Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Le Syndrome de Pénélope

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2017

Syndrome-de-Penelope
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Ne jamais se satisfaire. «À ce dont un esprit se satisfait on mesure la grandeur de sa perte.» (Hegel). Pensée admirable, à laquelle nous objecterons toutefois que seul un «esprit» se satisfait…

Henri Lefebvre, Logique formelle, logique dialectiques, Éditions Sociales, p. 225.

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On connaît la situation que campe le mythe grec. Pénélope, reine d’Ithaque et épouse d’Ulysse, attendra pendant vingt ans le retour de son mari, de l’Iliade (la guerre de Troie en soi, dix ans) et de l’Odyssée (le voyage tumultueux du retour d’Ulysse, un autre dix ans). Les prétendants en rafales, présumant leur roi Ulysse mort, pressurent Pénélope pour qu’elle se remarie. Pénélope leur fait valoir qu’elle doit d’abord confectionner une toile funéraire pour son beau-père. Quand cette toile, tissée au métier, sera terminée, Pénélope s’engage alors, et alors seulement, à se remarier. Et, en fait, Pénélope, avec l’aide de ses servantes, défait la nuit la portion de toile qu’elle a tissé le jour. Éventuellement Ulysse revient, à la grande joie amoureuse de Pénélope, et, en compagnie de son fils Télémaque, il flingue tous les prétendants avec son arc et renoue avec son épouse. Pénélope, c’est donc cette reine tisserande qui, au nom des considérations supérieures de l’amour et du devoir, dans un ostensible sur-place politique, défait et refait sans cesse son ouvrage, en affectant de se rendre à la pression ambiante dont, de fait, elle n’a cure.

Le Syndrome de Pénélope, c’est donc cette urgence qu’on ressent de jeter ce qu’on est en train d’accomplir par terre et de le refaire, de le refaire sans cesse, en neuf, sous le poids d’une pression extérieure, implicite et obtuse. Mais le Syndrome de Pénélope ne bénéficie pas de la duplicité astucieuse et du sens abnégatoire de la Pénélope d’origine. Dans le Syndrome de Pénélope, on défait et refait sans cesse non pour temporiser mais pour améliorer, finaliser, astiquer, rétablir, réussir. La toile funéraire du beau-père, qui pour Pénélope n’était rien d’autre qu’un moyen, redevient fin dans le Syndrome de Pénélope. Le Syndrome de Pénélope est une forme de perfectionnisme qui s’avère finalement stérile et nocif. Son caractère d’exercice solitaire est, en plus, intégralement illusoire. C’est la pression sociale, comme insistance ou comme indifférence, qui fait entrer l’esprit hésitant, docile et peu pugnace dans le paradis rassurant et factice du Syndrome de Pénélope.

Autour de cette question de la pugnacité, on a voulu identifier le Syndrome de Pénélope à la Tactique de la Terre Brûlée. L’autodestruction nationale, totale ou partielle (préférablement partielle!), incorporée comme moment stratégique dans le combat, ni plus ni moins. En 1812, les russes incendient Moscou qui vient de tomber aux mains de Napoléon. En 1942, les troupes de Staline, reculant ostensiblement devant l’armée allemande, détruisent tout sur leur passage dans leur propre pays. Mais, quand on y regarde avec l’attention requise, l’action des russes, tant en 1812 qu’en 1942, est beaucoup plus une version vive, collective et proactive de la vraie temporisation pénélopéenne d’origine qu’un perfectionnisme abstrait et nivelant. Les moscovites incendient sciemment leur ville pour empêcher l’envahisseur impérial d’en bénéficier stratégiquement et, de ce fait, ils finissent par le forcer à se replier. Staline détruit ses propres campagnes et ses propres dispositifs d’approvisionnement mais tient solidement les villes soviétiques, même celles de taille moyenne. Les forces du Reich s’enfoncent dans un grand filet, en fait, qui, quand il se refermera, par l’action concertée des partisans russes et de l’hiver, pavera la voie qui mènera l’Armée Rouge aux portes de Berlin. Le minaudage et la rouerie de notre Pénélope stalinienne n’ont pas grand-chose à voir avec son Syndrome. La Terre Brûlée, c’est du repli stratégique offensif, en fait. Les prétendants qui n’ont rien vu et ont mal évalué la situation finissent massacrés.

Tout différemment, refaire c’est nier et nier c’est faire face. Le pouvoir créativement dialectique de la pensée négatrice pourrait donc apparaître comme une légitimation du Syndrome de Pénélope. Pourquoi ne pas spéculativement invoquer la fameuse négation de la négation dialectique pour «modestement» rebrousser chemin, admettre une erreur, faire du passé table rase, comme le dit si bien la chanson légitime et militante, et tout refaire, en mieux, en plus beau, en plus aimable, en plus pimpant. Le projet initial, chambranlant, isolé, boudé, méconnu, comme négation de la réussite est lui-même nié dans le Syndrome de Pénélope. Cela semble donc de bien bonne dialectique que de nier ainsi ce qui me niait ma gloire. Que reproche-tu tant à cela, Loup Ysengrimus? Ce que je reproche à la manœuvre ici, c’est son caractère mécanique, idéal, abstrait, en un mot. Car causons dialectique, s’il faut causer dialectique. La négation de la négation n’est pas je ne sais quelle obligation méthodologique principielle parce que Hegel le dit et que Marx le confirme. La  négation de la négation est un changement qualitatif, voilà la saine formulation objectale, poisseuse et charnue de notre affaire. Avez-vous déjà entendu parler de l’irréversibilité fondamentale du réversible? Oui? Non? Ça vous donne la tremblote asymétrique? Ça vous fait dormir, comme le ferait un (tout illusoire) pendule? Ça vous fait vous revirer de bord? Vous voulez subitement tout laisser tomber et retourner au village de votre enfance? Mais on ne retourne pas au village: il est changé qualitativement. Il n’est plus là. Il dort sur un autre palier, mnésique celui-là, immatériel, révolu, fatal. Vous voulez laver le manuscrit à grande eau et tout repeindre, tout retracer, tout redire… ré-écrire l’histoire? Et le palimpseste, lui? On ne peut pas effacer et refaire, on ne peut pas retourner en arrière. L’histoire, j’entends l’histoire humaine, ne fonctionne pas comme ça. Elle accumule, elle bricole, elle révolutionne, elle distend assez bien ce qu’elle thésaurise toujours assez mal. Il reste implacablement quelque chose du projet antérieur sur le papier, sur le métier, dans les mémoires (y compris le souvenir grincheux des prétendants qui, trouvant que la reine tisserande est bien lente à l’ouvrage, lui dévorent tout son avoir en des banquets interminables). Le Syndrome de Pénélope est une manœuvre fictive en ce sens qu’il est un mensonge abstrait.

Ce que le Syndrome de Pénélope retient du faix de la Pénélope légendaire, c’est cet effet de sur-place, justement, qui fait que, l’un dans l’autre, vos contraintes, et les choix frileux que vous faites dans le cadre étroit que celles-ci vous concèdent, font que vous n’avancez pas, que vous ne progressez plus, que ce en quoi vous avez tant cru pédale dans la mélasse doucereuse de l’espérance redondante qui s’imagine agir mais ne fait que tataouiner. Ce genre d’action n’existe pas, elle ne se rajuste pas comme ça. On apprend de ses erreurs mais on ne les efface pas. L’histoire ne se déploie pas de cette façon là. Et la force dialectique et tumultueuse de l’histoire est justement ce qui doit être invoqué ici, par-dessus tout et envers et contre tous. Les hystéros ultimes du Syndrome de Pénélope sont justement ces propagandistes qui ont voulu réécrire l’histoire. Dangers officiellement proclamés, les faits, raboteux et contradictoires, se sont comme trompés. Alors on lisse, on efface tout et on redit. C’est ce choix autoritaire fallacieux qui ne tient jamais la route. Car les faits ne se trompent pas, ils sont. Quand on les glose, soit on les reflète, soit on les distord… mais on ne peut pas vraiment les défaire et les refaire, sauf dans l’abstraction des légendes.

Le Syndrome de Pénélope n’est pas un programme artistique ou politique, c’est une fixation pathologique. Ce n’est pas la manifestation d’une saine aptitude rectifiante mais l’indice d’une soumission de girouette aux vents changeants de l’opinion, des modes, des superficialités mondaines, de la fadaise intellectuelle du tout venant. Le syndrome de Pénélope est la signification fondamentale du fait de piétiner. Il est un immobilisme gesticulateur déguisé en fausse sagesse autocritique. On va laisser ça à Noam Chomsky (qui, dans un chapitre de son traité Structures syntaxiques s’amuse à déconstruire les développements «intelligents» du chapitre précédent et ainsi de suite, de chapitre en chapitre) et à Chuck Berry (qui a passé sa longue et tonitruante carrière musicale à composer la même chanson). Au Du passé faisons table rase glorieux, factice, ardent et rêveur des siècles antérieurs, il faut répondre, sur le ton du froid militantisme au ras des mottes d’aujourd’hui: Il faut persévérer, il faut résister, il faut continuer la lutte. Car la bicyclette de Che Guevara ne peut tout simplement pas reculer et, si elle n’avance pas, elle tombe. Et le monde ne change pas de bases. Il mobilise des bases en mutations durables pour ébranler et faire trembler des sommets qui finissent par se craqueler en arêtes et tomber dans des torrents qui les transportent avec fracas vers des ailleurs irréversibles.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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23 Réponses to “Le Syndrome de Pénélope”

  1. Marie Verne said

    Cette valorisation de la destruction de son œuvre par l’épouse qui attend le mari est LE mythe phallocrate cardinal. Et quelle façon stérile et chiante de se gâcher la vie…

  2. Catoito said

    Si je te suis bien, la Pénélope légendaire faisait et défaisait sa toile pour temporiser devant ses ennemis. Tandis que, dans le Syndrome de Pénélope, ce que l’on défait et refait est ce qui compte. On se reprend sans cesse comme dans une sorte de hoquet créatif…

    [Voilà. — Ysengrimus]

    • Magellan said

      Je crois qu’on peut ajouter que la Pénélope légendaire pratiquait justement la terre brûlée, en fait (j’aime beaucoup le rapprochement inattendu entre Pénélope et Staline que nous sert ici Ysengrimus). Tant par sa tapisserie jamais terminée que par les banquets interminables qui la ruinaient, Pénélope entraînait, en creux, ses ennemis dans un piège. Elle a misé sur le retour d’Ulysse et elle a gagné.

  3. Casimir Fluet said

    Quelque chose à voir avec Pénélope Fillon?

    [Disons que Madame Fillon s’est retrouvée dans la situation objective la forçant à amener son mari à transformer son grand œuvre arriviste en toile de Pénélope. Il se refait et se défait de la toile en masse dans la campagne Fillon en ce moment sur cette question pénélopesque. Avez-vous dit: fil à retordre? — Ysengrimus]

  4. Tourelou said

    Avancer… Cela me rappelle une phrase que mon père nous répétait dans les moments difficiles: Tomber est humain, se relever est divin, rester là est sans dessein.

  5. Ysengrimus said

    Un échange privé avec le vieux copain qui m’a inspiré ce texte. Je ne trahis rien en le partageant avec vous.

    Firmin Guitare: Beau billet. Merci pour cette réflexion nécessaire… avant de tout bousculer!
    Ysengrimus: Celui-là, je te le dois. Un «texte de commande» pur sucre.
    Firmin Guitare: On est plusieurs à souffrir de ce syndrome… Il convient de s’arrêter afin d’établir raisonnablement la nécessité de reconstruire…
    Ysengrimus: Reconstruire dans le concret critique, pas dans l’abstrait sécurisant de ritournelle. Et en restant conscient que rien ne s’efface vraiment… et heureusement. C’est ça aussi le devoir de mémoire…

    • Caravelle said

      Ysengrimus, tu connais ma curiosité insatiable. Pourquoi dis-tu à ton ami que ce billet est un «texte de commande»?

      [Firmin Guitare est toujours en train de composer son grand œuvre et il efface beaucoup, remettant constamment tout l’ouvrage en question. Je l’ai un jour traité de Pénélope et il m’a alors demandé d’expliciter ma pensée sur toute cette question du «cent fois sur le métier remettez votre ouvrage». C’est donc l’un dans l’autre à Firmin Guitare que je dois ce billet. — Ysengrimus]

  6. Mura said

    Je seconde ceci:

    Les hystéros ultimes du Syndrome de Pénélope sont justement ces propagandistes qui ont voulu réécrire l’histoire. Dangers officiellement proclamés, les faits, raboteux et contradictoires, se sont comme trompés. Alors on lisse, on efface tout et on redit. C’est ce choix autoritaire fallacieux qui ne tient jamais la route. Car les faits ne se trompent pas, ils sont. Quand on les glose, soit on les reflète, soit on les distord… mais on ne peut pas vraiment les défaire et les refaire, sauf dans l’abstraction des légendes.

    J’y vois une très grande sagesse, surtout dans le contexte actuel de la problématique des faits alternatifs

  7. Lys Lalou said

    J’ai eu une copine de lycée qui arrachait toujours la page de son cahier spirale après avoir écrit trois ou quatre ligne dessus et qui recommençait inlassablement, aussitôt qu’il y avait une petite imperfection. Ça me foutait en rogne, tout ce gaspillage de papier. C’était toute une Pénélope…

  8. Tablette Parlante said

    Au moins cette dame Pénélope est une bonne personne, comme l’indique clairement son reflet prénominal…

    penelope-benevole

    • Odalisque said

      Magnifique. Et très pertinent aussi. Et je dis ceci parce que je seconde Marie Verne et Vanessa Jodoin, ci-haut.

      • Herbe et Neige said

        Ouais, elle a fait vingt ans de bénévolat pour son mari en batifole, la Péné-folle….

  9. Julien Babin said

    Je juge respectueusement que si Madame Hillary Clinton présentait une troisième fois sa candidature à la présidence des États-Unis, elle mettrait en application le Syndrome de Pénélope. C’est le temps pour une autre femme de se présenter, préférablement pas l’épouse d’un ancien président…

  10. hibou lugube said

    Ce texte est tout simplement beau, magnifique… je doute que tous aient saisi la profondeur, l’ironie et le drame qu’il symbolise!

    il fut un temps ou cette fascination, confrontation et lutte face à cette grande inconnue qu’est cette fichue Histoire qui nous broie, nous écrase, et qui fit de même avec nos prédécesseurs… me renvoyait l’image de ces vieux cimetières, sépultures, stèles et monuments anciens ou gisent de parfaits inconnus… par milliers, par millions… et me faisait poser la question jadis ‘’comment peut-on mourir sans avoir dit son mot?! sans pouvoir témoigner, ou exprimer la moindre plainte?!’’… révolté par cette idée… et solidaire de ces prolétaires historiques morts et oubliés… je fini par décréter que: ‘’tous les morts sont morts sauf eux… ils sont bien vivants!’’ et tant que c’est pas facile, tant que c’est pas juste la vie… on leur doit bien d’honorer leur mémoire! d’ailleurs tous les livres et les cahiers sur terre ne suffiraient pas à contenir leur histoire et leur griefs… n’est-ce pas!… Gloire donc à tous ces hommes et ces femmes qui sont morts sans dire un mot, mais qui sont mort debout!

    Cher Ysengrimus, votre texte a pour moi valeur de manuscrit universel, à la fois ancien et nouveau, il est sacré et fondamental! si si je vous assure! de plus le style est on ne peut plus tissé fin façon tapis persan en soie authentique! sacré Ysen tisserand de mots et de belles phrases que vous êtes!

    PS :Je crois que je vais le faire retranscrire à l’encre sumi japonaise par un maitre scribe… dans 5 langues célestes… sur du parchemin ciré…, l’enrouler et le ranger dans des cartouches en bois précieux… que j’irais enfouir aux quatre coins du globe… à l’abri des vandales et des chercheurs de trésors 🙂 … je ne manquerais pas d’y rajouter le copyright qui vous revient et à vos successeurs légitimes! 🙂

    Merci Ysengrimus pour ce magnifique billet tissé serré!

    [Merci, Hibou. Je ne vous le dirai jamais assez: vous êtes un prince. Et chacune de vos interventions est tributaire du feuilleté admiratif que vous avez inopinément le tonus de justement déployer ici. Je vous le renvoie donc, gonfalon enthousiaste, claquant, entre tisserands… — Ysengrimus]

  11. Mirmille Marbre said

    La négation de la négation est un changement qualitatif, voilà la saine formulation objectale, poisseuse et charnue de notre affaire. Avez-vous déjà entendu parler de l’irréversibilité fondamentale du réversible? Oui? Non?

    Je tire un œuf de réfrigérateur. Je fais cuire cet œuf en le faisant bouillir. Il chauffe au point de devenir dur (négation de sa froideur initiale). Cuit, je le remet au réfrigérateur. Il y refroidit derechef (négation de la négation de sa froideur). L’œuf ne revient pourtant pas à son état initial. Il est maintenant un œuf dur refroidi. La négation de la négation de sa froideur l’a changé qualitativement, pour toujours. C’est l’irréversibilité fondamentale du réversible.

    J’ai bon?

    [Tu as fantastique, Mirmille. L’exemple est excellent. Une vraie hégélienne de choc. — Ysengrimus]

    • Sissi Cigale said

      Super bon, Mirmille. Tu m’as fait comprendre ce passage. Mais quel rapport avec Pénélope?.

      [On fait, on défait, on fait, on défait. On affirme, on nie, on affirme, on nie… en s’imaginant que c’est sans conséquence. Mais chaque fois, l’impact sur toutes les facettes du projet, notamment sur les observateurs et les équipes impliqués dans tous ces mouvement de va-et-vient, est qualitativement significatif, pour ne pas dire incalculable. — Ysengrimus]

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