Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Il y a quatre-vingt-dix ans, les HOT FIVE/HOT SEVEN de Louis Armstrong prenaient vraiment feu

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2017

armstrong

De l’immense corpus produit par Louis Armstrong (1901-1971) sur le demi-siècle de son étincelante carrière musicale, où chercher la quintessence? D’abord il y a trois Armstrong. Armstrong trompettiste et vocaliste de jazz, Armstrong trompettiste et chanteur de variété, Armstrong (superbe) écrivain (sur lequel nous reviendrons un jour). Sans exprimer de jugement de préférence (un titan est titanesque dans chacune de ses facettes de titan), concentrons notre attention sur le Armstrong, trompettiste et vocaliste de jazz. En un extraordinaire jeu de gigognes, il y a ici, dans cet Armstrong du jazz, trois autres Armstrong. Le Armstrong hot (1924-1932), Le Armstrong des grands orchestres ou Armstrong riff (1932-1947), le Armstrong de la petite formation des All Stars ou Armstrong revival (1947-1957). Sans exprimer de jugement de préférence (un titan est titanesque à chacun de ses moments de titan), concentrons notre attention sur le Armstrong hot, le plus archaïque, le plus jeune, le plus lumineux, le plus séditieux, le plus percutant. Ici encore, trois moments, qui tiennent cette fois à l’arbitraire des enregistrements. Les plages enregistrées avec les Hot Fives et les Hot Sevens (formations ad hoc d’instrumentistes pour fin d’enregistrement uniquement, il ne s’agit pas d’orchestres véritables) tiennent de nos jours sur trois CD de la collection Jazz Masterpieces de Columbia. Nous commentons ici, le second CD de cette compilation, le ci-devant Volume II. La quintessence nous y attend.

Un mot d’abord sur le playing hot. Il s’agit d’un jeu syncopé des cuivres, des bois et du piano, un peu comme si les instruments étaient chauds et brûlaient la bouche et le bout des doigts des instrumentistes. Le jazz émerge comme ça, nerveusement, puissamment. Il s’agit d’abord d’une réinterprétation hot du livret des airs de bastringues à la mode (marches, fox trot, valses, rags et autres rengaines diverses) du temps. Ça sautille et ça pétarade, comme un feu de bois. Dans le traitement que font ici les Hot Five et les Hot Sevens de ces pièces populaires persistent deux instances archaïques: le banjo (et la guitare, de Johnny Saint Cyr, très audible sur Alligator Crawl, plage 11), souvenir de la musique campagnarde et du blues des plantations, et le tuba (de Pete Brigg, dans un traitement strictement rythmique), venu des fanfares de cuivre et des harmonies de marches militaires. Les deux sont particulièrement audibles et harmonieusement exploités dans Weary Blues (plage 14). L’élément de modernité jazzique (pour 1926-27…) promis à un brillant avenir qui, en passant par le be-bop (où la clarinette créole, au doigté difficile encodé par des systèmes semi-secrets, est remplacée par le saxophone au doigté de flûte à bec plus universel), montera jusqu’au free jazz des années 1960-1970, c’est la triade trompette, trombone, clarinette, cœur palpitant de la petite formation jazz de style hot. Armstrong, Dodds et Kid Ory ou John Thomas représentent en dégradé la subversion jazz des rengaines par la petite section de choc des cuivres et des bois, crucialement en cause ici. Ici, c’est dans Twelfth Street Rag (plage 15), la ritournelle rebattue d’entre les ritournelles rebattues, que l’activité corrosive du trio hot est la plus sentie. John Thomas au trombone, appuyé prudemment sur le rythme stable du tuba de Pete Brigg, est le plus conservateur. Il nous jette une bouée. Il nous ménage encore, il joue le livret, il reste engoncé sous la toiture du kiosque du parc. La clarinette de Dodds, pour sa part, virevolte et danse joyeusement, part dans toutes les directions, mais ce sont encore rien de plus que les variations fleuries d’un virtuose enjoué, vif, sagace et habile, qui séduit et éblouit plus qu’il ne dépayse. La vraie intervention désaxée, métallique, corrosive et radicale vient d’Armstrong. La trompette fausse littéralement, point barre. Elle démolit la rengaine et en re-concasse le rythme, elle percole d’une façon quasi atonale, elle questionne, elle émulsionne comme un acide, elle insécurise, elle crie. C’est absolument extraordinaire. Le monstre n’a pas trente ans mais il sait exactement ce qu’il fait. Il tue notre tranquillité langoureuse à jamais. Il instaure la berceuse insomniaque. Il innove. Il fait claquer le fouet. Il extirpe la totalité de cette musique indigène de son folklore restreint et de son terroir local et la fait entrer sous la voûte de cuivre, de fer, de son génie idiosyncrasique exigeant, inconditionnel et pur.

La quintessence de Louis Armstrong, ce sont ces quelques phrasés de trompette fissurant à jamais la musique de kermesse du Twelfth Street Rag, dans cette précieuse version de 1927 (cette version là, et aucune autre… mais aussi, ici, dans Alligator Crawl, Weary Blues et son extraordinaire composition du temps, le sublimissime Potato Head Blues). Notre définition de la mélodie sort gauchie, crochie, faussée et altérée à jamais par cette extraordinaire émergence de la Musique Pure au cœur même de la gangue surannée de cette rengaine de trois fois rien, qu’Armstrong craque pour nous, latéralement, comme le plus savoureux des oeufs nourriciers.

Louis Armstrong – The Hot Five & Hot Seven (Volume II), enregistré en 1926-1927, Louis Armstrong (trompette, voix), Kid Ory ou John Thomas (trombone), Johnny Dodds (clarinette), Lil Armstrong (piano), Johnny Saint Cyr (banjo, guitare), Pete Brigg (tuba), Baby Dodds (batterie), 16 plages, Columbia, coll. Jazz Masterpieces, 50 minutes.

Publicités

17 Réponses to “Il y a quatre-vingt-dix ans, les HOT FIVE/HOT SEVEN de Louis Armstrong prenaient vraiment feu”

  1. Tourelou said

    Voilà un autre regard fort élogieux pour ce génie. Il est pour moi le Hello Dolly et When the saints go marching. Ça déballe bien une nouvelle année ce billet…en jazzant.🍾🎺🎷🎹

    [Vous valorisez le chanteur de variété et le chanteur Jazz… un autre angle de l’hydre polymorphe. On en reparlera un jour… — Ysengrimus]

    • Bobino said

      Moi aussi je reste collé à ces chansons du Armstrong du stéréotype. Il est utile qu’Ysengrimus nous ouvre les horizons à son sujet. Je ne lui connaissais pas du tout toutes ces facettes… On dirait qu’il est l’histoire du Jazz à lui tout seul.

  2. Caravelle said

    Merveilleux, extraordinaire, le Louis Armstrong gigogne que vous nous servez ici pour le nouvel an.

  3. Miranda Delalavande said

    Et voici l’album du jour, au complet. Une bonne et heureuse année à tous et à toutes.

    [Super. Grand merci, Miranda. — Ysengrimus]

    • Pierre Lapierre said

      Il est restauré, en plus. le son est pur et net. Magnifique. Grand merci, Miranda et Ysengrimus.

    • Freluquet du Dimanche said

      C’est vrai qu’on dirait que la trompette sonne faux. C’est voulu?

      [Totalement et intégralement voulu. — Ysengrimus]

      • PanoPanoramique said

        Connaissant les goûts artistiques ayant cours sur ce blogue: ça sonne faux et c’est pleinement voulu…

  4. Val said

    Fascinante et éclairante analyse. Merci.

  5. Jimidi said

    Le même, sur Qobuz (j’ai eu un peu de mal à le trouver…)

    http://player.qobuz.com/#!/album/0074644425321

    [Grand merci, mon prince. — Ysengrimus]

  6. Sissi Cigale said

    Louis Armstrong jeune. Vraiment étincelant. Cliquer pour agrandir…

    louis-armstrong-1935

  7. Sally Vermont said

    Quelques commentaires sur Louis Armstrong écrivain:

    SATCHMO: MY LIFE IN NEW ORLEANS

    (en anglais — NB Louis Armstrong EST Satchmo)…

  8. Perclus said

    Ysengrim, dans un texte sur la révolution des boppers, on lit:

    Même Louis Armstrong pourtant bon enfant joignit sa voix aux réprobations [contre le bebop de Charlie Parker] et parla «d’accords bizarres qui ne veulent rien dire», ajoutant: «on ne retient pas les mélodies et on ne peut pas danser dessus». Il ne craint pas non plus d’affirmer que le bop était «de la musique de catch». La position de Louis Armstrong est cependant fluctuante et même contradictoire puisqu’il dira, dans Esquire Jazz Book: «Savez-vous que je suis fous de be-bop? J’adore en écouter. Je pense que c’est très divertissant. Seulement, pour jouer du be-bop, il faut avoir des lèvres solides, je le garantis. Je suis un type qui aime tous les genres de musiques». Alors, Ysengrim, Armstrong, pour ou contre Parker et Gillespie?

    Réponse d’Ysengrimus. [Oh, POUR. Et j’en veut pour preuve ceci:

    Louis Armstrong (la trompette droite), titan musical absolu, se joint ici à Dizzy Gillespie (la trompette crochie vers le haut). Il joue avec lui dans le traitement bop et scatte avec lui sur des vocalisations bop. C’est là un grand moment d’amour et de respect. Armstrong est un musicien total. C’est aussi un sublime Clown (au sens puissant et originellement bateleur de ce terme). C’est l’approbation du Musicien et celle du Clown qu’il donne ici à Gillespie (ce pilier du Bebop). Relisez les petites citations ambivalentes de votre extrait et dites-vous que la vraie de vraie citation, c’est la dernière, magistralement confirmée par la citation suprême: ce magnifique moment heureux de bopping collectif sur Umbrella Man. – Ysengrimus]

    • Perclus said

      On dirait qu’il y a une petite compétition entre Armstrong et Gillespie ici…

      [Toujours un peu. Ces duos au sommet gardent toujours quelque chose de l’époque des grandes compétitions de performance en cabarets. — Ysengrimus]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s