Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

Sur notre “civilisation” québécoise…

Publié par ysengrimus sur mai 2, 2008

Une civilisation fondée sur son patrimoine agricole, ruraliste et cléricaliste, ghettoisée dans un dispositif socio-économique et colonial où l’agriculture n’a jamais été un secteur économique porteur, engendre inévitablement le type de sentiment mi-misérabiliste mi-triomphaliste qui semble l’affectation la plus inévitable de nos compatriotes. Avec nos pommes de terres et violonistes irlandais, nos giques écossaises, notre parlementarisme et notre cheddar anglais, nous prouvons que la civilisation française n’est en rien une humeur transcendante, et peut se contenter de devenir la lie d’une culture de résistance plus apte à dériver vers le populisme que vers le socialisme au moment de sa phase d’urbanisation. La France sans république, l’Angleterre sans marine, le presbytère sans bibliothèque, la plaine à fourrage recouverte de neige.

Oh on essaie bien d’avoir nos villes bien à nous, notre folklore urbain. Voyez la ville de Québec. Voyez son Château Frontenac, construit en 1897 par un architecte américain dans un style qui foisonna sur toute l’Amérique du Nord à l’époque, mais qu’on prend envers et contre tous pour un château français. Et admirez ses remparts, qu’on prend pour des remparts français aussi mais qui furent érigés par les Britanniques en 1775 par peur de la Révolution Américaine (le vieux mur français fut détruit après la Conquête – il n’en reste rien). Et visitez le restaurant LES ANCIENS CANADIENS, qui sert une nourriture chic gorgée de faux folklore mais qui a la pure beauté d’être situé dans une des dernières vraies maisons datant du Régime Français encore debout (le reste des si belles maisons du vieux Québec est britannique – eh oui). D’allieurs pendant tout le 19ième siècle, Québec était une ville de garnison à majorité anglophone (vous avez bien lu). C’est seulement vers 1870 que les canadiens-français descendant des campagnes inversèrent le rapport démographique de cette ville portuaire où, on l’a vu encore lors des cérémonies de son ci-devant 400ième anniversaire, l’armée d’occupation peut parader quand bon lui semble. Pas à dire. On revient de loin… Enfin bref, la ville de Québec est bel et bien un de nos traits civilisationnels forts, parce que c’est l’un dans l’autre un espace réapproprié, reconquis, le témoignage de la survivance qui s’enrichit de son héritage lancinant, parfois peu avouable à ses fantasmes présents, même en les déformant un peu des fois… ça aussi, c’est le mythe et la force du mythe dont se sustente une “civilisation”…

Oh, on essaie bien d’avoir des auteurs bien à nous. Des trèfles aussi pesants que prolixes comme -par exemple- le glauque et tendancieux Victor Lévy Beaulieu, qui, de nos jour, débloque plus souvent qu’à son tour. Pour parler franchement, j’ai lu seulement un de ses romans: LES GRANDS-PÈRES. Une estie de platitude foireuse qui se passait chépuquand sur une vieille ferme branlante, avec de la zoophilie et de la déchéance dans tous les racoins. Phrases interminables, gros vasage, longues parenthèses niaisantes dont certaines même pas fermées. Ça va pas passer à l’Histoire ce genre de verbiage auto-édité. Le mérite d’éditeur de ce gogo dépasse de loin son mérite d’auteur, justement, en fait. J’ai bien aimé son feuilleton MONTREAL P.Q., par contre… si c’est lui qui l’a vraiment faite… Oh et, en y repensant, il y avait bien aussi un court essai intitulé MOMAN, POPA, L’JOUAL PIS MOÉ publié sous forme d’article chépuoù du temps de la Querelle du Joual. Pas mal du tout, un essai en joual, pensez-vous… Contenu un peu creux mais passablement hurlant à lire. Civilisationnel en diable… Parlant, pour tout dire… Bien tartiné dans le genre Joual en révolte au ton infantile. Bien exempt des inepties racistes qu’il dégobilla par la suite. Du temps qu’il avait de quoi à dire, en gros. Enfin toutes ces merveilles à prendre de fort haut…

Au moins -cependant, il faut le dire- nous avons un peintre: un certain Paul-Émile Borduas, dont j’ai vu un jour une oeuvre intitulée L’ÉTANG RECOUVERT DE GIVRE. C’était ailleurs, dans le musée continental quelconque qui l’avait pillée… Saisissant. Il y a de l’art américain là-dedans ou je m’y trompe. Nous avons aussi, l’un dans l’autre, un roman. Il s’intitule L’AVALÉE DES AVALÉES et est de Réjean Ducharme. Sublime et, c’est le cas de le dire: unique.

6 Réponses vers “Sur notre “civilisation” québécoise…”

  1. fred a dit:

    Saviez-vous que la bibliothèque du Parlement du Canada à Montréal fut brûlée en 1842? La majorité des livres (des miliers) quelle contenait venait de la bibliothèque du Bas-Canada, qui elle avait été une des toutes premières bibliothèques nationales fondée en Occident, avant celle du Royaume Uni. Ces livres étaient cruciaux pour la reconnaissance de notre patrimoine culturel, mais on nous l’a volé. C’est ce qui fait, entre autres, que nous croyons parfois à tort que notre culture était faible et importée.

  2. ysengrimus a dit:

    Merci de cette information hautement VLBesque, pour ce que cela change… J’ai toujours atrocément mal partout quand des livres passent au feu… mais aussi… quand lesdits livres restent sur les tablettes à s’empoussiérer. Je demande alors simplement, comme Gilles Vigneault autrefois: “Les lis-tu souvent?”

  3. Simon Deschenes a dit:

    Si mon travail me le permettait d’avantage, je relirais probablement tous mes livres de manière acharnée.

    Par contre, en ce moment, et dans la société de “sur-travail”, je n’ai malheureusement pas tellement le temps.

    J’ai par contre le temps de vous lire sur l’heure du diner. Ce que j’apprécie beaucoup.

  4. Pierre G. ROY a dit:

    @Fred.
    Vous saviez sûrement que cette bibliothèque était l’oeuvre de généreux donateurs anglophones pour permettre aux francophones du Canada d’avoir accès à des écrits que la sainte église catholique ne permettait pas ou si peu à ses ouailles de lire, et cette restreinte durera jusqu’à circa 1965.
    Fascinant notre histoire.

  5. JP.ca a dit:

    J’aimerais vous référez à un excellent article à propos de… l’oubli, tiens. Relisez-vous vous-même : faut en avoir oublié un sacré bout pour décrier l’attitude «mi-misérabiliste, mi-triomphaliste» du Québec! Elle existe, oui, mais elle n’est surtout pas omniprésente. Par contre, vous, vous en faites bien partie des ces misérabilistes, qui croient encore que l’histoire du Québec se résume à une série de défaites et à un vivotement au milieu de réussites qui ne sont jamais les nôtres. Vous essayez de vous en distancer juste pour retomber en plein dedans. Si vous vous teniez un peu au courant des recherches qui se font présentement, celles qui tâchent de se rappeler (hé oui! on combat l’oubli, justement!), il s’avère qu’on se rend de plus en plus compte que la société québécoise a suivi une trajectoire particulière, certes, mais tout à fait conforme à la trajectoire qu’a suivie la majorité des sociétés occidentales au cours des derniers siècles, le même avènement à la modernité, même industrialisation, et tout ça à peu près au même moment. Et venez pas me rabattre les oreilles avec des histoires de Révolution tranquille suivant la Grande noirceur, c’était partout en Occident comme ça! Courants conservateurs suivis de Mai 68 et tous leurs amis, c’est connu.

    Du côté de vos références culturelles… Sérieux, vous me faites penser à cet autre qui me disait récemment que le Moulin à images (si on veut des exemples du 400e) «ce n’était pas du vrai Robert Lepage»… il le savait, sous prétexte qu’il avait déjà vu UNE de ses pièces avant, bien meilleure à son goût. Non seulement vous jugez d’après des fragments, en tout cas quand vous nommez Borduas apparemment, mais en plus vous jugez d’après des vieilles idées dix-neuviémistes que l’art doit toujours être nouveau, de la création pure, etc. Genre Borduas c’est le meilleur sous prétexte qu’il a tout cassé. C’est la bonne vieille idée du progrès triomphant, quoi! Vous êtes drôle, vous, à retomber exactement dans les mêmes pièges que vous combattez. Et Borduas, il est sûrement bon pour plus que ça, enfin j’espère!

    Bon, c’est assez, je comprends d’ailleurs pas comment j’ai pu tomber sur votre site en cherchant des lunettes de soleil, enfin… Désolé!

  6. ysengrimus a dit:

    Revenir de loin n’est pas un défaut. Occulter, involontairement ou non, qu’on revient de loin est un défaut. Le Québec est un syncrétisme. Assumons-le et voyons plus clair…

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