Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Des concepts unilatéraux et faux comme difficulté inévitable à dépasser

Posted by Ysengrimus sur 21 juillet 2018

Dans l’avant-propos de Histoire et conscience de classe (1923), Georg Lukács, comme si de rien était (Puisqu’il est fait mention de tels défauts, que l’attention du lecteur non habitué à la dialectique soit seulement attirée encore sur une difficulté inévitable…), en parlant de son travail et des limitations de sa méthode d’exposition, signale ce qui apparaît comme une contrainte gnoséologique majeure.

Des développements du genre de ceux de ces pages ont l’inévitable défaut de ne pas répondre à l’exigence —justifiée— d’être scientifiquement complets et systématiques, sans faire pour autant en échange de la vulgarisation. Je suis parfaitement conscient de ce défaut. Mais la description de la façon dont ces essais sont nés et de ce qu’ils visent ne doit pas tant servir d’excuse qu’inciter, ce qui est le but réel de ces travaux, à faire de la question de la méthode dialectique —en tant que question vivante et actuelle— l’objet d’une discussion. Si ces essais fournissent le commencement, ou même seulement l’occasion, d’une discussion réellement fructueuse de la méthode dialectique, d’une discussion qui fasse à nouveau prendre universellement conscience de l’essence de cette méthode, ils auront entièrement accompli leur tâche.

Puisqu’il est fait mention de tels défauts, que l’attention du lecteur non habitué à la dialectique soit seulement attirée encore sur une difficulté inévitable, inhérente à l’essence de la méthode dialectique. Il s’agit de la question de la définition des concepts et de la terminologie. Il est de l’essence de la méthode dialectique qu’en elle les concepts faux dans leur unilatéralité abstraite soient dépassés. Pourtant ce processus de dépassement oblige en même temps à opérer constamment avec ces concepts unilatéraux, abstraits et faux, à donner aux concepts leur signification correcte, moins par une définition que par la fonction méthodologique qu’ils remplissent dans la totalité en tant que moments dépassés. Il est cependant encore moins facile de fixer terminologiquement cette transformation des signi­fica­tions dans la dialectique corrigée par Marx que dans la dialectique hégélienne elle-même. Car si les concepts ne sont que les figures en pensée (gedankliche Gestalten) de réalités historiques, leur figure unilatérale, abstraite et fausse fait aussi partie, en tant que moment de l’unité vraie, de cette unité vraie. Les développements de Hegel sur cette difficulté de terminologie dans la Préface à la Phénoménologie sont donc encore plus justes qu’Hegel lui-même ne le pense, quand il dit: «De la même façon les expressions: unité du sujet et de l’objet, du fini et de l’infini, de l’être et de la pensée, etc., présentent cet inconvénient que les termes d’objet et de sujet, etc., désignent ce qu’ils sont en dehors de leur unité; dans leur unité ils n’ont plus le sens que leur expression énonce; c’est justement ainsi que le faux n’est plus en tant que faux un moment de la vérité». Dans la pure historicisation de la dialectique, cette constatation se dialectise encore une fois: le «faux» est un moment du «vrai» à la fois en tant que «faux» et en tant que «non-faux». Quand donc ceux qui font profession de «dépasser Marx» parlent d’un «manque de précision conceptuelle», chez Marx, de simples «images» tenant lieu de «définitions», etc., ils offrent un spectacle aussi désolant que la «critique de Hegel» par Schopenhauer et la tentative pour faire apparaître chez Hegel des «bévues logiques»: le spectacle de leur incapacité totale à comprendre ne fût-ce que l’a b c de la méthode dialectique. Mais un dialecticien conséquent n’apercevra pas tant dans cette incapacité l’opposition entre des méthodes scientifiques différentes, qu’un phénomène social qu’il a dialectiquement réfuté et dépassé, tout en le comprenant comme phénomène social et historique.

LUKACS, Georg (1960), Histoire et conscience de classe, Minuit, Coll. Arguments, pp 14-15.

On va simplement opposer derechef ces deux catégories philosophiques classiques que sont OBJET et SUJET. Voilà deux concepts unilatéraux et faux qui ne valent pas grand-chose si on les isole abstraitement l’un de l’autre. Ils ne rencontrent leur flux dialectique, intellectuellement exploitable, que lorsqu’on les compénètre adéquatement. L’OBJET existe en dehors de notre conscience mais son acquisition et son appréhension est fatalement subjectivisée. Le monde objectif ne s’intériorise gnoséologiquement que lors d’une subversion du halo empirique par la rationalité ordinaire. La rationalité ordinaire est elle-même un produit subjectif, intersubjectif, collectif, historique, hérité, perfectible et, surtout, solidement ancré dans la pratique vernaculaire. Que je vous raconte comment j’ai découvert ce fait extraordinaire mais tellement tant tellement ordinaire. Il y a cinquante ans environ, j’avais huit ou neuf ans et, vivant dans un beau pays nordique, je rentre de jouer dehors et j’ai les mains complètement gelées. Rouges et douloureuses, mes petites menottes crispées sont comme un Objet autonome au bout de mes bras tremblants mais le Sujet transit et démuni que je suis souffre profondément de la douleur due à la morsure du froid. La gardienne d’enfant, ma cousine, me dit: Va à la salle de bain et fais-toi couler de l’eau froide sur les mains. Surtout pas de l’eau chaude, Paul, de l’eau FROIDE. Cette information, connaissance héritée, collective, indirecte, subitement imposée intersubjectivement en moi par une figure disposant à la fois de ma confiance et de ma reconnaissance comme instance d’autorité, m’apparaît, sur le coup, fugitivement, comme une aporie assez abrupte. On s’imagine, en effet, dans ce type d’empirisme sommaire, linéaire et simplet qui attend toujours son premier choc dialectique, qu’il y a lieu de faire couler de l’eau chaude pour réchauffer des mains ayant eu froid. Vrai? Faux! Ma docilité intersubjectivisée ne sera pas déçue cette fois-là. Je n’oublierai jamais la chaude et soulageante sensation de l’eau FROIDE coulant sur la surface de mes mains glacées qui, pourtant, dialectiquement, étaient comme brûlées par le très grand froid hivernal. Le bien-être fut immédiat, souverain, durable, mémorable. Passage au plan intime d’un savoir culturel intersubjectif dont la dimension vivement héraclitéenne m’inspire encore crucialement aujourd’hui.

C’est que l’OBJET s’installe en nous par des canaux subjectivisés et collectifs (faisant notamment passer la connaissance indirecte en connaissance directe, argumentativement notamment). Or, conversement, il faut aussi faire observer que le SUJET est profondément objectivisé. Le Sujet individuel égo-mono-singleton est largement une vue de l’esprit (de l’esprit bourgeois notamment). Non seulement notre existence subjective est fondamentalement collective (et historicisée) mais elle est aussi objectale. J’y pense à chaque fois que je suis debout entre deux wagons du train de banlieue, quand je me prépare à en descendre. Le train fonce. Il est comme perché sur un pont. Je vois la rivière dévaler par les deux rangées de fenêtres et, vraiment, on a un petit peu l’air de voler raboteusement au dessus de tout ça. Je regarde distraitement le point de jonction des deux wagons, qui tressaute et oscille, parfois assez fortement, le tout se déroulant à fort bonne vitesse. Devant ce dynamique ensemble qui fonce et fonce, je me dis parfois que si Galilée ou Voltaire se trouvaient à ma place en ce moment, le corps tressautant objectivement comme le reste du contenu humain du convoi, ils seraient pris d’une irrépressible terreur panique, eux, deux des plus grands esprits de leurs temps respectifs. La notion d’habitus couvre justement les réalités implicites, intériorisées subjectivement mais qui sont d’origine socio-historique. Ainsi, j’ai l’habitus du train, du métro, de l’avion, de l’automobile. M’y faire ballotter est intimement intégré par moi, psychologiquement et corporellement, depuis l’enfance. Cet habitus, Galilée et Voltaire ne l’ont pas. Force est de conclure que mon corps et ma psyché sont des Objets largement indépendants de ma conscience individuelle active et entraînés tant dans un mouvement physique, mécanique que socio-historique. Le Sujet que je suis ne peut que suivre, capter, saisir, intérioriser, refléter, analyser, méditer, pratiquer.

L’OBJET est possiblement subjectivisé (c’est par la connaissance qu’on l’appréhende. La connaissance humaine ne pourra jamais s’extraire du lot de distorsions ajustables de son cercle subjectivisé). Le SUJET est obligatoirement objectivisé (je suis tant un organisme involontairement palpitant qu’une entité physico-culturelle collectivement historicisée, au je strictement transitoire). Le concept de Sujet qu’on priverait de sa dimension objectale deviendrait unilatéral et faux, biaisé, détaché, simpliste, métaphysique (pour utiliser le terme hégélien puis léninien consacré). De façon dissymétrique et non réversible, le concept d’Objet peut, lui, parfaitement se passer de sa compénétration avec le moindre Sujet. J’en veux pour attestation fatale et imparablement recevable la cruciale ouverture du Nô de Saint-Denis de Pierre Gripari (je cite de mémoire): Qui peut dire à quoi ressemblait le cri du Tyrannosaure? Pourtant, il a vécu et crié, le Tyrannosaure, lorsque, se balançant sur ses pattes musclées, il se jetait sur sa femelle ou sur sa proie…  C’est que, oui, l’arbre oublié qui tombe dans la forêt lointaine fait un bruit objectif, objectal, percussif, ondulatoire (et éventuellement enregistrable sur un appareil) même en l’absence de toute oreille subjective, humaine ou animale, pour l’entendre.

L’idée de COMPÉNÉTRATION MUTUELLE du Sujet et de l’Objet est, elle aussi, unilatérale et fausse, si on la fait jouer mécaniquement, égalitairement, abstraitement, en la privant de la dissymétrie objectiviste qui la tord et le fait pencher en faveur du primat déterministe du mondain sur l’individuel. Ce qui s’oppose s’accorde; de ce qui diffère résulte la plus belle harmonie; tout devient par discorde (Héraclite). Objet, Sujet, unité, compénétration dialectique cela ne se ramène en rien à de simples problèmes de terminologie, même en philosophie vernaculaire. Les chicanes de mots sont des débats d’idées… toujours… Tant et si bien que le tout de ce face à face initialement binarisé entre OBJET et SUJET, se dit le modeste penseur ordinaire qui se théorise dans l’action, n’est qu’un phénomène social qu’il a dialectiquement réfuté et dépassé, tout en le comprenant comme phénomène social et historique (Lukács).

Pourtant, il a vécu et crié, le Tyrannosaure…

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Le Syndrome de Pénélope

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2017

Syndrome-de-Penelope
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Ne jamais se satisfaire. «À ce dont un esprit se satisfait on mesure la grandeur de sa perte.» (Hegel). Pensée admirable, à laquelle nous objecterons toutefois que seul un «esprit» se satisfait…

Henri Lefebvre, Logique formelle, logique dialectiques, Éditions Sociales, p. 225.

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On connaît la situation que campe le mythe grec. Pénélope, reine d’Ithaque et épouse d’Ulysse, attendra pendant vingt ans le retour de son mari, de l’Iliade (la guerre de Troie en soi, dix ans) et de l’Odyssée (le voyage tumultueux du retour d’Ulysse, un autre dix ans). Les prétendants en rafales, présumant leur roi Ulysse mort, pressurent Pénélope pour qu’elle se remarie. Pénélope leur fait valoir qu’elle doit d’abord confectionner une toile funéraire pour son beau-père. Quand cette toile, tissée au métier, sera terminée, Pénélope s’engage alors, et alors seulement, à se remarier. Et, en fait, Pénélope, avec l’aide de ses servantes, défait la nuit la portion de toile qu’elle a tissé le jour. Éventuellement Ulysse revient, à la grande joie amoureuse de Pénélope, et, en compagnie de son fils Télémaque, il flingue tous les prétendants avec son arc et renoue avec son épouse. Pénélope, c’est donc cette reine tisserande qui, au nom des considérations supérieures de l’amour et du devoir, dans un ostensible sur-place politique, défait et refait sans cesse son ouvrage, en affectant de se rendre à la pression ambiante dont, de fait, elle n’a cure.

Le Syndrome de Pénélope, c’est donc cette urgence qu’on ressent de jeter ce qu’on est en train d’accomplir par terre et de le refaire, de le refaire sans cesse, en neuf, sous le poids d’une pression extérieure, implicite et obtuse. Mais le Syndrome de Pénélope ne bénéficie pas de la duplicité astucieuse et du sens abnégatoire de la Pénélope d’origine. Dans le Syndrome de Pénélope, on défait et refait sans cesse non pour temporiser mais pour améliorer, finaliser, astiquer, rétablir, réussir. La toile funéraire du beau-père, qui pour Pénélope n’était rien d’autre qu’un moyen, redevient fin dans le Syndrome de Pénélope. Le Syndrome de Pénélope est une forme de perfectionnisme qui s’avère finalement stérile et nocif. Son caractère d’exercice solitaire est, en plus, intégralement illusoire. C’est la pression sociale, comme insistance ou comme indifférence, qui fait entrer l’esprit hésitant, docile et peu pugnace dans le paradis rassurant et factice du Syndrome de Pénélope.

Autour de cette question de la pugnacité, on a voulu identifier le Syndrome de Pénélope à la Tactique de la Terre Brûlée. L’autodestruction nationale, totale ou partielle (préférablement partielle!), incorporée comme moment stratégique dans le combat, ni plus ni moins. En 1812, les russes incendient Moscou qui vient de tomber aux mains de Napoléon. En 1942, les troupes de Staline, reculant ostensiblement devant l’armée allemande, détruisent tout sur leur passage dans leur propre pays. Mais, quand on y regarde avec l’attention requise, l’action des russes, tant en 1812 qu’en 1942, est beaucoup plus une version vive, collective et proactive de la vraie temporisation pénélopéenne d’origine qu’un perfectionnisme abstrait et nivelant. Les moscovites incendient sciemment leur ville pour empêcher l’envahisseur impérial d’en bénéficier stratégiquement et, de ce fait, ils finissent par le forcer à se replier. Staline détruit ses propres campagnes et ses propres dispositifs d’approvisionnement mais tient solidement les villes soviétiques, même celles de taille moyenne. Les forces du Reich s’enfoncent dans un grand filet, en fait, qui, quand il se refermera, par l’action concertée des partisans russes et de l’hiver, pavera la voie qui mènera l’Armée Rouge aux portes de Berlin. Le minaudage et la rouerie de notre Pénélope stalinienne n’ont pas grand-chose à voir avec son Syndrome. La Terre Brûlée, c’est du repli stratégique offensif, en fait. Les prétendants qui n’ont rien vu et ont mal évalué la situation finissent massacrés.

Tout différemment, refaire c’est nier et nier c’est faire face. Le pouvoir créativement dialectique de la pensée négatrice pourrait donc apparaître comme une légitimation du Syndrome de Pénélope. Pourquoi ne pas spéculativement invoquer la fameuse négation de la négation dialectique pour «modestement» rebrousser chemin, admettre une erreur, faire du passé table rase, comme le dit si bien la chanson légitime et militante, et tout refaire, en mieux, en plus beau, en plus aimable, en plus pimpant. Le projet initial, chambranlant, isolé, boudé, méconnu, comme négation de la réussite est lui-même nié dans le Syndrome de Pénélope. Cela semble donc de bien bonne dialectique que de nier ainsi ce qui me niait ma gloire. Que reproche-tu tant à cela, Loup Ysengrimus? Ce que je reproche à la manœuvre ici, c’est son caractère mécanique, idéal, abstrait, en un mot. Car causons dialectique, s’il faut causer dialectique. La négation de la négation n’est pas je ne sais quelle obligation méthodologique principielle parce que Hegel le dit et que Marx le confirme. La  négation de la négation est un changement qualitatif, voilà la saine formulation objectale, poisseuse et charnue de notre affaire. Avez-vous déjà entendu parler de l’irréversibilité fondamentale du réversible? Oui? Non? Ça vous donne la tremblote asymétrique? Ça vous fait dormir, comme le ferait un (tout illusoire) pendule? Ça vous fait vous revirer de bord? Vous voulez subitement tout laisser tomber et retourner au village de votre enfance? Mais on ne retourne pas au village: il est changé qualitativement. Il n’est plus là. Il dort sur un autre palier, mnésique celui-là, immatériel, révolu, fatal. Vous voulez laver le manuscrit à grande eau et tout repeindre, tout retracer, tout redire… ré-écrire l’histoire? Et le palimpseste, lui? On ne peut pas effacer et refaire, on ne peut pas retourner en arrière. L’histoire, j’entends l’histoire humaine, ne fonctionne pas comme ça. Elle accumule, elle bricole, elle révolutionne, elle distend assez bien ce qu’elle thésaurise toujours assez mal. Il reste implacablement quelque chose du projet antérieur sur le papier, sur le métier, dans les mémoires (y compris le souvenir grincheux des prétendants qui, trouvant que la reine tisserande est bien lente à l’ouvrage, lui dévorent tout son avoir en des banquets interminables). Le Syndrome de Pénélope est une manœuvre fictive en ce sens qu’il est un mensonge abstrait.

Ce que le Syndrome de Pénélope retient du faix de la Pénélope légendaire, c’est cet effet de sur-place, justement, qui fait que, l’un dans l’autre, vos contraintes, et les choix frileux que vous faites dans le cadre étroit que celles-ci vous concèdent, font que vous n’avancez pas, que vous ne progressez plus, que ce en quoi vous avez tant cru pédale dans la mélasse doucereuse de l’espérance redondante qui s’imagine agir mais ne fait que tataouiner. Ce genre d’action n’existe pas, elle ne se rajuste pas comme ça. On apprend de ses erreurs mais on ne les efface pas. L’histoire ne se déploie pas de cette façon là. Et la force dialectique et tumultueuse de l’histoire est justement ce qui doit être invoqué ici, par-dessus tout et envers et contre tous. Les hystéros ultimes du Syndrome de Pénélope sont justement ces propagandistes qui ont voulu réécrire l’histoire. Dangers officiellement proclamés, les faits, raboteux et contradictoires, se sont comme trompés. Alors on lisse, on efface tout et on redit. C’est ce choix autoritaire fallacieux qui ne tient jamais la route. Car les faits ne se trompent pas, ils sont. Quand on les glose, soit on les reflète, soit on les distord… mais on ne peut pas vraiment les défaire et les refaire, sauf dans l’abstraction des légendes.

Le Syndrome de Pénélope n’est pas un programme artistique ou politique, c’est une fixation pathologique. Ce n’est pas la manifestation d’une saine aptitude rectifiante mais l’indice d’une soumission de girouette aux vents changeants de l’opinion, des modes, des superficialités mondaines, de la fadaise intellectuelle du tout venant. Le syndrome de Pénélope est la signification fondamentale du fait de piétiner. Il est un immobilisme gesticulateur déguisé en fausse sagesse autocritique. On va laisser ça à Noam Chomsky (qui, dans un chapitre de son traité Structures syntaxiques s’amuse à déconstruire les développements «intelligents» du chapitre précédent et ainsi de suite, de chapitre en chapitre) et à Chuck Berry (qui a passé sa longue et tonitruante carrière musicale à composer la même chanson). Au Du passé faisons table rase glorieux, factice, ardent et rêveur des siècles antérieurs, il faut répondre, sur le ton du froid militantisme au ras des mottes d’aujourd’hui: Il faut persévérer, il faut résister, il faut continuer la lutte. Car la bicyclette de Che Guevara ne peut tout simplement pas reculer et, si elle n’avance pas, elle tombe. Et le monde ne change pas de bases. Il mobilise des bases en mutations durables pour ébranler et faire trembler des sommets qui finissent par se craqueler en arêtes et tomber dans des torrents qui les transportent avec fracas vers des ailleurs irréversibles.

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Logique dialectique de la bisexualité

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2015

Le drapeau bi d'une femme bisexuelle: j'aime les filles, je ne suis pas mélangée, j'aime les garçons

Le drapeau bi d’une femme bisexuelle: j’aime les fille, je ne suis pas mélangée, j’aime les garçons.

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Entendons nous d’abord sur le fait universel que l’orientation sexuelle n’est pas un choix. C’est une détermination qui s’impose à nous comme une force objective. De ce point de vue, le terme orientation est malheureux si on le décode comme «orientation-option-choix» mais heureux si on le décode comme «orientation-tendance-force». Avoir des (petites) tendances était d’ailleurs la tournure utilisée ironiquement dans mon enfance en parlant de quelqu’un qui manifestait une propension bisexuelle, ouvertement affichée ou non. La formulation était cruellement «tendancieuses» en ce sens qu’elle s’appuyait bien tranquillement sur les assises discriminatoires du temps. Mais son principe descriptif reste fondamentalement correct. L’orientation sexuelle est une tendance. Comme la rivière tend vers l’aval et le gland tend vers devenir un chêne, la solide dimension socio-historicisée de l’orientation sexuelle ne l’empêche pas, au contraire, de s’imprégner en nous comme la plus cruciale et inéluctable des fatalités.

Pour camper le modeste exercice logico-dialectique auquel je vous convie ici, rien de mieux qu’une petite description de la symbolique du drapeau étendard de la bisexualité. La bande rose symbolise l’attraction pour une personne du même sexe, la bande bleue symbolise l’attraction pour une personne de sexe opposé, la bande mauve, intermédiaire, symbolise l’attraction pour un sexe ou l’autre, sans distinction, sans exclusivité, et sans confusion du corps ou de l’esprit. Le tout fonctionne comme le yin et le yang, principes opposés, polarisés mais incluant dans la logique binaire l’idée qu’un peu du yin se retrouve dans le yang et vice-versa et son contraire. Le drapeau étendard de la bisexualité reste symétriste tout simplement parce qu’il énonce l’équivalidité en droit de tous les possibles (certains observateurs préfèrent d’ailleurs le terme de pansexualité à celui, perçu comme encore restrictif, de bisexualité). Ce drapeau n’est en rien une prise de parti descriptive sur une éventuelle symétrie factuelle de la bisexualité. Il parle de droits plutôt que de faits. Ce point est important, comme la suite devrait le démontrer.

Voyons d’abord l’exclusivisme ou unilatéralité de l’orientation sexuelle (la NON-bisexualité). On a donc des unilatéraux hétéros et des unilatéraux homos. Ils se regardent encore passablement en chiens de faïence dans la culture contemporaine mais il faut bien insister sur le fait que de nombreuses analogies se font jour dans leur situation. On peut mentionner, faute d’un meilleur terme, leur «ardeur militante». Les hétéros doctrinaires (habituellement réactionnaires – la tradition patriarcale hétérosexiste leur servant usuellement de soliveau principiel implicite) ont tendance à mépriser les homos. Plus veule qu’avant, cette haine feutrée (jadis ouverte et flamboyante, aujourd’hui plus prudente) ne se gène pas pour jouer de minauderie et de triches biaiseuses. On dira de tel homosexuel en vue qu’il aime les (petits) garçons attendu que le discriminer sur son orientation n’est plus faisable mais le traiter, ouvertement ou implicitement, de pédophile reste encore pleinement jouable. On tirera la même ficelle pour s’en prendre à un vieil hétéro fréquentant une femme plus jeune que lui. Les tactiques d’attaque anti-homo et anti-hétéro manifestent de singulières similarités et familiarités. L’hétéro ne peut plus attaquer l’homo aussi frontalement que dans mon enfance (époque où un personnage homo, réel ou fictif, était obligatoirement stéréotypé et négatif) mais cela ne rend pas la marge d’autodéfense de l’homo plus grande ou solide. Le fond de l’affaire est que, tristement, homos et hétéros ont une chose cruciale en commun: ils N’AIMENT PAS quelque chose. Les hétéros, classiquement, n’aiment pas les personnes ambivalentes sexuellement. Homos et bis sont la cible de leurs attaques, ouvertes ou feutrées. Plus fondamentalement, mais tout aussi fatalement, les homos n’aiment pas les personnes de l’autre sexe. Les hommes gays ont de la difficulté avec la femme. Ils en font ressortir les défauts: une castratrice, une contrôlante, une manipulatrice, une égocentriste. Les lesbiennes ont de la difficulté avec l’homme. Elles en font ressortir les défauts: brutal, patriarcal, phallocrate, autoritaire, égocentriste. Les observations critiques des homos au sujet de l’homme et de la femme traditionnels manifestent de très grands mérites. Mais le conservatisme ajustable de l’hétérosexisme bien tempéré a tôt fait de traiter les hommes gays de misogynes et les lesbiennes de misandres. C’est le coup, classique mais toujours actif, de l’opprimé(e) que son oppresseur fait passer pour un oppresseur parce qu’il a osé se défendre avec des armes similaires à celle de son susdit oppresseur. Le fond douloureux de la profonde identité logique entre homos et hétéros unilatéraux est qu’ils doivent se battre pour promouvoir leur droit (exclusiviste) à NE PAS AIMER quelque chose ou quelqu’un. C’est un droit qui existe fatalement mais il reste qu’il est bien triste de devoir lever des armes militantes pour défendre un tel droit, que je ne me gênerai pas pour qualifier d’aussi légitime que passablement douloureux.

De leur côté, les bis font valoir qu’ils ne sont pas contraints par cette dynamique de lutte vu qu’eux, ils aiment tout le monde. Logiquement, tous les bis aiment les hommes, les femmes, les hommes gays et les lesbiennes. Il y a d’ailleurs gros à parier que ce soit la culture bi ou crypto-bi, encore bien peu visible, qui ait contribué à une avancée des cultures homosexuelles dans nos sociétés. Un gay-friendly c’est souvent un bi qui s’ignore ou ne se dévoile pas ou pas trop. L’histoire clarifiera un jour ces choses. Ceci dit, l’omnivalence apparente des bis est loin, très loin, d’être exempte de difficultés débouchant sur des tensions conflictuelles, même au sein de nos sociétés plus libertaires. C’est le vieux principe de la souris ayant circulé dans un labyrinthe à trois dimensions et devant s’adapter au labyrinthe à deux dimension. Le principe démonstratif fonctionne ici d’ailleurs à rebours du principe actif. Les bis (souris du labyrinthe tridimensionnel) sont pris habituellement pour argumenter avec des unilatéraux (hétéros ou homos binaristes, souris du labyrinthe bidimensionnel). La logique se polarise souvent bien vite. Les bis sont pris pour des homos par les hétéros, pour des hétéros par les homos… mais cela se joue selon des modalité légèrement distinctes. Les hétéros ne reconnaissent tout simplement pas la bisexualité. Pour eux, si tu es un(e) bi, tu es en fait un(e) homo ou un(e) crypto-homo dont le masque tombe enfin. Les homos sont plus conscient(e)s de la puissante pression des postulats hétérosexistes. Ils ont donc développé la notion de mélangé(e) (mixed up ou confused), pour décrire la bisexualité. Le bi serait un(e) homo n’ayant pas encore bien compris ou assumé la fatalité de son orientation et cédant encore sous le poids conformiste de l’hétérosexisme ambiant. Il est aussi difficile pour un(e) bi de démontrer à un(e) homo qu’il n’est pas mélangé(e) (d’où un des cris de ralliement bi: I’m not confused!) que de démontrer à un(e) hétéro qu’il ne va pas se jeter sur son fils, qu’elle ne va pas se jeter sur sa fille, sous prétexte qu’il ou elle vous annonce qu’il ou elle est bi. Cela ouvre la porte sur l’autre grand problème démonstratif rencontré par les bis. Ils doivent expliquer qu’ils ne sont pas des goinfres (greedy) sexuels, des insatiables dont l’appétit libidineux les ferait se jeter sur tout ce qui bouge myopement, indistinctement (d’où un autre des cris de ralliement bi: I’m not greedy!).

À ces problèmes démonstratifs onctueux et pesants s’ajouteront, pour les bis, des problèmes plus profonds encore, procédant de la dialectique fondamentale de la logique bisexuelle. La symétrie est toujours un fait de surface qui recouvre le fait dialectique profond et inéluctable de la dissymétrie et du torve. Sous la surface du réversible se cache toujours l’irréversible et l’équilibre est toujours une transition fondamentalement mouvante des actions ou des perceptions. Comme pour le bilinguisme ou le fait de jouer deux instruments de musique, au cœur de la multiplicité des manifestations d’actions tend à émerger une dominante. La bisexualité absolument symétrique est au mieux un slogan militant (un étendard bi, un drapeau), au pire un leurre logique. Dans les faits, on aura des bis hétérodominants et des bi homodominants. Et là oui, l’homodominance et l’hétérodominance d’un(e) bi pourra fluctuer au cours de sa vie adulte. Et ça aussi, c’est un droit fondamental. Le droit au changement, au flux dialectique des polarités au sein de l’enceinte bi. Le droit de ne pas se faire dire avec condescendance: c’est juste une phase

Se mettra en place finalement la crise au sein de laquelle, fatalement, les hétéros et les homos tendent de nos jours à se rejoindre contre les bis: la crise de la monogamie. Avec le mariage pour tous, droit fondamental sans équivoque, les homos parachèvent la démonstration de leur volonté et de leur aptitude à se lancer dans le beau risque sociologiquement banalisé de l’exercice monogame, avec son concert de jalousies, d’exclusivisme et de fidélités profondes, dans ce qu’elle ont de lourdingues mais de belles aussi. Par principe définitoire, les bis ne sauraient suivre les unilatéraux (homos et hétéros) sur cette voie de la monogamie forcée ou consentie. La bisexualité ne s’épanouira pleinement dans un dispositif matrimonial que si celui-ci rencontre des ajustements profonds de ses principes fondamentaux. À quand la prise en charge juridique de l’union libre pour tous? Heureusement que les faits n’attendent pas après les lois pour fleurir, dans leur complexité rhizomatique! Ils existent, ces couples bis, homodominants ou hétérodominants, qui, dans le sain et serein respect libertaire et en l’absence de toute jalousie, assument leur droit à la multiplicité de l’amour, même au sein d’un dispositif matrimonial qui, fatalement, ne peut être autre chose qu’ouvert (open, pour reprendre le mot consacré). Sauf que tout ça, ça ne se fait pas sans heurts émotionnels de multiples natures…

Some sort of flag

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Je m’en voudrais, pour bien faire sentir que je n’ai fait ici qu’effleurer la logique dialectique de la problématique bi, de ne pas faire parler la poétesse lesbienne Corinne LeVayer. Voici un de ses textes touchant ouvertement la question bi. Il nous rappelle que, comme toujours, le simple est dans le complexe, le complexe dans le simple, et que rien n’est dit tant qu’il reste des choses à dire…

Le paradoxe bi, dans la version de Coralie

Belle comme la nuit,
La superbe Coralie
Est bi.
Ça devrait lui plaire
Mais ça l’ennuie.

Trognonne comme un cœur,
Coralie cherche l’âme sœur.
Mais bi,
Il lui en faudrait deux.
Ça lui freine ses ardeurs.

Car, un peu exclusive,
Elle veut aimer les deux
Mais sans
Que les deux ne s’aiment entre eux.
Le cas est hasardeux.

Les passades fugitives
Sont donc le lot de Coralie.
Courant
Ses deux lièvres à la fois,
Elle vit le paradoxe bi.

La mort de la monogamie
C’est une tragicomédie
Bien bi.
La combinatoire au dessus de deux,
C’est vraiment pas facile, merci.

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tiré de Corinne LeVayer (2012), Gouines coquines de ce monde, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Père Noël. L’avoir été… L’avoir éventé…

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2011

Père Noël. La photo est floue? Oh oui. Toujours…

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Ce qui a été cru par tous, et toujours, et partout, a toutes les chances d’être faux.

Paul Valéry, Tel Quel, «Moralité», Folio-Essais, p. 113.

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Le Père Noël, pour ou contre? Je ne vais pas trancher à la pelle à tarte ce petit dilemme confit ici et plutôt me contenter, une fois n’est pas coutume, cette fois-ci, comme un vrai de vrai blogueur à la page, du témoignage à fleur de peau de celui que laboura intensément, autrefois, le frémissement des pour et des contre. Et ce sera aux conclueurs et aux conclueuses de conclure. Notons d’abord que le gros, l’immense problème parental qu’on a avec le Père Noël, c’est que, veut veut pas, il existe. Oui, oui, il existe. Il croit, il pullule, il se perpétue, se pérennise, nous survivra… Tout le monde en parle, on le voit souvent, on s’assoit dessus parfois, on porte son bonnet, on se déguise en lui, on le visite, on l’incarne. Le tout le concernant se fait habituellement sans faute, avec des variations certes, mais sans trop d’imprécisions… C’est qu’il est avec nous depuis un bon moment. Il a une couleur (trois en fait), un âge, un sexe. Simplement, on se comprend, ce n’est pas un être objectif… plutôt un objet ethnoculturel reposant sur un consensus intersubjectif stable et d’une certaine ampleur. Il est comme Superman et Pikachou d’ailleurs, avec lesquels on ne le confondra jamais. Notons, au passage (et c’est crucial pour la bonne compréhension de mon témoignage de papa dialectiquement rationaliste), que même s’il ne garantit en rien l’existence objective de son objet, le consensus intersubjectif (sur cet objet), surtout s’il est massivement collectif, ne manque pas d’une certaine solidité. Une solidité toute mentale mais bon, elle en reste pourtant lourdement incontournable et, comme il s’en trouve encore pour (affecter de vouloir) préserver ça, prétendre ignorer le personnage, pour s’éviter de faire face à ce qu’il implique, n’est pas vraiment payant pour des parents… Que voulez-vous, c’est passablement compliqué à raconter aux tous petits mouflets que cette affaire de tension entre l’intersubjectif et l’objectif, je m’en avise en l’écrivant juste là. Il faudra le faire pourtant. Fatalement, mais… au bon moment, il faudra l’éventer isolément, après l’avoir inventé collectivement, ce bon gros atavisme psychologique débonnaire. Mais, enfin, pour l’instant, revenons un peu sur le terrain des vaches du centre commercial de nos vies ordinaires pour observer qu’on pousse pas mal, par les temps qui courent, les hauts cris de voir le Père Noël semblant apparaître de plus en plus tôt dans les susdits centres commerciaux. On donne encore souvent notre début de siècle comme ayant, tout fraichement, inventé cette déviation consumériste du gros perso rouge. Or, pourtant, dans la pièce de théâtre WOUF WOUF d’Yves Sauvageau, le Père Noël fait une brève apparition, au cœur de l’immense machinerie-revue, pour puber aux (éventuels) enfants de l’auditoire qu’il sera en ville dès le 15 octobre. C’est pas mal tôt ça et pourtant… la pièce de Sauvageau date de 1970! Donc, c’est pas comme si le vieux mon-oncle commercial nous prenait historiquement par surprise avec ses arrivées précoces en boutiques… hm… Alors restons calmes sur ce front spécifique et voyons le bien venir, en temps réel. Le fait est que, même si la photo mémorielle est toujours plus ou moins floue, en nous, sur la question, les choses ne sont pas si différentes qu’autrefois en matière d’intendance du Père Noël. Qu’on saisisse l’affaire dans l’angle philosophique ou dans l’angle prosaïque, on peut affirmer sans ambages que ce personnage et le corpus de coutumes vernaculaires qui l’enrobe sont stabilisés depuis bien des décennies maintenant, dans le bouillon ondoyant de notre imaginaire collectif. Alors plongeons.

cannes-de-bonbon

De fait, s’il faut témoigner et tout dire, j’ai moi-même été Père Noël pour l’école de musique de mes enfants, en 1998 et 1999, par là. L’honnêteté intellectuelle la plus élémentaire m’oblige à admettre que c’est vraiment très sympa à faire. Touchant. Adorable. C’était en milieu anglophone et, entendant mon accent français quand je cacassais avec les enfants, les mères, en arrosant le tableau de flash photos, s’exclamaient: «Santa Claus is French Canadian. I always knew it!». Avez-vous dit folklorisation et/ou mythologie nordique? De surcroit, je n’oublierai jamais la bouille de mon plus jeune fils, Reinardus-le-goupil (né en 1993, cinq ou six ans à l’époque de ma prestation pèrenoélesque) assis sur mes genoux. Il ne savait plus s’il contemplait le Père Noël ou son papa dans une défroque de Père Noël. La tronche de perplexité tendrillonne qu’il me tirait. Trognon. Crevant. Inoubliable. Je sais pas si c’est une conséquence de ce doux moment (j’en doute, mais bon) mais le fait est que Reinardus-le-goupil ne se gêna pas pour bien la faire, lui, la grasse matinée du Père Noël. Vers 1999, il nous affirma, dur comme fer et droit comme un if, qu’il avait vu, en pleine nuit, le Père Noël venir garnir le gros sapin artificiel de notre maison-de-ville torontoise. On ne trouvait pas qu’il hallucinait, mais, fichtre, pas loin. Quand, vers 2001 ou 2002, nous décidâmes enfin de lui révéler que c’était une invention, un artefact ethnoculturel, il tira une gueule de petite fille aux allumettes gelée vive, bouda ferme pour une bonne semaine, et nous annonça finalement, au 3 janvier: «Ceci fut le plus mauvais Noël de toute ma vie». Il semble cependant s’en être bien remis depuis, l’escogriffe…

Pour tout dire, il faut dire que mon autre fils, Tibert-le-chat, sur ordre expresse de sa mère, grande protectrice des magies de l’enfance s’il en fut, en rajoutait et en remettait une couche pralinée pour son petit frère Reinardus-le-goupil, sur l’onctueuse légende du gros lutin rouge. C’est qu’il circulait furtivement derrière l’envers du décors depuis un petit moment déjà, notre-Tibert-le-chat. Je le vois encore, vers cinq ans, depuis son siège auto, demander à sa mère si la barbe du Père Noël est vraie ou fausse. Comme celle-ci, circonspecte, lui renvoie la question en écho maïeutique, il répond, encore partiellement sous le charme: «Sa barbe est fausse. Mais, sous sa barbe fausse, il a une barbe vraie». Croissance hirsute, touffue et inexorable du précoce rationnel… Il fut donc monsieur UN qui, lui, savait, quand petit DEUX ne savait pas encore. On a même un film de Tibert-le-chat, datant justement de 1999, fringué en petit Père Noël maigrelet et déposant des joujoux sous l’arbre. Bref, il savait et, connaissant donc le dessous des cartes rouges, noires et blanche depuis un menu bail, il mystifiait son ouaille. C’est que, sagace, Tibert-le-chat, pour sa part (né en 1990, huit ans à l’époque de petit drame qui va suivre) m’avait, lui, coincé, très exactement le 15 juillet 1998 (quand Noël en était au fin fond de son creux émotionnel), seul à seul (il avait déjà détecté, le maroufle, que sa maman était plus pro-Kris-Kringle que moi). On était allés faire une course au centre commercial et on se croquait un petit sandwich tranquillos, quand le perfide a posé LA question, au milieu de tout et de rien, candidement, froidement, sans sommation: «Le Père Noël existe-il vraiment ou ce sont les parents qui achètent les cadeaux?» J’étais un peu piégé. J’aurais voulu pouvoir consulter sa mère, histoire de couvrir mes arrières et de ne pas sembler avoir imposé, sans délicatesse aucune, le déploiement lourdingue et fatal du cartésianisme le plus terre-à-terre. Mais le petit sagouin m’avait sciemment isolé. Ma propre doctrine maïeutique s’est donc appliquée, implacable. Quand un enfant pose une question, c’est qu’il est prêt pour la réponse, la vraie. J’ai donc répondu: «C’est une légende. Une légende ancienne qu’on perpétue encore de nos jours parce que les émotions des petits enfants sont sensibles à ce personnage. La «magie» de la Noël est un peu truquée, comme ça. Mais cela ne diminue en rien la qualité de cette fête. Ce qui est important de Noël, ce sont les bons repas, les retrouvailles, l’amour». Ah, la maïeutique étant ce qu’elle est, le couvercle de la réponse doit énormément au bouillonnement de la question, dans la marmite, comme je l’apprenais justement l’autre fois (intérieurement, songeusement, sagement…) de cet autre vieux bonhomme séculaire dépeint dans la chanson Another Christmas Song de Jethro Tull (de loin ma chanson de Noël favorite)… Et Tibert-le-chat, ce fameux jour là, fut parfaitement satisfait. «L’amour et les cadeaux», avait-il alors nuancé, serein, sublime. Cette formule «L’amour et les cadeaux» resta dans la famille pour un temps. Puis, vers treize ans, Tibert-le-chat la compléta, la finalisa, la paracheva: «L’amour, les cadeaux et les souvenirs»

Effectivement, ils rentrent bien vite, les souvenirs…

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Post-scriptum: Tiens pour le kick de continuer à vous la jouer blogueur-à-la-page, je sens que je vais, une fois n’est pas coutume toujours, vous taponner dans un petit racoin la désormais fameuse question à ne pas me poser:

Pourquoi toi, Ysengrimus, un athée de granit brut qui pue la déliction de toutes ses pores, as-tu fait faire mumuse à tes enfants avec des sapins de Noël et le Père Noël?

Réponse (tout de même): parce que c’est marrant, nan. De toutes ces pratiques vernaculaires gravitant autour des religions (précocement récupérées par elles -sapin païen- ou tardivement engendrées par elles -Père Noël, bébelles-), on jette aux ordures ce qui nous opprime et on garde ce qui nous fait jouir. Et, de fait, prendre congé, bien manger, se marrer par petits paquets grégaires, se donner des présents sympas, décorer l’intérieur intime de loupiotes fluos et de dessins d’enfants, écouter de la zizique sciontillante jouée par des combos endiablés, et rigoler sur les genoux d’un gros perso rouge, ben, c’est indubitablement jouir. Surtout avec des jeunes babis, qui, eux, sont l’exclusive dynamo de la magie de la Noël. Le sapin était sans crèche ni étoile épiphane et on n’allait pas chier à la messe de minuit. Voilà. Ça va comme ça? Oui? Notez, pour la bonne bouche, que je mange du fromage d’Oka, écoute du gospel accapella râpeux de chapelles de Dixie de 1927 (pas souvent, mais bon…), et monte me relaxer dans un ancien lieu de pélerinage désaffecté, converti en parc forestier, pour des raisons parfaitement analogues… Mort à la calotte comme dans: emparons-nous du butin calottin et remotivons le, sans complexe bigleux, dans nos bricolages.

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