Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Posts Tagged ‘Western’

Il était une fois (une femme) dans l’Ouest

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2018

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Je m’appelle Jill McBain (je suis jouée par Claudia Cardinale) et, pendant un certain temps, j’ai exercé le plus vieux métier du monde dans une maison close chic de la Nouvelle Orléans. Puis j’ai rencontré ce type, ce Brett McBain. Ah, c’était pas le plus beau gaillard du coin mais il y avait quelque chose en lui, comme une vigueur, une ardeur et une passion. Il m’a chanté la chanson qu’ils chantent tous: Tu mérites mieux que ça, ce métier là c’est pas pour une femme comme toi, etc… Mais, je sais pas pourquoi, quand ces phrases convenues tombaient de ses lèvres à lui, elles sonnaient soudain incroyablement juste, comme une musique. Elles me faisaient entendre une musique justement, dans ma tête. Une sorte de rengaine endiablée de piano de barrelhouse dansant, comme celles qu’on entend, en fond, dans les saloons de l’Ouest.

Puis ce Brett McBain s’est mis à me raconter que, là-bas, dans l’Ouest, il avait fait un coup d’argent mirifique, qu’une fortune colossale l’attendait. Je n’ai jamais douté une seconde de ses propos. J’avais raison d’ailleurs. Mon nouvel amoureux était parfaitement sincère. Il était fou, visionnaire, foutu mais sincère. Alors, sur un coup de tête aussi fou et visionnaire, on s’est mariés (en reportant le repas de noces à un peu plus tard). Puis il est retourné en Arizona. Nous sommes alors en 1870 et l’Arizona est encore un territoire. C’est le Far West, au sens absolu et mythique du terme. Au sens réel aussi. Quelques temps après notre mariage intime et son départ, je suis allé rejoindre Brett, par le chemin de fer. J’ai débarqué dans un petit bled méconnu (parce que fictif) du nom de Flagstone. C’est dans le coin de l’extraordinaire Monument Valley, vous savez, cette grande zone désertique avec ces incroyables pitons rocheux sur l’horizon, tellement typiques du Far West. Eh ben, c’est là. Comme personne ne m’attendait à la gare, je me suis fait reconduire sur la propriété de mon mari. Je les ai trouvé là, lui, sa fille et ses deux fils du premier lit, criblés de balles et couchés en posture pré-funéraire sur les tables qui devaient servir pour notre repas de noces. Les invités étaient là, eux aussi, mais tous vêtus de noir…

Me voici donc subitement veuve, seule et parfaitement paumée dans l’Ouest. J’hérite de cette manière de ranch bizarre, en plein désert. La propriété s’appelle Sweetwater («eau douce» — rebaptisée La Source Fraîche dans la vf du film) mais pour le coup, il y a que du roc et du sable. Si c’est un pactole, c’est pas un pactole agraire ou pastoral, en tout cas. L’ambiance ici est passablement désâmée, terrifiante pour tout dire. Il y a comme une violence latente dans ce pays. Tout y est étrange, fou raide en fait. Je ne sais pas quelle pègre locale a bien pu assassiner mon pauvre mari mais je ne souhaite en rien subir le même sort. Ceci dit, tout semble aussi confirmer cette idée cinglée d’un trésor étrange profondément enfouis en ces lieux. Mais où est-il? Par acquis de conscience, je me mets à fouiller la maison. Je ne trouve ni pièces d’or ni billets de banques. Je ne trouve que des maquettes. Des maquettes en bois, fort jolies, d’édifices publics et de maisons. Comme une manière de ville jouet. Je suis motivée par l’appât du gain, je le dis sans complexe. Mais je suis aussi motivée par une curiosité dévorante. Qu’est ce que c’est que ce coup d’argent mirobolant de Brett McBain, son trésor, sa vision, sa passion?… Cela a quelque chose à voir avec ce lieu, cette propriété, ce bled. Mais où creuser, où fouiller pour dégotter le gros lot? Je ne sais pas comment faire et je manque de temps.

Je manque indubitablement de temps parce qu’il y a ici toute une faune humaine qui traîne dans les coins. On se croirait vraiment dans le fin fond du Far West. Y a toujours dix pistolets qui rôdent. D’abord il y a ce type sang-mêlé. Les autres l’appellent Harmonica (joué par Charles Bronson), parce qu’il est toujours à jouer de son harmonica à la noix. Enfin, jouer… disons qu’il respire dedans, sans plus. Il faudrait vraiment un grand compositeur pour construire un thème musical à partir de ça (musique du film composée par Ennio Morricone). Je ne comprends pas les motivations de ce type, Harmonica. C’est pas le fric ou le pouvoir, en tout cas. Il s’est fait tirer dessus, en plus, il a un trou de pétoire dans une des manches de sa veste. J’ai assisté, au relais de poste (roadhouse) de Flagstone, à sa rencontre hiératique avec un autre des oiseaux de mauvais augure du coin, un dénommé Cheyenne (joué par Jason Robards). Lui, c’est certainement un repris de justice. Mazette, lorsque je l’ai vu la première fois, il portait une grosse paire de menottes. Il venait au relais de poste pour se faire couper les chaînes et retirer les menottes des mains, par le maréchal-ferrant. Il est entouré d’un halo musical lui aussi. Une sorte de petite ballade de banjo enlevante et très bien orchestrée: l’air du Cheyenne. Barbu comme un satyre, assez bel homme, ce Cheyenne est en plus toujours flanqué d’une sarabande de sbires. Ils portent tous des cache-poussières caractéristiques, le signe distinctif de leur bande, certainement. Cela a d’ailleurs attiré l’attention de l’homme à l’harmonica, qui a laissé entendre qu’il avait eu maille à partir avec des cache-poussières analogues, troués de plomb depuis. Cela a bien interloqué le Cheyenne qui semble ne pas trop apprécier que des types fringués comme ses séides fassent le coup de feu en ville, sans qu’il n’en sache rien.

Enfin, vous voyez l’ambiance. Et ça risque pas de s’arranger ou de se simplifier, attendu que le chemin de fer s’en vient, parait-il. Oui, oui, le Transcontinental, rien de moins. Et ça, le chemin de fer, ça a bien l’air de traîner toute une pègre dans son sillage. J’envisage donc de vendre au plus vite cette propriété au mystère insoluble et de rentrer en Louisiane, sans demander mon reste. Pas si simple, malheureusement. D’abord, quand j’ai le malheur de rester dans cette maison quelques temps, on m’y rend visite. Le plus assidu (le plus sympathique aussi, il faut l’admettre), c’est justement Cheyenne. Il me regarde avec des yeux à la fois tendres et dévorateurs. Il me dit que je lui rappelle sa mère, il me demande si j’ai fait le café. Enfin, vous voyez le genre. Malgré le fait qu’il est un bandit, il y a une droiture chez cet homme, comme une sorte de rigueur archaïque. Il s’est d’ailleurs toujours comporté comme un parfait gentleman. Un peu âpre, un peu campagne, mais l’un dans l’autre, charmant. Mon autre visiteur, Harmonica, est resté très correct, lui aussi d’ailleurs, enfin, dans son registre… Il est plus intelligent, lui, plus pervers et hargneux aussi, plus mystérieux, surtout.

Mais le seul visiteur que j’appréhende vraiment, celui que j’attends avec une terreur dissimulée, c’est le tueur inconnu qui a trucidé froidement mon mari et ses enfants.  Il finit par se pointer, du reste. C’est un grand cruel du nom de Frank (joué par Henry Fonda). J’ai vu des hommes dangereux dans ma vie de putain mais celui-là les dépasse tous d’une longueur, dans sa hauteur. C’est un crotale tranquille. Quand Frank fait son apparition, il ne me reste qu’une seule solution pour sauver mon existence: faire la putain, justement. Je le séduis charnellement. C’est ni intéressant ni inintéressant. Du travail de pute, sans plus. Mais au moins, ça me permet de gagner du temps, car Frank envisage froidement de me tuer comme il a tué McBain. C’est à cette petite propriété complètement pourrie qu’ils en ont. Mais pourquoi donc? Bon tant pis, on verra plus tard. Je retourne en ville. Il faut absolument que je prenne un bon bain. Il fait si chaud dans ce trou.

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Il y a cinquante ans, Sergio Leone nous donnait son western le plus léché, le plus achevé: C’era una volta il West — Once upon a time in the West — Il était une fois dans l’Ouest. Misogyne maladif, habituellement incapable d’installer significativement la femme au cœur de ses histoires de cow-boys en bois brut, Leone y arrive ici magistralement, avec l’aide solide et articulée de Sergio Donati, Dario Argento et Bernardo Bertolucci pour l’écriture du script. Claudia Cardinale, amie de Sergio Leone, s’est lancée dans cette aventure en toute confiance, sans même lire ledit script. Elle nous campe une Jill McBain plus grande que nature. On a ici un des très intéressants regards de femme sur le monde enfumé, mythologique et pétaradant de l’Ouest. Madame Cardinale est aujourd’hui (2018) la dernière survivante de la prestigieuse distribution de ce film, considéré comme un des grands chefs d’œuvres cinématographiques du siècle dernier, tous genres confondus.

Il était une fois dans l’Ouest, 1968, Sergio Leone, film italien avec Claudia Cardinale, Henry Fonda, Charles Bronson, Jason Robards, Gabriele Ferzetti, Frank Wolff, 180 minutes.

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Jill McBain (jouée par Claudia Cardinale)

Jill McBain (jouée par Claudia Cardinale)

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PALE RIDER, comme une hantise qui revient sans cesse

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2015

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Une bonne brassée de frites, trois gros morceaux de poulet frit, des fruits coupés, du coca-cola comme s’il en pleuvait, un père Ysengrimus et son fils Tibert-le-chat… et monsieur Old Hickory Clint Eastwood à la clef. La transcendance intégrale, pour un petit après-midi pluvieux, quand l’envie de fusionner sans concession le réalisme et le délirant de l’Ouest lointain vous prend ou vous reprend au corps…

Nous sommes au milieu des années 1880, dans les majestueuses montagnes du nord de la Californie (le film fut en fait tourné, il y a trente ans pile-poil, dans le nord de l’Idaho – des paysages de montagnes à vous couper le souffle). La ruée vers l’or se consolide pour les uns, s’essouffle pour les autres. Coy LaHood (Richard Dysart) est le grinçant propriétaire d’une grande corporation minière qui, en utilisant une toute nouvelle technologie d’aspergement par gigantesques jets d’eau concentrés, prospecte une région entière, en forçant artificiellement l’écoulement du minerai dans la rivière du fond de la vallée où, sans se soucier de tout polluer, on le récupère. La tranquillité impériale de ce gros industriel minier serait intégrale mais, hélas pour lui, un petit hameau de prospecteurs à l’ancienne résiste encore et toujours à l’envahisseur… Le chercheur d’or Hull Barret (Michael Moriarty), la femme avec laquelle il vit maritalement, Sarah Wheeler (Carrie Snodgress) et la fille sang-mêlé de cette dernière, Megan Wheeler (Sydney Penny) forment le noyau dur d’une petite communauté de prospecteurs miniers plus classiques, qu’on surnomme ironiquement les tin pans puisqu’ils cherchent des pépites d’or en lavant patiemment le sable du fond d’un ruisseau scintillant, dans les fameux plats en étain évasés des chercheurs d’or d’autrefois. Le couple Barret-Wheeler et leur vingtaine de familles associées détiennent des droits de propriété en bonne et due forme sur leur portion de vallée et c’est pour cela que la Corporation LaHood ne peut pas les déloger de leur claim. Ladite corporation ne se gène pas, par contre, pour leur envoyer régulièrement ses vandales à cheval car, si ces squatters (qui n’en sont pas vraiment) partaient de leur «plein grée», leurs terres seraient alors à prendre.

Après une de ces visites déplaisantes et agressives des cavaliers casseurs de la Corporation LaHood, Hull Barret se rend au village voisin pour acheter à crédit une portion des biens que les cavaliers vandales ont détruit. Il tombe sur lesdits vandales qui, au moment de le mettre à mal, se font tabasser à coup de manches de hache par the Preacher (Clint Eastwood), un mystérieux homme d’église semi-fantomatique, portant un haut-de-forme évasé au sommet et un large collet romain. Au camp des prospecteurs, Sarah et Megan sont en train de lire à haute voix la portion de la Révélation de Saint Jean portant sur le quatrième cavalier de l’Apocalypse, celui qui chevauche une monture de couleur «pâle», et dont le nom est Mort. C’est le moment que choisit the Preacher pour entrer, sur sa monture livide, dans leur champ de vision et dans leurs cœurs.

Ces prémisses délirantes, dignes de la scénarisation d’un Sergio Leone avec, en plus, les immenses moyens hollywoodiens de mise en place d’un réalisme visuel léché, détaillé et spectaculaire, fondent le point de départ du western de Clint Eastwood (comme réalisateur et acteur) ayant le mieux fait au guichet, de toute la décennie 1980-1990. Des thèmes de westerns classiques (thème de la quête secrète, thème de la vengeance, lutte de l’humanité archaïque contre la modernité inhumaine, individualisme désintéressé du gunslinger héroïque) s’allient avec des idées plus nouvelles, notamment celle du couple en union de fait, du conflit entre passion et réalisme dans le couple, et de la compétition amoureuse entre une femme répudiée et sa très jeune fille, sauvageonne, débridée et ardente. L’élément surnaturel et «spirituel» est suffisamment en contrôle pour ne pas saboter l’ambiance, envoûtante, prenante, majestueuse et, elle aussi, très sergioleonesque. Ouille, ouille pour le réalisme des scènes de combat, par contre. Tibert-le-chat, spadassin émérite, n’a pas commenté très positivement la fameuse séquence du good hickory (la scène de duels avec les manches de haches). Je suis certain qu’un tireur d’élite nous dirait autant de mal des scènes où ça cartonne. Et que dire de ce géant de foire se prenant un coup de masse dans le front et un autre coup de masse dans l’entrejambe. Ouille, ouille, les scènes de combat, c’est vraiment le mot. Quoi de nouveau sous le majestueux ciel de l’Ouest?

Toute la jubilation et toute la frustration que l’on peut tirer d’un western sont indubitablement encapsulées dans Pale Rider. Veuillez, s’il-vous-plait, jouer le jeu ou passer votre chemin. Si the Preacher est de l’âge de l’acteur qui l’incarne (Clint Eastwood est né en 1930, le film a été tourné en 1985), on a affaire à un homme de cinquante-cinq ans ayant, de surcroît, reçu autrefois plusieurs pruneaux dans le dos. Et pourtant, il tabasse au corps à corps des hommes plus jeunes, plus nombreux et plus corpulents que lui, cartonne au flingue une demi-douzaine de rois de la gâchette au moins aussi aguerris que lui et trouve moyen de fatalement susciter l’amour passionnel dans le cœur d’une jeune femme de quinze ans, ainsi que dans le cœur de sa mère (c’est l’occasion d’observer que, décent comme tous ceux de sa nature, le Preacher ne s’amuse qu’avec des filles de son âge)… Assouvissements de fantasmes masculins garantis (surtout si on est un vieux mec) et pourtant, on reste un peu frustré, renfrogné, contrarié, turlupiné par l’hypothèque constante ouvertement ponctionné, par ce genre cinématographique spécifique, sur le réalisme historique le plus minimal. Quand, tout classiquement, les constables ripoux, mercenaires et sanguinaires, s’amusent à faire danser un des malheureux chercheurs d’or en lui tirant du pistolet dans les jarrets, Tibert-le-chat me demande, d’un ton un peu marri: Tu crois que cette pratique existait? Je me vois obligé de répondre: Je doute qu’ils se soient amusés à gaspiller autant de cartouches sur une niaiserie de ce genre. Jubilante/frustrante aussi que cette constante propension qu’a le cinéma américain à s’auto-sanctifier, en mettant en vedette la victoire (en bonne partie surnaturelle, individuelle, régressante et élucubrée) du petit sur le gros, du pauvre sur le riche, du village sur la ville, de l’artisan sur l’industriel, du familial sur le corporatif, du bon droit vigilante sur l’ordre constabulaire corrompu. Mon fils me demande alors, au sujet de nos bons cinéastes et cinéphiles américains: Comment peuvent-ils manifester une telle conscience critique dans leur cinéma et si peu de conscience critique dans la vie sociale? Ma réponse: C’est que la fiction est l’exutoire du tout de leur conscience de critique sociale. Il faut bien que ça sorte quelque part, et comme justement c’est verrouillé et bloqué dans la vie réelle, c’est leur monde de fiction qui devient leur dépositaire critique exclusif. Une civilisation de l’autocritique fictionnelle marchant tout doucement vers les consciences? Long walk! Yep… Quoi de nouveau sous le majestueux ciel du sud?

Tout ceci étant dit et bien dit, il reste qu’il y a une façon toute particulière de savourer Clint Eastwood. Incontournablement mythique, le personnage est captivant, par cette façon inimitable, formidable et inégalée qu’il a d’incarner, dans tous les sens du terme, le succès le plus lourdement tranquille. Pour le meilleur et pour le pire, donc, merci à Clint Eastwood, le metteur en scène et l’acteur, de m’avoir donné un autre de ces si beau moments de cinéma avec mon fils Tibert-le-chat. Et, pour ma part, je reste indubitablement magnétisé par Pale Rider, que je voyais, ce jour là, pour la cinquième fois, et pas la dernière.

Pale Rider, 1985, Clint Eastwood, film américain avec Clint Eastwood, Michael Moriarty, Carrie Snodgress, Richard Dysart, Sydney Penny, 115 minutes.

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Il y a vingt ans: l’éclectique Western TOMBSTONE

Posted by Ysengrimus sur 23 septembre 2013

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Qu’on apprécie la chose ou pas, il y a deux grands types de Western et deux grands tons dans la présentation contemporaine d’un Western. Pour les types, il y a LE WESTERN DE TENDANCE MYTHIQUE et LE WESTERN DE TENDANCE HISTORIQUE. Le Western de tendance mythique, lourdement majoritaire, impose les lois abracadabrantes du genre sur les faits présentés et met en place un exercice qui procède plus de l’imaginaire épique que de quoi que ce soit d’autre. Once upon a time in the West (1968) est un bon exemple de cette tendance. Ville fictive, cause opaque, enjeux fumeux, hypertrophie de la quête individuelle (thème de la vengeance, quête du trésor, etc…), desperados plus grands que nature, confrontations armées improbables (le fameux duel face à face, avec victoire pour celui qu dégaine le plus vite, n’a pas d’existence historique attestée…), contexte social édulcoré, scénario hors du monde, gadgets érigés en objets mythiques (harmonica, cache-poussière, flingue chromé). Le Western de tendance historique, pour sa part, cherche plutôt à transgresser les très lourdes contraintes du genre, imposées par la première tendance, pour proposer une représentation plus juste et figurative, souvent tragique, biscornue, inélégante et peu reluisante de la conquête de l’Ouest. Butch Cassidy and the Sundance Kid (1969) révèle cet effort. On traite le cheminement de personnages ayant existé historiquement, on sélectionne des acteurs ressemblant physiquement auxdits personnages et on s’efforce de décrire fidèlement leur drame, incluant dans ce qu’il a de petit, d’inefficace, de difficultueux, de douloureux, de peu spectaculaire. On embrasse alors inévitablement une hypothèse historique face au poids des grandes instances sociales en luttes (compagnies ferroviaires ou minières, Wells Fargo, Pinkertons, petits fermiers déclassés subissant les séquelles sociales de la Guerre de Sécession, ranchers réactionnaires, commerçants et tenanciers de tripots, etc…). Pour le ton, maintenant, il y a définitivement un avant et un après Sergio Leone (1929-1989). Avant Sergio Leone: rythme sautillant, acrobaties avec les armes à feu, cavalcades et cascades à cheval, détonations en pétarades, jeu rapide et groupé, plans amples préconisant les attroupements, omniprésence des femmes et des thèmes qu’elles mobilisent (amour, passion, salles de spectacle, lupanar, élégance, peur de la brutalité et haine de la violence). Après Sergio Leone: rythme hiératique, armes à feu au discours complexe (on arrive à reconnaître un protagoniste au son léché de la détonation de sa pétoire), acteur sur pied, couvert de sueur et de mouches, tourné en plan ralenti et dépeint dans le détail de sa tenue vestimentaire et de ses apparats physiques (jusqu’à l’apparition récurrente de gadgets ou de tics improbables), détonations rares, lourdes et toujours tragiquement amplifiée, jeu lent et ostensible, gros plans sur les visages, absence quasi absolue des femmes en une misogynie tranquille, dense et implicite. Ceci dit et bien dit, du type que l’on voudra et dans le ton que l’on voudra, le Western cinématographique reste un genre en très grande partie proprement délirant.

La question se pose alors de savoir s’il existerait un Western qui mélangerait ces types et ces tons, travaillant à les unir, les unifier, les réconcilier, en rebrassant un peu les cartes. Si on cherche l’amalgame du mythique et de l’historique, autant que de l’avant et de l’après Sergio Leone, on trouve, entre autres, pour le meilleur et pour le pire, Tombstone (1993). Nous sommes entre 1879 et 1882, à Tombstone, territoire de l’Arizona. La ville est sous l’effet du boom des mines d’argent et il s’y développe rapidement un réseau de salles de jeux. Trois redresseurs de torts à la retraite, les trois frères Earp, Morgan (Bill Paxton), Virgil (Sam Elliott) et Wyatt (Kurt Russel) Earp, arrivent en ville. Leur but, s’intégrer, avec le statut de vigilantes, au réseau des salles de jeux, sans s’occuper de spécialement représenter la loi. Mais vite, ils sont approchés par les édiles locaux, qui recherchent désespérément des adjoints efficaces au sheriff en place. La région est sous le contrôle partiel d’une confrérie un peu flottante de desperados délinquants et déliquescents. Cette bande locale porte le nom (peu original, quoique parfaitement historique et fondé sur leur réputation de voleurs de bétail) de Cowboys. Wyatt Earp et ses frères établissent leur jonction avec un as de la gâchette tuberculeux qu’ils ont connu dans leur jeunesse, Doc Holliday (Val Kilmer, incroyablement charmant). Ils sont tous graduellement aspirés vers leur vieux rôle de représentants de la loi, sous la pression morale de Virgil… ce que Wyatt réprouve de tout cœur. De l’autre côté, émergent, du flux mouvant des Cowboys, les frères Ike et Billy Clanton et les autres figures qui se retrouveront impliquées dans le fameux Règlement de Compte à O.K. Corral de 1881, la castagne au flingue la plus renommée de l’Histoire de l’Ouest. On représente ici, avec un fort beau sens du dérisoire d’ailleurs, cet échange de coups de feu cafouillant, hautement codifié par l’Histoire et hautement déterminé par le chiffre 3. On y tira 30 coups de feu en 30 secondes, 3 hommes y moururent (Billy Clanton, Frank et Tom McLaury) et 3 hommes y furent blessés (deux des frères Earp et Doc Holliday). La ville de Tombstone ne le sait pas encore, mais elle vient d’entrer dans la légende de l’Ouest avec cet événement incongru à la postérité si improbable. L’Histoire se poursuit ensuite. La bande des Cowboys abat Morgan Earp, estropie Virgil Earp (ayant perdu l’usage d’un bras, il quitte Tombstone). Le dernier frère Earp, son fidèle ami Holliday et un certain nombre de Cowboys convertis se lancent dans la fameuse Vendetta de Wyatt Earp et les Cowboys tombent comme des figurants. Pour compléter le tableau des cartons, Wyatt Earp quitte son «épouse», une ancienne prostituée devenue opiomane (il y a beaucoup d’engourdissements à l’opium et d’ébriété dans ce film – la majorité de ces flingueurs se battent d’ailleurs ivres, et par petits groupes, ce qui est historiquement conforme). Et, après avoir longtemps résisté à son désir (comme il avait résisté à la propension de couvrir ses activités interlopes en redevenant représentant de la loi), Wyatt Earp tombe dans les bras de Josephine Marcus (jouée par Dana Delany), une actrice de théâtre avec laquelle il finira ses jours, mourant de vieillesse en Californie, en 1929.

De la tendance historique, Tombstone retient un certain souci de conformité biographique envers les hommes et les femmes qu’il dépeint, la priorité donnée aux ressemblances physiques, une justesse méticuleuse dans les lieux, les dates et les moments, une adéquation des comportements (ébriété, cafouillage inélégant et angoisse palpable des scènes de combat). De la tendance mythique, Tombstone retient le flafla acrobatique avec les flingues, la confrontation en hyperbole de figures isolées, les duels classiques, les agonies ostentatoires, l’occultation des fondements sociaux du conflit. De l’avant Sergio Leone, on retrouve les cavalcades trépidantes chapeau au vent, les coups de pétoires fumantes en cascades qui font parfois penser à ces très vieux Westerns en noir et blanc, les passions amoureuses langoureuses et compliquées.  De l’après Sergio Leone, on retrouve les longues marches au ralenti des héros dans la ville (voir l’affiche), un gadget vestimentaire distinctif (un foulard rouge en brassard, totalement non étayé historiquement, arboré par le clan des Cowboys), une nette marginalisation des femmes. C’est indubitablement un mélange des tons et des tendances.

Un certains nombres d’effets spéciaux ratés font sourire. Les pistolets tirent comme s’ils étaient chargés avec des pétards. Le sang est un colorant incroyablement évident. La pluie tombe indubitablement de machines à pluie. L’effet spécial le plus raté est aussi le plus bizarrement charmant. Wyatt Earp et Josephine Marcus se rencontrent fortuitement lors d’une randonné à cheval et se mettent à galoper éperdument, pour chercher à prendre le contrôle de la pulsion de désir symbolique qui se manifeste entre l’étalon monté par lui et la jument montée par elle. Vêtues d’une longue robe noire, l’actrice et, dans les plans d’action, la figurante assurant la cascade à cheval sont censées monter en amazone (c’est-à-dire assises de côté sur la selle, sans ouvrir les jambes, laissant couler les deux jambes enveloppées dans la robe sur le côté gauche de la monture). Mon fils Reinardus-le-goupil, lui-même cavalier chevronné, me fait vite observer que la jambe droite de l’actrice et de la figurante, la jambe «en amazone», est en fait une jambe postiche et que les deux cavalières montent en réalité en un accroupissement normal, maladroitement déguisé en ladite position amazone, pour le spectacle. C’est parfaitement visible et ça symbolise fort bien les limites de la tentative mise de l’avant par ce curieux film. L’amalgame des styles et des tons, dans cette œuvre, est aussi difficultueux qu’une cavalcade en fausse amazone… On déguste plus une salade bigarrée et multicolore qu’une synthèse achevée. Comme tous les produits éclectiques, Tombstone est donc inévitablement plus petit que grand et son intérêt réside ailleurs que dans sa trame effective. Il réside finalement, cet intérêt étrange, dans la possibilité que le film introduit de faire réfléchir sur le curieux fait qu’un monument, qu’il soit historique ou mythique, s’érigera sur à peu près n’importe quoi, si la conjoncture y est favorable. En effet, il demeure que, qu’on apprécie la chose ou pas, la toute petite ville de Tombstone, Arizona, reçoit, de nos jours, trente à quarante fois le volume de sa population actuelle en touristes fascinés par l’incongru et improbable souvenir du Règlement de Compte à O.K. Corral. Pourquoi? Eh bien, parce que… parce que pourquoi pas?

Tombstone, 1993, George Cosmatos, film américain avec Kurt Russell, Val Kilmer, Sam Elliott, Bill Baxton, Dana Delany, 134 minutes.

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