Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

RICK MERCER REPORT (2004-2018)

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2018

Le RICK MERCER REPORT vient de baisser pavillon après quinze saisons (2004-2018). Animé par l’humoriste terre-neuvien Rick Mercer, ce programme de numéros humoristiques s’est voulu le grand promoteur de la ci-devant joyeuse et polymorphe réalité canadienne. Maître incontesté de la cascade bouffe, reporter-aventurier impliqué jusqu’au cou dans les activités qu’il investissait, Rick Mercer savait littéralement tout faire: courir, plonger, nager, patiner, sauter à ski, tirer du flingue, danser la claquette, se faire flotter dans tous les harnais imaginables, conduire des camions, des carrioles à chevaux, des traîneaux à chiens, des locomotives, des grues, des aéroglisseurs et j’en passe… Ce bouffon impayable excellait dans l’art de donner l’image du faux citoyen ordinaire découvrant tout ce qui peu impliquer une cascade aventureuse au Canada. Je dis faux citoyen ordinaire parce que ce petit bonhomme tonique et badin avait des capacités athlétiques indéniables (les athlètes olympiques qu’il a eu en entrevue ont souvent eu un discret sursaut admiratif). Simplement il dissimulait soigneusement lesdites capacités pour faire peuple et pour rehausser au mieux ses effets baratineurs.

En quinze années intensives, Rick Mercer s’est placé dans les situations les plus mirobolantes, en compagnie des instances suivantes (liste largement NON-exhaustive):

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Rencontre avec des corps constitués: police portuaire, garde civile, Collège militaire de Saint-Jean, sauveteurs en mer ou en forêt, pompiers forestiers, rangers nordiques, corps d’armée spécialisés, corps policiers urbain de plusieurs grandes villes, armée canadienne de terre, mer, air, Snowbirds, police rurale et/ou nordique, cadets parachutistes, escouades héliportées, Gendarmerie Royale du Canada. Etc…

Cabotinage en institutions publiques et parapubliques: Monnaie Royale Canadienne, Gouverneur Général du Canada, Chambre des Communes, Sénat, hisseur du drapeau de la Tour de la paix, lieutenants gouverneurs provinciaux, commissaires territoriaux, ambassadeurs étrangers au Canada, tous les hommes et femmes politiques canadiens imaginables (souvent placés dans d’abracadabrantes postures de cascades ou de cabotinage),  des musées nationaux en pagaille, un grand nombre d’institutions hospitalières et de facultés universitaires, Société des Chemins de Fer, Ballet National du Canada. Etc…

Cascades diverses auprès d’organisations sportives: école d’escrime, glisseux sur fils de fer, meneurs et meneuses de claques, hockeyeurs (sur glace et sur gazon), footballeurs, baseballeurs, joueuses de balle molle, joueurs de cricket, joueurs et joueuses de soccer, de rugby, sirènes nageuses, plongeurs et nageurs olympiques, volley de plage olympique, tir à l’arc, alpinisme en montagnes ou sur glaciers, ski acrobatique (y compris en entraînement estival avec plongeons à ski en eau lacustre), patinage de course, planche à neige, courses de canot sur glace, rodéos, compétitions de bûcherons, danse sociale compétitive, et même le pelletage ordinaire des citoyens bénévoles de l’Île-du-Prince-Édouard. Etc…

Entreprises: culture du caviar, soufflage de verre, élévateurs à grain, usines de production de croustilles, de sucettes glacées, les commerces florissants de Fort McMurray, des plates-formes de forage pétrolier, les grands marchés et espaces commerciaux, l’hôtel Château Laurier, tous les baratins touristiques imaginables, festival de la vigne et du vin, festival des trappeurs, festival des voyageurs de Saint Boniface, festival des écossais, parades des irlandais, nouvel an chinois, Carnaval de Québec, Stampede de Calgary, diverses cabanes à sucre, la compagnie Blackberry, les travailleurs de l’acier, les perceurs de tunnel sous les chutes Niagara, le Cirque du Soleil. Etc…

Le monde merveilleux des animaux: concours de beaux chiens, superchiens qui font des tours, les chiens d’aveugles, l’escouade canine (chiens policiers méchants qui attaquent les bandits), les chiens de traîneaux, les chevaux de course, les chevaux d’attelage, les chevaux et taureaux de rodéo, le sanctuaire des baudets, les vivariums, les aquariums, les dauphins, les bélugas (marsouins), les baleines dans leur habitat naturel, les ours bruns forestiers, les ours blancs du grand nord, les nouveaux ours hybridés de bruns et de blancs, les troupeaux de moutons, les poissons sauvages ou d’élevage, un essaim d’abeilles (se collant sur lui), les gros insectes de l’Insectarium de Montréal. Etc…

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Dans tous ces cas, Rick Mercer payait de sa personne. Il essayait tout et il est indéniable qu’il était un cascadeur incisif et gonflé qui, en plus, donc, ne la ramenait l’un dans l’autre pas trop comme athlète, ce qui rendait ses interventions de bousilleur méthodique particulièrement sympathiques. Reçu partout, accepté en tous lieux, il faisait un peu figure de clown-reporter canado-universel. Inutile de dire que la dimension instructive de l’exercice était largement subordonnée à sa dimension bateleuse et humoristique. Turbulent, remuant et gaffeur, Rick Mercer était particulièrement connu pour couper la parole à ses invités quand ceux-ci devenaient trop sérieux ou didactiques, afin d’orienter le tout de sa présentation-prestation vers le divertissement spectaculaire, bouffon et cocasse. Une dimension intéressante du RICK MERCER REPORT résidait dans sa capacité particulièrement sentie et fine à faire découvrir que des hommes et des femmes participent de façon sensiblement égale à cet ensemble complexe et bringuebalant d’activités spécialisées, au Canada. Les hommes et les femmes étaient mis en valeur uniformément, sans ostentation féministe particulière, dans le RMR. Aussi, je vois en Rick Mercer un acteur discret mais empiriquement efficace de la promotion de l’égalité entre les hommes et les femmes, dans toutes les sphères d’activité. Ce n’est pas là son moindre mérite.

Rick Mercer et le RICK MERCER REPORT ont aussi fait époque pour leurs différentes interventions de satire politique. Propagandiste consensuel discret mais indubitable, fou du roi tapageur faussement séditieux, Rick Mercer était connu pour son fameux coup de gueule (rant) éditorial, parfois passable, parfois douteux, et ses entrevues complices avec des personnalités du monde de la politique conventionnelle. Le RICK MERCER REPORT est un véritable portrait-robot satirique du Canada anglais politicien et institutionnel début de siècle. Je dis Canada anglais parce que la réalité sociale originale du Québec est discrètement mais soigneusement atténuée par nos bons amis du RMR. Les canadiens français sont ramenés au stéréotype habituel de carnavaleux à ceintures fléchées, buvant du caribou et faisant trois petits tours en leur temps, avec un joli accent. Il s’agissait bien de perpétuer l’image d’un pseudo-interculturalisme et d’une diversité distordue des classes sociales sous solide tutelle anglo-bourgeoise. Implacablement conformiste et assimilateur dans son essence, le RICK MERCER REPORT ne se gênait pas pour bien nous faire comprendre qu’il est toujours parfaitement possible de mobiliser tant «nos» onctueuses lourdeurs politiciennes que la brutalité feutrée de «nos» corps d’élite, pour bien garder en contrôle «nos» troupeaux de moutons et «nos» bancs de béluga… si vous voyez ce que je veux dire.

Néo-colonialisme lancinant, discret dédain de classe façon CBC et inévitable déception déculturante canadienne rouge et blanche mis à part, voici, sans rancune et sans nostalgie, mes quatre numéros préférés du RICK MERCER REPORT (ayant vécu vingt ans à Toronto, disons que j’ai vu un certain nombre de ses prestations et en ai sereinement tiré les conclusions requises):

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De la neige à Toronto: Rick Mercer et sa troupe de cabotins et cabotines présentent une petite chute de neige (20 centimètres) à Toronto comme un cataclysme national majeur reconfigurant durablement l’unité canadienne par le drame. Nous avons été frappés… par la neige. Ironie particulièrement savoureuse et mordante sur la posture guindée et nunuche de la petite bourgeoisie torontoise. L’humour pince-sans-rire anglo-canadien à son meilleur. Hurlant. Irrésistible.

Le Ballet National du Canada et le Chapelier Fou: Rick Mercer exemplifie ici sa façon à la fois mutine et amie de faire connaître (superficiellement mais comiquement) l’institution qu’il visite. Ici, il va nous asséner sa version personnelle du rôle du Chapelier Fou, dans la production du ballet Alice au Pays des Merveilles par le Ballet National du Canada. Comme c’est un rôle de danse à claquette, il va d’abord devoir s’entraîner en compagnie de l’acteur-danseur qui joue le vrai Chapelier Fou. Il va ensuite se costumer en compagnie du personnel spécialisé (costumière et perruquier). Comme souvent, on se dit que, s’il était moins foufou et niaiseusement touche-à-tout, il y arriverait et ce, malgré un évident manque de sérieux.

Une découchette chez le premier ministre Stephen Harper: Le premier ministre Stephen Harper, personnage habituellement austère et peu amène, prend Rick Mercer en découchette (sleep over) à sa résidence officielle du 24 Sussex Drive (Ottawa). Rick Mercer joue alors en pyjama avec les enfants du premier ministre avant d’aller au lit se faire lire un projet de loi soporifique par le premier ministre, qui veille à son chevet. Ce cabotinage insensé doit beaucoup à Harper lui-même, que j’ai alors découvert comme un humoriste pince-sans-rire très passable. Tu sais ce que je fais quand je n’arrive pas à m’endormir? Je compte des circonscriptions électorales. Étonnant numéro humoristique avec une fort jolie qualité critique car, en plus, Mercer y échantillonne son solide sens de l’autodérision journalistique.

Les meneurs et les meneuses de claques: Un exemple représentatif de Rick Mercer rencontrant des sportifs jeunes, toniques et vigoureux. Ici, ce sont des meneurs et meneuses de claques (cheerleaders). Ces animateurs collectifs sont devenus, au fil des années, de véritables acrobates pratiquant un sport chorégraphique parfaitement autonome et spécifique. Leurs prestations sont impressionnantes. Le tout de la recette RMR est concentré dans ce reportage. Admiration sentie pour les athlètes de haut niveau, valorisation égalitaire des hommes et des femmes, Rick Mercer jouant le jeu et payant de sa personne en s’essayant au sport dont il nous cause. Il nous montre ici aussi, en plus, un sens fin de l’entretien avec les enfants. Son interaction avec les gamines meneuses de claques lui montrant comment faire des culbutes et comment porter leur petite boucle-coiffe au sommet de la tête est à la fois particulièrement charmante, respectueuse et bouffonne.

Rick Mercer (né en 1969)

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Paru aussi (en version modifiée) dans Les 7 du Québec

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20 Réponses to “RICK MERCER REPORT (2004-2018)”

  1. Tourelou said

    Fine revanche pour un Newfie.

    [Absolument exact. — Ysengrimus]

    • Caravelle said

      Je ne comprends pas ceci.

      [Monsieur Mercer est Newfie, c’est-à-dire Terre-Neuvien. Mais, dans la culture canadienne et québécoise, un newfie (nom commun) c’est aussi un simplet, un benêt, un ahuri. Tourelou signale ici que le soi-disant simplet se venge magistralement en montrant son adresse, sa rouerie, son intelligence et en accédant à une belle notoriété nationale, ce faisant. — Ysengrimus]

  2. pschitt said

    Pfffff laisser moi pouffer, le goupil… c’est votre Gad Elmaleh, le genre de bouffon prêt à s’exclamer: «longue vie aux restos du cœur!» non?

    En fait le fox, vous êtes un «bidochon» sometimes…

    [Bof… — Ysengrimus]

  3. Le Boulé du Village said

    Les cheerleaders sont bons en crouss. Et Mercer représente en effet la petite populace qui trippe avec eux autres. Du monde en forme, pas mal…

    • Odalisque said

      J’ai fait ça dans ma jeunesse. C’est très demandant. Elle sont agiles et aériennes, vos jeunes compatriotes.

  4. Val said

    Le Rick Mercer Report m’a fait voir l’immensité et la beauté du Canada pendant un temps où je ne pouvais pas voyager. Mes épisodes préférés, c’est quand il était au Nunavut (ICI et ICI). Je rêve encore d’y aller un jour.

    • Mistral Simoun said

      Saisissant. C’est vraiment impressionnant, le grand nord canadien.

    • Serge Morin said

      Dans la première vidéo de Val, en extérieur, une dame Innu dit a Rick Mercer: «Vos yeux sont en train de geler: ils sont bleus!»

      Pince-sans-rire et excellent timing, la dame, pour un commentaire à la fois très poétique et très comique.

  5. Sophie Sulphure said

    Il a bien fait d’arrêter avant de se blesser ou de se tuer. Fin heureuse.

    [Ah, comme disait Jean Gabin: il faut savoir faire une fin… — Ysengrimus]

  6. Chloé said

    Lorsqu’un journaliste lui a demandé qui, parmi toutes ces personnalités qu’il a interviewées, étaient ses préférées, il a répondu la chanteuse Jann Arden et Jean Chrétien.

  7. Chloé said

    Rick et Monsieur Chrétien dînent ensemble chez Harvey’s:


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    Rick et Jann font de l’escalade intérieure, à Calgary:

    • Sally Vermont said

      J’adore Jann Arden. Merci pour ce lien que je ne connaissais pas. Vraiment très sympathique de les voir ensemble ainsi. Il est gentil avec elle.

  8. Hibou Lugubre said

    J’ai jamais compris en fait pourquoi il n’y a jamais eu de Rick Mercer Québécois pour la télé Québécoise RDI! Une émission en langue Française avec des moyens généreux, des hélicos, des équipes techniques de haute voltige! bref qui filmerait et mettrait en valeur des activités sportives ou parascolaires chais pas moi… ou même des politiciens et des personnalités du Québec faisant du sport… le tout dans la nature, les fjords du Saguenay, et un peu partout dans la province… avec prises aériennes superbes, bref de la vitalité et de la bonne humeur ou grands et petits, blanc et noirs, jaunes et verts, bleus et autres s’adonnent a du plaisir, véhiculent un message de vitalité et de partage… bref!

    Au lieu de cela, notre branche RDI frenchie se spécialise dans les documentaires presque toujours sur le grand nord et mal foutus d’ailleurs, préparons nous à voir des dos et queues de baleine et entendre des jérémiades sur le réchauffement climatique à ne plus en finir ou alors nous infliger des émissions à foutre le moral à plat à un chien perdu! comme des enquêtes de corruption et autres grandes révélations scandaleuses sans jamais de suite judiciaire! bref, un journalisme d’enquête qui tourne autour du pot… ou enfin des émissions à succès douteux mal copiés des plateaux télé de la France, où clientélisme, pauvreté intellectuelle, humour suspect, ego en tous genre, idioties et mauvaise foi sont presque de rigueur! Et comme toute bonne télé de chez nous, les stars de télé sont de coriaces carriéristes à la tronche solide… qu’on doit se taper pendant une génération!

    Autant supporter Rick Mercer pour une autre décennie franchement! Circulez y a rien à voir par ici! 🙂

    Qu’en pensez vous Ysen?

    [Il y a indubitablement de cela. Moi, au Québec, c’est le corpus des chaînes privées qui me fait dire ayoye. PUKAPAB… Une affligeante confirmation du vieil aphorisme soixante-huitard: LA TÉLÉ REND CON. D’autre part, sur la présence et l’absence de telle formule dans telle culture, il y a pas de Rick Mercer Report québécois comme il y a pas de Tout le monde en parle anglo-canadien. To each his own… — Ysengrimus]

    • Hibou Lugubre said

      Pour les chaînes privées, je seconde! je regarde pu! mais ce que je voulais surtout souligner en ce qui concerne le décalage entre CBC et RDI, qui sont pourtant de la même veine, et en excluant les spécificités culturelles et choix d’émissions… j’ai toujours trouvé que la mission, les moyens, le ton, le parcours sont pas vraiment les mêmes! et ce, tant sur le plan politique que sur le  »discours » si je peux le formuler ainsi… bref, c’est sûr qu’on parle de deux audiences ou publics différents, et pourtant, y a quelque chose qui cloche dans ma tête… me suis toujours demandé si c’est les puissants syndicats derrière qui tirent les ficelles éditoriales, dictent les choix pour ne pas dire limitent les choix et peut-être les moyens et la créativité, mais ça restera toujours un mystère entier pour moi!

      Autant dire que j’aimerais vous voir un jour Ysen vous pencher sur la question… et décrypter, ou dénouer cette énigme politico-culturelle (culture d’entreprise il faut comprendre)! je parie que vous y arriverez magistralement comme d’habitude 🙂

      et puis tiens! pourquoi ils ont pas des émissions culturelles dignes de ce nom! franchement Ysen, je vous verrais bien leur créer une émission de haut calibre qui parle de livres, d’histoire, de politique et de culture tout court qui leur manque cruellement!… au lieu de ces émissions et programmes abrutissants de tard le soir ou ils font chier des Mr et Mme tout le monde à la retraite pour leur présenter des pubs de boîtes de conserve, de flms en plastique et autres conseils sur le maquillage pour nanas qui font plutôt dodo à cette heure ci de l’émission !

      Bref, je vous salue Ysen, et espère que vous ne m’en voudrez pas de remuer le couteau dans la plaie 🙂 ! je voulais simplement comprendre et démêler cette histoire c’est tout!

      [Je prends acte de la commande, mon bon Hibou. On s’en reparlera un jour. — Ysengrimus]

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