Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Faites-vous du journalisme citoyen de type TÉLEX?

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2014

Bon, c’est déjà tendance de dire que le cyber-journalisme citoyen piétine. On cherche ostentatoirement des explications. On ne se gène pas pour le dénigrer dans le mouvement, ça fait toujours ça de pris. On suggère qu’il est trop de la marge et de la basse fosse. Qu’il fait dans la crispation systématique et la résistance par rejet en bloc. On lui reproche son sempiternel périphérisme. Personnellement, je pense que si le cyber-journalisme citoyen piétine et végète (ce qui reste encore en grande partie à prouver au demeurant), ce n’est pas à cause de son périphérisme, ou de sa marginalité, ou de sa résistite aiguë. Je crois plutôt que c’est le mimétisme qui, lentement, le tue.

Formulons la chose concrètement, sans apparat. Tout commentateur citoyen lit le journal du matin. C’est fatal. On s’informe à l’ancienne aussi. Nos coutumes ordinaires ne se déracinent pas comme ça. Y a pas de mal à ça, au demeurant. On parcoure les titres, on lisotte nos chroniques (honteusement) favorites. On se laisse instiller l’air du temps d’un œil, en faisant au mieux pour dominer la situation. On tressaute, comme tout le monde, au fait divers sociologiquement sensible du moment (il nous fait inévitablement tressauter, c’est justement pour ça qu’il est sociologiquement sensible). Alors, de fil en aiguille, entre la poire et le fromage, on accroche l’ordi portable et on commente à chaud. C’est si doux, si fluide, si facile. Comme on a du bagou et peu de complexes, première affaire que tu sais, un billet est né. Quelques clics supplémentaires et zag, le voici, sans transition, dans l’espace public. Se rend-on compte seulement de ce qui vient de nous arriver, en rapport avec le journal du matin? On vient tout simplement de lui servir la soupe en le glosant gentiment, en le répercutant, sans malice et sans percutant.

J’appelle cyber-journalisme de type TÉLEX l’action d’un repreneur de titres qui répercute la nouvelle du moment en croyant, souvent de bonne foi, l’enrober d’un halo critique. Ce susdit halo critique, bien souvent aussi, est une simple redite clopin-clopant des éditos conventionnels que notre journaliste de type TÉLEX n’a, au demeurant, pas lu. Les carnets de type TÉLEX existent depuis un bon moment (voir à ce sujet ma typologie des blogues de 2009) et certains d’entre eux sont de véritables exercices-miroirs de redite perfectionnée des médias conventionnels. Gardons notre agacement bien en bride, sur ceci. Plagiat parfois, la redite ne l’est pas toujours. Les Monsieur Jourdain de la redite sont légions. Que voulez-vous, on ne lit pas tous les éditos, fort heureusement d’ailleurs. On les redit bien souvent sans le savoir. Et le fait de s’y substituer, sans les lire, ne fait pas moins de soi la voix d’un temps… de la non-avant-garde d’un temps, s’entend.

La propension TÉLEX en cyber-journalisme citoyen rencontre d’ailleurs un allié aussi involontaire qu’inattendu: les lecteurs. Vous parlez du sujet que vous jugez vraiment crucial, sensible, important, vous collectez trente-deux visites. Vous bramez contre l’ancien premier ministre du Québec, prudemment retourné à la pratique du droit, Jean Charest (qui, au demeurant, ne mérite pas moins, là n’est pas la question), vous totalisez en un éclair sept cent cinquante sept visites, dans le même laps de temps. Ça prend de la force de caractère pour ne pas, à ce train là, subitement se spécialiser dans le battage à rallonge du tapis-patapouf. Give people what they want, cela reste une ritournelle qui se relaie encore et encore sur bien des petits airs. Automatiquement accessible, dans une dynamique d’auto-vérification d’impact instantanée, il est fort tentant, le chant des sirènes du cyber-audimat. Beaucoup y ont graduellement cédé, dans les huit dernières années (2006-2014). Et la forteresse cyber-citoyenne de lentement caler dans les sables actualistes rendus encore plus mouvants par ce bon vieux fond de commerce indécrottable de nos chers Bouvard & Pécuchet.

Je ne questionne pas les mérites intellectuels et critiques de la résistance tendue et palpable du polémiste cyber-journalistique. Il est sain, crucial même, de nier (au sens prosaïque et/ou au sens hégélien du terme) la validité du flux «informatif» journalier. C’est exactement au cœur de ce problème que mes observations actuelles se nichent. À partir de quel instant imperceptible cesse-t-on de critiquer le traitement ronron de l’actualité et se met-on à juste le relayer? À quel moment devient-on un pur et simple TÉLEX? Le fond de l’affaire, c’est que l’immense majorité des commentateurs citoyens n’est pas sur le terrain et c’est parfaitement normal. Tout le monde ne peut pas être en train de vivre à chaud le printemps arabe ou la lutte concertée et méthodique des carrés rouges québécois. Le journaliste citoyen n’est donc pas juste un reporter twittant l’action, il s’en faut de beaucoup. C’est aussi un commentateur, un analyste, un investigateur incisif des situations ordinaires. On notera d’ailleurs, pour complément à la réflexion, que les luttes, les rallyes, les fora, les printemps de toutes farines ne sont pas les seuls événements. Il est partout, l’événement. Il nous englobe et il nous enserre. Il nous tue, c’est bien pour ça qu’on en vit. Et le citoyen est parfaitement en droit universel de le décrire et de l’analyser, ici, maintenant, sans transition et sans complexe, dans ce qu’il a de grand comme dans ce qu’il a de petit. Il y a tellement énormément à dire. La force de dire est et demeure une manière d’agir, capitale, cruciale, précieuse. La légitimité fondamentale de ce fait n’est nullement en question. Ce qui est mis ici à la question, c’est le lancinant effet d’usure journalier, routinier. Le temps a passé et continue de passer sur la cyberculture. Les pièges imprévus de la redite chronique de la chronique vous guettent au tournant. Les échéances éditoriales vous tapent dans le bas du dos, que vous soyez suppôt folliculaire soldé ou simple observateur pianoteur de la vie citoyenne. Le premier éclat cyber-jubilatoire passé, ne se met-on pas alors à ressortir le vieux sac à malices journalistique, en moins roué, en moins argenté, et surtout en moins conscient, savant, avisé?

Retenez bien cette question et posez-là à votre écran d’ordi lors de votre prochaine lecture cyber-journalistique. Ceci est-il juste un TÉLEX, relayé de bonne foi par un gogo le pif étampé sur le flux, soudain intégralement pris pour acquis, du fil de presse? Que me dit-on de nouveau ici? Que m’apprend-on? Que subvertit-on en moi? Où est le vrai de vrai vrai, en ceci? Comment se reconfigure mon inévitable dosage d’idées reçues et de pensée novatrice dans cette lecture? Suis-je dans du battu comme beurre ou dans du simplement rebattu, ici, juste ici? Les impressions qu’on m’instille sur l’heure sont-elles des résurgences brunâtres hâtivement remises à la page ou des idées procédant d’une vision authentiquement socialement progressiste? Le fait est que, tous ceux qui on les doigts dansottant sur les boutons résultant du progrès ne sont pas nécessairement des agents de progrès… Il s’en faut de beaucoup.

La voici ici, justement (puisqu’on en cause, hein), mon idée force. Je vous la glose en point d’orgue et, pour le coup, n’hésitez pas à ne pas l’épargner. Mirez la sans mansuétude et demandez-vous si je la relaie, ouvertement ou insidieusement, du journal du matin (ce qui est la fonction essentielle d’un TÉLEX, gros être machinal, déjà bien vieillot et qui ne se pose pas de questions). Le cyber-journalisme citoyen ne piétine pas quand il résiste et se bat. Le cyber-journalisme citoyen se met à piétiner quand, entrant imperceptiblement en mimétisme, il se met à relayer ce qu’il aspirait initialement à ouvertement contredire, nommément la ligne «informative» des grandes agences de presse qui, du haut de leurs ressources perfectionnées et de leurs pharaoniques moyens, continuent d’ouvertement servir leurs maîtres. Le problème central, existentiel (n’ayont pas peur des mots), du cyber-journalisme citoyen n’est pas qu’on le marginalise (par acquis technique, rien sur l’internet ne se marginalise vraiment), c’est qu’on le récupère, en le remettant, tout doucement, dans le ton-télex du temps…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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19 Réponses to “Faites-vous du journalisme citoyen de type TÉLEX?”

  1. Tourelou said

    Et que cherche-t-on? Mensonge ou vérité? Tout écrivain devrait répondre. Qu’importe l’outil utilisé, les mots nourrissent l’esprit.

  2. Catoito said

    Très juste analyse. Bonne année, Ysengrimus.

  3. Gudule said

    Un exemple hurlant de ce qu’Ysengrimus explique. Un petit fier-pet écrit, sur une plate-forme de journalisme citoyen:

    « Je suis heureux de vous informer que l’article du même nom [sur l’humoriste Dieudonné et sa quenelle] – mais de contenu modifié – que j’ai publié sur Agoravox y a été le bestseller hier et a recueilli plus de 100 commentaires ainsi que 74 %, d’approbation. »

    Donc la voici la clé de succès, sur le voxpop Agora Vox et sur des plate-formes citoyennes analogues. Aller exprimer servilement de l’admiration pour Dieudo le fascho et bien insister sur ses convictions dans les discussion. Notre petit fier-pet devrait remercier Dieudo, lui-même, en fait. Il est porteur. Il tire ses groupies vers le haut du marigot… la partie la moins profonde (dans tous le sens du terme) et la plus polluée.

    L’trip «tout pour s’faire cliquer», avec ça, comme le dit le billet ici, on finit par payer en se remettant tout doucement au service des causes douteuses.

    [Excellent exemple, Gudule. Vous avez tout à fait raison de le reprendre ici. Il est absolument crucial de préférer l’expression vive à l’audimat ronflant, chiffré et monocorde. S’il y a une leçon que Dieudonné, ce raciste explicite et fétide, nous donne quand même un peu, c’est bien encore celle-là. Il la donne de plus en plus a contrario d’ailleurs, mais bon, je vais pas m’étendre sur ce lit de provoque, c’est pas mon affaire… (moi Dieudo, un peu, pas trop). – Ysengrimus]

  4. Denis LeHire said

    Fait-il donc se censurer. Éviter certains sujets?

    [Pas se censurer: se discipliner. Pas éviter des sujets: documenter nos sujets. Les seuls sujets qu’il faut (temporairement) éviter, Denis, sont ceux qu’on ne peut pas renouveler par un savoir critique. Nous sommes ici pour subvertir, pas pour nous faire remorquer en cherchant à nous faire remarquer. Il est donc préférable d’avoir quelque chose d’incisif à dire sur un sujet, avant de le traiter. C’est ce qui est promu ici. Et, oui, oui, tant pis si le suivisme actualiste ET l’audimat en souffrent un peu… On fait du journalisme citoyen, pas du journalisme populaire. – Ysengrimus]

  5. Sophie Sulphure said

    Ce texte et ces commentaires sont tellement importants. C’est ça le bobo, c’est exactement ça. Merci de me le faire comprendre si clairement.

    • Piko said

      Je suis d’accord. Cessons de suivre comme des moutons. Un cyber-mouton c’est encore un mouton. Disons ce qu’il faut dire, pas ce qu’ils veulent qu’on dise.

  6. Fridolin said

    Victime de son succès, le Huffington Post est devenu un journal straight comme les autres. Un vendeur d’intox de plus, qu’est-ce que tu veux que ça crisse dans nos vies?

    [Excellent exemple. – Ysengrimus]

    • Serge Morin said

      Et Rue89 qui se fait manger tout rond par le Nouvel Observateur. « Succès » pour ses fondateurs-investisseurs-crosseurs. Perte pour nous, perte pour l’info alternative, perte pour le libre journalisme…

      [Je seconde – Ysengrimus]

  7. Miranda Delalavande said

    L’image du « télex » est excellente. On fait suivre de l’info niaiseusement, comme des robots au gros égo ou des tweets (dans les deux sens du mot), pour se faire lire. Le télex était finalement plus honnête. Il se contentait d’envoyer l’info quelque part, comme un téléphone ou le radio… Il diffusait l’info mécaniquement. Nous autre, on la pique pour se faire voir…

    • PanoPanoramique said

      C’est quoi le problème, si l’info est intéressante?

      [C’est quoi l’intérêt de la répercuter/dédoubler, si l’info est déjà diffusée. Tout l’internet est accessible. C’est pas comme dans le temps du télex justement qui, lui au moins, compensait les limitations effectives des journaux régionaux/nationaux. – Ysengrimus]

  8. Demian West said

    Je reste persuadé que le journalisme citoyen sera sauvé par le méta-journalisme-citoyen, comme nous pouvons en lire dans cet article, et le style et le vocabulaire sont en plus si variés et riches que c’est un sermon comme un neuf Bossuet. Ca ne peut jamais faire de mal et j’en reprendrai bien, je ferai diète demain…

    Bonne Année Ysengrimus de la part du rusé Demian de la fable… 😀

    [Pareillement, mon prince, pareillement. Longévité et prospérité. – Ysengrimus]

  9. PanoPanoramique said

    On fait des concessions tactique et on devient Huffington-Monde ou on reste inflexible et on reste Ysengrimus dans son petit coin?

    [Je ne transigerai pas. Qui m’aime me suive et que la multitude progresse ou aille se faire voir dans la cyber-foire. – Ysengrimus]

  10. Je fais ici un tout petit peu de télex… Mais c’est pour dire et appuyer qu’à mon goût ce billet tire dans le mille et fait réfléchir sur le sens du dialogue, la responsabilité de la prise de parole si humble soit-elle dans le plus confidentiel des médias. À lui seul, mais il y en a certes bien d’autres, ce texte donne raison à Dominique Garand (et aut.) qui cite votre blogue en exemple dans Un Québec polémique, Éthique de la discussion (Hurtubise), entendu aujourd’hui, 4 février, à l’émission littéraire de Radio-Canada Plus on est de fous, plus on lit. Bravo!

    [Merci. L’entrevue avec Monsieur Garand est fort intéressante. Il est effectivement crucial de commencer à sérieusement réfléchir à ces questions. – Ysengrimus]

  11. Ysengrimus said

    On exemplifie ici ce cher buzz d’AgoraVox… Notons ou rappelons, en toute déférence, qu’un relai télex sur un sujet actualiste porteur attire du traffic, quel qu’en soit l’auteur… Voir, donc, le second commentaire de ce cyber-télex:

    LE DRAME DE L’ÉCRASEMENT DU BOEING 777 DE MALAYSIA AIRLINES

    Et, bon, la fonction d’Agoravox sera la fonction d’AgoraVox. Tant que la soif d’audimat ne prend pas le dessus sur la priorité critique, tout est bon… le cas échéant…

  12. Sismondi said

    Donc, Ysengrimus, t’es pas trop chaud pour la promotion du copier-coller?

    [Pour tout dire: non. – Ysengrimus]

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