Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Posts Tagged ‘Ysengrimus’

Qu’est-ce qu’une caricature antisémite?

Posted by Ysengrimus sur 1 avril 2016

laurendeau-en-rabbi

Un antisémite chronique qui fait parfois sa petite mouche du coche malodorante sur le site de cyber-jounalisme citoyen Les 7 du Québec a posté, dans la section commentaire d’un de mes articles n’ayant absolument rien à voir avec la question juive, le petit montage visuel que vous voyez ici en entête. Ceci est mon [Paul Laurendeau/Ysengrimus] visage monté sur le «cadre» visuel d’un intellectuel ashkénaze. Assez abrupt, pour le coup, vous me direz pas! Je me suis alors demandé si cela constituait une caricature antisémite? La question est moins simple qu’il n’y parait. Arrêtons-nous y un instant, sans paniquer, en sémiologue.

Je vais temporairement laisser de côté la légende [Rabbi Laurendeau — Quebec basher] qui pose, elle, des problèmes distincts, plus limpides, et sur lesquels je vais revenir. Concentrons-nous dans un premier temps sur l’illustration. Il s’agit de ce que les critiques de l’art moderne ont appelé un télescopage. La notion est auto-explicative. Vous stabilisez la rencontre percussive, abrupte, éclectique, incongrue et abrasive entre deux entités visuelles habituellement séparées ou, à tout le moins, non rapprochées. La visée est métonymique. Habiller Laurendeau/Ysengrimus en citoyen ashkénaze et/ou en rabbin l’enjuive. C’est la visée initiale de l’image produite. Les petits copains brunâtres du cyber-maquis antisémite captent le message immédiatement: «Laurendeau roule avec eux». Un mot sur le fond livresque ou bibliothécaire que notre caricaturiste perpétue (et qu’il aurait parfaitement pu altérer ou retirer). Ce fond livresque représente ce que ce «rabbin de base» et Laurendeau/Ysengrimus ont en commun, selon le caricaturiste. Ce sont des intellectuels, suspects d’intellectualisme, de sapientalité excessive et byzantine, de pédanterie savante, d’arrogance verbeuse ex cathedra. La partie visuelle de cette caricature, en conformité avec l’idéologie explicite de son auteur, est assez nettement un commentaire anti-intellectualiste.

Mais est-elle un commentaire antisémite? Cela reste problématique. Pour éviter de devenir excessivement technique ici, je vais formuler la question en termes prosaïques mais qui, eux, vont quand même bien ouvertement faire sentir l’acuité du problème: qui cherche-t-on à insulter ici? Bon, il y a deux personnes en cause. dans le segment visuel de cette caricature, deux cibles, deux objets d’une intervention se voulant satirique. Il y a le rabbin de base (qui m’est inconnu, vaut comme type général et dont l’identité spécifique est donc sans pertinence sémiologique immédiate, contrairement, par exemple à si on m’avait représenté en Elvis, en Charlie Chaplin ou en Superman). On va l’appeler le rabbin X (en présumant qu’il est rabbin, ce qui est certainement voulu par la légende textuelle de la caricature mais éventuellement contestable sur la base des indices visuels fournis). L’autre personne en cause ici c’est moi, Paul Laurendeau. On m’appellera désormais Ysengrimus. Le problème de l’antisémitisme de cette caricature se pose donc entièrement dans cette simple question: qui cherche-t-on à insulter ici? Contemplons les deux cas de figure.

Insulter Ysengrimus en le télescopant au rabbin X. Cette image m’enjuive. C’est patent. Mais elle n’est explicitement insultante envers moi que dans la vision de ceux qui partagent, à l’avance et comme par automatisme, l’antisémitisme de son auteur. En ce sens, cette caricature n’engendre pas l’antisémitisme concrètement mais le postule abstraitement, de façon parfaitement extérieure à elle, et, conséquemment, elle n’opère comme insulte que chez ceux qui embrassent un certain corps de postulats fétides. Or je n’en suis pas. Les intellectuels que j’admire le plus profondément sont juifs: Albert Einstein, Sigmund Freud, Baruch de Spinoza, Karl Marx, Arnold Schoenberg, Anton Webern. On va pas s’étendre. J’ai d’excellents amis juifs, Moshe Berg par exemple, et je n’ai pas du tout de problème à leur ressembler. Le comparer à un juif n’insulte pas Ysengrimus. Et Ysengrimus n’a pas de problème particulier avec l’influence intellectuelle des juifs. Bon, si je voulais m’offusquer au forçaille je pourrais, en tant qu’athée, froncer le sourcil d’être identifié à une figure religieuse ordinaire, rabbinique ici. Sauf que personne n’est dupe et l’empereur est nu. Le rabbin vaut ici pour un juif, pas le contraire. Il ne s’agit pas de me faire passer pour un mystique ou un théogoneux fumeux et vague mais bien pour un enjuivé direct et frontal, sans plus. Ceci dit et bien dit, le fait que je ne sois pas insulté d’être identifié à un juif est important, certes, mais ce n’est même pas fondamental dans la présente réflexion. Il faut se demander, plus fondamentalement, s’il est antisémite d’identifier quelqu’un à un juif, même caricaturalement. Comme je ne pense du mal ni de moi-même ni des juifs, en quoi identifier un intellectuel ayant de l’estime de soi (et des juifs) à un juif est-il antisémite? Pensez-y, ça ne colle tout simplement pas. Sauf à considérer le second cas de figure.

Insulter le rabbin X en le télescopant à Ysengrimus. Imaginons (et c’est certainement l’opinion de notre caricaturiste intempestif) qu’Ysengrimus est un personnage négatif, un crétin de base à la pensée sommaire, un boutefeu douteux et sans envergure, un homme de peu. Le télescopage consiste alors à salir le rabbin X (et, à travers lui, tous les juifs, au moins tous les intellectuels juifs) en l’ysengrimusant, si vous me passez le mot. C’est ici et nulle part ailleurs que le plein potentiel antisémite prend corps dans ce genre de caricature. Bon, euh… l’apparence physique d’Ysengrimus manque cruellement de notoriété iconique pour qu’on prenne la mesure du phénomène. Remplaçons la face d’Ysengrimus par celle de personnages ouvertement négatifs et infailliblement reconnaissables dans la culture universelle: Dracula, Hitler, Mickey Mouse, Ronald MacDonald, Méphisto, même Stephen Harper. Insulter le rabbin X en le télescopant à [placer l’identité et la face d’un de ces personnages ici], la voilà la vraie caricature antisémite. Elle ne se réalise pleinement que si on pense d’Ysengrimus le même mal qu’on pense de Dracula ou de Mickey Mouse. Mais surtout, il faudrait que la face d’Ysengrimus soit aussi infailliblement reconnaissable que celle de Méphisto ou du premier ministre. Que voulez-vous, une caricature reste un acte de communication publique, jouant avec des objets culturels disposant d’une dimension de généralisation suffisante. Pour que l’antisémitisme en germe de cette caricature prenne adéquatement corps, il faudrait donc: 1- qu’Ysengrimus soit une figure idéologiquement négative et sociologiquement réprouvée, 2- que la face d’Ysengrimus soit infailliblement reconnaissable du grand public. On est fort loin de ces deux contraintes, surtout de la seconde. On notera —crucialement— qu’une autre exigence pour compléter le tableau antisémite d’une caricature consisterait à remplacer le rabbin X par un stéréotype culturel négatif et, lui… juif. C’est ce qu’on retrouve justement ici:

États-Unis-ses-deux-visages9312

On a ici l’Oncle Sam télescopé en face de Janus (visage à deux faces, d’ailleurs accentué par le texte des petites pancartes) avec le Shylock. Le Shylock est un stéréotype raciste, l’équivalent juif de l’Oncle Tom pour les noirs ou du Baptiste Canayen pour les québécois. Ici l’antisémitisme est patent et ce type d’humour est illégal au Canada. Fusionner deux figures symboliques fortement négatives comme l’Oncle Sam et le Shylock est une injure antisémite de portée générale. Fusionner Paul Laurendeau avec un rabbin anonyme est une taquinerie inane. Elle peut paraître superficiellement antisémite à cause de ma pauvre face ahurie qui ne sert pas tellement nos amis juifs (on ne se refait pas)… mais sémiologiquement, il n’y a pas d’antisémitisme dans ceci. Que de la bêtise creuse et faisandée. Ce commentaire porte strictement sur la partie visuelle de cette caricature de moi en juif. La légende va, en fait, la tirer totalement dans l’autre direction.

Passons justement maintenant à la susdite légende. La formule Rabbi Laurendeau — Quebec basher mobilise un stéréotype antisémite assez classique au Québec depuis Lionel Groulx, et particulièrement virulent. L’ashkénaze, dans l’antisémitisme goglu québécois usuel, est anglophone. Il vit dans le West Island, refuse de parler français, et tyrannise le bon petit peuple avec son pognon, son chapeau noir, ses papillotes et son arrogance grimaçante. Ensuite, bien tout se passe très vite. On n’a plus qu’à inverser les rapports logiques (c’est super tendance, en plus): le juif est un anglophone DONC l’anglophone est un juif. Laurendeau ayant vécu et travaillé vingt ans à Toronto (ville anglophone) est alors donné, par notre caricaturiste intempestif, comme anglicisé. Anglicisé (si tant est), notre pauvre Laurendeau devient, selon un glissement xénophobe assez habituel dans ce genre d’idéologie huileuse, enjuivé. Résultat aussi fulgurant que sommaire: le juif anglophone Laurendeau esquinte notre beau Québec. Retirons Laurendeau de l’équation pour son caractère anecdotique. Rabbi X — Quebec Basher synthétise explicitement (dit, donc), sans ambivalence, en une formule générale antisémite, le raccourci qui fonda le discours victimaire de l’extrême-droite québécoise, notamment dans nos chères et si résurgentes années 1930… Ceci est aussi indubitable qu’insupportable.

Malgré le potentiel sciemment comique de l’image, qui est réel (sur le coup, j’ai bien ri de me voir ainsi monté en ashkénaze. Ce serait vraiment amusant si…), le texte antisémite qui l’accompagne (et qui est parfaitement séparable de l’image) en oriente le discours, et rend finalement toute la caricature antisémite. En cela, je la réprouve… et la verse bien tristement au lourd dossier des innombrables dérives idéologiques de notre petite grisaille sociopolitique contemporaine.

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Publicités

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Monde, Multiculturalisme contemporain, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , | 16 Comments »

UN QUÉBEC POLÉMIQUE (Dominique Garand, Laurence Daigneault Desrosiers, Philippe Archambault)

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2014

Quebec-polemique

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Dominique Garand, vous publiez avec deux collaborateurs (Laurence Daigneault Desrosiers et Philippe Archambault) un ouvrage intitulé Un Québec polémique – Éthique de la discussion dans les débats public (Hurtubise, 2014, 450 p.). L’ouvrage, dont le titre est très explicitement le programme, comprend huit chapitres et trois annexes et on va prendre le temps de le retraverser ici, un petit peu, tranquillement, entre nous, car il y a là beaucoup de choses susceptibles d’intéresser les lecteurs et les lectrices du Carnet d’Ysengrimus. Dans votre Introduction (pp 15-31) vous signalez la présence (pour ne pas dire l’omniprésence) d’un désir de pouvoir supplantant l’aspiration à une vérité effective et vous exemplifiez, souvent savoureusement, sa manifestation dans l’agora du débat public québécois. Assumant une prise de parti implicitement prescriptive, vous invoquez l’Éthos comme motivation (tendancielle autant que déficiente) et angle d’analyse de l’appréhension du polémique proposé par votre équipe. Qu’est-ce que c’est donc que cet Éthos crucial qui semble manquer autant à votre objet qu’à nos consciences? Parlez-m’en donc un petit peu, que je m’en inspire au mieux, en ouverture d’échange avec vous.

Dominique Garand: L’Ethos est une notion très ancienne, proposée par Aristote dans sa Rhétorique. Il en fait l’un des piliers de tout discours persuasif, avec le Logos et le Pathos. Aristote a compris que le Logos, c’est-à-dire les arguments démonstratifs en bonne et due forme, ne peut assurer à lui seul l’efficacité du discours. Ce dernier doit en outre émouvoir (on a là le Pathos) et il doit être tenu par une personne digne de confiance, une personne en d’autres termes qui nous apparaît à la fois vertueuse et compétente. Il importe de préciser que pour Aristote, cette mise en confiance de l’auditoire doit s’opérer dans le discours même, en dehors de toute considération sur l’individu en tant que tel. Les rhéteurs latins, comme Cicéron et Quintilien, ont quant à eux intégré à la notion des éléments extra-discursifs comme la réputation préalable de l’orateur, la reconnaissance dont il jouit avant même de prendre la parole (est-il, par exemple, titulaire d’un diplôme? a-t-il de l’expérience dans le domaine dont traite son discours? etc.). Cela peut même déborder sur des données comme la race, le sexe, l’âge, la  profession, et ainsi de suite. Dans notre livre, nous avons recensé toutes ces «qualités» et nous avons tenté de montrer de quelle manière elles pouvaient conditionner la réception d’un discours. Dans votre question, vous évoquez un «manque» que notre livre chercherait à pointer du doigt. J’aimerais qu’on ne se méprenne pas sur ce manque. En réalité, tout discours est pétri d’Ethos, donnée incontournable puisqu’une prise de parole ou une prise de parole met inévitablement en scène une figure d’énonciateur. Ce qui manque, c’est la reconnaissance de cette composante, la reconnaissance entre autre du rôle que l’Ethos peut jouer dans les débats. Je viens de soutenir qu’une image de l’énonciateur peut être dégagée de tout discours. Or, il arrive que cette dimension plus ou moins implicite se mette à occuper le devant de la scène et que la personne de l’énonciateur devienne l’objet même du débat. C’est particulièrement le cas dans l’échange polémique où l’adversaire se voit bien souvent visé dans ce qu’il est, tout autant sinon plus que dans les thèses qu’il défend. Dans ce cas, la construction de l’Ethos se dédouble en un Ethos valorisé (celui de l’énonciateur) et un Ethos dévalorisé, qu’on appellera donc un Anti-Ethos, qui est une figuration de la personne de l’opposant.

Y.: Très bien. Et cela nous mène directement au chapitre premier de votre ouvrage dont le titre est Pierre Foglia et Jean Larose: Scénographies discordantes. Ce chapitre, d’ailleurs passionnant, nous ramène circa 1994 et analyse une empoigne épique du temps entre un journaliste et chroniqueur, Pierre Foglia et un ponte mi-médiatique mi-universitaire, Jean Larose. Bon, la passe d’arme est analysée amplement, les lecteurs et les lectrices pourront aller voir ça. C’est le cas typique du journaliste (faussement) philistin et (vraiment) populaire crêpant l’universitaire (faussement) savant et (vraiment) élitaire. Un cas d’espèce, en quelque sorte. Bien québécois, en plus (les Français ne feraient pas du tout ça comme ça). Mais il y a ici un fait intrigant qui est solidement relié à l’Ethos tel que vous venez de nous le décrire (surtout le traitement qu’en font les romains du reste, que je soupçonne, mythologie des credentials oblige, d’être passablement plus proche du nôtre que celui d’Aristote). Ce fait, c’est ce que vous nous signalez à propos de l’univers mondain d’un de ces protagonistes. Vous nous expliquez (p. 37) que, dans un contexte culturel et institutionnel élargi n’ayant à peu près rien à voir avec le débat analysé, Jean Larose va, en une petite décennie (1994-2004), se trouver dépouillé de ses différents objets de prestige, perdant notamment son émission littéraire radiophonique et ses différents points de contact avec le grand public, via les médias. Cela m’amène quand même à me demander, Ethos à la romaine oblige, si la victoire ou la défaite polémique ne se joue pas en dernière instance dans le monde social et de façon finalement passablement autonome du débat verbal même, de son contenu, de sa dynamique propre. Dans la joute entre Foglia et Larose, finalement, l’un dans l’autre, c’est le perdant sociologique qui a perdu, sans moins sans plus.

D.G.: Remarque pertinente. L’issue de nos débats est-elle jouée d’avance au gré de forces qui dépassent notre pouvoir de penser et la puissance de notre parole? Vous voyez qu’en suivant cette pente, on peut facilement tomber dans le nihilisme. C’est une voie que je refuse, par principe. Le regard sociologique nous place devant des constats que nous devons regarder en face, mais qui ne devraient pas nous paralyser. Après tout, ce «pouvoir des maîtres de la société», de ceux qui tiennent les ficelles, il prend aussi racine quelque part, il est analysable (vous êtes marxiste, Ysengrimus, vous savez donc que ça ne suffit pas mais que c’est déjà beaucoup). Ce qu’il faut voir aussi, dans le cas qui nous occupe, c’est que les forces qui ont fini par sortir Larose du jeu (partiellement) étaient déjà présentes avant sa sortie de 1994. Et c’est précisément contre elles qu’il a pondu ce brûlot, en tirant dans toutes les directions et peut-être pas de la manière la plus avisée (mon chapitre pointe du doigt quelques pièges auxquels il a succombé). Par la suite, il a polémiqué plus directement avec la direction de Radio-Canada. La Société d’État a eu le dessus, c’est certain, ce qui ne veut pas dire que Larose soit un perdant dans l’absolu. Il a continué d’occuper la fonction qui lui était dévolue, celle d’enseigner. Je pense aussi qu’il a misé sur le temps, c’est en tout cas une ambition qui se laisse lire dans son pamphlet: je perds maintenant, mais les générations futures me donneront raison. Le principe est beau, mais je ne crois pas qu’il ait réussi sur ce plan. Il lui a manqué une œuvre littéraire qui aurait été la manifestation évidente de cette souveraineté de la parole qu’il revendiquait. La souveraineté, c’est un peu comme Dieu, on ne peut l’évoquer en vain ; et on ne peut se l’attribuer comme un attribut, un signe de pouvoir. C’est un état qui exige un saut dans le vide, un faire conséquent. Lorsqu’on se contente de l’appeler de ses vœux, c’est parfaitement stérile et même nuisible. Voilà pour Larose (qui, soit dit en passant, n’est pas un faux savant, il est au contraire plutôt érudit, mais il s’est gouré en tant que stratège, il n’a pas choisi les bonnes cibles). Qu’en est-il maintenant de Foglia? A-t-il remporté le combat? On peut dire qu’il a sauvé la face, oui, devant son lectorat. Mais plus fondamentalement, son combat, quel est-il? S’il voulait faire passer son lecteur à un niveau supérieur de compréhension des choses, il est hasardeux d’affirmer qu’il ait réussi. La société québécoise n’a rien gagné non plus à cet échange. Je vous rappelle que nous sommes en 1994, un an avant le Référendum sur la souveraineté, vous savez? Celui qui a été perdu par quelques votes… Nos deux belligérants s’affichaient alors souverainistes… Ça leur (et ça nous) fait une belle jambe, n’est-ce pas!

Y.: Cette jambe, c’est justement la cuisse de Jupiter dont ils jaillissent, en fait, ces personnages polémiqueurs de notre agora commune. Foglia, Larose ayant fait leur tour de piste, votre second chapitre, L’Ethos dans tous ses états — Exposé théorique mettant en scène Pierre Falardeau et quelques autres polémistes en fait danser d’autres sur le tréteau. Face à cette succession de personnages, incroyablement contrastés et colorés, on pense de plus en plus infailliblement à la persona, ce vieux masque du théâtre antique qui montait sur scène, exécutait son gestus et hurlait ses lignes, sans jamais montrer son vrai visage (ou celui de son modeste marionnettiste). On peut aussi évoquer les fameux types de la Commedia dell’Arte, suavement prévisibles et, de ce fait, toujours appréciés pour ce qu’ils sont et attendus tels qu’en eux-mêmes (votre analyse est d’ailleurs très théâtralisée). Les types (aussi au sens des personnes) en viennent, comme fatalement, à prendre une remarquable densité. Conséquemment, il n’est pas surprenant que ce second chapitre théorique incorpore une typologie des cibles au sein de laquelle la cible individuelle occupe une place honorable (pp 110-116) et surtout un développement crucial concernant l’argument ad hominem (pp 121-126) que tout le monde réprouve mais que tout et chacun pratique avec ardeur et constance. Vous semblez d’ailleurs lui reconnaître une certaine légitimité sourde quelque part à celui-là. Qu’en est-il?

D.G.: Je suis content que vous fassiez allusion au théâtre, voire à la Commedia dell’Arte. Comme vous l’avez constaté, je parle souvent de la mise en scène de soi dans tous ces débats. J’utilise aussi abondamment la notion de scénographie que j’emprunte à Dominique Maingueneau et qu’il a lui-même empruntée, cela va sans dire, au langage du théâtre. Lorsqu’on regarde de près les procédés des polémistes, et en particulier les procédés à l’aide desquels ils se mettent en valeur, ou à partir desquels ils dévalorisent leurs adversaires, on voit de fait apparaître des constantes, des types. On constate aussi leur remarquable redondance, comme si le langage du combat peinait à inventer de nouvelles formes (Pierre Falardeau représente à ce sujet un cas à part, en raison de l’outrance verbale, parfois poétiquement intéressante, qu’il a développée. Dans son cas, d’autres problèmes se posent que je n’exposerai pas ici.). La description des types et de ces procédés canoniques a été relativement facile. Je veux dire par là que même s’il fallait y mettre du temps et de la minutie, cela ne me confrontait pas à d’immenses problèmes intellectuels. Tout autre est le problème de l’argument ad hominem, un vrai casse-tête, vous vous en doutez bien, dans le cadre d’une réflexion qui se donne pour horizon l’éthique de la discussion. Dans un premier temps, il faut écarter toutes les idées reçues que nous entretenons à ce sujet. «Voyons comment ça intervient dans la réalité des débats», telle fut d’abord la méthode préconisée. Or, il nous a sauté aux yeux que malgré tous les dénis et propos moralisateurs sur l’argument ad hominem, il affleure constamment de manière souvent bien insidieuse. Dans un deuxième temps, force a été de constater qu’il paraissait parfois légitime, dans les nombreux cas où un individu est imputable non seulement de ce qu’il dit, mais aussi de ce qu’il fait et de ce qu’il est par rapport à ce qu’il prétend être. Il est légitime par exemple de traiter un autre de «menteur» si l’on démontre qu’il ment. La frontière éthique se joue là: il faut savoir démontrer. Mais ce n’est pas tout! La perspective éthique se double d’une perspective que nous dirons «pragmatique»: on ne mène pas un combat pour avoir l’air moral, mais pour gagner, et l’argument ad hominem, voire l’injure s’ils sont bien dosés, peuvent s’avérer efficaces. Si l’on ne veut pas succomber à l’angélisme, il faut aussi prendre cette dimension en considération. Cela n’est que suggéré dans le livre, mais j’envisage la mise en place d’une éthique qui irait au-delà du simple «respect de l’autre et des conventions de la logique argumentative», éthique dont je vois l’actualisation chez un Gombrowicz, ou encore dans le tout récent pamphlet, pourtant d’une extrême virulence, lancé par Stéphane Zagdanski contre Philippe Sollers («Pamphlilm»).

Y.: On ne mène pas un combat pour avoir l’air moral, mais pour gagner. C’est certainement un des leitmotiv qui sous-tend la situation, cette fois–ci assez douloureuse, évoquée dans le chapitre trois, signé Philippe Archambault et intitulé Qui se souvient d’Esther Delisle — Une controverse exemplaire, un exemple à ne pas suivre. Ici nos types de commedia y vont carrément. Ils optent pour un instrument qui leur est cher: la batte du zanni. En un mot: l’argument massue. C’est vrai qu’on en rêve de cet argument assommoir fatal qui enfoncerait l’adversaire dans le sol, irréversiblement clin et muet. Ici l’argument massue exploré incorpore frontalement de l’ad hominem compact dans sa machine infernale autoprotectrice. Il se formule comme suit: «Lionel Groulx était un antisémite et si vous vous objectez à ça, bien vous êtes aussi antisémites que lui…» (p. 168). Mais… par un effet de rebond digne des plus criards de tous nos dessins animés, c’est la personne qui a lancé l’argument qui finit enfoncée par sa propre massue au point de tout simplement disparaître de l’espace symbolique. Est-ce là un fait strictement conjoncturel (procédant de cette série d’échanges spécifiques de 1991, sur un sujet fatalement sensible et hautement susceptible de devenir virulent) ou ne se retrouve t’on pas devant une mécanique plus dialectiquement sentie, celle selon laquelle l’argument fatal l’est autant sinon plus pour l’argumentation même ou pour celui ou celle qui la porte? Pour vraiment couler l’adversaire faut-il aller jusqu’à saborder l’intégralité du navire du débat même? Est-ce que vaincre finalement, c’est faire taire tous les partis sur une question?

D.G.: L’affaire Esther Delisle nous donne l’exemple d’un débat où le point Godwin fut touché en une réplique et quart. Échafaudé sur du faux (ou plutôt sur du faussement vrai ou du vrai falsifié), il a vite plongé l’échange dans l’irréalité. L’objet du débat était plus imaginaire qu’autre chose. Philippe Archambault expose avec clarté comment le «débat» a été orchestré par certains médias à des fins sensationnalistes. La revue L’Actualité ouvre le bal en faisant état d’une thèse de doctorat que son jury menace de rejeter. Depuis quand les médias s’intéressent-il d’aussi près aux affaires universitaires? Mais le journaliste flaire une histoire comme on les aime, mettant en vedette une jeune doctorante persécutée du fait qu’elle aurait mis le doigt sur le refoulé du nationalisme: l’antisémitisme et le caractère fascisant du père de cette idéologie québécoise, Lionel Groulx. Des spécialistes ont beau démontrer par a + b que la thèse contient des erreurs factuelles et méthodologiques, les jeux sont faits dès le départ et les rôles sont assignés. À partir de là, l’irréalité ne fait que s’accroître de son ombre: percevant que la cible visée par la thèse est moins Lionel Groulx que le nationalisme québécois, les défenseurs de ce mouvement montent aux barricades et cherchent à défendre la mémoire de celui dont ils n’avaient jamais même pensé se réclamer. L’auteure de la thèse, Esther Delisle, ricane dans son coin au moindre soubresaut d’un adversaire indigné, persuadée de se trouver du côté de la «vérité qui choque» (axiome sophistiquement renversé en: ça choque, donc c’est vrai). Vous dites que l’épisode s’est avéré douloureux et c’est un fait. Ce débat s’est développé dans un climat d’hystérie pour la simple raison qu’il a été mené comme un procès: le but recherché consistait moins à mettre en lumière des faits du passé (l’idéologie des années 30) qu’à culpabiliser par association l’ensemble du mouvement nationaliste. Au moment où le Parti Québécois reprenait le pouvoir en promettant la tenue d’un référendum, un débat implanté sur de telles prémisses ne pouvait se dérouler dans un climat serein. Et l’analyse de Philippe Archambault tend à montrer comment Delisle a été habile à piéger ses opposants dans une double contrainte que vous avez bien résumée.

Y.: Et cela va nous amener implacablement vers le polémiste comme porte-parole, réel ou fantasmé, légitime ou fallacieux, d’un groupe, d’une communauté, d’un peuple. Le chapitre quatre intitulé L’affaire Mordecai Richler: discours collectifs et parole dissidente est signé Laurence Daigneault Desrosiers. On y suit les aventures ferailleuses et assez amères d’un écrivain ashkénaze montréalais de renommée internationale dont il a été, entre autres, dit qu’il donnait sciemment une mauvaise image du Québec aux yeux des anglophones du reste du continent. Tournant autour du débat linguistique au Québec, la complexe série d’échanges et d’interactions analysées ici ne met plus face à face des grandes individualités spectaculaires (quoique un peu creuses, un peu showbizz) mais les représentants, volontaires ou non, de communautés spécifiques, portant avec elles leur passé historique collectif, et obligées de disposer explicitement l’exercice identitaire au cœur du déploiement argumentatif (p. 222) un peu comme on étend bien son linge sur la corde si on veut qu’il sèche correctement. Soudain, ce ne sont plus des cabots qui pugilisent. Ce sont des hérauts qui se confrontent sur des principes directeurs engageant des communautés entières. Et la polémique, à défaut de gagner en profondeur, gagne certainement en gravité et en généralité (au bon et au mauvais sens du terme). À mesure qu’on avance, qu’on se fait doucher par les nuances et les distinguos en déferlante, dans cet exposé spécifique, une question devient absolument lancinante. Les porte-paroles sont-ils intégralement légitimes? Les discours collectifs sont-ils obligatoirement indubitables ou ne reste t-on pas finalement prisonniers, plus la crise de l’adéquation de la représentation s’intensifie, du halo brumeux et peu clair d’imputations sommaires menant directement vers les préjugés mutuels les plus rebattus se redisant tout simplement en ritournelle?

D.G.: Le cas de Mordecai Richler, brillamment analysé par Laurence Daigneault Desrosiers, montre qu’on n’est jamais tout à fait maître de son Ethos. Même un écrivain aussi indépendant que Richler, qui a toujours pris la parole en son propre nom, se voit rattrapé par des représentations collectives. Il devient représentant à son corps défendant: de la communauté juive, des  anglophones du Québec. Il faut dire qu’il l’a un peu cherché, lui qui a succombé à la tentation de généraliser en produisant un portrait global du Québécois francophone. Mais sa posture polémique, autour de 1992, a mis mal à l’aise à peu près tout le monde. Malgré le prestige qui l’entourait en tant qu’écrivain de réputation internationale, on a vu ses communautés naturelles peu enclines à le coopter. Ses adversaires aussi se mirent à parler «collectivement», comme si les Ethos individuels s’éclipsaient tout à coup derrière des Ethos collectifs. Richler est-il devenu un bouc émissaire, c’est-à-dire celui contre qui se déchaîne la collectivité et autour duquel elle reconstruit sa cohésion? On aimerait le croire, mais n’idéalisons pas à outrance: je ne crois pas personnellement qu’il ait su totalement protéger sa souveraineté individuelle contre le pouvoir de récupération des collectivités. Ses interventions iconoclastes n’ont finalement pas tranché le nœud gordien: les Ethos collectifs sont restés immuables.

Y.: Et c’est justement vers les souverainetés individuelles que nous ramène en partie, après ce dense et controversé parcours, le chapitre cinq intitulé Jacques Pelletier et Jean Larose: débattre ou combattre. Revoici donc Jean Larose qui remonte sur scène. Il fait face ici à un nouveau zanni, Jacques Pelletier. Le trait original dans ce cas ci, c’est qu’ils sont du même champ institutionnel et qu’il ne serait conséquemment plus possible d’imputer leur difficulté à dialoguer à des variations de corps de représentations intellectuelles ou à des lectorats distincts. Et pourtant, ça continue de ne pas aller très bien… Le développement particulièrement piquant ici est celui s’intéressant à la création de complices (pp 296-299). Il y a bien alors une sorte de rétablissement du partenaire collectif mais ici on cherche à se l’assimiler sans nécessairement prétendre le représenter, implicitement ou explicitement. On semble plutôt croire l’avoir convaincu ou à tout le moins interpellé, titillé. En prenant connaissance de ces développements, on en vient à se demander s’il n’y a pas en fait une sorte de dialectique des constitutions de complicités se problématisant en deux pôles, un premier pôle qui serait de l’ordre de ce que les sociolinguistes appellent le we-code («Vous, mes complices, joignez-vous à moi. Je vous représente, nous sommes ensemble»), puis un second pôle qui, lui, serait de l’ordre du they-code («Ceux-ci et ceux-là sont VOS complices. Vous roulez pour eux. Ils vous appuient et cela vous démasque»). Le créateur de complices semble discrètement intégrer ses complices à lui et ouvertement accuser l’autre d’avoir les complices qui ne sont pas les siens. Ceci semble en plus se jouer, dans l’échange, en un mouvement unique. Qu’en est-il?

D.G.: Vous identifiez précisément la particularité de la controverse analysée dans ce chapitre. Dans le cas de Mordecai Richler, on était en présence d’un individu sommé de rendre des comptes à des communautés que son intervention, pourtant, ne conviait pas. Dans le cas de la querelle entre Jean Larose et Jacques Pelletier, les communautés qui se heurtent sont construites par les discours eux-mêmes. Pelletier élabore un univers référentiel où se trouve définie une «droite culturelle» formée de nostalgiques de la culture classique, élitiste et parisienne, dont son adversaire, Jean Larose, serait le plus pur représentant. Pelletier convie ses complices de la gauche à rejeter cette posture «réactionnaire». Larose, pour sa part, construit un univers référentiel transhistorique où s’affrontent une conception souveraine de la littérature et une conception qui, au contraire, l’asservit à un programme idéologique. Pelletier fait partie de ceux qui réduisent la littérature à des enjeux mesquins, d’où un appel lyrique lancé aux jeunes générations de fuir un tel enrégimentement. Mais la caractérisation du monde de l’autre connaît des amplifications surprenantes. Larose, par exemple, multiplie les amalgames entre Pelletier et la pensée fasciste, entre la gauche de son adversaire et la gauche totalitaire. Pelletier, de son côté, recourt à la tactique de la réduction: Larose n’est pas à la hauteur des modèles dont il se fait le héraut. Comme vous l’avez remarqué, l’adversaire est ici rejeté sur la base de ses relations, du «réseau» auquel il participe. On n’est pas très loin de ce sophisme communément appelé «l’argument par le partisan». Il s’agit non seulement de démoniser directement la personne de l’autre, mais de mettre en scène un univers moral globalement négatif dont l’autre serait l’incarnation exemplaire.

Y.: Le tout en grande partie de bonne foi, d’ailleurs. Pire que la mauvaise foi: la bonne foi. C’est justement cette dernière qui fait qu’un objet particulièrement crucial, dans l’univers que vous analysez, fait son apparition dans le chapitre six intitulé L’affaire LaRue: un malentendu productif?… et c’est le malentendu justement. Ici, comme ailleurs dans l’ouvrage mais avec cette fois une particulière vigueur critique, le théoricien —le métapolémiste, si j’ose dire— que vous êtes prend parti sur des effets intellectuels de fond. Il y a eu malentendu, cafouillage, maldonne. Time out! Stop c’est magique! Ce débat spécifique n’aurait pas du s’incurver de cette manière, prendre cette tangente. La rédaction de ce chapitre ne vous a-t-elle pas donné l’impression d’avoir découvert un monstre… ou alors sommes-nous de toute façon dans un corpus dont autant la virulence que la spécificité renouvelée fait que tout est monstre?

D.G.: Cette polémique, j’en ai d’abord été le témoin estomaqué au moment où elle avait cours, en 1997. Je vous confie qu’elle fut le point de départ du livre que vous tenez entre vos mains. Comment en étions-nous arrivés à vivre un tel psychodrame? Comment pouvions-nous atteindre un tel degré d’irréalité? Vous parlez de monstruosité, le terme est bien choisi: les dénonciations d’antisémitisme et de fascisme fusaient, un observateur étranger à l’affaire aurait pu croire, à la lecture de certains articles, qu’Hitler était revenu, alors que le point de départ de la chicane était une courte conférence dans laquelle une auteure d’ici, Monique LaRue, s’interrogeait sur les mutations du concept de «littérature québécoise» à l’ère des «écriture migrantes»… Présumée coupable, la malheureuse auteure de la conférence, aidée d’amis venus à sa défense, devait prouver qu’elle n’était pas fasciste, mais les plaidoyers en sa faveur furent si nombreux et unanimes que l’attaquant y vit une preuve du caractère foncièrement totalitaire de la société québécoise! Vous vous demandez dans quel état j’ai pu écrire ce chapitre? Je vous dirai que j’ai dû fournir un effort considérable pour m’en tenir à un acte d’observation. J’ai pu vérifier combien il est difficile de garder le cap sur un minimum de rationalité dans un contexte où ça s’emballe jusqu’au délire. Même quinze ans plus tard, il est ardu de ne pas céder à la logique folle d’un discours paranoïde. C’est ainsi que je le nomme devant vous, mais vous remarquerez que je me suis interdit de le faire dans mon analyse puisque j’aurais ainsi donné l’impression de prendre position (c’est la stratégies du fou, il nous pousse à bout pour ensuite mieux nous reprocher d’être contre lui). Je m’en suis donc tenu aux faits, ce dont je me félicite.

Y.: Ça se laisse lire en tout ça, quelles que soient les conclusions qu’on en tire. Je me garde le chapitre sept pour la toute fin. Passons donc tout de suite au chapitre huit intitulé Affaire Cantat: une controverse publique aux dimensions multiples. Moi, c’est indubitablement cette affaire-là qui me rend le plus émotionnel… Et la question qu’elle me suscite est la suivante et nulle autre. Est-il possible d’avancer l’argument le plus innommable qui soit en ne disant strictement rien et en mettant tout simplement un compositeur-arrangeur sous contrat pour un spectacle? Peut-on dire toute sa haine des femmes les lèvres bien closes et en se couvrant complètement? N’est-ce pas l’abjection absolue et la parade argumentative absolue dans le même mouvement que cette si troublante affaire Cantat? Dites-moi…

D.G.: J’aimerais mieux comprendre ce qui vous trouble dans cette histoire… La décision de Wajdi Mouawad de faire monter sur scène un homme qui a tué son amante?

Y.: Surtout le puissant et inattaquable infratexte misogyne que cela véhicula dans le cas d’une production dramatique intitulé Des femmes. Absolument. Mais je ne suis pas ici pour vous asséner mes vues personnelles sur les thématiques suspectes et les angles textuels biaiseux de Lionel Groulx ou de Wajdi Mouawad… et encore moins pour polémiquer avec vous. Sur l’Affaire Cantat, donc, vous nous dites que…

D.G.: Contrairement aux autres polémiques du livre, analysées à distance de plusieurs années,  celle-ci a été abordée  à chaud, alors  que  ses  échos  se  faisaient encore entendre. Vous aurez  remarqué que le parti pris analytique du livre (aborder les querelles du point de vue des  rapports interpersonnels) est ici renversé: j’ai écarté tout ce qui touchait à la mise en scène de soi et de l’autre pour ne retenir que  le contenu  des  propositions. Ce chapitre permet donc de  s’y retrouver dans le dédale des thèmes et sous-thèmes que l’affaire a générés. Au fond, la préoccupation est la même: il s’agit de suivre le parcours d’un objet de débat, les bifurcations  qu’il emprunte, les nœuds qu’il rencontre, ce qui est oublié en cours de route… Vous avez raison de le signaler, cette polémique a pour point de départ un projet artistique provocateur (faire monter sur scène, dans le cadre d’une œuvre théâtrale portant sur la violence faite aux femmes, un artiste déjà condamné pour le meurtre de son amante), et non un discours. Le public était donc convié à interpréter un geste dont l’intention a mis du temps à lui être expliquée. Geste, qui plus est, qui amalgamait la fiction et la «vie», ce qui nous resitue dans l’orbite de cet Ethos indistinct des propositions plus spécifiquement rationnelles. L’autre particularité de cette polémique est qu’elle a connu une fin: ceux qui s’opposaient à la présence  sur scène de Bertrand Cantat ont gagné, non parce que leurs arguments étaient plus puissants, mais parce que la direction du TNM,  sentant le danger, a décidé de faire marche arrière.  Cela réglé, les discussions ont cessé subitement. Il m’importait donc de rappeler la série de questions morales,  civiques,  juridiques  et esthétiques laissées en plan.

Y.: Voilà. Vous résumez très bien l’esprit de ce chapitre traitant avec doigté d’une question difficile et qui, personnellement, est un de mes préférés. Pour le reste, bon, ce sera à l’histoire de trancher. La suite de l’ouvrage est formée d’une conclusion générale, intitulée Redéfinir l’éthique de la discussion et de trois annexes (Fonction de l’ethos dans la formation du discours conflictuel ; Nomenclature des aspects rattachée à l’ethos et la bibliographie). Cela nous permet finalement de nous jeter sur le dessert du loup, le chapitre sept, intitulé. Le blogue, espace public de discussion? Dans ce chapitre jouissif, qui porte sur le gargantuesque continent polémique contemporain des blogues (journalistiques notamment), j’ai la joie d’annoncer à mes lecteurs et lectrices que vous parlez, entre autres, du Carnet d’Ysengrimus en termes ma fois, fort sympas. Il faut aller lire ça (pp 376-380). C’est donc à l’observateur théoricien qui comprend bien la dynamique interactive, même celle du cybermonde, pour l’avoir analysée à fond que je demande joyeusement, en conclusion, comment vous sentez-vous sur Le Carnet d’Ysengrimus?

D.G.: Votre Carnet, cher Ysengrimus, fait la démonstration que le cyberespace offre la possibilité de débats intelligents, approfondis et structurés. La condition première, que vous remplissez admirablement, est l’engagement actif du blogueur, qui prend le soin de répondre à ses interlocuteurs, de les ramener dans le sujet quand ça tend à déraper. Le contrat que vous avez établi avec ceux qui vous suivent est très clair, vous avez pris soin de fixer les règles du jeu. C’est donc un espace de discussion bien géré. De plus, les billets demeurent accessibles, je peux réagir à un post publié deux ans auparavant. On est donc très loin du consommer-jeter-oublier qui prévaut sur les blogues des grands journaux. On ne se présente pas sur votre blogue pour se faire voir, mais bien pour se mesurer à une pensée. Il faut dire que la vôtre est passablement organisée; vos interventions sur tel ou tel sujet s’appuient sur des présupposés philosophiques que vous avez pris soin de définir, de sorte que circuler sur votre Carnet, c’est visiter plusieurs étages d’un même édifice, des fondations jusqu’aux combles, sans oublier le jardin où il vous arrive de folâtrer. Il s’agit maintenant de voir comment vous pourriez élargir votre bassin d’interlocuteurs. Si j’ai pu contribuer à vous en amener quelques-uns, je m’en réjouis, mais sans doute faudrait-il que vous vous commettiez davantage dans les médias à large diffusion.

Y.: Un jour peut-être… en attendant, puisqu’on est entre nous (or so it seems…), je vous dis grand merci Dominique Garand d’être venu partager le fruit de vos recherches avec nous par ici. Place maintenant à la discussion…

.
.
.

Dominique Garand, Laurence Daigneault Desrosiers, Philippe Archambault (2014), Un Québec polémique – Éthique de la discussion dans les débats public, Hurtubise, Communication et Littérature — Cahiers du Québec, Montréal, 450 p.

.
.
.

Posted in Entretien, Procédures et protocole de ce carnet, Québec, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 38 Comments »

Portrait de blogueurs 027 – Paul Laurendeau (Ysengrimus), au Carré Saint Louis…

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2011

Le carnetiste, vidéaste et évangéliste (au sens tech et non religieux du terme) montréalais Frédéric Harper m’a fait l’insigne honneur de me permettre de tourner, au Carré Saint Louis (Montréal) une de ses déjà fameuses vidéocapsules Portrait de blogueurs. Je suis le vingt-septième de ses invités et la capsule a été relayée par la carnettiste techno Josianne Massé anciennement du site journalistique montréalais BRANCHEZ-VOUS, ainsi que par le site de slam et de poésie TRAIN DE NUIT. Voici donc (notamment pour ceux et celles qui en sont encore en mode introductoire avec l’accent kèvèkois) le texte intégral de mon intervention, en ce monde de sagace cybervidéastie.

.
.
.

De quoi votre bloque parle-t-il?

Le blogue s’intitule Le Carnet d’Ysengrimus. Ysengrimus, c’est un loup dans le poème médiéval La Chanson de Renart. C’est le vieux loup qui se fait un peu surprendre par toutes les choses modernes qui se passent, toute la… la nouveauté du changement social, vers la fin du Moyen Age, et il est souvent confronté à Renart. Et ce loup donc, dans mon carnet, grogne sur le monde. Il observe les différentes réalités sociales. C’est un… si vous voulez, un blogue de commentaire social et ethnologique sur la réalité de la vie contemporaine. Différents sujets sont abordés: rapports entre hommes et femmes, drogues récréatives, capitalisme, etc… L’approche est généralement marxiste, gauchisante, etc… et je traite toutes sortes de sujets aussi qui sont des sujets de société mais des sujets de société profonds, pas de l’actualité immédiate, trop rapide, trop papillonnante, mais par exemple: la relation entre religion et athéisme, les grands mouvements de la crise économique, des choses comme ça. Et, souvent, les sujets sont construits de telle façon à inviter le débat, de façon à ce que les lecteurs interviennent et que, au fil du fonctionnement de la totalité du blogue, avec les interventions, on voie se déployer les deux, ou trois, ou dix facettes du débat.

.
.
.

Pourquoi bloguez-vous?

Oh, à cause de la nature du médium. C’est un médium qui est extrêmement intéressant de quatre points de vue que je résume ici très brièvement. D’abord, pas d’éditeur, pas de directeur, pas de rédacteur en chef. T’écris directement ton propos. Tu peux formuler ce que tu veux dire, tel que t’as envie de la dire. Tu pèses sur le bouton. Ça y est. C’est rendu dans l’espace public. Deuxièmement, c’est un dispositif interactif. Et ça, c’est extrêmement intéressant parce que les gens viennent, ils attrapent le ballon, relancent le ballon. Et là y a une discussion et y a certains de mes billets, ma foi, en les relisant, je trouve la discussion plus intéressante que le billet. Troisièmement, le blogue développe un style bien à lui qui permet d’allier la force d’un texte académique avec le caractère à la fois intime et puis passionnel d’un texte personnel, qui serait, par exemple, un texte de fiction. Les deux s’unissent très bien. Y a un genre blogue, un genre carnet qui est en train de se développer et qui est extrêmement intéressant à explorer. Finalement, je préfère le carnet ou le blogue par exemple à TWITTER, tout simplement parce que j’ai tendance à être un petit peu verbeux et cent quarante deux [sic] caractères, pour moi, c’est pas assez. Ça me prend au moins une page, deux, trois… minimum une demi-page.

.
.
.

Que faites-vous dans la vie?

Je suis un ancien professeur d’université. J’ai été professeur d’université à Toronto entre 1988 et 2008. Maintenant je suis petit éditeur à Montréal. Je suis aussi romancier, nouvelier et poète.

.
.
.

Le mot de la fin

Les chances sont assez bonnes, parce qu’il est très référencié, que vous tombiez sue le Carnet d’Ysengrimus en appelant en fait par un mot clef qui est un sujet qui vous intéresse. Mais si vous venez rendre visite au Carnet d’Ysengrimus par vous-même, choisissez des sujets qui vous passionnent et, ce qui me ferait vraiment plaisir, intervenez. Hésitez pas à intervenir. Même si vous faites des fautes d’orthographe, on les corrige. Et c’est toujours un plaisir de vous lire et d’interagir avec vous, dans la fermeté du débat mais aussi dans le respect amical que peut apporter l’accès à ces nouvelles technologies remarquables.

.
.
.

Paul Laurendeau (Ysengrimus), sans godasse, ni chapeau, ni malice (photo: Reinardus-le-goupil, 2005)

.
.
.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Drogues récréatives, Lutte des classes, Monde, Multiculturalisme contemporain, Procédures et protocole de ce carnet, Québec, Sexage, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , | 5 Comments »