et celui du propos contestataire inverseur (explicite).

  • Défense de ne pas afficher.
  • Baisez-vous les uns les autres.

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Nous sommes. Avec les constructions récurrentes en Nous sommes et Nous sommes tous, la recherche de l’inversion culmine. Crucialement dans la culture de Mai, il s’agit ici de reprendre implicitement le discours antérieur de ceux qui «nous» ont traités de ceci, de cela, de groupuscules (ce slogan spécifique sera scandé dans des manifs mobilisant des foules immenses, comme antonyme empirique immédiat de la notion contestée), ou qui qualifièrent Cohn-Bendit d’Allemand ou de Juif allemand. Il s’agit de reprendre le qualificatif injurieux et d’ouvertement se l’approprier sur un mode collectif. La solidarité contestataire refuse qu’un ou l’autre des camarades se fasse isoler par une épithète extractrice. Voix du pouvoir, tu traites un des nôtres de quelques choses? Eh bien tremble car nous le sommes tous… On rencontre ici rien de moins que le Yankee Doodle de Mai (l’hymne initialement dénigreur réapproprié et mobilisé dans le combat). Oui, nous le sommes et c’est le fait de l’être qui, en inversant ouvertement les valeurs que vous y attachez, fait de nous les nouveaux maîtres de la définition de ce qui EST et désormais DOIT ÊTRE.

  • Nous sommes un groupuscule.
  • Nous sommes tous des enragés.
  • Nous sommes tous des indésirables.
  • Nous sommes tous des Juifs Allemands.
  • Nous sommes tous [le moule est ouvert].

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C’est nous/C’est lui. Procédure analogue dans le cas de la très fameuse formule en C’est nous/C’est lui. Pendant la nuit d’émeutes du 24 au 25 mai, le ministre de l’Intérieur Fouchet avait stigmatisé «la pègre qui sort des bas-fonds de Paris et qui est véritablement enragée». Plus tôt, Pompidou citant de Gaulle avait dit, concernant les exigences formulées par la contestation estudiantine: «La réforme, oui. La chienlit, non». On impute aussi un «Paris est envahi par la chienlit» au général de Gaulle. Cette chienlit fait référence à toutes sortes de persos carnavalesques la crotte au cul, foutant le bordel dans les rues de Paris. La recherche de l’inversion par nos contestataires ne se fit pas attendre. Yankee Doodle, derechef…

  • La pègre c’est nous.
  • L’exemple c’est nous.
  • La chienlit c’est lui.

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Ces quelques modestes exemples rejoignent discrètement les nombreuses analyses historiques et sociétales qui disent, un demi-siècle plus tard, avec le recul requis, que Mai 68 ne fut pas une grande révolution ratée mais une petite réformette réussie. Pour le coup, puisqu’elle est là, cette réformette socio-historico-culturelle, si infime fut-elle, autant la prendre, hein, et ouvertement assumer que Mai 68 fut d’abord et avant tout une inversion contestataire des discours… avec tout ce que cela entraîne de conceptuel et de pratique dans le titanesque sillage. Inverser n’est pas transformer mais c’est, plus superficiellement, transgresser, retourner, subvertir…. flipper. C’est pas encore ça mais c’est déjà ça

Surtout qu’aujourd’hui, oh, la recherche de l’inversion se poursuit, mais désormais, ayoye, c’est dans l’autre sens. Tristement et brunâtrement, c’est Mai 68 qu’on cherche maintenant à inverser. Toutes sortes de petits théoriciens minables post-sarkoziens de la nouvelle extrême-droite factieuse/fâcheuse voudraient nous liquider les valeurs de Mai. Je les trouve tous fondamentalement vomitifs. Et, moi qui suis trop jeune et qui viens d’un pays trop lointain pour avoir pu prendre Mai 68 à bras le corps, je leurs dis simplement, aux dénigreurs/liquidateurs rétrogrades de cette libération des mœurs si lointaine mais qui m’a pourtant si profondément défini:

Néo-réactionnaires, vous n’êtes que des contreurs de contre-culture. Ne touchez pas trop à Mai 68 parce que Mai 68 m’a trop touché.

Chienlit

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CHAMBERTIN ET CUPIDON (Nicolas Hibon)

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2018

Chambertin et Cupidon

C’est Paris. Le Paris-Paname, le Paris-Pantruche. Le Paris des zincs, des ballons de gros rouge qui tache et des vieux copains. On entre dans le petit monde apparemment sans histoire d’un fort modeste resto de quartier, Les Trois Soldats. Son tenancier sans âge, le terriblement bien nommé Louis, est un homme modeste, assidu au travail, engageant mais peu extravagant. C’est surtout un cuistot hors pair. Oh, pas un de ces maîtres-queux flamboyants, obséquieux, immaculés, ostensibles. Non, non, non, Louis, c’est juste un de ces coqs de gargote de quartier, sans cordon bleu aucun, sans le moindre articulet au Guide du Bourlingueur, mais discrètement et monstrueusement surdoué du culinaire et dont la magie, la magie sublime, se décode dans les tonalités de bruitage que produisent, en toute spontanéité ingénue, ses chaudrons au fond de sa cuisine, dans le fumet divin qui embaume graduellement son petit établissement un peu avant les heures des repas, et surtout dans le luisant des gamelles et plats qui reviennent si vides, si propres qu’on croirait ne pas devoir les laver. Le restaurant de quartier de Louis ne procède pas d’un concept authentique ou (encore moins) tendance. Il est cette authenticité écrue, ancienne, simple, inimitable, des petits restaurants d’habitués dont les derniers vrais quartiers de Paris gardent encore le plantureux et intime secret.

Secret, vous me dites. Secret, il faut dire. Car Louis en est un, de tiroir à secrets. Oh, je ne vais pas tous vous les révéler ici, les secrets de Louis, si denses, si vieux, si ataviques, si ensorcelés, si cuisants. Ne laissons, pour le moment, couler que les plus dicibles d’entre eux. D’abord, pour utiliser l’euphémisme requis, il a une cave. Les vins et les liqueurs datant, entre autres, de l’année de nos naissances nous y attendent, en compagnie de cet obsédant Chambertin dont vous lui direz des nouvelles… Mais, ès boissons fines, il y a encore bien plus. C’est que Louis fait dans la pharmacopée vernaculaire. Il confectionne des potions médicinales, il concocte des remontants mystérieux, il invente des philtres… C’est à peu près quand on commence à palper de la si fluide alchimie liquide de Louis qu’on rencontre Françoise. Femme d’affaire néo-tertiaire énergique, célibataire, crypto-émotive, Françoise tient une des nombreuses agences de rencontres de la capitale. C’est pas la plus huppée, c’est pas la plus ostentatoire, mais c’est une des plus directes, des plus imaginatives et des plus toniques. Cette agence pratique notamment le fameux speed-dating. C’est cette remarquable procédure en rotation vive où les Tristan et les Yseult de notre temps ont dix minutes de chaque bord d’une petite table carrée pour se débiter leurs curriculum vitæ pratico-romantico-pratique avant qu’une sonnerie ne les fasse changer de petite table carrée, en bloc. Tristan et Yseult, disions-nous… vous souvenez vous, justement, de comment ces deux là sont tombés amoureux? Ils ont bu, de concert, un philtre d’amour. Revoyez bien, dans les brumes légendaires, cette scène abstraite. Elle est si austère, roide, presque vide dans le sublime. Le philtre est insipide et inodore, les deux futurs amants le boivent par petites gorgées boudeuses, en se tenant bien droit, et en se regardant un peu bêtement dans les yeux, sans trop comprendre. Rien ne se passe mais l’amour est subitement installé là, entier, total, infini, fatal. Sauf que, grande nouvelle aujourd’hui, le philtre d’amour dont le drame de Tristan et d’Yseult nous a laissé, derrière la tête, la lancinante tradition, c’est de la petite lavasse théorique anti-rabelaisienne, c’est de la gnognotte non-épicurienne sans épaisseur, c’est un trop rapide contrepoison d’opérette, platement omnipotent et intangible. L’aventure, charnue et concrète, de Louis, de Françoise et de leur compagnie va nous faire comprendre ici que le vrai philtre d’amour, le dense, le brûlant, le poisseux, engage de plain pied Cupidon dans l’équation. Oui, le petit dieu romain Cupidon, dont le nom grec était Éros

C’est que, d’une part, ce grand œuvre de philtre d’amour, auquel travaille Louis depuis de longues années, n’est pas achevé. Il faut l’améliorer, le bonifier, l’alambiquer, l’amener à perfection, le faire culminer, et pour cela, il faut le tester sur des cobayes situationnels. Et, d’autre part, les idylles bibochées par l’agence de rencontre de Françoise, c’est jamais du gagné d’avance. Les sujets hésitent, avancent-reculent, doutent, se protègent, rétropédalent. Ah, si Françoise pouvait fouetter les sangs de tout ce beau monde avec, par exemple, une bonne potion relaxante, euphorisante, engageante. Et… ah, si Louis pouvait évaluer, par étapes, l’impact de son breuvage à conception étagée sur un solide échantillon humain représentatif, lui-même surveillé par des regards compétents et assidus. Vous sentez bien l’alliance fatale que va se nouer ici. L’agence de rencontres de Françoise va se mettre à organiser ses speed-datings dans la gargote de Louis… Il y aura une table savoureuse pour bien mettre tout le monde en condition et, aux frais de la maison, on servira un mystérieux petit cordial. Et tous se mettront, à l’unisson, à trinquer à la santé de Cupidon.

Voilà ce qui va vous arriver. Voilà ce qui vous attend. Et, oh mazette, je ne vous ai rien de rien dit des secrets de Louis et des déterminations multi-centenaires qui le tiennent au corps. Je ne vous ai tout simplement rien dit et je n’ai fait que faire miroiter à l’œil, en son cristal de jouissive constance, la robe pulpeuse de ce savoureux Nicolas Hibon nouveau. Il est tiré, il faut le boire et ce, jusqu’à la lie. Car, oui, tous ces gens ont des motivations profondes, des secrets insondables, un acharnement mystérieux à parachever LE philtre d’amour. Quelles peuvent donc être ces si intenses motivations? C’est la quête de l’amour, certes, mais aussi, la quête de la rédemption, de la paix de l’esprit, de l’ultime rendez-vous historique et, par-dessus tout, du petit nirvana ordinaire que vous provoque en l’âme, sans la moindre obligation de votre part, le roucoulant et percolant pipi du matin des grands lendemains de veilles passionnelles.

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Nicolas Hibon, Chambertin et Cupidon, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou Mobi.

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RICK MERCER REPORT (2004-2018)

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2018

Le RICK MERCER REPORT vient de baisser pavillon après quinze saisons (2004-2018). Animé par l’humoriste terre-neuvien Rick Mercer, ce programme de numéros humoristiques s’est voulu le grand promoteur de la ci-devant joyeuse et polymorphe réalité canadienne. Maître incontesté de la cascade bouffe, reporter-aventurier impliqué jusqu’au cou dans les activités qu’il investissait, Rick Mercer savait littéralement tout faire: courir, plonger, nager, patiner, sauter à ski, tirer du flingue, danser la claquette, se faire flotter dans tous les harnais imaginables, conduire des camions, des carrioles à chevaux, des traîneaux à chiens, des locomotives, des grues, des aéroglisseurs et j’en passe… Ce bouffon impayable excellait dans l’art de donner l’image du faux citoyen ordinaire découvrant tout ce qui peu impliquer une cascade aventureuse au Canada. Je dis faux citoyen ordinaire parce que ce petit bonhomme tonique et badin avait des capacités athlétiques indéniables (les athlètes olympiques qu’il a eu en entrevue ont souvent eu un discret sursaut admiratif). Simplement il dissimulait soigneusement lesdites capacités pour faire peuple et pour rehausser au mieux ses effets baratineurs.

En quinze années intensives, Rick Mercer s’est placé dans les situations les plus mirobolantes, en compagnie des instances suivantes (liste largement NON-exhaustive):

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Rencontre avec des corps constitués: police portuaire, garde civile, Collège militaire de Saint-Jean, sauveteurs en mer ou en forêt, pompiers forestiers, rangers nordiques, corps d’armée spécialisés, corps policiers urbain de plusieurs grandes villes, armée canadienne de terre, mer, air, Snowbirds, police rurale et/ou nordique, cadets parachutistes, escouades héliportées, Gendarmerie Royale du Canada. Etc…

Cabotinage en institutions publiques et parapubliques: Monnaie Royale Canadienne, Gouverneur Général du Canada, Chambre des Communes, Sénat, hisseur du drapeau de la Tour de la paix, lieutenants gouverneurs provinciaux, commissaires territoriaux, ambassadeurs étrangers au Canada, tous les hommes et femmes politiques canadiens imaginables (souvent placés dans d’abracadabrantes postures de cascades ou de cabotinage),  des musées nationaux en pagaille, un grand nombre d’institutions hospitalières et de facultés universitaires, Société des Chemins de Fer, Ballet National du Canada. Etc…

Cascades diverses auprès d’organisations sportives: école d’escrime, glisseux sur fils de fer, meneurs et meneuses de claques, hockeyeurs (sur glace et sur gazon), footballeurs, baseballeurs, joueuses de balle molle, joueurs de cricket, joueurs et joueuses de soccer, de rugby, sirènes nageuses, plongeurs et nageurs olympiques, volley de plage olympique, tir à l’arc, alpinisme en montagnes ou sur glaciers, ski acrobatique (y compris en entraînement estival avec plongeons à ski en eau lacustre), patinage de course, planche à neige, courses de canot sur glace, rodéos, compétitions de bûcherons, danse sociale compétitive, et même le pelletage ordinaire des citoyens bénévoles de l’Île-du-Prince-Édouard. Etc…

Entreprises: culture du caviar, soufflage de verre, élévateurs à grain, usines de production de croustilles, de sucettes glacées, les commerces florissants de Fort McMurray, des plates-formes de forage pétrolier, les grands marchés et espaces commerciaux, l’hôtel Château Laurier, tous les baratins touristiques imaginables, festival de la vigne et du vin, festival des trappeurs, festival des voyageurs de Saint Boniface, festival des écossais, parades des irlandais, nouvel an chinois, Carnaval de Québec, Stampede de Calgary, diverses cabanes à sucre, la compagnie Blackberry, les travailleurs de l’acier, les perceurs de tunnel sous les chutes Niagara, le Cirque du Soleil. Etc…

Le monde merveilleux des animaux: concours de beaux chiens, superchiens qui font des tours, les chiens d’aveugles, l’escouade canine (chiens policiers méchants qui attaquent les bandits), les chiens de traîneaux, les chevaux de course, les chevaux d’attelage, les chevaux et taureaux de rodéo, le sanctuaire des baudets, les vivariums, les aquariums, les dauphins, les bélugas (marsouins), les baleines dans leur habitat naturel, les ours bruns forestiers, les ours blancs du grand nord, les nouveaux ours hybridés de bruns et de blancs, les troupeaux de moutons, les poissons sauvages ou d’élevage, un essaim d’abeilles (se collant sur lui), les gros insectes de l’Insectarium de Montréal. Etc…

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Dans tous ces cas, Rick Mercer payait de sa personne. Il essayait tout et il est indéniable qu’il était un cascadeur incisif et gonflé qui, en plus, donc, ne la ramenait l’un dans l’autre pas trop comme athlète, ce qui rendait ses interventions de bousilleur méthodique particulièrement sympathiques. Reçu partout, accepté en tous lieux, il faisait un peu figure de clown-reporter canado-universel. Inutile de dire que la dimension instructive de l’exercice était largement subordonnée à sa dimension bateleuse et humoristique. Turbulent, remuant et gaffeur, Rick Mercer était particulièrement connu pour couper la parole à ses invités quand ceux-ci devenaient trop sérieux ou didactiques, afin d’orienter le tout de sa présentation-prestation vers le divertissement spectaculaire, bouffon et cocasse. Une dimension intéressante du RICK MERCER REPORT résidait dans sa capacité particulièrement sentie et fine à faire découvrir que des hommes et des femmes participent de façon sensiblement égale à cet ensemble complexe et bringuebalant d’activités spécialisées, au Canada. Les hommes et les femmes étaient mis en valeur uniformément, sans ostentation féministe particulière, dans le RMR. Aussi, je vois en Rick Mercer un acteur discret mais empiriquement efficace de la promotion de l’égalité entre les hommes et les femmes, dans toutes les sphères d’activité. Ce n’est pas là son moindre mérite.

Rick Mercer et le RICK MERCER REPORT ont aussi fait époque pour leurs différentes interventions de satire politique. Propagandiste consensuel discret mais indubitable, fou du roi tapageur faussement séditieux, Rick Mercer était connu pour son fameux coup de gueule (rant) éditorial, parfois passable, parfois douteux, et ses entrevues complices avec des personnalités du monde de la politique conventionnelle. Le RICK MERCER REPORT est un véritable portrait-robot satirique du Canada anglais politicien et institutionnel début de siècle. Je dis Canada anglais parce que la réalité sociale originale du Québec est discrètement mais soigneusement atténuée par nos bons amis du RMR. Les canadiens français sont ramenés au stéréotype habituel de carnavaleux à ceintures fléchées, buvant du caribou et faisant trois petits tours en leur temps, avec un joli accent. Il s’agissait bien de perpétuer l’image d’un pseudo-interculturalisme et d’une diversité distordue des classes sociales sous solide tutelle anglo-bourgeoise. Implacablement conformiste et assimilateur dans son essence, le RICK MERCER REPORT ne se gênait pas pour bien nous faire comprendre qu’il est toujours parfaitement possible de mobiliser tant «nos» onctueuses lourdeurs politiciennes que la brutalité feutrée de «nos» corps d’élite, pour bien garder en contrôle «nos» troupeaux de moutons et «nos» bancs de béluga… si vous voyez ce que je veux dire.

Néo-colonialisme lancinant, discret dédain de classe façon CBC et inévitable déception déculturante canadienne rouge et blanche mis à part, voici, sans rancune et sans nostalgie, mes quatre numéros préférés du RICK MERCER REPORT (ayant vécu vingt ans à Toronto, disons que j’ai vu un certain nombre de ses prestations et en ai sereinement tiré les conclusions requises):

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De la neige à Toronto: Rick Mercer et sa troupe de cabotins et cabotines présentent une petite chute de neige (20 centimètres) à Toronto comme un cataclysme national majeur reconfigurant durablement l’unité canadienne par le drame. Nous avons été frappés… par la neige. Ironie particulièrement savoureuse et mordante sur la posture guindée et nunuche de la petite bourgeoisie torontoise. L’humour pince-sans-rire anglo-canadien à son meilleur. Hurlant. Irrésistible.

Le Ballet National du Canada et le Chapelier Fou: Rick Mercer exemplifie ici sa façon à la fois mutine et amie de faire connaître (superficiellement mais comiquement) l’institution qu’il visite. Ici, il va nous asséner sa version personnelle du rôle du Chapelier Fou, dans la production du ballet Alice au Pays des Merveilles par le Ballet National du Canada. Comme c’est un rôle de danse à claquette, il va d’abord devoir s’entraîner en compagnie de l’acteur-danseur qui joue le vrai Chapelier Fou. Il va ensuite se costumer en compagnie du personnel spécialisé (costumière et perruquier). Comme souvent, on se dit que, s’il était moins foufou et niaiseusement touche-à-tout, il y arriverait et ce, malgré un évident manque de sérieux.

Une découchette chez le premier ministre Stephen Harper: Le premier ministre Stephen Harper, personnage habituellement austère et peu amène, prend Rick Mercer en découchette (sleep over) à sa résidence officielle du 24 Sussex Drive (Ottawa). Rick Mercer joue alors en pyjama avec les enfants du premier ministre avant d’aller au lit se faire lire un projet de loi soporifique par le premier ministre, qui veille à son chevet. Ce cabotinage insensé doit beaucoup à Harper lui-même, que j’ai alors découvert comme un humoriste pince-sans-rire très passable. Tu sais ce que je fais quand je n’arrive pas à m’endormir? Je compte des circonscriptions électorales. Étonnant numéro humoristique avec une fort jolie qualité critique car, en plus, Mercer y échantillonne son solide sens de l’autodérision journalistique.

Les meneurs et les meneuses de claques: Un exemple représentatif de Rick Mercer rencontrant des sportifs jeunes, toniques et vigoureux. Ici, ce sont des meneurs et meneuses de claques (cheerleaders). Ces animateurs collectifs sont devenus, au fil des années, de véritables acrobates pratiquant un sport chorégraphique parfaitement autonome et spécifique. Leurs prestations sont impressionnantes. Le tout de la recette RMR est concentré dans ce reportage. Admiration sentie pour les athlètes de haut niveau, valorisation égalitaire des hommes et des femmes, Rick Mercer jouant le jeu et payant de sa personne en s’essayant au sport dont il nous cause. Il nous montre ici aussi, en plus, un sens fin de l’entretien avec les enfants. Son interaction avec les gamines meneuses de claques lui montrant comment faire des culbutes et comment porter leur petite boucle-coiffe au sommet de la tête est à la fois particulièrement charmante, respectueuse et bouffonne.

Rick Mercer (né en 1969)

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Paru aussi (en version modifiée) dans Les 7 du Québec

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Cultures intimes et rapports de sexage

Posted by Ysengrimus sur 8 mars 2018

Male & female silhouette icon - couple & partner concept

La culture intime d’un groupe social donné est l’ensemble des options, des discours, des implicites, des a priori et des comportements (parfois ostentatoires, parfois secrets ou semi-secrets) adoptés par ce groupe, le délimitant et le configurant, habituellement par démarcation par rapport à un ensemble social plus vaste et plus intriqué. Les différents groupes ethniques de l’espace urbain cosmopolite ont leurs cultures intimes particulières se manifestant dans la gastronomie, l’habitat, les rites, etc. En situation de diaspora, certains traits de la culture intime de groupes ethniques particuliers (langues, cultes, pratiques matrimoniales) font l’objet d’un renforcement particulier, visant à résister aux pressions assimilatrices du groupe plus large (on peut penser, par exemple, au port du hidjab dans certains contextes occidentaux contraints).

La principale culture intime (mais non la seule) est reliée au sexage. Une idée commune courante induit, par exemple, qu’il y aurait des produits culturels (habits, romans, films…) féminins et des produits culturels masculins, associés à des comportements (dé)codés comme des postures, des propos récurrents, des priorités, féminins ou masculins. Cette codification d’appartenance culturelle à un genre mobiliserait tout un monde implicite qui serait parfois endossé, parfois trahi, en fonction du rapport établi par l’individu aux cultures intimes qu’il endosse ou dont il se démarque.

Le sexage lui-même est l’ensemble des dispositifs culturels et configurations ethno-sociales reliés à la délimitation des sexes, à la relation entre les sexes, à l’orientation sexuelle et aux mœurs sexuelles. Malgré un codage explicite très articulé dans la majorité des sociétés humaines, les rapports de sexage (en anglais: gender relations) sont aussi l’objet de toute une organisation implicite (sinon secrète) visant souvent à faire obstacle et à résister au susdit codage explicite traditionnel (habituellement patriarcal). Il est possible d’avancer que, dans l’habitat urbain contemporain, les rapports de sexage connaissent en ce moment même un bouleversement dissymétrique sans équivalent historique connu, qui affecte autant la culture intime des individus que celle des petits et grands groupes.

Le principal problème du sexage (mais non le seul) consiste à se demander si la définition de l’identité sexuelle des individus et des groupes est exclusivement une construction sociale, exclusivement une détermination biologique ou une combinaison à dominante des deux. Il est important de faire observer que les débats actuels entre théoriciens sur cette question ne font que refléter pâlement les déchirements extraordinaires et ordinaires des différentes cultures intimes sur la même question, surtout dans le dispositif ethnologique urbain contemporain. Quelle que soit l’option fondamentale retenue sur ce débat de fond (Nature vs Culture), il reste que la culture intime des femmes et celle des hommes manifestent encore d’importantes différences, et pourquoi pas. Cela, d’ailleurs, ne légitime en rien un rejet du féminisme. Tout en n’étant pas identiques, identifiables, ou assimilables l’un à l’autre, les hommes et les femmes sont égaux en droits. Grouillons-nous de les rendre égaux en fait. C’est le meilleur exemple «inconscient» ou conscient qu’on puisse donner à nos enfants. Le reste, l’un dans l’autre, c’est un peu du tataouinage conceptuel, quand même.

Exemplifions un petit peu la question de la culture intime, d’abord sur un cas de figure sans risque. Quand des amis anglophones me demandent ce qui, pour la culture francophone, impacte aussi intimement et profondément que Shakespeare pour la culture anglophone et de surcroît surtout s’ils suggèrent, perplexes, «Molière?» Je réponds: oh non, pas Molière mais les Fables de Lafontaine… Seules elles ont passé si massivement en adage et font partie de la vie intellectuelle intime des petits francophones (et francisants) du monde, autant que l’œuvre de l’auteur de Romeo and Juliet pour les anglophones. Les anglos connaissent bien certaines de ces fables aussi, mais c’est directement à travers Ésope (traduit), sans l’intermédiaire crucial de Lafontaine, donc en traduction en prose raplapla et surtout, sans un impact aussi durable et généralisé. La poésie en vers irréguliers de Lafontaine a donné aux Fables un pitch puissant et incomparable, pour la mémoire (d’aucuns ont bien raison de les utiliser comme produits thérapeutiques) et pour l’émotion. Quel mystère que celui de l’imprégnation intime des produits culturels et de leur installation tranquille dans notre vie ordinaire. La variation selon les cultures de ces phénomènes se donne à la découverte mais ça requiert un sens concret et ajusté, dans l’investigation.

Appliquons cette conscience variationnelle aux problèmes ordinaires du sexage. Un gars la tête vide qui mate une mannequin à la télé (pas dans les magazines de mode au fait, car vous noterez que les hommes se fichent éperdument des magazines féminins, malgré leur contenu ouvertement sexiste et allumeur – ceci N.B.), c’est rien de plus qu’un gars la tête vide qui mate une mannequin à la télé. Je ne lui donne pas raison, il est inattentif et indélicat de faire ça en présence de sa copine, je ne le congratule en rien. Mais il faut aussi, une bonne fois, voir les limitations intellectuelles (immenses) de son geste. Il ne dicte rien! Il mate bêtement, l’œil vitreux. Mais sa copine ne voit pas ça, elle. Elle filtre la totalité du monde des faits à travers un prisme déontologique. Elle interprète donc tête masculine vide matant la télé comme conjoint prostré lui dictant (implicitement) l’apparence qu’elle doit adopter. C’est pour elle et uniquement pour elle que cette mannequin devient, au sens fort, un modèle. Tout ce qu’elle est, mentalement, émotionnellement et intellectuellement, en tant que femme lui fait décoder ce qui est, autre qu’elle, comme procédant du devant-être-elle. Elle impute à l’esprit simple et vide de son conjoint, la complexité torturée de son esprit à elle. Compliquer le simplet, ce n’est jamais la clef de la vérité! Elle s’empoisonne l’existence avec des normes purement imaginaires, émises et réverbérées par sa propre culture intime de femme (l’homme n’a plus ce pouvoir, quoi qu’on en dise)… Je n’innocente pas l’homme ici. Je le décris. Le fait qu’il ne dicte pas vraiment de norme ne le rend pas moins sot et inepte de poser ce geste. Mais il reste qu’il faut juger le geste réel, pas ses intentions imaginaires…

Les anglophones de mon premier exemple méconnaissent Lafontaine tout en connaissant le corpus d’Ésope que Lafontaine a ouvertement pompé. En surface, les deux cultures, anglophone et francophone, croient détenir un corpus intime commun s’ils évoquent Le lièvre et la tortue ou Le loup et l’agneau. Cette erreur, cette maldonne, mènera à des malentendus ultérieurs amples et insoupçonnés, dont la majorité portera sur la profondeur d’intimité de ce corpus pour les francophones (de par Lafontaine, sa versification, ses récitatifs, son impact domestique et scolaire). Maldonne analogue, et plus coûteuse dans le monde des émotions et de la séduction, entre le gars et la fille devant la mannequin à la téloche de mon second exemple. Les éructations du mec et les atermoiements de la nana ne s’installent tout simplement pas dans le même dispositif intime. L’erreur mythifiante de l’éventuelle existence d’une culture intime commune intégrale (ce mythe amoureux durable de la communion absolue des genres) entre cette femme et cet homme sera le soliveau de tous les malentendus à venir.

Le féminisme, et ce à raison, a lutté pour déraciner les pilotis dogmatisés de la culture intime masculine. Un nombre de postulats masculins ont perdu, au cours du dernier siècle, beaucoup de leur certitude et de leur tranquillité, dans le cercle de la vie ordinaire. Cela a forcé l’entrée de la culture intime masculine dans un espace intellectuel aussi inattendu que mystérieusement suave: le maquis. Cette portion de l’offensive féministe est celle qui a le mieux réussi, sociétalement… quoique les barils de poudre stockés dans la Sainte-Barbe secrète de la culture intime masculine contemporaine sont souvent fort mal évalués, alors qu’ils annoncent des dangers futurs assez percutants, éventuellement violents, même. Le féminisme des années 1960-1970, avancé radicalement et soucieux de système, a aussi porté son offensive sur la culture intime féminine, analysée comme aliénée par le phallocratisme. On connaît le rejet des féministes d’autrefois envers maquillage, talons aiguilles, parfums capiteux, épilation, permanentes, et robes moulantes. Leur attitude était à la fois militante et autocritique. En effet, elle avait beaucoup à voir, cette attitude d’époque, avec les sourcillements honteux que ce féminisme classique produisait, en toisant ses propres brimborions d’orientation séduisante/sexy/hédoniste/narcissiste, qui soulevaient un voile bien impudique sur la facette rose douçâtre de toute la culture intime féminine. Culpabilité et sexage ont souvent fait fort bon ménage, à deux, au tournant de ce siècle, surtout dans le contexte, sociétalement tourmenté, des luttes d’un temps. Sur ce point, dialectiquement autocritique, l’esprit du féminisme l’a emporté contre sa lettre, si on peut dire. Libre, la femme s’est décrétée aussi libre dans son habillement, ses ornements, ses amusettes, ses pratiques de consommatrice. Personne ne lui dit comment organiser ces choses là, ni homme pro, en plein (phallocratique), ni femme anti, en creux (autocritique certes, mais aussi inversion un peu mécanique du premier mouvement). Jetant l’eau sale du bain patriarcal sans jeter le bébé hédoniste, la culture intime des femmes contemporaines retient ce qui lui plaît sans céder aux contraintes policées d’un militantisme de combat anti-patriarcal et de ses sacrifices militants aussi excessifs que datés. Girls just wanna have fun, comme le dit si bien la chanson. Et pourquoi non. Cela ne veut pas dire pour autant qu’elles n’ont plus besoin du féminisme.

Sans être à l’abri des résurgences traditionalistes qui exercent leur pression aussi, le fait est que les fondements des cultures intimes masculine et féminine bougent d’un vaste mouvement de mutation, en sexage. Une portion importante de ce mouvement perpétue et renouvelle une certaine culture du secret. Les hommes entrent partiellement dans le maquis de la culture intime parce que certains de leurs postulats secrets n’ont plus accès au soleil ou au tréteau des évidences. Les femmes restent partiellement dans le maquis de la culture intime tout simplement parce qu’elles n’ont plus de comptes à rendre sur leurs choix intimes. L’enjeu désormais est de laisser ouvert une intersection dialoguante entre ces deux cultures intimes en mouvement. Comme aucune des deux ne peut plus prétendre pouvoir de facto imposer ses postulats, on peut s’attendre encore à un bon lot de débats ordinaires entre les enfants d’Ésope et les enfants de Lafontaine, sur ce qu’on connaît ou croit connaître des uns et des autres.

Culture-intime-homme-femme2

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La Petite fille intrépide (FEARLESS GIRL) ou de la subversion en art

Posted by Ysengrimus sur 21 février 2018

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L’art n’est pas seulement frivole, il arrive aussi à être insidieusement subversif. De tous temps, les artistes authentiques ont su annoncer l’Histoire et installer des idées anticipatrices en porte-à-faux dans des espaces qui se définissaient initialement, dans leur principe, comme inaptes à les tolérer. La sculpteuse Kristen Visbal a indubitablement réalisé ce petit exploit subtil à New York, dans le Parc du Boulingrin (Bowling Green) du quartier des affaires de Manhattan (Financial District, Manhattan). Au départ, il s’agit de faire rien de plus que du bon petit féminisme de droite, sans trop casser la baraque. On se propose donc —apparemment— de tout juste rendre hommage aux femmes dans le secteur des affaires et de mettre en valeur leur présence dans les positions d’autorité affairiste. La plaque aux pieds de la Petit fille intrépide (Fearless Girl) est effectivement explicite (quoique, hmm, hmm… subtilement ambivalente) sur la question. Et elle fait même référence à l’entreprise ronron qui finança cette œuvre d’art urbain.

Sauf que vite, quand on visualise la chose dans sa plasticité effective, on se rend bien compte que la Petit fille intrépide se fait bel et bien foncer dedans par le fameux Taureau de Wall Street (Charging Bull). Or ce qui compte exclusivement, c’est ce que l’œuvre d’art urbain fait, toujours. Le taureau, qui date de 1989 et qui autrefois semblait courir dans le vent, sans plus, fonce maintenant sur un être humain gracile. Et qui plus est: cet être humain gracile —crucialement enfantin et féminin— affronte, tient tête et, anticipation dialectique fatale, vaincra. On le sent en un éclair, au premier regard. L’œuvre globale s’en trouve dès lors radicalement et irréversiblement réinvestie. Notons que l’œuvre finale n’est pas concertée. L’auteur du Taureau déteste copieusement la Petit fille intrépide car il comprend parfaitement que son œuvre devient une merde odieuse, monstrueuse, pervertie, qui ne peut plus revendiquer la moindre validité héroïque. Ce qui se voulait autrefois la Force (la force de la finance, naturellement) est dorénavant devenu le Monstre. Magnifique symbolisme.

Il y a évidemment les pour et le contre. Il y  a ceux et celles qui se lamentent à cause du commanditaire de l’œuvre, une entreprise de je ne sais quoi de boursicote dont j’ai rien à foutre. J’aimerais leur rappeler que les commanditaires de la Tour Eiffel, en 1889, c’était pas des petits saints non plus. Then what? On s’en tape souverainement aujourd’hui… Ce qui compte dans la démarche artistique, c’est l’apport résultatif de l’artiste, pas les manœuvres suspectes des chiens sales qui tiennent l’avoir collectif en otage et cherchent à se faire mousser dans le mouvement. Moi, la Petite fille intrépide, je suis mille fois pour. J’espère seulement que sa grande popularité instantanée perdurera et lui permettra de devenir une installation permanente exactement là ou elle se trouve. Et, en attendant que tous les emmerdeurs et les pense-petits statuent sur son sort fatal et sublime, eh bien, elle me fait chanter…

Petite fille intrépide
 
Petite fille intrépide,
Tu fais face au torrent
Et tu combles ce vide
Qui nous serre en dedans.
Tu es l’eau de la source,
Intrépide petite fille,
Et la Tour de la Bourse
Gondole, frémit, vacille.
 
Tu nous dis: je suis là,
Une petite Tour de Pise.
Et tu ne penches pas
Devant les entreprises
Et les émoluments
D’un taureau qui te charge
Et qui voudrait tellement
Que tu prennes le large.
 
Petite aiguille au pied
Des courtiers, des barons,
Viens nous les fredonner,
Tes contines, tes chansons.
Entre le plomb et l’or
Et le sec et l’humide,
Tu rends le faible, fort,
Petite fille intrépide.
 
Tu ne contemples pas
Ce Minotaure qui fonce
Et pourtant, tu le vois
Et c’est toi qui annonces
Qu’un beau jour, il tombera
Comme les feuilles à l’automne
Avec force et fracas
Comme quand l’Histoire étonne…
 
Petite fille intrépide,
Je veux te dire merci.
Tu es ce qui valide
Tout ce qui subvertit.
Tu es la résistance
Qui s’annonce en nos cœurs.
Tu es ma dernière chance.
Tu es mères, filles, tantes, sœurs…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Le complexe de Joey Zasa

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2018

Joey Zasa (joué par Joe Mantegna) dans THE GODFATHER III (1990)

Joey Zasa (joué par Joe Mantegna) dans THE GODFATHER III (1990)

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Le gangster Joey Zasa est un personnage fictif créé par Mario Puzo et Francis Ford Coppola dans le film The Godfather Part III (1990). C’est une des figures mafieuses auxquelles le Parrain, Miguel Corleone, est confronté. Alliés formels, Corleone et Zasa sont en fait des ennemis farouches et leur conflit intestin forme une portion importante de la trame de cet opus cinématographique. Mais Joey Zasa nous intéresse moins ici dans ses turpitudes criminelles que dans son profil ethnoculturel plus général. Une des nombreuses raisons pour lesquelles Joey Zasa irrite profondément Miguel Corleone va nous mener directement au coeur de notre propos.

Nous sommes, dans The Godfather Part III, au début des années 1980. La communauté italo-américaine a bien évolué et elle s’est largement intégrée à la civilisation continentale. Miguel Corleone s’adonne depuis des décennies à des activités criminelles complexes se déployant à grande échelle et requérant une attitude feutrée, discrète, peu ostensible. Il envisage désormais de se tourner graduellement vers des investissements légitimes, maintenant que le contexte général est moins discriminatoire qu’autrefois. Et Miguel entend procéder tout doucement, en homme d’affaire d’officine, sans tambour ni trompette. Sauf que Joey Zasa a une autre conception de l’enchâssement des personnes et des institutions de sa communauté ethnoculturelle dans le cadre du rêve américain. Joey Zasa considère que les italo-américains doivent désormais se promouvoir ouvertement, s’affirmer fermement, prendre leur place. Il faut cesser de mettre des gants. Cette prise de possession d’une affirmation ethnoculturelle de soi se déploie sur le présent mais aussi sur le passé, sur l’histoire. Ainsi Joey Zasa est le genre de figure publique à se lancer dans une grande campagne promotionnelle visant à démontrer et faire unanimement accepter (notamment dans les manuels scolaires) le fait —par exemple— que le téléphone n’a pas été inventé par Alexander Bell mais bien par l’italien Antonio Meucci (1808-1889). Joey Zasa est un ostensible, un flamboyant, un tapageur. Il se soucie quasi maladivement de l’image publique des italiens et des italo-américains. Mais une portion importante de sa propre communauté (dont, entre autres. Miguel Corleone) trouve qu’il en fait trop. Il nuit à sa cause plus qu’il ne la sert.

J’appelle COMPLEXE DE JOEY ZASA l’attitude de CERTAINS représentants de CERTAINES communautés ethnoculturelles quand ils confondent intégration effective et ostentation promotionnelle, préférant ainsi le clinquant symbolique aux acquis sociaux effectifs pour leur communauté ethnoculturelle. Le Complexe de Joey Zasa est une attitude affectant quasi-exclusivement les figures bourgeoises des communautés ethnoculturelles concernées. C’est fondamentalement un comportement de classe, une posture de commerçant dont la camelote serait rien de moins que, d’un bloc et sans nuances descriptives, la communauté ethnoculturelle même dont le commerçant en question s’autoproclame le promoteur. Ces figures bourgeoises communautaires représentent une sorte de projection hypertrophiée de leur propre accession symbolique de classe et la généralisation indue de cette projection sur tous les représentants réels ou fantasmés de la communauté ethnoculturelle concernée. Souvent une grande gueule chronique ou un pamphlétaire forcené, le bourgeois communautariste atteint du Complexe de Joey Zasa se considère personnellement (et souvent exclusivement) comme le dépositaire du corps de procédures comportementales, interpersonnelles et individuelles autant qu’institutionnelles et collectives, permettent d’assurer une bonne réputation à toute sa communauté ethnoculturelle. Inutile de dire que l’idéologie, souvent étroite, étriquée, conformiste, victimaire et réactionnaire, des Joey Zasa de ce temps ceinture étroitement leur vision du devoir-être communautaire de leur groupe et des autres groupes envers leur groupe. Implicitement, pour notre bon héraut communautaire, tout tend fortement à être la faute des autres. Les problèmes de son groupe sont, aux vues de Joey Zasa, largement un artefact interculturel du groupe de l’autre. Traumatisme historique et autorité victimaire à la clef, Joey Zasa est un complexé, au sens classique et ordinaire du terme.

Nous allons prendre un exemple semi-fictif suavement autocritique tout autant que terriblement représentatif. Il y a quelques années, j’ai prononcé une communication intitulée AVOIR UN MÉCHANT LANGAGE portant sur le jugement souvent sévère, parfois indulgent, presque toujours dialectiquement contradictoire, que les québécois portent sur leur langue vernaculaire et sur les comportements interactifs qui s’y associent. Dans cette communication utilisant des données de corpus, je donne l’heure juste sans concession, décrivant les bons coups et les errements de mes chers compatriotes avec percutant mais aussi avec un recul tout sociologique. La communication était présentée à Paris, devant un auditoire international. Après mon exposé, je me fais tasser dans un coin par la sociolinguiste Lucie Mercier (nom fictif). Lucie Mercier PhD est une des figures de la sociolinguistique montréalaise du siècle dernier. Professeure titulaire, elle dirige un important centre de recherche sur la sociolinguistique du français québécois. En un mot, c’est une de nos (petites) éminences (locales). Et l’éminence se met à vertement m’enguirlander. Sans contester la véracité d’aucune des conclusions de ma communication, elle me reproche malgré tout de l’avoir prononcée parce que ce qui y est dévoilé n’est pas très bon pour l’image publique du Québec (verbatim). Je lui rétorque que je me soucie moins d’image publique que de pertinence descriptive mais elle continue de me chanter la chanson du toute vérité n’est pas bonne à dire et du prestige international du Québec et de patati et de patata. Je lui signale alors, en toute déférence, que je crois fermement qu’elle souffre du Complexe de Joey Zasa. Elle ne comprend pas un traître mot de ce que je lui raconte et tourne les talons, drapée dans sa certitude d’un primat crucial —pour le bien d’une communauté ethnoculturelle spécifique: la sienne— de la relation publique lénifiante sur la description adéquate des faits socio-historiques. Des sciences humaines comme croupion ancillaire aux objectifs promotionnels de Quebec Inc. Bon sang de bon… où vont nous subventions?

Historiquement, collectivement, sur les différentes scènes locales comme au niveau planétaire, nous entrons dans une phase hautement sensible de mise en interface des communautés ethnoculturelles de notre grand domaine. Le communautarisme civique est vraiment de mise et il le sera de plus en plus. Dans un tel contexte délicat, requérant toute la diplomatie collective imaginable, les éléments se comportant comme des voyageurs de commerce et souffrant chroniquement du Complexe de Joey Zasa apparaissent comme des personnages archaïques pataugeant nuisiblement dans le jeu de quilles interculturel, avec leurs gros sabots. On observe que certaines communautés ethnoculturelles s’intègrent mieux que d’autres dans une société majoritaire. Je ne vais pas citer d’exemples: ils se devinent. Un simple petit examen de conscience suffit. Pensez au groupe ethnoculturel dont vous jugez qu’il s’intègre le mieux. Cherchez-y des Joey Zasa, des figures publiques ostensibles qui font une promo lourde et bruyante de ce groupe. Vous n’en trouverez pas. Pensez maintenant au groupe ethnoculturel dont vous jugez qu’il s’intègre le moins bien. Cherchez-y des Joey Zasa, des figures publiques ostensibles qui font une promo lourde et bruyante de ce groupe. Vous en trouverez. Et vous pourrez les nommer, vous les représenter visuellement et retracer leur trajectoire tintinnabulante dans les médias. Comme nous sommes tous potentiellement le Joey Zasa d’un autre, nous devons méditer cette question pudiquement, avec le regard autocritique requis, devant notre avenir collectif mondial qui s’avance.

Le gangster Joey Zasa finit ses jours abattu par Vincent Mancini-Corleone, le neveu de Miguel Corleone, contre le grée de ce dernier, qui en a marre des guerres mafieuses. Il s’agit d’un capotage (les américains disent un hit) ayant eu lieu dans le strict cadre du conflit pégreux entre Zasa et les Corleone. Mais toute la communauté italienne de ce petit univers fictif pousse un discret soupir de soulagement. Elle ne regrette pas trop longtemps cet élément remuant, tapageur et infatué qui voulait trop bien faire et risquait d’entraîner sa communauté dans des rapports de force indus avec le reste de la société civile et qu’il a bien fallu finir par faire taire, de l’intérieur. Adieu Joey, fleuron d’un temps…Voyons à apprendre à te faire taire en nous aussi, avant que tu ne t’attires ce genre d’ennui avec les membres de ta propre communauté ethnoculturelle déjà, elle, plus avancée que toi, en matière de communautarisme civique.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Mes seize aphorismes utiles tirés de LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE de Guy Debord (1967)

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2017

Il y a cinquante ans, Guy Debord avançait magistralement les 221 aphorismes de son ouvrage phare LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE. Aujourd’hui, il faut tout relire tranquillement, et prendre le recul. Certains segments de la réflexion ont vieilli (notamment ses développements sur le temps cyclique et sur l’espace urbain — on ne va pas s’y attarder). D’autres restent avec nous. Mes seize aphorismes utiles tirés de cet ouvrage crucial vieux d’un demi-siècle sont ici… [fugitivement commentés entre crochets et en gras, par moi. — Ysengrimus]

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Le spectacle est l’héritier de toute la faiblesse du projet philosophique occidental qui fut une compréhension de l’activité, dominée par les catégories du voir; aussi bien qu’il se fonde sur l’incessant déploiement de la rationalité technique précise qui est issue de cette pensée. Il ne  réalise pas la philosophie, il philosophise la réalité. C’est la vie concrète de tous qui s’est dégradée en univers spéculatif.

[1- Il est à la fois historiquement important et dialectiquement significatif d’observer que c’est au moment de la lente dissolution de la philosophie spéculative comme vaste discipline intellective que la dynamique du spectacle prend graduellement le relais. On passe donc fatalement du Logos armaturé à l’Image papillonnante, du dirigeant au saltimbanque, du penseur au baseballeur, et, conséquemment, du ratiociné au métaphorique.  — Ysengrimus]

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C’est la plus vieille spécialisation sociale, la spécialisation du pouvoir, qui est à la racine du spectacle. Le spectacle est ainsi une activité spécialisée qui parle pour l’ensemble des autres. C’est la représentation diplomatique de la société hiérarchique devant elle-même, où toute autre parole est bannie. Le plus moderne y est aussi le plus archaïque.

[2- Si le spectacle émane du pouvoir, il est aussi la manifestation la plus éclatante de la perte de l’essence de soi du pouvoir. S’il faut éblouir les masses, c’est qu’elles ne sont plus subjuguées, s’il faut les baratiner, c’est qu’elles ne sont pas très convaincues. Un développement que Debord ne pouvait qu’entrevoir est celui corroborant qu’aujourd’hui les masses SONT le spectacle. Big brother is all of us et le sceptre contemporain, c’est une tige d’égoportrait (selfie). — Ysengrimus]

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Avec la séparation généralisée du travailleur et de son produit, se perdent tout point de vue unitaire sur l’activité accomplie, toute communication personnelle directe entre les producteurs. Suivant le progrès de l’accumulation des produits séparés, et de la concentration du processus productif, l’unité et la communication deviennent l’attribut exclusif de la direction du système. La  réussite du système économique de la séparation est la prolétarisation du monde.

[3- On a pu croire, avec les avancées technologiques et la démocratisation de l’information de masse (Internet et ses mythes), à la mise en place d’une communication multipolaire, prolétarisée, et de souche collective. Il y a là une des grandes illusions des développements contemporains du spectacle. Cyber-culture et cyber-censure dansent ensemble sur le même cercle, dans une remise graduelle en selle de la séparation de la communication et du fait communiqué, notamment par les instances de pouvoir. Celles-ci ont promptement comblé un rattrapage technocratique qui dit haut et fort la transparence servile de toutes les technocraties, y compris celles émanant des technologies ordinaires.  — Ysengrimus]

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L’origine du spectacle est la perte de  l’unité du monde, et l’expansion gigantesque du spectacle moderne exprime la totalité de cette perte: l’abstraction de tout travail particulier et l’abstraction générale de la production d’ensemble se traduisent parfaitement dans le spectacle,  dont le mode d’être concret est justement l’abstraction. Dans le spectacle, une partie du monde se représente devant le monde, et lui est supérieure. Le spectacle n’est que le langage commun de cette séparation. Ce qui relie les spectateurs n’est qu’un rapport irréversible au centre même qui maintient leur isolement. Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé.

[4- On ne dira jamais assez les cuisants sévices de l’abstraction ordinaire. La crise du spectacle contemporain se niche, entre autres, dans la séparation maladive entre le viral et le non-viral. Charnu et concret, le non-viral existe au quotidien mais s’oublie à répétition, s’éparpille sans constance. Abstrait et spectaculaire, le viral s’impose comme savoir collectif factice, doxa bidon, faux consensus des hystéries de Panurge, éphémère uniformisation du buzz hypersénilisé, mort-né. C’est bien en tant que séparé que le viral survole le non-viral, en complétant la collectivisation de la pseudo-existence de tous nos pragmatismes virtuellement consensuels. Les deux se rejoignent hâtivement sous forme de non existence spectaculaire et ce, en un temps fulgurant.  — Ysengrimus]

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Alors que dans la phase primitive de l’accumulation capitaliste «l’économie  politique  ne  voit  dans le prolétaire que l’ouvrier», qui doit recevoir le minimum indispensable pour la conservation de sa force de travail, sans jamais le considérer «dans ses loisirs, dans son  humanité», cette position des idées de la classe dominante se renverse aussitôt que le degré d’abondance atteint dans la production des marchandises exige un surplus de collaboration de l’ouvrier. Cet ouvrier, soudain lavé du mépris total qui lui est clairement signifié par toutes les modalités d’organisation et surveillance de la production, se retrouve chaque jour en dehors de celle-ci apparemment traité comme une grande personne, avec une politesse empressée, sous le  déguisement du consommateur. Alors l’humanisme de la marchandise prend en charge «les loisirs et l’humanité» du travailleur, tout simplement parce que l’économie politique peut et doit  maintenant dominer ces sphères en tant qu’économie politique. Ainsi «le reniement  achevé de l’homme» a pris en charge la totalité de l’existence humaine.

[5- La tertiarisation de l’intégralité de la tonalité civilisationnelle a poussé cet humanisme de la marchandise dans ses retranchements ultimes. Le mépris glacial des interactions sur le lieu de travail répond fielleusement aux autres interactions, mielleuses et théâtralisées elles, du lieu de loisir. Il est assez limpide que le bordel comme espace de contact et la prostitution comme modus operandi intersubjectif accèdent à des dimensions de modèle interactif universel. La pute ravale son mépris, exécute la tâche dans toute la facticité roborative du spectacle. Le john encaisse la jouissance, débourse le prix du plaisir et engrange la facticité uniformisée et quantifiable de tous ses loisirs. Tertiarisation et réification travaillent ensemble en œuvrant vers une visée commune: faire taire les émotions, les transgressions et les déviances. Vivons les dents serrées: nous sommes tertiarisés.   — Ysengrimus]

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La valeur d’usage qui était implicitement comprise dans la valeur d’échange doit être maintenant explicitement proclamée, dans la réalité inversée du spectacle, justement parce que sa réalité effective est rongée par l’économie marchande surdéveloppée; et qu’une pseudo-justification devient nécessaire à la fausse vie.

[6- Il faut fonder d’urgence un Front de Libération de la Valeur d’Usage. Celle-ci s’agite comme un gorille dans la cage marchande mais ni le spectacle ni la facticité représentative ne sauraient la dissoudre. Elle est la praxis agissante en union cruciale avec l’objet de son action. Libérons l’ultime prisonnier politique: la valeur d’usage! Elle est le noyau dur matérialiste qui traverse les régimes et les use comme le jet de sable râpe la surface des vieilles pierres et les nettoie bien net, bien blanches. Ce que l’économie marchande a rongé, la nausée financiariste verra bien à le régurgiter, dégueu mais intégral. Sous les marchés, la valeur d’usage.  — Ysengrimus]

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Le faux choix dans l’abondance spectaculaire, choix qui réside dans la juxtaposition de spectacles concurrentiels et solidaires comme dans la juxtaposition des rôles (principalement signifiés et portés par des objets) qui sont à la fois exclusifs et imbriqués, se développe en lutte de qualités fantomatiques destinées à passionner l’adhésion à la trivialité quantitative. Ainsi renaissent de fausses oppositions archaïques, des régionalismes ou des racismes chargés de transfigurer en supériorité ontologique fantastique la vulgarité des places hiérarchiques dans la consommation. Ainsi se recompose l’interminable série des affrontements dérisoires mobilisant un intérêt sous-ludique, du sport de compétition aux élections. Là où s’est installée la consommation abondante, une opposition spectaculaire principale entre la jeunesse et les adultes vient en premier plan des rôles fallacieux: car nulle part il n’existe d’adulte, maître de sa vie, et la jeunesse, le changement de ce qui existe, n’est aucunement la propriété de ces hommes qui sont maintenant jeunes, mais celle du système économique, le dynamisme du capitalisme. Ce sont des choses qui règnent et qui sont jeunes; qui se chassent et se remplacent elles-mêmes.

[7- Les compétitions fallacieuses (sports, élections, nationalismes, racisme, plouto-empoignes, phallo-tricheries, conflit des générations, mondanités du monde du spectacle) sont le moteur horloger de la fausse binarité pendulaire. Le consensualisme aveugle du golem économique requiert une série frémissante de concessions factices au dialectique et à l’alterné. Notons que la durabilité du procédé s’use, attendu qu’on passe graduellement de la guerre à l’ennemi à la guerre à la guerre. Il va sans dire qu’un jour viendra où l’univocité mondialiste du système économique fera face aux masses unies par delà ces fausses divisions internes, et en harmonie avec la crise cruciale. Oui, un jour viendra.  — Ysengrimus]

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Le défaut dans la théorie de Marx est naturellement le défaut de la lutte révolutionnaire du  prolétariat de son époque. La classe ouvrière n’a pas décrété la révolution en permanence dans l’Allemagne de 1848; la Commune a été vaincue dans l’isolement. La théorie révolutionnaire ne peut donc pas encore atteindre sa propre existence totale. En être réduit à la défendre et la préciser dans la séparation du travail savant, au British Museum, impliquait une perte dans la théorie même. Ce sont précisément les justifications scientifiques tirées sur l’avenir du développement de la classe ouvrière, et la pratique organisationnelle combinée à ces justifications, qui deviendront des obstacles à la conscience prolétarienne dans un stade plus avancé.

[8-  Le défaut dans la théorie est la réponse dans le ciel aux défauts des luttes terrestres. La Bataille des Champs Catalauniques de la théorie et de la praxis se perpétue sur deux plans, fatalement, vu son ardeur. Il est de bonne tenue de bien faire sentir que la théorie pour les masses qui doit s’expliquer aux masses rate une marche. Elle n’en devient pas plus fausse mais sa saisie en est, par contre, passablement faussée. La théorie révolutionnaire rencontre la praxis révolutionnaire dans le slogan, texte court, capteur universel. La théorie révolutionnaire recherche les masses dans les tâtonnements du texte long, articulé, explicatif, lénifiant, bourdonnant. Le Capital de Marx n’est pas un slogan d’action circonscrite. Tout le pouvoir aux soviets! n’est pas un développement théorique de portée universelle. — Ysengrimus]

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Toute l’insuffisance théorique dans la défense scientifique de la révolution prolétarienne peut  être ramenée, pour le contenu aussi bien que pour la forme de l’exposé, à une identification du prolétariat à la bourgeoisie du point de vue de la saisie révolutionnaire du pouvoir.

[9- «Moi, Karl Marx, j’ai introduit la dialectique hégélienne dans le matérialisme historique. La dialectique ne fait pas de pardon dans l’étude et la compréhension de l’histoire. Elle rejette le durable, l’éternel, le stable, le constant, le cyclique, l’identique, au profit du contradictoire, de l’irréversible, de la crise, de l’altération novatrice et sans retour. Il n’y a pas à transiger avec ce type de doctrine. Et pourtant, bien malgré moi, j’ai transigé. J’ai transigé avec l’ancienne pensée non dialectique. Évidemment! Pensez-y! J’ai avancé que la révolution prolétarienne allait se déployer comme le fit la révolution bourgeoise. Les révolutions bourgeoises, celle de 1789, certes, mais aussi, et plus précisément, mon rêve de jeunesse, devenu partiellement réalité en 1848, furent le modèle identitaire que j’employai, comme fatalement, pour me représenter les révolutions à venir. En perpétuant un tel modèle identitaire, c’est bien cette vieille pourriture de constance métaphysique que je maintenais, coagulée au cœur de la dialectique. Plus de crise, plus de nouveauté radicale, mais une toute subreptice modélisation, un carcan, un patron. Et pas le moindre! Rien de moins que la bourgeoisie montrant au prolétariat comment faire une révolution! C’est justement ce carcan, ce patron, ce modèle que Lénine a brisé. Il a démontré que, dans son déploiement effectif, les révolutions n’adoptent pas de schéma absolu, mais seulement des analogies tendancielles. Il a démoli les restes de fantasme doctrinaire de mon approche. Qu’a-t-il tant fait? Il a simplement laissé tomber, comme illusion inutile, l’idée «marxiste» voulant que la bourgeoisie devait faire la révolution d’abord et que le prolétariat ne devait s’avancer qu’ensuite. Lénine a mis en branle la leçon immense de la Commune de Paris que je cherche encore à comprendre. Il a prouvé, par son œuvre et par son action, que, comme il l’a dit lui-même, l’histoire se développe toujours par son mauvais côté. Aussi, quand le prolétariat russe marcha sur Moscou et sur Petrograd, le cadre théorique était ajusté à ce radical impondérable intellectuel et matériel de la non symétrie des révolutions. Le léninisme théorique en histoire, c’est le culminement de la dialectique dans le matérialisme historique. Plus de constante, plus de séquences obligées pré-établies dans l’idée. Déchiré l’ultime rideau de l’hégélianisme de Marx. Corrigée, la grande erreur théorique autour de laquelle se lovèrent tous les espoirs et toutes les mortifications de ma vie. Hélas, Lénine a été englouti par les lois qu’il a lui-même découvertes. L’histoire, que, pour l’avoir révélé, il ne contrôlait pas plus que moi, s’est développée du mauvais côté pour lui et les siens aussi… régressions thermidorienne, brumairienne et finalement liquidatrice incluses! Voilà, de fait, cher Sinclair, ce que Lénine et Marx ont profondément en commun: ils finissent déchiquetés par les colossales contradictions historiques qu’ils mettent à jour. Notez, en saine dialectique radicale et toujours aussi tristement et fièrement à la fois, que, attendu que je suis dépassé par Lénine, il appert que Lénine est aussi dépassé par moi. Son analyse anomaliste de la révolution russe, valide à court et moyen terme, rend, à plus long terme, des comptes à mon modèle analogiste. Sa Commune de Paris à lui est tombée aussi, mais selon une large courbe bien plus similaire à celle de la Révolution Française. En gros, et –de nouveau!– schématiquement, les phases sont: Gouvernement révolutionnaire, Bonapartisme/Stalinisme, Restauration politique sans retour réel au point de départ. Quelque part cela se rejoint, toute cette merde d’arabesques révolutionnaires.» (dixit le Karl Marx de DIALOGUS, pastiché par Paul Laurendeau). — Ysengrimus]

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Dans ce développement complexe et terrible qui a emporté l’époque des luttes de classes vers de nouvelles conditions, le prolétariat des pays industriels a complètement perdu l’affirmation de sa perspective autonome et, en dernière analyse, ses illusions, mais non son être. Il n’est pas supprimé. Il demeure irréductiblement existant dans l’aliénation intensifiée  du capitalisme moderne: il est l’immense majorité des travailleurs qui ont perdu tout pouvoir sur l’emploi de leur vie, et qui, dès qu’ils le savent, se redéfinissent comme le prolétariat, le négatif à l’œuvre dans cette société. Ce prolétariat est objectivement renforcé par le mouvement de disparition de la paysannerie, comme par l’extension de la logique du travail en usine qui s’applique à une grande partie des «services» et des professions intellectuelles. C’est subjectivement que ce prolétariat est encore éloigné de sa conscience pratique de classe, non seulement chez les employés mais aussi chez les ouvriers qui n’ont encore découvert que l’impuissance et la mystification de la vieille politique. Cependant, quand le prolétariat découvre que sa propre force extériorisée concourt au renforcement permanent de la société capitaliste, non plus seulement sous la forme de son travail, mais aussi sous la forme des syndicats, des partis ou de la puissance étatique qu’il avait constitués pour s’émanciper, il découvre aussi par l’expérience historique concrète qu’il est la classe totalement ennemie de toute extériorisation figée et de toute spécialisation du pouvoir. Il porte la révolution qui ne peut rien laisser à l’extérieur d’elle-même, l’exigence de la domination permanente du présent sur le passé, et la critique totale de la séparation; et c’est cela dont il doit trouver la forme adéquate dans l’action. Aucune amélioration quantitative de sa misère, aucune illusion d’intégration hiérarchique, ne sont un remède durable à son insatisfaction, car le prolétariat ne peut se reconnaître véridiquement dans un tort particulier qu’il aurait subi ni donc dans la réparation d’un tort particulier, ni d’un grand nombre de ces torts, mais seulement dans le tort absolu d’être rejeté en marge de la vie.

[10- D’avoir perdu ses illusions révolutionnaires et réformatrices, le prolétariat n’en reste pas moins la grande force négatrice du développement historique contemporain. Or «l’extension de la logique du travail en usine qui s’applique à une grande partie des «services» et des professions intellectuelles» s’est inversée. Aujourd’hui, c’est plutôt l’extension de la logique des «services» et des professions intellectuelles qui s’applique à une grande partie du travail en usine… Il n’y a donc pas à tergiverser, la tertiarisation, c’est la mise en place, voulue ou non, du prolétariat qui pense, qui spécule et qui, fatalement, critique le monde, abstraitement et concrètement. La tertiarisation donne les ultimes outils théoriques de la quotidienneté au prolétariat. Elle le fait entrer massivement dans les coulisses du spectacle. Plus rien n’est dur ou fatal, tout est mou, factice. C’est un décor. Du toc. Et le fric, c’est du papier. Et une étincelle peut mettre le feu à toute une… pile de notes de service.  — Ysengrimus]

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L’organisation révolutionnaire ne peut être que la critique unitaire de la société, c’est-à-dire une critique qui ne pactise avec aucune forme de pouvoir séparé, en aucun point du monde, et une critique prononcée globalement contre tous les aspects de la vie sociale aliénée. Dans la lutte de l’organisation révolutionnaire contre la société de classes, les armes ne sont pas autre chose que l’essence des combattants mêmes: l’organisation révolutionnaire ne peut reproduire en elle les conditions de scission et de hiérarchie qui sont celles de la société dominante. Elle doit lutter en permanence contre sa déformation dans le spectacle régnant. La seule limite de la participation à la démocratie totale de l’organisation révolutionnaire est la reconnaissance et l’auto-appropriation effective, par tous ses membres, de la cohérence de sa critique, cohérence qui doit se prouver dans la théorie critique proprement dite et dans la relation entre celle-ci et l’activité pratique.

[11- Il n’y a pas de révolution isolée, pas de révolution nationale. Les révolutions dans un seul pays ont toutes été nivelées et se sont graduellement reconnectées au miasme international ambiant. La notion de mondialisation a donc plus que jamais deux facettes. Mondialisation de l’internationale du pognon des accapareurs et des financiaristes. Mondialisation de la résistance concertée de ceux qui produisent la richesse collective en avançant calmement vers la praxis révolutionnaire de masse. Nous sommes tous intégralement les armes de la révolution et ce, même si les révolutions du futur ne seront pas marxistes. — Ysengrimus]

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Sous-produit de la circulation des marchandises, la circulation humaine considérée comme une consommation, le tourisme, se ramène fondamentalement au loisir d’aller voir ce qui est devenu banal. L’aménagement économique de la fréquentation de lieux différents est déjà par lui-même la garantie de leur équivalence. La même modernisation qui a retiré du voyage le temps, lui a aussi retiré la réalité de l’espace.

[12- Le tourisme, c’est la mondialisation du monde foutu. Ne s’y affirme que les aventures soigneusement ficelées et circularisées de la redite. Cette situation est si intégrale qu’il existe même, depuis belle lurette, une activité touristique de la fuite des circuits touristiques. Un off Brodway du tourisme, en quelques sortes, tout aussi bidon que l’autre, naturellement. Qu’il soit extrême, écolo, sportif, naturiste, gastronomique ou ethnographique, le tourisme reste la quintessence, de plus en plus ouvertement avouée, de la société du spectacle. Rien ni personne ne montre le monde, tant que la dynamique touristique impose sa loi. Le seul tourisme candide et honnête est le tourisme ouvertement pillard, c’est-à-dire celui qui accapare sans se complexer le soleil, les plages, les fruits exotiques et les paysages pittoresques, en en niant et en en boutant la vie historique. Le tourisme, c’est le vol de la partie de la propriété qui ne s’exporte pas donc ne se soutire pas. Tout tourisme tue l’agriculture (vivrière ou compradore) autant qu’il tue les juntes. En un mot, le tourisme est une théorie du spectacle faite chair, roc, lac et rivière, et qui étrangle discrètement tout développement. C’est que le matérialisme touristique est l’antithèse ouverte et scandaleusement bourgeoise du matérialisme historique.  — Ysengrimus]

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L’histoire universelle est née dans les villes, et elle est devenue majeure au moment de la victoire décisive de la ville sur la campagne. Marx considère comme un des plus grands mérites révolutionnaires de la bourgeoisie ce fait qu’«elle a soumis la campagne à la ville», dont l’air émancipe. Mais si l’histoire de la ville est l’histoire de la liberté, elle a été aussi celle de la tyrannie, de l’administration étatique qui contrôle la campagne et la ville même. La ville n’a pu être encore que le terrain de lutte de la liberté historique, et non sa possession. La ville est le milieu de l’histoire parce qu’elle est à la fois concentration du pouvoir social, qui rend possible l’entreprise historique, et conscience du passé. La tendance présente à la liquidation de la ville ne fait donc qu’exprimer d’une autre manière le retard d’une subordination de l’économie à la conscience historique, d’une unification de la société ressaisissant les pouvoirs qui se sont détachés d’elle.

[13- La tendance présente à la liquidation de la ville nous fait entrer dans l’outre-ville. La ville tertiarisée aspire à s’aseptiser, à se mondaniser, à se nunuchifier et, de ce fait aussi, elle aspire à s’illusionner. Montréal se donne des arrondissements indéneigeables ainsi qu’un quartier des spectacles… il faudrait y inaugurer une Place Guy Debord pour que la compréhension radicale des choses gagne (très éventuellement) quelque peu en épaisseur. Il ne restera plus alors qu’à se débarrasser des voitures et de leurs sempiternels pots d’échappement. Retour au bon vieil urbanisme de base. Oh là, là. Vaste programme.  — Ysengrimus]

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Le dadaïsme et le surréalisme sont les deux courants qui marquèrent la fin de l’art moderne. Ils sont, quoique seulement d’une manière relativement consciente, contemporains du dernier grand assaut du mouvement révolutionnaire prolétarien; et l’échec de ce mouvement, qui les laissait enfermés dans le champ artistique même dont ils avaient proclamé la caducité, est la raison fondamentale de leur immobilisation. Le dadaïsme et le surréalisme sont à la fois historiquement liés et en opposition. Dans cette opposition, qui constitue aussi pour chacun la part la plus conséquente et radicale de son apport, apparaît l’insuffisance interne de leur critique, développée par l’un comme par l’autre d’un seul côté. Le dadaïsme a voulu supprimer l’art sans le réaliser; et le surréalisme a voulu réaliser l’art sans le supprimer. La position critique élaborée depuis par les situationnistes a montré que la suppression et la réalisation de l’art sont les aspects inséparables d’un même dépassement de l’art.

[14- L’art est partout. Mon téléphone est l’appareil photo de Doisneau, la caméra de Truffaut, le cahier de Rimbaud, la palette de van Gogh et l’harmonica de Guthrie en un seul objet. Dada est partout. Le Surréalisme est partout. Dada et le Surréalisme ont été les plus efficaces et pertinentes poussées prospectives et ce, non seulement en matière d’art mais aussi sur la question beaucoup plus volatile du tout de l’expression ordinaire. Dada est toc. Le Surréalisme est suranné. C’est que ladite expression ordinaire les ont amplifié à un niveau exponentiel. Nous vivons dans Dada. La société du spectacle est Dada. Le Surréalisme c’est moi, et nous tous. Le Surréalisme, c’est Instagram et Facebook.  — Ysengrimus]

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L’affirmation de la stabilité définitive d’une courte période de gel du temps historique est la base indéniable, inconsciemment et consciemment proclamée, de l’actuelle tendance à une systématisation structuraliste. Le point de vue où se place la pensée anti-historique du structuralisme est celui de l’éternelle présence d’un système qui n’a jamais été créé et qui ne finira jamais. Le rêve de la dictature d’une structure préalable inconsciente sur toute praxis sociale a pu être abusivement tiré des modèles de structures élaborés par la linguistique et l’ethnologie (voire l’analyse du fonctionnement du capitalisme), modèles déjà abusivement compris dans ces circonstances, simplement parce qu’une pensée universitaire de cadres moyens, vite comblés, pensée intégralement enfoncée dans l’éloge émerveillé du système existant, ramène platement toute réalité à l’existence du système.

 [15- Cinquante ans plus tard, nous vivons tellement encore dans la gadoue d’un gel structuraliste qui ne dit plus son nom qu’on en est presque à pouvoir formuler les éléments paramétrables d’une historicité de la pensée anti-historique. Celle-ci fonctionne en succession de dénégations autant qu’en empilade de confirmationnismes. Elle affirme n’avoir jamais su ce qu’elle affecte de découvrir subitement et/ou d’avoir toujours su ce qu’elle est enfin abruptement obligé de reconnaître. Une portion importante du discours tapageur contemporain parle constamment de nouveauté et de changement sans jamais parler d’histoire. Le grand écran plat du spectacle EST le déni de l’histoire. Cette historiette d’histoire, on l’occulte, la trivialise ou la sublime en fait divers. Ou encore, on l’érige en grande fatalité naturelle, en code génétique, en principe fondamental de l’espèce (notamment quand il s’agit des foucades de nos mâles Alpha). En matière d’évolution et de développement des choses, dans la société du spectacle bourgeoise contemporaine, Darwin est partout, Marx est nulle part.  — Ysengrimus]

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Ce qui, dans la formulation théorique, se présente ouvertement comme détourné, en démentant toute autonomie durable de la sphère du théorique exprimé, en y faisant intervenir par cette violence l’action qui dérange et emporte tout ordre existant, rappelle que cette existence du théorique n’est rien en elle-même, et n’a à se connaître qu’avec l’action historique, et la correction historique qui est sa véritable fidélité.

[16- Il n’y a pas de théorie autonome et il n’y a pas d’histoire autonome. Toute la pensée est engendrée historiquement, matériellement. C’est une émergence. Le mythe de la sphère du théorique, du scientifique, de l’artistique ou du mystique reste l’ultime enfumage intellectuel de notre temps. Le plus suranné des enfumages aussi. Le plus durillon. L’enfumage des vieux mages… Seule la conscience collective de la transmission ordinaire des talents et des savoirs permettra de dissoudre le livide caillot intellectuel de l’arnaque d’une autonomie sacralisable de la pensée et des savoirs. Quand le génie sera partout, la mystification sera nulle part. Un jour viendra.  — Ysengrimus]

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il y a soixante ans: MYTHOLOGIES de Roland Barthes

Posted by Ysengrimus sur 7 novembre 2017

Il y a soixante ans cette année paraissaient les fameuses Mythologies de Roland Barthes. C’était littéralement de la sémiologie de combat, produite dans une sorte de situation de guérilla journalistique. Il en résulte aujourd’hui une suite de zébrures textuelles un peu vieillottes, quoique toujours suavement lisibles. Quand on s’avisera du fait que, dès le siècle dernier, émerge vigoureusement en France une intensive culture consumériste de masses, mâtinée de propagande nationale-coloniale et encore densément empreinte de traditionalisme (y compris de catholicisme traditionaliste), on comprendra mieux l’une de nos servitudes majeures: le divorce accablant de la connaissance et de la mythologie. La science va vite et droit en son chemin; mais les représentations collectives ne suivent pas, elles sont des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l’erreur par le pouvoir, la grande presse et les valeurs d’ordre (p. 63). La réalité sociologique quotidienne de la grande décennie d’après-guerre (notamment les premières glorieuses, surtout ici autour de 1954-1957) est donc déjà largement mythologisée. Et en empâtant sciemment la civilisation ordinaire dans son mythe, on est bel et bien en train de mollement la guider (comme un berger guide ses bêtes, un peu à la baguette, un peu sur leur air d’aller, un peu au petit bonheur la chance). Cela —le mythe— se joue, un peu perfidement mais sans concertation particulière, dans le grand cercle de vastes mutations sociales, tout en ne tendant aucunement à nier les mille choses qui déterminent le nouveau rythme de la vie ordinaire. Le mythe ne nie pas les choses, sa fonction est au contraire d’en parler; simplement, il les purifie, les innocente, les fonde en nature et en éternité, il leur donne une clarté qui n’est pas celle de l’explication, mais celle du constat […]. En passant de l’histoire à la nature, le mythe fait une économie: il abolit la complexité des actes humains, leur donne la simplicité des essences, il supprime toute dialectique, toute remontée au-delà du visible immédiat, il organise un monde sans contradictions parce que sans profondeur, un monde étalé dans l’évidence, il fonde une clarté heureuse; les choses ont l’air de signifier toutes seules (p. 217). Le décors d’un durable univers superficiel, consommateur, toc, aussi indolent qu’infatué, est déjà fermement planté.

Les représentations collectives décrites dans l’ouvrage de Barthes, sur une série de cas concrets, font perler des conceptions fondamentalement petites bourgeoises (pp 211-216) de l’existence ambiante. La sensibilité du Barthes des Mythologies est marxisante, plus précisément brechtienne. Il s’agit d’un marxisme pré-soisante-huitard un peu carré, discrètement prosoviétique mais encore sans complexe, très fluide, très direct et apte à réactiver un bon nombre de nos stimulations critiques aujourd’hui imperceptiblement engourdies sous le conformisme ambiant et la fausse universalité éternelle de nos petites certitudes gnagnan et outrecuidantes. Les mythes ne sont rien d’autre que cette sollicitation incessante, infatigable, cette exigence insidieuse et inflexible, qui veut que tous les hommes se reconnaissent dans cette image éternelle et pourtant datée qu’on a construite d’eux un jour comme si ce dût être pour tous les temps. Car la Nature dans laquelle on les enferme sous prétexte de les éterniser, n’est qu’un Usage. Et c’est cet Usage, si grand soit-il, qu’il leur faut prendre en main et transformer (p. 230). Aspirant à une anticipation critique de cette transformation révolutionnaire des Usages, si ardemment souhaitée, on nous montre de façon limpide que l’idéologie dominante est l’idéologie des classes dominantes. Plus précisément, l’idéologie dominante ciblant la petite bourgeoisie est une version prêt-à-porter, resto-rapide, javellisée et encapsulée de la pensée de ses maîtres. Et d’exemplifier, à partir de ce que diffuse la culture ambiante. Charlie Chaplin dans Les Temps Modernes est un pauvre sans être un prolétaire. Terry Malloy (joué par Marlon Brando) dans Sur les quais est un gréviste qui finit par renouer avec un patronat encore triomphant. Truquées, les mythologies sont implicitement propagandistes et servent la réaction, sans ambages, sans transition… Même la catégorie de Travail, en son principe, est faussée, naturalisée, figée, vitrifiée, banalisée et donc sabotée, notamment dans la présentation anthropologique qu’une exposition parisienne quelconque sur l’Homme (avec un grand H et sans Femme avec un grand F à côté) nous en serine. Que le travail soit un fait ancestral ne l’empêche nullement de rester un fait parfaitement historique. D’abord, de toute évidence, dans ses modes, ses mobiles, ses fins et ses profits, au point qu’il ne sera jamais loyal de confondre dans une identité purement gestuelle l’ouvrier colonial et l’ouvrier occidental (demandons aussi aux travailleurs nord-africains de la Goutte-d’Or ce qu’ils pensent de la grande famille des Hommes). Et puis dans sa fatalité même: nous savons bien que le travail est «naturel» dans la mesure même où il est «profitable», et qu’en modifiant la fatalité du profit, nous modifierons peut-être un jour la fatalité du travail. C’est de ce travail, entièrement historifié [sic], qu’il faudrait nous parler, et non d’une éternelle esthétique des gestes laborieux (p. 164). Brecht, quand tu nous tiens…

Il n’est certainement pas question de s’exclamer ici: Marx, sors de ce corps! Le fait est que ce genre d’analyse critique, de ne plus se formuler ainsi de nos jours, ne perd strictement rien de sa vigueur ou de sa justesse. Ceci dit, la question se pose, sereinement, après deux générations: les Mythologies de Barthes sont-elles datées? Factuellement elles le sont, imparablement. Ce genre de micro-analyse actualiste n’échappe aucunement à la patine du temps. En les lisant aujourd’hui, on ne sait plus qui sont ces cyclistes du Tour de France 1955, ou ces catcheurs à la mode du milieu du siècle dernier, en France. Minou Drouet n’est plus une vedette pour nous (sa réconciliation avec Jean Cocteau ne nous a pas laissé un souvenir indélébile) et les procès Dupriez et Dominici, on sait pas ce que c’est. De la même façon, on a une idée assez vague (quoique sinistrement discernable) de ce que la France foutait au Maroc dans ces années-là. Poujade et Mendès-France font partie de la grande histoire (on notera que Le Pen est nommé une fois, justement dans un article sur Poujade). Billy Graham et l’abbé Pierre font partie de la petite histoire (ils ne nous font plus prier, ça on arrive à le constater). Greta Garbo ne nous émeut plus vraiment. Le Nouveau Théâtre et Adamov ne sont plus ni nouveaux ni éminents (ceci n’est pas un cas de critique ni-ni mais un simple constat). Malgré ces éléments fatalement vermoulus, qui habitent intimement le développement et en fondent l’armature, le texte garde une remarquable fraîcheur et les lignes argumentatives de fond qui s’y expriment tiennent bien le temps, elles. J’irais même plus loin en affirmant que, de fait, le caractère daté des sujets traités sert désormais ultimement la cause de leur démystification. En effet, comme l’exercice consiste à regorger les phénomènes traités de leur prosaïque historicité, il n’y a rien de mieux que la distance de six bonnes décennies pour faire revenir par reflux ainsi que solidement imposer le réel historique daté à l’encontre de la naturalité mythologique faussement éternelle de ces faits de société. Ce que le monde fournit au mythe c’est un réel historique, défini, si loin qu’il faille remonter, par la façon dont les hommes l’ont produit ou utilisé; et ce que le mythe restitue, c’est une image naturelle de ce réel. Et tout comme l’idéologie bourgeoise se définit par la défection du nom bourgeois, le mythe est constitué par la déperdition de la qualité historique des choses: les choses perdent en lui le souvenir de leur fabrication. Le monde entre dans le langage comme un rapport dialectique d’activités, d’actes humains: il sort du mythe comme un tableau harmonieux d’essences. Une prestidigitation s’est opérée, qui a retourné le réel, l’a vidé d’histoire et l’a rempli de nature, qui a retiré aux choses leur sens humain de façon à leur faire signifier une insignifiance humaine. La fonction du mythe, c’est d’évacuer le réel: il est, à la lettre, un écoulement incessant, une hémorragie, ou, si l’on préfère, une évaporation, bref une absence sensible. Il est possible de compléter maintenant la définition sémiologique du mythe en société bourgeoise: le mythe est une parole dépolitisée (pp 216-217). Et, justement, on peut le dire aujourd’hui: Minou Drouet, Poujade, Billy Graham et l’abbé Pierre étaient des mythe, en France, au siècle dernier. L’ouvrage Mythologies a fichtrement bien fait d’en traiter justement du temps où ils faisaient encore rêver le populo parce que c’est pas aujourd’hui que ça résonnerait le moindrement dans les imaginaires, ces derniers étant bel et bien, massivement et incontestablement, passés à autre chose. Le discours de Barthes ET soixante ans de distance historique s’unissent solidement désormais pour bien nous les repolitiser, nous les historiciser et nous les démystifier, ces totems sociétaux dépolis d’autrefois. C’est ça et rien d’autre, pour un ouvrage actualiste daté, que de bien vieillir

Comprenons-nous bien, les mythologies ne se sont pas pour autant ratatinées, racotillées et résorbées, au fil du temps, il s’en faut de beaucoup. On sent, bien au contraire, qu’en deux générations, elles se sont surtout amplifiées, magnifiées, boursouflées, multipliées, ces menues mythologies barthésiennes d’antan. On est passé des petits morceaux d’art trouvé astucieux et mutins de Marcel Duchamp aux immenses ready-made scintillants, triomphalistes et planétaires de Jeff Koons, si vous m’autorisez une analogie venue du monde des arts. Aussi, on arrive à vibrer au fait que, ma foi, Barthes a bien su capter le fonctionnement mythologique en l’essence, dans le principe, finalement, aussi. Il faut dire que le lait et le vin, le bifteck et les frites, le plastique, les jouets, l’automobile, même les saponides et les détergents, sont encore plus que jamais avec nous et agissent encore aussi intimement sur nous. Quant aux soucoupes volantes (qui ne sont plus vraiment martiennes) et au cerveau d’Einstein (ce dernier, mort en 1955, était encore tout chaud), alors eux, leur impact mythologique n’agit plus sur nous autant, certes… mais on arrive fort aisément à articuler les jeux de transpositions requis. Il s’agit simplement de remplacer ce qui est remplaçable et de faire les ajustements d’époque. Le développement continue alors de sacrément bien tenir. On s’extasie moins aujourd’hui sur le cerveau d’Einstein que sur ses citations sur internet et la dimension lourdement factice de sa mythologie nous accompagne toujours aussi intensément. Et d’ailleurs, cette idée d’une vaste mutation historicisée des mythes est en fait déjà entièrement présente chez Barthes. On en trouve un exemple particulièrement vif dans ses développements virevoltants au sujet du music-hall. Toute cette magie musculaire du music-hall est essentiellement urbaine: ce n’est pas sans cause que le music-hall est un fait anglo-saxon, né dans le monde des brusques concentrations urbaines et des grands mythes quakeristes du travail: la promotion des objets, des métaux et des gestes rêvés, la sublimation du travail par son effacement magique et non par sa consécration, comme dans le folklore rural, tout cela participe de l’artifice des villes. La ville rejette l’idée d’une nature informe, elle réduit l’espace à un continu d’objets solides, brillants, produits, auxquels précisément l’acte de l’artiste donne le statut prestigieux d’une pensée tout humaine: le travail, surtout mythifié, fait la matière heureuse, parce que, spectaculairement, il semble la penser; métallifiés [sic], lancés, rattrapés, maniés, tout lumineux de mouvements en dialogue perpétuel avec le geste, les objets perdent ici le sinistre entêtement de leur absurdité: artificiels et ustensiles, ils cessent un instant d’ennuyer (p. 167). Le mouvement historique, même abrupt, ne démystifie pourtant pas. Il ajuste les nouveaux mythes aux anciens. C’est l’embouteillage des mythes. Et alors, on peut s’en envoyer, des borborygmes ethnologiques et des mutations sociétales, sans sortir de l’aliénation. C’est que celle-ci dure et elle dure tant qu’elle nous tient et qu’on nous tient par elle.

Et, bon, au bout du compte, Barthes lui-même, tel qu’en lui-même, a fini complètement tortillonné dans son propre mythe. On pourrait détailler ceci amplement (notamment en brocardant comme il le mériterait son abandon ultérieur du marxisme au profit de la petite esthétique littéraire post-moderne à la mord-moi-le-nœud — passons, passons). Je vais plutôt exemplifier son ultime et grandiose mystification involontaire et ce, sur un fragment aussi simple que spectaculaire. Dans Mythologies, il a sereinement écrit (cette citation est avec moi depuis quatre décennies): Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques: je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique (p. 140). Et alors, bien plus tard, en mars 1980, dans une des bourdonnantes rues de Paris, il se fait bouter par une automobile qui, pourtant, ne roule pas très vite. Il tombe par terre et cela lui aggrave subitement une vieille défectuosité du poumon. Il meurt. Vous ne me direz pas. Mourir frappé par une bagnole, après avoir écrit une phrase pareille au sujet de la ci-devant nouvelle Citroën, ça aussi, quelque part, c’est parfaitement digne des grandes cathédrales gothiques!

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Cyber-fac-similé PDF de l’ouvrage MYTHOLOGIES de Roland Barthes (1957) dans l’édition qui fut celle de ma jeunesse (lu par moi, vingt ans après sa parution, il y a quarante ans, en 1977).

 

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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CHRONIQUES DU TRAIN-TRAIN QUOTIDIEN (Antoine Lefranc)

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2017

Train-train

Ici, tout se passe dans le train. Notons d’abord qu’on doit à notre auteur l’aphorisme suivant, fort valide: Le bonheur du voyageur ferroviaire se définit en creux. Il désire juste l’absence d’éléments perturbateurs, rien de plus. Le voyageur est un bouddhiste qui s’ignore. Signalons ensuite simplement que c’est l’aptitude incomparable d’Antoine Lefranc à justement ouvertement trahir cet aphorisme qui va déclencher le tout de notre bonheur de lecture. L’amusement complice du lecteur de ce savoureux petit recueil de nouvelles se définit effectivement, lui, en plein, en saillie, en jaillissement, en irruption. Il survient parce que, finalement, quelque chose arrive dans le train. Et cela prend corps, et cela s’amplifie, et cela se tord. Le lecteur se surprend à espérer une nouvelle mésaventure, vécue par ce narrateur d’un délié sagace et d’une verve savoureuse, pour que nous soit encore donnée cette marrante possibilité de voir le banal devenir fleurs d’averses du désert, tempête de neige du rivage, feu follet du cimetière. Faire l’ordinaire devenir extraordinaire juste en le regardant autrement… tel est ce qui nous arrive ici.

Christophe est un voyageur ferroviaire. C’est un homme assez jeune qui prend le train régional et/ou le TGV, de ci de là, sur le territoire de la France (Normandie, région Rhône Alpes, Aunis, Saintonge – pas Paris, en tout cas). On ne sait trop rien de plus de lui. On ne sait même pas s’il est toujours «lui» d’une nouvelle à l’autre, si vous voyez ce que je veux dire. Bon,  on sait à peu près à chaque fois dans quelle petite ville on se rend ou fait escale en sa compagnie mais on n’y descend à toutes fins pratiques jamais. C’est bel et bien que tout se joue dans le train. Il est connu qu’un nombre significatif de Français prennent le train régulièrement mais qu’il y a aussi un bon lot de Français et de francophones qui n’ont tout simplement jamais mis les pieds dans le transport ferroviaire. Cela nous donne deux tonalités solidement distinctes pour la lecture de ce fulgurant recueil de treize courtes nouvelles. À ceux et celles qui n’ont jamais pris le train, je dis: préparez-vous à une évocation avisée et subtile de l’ambiance du train-train des preneurs de train. Ce recueil va vous faire découvrir, avec une précision quasi ethnographique, les petites particularités de la portion de vie ordinaire ferroviaire du chaland hexagonal contemporain. Les fervents de microsociologie genre Erving Goffman ne désavoueraient pas ce brillant petit opus. À celles et ceux qui prennent régulièrement le train, je dis: préparez-vous à une radicale altération de ce regard lourd de langueur contrite que vous avez porté mille fois sur ces petits moments inévitables mais… sans en sentir la densité, la richesse, la sève, le saillant. Et je dis, aux deux sous-groupes sociologiques en cause ici, ceci: mettez un écrivain dans un train (ce train que vous prenez tous les jours ou ne prenez jamais) et c’est ce que ça donne. Sensations contrastées, images claquantes et trajectoires solidement dessinées assurées.

Chroniques du train-train quotidien est un ouvrage humoristique. On peut le dire sans danger d’ambivalence. Ce n’est pas un humour bouffon ou goguenard, ce n’est pas de l’ironie acide, cynique et lasse non plus. Surtout, ce n’est certainement pas de la grosse farce racoleuse. Je parlerais, sans me démonter, d’humour satirique. Préparez vous à rire-sourire, si vous me permettez ce néologisme digne, justement, de Lefranc. Préparez-vous à (re)découvrir le quotidien bien vu mais aussi le petit exploit savoureux des circonlocutions de scénario instillées subtilement dans le corps d’un dispositif narratif pourtant initialement passablement pauvre en ressources. Comme chez maints humoristes contemporains, c’est le regard qui parle. On fait ressortir ici l’incongru et le cocasse de situation émanant de ce dispositif raplapla dont notre appréhension, plus fourbue que celle de Lefranc, ne tire fichtrement rien alors que pourtant, bon sang que c’est là, que tout est là. C’est aussi un angle d’approche frais, vif, jeune. On est dans le monde de Facebook, du iPod, des jeux vidéo, de la managérite chronique, des licenciements banalisés et de l’omnivalence tranquille du culte du foot. L’immense majorité de ces aventures en miniature sont des rencontres, des petites confrontations maximalisées et amplifiées dans le cadre pourtant fatalement étriqué dont fait difficultueusement disposer, à notre florilège de gestus social, la linéarité contrainte d’un corridor bringuebalant de wagon. Christophe, le personnage narrateur qui nous sert de cicérone dans cette promenade drolatique, où on change de place tout en restant assis, pimente son propos et notre perception de la probante touche bien tempérée de sa juvénile mythomanie. Parfois il est un homme d’affaire crypto-oisif, parfois il est un cadre de la SNCF en mal de prospective planifiante, parfois il est un intellectuel roide et transcendant lisant (juste assez ostensiblement) Sartre, Stendhal ou Oscar Wilde pour frimer les passagères, parfois il est rien de moins qu’un nouveau John Connor confronté au Terminator mal embouché et lunette-fumeux venu intempestivement s’installer dans son compartiment, parfois il est le compagnon de combat anonyme d’un Che Guevara fantasmatique venu rectifier les rapports de classes d’une ligne régionale en exilant les bourgeois sur un bled provincial de façon à donner les bonnes places assises aux pauvres prolos sans sièges qui souffrent du dos. Et parfois aussi (le plus souvent) il est juste un tit-cul de plus dans le train, qui crève la dalle et cherche par tous les moyens, délivrés dans le bagage de son imaginaire, des astuces, des traquenards, des combines pour tromper sa faim ou son ennui.

Pulsions fondamentales. Que tout revient donc aux pulsions fondamentales. De fait, dans son tressautant voyage de banalité magnifié, notre protagoniste multiforme ne rate aucune des incongrues occasions de déployer son aspiration à assouvir ses instincts les plus cruciaux, soif, faim (il y a beaucoup de bouffe dans ce micro-univers), appétences ludiques, pulsions de séduction, volonté de puissance, désir de gloire. Le seul moment où notre brave petit protagoniste rate vraiment son coup, c’est quand il cherche pathétiquement à jouer les voyageurs misanthropes. Car de fait, il est tellement palpable, à chaque page, que ces humains trop humains que Christophe coudoie dans le sta-tac-ta-toum de la vie de tous les jours, il les aime. Il les aime tant, tous ces epsilons de voyageurs ès tortillards, tant et tant. Et il nous les fait tant aimer aussi que c’en est d’une sidérale étrangeté. Oui, il faut découvrir combien on savoure les gens, la routine, la vie, le tchoutchou, le ronron, de par cette Chroniques du train-train quotidien qui nous les narre si jouissivement.

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Antoine Lefranc, Chroniques du train-train quotidien, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou Mobi.

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