Le Carnet d'Ysengrimus

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ULYSSE (1954) ou Kirk Douglas au temps de la censure insidieuse

Posted by Ysengrimus sur 6 février 2020

ulyssesdouglas

Kirk Douglas (1916-2020) vient de mourir à l’âge de cent trois ans. Il fut une des proéminentes figures du grand cinéma hollywoodien d’autrefois. Un monstre sacré, en son temps. Que reste-t-il tant des œuvres cinématographiques auxquelles il s’associa. Eh bien, il en persiste le mode d’expression d’un temps… avec les contraintes imbéciles d’un temps. On va regarder ça par le menu, un petit peu.

Kirk Douglas excellait dans les péplums, ces films de tuniques, de glaives et de sandales, l’équivalent (pseudo) gréco-romain des westerns. Dans le cas de Kirk Douglas, on citera amplement Spartacus de Stanley Kubrick (1960) qui représenta une sorte de culminement du genre. Je trouve beaucoup plus piquant de m’attarder au Ulysse de Mario Camerini (1954) parce qu’il est hautement représentatif de comment Hollywood et ses sous-traitants européens foutaient en l’air des œuvres colossales en les remplaçant ouvertement et sans complexe  par leurs inepties. Oh, le film Ulysse (1954) est enlevant, énergique, vif, opulent, gaillard, bien monté, convainquant au niveau des effets spéciaux et du rythme. C’est un excellent divertissement. Kirk Douglas y est au sommet de sa splendide forme et en le voyant sauter, grimper, ricaner et combattre ainsi au milieu du siècle dernier, on se dit que oui, ce type tonique, viril et attachant est bien parti pour vivre cent trois ans. Simplement vouloir faire un péplum inoffensif avec un poème de l’aède Homère en le montant en grand film cinémascope des temps du maccarthysme, cela le condamne sciemment à proprement se faire foutre en l’air. Pour preuve.

Dans l’Odyssée, le poème d’Homère, Ulysse est un personnage complexe et lacéré. Il est rusé, fourbe même. L’honnêteté et la fidélité maritale ne sont pas son fort. Il ment frontalement quand ça fait son affaire et rien ne lui est loi ou contrainte, ni chez les hommes ni chez les dieux. C’est un bandit, ni plus ni moins, une crapule. Mais comme il est roi d’Ithaque et un des vainqueurs cruciaux de la guerre de Troie (le grand cheval de bois truqué, c’est lui qui en a eu l’idée) on le traite en héros. Or Homère nous campe ouvertement dans son poème un personnage ambivalent, tourmenté et confronté aux conséquences nuisibles et auto-punitives de son propre banditisme réflexe. Dans le poème d’Homère, Ulysse est un humain douloureusement problématisé dans ses contradictions intérieures.

Le péplum hollywoodien va aplatir cette problématique et très ouvertement la nullifier. On fera d’Ulysse un héros unidimensionnel, ronron, solaire, simplet, bon mari, bon père, bon roi, grand chef, innocent en tout, soucieux de retrouver son épouse et peu enclin à foutre la merde. Pour arriver à transformer un perso aussi glauque et déchiqueté en modèle comportemental tonique et gnagnan, il va falloir passablement esquinter la fable initiale. Le péplum ne se gênera pas pour le faire et le ridicule qui en résulte ne tue pas et est même parfois à pisser de rire. Voyez plutôt.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Au début du drame homérique un homme seul et à demi-nu arrive sur l’île des Phéaciens. C’est Ulysse. Il est conscient qu’il est proche d’Ithaque mais il n’a plus de bateau et il a perdu tous ses compagnons. Il rencontre Nausicaa, la fille du roi Antinoos. Il ne se gène pas pour la charmer, la séduire. Il ment sur ses origines. Il se fait passer pour un pauvre naufragé. Comme partout où il passe, Ulysse joue au poker avec ces hommes et au tombeur avec ces femmes. Il va tout faire pour les convaincre de le mener à Ithaque.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Il n’est pas question qu’Ulysse-Kirk soit un crossouilleur et un dragouilleur. Arrivé naufragé sur la rive du pays des Phéaciens, il sera donc fort opinément amnésique. Nausicaa (jouée par Rossana Podestà) peut donc pleinement s’épancher à son idylle avec Ulysse et elle va même jusqu’à envisager des noces. On a donc droit à un solide baiser hollywoodien entre Ulysse-Kirk et Nausicaa, le pauvre innocent étant toujours sous amnésie. On lui assigne même une sorte de soigneur thérapeute. Ulysse-Kirk est toute candeur.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Pendant ce temps, chez Pénélope et Télémaque, les prétendants qui veulent épouser la femme d’Ulysse font la pluie et le beau temps. Dans le poème d’Homère, Pénélope, reine d’Ithaque, est carrément assiégée dans son palais, depuis dix ans, par une bande de hobereaux qui ne se feraient pas trop prier pour se la partager comme ils se partagent festins sur festins. L’ambiance est bestiale, amorale. Le climat est ouvertement cynique et orgiaque. Parmi eux figurent un certain Antinoüs, aussi brutal et aviné que les autres, il fait simplement plus de bruit et apparaît comme une manière de chef de bande factieux, sans plus. Si Pénélope envisage de céder et de se prendre un mari dans le tas, c’est pour que le bordel politique se calme et c’est sans ferveur matrimoniale ou monogame particulière.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Pénélope (jouée très honorablement par Silvana Mangano) doit apparaître comme maritalement programmée en profondeur. Il est facile de mettre le focus sur sa fidélité (c’est quand même Pénélope) mais quand, vers la fin, elle se met à flancher, il va falloir atténuer son cynisme, sa froideur politicienne et son nihilisme. On configurera donc Antinoüs (joué par Anthony Quinn) sous la forme d’un personnage noble et droit. Il apparaîtra comme une alternative monogame passable pour Pénélope. En cas de veuvage de la reine, le schéma marital conventionnel pourra être préservé au dessus du foutoir des prétendants et malgré eux. Pénélope pourra cultiver des sentiments maritaux conformes pour celui-là. On a même droit à un baiser hollywoodien raté entre Pénélope et Antinoüs. Croyez-le ou non, la reine d’Ithaque se tasse la bouche au dernier moment mais se prend le bécot sur la joue. Elle est donc quand même un petit peu troublée. On sent qu’une idylle de bon droit reste possible.

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L’Ulysse de l’Odyssée: La cour phéacienne doit décider si elle va aller reconduire par navire cet inconnu à Ithaque. La cour va donc longuement interroger Ulysse, le cuisiner, le mettre à table. Il va finir par céder par à coups et leur raconter ses voyages. Et c’est le récit d’Ulysse se révélant à la cour et aux sages de cette île voisine d’Ithaque qui formera le poème même de l’Odyssée. Ce sera là un long interrogatoire où il faudra graduellement amener ce bandit compulsif à se mettre en confiance et à se raconter.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Pas bandit pour deux sous, Ulysse-Kirk amnésique se promène seul au bord de la mer. Soudain patatras, tous les souvenirs de ses voyages lui reviennent d’un coup sec, en contemplant les flots. Exempt de la moindre duplicité, le malade guérit subitement et le retour frontal du tout de son savoir sera notre péplum. Ici, c’est pas mal comme idée. Dans l’Odyssée le récit est un TEXTE graduellement avoué par Ulysse à la cour phéacienne. Ici, le récit est un FILM vu intégralement par Ulysse-Kirk retrouvant visuellement la mémoire comme d’un bloc.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Ulysse déjoue le cyclope Polyphème par une ruse particulièrement perfectionnée. Il les nargue ensuite explicitement, lui et son père le dieu Poséidon, pour les humilier ouvertement et se moquer cruellement d’eux.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: La ruse, la cruauté et la fourberie d’Ulysse-Kirk sont largement atténuées dans l’épisode d’interaction avec le cyclope. Ulysse-Kirk semble plus vouloir charmer le monstre que le duper et le trahir. Et quand Ulysse-Kirk révèle sa vraie identité au cyclope et à son père le dieu Neptune, il le fait uniquement pour faire triompher le bon droit factuel du à la victoire d’un roi humain sur les monstres et les dieux et certainement pas par raillerie ou par arrogance.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Ulysse met de la cire dans les oreilles de ses hommes et se fait attacher sur le mat de son navire pour pouvoir entendre le chant des sirènes. Ce dernier, enlevant, poignant, particulièrement sexy et salace, le laisse durablement émoustillé.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Ulysse-Kirk met de la cire dans les oreilles de ses hommes et se fait attacher sur le mat de son navire pour pouvoir entendre le chant des sirènes. Le chant est une vocalise non-verbale ronron sans texte sur laquelle se pose une voix audible qui raconte qu’elle est Pénélope et qu’elle est Télémaque. Le grand moment salace est ainsi transformé ici en attaque de nostalgie familiale chez Ulysse-Kirk, qui sort de la mésaventure en s’ennuyant de sa femme et de son fils. Parfaitement grotesque.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Ulysse se retrouve chez l’enchanteresse Circé. Il passera un an avec elle tandis que ses hommes l’attendront patiemment en campant dans l’île. Ulysse vit maritalement avec cette compagne magique.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Quand Ulysse-Kirk se retrouve chez Circé, on découvre avec stupeur et enchantement qu’elle est jouée par la même actrice que celle qui joue Penélope (Silvana Mangano). Ulysse-Kirk lui annonce stupéfait qu’elle ressemble incroyablement à sa tendre épouse Pénélope. Très commode et hautement moral, quelque part. Inutile de dire qu’il ne se passe rien de bien perceptible à l’écran. Notre Ulysse-Kirk passe son année avec Circé mais, comme l’enchanteresse contrôle le temps, il ne se rend pas compte que les mois passent. Il ne les sent que comme des jours ou des heures. Sa bonne foi n’est donc, encore une fois, pas questionnable. Tout vient de la supercherie féminine, sans résidu. Et quand ses compagnons l’accusent de les faire poirauter, il les regarde en toute bonne foi avec une stupéfaction bien sentie. Ceux-ci finissent par se barrer sans lui et font alors naufrage.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Ulysse et ses hommes rencontrent les lotophages. Ce sont des dopeys qui tirent une poudre blanche d’une fleur, le lotus, et s’éclatent avec, genre héroïnomanes. Certains des marins prennent de la poudre de lotus et il faut les ramener au bateau une main au paletot et l’autre au fond de culotte. Le lendemain, en mer, ils sont en manque, un temps.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Cet épisode n’apparaît pas dans les aventures d’Ulysse-Kirk. Raisons évidentes.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Ulysse rencontre Éole, le dieu des vents, qui lui propose de lui remettre dans une outre tous les vents contraires pour que le reste de son voyage soit sans encombre si et seulement si il n’est pas en conflit avec un autre dieu. Ulysse ment frontalement et dit n’avoir de conflit avec aucun dieu (lui qui est en chamaille ouverte avec Poséidon, dieu des mers, père de Polyphème, cyclope dont Ulysse a crevé l’œil unique). Arrivé en rade d’Ithaque, les sbires d’Ulysse crèvent l’outre aux vents contraires, la prenant pour une poche contenant un trésor. La tempête qui surgit de l’outre les éloigne de leur but et la galère reprend.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Cet épisode n’apparaît pas dans les aventures d’Ulysse-Kirk. Raisons peu claires mais on peu présumer qu’il la foutait mal de montrer Ulysse-Kirk comme un vrai de vrai petit menteur frontal et minable.

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L’Ulysse de l’Odyssée: Ulysse arrive dans l’île de la nymphe Calypso suite au naufrage de son navire et à la perte de tous ses compagnons. Il vivra maritalement sept ans avec la nymphe insulaire.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Cet épisode n’apparaît pas dans les aventures d’Ulysse-Kirk. Les compagnons d’Ulysse font naufrage seuls au sortir de l’île de Circé. On pouvait pas faire le coup du sosie de Pénélope deux fois quand même… et sept ans, c’est un peu longuet dans les bras d’une autre femme, pour un mari moral et fidèle…

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L’Ulysse de l’Odyssée: Quand Ulysse retrouve Pénélope, il se fait passer pour un vieux quêteux. Il ne veut pas que son épouse le reconnaisse, de peur qu’elle le trahisse, par duplicité ou par erreur. Pénélope le reconnaît tout de suite quand même et elle est vraiment très frustrée qu’il ne se révèle pas à elle. Elle fait sa fidèle Pénélope depuis vingt ans (dix ans de guerre de Troie, dix ans d’Odyssée) et Ulysse ne lui fait même pas minimalement confiance au moment de la retrouver? Fais chier… Engeance de mec. Pénélope ne se gène pas pour bien râler sur la chose, à son mari et à son fils.
L’Ulysse-Kirk-Douglas: Ce genre de regard critique de la femme envers l’homme n’est pas jouable dans le monde phallocratique d’Ulysse-Kirk. On nous la transposera donc avec une Pénélope rendue livide de peur par la violence d’Ulysse tuant tous les prétendants sans pitié, en ricanant malicieusement, lui si gentil et si gnagnan autrefois. Il faut dire que Kirk Douglas est terrifiant quand il cartonne, en point d’orgue, ses ennemis dans la grande salle du palais, avec son vieil arc. Faute de grives psychologiques on mange des merles comportementaux, je suppose.

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Voilà. On ne dira jamais combien Hollywood et ses sous-produits sont une catastrophe culturelle inénarrable. Dort bien Kirk Douglas au fond des océans sur lesquels voguèrent les galères illusoires de toutes nos cinématographies d’autrefois. Une chance que ce triste lot de niaiseries n’efface pas les poèmes et tableaux importants qui leur servent (parfois, rarement en fait) d’inspiration initiale. Enfin… il le font hélas parfois, évidemment. Ouvrons l’œil et le bon, donc… pas celui du cyclope Polyphème!

Ulysse, 1954, Mario Camerini, film franco-italo-américain avec Kirk Douglas, Silvana Mangano, Rossana Podestà, Anthony Quinn, Jacques Dumesnil, Daniel Ivernel, 117 minutes.

Ulysse (Kirk Douglas), fort opinément amnésique, en compagnie de Nausicaa (Rossana Podestà)

Ulysse (Kirk Douglas), fort opinément amnésique, en compagnie de Nausicaa (Rossana Podestà)

 

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Le feuilleton qui me fit visualiser Ulysse

Posted by Ysengrimus sur 15 août 2018

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L’Odissea (L’Odyssée) de Franco Rossi a cinquante ans cette année (1968). Je l’ai découvert perso en 1970 à la télévision canadienne. J’avais alors douze ans. Je l’ai revu récemment. Ça a pas pris une ride. Je vais quand même pas vous résumer le grand poème d’Homère, que suit vraiment assez fidèlement ce feuilleton de six heures (diffusé au Canada à l’époque dans la version de quatre épisodes d’une heure trente). Je vais donc plutôt formuler ici, l’œil attendri, le traitement de la question que ce magnifique regard télévisuel me légua, pour toujours.

Ulysse (joué par Bekim Fehmiu) est au départ un homme secret. Il est fourbe et rusé. C’est là sa marque de commerce. Esquinté par toutes ses mésaventures en mer, il ment sur tout, surtout sur son identité. Le traumatisme clef de cette option, c’est sa coûteuse victoire sur le cyclope Polyphème. Ulysse, mobilisant une astuce restée célèbre, a alors prétendu que son nom était Personne. Quand Polyphème, l’œil crevé par Ulysse et ses marins, crie à ses comparses cyclopes qu’il est tourmenté par… Personne, ceux-ci ne viennent pas l’aider et Ulysse et ses compagnons peuvent s’échapper. L’épisode classique du cheval de Troie (magnifiquement présenté dans ce feuilleton) se trouve solidifié par la mésaventure avec le cyclope. À la tactique de traître pour entrer dans Troie répond la traîtresse tactique pour sortir de la caverne du cyclope. Ulysse se définit fondamentalement dans la duplicité. Sa force, c’est sa ruse.

Sauf que les Phéaciens ne l’entendent pas de cette oreille. Il faut se mettre à leur place cinq minutes. Arrive sur leurs côtes, depuis l’île de la nymphe Calypso, un type solitaire en radeau. Il a un port régalien, se bat en tournoi comme un guerrier aguerri et connaît visiblement tous les gestus comportementaux et oratoires d’un grand politique. Il se donne pourtant comme un voyageur ordinaire, un pauvre epsilon naufragé. C’est pas crédible. La curiosité des Phéaciens est titillée. Leur sens critique est mis en alerte. Qui est ce perso sorti de nulle part et quelle est la signification de son sort? Est-il coupable de quelque fourberie, comme toute sa duplicité semble le télégraphier au max ou est-il la victime fortuite de l’acharnement des dieux (notamment du dieu des mers, Poséidon, papa furax du cyclope Polyphème). Comme Ulysse réclame que les Phéaciens le reconduisent par navire en son royaume d’Ithaque, enfin proche, ces derniers doivent arrêter une décision sur les mérites et démérites de l’inconnu qui, lui, va devoir se révéler, se raconter. Ainsi, d’une façon toute originale, l’homérique Odyssée prend donc la forme de l’interrogatoire d’Ulysse par le roi, la reine, la princesse phéaciens et leur conseil de sages. La force de ce traitement en interrogatoires et questionnements successifs doit alors beaucoup, ici, aux regards de Barbara Bach (qui joue Nausicaa, fille du roi Alcinoos) et de Marina Berti (qui joue la reine des Phéaciens, Arété, mère de Nausicaa). Ces deux actrices de soutien remarquables font absolument tout avec leurs yeux. C’est devant ces deux regards extraordinaires qu’Ulysse, par dégradés, finira par se révéler.

 

Nausicaa (Barbara Bach) dont le regard dévorant fera jaillir des pans entiers du récit d’Ulysse

Nausicaa (Barbara Bach) dont le regard dévorant fera jaillir des pans entiers du récit d’Ulysse

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Ulysse parle d’abord de ses rapports avec les humains puis, sous l’insistance tranquille mais solide de la reine Arété, il finit par avouer ses interactions avec les êtres surnaturels. Ce sont surtout elles qui comptent puisque ce sont elles qui, au bout des courses, permettront d’arrêter le sort moral du mystérieux voyageur. On découvre alors qu’heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage au sein d’une tumultueuse succession de séquences de fantasmes masculins, les sirènes, la nymphe Calypso, l’enchanteresse Circé, j’en passe et des meilleures. Avouons-le platement, le gars est un petit peu hors-jeu quand même. Jugez-en, chronologie en main. Sur ses dix ans de dérive maritime, il en passe sept chez la nymphe Calypso, une chez l’enchanteresse Circé. On se doute bien qu’ils n’ont pas du se contenter de jouer au parchési. Cela ne lui laisse que deux petites années pour enfiler les uns après les autres tous ses déboires supplémentaires, âmes du royaume des morts, lotophages, sirènes, cyclopes, Éole, taureaux noir du dieu Soleil et Alii. Dans sa substance la plus consistante, l’histoire de l’Odyssée s’avère de fait une succession d’idylles idylliques, si vous me passez le pléonasme, sur des îles désertes ensoleillées, avec des femmes magiques. Les yeux d’Arété et de Nausicaa n’en finissent plus de s’écarquiller. Mais l’un dans l’autre, ici, c’est quand même un peu inévitablement à Pénélope qu’on pense. Passer vingt ans à faire et défaire, sous syndrome de Pénélope aiguë, la toile funéraire d’un gars qui, en plus, est encore en vie (le père d’Ulysse qu’on retrouve à la fin), pendant qu’une bande de cochons font la surboume dans les grandes salles de votre palais, c’est quand même autre chose que de s’éclater dans l’intimité en buvant les boissons oniroido-euphorisantes de l’enchanteresse Circé. Toujours aux mêmes de rigoler.

On découvre aussi qu’Ulysse fonctionne comme une sorte de Prométhée de petit calibre. Il défie les dieux et la fatalité, par ses initiatives transversales. Cela complique considérablement son sort et ses rapports à ses compagnons. Ce roi guerrier est-il coupable envers les hommes ou envers les dieux? Est-il la cause industrieuse et active de ses propres malheurs ou le sort s’est il acharné contre lui, malgré son être et ses mérites? Le roi Alcinoos conclura finalement à cette seconde explication. Ce gars a fait ce qu’il avait à faire dans la guerre de Troie. Il a ensuite perdu tous ses compagnons, à cause du hasard des tempêtes et des caprices divins. Comme chef et comme marin, il a tout fait pour sauver ses sbires. Il a charmé Éole, dieu des vents, l’amenant à enfermer les vents contraires dans une outre. Et en rade du port d’Ithaque, ce sont ses hommes qui ont crevé l’outre, la prenant pour une poche aux trésors. Ulysse a fait ce qu’il a pu, face aux éléments et aux facteurs humains qui lui furent tous contraires. Bilan du tout du topo: non coupable.

On reconduit donc le digne voyageur en sa terre d’Ithaque (les grands yeux de Nausicaa deviennent alors tout tristes — osons espérer que son père ne renvoie pas Ulysse à Ithaque juste pour éviter qu’elle ne s’en entiche encore plus… mais allez savoir les motivations secrètes des papas et des hommes). Sur Ithaque, c’est la valse duplicité qui reprend. Ulysse entre en son royaume par la bande. Sa déesse lige, Athéna, lui apparaît sous la forme d’un jeune berger androgyne (qui avait presque mon âge en 1970 et dont je suis tombé instantanément amoureux pour toujours alors que le plan ne dure que deux minutes — j’ignorais alors le nom de cet acteur ou actrice mais, ouf, la beauté pastorale, mes amis, je ne vous dis que ça. Il s’agit, je le sais aujourd’hui, de Michèle Breton, une femme). Le jeune berger-bergère-crypto-Athéna, quand Ulysse se fait passer une fois de plus pour un pauvre epsilon voyageur, se paie sa poire et le traite frontalement de menteur. Mais, ceci dit et bien dit, Athéna, déesse de la sagesse, marche en fait dans la combine insidieuse d’Ulysse. Elle lui donne l’apparence d’un vieux quêteux méconnaissable. Il approche un de ses porchers, puis son fils Télémaque (joué par Renaud Verley), puis un de ses vachers, puis finalement son épouse Pénélope (jouée par Irène Papas). Devant Pénélope, il joue aux quêteux en restant dans l’ombre d’une colonne. Elle le reconnaît ipso facto mais, lui, il ne se révèle pas. La reine d’Ithaque va très mal le prendre. Elle qui a fait sa Pénélope pendant vingt ans, solide et fidèle malgré les brutales pressions des prétendants, quand il la retrouve, il se fait passer pour un autre par crainte qu’elle coule, par duplicité ou par erreur, son plan de vengeance, aux susdits prétendants. Les retrouvailles vont ainsi se formuler sur un couac originel. Le grand pépin masculin ulyssien: celui de la duplicité. Les choses vont se replacer entre eux après le massacre des prétendants, mais bon…

 

Ulysse (Bekim Fehmiu) retrouvant Pénélope (Irène Papas)

Ulysse (Bekim Fehmiu) retrouvant Pénélope (Irène Papas)

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Si la faiblesse d’Ulysse repose sur cette ruse qui le servit tant comme guerrier et qui, devenue fourberie veule, mine sa crédibilité de voyageur, de diplomate et de roi sur le retour, la force de ce feuilleton de Franco Rossi, repose, elle, par contre, sur la sincérité du tournage, de la direction et du jeu. Filmé en Yougoslavie (dans le cas des scènes extérieures), l’exercice ne cherche pas à jouer au péplum hollywoodien prétentiard. On dirait plutôt des bandes de sauvages hirsutes s’empoignant, en prise directe, sur des îles caillouteuses, et se dardant avec des arcs, des glaives et des sagaies. Le dispositif visuel est écru, le jeu est théâtral, les sites sont enchanteurs mais vrais, simples, authentiques. Tout sonne incroyablement juste. Le succès télévisuel planétaire de ce feuilleton franco-italo-germano-yougoslave en a fait un véritable phénomène générationnel. Toute une génération (la mienne) a effectivement visualisé Ulysse ainsi, et pas autrement. Et si vous aimez que les femmes portent de longues toges et que ce soit les mecs qui se colletaillent en jupettes et montrent leurs guibolles musculeuses, vous allez êtres servi(e)s. Peut-être que finalement Marina Berti et Barbara Bach écarquillent leurs grands yeux magnifiques pour des raisons que j’ai ici fort mal analysées…

 

L’Odissea (L’Odyssée), 1968, Franco Rossi, feuilleton télévisé franco-italo-germano-yougoslave avec Bekim Fehmiu, Irène Papas, Renaud Verley, Marina Berti, Barbara Bach, Roy Purcell, Michèle Breton, six heures.

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Le Syndrome de Pénélope

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2017

Syndrome-de-Penelope
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Ne jamais se satisfaire. «À ce dont un esprit se satisfait on mesure la grandeur de sa perte.» (Hegel). Pensée admirable, à laquelle nous objecterons toutefois que seul un «esprit» se satisfait…

Henri Lefebvre, Logique formelle, logique dialectiques, Éditions Sociales, p. 225.

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On connaît la situation que campe le mythe grec. Pénélope, reine d’Ithaque et épouse d’Ulysse, attendra pendant vingt ans le retour de son mari, de l’Iliade (la guerre de Troie en soi, dix ans) et de l’Odyssée (le voyage tumultueux du retour d’Ulysse, un autre dix ans). Les prétendants en rafales, présumant leur roi Ulysse mort, pressurent Pénélope pour qu’elle se remarie. Pénélope leur fait valoir qu’elle doit d’abord confectionner une toile funéraire pour son beau-père. Quand cette toile, tissée au métier, sera terminée, Pénélope s’engage alors, et alors seulement, à se remarier. Et, en fait, Pénélope, avec l’aide de ses servantes, défait la nuit la portion de toile qu’elle a tissé le jour. Éventuellement Ulysse revient, à la grande joie amoureuse de Pénélope, et, en compagnie de son fils Télémaque, il flingue tous les prétendants avec son arc et renoue avec son épouse. Pénélope, c’est donc cette reine tisserande qui, au nom des considérations supérieures de l’amour et du devoir, dans un ostensible sur-place politique, défait et refait sans cesse son ouvrage, en affectant de se rendre à la pression ambiante dont, de fait, elle n’a cure.

Le Syndrome de Pénélope, c’est donc cette urgence qu’on ressent de jeter ce qu’on est en train d’accomplir par terre et de le refaire, de le refaire sans cesse, en neuf, sous le poids d’une pression extérieure, implicite et obtuse. Mais le Syndrome de Pénélope ne bénéficie pas de la duplicité astucieuse et du sens abnégatoire de la Pénélope d’origine. Dans le Syndrome de Pénélope, on défait et refait sans cesse non pour temporiser mais pour améliorer, finaliser, astiquer, rétablir, réussir. La toile funéraire du beau-père, qui pour Pénélope n’était rien d’autre qu’un moyen, redevient fin dans le Syndrome de Pénélope. Le Syndrome de Pénélope est une forme de perfectionnisme qui s’avère finalement stérile et nocif. Son caractère d’exercice solitaire est, en plus, intégralement illusoire. C’est la pression sociale, comme insistance ou comme indifférence, qui fait entrer l’esprit hésitant, docile et peu pugnace dans le paradis rassurant et factice du Syndrome de Pénélope.

Autour de cette question de la pugnacité, on a voulu identifier le Syndrome de Pénélope à la Tactique de la Terre Brûlée. L’autodestruction nationale, totale ou partielle (préférablement partielle!), incorporée comme moment stratégique dans le combat, ni plus ni moins. En 1812, les russes incendient Moscou qui vient de tomber aux mains de Napoléon. En 1942, les troupes de Staline, reculant ostensiblement devant l’armée allemande, détruisent tout sur leur passage dans leur propre pays. Mais, quand on y regarde avec l’attention requise, l’action des russes, tant en 1812 qu’en 1942, est beaucoup plus une version vive, collective et proactive de la vraie temporisation pénélopéenne d’origine qu’un perfectionnisme abstrait et nivelant. Les moscovites incendient sciemment leur ville pour empêcher l’envahisseur impérial d’en bénéficier stratégiquement et, de ce fait, ils finissent par le forcer à se replier. Staline détruit ses propres campagnes et ses propres dispositifs d’approvisionnement mais tient solidement les villes soviétiques, même celles de taille moyenne. Les forces du Reich s’enfoncent dans un grand filet, en fait, qui, quand il se refermera, par l’action concertée des partisans russes et de l’hiver, pavera la voie qui mènera l’Armée Rouge aux portes de Berlin. Le minaudage et la rouerie de notre Pénélope stalinienne n’ont pas grand-chose à voir avec son Syndrome. La Terre Brûlée, c’est du repli stratégique offensif, en fait. Les prétendants qui n’ont rien vu et ont mal évalué la situation finissent massacrés.

Tout différemment, refaire c’est nier et nier c’est faire face. Le pouvoir créativement dialectique de la pensée négatrice pourrait donc apparaître comme une légitimation du Syndrome de Pénélope. Pourquoi ne pas spéculativement invoquer la fameuse négation de la négation dialectique pour «modestement» rebrousser chemin, admettre une erreur, faire du passé table rase, comme le dit si bien la chanson légitime et militante, et tout refaire, en mieux, en plus beau, en plus aimable, en plus pimpant. Le projet initial, chambranlant, isolé, boudé, méconnu, comme négation de la réussite est lui-même nié dans le Syndrome de Pénélope. Cela semble donc de bien bonne dialectique que de nier ainsi ce qui me niait ma gloire. Que reproche-tu tant à cela, Loup Ysengrimus? Ce que je reproche à la manœuvre ici, c’est son caractère mécanique, idéal, abstrait, en un mot. Car causons dialectique, s’il faut causer dialectique. La négation de la négation n’est pas je ne sais quelle obligation méthodologique principielle parce que Hegel le dit et que Marx le confirme. La  négation de la négation est un changement qualitatif, voilà la saine formulation objectale, poisseuse et charnue de notre affaire. Avez-vous déjà entendu parler de l’irréversibilité fondamentale du réversible? Oui? Non? Ça vous donne la tremblote asymétrique? Ça vous fait dormir, comme le ferait un (tout illusoire) pendule? Ça vous fait vous revirer de bord? Vous voulez subitement tout laisser tomber et retourner au village de votre enfance? Mais on ne retourne pas au village: il est changé qualitativement. Il n’est plus là. Il dort sur un autre palier, mnésique celui-là, immatériel, révolu, fatal. Vous voulez laver le manuscrit à grande eau et tout repeindre, tout retracer, tout redire… ré-écrire l’histoire? Et le palimpseste, lui? On ne peut pas effacer et refaire, on ne peut pas retourner en arrière. L’histoire, j’entends l’histoire humaine, ne fonctionne pas comme ça. Elle accumule, elle bricole, elle révolutionne, elle distend assez bien ce qu’elle thésaurise toujours assez mal. Il reste implacablement quelque chose du projet antérieur sur le papier, sur le métier, dans les mémoires (y compris le souvenir grincheux des prétendants qui, trouvant que la reine tisserande est bien lente à l’ouvrage, lui dévorent tout son avoir en des banquets interminables). Le Syndrome de Pénélope est une manœuvre fictive en ce sens qu’il est un mensonge abstrait.

Ce que le Syndrome de Pénélope retient du faix de la Pénélope légendaire, c’est cet effet de sur-place, justement, qui fait que, l’un dans l’autre, vos contraintes, et les choix frileux que vous faites dans le cadre étroit que celles-ci vous concèdent, font que vous n’avancez pas, que vous ne progressez plus, que ce en quoi vous avez tant cru pédale dans la mélasse doucereuse de l’espérance redondante qui s’imagine agir mais ne fait que tataouiner. Ce genre d’action n’existe pas, elle ne se rajuste pas comme ça. On apprend de ses erreurs mais on ne les efface pas. L’histoire ne se déploie pas de cette façon là. Et la force dialectique et tumultueuse de l’histoire est justement ce qui doit être invoqué ici, par-dessus tout et envers et contre tous. Les hystéros ultimes du Syndrome de Pénélope sont justement ces propagandistes qui ont voulu réécrire l’histoire. Dangers officiellement proclamés, les faits, raboteux et contradictoires, se sont comme trompés. Alors on lisse, on efface tout et on redit. C’est ce choix autoritaire fallacieux qui ne tient jamais la route. Car les faits ne se trompent pas, ils sont. Quand on les glose, soit on les reflète, soit on les distord… mais on ne peut pas vraiment les défaire et les refaire, sauf dans l’abstraction des légendes.

Le Syndrome de Pénélope n’est pas un programme artistique ou politique, c’est une fixation pathologique. Ce n’est pas la manifestation d’une saine aptitude rectifiante mais l’indice d’une soumission de girouette aux vents changeants de l’opinion, des modes, des superficialités mondaines, de la fadaise intellectuelle du tout venant. Le Syndrome de Pénélope est la signification fondamentale du fait de piétiner. Il est un immobilisme gesticulateur déguisé en fausse sagesse autocritique. On va laisser ça à Noam Chomsky (qui, dans un chapitre de son traité Structures syntaxiques s’amuse à déconstruire les développements «intelligents» du chapitre précédent et ainsi de suite, de chapitre en chapitre) et à Chuck Berry (qui a passé sa longue et tonitruante carrière musicale à composer la même chanson). Au Du passé faisons table rase glorieux, factice, ardent et rêveur des siècles antérieurs, il faut répondre, sur le ton du froid militantisme au ras des mottes d’aujourd’hui: Il faut persévérer, il faut résister, il faut continuer la lutte. Car la bicyclette de Che Guevara ne peut tout simplement pas reculer et, si elle n’avance pas, elle tombe. Et le monde ne change pas de bases. Il mobilise des bases en mutations durables pour ébranler et faire trembler des sommets qui finissent par se craqueler en arêtes et tomber dans des torrents qui les transportent avec fracas vers des ailleurs irréversibles.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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