Le Carnet d'Ysengrimus

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Les deux drapeaux du Canada. Vexillologie, sémiologie et philosophie

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2020


Voici qu’on me demande pourquoi il y a une feuille d’érable sur le drapeau du Canada. La réponse courte, c’est que l’érable est l’arbre national du Canada donc que sa feuille se retrouve sur son drapeau. Mais il y a une réponse longue beaucoup plus passionnante. Laissez-moi vous la raconter. Vexillologie, sémiologie et philosophie se rencontrent dans cette étonnante petite arène. Vous n’allez pas vous ennuyer.

La Nouvelle-France est conquise par les Britanniques, en 1760. Nous faisons donc partie des colonies britanniques d’Amérique du Nord depuis un bon moment quand, en 1867, l’Angleterre victorienne décide de mettre en place le Dominion du Canada. Il s’agit de taponner ensemble toutes les colonies situées au nord du quarante-neuvième parallèle et n’ayant pas embrassé les valeurs de la république américaine. Les dites colonies sont alors au nombre de quatre et le Québec forme alors environ la moitié de la population de cet ensemble. Ce qui deviendra le Canada moderne est né (1867) mais pour le moment, tout est putatif dans ce conglomérat de colonies qui est un pseudo-pays, plutôt un dominion. Il s’appelle officiellement British North America, Amérique du Nord Britannique, et, en lui, pour le moment, tout est officieux. Nom putatif (Dominion of Canada ou Canada), capitale putative (Ottawa), hymne national putatif (Ô Canada) et… drapeau putatif.

Par principe général, quand on se réclame de la vaste obédience impériale britannique et que l’on veut engendrer un nouveau drapeau, cela fonctionne un peu comme une usine à saucisses. Les drapeaux coloniaux britanniques disposent en effet d’un modèle d’engendrement, un principe génératif, littéralement. Aux périphéries de l’empire, on part habituellement de fanions maritimes britanniques. Il y en a deux types. Le Blue Ensign (qui est un fanion des marines civiles et militaires britanniques) et le Red Ensign (qui est un fanion des compagnies maritimes britanniques). Pour produire un Blue Ensign, vous prenez un rectangle de tissu bleu. Vous placez en quartier (soit dans le coin supérieur gauche) de ce rectangle bleu, l’Union Jack (soit le drapeau du Royaume-Uni, avec les trois croix superposées), et, dans le battant du drapeau, vous placez l’écusson, le logo, l’acronyme, ou l’écu de votre club de voile, votre marina de yachts, votre île, votre phare, votre principauté, votre colonie, votre dominion, ou votre pays. Vous voici doté d’un étendard dans les règles, qui démarque votre spécificité, tout en vous affiliant ouvertement au vaste parapluie de l’Empire Britannique. Les drapeaux de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande sont des Blue Ensigns.

un Blue Ensign

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Maintenant, pour produire un Red Ensign, c’est exactement le même principe d’engendrement.  Vous prenez un rectangle de tissu rouge. Vous placez en quartier (soit dans le coin supérieur gauche) de ce rectangle rouge, l’Union Jack (soit le drapeau du Royaume-Uni, avec les trois croix superposées), et, dans le battant du drapeau, vous placez l’écusson, le logo, l’acronyme ou l’écu de votre club de voile, votre marina de yachts, votre île, votre phare, votre principauté, votre colonie, votre dominion, ou votre pays. Vous voici, ici aussi, doté d’un étendard dans les règles, qui démarque votre spécificité tout en vous affiliant ouvertement au vaste parapluie de l’Empire Britannique. Or une vieille compagnie maritime coloniale britannique existait (en 1867, et existe encore aujourd’hui) sous nos hémisphères: la Compagnie de la Baie d’Hudson. Cette vénérable institution commerciale coloniale, fer de lance vif de la pénétration britannique dans les Amériques, fut fondée en 1670 (oui, oui, la Nouvelle France était alors sous Louis XIV). Or, elle avait pour drapeau un Red Ensign dont l’insigne de battant était l’acronyme en lettres blanches de la compagnie: HBC (Hudson Bay Company).

le drapeau de la Compagnie de la Baie d’Hudson

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Nos petits putatifs du Dominion du Canada partirent donc de ce Red Ensign séculaire et ils construisirent le premier drapeau du Canada, sur cette base d’engendrement. Ils remplacèrent d’abord l’acronyme des hudsonistes par une sorte d’écusson à tiroirs. Chaque fois qu’une nouvelle province s’agglutinait au Dominion du Canada, on ajoutait un segment de ses armoiries dans l’écusson à tiroirs qui en grossissait d’autant. Un jour, cet écusson à tiroirs devint trop gros et on le remplaça tout simplement par un écusson officiel stable pour les armoiries même du Canada. Cet écusson d’armoiries canadiennes subit certaines modifications mineures au cours des années mais le principe restait. Le drapeau du Canada fut un Red Ensign colonial pendant presque cent ans (1868-1965).

le vieux Red Ensign avec l’écusson à tiroirs

Red Ensign canadien définitif

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Tout le monde était très content de cela, en 1868, dans le Dominion du Canada, sauf les Québécois. Nous, les Québécois, que voulez-vous, l’Union Jack, pour nous, c’est et ça reste un drapeau d’occupant. Ça nous fait un effet trop durement Kommandantur de le voir pendouiller au dessus de nos têtes pour qu’on avale le truc. Le Red Ensign était donc peu arboré au Québec, qui disposa d’ailleurs, à partir de 1890 environ, de diverses versions d’un vieux drapeau colonial français à fleur de lys, dont une fut mise en forme et officialisée comme drapeau du Québec, en 1948. Nous en reparlerons un autre jour. Comme les bourgeois fédéraux du Canada anglais nous avaient imposé la constitution, la confédération, le parlementarisme de type britannique, la monarchie, la capitale, le nom de la capitale, la Gendarmerie Royale, le chemin de fer transcontinental, et le cheddar (to name a few), nous imposer le Red Ensign flottant par-dessus le tas n’était pas au dessus de leurs forces. Ils le firent donc, sans se complexer. Le Red Ensign canadien fut donc le fanion qui flotta gloriolleusement au dessus de nos troupes canadiennes à la Guerre des Boers, lors de la Première Guerre Mondiale, notamment à la bataille de Vimy (le Mémorial de Vimy arbore d’ailleurs encore les deux drapeaux du Canada, l’ancien et le moderne), et sur le glorieux cargo de Réal Laurendeau (et de tous ses concitoyens canadiens) lors de la terrible Bataille de l’Atlantique. L’âme canadienne (surtout canadienne anglaise) était solidement chevillée au Red Ensign. Pourquoi ce vieux drapeau fripé de gloire changerait-il? Pour apaiser ces râleurs de Québécois? Nah…

Pour comprendre l’étonnante conjoncture qui mena à l’apparition du drapeau canadien moderne, dont le nom officiel est l’Unifolié (en anglais: Maple Leaf Flag), il va falloir s’imprégner de toute la saveur subtile et complexe d’une époque, celle de l’après-guerre. Entre alors en piste un personnage dont le rôle sera central dans la mise en place de toute la problématique vexillologique, sémiologique et philosophique du drapeau canadien. J’ai nommé Lester Bowles Pearson (1897-1972). Ancien officier aviateur de la Grande Guerre, Lester B. Pearson, que ses compagnons d’arme surnommaient Mike Pearson —je sais pas pourquoi, c’était son nom de guerre— est, à partir de 1946, un diplomate canadien. Il circule dans les circuits feutrés de la diplomatie canado-américano-britannique. C’est la Guerre Froide et c’est aussi la décolonisation. Entre 1946 et 1966, les deux nations les plus copieusement honnies en Afrique et en Asie sont deuxièmement la France et premièrement, cardinalement, le Royaume-Uni. Les anciens empires coloniaux français et britannique sont ardemment rejetés et combattus par de nombreux peuples luttant pour leur décolonisation. On en vient aux mains, sur cette question, dans plusieurs recoins du monde et Lester B. Pearson se rend discrètement compte qu’il ne fait pas trop bon, dans la période 1946-1966, de se réclamer de l’héritage britannique, un peu partout dans un monde en pleine ébullition moderniste.

Le Canada est un pays neuneu et sympa-sympa qui peut se vanter du fait qu’un bon nombre des événements historiques déterminants pour son histoire nationale sont survenus… en dehors de son territoire national. Ce sera le cas de l’impulsion initiale menant à la mise en forme du drapeau du Canada moderne. En 1956, le diplomate Lester B. Pearson est devenu une figure éminente de l’ONU et il est un des architectes de la mise en place des Casques Bleus, ces bons petits soldoques de pays gentils-gentils qui se braquent entre les belligérants de conflits de théâtres pour crucialement calmer le jeu. (Lester B. Pearson obtiendra même le Prix Nobel de la Paix, en 1957, comme co-fondateur des Casques Bleus). La crise internationale qui sera déterminante pour l’apparition du nouveau drapeau du Canada, ce sera la Crise de Suez (1956). Turlupinée dans ses détails douloureux, cette crise spécifique de la décolonisation est finalement assez simple dans son principe. Le président Nasser d’Égypte en a plein le dos que les deux anciennes puissances coloniales en collaboration, France et Angleterre, fassent de l’argent comme de l’eau avec le canal de Suez. Le président Nasser saisit donc Suez, l’occupe militairement, et le nationalise. Les vieux coloniaux se rebiffent et la chiasse prend par là. Ensuite, ça devient vite compliqué, notamment quand les deux belligérants pesants de la Guerre Froide, USA et URSS, fourrent leur nez dans l’histoire. L’ONU, discrètement pilotée par Lester B. Pearson, envoie, à un certain moment, des régiments de Casques Bleus pour calmer le jeu. On utilise les bons gars de service à la tête froide habituels, des Danois, des Norvégiens, des Finlandais… des Canadiens. Nos petits gars se pointent donc en Égypte en arborant sur leurs véhicules et à l’épaulette, le drapeau canadien… le Red Ensign. Ils se font vite pointer des mousquetons égyptiens dans les naseaux et c’est: Vous êtes des troupiers coloniaux britanniques, vous dégagez. Réplique: On est pas des troupiers britanniques on est des Casques Bleus canadiens. Réplique: Regarde ton drapeau, baquais, c’est un Union Jack, tu es britannique, et tu dégages. Lester B. Pearson fronce le sourcil, depuis le fond de son officine onusienne. Cette belle obédience britannique si explicitement symbolisée dans la charpente intime du drapeau canadien est désormais un emmerdement potentiel permanent à l’international. Il ne l’oubliera pas.

Il est donc piquant de constater que ce ne sont pas des enjeux nationaux mais bien des enjeux internationaux qui instillèrent dans le premier cerveau décisionnel l’idée de changer le drapeau canadien. Lester B. Pearson, devenu homme politique, après le petit coup de prestige de sa prestation onusienne, va inscrire dans le programme de son parti, le Parti Libéral du Canada, la mise en place d’un drapeau distinctif pour le Canada. Mais cette priorité sera un peu enterrée par tout le reste de l’immense plate-forme libérale du temps, tous les détails complexes de la mise en place de ce qui deviendra l’état providence des Trente Glorieuses. En 1963, le Parti Libéral du Canada gagne ses élections et Lester B. Pearson devient premier ministre du Canada. C’est un gouvernement minoritaire. Cela signifie que les conservateurs de John Diefenbaker sont encore puissants en chambre. Les Libéraux, au début, mettent en place leur grand chantier de réformes sociales et ne pensent plus trop au drapeau. Mais, assez vite, Lester B. Pearson, qui est resté très branché politique internationale, constate que les militaires canadiens seront bientôt requis pour intervenir comme Casques Bleus dans une nouvelle crise régionale, la Crise de Chypre de 1963-64. Chypre c’est cette île porte-avion de l’OTAN au fond de la cuvette méditerranéenne. La chiasse inter-communautaire est pognée là-bas et ce, depuis 1955 environ. Il y a les Turcs au nord, les Grecs au sud, une ligne de démarcation se dessine inexorablement entre ces deux groupes qui, pour le moment, revendiquent tous les deux l’intégralité de l’île. En même temps, Chypre, qui fut longtemps occupée par les Britanniques (décolonisation survenue seulement en 1960, après cinq ans de guerre de libération), a encore une concession britannique sur son territoire, c’est-à-dire qu’il y a une portion de l’île que les Britanniques tiennent encore et gardent pour eux, comme ça. Les chypriotes grecs et turcs, en plus de se combattre les uns les autres, sont donc aussi très remontés contre les Britanniques. Lester B. Pearson ne peut pas envoyer les petits gars la dedans avec le Red Ensign à l’épaulette et sur les véhicules et les baraquements. Ils vont se faire tirer dessus et ce, à cause d’un drapeau, un vieux drapeau totalement pas rapport (comme disent les petits jeunes d’aujourd’hui).

Lester B. Pearson va donc devoir activer ce segment de ses promesses électorales plus tôt que prévu. Il convoque un Comité du Drapeau Canadien et c’est alors: Messieurs, il faut un nouveau drapeau distinctif pour le Canada et ça presse. Vous avez un an. Vaste programme. Ce Comité du Drapeau est un comité parlementaire. Sa composition reflète donc la composition du parlement canadien. Autant dire que le rapport des forces entre les Libéraux et les Conservateurs y est quasiment égal. Il y a aussi, une troisième force politique, progressiste et remuante, le glorieux Nouveau Parti Démocratique, de Tommy Douglas, plus ou moins l’équivalent canadien des travaillistes britanniques. Le comité du drapeau est présidé par un epsilon mais il est surtout animé (chaired) par un dénommé John Matheson (1917-2013), député de l’Ontario énergique, et fidèle comparse du premier ministre Lester B. Pearson.

Le comité du drapeau va d’abord et avant tout faire un grand appel populaire. Envoyez-nous vos maquettes de drapeau. La réponse est massive. Les gens font ça sur des chiffons ou sur du papier blanc avec des crayons à colorier. Environ 3,500 maquettes de drapeau sont soumises. C’est le carnaval joyeux des années 1960 et tout y passe, des loups, des ours, des castors, des outardes, des sapins, des érables, des étoiles polaires, des aurores boréales, des drapeaux dans le drapeau, des cartes du Canada stylisées, des dessins non figuratifs, courbes, lignes, arabesques de couleurs. Il y aura même un drapeau du Canada Beatles. Sur fond blanc à la croix symétrique rouge (croix de Saint George) et avec une fleur de lys bleue au centre, un Beatle par quartier. Ça va être une vraie fête. John Matheson ne retiendra pas grand-chose de ce débordement d’enthousiasme populaire et de créativité débridée mais il va quand même procéder à une sorte de petit sondage informel et non scientifique. Il va colliger et dénombrer tous les symboles apparaissant dans ces 3,500 propositions. Ce sera pour observer que, seule ou accompagnée, la feuille d’érable arrive largement première, devant les castors, les outardes, les fleurs de lys et autres étoiles polaires. Matheson va aussi observer que les Union Jack seules ou accompagnées ne figurent pas très haut au classement. On dirait que les canadiens sont prêts pour un changement des symbolismes. John Matheson rapportera le résultat de ces observations à Lester B. Pearson qui s’en réjouira.

La feuille d’érable est un symbole ancien au Canada. C’est tout d’abord un trait d’imagerie canadien-français. Elle décore notamment, en boisseau ou en couronne ornementale, les Unes de certains journaux canadiens-français dès le XVIIIe siècle. Il s’agit de l’érable sucrière (Acer saccharum), celle dont les feuilles se colorent si vivement, en automne. Elle fournit cette eau sucrée (dont on fait le sirop d’érable) que les aborigènes nous faisaient boire autrefois, quand nous crevions de froid dans nos bourgades mal fortifiées, au tout début de la colonie. C’est un symbole subtil d’entraide collective et de fraternité de l’ancien temps. Comme ce fut le cas pour l’hymne national, les canadiens anglais se sont graduellement appropriés le symbole de la feuille d’érable, au cours du XIXe siècle. Et, dès le début du XXe siècle, elle apparaît comme un signe de ralliement canadien et ce, tant pour les anglophones que pour les francophones. Ravi de l’importance qu’elle semble désormais revêtir dans les masses, Lester B. Pearson va prendre une grave initiative vexillologique qui va passer proche de tout faire capoter.

Il faut comprendre que le premier ministre à cette époque est un personnage prestigieux. Le premier ministre, c’est celui qui parle au roi ou à la reine. Il est une figure d’autorité tranquille et les canadiens, peuple mouton par excellence, sont respectueux de ce genre de figure. Aujourd’hui, le premier ministre, c’est le saltimbanque en costard qui fait cuire des chiens-chauds devant le Tour de la Paix lors des Fêtes du Canada. Mais du temps de Lester B. Pearson, le premier ministre était une figure qu’on ne barouettais pas comme ça. Quand il engageait son prestige, cela avait un poids. Et c’est ce que Lester B. Pearson va faire, justement. Il va engager tout son prestige de premier ministre dans un choix vexillologique décisif. Il va faire concevoir un projet de drapeau du Canada selon ses idées et ses spécifications. Cette maquette de drapeau est passée à l’Histoire sous le nom de Pearson Pennant, le Fanion de Pearson.

le Pearson Pennant

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C’est ici que s’instaure crucialement l’élévation vexillologique, sémiologique et même philosophique du problème du drapeau canadien. Lester B. Pearson veut faire neuf et distinctif. Il veut se donner un drapeau réduisant au strict minimum les symbolismes et éliminant intégralement les codes héraldiques hérités. Pour ce faire, il va jouer la carte d’un drapeau iconique, un tableau indubitablement, stylisé naturellement, mais un tableau. Un rameau de feuilles d’érables d’automne, rouges donc, stylisé en un trifolié, est délicatement déposé sur un lit de neige hivernale, blanche, entre deux cours d’eau, bleus, deux océans en fait, l’Atlantique et le Pacifique, en référence attendrie à la devise du Canada D’un océan à l’autre, Coast to coast, A mari usque ad mare. Fuyant ouvertement les symboles, le premier ministre canadien mise sur l’image picturale stylisée. Ce sera le tollé.

Le Fanion de Pearson va parvenir à faire consensus… contre lui. Quand Lester B. Pearson va le présenter à une assemblée d’anciens combattants dans l’ouest canadien, ils vont passer proche de se faire écharper, lui et son fanion. Les Conservateurs, qui sont viscéralement réacs, n’acceptent tout simplement pas que le glorieux étendard du Dominion, vétéran de toutes les guerres impériales, se fasse intempestivement remplacer par une espèce de zinzin pop qui ressemble à une étiquette de canisse de sirop d’érable. Non. C’est non. Les Libéraux, les hommes même de Lester B. Pearson, ressentent, eux, un malaise plus étoffé et subtil. Sans malice et comme instinctivement, ils recherchent des symbolismes dans la maquette de drapeau de leur premier ministre. D’abord, ils demandent, pourquoi trois feuilles d’érables? Est-ce que cela représente les trois peuples fondateurs du Canada, les Indiens, les Français et les Anglais? Et alors, la feuille d’érable du dessus, c’est celle qui symbolise les Anglais et elle domine les deux autres, qui se penchent? Lester B. Pearson essaie d’expliquer que non, qu’il n’y a absolument aucun symbolisme là. Que c’est juste la représentation visuelle d’un bouquet de feuilles d’érables (comme sur les armoiries du Canada) et que, comme cette représentation visuelle est stylisée pour être bien visible quand le drapeau flotte, ça sort comme un trifolié. Pas de symbolisme ouvert ou secret du chiffre 3, aucun. Mais il n’arrive pas à se débarrasser de la symbolique parasitaire des soi-disant trois peuples fondateurs. Un autre problème important, ce sera celui des couleurs. Oh, du bleu, du blanc, du rouge… on vous voit, monsieur le premier ministre. Vous êtes en train d’insidieusement nous républicaniser. C’est l’américanisation des temps modernes? Il faut dire qu’au Canada, la combinaison convenue des couleurs bleu, blanc, rouge, c’est de la poudre à canon. D’abord, ça fait français, ensuite ça fait américain et surtout, surtout par-dessus tout, ça fait république. Or le Canada est une monarchie qui se définit intrinsèquement par négation des poussées républicaines en terre américaine. Donc, ça ne passe pas, ce tricolore furtif. Lester B. Pearson s’évertue à expliquer qu’il n’y a pas de symbolisme tricolore dans sa maquette de drapeau. C’est juste, exclusivement, iconiquement, le bleu de l’océan, le blanc de la neige, et le rouge des feuilles d’automne, sans plus. Rien n’y fait. Le Pearson Pennant est perçu, par ceux qui sont pourtant censés le défendre, comme la demi-trahison d’une sorte de tricolore américanophile maladroitement déguisé. Voilà un autre symbolisme parasitaire dont on n’arrive pas à se débarrasser. Lester B. Pearson découvre à ses dépends qu’un drapeau, c’est un rectangle aux symboles et que, quand on prétend évacuer les symbolismes par la porte, en un tel espace, ils rentrent par la fenêtre, spontanés, vernaculaires, réinvestis, incontrôlés, parasitaires. Personne ne voudra du Pearson Pennant. Les seuls qui lui réservent un accueil relativement favorable sont les Québécois. Ils tapent sur les cuisses de leur premier ministre anglo-canadien et se félicitent de le voir enfin retirer l’Union Jack du drapeau fédéral. Les Québécois ricaneurs, goguenards et contents, c’est pas nécessairement les meilleurs alliés pour convaincre le ROC (rest of Canada, soit le Canada anglais) d’une idée, quelle qu’elle soit. Mais en tout cas, l’apparition de la maquette du drapeau du premier ministre vient de faire abruptement passer son petit problème international au plan national. Les Québécois n’accepteront plus l’Union Jack sur le drapeau du Canada. Et dans leur cas aussi, le temps commence à sérieusement presser. C’est que le Québec aussi connaît —d’autre part— sa cuisante phase de décolonisation. Les attentats terroristes du FLQ se multiplient et, bon, tous les efforts (même les plus symboliques et les plus dérisoires) doivent désormais être fait pour que le Québec se retrouve des pulsions d’identification à l’ensemble canadien, si tant est. Aussi, sur le drapeau comme sur tout le reste, la boîte de Pandore est maintenant ouverte. Le Grand Débat du Drapeau du Canada est déclenché. Et les positions vont vite se polariser.

Cette question, un peu pinailleuse, de la couleur bleu sur le drapeau sera l’astuce argumentative qu’utilisera John Matheson pour s’objecter insidieusement et diplomatiquement au projet de drapeau de son chef et premier ministre. C’est alors que Matheson produira sa fameuse phrase historique: Blue is not an official canadian color (eh oui, on a les phrases historiques qu’on a). Cette réactivation de la question des couleurs officielles canadiennes par Matheson pour canaliser et légitimer l’hésitation libérale de 1963-1964 sur le Pearson Pennant mérite qu’on s’y arrête. Il faut, pour ce faire, reculer un peu dans le temps. En 1921, il n’y a pas de problème de drapeau au Canada. Le drapeau (putatif) du Canada, c’est le Red Ensign et personne ne s’objecte. D’ailleurs dans trois ans (en 1924), ledit Red Ensign obtiendra le statut de drapeau quasi-officiel, vu qu’il ne flottera plus seulement sur les navires et véhicules militaires mais aussi sur les édifices gouvernementaux fédéraux. Il n’y a pas encore de problème de drapeau au Canada, dans l’entre-deux-guerres, donc. Par contre, et indépendamment de la question vexillologique, en 1921, se manifeste soudain le besoin de couleurs officielles pour le Canada. Il faut effectivement des couleurs nationales stabilisées pour les bandes de parchemins, les rubans et les pourtours de médailles, les uniformes protocolaires, même les murs et cloisons de certains intérieurs officiels. Le Canada recherche ses couleurs officielles. Là, le roi va s’en mêler. Le roi d’alors, c’est George V (le grand-père d’Elizabeth II). George V (1865-1936), c’est peut-être le dernier vrai roi de l’Empire Britannique. Il s’occupe de tout, fourre son nez dans tout, s’intéresse à tout ce qui se tambouille jusqu’aux confins de l’empire. Il aborde toutes les questions, est au four et au moulin, se lève à cinq heure du matin tous les jours pour s’asseoir à son bureau et fricoter ses bébelles impériales. Il fourre son nez et sa grosse barbe dans toutes les affaires de son vaste monde sur lequel le soleil ne se couche jamais. Intelligent, vif, matois, touche-à-tout doué, chafouin, hyperactif, sémillant, hypervitaminé, c’est une sorte de roi-Sarkozy. Alors, la question des couleurs officielles de son grand dominion nordique des Amériques se retrouve éventuellement sur son bureau et il la règle ainsi. Qu’est-ce que le Canada? Le Canada c’est la rencontre calme et rassérénée des deux plus grandes cultures politiques et historiques d’Europe en terre américaine: la Culture Anglaise et la Culture Française. Les couleurs officielles du Canada seront donc l’union constante et indissoluble des couleurs anglaises (entendre: couleurs de la monarchie anglaise) et des couleurs françaises (entendre: couleurs de la monarchie française, hein, pas celles du peuple français ou de sa république). Comme le roi est un roi, il pense et visualise les couleurs depuis le fond de son petit bocal monarchique. La couleur officielle anglaise c’est le rouge. En effet, depuis plusieurs siècles, la couleur des rois d’Angleterre est le pourpre vif. C’est pour cela que les salles sénatoriales et autres House of Lords sont des Salons rouges. On raconte d’ailleurs qu’au Moyen-Âge, la teinture rouge était rare et chère. Les rois anglais en décoraient donc les murs de leurs salles publiques pour faire sentir leur puissance à leurs vassaux, un peu comme avec de l’hermine ou de l’or. La couleur officielle française, pour sa part, c’est le blanc. En effet, la couleur du drapeau des rois Bourbons est le blanc uni, sans aucun motif. La seule couleur française visible aux yeux royaux de George V ce sera donc le blanc. Les couleurs officielles du Canada seront donc le rouge et le blanc, ensemble, unis mais distincts. Quand, quelques quarante ans plus tard, John Matheson agitera cette marotte des couleurs officielles du Canada et l’appliquera, pour la toute première fois, à la question spécifique du drapeau, cette sémiologie des origines anglaise et française des deux couleurs officielles se sera un petit peu obscurcie. Le blanc et le rouge ensemble sont désormais perçus comme fondamentalement et indissolublement canadiens. Pas le bleu. De fait, pour bien montrer que le blanc (français) et le rouge (anglais) ont perdu dès 1963-64 la valeur sémiologique que leur avait assigné le roi en 1921, intéressons nous brièvement à une des nombreuses maquettes de drapeau canadien qui ne fut pas retenue.

maquette de drapeau des Native Sons of Canada

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Cette maquette, soumise en 1963-64 par les Native Sons of Canada, en est une qui, justement, sémiologise très ouvertement les couleurs officielles du Canada, dans l’encodage qu’en avait fait initialement le roi, en 1921. Si on lit, de gauche à droite comme un texte, la narration que cette maquette produit, elle est particulièrement limpide. Les Français (blanc, avant mais en dessous) apparaissent en premier et les Anglais (rouge, après mais au dessus) arrivent ensuite et prennent place. Malgré cette situation historique de domination, les droits des deux peuples fondateurs sont égaux (symétrie en volume de la répartition des deux couleurs répondant, malgré la démographie, à la hiérarchie temporelle et spatiale de leur disposition). La feuille d’érable, qui est rouge (ceci NB), est centrale. Elle verrouille le lien entre le blanc français et le rouge anglais et elle suture l’unité canadienne. Cette maquette ne fut pas retenue pour des raisons vexillologiques (feuille d’érable à demi rouge sur rouge et donc très difficilement discernable quand le drapeau flotte) mais aussi sémiologiques (obscurcissement de l’analyse initiale de George V sur la sémiologie biculturelle des couleurs officielles). Cette maquette aurait été vexillologiquement et sémiologiquement indiscernable. Les couleurs officielles ne symbolisent plus vraiment les deux peuples fondateurs. Elles valent désormais strictement pour le Canada lui-même. And blue is not an official canadian color.

Nous revoici donc en 1963-64 et les positions continuent de se polariser, sur la question du drapeau. Le problème, de plus en plus passionnel, a maintenant une ampleur nationale et il faudrait maintenant arriver à le résoudre alors que, de fait, il s’enlise. D’un côté, on a les Libéraux du Comité du Drapeau qui défendent, mollement et sans joie, le choix de leur chef et premier ministre. De l’autre, les Conservateurs du Comité du Drapeau vont se cabrer encore plus fort dans la réaction. Comme il semble qu’il faille se résigner à reléguer le Red Ensign, les réacs vont formuler plus fermement leur choix de drapeau. Nous sommes britanniques, nous sommes impérialistes (au sens technique du terme, des suppôts revendiqués de l’Empire Britannique), nous sommes une colonie. Nous proposons donc de prendre l’Union Jack en quartier, de l’étirer, et de l’étendre à tout le drapeau. Le drapeau du Canada sera le drapeau du Royaume-Uni. Poils aux sourcils. L’Algérie c’est la France, mes estis. Lester B. Pearson se pogne la tête. C’est là le contraire diamétral de ce qu’il recherchait. Le Comité du Drapeau est coincé. Projet 1: le Pearson Pennant défendu sans ardeur par les Libéraux. Projet 2: l’Union Jack plein défendu farouchement par les Conservateurs. We’re stuck. Et rien ne bouge. Et le temps passe.

C’est alors que va se manifester une sorte de personnage providentiel. Et, bien souvent, au Canada, les personnages providentiels, se nomment Stanley. C’est pas pour rien que la toute consensuelle coupe de hockey sur glace s’appelle la Coupe Stanley. Ici notre lutin salvateur de service, ce sera donc un certain George Stanley (1907-2002). Il contacte John Matheson et, en substance, il lui dit: Johnny, I’ve got your flag! (ceci est évidemment un tour apocryphe. Stanley a, en fait, écrit à Matheson une lettre très officielle et très formelle de quatre pages). George Stanley était alors doyen de faculté aux très réac et très pompeux Collège Royal Militaire du Canada de Kingston (Ontario). C’est un historien militaire, un peu vexillologue, un peu gars d’héraldique… mais surtout, ce monsieur est un conservateur indubitable. Si quelqu’un peut apprivoiser les réacs canadiens et les amener en douce à opter pour un nouveau drapeau, c’est lui. D’ailleurs ce collège militaire où il est doyen de faculté est une institution parfaitement honorable. C’est un peu le petit West Point du nord. C’est une institution bien réac et bien ronron. Tous les conservateurs, galonnés, culottes de peaux et autres bellicolâtres sont passés par là, sont des anciens de cette institution là, ou rêvent de l’être ou de l’avoir été. Le prestige symbolique du Collège Royal Militaire du Canada de Kingston ne pourra pas être contesté ou contestable par tout ce qui grouille de conservateurs et de nostalgiques impériaux au Canada. Stanley et Matheson se rencontrent à Kingston en 1964 et Stanley montre à Matheson, le fanion du Collège Royal Militaire du Canada, nommément l’horreur suivante:

fanion du Collège Royal Militaire du Canada

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Délicatement déposé sur un bâton de canne de bonbon nouant intimement les deux couleurs officielles du Canada, un bras d’armure tient solidement et irréversiblement une touffe de feuilles d’érables canadiennes (encore largement perçues comme canadiennes-françaises) sous la couronne impériale britannique. Avec un tel fanion, le Collège Royal Militaire du Canada formule explicitement son rôle et sa fonction qui est celui d’instruire les galonnés sourcilleux chargés d’occuper le Canada et de le maintenir fermement dans le giron de l’empire. Redisons-le, l’institution dont cet étendard est le fanion est une institution parfaitement indubitable et irréfutable. Tandis que John Matheson blêmit, George Stanley lui explique l’astuce qu’il couve. Pour que les réacs canadiens lâchent l’Union Jack une bonne fois, il faut leur donner, en compensation émotionnelle et idéologique, un solide fond de drapeau sécurisant, issu d’une institution irréprochable. Ce fond de drapeau, il est ici, à Kingston. Bande de mât rouge, pal (c’est-à-dire bande verticale centrale du drapeau) blanc, bande de battant rouge, illustration encadrée, au centre. Votre problème de bleu est réglé dans le mouvement, et nos réacs sont rassérénés car le fond de drapeau provient d’un des fleurons sûrs de notre glorieuse histoire militaire. Et ensuite, sur ce fond de drapeau bichrome, rassurant pour les réacs, on procède au fameux dépouillement des symboles tant revendiqué par le premier ministre. On y parviendra en rapprochant prudemment l’illustration du pal de ce que le bon Pearson propose dans son fanion. Compromis. Matheson se dit alors que le coup est peut-être jouable. Il contacte le premier ministre et un ping-pong s’instaure, entre Kingston et Ottawa. Lester B. Pearson en profite pour faire éliminer les symbolismes parasitaires qui le turlupinent depuis un moment —sous la pression assez vociférante du public— dans sa propre maquette. Il admet la disparition du bleu, fait remplacer le trifolié par un unifolié (au diable cette complication infinie et hasardeuse de trois peuples fondateurs avec un des trois dominant les deux autres — les canadiens sont un peuple unique, point), et surtout il insiste bien pour que les autres symboles coloniaux du fanion du Collège Royal Militaire du Canada, notamment la couronne impériale, soient soigneusement retirés de la maquette finale. Stanley procède à tous les rajustements, dans le cadre de son concept de départ. On en arrive donc à une troisième proposition à soumettre au comité, un unifolié bichrome, dont la feuille d’érable sucrière (Acer saccharum) était initialement plus figurative. C’est donc finalement George Stanley qui est crédité, par l’Histoire, de la conception de l’unifolié canadien définitif.

le vieil unifolié (le fanion de Stanley)

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Matheson va ensuite produire l’unanimité de son comité sur ce troisième choix, contre les deux autres choix. Ce sera une unanimité fabriquée de toutes pièces, mise en place en faisant croire à un côté du comité que l’option trois permettra de battre l’autre côté du comité en nullifiant ses priorités. Aux réacs, on fait valoir qu’ils écrabouillent le chiffon tricolore du premier ministre en mobilisant la force conservatrice, monarchiste et fiable du fanion militariste du Collège Royal Militaire du Canada. Aux libéraux et progressistes, on fait valoir que l’on se retrouve avec un Fanion de Pearson amélioré, dépouillé, débarrassé de ses symbolismes impropres et parasitaires… et surtout le saudit Union Jack est enfin bazardé. Des deux choix, on prend… le troisième. Et l’unanimité du comité parlementaire —cette unanimité armée, chamarrée d’astuces et de jeux de coulisses— se fait donc sur l’Unifolié. En voici la version moderne (feuille d’érable plus stylisée, pour une meilleure visibilité quand le drapeau flotte).

l’unifolié moderne (drapeau du Canada actuel)

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Le problème n’est pas tout de suite résolu. John Diefenbaker, chef conservateur de l’opposition, va fustiger ses membres du Comité du Drapeau. Il va leur faire valoir qu’ils se sont fait avoir, que l’Union Jack est tombée, qu’ils se sont fait fourguer une version à peine atténuée de l’étiquette de sirop d’érable à Pearson. La bataille va donc reprendre de plus belle, à la Chambre des Communes. Après une procédure d’Obstruction Systématique des Conservateurs et 250 discours souvent rageurs, le drapeau sera voté à la majorité simple de la chambre, les Libéraux et les Néo-démocrates ayant voté ensemble. Il est hissé le 15 février 1965. Les canadiens l’adoptent très vite. Ils étaient prêts, eux aussi, pour leur petite décolonisation, au moins dans les signes.

Le Red Ensign n’est pas parti se cacher dans les musées pour autant. Deux provinces canadiennes anglaises, l’Ontario et le Manitoba, se sont rebiffées de voir disparaître le glorieux étendard du premier Canada. Plus tard dans l’année 1965, ces deux provinces canadiennes ont donc activé l’usine à saucisses vexillologique à leur tour et se sont chacune données un Red Ensign comme drapeau provincial. Avec écusson de l’Ontario dans le battant du Red Ensign de l’Ontario et avec écusson du Manitoba dans le battant du Red Ensign du Manitoba. Ainsi va ce qui va. Ces deux drapeaux flottent encore aujourd’hui sur ces deux parlements provinciaux.

drapeau de l’Ontario

drapeau du Manitoba

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Que dire aujourd’hui, deux générations plus tard. Eh bien, l’esprit de Lester B. Pearson flotte toujours un petit peu tout de même, dans les replis du drapeau canadien actuel. Quand on le regarde flotter, dans la brume ou dans la boucane de nos trop nombreuses guéguerres locales, on a vaguement l’impression de discerner une sorte de drapeau de la Croix rouge, gentil, modeste, impartial et hiératique, en réminiscence des priorités de paix internationale et de neutralité qui présidèrent à son émergence. Le drapeau du Canada est solidement distinctif et il est aussi bel et bien exempt de symboles héraldiques vieillots. En cela, il vieillit bien (ses origines militaires kingstoniennes, astuce de départ pour atteindre une cause plus haute, tombent doucement dans l’oubli). Là aussi, Lester B. Pearson a gagné son pari.

Mais la victoire n’est pas intégrale. La première version de l’Unifolié (Le fanion de Stanley) valorisait spécifiquement l’érable sucrière (Acer saccharum). Or cet érable ne poussait effectivement, en 1965, que dans deux des dix provinces canadiennes, l’Ontario et le Québec, berceaux historiques du Canada. Il y eut donc alors des voix pour dire que le vieux colonialisme impérial avait été remplacé par un second colonialisme, plus insidieux, celui de l’est du pays sur l’ouest du pays. Depuis que la feuille d’érable est stylisée, elle symbolise n’importe quel érable de n’importe quelle essence. Et, priorité du symbolisme national oblige, dans le dernier demi-siècle, différentes essences d’érables ont été pieusement importées et implantées au Canada, terre d’immigration même pour les érables! Tant et tant qu’il y a maintenant, dans tout ce vaste pays, au moins une douzaine d’essences érablières distinctes et il pousse des érables d’une espèce ou d’une autre dans les dix provinces canadiennes. Mais les trois territoires, le Yukon, les Territoires du Nord-Ouest, et le Nunavut, n’ont pas d’érables et ne pourront probablement jamais en avoir. En effet, dans ces espaces titanesques, c’est la toundra, c’est le pergélisol, c’est la banquise, c’est le troisième océan canadien, l’Océan Arctique. Et il flotte, sur ces espaces infinis et purs, un drapeau bien intentionné mais qui symbolise désormais un petit peu un troisième colonialisme canadien, celui de son sud prospère et urbain sur son grand nord aborigène, sous-développé, désertique, fragile, immémorial et mystérieux.

Non, Lester B. Pearson et tous les progressistes ronron qui luttèrent à ses côtés pour décoloniser notre sémiologie fédérale ne l’emportèrent pas complètement. Mais quel joli bouquet philosophique nous ont-ils laissé en héritage attendrissant de leur si dérisoire mais si louable effort de définition collective de soi.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Mon pauvre ROC… allons, allons, causons ET drapeau du Canada ET drapeau du Québec…

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2011

feuille-derable-noire

Le gros voisin d’en face est accouru, armé, grossier, étranger, pour abattre mon fils…

Félix Leclerc, l’Alouette en colère (1973)

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Bon, pour le bénéfice de mes lecteurs du jardin-monde, le ROC c’est le Rest Of Canada… le “reste du Canada”, donc le Canada hors-Québec, le Canada anglophone. Noter que les gens du ROC, notamment leurs journalistes, utilisent sans complexe l’expression ROC, sauf qu’il y a parfois confusion avec THE ROCK (Le Rocher), formulation géographico-ironique désignant spécifiquement la province insulaire (anglophone) de Terre-Neuve (Newfoundland). Moi, perso, j’ai vécu vingt ans dans le ROC et je pourrais vous en cacasser ad infinitum. Par exemple… euh… ont-ils un complexe d’infériorité face aux USA? C’est pas si clair que ça. Un souci virulent de démarcation là, oh, ça, ils ont, indubitablement… Je me souviens de deux intellos de Toronto qui pestaient entre eux de l’accent “américain” que prenaient, en anglais évidemment, leurs enfants devant la console vidéo, et cela les mettait en beau fusil. Ils se citaient l’un à l’autre des exemples en bougonnant. Et n’allez pas nommer la lettre Z, ZEE (à la ricaine) plutôt que ZED. Ils vous corrigeront aussi sec, et si vous prétendez l’avoir entendu partout, ce ZEE tabou, ils vous feront la gueule en prime… On touche pas au nom de la lettre Z dans le ROC. Chacun son sens des enjeux culturels cruciaux, me direz-vous. Eh ben voilà, c’est comme ça… Enfin, le ROC face aux USA, on pourrait effectivement en causer longtemps. Ça me rappelle d’ailleurs cette fameuse ligne de l’ancien premier ministre canadien Pierre-Ëliott Trudeau (1919-2000): «Être voisin des américains, c’est comme être couché dans un lit avec un éléphant. Il est là, c’est un éléphant. Il est pas méchant. Mais vous, il reste que vous êtes couchés dans un lit avec un éléphant… Alors vous restez prudent, vous dormez prudent…» (je glose de mémoire). Il n’a pas du rêver le Canada bien fort cette nuit là, le PET! Bref, pour faire simple sur tout ceci, quand on dit à des non-canadiens que Superman, le basketball, le sonar, le kérosène, le téléphone, la fermeture-éclair, Mack Sennett, Donald Sutherland, William Shatner, James Cameron, Jim Carey, Brian Adams, Leonard Cohen, Oscar Peterson et Erving Goffman, sont anglo-canadiens, ils nous rétorquent, hilares: “vous êtes comme les russes, vous voulez avoir tout inventé!”… Pas gentil ça, pas… pas compatissant… Le fait est que le pauvre ROC se fait tout piquer par l’absorbatron US. Il y a de quoi complexer par moments, et je dois dire que, moi, sans trop d’effort, je compatis. C’est que quand on me pompe Jos Montferrand et qu’on le transforme en Big Joe Mufferaw, ça m’enquiquine aussi, quelque part, ça m’assimile et ça me crispe… Oui, il faut le dire, c’en est parfois à hurler de rire, cette canado-américanité dévalisée du ROC. Évoquant justement ce fait cruel sur un mode bouffon, il y a le marrant petit film CANADIAN BACON (1995) de nul autre que Michael Moore, un frontalier américain nordiste qui connaît bien son voisin des abords des Grands Lacs. Dans cette pochade de jeunesse de Moore, mettant en vedette le canadien (!) John Candy, les États-Unis jugent en conscience que l’infiltration-conspiration canadienne, dans leur pays, par les William Shatner, Peter Jenning, Paul Anka, etc a assez duré et légitime une invasion du Canada. Et ils la font. Des cocasses cherchent alors à contrer le drame mais en fait le compliquent. Hurlant. Bref, pour dériver tout doucement vers mon sujet du jour, disons qu’il n’est pas étonnant que, dans le ROC, le long de la frontière avec nos voisins du sud, il y ait d’immenses drapeaux canadiens plantés tout partout. Il ne s’agit pas vraiment de pavoiser, mais bel et bien de délimiter, de circonscrire, de poser ses marques, et d’asserter sa différence… Tout ceci serait bien rigolo et marrant au demeurant, si le ROC, pour se décomplexer de l’ombre que lui fait tant les USA, mais surtout, plus sérieusement, plus tragiquement, pour perpétuer, en vrai couillon qu’il est, la oiseuse propagande imposée par ses ancêtres coloniaux loyalistes, ne se lançait pas dans une grande entreprise d’occultation du fait français au Canada dont, justement, la fiche descriptive du ci-devant CANADA FLAG DAY (qu’est le 15 février) donne un exemple criant, parmi cent mille autres. Matez-moi un peu ce que ça donne, quand le ROC se décide à exister un peu par lui-même et à faire mousser sans complexe sa toute petite, petite, petite vexillologie.

TRADUCTION: LE CANADA CÉLÈBRE LE JOUR DU DRAPEAU

1- 1621 – Traduction: Le Drapeau de l’union royale [britannique – Y.] appelé communément UNION JACK flotta pour la première fois sur le Canada en 1621. Commentaire d’Ysengrimus : Ceci est un mensonge aussi brutal que frontal. Je ne comprends absolument pas ce que cette date de 1621 est censée prétendre signifier. Les pilgrims du Mayflower sont arrivés à Plymouth, Massachusetts, en 1620 et ont rendu leur fameuse action de grâce (Thanksgiving) en compagnie des aborigènes, justement en 1621. Ils firent sans doute flotter un drapeau du Royaume-Uni vers cette époque (pas l’UNION JACK moderne, en tout cas, qui date, lui, de 1801). Mais la notion même de «Canada» n’était même pas formulée à cette date et, en 1621 ou ultérieurement, le Massachusetts ne fit jamais partie dudit Dominion du Canada. Inutile d’ajouter, l’œil humide et le vibrato dans la voix, que cette date inepte de 1621 occulte totalement la fondation des postes français de la vallée du Saint-Laurent, notamment Tadoussac (fondé en 1599), et Québec (fondé en 1608) où flottèrent indiscutablement les drapeaux blanc et or des roys de France.

2- 1870, 1924 – Traduction: Le RED ENSIGN canadien fut hissé pour la première fois en 1870 et fut ensuite adopté pour identifier les navires canadiens en mer. En 1924, il fut approuvé officiellement pour identifier tous les édifices du gouvernement canadien, en territoire étranger. Commentaire d’Ysengrimus: Notez l’entourloupe drolatique: on ne parle pas trop fort de la présence de ce drapeau d’occupant honni sur le sol national même. C’est qu’il rencontrait une résistance sourde et permanente dans le noyau dur du Canada d’alors, le Québec.

2.1- 1948 – Omission: Le 21 janvier 1948, l’Assemblée Nationale du Québec se donne un drapeau intégralement distinctif, faisant du Québec un des premiers états nord-américains doté de son étendard bien à lui. Commentaire d’Ysengrimus: Naturellement les gens du ROC s’en tapent souverainement et, fait piquant, sur le territoire du Québec, on a une situation où les deux gouvernements, le québécois et le canadien, ont très officiellement statué que son drapeau a préséance sur le drapeau de l’autre. Cela donne donc souvent des chicanes assez oiseuses quant on pavoise. Rappelons donc que, pour que nos bons voisins du sud, parfois vraiment bien distraits, ne s’y trompent pas, on pavoise beaucoup en terre de Canada. Pas seulement devant les immeubles administratifs, du reste. Postes frontaliers, stations services, supermarchés, hôtels, motels, écoles, parcs d’attractions, sites touristiques, résidences de particuliers, tout le monde a le droit de hisser ouvertement force pavois nationaux, en terre canadienne. Les drapeaux ne sont pas propriétés de l’état mais de la petite populace qui en joue souvent, notamment pour montrer ouvertement ses couleurs au sein même du débat national interne. Notons aussi que le jour officiel de commémoration du drapeau québécois est, tout opinément, le 21 janvier (pas le 15 février).

3- 1965 – Traduction : Le drapeau national fut hissé pour la première fois au sommet de la Tour de la Paix, sur la colline du parlement, à midi, le 15 février 1965, lors de sa proclamation par la reine Élizabeth II [et non onze – Y.]. Notre drapeau était l’une des 2,600 propositions soumises à un comité parlementaire, qui arrêta son choix sur l’unifolié rouge et blanc que nous connaissons aujourd’hui. Commentaire d’Ysengrimus : J’avais sept ans en 1965 et je me souviens confusément de tout le battage que cela fit, quand l’obscur comité parlementaire du bien oublié député ontarien John Matheson (1917-2013notez sur cette vidéo (en anglais) quelques exemples hallucinogènes de propositions de drapeaux canadiens), figure parfaitement inconnue au Québec, mena cette tâche de choix à terme. Ce que l’on ne nous avait pas dit trop fort à l’époque, dans mon patelin québécois du moins, c’est, primo, que le rouge et le blanc sont les couleurs du drapeau de l’Angleterre (la terre des Angles stricto sensu, hein, pas le Royaume-Uni) et de ses roys… et, deuxio, que ce drapeau a été bidouillé en douce à partir du drapeau du Collège Militaire Royal de Kingston, un fanion militaire fort suspect, représentant rien de moins qu’un bras de fer tenant solidement le petit rameau des feuilles d’érables canadiennes bien en place, sous la couronne britanique. Cela ne s’invente pas.

SOURCE : SECRÉTARIAT D’ÉTAT DU CANADA – SERVICE DES SYMBOLES NATIONAUX
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Sur mon point 2.1 (drapeau du Québec) maintenant, je vous prie expressément de noter que je ne bascule pas ici dans la sanctification québécoise larmoyante et civilisatrice que l’on connaît trop bien en notre terre de martyrs occupés, crispés et agressifs. Le fait est, fort triste au demeurant, que l’étendard québécois a produit, lui aussi, son lot, copieux et dense, de tocades creuses, délirantes et mal à propos. Dénichant fortuitement, dans les bouettes du 19ième siècle, un étendard de hampe, vague, méconnu et niqué, troué en son centre (car ayant été probablement mis au feu et brûlé imparfaitement), les nationaleux québécois de l’ère de la noirceur théocrate (1840-1960) s’empressèrent d’y voir l’étendard français de la triste et glorieuse Bataille du Fort Carillon (aujourd’hui Ticonderoga, obscur fortin de l’état de New York où, parait-il, nous nous débattîmes militairement comme des beaux diables, vers 1758, tout en nous rétamant au final, comme ailleurs). Ouvertement exaltés, nos nationaleux théogoneux du temps complétèrent le gâchis élucubrant de ce symbolisme cuisant et souffreteux en meublant le mystérieux trou central de ce drapeau cataplasme (désormais dénommé pieusement le Carillon), vers lequel pointaient hardiment quatre fleurs de lys, d’un sacré-cœur de Jésus poisseux et épineux (encadré ou non de deux rameaux de feuilles d’érables et surmonté ou non d’une croix de tempérance, les versions fluctuent). Le tout provenait exclusivement et en droite ligne de leurs fantasmes de zouaves pontificaux rentrés, procédant, éclectiquement et sans la moindre rigueur, à une relecture tapageusement ultramontaine de l’histoire coloniale. L’étendard bricolé ainsi devint alors un monstre, un golem pustuleux comme seuls les ghettos ethnoculturellement flétris et contrits en produisent, le Carillon Sacré-Cœur, stabilisé donc, au début du siècle dernier, à peu près ainsi:

Devenu, pour le meilleur et pour le pire, la bannière vernaculaire massivement adoptée par la résistance canadienne-française, le Carillon Sacré-Cœur fut le candidat naturel quand le parlement québécois, dirigé par Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959), décida, en 1948, de donner un drapeau national aux québécois. Froidement conscient du fait que la théolâtrie tapageuse ne fonctionne politiquement que si on la tient bien en bride, et jugeant que la croix blanche était un symbole chrétien amplement suffisant, le très roué Duplessis eut la prudence intellectuelle élémentaire de pudiquement bazarder le sacré-cœur central. Comme elles ne pointaient plus vers rien de très précis, la bonne cohérence héraldique exigea que les fleurs de lys soient redressées et recentrées dans leurs petits quartiers. Dont acte. Cela donna le fleurdelisé actuel:

Pas trop moche en soi, mais un peu lourdingue symboliquement, par contre. Notez, pour faveur, que les québécois ne sont nullement et aucunement des monarchistes. Plus prosaïquement, ce sont plutôt des ignorants… Huit sur dix d’entre eux ne savent tout simplement pas que la fleur de lys était autrefois le symbole des roys de France (et est aujourd’hui, le symbole des extrémistes gallo-monarchistes). Si on leur demande ce que la fleur de lys représente, les plus subtils de mes compatriotes (dont je suis, ou prétend être) vous répondront que, dans le Nouveau Monde, du Yukon à la Nouvelle-Orléans, en passant par Saint-Boniface, Sudbury, Montréal, Moncton, Saint Jean de Terre-Neuve, Bâton Rouge, Terre Haute, et Saint-Louis du Missouri, la fleur de lys en est venue à symboliser la présence (souvent minoritaire et résistante) du fait français dans les Amériques, au sens le plus large et le plus englobant du terme, et ce, sans référence régalienne aucune. Mes compatriotes des villes et des campagnes québécoises, pour leur part, jugent, par contre, en toute simplicité de l’âme et du cœur, que la fleur de lys symbolise exclusivement le Québec, point barre. Quant à la croix blanche, ma foi (farce!), la déréliction est suffisamment avancée au Québec pour que nos compatriotes n’y voient plus qu’un moyen simple et seyant de sectionner la surface bleue du fanion national en quatre quartiers. Ce look médiéval de pacotille et cette symbolique pesante et oubliée créent souvent toutes sortes de confusions cocasses entre québécois et français, au sujet du ci-devant fleurdelisé. L’unifolié canadien est un mauvais rappel iconique parfaitement toc (en cela que, ouille, ouille, les trois quarts du territoire canadien sont sans érables), mais, au moins, le sidéral vide historique de son imagerie a l’avantage bien réel d’éviter les ambivalences symboliques tendancieuses, suspectes, bizarres et mal venues, et la surcharge fétide de références passéistes non désirées, paradoxales et involontaires. Le ROC, au final, s’est, l’un dans l’autre, mieux débarrassé de l’euro-fatras vexillologique que le Québec. L’impartialité la moins obséquieuse possible oblige à admettre cela. L’obscuration de la mémoire ne transforme pas le drapeau québécois en étendard original pour autant. Il claque sec mais, ouf, il connote pesant et élucubre ferme.

Revenons donc, si vous le voulez bien, à nos bons amis du ROC, justement. Rectitude politique oblige, ils vont quand même trouver moyen d’en faire trop et de finir par bien mal gâcher le plâtre des symboles, qui pourtant prenait si jolie forme. Comme si le summum du grotesque et de la mauvaise foi condescendante et niaise n’avait pas été déjà atteint, en matière vexillologique, au pays de Canada, nos bons anglos ont trouvé moyen, dans les dernières décennies du siècle dernier, d’en rajouter une couche, intégralement bien intentionnée celle là. Croyant bien faire, le front progressiste et pro-québécois de nos compatriotes canadiens-anglais nous a sorti un beau jour de nulle part, droit comme un if, serein et décontracte, le CANADIAN DUALIY FLAG:

Le ci-devant CANADIAN DUALIY FLAG, sans valeur officielle et, il faut bien l’admettre, passablement insultant pour tout le monde…

Oui, oui, les amis, sortez-les, vos parapluies polychromes. Les stries bleues (bleu Québec, comme on dit ici), plus minces que les rouges, sur cette version gentillette de l’unifolié canadien, sont censées représenter les canadiens-français, sur le drapeau même. La majorité des anglophones du Canada détestent ça, naturellement. C’est choquant, c’est culpabilisant, c’est bousculant, ça fait tache (…but blue is not an official canadian color!). Et les francophones du Canada, qu’en disent-ils? Bien, encore une fois, c’est l’occasion de constater que la bonne foi est souvent bien pire que la mauvaise. C’est que ce genre de symbolique hasardeuse soulève quand même deux problèmes bien malodorants. D’abord, pourquoi les deux stries bleues sont elles plus fines que les deux stries rouges? Réponse de nos gentillets bien intentionnés: c’est que, l’assimilation progressant, voyez-vous, les francophones ne représentent plus que 25% de la population canadienne. On respecte donc les proportions démographiques en les transposant dans l’épaisseur des stries vexillologiques nationales… Ah bon… cela signifie-t-il, chers voisins du ROC, dites-moi un peu, que, à mesure que vous nous assimilerez encore plus, vous amincirez les stries bleues, toujours en proportion, transformant ainsi le drapeau national en rien de moins qu’un véritable thermomètre ethnocidaire? Et si un boom d’immigration francophone se manifeste, allez-vous épaissir les stries bleues en conséquence? Dites voir, un peu, hmm… Second problème: si, sur ce ci-devant drapeau de la dualité, les stries bleues sont à moi, c’est donc, cher voisins bien intentionnés du ROC, une douloureuse affirmation/revendication/confirmation du fait que les stries rouges sont à vous, right? Et la feuille d’érable au milieu alors, elle est à qui? Non, je pose la question parce que, bon, elle est rouge elle aussi, de fait. J’ai déjà eu la sidérale candeur de la voir comme strictement figurative, la prenant pour une de nos belles feuilles d’automne reposant sur un gentil lit de neige blanche, mais maintenant, bien, je sais plus… Car enfin en bonne cohérence sémio-chromatique, cet emblème rouge doit donc être plus à vous qu’à moi, je suppose, inévitablement, l’un dans l’autre, non? Il ne me reste donc plus, bien à moi, si je vous suis bien, sur ce nouveau drapeau du Canada politiquement correct, que ces fines stries bleues. Le dalot bleu de l’Histoire, en quelque sorte. Le cordon bleu de l’amaigrissement annoncé. Comme canal d’identification, admettez avec moi que c’est mince, fort mince. Surtout qu’en 1965, voyez-vous, aux temps joyeux et candides de mes sept ans, je croyais que tout le rouge et tout le blanc et toute la feuille d’érable de l’unifolié canadien étaient pleinement à moi, autant qu’à vous, autant qu’à tous nos compatriotes présents et à venir de toutes origines mondiales, ethniques et sociales, et ce, jusqu’au dernier de chacun des millimètres sur le tout du fanion. Est-on en train de me demander de troquer le drapeau intégral, folâtre, joyeux et naïf, de ma tendre enfance pour l’étendard du graduélliste apartheid canadien contemporain? Ce sera… euh… non merci.

De fait, comme je suis, moi aussi, tout ce qu’il y a de plus bien intentionné, j’ai une autre petite suggestion vexillologique, chers voisins du ROC, pour faire du drapeau canadien l’étendard qu’il nous faudra tous un jours. C’est tout simple. La partie rouge est vraiment très bien, pas dans sa dimension figurative d’ailleurs (le rappel iconique est fautif, je n’y peux rien. Il hypertrophie le sud-est du pays au détriment de l’ouest et du grand nord. Il aurait fallu que ce zinzin soit le drapeau du Québec ou de l’Ontario pour que ça colle vraiment). Les bandes rouges et cette feuille automnale ne valent que dans leur dimension chromatique, strictement chromatique justement, pour tout dire. Si bien que, pour masquer la gaffe unifoliée d’origine, je vous propose de teindre la partie blanche du drapeau en rouge aussi. Un beau drapeau intégralement rouge. On l’appellerait alors, tout simplement, tout gentiment, tout benoitement: le Drapeau Rouge/Red Flag. Et là, on la tiendrait enfin, la seule bannière claquante qui vaille. Un jour viendra, allez. On l’aura bel et bien, un jour, notre beau et pur drapeau rouge. On le plantera alors sur le mât du cuirassé Potemkine de nos consciences internationalistes renouvelées de lendemains qui chantent, et on sera, alors, tous ensembles, enfin heureux…

Le drapeau rouge à pommeau d’or qui nous rendra enfin heureux…

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