Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Le Levant, segment central du Croissant Fertile

Posted by Ysengrimus sur 1 avril 2019

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Au Moyen-Orient, c’est de longue date qu’on distingue l’espace désertique de l’espace fertile. Il y a là une formulation géographique et géopolitique profonde aussi enracinée que celle qui fonda par exemple la mise en place de l’Europe. Les territoires du Levant, comme ceux du reste du Croissant fertile, sont devenus arabes il y a quatorze siècles, sous les califats d’Abou Bakr et d’Omar. La finalisation de la conquête de l’ancienne Syrie romaine par les Arabes eut lieu en l’an 635 de notre ère. Des tribus arabes y vivaient d’ailleurs en fait longtemps avant les premières invasions romaines. Quelques années avant la conquête de la Grande Syrie, l’Irak avait été prise aux Perses par les Arabes. Il est indubitable que le Levant est principalement de civilisation arabo-musulmane et ce, depuis des siècles. D’autres cultures y existent mais il n’y a pas à rougir de leur assigner un statut strictement résiduel (et hautement auto-légitimant pour le confusionnisme occidental, toujours soucieux de bien se faire mousser en jouant les faux arbitres de toc entre les peuples).

Le sultan turc Sélim Premier s’empare (entre autres territoires) du Levant en 1517 en vainquant les mamelouks d’Égypte. Commence alors la longue et douloureuse administration ottomane de ces populations, qui durera jusqu’à la fin de la première guerre mondiale (1918). C’est ensuite le colonialisme occidental, brutal et autoritaire, tout en la jouant moraliste et civilisationnel, qui mettra en forme les dispositifs frontaliers contemporains. La France hérite de l’intendance de la Syrie et du Liban, l’Irak et, un peu plus tard l’Arabie (devenue «Saoudite»), revenant â l’Angleterre. C’est en 1948 que le problème israélio-palestinien prendra la forme qu’on lui connaît aujourd’hui. Ce segment de la question est archi-connu.

La tribu arabe des Qays et celle des Yaman peuplent le Levant grosso modo depuis l’époque de la Syrie romaine. Si des conflits intestins entre ces deux grands groupes ethno-politiques arabes sont couramment rapportés au cours de l’histoire, il reste que la distinction entre ces deux tribus n’est pas si nette et qu’elle repose largement sur le folklore. Utilisées autrefois pour asseoir le pouvoir colonial, ces divisions vernaculaires ne semblent plus avoir vraiment cours et pèsent bien moins lourd que les frontières nationales dictées par le souvenir des guerres mondiales et perpétuées dans la mouvance des différents nationalismes arabes post-coloniaux (ou néo-coloniaux, c’est largement la même chose, en fait) du siècle dernier. Notons que les Assad (fils et père) et Saddam Hussein furent, en leur temps, des baasistes occidentalisants que l’Occident s’empressa pourtant de mettre abruptement dans le tordeur quand ils se mêlèrent de devenir trop ouvertement nationalistes, justement.

Il est assez patent que la mouvance politico-militaire actuelle va, elle, dans la direction d’une dissolution des frontières nationales post-coloniales, surtout de la frontière entre la Syrie et l’Irak (mais aussi la délimitation nord de l’Arabie Saoudite). La profonde sensibilité ethnoculturelle du Levant tend à formuler l’espace «national» profond comme suit. Les options militaires actuelles vont aussi dans cette direction:

 

Levant

 

L’Occident, pour des raisons oléo-impériales assez évidentes, ne peut supporter ou endosser ce genre de découpage, aussi subversif que fatal. La propagande occidentale va donc s’évertuer à désunir au maximum le Levant. Et pour ce faire elle va s’évertuer à mythologiquement le désarabiser. C’est pour cela qu’on n’entend parler, en ce moment chez nos folliculaires, que de chrétiens d’Irak, de Coptes, de Kurdes, d’Araméens et autres Chaldéens (on parle pas trop de «juifs» par contre, car cela vend très mal par les temps qui courent – des tribus juives peuplent pourtant le Levant depuis des temps immémoriaux). L’Armée islamique du Levant (qui a depuis un petit moment éjecté Al Qaïda de ses rangs) peut, d’autre part, de plus en plus difficilement être qualifiée de «terroriste». Dans le fantasme que l’Occident se construit en la matière, le «terroriste» doit apparaître comme une sorte de nihiliste, fauteur de troubles inane, tête brûlée absurdiste et intransigeant poseur de bombes (bombes posées préférablement, pour que le personnage reste un croquemitaine crédible, en Occident même). On peut difficilement traiter sur ce ton et de cette façon des conquérants besogneux et respectueux de leur hinterland qui se tiennent sagement en rangs et œuvrent à faire reculer des frontières d’autre part fort mal légitimées.

Hilary Clinton reprochait autrefois à Barack Obama de ne pas avoir assuré une présence assez ferme en Syrie, ce qui aurait permis à l’Armée du Levant d’occuper le champ laissé vide par la déplorable mollesse impériale US en cours d’essoufflement. Il est piquant de constater qu’on croirait presque entendre Ronald Reagan faisant des reproches du même genre à Jimmy Carter au sujet de la Révolution Islamique d’Iran, circa 1979-1980. Madame Clinton et Monsieur Obama sont-ils toujours du même parti? L’avenir électoraliste ricain nous le dira. Il faut bien dire que l’Armée du Levant pose des problèmes byzantins (il fallait que je la fasse) aux interventionnistes américains. Contre Al Qaïda, contre le Hezbollah et l’Iran (qu’elle considère comme ses principaux ennemis régionaux, plutôt qu’Israël), contre l’autorité d’Assad sur la Syrie, critiques du sectarisme étroit des dirigeants irakiens actuels (avec lesquels les américains ont aussi eu des mots), l’Armée du Levant, de par sa nouvelle donne un peu holistique, n’était pas exempte de charmes pour l’administration américaine mijaurée, hésitante et anti-belliciste d’Obama. Évidemment, pour l’instant, les réflexes impériaux jouent au quart de tour contre ces ci-devant «djihadistes»: protection compulsive des frontières saoudiennes, maintient réflexe de la partition Irak-Syrie, perpétuation sentimentale du Liban et, évidemment, tenue à bout de bras du sacro-saint dispositif Jordanie-Palestine-Israël-Gaza-etc. Mais il est clair que les cartes sont en train de sérieusement se rebrasser et ce, d’une façon originale et, pour une fois, pour faire changement, potentiellement restabilisante. Les américains vont y penser. Ils ne vont probablement pas agir dans la bonne direction pour l’instant mais ils vont sourdement y penser. La logique du Levant est en train ni plus ni moins que de leur coller un sacré frelon dans la tête.

C’est que ladite logique du Levant est assez imparable. Elle s’assoit sur des fondations historiques, culturelles, ethnologiques et géopolitiques qui s’imposent à l’esprit finalement assez naturellement. L’opinion mondiale est lasse des guerres de théâtre, du post-colonialisme mal déguisé, du Moyen-Orient déstabilisé et du sempiternel abcès israélo-palestinien. Si des dirigeants pondérés, industrieux et articulés, peuvent se lever au Levant, il va vite se trouver des hommes et des femmes de bonne volonté pour juger, en conscience, qu’ils méritent leurs chances bien plus que bien d’autres qu’on tient à bout de bras depuis des années et qui ne font que de la merde. C’est original, c’est rafraîchissant, c’est novateur, c’est fertile… et c’est vraiment une affaire à suivre.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam et nous, les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Je suis Charlie l’Occidental… et ce qu’il me faudrait c’est un moratoire sur la guerre au Moyen-Orient

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2016

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Il y a tout juste un an, un crime circonscrit spécifique était commis à Paris et, subitement, tout le monde s’écriait: Je suis Charlie. Ben moi, je suis Charlie l’Occidental. Je suis éclairé, confortable, bien-pensant, mais malléable, myope et peu enclin à bien comprendre ce qui arrive, tout subitement, à mes médias d’informations sous propagande de guerre. Je suis encore costaud et riche et je ne contrôle pas vraiment les envolées de mes finances. C’est pour cela qu’une portion exagérée de mes biscotos pécuniaires servent à faire la guerre, par pur bellicisme affairiste. Mais je néglige cela. Je me fais politiciennement distraire et me laisse entraîner dans des querelles de caricatures. Comprenons-nous bien: je suis POUR les caricatures de Mahomet. Ceci dit si des gens faisaient des capotages au flingue sur les rues en criant «Vive Karl Marx!», je me sentirais fortement agressé dans mes positions philosophiques et je nierais fermement avoir quoi ce soit à faire avec tout cela… Or on prend nos compatriotes musulmans ordinaires en otages de guerres de théâtres qui sont aussi extérieures à eux qu’à vous et moi, Charlie. Ma responsabilité d’occidental sur ces questions existe bel et bien mais elle est fort différente de la vindicte arbitraire qu’on fait subir à mes compatriotes musulmans sous le coup de la colère entretenue. Il faudrait pourtant essayer de garder la tête bien froide, si on pouvait. Bon, répliquons à la tuerie de Charlie Hebdo par des caricatures si on veut mais comprenons adéquatement l’impact de ce que nous faisons… et ne faisons pas. Un retrait d’Irak et de Syrie (où nous tuons des enfants depuis des décennies) en ferait bien plus pour cette cause que d’agresser, avec des petits dessins railleurs, nos compatriotes musulmans ordinaires qui n’y sont pour strictement rien et qui ont leurs raisons d’en souffrir. Bien occidentalement, on me dit parfois: «les catholiques et autres chrétiens ont tout autant souffert d’attaques contre leur religion au fil des années.» Alors quoi, c’est le talion chez Charlie? Non. Quand moi, occidental, je me moque des cathos que j’ai eu sur le dos toute mon enfance, je sais ce que je fais. La critique que j’en fais est interne, documentée, subversive. Quand j’agresse les musulmans, sans savoir ce que je glandouille, sur la base de connaissances sommaires, propagandistes, truquées, américanisées, je fais de l’ethnocentrisme. La ressemblance de surface des deux comportements ne doit pas occulter ce qui les distingue radicalement, dans le fond. Paix en Irak. Paix en Syrie. Normal. Je suis Charlie l’Occidental.

Et Charlie l’Occidental, ça le met en colère qu’on tue des caricaturistes, qui, eux, ne sont pas des soldoques ou des bellicistes. Il bouille, il voit rouge. Contemple-la bien attentivement, ta petite colère courroucée, frimée, vengeresse, mon Charlie, mon occidental, mon bien-pensant du premier monde. Le terroriste ET le pouvoir occidental (si tant est qu’ils soient à distinguer), acolytes en ceci comme tous belligérants guerriers CONTRE leurs sociétés civiles respectives, te veulent juste là, Charlie, sautillant dans l’obscurité opaque et obscurantiste de cette petite colère là. Bien cerné, au milieu de la mire concentrique de l’agit-prop du fascisme ordinaire et du bellicisme d’affaire. Très peu de ce genre d’union sacrée pour moi… On me ment, on me sert de la propagande de guerre. Bon, si on la résume à ce point-ci, cette escarmouche de commando sur Paris. Ce sera pour constater qu’on se contente, sans rire, de ceci. Les terroristes soigneusement abattus sont les «vrais» parce qu’ils ont laissé traîner leur carte d’identité dans une bagnole volée (ah bon – un autre passeport du onze septembre!) et/ou ont été reconnus par un témoin à Charlie Hebdo (un témoin qui peut voir à travers les cagoules, bon!). Sitôt eux morts, au top-chrono, un site américain a dit que ça venait du Yémen (pas de l’État Islamique du Levant, hein, ça les ferait paraître bien trop fort — dans la propagande de guerre, l’ennemi n’est jamais fort). Les pantins morts l’ont d’ailleurs déclaré eux même en une entrevue radio limpide digne des années Mesrine. Ils sont entre-temps passés en Picardie (aperçus là-bas par un employé de station service, bien ostensibles avec encore cagoules et lances-roquettes etc, bon), puis retour de Picardie à la banlieue de Paris avec (quoi?) les hélico du GIGN au dessus de la tête, mais sans se faire cueillir sur la route… Suggestion, toute modeste suggestion: plusieurs pantins meurtriers se sont soulevés en différents points (meurtre de la policière de Montrouge, etc) juste après l’attaque de Charlie Hebdo pour couvrir la disparition discrète du vrai commando. On le saura jamais. Tous ceux qui pouvaient parler sont bien opinément morts pour soi-disant protéger des otages qui sont morts aussi (les quatre du commerce cachère) où n’étaient pas vraiment des otages (le planqué de l’imprimerie du baroud final). Où vont nos taxes?

Après ce genre de choc meurtrier et le nuage malodorant d’intox confirmationniste qui le cerne bien serré désormais, il y en a qui vont encore aller raconter que les terroristes sont des haineux abstraits sans buts précis qui se battent pour des raisons idéologiques (ou religieuses). C’est là un argument confusionniste, jouant d’amalgames sommaires et servant la guerre en en faisant un prétexte civilisateur. Vieux truc colonial. Oh Charlie, va dire aux gents du Levant qui tiennent les gros sites pétrolier d’Irak (leur pays, au fait) qu’ils se battent pour de l’idéologie. Ils vont se payer ta poire. On dira ensuite, pour se dédouaner, qu’ils oppriment leurs femmes (ce qu’ils font certainement d’autre part, quoique…). Sauf que le coup argumentatif des femmes musulmanes opprimées ne change rien au fait qu’on bombarde (nous, oui nous, toi et moi, l’homme Charlie) leurs femmes avec des F18 canadiens et des Rafales français… Aussi, pour tout dire, les femmes afghanes, justement, on a mis trente milliards de dollars CAN (sans compter le fric ricain que y a plus de chiffres pour le dénombrer) soit disant pour les libérer, les femmes afghanes, et rien ne s’est passé. Faut croire que nos bons soldoques et leurs commanditaires d’affaire préfèrent dépenser la grosse argent de tes taxes entre gars, hein, Charlie… Et, finalement, la mauvaise foi ethnocentriste ne connaissant pas de frontières, on continue d’éructer que c’est l’immigration qui est la cause du terrorisme. Non, non, non. C’est elle, juste elle, l’erreur ethnocentriste fatale. Nous sommes en guerre ici et l’agresseur, c’est nous. Résistance n’est pas terrorisme. Ils se défendent comme dans: la guerre c’est la guerre. C’est pas juste engraisser l’industrie de l’armement et canarder des pays lointains, la guerre… C’est fesser et se faire fesser… Plus de guerre plus de terrorisme. Sauf que va dire ça à nos financeurs de soldoques. Pourquoi tuer des caricaturistes plutôt que du soldoque? Guerre psychologique, mon ami. Ces gens se font tuer des centaines de milliers d’enfants par des coalitions occidentales. Les détails genre civil occidental/militaire occidental sont inexistants pour eux. Ils sont entrés depuis un bon moment en guerre totale et ce, à cause de nulles autres que nous. C’est la guerre, Charlie. Pas une partie de hockey où il faudrait respecter des règles de coups de sifflets et de couleurs de chandails. Et celui qui a le moins de ressources dans une guerre (eux) frappe pour avoir un impact psychologique amplifié. Je te le redis. J’insiste. Faire passer les terroristes pour des nihilistes ou des absurdistes, c’est de la propagande d’intox. Ces gens sont des guerriers méthodiques. Et, en janvier 2015, ils ont su capter l’attention des millions de petits Charlies en Occident, qui financent tout ça de leurs taxes sans y voir bien clair…

Moi, Charlie d’Occident, moi, moi, je fais la guerre dans ces pays pour leurs voler leur ressources. Je pille et je tue, massivement et c’est CELA qui victimise donc favorise les extrémismes combattants. Ces derniers sont de toute pièce ma créature et tout le monde les subit, même les civils de ces pays. Quand j’en sortirai, ces civils prospèreront et ce sera la paix, toute simple. Comme au Vietnam. On va voir cela de notre vivant. Tu sauras me le dire, Charlie. Il faut quitter ces guerres de théâtres ruineuses en vies et en ressources. La façon de se débarrasser de leurs guerres de commandos c’est de les débarrasser de nos guerres et bombardements d’agressions dont on parle peu ici mais qui tuent leurs enfants, par milliers, dans leurs villes et leurs campagnes. C’est Charlie l’Occidental écœuré qui vous le dit. Il faut parfois savoir perdre la guerre du Vietnam. Car c’est en la perdant qu’on la gagne, en prenant enfin conscience du comédon de notre aliénation post-coloniale criminelle qui croupissait en elle.

Tu veux la fin immédiate du terrorisme, Charlie? MORATOIRE IMMÉDIAT, ILLIMITÉ ET SANS CONDITION SUR TOUTES ACTIVITÉS GUERRIÈRES OCCIDENTALES DANS LE GRAND MOYEN-ORIENT. Tu vas voir que ça sera pas long que les autres, après ça, vont allouer leurs ressources à autre chose qu’au terrorisme (pour t’effrayer et te résister). Un jour viendra. Comme ce matin là, en 1975, à Saigon

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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