Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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LOOKING FOR MISTER GOODBAR (À la recherche de Monsieur Goodbar — 1977)

Posted by Ysengrimus sur 15 août 2017

J’ai vu ce film à sa sortie il y a quarante ans. Je le revois aujourd’hui et je juge en conscience qu’il a très bien vieilli. Je veux dire qu’il avait la dégaine voyoute et gaillarde d’un film contemporain pour l’époque et qu’aujourd’hui il a la force dépolie et tranquille d’un film d’époque, pour nos contemporains. Tout le monde y fait son travail magnifiquement, notamment une Diane Keaton toutes feux toutes flammes, vive, nuancée, terrible et qui fracasse l’écran.

Theresa Dunn (Diane Keaton) est, au début du film, une étudiante de lettres irlando-américaine qui s’entiche de son prof de prose anglaise et en devient la maîtresse. Au fil de la relation de Theresa avec cet homme marié, pas très bon amant (Theresa s’accuse elle-même de ce fait tristounet alors qu’elle n’y est pour rien), on découvre qu’elle a quelque chose comme un petit quelque chose pour quelque chose comme les abuseurs. L’histoire se passe dans une grande ville américaine. Officiellement, c’est San Francisco (les scènes de Nouvel An carnavalesque sans neige tendent à le confirmer) mais le film est de fait tourné à Chicago et, bon, au visionnement, ça fait New York plus qu’autre chose. En tout cas, la très typique sensibilité irlando-américaine joue un rôle central dans cet opus (et à la fois New York, Chicago, et San Francisco comptent une importante communauté irlando-américaine). La vie familiale de Theresa nous fait découvrir le terreau d’origine de son faux pli émotionnel pour les hommes abuseurs. Le pater familias, dont l’accent irlandais est fort accusé et dont l’obédience catholique n’est pas en reste, se fait servir ses repas par son épouse dans sa grande demeure dont la téloche en noir et blanc est toujours allumée sur du sport. Monsieur Dunn père (joué par Richard Kiley) tyrannise moralement ses deux filles, en pestant contre la modernité échevelée, et notamment contre les luttes féministes, toutes récentes. Katherine Dunn (Tuesday Weld) est la jeune sœur fraîche et parfaite de Theresa. Theresa, pour sa part, fait un peu figure de vilain petit canard. Elle a passé un an et deux jours, dans son enfance, complètement dans le plâtre (des orteils au cou) après une importante opération pour une scoliose congénitale. L’opération en question lui a laissé une cicatrice fort ostensible et complexante dans le bas du dos et cela fait douloureusement écho à la scoliose congénitale d’une de ses tantes paternelles, la honte de la famille, celle dont le pater familias ne parle jamais.

Theresa finit par se faire saquer par son prof de lettres et, corollairement, elle quitte la maison parentale où la téloche toujours allumée est de moins en moins supportable et où, en plus, il ne faut pas rentrer trop tard le soir. Elle s’installe en appartement. Sa sœur aussi s’affranchit clopin-clopant. Katherine se lance en effet dans des mariages, des divorces, des épivardes libertines individuelles et collectives, réminiscentes d’une révolution sexuelle qui monte en graine et qui tourne doucement à l’amertume répétitive aigre-douce. Tandis que sa sœur ballotte ainsi de mariages en divorces, Theresa entre dans une dynamique Jekyll-Hyde beaucoup plus perfide et  méthodique. Elle commence par se faire stériliser (stérilité permanente) pour éviter le genre de grossesses surprises auxquelles sa sœur ne semble pas savoir échapper. Puis Theresa se positionne dans une dynamique diurne et nocturne bien disposée. Le jour, elle enseigne à des petits enfants sourds et les fait avancer efficacement et tendrement dans leur acquisition de la parole (les acteurs enfants sont très bien dirigés et Keaton en instite compétente s’exprimant en langage des signes est parfaitement crédible). Elle bosse avec dévotion et dispose de la petite classe d’une huitaine de gamins dont les enseignants et enseignantes contemporains n’osent tout simplement plus rêver. La nuit, elle court les cabarets, se lève des bonshommes, les baise sauvagement dans son petit appartement et les saque avent le lever du soleil. C’est vraiment la jeune femme catholique en cours de rattrapage sexuel intensif, le tout bien arrosé et bien saupoudré de belle cocaïne d’époque bien forte et bien blanche.

Le problème va justement prendre corps avec les bonshommes et avec le faux pli que Theresa semble continuer de garder en elle en faveur des abuseurs. Son monde diurne et son monde nocturne vont lui fournir deux pitons distincts, sur deux plans distincts. Au plan diurne, elle fait la connaissance, dans son contexte professionnel, d’un travailleur social irlando-américain du nom de James (William Atherton). Il est catholique, les parents de Theresa l’aiment bien et il a une jolie petite gueule qui compense pour son éthique un peu étriquée. Au plan nocturne, elle se fait lever et baiser par Tony (Richard Gere, jeune, tonique et intégralement voyou trépidant et chat de gouttières). Tony convient parfaitement à Theresa parce qu’il ne colle pas trop. Il la saute solide, presque sadique, puis il se casse pour un bon moment. Il est à la fois parfaitement ardent et pas trop encombrant, du moins au début. Le fait est que ces deux types, chacun dans l’espace que Theresa leur concède, vont graduellement se mettre à s’expansionner, à devenir envahissants, à la cerner et à l’étouffer. James veut la marier et lui dicte sa lourdeur morale de plus en plus insupportable. Tony la bardasse, lui pique son fric, lui file des pilules de narcotiques emmerdantes et vient l’enquiquiner sur son lieu de travail. Ce dispositif double est fatal et assez limpide. Cette femme libérée va voir sa libération compromise par les hommes qui assouvissent ses besoins émotionnels et sensuels. Ils ne savent absolument pas tenir leur place et ils semblent tous les deux réitérer pesamment le schéma d’abus masculin installé depuis l’enfance.

Les choses vont finalement passablement s’aggraver. Theresa va graduellement perdre le contrôle de ses deux pitons, de ses émotions, de la drogue, de sa vie nocturne et de sa fuite en avant (effectivement ou fallacieusement) autodestructrice. Elle finira par se lever un troisième zèbre, inconnu au bataillon et peu amène, et les choses vont prendre un tour tragique dont je vous laisse découvrir la teneur passablement déplaisante, pour ne pas dire terrifiante. Le film est basé sur le succès de librairie de 1975 Looking for Mister Goodbar de l’écrivaine Judith Rossner lui-même inspiré de la mésaventure tragique, vécue en 1973, par une institutrice new-yorkaise du nom de Roseann Quinn. Fait peu original mais tristement révélateur, les gens ayant lu le roman ont copieusement détesté le film, jugeant que le second dénature le premier à un niveau proprement sidéral, semble-t-il. Pour préserver intacte, sous globe, naïvement figée, la haute opinion que j’avais eu et ai encore du film, j’ai vu à soigneusement ne pas lire le roman. Il faut savoir assumer certains choix, en ces tristes matières. Ce film est un film qui évoque ma jeunesse. J’avais, en 1977, dix-neuf ans, l’âge du jeune Cap Jackson, le personnage de soutien joué ici tout en douceur par le futur trekkie LeVar Burton. Madame Keaton avait alors, elle, trente et un ans.

Ce film, donc, est un film de mon temps. 1977, ce n’est déjà plus 1967. La lutte nixonienne contre la drogue est encore en plein déploiement (même si on est sous Jimmy Carter). Il y a encore des discothèques avec la boulette scintillante, mais nous ne sommes plus en 1973 non plus. La première grande vague du disco est déjà passée (la seconde et ultime vague lèvera fin 1977 avec Saturday night fever des Bee Gees). On entre doucement dans une ère de désillusions diverses que cet opus capture finement. Le conformisme ancien est solidement lézardé tandis que la contre-culture commence à doucement se discréditer. La violence masculine n’est pas encore masculiniste (elle reste primaire, épidermique, ne se formule pas encore dans le flafla pseudo-théorique qu’on lui connaît aujourd’hui). Il n’y a toujours pas de Sida mais l’homosexualité est encore fort mal assumée (Theresa va en payer le triste coût). On sent une époque de transition. La résurgence reaganienne n’y est pas encore mais il reste que le défilé psychédélique du carnaval soixantard est déjà passé. Cette fugitive fluidité d’époque est très bien captée.

 La réflexion fondamentale s’impose alors. Qu’est-ce tant que l’autodestruction féminine? S’agit-il de se détruire intégralement ou de juste crever et pourfendre une image de soi dont on ne veut plus, craquant douloureusement une manière de vernis de surface collant trop intimement à la peau? On a bien tôt fait d’assigner à la ci-devant quête autodestructrice féminine l’amplitude démiurgique des grandes capilotades fatales. Dans le cas qui nous occupe ici, cela veut dire qu’on a vite fait d’encapsuler Theresa Dunn dans le stéréotype de la petite abusée incapable de se sortir de la fascination soumise que lui a légué un héritage culturel, religieux et familial lourdingue et plus qu’encombrant. Je boude un peu cette analyse. Je vois plutôt Theresa Dunn comme une femme avancée, prométhéenne, dont la destruction sera plus causée par le retard collatéral et l’inertie ambiante que par des déterminations vraiment internes à son cheminement propre. En un mot, Theresa ne juge personne et tout le monde la juge. James lui dit un jour que son appartement, avec des blattes tournoyant dans la vaisselle sale empilée dans le lavabo, ne lui ressemble pas. Theresa rétorque abruptement qu’au contraire cet appartement lui ressemble parfaitement et qu’il correspond tout à fait à ce qu’elle est vraiment, fondamentalement. Theresa Dunn n’a pas de compte à rendre et, au fond, on a trop voulu que sa tragédie soit conditionnée, déterminée, fatale. Je crois que la tragédie de Theresa Dunn fut en fait largement conjoncturelle et accidentelle. Monsieur Goodbar (le gars parfait qu’on dénicherait dans un cabaret) n’existe pas, certes, et Theresa finit inéluctablement par s’en aviser. Simplement, la suite de sa trajectoire ressemble plus au fait de traverser la rue sans regarder au mauvais moment et se faire frapper bien malgré soi. Tout ne peut pas se ramener inexorablement à la grande fatalité grecque. Parfois la merde arrive comme ça, presque hors sujet, hors thème. Shit happens, comme le dira un slogan semi-rigolo qui sera formulé quelques petites années plus tard (1983). On a ici un film à voir ou à revoir, en tout cas. Et à calmement méditer dans sa triste universalité, le recul historique aidant.

Looking for Mister Goodbar, 1977, Richard Brooks, film américain avec Diane Keaton, Tuesday Weld, Richard Gere, William Atherton, Richard Kiley, LeVar Burton, 136 minutes.

Theresa Dunn (Diane Keaton)

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MATHÉMATIQUES DU CHAOS (Loana Hoarau)

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2017

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Un titre frontalement trompeur pour un excellent roman. J’intitulerais personnellement cet ouvrage Lussi face au chaos du monde, mais qui-suis-je… Lussi est une petite fille qui vient de se faire enlever par un homme violent. Il l’enferme dans un sous-sol miteux, la brutalise, la force à manger un brouet peu appétissant et à prendre des bains qui rappellent plutôt des simulations de noyades. Y a-t-il abus sexuel? La chose reste vague. Or Lussi est aussi une petite fille vivant avec une mère insensible et un beau-père (stepfather) abusif et contrôlant. Scolarisée à la maison, justement par le personnage odieux en costard et cravate, elle vit au rythme des diktats et des torgnoles de l’être exécré. Lussi pense beaucoup à son vrai père, elle voudrait tant le revoir. Est-il remarié, mort ou simplement parti? La chose reste vague. Mais Lussi (la Lussi enlevée par une brute inconnue) va mettre en branle la dimension résistante de son être, se retourner, comme une petite fouine, et mordre violemment. Mais Lussi (la Lussi scolarisée à la maison par un tyran trop connu) va mettre en branle la dimension résistante de son être, se retourner, comme une petite fouine, et fuir, fuguer ouvertement sous la pluie blafarde. Sommes-nous à découvrir ici les deux facettes distinctes d’un même monde ou y a-t-il encore autre chose?

C’est une étude de l’abus de l’enfant par l’adulte, ça, indubitablement, surtout (mais pas exclusivement) par l’adulte mâle. Nous sommes taraudé(e)s à l’intérieur de Lussi, petit bout de femme s’efforçant de circonscrire au mieux les pourtours calamiteux du monstre. Lussi (la Lussi enlevée par une brute inconnue) observe peureusement un alcoolique primaire, un epsilon aux traits mal définis et à la cohérence comportementale erratique. Ici, Lussi doit surtout lutter contre son propre affaiblissement, la peur, la faim, le sommeil, la perte de la cohérence des repères due à l’involontaire dérèglement des sens. Lussi (la Lussi scolarisée à la maison par un tyran trop connu) existe haineusement, comme une corde tendue. Elle évolue entre une mère insensible et le cousin et concubin de celle-ci qui entend contrôler jusqu’à la diète et les temps de loisir de Lussi. Ici Lussi doit jouer au chat et à la souris avec l’enquiquineur odieux et assumer que la moindre tentation turbulente ou subversive aura un coût punitif virulent, un lot de conséquences détestées et non intériorisées. Cherche-t-on à nous faire piger que Lussi Stan et Lussi Bauer sont la même personne confrontée à deux des facettes, imaginaires ou réelles, du chaos du monde ou… y a-t-il encore autre chose?

En tout cas, quoi qu’il en soit, voici où nous en sommes arrivés, dans la civilisation actuelle, avec nos enfants. Ce roman est l’histoire honteuse, minable de ce que nous leur avons fait inexorablement. Nous sommes tous, à des degrés divers, impliqués dans la hantise cruelle de cette question insoutenable: que feraient-ils concrètement à une enfant s’ils se trouvaient, eux adultes, en situation d’impunité absolue? Jeff et Yann, les deux hommes adultes mis en scène ici sont impondérables, impalpables, insaisissables. Inhumains dans leur impunité, ils sont pourtant profondément enfouis en chacun de nous. Ils sont ce que nous ne pouvons plus éviter, ou contenir. Ils sont banalisés. Ils sont ce qui transforme l’illusoire paradis de l’enfance en un insoutenable enfer. Ils sont désormais un des nombreux avatars issus du monde adulte que l’enfant contemporain subit, envisage, affronte, contourne ou évite. La seule différence est que cet avatar là détruit l’enfant, le broie, le nie. Nous avons perdu quelque chose de profond, de crucial et cette perte, c’est l’enfant qui la subit. Et en plus, pour en rajouter une couche, une dimension cynique confinant à l’innommable, on finit par faire un jeu compétitif de tout cela.

Le style de Loana Hoarau est vif, cinglant, singulièrement autonome et vivant. Il y a aussi cette sobriété, cette retenue de ton qui sait parfaitement laisser le plus insupportable dans l’implicite. Il ne s’agit pas exactement ici de pédophilie nouveau genre mais bien plutôt, en fait, de cruauté arbitraire à l’ancienne, d’abus «classique» de la force physique et du pouvoir social des adultes. Lussi se fait malmener comme Aurore, l’enfant martyre ou comme la petite Christina dans Mommie dearest ou comme les bambins de Jeux interdits. Torgnolée, sermonnée, froidement méprisée, «éduquée», cernée, elle se fait asséner, par des sadiques et/ou des insensibles, des vérités de toc dont les tenants et les aboutissants restent d’un flou macabre, filandreux, chaotique. Et on va bien en payer le prix, de cet abus adulte. Tout ce qui existe dans cet univers social va en payer le prix… Même la narration va en payer le prix. Car il y a effectivement autre chose, une manière de deuxième degré faussement angélique, une sorte d’arabesque allégorique, un brimborion de chute odieuse. Lussi survivra. Lussi survivra aussi. Lussi comprendra. Lussi comprendra aussi. Mais cette confrontation enfantine et prométhéenne avec le chaos du monde sera terriblement et insondablement stérile, ratée, cruelle, cuisante, futile.

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Loana Hoarau, Mathématiques du chaos, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou PDF.

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ROSE? VERT? NOIR!… L’histoire de ce roi Marco qu’on aime tant tellement détester

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2017

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De l’auteur de ce roman d’anticipation ou d’orientation-sexuelle-fiction, paru il y a tout juste dix ans, il faut d’abord dire ouvertement qu’il est gai lui-même, de la même façon que Louis Armstrong est noir quand il chante ironiquement qu’il est blanc à l’intérieur de lui-même mais que cela n’arrange pas ses affaires vu que sa gueule ne change pas de couleur (dans What did I do to be so black and blue), que Woody Allen est juïf quand il plaisante à propos de son père devant donner de substantielles sommes d’argent à la synagogue pour pouvoir s’asseoir plus près de Dieu (dans Manhattan) et que Renaud Séchan est bel et bien français quand il chante que le roi des cons est indubitablement français (dans Hexagone).

Il faut bien dire cela en prologue parce que, dans ce roman étonnant, avec un humour particulièrement caustique et serré (un humour incorporant donc un fort élément d’ironie et d’autodérision antithétique), Francis Lagacé nous donne à nous émouvoir sur les péripéties drolatiques et insolites de la vie des sujets de la première dictature gaie connue de ce monde fictionnel torrentiel. Dans le pays de Norwet, quatre-vingt-dix pour cent de la population est homosexuelle. L’homosexualité masculine et féminine étant la seule orientation sexuelle socialement légitime, l’autre dix pour cents de la population, les zétés (diminutif ostracisant pour les hétérosexuels), vit dans des ghettos dorés où elle est astreinte aux tâches reproductives. L’homosexualité étant ni plus ni moins que l’Orientation Sexuelle d’État, les zétés ne sont pas autorisés à se manifester en dehors de leurs zones assignées. Et comme les zétés subissent au quotidien toutes sortes d’avanies discriminatoires, il ne fait pas très bon être ou paraître hétérosexuel dans cette civilisation. Qui plus est, Norwet est une monarchie autoritaire dont le petit potentat, le roi Marco, vit en son palais, dans une ambiance de surveillance inquiète et de soupçons permanents, entouré d’une camarilla superficiellement docile et servile (au sein de laquelle figure son mari Paolo, qui fréquente un peu trop les femmes au goût du roi). Sa cour roulant en permanence de noirs desseins de trahison, de sédition et d’intrigues, le roi Marco se doit de soigneusement faire surveiller un peu tout le monde, notamment par Védrine, son espionne mercenaire favorite. De plus, le roi n’a pas lui-même la conscience très tranquille. De compromettantes lettres d’amour écrites à une femme par lui dans sa toute prime jeunesse circulent et pourraient bien être mises à profit par ses nombreux ennemis politiques dans une tentative de coup d’état qui couve. Marco, crypto-hétéro? La guerre civile que cela ferait! On en jase déjà… Et, pour compliquer les affaires déjà bien délicates du roi Marco, l’archéologie se met de la partie dans une possible démonstration, par l’audacieuse historienne Sigma, du fait troublant et révoltant que l’hétérosexualité fut peut-être l’orientation sexuelle prédominante de la culture préhistorique de Norwet.

Sur un ton à la fois comique et sulfureux, dans un style mordant, cynique, très second degré, louvoyant adroitement entre science-fiction, insolite, fantasy et anticipation, Lagacé nous fait partager les angoisses coupables et autocrates du roi Marco dans sa lutte crispée et tendue pour garder sa couronne sur sa tête et sa tête sur ses épaules. Le malaise est permanent. De plus, à ma grande joie, les personnages féminins (Védrine, Sigma, etc…) engagés dans la vaste entreprise de complot et de contre-complot visant ce monarque que l’on adore détester, sont particulièrement solides et originaux. Parmis elles figure en bonne place la toute distante et distanciante Madame Ngyuen, une dame tout ce qu’il y a de plus ordinaire et bien, qui vient d’acheter le roman de Lagacé dans une gare anonyme et qui le lit en notre compagnie en écarquillant les yeux. À la fois roman revanche et roman dérision, assis le cul bien serré entre deux chaises multicolores, Rose? Vert? Noir! est le signe soulageant et jubilatoire que la culture gaie sait rire, ironiser et ne pas se lamenter. Savoureux, décapant, captivant et très intriguant.

Francis Lagacé (2007), Rose? Vert? Noir!, Les Écrits francs, Montréal, 163 p.

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Il y a cinquante ans: IN THE HEAT OF THE NIGHT

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2017

Virgil Tibbs (Sidney Poitier)

Virgil Tibbs (Sidney Poitier)

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Virgil Tibbs (Sidney Poitier) vient d’aller rendre visite à sa mère à Brownsville au Mississippi et il rentre maintenant chez lui, dans le nord. En pleine nuit, il attend sa correspondance ferroviaire abstraite pour Memphis (Tennessee) sur le quai de la gare fermée d’un bled paumé du nom de Sparta (Mississippi). Il se fait alors remarquer par un constable local enquêtant à l’emporte-pièce sur un meurtre qui vient tout juste d’avoir lieu dans le patelin. Un noir inconnu en costard et cravate assis avec une valise sur le quai d’une gare déserte? Il n’y a aucun doute possible dans l’idéologie du coin, c’est l’assassin. Virgil Tibbs se fait donc braquer, fouiller et amener, sans ménagement ni vérification d’identité, au poste de police de Sparta. Il ne s’insurge pas mais il ne fraternise pas non plus. Il répond froidement au dédain raciste par le mépris de classe. C’est le début de son aventure dans la chaleur de la nuit qui sera en même temps, pour lui, une cavale au fin fond des campagnes et une sorte d’étrange et cauchemardesque recul dans le temps historique.

Bill Gillespie (Rod Steiger) est le chef de la police de la petite commune de Sparta. Il est évidemment peu doté en ressources, peu avancé intellectuellement, instable émotionnellement et il en est parfaitement conscient. C’est un bon gros gars du sud qui s’efforce de garder son patelin en ordre en évitant que ses hommes, aussi peu ressourcés que lui, fassent trop de gaffes dans les coins. Bill Gillespie est bien emmerdé, ce soir là. On vient d’assassiner, dans son patelin, un gros industriel de Chicago qui était sensé ouvrir une usine devant assurer mille nouveaux emplois locaux. Et voici qu’on lui amène un noir en costard en affirmant tout net qu’il est le meurtrier. C’est un grand gaillard hautain à l’accent du nord, qui dit whom et qui est originaire de Philadelphie (en Pennsylvanie, hein, pas Philadelphia, Mississippi,  si vous captez la nuance). Pataquès et maldonne. Non seulement ce noir est un officier de la très respectée Police Municipale de Philadelphie mais en plus c’est un expert en homicides, ayant notamment ses entrées au FBI.

Les deux hommes n’ont rien en commun. Leur répulsion mutuelle est immédiate. Pour clarifier la situation, on téléphone au supérieur hiérarchique de Virgil Tibbs. Ledit supérieur hiérarchique, après une conversation avec Bill Gillespie, a son employé au bout du fil. Virgil Tibbs se fait dire par son supérieur que comme il a de toute façon raté son train, il est prié de se mettre au service de la force municipale de Sparta pour mener l’enquête sur ce meurtre. Virgil Tibbs s’insurge. Il ne veut rien savoir de travailler avec ces culs terreux. Il retourne attendre son train à la gare. Quelques heures passent et Bill Gillespie se retrouve aussi avec de sérieux problèmes avec sa hiérarchie. Il se fait dire par le maire de la commune que la veuve de la victime du meurtre est furax et que si ce crime n’est pas adéquatement élucidé, on peut dire adieu à l’usine aux mille employés. Gillespie est incapable de résoudre ce mystère seul… et il le sait. Tibbs s’en voudrait à mort de désobéir à son chef et de laisser tomber une enquête qui l’intrigue déjà passablement… et il le sait aussi. Les deux hommes vont se sentir implacablement obligés de collaborer, en passant par-dessus tout ce qui les horripile et tout ce qui les oppose, psychologiquement et sociologiquement.

Imaginez Barack Obama et Donald Trump obligés de travailler main dans la main sur une question sensible concernant l’Amérique profonde. Main dans la main… Lequel des deux protagonistes aurait alors la main dans la marde? Ne répondez pas trop vite parce que c’est vraiment pas si simple. Ce film extraordinaire, du canadien Norman Jewison (né à Toronto en 1926), a obtenu l’Oscar du meilleur film en 1967, en pleine crise des droits civiques. Cinquante ans plus tard, il n’a pas pris une ride. Et les deux protagonistes vont donc mener l’enquête. Je ne vous dirai rien de celle-ci pour ne pas gâcher votre plaisir de visionnement. Elle est enlevante, complexe, riche en rebondissements et elle n’a, elle aussi, pas pris une ride, malgré la savoureuse patine du temps enrobant désormais ce grand classique du cinéma américain. On réussit ici à combiner magistralement un thriller policier et un drame social. C’est une superbe rencontre de genres.

En plus, le cheminement psychologique de Virgil Tibbs et de Bill Gillespie fait proprement accéder cet opus à une dimension philosophique. D’abord, il faut dire que, pour un enquêteur noir qui farfouille dans ce petit hinterland sudiste pour y dénicher un assassin du cru, la situation est dangereuse, explosive même. De la poudre à canon. La réalité évoquée est d’ailleurs si tangible que Sidney Poitier (le vrai Sidney Poitier, l’acteur) a refusé d’aller jouer dans le sud. Faisant valoir qu’il n’irait pas se faire écharper chez les culs terreux pour un film, il a exigé et obtenu que le gros de l’opus soit tourné à Sparta mais à Sparta, Illinois, dans le nord donc. Son personnage, Virgil Tibbs, n’a pas cette chance. À tous les coins de rue, il risque de se faire assommer, dans la chaleur de la nuit, par ces blancs hargneux arborant le drapeau sudiste sur leurs plaques minéralogiques. Pour Virgil Tibbs, c’est une perte complète de ses références ordinaires, une descente aux enfers. Il se fait interpeller boy (alors qu’à Philadelphie on l’appelle Monsieur Tibbs) et on lui brandit des barres de fer au dessus du chef et lui pointe des flingues sous le nez plus souvent qu’à son tour. Bill Gillespie n’est pas en reste pour ce qui est de la déroute morale. Il se rend vite compte que cet afro-américain nordiste, roide et flegmatique, est un limier hors-norme. Gillespie se retrouve donc dans la posture paradoxale, politiquement emmerdante, et fort irritante pour sa psychologie sommaire ainsi que pour celle de ses commettants, de protéger paternalistement ce noir antipathique qui lève les pistes comme un surdoué et marche à la victoire. Les deux hommes ne fraterniseront pas. La distance est trop grande. Mais ils verront clair malgré tout et ils arriveront ainsi à comprendre froidement leur intérêt mutuel et à le faire opérer au mieux.

Pour Virgil Tibbs, Bill Gillespie est un raciste irrécupérable. Minable, lumpen, limité intellectuellement et matériellement par sa condition de classe, ce chef de police villageois miteux à casquette anguleuse et lunettes fumées jaune pipi est du mauvais côté de l’histoire, point. Virgil Tibbs le méprise copieusement et le lui fait bien sentir. Et, d’autre part, pour Bill Gillespie, Virgil Tibbs est un colored, donc fondamentalement un nègre et, même en costard, beau parleur et surdoué, un nègre reste un nègre, c’est-à-dire quelqu’un qui, même s’il est le plus malin, travaille pour les blancs, finit par la boucler au bout du compte, et le reste n’est que littérature. Bon, Virgil Tibbs se fait gifler par un planteur. Il le gifle en retour. Et quoi? Croit-il rétablir une injustice séculaire par ce geste intempestif? Non que non. Pragmatique, c’est bien lui qui finira par dire en privé à l’avorteuse noire des tréfonds du hameau que la prison pour les colored et la prison pour les blancs, c’est tout simplement pas la même prison. Et elle, elle lui répliquera que les blancs l’ont dévidé de tout ce qu’il avait en lui, et l’ont retourné contre lui-même. Mais, mais mais… toujours d’autre part, Bill Gillespie peut bien ironiser, rire du prénom Virgil et railler les compétences de cet expert tout en les exploitant, il reste que ce noir en costard de Philadelphie, simple officier, fait plus en une semaine que le chef de police Gillespie ne fait en un mois. Et quand ceci est dit, tout est dit. Nous sommes en Amérique. L’argent est le baromètre froid et inerte de tout ce qui est définitif socialement et ici l’argent a très explicitement parlé en faveur du professionnel noir urbain contre le col bleu blanc campagnard.

In the heat of the night, c’est le film qui nous dit que rien n’est résolu mais que tout est soluble. Notre histoire contemporaine récente a magnifié ce film et amplifié sa problématique. Aujourd’hui, un brillant et éloquent constitutionnaliste noir peut devenir président des États-Unis et, qu’à cela ne tienne, un aigrefin blanc mal coiffé, trapu, véreux, sexiste et fort en gueule lui succédera sans sourciller, et la galère de voguer continuera. Comment cela est-il simplement possible? Visionnez In the heat of the night et vous vous imprégnerez douloureusement de l’explication au sujet de ce tragique dead lock civilisationnel. Ce film vaut un traité d’histoire américaine et un cours de sociologie américaine, à lui tout seul.

Le tout se joue, en plus, au cœur d’une prestation d’acteurs et d’actrices à vous couper le souffle. La complicité de travail entre Sidney Poitier (né en 1927) et Rod Steiger (1925-2002) n’a eu d’égal que la force de leur prestation pour camper deux irréconciliables ennemis séculaires en situation d’active paix armée. Tous les acteurs et actrices de soutien sont remarquables aussi. On regarde ce film-culte perché au bout de son strapontin, la gueule béante. Un magnifique morceau du grand cinéma du siècle dernier.

 

In the heat of the night, 1967, Norman Jewison, film américain avec Sidney Poitier, Rod Steiger, Warren Oates, Lee Grant, Larry Gates, James Patterson, 109 minutes.

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Bill Gillespie (Rod Steiger)

Bill Gillespie (Rod Steiger)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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LA LIBÉRATION EXPLOSIVE DE L’ÂME – UNE AVENTURE DE MAX PEINE (par Lordius)

Posted by Ysengrimus sur 7 mai 2017

Je vous laisse, les hommes, dit Sonia avec tact…

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Alors là attention, ceci n’est pas un roman de gare. C’est un roman de gars. Une des seules femmes qui s’exprime dans cette œuvre parfaitement savoureuse, c’est une jolie péripatéticienne hautement surdouée… et ce qu’elle dit de vraiment crucial, bien, c’est ce que je vous ai juste mis ici en exergue. Alors, il faut assumer, hé. Sonia (avec tact) nous a laissé. Nous sommes entre hommes, et tout est dit. C’est ça l’égalité des sexes: c’est aussi l’égalité dans l’adversité. Je cite Max Peine dans le texte ici, dont la mère ne s’est visiblement pas beaucoup occupée dans son enfance… Et, donc, si une femme lit ce roman météore, c’est qu’elle est (légitimement) curieuse de ce qui se trame de fondamental, de simplet et de cardinal dans la tête des petits mecs. De tous ces petits mecs que sont, quelque part au fond d’eux-mêmes, tous les hommes, on s’entend. Les vieux, les jeunes, les sportifs, les intellos, les petits, les gros, les beurs, les blanc-cassis, les tendres, les durs, les rationnels, les pulsionnels. Absolument tous les hommes fantasment leur univers, leur approche des grands et petits problèmes de leur vie, sous le globe limpide et net du gabarit mental et comportemental de cette toute première aventure de Max Peine. Soyez averti(e)s.

 C’est un roman jeune, français, contemporain, urbain, un roman des cités, de la came, de la castagne, de la boxe clandestine à mains nues, des descentes de policiers véreux qui tournent mal, du cynisme sociétal, et de l’embrouille généralisée. C’est aussi une écriture d’un rythme, d’une vigueur et d’un souffle indéniable. Ces jeunes français des rues jouent tellement à être américains. Ils le font notamment en maculant poisseusement leur prose, d’autre part lumineuse, vernaculaire et vive, de ces petits anglicismes scintillants qui, croient-ils, vous masculinisent (gun, black, deal, shit, clean, cash, man, cool, look, safe, heavy metal, smartphone, flash-bang, head shot, LOL, no life) et, aussi, ils le font en bouffant du mauvais hamburger. Bon, comme, je suis fondamentalement et inévitablement pas mal plus américain qu’eux, j’ai, dès le début de la brutale quête-évasion de Max Peine et de son comparse un peu demeuré, le gros rouquin Jules, inexorablement pensé à George Milton et à Lennie Small, les deux protagonistes de Of Mice and men («Des souris et des hommes») de Steinbeck. Simplement ici, l’équivalent de George, notre bon Max en personne, est un ancien garde du corps hyperspécialisé, enfermé en hôpital psychiatrique pour le meurtre sans préméditation (ni concession, ni compassion) de son épouse (…peu de femmes, on a dit). Narrateur et personnage principal, Max Peine (dont le blaze est un calembour bien senti et bien assumé sur peine maximale tout en se donnant aussi comme fortuitement homophone de Max Payne, nom du personnage d’un jeu vidéo millénariste finlandais), c’est une véritable machine à tuer qui se regarde aller. Il lit du Carl Gustav Jung dans ses temps libres et il formule froidement l’aphorisme fondamental de son existence dans les termes suivants. La liberté est ma priorité. L’égocentrisme est ma doctrine. Morale et compassion ne me tempèrent plus. C’est impératif à la survie en milieu très hostile. Il nous entraîne donc, quand on a bien accepté de jouer le jeu du genre, dans un pur régal hyperactif, salace et violent… et philosophique, et psychologique, et fulgurant.

 Ceci dit, au fil de cette lecture qui, vraiment, vous capture, une fois mon premier frisson steinbeckien passé, je m’avise du fait que les choses s’avèrent plus tramées et biscornues que je ne l’avais cru initialement. Ma problématique George/Lennie, de fait, se complexifie, s’amplifie, se perpétue, se problématise mais aussi se transpose, se subvertit et s’effiloche, au fil du déploiement et des trucages du récit. Cela prend corps notamment avec l’apparition imparable de Joe le Dealer et des terribles frères Kamsky, avec lesquels ledit Joe entretient une relation d’amour-haine fort malaisée. Dans cette cavalcade parisienne des ninjas du bitume (Max Peine dixit) qui nous mène directement de la maison de santé aux logis des cités, on étudie sans concession, et croyez-moi, c’est fait avec un brio remarquable, l’amalgame de la pulsion agressive archibrutale et de la cogitation cynique, calculatrice et lente, dans les tréfonds purulents, percolants, volcaniques de l’âme masculine. On vit, ébahi, la rencontre cérémonielle et passionnelle du Psychopathe et du Parrain… Je vous le dis et vous le redis, il faut aimer le poil de gars se hérissant sous la flamme crépitante de l’action converse des forces adverses pour lire ce novella (très court roman – ceci sera mon seul anglicisme personnel). Ce texte simple, fraternel, brutal et franc se renifle d’un coup, comme une ligne de coke, en grognant d’aise. C’est une lecture jubilante, carrée, superbement visualisée, vraiment, à ne pas manquer. On savoure jouissivement l’abrupt déploiement de cette courte tranche de vie, que Max nomme fort judicieusement le temps de l’épanouissement carnassier. On se paie une féroce et délétère inversion collective des valeurs morales, professionnelles et comportementales, cucul-gnagnan de notre temps. Et aussi, oh, on retrouve l’effet, donc pourtant durable, des vieilles amitiés de mauvais garçons de ces films en noir et blanc d’autrefois, avec Gabin et Ventura. Le tout, évidemment, est traité dans la version paumée, mondialisée, démoralisée, exacerbé contemporaine. Et, entre Max, Jules, Joe, Ali, Akmed et les autres, amis et ennemis, on arrive finalement à se dire… c’est un peu de la thérapie de groupe, comme à l’hôpital psychiatrique (Max Peine toujours dixit).

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Lordius, La libération explosive de l’âme – Une aventure de Max Peine, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou PDF.

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Il y a vingt ans, la grande grève de 1997 à l’Université Lancastre

Posted by Ysengrimus sur 20 mars 2017

grevepaul

Pour se préserver des emmerdeurs et de leurs suppôts judiciaires, tous les noms propres (toponymes et anthroponymes) de cette série hautement plausible de tracs de grève électroniques ont été modifiés. Délégué syndical du Département d’Études Gauloises du campus de Milton (Université Lancastre), c’est à moi qu’incomba la tâche de guider méthodiquement nos troupes dans la grande grève de 1997 (qui dura du 20 mars 1997 au 13 mai 1997, soit 55 jours). Les collègues de mon département se sont comportés de façon magnifique dans ce difficile exercice de conflit organisé. Notre collègue Robert LANGLADE fut un capitaine de barricade exemplaire, et notre ligne de piquetage put être convertie en une unité mobile portant l’action sur d’autres sites de lutte, et jusque dans l’enceinte sénatoriale. Un superbe exemple de discipline collective et de collégialité dans l’action, dont le meilleur journal de bord imaginable est encore la compilation des 45 tracts de grève mis alors en circulation quotidiennement via un tout nouvel instrument de lutte à l’époque: le courrier électronique.

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Date: Mercredi, 12 Mars 1997, 19:04:39 —0500 (EST)
Re: PRÉPARATIFS EN VUE DE LA GRÈVE

MESSAGE DE PAUL YSENGRIM, DÉLÉGUÉ SYNDICAL — ÉTUDES FRANÇAISES

À partir d’aujourd’hui, l’exécutif de LUTU (Lancaster University Trade Union) peut décider à chaque instant la mise en place de MOYENS DE PRESSION (job actions) pouvant aller de procédures de harcèlement administratif léger à la grève générale illimitée. Les consignes sont les suivantes:

1— Mentionnez la situation à vos étudiants et commencez à envisager avec eux des moyens alternatifs de respect des critères d’évaluation (pouvant aller jusqu’à l’annulation de certaines unités d’évaluation). La ligne de l’exécutif syndical est la suivante: ceci est une grève «de la mi-mars» et non «de la mi-octobre» visant à des dommages maxima à l’administration (en frappant à une époque de relations publiques intensives: recrutement, levée de fonds etc.) et DES DOMMAGES MINIMA À LA CLIENTÈLE (frappant à la queue du semestre plutôt qu’à sa tête).

2— Tenez vous au courant des développements. Je vais m’efforcer de faire suivre les informations par courrier—e principalement. LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE. IMPRIMEZ MES TEXTES. FAITES EN COPIE. ET PLACEZ LES DANS LES BOÎTES DE NOS COLLÈGUES NON INFORMATISÉS. Un ou deux courrier—e par jour seront émis, vers 8:00 du matin et/ou vers 4:00 de l’après-midi.

3— Solidaires de vos collègues en grève ou non, AGISSEZ DANS LA DISCIPLINE. Pas de cabotinage, pas d’empoignes, pas de carnaval inutile. Soyons fermes ET dignes. Questions, problèmes, inquiétudes? Envoyez moi un courrier—e ou téléphonez moi (poste 97*** ou 997-52**). Si vous n’êtes pas informatisés, faites transmettre vos communications—e à votre délégué syndical par Robert LANGLADE ou Buster FARLEY, qui sont par la présente des maintenant réquisitionnés à cette fin dans la chaînes de communication études françaises—Milton.

D’AUTRES INSTRUCTIONS SUIVRONT
Toute ma solidarité et mes plus chaleureuses amitiés
PAUL YSENGRIM, délégué syndical
pysengrim@lancasteru.ca

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Date: Jeudi, 13 Mars 1997, 07:04:09 —0500 (EST)
Re: LES TROIS DOCTRINES SYNDICALES DE FRAPPE

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS — MERCI
PAUL YSENGRIM — DÉLÉGUÉ SYNDICAL
pysengrim@lancasteru.ca

Trois doctrines de frappe sont présentement envisagées et débattues par l’exécutif syndical:

1— PRESSIONS ADMINISTRATIVES «LÉGÈRES»: Il s’agit de procédures de boycott genre gel du dépôt des notes, chahutage des remises de diplômes et pressions de ce genre exercées sur la chaîne administrative. Ayant eu un certain succès dans le passé, ces procédures sont préconisées surtout par les éléments droitiers de la structure syndicale.

2— FRAPPES SURPRISES: Grèves complètes, appelées de façon abrupte et soudaine, de très brève durée, et possiblement répétitives (cp la notion québécoise de grève tournante). Préférence personnelle de Doug MORTIMER le président de LUTU, cette approche fait hésiter d’autres officiers, parce qu’elle nécessite des canaux de communication très performants pour être efficace.

3— APPEL DE GRÈVE CLASSIQUE: la date du début (mais pas celle de la fin!) de la grève est émise à l’avance et transmise aux membres syndiqués ainsi qu’à l’administration. Ce délai-guillotine fonctionne comme une sorte d’ultimatum à la table de négociations. Au jour J, après le crescendo dramatique d’usage, et si les négos sont toujours dans la dèche, c’est la plénière monstre puis «Debout les damné(e)s de la terre, on y va les filles et les gars».

CONSIGNES: NOUS EN SOMMES À LA PHASE DES ÉVÉNEMENTS OÙ IL EST LE PLUS IMPORTANT DE VOUS TENIR INFORMÉS DU DÉROULEMENT DU PROCESSUS. LISEZ VOTRE DOCUMENTATION SYNDICALE PAPIER ET ÉLECTRONIQUE. Dans l’attente de savoir laquelle (ou lesquelles) des options 1, 2, 3 ou même… 4 vont se mettre en place, il faut rester vigilants et se tenir prêts à bouger vite pour ne pas se faire surprendre nous-même par notre propre stratégie surprise!

D’AUTRES CONSIGNES SUIVRONT
Amitiés et solidarité
Paul

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Date: Jeudi, 13 Mars 1997, 17:04:30 —0500 (EST)
Re: LES PROCÉDURES ADMINISTRATIVES D’INTIMIDATION

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS — MERCI
PAUL YSENGRIM — DÉLÉGUÉ SYNDICAL
pysengrim@lancasteru.ca

Jusqu’à nouvel ordre (les choses pouvant changer si une grève d’une certaine durée était déclenchée) l’administration de l’université n’envisage pas la procédure du cadenas (lock out). Au contraire, elle affiche de jouer l’indifférence en affirmant, fort caricaturalement, que… «en cas d’une grève de son corps enseignant, l’université maintiendra toutes ses activités régulières» (!!!). Le véritable nerf d’intimidation de l’administration de l’université CONSISTE À JOUER LES AUTRES CATÉGORIES DE PERSONNEL CONTRE LES MEMBRES DE LUTU. Particulièrement visés dans cette stratégie sont LES REPRÉSENTANT(E)S DU PERSONNEL NON ENSEIGNANT (staff). Une note de service musclée, déposée dans nos boîtes à lettres par une main charitable, rappelait il y a quelques jours au personnel non enseignant qu’ils sont bel et bien les otages de leurs managers et que si l’idée saugrenue de se faire porter pâle pendant la grève leur traversait l’esprit, ils se feraient demander leur petit billet de médecin à leur retour…

CONSIGNE: NE BOUSCULEZ PAS LE PERSONNEL NON ENSEIGNANT. Il faut demeurer solidaire de cette catégorie de personnel même si cette solidarité ne nous est pas payée en retour. NOTRE ADVERSAIRE COMMUN ÉTANT L’ADMINISTRATION DE L’UNIVERSITÉ, ÉVITEZ DE PLACER LE PERSONNEL NON ENSEIGNANT EN POSITION OBJECTIVE DE PROVOCATEURS. Continuez d’appliquer sereinement votre ligne syndicale, conscients que l’administration de l’université se sert sciemment de ces gens malgré eux pour nuire à notre action.

D’AUTRES CONSIGNES SUIVRONT
Amitiés et solidarité
Paul

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Date: Vendredi, 14 Mars 1997, 07:06:40 —0500 (EST)
Re: ÊTES VOUS FICHÉ(E)S AU SYNDICAT?

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS — MERCI
PAUL YSENGRIM — DÉLÉGUÉ SYNDICAL
pysengrim@lancasteru.ca

Êtes vous fiché(e)s au syndicat? Si ce n’est pas le cas il faut y voir. Vous venez de recevoir une fiche signalétique intitulée JOB ACTION SIGN UP. Elle permet de faire savoir à l’équipe d’organisation de la grève vos heures de disponibilité pour le piquetage ainsi que vos différents talents et expertises. Je vous signale que le piquetage est rémunéré ($500 pour une semaine de 5 jours à 4 h de piquetage/jour).

CONSIGNE: Remplissez cette fiche le plus rapidement possible. NE LA POSTEZ PAS À LUTU (trop lent) MAIS ALLEZ LA PORTER VOUS MÊME ET PROFITEZ EN POUR DISCUTER LE COUP AVEC LES PERMANENTS ou sinon METTEZ LA RAPIDOS DANS MA BOÎTE À LETTRE. Je me ferai un plaisir d’être le modeste facteur de mes collègues militants. IL EST TRÈS URGENT DE REMPLIR CETTE FICHE RAPIDEMENT. Questions? Contactez moi. Si le téléphone est constamment occupé quand vous me sonnez à la maison, envoyez un petit courrier—e pour me dire de raccrocher!

D’AUTRES CONSIGNES SUIVRONT
Amitiés et solidarité
Paul

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Date: Samedi, 15 Mars 1997, 19:18:14 —0500 (EST)
Re: DATE OFFICIELLE DE DÉBUT DE LA GRÈVE

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS  — MERCI
PAUL YSENGRIM  — DÉLÉGUÉ SYNDICAL
pysengrim@lancasteru.ca

La formule de grève a été décidée par l’exécutif syndical. Il s’agit de la formule 3) au sens de ma note de service explicative de la semaine dernière: GRÈVE GÉNÉRALE ILLIMITÉE AVEC DATE GUILLOTINE POUR LA CONCLUSION DES NÉGOCIATIONS. La guillotine sur les négos est fixe au mercredi 19 Mars 1 heure de l’après-midi. Si à ce jour et à cette heure, une entente satisfaisant le comité de négociation de LUTU n’a pas été atteinte, la grève est officiellement déclenchée mais ne se met effectivement en branle que LE JEUDI 20 MARS À 7 HEURE DU SOIR. Des négociations intensives se poursuivront cette fin de semaine et au début de la semaine prochaine. Je vous annonce aussi une rencontre-caucus-piquetage au QJ de LUTU le lundi 17 Mars de 5 à 7 heures.

CONSIGNE: Tenez vous prêts.

D’AUTRES CONSIGNES SUIVRONT
Amitiés et solidarité
Paul

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Date: Lundi, 17 Mars 1997, 08:12:44 —0500 (EST)
Re: ERRATUM ET GRAND RASSEMBLEMENT PRÉ—GRÈVE

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DOTÉS D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS ET RÉPARERONT SPONTANÉMENT MES ERREURS ET INEXACTITUDES SUR LES COPIES PAPIER. SAUDITE AFFAIRE (COMME DIRAIT BUSTER…)
pysengrim@lancasteru.ca

ERRATUM: La grève est officiellement prévue pour le jeudi 20 Mars à 7 heures DU MATIN (et non pas du soir comme je vous l’ai malencontreusement écrit dans mon dernier communiqué — comme vous le savez on ne transforme pas une tarte en disque olympique et on ne se refait pas). Les personnes avec imprimantes s’il vous plaît essayez de réparer ma gaffe avant de faire tomber vos copies du communiqué antérieur dans les boîtes de la glorieuse aéropostale! Philippe CARDINAL, Denise KINLEY et Christiane LABICHE: bravo pour vos bons réflexes électroniques, continuez de bien me surveiller comme ça.

GRAND RASSEMBLEMENT PRÉ—GRÈVE: Un grand rassemblement pré-grève (pre-strike rally) est prévu pour le mercredi 19 Mars de 16:30 à 19:30 à l’auditorium EPSILON I (comme Isabelle). Les derniers préparatifs, notamment la constitution des équipes pour le piquetage auront lieu à cette très importante réunion. Des précisions vous seront apportées ce soir vers 7:00 sur le fonctionnement du piquetage. Sachez déjà que notre PICKET CAPTAIN (une commission d’experts chevronnés se penche en ce moment sur une traduction française pour ce terme là) est ROBERT LANGLADE.

D’AUTRES INFORMATIONS SUIVRONT
Amitié et solidarité
Paul

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Date: Lundi, 17 Mars 1997, 19:04:16 —0500 (EST)
Re: LE PIQUETAGE

CONSIGNES SYNDICALES
LES COLLÈGUES DISPOSANT D’UNE IMPRIMANTE FERONT PASSER AUX COLLÈGUES NON INFORMATISÉS — MERCI
PAUL YSENGRIM — DÉLÉGUÉ SYNDICAL
pysengrim@lancasteru.ca

Le piquetage va se faire à partir de jeudi matin 7 AM. Sept équipes fixes vont se relayer aux sept entrées de la cité universitaires sur un roulement à trois équipes assurant leur tour de piquetage pendant quatre heures chacune. Une équipe volante déjà constituée assurera la présence sur le site du campus même. CHAQUE DÉPARTEMENT EST RATTACHÉ À UNE PORTE PARTICULIÈRE SOUS LA DIRECTION D’UN PORTIER (gate captain) SPÉCIFIQUE. Nous (Études Françaises) sommes regroupés avec LANGUES MODERNES et GÉOGRAPHIE.  Notre portier est ROBERT LANGLADE et notre site de piquetage est la ROUTE VALLEYFIELD qui raccorde Milton au boulevard Sherlock juste à côté du collège SUMMERS en passant devant l’immeuble principal de la coopérative EDGAR ALLAN POE.

CONSIGNES: L’intention initiale de l’exécutif syndical est de frapper fort au tout début de la grève et d’assurer le roulement des équipes par la suite. LE JEUDI 20 MARS À 7 H. AM. PRÉSENTONS NOUS TOUS SUR LA ROUTE VALLEYFIELD ET REGROUPONS NOUS AUTOUR DE ROBERT LANGLADE. Nos consignes ultérieures nous seront alors distribuées. Il manque encore des CHEF D’ÉQUIPE (shift leaders) qui sont chargés de voir au bon fonctionnement des équipes (trois équipes par jour — un chef d’équipe est donc une personne qui fonctionne selon les «horaires» figurant sur votre fiche signalétique). Si ce boulot vous intéresse envoyez moi un courrier—e.

D’AUTRES CONSIGNES SUIVRONT
Amitié et solidarité
Paul

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Date: Mercredi, 19 Mars 1997, 14:55:04 —0500 (EST)
Re: RASSEMBLEMENT POUR PRÉPARATIFS DE GRÈVE.

LA GRÈVE EST OFFICIELLEMENT DÉCLENCHÉE. ELLE DÉMARRE DEMAIN MATIN À 7:00 A.M. LES ULTIMES CONSIGNES VOUS SERONT TRANSMISES PAR COURRIER ÉLECTRONIQUE CE SOIR VERS 19:00.  RENDEZ VOUS TOUS AUJOURD’HUI 16:30 AU GRAND RASSEMBLEMENT PRÉPARANT LA MISE EN PLACE DES PROCÉDURES DE GRÈVE (PRE—STRIKE RALLY), AUDITORIUM EPSILON I (COMME ISABELLE) .

AMITIÉS ET SOLIDARITÉ
PAUL

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Date: Mercredi, 19 Mars 1997, 19:52:32 —0500 (EST)
Re: VOTRE LOCALISATION DE PIQUETAGE

Présentez vous tous à l’intersection route VALLEYFIELD et Boulevard Sherlock (anciennement route Pilgrim) demain matin 7:00. Les pancartes vous seront fournies sur place. VENEZ TÔT. VENEZ TÔT. TÔT. Le paradoxe du piqueteur se formule comme suit: pour se rendre à son lieu de piquetage le piqueteur doit traverser des lignes de piquetage! Ce paradoxe va vous retarder. VOYEZ DONC À ARRIVER TÔT. Sur la ligne de piquetage, avisez le chef équipe portant liséré rouge. Dites-lui (ou à défaut dites aux simples grévistes): I AM REPORTING TO MY PICKET GATE WHICH IS ON VALLEYFIELD ROAD. MY GATE CAPTAIN IS ROBERT LANGLADE, MY SHIFT LEADER IS PAUL YSENGRIM. Ça devrait décontracter les choses… Le plus tôt on tape dur. le plus courte sera la grève.

Tous aux barricades!

Amitiés et solidarité
Votre Paul

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Date: Jeudi, 20 Mars 1997, 16:53:37 —0500 (EST)
Re: PROCÉDURE POUR LE PIQUETAGE et LES PROLÉTAIRES ÉTOILÉS DU JOUR 1

AUJOURD’HUI ON A BLOQUÉ LE CAMPUS. COMME L’AURAIT DIT CHIP MONK À WOODSTOCK: LANCASTRE UNIVERSITY CLOSED DOWN, MAN. CAN YOU DIG IT? Demain 7:00 regroupez vous autour de Robert LANGLADE au tiers du chemin de la rue VALLEYFIELD exactement en face de la centrale thermique. Vos consignes, au demeurant simples comme bonjour, vous seront assignées sur place. Petit tuyau dans les coins: portez un chapeau et ne portez pas de sac. Informez vous aussi des conditions météo et pelurez vous en circonstance.

Pour le JOUR 1 de notre grève:

—Une étoile rouge prolétarienne va à PETER OHARA. Calme comme Joe HILL en personne, drapé de sa pancarte d’homme-sandwich LUTU. Peter a distribué ses tracts avec tact et doigté. Un modèle de discipline syndicale.

—Deux étoiles rouges prolétariennes à DALILAH BROWN. Elle s’est présentée droite et fidèle pour relever la première équipe au moment ou on commençait vraiment à se les geler et a tenu de longues heures avec sa casquette de Bob Dylan en chantant LA MARSEILLAISE et L’INTERNATIONALE.

—Trois étoiles rouges prolétariennes à LOLA ATTILA, du syndicat PROLO. Solidaire du mouvement de ses collègues en grève, notre championne tous azimuts de la conscience sociale a distribué des tracts dans la deuxième équipe avec une maestria de grande militante.

— Finalement le Marteau et la Faucille de diamant vont sans conteste à AMINA LEBRUN. Sans perdre son focus, Amina a tenu quelque chose comme six heures dans la ligne de piquetage avec le sourire angélique de ses meilleurs succès. J’ai du insister pour qu’elle rentre se reposer: elle était en train de prouver par la praxis au vieux matérialiste qui dort sous ma bonne barbe que l’esprit domine le corps et je ne pouvais plus faire face à cette perspective philosophique poignante.

Le slogan de la journée figurait sur la pancarte de MERCÉDÈS LOUVAIN: SOYEZ SYMPA ET AYEZ UN BUT, APPUYEZ LUTU. Consigne: que les absents d’hier deviennent demain l’incarnation pétulante de ce crucial mot d’ordre.

Demain matin: tous aux barricades!

Amitié et solidarité
Votre Paul

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Date: Vendredi, 21 Mars 1997, 16:21:25 —0500 (EST)
Re: LES ÉTOILES PROLÉTARIENNES DU JOUR 2 DE GRÈVE

Deuxième journée de fermeture complète de l’université par les grévistes de LUTU. Moral de fer, nerfs d’acier dans des manières de velours (armaturé). Nos étoiles rouges prolétariennes du jour pour le piquet de grève VALLEYFIELD sont:

—Une étoile rouge prolétarienne va à WALTER DAVID. Bien en focus, discipliné, attentif aux consignes. Comme en plus il a eu le culot de me réclamer son étoile ce matin sur les lignes, il a toutes les qualités humaines d’un gréviste de première (culot inclus!) et fera un excellent chef équipe.

—Deux étoiles rouges prolétariennes vont à MARIE BERTIN, du syndicat PROLO. Avec sa pétulance habituelle (Marie est très douée pour gueuler des slogans — je n’ai pas à vous faire un dessin) elle est venu prêter main forte à sa consoeur LOLA ATTILA dans le mouvement solidaire de nos collègues PROLO. Même l’atmosphère terrestre en a tremblé sur ses bases puisque toute la ligne a fait observer que l’apparition de Marie avait  amené le soleil dans ce ciel nuageux de mars.

—Trois étoiles rouges prolétariennes vont à LUDOVIC TAVERNIER. Compagnon solide du deuxième jour (de mauvaises langues ruminent encore qu’hier il était à la messe!), notre gars TAVERNO a fouetté les ardeurs des troupes pendant plusieurs heures, presque jusqu’à la clôture des piquets, par des chants patriotiques et révolutionnaires et une volée de renvois savants à Zola, hélas intraduisibles pour les compagnons anglos du vieux Joe HILL.

—Finalement le Marteau et la Faucille de diamant à BUSTER FARLEY qui nous a donnê deux solides jours de grève avec sa bonhomie et son intensité militante proverbiales. Buster a failli attraper le tournis dans la ligne, ce qui vous donne une idée de l’ampleur morale qu’il a déployé pour dessiner dans la gadoue de la taïga d’amples zéros pointés vers notre administration nullarde.

Slogan (français) de la journée:

BURLINGTON (prononcé comme garçon) À LA TÉLÉVISION! ÉTEIGNONS LE BOUTON!

Consignes: Soyez attentifs à votre courrier—e dimanche soir en début de soirée. Si vous lisez TOUS AUX BARRICADES, tirez en les conclusions qui s’imposent sur vos devoirs prolétariens.

Amitié et solidarité
Votre Paul

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Date: Dimanche, 23 Mars 1997, 14:44:18 —0500 (EST)
Re: LUNDI: TOUS AUX BARRICADES!

Deux jours de barricades et un négociateur provincial est maintenant impliqué. Grévistes, lâchez pas, on les aura! Prenez votre tour d’équipe demain matin 7:00, ou 11:00 ou 3:00 (arrivez à l’heure qui vous conviens mais 7:00 est préférable). La barricade LANGLADE se couvre de gloire. On a parlé de sa détermination, sa discipline et son entrain jusqu’à l’exécutif syndical. Le président de LUTU parle de vous à ses officiers. Venez nombreux montrer à madame Jennifer LORD ce que l’on fait de sa propagande. Entrez normalement sur le campus par votre entrée habituelle. En passant une barricade, avisez l’officier portant liséré rouge ou n’importe quel gréviste et dites: I AM REPORTING TO THE VALLEYFIELD GATE FOR PICKET DUTY. MY GATE CAPTAIN IS ROBERT LANGLADE, MY SHIFT LEADER IS PAUL YSENGRIM. On vous laissera passer en se disant intérieurement: VOILÀ UN(E) BRAVE DE LA BARRICADE OÙ ON CHANTE LA MARSEILLAISE ET L’INTERNATIONALE. Stationnez À VOTRE PLACE HABITUELLE S.V.P. et présentez vous sur la route VALLEYFIELD. Jennifer LORD et Ian BURLINGTON sont aux abois. Cette semaine on va les mettre sur les genoux.

TOUS AUX BARRICADES!

Votre Paul

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Date: Lundi, 24 Mars 1997, 20:15:46 —0500 (EST)
Re: (VOUS ÉTIEZ) TOUS AUX BARRICADES!

Prenez d’abord note: GRAND RASSEMBLEMENT DE GRÈVE, Mardi 25 mars de 3:00 à 5:00, Hôtel White Oak (je n’ai pas l’adresse. Si quelqu’un l’a, balancez la dans notre chaîne de solidarité).

Tout d’abord salut et solidarité enthousiaste à la pluie de forces fraîches prolétariennes qui s’est abattue sur la barricade LANGLADE aujourd’hui: Gwendoline BRISTOL, Firmin SAPIN (prompt rétablissement de ton accident de bagnole, mon grand), Christiane LABICHE (directement de Montréal), Danielle PAGNOL (la passionnaria occitane en personne, directement du pays du saucisson sec et du camarade Drucker)! HÉ, GRÉVISTES LE PRÉSENT COMMUNIQUÉ EST PARFAITEMENT REDONDANT: VOUS ÉTIEZ TOUS ET TOUTES AUX BARRICADES! Votre délégué syndical est tellement fier de vous!

Nos étoiles rouges prolétariennes de la journée.

—Une étoile rouge prolétarienne va à Vlad BALASKO. Le camarade Vlad, avec sa pipe et sa chapka, est venu prêter main forte à ses collègues LUTU en pure solidarité fraternelle.

—Deux étoiles rouges prolétariennes vont à Denise KINLEY. Denise nous a donné trois solides jours de grève avec un entrain de fer et un chapeau de cow-girl des plaines sublimissime. De plus Denise a su canaliser sa haine de l’ennemi de classe dans une attitude disciplinée et spirituellement élevée. Tu as raison Denise, il ne fallait pas débaptiser Leningrad!

—Trois étoiles rouges prolétariennes vont à Pierre LEDUC. Pierre est extraordinairement discipliné et a un focus remarquable. De plus Pierre a le sens de la stabilité militante et du travail de grève à long terme. Il économise son énergie de façon très efficace. S’il reste un dernier être humain sur les lignes, ce sera celui-là. Trois jours de grève pour Pierre, deux avec son extraordinaire bonnet phrygien bleu ciel, frappé aujourd’hui de trois étoiles rouges hautement méritées.

Le Marteau et la Faucille de diamant au camarade Luco GERMANOTTI. Après deux jours très intensifs de barricade la semaine dernière, Luco s’est porté volontaire au réseau de ravitaillement. Il circule maintenant sur le campus avec se voiture et ravitaille et encourage la totalité des barricade. Non Luco, la classe ouvrière n’oublie jamais ses héros.

LE PETIT LIVRE ROUGE DES POTINS DE GRÈVES: nous avons eu UN COUPLE sur les barricades aujourd’hui en la personne de Danielle PAGNOL et son mari. Ce dernier est l’incarnation contemporaine de Woody GUTHRIE. Il nous a balancé une série exaltante de chants prolétariens britanniques en tenant sa douce moitié par le bras (après avoir obtenu son autorisation pour ce comportement inusité de son chef équipe, passionné mais réglementaire…)

La barricade LANGLADE commence à disposer d’une stabilité des équipes. Stabilisez votre présence sur les barricades et allongez-là le plus possible. Demain, calculez avec le meeting de grève de trois heures et surveillez la météo. Même vos tenues vestimentaires sont une inspiration.

Slogan de la journée: JENNIFER LORD, YOUR LETTER: EXPENSIVE RECYCLING PAPER.

Amitié, solidarité et tout mon amour
Votre Paul

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Date: Mardi, 25 Mars 1997, 21:12:21 —0500 (EST)
Re: DE LA PRISE EN CHARGE COLLECTIVE D’UNE BARRICADE

Aujourd’hui événement crucial de la vie de la glorieuse barricade LANGLADE (HO!). Introduction d’un collectivisme à la fois planifié et spontané. Des tours ont été assurés pour prendre la position de chef d’équipe. Des slogans, poèmes, limmericks et autres chansons du grand Joe HILL ont été mis en place collectivement et avec toute l’intensité des grandes luttes. Un sens du long terme se met en place. Prise de conscience cruciale. IL FAUT CONTINUER DANS CETTE VOI(X)E (la survie du Grandgousier à la pastille d’or en dépend désormais). Il ne faut pas se sous-estimer ni se surestimer (je me cite). Il est important que cette barricade fonctionne comme une machine bien huilée prête à aller le plus loin possible dans la lutte, avec discipline et joie.

Nos étoiles rouges prolétariennes de la journée:

—Une étoile rouge prolétarienne va à Ruth MAXWELL. Resplendissante dans un magnifique imper rouge révolution-bolcheviste, la grande dame a marché avec ses frères et soeurs dans l’émotion et la sérénité des grands moments.

—Deux étoiles rouges prolétariennes vont à Firmin SAPIN. Superbe sous son grand pépin noir (Jennifer LORD pleurait très dru à ce moment la, Hou la vilaine. Elle comprenait que le gars Firmin était aux funérailles de sa présidence), concentré, le visage buriné par la conscience de l’effet des luttes durables, Firmin a assuré une présence constante, solide, et solidaire qui a illuminé nos consciences.

—Trois étoiles rouges prolétariennes au camarade Luther GOLDBACH. Sautillant, enjoué, décontracté comme un jeune trotskiste non encore désillusionné, notre vert [sic] baudelairien a entonné l’Internationale comme un de ces roulements de tonnerre du type de ceux que seul peut générer le disert qui ébranla le monde.

Le Marteau et la Faucille de diamant à Denise KINLEY. Denise a assumé la position de chef d’équipe pendant plusieurs heures, avec cet effet indéfinissable dans la voix qui fonde le grand leadership de foule et qui faisait bouger la ligne comme une seule masse (prolétarienne, il va sans dire). Je dois ajouter, pourquoi le taire quand toute la barricade en témoignera, Denise, dans ta glorieuse stature de chef équipe:  TU ÉTAIS INCROYABLEMENT BELLE.

Camarades de la glorieuse barricade LANGLADE, on continue la lutte. L’hydre hideuse de la classe ennemie pliera. Méfiez vous des météorologistes et demain, collectivement, en prenant votre position dans vos équipes comme les instrumentistes dans le grand orchestre du peuple:

TOUS ET TOUTES À NOTRE BARRICADE!

Votre Paul
(dont la gorge va bien mieux: merci Walter DAVID, Ian WARNER, Ricki MARCELLO, Denise KINLEY, James BORDEN)

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Date: Mercredi, 26 Mars 1997, 20:01:16 —0500 (EST)
Re: LA PRISE EN CHARGE COLLECTIVE D’UNE BARRICADE II

Aujourd’hui la prise en charge collective d’une barricade s’est poursuivie dans la discipline et la joie de vivre à un rythme hautement satisfaisant. La gorge de votre capitaine-substitut semble être devenue une priorité interne élevée, mes camarades grévistes, et je vous en remercie chaleureusement et silencieusement. Nous avons pu rouler à un chef équipe à l’heure aujourd’hui. Huit chefs équipe différents se sont succédés aux barricades avec un synchronisme de ballet. D’autres grévistes se sont spontanément portés volontaires pour jouer ce rôle demain. Vous êtes des as, vous vous couvrez de gloire et je vous aime de tout mon amour.

Nos étoiles rouges prolétariennes de la journée.

—Une étoile rouge prolétarienne à PETER OHARA. Peter est un titan. Il nous fait une grève extraordinaire, notamment en levant le rideau le matin avec une régularité de machine infernale bolcheviste. Une inspiration constante pour son délégué syndical ébahi.

—Deux étoiles rouges prolétariennes à DALILAH BROWN. Dalilah aujourd’hui s’est illustrée dans le rôle délicat et crucial de distributrice de tract aux automobilistes. Elle a fait un travail de conscientisation extraordinaire car les automobilistes arrivaient à la barrière calmes, sereins et solidaires.

—Trois étoiles rouges prolétariennes à LUDOVIC TAVERNIER. Ludovic a assumé la position de chef équipe avec un doigté et une justesse de ton qui relevaient du grand art. Délicat mais ferme, discipliné mais débonnaire, béret basque et loden, sourire et intellection. Une icône de la classe ouvrière.

Notre Marteau et notre Faucille de diamant à MERCÉDÈS LOUVAIN. Mercédès est tout simplement cyclopéenne dans cette grève. Présente aux barricades tous les jours depuis le début pendant des heures interminables. Souriante, enjouée, disciplinée, omniprésente, extraordinaire. Elle a distribué des tracts aujourd’hui avec Dalilah, travail délicat où toute sa capacité de concentration et de communication ont servi la cause magnifiquement.

PRIX SPÉCIAL DU CUIRASSÉ POTEMKINE. Le prix spécial du cuirassé POTEMKINE est décerné à la personne qui, comme l’équipage de ce navire célèbre, a su retourner ses armes contre les officiers de son hésitation et arborer le drapeau rouge contre vents et marée réactionnaires. Décerné sans hésitation à DANIELLE PAGNOL qui, au début de la journée, disait qu’elle marcherait peu en vertu d’une verrue plantaire récemment opérée. Non contente de marcher des heures et des heures avec ses camarades, notre équipage du Potemkine fait femme a pris des photos immortalisant eisensteiniennement notre gloire.

LE PETIT LIVRE ROUGE DES POTINS DE GRÈVE: On commence à se demander de partout qui sont Joe HILL et Rosa LUXEMBURG. Joe HILL (1879-1915) militant ouvrier américain assassiné dans un simulacre de procès monté par les vigilantes d’un baron du cuivre d’Utah. Sujet d’un grand nombre de chansons ouvrières où il incarne non plus lui-même mais la cause ouvrière. L’allégorie stipule que partout où des ouvriers luttent pour leurs droits, Joe HILL est parmi eux… À preuve!

Rosa LUXEMBURG (1871-1919) leader politique et théoricienne allemande d’origine juive polonaise. Un certain nombre de potineuses sur la barricade prétendaient qu’elle était la maîtresse d’Aragon. Je n’en crois rien (ou alors elle était francophile et… pédophile). Rosa LUXEMBURG, Mesdames, est surtout le plus grand cerveau que la pensée marxiste ait produit au 20ième siècle. Son ouvrage majeur L’ACCUMULATION DU CAPITAL (1913) complète et rectifie certaines analyse du livre 2 du Capital en se basant (comme l’avait fait Lénine dans LE DÉVELOPPEMENT DU CAPITALISME EN RUSSIE, mais mieux parce qu’avec une plus grande ampleur théorique) sur une analyse de la phase impérialiste du développement de l’ennemi de classe. Comment des féministes articulées comme vous peuvent elles ramener une sommité comme Rosa LUXEMBURG au rang des Madame Récamier ou des Beauvoir à son Jean-Paul… Et, bon sang, pourquoi ne parle-t-on jamais de Rosa LUXEMBURG dans note folklore d’affirmative action. Trop subversive ou trop gigantesque? Pff, les deux, pardi!

Enfin, ne digressons pas et tenons nous en aux faits: vous êtes toutes des Rosa LUXEMBURG dans la lutte (la pauvre est morte la tête écrasée par la crosse de carabine d’un soldat allemand lors des grandes poussées révolutionnaires de 1919 — je ne souhaite cela à aucune d’entre vous. Continuons de surveiller les bagnoles!). Je vous admire avec une intensité inexorablement croissante.

Demain, prenez votre tour dans vos équipe et TOUS ET TOUTES AUX BARRICADES.

Votre Paul

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Date: Jeudi, 27 Mars 1997, 17:46:23 —0500 (EST)
Re: SÉCURITÉ SUR LA BARRICADE

Bon, donnons l’heure juste. Une certaine exaltation poétique ne nous fera pas perdre le sens des réalités. Il faut avouer qu’il est révolu le temps hugolien des trois glorieuses, Gavroche et le sang chaud éclaboussant les pavés de Paname. Notre cause ne vaut pas une jambe cassée ou un pied écrasé. Grâce à une action collective remarquablement efficace qui a tisse des liens humains qui dureront longtemps après la grève, la glorieuse barricade LANGLADE est désormais maximalement sécuritaire. Deux chefs d’équipe maintenant chevronnés se relaient à toutes les heures pour contrôler la circulation dans les deux directions de l’étroite artère VALLEYFIELD. Les automobiles ne s’approchent jamais à moins de deux mètres du groupe des piqueteurs et la procédure de sécurité en cas d’automobiliste-agresseur-fonceur est en place et bien rodée. Une malchance est toujours possible, mais nous avons travaillé dur pour mettre tous les atouts de la prudence de notre côté.

Nos étoiles rouges prolétariennes de la journée sont directement inspirées de la grande Pélagie VLASSOVA, glorieuse héroïne de LA MÈRE de Gorki. Cette vénérable dame âgée qui par la simple force de la nécessité de la chose historique devient à petit pas et sans ambages une extraordinaire héroïne révolutionnaire.

—Une étoile rouge prolétarienne à Gwendoline BRISTOL. La grande dame fait la navette entre le collège Tom Thompson et nous, là ou piquètent ses deux départements. Cross appointed jusque dans l’héroïsme révolutionnaire, Madame BRISTOL, qu’est-ce ce vous êtes belle sur les barricades!

—Deux étoiles rouges prolétariennes à Ruth MAXWELL. Dans une extraordinaire veste rouge classe ouvrière, un rouge très vif, qui éblouissait sous le tonitruant soleil printanier, Ruth souriante, resplendissante, savante, intellective, nous a de nouveau inspiré de sa présence envoûtante.

Trois étoiles rouges prolétariennes à Miranda COHEN. Pour son premier jour sur la barricade, Miranda n’a pas lésiné à la dose. Près de six heures de piquetage. Après les quatre premières heures, elle a eu ce mot, flegmatique: C’est vraiment bien organisé, Paul. Gonflée et héroïque, elle commente notre lutte de classes au milieu d’une rue bourdonnante comme si c’était un coquetel de plumitifs à la mode!!!

Il faut aussi allouer aujourd’hui des TRACTS BOLCHEVISTES VÉLINS, DORÉS SUR TRANCHE à nos champions des communications et encouragements en tous genres.

—Un tract bolcheviste vélin, doré sur tranche va à Danielle PAGNOL. Des heures de piquetage, un focus et une joie de vivre confinant au poignant et en plus, DANIELLE A FAIT CIRCULER LES PHOTOS QU’ELLE AVAIT CROQUÉ LA VEILLE SUR LA BARRICADE. Là, il a fallut toute la force de mon bras ouvrier pour les retenir de tous se rouler par terre comme des babouins. C’était hallucinogène. Une mauvaise langue départementale ayant requis l’anonymat a même susurré entre ses dents pourries par le manque de couverture sociale que voilà des photos qui remplaceraient bien d’autres photos se trouvant ailleurs autrement (je ne donne pas plus de détails, mon anonyme ne veut pas que je le cite en plus…)

—Deux tracts bolchevistes dorés sur tranches vont à Martin LUCIOLE. Martin a fait parvenir un extraordinaire message de solidarité qui a galvanise les troupes lorsqu’il a été distribué sur la barricade par les bons soins de Buster. Pour obtenir copie électronique de cet électrisant moment de solidarité internationaliste, contacter Buster qui vous le fera suivre. Martin lit tous nos tracts électroniques, et est très intensément avec nous. Merci Martin, tu es un frère.

Finalement grévistes, un Marteau et une Faucille de diamant montés sur une plaque de platine tout spécial à la veille de ce moment de pause pascale où nous allons recharger nos forces va à Robert LANGLADE. Notre capitaine, notre leader, notre compagnon de lutte. Un homme dont la conscience sociale est aiguë comme une lame. Robert a assuré son rôle de capitaine extraordinairement jour après jour depuis le début et nous lui devons énormément. Bravo Robert, bravo mon camarade, c’est une joie et un honneur de coudoyer un escogriffe au laconisme lacédémonien, aux pieds de granit, et au coeur d’or dans ton genre.

Suivez bien votre courrier électronique et dimanche soir entre 6:00 et 8:00 attendez vos mots d’ordre. Reposez vous, les orteils en éventails, et ne perdez pas votre extraordinaire cohésion fraternelle.

ON LES AURA.
JE VOUS EMBRASSE

Votre Paul

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Date: Dimanche, 30 Mars 1997, 18:44:18 —0500 (EST)
Re: LUNDI: À LA BARRICADE

LUNDI: À LA BARRICADE POUR LA DERNIÈRE LIGNE DROITE

D’abord une liasse de tracts bolchevistes sur papier vélin doré sur tranche à Julie MARMONTEL. Ma collègue membre associée du collège Parker, ma soeur de corridor, nous a fait parvenir le soleil australien par voie électronique via Robert et Buster. Le message a circulé dans le serveur général du département, si vous voulez vous pénétrer des effluves de solidarité internationaliste de notre géante du pays des wallabies, adressez vous à nos deux directeurs de département présent et futur, intérimaire et effectif, qui verront à vous télétransmettre la chose dans son intégralité. Julie reçoit tous nos tracts et suit notre action par le menu. Julie est avec nous sur la barricade. Ho! Julie!

CETTE SEMAINE, C’EST LE DERNIER DROIT. La solidarité à l’égard de notre mouvement augmente. De nombreux collègues ayant voté non à la grève prennent conscience de l’importance des enjeux et se joignent à nous. L’invitation présidentielle faite plus tôt la semaine dernière à une métamorphose de nous-même en nos propre briseurs de grèves tombe en capilotade. Elle a de fait fouetté les ardeurs de nos troupes dans la direction INVERSE de celle attendue par Jennifer et ses séides. Des témoins sûrs m’ont rapporté que le collège Mirandole est complètement paralysé. Même les chargés de cours se tournent les pouces faute d’étudiants. Les négociations se poursuivent sous la houlette du médiateur Castle, qui avec un nom pareil ne cédera pas à des constructions improvisées! LA DÉMONSTRATION EXPLICITE ET LIMPIDE DE NOTRE FORCE TRANQUILLE DOIT SE POURSUIVRE SANS FLÉCHISSEMENT. C’est absolument crucial à ce moment-ci. C’est le printemps, mes camarades. Une petite neige occasionnelle n’empêche pas la température de s’adoucir. Une nouvelle ère d’interaction avec l’administration universitaire se met déjà en place. LA SEMAINE DERNIÈRE, ILS ONT COMPRIS. CETTE SEMAINE, ILS VONT CÉDER.

Prenez vos équipes à la glorieuse barricade LANGLADE. Début 7:00 comme à l’accoutumé.

Amitié et solidarité
Paul

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Date: Lundi, 31 Mars 1997, 19:39:04 —0500 (EST)
Re: UN AÉROLITHE DANS LA TAÏGA

Tout commence avec les propos suivants de Léonid Alexéevitch Korchounov (rapportés par Sergueï Antonov dans ses souvenirs sur Lénine): «C’est à propos d’une expédition éventuelle en Sibérie, Vladimir Illich. Vous savez certainement que le 30 juin 1908 eut lieu un événement extrêmement intéressant pour les savants. Un phénomène assez rare, sans pareil par ses dimensions et peut être par son importance: un météorite tombé dans la taïga sibérienne.» Malgré la famine sur Moscou, le froid terrible, et le manque total de moyens, le camarade Lénine autorisa l’expédition scientifique vers le mystérieux aérolithe. Une légende, dont le caractère hautement apocryphe ne vous échappera guère, veut que le camarade Korchounov trouva au fond du cratère de l’aérolithe, en pleine taïga, par un hiver sibérien et interminable: LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE EN TRAIN DE TRACER DE VASTE ZÉROS SUR UN BITUME DE PERGÉLISOL. Il en resta bouche bée, le brave savant, et en bascula hors de nos mémoires.

Pour faire une glose courte de cet événement crucial: Il faisait très froid aujourd’hui mes petits lapins!

Et nous avons toujours nos étoiles rouges prolétariennes.

—Une étoile rouge prolétarienne va ex-aequo à Dalilah BROWN, Robert LANGLADE, et tous les héroïques volontaires prolétariens anonymes qui se sont reportés sur l’équipe de soir. Le bon camarade Korchounov a pété son thermomètre seulement en vous regardant tourner au fond du cratère. Que dire sinon: VOUS ÊTES DES BRAVES.

—Deux étoiles rouges prolétariennes ex-aequo à Denise KINLEY et Walter DAVID. Denise et Walter sont des chefs d’équipes exemplaires. Ils ont pris en charge le commandement cette fois-ci chacun à leur heure, et la taïga a retenti de leur voix titanesques comparable à celle des glorieux bateliers de la Volga.

—Trois étoiles rouges prolétariennes à Ludovic TAVERNIER, doublé du prix Anatoli Lounatcharski pour le comportement révolutionnaire hallucinant de l’année. Notre gars TAVERNO a assuré sa première équipe droit comme un i, fidèle à lui même, a assuré sa position de chef équipe avec son panache habituel. Puis il est disparu… Le voilà qui réapparaît vers la fin de la deuxième équipe, sautillant comme un ouistiti, et qui se met à chanter des slogans d’un délirant échevelé contre Jennifer LORD et ses sbires sur des airs classiques et folkloriques. Il a entraîné toute la ligne dans son mouvement endiablé en allant jusqu’à y joindre des pas de danses pour compléter le tableau. Tristan Tzara génétiquement croisé avec Prokofiev dans un vivier spermatique de Maurice Béjart. Voir ça et geler sur place: un must!!!

Le Marteau et la Faucille de diamant à Pierre LEDUC. Pierre était sur la taïga avec son camarade Peter à 7:00 tapant. Le froid, le vent, un réveil matin qui sonne à 5:00, une douleur lancinante à la hanche. Rien n’arrête Pierre dans sa lutte. Quand on lui exprime notre admiration, il a ce mot spartiate: «On a tous nos petits problèmes. Si ça se trouve tu as mal quelque part toi-même en ce moment et tu ne m’en parles pas.» Pierre, tu es grand. Je te lève solennellement mon couvre-chef liséré de rouge.

Un tract vélin doré sur tranche à Adrienne AUDREY. Notre camarade nous a fait parvenir un poignant message de solidarité internationaliste, disponible chez Buster et déjà mis en circulation dans le serveur départemental. Merci Adrienne, ton soutien a énormément d’importance pour nous tous.

Mes camarade, demain le bon géologue Korchounov revient de la sombre taïga, et le vol noir des corbeaux sur la Moskova annonce l’indubitable, inéluctable et inexorable venue du printemps… Prenez vos équipes, mes camarades et venez dire à Jennifer LORD: POISSON D’AVRIL, ON EST ENCORE LÀ! PAR ICI LE PETIT CONTRAT.

Je vous embrasse.

Paul

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Date: Mardi, 1 Avril 1997, 16:48:43 —0500 (EST)
Re: LES PETITS POISSONS ROUGES D’AVRIL

Nos poissons d’avril à Madame LORD sont évidemment des poissons rouges. Ils sont fait de rubis et resplendissent sous le superbe ciel printanier. Aujourd’hui, premier avril, on a joué un bon tour à notre chère administration. ON A FAIT DU PIQUETAGE. NANANÈRE. Et on s’est bien enfoncé dans le crâne les glorieux chants de grève du gars TAVERNO que, vu que la pérennité nous observe de son oeil perçant, je me charge de verser au bocal bouillonnant de notre mémoire collective pour leurs cruciale profondeur sémantico-herméneutico-symbolico-artisanale (je cite de mémoire, les accrocs sont de moi — P.Y.).

Chant 1:
UN PAS EN AVANT, DEUX PAS EN ARRIÈRE
LES NÉGOCIATIONS, SELON NOTRE ADMINISTRATION

Chant 2:
COMPAGNONS DE LA BARRICADE
MONTRONS LEURS QU’ON SAIT RÉSISTER
MONTRONS LEURS OUI, OUI, OUI.
MONTRONS LEURS NON, NON, NON
MONTRONS LEURS QU’ON SAIT RÉSISTER

Chant 3: (inoubliable: un modèle sidéral de mnémotechnie)
JENNY LORD, ON N’EST PAS SI BÊTE
ON NE VA PAS SE LAISSER PLUMER
SE LAISSER PLUMER NOS R’TRAITES,
ET NOS PAYES,
ET NOS CLASSES,
SYNDICAT, AAAAHHHHH!

(etc.)

Nos poissons rouges de rubis sont alloués aujourd’hui:

—Un poisson rouge de rubis à Ruth MAXWELL. Elle a joué un bon tour à notre estomac en nous apportant des bons biscuits NANANÈRE. Et nos peptines en ont cliqueté de surprise de ne pas entrer en collision avec le désormais traditionnel trio-gréviste: bagel/beigne/café. Ruth, vêtue d’un superbe manteau de cuir, nous a nouveau enchanté par sa majesté.

—Deux poissons rouges de rubis à Peter OHARA. Peter à joué un bon tour à notre administration. Il lui a concoctionné une autres des glorieuses et régulières journées de grève dont il a le secret. Peter, compagnon régulier et sans égal, pécheur se présentant tous les matins à 7:00 pour ne pas rater la marée, chef équipe exemplaire, m’a de plus confié qu’il avait du sang québécois, par sa mère NANANÈRE. La couenne dure, on sait d’oâ ça vient, mon canayen…

—Trois poissons rouges de rubis à Mercédès LOUVAIN. Mercédès a joué un bon tour au sort: ELLE EST REVENUE. Mercédès prend maintenant l’équipe de soir. Restons pudiquement muet comme un aquarium de carpes d’avril. Myriam est une de celles dont quand elle dira: «j’étais du soir», on répondra: VOILÀ UNE BRAVE! Et NANANÈRE: Joue nous un air Austère, Liszt!

—Le bocal de diamant à Amina LEBRUN. Amina fait avec une maestria et une superbe sans égal un travail littéralement tuant. Se pencher à la fenêtre des bagnoles, donner un tract, et causer sympa à la tête de merlan frit d’avril qui ne veut pas qu’on touche à sa bulle métallico-psychologique, et qui se définit fondamentalement et intégralement comme du bord des requins (aussi d’avril) que nous combattons. Amina, nous sommes sans voix devant ta gloire.

Un hameçon d’or très tendre et tout spécial à Denise KINLEY qui m’a harponné droit au coeur en me faisant cadeau de deux épinglettes en provenance directe du marché noir de Moscou (authentique!): Un petit profil de Lénine sur plaque, et une inscription LENINGRAD en cyrillique avec une glorieuse petite étoile qui pendouille sur le côté. Quelle charmante attention, Denise, tu as vu à subtilement orienter ce présent délicat vers mes préférences les plus profondes. Comment a tu pu deviner que j’attachais quelqu’intérêt au camarade Vladimir Illich Oulianov (né a Simbirsk, aujourd’hui Oulianovsk en 1870 — mort à Gorki près de Moscou en 1924; je vous épargne le profil biographique et la liste des oeuvres principales) ainsi qu’a Leningrad (sur l’embouchure de la Néva, tout près du golfe de Finlande et dont l’université fut fondée en 1819; je vous épargne les statistiques de superficie et de population)?

Je porte désormais ces deux petites épinglettes sur la partie frontale du liséré rouge de mon glorieux chapeau de grève, à 180 degrés du ruban gommé dorsal, qui a d’ailleurs inspiré un très beau limmerick à une de nos collègues italiennes. Mais ce que je porte dans mon coeur après ce premier avril 1997 aux barricades, ça c’est à la fois beaucoup plus grand et beaucoup plus indéfinissable.

Demain, prenez vos équipes.
Cette grève, on continue de la faire…
NANANÈRE

Votre Paul

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Date: Mercredi, 2 Avril 1997, 20:03:34 —0500 (EST)
Re: IL VONT CÉDER!

Mes beaux grévistes, l’heure est venue de parler du CARACTÈRE SUBIT DU CHANGEMENT QUALITATIF (CE QU’ON APPELLE EN PHILOSOPHIE HÉGÉLIENNE LE BOND QUALITATIF). À moi, le plus grand cerveau de la philosophie moderne: G.W.F. HEGEL

«C’est ainsi que l’eau, par le refroidissement, ne devient pas solide peu à peu, en sorte qu’elle deviendrait comme de la bouillie et se solidifierait progressivement jusqu’à la consistance de la glace, mais elle est solide d’un seul coup; même si elle a toute la température du point de congélation, mais qu’elle se tient en repos, elle a encore toute sa fluidité, et un ébranlement minime la porte à l’état de solidité.»
(SCIENCE DE LA LOGIQUE — DOCTRINE DE ÊTRE — 1812)

Les anglos ont une belle représentation du BOND QUALITATIF en évoquant ce chameau surchargé qu’une paille (changement quantitatif minime et ultime) casse en deux et met sur les genoux. Nous en sommes là, mes camarades. Nous ne répétons pas sans fin une suite de journées de piquetages se ressemblant l’une l’autre comme autant de tours de sablier. Nous procédons méthodiquement et dans la joie à une ACCUMULATION QUANTITATIVE qui est sur le point de susciter le BOND QUALITATIF. Celui-ci va venir d’un coup, sera à la fois subit et crucial. Tenons mes camarades. ILS VONT CÉDER. Et Ian BURLINGTON va regretter de ne pas avoir glissé un ou deux tomes du vieux Hegel parmi ses livres de comptabilité et ses autobiographies de grands arnaqueurs satisfaits.

Nos étoiles rouges prolétariennes:

—Une étoile rouge prolétarienne à Dalilah BROWN. Dalilah est maintenant l’âme de la troisième équipe. Elle est l’Antigone guidant ses collègues dans la noirceur. Nous somme sans voix. Elle est du nombre des braves…

—Deux étoiles rouges prolétariennes à l’increvable gars TAVERNO. Son oeuvre sur la barricade est désormais immortelle. Et il est le champion de l’oeillade fin-finaude qui transforme infailliblement le pied nerveux de l’automobiliste crispé en fourme d’Ambert odoriférante et dégoulinante.

—Trois étoiles rouges prolétariennes à Luco GERMANOTTI. Luco, le matinal, le primesautier, le pétulant, le caracolant, l’âme chevillée au corps de la première équipe. Chef d’équipe chevronné, compagnon d’armes, frère et ami.

—Un Marteau et une Faucille de diamant tout spécial à tous nos collègues des Langues Modernes et de Géographie. Des gens extraordinaires dont le nom est désormais ciselé sur les pourtours de nos auras pétaradantes. Les GABRIELLA, RAPHAELLA, DAVID BERG, PETER VERNON, HANZ HELMUD, PAUL MUNICH, ROY, MAURO, NICK MARTIN, VALERIE, LAURA FOGLIA, DONALD LE RÉCITEUR DE LIMMERICKS, GREG GILBERT, RICKI MARCELLO, VIOLA, PATRICIA WILLOW, PEDER, LE FINLANDAIS QUI S’EST MIS DANS LE CRÂNE DE M’ENSEIGNER LA LANGUE SUOMI, BARRY (ALIAS BENEDICT DE SPINOZA), MARTY, JOE HILL, ROSA LUXEMBURG, ET TOUS CEUX ET CELLES ENCORE PLUS PRÉCIEUX DONT JE N’ARRIVE PAS À ME FICHER LE BLAZE DANS MON CERVEAU RENDU GÉLATINEUX ET RÉFRACTAIRE PAR TOUTES CES HEURES DE LUTTE, ET QUI CONSTITUENT LA COUENNE DURILLONNE ET ASSIDUE DE LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE. Nous ne verrons plus jamais ces gens de la même façon, et qu’est-ce que nous les aimons…

Slogan de la journée:
CHOMSKY, T’ES FINI, RETOURNE DONC AU M.I.T! (euh, non, pas ça euh, plutôt… enfin les témoins se souviendront!)

Demain, prenez vos équipes.
Rappelez vous de la congélation selon Hegel.
D’un seul coup, ILS VONT CÉDER.

Je vous embrasse et vous borde dans votre lit douillet.
Votre Paul

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Date: Vendredi, 4 Avril 1997, 11:38:17 —0500 (EST)
Re: UN PORTE—VOIX SUR LA BARRICADE LANGLADE

Mes camarades,

Je dois vous avouer que je me suis senti comme un curiste apercevant un steak pommes frites, hier sur la barricade, quand Bill COLLINGWOOD s’est pointé en compagnie de trois trèfles de l’Association des Profs de Fac qui nous ont fait des discours DANS UN BEAU PORTE-VOIX GRIS SOURIS IDENTIQUE EN TOUS POINTS À CEUX QUI BRINGUEBALENT ET S’ENTRECHOQUENT DANS MES FANTASMES DEPUIS LE DÉBUT DE LA GRÈVE. Il était parfait, avec son pavillon régulier et l’espèce de petit cône à l’intérieur. Comble de raffinement technologique, on se collait une sorte de petit parlophone carré à fil boudiné, genre CB, contre la bouche.  Même pas besoin de se mettre la trompette au bec. J’ai craqué. J’ai poliment emprunté l’objet précieux à Bill, j’ai rapproché le petit parlophone de mes lèvres ardentes et j’ai dit: LADIES AND GENTLEMEN, STRIKERS je parlais à voix normale comme si j’étais dans mon salon THIS IS YOUR CAPTAIN SPEAKING la voix se catapultait jusqu’aux tréfonds de la taïga YOU ARE THE GLORIOUS LANGLADE PICKET. GIVE ME A HO! Mon HO! susurré d’une voix d’eunuque et la réponse glorieuse de la barricade, qui pourtant sonnait si faible par rapport à l’impact de l’appareil, me causèrent un net malaise. Je poursuivis donc: I JUST WANTED TO TRY THIS GADGET I PHANTASIZE ABOUT SINCE WEEKS, BUT MY CONCLUSION IS THAT THERE IS NOTHING COMPARED TO A BEAUTIFUL SHOUT PULLED OUT OF A THROAT MADE OF FLESH AND SKIN. La barricade poussa un long hululement approbatif, et ce fut la fin abrupte et apaisante de mon fantasme porte-voix. L’objet est maintenant rangé, dans mon esprit, au nombre des tourments à éviter sur une barricade de grève comme les sifflets et les radios…  Il n’y a rien comme assouvir, spas!

Nos étoiles rouges prolétariennes:

—Une étoile rouge prolétarienne va à Lola ATTILA. J’apprends beaucoup de Lola sur la barricade. Sa solidarité est indéfectible en dépit de problèmes personnels importants et de pressions professionnelles indues. Lola combat pour ce qui le plus élevé: la cause. Sa consistance politique est inaltérable.

—Deux étoiles rouges prolétariennes à Danielle PAGNOL. Danielle a fait ses armes de chef équipe aujourd’hui dans la gloire. Je vous certifie qu’elle a le coup de barrière le plus efficace et convainquant de toute la barricade. Ajoutez à cela qu’en vertu d’un crachin capricieux coupé de bourrasques teigneuses, Danielle avait enfilé une combinaison imperméable  semi-lunaire semi-service de désintox d’usine nucléaire en délire. Cela donnait un tableau épouvantablement convainquant.

—Trois étoiles rouges prolétariennes à Mercédès LOUVAIN. Pourquoi trois? Parce qu’il y avait trois Mercédès sur la barricade hier. La première prenait sa position dans la ligne, réglo et disciplinée. La deuxième assurait la position de chef équipe, efficace et autoritaire. La troisième remplissait la délicate et diplomatique position de «relation publique» avec les bagnoles. On se bousculait parmi les Mercédès, hier. Reposez vous toutes mes belles Mercédès, dorlotez vous les unes les autres. Vous l’avez tant mérité.

Un Marteau et une Faucille de diamant tout spécial remis les mains tremblantes à Patricia WILLOW, notre jeune collègue de Géographie qui a apaisé un automobiliste tellement en colère qu’il en était sorti de sa bagnole. Extraordinaire maestria de discipline qui, je vous l’avoue en catimini, m’a tellement foutu les jetons que j’ai ressenti le besoin de la décrire en détails pour m’en libérer l’esprit (versé dans le serveur LUTU-Line. Je vous le fais suivre sur demande). Eh oui mes camarades, après 80 heures de barricade bien sonnées, il arrive à votre vieux capitaine d’avoir parfois ses petits états d’âme…

MAIS MAIS MAIS MAIS MAIS MAIS

Je ne suis pas le seul. Avez vous vu le beau texte intitule BURLINGTON SUR LES GENOUX balancé dans le serveur ce matin. Du grand art ciselé, mes camarades. Il est en dépression nerveuse le monsieur $142,000. Ça console, quelque part. Fin de semaine cruciale. Reposez vous bien. Et on se reverra, sans porte-voix.

Votre Paul

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Date: Dimanche, 6 Avril 1997, 20:31:26 —0400 (EDT)
Re: DEMAIN: PIQUETAGE RÉGULIER ET GRAND RASSEMBLEMENT

Mes collègues et mes camarades,

J’ai reçu en fin de semaine le message suivant de Bill COLLINGWOOD, l’officier organisateur de la grève (traduction serrée): LES NÉGOCIATIONS VONT BIEN. LES DEUX PROCHAINS JOURS SERONT CRUCIAUX. Il faut donc procéder à une démonstration de force sans ambages. Cette dernière est prévue pour 11:00 à l’entrée principale de l’université: GRAND RASSEMBLEMENT SYNDICAL. PREMIÈRE ÉQUIPE DE LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE: Prenez vos positions comme à l’accoutumée, mais essayez de prévoir rester jusqu’à 12:00 (heure prévue de la fin du rassemblement).

SECONDE ÉQUIPE DE LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE: Prenez vos positions une demi-heure plus tôt. A 10:30, on va se mettre en marche, décrire une belle boucle sur le boulevard Sherlock (qui l’a bien mérité, allez) et se rendre à la barrière principale drapés dans notre gloire. Après le rassemblement, sauf contre-ordre, on reprend le piquetage selon le système régulier, sur VALLEYFIELD.

TROISIÈME ÉQUIPE DE LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE: Procédure habituelle.

N’oubliez pas que nous sommes désormais à l’heure avancée de l’Est. Tous sur la droite ligne vers le grand baroud d’honneur.

ON LES TIENT.
Paul

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Date: Mardi, 8 Avril 1997, 20:17:00 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE

Dure journée sur la barricade. Les événements et les éléments ont été contraires. La fleur au fusil des débuts le cède maintenant à la gravité du combat durable. Le système d’allocation d’étoiles et de Marteau et de Faucille est aujourd’hui remplacé par un PORTRAIT DE RÉSISTANT. Avant d’y procéder je vous signale la nouvelle répartition des équipes.

ÉQUIPE 1: 8:00 à 11:00
ÉQUIPE 2: 11:00 à 2:00
ÉQUIPE 3: 2:00 à 5:00

À tout seigneur, tout honneur, notre premier résistant de la galerie de portraits est ROBERT LANGLADE. Capitaine initial de la barricade LANGLADE, Robert m’a cédé sa place en saluant ostensiblement mes qualités organisationnelles. Robert est présentement en sabbatique. C’est un collègue très au fait des réalités syndicales, ayant notamment siégé au comité LUTU sur la charge de travail. Trait particulier de l’implication de notre collègue dans notre lutte, sa femme Lucienne est aussi impliquée dans la même lutte et participe au piquetage sur le campus Mirandole. Si bien qu’en ce moment à la maison, entre la poire et le fromage, c’est GRÈVE, GRÈVE, GRÈVE. Robert a déjà été frôlé deux fois très dangereusement sur la barricade (le même jour en plus). C’est une figure totémique et emblématique de notre barricade à laquelle nos collègues, y compris des Langues Modernes et de Géographie, s’identifient très étroitement.

SALUT ROBERT.
Salut mes camarades.
On continue.

Paul

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Date: Mercredi, 9 Avril 1997, 10:35:08 —0400 (EDT)
Re: IMPORTANT MESSAGE POUR LES PIQUETEUR/EUSES DE LA GLORIEUSE  BARRICADE LANGLADE

BILL COLLINGWOOD M’A DONNÉ SES CONSIGNES CE MATIN EN PERSONNE. LES VOICI:

DE 8:00 A 10:30 DEMAIN MATIN, LES PIQUETEURS DE LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE SE RENDENT SUR LA BARRIÈRE PRINCIPALE (MAIN GATE) POUR PIQUETER. VENEZ TOUS ET TOUTES QUELLE QUE SOIT VOTRE ÉQUIPE HABITUELLE.

À 10:30, TOUT LE MONDE SE REND EN VILLE POUR UN RASSEMBLEMENT DÉMARRANT AU ROBERT BORDEN SQUARE. QUE LES INFORMATISÉS PRÉVIENNENT LES CONVENTIONNELS!

REPOSEZ VOUS BIEN AUJOURD’HUI. À DEMAIN.

PAUL

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Date: Jeudi, 10 Avril 1997, 22:40:33 —0400 (EDT)
Re: RETOUR AU PIQUETAGE RÉGULIER

Mes camarades,

Le piquetage sur l’artère principale de la glorieuse barricade LANGLADE s’est passé sans anicroche. Pour références futures voici les conséquences que nous en avons tiré. En gardant notre structure usuelle de chefs d’équipes, il s’est simplement agit de les disposer côte a côte et de dédoubler l’équipe des distributeurs de feuillets. Les deux chefs d’équipes et les deux distributeurs arrivaient très aisément à se concerter pour alterner l’entrée des voitures sur les deux lignes. Les commandements GATE—IN/GATE—OUT sont simplement replacés par GATE—NORTH/GATE—SOUTH et, si on ne perd pas le nord, le tour est joué. Comble de sophistication, on avait même l’aile Anarchiste du Mouvement des Brigades Internationales (le gros MAORO en l’occurrence) qui distribuait des feuillets aux piétons du trottoir. C’était tout simplement princier. Conseils pour l’avenir si on retourne dans cette zone de toundra. La barricade doit rester plus près des chefs d’équipes parce que la voix s’éparpille et se perd en rase campagne (je me suis surpris à regretter notre taïga) et une étrange tendance de la ligne à dériver vers l’édifice principal de la fac se manifeste. Aussi, si on y retourne un jour, prévoir un chapeau à rebords ou des lunettes de soleil: la luminosité est plus intense et moins glauque que sous nos climats.

Après nous être couverts de gloire sur l’artère principale: NOUS REVENONS AU PIQUETAGE RÉGULIER SUR VALLEYFIELD, AVEC HORAIRES RÉGULIERS (8/11; 11/2; 2/5) et folklore habituel.

Notre portrait de résistant rend hommage aujourd’hui à une résistante: LOLA ATTILA. Enseignante de langue, membre du syndicat PROLO, Lola est une des figures majeures de la barricade LANGLADE. Sa bonne humeur constante et son intelligence articulée sont une inspiration de chaque instant. Lola lutte pour la cause, ce qui signifie simplement et sans rhétorique qu’elle considère que la grève LUTU est une manifestation importante d’enjeux de qualité d’enseignement et de conditions de travail valable pour la totalité de la communauté universitaire, toutes affiliations syndicales confondues. La solidarité ferme et tranquille de Lola repose sur le socle de granit d’une analyse critique de la situation dans son ensemble. Lola lutte et pense avec le même entrain débonnaire, la même sérénité, la même sagesse.

SALUT LOLA.
Salut mes camarades.
On continue.

Paul

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Date: Dimanche, 13 Avril 1997, 21:50:10 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE II

Demain, piquetage régulier. Prévisions: soleil et onze degrés. Prenez vos équipes. La semaine sera caractérisée par un meeting décisionnel de LUTU quelque part, mais je n’ai pas encore d’informations sûres. Nos pressions s’exercent au mieux pour les faire changer d’idée sur l’adoption d’un arbitrage sans recours (merci Peter OHARA pour ce terme exact et précis) au pire pour qu’ils concrétisent leurs ci-devant «propositions plus flexibles». Il ne faut absolument pas faiblir.

Notre portrait de résistant rend hommage aujourd’hui à BUSTER FARLEY. Buster est un syndicaliste indéfectible et applique à la gestion de sa discipline syndicale son sens de la rigueur et de la précision qui en font l’administrateur respecté et le linguiste redoutable que l’on connaît. À la fois pince sans rire et boute en train, Buster distribue des piécettes en chocolat ou des cacahuètes en guise de rétribution pour services universitaires aux piqueteurs solidaires et ému. Il m’a même remis dernièrement, toujours sur la ligne de piquetage, la politique de couverture dentaire de l’administration de l’université LANCASTRE: un de ces impitoyables bonbons durs à la mélasse que l’on appelait KLENDAK dans mon enfance, possiblement une référence au Klondike neigeux et glacial dont nous sortons à peine sur la mémorable route VALLEYFIELD. Buster c’est Renart le goupil, astucieux, malicieux, mais incroyablement fraternel et humain. Une figure départementale centrale et incontournable ainsi qu’un fleuron de la glorieuse barricade LANGLADE.

SALUT BUSTER.
Salut mes camarades.
On continue.

Paul

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Date: Lundi, 14 Avril 1997, 22:01:15 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE III

Robert vient juste de me signaler que la plénière syndicale est prévue pour vendredi. Nous voici donc derechef glorieux sous le soleil pour une courte semaine. L’information de la journée est que Firmin SAPIN a réussi victorieusement sa séance d’entraînement à la position de chef équipe dans ce que Robert appelle la ferme et ce que Firmin lui même a nommé non moins élégamment l’école de recrues. Il a fait ça comme un vrai garde suisse. On va pouvoir le mettre à l’avant dès demain. À vos appareils photos, il ne manque plus que cela pour notre future murale de grève. David BERG portait un chapeau de paille, signe avant coureur assuré d’un printemps prospère. Peter BURTON est arrivé à motocyclette. Même commentaire. Demain, prenez vos équipes à heures régulières. Pépé BURLINGTON va finir par comprendre qu’on a la couenne plus dure que sa boîte crânienne.

Notre portrait de résistant rend un hommage que je sais ému et unanimement inconditionnel à une extraordinaire résistante: AMINA LEBRUN. Notre collègue et compagne de lutte est de tous les rendez-vous avec la modernité. Ouverture d’esprit, intelligence, sens de la collégialité, diplomatie subtile, Amina est un modèle dont j’avoue modestement souvent m’inspirer sans l’atteindre. Impliquée depuis longtemps avec le syndicat, Amina a déjà occupé des fonctions au comité de négociations. Elle a vu le feu et connaît les rouages. Et, sur la ligne de piquetage, quand des plus gros et des plus lourds à qui je tends une pancarte me répondent qu’ils ont froid au main, j’ai un coup d’oeil furtif et ému qui se tourne vers Amina: son sac a main, ses talons haut, sa coiffure chic et ses petits gantelets minimaux ne l’empêchent pas, elle, de la brandir fièrement cette pancarte de la dernier chance. Avec de la piétaille du calibre d’Amina dans nos troupes, le BURLINGTON et ses crotales sont voués à la ratatinade extra.

SALUT AMINA.
Salut mes camarades.
On continue.

Paul

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Date: Mardi, 15 Avril 1997, 17:06:23 —0400 (EDT)
Re: LE TONNERRE

Mes camarades,

Ayant du quitter la ligne vers midi pour surveiller les écoulements de pus de l’oreille gauche de mon petit deuxième (il va beaucoup mieux et retourne certainement à la garderie demain. Merci de toutes vos délicates manifestations d’attention. Elles m’ont vraiment touché. Pierre, Walter, Peter et les fidèles du matin, je suis avec vous demain sur 8 heures comme une seule pomme!), j’étais un peu désoeuvré après avoir pris mon premier déjeuner normal depuis quelques semaines et potiné un max dans le serveur électronique. Il m’est alors revenu un fantasme ancien. Qui n’a pas fait cela après quelques heures d’extases dans un motel aseptisé en compagnie d’une personne extraordinaire et inoubliable dont vous tairez le nom et qui dort en ce moment même en arrosant le draps de ses cheveux de rouille ou de paille. Vous ouvrez le tiroir du meuble de lit, en tirez l’inévitable bible des Gideons et vous faites des voeux sur votre passion du moment en y catapultant un doigt aléatoire et en herméneutisant à tire larigot sur le passage ainsi désigné. Pour faire changement, n’ayant pas de motel sous la main et en ayant pour tout dire un peu marre de l’ethnocentrisme judéo-chrétien implicite à la manoeuvre, j’ai fait le même coup, en pensant évidemment à notre GRÈVE, en exploitant la très belle édition bilingue du CORAN que l’on doit au Mouvement islamique Ahmadiyya. Ouvre le vénérable tome au pure pif. Y jette un doigt probabiliste… Je suis tombé sur le verset numéro 42 de la 13ième sourate, dite AL—RAD’, c’est-à-dire LE TONNERRE, et, croyez le ou non, le texte était le suivant:

NE VOIENT ILS PAS QUE NOUS CONQUÉRONS LE PAYS, LE RÉDUISANT À PARTIR DE SES FRONTIÈRES. ET ALLAH JUGE; IL N’Y A PERSONNE POUR RENVERSER SON JUGEMENT. ET IL EST CELUI QUI EST PROMPT À RÉGLER LES COMPTES.

 Si Allah représente l’arbitre attendu, il y a de l’espoir dans ce fragment, trouvez pas? Mon doigt était exactement sur PROMPT À RÉGLER LES COMPTES. C’est pas beau ça? Ça ne s’invente pas, en tout cas!

Puisque nous sommes en phase coranique, notre portrait de résistant porte ce soir sur PETER OHARA, un grand spécialiste en matières intellectuelles et spirituelles et qui, sur la ligne de piquetage, a la modestie, déplacée à mon sens, de dire de lui même (verset 50 de la 22ième sourate dite AL—HAJJ, LE PÈLERINAGE): OH HOMMES, JE NE SUIS POUR VOUS QU’UN SIMPLE AVERTISSEUR. De sa voix de stentor, Peter fait un chef équipe extraordinaire à la première heure du jour. Peter est d’une solidité et d’une discipline de fer. C’est un compagnon de lutte extraordinaire. Je tiens particulièrement à saluer le profond sens démocratique de Peter. Notre compagnon infatigable de lutte, notre fougueux et exemplaire chef équipe, notre inoubliable lecteur de poésie et compositeur d’odes satiriques AVAIT VOTÉ CONTRE LA GRÈVE, PARCE QU’IL CONSIDÈRE EN SON ÂME ET CONSCIENCE QUE LE RAPPORT DE FORCE AVEC L’EMPLOYEUR N’EST PAS LA SOLUTION DE NÉGOCIATION LA PLUS SOUHAITABLE. Respectueux du résultat démocratique, Peter s’est engagé dans la lutte avec ce qu’il a de plus précieux pour lui-même et pour nous tous: son âme. Maintenant je sais Peter, pourquoi la sourate que le hasard m’a donné à feuilleter en préparation de ce tract électronique où je prévoyais te rendre hommage s’intitule LE TONNERRE…

SALUT PETER.
Salut mes camarades.
Demain, prenez vos équipes: ON CONTINUE.

Paul

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Date: Mercredi, 16 Avril 1997, 22:22:38 —0400 (EDT)
Re: TOUS À LA RÉUNION DU SÉNAT

Mes camarades,

La journée de demain et celle d’après-demain vont compter aux nombres des plus importantes de cette grève. Prenons les une par une.

Demain, prenez vos équipes à heures régulières MAIS LIBÉREZ VOUS POUR ASSISTER DE 3 À 5 À LA RÉUNION DU SÉNAT DONT VOUS AVEZ REÇU L’ANNONCE. L’église en question se trouve sur Lexington près de Powell. Vous ne pouvez pas la rater, il y a de grandes statues de plâtre devant la façade. Cherchez le grotesque grand guignol. Si vous le trouvez. C’est là. Une des sénatrices, directrice du département de philosophie, m’a signalé qu’il était très possible que l’ennemi va tenter de paqueter la salle d’étudiants pour essayer d’intimider les sénateurs. Il faut y aller pour compenser. C’est crucial. Je suis prêt à fermer la barricade si nécessaire pour avoir le plus de monde possible. Les rencontres régulières du sénat son normalement ouvertes à tous les membres de la faculté. DEMAIN IL S’AGIT DE SE RÉAPPROPRIER LE SÉNAT COMME CORPS COLLÉGIAL (EN GRÈVE) ET DE FAIRE PAYER LA CANAILLE DU CI—DEVANT «EXÉCUTIF» (DES PLOMBIERS QUI SE PRENNENT POUR DES ORFÈVRES) POUR LEUR PROPAGANDE MENSONGÈRES QUI A SEMÉ LA PANIQUE ET LE DÉLIRE INFORME PARMI LES ÉTUDIANTS. Je compte sur vous. Cela doit être une de nos éclatantes victoires.

Reposez vous bien.

Paul

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Date: Jeudi, 17 Avril 1997, 22:24:31 —0400 (EDT)
Re: MÉFIEZ VOUS DES HOMMES QUI PRÉTENDENT CONNAÎTRE LES FEMMES

Aujourd’hui sur la ligne de piquetage: débat sur le sexe non pas des anges, mais des automobilistes agressifs. Dans ma bonne foi primesautière (un peu faisandée, mais quand même), je prétends l’oeil glauque que les PITONS (hommes) sont nettement les plus agressifs que les  PITOCHES (femmes), syndrome de la testostérone et tout le tremblement. Certaines figures féminines renommées de notre ligne de piquetage, Gabriella, Denise, Mercédès, ne sont pas très convaincues. Mercédès, qui a plusieurs heures de PR avec des automobilistes sur la ligne derrière elle, se déclare clairement pour le cinquante/cinquante. Gabriella réfute fermement mes arguments dans un français ma foi fort bon. On en vient presque à me comparer à ce juge délirant qui élucubrait sur la méchanceté des femmes en m’accusant, à mi-mot car on ménage sa vieille ganache de capitaine, d’en rajouter dans l’autre sens. En rien démonté (en québécois: pas achalé pour autant) j’invoque froidement l’argument empirique. Du haut de mes 100 heures ou plus de piquetage, impliquant une surveillance intense de la totalité des événements agressifs, j’ai vu une majorité de pitons foncer dans la ligne. 9 pitons pour 1 pitoche, sans désarmer. Silence poli de mes argumentatrices…

Sur les entrefaite, vous me croirez si vous le voulez bien, mais il y a des témoins, dans la demi-heure qui suit, trois bagnoles distinctes, pilotées par trois folles non moins distinctes, foncent dans la ligne et ça prend tout le talent des chefs équipe, Firmin et Walter notamment, pour garder les affaires en contrôle.

Avec son sourire éclatant qui fait la pérennité de ses succès, Amina me susurre à la cantonade un DIS DONC PAUL, C’EST UNE JOURNÉE FEMME AUJOURD’HUI! Et, croyez moi, je ne suis pas près d’oublier le scintillement vif de l’ivoire des incisives de Mercédès qui enchaîna d’un TU VAS DEVOIR REVOIR TES STATISTIQUES mordant et sans appel. Quand à Gabriella et Denise, comme on disait jadis dans les vieilles BD, elles en riaient encore le lendemain…

Méfiez vous donc des hommes qui prétendent connaître les femmes. Et présentez vous donc à la plénière syndicale de demain (heure et lieu déjà annoncés) après avoir bivouaqué avec nos étudiants entre 9 et 12 demain sur l’équipe unique du matin. Comme ça, je n’aurai pas dis que des faussetés sans fondement, stéréotypées et impertinentes de ma journée.

Hm…

Votre capitaine qui vous aime et qui ne voudrait
pas qu’un(e) automobilist(e) vous esquinte
mais qui sait rire de lui même
surtout quand il l’a mérité
ce qui fut le cas ici
OK les filles
J’ai compris
Je me rends
serein
Paul

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Date: Dimanche, 20 Avril 1997, 22:05:26 —0400 (EDT)
Re: POUR L’ÉQUITÉ SALARIALE ENTRE LES HOMMES ET LES FEMMES

Mes camarades,

C’est reparti. Pour l’équité salariale entre les hommes et les femmes. La plus scandaleuse réminiscence du fin fond de la barbarie est enfin à la place qu’elle mérité: en plein au milieu du collimateur. Prenez vos équipes à heures régulières (début 8:00). S’il-vous-plait les informatisés, prévenez les conventionnels. Évitez à votre ganache de capitaine de se faire écharper par le prolétariat mal renseigné et qui voit rouge…

Notre portrait de résistant rend hommage aujourd’hui à une résistante exemplaire: DENISE KINLEY. Denise nous quitte temporairement pour de courtes vacances bien méritées. Denise est une des figures centrales de notre ligne de piquetage. Première femme à être désignée chef d’équipe. Elle s’acquitte de cette tâche avec une maestria exemplaire. Denise est un exemple constant de lutte contre notre pire ennemi: nous-même. Elle applique des procédures sophistiquées de combat contre le découragement et la fatigue morale qui pourraient faire l’objet d’un copieux et savant traité. Sa haine de l’injustice, son agressivité face à l’abus de pouvoir et la stupidité arrogante, Denise les canalise brillamment par un focus et une énergie sans faille. Bien sûr que tu me suscites des sentiments sur la ligne de piquetage, Denise: admiration, respect, solidarité, déférence. Chroniqueurs, chroniquez: voilà ce que je pense de Denise, voilà pourquoi je pense à elle, comme à tous ses semblables de la barricade. C’est simplement que je m’efforce de modeler mes comportements et mes attitudes sur les siens, que j’apprends ce qu’elle m’enseigne, que je m’inspire de son exemple, que je me dépasse en la côtoyant… Comment peut-on oser donner à cette source vive d’inspiration, un salaire inférieur au mien? C’est inconcevable. En voici bien une parmi plusieurs autres qui aura hautement mérité de cette équité salariale que nous serons allés chercher tous ensembles.

SALUT DENISE.
Salut mes camarades.
On continue

Paul

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Date: Lundi, 21 Avril 1997, 22:29:19 —0400 (EDT)
Re: PHARAON AUX ABOIS

DEMAIN CONGÉ DE PIQUETAGE EN VERTU DES PÂQUES JUIVES. REPOSEZ VOUS BIEN. MERCREDI REPRISE DES ÉQUIPES RÉGULIÈRES AUX HORAIRES RÉGULIERS. SOUHAITONS QUE NOS STRUCTURES ADMINISTRATIVES PHARAONIQUES SONT AUTANT AUX ABOIS QUE L’ANCIEN GESTIONNAIRE ÉGYPTIEN, QUAND LES CADRES DE PORTES FURENT POISSÉS DU SANG TOTÉMIQUE DU PETIT AGNEAU DES PÂQUES.

SHALOM ET NI—DIEU—NI—MAÎTRE.

PAUL

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Date: Mardi, 22 Avril 1997, 22:00:59 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE IV

DEMAIN, PIQUETAGE À HEURES RÉGULIÈRES. PRENEZ VOS ÉQUIPES. TEMPS AU BEAU FIXE. POSSIBILITÉ DE HORDES ÉTUDIANTS MAIS D’UNE PHALANGE PRO—LUTU (JE VOUS EN REPARLE DEMAIN): «ON ACCROÎT LA DILIGENCE DES ABEILLES, EN LES CHÂTRANT D’UNE PARTIE DE LEUR CIRE ET DE LEUR MIEL. PRENEZ TOUT ET LES ABEILLES QUITTENT LA RUCHE. PRENEZ—EN TROP, LES ABEILLES RESTENT ET MEURENT.» (DENIS DIDEROT, RÉFUTATION D’HELVÉTIUS).

BON REPOS.

PAUL

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Date: Mercredi, 23 Avril 1997, 23:23:10 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE V

DEMAIN PIQUETAGE RÉGULIER À HEURES RÉGULIÈRES. RENDEZ VOUS SUR LA ROUTE VALLEYFIELD ET NULLE PART AILLEURS. BUSTER FERA SUIVRE UN MESSAGE DE BILL COLLINGWOOD ADRESSÉ À LA GLORIEUSE BARRICADE LANGLADE PROVENANT DU SERVEUR LUTU—LINE. VOUS VOUS COUVREZ DE GLOIRE. MÊME LES AUTOMOBILISTES BALBUTIENT SUR LEURS LÈVRES BLEUÂTRES ET CONVULSÉES «LANGLADE», «LANGLADE». WALTER DAVID, MON PETIT LAPIN, PASSE AU QJ CHERCHER UNE POIGNÉE DE PANCARTES OU TÉLÉPHONE A PETER OHARA POUR QU’IL LE FASSE. NE LE FAITES PAS À VOUS DEUX SINON ON VA CROULER SOUS LE CARTON. QUE PETER OU TOI PRENNE AUSSI LE PAD ET LE TÉLÉPHONE, COMME HIER. JE VEUX LIBÉRER NOTRE SABBATIQUANT TOTÉMIQUE, ROBERT, DE CETTE CONTRAINTE. VOUS ÊTES DES AS. JE VOUS RÉVÈRE.

PAUL

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Date: Dimanche, 27 Avril 1997, 21:17:59 —0400 (EDT)
Re: CETTE SEMAINE: ESCALADE DES MOYENS DE PRESSION

PRENEZ VOS ÉQUIPES AUX HEURES RÉGULIÈRES. WALTER TÉLÉPHONE S’IL—TE—PLAIT À PETER POUR LUI SIGNALER DE PRENDRE LES PANCARTES EN LANGUE FRANÇAISE ET ITALIENNE QUI NOUS SONT SPÉCIFIQUEMENT DESTINÉES AU QJ DE PIQUETAGE (ELLES SONT DANS UN COIN DE LA SALLE. IL VA DEVOIR SE RENSEIGNER OÙ). POUR LE RESTE, IL PEUT PROCÉDER COMME D’HABITUDE. LA SEMAINE SERA PLACÉE SOUS LE SIGNE D’UNE ESCALADE DES MOYENS DE PRESSIONS. VOUS SEREZ CONSULTÉS ET INFORMÉS SUR LA LIGNE DE PIQUETAGE MÊME. ON CONTINUE MES CAMARADES. COURAGE.

PAUL

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Date: Lundi, 28 Avril 1997, 22:29:41 —0400 (EDT)
Re: ON CONTINUE VI

DEMAIN: PIQUETAGE RÉGULIER. LES FEMMES, PRÉSENTEZ VOUS À LA BARRIÈRE PRINCIPALE, POUR LE PIQUETAGE DE L’ÉQUITÉ ENTRE 11 ET 2. LE RESTE DU TEMPS, PROCÉDURE RÉGULIÈRE. SI VOUS NE POUVEZ FAIRE QU’UNE CHOSE, QUE CE SOIT LE PIQUETAGE DE L’ÉQUITÉ, PRIORITÉ MORALE ET MÉDIATIQUE. SINON, DES INFORMATIONS SUR LE TAS VOUS SERONT TRANSMISES, FONCTION DE L’EFFICACE OU DU DÉRISOIRE DE LA FRAPPE ÉTUDIANTE PRÉVUE (LEUR DERNIÈRE INTERVENTION CONSISTAIT EN 25 ÉTUDIANTS, L’INFRASTRUCTURE ADMINISTRATIVE, DE LEUR ASSOCIATION BLOQUANT LES BAGNOLES SUR L’ARTÈRE PRINCIPALE EXCLUSIVEMENT ET POUR DEUX HEURES). MERCREDI, VOS FONCTIONS DE PIQUETAGE SONT LEVÉES AU PROFIT DE L’OPÉRATION SÉNAT, DÉJÀ ANNONCÉE, ET DONT JE VOUS REPARLERAI…

JE VOUS EMBRASSE.

PAUL

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Date: Mardi, 29 Avril 1997, 21:49:27 —0400 (EDT)
Re: CAP AU SÉNAT

La problématique sénatoriale se formule comme suit: le Sénat est une instance qui a manoeuvré, pas toujours honnêtement, pour maintenir sa façade décisionnelle pendant le conflit. Certains grévistes-sénateurs voudraient tout simplement voter une clôture du Sénat. Problème. Si ce vote est obtenu, il est quasi certain que l’exécutif du sénat, cette hydre inféodée à Ian BURLINGTON, s’arrogera le pouvoir extraordinaire des cellules de crise et pilotera l’affaire à sa guise. Vous voyez le carnaval d’ici: APRÈS LE SABORDAGE UNILATÉRAL PARLE DYNDICAT LUTU DU SÉNAT, NOUS AVONS JUGÉ QUE… etc… Le Sénat ne peut donc ni vivre ni mourir: il doit vivoter. Il faut donc le faire macérer dans le vivier de notre action militante. Son prochain gadget, c’est la session d’été.

La problématique de la session d’été se formule à son tour comme suit: si on en obtient l’annulation pure et simple, on perd notre seul moyen de pression avant la désert estival. Si elle est en place comme si de rien était, certains y verront une manière de lock out DE FACTO. La session d’été doit elle aussi ni vivre ni mourir mais vivoter. Et vivoter dans son cas, c’est le report…

C’est encore l’histoire des petites abeilles de Denis DIDEROT. Il faut tirer notre miel d’un tel magma. Demain votre piquetage, c’est au sénat que vous le faites. Il y aura les feuilles de signature. Gaminets et macarons recommandés. Bonne soirée.

Paul

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Date: Mercredi, 30 Avril 1997, 23:26:15 —0400 (EDT)
Re: PREMIER MAI

Demain, c’est le premier mai. La fête internationale des travailleurs. En hommage à cet anniversaire historique, il y aura le drapeau rouge sur la Glorieuse Barricade LANGLADE. Prenez vos équipes régulières, et debout les damnés de la terre…

Votre Paul

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Date: Jeudi, 1 Mai 1997, 23:32:47 —0400 (EDT)
Re: TOUS AU SÉNAT II

WALTER DAVID sur la ligne de piquetage me demandait si j’avais perdu ma faconde, vu le caractère désormais lapidaire de mes messages. N’en croyez rien, c’est que ladite faconde s’épivarde en ce moment sur le serveur LUTU-Line, ou ça ferraille ferme par les temps qui courent. Demain, tous au Sénat (lieu et date déjà annoncés). Compagnons et compagnes non sénatoriaux de la Glorieuse Barricade LANGLADE, REPÉREZ MOI AU MOMENT DE VOUS PRÉSENTER DANS LA SALLE. J’AURAI DES INSTRUCTIONS POUR VOUS VENANT DE BILL COLLINGWOOD SUR L’ACTION «NON BRUYANTE ET NON DÉFÉRENTE» À MENER PENDANT LA SÉANCE SÉNATORIALE.

Bon repos et à demain,

Paul

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Date: Vendredi, 2 Mai 1997, 18:48:43 —0400 (EDT)
Re: LA BARRICADE LANGLADE AU SÉNAT

De nouveau la barricade LANGLADE se couvre de gloire. Un contingent de choc de la barricade constitué d’éléments non sénatoriaux, nommément: Paul MUNICH, Firmin SAPIN, Patricia WILLOW, AMINA LEBRUN, Ricky MARCELLO, Denise KINLEY, Max BURTON, Dalilah BROWN, David BERG (appuyés d’un complément logistique du à Gerry PURCELL, Massimo COSTA, Maoro BUCCERI, Jack SCOTT et Bill COLLINGWOOD, et complétés de trois étudiants anonymes s’étant joint à la ligne en bonne discipline, et d’un mariole intermittent à noeud papillon grand format jaune vif et gants de boxe élimés) ont procédé à la délicate tâche de militantisme chirurgical consistant À MAINTENIR UNE LIGNE DE PIQUETAGE MUETTE AU FOND DE LA SALLE DE RÉUNION DU SÉNAT. Opération réussie sans anicroche pendant la durée complète de la réunion. Aucune provoque à signaler. Mes amours, Bill COLLINGWOOD a eu ce mot en vous regardant depuis la salle: VOUS AVEZ FAIT SENTIR LA PRÉSENCE ET L’IMPACT DE LA LIGNE DE PIQUETAGE JUSQU’À L’INTÉRIEUR DE L’ENCEINTE SÉNATORIALE.

Bravo pour votre belle discipline militante.

Votre Paul

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Date: Dimanche, 4 Mai 1997, 22:06:51 —0400 (EDT)
Re: PIQUETAGE RÉGULIER

Procédure régulière de piquetage. La plénière syndicale est reportée de 24 heures. Le médiateur les a gardé ensemble toute la journée de samedi et de dimanche. L’administration a cabotiné sur sa page web et LUTU a déposé une protestation publique dont le texte est connu du médiateur. Du grand caca politique millésimé. Aucun moyen de lire ce que cela signifie. Il nous faut une ligne de piquetage solide, demain. Ça c’est sûr. Tant que c’est pas fini, c’est pas fini (vieux proverbe de baseball). Je vous embrasse.

Paul

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Date: Lundi, 5 Mai 1997, 23:50:02 —0400 (EDT)
Re: DEMAIN, LA PLÉNIÈRE

Demain, pas de piquetage le matin. Que le soldat inconnu prévienne Pierre LEDUC (un soldat bien connu, celui là!). Plénière syndicale l’après-midi 2:30. La scène du grand frisson en cinémascope et Dolby-patatra…

À demain.

Paul

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Date: Mardi, 6 Mai 1997, 21:20:50 —0400 (EDT)
Re: TOUS AU SÉNAT III

Demain tous au Sénat. Piqueteurs non sénatoriaux de la barricade muette, préparez vous à entrer en fonction, car vous allez reprendre du service sur une barricade possiblement plus dense (sauf contre-ordre du à une sérénité grandissante).

Je voudrais signaler que je suis particulièrement content de ce piquetage intérieur pour une raison très tendre. Je suis un peu las de voir notre collègue Mercédès LOUVAIN se geler l’abcès dentaire sur une petite rue absurde par un temps acharné dans le maussade. Tu fais une grève titanesque, ma Mercédès et je pense à toi souvent quand j’appelle la muse des luttes à mon  aide.

On approche du but, mes camarades.

Bonne nuit.

Paul

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Date: Jeudi, 8 Mai 1997, 00:18:02 —0400 (EDT)
Re: PIQUETAGE NOUVELLE FORMULE

J’AI ATTENDU JUSQU’À MINUIT. RIEN DE NEUF. LE PIQUETAGE NOUVELLE FORMULE, JOUR I DE LA RÉPUBLIQUE COMMENCE DEMAIN. J’AI ENVIE DE ME FAIRE REMPLACER PAR PIERRE LEDUC, ESPRIT FÉRU DE SYSTÉMATICITÉ, SNCF DU PAUVRE, CLEPSYDRE MÉTABOLIQUE, QUI SEMBLE S’Y RETROUVER BIEN MIEUX QUE MOI DANS LES ORGANIGRAMMES SAVANTS DE BILL, UN PEU FORTS POUR MA PETITE TÈTE. MÉFIEZ VOUS, ET PISTEZ MOI VOUS—MÊME SUR VOTRE PETIT PAPELARD LÀ. MAIS SAUF GRAIN, ON SE RETROUVE SUR VALLEYFIELD POUR LES DEUX PREMIÈRES ÉQUIPE ET SUR LEXINGTON POUR LA TROISIÈME.

À DEMAIN.

PAUL

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Date: Vendredi, 9 Mai 1997, 00:05:09 —0400 (EDT)
Re: CRI DU GUET

IL EST MINUIT CITOYENS, DORMEZ BIEN, IL NE SE PASSE RIEN. PRÉSENTEZ VOUS A LA PLÉNIÈRE SYNDICALE DEMAIN.

Paul

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La candeur du satrape (lettre au vice-recteur Ian Burlington – 1997)

Date: Samedi, 10 Mai 1997, 19:25:19 -0400 (EDT)
À: burlingtoni@lancasteru.ca
Cc: LUTU-Line@lancasteru.ca
Re: LA CANDEUR DU SATRAPE

Monsieur le vice-recteur aux affaires académiques,

Ce qui se passe en ce moment est insupportablement inacceptable. L’appareil gestionnaire de notre institution traite les représentants de son corps académique comme une vulgaire horde de bagnards en révolte. Une question, parmi des centaines, est régulièrement soulevée: celle de VOS MOTIVATIONS, non en tant que personne, la majorité des acteurs (pas tous, hélas) sont conscients que la situation de crise présente transcende les personnes, mais en tant que figure politique. En vous priant de voir dans mon ton moins le cynisme d’un Diogène que l’explicite d’un constable Polycarpe, qui a vu depuis des semaines ses proches se faire frôler dangereusement par des voitures, et qui se décide à finalement demander au Pirate Maboule s’il a vraiment perdu sa Boule, passons rapidement en revue ce qui peut bien vous (acteur administratif) motiver à commettre des exactions pareilles.

  • L’hypothèse de l’incurie crasse a beaucoup circulé. On me disait encore aujourd’hui «et s’ils étaient simplement de purs crétins». Alors là, Monsieur le vice-recteur, restons décents. Il y a des limites à insulter l’intelligence… de vos critiques. La thèse de votre incurie et de votre stupidité est tentante, ou mieux plaisante. Elle a servi d’armature à de succulents slogans de grève mais, de vous à moi, je n’y crois guère. Il faut bien dire la chose, dans nos rangs, nombreux sont ceux et celles qui admirent votre intelligence personnelle sous de nombreuses facettes. Notre administration fait certainement souvent la sotte, nos gestionnaires font assurément souvent les ânes pour avoir du son. Il y a assurément quelques connards chroniques grassement rémunérés sur vos rutilantes étagères. Mais pure incurie, là non. Il manque quand même quelque chose..
  • Beaucoup de nos collègues y croient maintenant corps et âme, à votre fourberie. J’entends encore le ton de désespoir d’un de nos militants le soir du 9 mai. MAINTENANT JE TIENS POUR UNE CERTITUDE LE FAIT QUE IAN BURLINGTON EST UN MENTEUR. Vous connaissez nos anglo-canadiens et leur pudeur verbale à étages. Dans la bouche d’un Ysengrim, un énoncé pareil aurait été du petit lait de la génisse blanche à verser aux profits et pertes des tourments rhétoriques. Là, c’est beaucoup plus grave, plus profond, plus asserté. Il faut dire qu’en la matière, vous avez fait fort. Et je te donne de faux espoirs, et je te couillonne à plein, et je te redonne de faux espoirs, et je te recouillonne à plein. Et je mens à pleine bouche aux médias sans blêmir. Et j’envoie de longs courriers électroniques flagorneurs et larmoyants. Mais il demeure que Ian BURLINGTON un fourbe, un pur et simple menteur arriviste, ça ne colle pas parfaitement. Il y a quelque chose qui cloche là dedans. Qui ne se joint pas à la complexité des faits.
  • Évidemment, ça en prend. Pour avoir écrit que votre but est de mettre en place une entente honorable et ensuite humilier notre comité de négociation de cette manière, ça en prend une dose corsée. Monsieur le vice-recteur, vous n’êtes pas un arrogant. Mais vous êtes le représentant (de fait terriblement représentatif) d’une administration arrogante. D’une oligarchie de rupins parasitaires qui s’autoproclame impunité et omnipotence, d’une cynique ploutocratie académique érigeant sa propre gabegie en priorité budgétaire. Mais encore une fois, il y a un petit problème. Là, c’est dans le rapport cause-conséquence. Votre arrogance est moins fondatrice que symptomatique. Elle n’engendre pas votre état d’esprit actuel, elle en provient.
  • Finalement, j’opte pour la candeur. Mais pas n’importe quelle candeur. La candeur du satrape, repus, gavé et indifférent, qui ne voit plus le monde tant ses abajoues se sont enflées. Vous avez perdu le sens des réalités en toute bonne foi, par hyper-spécialisation bureaucratique. C’est très grave et terriblement nocif pour nous tous. Vous êtes un tyran isolé dans le confort inquiet de son palais aux vitraux torves. La candeur du satrape, il n’y a rien d’innocent là dedans. On raconte qu’Attila était attendri par le chant des petits oiseaux. Ça n’a pas réduit d’un iota la surface de terre brûlée! Votre perspective n’est pas une ineptie, un mensonge, ou une rebuffade. Votre perspective est un délire digestif. Un délire de bonne foi, mâtiné de dogmatisme condescendant. Tel est le grave mal dont vous êtes atteint et qui nous empeste tous, nous, vos otages en lutte: la candeur du satrape. Si vous vous êtes rendu ici dans votre lecture, peut-être vous posez vous maintenant une question: ma candeur dévoilée, découverte peut-être, motive-t-elle mes actes, vont-ils boire à la coupe mielleuse que je leur tends, vont-il mordiller mon ambroisie faisandée, que va-t-il se passer, que va-t-il advenir de moi, vont-ils encore m’aimer, me reluquer? Pour éviter d’être trop mordant, je vais donner la parole à un grand militant et un grand poète, qui va conclure pour nous à propos de la suite de nos rapports institutionnels…

…je vous en prie ne m’appelez pas votre ami
gardez vos distances
je ne suis pas venu vous baiser l’anneau
gardez votre truc sur la tête
moi je garderai ma casquette
vous me demandez quel bon vent m’amène
je suis venu à pied le vent était mauvais
mais tout de même entre parenthèses quel drôle de chapeau vous portez
j’ai répondu à votre question
répondez à la mienne
ou est le panier…
JACQUES PRÉVERT

On va le chercher longtemps le panier contenant le pain beurré pour nourrir nos enfants, les petits abécédaires racornis pour faire ânonner nos élèves. On va se battre sans fin pour le trouver. Et rien ne nous arrêtera, ni l’incurie, ni la fourberie, ni l’arrogance, ni la terrible candeur du satrape, qui l’a égaré, le panier, et qui s’en fiche.

Paul YSENGRIM
Glorieuse Barricade Langlade
Route Valleyfield

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La grande grève de 1997 s’est terminée le 13 mai 1997.

en_greve

 

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Facebook n’est PAS un cyber-espace privé

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2016

facebook-pansement-au-pouce

Bon, comme il s’agit ici de Facebook, commençons, si vous le voulez bien, pour solidement se placer dans le ton, par rien de moins que les désormais incontournables ego-informations. J’ai un Moi, bien vivace et vivant. Il existe, il exulte, il interagis. Or, malgré ça, du point de vue de la diffusion de camelote procédant de ma vie privée, ma page Facebook est un sarcophage, vide comme une vieille souche pourrite… Elle existe pourtant. Il le faut bien, hein. C’est une page Facebook assez banale d’homme de soixante ans. J’y parle de mes livres, de mes billets de blogue (mon carnet les lie automatiquement sur Facebook, à leur parution), du travail consciencieux, honorable, méritoire et méthodique de la maison d’édition ÉLP, et de quelques rares autres clopinettes grappillées ouvertement, éclectiquement, et sans primeur particulière, sur la ci-devant toile (je n’y pose plus de lien à YouTube car ils les effacent en douce, ces caviardeurs. Pas pour du copyright, en plus: non, non, juste pour couler un concurrent). J’y entretiens aussi des liens plates avec des groupes creux. Rien de trop vif, parlant ou tripatif. Du ronron bon ton.

J’ai un petit nombre d’amis (quarante ou… moins), des anciens de collège, des soeurs, neveux, nièces, des ventrus, des pelés, des tondus, des compagnons et compagnes auteur(e)s et éditeurs/trices franc-tireurs/reuses. Je refuse systématiquement et sans sommation les offres d’amitié venues d’inconnues, habituellement fort jolies (et qui n’apprécieraient certainement pas le vol d’identité qu’elles subissent en m’enquiquinant de la sorte, tout involontairement). Quand —et c’est rare— un nouvel ami effectif et plausible se présente au portillon, j’en retire un, sur le critère un peu flasque de sa non-saillance dans mon esprit et/ou de l’ineptie vide ou sottement ludique de ses contributions. Il s’agit de préserver soigneusement le nombre temporairement sacro-saint de quarante amis Facebook. Simple question à la fois de modestie et de méthode. À ceux et celles qui trouveraient que c’est bien peu d’amis, je répondrai: restons calmes ici, socratiques aussi. Je ne connais pas quarante personnes en profondeur donc, même si je contrôle un petit peu les volumes, je suis bel et bien, moi aussi, sous l’effet plein et entier de l’inflation Facebook, comme un peu tout le monde sur cette plate-forme de stature planétaire. En toute déférence pour ces quarante individus, tous fort estimables d’autre part, je me dois de signaler au cosmos entier que personne d’important (dans tous les sens du terme) n’est mon ami Facebook… Ronron, je n’y vais pas souvent et n’y discute pas grand chose. C’est comme le titre d’un bel album de Miles Davis du siècle dernier: Decoy. Le sénat canadien en quelque sorte. Balconville, un jour de pluie. Les gogos visitent fortuitement ma page Facebook et n’y voient que le feu qu’ils veulent bien y voir (car ils ne sont dupes de rien, comme tous nos contemporains, cyber-blasés à la corde)… Ce qui m’arrive de sauvage et de fou est ailleurs… parfaitement et intégralement invisible, à l’ancienne…

Je m’appelle Paul Laurendeau (c’est là mon identité sur Facebook). Mon nom de cyber-plume est Ysengrimus. Je suis barbu, debout non loin d’un ordi un peu ballonné et vieillotte et il y a derrière moi une batterie dont ma maisonnée n’est plus propriétaire (la photo date de 2005 et je n’ai aucune intention de vous annoncer sur tous les tons que je viens de la changer, donc elle reste). On notera aussi, sans s’appesantir mais en se rapprochant doucement du propos du jour, que Facebook est constamment en train de barboter dans sa quincaillerie de politique de confidentialité et de nous proposer de nous y ajuster, en remontant sans fin la côte caillouteuse et aride des nouvelles consignes à rencontrer. Comme je subis ce service, je suis bien contrarié de me voir forcé à ce genre de contraintes tataouines et récurrentes par eux. Bon je surveille avec une certaine attention le topo quand même (on est jamais assez prudent) même si ça fait un bail que je ne place rien de privé sur cet espace pour exibitios convulsionnaires. Je recommande à quiconque d’en faire autant (on y arrive, on y arrive). Ceci est un espace d’affichage public, pas une structure permettant de mettre en place des dispositifs de messagerie confidentiels.

Nous y voici donc. Je veux simplement dire ici à mes lecteurs et lectrices que Facebook n’est PAS un cyber-espace privé. Il faut soigneusement éviter de mettre, par exemple, des photos de ses enfants sur Facebook. C’est un piège à con nuisible qui ne mérite absolument pas de notre progéniture. La seule et unique «photo» de nature personnelle que je recommande à placer d’urgence sur Facebook, c’est ceci, suavement paradoxal:

photo-non-disponible

En effet, pensons de façon minimalement autocritique, ici, pour une petite minute. Que dirait vraiment mon enfant de demain de mon enthousiasme d’aujourd’hui/autrefois, le concernant, enthousiasme pesant et gnagnan, qui l’engage lui aussi, et largement malgré lui? Les photos de famille se cyber-punaisent au tout venant sur internet, maintenant, vraiment? On est sérieux là? J’imagine un de mes fils se voyant aujourd’hui, en version cyber-monde, en train de câliner un ours en peluche circa 1999, de par mon enthousiasme d’un autre temps, sous la pluie parfumée des j’aime des matantes de mon cercle d’amis… Mais il me la ferait bouffer toute crue, la gentille peluche de jadis…

Posons la question de façon plus générique ou principielle, et sans attitude soupçonneuse aucune, sur la simple base d’une prudence prospective toute élémentaire face aux technologies cyber-communicatives. Faut-il ou non se méfier (comme de la peste) du scrapbooking gnagnan-familial sur Facebook? C’est un débat qu’il va finir par falloir avoir. Mon enfant un jour aura mon âge. Ses traces internet le suivront (ou non), comme des casseroles. Pour un (comme disent les vieux, s’il en reste), j’énonce ici un principe général ferme et nous sommes des millions en cause. Poster des photos de nos enfants sur un panier percé exibitio et nuisible comme Facebook est un comportement durablement irresponsable. Ce principe ne souffre hélas pas d’exception. À ceux qui iraient avancer des arguments de naïfs ébahis genre «j’estime que je ne risque pas grand-chose», je répondrais: tu me fais rigoler, c’est ton enfant qui a son image enfantine mise en circulation sur internet, pas toi. Les risques sont donc pleinement pour lui. Et son impression personnelle du moment —éventuellement approbative ou indifférente— eh ben, elle fait pas trop le poids dans la balance. On sait pas ce qu’il voudra demain, ton bambin de ce matin, point. Aussi, on sait pas où ces images finissent. J’ai pas besoin de vous faire un dessin. L’ours en peluche qu’il étreint si tendrement, ton enfant innocent, pourrait se retrouver satiriquement photoshoppé en Pedobear… Tapez simplement ce mot dans l’appel des images, vous verrez bien ce que je veux dire. Elles voyagent et se transmutent, les petites photographies innocentes qu’on abandonne en toute insouciance au cyber-golem. Et le fait est qu’en postant des photos de nos enfants sur Facebook, on s’autorise, nonchalamment et imprudemment, des comportements que l’histoire va juger fort sévèrement, comme Pierre Nadeau en noir et blanc, quand il allumait une clope à l’écran. Faute de mieux, souvenons-nous du vieux mot de Gilles Vigneault: «On fabrique des chaises. On sait pas qui va s’asseoir dedans»

C’est assez angoissant et contrariant ce qui se passe dans ces plate-formes et c’est vraiment très peu fiable, pour le citoyen pingouin de base qui n’a pas envie de se livrer en pâture aux cyber-commerce et au cyber-voyoutage (qui sont bien souvent les mêmes). D’autres diront encore qu’ils n’identifient pas explicitement leur enfant par un étiquetage, ou je ne sais quoi. Ouais, ouais, première affaire que tu sais, en ouvrant mon Facebook, l’œil glauque, sans trop penser à rien, vlan, je sais qui c’est ton enfant. Je sais son nom et sa ville de résidence. Comment ça se fait que je sais ça, moi? C’est pas de mes affaires (ceci n’est pas un reproche fait à quelqu’un. On discute sur des principes). Qui d’autre le sait? Les amis des amis de… on s’y perd un peu. Non, donner ce genre de chèque en blanc à un foutoir sociologique comme Facebook, c’est exactement là que se situe l’erreur de fond dont nous discutons. Ils nous font rebondir nos photos anciennes maintenant, en plus, ces corniauds là. Tu ne t’attendais pas à voir cette photo te retrousser dans la face, six ans plus tard! Elle va retrousser où demain? Et tu peux plus rien effacer, en plus. Facebook garde absolument tout, même les pages que l’on (croit que l’on) retire. Mazette… Tu veux vraiment jeter l’image présente ou passée de tes enfants dans ce genre de cloaque mouvant et malodorant? Moi, non. Mon image, oui. Elle peut y aller. Elle n’engage que moi. L’image et le nom des autres, non…

J’emmerde copieusement Facebook. Je n’ai aucune confiance en eux. Ce sont des suppôts du grand capital et des arnaqueurs patentés. Qu’ils alimentent leur livide et perfide chronique planétaire biaisée en d’autres sources que ma modeste maisonnée.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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aime-pas

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MÊME LES SANS ABRIS ONT DES PÈRES (Donnet Sisa-Nzenzo)

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2016

sans abris

C’est sur un captivant ton de témoignage à l’emporte-pièce, décousu, syncopé, presque déstructuré dans son intensité et sa colère rentrée, que Donnet Sisa-Nzenzo nous livre ce texte remarquable de vérité et de spontanéité. Sur une période de quelques années (entre 2009 et 2011 environ), nous suivons Donnet qui nous relate, presque sans reprendre son souffle, ses mésaventures en Occident. Originaire du Congo Kinshasa (l’ancien Zaïre), ce tout jeune homme, à peine entré dans la vie adulte, se rend en France officiellement pour ses études. Sitôt sur le territoire français, c’est la mise en place abrupte et irréversible, comme fatale, des combines, des irrégularités et de la démerde précaire. Sensé s’inscrire en fac à Lille, Donnet descend à Toulouse et y fait toutes sortes de petits boulots. On comprend, bien sûr, qu’il est rejeté par la France. Mais la grande découverte que l’on fait, c’est, en fait, qu’il est cerné par l’Afrique…

Fils déclassé d’un haut cadre de banque africain retombé au bas de l’échelle suite à des déboires financiers, Donnet doit subir la présence autoritaire de son frère et la présence indifférente de sa sœur, sur Toulouse. On entre graduellement, inexorablement, dans la vie intérieure de Donnet. On découvre l’incroyable réseautage de contraintes et d’obligations archaïsantes que le jeune africain monté en Occident maintient, comme obligatoirement, envers sa mère, son père, ses frères et soeurs, la communauté congolaise expatriée, et un florilège d’amis et de faux amis restés au pays. Ces conceptions d’une autre époque sont radicalement ébranlées par le choc et les désillusions modernistes de toc du faux miracle occidental, lui-même gros de ses propres mensonges, aussi unilatéraux qu’involontairement propagandistes. Ainsi, quand Donnet arrive en fac, il s’imagine que les choses vont se passer comme dans le film American Pie: les copains foufous mais fidèles, les filles joyeuses et faciles, les boums torrides et la grosses rigolade. Sa sensibilité d’africain reçoit l’attitude des étudiants occidentaux comme une froideur morne et, vite, rien ne va. Il n’a pas d’amis, pas d’amoureuse. Il souffre d’une douloureuse combinaison de solitude sociale et de pression des pairs. Il veut absolument s’affirmer, se promouvoir, se mettre en valeur. Donnet quitte donc ses études et se met à se chercher du travail, tout en continuant de faire croire à sa mère restée au pays qu’il est encore en fac, qu’il passe les examens, qu’il poursuit sa formation. Il entre dans les arcanes de l’administration policière française pour tenter de faire changer son statut d’étudiant pour un statut de travailleur. Comme il est jeune, inexpérimenté et sans permis de travail, il emprunte littéralement l’identité (empruntant aussi CV et documents d’identité, incluant les documents avec photos) de son frère aîné, pour se trouver des boulots de cantonnier et de plongeur. Pleinement complice de cette embrouille, son frère ne prend pas ce genre de risque légal par grandeur d’âme. Il considère Donnet comme un investissement et entend faire main basse sur une partie significative de son salaire à venir. Une autre partie de ce revenu anticipé devra aller au pays, pour ses parents qui sont dans l’indigence. La culture du métayage implicite et du parasitisme institutionnalisé est omniprésente. Le jeune africain finit déchiré psychologiquement et mis en éclisses socialement entre ceux qui l’exploitent, ceux qui le ponctionnent, ceux qui affectent de parfaire son éducation, ceux qui le rejettent, ceux qui le méprisent et ceux qui s’illusionnent à son sujet. Et cette incroyable complexité, ce poids séculaire de l’Afrique intérieure, ne doit pas faire oublier la France qui, elle, maintenant, l’entoure et l’environne. C’est alors l’exploitation prolétarienne frontale et éhontée, les heures de travail interminables, les arguties vétillardes et kafkaïennes des administrations universitaire et constabulaire et (notamment sur le lieu de travail) le racisme le plus brutal et le plus crasse. Il y a là tout un lot de mésaventures imprévues et cuisantes pour le jeune ego déboussolé d’un enfant de dix-neuf ans. Bienvenue en enfer, avait dit l’epsilon congolais venu le cueillir à l’aéroport le jour de son arrivée. Et c’était cyniquement bien dit.

Le ton de ce témoignage est d’une fraîcheur inimitable. Sans jouer les victime, sans cultiver une autocritique excessive non plus (mais avec une lucidité croissante sur ses propres limitations), Donnet Sisa-Nzenzo nous donne à lire les saisissants éléments autobiographiques d’un jeune proto-clandestin africain ordinaire (l’ouvrage se termine juste avant son entrée effective dans la vrais clandestinité légale). Ce court récit, fulgurant, enlevant, déroutant et navrant, en remontre haut la main et sans même chercher à le faire à maints copieux traités de sociologie sur les immigrants africains en France. La langue écrite de ce texte est, elle aussi, déconcertante. D’ailleurs, en sa qualité d’éditeur de la francophonie, ÉLP se fait un devoir de respecter les particularités historiques et ethnoculturelles des variétés de français du monde. Cet ouvrage a donc été rédigé par un jeune homme instruit du Congo Kinshasa. L’éditeur en a scrupuleusement respecté le rythme, le ton, la syntaxe et l’élocution, dans toutes leurs inflexions. Même les sans abris du monde francophone sont francophones et leur langue vigoureuse est de plain pied un objet tant vernaculaire que littéraire. Pour des raisons linguistiques, culturelles, sociologiques et historiques, on a ici une lecture en tout point dépaysante, un témoignage hautement parlant dont l’amertume, la tristesse, la détresse et la force en disent bien long, comme indices de la vaste crise sociale, humanitaire et humaine qui est de plus en plus la nôtre.

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Donnet Sisa-Nzenzo, Même les sans abris ont des pères, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou PDF.

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LE CYCLE DOMANIAL (Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2016

Le Cycle Domanial, paru chez ÉLP en 2013, vit en fait en moi depuis plusieurs années maintenant. Créer un monde, un univers ethnologique et social, c’est le faire comme on veut qu’il lutte pour se mettre en place lui-même, selon son propre ordre de justice et de splendeur. La seule chose qu’il me reste à faire maintenant c’est de laisser cette emprise sociopolitique de fantaisie figurative et de réalisme insolite se déployer en vous et vous parler, comme il a notamment parlé à Allan Erwan Berger qui en parle justement ici. Et voici toujours un petit aperçu de ce qui vous attends en République Domaniale.

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Tome 1: Le thaumaturge et le comédien. Le Domaine, vieille contrés fictive, est sur le point de faire éclater la révolution qui le verra se transformer en la République Domaniale. Deux femmes de la haute aristocratie déclinante, la Rainette Dulciane et sa première dame de compagnie, la vicomtesse Rosèle Paléologue, s’aiment d’un amour interdit, fort et indissoluble que rien, pas même la conflagration sociale qui approche, ne détruira. Mais la Rainette du Domaine a aussi un amant, torride et terrible, Cégismond Novice, dit le thaumaturge, personnage trouble, vif et brutal. La cruelle et cuisante soif de cet homme étrange est consommée tandis que la passion envers la suivante reste pudiquement cérébrale et verbale. Mais alors, où donc est l’amour? Quelle est la nature des sentiments qui motivent des trajectoires et des choix si torves? Huit décennies plus tard, une des descendantes de la suivante aimée, une cinéaste du Ministère des Arts Visuels qui s’appelle elle aussi Rosèle Paléologue, cherche à reconstituer, pour un film, ce que fut le contexte social, sentimental et émotionnel de cette torrentielle passion saphique blessée, de portée historique. Il faudra, entre autres, dénicher le comédien trempé qui pourra jouer le fameux thaumaturge, cette épine au pied, cet insondable mystère masculin. Cela ne se fera pas sans de nouvelles et parfois douloureuses explosions émotionnelles. La compréhension et la perpétuation du drame ambivalent de l’amour peuvent-ils survivre aux changements d’époques?

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Tome 2: Édith et Atalante. Le tabellion Eutrope Tarbe, esprit systématique et peu impressionnable, juge en conscience que la Firme de Diffusion des Traditions Historiques Domaniales raconte l’histoire de la République Domaniale n’importe comment. Cette institution à péage fausse ouvertement le savoir collectif et ce, notamment, en ce qui concerne le rôle que jouèrent dans l’Histoire la Rainette Dulciane et sa suivante, la vicomtesse Rosèle Paléologue. Eutrope Tarbe se met à rectifier les choses dans de grandes conférences publiques et, ce faisant, il se fait tirer dessus à la carabine par des séides indéterminés. S’interpose alors la chasseuse Édith, célibataire endurcie et fonctionnaire intègre, qui deviendra vite sa garde du corps attitrée. On se lance alors dans une incroyable cavale terrestre, aérienne et maritime visant à protéger de la méthodologie froidement destructrice des historiens privés un précieux document historique, écrit du temps de la Révolution Domaniale par une noble chroniqueuse qui s’appelle, elle aussi, Édith. La tonique factionnaire et son protégé s’embarqueront sur la Rebuffeuse, un caboteur à voile et à vapeur à bord duquel le tabellion Tarbe ne trouvera rien de moins que le sens de son existence. Entraînée jusque dans la mystérieuse Île Arabesque, pour protéger le tabellion dont elle a la charge, la chasseuse Édith, pour sa part, fera, hors de toute attente, la connaissance de la débardeuse arabesquoise Atalante et, là, tout volera en éclats.

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Tome 3: Le Brelan d’Arc. Clio Tarbe, la timonière du caboteur la Rebuffeuse, va aider, le tabellion Eutrope Tarbe à résoudre le mystère historique ayant la plus grande importance émotionnelle pour tous les citoyens et citoyennes de la République Domaniale. La quatrième dame de compagnie de la Reinette Dulciane, la baronnette Cordula d’Arc, est une héroïne révolutionnaire révérée dont, pourtant, la trajectoire effective de vie reste obscure et mal documentée. Pour des raisons qui s’avéreront peu reluisantes, la Firme de Diffusion des Traditions Historiques Domaniales donne Cordula d’Arc comme morte sans progéniture, lors des premières journées de la Révolution Domaniale. Mais pourtant, une des actrices ayant joué dans les deux films historiques Le Thaumaturge et la Chronique d’Édith se nomme justement… Cordula d’Arc. Il est indubitable, pour le tabellion Tarbe, que cette actrice cinématographique est la dernière descendante de l’héroïne révolutionnaire dont la propagande privée a fait une icône inféconde. En retraçant le fatal brelan des descendant(e)s de la baronnette d’Arc, les historiens de la Rebuffeuse feront remonter à la surface les secrets historiques les plus émotionnellement chargés et les plus subversifs de toute l’histoire domaniale. C’est une chose que de dire l’histoire des hommes et des femmes, c’est une autre chose que de mieux comprendre qu’il n’y a pas que des hommes et des femmes dans l’Histoire…

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Paul Laurendeau (Ysengrimus), Le Cycle Domanial, tome 1: Le thaumaturge et le comédien ; tome 2: Édith et Atalante ; tome 3: Le Brelan d’Arc, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou PDF.

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LE DÉCLIN DE L’EMPIRE AMÉRICAIN, trente ans plus tard…

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2016

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Trente ans plus tard, j’ai revu le machin qui avait mis Denys Arcand en selle. Bon, si on se place strictement du point de vue de la production cinématographique québécoise, voici certainement un film important (même si au niveau de la production occidentale ou mondiale on peut probablement le classer entre médiocre et ordinaire. Nous sommes d’accord là-dessus, je pense). Important parce que finalement il a longtemps été assez difficile pour le cinéma québécois de mettre en scène des hommes et des femmes de l’époque contemporaine, et de se sortir des mariachapdelinades et autres productions familleplouffardes folklorisantes que nous connaissons bien et qui s’exportent encore mieux. Important donc déjà pour la diffusion et la mise en évidence d’un discours qui arrive à traiter de l’homo et de la femina kebekensans (tout en se traînant jusque sur le parvis des Academy Award, ce qui fut aussi une petite première locale).

Important aussi parce que c’est un film à thèse (ce qui est plutôt rare sur le continent du just for fun) et que, qui plus est, la thèse n’est pas inintéressante. Je parle encore en ayant en tête le public nord-américain: il est moins habitué à se faire dire que sa vie la plus intime est soumise aux tensions de l’histoire que de se faire raconter des sornettes allègres et militantes de volonté individuelle et de self made (wo)man. Mettre en rapport le «déclin» de l’empire américain avec les comportements intimes des gens d’ici, cela a pour nous une portée didactique non négligeable. Je dis didactique à dessein car vous aurez certainement remarqué le ton didactique à mourir de ce machin. Ce n’est que profs qui dissertent, écrivent des livres, font des entrevues etc… Le même ton didactique se retrouvait d’ailleurs dans le comportement de Denys Arcand lui-même en interview au Québec (… au Québec, car en France j’ai observé à l’époque qu’il adoptait un profil plus bas. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant car il y a bien dû se trouver un européen ou deux pour lui mettre sous le nez le simplisme désarmant de ses belles théories historiques). Chez nous en tout cas, il jouait au grand historien, et on pouvait observer dans ses propos de toutes les entrevues que j’ai entendu à l’époque de la sortie du film que son propre discours et le discours des personnages du film ne font qu’un. Ceci N.B. car c’est capital dans la suite de mon propos.

Film à thèse, donc. C’est cela qui m’a le plus intéressé. Bon, les gens parlent de cul et ont des comportements de dégénérés, ça en a choqué plusieurs dans le temps (ici en tout cas). Pour ma part, je n’ai rien à redire là-dessus. Je trouve cela très bien, à peu près réaliste surtout dans le cas des personnages masculins (quoique parfois plutôt mal joué). Donnons lui un bon 8/10 pour la peinture de moeurs (en se disant bien que 37,2 le matin était allé chercher 42/10!) et passons à ce qui à mon avis est le plus important là dedans: les thèses ronflantes de monsieur Arcand.

Au début, j’ai ressenti une certaine jubilation. Enfin le déterminisme historique au cinéma en Amérique, me disai-je. On campe une classe décadente d’intellectuels nord-américains et on travaille à démontrer l’historicité de ces destinées individuelles. Tout beau. Mais graduellement on s’aperçoit que le discours des personnages et le discours du film (et de surcroît le discours de monsieur Arcand en interview) sont les mêmes, c’est-à-dire que les personnages ne sont pas les seuls à croire au «déclin» irréversible de la totalité de l’univers. Le film et son réalisateur y croient aussi!

Arrêtons nous un instant sur ce concept historique de déclin ou de décadence. Arcand (en interview), à qui on avait dit que ce terme était péjoratif voire dénigrant, répondait avec une hauteur condescendante que non… déclin, c’est neutre historiquement. Rien de plus faux évidemment (quoique les qualificatifs de péjoratif ou de dénigrant n’aient aucun intérêt ici). Déclin, décadence c’est le recul historique pensé de l’intérieur et conçu exclusivement comme un affaissement imputable à une causalité interne, organique, sans que les rapports à d’autres entités (en montées celles là) ne soient pris en compte. Un organicisme historique moniste et myope, voilà bien ce que nous sert Arcand le prof-d’histoire-drop-out. Revoyez la scène où ils sont à l’extérieur du chalet et se tournent vers le sud. L’une d’entre eux annonce alors solennellement aux autres que si les missiles tombaient sur Plattsburgh (base militaire importante située sur le Lac Champlain dans l’état de New-York), on verrait briller le ciel d’ici. Suit alors toute une diatribe sur le déclin des civilisations comparé au déclin des organismes, le tout baignant dans un fatalisme ronflant et réducteur. On prend alors, entre autres, l’Amérique pour l’univers entier. C’est un après-nous-le-déluge sidérant de suffisance naïve… et pourtant ces missiles, ils viendraient bien d’ailleurs qu’en Amérique, il me semble!

 Je considère que dans un film à thèse (et croyiez moi, au Québec et au Canada, c’est comme ça qu’Arcand le posait en 1986-1987) on fait le boulot au complet ou alors on ferme sa gueule et on se contente de faire de la peinture de mœurs (ce qu’Arcand prétendait faire sans plus… quand il s’adressait au public français à la même époque). En un mot, c’est une complète absence du moindre recul critique (de recul historique pour tout dire) qui produit cette identification du discours du film au discours de ses personnage. Dès lors, le propos central du film, ce qui a décidé de ce titre tellement ronflant: un rendez-vous crucial, dans une importante période de crise, avec le déterminisme historique (et incidemment avec le matérialisme historique, c’est bien cela qui est mon propos) est raté, parce que la réflexion s’arrête à mi-chemin, c’est-à-dire au niveau des illusions (partagées par le discours du film) des décadents sur eux mêmes. On se prétend historien et on n’est même pas capable de penser les causes du recul de l’Amérique (rapports-monde concurrentiels: Corée, Japon, Pacifique; rapports-monde pays émergents: Inde, Chine, Tiers-monde). On remplace cela par une bouillie pédante et fataliste sur le déclin des organismes et la désillusion des élites où le seul représentant d’un pays du Tiers-monde invité participe allègrement à la foire en ne cherchant de l’Amérique que ses putains consentantes. On n’est pas plus capable de penser l’après-déclin (c’est-à-dire qu’après l’empire romain, l’histoire continue à se dérouler avec de nouveaux rapports de forces etc…). Il y a une scène révélatrice à ce sujet. Revoyez le petit prof d’histoire cynique au moment où son étudiante prostituée le masturbe dans le salon de massage en lui parlant de la peur de l’an mille. Il y a tout un crescendo dans la description de la terreur dans le discours de l’étudiante correspondant à la montée de la jouissance onaniste chez mon historien. Au moment où elle en arrive à l’an mille lui-même, et où il ne reste plus rien à dire sinon que la peur n’était pas fondée et qu’après, l’histoire a bêtement suivi son cours sans qu’on en fasse un plat, voilà mon zozo qui lui signale qu’il va jouir. L’incapacité de penser l’après déclin d’une classe par cette même classe se trouve mise en abîme (inconsciemment, j’en suis sûr) dans cette petite scène, drôle uniquement pour ceux qui la trouvent drôle.

Cette incapacité de penser tout ce qui est autre ou postérieur à soi caractérise la classe et la génération campée dans le film (qui est la classe et la génération d’Arcand: nos sempiternels babyboomers, babacools de jadis et reaganiens de tout à l’heure). Je ne m’étendrai pas sur le mépris des jeunes (qui sont dépeints comme des éphèbes falots et sans entrailles. Le réalisateur ne perce visiblement pas les secrets de la jeunesse aussi bien que dans ses chères années soixante!), le mépris des homosexuels (il est bien sympa… mais il pisse bien le sang quand même), le mépris des nations étrangères (je ne reviens pas sur mon africain sans cervelle), le mépris des classes populaires (représentées par un cabotin sans talent, splendide fleuron du népotisme cinématographique, jouant les rockeurs putschistes et dénué de conscience). Je m’arrêterai pour finir sur le mépris des femmes car il est lui aussi particulièrement révélateur de la dynamique faussement moderniste de ce film.

Cette dynamique se pose ainsi: au départ, ça semble neuf puis graduellement ça tourne carrément au vioque. Au Québec —comme dans le reste de l’Amérique— les femmes représentent une force avec laquelle il faut compter… et ce d’une façon que les Européennes pouvaient difficilement se représenter vers 1986. Se mettre à dos le lobby féminin est dangereux pour le succès d’un film. Aussi Arcand prend toutes les précautions d’usage: elles feront des haltères pendant que les bonshommes prépareront le repas… au début du film. Si cette image a frappé l’Europe à l’époque, ici elle n’a pas eu beaucoup d’effet: les vendeurs de lessive emploient le même type de procédé pour ne pas se faire taxer de sexisme et perdre de la clientèle. Bref, côté sexisme, Arcand est blindé avec cette image de départ. Il pourra donc doucement faire entrer sa misogynie par la porte d’en arrière sans risque. Cela se manifeste d’abord par une compréhension beaucoup moins intime des femmes que des hommes alors que l’on prétend les décrire de façon égale. Au moment de l’alternance des dialogues féminins et masculins au début du film, les forces sont égales en apparence. Mais graduellement on se rend bien compte que les hommes sont plus réels, mieux campés, plus truculents, en un mot plus intimement compris par le réalisateur que leur vis-à-vis féminins. Nous voici ramenés à cette incapacité à comprendre tout ce qui est autre. Les femmes misandres ont la part un peu moins belle et débitent beaucoup plus de clichés creux et sans âme que les hommes misogynes. C’est un faux match nul en vérité, malgré tous les efforts déployés. Ensuite, voici qu’une de ces jeunes femmes, sportive, intelligente et volontaire, avoue à une collègue aussi féministe qu’elle qu’elle jouit à mort de se faire sadomasocher par un con sans cervelle. On embarque à plein. Après tout, c’est un fantasme comme un autre et cette jeune femme a tellement tout de la yuppie autonome de notre temps. Il m’a fallu tout le film pour réaliser que cette femme n’était qu’une marionnette servile dans les mains d’un réalisateur mâle et qu’on était en train de se faire réintroduire en douce nos bon vieux schémas de domination d’un sexe sur l’autre, qui reviennent à la mode, comme tout le fascisme ordinaire de nos yuppies vieillissants. Se faisant fouetter à la fin en contemplant le coucher du soleil, la comédienne bien tempérée parachève le tableau et contredit par ses actes les vues de nos deux historiens-années-soixantards-vieux-schnoques qui affirment sans rire que le déclin des empires est relié à la montée du pouvoir des femmes dans la société.

En conclusion, voici un film à la mesure de la génération et de la classe qu’il décrit. Des belles promesses progressistes et novatrices au début, puis graduellement tout s’inverse et on tombe dans une espèce de valorisation réactionnaire du cynisme, de la jouissance égoïste et des pires idées reçues, baratin didactique autolégitimant et autodéculpabilisateur à l’appui. Le «charme» indiscret et philistin de la bourgeoisie gavée et suffisante d’Amérique du Nord, de l’intelligentsia du statu quo jaloux et de la gabegie planétaire, croqué pour la postérité par un de ses vaillants pairs au moment ou la prescience obscure de la fin de ses privilèges lui affleure à peine à la cervelle. On connaît la suite. Les critiques encenseront aussi Les Inflations barbantes (Les invasions barbares) et n’allumeront leurs lumières que pour L’âge des ténèbres, qui rencontrera enfin la révulsion méritée par l’intégralité de cette œuvre de cabot.

Le Déclin de l’empire américain, 1986, Denys Arcand, avec Dominique Michel, Dorothée Berryman, Louise Portal, Geneviève Rioux, Pierre Curzi, Rémi Girard, Yves Jacques, Daniel Brière, 101 minutes.

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