Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Il y a cinquante ans: les trois colombes

Posted by Ysengrimus sur 10 septembre 2015

Les-trois-colombes_10-sept-1965

Le spectacle politicien a ses petits moments cultes qu’on fait habituellement passer pour des «dates historiques». Tel est, pour le Québec et le Canada, le 10 septembre 1965. Ce jour là, Jean Marchand, Gérard Pelletier et Pierre Elliott Trudeau annonçaient, en une conférence de presse solennelle, qu’ils se présenteraient aux prochaines élections fédérales, sous la bannière du Parti Libéral du Canada. Le premier ministre canadien d’alors, Lester B. Pearson, continuait sereinement la tradition du harponnage de canadiens-français de prestige perpétuée avec les Ernest Lapointe, Louis Saint-Laurent et autres grands lampistes bon teint d’autrefois (bon nombre y passèrent ou faillirent y passer, Lomer Gouin, Adélard Godbout, Jean Lesage etc, pour s’en tenir au lot du siècle dernier, avant les colombes).

La plus prestigieuse des trois colombes, au moment de leur surprenante capture dans le gluau de la démagogie compradore fédérale, c’est alors indubitablement Jean Marchand (au centre, sur la photo, juste devant le micro CBC). Ancien chef d’une grosse centrale syndicale (la CTCC, devenue en 1960, la CSN), populiste bien rodé, orateur grondant, Marchand connaît la musique… et les patrons. Il connaît aussi ses propres limites, tant politiques que sociologiques et intellectuelles. Il sait aussi —surtout— qu’un canadien-français de prestige isolé, récupéré, n’est qu’un hochet aux mains de l’occupant. Il connaît son histoire récente du Canada, même minimalement, même implicitement, même confusément. Plus qu’à asseoir une posture personnelle, il aspire donc à constituer quelque chose comme un groupe. C’est déjà là le germe illusoire et bien intentionné du ci-devant French Power qui s’annonce. Aussi, le transfuge fédéralisant étoile ne se laissera pas si facilement isoler, par son futur patron, justement. C’est une exigence formelle de Marchand, dans son entente avec les fédéraux: les colombes seront au nombre de trois. C’est pour ça qu’on le retrouve flanqué de Gérard Pelletier (à la droite de Marchand, un peu en retrait derrière le gros moustachu non identifié à la tête atterrée), journaliste de journaux institutionnels (Le Devoir, La Presse) et de Pierre Elliott Trudeau (à gauche de Marchand, spacialement s’entend), fils d’un rupin de première génération (enrichi dans les stations-service et les clubs de baseball), dilettante en costard, pseudo-intellectuel venu du personnalisme ayant abandonné une thèse de doctorat européenne sur la lutte entre le christianisme et le marxisme [véridique] et animateur d’une revue idéologico-politico-politique montréalaise peu lue mais prestige, altière et songée: Cité Libre.

Ces colombes libérales à l’air profond et grave semblent difficultueusement quitter une cage et se libérer, l’une d’entre elles abandonnant même un rutilant perchoir s’appelant Cité Libre. Mais de quoi affectent-elles tant de se libérer, au juste, ces trois figures contrites? Comme toujours, dans l’univers chatoyant de la politique politicienne, il y a ce qui est et ce qui parait… C’est sur la droite ultime de l’échiquier politicien québécois que se putréfie lentement le monstre historique dont le présent trio éthéré semble se libérer. L’homme politique, provincial ou fédéral, ayant été au pouvoir le plus longtemps de toute l’histoire canadienne c’est Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959), le petit Salazar du Québec. C’était un nationaliste traditionaliste tonitruant (son parti s’appelait pesamment l’Union Nationale — au pouvoir à Québec entre 1936 et 1960 avec une courte intermission pendant la guerre), un tribun réactionnaire virulent, dont l’héritage, poisseux et rampant, est, encore aujourd’hui, aussi prégnant au Québec que celui de Perón en Argentine. Au cours des interminables années 1950, le mouvement syndical (dont émane Marchand), la presse francophone conventionnelle (dont s’extirpe Pelletier), et les intellectuels bourgeois de centre-droite (qu’incarne Trudeau) s’étaient articulés, définis, précipités, cristallisés dans l’anti-duplessisme. Le moment était venu de s’en libérer (entendre: de se libérer tant du duplessisme que de l’anti-duplessisme… subtil).

Mais une seconde, mais… les dates de ce grand affranchissement symbolique ostensible et solennel ne concordent pas. Y a un défaut. Duplessis est mort subitement, en 1959, précipitant bruyamment la chute de son gouvernement, en juin 1960. Nous sommes ici en 1965, en pleine Révolution Tranquille (1960-1966). Le Québec vit, tout juste à ce moment là, la mutation moderniste la plus profonde, la plus radicale et la plus subite de son histoire. Qu’est-ce que c’est que ça? Les trois colombes anti-duplessistes prennent leur envol seulement maintenant? Elles sont parfaitement post-duplessistes, en fait. Elles se lèvent et déploient leurs ailes libérales quand la chouette de Minerve «libératrice» est déjà passée, en somme. En observant ça, on est, en fait, un peu obligés de se demander, au sujet des trois colombes faisant le saut en politique fédérale, en 1965: elles s’en viennent ou elles s’en vont?

Comprenons nous bien ici sur ce qui est. Les trois colombes ont de fait, déjà, une coche qui manque, une salve de retard. Elles affectent d’affronter un nationalisme de droite encore incarné lourdement par les fantoches toujours actifs de Duplessis (le très rétrograde Daniel Johnson et la machine politique semi-pégreuse de l’Union Nationale, encore pugnace et qui reprendra le pouvoir au Québec, en 1966). Mais, en fait, c’est au nationalisme de gauche et de centre-gauche que ces trois colombes s’apprêtent effectivement à faire vigoureusement la guerre, depuis Ottawa. Ce tonnerre là roule en effet de plus en plus fort sur l’horizon politique fleurdelysé: fondation de l’Union des Forces Démocratiques (1959), de l’Action Socialiste pour l’Indépendance du Québec (1960), du Rassemblement pour l’Indépendance Nationale (1960), du Mouvement Laïc de Langue Française (1961), du Nouveau Parti Démocratique (doté alors d’une remuante aile québécoise — 1961), de la revue Parti Pris (1963), puis plus tard du Mouvement Souveraineté-Association (1966), du Parti Québécois (1968). Début des actions directes violentes du Front de Libération du Québec (de 1963 à 1970 — un terroriste, dans ce temps là, c’était un héro national). Tout à coup, on comprend mieux nos trois colombes de pépier et de flacoter des ailes. C’est le virage du NATIONALISME québécois VERS LA GAUCHE du camembert sociopolitique autant que politico-politicien (en lieu et place de la mise en tombe dudit nationalisme avec un duplessisme qui semblait pourtant lui avoir imprimé un tatouage droitier immuable) qui fera s’égayer les trois colombes vers Ottawa. C’est le salut dans la fuite tout autant que roucouler pour mieux sauter, depuis la capitale fédérale. Elles s’y parlementariseront solidement et y deviendront les trois corneilles les plus criardement acharnées contre tout ce qui sera de gauche, centre-gauche, centre, pour les vingt années suivante, tant au Québec que dans le reste du Canada. Ce geste triadique de 1965 n’est rien d’autre qu’un discret exercice de récupération de bons ténors anti-duplessistes un tout petit peu ridés et désormais semi-désœuvrés. On procède au sain recyclage fédéraliste de libéraux (aussi au sens non-politicien du terme) déjà sociologiquement dépassés au Québec, en fait.

J’avais sept ans au moment de l’envolée lireuse des trois colombes. Je n’en garde aucun souvenir effectif. Le congrès à la chefferie du Parti Libéral du Canada trois ans plus tard, par contre (1968), je le vois encore de mes yeux, sur le petit téléviseur en noir et blanc de la cuisine. Comme, au fond, c’est bien toujours le grand bourgeois bilingue qui flotte au dessus du miasme de classe, Trudeau, devenu, en trente-six mois, l’homme-lige de Lester B. Pearson et son ministre de la justice (position implicite de dauphin, dans le parlementarisme à l’anglaise d’autrefois), fut consacré sous mes yeux d’enfant nounounet chef du Parti Libéral du Canada et, automatiquement (sans repasser devant l’électorat — à la Westminster, c’est comme ça), premier ministre du Canada. J’entends encore ma mère dire pensivement à mon père: C’te Trudeau là, y a l’air d’un cadavre. Cadavre, je sais pas. Sépulcre déjà blanchi, là, certainement…

Je me souviens de Pierre Trudeau (1919-2000), inévitablement. Je n’ai absolument aucun souvenir vif de Gérard Pelletier (1919-1997), vite escamoté et, par la suite, durablement effacé, à faire le diplomate en Europe et autres fariboles feutrées d’officines dans le genre, loin de la place publique. De Jean Marchand (1918-1988), je garde l’image particulièrement irritante, faisandée, moisie, d’un politicard fédéraste véreux, gueulard, alcoolique et sans envergure aucune, qui passait à la télé pour japper contre les militants du F.L.Q. Un minable, un brimborion. Le hochet, sans stature aucune, qu’il craignait tant de devenir.

Plumées, rôties, donc, deux des trois colombes. Disparues dans la bourrasque historique. L’une perdue dans le passé immémorial (Pelletier), l’autre épinglée dans le passéisme sans crédibilité, déjà pour la jeunesse de mon temps (Marchand). Alouette, gentille alouette, ah… Quand à Trudeau, il assuma sereinement, jusqu’à la lie, ses servitudes et turpitudes politiciennes. Il fit ses ravages, ses fadaises et ses pirouettes en son temps puis il passa la main, lui aussi (en 1984). Comme avec tous les pécu parfumés de bonne tenue (calembour intentionnel), avec un canadien-français de prestige, on fait ce qu’on a à faire, puis on jette après usage. Voilà qui en dit long et limpide sur ce que la politique politicienne essuie, peinture, tartine, brasse, en fait, pour endormir le petit monde, au service des vrais pouvoirs qui, eux, du reste, ne font PAS de conférences de presses solennelles.

Vive le Citoyen Libre (du politique politicien et de ses symboles historico-tocs, genre colombes, faucons et autres futiles volatiles dont on reparle tant).

.
.
.

Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

.
.
.

Publicités

22 Réponses to “Il y a cinquante ans: les trois colombes”

  1. Denis LeHire said

    Dans le mille. C’est en plein ça. Maudit que tu l’as.

    • Emma Riveraine said

      Mais pourquoi ils tirent des gueules pareilles? On dirait qu’ils s’en vont se faire équarrir!

      [Au moment du cliché, Jean Marchand, derrière le micro CBC, parle. Les autres écoutent tous pieusement. Ceci dit, c’est pas la joie ou la liesse, Emma Riveraine, vous avez parfaitement raison. Ils savent bien qu’ils vont sentir de dures résistances dans l’hinterland québécois dans les années à venir. À raison, d’ailleurs. – Ysengrimus]

      • Mura said

        Il y avait déjà des activités terroristes du FLQ dans ce temps là. Cela devait épicer la sauce et allonger les faces pas mal…

        [Pas mal… Ça et le net sentiment de trahir, cela devait donner tout un cocktail boudeur. – Ysengrimus]

  2. Tourelou said

    Il y a eu Tit-Coq aussi et c’est surtout le film de Jean- Claude Lord dont je me souviens dans le thème Les Colombes. Ces gars là ont fait pousser une certaine génération qui tâtait une révolution moins tranquille.

    [… et plus prolétarienne. – Ysengrimus]

  3. Catoito said

    Attend une seconde. Votre gouvernement est de type fédératif, comme les USA, en fait. Mais la différence est qu’une des dix provinces, le Québec, est une sorte de pays dans le pays, genre Écosse, Irlande ou Catalogne. Donc le palier gouvernemental fédéral (Ottawa, c’est votre capitale) récupère épisodiquement des personnages prestigieux québécois et les fait servir d’intermédiaires politiques (fatalement compradore) entre eux et la Belle Province. Dans le cas de ces trois là, leur «libéralisme» syndicaliste, intellectuel, anti-duplessiste les a préparé non pour combattre Duplessis, déjà abattu, mais pour pivoter de 180 degrés et servir le Canada anglais contre la montée style «libération des peuples» de ce nouveau nationalisme francophone, qui, lui, est de gauche, avec une branche armée. Si j’ose dire: ça fait très Amérique Latine, tout ça.

    [Mucho, mucho… Et tu résumes très bien le topo, Catoito. – Ysengrimus]

    • Augusta Aucoin said

      Et on continue à instrumentaliser les canadiens-francais de prestige ainsi? Qui sont vos colombes actuelles?

      [La démographie avantage moins le Québec qu’au siècle dernier. Depuis que le Bloc Québécois de Lucien Bouchard a contribué, à partir de 1993, bien malgré lui mais sans ambages, en sa qualité d’opposition officielle ritournelle, à faire la preuve historique durable qu’il est désormais parfaitement possible de gagner une élection fédérale SANS le vote du Québec, cette pratique néo-coloniale des «colombes» a pris un coup de vieux. On se contente maintenant de s’assurer que les candidats de prestige anglophones peuvent parler correctement le français. Qui est Thomas Mulcair finalement? C’est Lester B. Pearson ayant appris le français. – Ysengrimus]

  4. Fridolin said

    Les marionnettes en train de parler (leurs voix sont couvertes par celle d’un de leurs maitres).

    Voici Jean Marchand, la colombe centrale:


    .

    Voici Gérard Pelletier, une des colombes latérales:

    [Merci Fridolin. Ce sont les deux colombes aux ailes brûlées de l’aventure. Moins de vingt secondes dans l’histoire chacune, et doublées, en plus. – Ysengrimus]

  5. Denis LeHire said

    Et que nous dites-vous de ce cher Pierre Trudeau, Sissi Cigale? Sur cette images, tirée des Mèmes de la semaine des 7 du Québec (TRUDEAU CATATONIA), il incarne un fantôme grimaçant parlant à son fils…

    trudeau-catatonia-10-Rottenecards_99776984_ryr3zby7nz

  6. Serge Morin said

    En anglais, ils s’appelaient THE THREE WISE MEN. On remplace le «colombe» de l’expression d’origine (ils furent d’abord désignés en français), signe de paix, de pacification conciliatrice envers un ennemi latent mais effectif, au profit de l’obséquieuse docilité adoratrice des trois Rois Mages (Wise Men, en anglais) envers leur petit dieu… Savoureux de perversité.

    [Excellente observation, Serge. – Ysengrimus]

    • Chloé said

      Caricature éditoriale de Aislin:

      3-WiseMen

      [Excellent exemples, Chloé. Ces trois «dons» des rois mages est une absurdité pour les francophones, qui ne décodent tout simplement pas le trio comme cela. – Ysengrimus]

  7. Caravelle said

    J’apprends beaucoup avec vous, aujourd’hui. Je crois conclure que ces trois messieurs ne bouffaient pas à la cantine…

    Trois-colombes-au-resto

    [Aucunement. – Ysengrimus]

  8. Marie Verne said

    Un excellent livre fut écrit la-dessus, à l’époque: LES TROIS COLOMBES – ESSAI.

    [Oui-da. Je l’ai relu avant d’écrire ce billet… – Ysengrimus]

  9. le boulé du village said

    Sur le F.L.Q., je recommande ceci. Fait par des anglos mais honnête:

    [Très honnête, en effet! Et limpide. Grand merci, le Boulé. Nos trois colombes du jour apparaissent à la minute 9:00. On les entend s’exprimer en français, sans doublage. – Ysengrimus]

  10. Tuquon Bleu said

    Le rôle improbable mais vrai de René Lévesque dans l’accession presque loupée du parlor pink Pierre Trudeau au sein du voilier des trois colombes. Entre 2:20 et 4:30. Étonnant.

    [Remarquable. Gagang de copains d’entre les gagangs de copains. – Ysengrimus]

    • Caravelle said

      En m’excusant, encore une fois, Ysengrim, il faudrait m’expliquer ce qu’il y a ici de si extraordinaire.

      [Le monsieur qui parle ici c’est René Lévesque (1922-1987). Il fut premier ministre du Québec, notamment à partir de 1976, et adversaire politique irrépressible de Pierre Trudeau, premier ministre du Canada dans la même époque. Avant de fonder le Parti Québécois, Lévesque faisait partie du Parti Libéral (niveau Québec). Au moment de l’épisode des trois colombes, une des colombes bat de l’aile: Trudeau (parlor pink, socialiste de salon etc). Et c’est Lévesque qui, avec Maurice Sauvé, convainc Jean Marchand de convaincre le premier ministre Lester Pearson de prendre ce Trudeau excentrique qui, trois ans plus tard, finalement, lui succédera. René Lévesque venait de sauver la mise et d’assurer le futur politique, initialement vacillant, de celui qui allait devenir son ennemi le plus acharné… dans le spectacle politicien à tous le moins. – Ysengrimus]

      • Piko said

        Cette interview de Lévesque avec Simon Durivage a eu lieu en 1984 quand Pierre Trudeau a quitté la vie politique.

    • Augusta Aucoin said

      Absolument incroyable! De très curieuses choses se passent à Terre-Neuve, lieu de ma naissance…

      [Absolument. – Ysengrimus]

  11. Camarade said

    Excellent, cher camarade! Mon bout préféré qui dit tellement bien ce que j’en pense: «Plumées, rôties, donc, deux des trois colombes. Disparues dans la bourrasque historique. L’une perdue dans le passé immémorial (Pelletier), l’autre épinglée dans le passéisme sans crédibilité, déjà pour la jeunesse de mon temps (Marchand). Alouette, gentille alouette, ah… Quand à Trudeau, il assuma sereinement, jusqu’à la lie, ses servitudes et turpitudes politiciennes.»

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s