Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Obama n’est pas un prêcheur mais un orateur… et un compagnon de vie

Posted by Ysengrimus sur 29 avril 2008

Joie aigre-douce. Le puissant phénomène Obama c’est dans le fond comme le phénomène Powell ou Rice. Des figures majeures de la politique américaine sont désormais afro-américaines et prennent en toute simplicité une place à droite (souvent, à ce jour) ou au centre gauche (enfin, pour une fois) dans l’arène politique qui est celle de leur nation-empire. La couleur de la peau ou le profil ethnique n’est plus un critère. On prend enfin ces gens pour ce qu’ils sont, sans plus. Comme pour Oprah Winfrey (gentille, géniale, adulée), comme pour Barry Bond (vilain, tricheur, suicidaire), on juge l’arbre à ses fruits sociologiques, à son action politique, à sa pensée, à ses options, heureuses ou malheureuses, en toute neutralité ethno-raciale. C’est le degré zéro de la peau, enfin, enfin, enfin et plus que tout: ENFIN! Ceci dit et bien dit, la joie est quand même un peu aigre-douce parce que, bon, en quittant leur statut historique de martyrs des droits civiques, les afro-américains perdent aussi implacablement leur stature virginale et héroïque au sein de la mythologie politique américaine. Ils entrent de plain pied en pourriture politicienne banalisée pas plus et pas moins que tous les autres. Joie aigre-douce de les voir passer du mythique au normal… mais, somme toute, joie tout de même, car le coût historique de ce passage en parcours de calvaire a été suffisamment dur à payer pour qu’il soit plus que temps de passer à autres choses, sur un autre ton, dans un autre registre. Le moment historique est extraordinaire et fondamentalement jubilatoire. Obama est une figure qui gagne fortement en se faisant connaître. Sa capacité à CONVAINCRE l’électorat blanc de changer ses idées (ou ses préjugés) est le phénomène qui fera la différence dans cette campagne présidentielle. Du temps de John Kerry, c’était une guerre de tranchées, fixe (souvenons nous des bleus et des rouges sur la carte). Ici, ce sera une guerre de positions, mobile. Comme pour Oprah Winfrey, comme pour Barry Bond, le vieux facteur racial est en train de complètement se dissoudre. Il comptera moins que jamais.

Chantons donc avec Obama: « Moi, moi, Roy D’Argot, je le sais déjà. Je suis monté sur un drôle de bateau, bien plus pourri que la Cours de Miracles… » (Fugain, LE ROY D’ARGOT). et regardons le aller comme un météore. Le rapprochement du talent oratoire d’Obama avec celui de Kennedy me semble en fait bien plus valide qu’avec celui de Martin Luther King (à une importante différence près: Obama fonctionne par canevas de discours dont il improvise la finalisation sur place, alors que Kennedy écrivait et mémorisait l’intégralité de ses interventions publiques. Autres temps…). Il faut comprendre une chose d’une grande profondeur dans la culture rhétorique afro-américaine pré-Obama. Des gens comme Martin Luther King ou Jesse Jackson sont avant tout des pasteurs. Leur premier public se réunissait dans une petite chapelle communautaire. Leur éducation oratoire en est une d’ecclésiastiques: mysticisme implicite, amplitude de la résistance collective, espoir émanant du désespoir, communion avec l’audience, pathos, «Glory halleluia!», etc. Or, écoutez attentivement Obama. Il n’y a en fait rien de cela dans ses discours devant grand public. C’est un orateur fondamentalement laïc. Sa présentation est toujours dépouillée, rationnelle, explicative et synthétique en même temps. Sa simplicité de formulation est celle du communicateur efficace dont chaque mot résonne dans chaque cerveau. Le contenu n’y est pas sacrifié, mais packagé. C’est une sorte de power point verbal. Ce n’est jamais du simplisme de prêcheur. Ce n’est pas un sermon du tout (qui miserait sur l’espoir paradisiaque, la mystique grégaire, la colère rentrée, le pathos, le préchiprécha émotionnel, l’autovalorisation suavement dogmatique, la mélasse des martyrs). C’est, au contraire et sans concession, le plus délicat des discours politiques imaginable: celui engageant, entre autres, l’autocritique fondée rationnellement de toute une communauté. Son exposé s’adresse à l’opinion et au jugement d’abord, aux émotions ensuite. Même les inévitables effets de manches électoralistes les plus tonitruants peuvent toujours se résumer après coup en un fort élément de contenu. Son discours n’est pas démagogique. L’attaque ad hominem notamment en est rigoureusement absente. Obama ne cesse jamais de faire réfléchir son auditoire. Pour la simplicité, la clarté et le constant souci cognitif de l’exposé, il me rappelle en fait plus Lénine que Luther King… Admirons sans rougir, mais en demeurant conscient que ce ne sont pour l’instant que des paroles…

Sur le facteur femme maintenant. Face à cet autre immense événement historique, celui de faire face à une candidate à l’investiture, Obama ne put avancer que la formule traditionnelle: regardez ma First Lady. Il la joue à fond. Son épouse, Michelle Obama, est une avocate d’affaire articulée et intelligente qui se donne comme ayant été initiée à la conscience sociale par Obama lui-même. Son admiration pour son époux n’a rien de béat et se communique très bien dans les rassemblements. Mais c’est aussi une bourgeoise en tenue stricte, un peu crispée, pas très à l’aise dans les bains de foules, et qui dit des choses comme: «Nos deux petites filles vivent la vie de gras durs dont nous voudrions voir le reste des enfants américains bénéficier». Cette touche un peu poissante de condescendance de classe ne vend pas nécessairement très bien au centre gauche en général et en particulier auprès des femmes américaines, auxquelles on ne dit pas comme ça que ma famille est mieux tenue que la tienne. Or la femme surveille la femme. Toujours. Michelle Obama, sera-t-elle un talon d’Achille auprès du vote des femmes? Aucunement. Car il s’avérera en fait que  Michelle Obama, subtile, ajustable, louvoyant bien entre la force tranquille de l’épouse et la stature assumée de l’angle traditionnel de son « poste », saura exactement ce qu’elle fait dans cette lune de miel politique, inédite et splendide.

Ceci dit, les femmes (et les hommes) ayant voté pour Madame Clinton contre Obama dans cette longue et difficile campagne pour l’investiture démocrate n’ont pas nécessairement fait jouer uniquement le corporatisme femme. Les femmes sont d’ailleurs souvent les premières à se méfier de ce dernier. Elles aspirent à viser plus loin que l’esprit de corps sans nuance, dans les affaires de la cité. Au delà des clivages de sexage donc, on peut voir je crois, en cette longue et épuisante durabilité de Madame Clinton dans la lutte, un simple et net soubresaut d’inquiétude idéologique des démocrates américains. Un peu pas trop vers la gauche quand même sembla pour un temps se dire la conscience collective démocrate. Puis le débat pour l’investiture s’est graduellement éteint dans les fantasmes homicides du couac conclusif de Madame Clinton qui permirent à Obama de se mettre de nouveau en relief, avec la stature d’un seigneur débonnaire. C’est qu’Obama laisse toujours toutes les portes ouvertes. Sa courtoisie rhétorique est une redoutable méthode. Sur tous les fronts, il combat déjà l’image de la solution américaine par le conflit. Il se veut rassembleur et pacificateur. L’attaquer, c’est la première étape menant à devoir implacablement se joindre à lui… Imaginer l’application de ce genre de doctrine en politique étrangère laisse rêveur… Débat historique de la conscience collective américaine face à elle-même. Conflit avec le conflit… Et il demeure que l’Amérique est conquise par Obama. Il danse chez Ellen Degeneres, joue au basket et aspire à changer Washington. Force est d’admettre qu’un consensus tacite transcendant les partis se sera tissé autour de cette formidable figure du spectacle politique et de ce qu’il représente.

Avec Obama et de par Obama, l’Amérique est en fait en train de remythologiser sa vie politique. Sachant confusément qu’ils ne peuvent se débarasser de leur culpabilité effective, nos incroyables voisins du sud oeuvrent en ce moment à secouer le joug de la culpabilisation émotionnelle qui les accable si profondément face au monde. Activant à fond les formidables rouages recyclants de la toujours très efficace machine à mirages qu’est l’ensemble de leurs institutions, les américains sont en train de faire émerger une figure politique de haut niveau qui parle comme eux et qui dit « C’est assez! » à toute une classe de dirigeants oligarches. L’expérience intellectuelle et sentimentale est sans précédent depuis Kennedy. Profondément plus conformistes en république que les français, les américains ont crucialement besoin d’un président qu’ils aiment comme un frère, un partenaire ou un ami. Un compagnon de vie. Il faut voir maintenant jusqu’ou ils pourront vraiment aller dans cette quête peu simple mais déjà, l’expérience est absolument unique.

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8 Réponses to “Obama n’est pas un prêcheur mais un orateur… et un compagnon de vie”

  1. miki said

    Substance et pragmatisme certes, il a quand même fait Columbia et Harvard. Mais ce qui excite les foules et lui a valu 90% du vote noir, c’est la “cadence” hypnotique du prêcheur noir américain, copiée de MLK, apprise au genou de Jeremiah Wright (qui a quand même su transformer sa congrégation de 800 a 8000 membres en vingt ans). C’est cette cadence qui fait que les gens sortent de ses rallies avec un “feeling” mais ne seraient pas à même de dire de quoi Obama a parlé au juste.

  2. ysengrimus said

    Pas d’accord. Cette sur-afro-américanisation d’Obama et de son auditoire n’est pas conforme aux faits. Avez-vous écouté ses discours?

  3. jon said

    Je sais une chose, OBAMA est le président prochain des USA, je suis convaicu. VIVA PRESIDENT OBAMA, en tout cas il a déjà mon vote en novembre. Je prend l’avion vers NEW-YORK, bye! bye!

  4. Roddenberry said

    Le probleme que la sophisticatication de son discours est imperméable à l’intelligence de l’Amerique populaire (rednecks, latinos, ouvriers,non diplomes etc,), ce qui rend son election face à Mac Cain plus qu’hypothetique

  5. Femme avec voile qui a si peur de l'Occident said

    C’est le texte parlant d’Obama le plus complet et le mieux élaboré que j’ai lu. D’ailleurs, un ami va le reprendre dans son blog avec votre autorisation.

    Félicitations et respect.

    Inch Allah

  6. ysengrimus said

    Bien sûr. Un lien à mon carnet serait apprécié.

  7. Moi said

    Mais…vous dites des choses fort intelligentes Monsieur. Je reviendrai ! Merci@bientôt. Qui que vous soyez, vous n’êtes pas assez célèbre ! (Rires)

  8. Carl Bourque said

    Bonjour mon ami,
    Toujours intéressant de vous lire, je dirais même un délice.
    carbo43.

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