Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

JOHNNY B. GOODE (de Chuck Berry) en v.f.

Posted by Ysengrimus sur 31 mars 2018

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Tout près d’la Nouvelle-Orléans, en Louisiane
Dans un tas de billots en forme de cabane
Au creux de la forêt, où le chemin fait coude
Vivait un paysan nommé Johnny B. Goode
Qui savait lire et écrire de façon bien moche
Mais qui jouait la guitare comme on sonne une cloche.

Va, va, Johnny B. Goode

Par un lacet à sa guitare son cou était lié.
Après les travaux, près de la voie ferrée,
Au pied d’un sapin, bien au frais, à l’ombre,
Il inventait des rythmes et des accords sans nombre.
Les gens qui passaient disaient, étonnés:
« T’as vu ce paysan? Quelle dextérité! ».

Va, va, Johnny B. Goode

Sa maman disait: « Tu sera un monsieur très bien
Et tu seras le chef d’un groupe de musiciens.
Tous les gens des quatre coins du canton
Jusqu’au crépuscule écouteront tes chansons.
Ton nom, peut-être un jour scintillera dans la dans la gloire
Ça dira: «JOHNNY B. GOODE, CE SOIR.»

Va, va, Johnny B. Goode

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En v.o., c’était il y a soixante ans pilepoil aujourd’hui que cette composition cruciale sortait sur disque (elle fut envoyée par la suite dans l’espace, avec vingt-sept autres plages musicales du monde, dans la sonde Voyager, pour son statut incontournable d’œuvre terrestre significative).

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Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, Culture vernaculaire, Musique, Poésie, Traduction | Tagué: , , | 22 Comments »

Penser la musique sans la sentir (à propos de la musique dans LE GAI SAVOIR de Nietzsche)

Posted by Ysengrimus sur 21 mars 2018

Une partition manuscrite de Beethoven

Une partition manuscrite de Beethoven

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Attention, comprenons-nous bien ici. Il ne s’agit pas de lancer la pierre à Friedrich Nietzsche (1844-1900) au sujet de sa compréhension de la musique. Nietzsche improvisait souvent au piano. Il parait qu’il était même très bon (c’est vraiment dommage qu’on ait pas pu enregistrer ça). Il avait, parait-il, envisagé d’être compositeur. Il connaissait très bien la musique, notamment la musique classique allemande de son temps. Il s’est même tenu un bout de temps avec le compositeur Richard Wagner (1813-1883). Ils ont fini par se pogner, se brouiller, et pour les bonnes raisons en plus (nommément la conception de la musique et aussi l’antisémitisme de Wagner que Nietzsche ne pouvait pas piffer). Je juge en conscience que Nietzsche avait raison contre Wagner, notamment sur la musique. On va voir ça dans quelques instants.

On parle donc du philosophe moustachu comme d’un gars qui s’y connaissait passablement en musique. Et pourtant Nietzsche, le philosophe, échantillonne pour nous, dans un seul de ses ouvrage (Le gai savoir, que je cite ici dans la version de 1887), les sept principales propensions convenues qu’une personne de culture tend à manifester au sujet de la musique, notamment quand elle n’y comprend trop rien et se fait royalement chier au concert. Penser la musique sans la sentir, c’est le principal bobo qui hante tout un savoir, gai ou triste, et Nietzsche nous impose involontairement une version articulée et nette de ce bobo. Oublions tout un instant et imprégnons nous sans paniquer des versets 103, 106, 183, 303, 317, 334, et 368 de l’ouvrage Le gai savoir.

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  1. De la musique allemande.

La musique allemande est maintenant déjà, plus que toute autre, la musique européenne, parce qu’en elle seule, les changements que la Révolution a produits en Europe ont trouvé leur expression: c’est la musique allemande seulement qui s’entend à l’expression des masses populaires en mouvement, à ce formidable vacarme artificiel qui n’a même pas besoin de faire beaucoup de bruit pour faire son effet — tandis que par exemple l’opéra italien ne connaît que les chœurs de domestiques ou de soldats, mais pas du «peuple». Il faut ajouter que, dans toute musique allemande, on perçoit une profonde jalousie bourgeoise de tout ce qui est noblesse, surtout de l’esprit et de l’élégance, en tant qu’expression d’une société de cour et de chevalerie, vieille et sûre d’elle-même. Ce n’est pas là de la musique comme celle du Sänger de Goethe, de cette musique chantée devant la porte qui plaît aussi «dans la salle» et surtout au roi: il n’y est plus question «des chevaliers qui regardaient avec courage» et des «belles qui baissaient les yeux.» La grâce même n’entre pas dans la musique allemande sans des velléités de remords; ce n’est que quand il arrive à la joliesse, cette sœur champêtre de la grâce, que l’Allemand commence à se sentir moralement à l’aise — et dès lors il s’élève toujours davantage jusqu’à cette «sublimité» enthousiaste, savante, souvent à patte d’ours, la sublimité d’un Beethoven. Si l’on veut s’imaginer l’homme de cette musique, eh bien! que l’on s’imagine donc Beethoven, tel qu’il apparut à côté de Goethe, par exemple à cette rencontre de Teplitz: comme la demi-barbarie à côté de la culture, comme le peuple à côté de la noblesse, comme l’homme bonasse à côté de l’homme bon, et plus encore que «bon», comme le fantaisiste à côté de l’artiste, comme celui qui a besoin de consolations à côté de celui qui est consolé, comme l’exagérateur et le défiant à côté de l’équitable, comme le quinteux et le martyr de soi-même, comme l’extatique insensé, le béatement malheureux, le candide démesuré, comme l’homme prétentieux et lourd — et en tout et pour tout comme l’homme «indompté»: ainsi l’a compris et désigné Goethe lui-même, Goethe l’Allemand d’exception pour qui une musique qui aille de pair avec lui n’a pas encore été trouvée! — Que l’on considère, pour finir, s’il ne faut pas entendre ce mépris toujours croissant de la mélodie et ce dépérissement du sens mélodique chez les Allemands comme une mauvaise manière démocratique et un effet ultérieur de la Révolution. Car la mélodie affirme une joie si ouverte de tout ce qui est règle et une telle répugnance du devenir, de l’informe, de l’arbitraire, qu’elle vous a un son qui vient de l’ancien ordre des choses européennes, et comme une séduction propre à nous y ramener.

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir, Traduction de Die Fröhliche Wissenshaft (La Gaya Scienza) (édition 1887) par Henri Albert (1869-1921), Édition électronique, Les Échos du Maquis, 2011, p.106-107.

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  1. La musique qui intercède.

«Je suis avide de trouver un maître dans l’art des sons, dit un novateur à son disciple, un maître qui apprendrait chez moi les idées et qui les traduirait dorénavant dans son langage: c’est ainsi que j’arriverais mieux à l’oreille et au cœur des hommes. Avec les sons on parvient à séduire les hommes et à leur faire accepter toutes les erreurs et toutes les vérités: qui donc serait capable de réfuter un son?» — «Tu aimerais donc être considéré comme irréfutable?» interrogea le disciple. Le novateur répondit: «J’aimerais que le germe devînt arbre. Pour qu’une doctrine devienne arbre, il faut que l’on ait foi en elle pendant un certain temps: pour que l’on ait foi en elle, il faut qu’elle soit considérée comme irréfutable. L’arbre a besoin de tempêtes, de doutes, de vers rongeurs, de méchanceté, pour lui permettre de manifester l’espèce et la force de son germe; qu’il se brise s’il n’est pas assez fort. Mais un germe n’est toujours que détruit — et jamais réfuté!» — Lorsqu’il eut dit cela, son disciple s’écria avec impétuosité: «Mais moi, j’ai foi en ta cause et je la crois assez forte pour que je puisse dire contre elle tout, tout ce que j’ai sur le cœur.» — Le novateur se mit à rire à part soi, et le menaça du doigt. «Cette espèce d’adhésion, ajouta-t-il, est la meilleure, mais elle est dangereuse, et toute espèce de doctrine ne la supporte pas.»

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir, Traduction de Die Fröhliche Wissenshaft (La Gaya Scienza) (édition 1887) par Henri Albert (1869-1921), Édition électronique, Les Échos du Maquis, 2011, p.109.

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  1. La musique du meilleur avenir.

Le premier musicien serait pour moi celui qui ne connaîtrait que la tristesse du plus profond bonheur, et qui ignorerait toute autre tristesse. Il n’y a pas eu jusqu’à présent de pareil musicien.

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir, Traduction de Die Fröhliche Wissenshaft (La Gaya Scienza) (édition 1887) par Henri Albert (1869-1921), Édition électronique, Les Échos du Maquis, 2011, p.134.

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  1. Deux hommes heureux.

Vraiment cet homme, malgré sa jeunesse, s’entend à l’improvisation de la vie et étonne même les observateurs les plus fins: — car il semble qu’il ne se méprenne jamais quoiqu’il joue sans cesse aux jeux dangereux. Il fait songer à ces maîtres improvisateurs de la musique auxquels le spectateur voudrait attribuer une divine infaillibilité de la main, quoiqu’ils touchent parfois à faux, puisque tout mortel peut se tromper. Mais ils sont habiles et inventifs et toujours prêts, dans le moment, à intégrer le son produit par le hasard de leur doigté ou par une fantaisie dans l’ensemble thématique et à animer l’imprévu d’une belle signification et d’une âme […].

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir, Traduction de Die Fröhliche Wissenshaft (La Gaya Scienza) (édition 1887) par Henri Albert (1869-1921), Édition électronique, Les Échos du Maquis, 2011, p.159-160.

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  1. Regard en arrière.

Nous avons rarement conscience de ce que chaque période de souffrance de notre vie a de pathétique; tant que nous nous trouvons dans cette période, nous croyons au contraire que c’est là le seul état possible désormais, un ethos et non un pathos — pour parler et pour distinguer avec les Grecs. Quelques notes de musique me rappelèrent aujourd’hui à la mémoire un hiver, une maison et une vie essentiellement solitaire et en même temps le sentiment où je vivais alors: — je croyais pouvoir continuer à vivre éternellement ainsi. Mais maintenant je comprends que c’était là uniquement du pathos et de la passion, quelque chose de comparable à cette musique douloureusement courageuse et consolante, — on ne peut pas avoir de ces sensations durant des années, ou même durant des éternités: on en deviendrait trop «éthéré» pour cette planète.

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir, Traduction de Die Fröhliche Wissenshaft (La Gaya Scienza) (édition 1887) par Henri Albert (1869-1921), Édition électronique, Les Échos du Maquis, 2011, p.165.

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  1. Il faut apprendre à aimer.

Voilà ce qui nous arrive en musique: il faut d’abord apprendre à entendre en général, un thème ou un motif, il faut le percevoir, le distinguer, l’isoler et le limiter en une vie propre; puis il faut un effort et de la bonne volonté pour le supporter, malgré son étrangeté, pour exercer de la patience à l’égard de son aspect et de son expression, de la charité pour son étrangeté: — enfin arrive le moment où nous nous sommes habitués à lui, où nous l’attendons, où nous pressentons qu’il nous manquerait s’il faisait défaut; et maintenant il continue à exercer sa contrainte et son charme et ne cesse point que nous n’en soyons devenus les amants humbles et ravis, qui ne veulent rien de mieux au monde que ce motif et encore ce motif. — Mais il n’en est pas ainsi seulement de la musique: c’est exactement de la même façon que nous avons appris à aimer les choses que nous aimons, finalement nous sommes toujours récompensés de notre bonne volonté, de notre patience, de notre équité, de notre douceur à l’égard de l’étranger, lorsque pour nous l’étranger écarte lentement son voile et se présente comme une nouvelle, indicible beauté. De même celui qui s’aime soi-même aura appris à s’aimer sur cette voie-là: il n’y en a pas d’autre. L’amour aussi, il faut l’apprendre.

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir, Traduction de Die Fröhliche Wissenshaft (La Gaya Scienza) (édition 1887) par Henri Albert (1869-1921), Édition électronique, Les Échos du Maquis, 2011, p.170-171.

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  1. Le cynique parle.

Mes objections contre la musique de Wagner sont des objections physiologiques: à quoi bon les déguiser encore sous des formules esthétiques? Mon «fait» est que je respire difficilement quand cette musique commence à agir sur moi; qu’aussitôt mon pied se fâche et se révolte contre elle —mon pied a besoin de cadence, de danse et de marche, il demande à la musique, avant tout, les ravissements que procurent une bonne démarche, un pas, un saut, une pirouette. — Mais n’y a-t-il pas aussi mon estomac qui proteste? mon cœur? la circulation de mon sang? Mes entrailles ne s’attristent-elles point? Est-ce que je ne m’enroue pas insensiblement? — Et je me pose donc la question: mon corps tout entier, que demande-t-il en fin de compte à la musique? Je crois qu’il demande un allégement: comme si toutes les fonctions animales devaient être accélérées par des rythmes légers, hardis, effrénés et orgueilleux; comme si la vie d’airain et de plomb devait perdre sa lourdeur, sous l’action de mélodies dorées, délicates et douces comme de l’huile. Ma mélancolie veut se reposer dans les cachettes et dans les abîmes de la perfection: c’est pour cela que j’ai besoin de musique. Que m’importe le théâtre? Que m’importent les crampes de ses extases morales dont le «peuple» se satisfait! Que m’importent toutes les simagrées des comédiens!… On le devine, j’ai un naturel essentiellement antithéâtral, — mais Wagner, tout au contraire, était essentiellement homme de théâtre et comédien, le mimomane le plus enthousiaste qu’il y ait peut-être jamais eu, même en tant que musicien!… Et, soit dit en passant, si la théorie de Wagner a été: «le drame est le but, la musique n’est toujours que le moyen», — sa pratique a été au contraire, du commencement à la fin, «l’attitude est le but, le drame et même la musique n’en sont toujours que les moyens». La musique sert à accentuer, à renforcer, à intérioriser le geste dramatique et l’extériorité du comédien, et le drame wagnérien n’est qu’un prétexte à de nombreuses attitudes dramatiques. Wagner avait, à côté de tous les autres instincts, les instincts de commandement d’un grand comédien, partout et toujours et, comme je l’ai indiqué, aussi comme musicien. — C’est ce que j’ai une fois démontré clairement, mais avec une certaine difficulté, à un brave wagnérien; et j’avais des raisons pour ajouter encore: «Soyez donc un peu honnête envers vous-même, nous ne sommes pas au théâtre! Au théâtre on n’est honnête qu’en tant que masse; en tant qu’individu on ment, on se ment à soi-même. On se laisse soi-même chez soi, lorsque l’on va au théâtre, on renonce au droit de parler et de choisir, on renonce à son propre goût, même à sa bravoure telle qu’on la possède et l’exerce, entre quatre murs, envers Dieu et les hommes. Personne n’apporte au théâtre le sens le plus subtil de son art, pas même l’artiste qui travaille pour le théâtre; c’est là que l’on est peuple, public, troupeau, femme, pharisien, électeur, concitoyen, démocrate, prochain, c’est là que la conscience la plus personnelle succombe au charme niveleur du plus grand nombre, c’est là que règne le «voisin», c’est là que l’on devient voisin…» (J’oubliais de raconter ce que mon wagnérien éclairé répondit à mes objections physiologiques: «Vous n’êtes donc, tout simplement, pas assez bien portant pour notre musique!»)

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir, Traduction de Die Fröhliche Wissenshaft (La Gaya Scienza) (édition 1887) par Henri Albert (1869-1921), Édition électronique, Les Échos du Maquis, 2011, p.208-209.

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Alors toutes les facettes du fait —si ravageur et si répandu— de penser la musique sans la sentir se trouvent encapsulées ici. Détaillons-les, une par une (1, 2, 3, 4, 5, 6 et 7) avant de rencontrer le moment (moment numéro 8 ici) crucialement anti-wagnérien où le philosophe moustachu et boudeur sent enfin adéquatement le tout de la musique qui vient vibrer en lui.

  • 1) Assimilation de la musique à la chanson (et à la mise en scène opératique): Voici donc qu’on nous parle de la chanson et du scénario des opéras en disant et en s’imaginant que c’est la musique. Les chœurs de serviteurs et de soldats, le peuple, les thèmes révolutionnaires ou ceux qui plaisent au roi (première partie du verset 103), tout ça relève pourtant du fatras théâtral opératique, sans plus. Il n’y a rien de musical là dedans et Nietzsche ne semble pas le voir. La musique accompagne ici… et tous ces thèmes sont narratifs et figuratifs (ce que la musique n’est pas et ne sera jamais). Croire parler de la musique quand on parle de la chanson (et de son contenu textuel et thématique), c’est le premier grand piège du commentateur cultivé cacassant dans le champ, sur la musique. Et Nietzsche y tombe les deux pieds en premier. Encore une fois: on va pas lui lancer la pierre, hein. Même Théodore Adorno (1903-1969) s’y est pris les pieds, qui nous parle en ample dégoisi, dans Philosophie de la nouvelle musique, des textes des livrets chantés d’Arnold Schœnberg comme si on en avait quelque chose à cirer du blablabla verbal des œuvres en bouts rimés accompagnant pensivement le dispositif sonore de ce titan musical.
  • 2) Assimilation de la musique à la personnalité (et à la nationalité) de son compositeur: Puis voici que Nietzsche passe d’un coup sec (dans la seconde partie du verset 103) à Ludwig van Beethoven (1770-1827). C’est nettement un mieux. Voilà quand même le grand musicien qui se tient le plus proche de Nietzsche devant l’histoire. Mais Nietzsche en fait quoi? Il ne nous le présente pas musicalement. Il nous la joue plutôt au bottin mondain. Il fait paraître le pauvre Beethoven asocial comme gauche et timoré dans sa célèbre rencontre avec un Goethe (1749-1832), dédaigneux et guindé, qui chercherait encore son accompagnateur musical (eh ben, quant à moi, qu’il cherche!). Excusez-moi mais la timidité interpersonnelle et l’idéologie anti-monarchiste de Beethoven (je salue respectueusement cette dernière au passage mais comme on rejoint le citoyen, pas l’artiste) n’est pas la musique de Beethoven. La musique de Beethoven n’est ni allemande, ni républicaine, ni dix-neuviémiste, ni timide, ni échevelée, ni rageuse. Les titres ronflants et datés que Beethoven donne à ses œuvres et ses motivations perso pour les composer ne nous concernent pas vraiment, quand on les écoute. La force insondable d’une sonate, d’un concerto ou d’une symphonie du susdit chef d’orchestre rageur et échevelé n’est tout simplement pas là. Elle est dans le son et dans le ventre qui reçoit ce son de plein fouet. Et Nietzsche ne parle pas de cela.
  • 3) Assimilation de la forme musicale au souvenir historique (archaïsant) qu’elle encapsule: Maintenant Nietzsche conclut le verset 103 ainsi: Que l’on considère, pour finir, s’il ne faut pas entendre ce mépris toujours croissant de la mélodie et ce dépérissement du sens mélodique chez les Allemands comme une mauvaise manière démocratique et un effet ultérieur de la Révolution. Car la mélodie affirme une joie si ouverte de tout ce qui est règle et une telle répugnance du devenir, de l’informe, de l’arbitraire, qu’elle vous a un son qui vient de l’ancien ordre des choses européennes, et comme une séduction propre à nous y ramener. Ayoye. Identification des formes musicales aux mouvements socio-historiques sensés les engendrer. Voilà qui est intellectuel et aussi, on peut le dire, qui n’est pas trop faux. J’en ai même déjà parlé, de ces déterminations de la musique comme art non-figuratif. Mais c’est de l’ethnomusicologie, ça, de la sociologie des formes musicales, de la sociocritique du tsointsoin. Ce n’est toujours pas de la mélomanie! Et ce son qui vient de l’ancien ordre, est tout simplement la forme musicale antérieure, désormais convenue, rebattue, stabilisée en rengaine et en patron comportemental qui nous roule en écho dans l’oreille et le cortex. Le fait qu’elle soit européenne n’est pas vraiment notre affaire. Ce sont les limites même de sa musicalité (et non de son européanité) qui la vouera au renouvellement qui inexorablement s’avance.
  • 4) Assimilation de la musique à une pensée formelle (ou philosophique): On voit de plus en plus clairement ce qui se tambouille. Nietzsche exemplifie (de temps en temps) son argumentation non-musicale en la posant sur une métaphore ou analogie musicale. En un mot, il appréhende la musique en idéologue. Il la fait valoir pour ce qu’elle entraîne de schémas sociaux, de blablabla narratif, de valeurs morales, de sédiments connotatifs ou de pensées associatives. C’est bien lourd et bien extra-musical, tout ça, gars. On commence à comprendre pourquoi Nietzsche n’est pas devenu compositeur, finalement. Il pense aussi —fatalement— la musique (la musique qui intercède) en grand philosophe polémiste. Ainsi (dans le verset 106), il semble voir dans les sons musicaux une sorte de langage pur qu’on ne pourrait réfuter, attendu les émotions profondes et stables qu’il engendrerait. Il s’agirait alors de réaliser le fantasme suivant: encoder la pensée philosophique dans la musique et la transmettre lumineusement à l’interlocuteur ébaubi. Rien de moins. On notera que celui qui cultive ce fantasme —le novateur du verset 106— se cherche un maître des sons qu’il ne trouve tout simplement pas. Et pour cause… Il risque de chercher bien longtemps puisqu’il picosse au sujet de la musique un loquet qui ne s’ouvrira pas. Conceptualiser la musique comme un lot articulé d’idées pures, mi spéculatives, mi argumentatives, voilà qui ne va rien arranger, pour ce qui en est de se mettre à chercher à en venir à la sentir…
  • 5) Assimilation de la musique à une dialectique (ou crise) des sentiments: La ribambelle des stéréotypes (senti)mentalistes sur la musique se poursuit. Le premier musicien serait pour moi celui qui ne connaîtrait que la tristesse du plus profond bonheur, et qui ignorerait toute autre tristesse. Il n’y a pas eu jusqu’à présent de pareil musicien (Verset 183). Et il n’est pas prêt d’y en avoir un, parce que c’est de la fadaise pure, que cette lancinante connexion entre musique et sentiments que nous assène sans cesse la soi-disant culture universelle. Bon, la tristesse du bonheur, voilà une dialectique des sentiments dont il ne s’agit en rien de déprécier le mérite cogitatif non-musical. De là à faire de cela le cœur du surmusicien, nietzschéen ou autre, je dis halte là. Que le musicien et son auditoire s’émeuvent, c’est leur affaire privée. Chacun son truc. To each his own… Sauf que moi, je suis ici pour les rythmes, les harmonies, les mélodies, la virtuosité, assumée, frimée, surpassée ou transgressée, les instruments et leurs instrumentistes, les voix, leurs manipulations et leurs subversions. Qu’on pleurniche moins et qu’on compose, improvise et joue plus. Je ne suis pas ici pour m’émouvoir, moi. Je sui ici pour entendre.
  • 6) Assimilation de la musique à l’expression d’une émotion inattendue: Et pourtant Nietzsche —redisons-le— est loin d’être un ignare en matière de musique. Il nous avance (au verset 303) une fort subtile description des finesses de l’improvisation musicale… qui est celle d’un penseur de la musique qui connaît indubitablement ce système-là de l’intérieur. Mais c’est quand le musicien all’improvviso se rattrape que le philosophe de la musique, lui, trébuche et raplaplate. Et c’est le retour de nos chers sentiments de l’âme. Ici ces derniers sont inattendus puisque l’adroit bateleur musical les rétablirait en les légitimant dans l’émotion… plutôt que dans le jeu des harmonies ou la variation sur les motifs sonores. Il est piquant de se dire qu’au moment où Nietzsche enchevêtrait ainsi, de façon finalement assez convenue, phrasés de piano improvisés et considérations pesamment (senti)mentalistes (au moment de la première publication du recueil Le gai savoir, nous sommes en 1882), de l’autre côté de l’Atlantique, sur un continent américain à peine sorti de l’esclavagisme et s’installant insidieusement mais implacablement en ségrégation, commençait tout doucement à percoler une sensibilité musicale vernaculaire et nouvelle qui allait révolutionner pour toujours notre compréhension formelle, sensible, sensuelle et intellectuelle de la musique improvisée: le Jazz
  • 7) Assimilation de la musique à un patron comportemental: Sur la mémorisation de la musique par le mélomane, Nietzsche nous sert derechef le coup rebattu de l’air de piano vous rappelant un paysage hivernal perdu (verset 317). Mais là, on sent, dans le flottement qu’il installe alors, allégoriquement toujours, autour de la question de l’ethos et du pathos, que ce dispositif mnésique s’expose dans sa propre déficience, qu’il est vicié. Aussi, le retour du patron comportemental associatif dans la souvenance langoureuse de la musique d’autrefois fausse un peu. Nietzsche fait enfin sentir que c’est plus complexe, plus entortillé, moins limpide que ne le lui susurre le sens commun. Son analyse comportementaliste de l’appréhension de la musique en vient à partiellement se libérer des échancrures du monde et du savoir (verset 334). Presque musicien, au moins prof de musique, le dépositaire encore chambranlant de la spécificité de cet art aussi majeur qu’étrange nous parle enfin de la musique et de nous, mélomanes, sans plus. Voilà ce qui nous arrive en musique: il faut d’abord apprendre à entendre en général, un thème ou un motif, il faut le percevoir, le distinguer, l’isoler et le limiter en une vie propre; puis il faut un effort et de la bonne volonté pour le supporter, malgré son étrangeté, pour exercer de la patience à l’égard de son aspect et de son expression, de la charité pour son étrangeté: — enfin arrive le moment où nous nous sommes habitués à lui, où nous l’attendons, où nous pressentons qu’il nous manquerait s’il faisait défaut… Oh, oh, enfin, on commence à se comprendre. Du mauvais patron comportemental (la musique s’organisant autour d’un souvenir non-musical) émerge enfin le bon patron comportemental du mélomane (la musique s’organisant autour de la récurrence non-symétrique de la systématicité de la musique même — et conséquemment ne nous rappelant plus qu’elle-même, sans plus).
  • 8) S’objecter à Richard Wagner… du fait de finalement enfin sentir la musique: Puis enfin (verset 368) Nietzsche nous prouve que même s’il n’arrive pas à le dire (et, bon… qui y arrivera?), il sent la musique sans la penser. Cela se fait en vortex, en creux, par la négative, par le rejet… le rejet vif et virulent de la fanfare wagnérienne. Ce rejet est viscéral, corporel. C’est la carcasse, malingre mais vraie, auditive, charnelle, du philosophe moustachu qui n’est plus capable de rester assis dans la salle de spectacle wagnérienne, comme à cause d’un parfum qui y puerait ou d’un repas qui y goûterais la merde (rappelons que, tout comme la parfumerie et la gastronomie, la musique est un art sensoriel). Tandis que le corps de Nietzsche se révulse intégralement du flonflon totalitaire wagnérien, son intellect, lui, pige enfin ce qui ne va pas. Et le penseur arrache alors le théâtre de la musique, le déchire en pièce, le met en lambeaux, lui clame son indifférence. Nous voici bien loin des cœurs théoriciens de domestiques, de soldats et de masses populaires des premiers versets du recueil Le gai savoir. Le théâtre opératique wagnérien, son texte, son gestus mimomane, son discours, ses thèses, son blablabla, ses décors, ses casques et ses armures de carton: rien à foutre. Et sa musique qui, en fait, ne sert qu’à le supporter veulement, subitement répugne. Et le pied, et la main, et le cœur, et l’estomac, alouette ah… frémissent d’une révulsion sentie. Nietzsche a compris. Il a enfin compris ce qui ne va pas. Qu’il pose maintenant, tout doucement sur le lutrin de son piano, le discret papier à musique d’une de ces petites sonates de Beethoven esquintant si subtilement la tonalité —même une tout simple— et qu’il joue, en découvrant, en prenant bien son temps. Il en est parfaitement capable. Corporelle, auditive, thoracique, digitale et manuelle, la musique est enfin là… Et on la sent enfin… de ne plus intellectualiser et de poser tout le reste (1, 2, 3, 4, 5, 6 et 7 supra) sur le sol, comme on ferait de l’encombrant bagage de la figure culturelle tourmentée, partie pour les hauteurs brumeuses sans s’être donné une théorie adéquate du dépouillement mental et de la fluidité des sens.

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Dans le MOLIÈRE de Mnouchkine, le Bouffon Scaramouche et la Mort Tragique vont-ils finir par se rejoindre?

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2018

MOLIÈRE de Mnouchkine

Il ne faut surtout pas confondre ce Molière de 1978 (il y a quarante ans pile-poil) avec le Molière totalement différent produit en Belgique en 2007 sous la direction de Laurent Tirard. Ici, on parle de la production vaste et haute en couleur de la troupe du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine (1978). Madame Mnouchkine signe un scénario original et personnel qui nous convoque à un exercice plus directement biographique que l’œuvre de Tirard. On se retrouve devant une vie de Molière, fictive, en grande partie reconstituée et/ou imaginée, mais à la fois solidement réaliste, historiquement documentée et… gorgée des rêves et de la fantaisie extrême de ce terrible Grand Siècle. L’œuvre cinématographique est longue en temps (300 minutes) mais sa subdivision en deux époques et surtout son souffle incomparable en font un plaisir qui passe comme un chariot de feu roulant à l’épouvante dans un dénivelé étroit, en une de ces nuits de carnaval où tout devient possible. On construit son propre cheminement au fil de cette extraordinaire expérience. Voici le mien.

Le petit Jean-Baptiste Poquelin (1622-1673) vient de perdre sa mère. Son grand-père maternel, un vieil homme allègre et poupin qui porte une fraise, pour le distraire de sa peine, l’amène avec ses frères et sœurs à la foire, voir les bateleurs des tréteaux. Là, Jean-Baptiste, qui a passé son enfance à imaginer des histoires picaresques et à les jouer dans une soupente avec son ami Molier (que l’on ne reverra plus), est frappé par un petit spectacle à deux acteurs, une Commedia dell’Arte toute simple mais parfaitement obsédante. Scaramouche (l’extraordinaire bouffon napolitain Tiberio Fiorilli – 1608-1694) est tenté sur le tréteau par la Mort, un escogriffe filandreux et gesticulant, reconnaissable à son crâne et à son masque plein, de squelette. Scaramouche est terrorisé mais il sait que ses frétillements et ses jappements tiendront la Mort à distance, car celle-ci s’accommode mieux de la langueur que de la vigueur. Scaramouche se tortille et se trémousse donc, à la grande joie du public, incarnation de la Comédie bouffonne faisant fi de la Tragédie fatale et puissante. Cette image foraine de Scaramouche tenant la Mort en respect par le rire se scelle dans l’esprit de Jean-Baptiste.

Suite connue. Il grandit, devient adulte, est assermenté tapissier, comme son père. Ne veut pas faire le métier. A une escarmouche avec son père sur la question, décide d’aller faire son droit à Orléans, ne veut pas être avocat, a une autre escarmouche avec son père sur cette nouvelle question et lui annonce qu’il veut être acteur, ce que le bon homme encaisse assez mal. À Orléans, il a rencontré une dame de sept ans son aînée en grande tenue de tragédienne, Madeleine Béjart. Jean-Baptiste est subjugué. Il sera tragédien. Il sera Corneille. Il lance une compagnie de théâtre avec les Béjart, famille-troupe d’acteurs: L’Illustre Théâtre. Ses tragédies sont insupportables. Elles font four sur four. Il doit emprunter de l’argent à son père et quitter Paris avec la troupe. Ils partent en tournée dans le miséreux Royaume de France. On découvre alors graduellement que, dans cette France absolutiste des Louis XIII et XIV, il y a un espace sans pont entre la Tragédie versifiée, déclamée, guindée, empanachée, héritée des auteurs grecs et des auteurs latins et la Comédie italo-espagnole bouffonne, grossière, enfarinée, vernaculaire, ayant établi sa jonction flottante avec les arts et pratiques carnavalesques issus directement du Moyen Age français (la scène du Carnaval d’Orléans nous donne un des tableaux les plus époustouflants de tout le film). Le gouffre insondable entre cette Tragédie savante et cette Comédie populacière est si grand, aussi grand que le gouffre entre les aristocrates français et son petit peuple, que la synthèse entre la fibre comique et le propos tragique qui fit la puissance incomparable d’un Shakespeare, ne se fera pas ici. Scaramouche et le grand escogriffe à tête de squelette ne peuvent pas se rejoindre. La France est un pays de trop lourde police (dixit Descartes, que Molière et ses amis iront écouter discourir au moment de leur retour à Paris) pour cela.

Naviguant de protecteur en protecteur, la troupe de Molière finit pas se présenter devant Monsieur Frère du Roy. Celui-ci est enthousiaste mais déchante vite quand Molière cherche encore à lui soumettre une de ses imbuvables «grandes tragédies» déclamées. Une Fronde éclate alors en coulisse. La troupe exige que Molière s’excuse de ce nouveau four et serve une de ces farces enfarinées qui avaient tant de succès sur les routes et dans les hameaux de France et d’Occitanie. Molière obtempère. Il revient sur scène en Sganarelle (fils putatif de Scaramouche) et, cette fois-ci, il est en conflit pugnace avec un balai, symbole du boulot qu’il ne veut pas accomplir et du tâcheron qu’il ne veut pas devenir. La salle hurle de rire. C’est de la tragédie moraliste qu’elle ne veut pas. Les aristocrates français embrassent cyniquement la bouffonnerie désopilante et acritique. Molière est introduit dare-dare au Roy qui fusionne sa troupe avec celle des Italiens. Molière rencontre alors, sur le tréteau de ces derniers, son mentor secret, Tiberio Fiorilli, à qui il dit toute sa dette et tout son amour.

Mais le toron tragique va de nouveau se nouer en lui. Par étapes, Molière va réintroduire les dimensions critique et morale dans ses spectacles. Il avancera des thèses sociales. Il rencontrera alors la résistance des gérontes phallocrates (L’École des Femmes) puis des Dévots (Tartuffe) de la cours. Conflits, magouilles, pressions, appel au Roy, semi-disgrâce, solutions ambivalentes, associations artistiques mitoyennes, petite politique courtisane. Molière sortira de ces conflits aigri, dédaigneux, autocrate sur sa troupe, pensionné, perruqué et… son amour pour Madeleine Béjart s’effilochera, au bénéfice de la fille de cette dernière, Armande, dont le père, inconnu, est peut-être nul autre que lui-même… Tout devient alors plus morne, plus triste, plus las. Dans une petite scène en duo absolument extraordinaire, Madeleine Béjart, la veille même de sa mort, aidera, dans le pur esprit de la Commedia, un Molière à sec à finaliser une des scènes comiques clefs du Malade Imaginaire, moyen subtil pour Madame Mnouchkine de nous suggérer que la femme a peut être aidé l’homme dans son écriture plus que l’Histoire ne le pense. Puis Madeleine mourra. Puis Molière mourra, juste après une des représentations des mésaventures de cet hypocondriaque intégral dont le comédien qui le jouait était pourtant si malade des bronches…

Le Bouffon Scaramouche et la Mort Tragique ont finalement fini par se rejoindre. Mais à ce moment là de l’histoire, le rideau était déjà tombé.

Molière, 1978, Ariane Mnouchkine, film franco-italien avec Philippe Caubère, Joséphine Derenne, Armand Delcampe, Lucia Bensasson, Brigitte Catillon, Jonathan Sutton, 5 heures.

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Cultures intimes et rapports de sexage

Posted by Ysengrimus sur 8 mars 2018

Male & female silhouette icon - couple & partner concept

La culture intime d’un groupe social donné est l’ensemble des options, des discours, des implicites, des a priori et des comportements (parfois ostentatoires, parfois secrets ou semi-secrets) adoptés par ce groupe, le délimitant et le configurant, habituellement par démarcation par rapport à un ensemble social plus vaste et plus intriqué. Les différents groupes ethniques de l’espace urbain cosmopolite ont leurs cultures intimes particulières se manifestant dans la gastronomie, l’habitat, les rites, etc. En situation de diaspora, certains traits de la culture intime de groupes ethniques particuliers (langues, cultes, pratiques matrimoniales) font l’objet d’un renforcement particulier, visant à résister aux pressions assimilatrices du groupe plus large (on peut penser, par exemple, au port du hidjab dans certains contextes occidentaux contraints).

La principale culture intime (mais non la seule) est reliée au sexage. Une idée commune courante induit, par exemple, qu’il y aurait des produits culturels (habits, romans, films…) féminins et des produits culturels masculins, associés à des comportements (dé)codés comme des postures, des propos récurrents, des priorités, féminins ou masculins. Cette codification d’appartenance culturelle à un genre mobiliserait tout un monde implicite qui serait parfois endossé, parfois trahi, en fonction du rapport établi par l’individu aux cultures intimes qu’il endosse ou dont il se démarque.

Le sexage lui-même est l’ensemble des dispositifs culturels et configurations ethno-sociales reliés à la délimitation des sexes, à la relation entre les sexes, à l’orientation sexuelle et aux mœurs sexuelles. Malgré un codage explicite très articulé dans la majorité des sociétés humaines, les rapports de sexage (en anglais: gender relations) sont aussi l’objet de toute une organisation implicite (sinon secrète) visant souvent à faire obstacle et à résister au susdit codage explicite traditionnel (habituellement patriarcal). Il est possible d’avancer que, dans l’habitat urbain contemporain, les rapports de sexage connaissent en ce moment même un bouleversement dissymétrique sans équivalent historique connu, qui affecte autant la culture intime des individus que celle des petits et grands groupes.

Le principal problème du sexage (mais non le seul) consiste à se demander si la définition de l’identité sexuelle des individus et des groupes est exclusivement une construction sociale, exclusivement une détermination biologique ou une combinaison à dominante des deux. Il est important de faire observer que les débats actuels entre théoriciens sur cette question ne font que refléter pâlement les déchirements extraordinaires et ordinaires des différentes cultures intimes sur la même question, surtout dans le dispositif ethnologique urbain contemporain. Quelle que soit l’option fondamentale retenue sur ce débat de fond (Nature vs Culture), il reste que la culture intime des femmes et celle des hommes manifestent encore d’importantes différences, et pourquoi pas. Cela, d’ailleurs, ne légitime en rien un rejet du féminisme. Tout en n’étant pas identiques, identifiables, ou assimilables l’un à l’autre, les hommes et les femmes sont égaux en droits. Grouillons-nous de les rendre égaux en fait. C’est le meilleur exemple «inconscient» ou conscient qu’on puisse donner à nos enfants. Le reste, l’un dans l’autre, c’est un peu du tataouinage conceptuel, quand même.

Exemplifions un petit peu la question de la culture intime, d’abord sur un cas de figure sans risque. Quand des amis anglophones me demandent ce qui, pour la culture francophone, impacte aussi intimement et profondément que Shakespeare pour la culture anglophone et de surcroît surtout s’ils suggèrent, perplexes, «Molière?» Je réponds: oh non, pas Molière mais les Fables de Lafontaine… Seules elles ont passé si massivement en adage et font partie de la vie intellectuelle intime des petits francophones (et francisants) du monde, autant que l’œuvre de l’auteur de Romeo and Juliet pour les anglophones. Les anglos connaissent bien certaines de ces fables aussi, mais c’est directement à travers Ésope (traduit), sans l’intermédiaire crucial de Lafontaine, donc en traduction en prose raplapla et surtout, sans un impact aussi durable et généralisé. La poésie en vers irréguliers de Lafontaine a donné aux Fables un pitch puissant et incomparable, pour la mémoire (d’aucuns ont bien raison de les utiliser comme produits thérapeutiques) et pour l’émotion. Quel mystère que celui de l’imprégnation intime des produits culturels et de leur installation tranquille dans notre vie ordinaire. La variation selon les cultures de ces phénomènes se donne à la découverte mais ça requiert un sens concret et ajusté, dans l’investigation.

Appliquons cette conscience variationnelle aux problèmes ordinaires du sexage. Un gars la tête vide qui mate une mannequin à la télé (pas dans les magazines de mode au fait, car vous noterez que les hommes se fichent éperdument des magazines féminins, malgré leur contenu ouvertement sexiste et allumeur – ceci N.B.), c’est rien de plus qu’un gars la tête vide qui mate une mannequin à la télé. Je ne lui donne pas raison, il est inattentif et indélicat de faire ça en présence de sa copine, je ne le congratule en rien. Mais il faut aussi, une bonne fois, voir les limitations intellectuelles (immenses) de son geste. Il ne dicte rien! Il mate bêtement, l’œil vitreux. Mais sa copine ne voit pas ça, elle. Elle filtre la totalité du monde des faits à travers un prisme déontologique. Elle interprète donc tête masculine vide matant la télé comme conjoint prostré lui dictant (implicitement) l’apparence qu’elle doit adopter. C’est pour elle et uniquement pour elle que cette mannequin devient, au sens fort, un modèle. Tout ce qu’elle est, mentalement, émotionnellement et intellectuellement, en tant que femme lui fait décoder ce qui est, autre qu’elle, comme procédant du devant-être-elle. Elle impute à l’esprit simple et vide de son conjoint, la complexité torturée de son esprit à elle. Compliquer le simplet, ce n’est jamais la clef de la vérité! Elle s’empoisonne l’existence avec des normes purement imaginaires, émises et réverbérées par sa propre culture intime de femme (l’homme n’a plus ce pouvoir, quoi qu’on en dise)… Je n’innocente pas l’homme ici. Je le décris. Le fait qu’il ne dicte pas vraiment de norme ne le rend pas moins sot et inepte de poser ce geste. Mais il reste qu’il faut juger le geste réel, pas ses intentions imaginaires…

Les anglophones de mon premier exemple méconnaissent Lafontaine tout en connaissant le corpus d’Ésope que Lafontaine a ouvertement pompé. En surface, les deux cultures, anglophone et francophone, croient détenir un corpus intime commun s’ils évoquent Le lièvre et la tortue ou Le loup et l’agneau. Cette erreur, cette maldonne, mènera à des malentendus ultérieurs amples et insoupçonnés, dont la majorité portera sur la profondeur d’intimité de ce corpus pour les francophones (de par Lafontaine, sa versification, ses récitatifs, son impact domestique et scolaire). Maldonne analogue, et plus coûteuse dans le monde des émotions et de la séduction, entre le gars et la fille devant la mannequin à la téloche de mon second exemple. Les éructations du mec et les atermoiements de la nana ne s’installent tout simplement pas dans le même dispositif intime. L’erreur mythifiante de l’éventuelle existence d’une culture intime commune intégrale (ce mythe amoureux durable de la communion absolue des genres) entre cette femme et cet homme sera le soliveau de tous les malentendus à venir.

Le féminisme, et ce à raison, a lutté pour déraciner les pilotis dogmatisés de la culture intime masculine. Un nombre de postulats masculins ont perdu, au cours du dernier siècle, beaucoup de leur certitude et de leur tranquillité, dans le cercle de la vie ordinaire. Cela a forcé l’entrée de la culture intime masculine dans un espace intellectuel aussi inattendu que mystérieusement suave: le maquis. Cette portion de l’offensive féministe est celle qui a le mieux réussi, sociétalement… quoique les barils de poudre stockés dans la Sainte-Barbe secrète de la culture intime masculine contemporaine sont souvent fort mal évalués, alors qu’ils annoncent des dangers futurs assez percutants, éventuellement violents, même. Le féminisme des années 1960-1970, avancé radicalement et soucieux de système, a aussi porté son offensive sur la culture intime féminine, analysée comme aliénée par le phallocratisme. On connaît le rejet des féministes d’autrefois envers maquillage, talons aiguilles, parfums capiteux, épilation, permanentes, et robes moulantes. Leur attitude était à la fois militante et autocritique. En effet, elle avait beaucoup à voir, cette attitude d’époque, avec les sourcillements honteux que ce féminisme classique produisait, en toisant ses propres brimborions d’orientation séduisante/sexy/hédoniste/narcissiste, qui soulevaient un voile bien impudique sur la facette rose douçâtre de toute la culture intime féminine. Culpabilité et sexage ont souvent fait fort bon ménage, à deux, au tournant de ce siècle, surtout dans le contexte, sociétalement tourmenté, des luttes d’un temps. Sur ce point, dialectiquement autocritique, l’esprit du féminisme l’a emporté contre sa lettre, si on peut dire. Libre, la femme s’est décrétée aussi libre dans son habillement, ses ornements, ses amusettes, ses pratiques de consommatrice. Personne ne lui dit comment organiser ces choses là, ni homme pro, en plein (phallocratique), ni femme anti, en creux (autocritique certes, mais aussi inversion un peu mécanique du premier mouvement). Jetant l’eau sale du bain patriarcal sans jeter le bébé hédoniste, la culture intime des femmes contemporaines retient ce qui lui plaît sans céder aux contraintes policées d’un militantisme de combat anti-patriarcal et de ses sacrifices militants aussi excessifs que datés. Girls just wanna have fun, comme le dit si bien la chanson. Et pourquoi non. Cela ne veut pas dire pour autant qu’elles n’ont plus besoin du féminisme.

Sans être à l’abri des résurgences traditionalistes qui exercent leur pression aussi, le fait est que les fondements des cultures intimes masculine et féminine bougent d’un vaste mouvement de mutation, en sexage. Une portion importante de ce mouvement perpétue et renouvelle une certaine culture du secret. Les hommes entrent partiellement dans le maquis de la culture intime parce que certains de leurs postulats secrets n’ont plus accès au soleil ou au tréteau des évidences. Les femmes restent partiellement dans le maquis de la culture intime tout simplement parce qu’elles n’ont plus de comptes à rendre sur leurs choix intimes. L’enjeu désormais est de laisser ouvert une intersection dialoguante entre ces deux cultures intimes en mouvement. Comme aucune des deux ne peut plus prétendre pouvoir de facto imposer ses postulats, on peut s’attendre encore à un bon lot de débats ordinaires entre les enfants d’Ésope et les enfants de Lafontaine, sur ce qu’on connaît ou croit connaître des uns et des autres.

Culture-intime-homme-femme2

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Mon WAVEYA imaginaire (essai-fiction)

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2018

MiU et ARi, du duo de danse WAVEYA (circa 2017)

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Dans mon imaginaire, WAVEYA n’est pas un produit de l’implacable industrie du divertissement mondial. Ce n’est pas un ersatz de ce K-Pop coréen flamboyant, tyrannique et jovialiste qui traite ses danseurs et ses danseuses comme des esclaves sous-payés et surexploités. Dans mon imaginaire, WAVEYA, c’est différent. De par WAVEYA, je ne vais pas aujourd’hui disserter du monde réel. Je veux me concentrer sur ce que WAVEYA me fait espérer, strictement dans l’imaginaire. Des lendemains qui chantent et dansent. Un monde uni, harmonieux, heureux, qui s’amuse et se donne à la beauté et à la soif de vivre, de juste simplement vivre.

Alors reprenons la légende et assumons-la comme ce qu’elle est et deviendra pour nous: un essai-fiction, une synthèse de valeurs, un réceptacle d’espoir, un mythos. Une jouissance aussi, un hédonisme, une jubilation, une sensualité, explicite ou latente. Deux sœurs, ARi et MiU, aimaient beaucoup sauter et gigoter, dans leur enfance. Elles se sont donc mises à danser. Elles ont ouvert un canal YouTube en 2011 et se sont lancées dans le dance cover, c’est-à-dire dans la mise en place de chorégraphies refaites ou redites à partir des vidéos d’airs populaires à la mode. Vite, cependant, le travail de WAVEYA s’est particularisé pour accéder à une originalité chorégraphique spécifique. Aussi, de fait, dans mon imaginaire, WAVEYA c’est du vrai YouTube de souche, c’est-à-dire des personnes ordinaires qui montrent au monde entier combien elles sont extraordinaires.

Un temps, WAVEYA a fonctionné comme une petite troupe de danseuses qui incorporait environ une demi-douzaine d’artistes (noter les identifications nominales, qui vont se perpétuer tout au long de l’aventure). Mais, sur un peu moins d’une décennie, la petite troupe s’est vite effilochée, restant centrée sur ses deux nucleus d’origine, ARi et MiU. Ces deux artistes dansent et elles sont aussi chorégraphes. Dans mon imaginaire, elles font tout. Elles choisissent leurs costumes et leurs teintes de coiffures, filment leurs vidéos, en effectuent le montage et la production, et gèrent leur petit studio. Elles prennent même soin de chats perdus. Seuls les airs musicaux retenus préexistent à leur travail.

Dans mon imaginaire, l’expressivité de WAVEYA est si articulée que l’on en vient à dégager une personnalité scénique identifiable, pour chacune de ces deux artistes. ARi, c’est la mystérieuse, la sinueuse, la vaporeuse. Elle développe une dimension semi-fantomatique et danse de façon très ballerine, éthérée, intériorisée, sans trop théâtraliser. MiU, c’est le Clown (avec un respectueux C majuscule), rieuse, câlineuse, tirailleuse, expansive, elle joue les danses, tout en respectant scrupuleusement les chorégraphies (souvent conçues par ARi). Le duo est superbement balancé, solidement synchronisé, tout en jouant d’une belle individualité des deux figures.

WAVEYA me fait rêver à un monde meilleur. Un monde où il n’y a plus deux Corée(s), un monde où nous sommes tous ensemble, où nous échangeons nos sensibilités mixes et variables, joyeusement et respectueusement. Dans mon imaginaire, le monde de WAVEYA prend des airs populaires américains (Britney Spears, Beyoncé, Justin Bieber et autres) et les transforment en sautillettes joyeuses, originales et déjantées. On n’a pas besoin de comprendre l’anglais des chansons ou le coréen des danseuses. Dans mon monde imaginaire, tout se rejoint, dans le mouvement désarticulé des corps et dans le clinquant de la musique. Et nous rêvons de sororité en regardant deux sœurs s’agiter harmonieusement.

D’évidence, je ne suis pas le seul à rêver. Il y a des observateurs et des observatrices (surtout des observatrices) bien plus systématiques que moi, sur le coup. WAVEYA a des millions de suiveux YouTube. On écrit de partout à ARi et à MiU et ce, dans toutes les langues. Parfois, c’est comme une bouteille à la mer. Le correspondant ou la correspondante sait que WAVEYA ne comprendra pas la langue dans laquelle il ou elle lui dit que leurs chorégraphies nous font tous nous sentir bien, nous donnent tous envie de danser ou de chanter, nous font tous nous dire qu’on pourrait tous devenir une grosse gang de coréens et de coréennes dansants… un peu comme autour de PSY, lors de son mystérieux et tonitruant tube planétaire de 2012.

WAVEYA est sexualisé, sexuel, sexy, explicite, assumé. Tout y passe, le twerking, les poses coïtales, les ondoiements sensuels, les œillades de charmeuses, les leggings moulants, les tenues courtichettes. Bigots et pudibonds, s’abstenir. Pourtant ce n’est pas de la pornographie, ni même le genre de procédés racoleurs d’allumeuses tocs qu’on peut aujourd’hui observer un peu partout, même dans le mainstream de la chanson populaire. WAVEYA produit d’abord un travail chorégraphique. La transposition d’époque effectuée, je pense à Isadora Duncan ou à Margie Gillis qui, elles aussi, choquèrent la pudibonderie, en leurs temps. Je pense aussi aux danseuses de Kabuki qu’affectionnait ma mère. Les deux danseuses et chorégraphes de WAVEYA sont fraîches, vives, déliées, bien dans leurs corps musclés et magnifiques. Elles jouent les sinueuses, certes, mais il y a aussi des chorégraphies où elles sont très garçonnes de dégaine, tant dans les costumes que dans le style des mouvements adoptés. Féminité délicate et tom-boying vigoureux se rejoignent dans la palette de choix de ces deux artistes. De tous points de vue, ce sont des femmes planétaires. Aussi, dans mon imaginaire, elles annoncent une ère où les filles feront ce qu’elles voudront, bougeront comme elles l’entendront, s’habilleront comme bon leur semblera et sortiront de jour et de nuit sans se faire agresser, juger, ou bardasser.

Par touches assurées, WAVEYA construit un monde. Dans ce monde, il y a des chats, des rires, des costumes magnifiques, des cheveux polychromes, de la jeunesse vigoureuse et beaucoup de travail. Nous nous retrouvons dans un espace spécifique, le petit studio WAVEYA. Il n’y a pas deux chorégraphies qui se ressemblent et une intensité sans pareille se dégage des deux sœurs. Elles ont dansé sur scène aussi, notamment à Macao et en Indonésie, devant public. Mais je n’ai pas retrouvé la force et l’intensité de leur travail de studio. WAVEYA porte en soi toutes les particularités exceptionnelles du phénomène YouTube. C’est dans ledit tube qu’elles donnent tout ce qu’elles ont à donner. ARi et MiU nous servent aussi des vidéos plus intimistes, dans un décor un peu gamine de chambre à coucher. C’est à la fois très sensuel et très second degré. L’ambiance est dense, vaporeuse, presque tendue quand soudain… le rire communicatif de MiU fait tout voler en éclats.

Dans mon imaginaire, l’avenir de WAVEYA prendra deux formes possibles. Ou bien elles vont durer sans rester, ou bien elles vont rester sans durer. Que je m’explique. Durer sans rester, c’est comme les Beatles. Ils n’ont travaillé ensemble que dix ans mais leur immense production s’est bonifiée et s’est transformée en une icône culturelle incontournable. Rester sans durer, c’est comme les Rolling Stones. Ils chantent ensemble depuis 1962, mais on est pas vraiment capables de se garder six de leurs chansons dans la tête. L’avenir de WAVEYA sera un de ceux-là. Ou bien, sous peu, ces deux jeunes artistes passeront à autres choses et leur jolie production chorégraphique restera —fleuron d’une époque— accrochée dans la grande penderie YouTube et dans nos mémoires. Ou bien, elles vont faire cela pendant des années encore et se feront doucement engloutir dans le glissando du temps qui déboule. On observera ce qui se passera. L’avenir verra.

Quand je regarde danser WAVEYA, je pense donc à ma mère (morte en 2015). Maman n’était ni danseuse ni chanteuse mais elle avait un faible pour les jeunes filles affirmées. Comme bien des femmes, elle prenait la mesure de la beauté des autres femmes et vibrait à celle-ci, avec empathie. Je suis certain que maman aurait apprécié WAVEYA. Elle aurait dit: Elles ont du chien, les petites sauteuses coréennes là. Elles sont jeunes mais elles sont bonnes. Elles sont à la mode, en plus. Personne leur dit comment qu’y faut qu’elles bougent ou qu’elles s’habillent. Des fois, c’est un petit peu osé mais ça me choque pas pantoute. Voilà, ARi et MiU, c’est la vieille Berthe-Aline du fond de mon cœur qui vous rend ici hommage et vous raconte ce qu’elle pense de votre art populaire en devenir.

Il y a un grand nombre de danseurs et de danseuses K-Pop sur YouTube. Il y a du bon et du mauvais, du nunuche et de la virtuosité. J’en ai visionné quelques-uns mais je reviens toujours à WAVEYA. Il y a quelque chose de particulier et d’inédit, avec ce duo là. Dans mon imaginaire, ce qu’on a là, c’est une authenticité. Gemme rare… Deux gogoles qui sautillaient sur des sofas dans leur enfance au son de la musique pop de leur petit temps ont réussi, ni plus ni moins, à transformer leur artisanat, improbable, en art.

Mon WAVEYA imaginaire ne disparaîtra pas. Il est, comme toute forme d’expression, un indicateur sociologique, anodin ou radical. Ce millénaire sera le millénaire de la femme. WAVEYA en témoigne aussi, goutte d’eau dans le torrent de tout ce que ce monde qui monte nous dit aujourd’hui.

MiU et ARi

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La Petite fille intrépide (FEARLESS GIRL) ou de la subversion en art

Posted by Ysengrimus sur 21 février 2018

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L’art n’est pas seulement frivole, il arrive aussi à être insidieusement subversif. De tous temps, les artistes authentiques ont su annoncer l’Histoire et installer des idées anticipatrices en porte-à-faux dans des espaces qui se définissaient initialement, dans leur principe, comme inaptes à les tolérer. La sculpteuse Kristen Visbal a indubitablement réalisé ce petit exploit subtil à New York, dans le Parc du Boulingrin (Bowling Green) du quartier des affaires de Manhattan (Financial District, Manhattan). Au départ, il s’agit de faire rien de plus que du bon petit féminisme de droite, sans trop casser la baraque. On se propose donc —apparemment— de tout juste rendre hommage aux femmes dans le secteur des affaires et de mettre en valeur leur présence dans les positions d’autorité affairiste. La plaque aux pieds de la Petit fille intrépide (Fearless Girl) est effectivement explicite (quoique, hmm, hmm… subtilement ambivalente) sur la question. Et elle fait même référence à l’entreprise ronron qui finança cette œuvre d’art urbain.

Sauf que vite, quand on visualise la chose dans sa plasticité effective, on se rend bien compte que la Petit fille intrépide se fait bel et bien foncer dedans par le fameux Taureau de Wall Street (Charging Bull). Or ce qui compte exclusivement, c’est ce que l’œuvre d’art urbain fait, toujours. Le taureau, qui date de 1989 et qui autrefois semblait courir dans le vent, sans plus, fonce maintenant sur un être humain gracile. Et qui plus est: cet être humain gracile —crucialement enfantin et féminin— affronte, tient tête et, anticipation dialectique fatale, vaincra. On le sent en un éclair, au premier regard. L’œuvre globale s’en trouve dès lors radicalement et irréversiblement réinvestie. Notons que l’œuvre finale n’est pas concertée. L’auteur du Taureau déteste copieusement la Petit fille intrépide car il comprend parfaitement que son œuvre devient une merde odieuse, monstrueuse, pervertie, qui ne peut plus revendiquer la moindre validité héroïque. Ce qui se voulait autrefois la Force (la force de la finance, naturellement) est dorénavant devenu le Monstre. Magnifique symbolisme.

Il y a évidemment les pour et le contre. Il y  a ceux et celles qui se lamentent à cause du commanditaire de l’œuvre, une entreprise de je ne sais quoi de boursicote dont j’ai rien à foutre. J’aimerais leur rappeler que les commanditaires de la Tour Eiffel, en 1889, c’était pas des petits saints non plus. Then what? On s’en tape souverainement aujourd’hui… Ce qui compte dans la démarche artistique, c’est l’apport résultatif de l’artiste, pas les manœuvres suspectes des chiens sales qui tiennent l’avoir collectif en otage et cherchent à se faire mousser dans le mouvement. Moi, la Petite fille intrépide, je suis mille fois pour. J’espère seulement que sa grande popularité instantanée perdurera et lui permettra de devenir une installation permanente exactement là ou elle se trouve. Et, en attendant que tous les emmerdeurs et les pense-petits statuent sur son sort fatal et sublime, eh bien, elle me fait chanter…

Petite fille intrépide
 
Petite fille intrépide,
Tu fais face au torrent
Et tu combles ce vide
Qui nous serre en dedans.
Tu es l’eau de la source,
Intrépide petite fille,
Et la Tour de la Bourse
Gondole, frémit, vacille.
 
Tu nous dis: je suis là,
Une petite Tour de Pise.
Et tu ne penches pas
Devant les entreprises
Et les émoluments
D’un taureau qui te charge
Et qui voudrait tellement
Que tu prennes le large.
 
Petite aiguille au pied
Des courtiers, des barons,
Viens nous les fredonner,
Tes contines, tes chansons.
Entre le plomb et l’or
Et le sec et l’humide,
Tu rends le faible, fort,
Petite fille intrépide.
 
Tu ne contemples pas
Ce Minotaure qui fonce
Et pourtant, tu le vois
Et c’est toi qui annonces
Qu’un beau jour, il tombera
Comme les feuilles à l’automne
Avec force et fracas
Comme quand l’Histoire étonne…
 
Petite fille intrépide,
Je veux te dire merci.
Tu es ce qui valide
Tout ce qui subvertit.
Tu es la résistance
Qui s’annonce en nos cœurs.
Tu es ma dernière chance.
Tu es mères, filles, tantes, sœurs…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Le complexe de Joey Zasa

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2018

Joey Zasa (joué par Joe Mantegna) dans THE GODFATHER III (1990)

Joey Zasa (joué par Joe Mantegna) dans THE GODFATHER III (1990)

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Le gangster Joey Zasa est un personnage fictif créé par Mario Puzo et Francis Ford Coppola dans le film The Godfather Part III (1990). C’est une des figures mafieuses auxquelles le Parrain, Miguel Corleone, est confronté. Alliés formels, Corleone et Zasa sont en fait des ennemis farouches et leur conflit intestin forme une portion importante de la trame de cet opus cinématographique. Mais Joey Zasa nous intéresse moins ici dans ses turpitudes criminelles que dans son profil ethnoculturel plus général. Une des nombreuses raisons pour lesquelles Joey Zasa irrite profondément Miguel Corleone va nous mener directement au coeur de notre propos.

Nous sommes, dans The Godfather Part III, au début des années 1980. La communauté italo-américaine a bien évolué et elle s’est largement intégrée à la civilisation continentale. Miguel Corleone s’adonne depuis des décennies à des activités criminelles complexes se déployant à grande échelle et requérant une attitude feutrée, discrète, peu ostensible. Il envisage désormais de se tourner graduellement vers des investissements légitimes, maintenant que le contexte général est moins discriminatoire qu’autrefois. Et Miguel entend procéder tout doucement, en homme d’affaire d’officine, sans tambour ni trompette. Sauf que Joey Zasa a une autre conception de l’enchâssement des personnes et des institutions de sa communauté ethnoculturelle dans le cadre du rêve américain. Joey Zasa considère que les italo-américains doivent désormais se promouvoir ouvertement, s’affirmer fermement, prendre leur place. Il faut cesser de mettre des gants. Cette prise de possession d’une affirmation ethnoculturelle de soi se déploie sur le présent mais aussi sur le passé, sur l’histoire. Ainsi Joey Zasa est le genre de figure publique à se lancer dans une grande campagne promotionnelle visant à démontrer et faire unanimement accepter (notamment dans les manuels scolaires) le fait —par exemple— que le téléphone n’a pas été inventé par Alexander Bell mais bien par l’italien Antonio Meucci (1808-1889). Joey Zasa est un ostensible, un flamboyant, un tapageur. Il se soucie quasi maladivement de l’image publique des italiens et des italo-américains. Mais une portion importante de sa propre communauté (dont, entre autres. Miguel Corleone) trouve qu’il en fait trop. Il nuit à sa cause plus qu’il ne la sert.

J’appelle COMPLEXE DE JOEY ZASA l’attitude de CERTAINS représentants de CERTAINES communautés ethnoculturelles quand ils confondent intégration effective et ostentation promotionnelle, préférant ainsi le clinquant symbolique aux acquis sociaux effectifs pour leur communauté ethnoculturelle. Le Complexe de Joey Zasa est une attitude affectant quasi-exclusivement les figures bourgeoises des communautés ethnoculturelles concernées. C’est fondamentalement un comportement de classe, une posture de commerçant dont la camelote serait rien de moins que, d’un bloc et sans nuances descriptives, la communauté ethnoculturelle même dont le commerçant en question s’autoproclame le promoteur. Ces figures bourgeoises communautaires représentent une sorte de projection hypertrophiée de leur propre accession symbolique de classe et la généralisation indue de cette projection sur tous les représentants réels ou fantasmés de la communauté ethnoculturelle concernée. Souvent une grande gueule chronique ou un pamphlétaire forcené, le bourgeois communautariste atteint du Complexe de Joey Zasa se considère personnellement (et souvent exclusivement) comme le dépositaire du corps de procédures comportementales, interpersonnelles et individuelles autant qu’institutionnelles et collectives, permettent d’assurer une bonne réputation à toute sa communauté ethnoculturelle. Inutile de dire que l’idéologie, souvent étroite, étriquée, conformiste, victimaire et réactionnaire, des Joey Zasa de ce temps ceinture étroitement leur vision du devoir-être communautaire de leur groupe et des autres groupes envers leur groupe. Implicitement, pour notre bon héraut communautaire, tout tend fortement à être la faute des autres. Les problèmes de son groupe sont, aux vues de Joey Zasa, largement un artefact interculturel du groupe de l’autre. Traumatisme historique et autorité victimaire à la clef, Joey Zasa est un complexé, au sens classique et ordinaire du terme.

Nous allons prendre un exemple semi-fictif suavement autocritique tout autant que terriblement représentatif. Il y a quelques années, j’ai prononcé une communication intitulée AVOIR UN MÉCHANT LANGAGE portant sur le jugement souvent sévère, parfois indulgent, presque toujours dialectiquement contradictoire, que les québécois portent sur leur langue vernaculaire et sur les comportements interactifs qui s’y associent. Dans cette communication utilisant des données de corpus, je donne l’heure juste sans concession, décrivant les bons coups et les errements de mes chers compatriotes avec percutant mais aussi avec un recul tout sociologique. La communication était présentée à Paris, devant un auditoire international. Après mon exposé, je me fais tasser dans un coin par la sociolinguiste Lucie Mercier (nom fictif). Lucie Mercier PhD est une des figures de la sociolinguistique montréalaise du siècle dernier. Professeure titulaire, elle dirige un important centre de recherche sur la sociolinguistique du français québécois. En un mot, c’est une de nos (petites) éminences (locales). Et l’éminence se met à vertement m’enguirlander. Sans contester la véracité d’aucune des conclusions de ma communication, elle me reproche malgré tout de l’avoir prononcée parce que ce qui y est dévoilé n’est pas très bon pour l’image publique du Québec (verbatim). Je lui rétorque que je me soucie moins d’image publique que de pertinence descriptive mais elle continue de me chanter la chanson du toute vérité n’est pas bonne à dire et du prestige international du Québec et de patati et de patata. Je lui signale alors, en toute déférence, que je crois fermement qu’elle souffre du Complexe de Joey Zasa. Elle ne comprend pas un traître mot de ce que je lui raconte et tourne les talons, drapée dans sa certitude d’un primat crucial —pour le bien d’une communauté ethnoculturelle spécifique: la sienne— de la relation publique lénifiante sur la description adéquate des faits socio-historiques. Des sciences humaines comme croupion ancillaire aux objectifs promotionnels de Quebec Inc. Bon sang de bon… où vont nous subventions?

Historiquement, collectivement, sur les différentes scènes locales comme au niveau planétaire, nous entrons dans une phase hautement sensible de mise en interface des communautés ethnoculturelles de notre grand domaine. Le communautarisme civique est vraiment de mise et il le sera de plus en plus. Dans un tel contexte délicat, requérant toute la diplomatie collective imaginable, les éléments se comportant comme des voyageurs de commerce et souffrant chroniquement du Complexe de Joey Zasa apparaissent comme des personnages archaïques pataugeant nuisiblement dans le jeu de quilles interculturel, avec leurs gros sabots. On observe que certaines communautés ethnoculturelles s’intègrent mieux que d’autres dans une société majoritaire. Je ne vais pas citer d’exemples: ils se devinent. Un simple petit examen de conscience suffit. Pensez au groupe ethnoculturel dont vous jugez qu’il s’intègre le mieux. Cherchez-y des Joey Zasa, des figures publiques ostensibles qui font une promo lourde et bruyante de ce groupe. Vous n’en trouverez pas. Pensez maintenant au groupe ethnoculturel dont vous jugez qu’il s’intègre le moins bien. Cherchez-y des Joey Zasa, des figures publiques ostensibles qui font une promo lourde et bruyante de ce groupe. Vous en trouverez. Et vous pourrez les nommer, vous les représenter visuellement et retracer leur trajectoire tintinnabulante dans les médias. Comme nous sommes tous potentiellement le Joey Zasa d’un autre, nous devons méditer cette question pudiquement, avec le regard autocritique requis, devant notre avenir collectif mondial qui s’avance.

Le gangster Joey Zasa finit ses jours abattu par Vincent Mancini-Corleone, le neveu de Miguel Corleone, contre le grée de ce dernier, qui en a marre des guerres mafieuses. Il s’agit d’un capotage (les américains disent un hit) ayant eu lieu dans le strict cadre du conflit pégreux entre Zasa et les Corleone. Mais toute la communauté italienne de ce petit univers fictif pousse un discret soupir de soulagement. Elle ne regrette pas trop longtemps cet élément remuant, tapageur et infatué qui voulait trop bien faire et risquait d’entraîner sa communauté dans des rapports de force indus avec le reste de la société civile et qu’il a bien fallu finir par faire taire, de l’intérieur. Adieu Joey, fleuron d’un temps…Voyons à apprendre à te faire taire en nous aussi, avant que tu ne t’attires ce genre d’ennui avec les membres de ta propre communauté ethnoculturelle déjà, elle, plus avancée que toi, en matière de communautarisme civique.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il était une fois (une femme) dans l’Ouest

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2018

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Je m’appelle Jill McBain (je suis jouée par Claudia Cardinale) et, pendant un certain temps, j’ai exercé le plus vieux métier du monde dans une maison close chic de la Nouvelle Orléans. Puis j’ai rencontré ce type, ce Brett McBain. Ah, c’était pas le plus beau gaillard du coin mais il y avait quelque chose en lui, comme une vigueur, une ardeur et une passion. Il m’a chanté la chanson qu’ils chantent tous: Tu mérites mieux que ça, ce métier là c’est pas pour une femme comme toi, etc… Mais, je sais pas pourquoi, quand ces phrases convenues tombaient de ses lèvres à lui, elles sonnaient soudain incroyablement juste, comme une musique. Elles me faisaient entendre une musique justement, dans ma tête. Une sorte de rengaine endiablée de piano de barrelhouse dansant, comme celles qu’on entend, en fond, dans les saloons de l’Ouest.

Puis ce Brett McBain s’est mis à me raconter que, là-bas, dans l’Ouest, il avait fait un coup d’argent mirifique, qu’une fortune colossale l’attendait. Je n’ai jamais douté une seconde de ses propos. J’avais raison d’ailleurs. Mon nouvel amoureux était parfaitement sincère. Il était fou, visionnaire, foutu mais sincère. Alors, sur un coup de tête aussi fou et visionnaire, on s’est mariés (en reportant le repas de noces à un peu plus tard). Puis il est retourné en Arizona. Nous sommes alors en 1870 et l’Arizona est encore un territoire. C’est le Far West, au sens absolu et mythique du terme. Au sens réel aussi. Quelques temps après notre mariage intime et son départ, je suis allé rejoindre Brett, par le chemin de fer. J’ai débarqué dans un petit bled méconnu (parce que fictif) du nom de Flagstone. C’est dans le coin de l’extraordinaire Monument Valley, vous savez, cette grande zone désertique avec ces incroyables pitons rocheux sur l’horizon, tellement typiques du Far West. Eh ben, c’est là. Comme personne ne m’attendait à la gare, je me suis fait reconduire sur la propriété de mon mari. Je les ai trouvé là, lui, sa fille et ses deux fils du premier lit, criblés de balles et couchés en posture pré-funéraire sur les tables qui devaient servir pour notre repas de noces. Les invités étaient là, eux aussi, mais tous vêtus de noir…

Me voici donc subitement veuve, seule et parfaitement paumée dans l’Ouest. J’hérite de cette manière de ranch bizarre, en plein désert. La propriété s’appelle Sweetwater («eau douce» — rebaptisée La Source Fraîche dans la vf du film) mais pour le coup, il y a que du roc et du sable. Si c’est un pactole, c’est pas un pactole agraire ou pastoral, en tout cas. L’ambiance ici est passablement désâmée, terrifiante pour tout dire. Il y a comme une violence latente dans ce pays. Tout y est étrange, fou raide en fait. Je ne sais pas quelle pègre locale a bien pu assassiner mon pauvre mari mais je ne souhaite en rien subir le même sort. Ceci dit, tout semble aussi confirmer cette idée cinglée d’un trésor étrange profondément enfouis en ces lieux. Mais où est-il? Par acquis de conscience, je me mets à fouiller la maison. Je ne trouve ni pièces d’or ni billets de banques. Je ne trouve que des maquettes. Des maquettes en bois, fort jolies, d’édifices publics et de maisons. Comme une manière de ville jouet. Je suis motivée par l’appât du gain, je le dis sans complexe. Mais je suis aussi motivée par une curiosité dévorante. Qu’est ce que c’est que ce coup d’argent mirobolant de Brett McBain, son trésor, sa vision, sa passion?… Cela a quelque chose à voir avec ce lieu, cette propriété, ce bled. Mais où creuser, où fouiller pour dégotter le gros lot? Je ne sais pas comment faire et je manque de temps.

Je manque indubitablement de temps parce qu’il y a ici toute une faune humaine qui traîne dans les coins. On se croirait vraiment dans le fin fond du Far West. Y a toujours dix pistolets qui rôdent. D’abord il y a ce type sang-mêlé. Les autres l’appellent Harmonica (joué par Charles Bronson), parce qu’il est toujours à jouer de son harmonica à la noix. Enfin, jouer… disons qu’il respire dedans, sans plus. Il faudrait vraiment un grand compositeur pour construire un thème musical à partir de ça (musique du film composée par Ennio Morricone). Je ne comprends pas les motivations de ce type, Harmonica. C’est pas le fric ou le pouvoir, en tout cas. Il s’est fait tirer dessus, en plus, il a un trou de pétoire dans une des manches de sa veste. J’ai assisté, au relais de poste (roadhouse) de Flagstone, à sa rencontre hiératique avec un autre des oiseaux de mauvais augure du coin, un dénommé Cheyenne (joué par Jason Robards). Lui, c’est certainement un repris de justice. Mazette, lorsque je l’ai vu la première fois, il portait une grosse paire de menottes. Il venait au relais de poste pour se faire couper les chaînes et retirer les menottes des mains, par le maréchal-ferrant. Il est entouré d’un halo musical lui aussi. Une sorte de petite ballade de banjo enlevante et très bien orchestrée: l’air du Cheyenne. Barbu comme un satyre, assez bel homme, ce Cheyenne est en plus toujours flanqué d’une sarabande de sbires. Ils portent tous des cache-poussières caractéristiques, le signe distinctif de leur bande, certainement. Cela a d’ailleurs attiré l’attention de l’homme à l’harmonica, qui a laissé entendre qu’il avait eu maille à partir avec des cache-poussières analogues, troués de plomb depuis. Cela a bien interloqué le Cheyenne qui semble ne pas trop apprécier que des types fringués comme ses séides fassent le coup de feu en ville, sans qu’il n’en sache rien.

Enfin, vous voyez l’ambiance. Et ça risque pas de s’arranger ou de se simplifier, attendu que le chemin de fer s’en vient, parait-il. Oui, oui, le Transcontinental, rien de moins. Et ça, le chemin de fer, ça a bien l’air de traîner toute une pègre dans son sillage. J’envisage donc de vendre au plus vite cette propriété au mystère insoluble et de rentrer en Louisiane, sans demander mon reste. Pas si simple, malheureusement. D’abord, quand j’ai le malheur de rester dans cette maison quelques temps, on m’y rend visite. Le plus assidu (le plus sympathique aussi, il faut l’admettre), c’est justement Cheyenne. Il me regarde avec des yeux à la fois tendres et dévorateurs. Il me dit que je lui rappelle sa mère, il me demande si j’ai fait le café. Enfin, vous voyez le genre. Malgré le fait qu’il est un bandit, il y a une droiture chez cet homme, comme une sorte de rigueur archaïque. Il s’est d’ailleurs toujours comporté comme un parfait gentleman. Un peu âpre, un peu campagne, mais l’un dans l’autre, charmant. Mon autre visiteur, Harmonica, est resté très correct, lui aussi d’ailleurs, enfin, dans son registre… Il est plus intelligent, lui, plus pervers et hargneux aussi, plus mystérieux, surtout.

Mais le seul visiteur que j’appréhende vraiment, celui que j’attends avec une terreur dissimulée, c’est le tueur inconnu qui a trucidé froidement mon mari et ses enfants.  Il finit par se pointer, du reste. C’est un grand cruel du nom de Frank (joué par Henry Fonda). J’ai vu des hommes dangereux dans ma vie de putain mais celui-là les dépasse tous d’une longueur, dans sa hauteur. C’est un crotale tranquille. Quand Frank fait son apparition, il ne me reste qu’une seule solution pour sauver mon existence: faire la putain, justement. Je le séduis charnellement. C’est ni intéressant ni inintéressant. Du travail de pute, sans plus. Mais au moins, ça me permet de gagner du temps, car Frank envisage froidement de me tuer comme il a tué McBain. C’est à cette petite propriété complètement pourrie qu’ils en ont. Mais pourquoi donc? Bon tant pis, on verra plus tard. Je retourne en ville. Il faut absolument que je prenne un bon bain. Il fait si chaud dans ce trou.

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Il y a cinquante ans, Sergio Leone nous donnait son western le plus léché, le plus achevé: C’era una volta il West — Once upon a time in the West — Il était une fois dans l’Ouest. Misogyne maladif, habituellement incapable d’installer significativement la femme au cœur de ses histoires de cow-boys en bois brut, Leone y arrive ici magistralement, avec l’aide solide et articulée de Sergio Donati, Dario Argento et Bernardo Bertolucci pour l’écriture du script. Claudia Cardinale, amie de Sergio Leone, s’est lancée dans cette aventure en toute confiance, sans même lire ledit script. Elle nous campe une Jill McBain plus grande que nature. On a ici un des très intéressants regards de femme sur le monde enfumé, mythologique et pétaradant de l’Ouest. Madame Cardinale est aujourd’hui (2018) la dernière survivante de la prestigieuse distribution de ce film, considéré comme un des grands chefs d’œuvres cinématographiques du siècle dernier, tous genres confondus.

Il était une fois dans l’Ouest, 1968, Sergio Leone, film italien avec Claudia Cardinale, Henry Fonda, Charles Bronson, Jason Robards, Gabriele Ferzetti, Frank Wolff, 180 minutes.

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Jill McBain (jouée par Claudia Cardinale)

Jill McBain (jouée par Claudia Cardinale)

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LES ANGES S’ENVOLENT… en musique

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2018

LES ANGES EN VOL de Heri Dono

LES ANGES EN VOL de Heri Dono

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Cet ouvrage est paru il y a déjà dix ans. L’expérience est si simple et pourtant tellement inhabituelle. On fait jouer le disque compact de Doucet et on s’installe avec le recueil poétique de Lagacé sous les yeux. Trois titres chamarrent cette rhapsodie poétique de 114 pages: Ailes rognées, Ailes régénérées, Ailes déployées. À travers une poéticité libre et dépouillée, où perlent discrètement quelques clins d’œil à Trenet et à Brel (Il m’apporte des bonbons et des fleurs périssables – p. 103) se profile implacablement une narration. La narration sourde, à la fois ferme et ondoyante, d’un drame ourdi. La manipulation émotive, la tourmente lancinante du tourment lancinant, le paradoxe acide et destructeur du double message, les ragots faux jetons du visage à deux faces, l’autre, la manipe, la torture, la déroute, la révolte, la torture, la torture, la révolte, la révolte, la révolte. La plongée dans le gouffre innommable, pulpeux, onctueux, dégueu. On comprend, au fil du texte, que la parole syncopée encadre l’indicible. Et hors de tout doute, doucement et durement, cela avance, s’exprime, dénonce, se dit.

Puis, presque imperceptiblement, c’est la remontée, la reconstitution, la reconstruction, la rédemption. Son drame dominé au mieux, et de mieux en mieux, le poète s’affranchit, se libère. Il se décloisonne, s’épivarde, s’éblouit, s’envole. Il voyage, il se mondialise, il explore, il y va, il en vient, il réinvestit le bercail…

De temps en temps
Stockholm descend sur moi
Et je me prends
À la défendre
 
De temps à autre
Massada remonte en moi
Et je me prends
À faire silence
 
Des fois rarement
De plus en plus souvent
Montréal et moi
Nous nous prenons
À faire abstraction
(p.72)

La poésie et la musique (musique ET poésie doublement DE FOND) s’allient pour donner le fond du drame et de la rédemption qui nous investit et nous submerge. Musique, musicalité, poéticité, conceptualisation. Singulière triade, je ressens, je compatis, je pense. Le texte est dans tête, la musique est physique (Lucien Francoeur)… et la poésie est juste entre les deux. La triade: musique, poésie, pensée. Je souffre et m’affranchit, avec Lagacé, avec les trahis et les tourmentés du monde. Ils et elles ont tourné irrémédiablement le dos à leur statut hors sujet, hors thème, hors propos, faux, honni, nul, non avenu, de victime.

Pour la facette musicale, signée Doucet, en vrac, j’ai repensé à Pierre Henry, à Stockhausen, à Erik Satie, à Poulenc, à Ennio Morricone, à un copain musicien à moi mort en 2006 du nom de James Tenney et, en un fugitif moment, à Pink Floyd. Les plages 14 et 15 sublimement dominées par un piano rond, dense et ample m’ont transporté. La tension d’accompagnement est juste, si juste. Musique de fond, dans les deux sens du terme.

Le tout se conclut, en un point d’orgue élevé, poignant et profondément rationnel, sur un court essai d’une page et demi intitulé simplement Postface. Sublimement mûr et lucide, Lagacé nous signale le caractère socio-historique de l’émergence de la pulsion tortionnaire et exprime sereinement son rejet d’une diabolisation individualisante de la génitrice du drame dont sa poésie est tragiquement lacérée. Cela inspire un grand respect… voué lui-même au plus décapant des relativismes…

Le respect est une couleur inconnue
Ornant un drapeau de vapeurs
Qui bat au vent des planètes
Où il n’y a pas d’atmosphère
(p. 18)

À lire. À écouter. À découvrir

Francis Lagacé, Érick Doucet (2008), Les anges s’envolent (livre-disque), Les Écrits francs, Montréal, 118 p et un disque compact musical de 16 plages (64 minutes).

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Mon pastiche de LANDRU

Posted by Ysengrimus sur 21 janvier 2018

H-D-Landru

LETTRE D’ACCEPTATION D’HENRI-DÉSIRÉ LANDRU (1869-1922)

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12 février 1919

Chers amis,

C’est avec joie que j’apprends que vous seriez prêts à m’introniser parmi les sommités peuplant votre cénacle, moi, modeste artisan itinérant. Je vois, dans la perspective de cette participation, que fort immodestement j’accepte, une occasion rêvée de nouer de nouveaux contacts et ainsi d’élargir le cercle de mes… connaissances.

Je cogite ici, à la fenêtre de la cuisine de ma petite villa de Gambais, d’où je vous écris, macérant dans les effluves du gros café colonial percolant sur le fourneau du poêle. La tristesse du ciel hivernal et les vieilles bigotes partant pour la messe ne sauraient en rien assombrir le bonheur qui m’étreint à l’idée de devenir membre de DIALOGUS. Je vous prie d’excuser les stries de suie sur ma lettre, mais ma cheminée ayant un mauvais tirage, je me vois contraint d’alimenter mon feu régulièrement. Il parait que, ce faisant, j’alimente aussi mon stéréotype historique… Mais, cela, on me rapporte aussi que c’est à vous de me le dire.

Et ce sera à moi de m’en défendre au mieux.

 À très bientôt, j’espère.

 Cordialement,

Henri-Désiré Landru

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1- LE GRILLON DU FOYER

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On m’a dit que vous aviez refusé l’assistance d’un prêtre pour vos derniers instants; on n’a même pas pu allumer quelques cierges autour de votre cercueil, la fumée de l’encens ne s’est pas élevée vers le ciel. Quelle douleur pour moi de savoir que maintenant vous brûlez en enfer!

Anonyme

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Cher monsieur,

En ce jour un peu gris de 1919, je suis toujours bien en vie. Mais il est déjà clair dans mon esprit que je ne tolérerai pas que la calotte exécrée vienne empuantir ma dernière demeure de ses rituels inanes. Quant à votre enfer, mon petit bonhomme, le flot glacial et tumultueux de mon athéisme méprisant l’a transformé depuis longtemps en un lit fétide et gluant de cendres bien trop palpables.

Comme la majorité de mes «victimes» partageaient mon opinion sur ces questions, elles ne risquent pas, elles non plus, de vous rencontrer dans la géhenne de vos lassantes iconolâtries.

Henri-Désiré Landru

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2- QUI ÊTES-VOUS?

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Qui êtes-vous? Savez-vous qui était Désiré Landru?

Alexandrine

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Bien sûr! C’est moi!

Henri-Désiré Landru

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Savez-vous qui il est? Vous aimez ce personnage qui a tué, toute sa vie! qui n’a jamais aimé les femmes et les faire mourir!…

Alexandrine

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Enfin mon amie, vous divaguez. Ressaisissez-vous, que diable. Vous en faites une tartine pour le modeste vendeur de vélocipèdes mécompris de ses pairs que je suis…

Henri-Désiré Landru

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J’aimerais vous connaître Landru. Ne vous moquez pas de moi! Vous m’intriguez, monsieur…

Êtes-vous d’accord pour que l’on se parle?

À très bientôt, Monsieur Landru

Alexandrine

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Bien sûr, Alexandrine. Il n’y a nullement matière à se moquer. Ceci est très sérieux.
Vous avez des avoirs?

Henri-Désiré Landru

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Je ne vous comprends pas… Trouvez-vous cela normal? Comment s’appelaient toutes ces femmes?

Alexandrine

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Oh fondamentalement, elles portaient toutes le même nom: langueur.

Henri-Désiré Landru

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 Cher Landru,

Nous sommes tous bien peu de chose dans ce monde si petit… mais de quoi vous accuse-t-on précisément? Je m’appelle Alexandrine, je n’ai que quinze ans et pourtant, j’aimerais vous comprendre! Que se passe-t-il?

Alexandrine

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Oh, Alexandrine, vraiment, fort peu de chose. On prétendra très bientôt, à ce que je devine, que j’ai embringué quelques douzaines de veuves dans mes salades, que je les ai dévidées (au sens propre et au sens figuré, ce dernier, plus subtil mais moins plaisant que le premier, charriant l’inévitable et si pesante connotation pécuniaire), promptement équarries et subrepticement cramées dans ma cuisinière.

Alors vous comprenez, je proteste quand même un peu.

Henri-Désiré Landru

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3- VOUS RENCONTRER

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Eh! Toi cloporte misérable, as-tu pris du plaisir à tuer ces femmes en les brûlant? J’aimerais bien te rencontrer pour t’infliger la punition que tu aurais dû avoir: la torture perpétuelle; moi je te ferais cramer à feux doux, lentement et je commencerais par ce qui fait de toi un homme, je t’humilierais comme jamais un homme n’en a humilié un autre. Ah oui, j’ai oublié de préciser qu’avant de te faire rissoler, je te couperais des petits morceaux de ton corps, enfin si c’est un corps car de corps il n’a que le nom, cela ressemble plutôt à un ramassis de tout ce qu’on a fait de plus moche sur cette terre.

 Cordialement,

Raphaël

P.S.: J’espère que vous aurez au moins le courage de me répondre et d’affronter quelqu’un de votre gabarit (je ne parle ni de votre taille ni de votre poids, Gringalet!).

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Environ quatre-vingt-dix ans nous séparent, petit paltoquet sans envergure, et, comme vous ne pouvez pas venir me brutaliser dans le passé, j’ai la joie de vous annoncer que je vous conchie copieusement.

Henri-Désiré Landru

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4-DES REGRETS?

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Landru,

Simple question… Avez-vous des regrets? Et si c’était à refaire?

Merci,

Ourasi

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J’ai une infinité de regrets. J’aurais voulu être plus tendre, plus convainquant, mais aussi plus méthodique, plus systématique.

Mais surtout, surtout: ah si j’avais pu disposer de toute cette technologie de communication que vous avez en votre temps. Mais on me rapporte que j’ai de forts astucieux continuateurs…

Henri-Désiré Landru

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5- LA FEMME AU FOYER

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Bonjour Désiré,

Est-ce vous l’inventeur de la «femme au foyer»?

Merci de me répondre

Hemlin

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Oh, je n’ai pas eu cette chance. Mais j’en suis un perpétuateur assez passable. Vous par contre, il n’y a pas à finasser: je vous impute l’invention du calembour fin!

Henri-Désiré Landru

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6- OBJET DE TOUS LES DÉSIRS

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Cher M. Landru,

Ma cuisinière ayant rendu l’âme (l’objet non point la personne) et étant de ce fait obligé d’en changer, je m’adresse à vous en tant qu’expert en la matière. Pourriez-vous me conseiller dans mon futur achat?

Je vous prie, M. Landru, de recevoir mes salutations les plus chaudes.

Henry

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Ah là là, ce n’est pas simple. Les technologies ont bien changé, j’en ai peur. Mais vous avez mille fois raison. Une de mes veuves faisait un garenne au pot remarquable. Elle a un jour changé de cuisinière, eh bien, ses civets n’ont jamais retrouvé le moelleux des belles années. Elle en était bien contrite. Enfin, cette contrariété ne lui pèse plus aujourd’hui, fort heureusement pour elle…

Bref, j’approuve votre prudence mais ne puis vous aider d’avantage. La totalité du havre domestique repose sur une cuisinière adéquate. Bon courage.

Henri-Désiré Landru

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7- À QUI AI-JE L’HONNEUR?

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Landru,

 Votre prénom indique que vous avez dû être désiré par votre mère mais je ne sais vraiment pas qui vous êtes et ce que vous avez fait dans votre vie… mais qui êtes-vous donc? J’ai la vague impression (mais ce n’est que pure déduction) que vous deviez être une espèce de tueur en série maniaque qui attirait les femmes chez vous pour les brûler dans votre cuisinière, je me trompe, je divague ou je brûle?

 RSVP, je brûle de vous lire,

Nathalie, la Québécoise

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Chère Nathalie,

Pour utiliser une expression bien française en réponse à votre question sur qui je suis, je vous répondrai: un cumulard. Je cumule modestement mes devoirs et mes plaisirs. J’ai une famille à nourrir (devoir) et j’aime interagir avec les femmes (plaisir). Je les choisis un peu seules, un peu déprimées et me charge de leur donner de la tendresse et du réconfort (devoir), et en échange elles sont vite gagnées par l’envie inexpugnable de me signer une procuration de transfert de propriété (plaisir). Je leur fais quitter la vie en douceur, par interruption de la respiration habituellement (grand plaisir, d’autant plus tendre et doux qu’elles sont habituellement consentantes), puis je me charge de faire disparaître les tristes preuves de la profondeur de notre entente mutuelle aux yeux de la mesquinerie légaliste ambiante qui la matraquerait de son incompréhension bigleuse (ceci m’est un devoir d’autant plus désagréable que cela lève une suie malodorante qui macule l’horizon déjà bien triste du département 78).

Mais permettez moi, chère Nathalie-qui-brûle-déjà, de vous poser une question à mon tour, car vous m’intriguez beaucoup. Qu’est-ce donc qu’une «québécoise»? Est-ce une sorte de masochiste ou de martyr?

 Vôtre respectueusement,

Henri-Désiré Landru

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8- DÉPARTEMENT 78

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Landru,

J’aimerais bien savoir où est situé le Département 78. Dans quelle ville? En quelle(es) année(s) vos horribles crimes ont-ils été commis? Avant ou après Jack l’Éventreur? Ce dernier vous a-t-il influencé (non pas dans la manière de tuer, ni quel type de femmes mais simplement pour passer aux actes)? Sinon, qui était ou est votre maître à penser, votre modèle ou votre idole? Pourquoi? Avez-vous été arrêté et jugé pour meurtre? Si oui, quel fut le verdict exact et la sentence? Si le verdict a été coupable, avez-vous purgé une peine de prison et si oui où? Vous ne semblez éprouver aucun remord et semblez prêt à recommencer. Si c’était à refaire, le feriez-vous autrement et si oui, quels détails changeriez-vous pour commettre les crimes parfaits? N’ayez pas peur, je ne suis pas une meurtrière, moi! Cependant, j’avoue que quelquefois, les mots peuvent être assassins et j’ai la langue piquante et plutôt «bien pendue»…

D’un brûlot québécois

P.S. Au cas où le français illettré que vous semblez être ne sait pas ce qu’est un brûlot, au Canada, il s’agit d’un moustique dont la piqûre donne une sensation de brûlure et, contrairement à votre propre nom, le mot brûlot figure dans le dictionnaire Larousse!

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Tout beau, tout beau, Nathalie,

Il n’y a bien que les canadiens pour appeler un moustique un brûlot. Un brûlot, pour votre gouverne, c’est un document inflammatoire, un peu comme votre missive là. Elle est d’ailleurs un petit brûlot bien suave, comme tout ce qui est colère légitime de femme.

À propos d’ignorance grossière, vos questions en révèlent un échantillon touchant. Un département n’est pas «dans» une ville, ce serait plutôt le contraire! Ce cher 78 c’est Les Yvelines. Vous avez bien une carte de la France. Avisez la, et trouvez Paris, ça devrait être assez facile. Glissez le doigt vers le sud-ouest et repérez Versailles. Dessinez une petite pomme penchée dont la ville des Rois de France est le pédoncule et vous venez de circonscrire Les Yvelines, département 78. C’est là que se trouvent mes deux principales communes de résidence: Vernouillet et Gambais, en Ile de France.

Me comparer à cet éventreur londonien violent et misogyne qui frappe la nuit et par surprise de pauvres filles faisant le trottoir est non avenu et bien vexant, mademoiselle. Ah je suis un parfait incompris. Mon amour respectueux des femmes est bien plus proche de celui du Chevalier Victor Margueritte que de qui que ce soit d’autre. J’ai eu la grande chance de le rencontrer par pur hasard un matin, aux Jardins du Luxembourg. Un homme fascinant, très respectueux de la quête libératrice des femmes, et qui nous prépare des romans qui étonneront.

Je crois que ceci requiert explication. Je suis un quinquagénaire discret et bien peu formidable. Je ne suis pas Casanova, mademoiselle, mais Landru. Comment pensez-vous que j’ai pu convaincre si vite ces dames respectables de quitter la vie à mon avantage? Pensez-y, il n’y a qu’une seule solution. C’est qu’elles étaient consentantes. Leurs procurations m’étaient salaire. Si je finis sur la guillotine pour un tel acte d’abnégation déférente, ce seront elles qui auront, post-mortem, commis un crime. Mais je ne regrette pas d’avoir contribué à les départager de cette vie étouffante pour une femme moderne quand elle croule sous ce carcan ancien de conventions que la guerre a bien trop peu ébranlé. N’ayant pas la verve littéraire du bon Chevalier Margueritte, je suis contraint à… l’action directe.

Pour commettre un crime parfait, il faut encore se vouer à une vocation criminelle. Je ne produis, pour ma part, que du suicide assisté moyennant rétribution. DIALOGUS n’a pas consenti à me révéler ce que sera mon sort. Mais je me doute que des démêlés avec la justice sont à venir. Il parait même qu’ils me prendront par surprise, alors j’attends. Si vous en savez plus, toute information est bienvenue.

Et… je n’ai pas peur de vous, Nathalie. Je vous admire plutôt, avec votre style revêche et survolté. Vous êtes en plein mon «genre», comme disent les petits jeunots démobilisés de ce temps. Je suis corps et âme à votre service.

Respectueusement vôtre,

Henri-Désiré Landru

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9- EN MAL D’INSPIRATION

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Landru, dit-on, gérait avec minutie sa correspondance et écrivait remarquablement bien.

Auriez-vous des extraits de courriers?

Odegivry , un admirateur

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Cher admirateur,

Le maigre monceau de correspondance que j’ai pu entretenir se trouve rangé soigneusement dans un garage dont je fais location, à Clichy. Un plumitif parisien, philosophe bohème qui se nomme, je crois, Botul, m’a écrit trois ou quatre fois en référence insistante à une conversation de troquet que nous eûmes jadis. Rien là pour combler les nuits esseulées de Sophie Volland, comme vous voyez.

Je crois que l’échantillon épistolaire le plus sûr sera encore celui que nous produirons ensemble vous et moi au cours du présent échange. À vous donc.

Respectueusement vôtre,

Henri-Désiré Landru

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10- RACINE

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Monsieur Landru,

Avant sa carrière d’écrivain mondial, le jeune Georges SIMENON, journaliste à La Gazette de Liège, écrivait en 1921 (il n’avait que 18 ans): «(…) Des gens qui critiquent les autres, pour n’être pas soupçonnés d’agir comme eux, clament qu’il est monstrueux de se passionner de la sorte au sujet d’un criminel, d’un assassin, de Landru. (…) Quoi de plus légitimement attirant pour les foules, que la tragédie ou le drame? Or, la tragédie, fut-elle classique et écrite par un Racine austère nous édifie-t-elle toujours en représentant des héros et des saints? Quel est le dénouement de Britannicus, sinon le lâche assassinat par l’hôte, de son convive? Et le sujet de Phèdre oserait-il être conté par le plus hardi feuilletoniste? Parlerai-je d’Iphigénie, où du sang coule encore et où un père est prêt à immoler sa fille? (…) Mais peut-on en vouloir au peuple (…) de s’intéresser aux actions extraordinaires, là où il les rencontre? De quoi est faite l’histoire, sinon de crimes, de luttes, de conspirations, de lâchetés? Quel est le fond de la littérature, sinon des crimes, ou pis, de l’immoralité. (…)»

Mes questions :

– Monsieur Jean Racine mérite-t-il de vous être associé?

– Britannicus, Phèdre et Iphigénie ne seraient-ils pas rien d’autre que des Landru bavards?

– Ne seriez-vous pas plutôt un héros de roman, de littérature ou des temps modernes?

– Quels sont vos liens de filiation avec Son Excellence Lucius Domitius Claudius Nero, dom Tomas de Torquemada, Saint Dominique, Monsieur le Chancelier Adolf Hitler, Son Altesse Jean Bedel Bokassa, Monsieur le Président George Herbert Walker Bush et le bras droit de mon contrôleur d’impôts?

– N’êtes-vous pas irrité de l’ombre que vous fait Marc Dutroux (un Belge, en plus!)?

Joseph-Macchabeus Branlu

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Monsieur,

Britannicus, Phèdre et Iphigénie sont des coupables fictifs. Je suis un innocent réel. Hitler, Saint Dominique, Bush et Dutroux tuent des enfants arabes, juifs ou belges et de jeunes rousses aux yeux verts terrorisés, qui n’ont rien fait. Je libère de la vie des compagnes adultes, consentantes et libres qui en ont plus sur la conscience que vous ne pourriez le croire. Votre percepteur d’impôt et ses sbires vivent décemment, je vis dans une grande maison délabrée, et vais peut-être un de ces jours palper de la paille du cachot et du fil de la guillotine…

Il me semble qu’il y a là un distinguo qui va bien plus loin que l’étrange paronymie entre votre signature et la mienne. Ne trouvez-vous pas, Monsieur Dubois-Branlu? Ajoutons, puisque vous faites un tel cas du drame racinien, que force est de constater que c’est moi qui le vis, dans sa version moderne, pas vous.

Vôtre,

Henri-Désiré Landru

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11- CE TYPE DE CHAUFFAGE

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Monsieur Landru,

Ne soyez point gêné par l’admiration que je voudrais vous témoigner, sachez seulement que votre œuvre peut se flatter de ma plus grande estime: a-t-on déjà vu un tel courage, une telle assiduité dans ce projet (ma foi fort louable!) de mener à terme ce que nous soufflent en secret nos convictions? Quelle inspiration inouïe pour agir de la sorte, sans commune mesure avec l’exiguïté désolante de votre cuisinière… Encore une fois, que de raffinement dans votre dérision! Allons bon, je m’enflamme et je vous sais impassible, ce pourquoi je préfère vous laisser à vos affaires, en vous rappelant cette réalité qui, je l’espère, ne sera pas sans vous conforter dans votre entreprise: les veuves pleurent seulement le plaisir qu’elles avaient à tromper leur mari. Je veux vous quitter sur une question, je vous l’accorde un peu technique, qui me brûle les lèvres. Eu égard au prix du bois qui ne fait qu’augmenter chaque hiver, je conçois facilement l’avantage d’un combustible humain dont le coût défie toute concurrence. Mais je demandais si, du point de vue calorifique, ce type de chauffage (avec ce taux adipeux qu’on connaît à l’organisme féminin) l’emportait doublement.

Je vous remercie d’avance pour vos précisions en vous saluant bien cordialement.

Aurélien Merini

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Cher Aurélien,

Poser la question, surtout comme vous le faites, c’est un peu y répondre. L’être humain est un fort mauvais combustible, et Saint Dominique ne s’y était pas trompé, qui était très pointilleux sur la teneur igniphile des san-benito dont il faisait emballer les victimes innocentes d’une Inquisition aussi sourcilleuse que dévoratrice. C’est —soit dit par aparté— pour me protéger des excès de l’équivalent républicain de ce Moloch autoritaire que je suis bel et bien réduit à empuantir le ciel déjà peu avenant des Yvelines. Mais passons sur ceci…

Je crois détecter un petit filet grivois dans le ton que vous tenez en parlant des veuves. Les veuves souffrent, cher Aurélien, et il n’y a vraiment rien d’humoristique à cela. Le pis de l’affaire est qu’elles souffrent moins d’être veuves que d’avoir été mariées. Cela les engonce dans un jeu de convenances dont les effets grèvent ce veuvage qui les prive désormais des maigres et fugitifs avantages que leur instillait parcimonieusement la maritalité. Et même la fortune héritée ne soulage pas les piqûres incessantes du nid d’oursins paradoxal qu’entretiennent les conventions sociales étriquées de notre temps sur ces matières.

Alors il y a la solution Landru…

Henri-Désiré Landru

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12- LAURE DELATTRE

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Salut Landru,

J’ai ouï-dire que tu aimais les femmes au foyer? Connais-tu Laure Delattre?

Ibozou

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Monsieur,

J’ai consulté tous mes calepins. Ce nom n’y figure pas. Mais si cette demoiselle est en moyens, je ne dirais pas non à l’idée de la rencontrer. Si, qui plus est, elle est prête à rester enfermée un temps dans une espace forclos pour en tirer quelque bénéfice, nous serons certainement compatibles.

Le bénéfice sera pour moi par contre…

Henri-Désiré Landru

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Dis donc Landru,

J’ai l’impression que tu n’as pas saisi mon jeu de mot: Laure de l’âtre, femme au foyer, eh eh eh…

Ibozou

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Vous admettez donc qu’il est légitime de tirer l’or de l’âtre…

Henri-Désiré Landru

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Monsieur Landru,

Quelle belle leçon d’humour vous me faites là. On apprécie encore mieux ce genre d’humour quand on porte des lunettes à double foyer!

Ibozou

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Ou des lunettes fumées…

Vous savez, j’en sais un peu plus sur mon avenir à force de côtoyer tous ces braves gens de DIALOGUS. Imaginez-vous donc que je vais me retrouver à la Cour d’Assises… Et, me dit-on, le public viendra à mon procès pour écouter mes plaisanteries. C’est vous dire combien je prends l’humour au sérieux…

Henri-Désiré Landru

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13- SÉDUIRE QUAND ON EST LANDRU

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Monsieur Landru,

Il est étonnant qu’avec un look pareil vous emballiez tellement. Au 21ième siècle, vous n’auriez aucun succès, et ce serait la ruine pour vous, ce qui serait dommageable à un flambeur tel que vous!

Ibozou

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Le «look» comme vous dites, mon brave, n’est jamais qu’un des paramètres de l’équation complexe de la séduction. Le mystère est bien plus attirant que le «look» dans un grand nombre de cas. L’intelligence, la gentillesse, la délicatesse sont aussi des atouts majeurs, car fondamentalement la femme aime de tête.

Écoutez une femme attentivement. Écoutez-la pour vrai, sans faire semblant et elle finira par vous tomber dans les bras. Négligez-la, ne lui portez pas l’attention qu’elle requiert et, tout Adonis que vous êtes, vous finirez au bazar.

La femme est subtile, articulée, complexe. C’est dans cette horlogerie délicate que palpite tout le potentiel séduisant d’un Landru…

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Monsieur Landru,

Ça vous va bien à vous de donner des leçons de séduction. Je pense que la gent féminine se serait volontiers passée d’un galant homme dans votre genre!

Bien à vous!

Ibozou

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Ne vous érigez donc pas en porte-parole autoproclamé de la gent féminine, jeune freluquet. Laissez-la simplement me juger par elle-même en votre temps, comme elle le fit si bien au mien.

Je ne vous salue pas,

Henri-Désiré Landru

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Monsieur Landru,

Quand je pense à toutes ces femmes qui avaient le feu aux fesses et qui rêvaient de vous rencontrer mais qui ont finalement succombé après de brûlantes étreintes et dont toutes les économies sont parties en fumée, je sens comme un malaise diffus, qui m’envahit et me consume…

Bonne nuit éternelle

Ibozou

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Elles étaient consentantes. C’est leur argent qui leur brûlait les doigts.

Adieu

Henri-Désiré Landru

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Landru,

Je suis extrêmement étonné de voir la dose de mauvais esprit qui s’était réfugié sous votre crâne chauve au nez et à la barbe de votre auguste moustache.

Tant de propos fumeux, je trouve ça sidérant.

Au plaisir,

Ibozou

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14- N’EN FAITES PAS UNE SCÈNE DE MÉNAGE

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Monsieur Landru,

J’espère ne pas vous déranger dans vos lourdes tâches ménagères. Il m’est très agréable de pouvoir vous questionner. En effet d’où je vous écris vous êtes une référence en matière de «gestion domestique des déchets», dirons-nous. Me permettrez-vous, même si comparaison n’est pas raison, d’évoquer un cas actuel pour éclairer vos actes? Voici une dépêche afin de vous mettre au parfum…

Le cannibale de Rothenburg condamné à huit ans et demi de prison.

[agence AFP, le 30.01.2004]

Le cannibale de Rothenburg, Armin Meiwes, jugé pour le meurtre en 2001 d’un ingénieur berlinois qu’il avait dépecé et en grande partie consommé, a été condamné vendredi à huit ans et demi de prison par le tribunal de Cassel (centre). Le tribunal n’a pas suivi les réquisitions du Parquet, qui avait exigé la détention à perpétuité pour «meurtre par plaisir sexuel», ni le plaidoyer de la défense, qui avait estimé que l’accusé n’avait commis qu’un «meurtre sur demande» passible d’un maximum de cinq ans de détention, sa victime étant consentante. Armin Meiwes, 42 ans, avait avoué avoir tué et mangé en mars 2001 l’ingénieur berlinois Bernd Juergen Brandes, 43 ans, une scène qu’il avait enregistrée sur cassette vidéo. Brandes s’était rendu à son domicile de Rotenbourg, près de Cassel, à la suite d’une annonce postée sur internet par Armin Meiwes: «Cherche homme prêt à se faire manger».

Qu’en pensez-vous? Vos motivations personnelles sont-elles pécuniaires ou culinaires?

J David Théodoros

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Du mal. N’importe quel ethnologue sérieux vous dira que l’anthropophagie est un acte rituel et non gastronomique. Ce sont pour des raisons psychologiques que l’on dévore certaines parties spécifiques du corps d’une victime. On bouffe des symboles plus que du nanan…

Je ne suis pas un anthropophage, monsieur. Je suis un simple assassin. Les corps satinés de mes victimes n’avaient une signification pour moi que lorsqu’elles étaient vivantes. Mortes, elles me laissent des écorces encombrantes dont je dois disposer pour me protéger de la mesquinerie ambiante.

Ainsi, ce terme «gestion domestique des déchets» me décrit bien plus adéquatement que cette citation oiseuse et ces références pesantes à des coutumes dont je suis aussi distant que vous.

Vôtre,

Landru

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15- VOS CERTITUDES

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Monsieur Landru,

Je ne sais trop de quelle manière vous aborder; je ne voudrais surtout pas que vous me regardiez venir comme une peste à votre porte, comme tous ceux qui viennent demander des comptes, cherchent dans tous les coins des preuves d’absence de vertu, pillant les secrets comme des truffes; je ne suis pas, monsieur, de cette sorte. Je laisse à d’autres l’étrange plaisir de jouer les juges. Je voudrais que vous mettiez de côté l’univers entier et me parliez comme à une inconnue perdue dans le néant.

Ce sont vos certitudes les plus intimes que je vous demande de me livrer. Vos certitudes sur la nature de la vie, l’essence pure de l’existence à vos yeux. Les émotions qui vous accompagnent à chacune de vos inspirations, les pensées qui vous assaillent dès que le silence s’étend, l’impression que vous avez de ce monde.

Est-ce trop demander? Suis-je trop gourmande de ce qui ne me regarde pas du tout?

Catherine

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La douce, la bonne et honnête question, Catherine, chère, chère Catherine. Cela me change vraiment de tous les cabotins ineptes qui m’écrivent d’ici… Eh bien voici:

Le monde est petit, gris, mesquin, désespérant. Nous sortons d’une guerre mondiale absurde qui a ruiné l’Europe. Les valeurs se déglinguent. La France part en quenouilles. De vieilles fortunes familiales pourrissent et se dévaluent comme le blé rouille dans les champs. Il pleut. J’ai un petit rhume. Quel sale temps!

Je marche dans la ville. J’aperçois soudain la dernière manifestation de la beauté, assise sur un banc de fer. C’est une femme, Catherine, une femme comme vous. Belle, avec son petit chapeau à fleurs en perchoir latéral et ses jambes croisées et bien dessinées sous ses jupes aux gros traits oranges et noir. Je la salue poliment, lui parle d’une voix douce, m’assied auprès d’elle. Mon attitude d’un autre siècle la rassure et la change de tous ces jeunes goujats démobilisés qui lui susurrent des grossièretés à l’oreille. Je ne susurre rien. Je l’écoute. Je l’écoute pour vrai, car elle m’intéresse pour vrai. Et ça, c’est si rare, Catherine: être vraiment écoutée… Et que pensez-vous qu’elle me raconte? De quelle façon vous imaginez-vous qu’elle se vide le cœur?

Croyez-le ou non elle me dit: «Oh Monsieur, le monde est petit, gris, mesquin, désespérant. Nous sortons d’une guerre mondiale absurde qui a ruiné l’Europe. Les valeurs se déglinguent. La France part en quenouilles. De vieilles fortunes familiales pourrissent et se dévaluent comme le blé rouille dans les champs. Il pleut. J’ai un petit rhume. Quel sale temps!»

Quand elle sent à quel point je la comprends, nous franchissons doucement le rideau vaporeux de la confidence. Elle dit alors, l’œil moins sec: «Je suis déprimée. J’en ai tellement marre. Que me reste-t-il à faire de cette fortune en charpie? Me remarier avec un de ces ex-poilus, abrutis par le tonnerre des shrapnells? Mais j’en ai par-dessus la tête de faire la bonniche pour un molosse malodorant qui me boit mon avoir. Ah si j’avais le courage de quitter cette vie inutile, à l’horizon obstrué et borgne.»

Vous comprenez, Catherine, je n’ai pas plus de courage qu’elle, mais je suis tout aussi déprimé. Alors de fil en aiguille nous nous levons, elle prend mon bras, je l’amène faire un petit tour unilatéral à ma villa. Si nous signons quelques papiers, c’est vraiment parce qu’elle insiste. Je vous jure que j’ai souvent agi ainsi sans être dédommagé. La suite de ce minutieux processus, je crois qu’il est bien connu de vos historiens.

Il y a une chose de bien plus déprimante que d’être un homme dans l’Europe croupissante de 1919: être une femme dans l’Europe croupissante de 1919. Elles ne veulent plus de l’ordre ancien et ne peuvent joindre l’ordre moderne. Elles sont vraiment bien piégées. Je fais donc mon petit effort pour éviter un tel piège à certaines de nos belles. Elles sont si tristes de cette platitude de creux de vague de transition historique qui traîne sans fin.

Telle est ma vision de mon monde, chère Catherine. Pardonnez-en l’étroitesse. Je ne suis qu’un homme de ce temps qui respecte le désespoir insondable des femmes de ce temps. Je les aime. Je suis leur féal. Elles sont déprimées. Il faut ce qu’il faut…

Respectueusement,

Henri Désiré Landru

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Je crois bien, cher Henri-Désiré, que je vous aurais suivi moi aussi à une certaine époque de ma vie. On a tous notre petite année 1919, j’imagine.

Mais dites-moi, et gardez bien à l’esprit que je ne juge rien et ne catalogue rien en posant cette question, êtes-vous bien certain que les morts de toutes ces femmes étaient désirées par les femmes en question? Était-ce réellement une sorte de suicide assisté? Vous les aidiez à mourir, mais désiraient-elles vraiment mourir ou voulaient-elles seulement dormir un bon coup et se faire réveiller par un petit café au lit? Car votre tendresse, et vous l’évoquez vous-même, aurait pu illuminer cette Europe croupissante, non?

Je vous remercie de m’avoir livré si poétiquement votre pensée, je vous suis infiniment reconnaissante…

Catherine

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La question que vous posez, Catherine, est terriblement légitime et d’un plausible épais et poisseux qui m’inquiéterait presque si mon cynisme n’était pas là pour faire blindage. Je ne peux vous répondre. Car enfin, ni l’ombre ni l’ectoplasme d’aucune d’entre elles ne sont revenus me hanter pour me réclamer le caoua du bidasse anonyme mort dans l’oubli, dans son trou d’obus boueux et bête.

Il va donc vous falloir spéculer…

Henri Désiré Landru

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Mon cher Henri-Désiré,

Suite à votre invitation à le faire, j’ai spéculé. Mais pas au sujet de ce que vous pourriez croire. J’ai spéculé, imaginez-vous donc, sur les conséquences d’une éventuelle spéculation. En bout de ligne, j’ai préféré m’abstenir. Monsieur, je vous annonce donc que j’abandonne les «si». Pardonnez-moi même de vous avoir suggéré ces hypothétiques cafés au lit.

Parlez-moi plutôt, très cher, de votre relation avec Fernande, dans la mesure où vos confidences ne menaceraient pas la pudeur de votre fiancée.

En passant, savez-vous que mon deuxième nom est Fernande? Je n’en suis pas particulièrement fière, mais bon, on ne choisit pas son nom…

Amicalement,

Catherine

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Il n’y a pas plus saine spéculation que l’investigation empirique, bonne amie. D’avoir spéculé excessivement en spirale, vous vous seriez en effet fort possiblement étourdie et cela vous aurait sans doute fait tomber dans la toile.

Allons-y donc gaiement avec votre propos neuf…

J’ai donc connu six Fernande, une Fernande-Amélie et une Ferdinande. Pour compléter, j’ai connu sept Catherine et quatre Marie-Catherine, dont Madame Marie-Catherine Landru née Rémy, ma cousine et épouse qui m’a fait des enfants qui ont eu des enfants. Nos premiers ébats furent furtifs et vifs tant et tant que j’ai bien peur que nos fiançailles aient été bien courtes, pour de tristes raisons tenant au cintre étriqué de la morale ambiante…

Il faudrait donc me clarifier un peu sur quelle Fernande vous jetez si unilatéralement le dévolu de votre curiosité aussi incisive que légitime.

Vous avez un fort joli prénom, Catherine Fernande. Restez avec moi. Vous me captivez et m’inspirez.

Votre Henri-Désiré

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Cher ami, puis-je me permettre une si familière appellation?

Pardonnez mon délai à vous répondre, mais de grandes transformations chez moi m’ont beaucoup occupée. Je suis certaine que vous ne m’en tiendrez pas rigueur.

Je parlais bien entendu de Fernande Segret, cette blonde pâle avec qui vous entretenez une relation depuis deux ans, si je ne me trompe pas. Comment est-elle, qu’aimez-vous chez cette femme? Comment vous sentez-vous lorsque vous êtes avec elle, avez-vous des moments d’inconfort?

J’attends votre réponse et j’espère qu’elle ne tardera pas autant que la mienne.

Amicalement,

Catherine

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Fernande, bien sûr, «ma» Fernande. Ah, allez donc donner le change avec ces correspondantes du futur. Il semble qu’il n’y ait pas un traversin de votre alcôve qu’elles n’aient retourné. Forcément, vous n’êtes plus là pour émettre le jet d’encre du poulpe, alors elles en profitent. C’est inexorable. Enfin c’est là le côté sursaut de la gloire historique, je suppose…

Fernande, donc, puisque vous êtes si bien informée, chère Catherine, eh bien figurez-vous que Fernande me fait rire. Nous rions ensemble, nous nous amusons de tout, surtout du dérisoire, du mondain, du moderne. Je me sens joyeux avec elle, badin, folâtre. C’est d’un inhabituel étourdissant qui m’exalte, Elle m’est comme une drogue hilarante. Mon anti-narcotique d’amour et de vie.

Des moments d’inconfort avec Fernande? Que le Rabouin me hante, je n’en ai absolument jamais et je ne comprends pas ce qui vous amène à poser une question si biscornue, vous qui me semblez pourtant ne pas manquer d’astuce. Pourriez-vous vous expliquer sur cette portion insondable de votre interrogation, bonne amie? Vous m’en obligeriez immensément.

Votre Henri Désiré qui, en ce moment, pense bien moins à Fernande qu’à vous…

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Cher Henri-Désiré,

Ainsi donc, Fernande vous fait rire? Et vous trouvez cela inhabituellement délassant… Comment cela se fait-il? Aucune autre femme ne vous avait fait rire avant?

Que faites-vous lorsque vous êtes ensemble? Où allez-vous? De quoi parlez-vous? Que mangez-vous? Que buvez-vous? Combien d’heures dormez-vous?

Je crois que toutes ces questions sauront vous occuper pendant au moins une petite heure, bien assis au coin du feu. J’espère surtout que vous n’y verrez pas une curiosité déplacée.

Votre amie,

Marie Fernande Catherine

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J’y vois surtout une de ces vieilles combines de fuyardes qui me font bâiller ample. En effet, je me languis de vous, Catherine Fernande. Et vous me jetez Fernande dans les jarrets, en vous imaginant je ne sais quoi… me distraire, me meubler l’esprit, me rappeler à mes devoirs, me doucher, me faire lâcher la proie pour l’ombre. Quelle billevesée que l’illusion qu’entretient l’esquive féminine! Sur sa dérisoire capacité à faire déraper nos idées fixes d’ardents foutriquets, avec du bavardage sur nos femmes du moment.

Bon, je m’exécute, puisque vous insistez. Les autres femmes ne me font pas rire surtout quand elles me traitent comme vous me traitez. Nous jouons aux cartes et au tric-trac. Nous allons au Jardin des Tuileries et nous nous asseyons sur des chaises de fer en regardant voguer les petites frégates dans le bassin. Nous parlons du temps qu’il fait et de rubans. Fernande a une fort jolie collection de rubans. Nous mangeons des frites et des moules dans un vaste troquet au coin Saint-Michel et Soufflot qui s’appelle le Maheu. Nous buvons du blanc avec les moules et une petite anisette dans l’après-midi. Nous dormons entre cinq et sept heures par nuits. Et vous avouer ceci m’a occupé pendant exactement quatre interminables et lassantes minutes.

Si on parlait de vous et moi maintenant. Vous aimez les aquarelles de Watteau?

Landru

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Henri-Désiré,

Je vous ai peut-être fait bâiller, mais vous, vous ne m’avez pas ennuyée et j’ai grandement apprécié ces petits détails de votre vie. Et si je me suis divertie à lire votre réponse, cela ne peut que vous apporter plaisir, n’est-ce pas?

Ainsi donc, vous voulez parler de nous? Fort bien. Parlons de nous.

J’aime beaucoup la peinture et justement, je possède quelques tableaux de valeur que je souhaiterais écouler contre de l’argent liquide. Peut-être pourriez-vous m’être utile en la matière? Nous pourrions nous fixer un rendez-vous sur un banc de parc, par exemple, d’où nous irions grignoter un morceau avant de passer chez moi pour l’examen de mes possessions revendables.

Sachez que j’aime les fleurs et les bijoux et que mon anniversaire approche. Sans vouloir mettre de la pression, si vous désirez qu’il y ait un «nous», il vous faudra songer sérieusement à me cajoler avec plus d’application.

Aussi, je déteste les rivales. Êtes-vous prêt à laisser tomber votre blonde lavasseuse et vos promenades aux Tuileries en sa compagnie?

J’attends votre réponse avec impatience,

Marie Fernande Catherine

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Ah chère amie, je suis prêt à éliminer toutes vos rivales de la manière la plus radicale imaginable…

Notre hiatus spatial ne devrait pas poser de problème particulier, quitte à prendre un navire. J’ai bien peur, par contre, d’être prisonnier sous la coupole brumeuse de l’année 1919, comme un mauvais grillon sous un ballon à rouge. J’irais même de plus jusqu’à hasarder que l’année 1922 m’est une muraille chronotopique cruellement infranchissable.

Il va vous falloir trouver, pour mirer vos croûtes et les caser, un vendeur de vélocipèdes placide et hirsute qui vous soit moins anachronique… Croyez que j’en suis suprêmement contrit.

Votre Riri

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Riri,

Vous avez raison, comme toujours. Mais sachez que je ne trouverai pas un autre barbu hirsute. C’est inutile, je n’en connais aucun et je doute qu’il ait votre charme.

Puisque nous devrons nous contenter de nos échanges via DIALOGUS, voudriez-vous passer le temps en me racontant des souvenirs d’enfance peut-être?

Vôtre toujours.

Catherine

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Il y a un souvenir d’enfance particulièrement vivace, qui revient bien souvent me hanter.

Nous sommes aux environs des années 1880, j’ai dix ou onze ans et mon jeu favori est le cerceau. Vous connaissez certainement cette amusette ancienne. Elle consiste banalement à pousser devant soi un grand cerceau métallique en le guidant avec un petit manche. Un pur bonheur. J’adore pousser le cerceau mais aussi, plus originalement, j’affectionne de le lancer comme un grand lasso et d’y capturer des gens.

Surtout des femmes.

Des femmes adultes, élégantes, provinciales, un peu guindées déambulent sur la petite place au kiosque de notre patelin. La majorité connaît mes parents. Je les entoure de mon cerceau par surprise et elles rient aux éclats à chaque fois. Il faut dire que je suis très adroit. Le cerceau vole haut, s’abat joliment et s’entoure autour d’elles sans jamais les toucher. C’est un art. Ah, ces amusements badins auxquels tous et toutes se prêtaient pendant les vertes années!

Il y avait une exception: Madame Du Pas. Une belle dame avec une jolie coiffe praline et une crinoline aussi frémissante que l’écume océanique. Chaque fois que je lançais mon cerceau vers elle, elle le parait adroitement de sa fine ombrelle refermée. Il y avait un petit «cling!» et mon tendre piège retombait dérisoire sur le gazon près de la promenade. Mille fois, j’ai cru capturer Madame Du Pas. Mille et une fois sa diablesse de rapière d’ombrelle m’a frustré de cette proie cardinale, qui aurait bien été le clou de ma collection. J’en pleurais de rage en secret.

Puis un jour, un jour sans aspérité, comme tous les autres jours, un jour d’été au soleil banal, Madame Du Pas se plante devant moi, pointe mon cerceau de son ombrelle refermée et dit:

Jette-le par terre.

J’obéis sans crainte. Madame Du Pas s’avance, majestueuse et… se pose juste au milieu du cerceau. Le choc moral! Je crois en mourir d’ardente jubilation. Elle dit alors:

Capturée! Voilà, Henri-Desiré, tu me tiens! Parfois il faut savoir attendre que femme soit consentante. Mais de femme consentante tu feras tout, absolument et intégralement tout.

Je la revois encore, souriante, radieuse, superbe, avec coiffe et ombrelle dans l’enceinte de mon petit cerceau aussi tenace que fallacieux. Une pure merveille ineffable. Cet extraordinaire consentement, Catherine, je le cherche depuis ce jour fatal. Je n’ai jamais pu en retrouver une version aussi intégrale.

À vous. Un souvenir d’enfance…

Landru

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16- CHANSON DE FRANCIS BLANCHE

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Cher Henri-Désiré,

Je cherche désespérément les paroles de cette ravissante chanson écrite par Francis Blanche qui vous est consacrée. J’en connais une grande partie, ce qui me vaut toujours des grands succès dans les «noces et banquets», mais hélas, il m’en manque un couplet. Savez-vous où l’on peut trouver les paroles de cette bluette?

Amitiés, malgré tout, en reconnaissance du succès que vous me procurez.

Claude Sainte-Cluque

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Monsieur,

La seule chanson émise à mes modestes dépens, à ma connaissance, est de la plume labile d’un monsieur charmant qui est ici en ma compagnie à DIALOGUS, Charles Trenet. En voici toujours infra le texte pour mémoire.

Bien à vous

Landru

 
Monsieur le Procureur, je regrette de n’avoir à vous offrir que ma tête,
Oh!… Silence ou je fais évacuer la salle
Landru, Landru, Landru, vilain barbu
Tu fais peur aux enfants
Tu séduis les mamans
Landru, Landru, ton crâne et ton poil dru
Ont fait tomber bien plus d’un prix d’vertu
C’était, je crois, en mill’ neuf cent vingt-trois
Que ton procès eut le succès qu’l’on sait
Landru, Landru, dommage qu’elles t’aient cru
Tout’s cell’s qui sous ton toit
Brûlèr’nt pour toi
Tu leur parlais si bien lorsque tu leur disais
Venez ma douce amie, allons vite à Gambais
J’ai une petite villa, rien que monter descendre
Hélas elles montaient et descendaient en cendres
Landru, Landru, de quel bois te chauffes-tu
Ton four fait d’la fumée
Sous la verte ramée
Landru, Landru, un ramoneur est v’nu
Il a dans ta ch’minée trouvé un nez
Calciné
Pendant l’verdict, pas un mot, pas un tic
Énigmatique, tu restas hiératique
Landru, Landru en jaquette en bottines
Y a un’ veuve qui t’a eu,
La Guillotine
Landru, Landru, on prétend qu’on t’a vu
En bon p’tit grand-père
Vivant à Buenos-Aires
La barbe rasée et la moustache frisée
Plus rien de l’homme d’alors,
C’est ça la mort
Disons, tout d’suite, qu’en mill’ neuf cent vingt-huit
Ce genre d’histoire était facile à croire
Landru, Landru, tout passe avec le temps
À présent, tu n’fais plus peur aux enfants
Mais tu séduis pourtant bien des grand’mamans
Et d’Plougastel à Tarbes
Elles rêvent de ta barbe
Et de son poil dru, vieux Landru.

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17- PROBLÈMES DE CHAUFFAGE

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Bonjour cher Monsieur!

Connaissant moi aussi des problèmes de chauffage suite à l’augmentation de 3,8%, je vous serais obligé de bien vouloir me faire connaître si votre chaudière a été encrassée et si vous arrivez à avoir 20° dans votre maison.

Chaleureusement vôtre.

Jean-Pierre Sabbadini

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Contrairement à ce qu’un effet biscornu de l’histoire a longuement et pesamment laissé supposer, je ne m’y connais pas beaucoup en matière de chaudières, chauffage & assimilés. Si vous souhaitez que notre interaction se poursuive, il va falloir aborder des questions… disons… moins techniques, thermiques, mécaniques…

Henri-Désiré Landru

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18- QUESTION TECHNIQUE

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Cher Monsieur Landru.

Sans détour, aidez-moi! En combien de temps disparaîtra un corps de 56 kg, dans un honnête fourneau?

Amicalement,

Joel

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Trois jours et quatre nuits. Commencez la nuit, les volutes les plus patents, tant à l’oeil qu’à la narine, se manifestant dans les huit premières heures.

Ceci entre nous, naturellement.

Courage.

Henri-Désiré Landru

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19- GRATTIEZ-VOUS VOS VICTIMES?

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Cher Monsieur,

Est-il exact que vous grattiez vos victimes avant de les mettre dans votre cuisinière, et que vous auriez ainsi inspiré le slogan du Tac-O-Tac: «Une chance au grattage, une chance au tirage?»

Un flambeur

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C’est inexact. Pour tout dire, je ne les gratte pas, je les débite. Je les débite parce que, pour ce qui en est de cramer en un seul morceau, elles n’ont plus aucun crédit. D’où plutôt l’expression: «Votre débit est supérieur à votre crédit»

Henri-Désiré Landru

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20- ADRESSE ACTUELLE

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Cher Monsieur Landru, bien que connaissant votre extrême discrétion, il me serait agréable de savoir où se trouve votre dernière demeure. Où vous cachez-vous depuis le 25 février 1922? Il y a tant de cimetières en France que je ne peux pas les visiter tous!

Une réponse de votre part me serait fort agréable. Recevez, cher Monsieur Landru, mes chaleureuses salutations.

Jean-Paul Vivier (de Versailles, ville qui ne vous est pas indifférente!)

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Monsieur,

J’ai toujours eu l’âme versaillaise, dans tous les sens du terme, ce qui vous confirme que je peux, à mon heure, cultiver l’évocation historique tout autant que l’anachronisme piquant. Mais il faut pour cela que l’heure vienne… et pour ce qu’il en est de répondre à votre interrogation, macabrement suave, l’heure n’est pas venue. Je vous signale ou vous rappelle que je vous écris depuis l’année 1919 et, surtout de vous avoir lu, je m’en porte —holà!— très bien.

C’est qu’il me semble que vous m’enterrez bien vite. Fluxion? Coup de pistolet d’une veuve moins engoncée que les autres? Ou intervention plus intempestive d’une autre veuve, celle qui facilite l’abord des cigares et de nos petits tournants thermidoriens?

Dites-moi tout, surtout. Nous sommes entre nous.

Henri-Désiré Landru

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21- FAN

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Bonsoir!

Je souhaiterais savoir s’il existe un fan club de Landru. Si oui, comment puis-je le contacter?

Merci d’avance,

Claris

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Un…? Ah vous voulez sans doute dire un cercle d’admirateurs. Désolé, mais, à ma connaissance, je n’ai que les ovales de mes admiratrices et j’ai bien peur que leur… contact soit quelque peu… exclusif.

Mais tenez-moi donc au courant de vos recherches, mon brave. Un cercle d’admirateurs futuristes de ma modeste personne aurait toute ma mansuétude.

Vôtre,

Henri-Désiré Landru

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22- ERREUR OU MANIPULATION JUDICIAIRE

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Cher Monsieur Landru,

Il me semble que vous avez toujours clamé votre innocence, en ce qui concerne les onze assassinats dont vous êtes accusé.

Se pourrait-il que ce soit le système judiciaire français qui ait manipulé les preuves et les faits? Tout cela dans le but de créer un procès-spectacle destiné à faire de vous une attraction. Juste pour détourner l’attention du public des vraies questions politiques du moment. Et particulièrement de l’odieux Traité de Versailles conçu pour humilier l’Allemagne vaincue et qui provoquera dans moins de vingt ans ou presque, une nouvelle guerre mondiale?

En effet, vous n’êtes que soupçonné sur des preuves inconsistantes et sur des présomptions pour le moins hasardeuses. Votre procès, qui rassemble tous les médias de votre époque, traite exagérément le moindre détail de l’enquête de votre culpabilité présumée.

Monsieur Landru, la France ne se sert-elle pas de vous comme d’un bouc émissaire?

Gérard Lison

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Holà, holà, holà. En voilà des révélations fracassantes en un seul trait de plume, Monsieur mon bon petit maître!

Disons, pour faire court, que je n’en suis pas encore là. Je n’ai jamais tué personne, d’abord. Tenons cela pour acquis. Ensuite, et bien… pour dire… exploiter des bobards, des petits potins de la mondaine, des ragots de mauvais plumitifs, des mésaventures d’artistes, des histoires de cœur d’actrices, du scandale scabreux, du fait divers grand-guignol pour distraire l’attention du public des enjeux socio-politiques d’une époque, ça… ça ne me paraît pas très sport, pour tout vous avouer.

Vous croyez à cela vous? On pourrait tomber si bas? Il n’y aurait alors vraiment plus de sens moral, plus de… plus de galanterie…

Henri-Désiré Landru

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Oui, j’y crois, ne soyons pas naïf. Enfin, la guerre a fait 17 millions de morts absurdes et inutiles à cause d’enjeux imbéciles et de calculs cyniques. Nicolas Machiavel n’a-t-il pas écrit: «Mieux vaut une petite injustice qu’un grand désordre»? On braque les feux d’actualité sur votre procès tandis qu’en coulisse des enjeux politiques d’importance sont joués et leur diffusion par les médias étouffée. Ils vous sacrifient sur l’autel de la raison d’État…

Gérard Lison

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Abstraitement, et en naviguant parfaitement à vue, je suis obligé de vous dire que vous me voyez peut-être un peu plus enflé que je ne le suis effectivement, dans l’imaginaire populaire ainsi que dans la mignardise combinarde de nos politiques.

Je ne suis flatté par ceci qu’en y mettant la petite dose de cynisme, requise par l’ambiance quand même un peu glauque de ma ci-devant notoriété à venir.

Vôtre,

Henri-Désiré Landru

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23- NOUS SOMMES SUR DES CHARBONS ARDENTS

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Nous savons bien que ce serait directement contraire à vos habitudes, mais vous pouvez nous sauver la vie: notre professeure d’histoire, madame Rose de Gambais, est une dame tellement exécrable que nous deviendrons folles avant la fin de l’année si nous la conservons; on assure d’ailleurs que son mari a préféré mourir plutôt que de devoir la supporter. Mais justement, à cause de cela elle pourrait vous intéresser car elle a hérité de lui une somme coquette et nous la voyons tous les jours au Café du Lycée en train de lire les cours de la Bourse.

Vous pourriez l’aborder sous un prétexte quelconque (ne nous dites pas que vous ne savez pas y faire) et lui proposer de venir se balader avec vous dans l’antique Seine-et-Oise. La difficulté serait évidemment de pouvoir sauter dans notre époque, mais nous sommes sûres que monsieur Dumontais a déjà trouvé le moyen, même s’il ne veut pas le dire. Faites du charme à madame Guélikos et certainement elle vous confiera le secret.

Il est possible que notre professeure se méfie et qu’elle décide brusquement de rompre, mais cela ne fait rien: une fois que vous l’aurez transportée au début du siècle dernier, il suffit de ne pas lui indiquer le chemin du retour; et alors, si un jour nous la revoyons, elle aura largement dépassé l’âge de la retraite. Ne vous inquiétez pas de ses moyens d’existence: il lui suffira de s’établir comme voyante et de prédire les années vingt et les années trente: elle nous en parle comme si elle y avait vécu.

Veuillez croire dès maintenant à toute notre reconnaissance,

Béatrice, Catherine, Claire, Évita, Martine, Mia et Nicole, malheureuses élèves de Seconde Littéraire au Lycée de Jeunes Filles de Romorantin

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Mesdemoiselles, mes hommages,

Je suis transporté par la finesse de votre propos et par votre aptitude cardinale à solliciter, l’un dans l’autre, le bon braque aux fins de la bonne chasse. Je dois cependant, à ma très grande contrition, émettre quelques réserves qui risquent de tempérer radicalement la juvénile astuce de votre subtil programme.

En imaginant que le voyage extra-temporel soit possible, ce qui est un axiome dont nous aurons tous la pudique décence de taire l’énormité, il restera des anicroches insurmontables. J’en dénombre deux. D’abord, j’imagine mal Rose de Gambais (nom sublime, c’est un fait-exprès suave) me tirer sur 1919 une traite opérant sur un compte bancaire de 2005. Nos ronds-de-cuir locaux en auraient des attaques. Surtout si la notion de «franc», solidement nationale, se trouve sur ladite traite magnifiée en «euro». Il y aurait là un internationalisme que nos plisseurs d’assignats locaux jugeraient indubitablement suspect. Or, quand on sait l’importance cruciale de la dimension pécuniaire dans l’intégralité de mon commerce avec le monde féminin, on s’avise imparablement du fait qu’il y a là un os de taille. Que voulez-vous, je suis Landru, pas Casanova. J’ai donc un loyer, des priorités et des contraintes.

Second pépin: à vous lire, Rose apparaît comme «exécrable au point de rendre folle». Ce genre de tempérament est habituellement solidement chevillé à la vie et fort peu enclin au vague à l’âme. Rose n’est certainement pas dépressive, neurasthénique, cafardeuse ou languissante. Je l’imagine tonique, pécore, fougueuse, dragonesque. Vous avez la droiture de le signaler: elle fait des veufs… Or, comme le dit un de mes adages favoris, qui fut veuve le sera. Je suis parfaitement incompétent avec ce genre de personnalité. Je n’écrabouille que la cigale en fin d’été, façon pudique de dire que je ne tue que ce qui consent à mourir. Que voulez-vous, encore une fois, je suis Landru, pas Jack L’Éventreur. J’ai donc une ambiance à maintenir et… encore des contraintes.

Je décline donc ce beau projet, au milieu de la tumultueuse tempête de mes regrets les plus ostentatoires. Merci pour cette fraîcheur et cette beauté qui émanent de vous toutes et qui me font rêver sans trêve.

Henri-Désiré Landru

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24- POLICE SCIENTIFIQUE

Monsieur Landru.

Sachez qu’aujourd’hui, votre poêle aurait parlé et que vous auriez eu à répondre de bon nombres de vos crimes. En effet les progrès ont permis aux enquêteurs de faire appel à ce que nous appelons la police scientifique. Savez-vous qu’aujourd’hui, nous avons découvert la carte d’identité de chaque individu? Savez-vous qu’aujourd’hui, il est possible d’identifier quelqu’un par l’empreinte génétique? De biens curieux mots pour vous sans doute. Monsieur LANDRU, de nos jours vous êtes appelé un «serial killer», un tueur en série. J’ai bien des choses à vous apprendre.

CRIMINELLEMENT VÔTRE.

Vanichoe

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Moi aussi. Et cela se résume en quatre mots: elles étaient toutes consentantes.

Henri-Desiré Landru

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Vous avez des choses à m’apprendre? Sans doute. De là à dire qu’elles étaient toutes consentantes… consentantes pour vivre un moment de leur vie avec un homme sans aucun doute charmant et fort sensible aux yeux d’une femme comme tous les serial killers mais sans doute pas consentantes pour finir dans un poêle. Je vous accuse et vous vous défendez. Ok? Que pensez-vous du commandement: tu ne tueras point. Engageons si vous le voulez bien un procès entre nous deux. Vous avez bien reconnu, face aux preuves accablantes de l’époque, votre culpabilité, non?

À très vite.

Vanichoe

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Que les calotins et leurs ci-devant commandements bénéficient en abondance de mon mépris le plus copieux. Ils ont eux-mêmes suffisamment égorgé, massacré et mis au bûcher pour ne pas trop pouvoir faire la leçon à la petite population laïque en ces matières.

Pour le reste, en cet an de grâce 1919, je n’ai aucune idée de ce que peut bien être ce procès dont vous me parlez. Mettez-moi donc un peu au parfum.

Henri-Désiré Landru

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Vous mettre au parfum! Un bien sublime mot pour vous que le mot parfum. Je pense plutôt que vous êtes empli de l’odeur de la mort, de la mort brûlée. Que cette odeur ne vous ait jamais quitté, quelle tristesse! Lorsque vous allez être exécuté, vous n’en mènerez pas large. En demandant lors de votre procès; «montrez-moi les cadavres», vous avez signé votre condamnation, et vous le savez maintenant, monsieur Tartempion! Il est vrai qu’aujourd’hui Internet vous aurait permis de chatter aisément avec bon nombre de victimes potentielles, quel dommage d’être en l’an 1919, n’est ce pas. Aujourd’hui un rapide historique de vos e-mails nous aurait permis de boucler votre dossier, bien que plus rapide au niveau procès criminel, ce n’est pas donné. Sachez que vous n’êtes qu’une faible référence aujourd’hui et que seuls quelques pointillistes vous nomment et vous n’intéressez pas la génération actuelle.

Allez sans rancune, Henri Désiré, votre procès est en cours. Tenez-vous bien aux poignées, vous aurez droit à la dernière cigarette, mais pas d’allumettes de grâce!

Vanichoe

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Si vous le prenez sur ce ton là, peu me chaut de vous rendre des comptes. Sachez simplement que les petites annonces des journaux du bon vieux temps sont aussi efficaces que vos tonitruants électro-plis et bien plus indétectables…

Henri-Désiré Landru

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Je suis tout de même surpris que tu n’aies pas la curiosité de savoir qui je suis. Que tu ne m’as pas demandé ce que je pouvais faire dans mon existence. J’aime me retrouver devant des sujets de ton acabit. C’est mon métier, avec ses outils, les interprétations de chaque mouvement, le raisonnement de toute constatation. Landru, je vais te faire la peau car tu as violé la loi pénale et les législateurs ont prévu tes actes, et des hommes ont été nommés pour te présenter devant la loi.

Par contre, quand ton procès sera terminé, promets-moi de me filer un petit coup de fil, juste un petit coup de fil que l’on puisse désamorcer cette situation, un petit coup de fil à part de DIALOGUS, juste pour que le jour où comme toi, j’irai glisser de l’autre côté et où chacun de tes crimes te fera frémir, je puisse me souvenir de ces instants passés avec toi et qu’ils me fassent sourire, juste sourire.

Bien le bonsoir monsieur LANDRU

Vanichoe

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C’est un rendez-vous. Bonsoir petit constable.

Henri-Désiré Landru

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25- ADMIRATEUR

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Bravo Riton, c’est toi le meilleur! Vive la femme au foyer!

Ton plus grand fan,

Antoine Chapelle

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Mon brave Chapelle,

Votre générosité pétulante envers mon humble œuvre me rappelle celle (de générosité) du bon Docteur Guillotin. Républicain bon teint, il déplorait que la décapitation, exécution expéditive, soit réservée aux nobles. Il exigea et obtint un instrument permettant de démocratiser l’abrègement des souffrances d’un condamné. Le tout partait naturellement d’un excellent sentiment.

Il en est autant de ce que vous appelez fort pudiquement «la femme au foyer». La différence est que votre bruyante admiration ici présente ne vous coûte rien, alors que mon action, amplifiée ainsi par vous et vos semblables, risque de finir par m’amener à tâter de la générosité du bon médecin conventionnel évoqué supra…

Henri-Désiré Landru

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26- DEMANDE DE RENSEIGNEMENT

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Cher maître Henri,

Avez-vous, comme Lacenaire, nuisible divin et remarquable, publié quelque ouvrage vous concernant? Ou bien quelqu’un d’autre, peut-être? Merci de me renseigner. Étant écrivain à mes heures sous le pseudonyme de Markus Selder, je cherche évidemment des sources d’inspiration qui me seraient très utiles, je l’avoue.

Très respectueusement.

Antoine Chapelle

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Mon brave,

Ces gaillards du futur ont fini par me concéder qu’on avait publié en plaquette une portion de ma correspondance (future, elle aussi!) avec cet hurluberlu de métaphysicien de troquet de Jean-Baptiste Botul (1). Il semble bien qu’on laisse entendre dans l’édition critique de ladite publication tout le bien que je souhaite authentiquement et sans artifice aux femmes de notre triste monde.

Juste retour des choses.

Salutations,

Henri-Désiré Landru

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(1) Note de DIALOGUS: Monsieur Landru fait référence à l’ouvrage suivant: Henri-Désiré Landru; Jean-Baptiste Botul (2001), LANDRU, PRÉCURSEUR DU FÉMINISME – CORRESPONDANCE INÉDITE, Éditions Mille et une nuits, 103 p.

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27- DEMANDE DE PHOTOGRAPHIE

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Cher maître Henri:

Vous serait-il possible de m’envoyer quelques portraits de vous? J’ai celui où vous êtes au tribunal et où la grande Colette vous a décrit avec talent. Vous aviez, je cite: «l’oeil de l’oiseau». Saisissant.

Très respectueusement,

Antoine Chapelle

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Désolé, mon bon Chapelle, mais je suis exempt de la moindre ressource picturale ou photographique.

 Vôtre,

Henri-Désiré Landru

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28- EN RÉPONSE À VOTRE ANNONCE

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Bonjour Monsieur,

Ce matin, je lisais comme chaque jour les petites annonces, et par hasard, je suis tombée sur la vôtre. Tout de suite, elle m’a charmée. Vous me semblez être un homme attirant et un parti intéressant.

Mais je vais commencer par me présenter (je suis tellement excitée que j’en oublie de dire qui je suis!). Je m’appelle Florence, j’ai 23 ans, je suis célibataire, et je recherche un homme avec qui je puisse passer de bons moments, et plus si entente. Je manque de chaleur humaine, et je suis sûre que nous trouverons un terrain d’entente… Peut-être rirez-vous, mais je fais partie de ces femmes qui aiment jouer avec le feu. C’est la raison pour laquelle je me suis aussi inscrite depuis deux mois dans l’agence matrimoniale de notre ville, ce qui ne m’empêche pas également de consulter aussi quelques annonces. On ne se défait pas de ses bonnes habitudes… Ce serait dommage de passer à côté de l’âme sœur…

Seriez-vous d’accord pour une rencontre avec moi? Que diriez-vous de demain, vers les 11 heures au café du Commerce? J’ai cependant oublié de vous préciser que je suis indépendante financièrement, et cela, grâce à un héritage que ma vieille grand-mère m’a légué avant de mourir. Inutile de vous dire que je n’aurai pas besoin de vous pour m’entretenir, au cas où mutuellement nous nous plairions et déciderions de passer aux étapes suivantes.

Au plaisir vous lire.

Je brûle de vous connaître.

Florence

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Captivant, Florence, captivant; le fait que votre missive me parvienne via DIALOGUS m’oblige, oh, ah, hélas, à une petite vérification d’usage de trois fois rien. Vous… habitez en quelle époque, belle jeune dame? Moi je suis de 1919.

Henri-Désiré Landru

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Moi de même cher Monsieur… Je suis du 4 novembre 1896… Alors, ce rendez-vous? Intéressé?

 Florence

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Partant.

Henri-Désiré Landru

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Vous ne me semblez guère un homme causant… Vous voulez me parler un peu de vous?

Florence

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J’évite de causer par trop avec une femme charmante quand je la soupçonne ouvertement d’être… une indicatrice de la Brigade Mondaine. Vous êtes trop parfaite, trop irréelle. Des rencontres comme cela n’arrivent pas dans notre petite vie de grisaille. Jamais. Alors vous me comprendrez d’avoir mes petits doutes.

Vous allez devoir présenter patte blanche, douce Florence.

Henri-Désiré Landru

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En voici un homme direct. J’aime les gens tels que vous. On évite de prendre un mauvais départ…

De la même manière que vous l’avez été avec moi, je vais être franche avec vous. Mon père est le policier qui vous a arrêté. Je sais donc parfaitement à qui j’ai affaire, mais je trouvais beaucoup plus «classe» de me présenter ainsi en inventant cette histoire de petite annonce. Je connais votre histoire, les procès qui ont eu lieu, les reproches qui vous ont été adressés.

Je n’ai pas la prétention de vouloir vous changer, ni même de vous tendre un piège. Vous savez, j’ai toujours aimé le risque… Quand je dis que vous m’intéressez, c’est vraiment le cas. Même si je sais pertinemment comment finissent vos maîtresses et amantes, pour ma part, moi, je suis partante.

Alors?

Florence

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Tiens! Je le savais bien que cela fleurait la Mondaine! Vous étiez trop ficelée, trop parfaite, trop belle d’entre les belles. Une vraie veuve en maraude est plus frémissante, plus intermittente, plus couperosée de ces petits états d’âme en aporie qui crépitent… Belle prestation, mais… je ne vous sentais pas complètement.

J’ai dit «Brigade Mondaine», c’était, j’en suis contrit, vous complimenter trop et me surestimer sinistrement du même souffle. Si on me met la main au paletot, ce sera probablement ce foutriquet de Jules Belin qui procédera à la chose. Il s’agite passablement ces temps-ci, non avec la Brigade Mondaine, vieillotte, périmée et agioteuse, mais avec ces nouvelles Brigades Mobiles, dites «du Tigre». Je sens qu’il va faire mousser sa minuscule carrière à mes dépens, ce bougre d’âne bâté de constable mesquin de décrotteur de chiottes préfectorales. Si vous m’excusez ce ton vif, je vous épargnerai, en échange, la logorrhée vénéneuse et contrite que me suscite intérieurement le fait que nous revoici entre petites gens. Vous y gagnerez. Enfin… Ah, peste fétide de ce Jules Belin.

Je ne sais rien de tout cela, évidemment, Mademoiselle. Je suis dans le noir cardinal. Ces événements sont futurs pour moi. Je gamberge dans la mélasse spéculative. J’éructe un triste bouillonnement verbal qui tombe à plat en barbotant.

Ah, l’aubaine que vous me donneriez! Je pourrais vous prendre en otage et faire s’asticoter ce Jules Belin de tortillements vermiculaires au bout de son bâton merdeux de constable obtus. Mais hélas, il y a cette barrière extra-temporelle. Enfin, n’y pensons plus et… causons sans remords.

Vous êtes suicidaire en plus? Je puis concevoir qu’être la progéniture de Jules Belin, cela doit faire rouler à un petit cercle familial son lot de fantasmes auto-génocidaires. Je vois parfaitement le topo. Vous avez besoin de conseils éclairés sur la matière, ou vous êtes du genre à qui il faut Landru et rien d’autre?

Landru (… et rien d’autre)

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Quel véhémence, mon cher, quelle franchise! Votre prose est appréciée à sa juste valeur. Trève de plaisanterie. J’espère que vous m’aurez pardonné mon entrée un peu particulière… Je vois avec joie que vous ne refusez pas le dialogue. Alors… causons, vous me tuerez plus tard.

Vous avez su deviner qui était mon paternel… bravo. Il m’a raconté avec beaucoup d’enthousiasme tous vos exploits, et, contrairement à ce que vous pourriez penser, je n’ai eu aucun sentiment de peur ou de rejet vis-à-vis de ses propos. Peut-être une légère excitation à la pensée que je pourrais un jour côtoyer de plus près un homme tel que vous, mais rien d’autre. Je ne suis pas une femme gouvernée et dirigée par la peur. Ma vie m’est à la fois chère, tout aussi bien qu’elle m’indiffère. Vous me comprenez, Landru? Je peux aimer, et détester quelques minutes plus tard.

Vous me demandez si je suis suicidaire. Je suppose que mes propos précédents répondront clairement à cette question. Mais j’ai très envie de retourner la question dans l’autre sens, et j’ose espérer de votre part une franchise réelle. Auriez-vous le même plaisir à me tuer, sachant que cela m’indiffère et que je suis consentante? Ah ah. Je suis curieuse de vous lire à ce sujet.

Et puis, concernant ce qu’il me faut, je dirai: Landru. Dans toute sa pudeur, sa folie, sa vision de la vie. Je vous ferai part de la mienne par la suite. Vous n’avez rien à craindre, je ne vous trahirai pas.

Florence

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Florence,

Je vous tuerais sans plaisir. Vous êtes bien trop captivante vivante. Je tue comme on va au charbon, pour arrondir le malingre pécule de la vie. C’est mesquin, mais c’est moi. Pour les grands élans sanguinolents, il faut vous adresser à l’autre là, l’Éventreur de jeunes innocents…

Henri-Désiré Landru

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Eh bien, mon cher Landru,

Je prendrai votre réponse comme le plus beau des compliments que l’on pouvait me faire. Vous êtes un homme franc, puissiez-vous le rester encore longtemps…

Bye cher ami, je vous souhaite longue vie.

Florence

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Vous ironisez, mais je m’en accommode. Tout de vous a un goût plus doux.

Bons baisers de Gambais,

Henri-Désiré Landru

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Mon cher Landru…

Ironie de ma part? Voyons… Je n’oserai pas! Dites-moi… un goût plus doux par rapport à quoi?

Florence

P.S. Et puis, je mettrai ma main au feu (plus, si affinités!) que vous appréciez mon ironie… n’est-ce pas? Elle est toujours très agréable cette sensation de jouer au chat et à la souris

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Un goût plus doux par rapport à la vie, Florence, ma petite grisette, ma petite souris…

Henri-Désiré Landru

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Voyons Landru, vous pensez sincèrement que dans notre aimable conversation, c’est moi la souris?

Florence

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Il serait bien trop cru de vous traiter comme si vous étiez la chatte…

Henri-Désiré Landru

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Vous pensez me faire croire que vous prendriez des gants avec moi? Et comment me traiteriez-vous si effectivement j’étais la chatte? J’en suis bien curieuse…

Allez Landru, nous sommes entre nous, exprimez-vous, personne ici n’a peur des mots, et au vu des accusations portées contre vous, je crois que vous pouvez envoyer la sauce, j’assumerai.

Florence

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Simple.

Je vous tue et je vous crame. Antérieurement, vous mettez ce que vous pouvez dans le chapeau. Et si vous vous dégonflez, ce que vous me semblez bien le genre à faire à tout moment, eh bien on laisse tomber et je vous laisse devenir invisible à votre guise. Je ne suis pas une brute, Florence, juste un modeste artisan très très servile.

Henri-Désiré Landru

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Je vous demande pardon pour tout ça, Landru. Mais parfois, la seule solution, est de se rayer soi-même de la carte, pour éviter trop de souffrance. Je m’en veux déjà suffisamment de toujours tout gâcher, mais qu’y puis-je?

Êtes-vous médecin? Avez-vous une potion magique? Vous savez bien que non. Et il ne suffit pas de mettre en pratique certains dires pour effacer les cicatrices et les blessures qui meurtrissent l’âme.

À votre égard, j’aurai à jamais d’éternels regrets, croyez-moi, je ne mens pas.

Florence

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Je ne pardonne jamais, c’est bien ce qui fait que je pardonne toujours.

Adieu, Florence.

Henri-Désiré Landru

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29- ENFIN, JE PEUX PRESQUE VOUS RENCONTRER

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Bonjour Mr Landru,

Je me permets de vous écrire… enfin j’essaie d’y croire! J’ai travaillé des années sur votre histoire, et j’ai effectué tellement de recherches à votre sujet, Versailles, Vernouillet, Gambais, Paris, que cette lettre sera la touche finale à un travail de longue haleine.

Je me souviens d’un certain mardi d’hiver à Gambais, les premiers pas à l’intérieur de celle qui fut votre maison (encore mille mercis Mr et Mme Chicha), il y planait encore une ambiance quelque peu pesante.

J’ai toujours essayé de vous comprendre, et quand le doute m’envahissait quant à votre culpabilité, je me mettais à penser à Fernande Segret, quel Amour il y a eu entre vous, Monsieur… donc quand on est capable d’aimer comme cela, on ne peut faire preuve de manque de sentiments avec les femmes.

Voilà, je termine sur ces mots, en espérant une réponse de votre part.

Cordialement.

Cécile Mozart

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Mais Cécile, chère Cécile,

Quelle petite conformité bourgeoise vous instille l’idée fallacieuse voulant que je puisse avoir manqué d’égard envers toutes les femmes que j’ai connues? Mais le fait est que je fus leur féal. Tout ce qui leur arriva de par moi fut le résultat de leur volonté sourde. Absolument tout.

J’aurai donc donné ma vie sur l’autel de leur compulsion à abréger la leur!

Ne doutez pas de ma droiture et parlons.

Henri-Désiré Landru

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30- TUER

Tuer… Dites-moi Landru, pouvez-vous me parler de ce sentiment qui s’est emparé de vous à chaque fois que vous avez tué vos victimes? Est-ce possible que ce soit également un sentiment de jouissance de donner la mort, ou n’était-ce seulement que par appât du gain?

Florence

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Une jouissance sublime, Florence, une sensation et une émotion enivrante, orgastique, exaltante, une indescriptible pâmoison à la fois si folle et si calme, si bestiale et si humaine, une extase inégalée. Le venin du cobra se change en nectar dans votre bouche tremblante au moment suprême. Et rendue là, vous chercherez à en retrouver le goût encore et encore, pour toujours.

Henri-Désiré Landru

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La pression de mes doigts sur sa gorge Le sang qui bat dans mes veines Tel un aliéné que l’action perd L’étreinte qui peu à peu se resserre. Impitoyable, bestial. Ce sentiment de plaisir fou qui envahit l’être. Cette lave qui coule et qui ravage ce qui, en nous, reste d’humain. Cette vie qui s’évapore sous nos yeux. Cette respiration qui n’est plus que râle. L’existence dès lors n’est plus qu’un jeu. Où se distinguent le bien et le mal. Jouissance infinie du maître qui donne la mort ou épargne la vie. La main qui tue peut être celle qui caresse. Ou abat, la seconde qui suit.

Peut-être vous y reconnaîtrez-vous Landru….

Florence

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Du baratin, Florence, de la phrasidote difficultueuse et creuse. Tuez quelqu’un pour vrai. Vivez pour vrai. Et vous verrez combien votre rimaillage sur cette question, comme sur tout autre, n’est que fade flatulence.

Henri-Désiré Landru

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31- DESCRIPTION

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Monsieur Landru,

Je voudrais savoir si le fait de découper des corps ne vous écœurait pas trop et par quelle partie commenciez-vous?

Au plaisir de vous lire,

Johana Brunel, une jeune demoiselle

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C’est répugnant et horripilant. J’ai toujours abordé ce pensum d’équarrisseur avec la plus haute révulsion. Je commence en séparant la tête, les bras et les jambes du tronc. Vous… vous tenez vraiment à lire la suite? Si c’est le cas, c’est que vous fixez vraiment trop sur la portion inerte et bassement légaliste du processus, celle de l’escamotage du cadavre…

Il me serait pourtant tellement plus doux et suave de vous décrire comment je tue.

Henri-Désiré Landru

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32- ALCOOL ET TABAC

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Cher Monsieur Landru,

Je crois qu’avant que l’on ne vous coupe la tête, vous avez refusé le traditionnel verre de rhum et la cigarette. Je pense que vous avez eu raison de cette bêtise humaine. Est-ce que le bonheur sur notre planète Terre ne dépend que de l’alcool et des cigarettes de tabac?

Et, de votre temps, il n’y avait pas de Sécurité Sociale, laquelle nous met constamment en garde contre le tabac et l’alcool. Tristes époques!

J’espère qu’on vous pardonne là où vous êtes.

Terrien Djed Ramose

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Je suis à Gambais en 1919 et on n’a absolument rien à me pardonner. Et, comme le dira Picasso dans cinquante-quatre ans qui sonnent (ce seront ses dernières paroles): buvez à ma santé.

Henri-Désiré Landru

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33- JACK L’ÉVENTREUR EN PERSONNE!

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Cher Monsieur Landru

Je trouve que ce que vous avez fait est tout simplement sidérant! Vous êtes Jack l’Éventreur en personne!

 Bien à vous,

Déborah Vaissac

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En voilà une giclée de venin vexatoire!

Ce malotru londonien méconnu étripait en pleine nuit de pauvres filles de vie hagardes qu’il capturait comme des proies terrorisées. Au grand jour et sans le moindre coup fourré, j’ai guidé modestement et respectueusement un certain nombre de suicidaires endémiques vers le culminement serein de la conclusion de leurs objectifs. Si vous ne voyez pas la différence, jeune foutriquet, c’est que vous ne comprenez strictement rien à ce qu’est une femme.

Henri-Désiré Landru

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Mon cher Landru,

Vous pouvez dire que vous avez plus d’expérience en ce qui concerne la gente féminine de 1919 qui est plus naïve qu’aujourd’hui mais soyez réaliste et voyez la vérité en face: vous avez tué des femmes qui, je suppose, n’étaient pas consentantes pour être dépecées et brûlées dans un four alors je vous prie de faire réfléchir votre conscience.

D’une part, sachez que je suis une femme et que je ne suis pas dupe et non un jeune foutriquet, je vous prie d’avoir plus de respect envers moi, comme moi j’en ai envers vous.

Déborah Vaissac

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Déborah, vous voilà moins rétive et mieux disposée, comme on l’est toujours quand on dévoile finalement son sexe à Landru. Déborah, chère Déborah, mes victimes consentantes étaient des françaises bien modernes et bien cartésiennes. Du haut de votre insolent vingt-et-unième siècle, ne mésestimez pas la sagacité de ces respectables dames d’après-guerre. Vous me trouveriez sur votre chemin. Athées, rationalistes, déprimées et indifférentes, elles se souciaient comme d’une guigne du sort post-mortem de leur frêle et roide cadavre. Elles revendiquaient fermement une mort douce et me laissaient me dépatouiller avec le reste. Docile, j’obéissais et tout était dit.

Pour faveur, renseignez-vous d’abord. Pérorez ensuite.

Henri-Désiré Landru

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Je vous en prie, mon cher Landru, sachez que du haut de mes 16 ans, je ne suis pas ce que vous vous représentez de notre XXIe siècle, d’une part les mentalités ont évolué et la justice aussi.

Sachez que si j’avais été juge de votre temps, donc du temps de mes arrières-grands-parents, vous auriez eu le même traitement de faveur que vos victimes. Sachez que je respecte toutes les personnes de quelque époque qu’elles soient et je vous prie de parler autrement de notre XXIe siècle et de modérer vos ardeurs concernant certains termes. Je ne doute certes pas de votre intelligence et de la ruse dont vous avez fait preuve, mais jamais je ne vous pardonnerai d’avoir entaché cette partie de l’histoire de France, vous auriez bien pu tuer quelqu’un de ma famille!

Déborah Vaissac

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Votre siècle, mademoiselle, je le roule dans la farine et le jette aux ratons du caniveau fétide où l’Histoire de France croupit déjà.

Ça vous va comme ça?

Henri-Désiré Landru

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34- L’HONNEUR, SAVEZ-VOUS CE QUE C’EST?

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Mon cher Landru,

Vous devez être heureux, vous êtes désormais aussi célèbre que la personne dont nous avons parlé au début de notre correspondance. Je tiens à vous dire que le châtiment que vous avez subi n’est à ma conscience pas assez douloureux. Vous qui étiez un honnête père de famille, vous avez entaché l’honneur de vos enfants et de votre propre famille. Comment vous sentez-vous après avoir fait cela?

Déborah Vaissac

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Mademoiselle Vaissac,

Disons la chose comme elle est, je me sens inexorablement voué à l’enquiquinade sempiternelle des péronnelles dans votre genre, ce qui est fort loin d’être un sort bien enviable.

Henri-Désiré Landru

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35- LES FEMMES

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Tu as aimé les femmes que tu as tuées?

Gérard Leboulch

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Je les ai respecté et admiré. Je ne les ai jamais ni méprisé ni honni. Je leur ai toute trouvé un charme indéfinissable, une beauté flétrie, une ardeur déprimée. Chacune des femmes que j’ai aidées à quitter la vie devint et resta une amie.

Mais aimer d’amour, non. Tuer ce qu’on aime, c’est bon pour les meurtriers en série de basses ruelles, animaux sauvages hirsutes qui éventrent leurs victimes dans des pulsions irrépressibles d’amour fou et de luxure féroce, plutôt que de doucement les introniser dans le cénacle de la mort. Ce n’est là ni mon genre ni ma manière.

Henri-Désiré Landru

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36- MON CHER COLLÈGUE

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Modeste employé de bureau de son état et escroc à la petite semaine, Henri-Désiré n’employait en aucune manière le ton ampoulé que vous lui prêtez. Il convient de na pas confondre le 18ième siècle avec le 19ième… Je vous félicite néanmoins de votre initiative de faire perdurer sa mémoire.

Bien à vous

Dhilou-Lespes

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Oh saperlotte!

Vous êtes terriblement mal renseigné à mon sujet, bon bougre. Lisez un chouia de ma correspondance au lieu de faire le butor. Cela vous édifiera un brin sur la culture des modestes employés de bureau et le rayonnement intellectuel inattendu des escrocs à la petite semaine…

Henri-Désiré Landru

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Ventrebleu!

Justement là est le problème, de construction trop elliptiques, vos phrases nuisent à l’information de la population de ce siècle. Oserais-je vous suggérer de vous consacrer par exemple à des descriptifs plus complets des lieux et conditions de vie de l’auguste personnage?

bien à vous,

Dhilou-Lespes

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Mais mon tout petit monsieur, je ne suis pas un folliculaire. Si vous êtes si fasciné par les autobiographies, tartinez-nous toujours la vôtre. Ça vous fera au moins un lecteur, qui ne sera pas moi, et ça me laissera le loisir de me consacrer à la partie cruciale de mon artisanat, exempte de verbiage.

Je ne vous salue pas,

Henri-Désiré Landru

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37- QU’AIMERIEZ-VOUS?

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Très cher monsieur Landru,

Je m’appelle Julie, je suis en quatrième. En ce moment, j’ai une recherche à faire sur vous; je voudrais savoir ce que vous voudriez que j’y mette?

Merci,

Julie Giuly

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La vérité, Julie, la vérité pure sur mon compte! Que je suis un innocent livide et un grand incompris. Tout m’a échappé, tout, tout. Et s’il y a une chose qui m’échappe plus que le tout du tout, c’est bien que les petites écolières du 21ième siècle fassent des recherches sur moi!

Amicalement,

Votre Landru

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38- ROLANDE A-T-ELLE EXISTÉ

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Monsieur Landru,

Dernièrement, un téléfilm a été diffusé à la télévision où l’on relatait vos macabres entreprises; vous n’étiez guère présenté sous un jour très glorieux et pourtant votre personnage reste ambigu. Peut-être grâce au duo que vous composez avec la douce Rolande, cette jeune fille que vous avez séduite et qui semblait avoir touché votre cœur, puisque dans ce portrait, vous disiez qu’elle était votre unique amour.

Rolande a-t-elle vraiment existé, et l’avez-vous vraiment aimée? En plus, elle semblait être la seule à vous croire innocent, pourquoi l’avoir trompée à ce point, son amour ne vous suffisait-il point? N’auriez-vous pas pu vivre auprès d’elle ou est-ce que l’appât du gain était plus fort que son amour?

Avez-vous des regrets vis-à-vis de cette jeune femme qui vous aimait pour ce que vous étiez?

Christelle François

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Enfin ma douce, de qui parlons-nous ici? J’ai connu sept Rolande, une Yolande et trois Marie-Rolande. Et, pour l’amour de tous les mécréant que je respecte (et ils sont légion), qu’est-ce donc qu’un «téléfilm»? Une de ces nouvelles esbroufes de folliculaire gazetier pour me discréditer? Je vous préviens que je ne vais pas me laisser beurrer au noir comme cela sans parer. Il y a quand même encore des lois.

Henri-Désiré Landru

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39- RÉPONDEZ-MOI, S’IL-VOUS-PLAIT

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Bonjour,

Je suis en train de faire une rédaction sur Henri Désiré Landru et je voudrais si possible avoir une réponse au plus vite, je voudrais poser des questions, pourquoi s’est-il lancé à tuer des femmes et pas des hommes? Pourquoi avec une cuisinière? Comment s’est passée son enfance?

Merci de répondre à ce petit message au plus vite si possible.

Au revoir!

CeNdRiLLOn

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Ah, ma petite bonne-femme, il va falloir marcher la longue route. Vous documenter, potasser, faire des fiches. Je ne suis pas votre secrétaire, que diable.

L’histoire de ma vie est suffisamment morose pour que je ressente un grand ennui à la seule idée de la raconter. Je vais donc avoir séant le joie de m’épargner ce pensum à moi-même. Pourquoi des femmes? Mais parce que les femmes sont merveilleuses et que je ne peux qu’accéder à leur requête de suicide assisté. Pourquoi une cuisinière? Quoi. Après tout le mal que je me suis donné, vous auriez voulu en plus que je les évapore à la chandelle?

Ah, mais…

Henri-Désiré Landru

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40- SALUT DÉSIRÉ

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Je veux me marier avec toi! Et aussi aller dans la cuisinière.

Écris-moi!

Marianne

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Non Marianne, non. Vous vous insinuez comme une petite aiguille crochue dans le mécanisme délicat de mon paradoxe. Pas de cela entre nous, en un si sain et si vif départ. Il faut OU BIEN qu’on se marie OU BIEN que vous alliez dans la cuisinière. Je ne suis pas un conjuncticide, voyons.

Il vous faut choisir. J’attends.

Votre Réré

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Quel cruel dilemme m’imposez-vous, cher Désiré! Me marier avec vous ou visiter la chaudière? Et si je m’unissais à vous, qu’attendriez-vous de moi? Que seulement je mitonne pour vous de bons petits plats sur ladite cuisinière, ou que je vous aide avec application dans vos combustibles desseins? Car sachez que j’excelle dans la découpe de poulets et autres dindes. Voudriez-vous m’initier à la chasse d’un gibier plus imposant, mais ô combien plus excitant? Pardonnez ma hâte, mais je brûle de vous rencontrer, cher Désiré.

Chaleureusement,

Marianne

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Merci, Marianne. Merci d’exemplifier brillamment ici qui est ce pauvre petit moi de Landru et la provenance du fourneau de forge qui me chauffe à blanc dans le crime: Vous! Vous et la multitude des aigres-douces de votre calibre. Le fait est que les femmes les plus fascinantes de ce triste petit monde se synthétisent en Vous.

Henri-Désiré Landru

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41- UN SIMPLE SERVICE

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Cher monsieur Landru,

Feriez-vous dans la grillade de jeunes filles? En effet, quelques demoiselles de mon lycée en ont fort besoin, je le crains.

Cordialement,

Aymeric

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Jeune homme,

Je ne fais pas dans la grillade abrupte, intempestive, indésirée et surtout non commanditée. De plus, je ne calcine que des chairs majeures, éclairée, consentantes.

Adressez vos prières à Saint Laurent, patron des rôtisseurs. Légendaire et vaporeux, ambivalent, fumeux et mal étayé, il est pourtant bien plus susceptible de se rendre à vos petites requêtes misogynes de circonstances que moi.

Henri-Désiré Landru

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42- ÊTES-VOUS LANDRU?

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Êtes-vous véritablement Landru? Répondez-moi.

Worms the warrior

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Oui, c’est moi Landru. Que puis-je faire pour vous, mon brave?

Henri-Désiré Landru

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43- UNE JEUNE VICTIME

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Bonjour Désiré,

Veuillez excuser la hardiesse de ma question, mais j’aurais voulu savoir, avez-vous ouï du téléfilm retraçant votre destin? Interprété par: Patrick Timsit (bluffant), le réalisateur vous décrit comme un être sensible, doux, affectueux et pardonnez-moi «érotique»! Vous me troublez Désiré! Encore une petite question: pourquoi vous qui aviez pour mission d’écouter des femmes plutôt proches de la quarantaine, cinquantaine… pourquoi votre présumée deuxième victime en avait 19?

Je vous adresse mon respect et mes salutations cordiales!

Rim

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Rim,

J’ignore ce qu’est un «téléfilm» mais les qualités que vous semblez en dégager me correspondent assez. Sinon, ce n’est pas une question de nombre d’années. Si la demoiselle est déprimée, langoureuse et consentante, nous avons notre affaire…

Henri-Désiré Landru

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44- UNE QUESTION ME BRÛLE LES LÈVRES

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Bonjour cher Monsieur,

Permettez-moi de vous poser une question qui me brûle les lèvres, au sujet de votre arrestation. Je ne pense pas qu’à votre époque l’individu était moins intelligent qu’aujourd’hui, cependant je n’arrive pas à expliquer que vous ayez commis vos actes au même endroit durant tout ce temps sans vous méfier du cocher qui vous déposait à la porte ni des relations de vos «compagnes».

Il semblait évident qu’en réfléchissant un peu, vous auriez eu la possibilité d’intervenir dans des endroits différents et surtout si votre motivation première était l’argent et non le meurtre (ce que je ne pense pas).

Il était vraisemblablement possible de penser à une arnaque tout autre sans pour autant tuer des gens. En résumé, je ne pense pas, cher Monsieur, que votre intelligence soit particulièrement brillante mais je reste persuadé de votre perversité morbide.

Puisse-t-il subsister dans les limbes un policier tel Vidocq ou un sadique pervers susceptible de vous couper en tranches de façon définitive.

Cordialement,

Jean-Michel (20 septembre 2005)

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L’abnégation, Jean-Michel. L’abnégation sans mélange expliqua et expliquera toujours mes menues maladresses de criminel. Je n’ai que glandouiller du crime parfait et autres strangulations en arabesques considérées comme un des beaux-arts. Je veux libérer une jolie veuve aux yeux si doux de la vie qui l’opprime, comme on crève un abcès ou étanche une petite soif. Elle recherche un complice docile de son suicide. J’interviens, j’intercède entre la lourdeur de sa vie et son espoir. Elle quitte ce monde dont elle ne veut plus, le cœur léger… en me laissant les plâtres de la radicalité de son option à torcher.

Vous le voyez bien, votre diatribe du moment le prouve, je ne suis pas fait pour le crime (vous prouvez aussi, par les différentes astuces, combines et esbroufes que vous décrivez ici, que, de fait, vous l’êtes bien plus que moi!). Mon abnégation à débarrasser la petite bourgeoise française déprimée de 1919 de la vie me perdra.

Mais je suis un précurseur car un jour, mon ami, le suicide sera légal et mon artisanat malingre, ma besogne souffreteuse, mon apostolat difficultueux deviendront un noble et modeste métier.

Salut,

Henri-Désiré Landru

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45- VOS MOTS

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Cher Monsieur Landru,

Comme vous parlez bien des femmes, mon cher Monsieur. Je suis presque étonnée de savoir que vous avez pu prendre tant de plaisir à en faire mourir certaines. Dites-moi Monsieur Landru, le plaisir de tuer résidait-il dans celui de pouvoir les délivrer de leurs souffrances ou était-ce un plaisir égoïste de votre part? Votre réponse m’intéresse, car voyez-vous, vous m’intriguez.

J’ai pris le temps cette nuit pour lire toute votre correspondance sur DIALOGUS, et les seuls sentiments qui me viennent sont la fascination et la crainte. J’avoue que vous avez de l’esprit, cher Monsieur, et que même parfois, vous m’avez fait rire de bon cœur. Si vous aviez été homme de mon temps, je pense que je ne serais pas restée indifférente à votre charme suave et à vos mots.

Soyez honnête avec moi, je vous en prie, Monsieur Landru, et décrivez-moi en détail ce que vous ressentez lorsque vous libérez une femme de sa triste vie. Est-ce un sentiment différent chaque fois? Est-ce comme vous le dites pour «retrouver le goût encore et encore» ou est-ce plutôt pour peaufiner votre recherche sensuelle du plaisir absolu?

Je suis impatiente de vous lire sur ce sujet, Monsieur.

Axelle, une insomniaque aux yeux verts

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Mademoiselle l’insomniaque aux yeux les plus beaux de monde,

Le principe fondamental pour la bonne compréhension de l’immense plaisir de tuer —de tuer selon le modus Landru entendons-nous— réside dans le consentement de la victime. La susdite victime, que nous nommerons pour la commodité du propos Adèle, est en fait victime de la vie. Elle se barbe de fond en comble, plus rien ne signifie rien mais le suicide lui fait peur, pour deux raisons bien petites mais qui deviennent cardinales à quiconque entend vraiment s’évader du cachot humide de la vie.

Elle a peur d’avoir mal et elle a peur de se rater… C’est aussi toc que ça, mais voici les deux petites émotions de suicidaire qui m’ont ouvert le portail de l’Histoire.

Les heures de conversation que j’ai pu dépenser à «démontrer», alors que je n’en sais rien en fait, à Adèle et à ses semblables que le tout serait indolore. Adèle me fixe intensément de ses beaux yeux brillants, comme on contemple l’apothicaire qui va vous fourguer ce narcotique qu’il ne palperait pas lui-même. Je vois bien à retirer mes gants, pour qu’elle voit mes mains menues et douces. Je lui décris d’une voix feutrée et sereine la nature prévue de son agonie, en lui faisant infuser une minuscule tasse de camomille (une seule, sinon cela fait une tache trop grande au moment de la lâchée d’urine). Les petites plaisanteries légères sont de bon ton aussi. Adèle se détend. Les femmes aiment tellement rire et les traits spirituels leur manque si cruellement, surtout de la part des hommes. Puis, de fil en aiguille, nous abordons délicatement la question du choix de sa mort. Étouffement par oreiller, étranglement avec une sangle en torsion, poison. C’est Adèle qui va devoir choisir. Sur un ton de nonce, je décris par le menu les avantages et les inconvénients des trois formules. Si Adèle s’est rendue si loin, c’est que la fascination que nous ressentons tous pour notre propre mort culmine indubitablement chez elle. Elle a toujours apprécié la force contenue, chez un homme, me dit-elle. Elle choisit donc l’étranglement. Choix de vie, choix de mort. Nous continuons ensuite de converser doucement, sur des sujets badins.

Puis Adèle se lève et se rassoit sur la chaise où elle sait que l’étranglement se fera. Son corps mollit doucement et elle me murmure qu’elle est prête. Il faut alors agir promptement, mais sans précipitation visible. Le consentement ponctuel à la mort est toujours bien évanescent pour les primates vivaces que nous sommes. Je me place derrière elle. Ses beaux cheveux pie sont coiffés en toque, laissant son fin cou, veiné de bleu, bien visible. Elle étire légèrement ledit cou. J’y arrime doucement la sangle de cuir cylindrique que je m’apprête à tordre contre sa nuque à l’aide d’un petit manche. J’amorce promptement la torsion. Adèle a un sursaut vif. Évidemment, elle s’imaginait que je lui demanderais une autorisation ultime. Oh, oh, pourquoi prendre le risque qu’elle tergiverse subitement, maintenant qu’elle est dans le piège. Je tords trois ou quatre coups bien secs, tout est en ordre. La respiration est désormais interrompue. Adèle trépigne légèrement, se tortille un peu même peut-être. Elle est fichue. C’est le moment où la jouissance culmine. Je me sens comme si j’avais fumé de l’opium et ma verge durcit. C’est lui le signal du point d’orgue de l’agonie de ma partenaire, ce durcissement incongru et inattendu de ma verge. Mystérieux raccord entre pulsion de vie et pulsion de mort. Les bras d’Adèle montent, ses mains se crispent sur son cou, elle cherche subitement à capturer la sangle qui la tue. Je ne lui en tiens aucunement rigueur. Ce mouvement réflexe ne procède déjà plus de son bon vouloir. Il me sert même. C’est lorsque ces bras retomberont, flasques comme des linges, que la mort sera confirmée. Comme plus rien ne résiste, je donne encore un coup à ma torsade fatale. Et je me donne deux bonnes minutes pour laisser à l’agonie le temps de bien se confirmer.

Je pousse ensuite Adèle sur le sol. Une chute au sol est la meilleure façon imaginable de confirmer l’inertie cadavérique d’un corps. Elle croule sur le plancher sans se protéger. Toujours debout derrière la chaise strangulatoire, je reprends doucement mes sens. Mon cœur se remet à battre normalement.

Il va maintenant falloir escamoter celle-là… et en trouver une autre.

Henri-Désiré Landru

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46- CONNAISSANCE

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Bonjour,

Je souhaiterais vivement faire votre connaissance.

Bien à vous,

Estelle

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Que dire Estelle mais que dire? Sinon: moi aussi.

Henri-Désiré Landru

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Qui êtes-vous exactement? Aurais-je aussi le droit de brûler dans votre cheminée?

Estelle

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Je suis Landru.

Oui vous en auriez le droit, à condition d’en payer le prix trébuchant et fatal.

Henri-Désiré Landru

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47- JEUNE FEMME À LA RECHERCHE DE L’ÂME SŒUR

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Jeune femme originaire d’Afrique du Nord, 24 ans, cultivée, aimant les balades à la campagne, la littérature classique et le théâtre, recherche désespérément compagnon, qui ne soit pas pingre en amour, et qui est cultivé, romantique et charismatique.

Est-ce vous? J’attends votre réponse avec impatience,

Rim

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Avez-vous des biens, Rim? Des avoirs fonciers dans une palmeraie populeuse, des champs d’agrumes fertiles, une demeure de pierre blanche sur Rabat?

Henri-Désiré Landru

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En effet, mon père possède des terres d’oliviers, ainsi que plusieurs orangeraies. Quant à un avoir, j’ai reçu ma dot de mon premier époux qui n’eut pas le choix de verser cette somme substantielle après ma répudiation. Il ne me manque plus qu’un compagnon! J’ai une propriété à la Goulette au port de Tunis. Pour y couler des jours heureux. À mon nom bien sûr; je la loue à des fonctionnaires parisiens au mois. Ce qui met du «caviar» dans mes épinards.

Une précision, j’habite à Lausanne en ce moment, et une question me brûle les lèvres: recherchez-vous l’âme sœur? Où êtes-vous un de ces gigolos qui courent les salons de thé pour se faire des héritières terriennes ou de la rombière… Mais je ne pense pas que vous soyez vénal, n’est-ce pas? Vous recherchez aussi votre moitié!

Bien à vous,

Rim

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Je recherche ce que je recherche, Rim. Mon nom est Landru, pas Pierrot La Lune… Et… euh… aimez-vous la vie tant que cela? Je veux dire, êtes-vous plutôt du type pétulant ou plutôt du type las?

Henri-Désiré Landru

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Mon cher Landru,

Si vous saviez comme la rapidité de vos réponses me rassure; je crois avoir éveillé votre curiosité à mon égard. Je suis, depuis ma répudiation d’avec mon ex-époux, aussi basse que terre; je ne me sens plus aussi féminine qu’auparavant, je me sens seule, très seule, mes distractions onéreuses, mon entourage extraverti, tout me paraît parfois si désuet, si ennuyeux… lasse de cette vie où il faut paraître à son avantage sans cesse et sans broncher devant sa famille et ses proches, faire fi des cancans. Bref, cette vie d’hypocrite ne me convient plus, je veux un prince intrigant. Un Prince Noir qui m’amènerait dans ses ténèbres et m’aimerait pour la vie.

Rim

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Que c’est intéressant. Ultime question avant que je ne me prononce. Quelle date sommes-nous aujourd’hui, douce Rim?

Henri-Désiré Landru

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Nous sommes le 6 novembre 1916, en ces temps malheureusement troubles. Permettez-moi, mon cher Landru, de vous poser une question à mon tour. Ma réponse pourrait-elle avoir une incidence sur notre éventuelle rencontre? Mon cœur s’emballe et j’angoisse à l’idée que vous ne soyez plus intéressé à ma personne. J’imagine notre rencontre au port d’Ouchy à Lausanne; la Suisse est un pays magnifique, l’avez-vous déjà visité? Je me ferais un honneur d’être votre guide. Dans l’attente de vos nouvelles, je vous adresse, Désiré, mes pensées les plus émues.

Comme le temps me paraît long, ou est-ce la vie? Je brûle tellement de faire votre connaissance, je me languis de vous. Délivrez-moi Désiré! Je vous en prie! J’attends votre missive et, en attendant, je me délecte de chaque mot que vous avez adressé à mon attention.

Je pense à vous,

Rim

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Rim,

La Suisse me refroidit et m’essouffle en même temps. Trop de montagnes aux neiges éternelles par là-bas. Je préférerais de beaucoup vous inviter pour un bref mais intense séjour en ma petite propriété de Gambais… J’ai des rosiers magnifiques et ma table est frugale, mais habituellement fort appréciée…

Henri-Désiré Landru

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Cher Landru,

Donc, tout comme moi, vous brûlez de me rencontrer? Je sais, je m’avance, je m’imagine déjà me promenant à votre bras dans votre propriété, je vous mitonnerai une spécialité tunisienne rien que pour vous. Nous discuterons de tout et de rien, au fond j’espère que vous me ferez la cour pour enfin arriver au corps à corps ultime qui me délivrera de cette torpeur qu’est la vie.

Je pense fort à vous!

Amoureusement,

Rim

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Rim,

Vous êtes de 1916 et je suis de 1919. Il va donc vous falloir m’attendre trois ans. C’est comme ça. Spatio-temporalité oblige. Touchez-moi dans trois ans. À votre retour, racontez-moi comment elles se déroulèrent. Sachez, pour votre soulagement, qu’il ne vous reste plus que deux ans de guerre.

Henri-Désiré Landru

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Cher Landru,

Jolie feinte pour prendre congé de ma personne et de mes missives, je n’ai pas lu comme il faut votre lettre d’acceptation. Mauvais anachronisme… Moi, je ne veux pas attendre, je ne peux pas.

Bien à vous,

Rim

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Reprenons sereinement, sans idées préconçues: vous êtes de quelle année, Rim?

Henri-Désiré Landru

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Je suis née le 21 mai 1892. Même si c’est l’année de ma naissance qui prime apparemment pour vous, je présume que votre invitation à Gambais n’est plus valable, mais pourtant, du haut de mes 24 ans, je vous aime. Je ne veux pas insister, car je ne veux pas vous importuner, mon cher Désiré. Ce prénom vous sied à merveille.

Cordialement,

Rim

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Rim, comprenez-moi. Votre âge n’a aucune importance si je suis ému de vous. Mais nous communiquons à travers un canal extra-temporel. Des femmes m’ont écrit via DIALOGUS depuis aussi loin que l’année 2132. Elles me demandaient de les épouser, ce n’est pas bien sérieux. Je ne peux vous inviter à Gambais que si nous sommes DU MÊME TEMPS, vous comprenez? Cette fichue quatrième dimension a aussi son jeu de contraintes matérielles qui s’imposent à nous… Je vous recommande de me contacter via mes petites annonces folliculaires de 1919. C’est bien plus fiable que DIALOGUS pour la suite torride de notre amour. Ferez-vous cela pour moi? L’histoire enregistre qu’une de mes victimes avait environ votre âge. C’est peut-être vous, dans notre futur commun. J’ose admettre frémir à cette idée. Je vous étreins tendrement.

Henri-Désiré

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Je ne suis pas une enfant, je ne peux correspondre avec vous que par le biais de DIALOGUS. Je ne suis pas née à la bonne époque: je suis un anachronisme à moi toute seule. Merci pour votre compassion… il ne me reste plus que ce monde onirique pour caresser ce doux rêve de vous rencontrer. Cela doit vous paraître redondant, mais recevez tout mon amour, et ma dévotion.

Bien à vous,

Rim

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Très bien Rim. Laissons tomber ces extravagants espoirs de rencontres et causons. Vous êtes donc sarrasine?

Henri-Désiré Landru

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Oui, je suis tunisienne, mais mes parents ont émigré en Suisse, à Lausanne plus exactement. Donc, je suis toujours tiraillée entre les deux cultures occidentale et orientale. Actuellement, je ne suis pas très appréciée par mes compatriotes, une répudiée qui, pour fuir et surtout ne pas affronter les angoisses de ma vie, voyage beaucoup à travers l’Europe avec une prédilection pour les Pays-Bas, le royaume de Belgique et Paris… Ce ne sont pas les lieux qui m’enthousiasment, au contraire, c’est que l’on dit souvent que «l’herbe est toujours plus verte ailleurs», alors je fuis, j’observe mes contemporains, c’est distrayant. Je suis dans mon monde, et à part vous, personne n’a su y pénétrer. Enfin, j’ai décidé de vous y faire entrer…

Rim

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Mais —si vous me permettez— que me trouvez-vous donc tant? Je ne suis qu’un modeste détaillant en vélocipèdes, quinquagénaire et sans grand éclat.

Henri-Désiré Landru

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Cher Landru,

Vous pensez vous fondre dans la masse, mais au contraire vous avez tout d’un diamant brut: vos yeux sont magnifiques, votre regard sent les plaisirs de la chair. Je suis et j’ai toujours été troublée par les hommes ayant plus du double de mon âge; les jeunes freluquets sont plein de bonnes attentions à mon égard, mais ils m’ennuient à mourir, je préfère mourir de plaisir dans vos bras. Vous n’avez pas besoin de me conter fleurette, votre regard fait tout le travail; c’est plutôt vous qui n’avez plus qu’à vous laissez faire, tellement j’aimerais vous offrir tant de «choses». Demandez et je m’exécuterai sans mot dire.

Bien à vous,

Rim

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Ah Rim,

Je vois que vous avez aussi pris contact avec moi via les journaux de 1919. Je viens de recevoir votre petite traite, ce que vous appelez pudiquement vos arrhes… Tout bon, tout bon. Cela met mes yeux dans les meilleures dispositions envers votre remarquable personne.

Henri-Désiré Landru

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Où êtes-vous mon aimé? En train de conter fleurette à la douce et délicate mademoiselle Fernande Segret? Je n’ai aucune chance à côté de cette beauté blonde à la peau diaphane. Pourquoi suis-je attirée vers vous comme une abeille par le miel? C’est à me rendre folle, je veux vraiment mourir, vous êtes l’Allégorie que j’ai de la mort, je n’ai pas peur de celle-ci, car elle me délivrera de mes maux terrestres.

Recevez mon dévouement le plus profond,

Rim

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Viens à moi, Rim. Viens à moi que je te tue. Nous en tirerons ensemble une extase inégalée dont Fernande ne saura rien, car elle est condamnée à vivre. Je ne tue que ce qui veut mourir et —parole de témoin oculaire— mourir est la suprême jouissance volontaire à vivre dans les bras de son homme.

Henri-Désiré Landru

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Mon cher Landru,

Fernande n’est pas condamnée à vivre, je vous l’assure: l’histoire vous le rapportera bien assez vite sur DIALOGUS. Pourquoi l’aimez-vous tant? Qu’a-t-elle de plus pour avoir le privilège de partager votre couche et vos assauts (Ma foi, l’histoire rapporte que vous êtes un amant hors pair) sans y laisser sa vie. Pis! Elle sera condamnée à une vie d’errance, ignorée et laissée pour compte. COUPABLE DE VOUS AVOIR AIMÉ et de vous avoir été fidèle jusqu’au bout. Je la déteste! Je la hais pour l’amour que vous lui portez à elle et pas à moi.

Je vous aime Henri-Désiré Landru, j’en souffre, moi je veux mourir sans vous, mais vivre à vos côtés telle Lilith aux côtés de Lucifer.

Rim

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Fernande m’amuse et est sans fortune. Ces deux traits ont assuré sa survie à mon contact. Vous la valez mille fois, Rim.

Henri-Désiré Landru

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Alors pourquoi votre regard s’est arrêté exclusivement sur elle, alors que vous saviez pertinemment qu’elle n’avait rien, aucun bien? Elle vous amuse, en quoi est-elle si bonne? Moi, par contre, je vendrais tous mes biens, et mon âme au Diable! Je ne veux pas être libellée dans votre carnet noir comme toutes les autres greluches qui sont passées sous votre lame experte. Je ne sais pas qui de nous deux est le plus dangereux, tellement je brûle d’amour pour vous. Amour et Haine n’ont-ils pas le même sens? Je tuerais toutes celles qui vous approchent; j’ai hérité de mon pays d’origine des pratiques qui, pour une femme cartésienne comme moi, m’ont maintes fois glacé le sang. Je vous laisse imaginer la suite, l’amour décuple les forces, et si vous ne m’aimez pas, moi je vous aime. Vous hantez mes rêves au point que mes sous-vêtements s’en souviennent. Pardonnez mes paroles qui n’ont rien de métaphores, mais je me meurs et je vous veux. Vous n’avez qu’un mot à dire et je serai obéissante, mais si vous ne voulez plus entendre parler de moi, je m’évaporerai de suite.

Votre esclave dévouée,

Rim

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Mais présente-toi à moi, Rim, que je te regarde. En voilà un ordre simple, pourtant. Sors un peu de ton Vaud contrasté et viens un peu te montrer dans le plat 78. Allons, obéis-moi, si tant est…

Henri-Désiré Landru

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Me regarder? Moi? Je pourrais vous envoyer un portrait? Lorsque vous reviendrez de votre ballade romantique aux Tuileries avec Fernande, cette femme aux traits si délicats, vous pourrez enfin découvrir les miens et peut-être succomberez-vous à mon charme… C’est utopique, mais je suis sûrement trop exotique pour vous, vous préférez la peau laiteuse et la blondeur angélique de votre Fernande. Je veux me montrer et me donner à vous entière, peut-être renoncerez-vous à me tuer… mais au moins j’aurai eu le doux privilège de converser avec vous en dégustant une glace au Parc pour enfin m’attirer dans votre lit. Où pouvons-nous nous voir?

Rim

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Ta compréhension de mes fantasmes me paraît fort lacunaire, douce Rim. Meurs donc de te languir si tu ne consens à être tuée.

Henri-Désiré Landru

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48- DEMANDE DE RENSEIGNEMENT PRIVÉ

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Puis-je vous voir et où? J’ai un renseignement à vous demander. Donnez-moi le numéro d’une cabine téléphonique, je vous joindrai de la sorte. Merci.

Christophe Ziane

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Au moment où le tortillard de Gambais entre en gare, signalez le 4791.

Henri-Désiré Landru

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49- UN MONSTRE!

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Je voulais savoir pourquoi vous avez tué toutes ces femmes. Je trouve ça abominable de les endormir puis de les découper avec une scie. Pour moi, vous êtes un monstre, Landru!

Carob95

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Et, pour moi, vous êtes une péronnelle intempestive. Sachez que la seule scie dont vous parlez est celle de l’ennui mortel et macabre que me suscitent ces accusations sempiternelles et superfétatoires et élucubrantes et… ah, saperlotte! Sachez, pour votre virulente petite gouverne, que je suis un modeste détaillant en vélocipèdes et que les dames que j’ai l’insigne honneur de rencontrer ne s’endorment jamais en ma compagnie.

Et tenez-vous-le pour dit. Sans salutation,

Henri-Désiré Landru

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50- VOUS LES CHOISISSIEZ BELLES ET GRASSES!

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Et pas n’importe lesquelles. Il faut dire qu’au sortir de la grande guerre, il y avait le choix. Vous avez scrupuleusement noté dans votre petit carnet 283 rencontres à telle enseigne que vous avez rétorqué votre accusateur «mais, monsieur le Président, vous devriez dire que je suis fiancé de profession». Plus que pour leur charme intrinsèque, vous jetiez votre dévolu sur les plus grasses et les plus opulentes, en dépit de vos déclamations désintéressées sur la Féminité. À l’exception peut-être de la plus jeune, épargnée de la cuisinière et qui s’est consumée de chagrin des décennies après votre départ.

Bien à vous

Odegivry

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Calomnies mesquines, médisances de jaloux, accusations fallacieuses, bobards folliculaires, confirmation patente de mon statut de grand incompris devant l’Histoire.

Sachez, pour la bonne chronique, que bien plus d’une se languiront de me voir partir de leur vie…

Henri-Désiré Landru

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Je vous l’accorde bien volontiers, même si en vous sommeille un escroc invétéré, les rapines grignotées auprès de celles qui vous faisaient confiance ne représentaient pas toujours des sommes fabuleuses et ne justifiaient pas les volutes de fumées qui planaient dans le ciel de Seine et Oise. Et puis votre «double vie», si j’ose dire, vos efforts de mythomane pour donner des illusions à vos conquêtes vous contraignaient à des dépenses qui allaient au-delà de vos gains de gagne-petit. D’ailleurs, tout était bon à prendre et même à vendre: des bons du trésor aux sous-vêtements de vos victimes (consentantes bien sûr) et vous deviez même emprunter pour faire plus de deux pas.

En fait, le petit carnet sur lequel vous notiez scrupuleusement vos plus petits débours et rentrées de fonds ne faisait que renvoyer l’illusion d’un personnage méthodique et ordonné mais d’un ordre sans finalité, tel un maniaque ou un fonctionnaire du crime!

Signé:

Je vous connais mieux que vous-même.

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Vous me connaissez un peu, rabouin du futur, mais me comprenez-vous seulement? La source de toute cette capilotade besogneuse, la comprenez-vous vraiment? Si je vous dis que seule l’abnégation féale envers mes victimes m’anima et m’animera toujours, cela mettra-t-il mes brouillonnades dans une perspective autre?

Henri-Désiré Landru

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51- VOTRE MANIÈRE D’OPÉRER

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Je vous écris pour en connaître d’avantage sur vous. J’aimerais savoir s’il y a quelques-unes des victimes de votre «passe-temps» favori qui vous ont marqué, s’il y en a, bien sûr, et savoir votre manière d’opérer. Je ne vous en voudrais pas si vous ne désirez pas me divulguer cela, car tous les grands maîtres ont leurs secrets!

Effroyables salutations et peut-être à bientôt.

Sky, une admiratrice

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Lisez ma correspondance séant, vous y trouverez certains de mes «secrets». Mes victimes m’ont toutes profondément marqué, surtout les vivantes…

Henri-Désiré Landru

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52- DES PETITS RENSEIGNEMENTS

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Bonjour Monsieur Landru,

Je vous écris ce mail de Bruxelles, comme vous voyez votre popularité a dépassée les frontières! Vous l’êtes tellement devenu que plusieurs films ont retracé votre vie et votre itinéraire. Justement hier à la télévision belge une fiction sur vous a été diffusée, l’acteur qui joue votre rôle était parfait, votre sang-froid qui y était décrit me glaça les os!

Je crois savoir qu’on vous a reproché le meurtre d’un jeune garçon, or, dans ce film il n’en est nullement fait mention, pouvez-vous me renseigner? Vous auriez également assassiné une ancienne prostituée devenue très riche, elle possédait deux chiens qui la suivaient partout, qu’avez-vous fait de ces pauvres bêtes? Enfin savez-vous que votre Rolande se suicida au cinquantième anniversaire de votre exécution en se jetant du toit d’un château et que pendant ces cinquante ans elle fit faire chaque année une messe à votre mémoire!?

Bien à vous Monsieur Landru,

Michel Colson

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Monsieur,

Je suis parfaitement innocent de toutes les perfidies dont vous m’accusez ici. Le bouteur de cinématographe auquel vous faites référence aura erré et vous aura entraîné dans ses turpitudes. Cela ne m’étonne pas trop, car voilà un art fort frivole et soumis, je le crains, à un avenir bien courtichet.

Je ne sais pas qui est cette Rolande dont vous parlez. Mais voilà, l’un dans l’autre, une fichue sotte, quand on s’avise du fait que je suis un mécréant ostentatoire et que je ne rate aucune occasion de hacher du calotin menu.

Vous vous doutez conséquemment que ses incantations larmoyantes me laissent de glace.

Salut,

Henri-Désiré Landru

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53- CARESSIEZ-VOUS VOTRE MYTHE

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Monsieur,

Vous me trouvez enchanté de pouvoir vous écrire. Votre destinée exerce sur moi une fascination qu’il me faut expliquer. Les actes extrêmes ont des vertus universelles: ils touchent chaque humain au plus intime; désignant à tous une de ses limites, ils ajoutent un détail vrai à son impossible portrait. Si la société récompense ses athlètes en tous genres, honorant ses sportifs, glorifiant ses scientifiques, couvrant de lauriers ses artistes et tous ceux qui approchent ou repoussent les confins du possible dans une discipline établie, elle condamne le criminel qui rend cependant le même service à l’humanité.

Incontestablement, vous œuvrez pour l’autre versant, pas moins humain mais tellement plus dangereux pour l’édifice social! Vous éclairez crûment la part qu’il est convenu de laisser dans l’ombre, en enfer et entre les griffes du Diable!

Sentez-vous que vous êtes un mythe? Mesurez-vous la portée de votre destin? Comment comprenez-vous votre rôle social? À quel moment précis vous êtes-vous avisé de votre stature? Quelle part prenaient ces idées dans votre projet, avant-guerre?

Somme toute, les hommes qui vous ont condamné ne vous oublient pas: ils sentent une obscure fraternité. Et vous avez rejoint leur Panthéon. J’ai bien d’autres questions à adresser, mais j’ai peur de vous importuner dans votre retraite heureuse où vous vous trouvez j’en suis sûr, en excellente compagnie.

J’ai bien l’honneur, Monsieur, de vous saluer.

David Cazals

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En ce jour frileux et chafouin de 1919, je ne me sens ni mythique, ni socialement significatif ni bien formidable. Peut-être que si je passe aux Assises un jour aurai-je l’occasion de diffuser mes vues aux masses. Mais pour le moment, il pleut, ma toiture fuit et je me barbe.

Henri-Désiré Landru

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54- UN RENSEIGNEMENT

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Bonjour,

Pourriez-vous me dire à quelles dates vous avez passé vos petites annonces (c’était, il me semble dans l’Écho de Paris?) En effet, je suis collectionneur de journaux et aimerais retrouver votre annonce…

Bien cordialement,

Patrice Solans

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Je trouve, mon brave, que votre petite question a un peu les pieds plats. Vous êtes bien certain que vous n’êtes pas de la Mondaine?

Henri-Désiré Landru

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55- SE TRAVESTIR POUR MIEUX VOUS HAÏR

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Quelle joie aurais-je pu avoir si j’avais été le dernier amant d’une des très respectables femmes que vous avez enfournées sans frémir, si j’avais eu alors ouï dire des agissements ignobles dont vous avez été l’abominable instigateur et qui ont coûté la vie à mon dernier amour (je ne puis imaginer que cet amour fusse également réellement le vôtre, l’amour ne peut pas décemment se terminer sur une scène si cruelle, seule Médée a des circonstances atténuantes, vous n’en avez absolument aucune).

Et si, enfin, j’avais eu la possibilité de me déguiser en une de vos ultimes conquêtes pour mieux vous tromper et vous poignarder, les yeux dans les yeux, pour une vengeance salvatrice qui aurait rendu justice à ma dulcinée et à toutes ces autres femmes désoeuvrées, en quête de tendresse, pour une vengeance méritée que m’auraient criée et commandée ces innocentes à travers l’au-delà vers lequel vous les avez plongées à jamais.

Vous ne pouvez pas, non, vous ne pourrez jamais imaginer, Monsieur Landru, la joie dont j’aurais pu jouir afin de calmer mon incommensurable colère et permettre aux âmes de ces si frêles victimes de reposer enfin en paix.

Comte Xavier de la Sodobria.

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Un autre prince charmant en maraude… Vous dormez, petit Prince. Les femmes ont horreur de se faire sauver. Cela les barbe au possible. Elle veulent au contraire être prises, conquises, écartelées. Et alors, pantelantes, démantibulées, elles en redemandent.

C’est comme cela et ce sont elles et nulles autres, mes circonstances atténuantes…

Henri-Désiré Landru

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Comment diantre, vous le plus féroce machiste et opportuniste de 14-18 sous vos airs faux et hypocrites d’officier gentleman et enjôleur, pouvez-vous imaginer raisonnablement que ces femmes tombèrent dans vos bras pour mieux être dépecées et décortiquées? Vous êtes l’ignominie incarnée, brûlez pour l’éternité non pas dans les flammes de la géhenne (car ces flammes ne seront jamais autant persécutantes que celles de votre cuisinière), mais brûlez dans les larmes tranchantes de vos victimes, des larmes remplies d’immenses colères foudroyantes qui vous consumeront et vous rongeront à jamais. À jamais… à jamais! Vous souffrirez tellement que nul ne peut concevoir ces souffrances atroces dans ses cauchemars les plus délirants.

Comte Xavier de la Sodobria

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C’est cela, c’est cela. Ferraille, mirliflore emplumé, pérore. Exemplifie magistralement notre pauvre masculinité héroïque et déclinante.

Henri-Désiré Landru

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56- RÉHABILITATION

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Monsieur Landru,

Par la présente, sachez que je suis convaincu de votre innocence et que vous avez été victime d’une justice bâclée. Comment faire pour vous réhabiliter, Monsieur Landru?

Scoryjuju

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Mon ami, vous êtes confus. On ne réhabilite pas quelqu’un qui n’est pas coupable. On l’innocente, en toute simplicité, et surtout, sans en faire tout un plat.

Henri-Désiré Landru

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57- REMORDS

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Dupeyras Alexis

94000 Créteil

1er février 2006, Créteil

À Henri-Désiré Landru

Cher Monsieur Landru,

J’aimerais savoir si vous avez éprouvé le moindre remords, lorsque vous avez tué toutes ces femmes. Dans quel état d’esprit étiez-vous, vous pensiez que vous y étiez obligé, que pour survivre il fallait faire tout ce qu’on pouvait et que ça n’avait aucune importance si plusieurs femmes devaient y passer? Ou alors, vous aviez des hésitations et pensiez que ce n’était pas bien? Mais comme vous n’aviez aucune autre qualification, vous faisiez ce métier? Mais n’aviez-vous vraiment aucune autre qualification? Permettez-moi d’en douter.

Vous avez fait certaines erreurs qui vous ont conduit en prison: demander un billet aller-retour pour vous, et un billet aller pour la femme qui vous accompagnait; ou alors brûler les corps alors que ça dégageait une odeur pestilentielle, vous auriez très bien pu les enterrer. Ces erreurs, était-ce que vous vouliez vous faire prendre (peut-être inconsciemment)? Ou bien étiez vous trop égoïste pour dépenser un peu plus d’argent? Ou alors, c’était simplement les quelques erreurs d’un tueur professionel qui n’a pas de sentiments? En relisant cette lettre, je m’aperçois que je ne sais pas grand chose de vous. Étiez-vous une personne un peu dérangée qui avait besoin d’argent avec un bon fond? Ou alors une personne lâche qui s’attaquait aux veuves?

Tous mes sentiments les plus distingués.

Alexis

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Mon petit Alexis,

Vous voilà habité par des idées bien étranges me concernant. Je ne suis qu’un modeste négociant en vélocipèdes sans histoire. On vous aura bombardé de bobards, mon brave. Secouez-vous et reprenez vos sens. C’est vous qui devriez avoir des remords de me diffamer ainsi à tort et à travers.

Adieu et bon vent,

Henri-Désiré Landru

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58- QUEL HOMME ÊTES-VOUS?

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Cher Monsieur Landru,

J’aimerais savoir quel genre d’homme étiez-vous? Quel était votre style et comment vous comportiez-vous avec toutes ces femmes, en particulier avec Fernande Segret, votre maîtresse. J’espère que ces quelques questions ne vous offensent pas car je suis très intéressée par vos manières d’agir.

Cordialement,

Candice

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Je… je ne savais pas qu’il y avait des personnes sensibles du beau sexe dans la police, chère Candice…

Henri-Désiré Landru

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Bonsoir,

Moi, sensible… je ne crois pas. Revenons à vous. Moi qui suis curieuse, j’aimerais savoir votre adresse complète, celle où vous viviez le plus souvent en compagnie de votre maîtresse. Je serais également intéressée par votre emploi du temps… Que faisiez-vous durant une journée et est-ce que votre Dame se rendait-elle compte de tous ces meurtres… Était-elle complice?

J’espère, comme toujours, que vous répondrez à mes quelques questions.

Salutations,

Candice

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59- COMMENT?

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Comment avez-vous pu tuer des femmes innocentes comme ça? C’est trop cruel! Dites-moi quel plaisir vous avez pu éprouver à les tuer ?

Ludovic (12 ans et demi)

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Le plaisir de palper leurs tirelires rondouillardes, plaisir exclusif et fort peu langoureux.

Henri-Désiré Landru

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60- POURQUOI FAIRE SIMPLE?

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Bonjour Monsieur,

J’ai appris récemment un petit détail vous concernant qui m’a un peu surprise. En effet, les enquêtes récentes qui ont été faites sur votre cas détermineraient avec assurance que vous auriez découpé les corps de vos victimes en morceaux, et que certains d’entre eux (comme le tronc) étaient dispersés en forêt pendant que d’autres (la tête et les mains je crois) étaient brûlés dans votre cuisinière.

Pourriez-vous éclairer une novice en la matière? En effet, je me demande bien pourquoi vous avez adopté cette solution pour vous débarrasser des corps, qui me paraît bien compliquée. N’aurait-il pas été plus simple, après avoir démembré les corps, cela va de soi, de les disperser au même endroit: dans votre cuisinière, par exemple, qui fonctionnait si bien au dire des rapports de police? Dans la forêt? Ou encore dans un jardin zoologique, comme dans un film parlant datant de la fin du XXe siècle et qui est très populaire chez nous? Quel était l’intérêt de vous placer dans des situations aussi compliquées?

Vous pourrez réfléchir tranquillement à ma question, il vous reste encore quelques personnes à assassiner avant votre arrestation!

Bonne journée à vous tout de même,

Laurence

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Je ne comprends pas votre bien macabre question. Je ne suis qu’un honnête négociant en vélocipèdes qui, comme vous le dites si bien, n’aime vraiment pas se compliquer la vie.

Mes hommages, Laurence. Au plaisir d’une visite à Gambais peut-être…

Henri-Désiré Landru

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61- PSYCHOPATHE

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Cher Landru,

Quel sentiment éprouviez-vous en brûlant des personnes? Je trouve cela très étrange, peut-être était-ce congénital?

Merci de me répondre.

Anonyme

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Je ne brûle pas des personnes, je brûle des carcasses. C’est avant, en tuant, que j’ai ce sentiment «congénital» qui vous intrigue tant.

Henri-Désiré Landru

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62- LE POUVOIR DES MOTS

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Cher Henri-Désiré,

Combien de fois ai-je regardé des photos de vous, de ce visage aux pommettes hautes, de ces yeux cachés dans l’ombre d’imposants sourcils? N’y voyez pas d’offense, mais vous n’avez pas un physique de séducteur. Alors, comme tout un chacun je présume, je me suis demandé comment vous faisiez succomber ces dames.

Une citation que je trouve très vraie dit que, pour séduire une femme, il faut lui affirmer qu’elle est différente de toutes les autres et qu’alors on pourra se comporter avec elle comme avec toutes les autres. Ces femmes se sont-elles senties si uniques dans vos bras Henri-Désiré? Leur avez-vous apporté la part de rêve qui leur manquait cruellement? Ou bien recherchiez-vous celles qui, consciemment ou non, attendaient un chasseur, espéraient être proie, trophée, que sais-je?

Je me demande parfois quelle romance vous leur avez offerte; je me demande si, à leur place, j’aurais eu la lucidité de m’en défier. Les mots ont tant de pouvoir…

Je vous salue,

Mademoiselle Nout

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Mademoiselle Nout,

De grâce, posez d’abord l’affaire en termes qualitatifs. Ces images roides et glacées, capturées par toute cette quincaillerie moderne de machines photographologiques ne restituent rien de net de la personne qu’elles prétendent si immodestement décrire. Que savez-vous de la couleur de mes yeux, de la mobilité de mon visage, de la douceur de mes mains, du délié de mon corps dévêtu? Que savez-vous en somme?

Posez ensuite l’affaire en termes quantitatifs. C’est, l’un dans l’autre, une bête affaire de statistiques. Un petit lot de quelques centaines de femmes en produira bien quelques-unes qui comprendront sans noise où vous voulez en venir et vous donneront le tout sans condition. Il s’agit simplement de bien savoir baliser et de n’insister que lorsque cela prend. C’est en fait assez banal.

Mais vous, que me trouvez-vous donc?

Henri-Désiré Landru

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Cher Henri-Désiré,

Je vous prie de m’excuser si mon appréciation sur vos portraits vous a offensé. Vous ne décrivez que trop bien l’effet rendu en qualifiant ces images de roides et glacées. Je crains, de surcroît, avoir regardé ces photographies avec l’oeil d’une jeune femme moderne, en faisant abstraction des critères esthétiques de votre époque.

Je le reconnais ces images ne restituent en rien tous ces détails qui confèrent à un homme tout son charme. Je ne sais si votre regard était mobile, si ces yeux sombres étaient capables de regards ardents. Je connais encore moins l’émotion que vos mains, votre corps ont pu procurer. Je ne sais quel trouble votre sourire pouvait éveiller… Je ne sais rien et vous êtes, à l’heure actuelle, le seul à pouvoir combler ces lacunes.

Quant aux probabilités de dénicher, au sein de toutes ces femmes esseulées, celles qui n’attendaient que de s’abandonner à vos charmes, évidemment elles existent. Mais je me plais à penser que vous saviez manier le verbe mieux que d’autres, percevoir des attentes, des langueurs qui ne demandaient qu’à s’exprimer.

Ce que je vous trouve? Je ne saurais m’arrêter à quelques photographies, quelques textes rapportés, pour former mon opinion. Je m’en remets à vos mots…

Mademoiselle Nout

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Mes mots, les voici: parlez-moi de vous. Il n’y a que cela qui compte.

Henri-Désiré Landru

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Belle esquive mon cher! Et vous avez raison, la première qualité d’un séducteur est de savoir écouter. Comment espérer séduire l’autre sans savoir qui est l’autre?

Je joue peut-être avec le feu, mais je vais accéder à votre requête et vous parler un peu de moi, exercice difficile s’il en est. Cette présentation sera loin d’être exhaustive, d’autant que je ne sais ce que vous souhaitez savoir de moi. Vous pourrez toujours me demander plus de précisions, mais ne doutez pas un seul instant que je ferai montre de la même curiosité à votre égard.

Je suis une jeune femme pleine de fantaisie, de passion et de conviction et j’aime les esprits imaginatifs, créatifs. Certains disent que j’ai un sale caractère, d’autres que j’ai du caractère; je veux bien accepter les deux. Je me suis intéressée à la façon dont vous séduisiez car j’aime les beaux esprits plus que les corps bien faits. Je crois en effet que les mots sont puissants car ils peuvent traduire toute la magie de l’univers.

Je pense vous en avoir assez révélé pour une première fois…

Mademoiselle Nout

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Mademoiselle Nout,

Le caractère, cela m’a très sérieusement refroidi. Pourriez-vous revenir quand vous serez timorée et timide?

Vous avez des biens?

Henri-Désiré Landru

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63- FOYER

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En combien de temps un corps brûle-t-il?

Pdekoninck

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En bien moins de temps qu’il ne se décompose!

Henri-Désiré Landru

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64- PLAISIR?

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Monsieur,

Par la présente, j’aurais souhaité savoir si vous avez éprouvé un certain plaisir physique pendant l’application de vos meurtres, ou si vous étiez dans un état second, sans aucune sensation, ni même compassion pour vos victimes?

Cordialement,

Frédéric

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Eh bien, pour tout vous dire mon brave: les deux.

Henri-Désiré Landru

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65- PAUL OLIVIER

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Bonjour,

Eh, bien me revoilà! C’est moi, Paul Olivier. Mon nom te dit-il quelque chose?

Paul Olivier

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Non pas. Il devrait?

Henri-Désiré Landru

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66- CHANT LYRIQUE

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Cher Monsieur,

Aimiez-vous l’Art Lyrique? Pensez-vous que l’histoire de votre vie ferait un bel Opéra? Il y a eu déjà un ou deux films sur vous c’est vrai, mais votre histoire sans musique et sans voix pour l’accompagner n’offre à mes yeux aucun intérêt.

Respectueusement,

Votre brave Daniel

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Là, ma ganache, vous faites mouche!

Je suis un Mélomane, un Musical, un Convulsionnaire. Ce serait sublimissime… Quoique le livret serait pour le coup un peu maigre vu que, dans ma douce innocence, je n’ai absolument rien fait. Enfin, ceci dit, on fricote de nos jours des opéras sur des houris vietnamiennes fort évaporées comme on en ficelait jadis sur des barbiers et des perce-bedaines sans valeurs morales particulières. Alors pourquoi pas, pour changer, sur un honnête négociant en vélocipèdes de Gambais? L’idée est riche et ne me flatte pas trop car je suis compulsivement modeste et le resterai dans la gloire.

Je vous approuve donc, Daniel,

Henri-Désiré Landru

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Monsieur,

Merci deux-mille-sept fois pour votre réponse que je considère comme un encouragement. Il est de toute évidence que votre vie comporte deux images: l’une simple, en famille, l’autre éperdument romantique. Je songe vous représenter tel que vous m’apparaissez en vous lisant: un être aimant et aimé. Je pense que les femmes qui sont entrées dans votre vie vous suppliaient de les aimer. C’est ici que se situe, selon moi la plus belle tragédie. Un point de non-retour attendu et souhaité. Plus la facette de votre vie de famille sera développée, plus le lyrisme de la seconde en ressortira. Je m’attèle avec passion dès aujourd’hui à l’écriture du poème. À votre disposition.

Très respectueusement,

Daniel

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Faites, mon brave, faites. Et que cela percute! Je suis plus fanfare de kermesse que quatuor de musique de chambre. Alors, j’attends.

Henri-Désiré Landru

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67- OH L’AMOUR!

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Désiré,

Je désire vous rencontrer un jour pour savoir si vous êtes aussi brûlant d’amour pour le sexe (dit faible)! Est-ce l’amour pour elles qui a fait de vous un coureur de jupons, ou bien est-ce que vous recherchiez une petite cuisinière qui vous mijote de bons petits plats, et ensuite finisse la nuit dans votre lit, voire en morceaux dans votre cuisinière? Est-ce l’amour qui brûlait en vous pour elles? Pauvres innocentes!! En tout cas vous ne m’inspirez aucune confiance.

Jacqueline

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Jacqueline,

Vous vous dévoilez fort paradoxale. «Femme varie, bien fol qui s’y fie»! Vous voulez me rencontrer mais vous vous défiez de moi? Ma docte parole, vous me la jouez mutatis mutandis comme la petite chèvre de Monsieur Seguin qui veut aller voir le loup… Pas de cela entre nous! Je passe.

Et pour l’amour, eh bien ce sont elles qui ont dû repasser…

Henri-Désiré Landru

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68- POURQUOI EUX?

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Voilà: le truc, c’est que tu choisissais tes victimes ou elles venaient au pif comme ça, à l’arrache?

Vinss

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Choix mutuel par petites annonces. Tout simple. Souverain. Radical.

Henri-Désiré Landru

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69- TES CRIMES

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Cher Monsieur Landru,

Quel genre de crime as-tu fait? Combien en as-tu commis? Combien d’années de prison as-tu fait?

Réponds-moi vite.

Benjamin

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Je n’ai absolument rien fait. Je suis parfaitement innocent.

Henri-Désiré Landru

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70- TANT DE SOUFFRANCE?

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Bonjour,

Je m’appelle Sabrina. J’aimerais savoir pourquoi vous avez infligé tant de souffrances.

Sabrina

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C’est peut-être au départ… disons… que les jeunes filles en fleur portant des noms féeriques mais posant trop de questions indiscrètes font bouillir en moi une lente mais fatale chaudière d’exacerbation…

Henri-Désiré Landru

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71- ODEUR

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Cher Maître du foyer,

Vos différentes cuissons avaient-elles des senteurs variées? Les aromatisiez-vous avant cuisson?

Yvette

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Chère Yvette,

On n’aromatise pas une chaudière crasseuse et poussive de locomotive. On la chauffe à blanc, le moins mal possible, en espérant qu’elle nous emportera indemne jusqu’à la prochaine gare banale de souffrance mesquines et ennuyeuse.

Henri-Désiré Landru

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72- MOULT QUESTIONS

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Monsieur Landru, j’ai maintes questions à vous poser:

1 Que pensez-vous des femmes?

2 Que pensez-vous de vous-même?

3 Que pensez-vous des quarteniers?

4 Comment êtes-vous devenu un serial killer?

5 Que pensez-vous de votre célébrité particulière?

6 Que pensez-vous de ma missive?

Au revoir, Monsieur Landru,

Marquis

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Marquis,

Je ne répondrai qu’à la question 6. Et ce sera ceci: je vous emmerde, avec votre petit Prévert inquisiteur d’histrion.

Henri-Désiré Landru

Landru face et profil

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