Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Le Corbeau (The Raven)

Posted by Ysengrimus sur 17 juin 2015

Raven

Un poème d’Edgar Allan Poe, nouvelle traduction de Paul Laurendeau


The Raven, publié il y a exactement 170 ans, en 1845, fit l’objet de deux traductions au dix-neuvième siècle, une par Baudelaire l’autre par Mallarmé. Ces deux poètes français majeurs, en utilisant le vers libre et de fines altérations du sens, ont tiré ce texte vers le fantastique et/ou le symbolisme en en sacrifiant la musicalité d’origine. Aussi le résultat procède d’eux bien plus que de Poe. La traduction proposée ici est due pour la première fois à un francophone d’Amérique, intime avec le sens du grotesque et de l’autodérision inhérents à la sensibilité intellectuelle de Poe, et exempt de la typique sensiblerie sacralisante européenne. Le rythme et le sens sont scrupuleusement respectés. À réciter à haute voix, le cœur hanté de la perdue Lénore.


.

C’était par une triste nuit, las je méditais mon ennui
Penché sur les sombres écrits d’une science révolue.
Le sommeil montait lentement, quand j’entendis un frottement.
Je tressautai: «Est-ce un passant qui frotte contre mon huis?
C’est cela! Voilà! Un passant qui gratte contre mon huis.
C’est cela et rien de plus.»

Ah souvenirs, venez ensemble évoquer ce glacial décembre
Où les tisons sertis de cendres illuminaient l’ombre nue.
Troublé, j’attendais le matin car j’avais demandé en vain
Aux pages jaunies des bouquins: «Buvez mes pleurs pour Lénore!
Mes pleurs pour ce soleil éteint que les saints nomment Lénore,
Qu’ici nul ne nomme plus».

Et les tristes et riches plis ondulant dans les draperies
M’emplissaient de frissons ourdis par des terreurs inconnues.
Et pour calmer mon coeur battant je me levai en répétant:
«Ce n’est jamais rien qu’un passant qui frotte contre mon huis,
Jamais rien qu’un tardif passant tapotant contre mon huis.
C’est cela et rien de plus.»

Mon coeur s’affermit sur-le-champ et n’hésitant pas plus longtemps,
«Sire ou Dame» dis-je, plaisant, «pardonnez cette bévue
Mais je sommeillais, le fait est, vous avez doucement frappé,
Si finement effectué, ce geste, contre mon huis
Dans la nuit me fit hésiter!» Ici j’ouvre grand mon huis.
Noir de nuit! Et rien de plus!

Tout en scrutant l’obscurité, frémissant de perplexité
Je fus de rêves habité; rêves, pour l’homme, inconnus.
Mais nul son, nul signal, nul bruit, ne provint de la dense nuit
Et l’unique mot qui fut dit, fut chuchoté, fut: «Lénore…»
Et ce fut par moi qu’il fut dit. Fut répété, ce «Lénore…»
Par l’écho et rien de plus.

M’en retournant vers ma demeure, mon âme émanant son ardeur
J’entendis encore mon frotteur qui frottait rien qu’un peu plus.
«Sûrement» dis-je «sûrement, c’est quelque bris de mes auvents
Cherchons source à ce grincement, investiguons ce mystère.
Que mon coeur se taise un moment, enquêtons sur ce mystère.
C’est le vent! Et rien de plus!»

Je poussai, violent, les auvents, alors d’un vol cinglant, bruissant
Pénétra un corbeau puissant digne des saints jours perdus.
Il ne fit le moindre salut, n’arrêta, n’hésita non plus
L’air mi-altier, mi-parvenu se percha par-dessus l’huis
Se percha sur le crâne nu de Pallas; non pas sur lui,
Mais son buste! Rien de plus.

Alors ma triste rêverie en devint presque réjouie
La sérieuse ébénisterie du volatile me plut!
«Tu n’as pas de plume au chapeau mais derrière ton noir jabot
Semble siéger un fier corbeau, fantomal et courageux.
Allez dis moi ton nom, oiseau, fils du Pluton ténébreux?»
Le corbeau dit: «Jamais plus!»

Surpris que ce laid volatile à m’entendre fut si habile
Et bien que jugeant fort stérile cette réponse incongrue,
Séduit, je convins que, vraiment, jamais un être humain vivant
Avant moi, n’avait vu, campant, sérieux par dessus son huis,
Un oiseau ou autre vivant perché par-dessus son huis
Et s’appelant Jamais plus!

Or le corbeau, gardant sa pose au buste, ne dit pas de chose
Autre que cette unique prose, ayant mis son âme à nu.
Il demeura roide et muet, ne bruissa le moindre duvet.
Et je chuchotai en secret: «Bien des amis disparus
S’envolèrent en catimini comme rêves… Il fera ainsi!»
L’oiseau cria: «Jamais plus.»

Effrayé qu’un silence mat fut rompu par mots si exacts
Force me fut de trouver là – en ce vocable exigu –
Les seules complètes paroles qu’un maître éduqué en l’école
de vie et miné des véroles du désespoir le plus grand,
Enseigna à ce noir volant. Ah quel triste et sépulcral chant
Que celui de «Jamais plus»

Mais le corbeau, encore perché, distrayait mon âme attristée
Un fauteuil vite je poussai vers lui, l’huis, et Pallas nu.
Et m’y établissant d’emblée, dès lors je me mis a tresser
Chapelets de brusques pensées sur le propos du message
Que cet augural envoyé me souffletait au visage
Par ce cri de «Jamais plus!»

Je débattais cette question en contemplant, sans bruit ni son
Cet oiseau dont l’oeil en tison si vif me brûlait menu.
Mes réflexions cherchaient le jour. J’abandonnais mon crâne lourd
Sur les verts coussins de velours que la lumière inondait;
Sur ces verts coussins de velours que ses chers cheveux de jais
N’inonderont jamais plus.

Alors l’air sembla s’embuer du parfum d’un encens caché
Issu d’un encensoir porté par de petits anges nus.
«Malheureux » fis-je «réjouis toi. Ton dieu, par ces anges, t’envoie
le répit, népenthès béat, en mémoire de Lénore.
Bois ce népenthès! Bois encore! Oublie la perdue Lénore!»
Le corbeau dit: «Jamais plus.»

«Devin!» dis-je, «Oiseau du Malin! Corbeau ou démon mais devin!
Envoyé du Satan vilain ou, des typhons, détritus!
Toi, désolé mais indompté, en ce désert ensorcelé,
En ce logis d’horreur hanté, dis-moi, vraiment je t’implore
Est-il un baume en la Judée pour moi, dis moi, je t’implore.»
Le corbeau dit: «Jamais plus.»

«Devin!» dis-je, «Oiseau du Malin! Corbeau ou démon mais devin!
Par ce ciel pesant sur nos fronts, par ce dieu que nous adorons
Dis de mon sein lourd de chagrin si, dans le paradis lointain,
Si la pauvre âme qu’il contient pourra étreindre Lénore,
Étreindre ce soleil éteint que les saints nomment Lénore?»
Le corbeau dit: «Jamais plus.»

«Qu’entre nous ce mot soit l’ultime, oiseau ou démon cacochyme
Comme la nuit ou nous nous vîmes!» M’écriai-je, éperdu.
«Retourne en ton lointain typhon ou chez le ténébreux Pluton
Ne laisse plume en ma maison… testament de ton mensonge!
Bec, laisse moi draper mes songes, pars loin de mon buste nu! »
Le corbeau dit: «Jamais plus.»

Et le corbeau, comme figé, est, depuis lors, toujours perché
Au dessus de mon huis fermé sur Pallas, le buste nu.
Et ses yeux sont ceux du démon quand le rêve naît sous son front
Et la lumière des tisons fait jaillir son ombre nue.
Et mon âme hors de ce rayon, de ce rayon d’ombre nue,
Ne montera… jamais plus.

.
.
.

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18 Réponses to “Le Corbeau (The Raven)”

  1. Tourelou said

    Magnifique pépiement de Corbeau. Il est robuste et sensible à écouter. Merci.

    • Fridolin said

      Moins bien que les perroquets, les corbeaux peuvent parler. En voici un petit exemple!

      [Magnifique. Cela rend l’apprentissage de la formule « nevermore » parfaitement plausible chez ce volatile. Oh, je kiffe! – Ysengrimus]

  2. Caravelle said

    Grandiose et macabre et triste et beau. Merci de nos livrer cette œuvre étrange et de si bien la servir..

  3. Denis LeHire said

    C’est vraiment très très bon. Pour comparaison, voici l’original.
    —————————————————————

    The Raven
    By Edgar Allan Poe

    Once upon a midnight dreary, while I pondered, weak and weary,
    Over many a quaint and curious volume of forgotten lore—
    While I nodded, nearly napping, suddenly there came a tapping,
    As of some one gently rapping, rapping at my chamber door.
    “’Tis some visitor,” I muttered, “tapping at my chamber door—
    Only this and nothing more.”

    Ah, distinctly I remember it was in the bleak December;
    And each separate dying ember wrought its ghost upon the floor.
    Eagerly I wished the morrow;—vainly I had sought to borrow
    From my books surcease of sorrow—sorrow for the lost Lenore—
    For the rare and radiant maiden whom the angels name Lenore—
    Nameless here for evermore.

    And the silken, sad, uncertain rustling of each purple curtain
    Thrilled me—filled me with fantastic terrors never felt before;
    So that now, to still the beating of my heart, I stood repeating
    “’Tis some visitor entreating entrance at my chamber door—
    Some late visitor entreating entrance at my chamber door;—
    This it is and nothing more.”

    Presently my soul grew stronger; hesitating then no longer,
    “Sir,” said I, “or Madam, truly your forgiveness I implore;
    But the fact is I was napping, and so gently you came rapping,
    And so faintly you came tapping, tapping at my chamber door,
    That I scarce was sure I heard you”—here I opened wide the door;—
    Darkness there and nothing more.

    Deep into that darkness peering, long I stood there wondering, fearing,
    Doubting, dreaming dreams no mortal ever dared to dream before;
    But the silence was unbroken, and the stillness gave no token,
    And the only word there spoken was the whispered word, “Lenore?”
    This I whispered, and an echo murmured back the word, “Lenore!”—
    Merely this and nothing more.

    Back into the chamber turning, all my soul within me burning,
    Soon again I heard a tapping somewhat louder than before.
    “Surely,” said I, “surely that is something at my window lattice;
    Let me see, then, what thereat is, and this mystery explore—
    Let my heart be still a moment and this mystery explore;—
    ’Tis the wind and nothing more!”

    Open here I flung the shutter, when, with many a flirt and flutter,
    In there stepped a stately Raven of the saintly days of yore;
    Not the least obeisance made he; not a minute stopped or stayed he;
    But, with mien of lord or lady, perched above my chamber door—
    Perched upon a bust of Pallas just above my chamber door—
    Perched, and sat, and nothing more.

    Then this ebony bird beguiling my sad fancy into smiling,
    By the grave and stern decorum of the countenance it wore,
    “Though thy crest be shorn and shaven, thou,” I said, “art sure no craven,
    Ghastly grim and ancient Raven wandering from the Nightly shore—
    Tell me what thy lordly name is on the Night’s Plutonian shore!”
    Quoth the Raven “Nevermore.”

    Much I marvelled this ungainly fowl to hear discourse so plainly,
    Though its answer little meaning—little relevancy bore;
    For we cannot help agreeing that no living human being
    Ever yet was blessed with seeing bird above his chamber door—
    Bird or beast upon the sculptured bust above his chamber door,
    With such name as “Nevermore.”

    But the Raven, sitting lonely on the placid bust, spoke only
    That one word, as if his soul in that one word he did outpour.
    Nothing farther then he uttered—not a feather then he fluttered—
    Till I scarcely more than muttered “Other friends have flown before—
    On the morrow he will leave me, as my Hopes have flown before.”
    Then the bird said “Nevermore.”

    Startled at the stillness broken by reply so aptly spoken,
    “Doubtless,” said I, “what it utters is its only stock and store
    Caught from some unhappy master whom unmerciful Disaster
    Followed fast and followed faster till his songs one burden bore—
    Till the dirges of his Hope that melancholy burden bore
    Of ‘Never—nevermore’.”

    But the Raven still beguiling all my fancy into smiling,
    Straight I wheeled a cushioned seat in front of bird, and bust and door;
    Then, upon the velvet sinking, I betook myself to linking
    Fancy unto fancy, thinking what this ominous bird of yore—
    What this grim, ungainly, ghastly, gaunt, and ominous bird of yore
    Meant in croaking “Nevermore.”

    This I sat engaged in guessing, but no syllable expressing
    To the fowl whose fiery eyes now burned into my bosom’s core;
    This and more I sat divining, with my head at ease reclining
    On the cushion’s velvet lining that the lamp-light gloated o’er,
    But whose velvet-violet lining with the lamp-light gloating o’er,
    She shall press, ah, nevermore!

    Then, methought, the air grew denser, perfumed from an unseen censer
    Swung by Seraphim whose foot-falls tinkled on the tufted floor.
    “Wretch,” I cried, “thy God hath lent thee—by these angels he hath sent thee
    Respite—respite and nepenthe from thy memories of Lenore;
    Quaff, oh quaff this kind nepenthe and forget this lost Lenore!”
    Quoth the Raven “Nevermore.”

    “Prophet!” said I, “thing of evil!—prophet still, if bird or devil!—
    Whether Tempter sent, or whether tempest tossed thee here ashore,
    Desolate yet all undaunted, on this desert land enchanted—
    On this home by Horror haunted—tell me truly, I implore—
    Is there—is there balm in Gilead?—tell me—tell me, I implore!”
    Quoth the Raven “Nevermore.”

    “Prophet!” said I, “thing of evil!—prophet still, if bird or devil!
    By that Heaven that bends above us—by that God we both adore—
    Tell this soul with sorrow laden if, within the distant Aidenn,
    It shall clasp a sainted maiden whom the angels name Lenore—
    Clasp a rare and radiant maiden whom the angels name Lenore.”
    Quoth the Raven “Nevermore.”

    “Be that word our sign of parting, bird or fiend!” I shrieked, upstarting—
    “Get thee back into the tempest and the Night’s Plutonian shore!
    Leave no black plume as a token of that lie thy soul hath spoken!
    Leave my loneliness unbroken!—quit the bust above my door!
    Take thy beak from out my heart, and take thy form from off my door!”
    Quoth the Raven “Nevermore.”

    And the Raven, never flitting, still is sitting, still is sitting
    On the pallid bust of Pallas just above my chamber door;
    And his eyes have all the seeming of a demon’s that is dreaming,
    And the lamp-light o’er him streaming throws his shadow on the floor;
    And my soul from out that shadow that lies floating on the floor
    Shall be lifted—nevermore!

    • Caracalla said

      Mais « Pallas » ici, c’est pas la déesse Athéna?

      [oui, mais j’ai traduit par Pallas, le titan. Ça fait un meilleur perchoir…. – Ysengromus]

  4. Sissi Cigale said

    Poe=the-raven

    Je poussai, violent, les auvents, alors d’un vol cinglant, bruissant
    Pénétra un corbeau puissant digne des saints jours perdus.

  5. Sally Vermont said

    Et récité, ici, par le regretté Christopher Lee (avec le texte anglais, pour suivre):

    [Magnifique. Merci, Sally. – Ysengrimus]

    • Mistral Simoun said

      Oh, les coussins sont pas de la même couleur dans les deux versions.

      [Eh non, bien vu sinon, Mistral Simoun. – Ysengrimus]

  6. Brigitte B said

    Mais que c’est triste…

    Lenore-The-Raven

    Dis de mon sein lourd de chagrin si, dans le paradis lointain,
    Si la pauvre âme qu’il contient pourra étreindre Lénore,
    Étreindre ce soleil éteint que les saints nomment Lénore?»
    Le corbeau dit: «Jamais plus.»

  7. Sophie Sulphure said

    Une sacrée tronche, ce Edgar Allan Poe…

    edgar-allan-poe

  8. Sublime. J’ai pas pu résister:

    Nevermind

    [À raison. – Ysengrimus]

  9. Constance said

    Interprété par Les Simpsons:

    [Pissant. Hurlant. Irrésistible. Quel cabotinage insensé! – Ysengrimus]

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