Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Père Noël. L’avoir été… L’avoir éventé…

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2011

Père Noël. La photo est floue? Oh oui. Toujours…

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Ce qui a été cru par tous, et toujours, et partout, a toutes les chances d’être faux.

Paul Valéry, Tel Quel, «Moralité», Folio-Essais, p. 113.

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Le Père Noël, pour ou contre? Je ne vais pas trancher à la pelle à tarte ce petit dilemme confit ici et plutôt me contenter, une fois n’est pas coutume, cette fois-ci, comme un vrai de vrai blogueur à la page, du témoignage à fleur de peau de celui que laboura intensément, autrefois, le frémissement des pour et des contre. Et ce sera aux conclueurs et aux conclueuses de conclure. Notons d’abord que le gros, l’immense problème parental qu’on a avec le Père Noël, c’est que, veut veut pas, il existe. Oui, oui, il existe. Il croit, il pullule, il se perpétue, se pérennise, nous survivra… Tout le monde en parle, on le voit souvent, on s’assoit dessus parfois, on porte son bonnet, on se déguise en lui, on le visite, on l’incarne. Le tout le concernant se fait habituellement sans faute, avec des variations certes, mais sans trop d’imprécisions… C’est qu’il est avec nous depuis un bon moment. Il a une couleur (trois en fait), un âge, un sexe. Simplement, on se comprend, ce n’est pas un être objectif… plutôt un objet ethnoculturel reposant sur un consensus intersubjectif stable et d’une certaine ampleur. Il est comme Superman et Pikachou d’ailleurs, avec lesquels on ne le confondra jamais. Notons, au passage (et c’est crucial pour la bonne compréhension de mon témoignage de papa dialectiquement rationaliste), que même s’il ne garantit en rien l’existence objective de son objet, le consensus intersubjectif (sur cet objet), surtout s’il est massivement collectif, ne manque pas d’une certaine solidité. Une solidité toute mentale mais bon, elle en reste pourtant lourdement incontournable et, comme il s’en trouve encore pour (affecter de vouloir) préserver ça, prétendre ignorer le personnage, pour s’éviter de faire face à ce qu’il implique, n’est pas vraiment payant pour des parents… Que voulez-vous, c’est passablement compliqué à raconter aux tous petits mouflets que cette affaire de tension entre l’intersubjectif et l’objectif, je m’en avise en l’écrivant juste là. Il faudra le faire pourtant. Fatalement, mais… au bon moment, il faudra l’éventer isolément, après l’avoir inventé collectivement, ce bon gros atavisme psychologique débonnaire. Mais, enfin, pour l’instant, revenons un peu sur le terrain des vaches du centre commercial de nos vies ordinaires pour observer qu’on pousse pas mal, par les temps qui courent, les hauts cris de voir le Père Noël semblant apparaître de plus en plus tôt dans les susdits centres commerciaux. On donne encore souvent notre début de siècle comme ayant, tout fraichement, inventé cette déviation consumériste du gros perso rouge. Or, pourtant, dans la pièce de théâtre WOUF WOUF d’Yves Sauvageau, le Père Noël fait une brève apparition, au cœur de l’immense machinerie-revue, pour puber aux (éventuels) enfants de l’auditoire qu’il sera en ville dès le 15 octobre. C’est pas mal tôt ça et pourtant… la pièce de Sauvageau date de 1970! Donc, c’est pas comme si le vieux mon-oncle commercial nous prenait historiquement par surprise avec ses arrivées précoces en boutiques… hm… Alors restons calmes sur ce front spécifique et voyons le bien venir, en temps réel. Le fait est que, même si la photo mémorielle est toujours plus ou moins floue, en nous, sur la question, les choses ne sont pas si différentes qu’autrefois en matière d’intendance du Père Noël. Qu’on saisisse l’affaire dans l’angle philosophique ou dans l’angle prosaïque, on peut affirmer sans ambages que ce personnage et le corpus de coutumes vernaculaires qui l’enrobe sont stabilisés depuis bien des décennies maintenant, dans le bouillon ondoyant de notre imaginaire collectif. Alors plongeons.

cannes-de-bonbon

De fait, s’il faut témoigner et tout dire, j’ai moi-même été Père Noël pour l’école de musique de mes enfants, en 1998 et 1999, par là. L’honnêteté intellectuelle la plus élémentaire m’oblige à admettre que c’est vraiment très sympa à faire. Touchant. Adorable. C’était en milieu anglophone et, entendant mon accent français quand je cacassais avec les enfants, les mères, en arrosant le tableau de flash photos, s’exclamaient: «Santa Claus is French Canadian. I always knew it!». Avez-vous dit folklorisation et/ou mythologie nordique? De surcroit, je n’oublierai jamais la bouille de mon plus jeune fils, Reinardus-le-goupil (né en 1993, cinq ou six ans à l’époque de ma prestation pèrenoélesque) assis sur mes genoux. Il ne savait plus s’il contemplait le Père Noël ou son papa dans une défroque de Père Noël. La tronche de perplexité tendrillonne qu’il me tirait. Trognon. Crevant. Inoubliable. Je sais pas si c’est une conséquence de ce doux moment (j’en doute, mais bon) mais le fait est que Reinardus-le-goupil ne se gêna pas pour bien la faire, lui, la grasse matinée du Père Noël. Vers 1999, il nous affirma, dur comme fer et droit comme un if, qu’il avait vu, en pleine nuit, le Père Noël venir garnir le gros sapin artificiel de notre maison-de-ville torontoise. On ne trouvait pas qu’il hallucinait, mais, fichtre, pas loin. Quand, vers 2001 ou 2002, nous décidâmes enfin de lui révéler que c’était une invention, un artefact ethnoculturel, il tira une gueule de petite fille aux allumettes gelée vive, bouda ferme pour une bonne semaine, et nous annonça finalement, au 3 janvier: «Ceci fut le plus mauvais Noël de toute ma vie». Il semble cependant s’en être bien remis depuis, l’escogriffe…

Pour tout dire, il faut dire que mon autre fils, Tibert-le-chat, sur ordre expresse de sa mère, grande protectrice des magies de l’enfance s’il en fut, en rajoutait et en remettait une couche pralinée pour son petit frère Reinardus-le-goupil, sur l’onctueuse légende du gros lutin rouge. C’est qu’il circulait furtivement derrière l’envers du décors depuis un petit moment déjà, notre-Tibert-le-chat. Je le vois encore, vers cinq ans, depuis son siège auto, demander à sa mère si la barbe du Père Noël est vraie ou fausse. Comme celle-ci, circonspecte, lui renvoie la question en écho maïeutique, il répond, encore partiellement sous le charme: «Sa barbe est fausse. Mais, sous sa barbe fausse, il a une barbe vraie». Croissance hirsute, touffue et inexorable du précoce rationnel… Il fut donc monsieur UN qui, lui, savait, quand petit DEUX ne savait pas encore. On a même un film de Tibert-le-chat, datant justement de 1999, fringué en petit Père Noël maigrelet et déposant des joujoux sous l’arbre. Bref, il savait et, connaissant donc le dessous des cartes rouges, noires et blanche depuis un menu bail, il mystifiait son ouaille. C’est que, sagace, Tibert-le-chat, pour sa part (né en 1990, huit ans à l’époque de petit drame qui va suivre) m’avait, lui, coincé, très exactement le 15 juillet 1998 (quand Noël en était au fin fond de son creux émotionnel), seul à seul (il avait déjà détecté, le maroufle, que sa maman était plus pro-Kris-Kringle que moi). On était allés faire une course au centre commercial et on se croquait un petit sandwich tranquillos, quand le perfide a posé LA question, au milieu de tout et de rien, candidement, froidement, sans sommation: «Le Père Noël existe-il vraiment ou ce sont les parents qui achètent les cadeaux?» J’étais un peu piégé. J’aurais voulu pouvoir consulter sa mère, histoire de couvrir mes arrières et de ne pas sembler avoir imposé, sans délicatesse aucune, le déploiement lourdingue et fatal du cartésianisme le plus terre-à-terre. Mais le petit sagouin m’avait sciemment isolé. Ma propre doctrine maïeutique s’est donc appliquée, implacable. Quand un enfant pose une question, c’est qu’il est prêt pour la réponse, la vraie. J’ai donc répondu: «C’est une légende. Une légende ancienne qu’on perpétue encore de nos jours parce que les émotions des petits enfants sont sensibles à ce personnage. La «magie» de la Noël est un peu truquée, comme ça. Mais cela ne diminue en rien la qualité de cette fête. Ce qui est important de Noël, ce sont les bons repas, les retrouvailles, l’amour». Ah, la maïeutique étant ce qu’elle est, le couvercle de la réponse doit énormément au bouillonnement de la question, dans la marmite, comme je l’apprenais justement l’autre fois (intérieurement, songeusement, sagement…) de cet autre vieux bonhomme séculaire dépeint dans la chanson Another Christmas Song de Jethro Tull (de loin ma chanson de Noël favorite)… Et Tibert-le-chat, ce fameux jour là, fut parfaitement satisfait. «L’amour et les cadeaux», avait-il alors nuancé, serein, sublime. Cette formule «L’amour et les cadeaux» resta dans la famille pour un temps. Puis, vers treize ans, Tibert-le-chat la compléta, la finalisa, la paracheva: «L’amour, les cadeaux et les souvenirs»

Effectivement, ils rentrent bien vite, les souvenirs…

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Post-scriptum: Tiens pour le kick de continuer à vous la jouer blogueur-à-la-page, je sens que je vais, une fois n’est pas coutume toujours, vous taponner dans un petit racoin la désormais fameuse question à ne pas me poser:

Pourquoi toi, Ysengrimus, un athée de granit brut qui pue la déliction de toutes ses pores, as-tu fait faire mumuse à tes enfants avec des sapins de Noël et le Père Noël?

Réponse (tout de même): parce que c’est marrant, nan. De toutes ces pratiques vernaculaires gravitant autour des religions (précocement récupérées par elles -sapin païen- ou tardivement engendrées par elles -Père Noël, bébelles-), on jette aux ordures ce qui nous opprime et on garde ce qui nous fait jouir. Et, de fait, prendre congé, bien manger, se marrer par petits paquets grégaires, se donner des présents sympas, décorer l’intérieur intime de loupiotes fluos et de dessins d’enfants, écouter de la zizique sciontillante jouée par des combos endiablés, et rigoler sur les genoux d’un gros perso rouge, ben, c’est indubitablement jouir. Surtout avec des jeunes babis, qui, eux, sont l’exclusive dynamo de la magie de la Noël. Le sapin était sans crèche ni étoile épiphane et on n’allait pas chier à la messe de minuit. Voilà. Ça va comme ça? Oui? Notez, pour la bonne bouche, que je mange du fromage d’Oka, écoute du gospel accapella râpeux de chapelles de Dixie de 1927 (pas souvent, mais bon…), et monte me relaxer dans un ancien lieu de pélerinage désaffecté, converti en parc forestier, pour des raisons parfaitement analogues… Mort à la calotte comme dans: emparons-nous du butin calottin et remotivons le, sans complexe bigleux, dans nos bricolages.

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8 Réponses to “Père Noël. L’avoir été… L’avoir éventé…”

  1. Jimidi said

    Je savais bien que tu existais !

  2. Caravelle said

    Ton propos tellement attendrissant Ysen me fait incroyablement penser à ce que dit Bruno Bettelheim sur le Père Noël et les décorations de Noël. Tu y avais pensé?

    [J’y ai pensé oui, mais sans m’en inspirer, en ce sens que ce sont mes options, sur le tas, dans le feu de l’action avec les enfants, qui alimenteraient une réflexion de type Bettelheim, pas le contraire (pour dire, sur le ton requis, que je n’ai pas eu besoin de Bettelheim ou de qui que ce soit d’autre pour guider ou éclairer ma rationalité paternelle appliquée]… – Ysengrimus]

  3. Tourelou said

    Le temps des fêtes ici avec les enfants et dans ma famille fût jouer dehors, se coucher tard, des nuits à tester tous les nouveaux jeux de société avec les cousins cousines, la boisson, les rigodons, l’odeur de sapin mêlée à celle de la dinde et des tourtières. Le Père noël comme le petit Jésus c’étais pas trop présent dans notre magie. Alors les babis de mon toit le connaissait comme un bonhomme déguisé, une mascotte qui se pavanait dans les centres commerciaux, il n’est jamais entré chez moi ni ne nous a jamais livré les cadeaux ce gros barbu rouge.

  4. BombshellInANutshell said

    Speaking of throwing out the oppressive elements of the tradition, I chose to do away with Santa’s fabled sack of coal for the ‘naughty’. Besides, when asked what she would do should Santa fill her stocking with coal, my four year old niece promptly replied « I’d give it to Daddy to make steaks on the barbecue! »

    Thank you, Ysengrimus, for this lovely christmas gift. May your Christmas be filled once again with love, presents and memories, which, by the way, is simply the most perfect and beautiful summarization of the holiday.

    [Tiens, à propos du rejet des éléments oppressifs de la tradition, j’ai décidé de larguer le légendaire sac de charbon que le Père Noël est censé donner à ceux et celles qui n’ont pas été sages. Il faut d’ailleurs faire observer que, quand on lui a demandé ce qu’elle ferait si le Père Noël remplissait son bas de Noël de morceaux de charbon, ma petite nièce de quatre ans a répondu: « Je les filerais à papa pour qu’il nous fasse des biftecks sur son barbecue! » Merci Ysengrimus pour ce cadeau de Noël adorable. Que votre Noël soit rempli d’amour, de cadeaux et de souvenirs, ce qui, au fait, est tout simplement la synthèse la plus parfaite et la plus belle de cette fête.]

  5. Lien vers cet article du Carnet d’Ysengrimus. Un beau sapin, piqué  ici, sur le site d’Ysengrimus.

  6. Odalisque said

    Ce texte inoubliable. J’y reviens toujours et toujours. Merci, merci, merci, Ysengrimus.

    • Piloup said

      Je seconde, Odalisque! Paix et amour et respect de l’enfance à tous et toutes.

      • Tourelou said

        Je dit à cette jolie lecture: Souvenirs – Retrouvaille – Amour…

        Avec le temps, ça ressemble maintenant à Espoir ce Noël. Bon temps des fêtes cher Ysengrimus.

        [Pareillement, Tourelou, pareillement… – Ysengrimus]

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