Le Carnet d'Ysengrimus

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Chialons en chœur contre les vieilles statues commémoratives iniques: le MONUMENT AUX HÉROS DE LA GUERRE DES BOERS (1907), à Montréal

Posted by Ysengrimus sur 7 septembre 2018

Au temps des Guerres des Boers
On tue des gens qu’on connaît pas
À quoi ça sert?

Gilles Vigneault

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Il y a donc dans l’air du temps cette tendance à chialer en chœur contre les vieilles statues commémoratives iniques. Je suis plutôt pour et je trouve particulièrement piquant de bien mettre en relief toutes les saloperies solennelles de fierté de merde qui trainassent encore un peu partout dans notre belle culture urbaine continentale. Bon, je ne ferais pas du dégommage des vieilles statues commémorant des iniquités révolues le but central de ma vie mais, quand même, il n’est pas inutile de s’aviser du fait que les ricains n’ont en rien le monopole de la niaiserie monumentale urbaine et que, sur ce point, le Canada ne laisse pas sa place, lui non plus.

Le John A. Macdonald montréalais du Carré Dorchester ayant reçu ce qu’il méritait en novembre 2017 ainsi qu’en août 2018, je jetterai plutôt le dévolu de mon chialage méthodique et crispé sur le MONUMENT AUX HÉROS DE LA GUERRE DES BOERS (1907) se trouvant à Montréal, lui aussi au Carré Dorchester. J’ironise partiellement ici, mais pas que. Il s’agit surtout de montrer, d’un seul mouvement, l’importance de l’autocritique ainsi que celle de l’autocritique de l’autocritique. On rappellera, pour la bonne bouche philosophique, que ce qu’on perçoit n’est pas trivialement ce qu’on perçoit mais autre chose se donnant obligatoirement à la recherche. Mon chialage ici va donc se formuler en neuf points. Tous en chœur.

  • Un monument de guerre. D’abord, au sens le plus fondamental du terme, ceci est un monument faisant, au premier degré et sans distanciation, l’apologie de la guerre. Ce n’est pas un monument sur l’agriculture, les spectacles hippiques ou l’équitation mais bien sur la guerre. La guerre, ce crime putride absolu, est présentée ici comme une réalité saine, valorisée et valorisante, méritoire, exaltante, presque joviale. Le traitement est laudatif, enthousiaste, hyperbolique. Il faut aller à la guerre. C’est une chose bien, appréciable, salutaire. On comparera, pour exemple, ce zinzin proto-fleur-au-fusil de 1907, avec l’installation monumentale du Mémorial canadien de la crête de Vimy (France) qui elle, date de 1936, et a au moins la décence minimale de dénoncer ouvertement les conséquences de l’absurdité guerrière. Les pleurs de la veuve canadienne de Vimy ne peuvent aucunement, eux, être perçus comme de l’apologie belliciste.
  • La Guerre des Boers fut une guerre impériale. Arrêtons nous maintenant à cette Guerre des Boers elle-même. En gros, il n’y a pas de mystère. Les colonialistes britanniques en Afrique du Sud disent aux autres colonialistes du coin: poussez-vous de là qu’on s’y mette. Il s’agissait strictement, pour eux, de prendre le contrôle des ressources naturelles, notamment minières, de ce territoire immense et riche, dans le cadre du dispositif impérial victorien qui culminait alors et commençait à se fissurer ostensiblement au zénith, comme un pétard de fête. Les priorités de ce conflit, court mais violent, furent strictement impériales. Chercher à en dégager la moindre dimension éthique ou humanitaire est un mensonge frontal. C’est du brigandage de barbouzes pur et simple. Une succession de crimes (meurtres, déplacement de populations, occupations et rapines), point.
  • Les Britanniques et les Boers étaient des colonialistes. Pour en rajouter une couche flibustière bien sentie, il ne faut pas chercher les petits saints, dans ce conflit. C’était clairement la guerre de la peste contre le choléra. Les Britanniques étaient les Britanniques, on les connaît bien. Le soleil ne se couche jamais sur leur ossuaire historique. Quant aux Boers, c’étaient des agriculteurs et des propriétaires terriens de souche néerlandaise, aussi rigides et fachos que leurs ennemis. Deux puissances coloniales en venaient aux mains sur le dos des populations locales africaines qui, elles, ne pouvaient que faire soldatesque de premières lignes dans les conflits de leurs deux occupants blancs, brutaux, et coloniaux (soldatesque ou pas, en fait — on évitait souvent de mettre des flingues dans les mains des Africains. On les parquait plutôt dans des camps). Vraiment: zéro partout pour les protagonistes, qui étaient tous ouvertement des racistes assumés pillant l’Afrique.
  • Le Canada était réfractaire à entrer dans cette guerre. Ce monument est situé au Carré Dorchester, à Montréal. Montréal est au Canada, je ne vous apprends pas ça. Or le Canada de Wilfrid Laurier a vécu la Guerre des Boers comme la première grande crise existentielle de son rapport à l’impérialisme britannique. La question s’est posée avec acuité, pour la toute première fois: une guerre britannique est-elle nécessairement une guerre canadienne? Le Canada d’alors n’a pas vraiment répondu oui à cette question. Il était déchiré, divisé par ce dilemme. Le clivage n’était pas seulement, comme on l’a dit souvent, entre francophones et anglophones, il était aussi entre impérialistes (pro-britanniques) et nationalistes (canadiens). Il faut donc poser la question prosaïquement, dans les termes du temps: comme notre nation ne voulait pas vraiment de cette guerre impériale extraterritoriale, qu’est ce que ce monument qui la promeut fout chez nous?
  • Une gloriole britannique sur le territoire montréalais. Je ne vous apprends pas non plus que la population de Montréal est historiquement de souche française (conquise par les Britanniques en 1760, et ouvertement occupée depuis). Planter ce vieux monument belliqueux britannique sur le sol de Montréal est donc aussi une insulte coloniale explicite aux québécois francophones, eux-mêmes. L’arrogance coloniale ici se dédouble. Tout ce Carré Dorchester est d’ailleurs cela: un ramassis hideux de statues pompeuses faisant l’apologie de l’occupant britannique sur Montréal. Son ancien nom est Square Dominion, et ça en dit long. On transforme Montréal en apologue d’un empire qu’il a subi plus qu’autre chose. Le Front de Libération du Québec, dans les années 1960-1970, dynamitait justement des monuments de ce genre, pour spectaculairement faire sentir sa critique de l’occupant britannique, tout en réduisant la casse utile au strict minimum.
  • Cruauté envers les animaux. Regardons maintenant un petit peu la statue elle-même. C’est, à sa manière, une statue équestre, indubitablement. Or, justement, on devra un jour raconter adéquatement l’histoire du cheval dans les guerres modernes. Ce fut une immense boucherie animalière innommable. Ici, l’animal est d’évidence effarouché par les explosions d’artillerie ou la mitraille de tirailleurs embusqués. Son cavalier, descendu de selle probablement à cause des anfractuosités du terrain, force la pauvre bête vers le combat. Le thème statuaire central est justement cela. L’homme volontaire menant la bête réfractaire vers sa destiné sanglante. Il n’y a évidemment, dans ce mouvement, aucune critique de ce comportement. La charge symbolique canado-britannique involontaire (traîner une rosse qui se cabre vers un combat dont elle ne veut pas), est originale et presque touchante. Mais cela ne change rien à la dimension cruelle et révoltante du premier degré figuratif de cette catastrophe d’évocation.
  • Implication de la paysannerie et du prolétariat dans les guerres bourgeoises. L’autre pauvre bête dans l’affaire, c’est le cavalier lui-même. Un demi-million de soldats britanniques, la majorité d’entre eux d’origine paysanne et prolétarienne, ont été massacrés dans ce conflit de deux ans et demi qui n’aligna jamais que 45,000 Boers. Le dédain bourgeois pour les travailleurs en armes, le gaspillage humain cynique avec lequel les classes dominantes de cette époque envoyaient le prolo au casse-pipe en le traitant comme une commodité dans ses affaires, annoncent déjà les deux terribles conflits mondiaux à venir. Pour la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, dira, quelques années plus tard, Lénine aux travailleurs russes. Cela ne se fit pas dans le conflit que ce monument commémore. Le paysan et le prolétaire y ont servi le bourgeois jusqu’au sacrifice ultime, foutaise sanglante parfaitement inutile du point de vue de la vie civique et collective.
  • George William Hill (1862-1934), un sculpteur bellicolâtre. Le statuaire auteur de cette œuvre n’a fait que ça de sa carrière: de l’art belliqueux, des cénotaphes de guerre, des premiers ministres à chier, des statues de soldoques. On promeut donc ici l’art figuratif monumental le plus servile et le plus soumis à l’ordre établi imaginable. Rien de moderne là dedans, rien de séditieux, rien de vif. De l’art public apologue à gros grains et ronron, tellement insupportable qu’on ne le voit plus vraiment quand on circule dans nos villes. En toute impartialité, il faut admettre que cette statue équestre de 1907 est une des moins ratées de ce statuaire. En la regardant, avec l’attention requise, on se dit que ce sculpteur aurait pu faire quelque chose de son art. Il faudrait la descendre de ce socle arrogant, par contre, qui est une hideur intégrale.
  • Lord Strathcona (1820-1914), un grand bourgeois extorqueur. Notons, en point d’orgue, que ledit socle et sa statue ne sont pas dédiés au pauvre troupier anonyme qui tient son joual par la bride sous le feu, ou à ses semblables. Que non. Eux, ils ne sont que des objets. Le monument se veut une apologie lourdingue, veule et tonitruante, de ce Lord colonial canado-écossais mort en 1914 qui, lors de la Guerre des Boers, contra ouvertement les hésitations subtiles de son pays, le Canada, par ses initiatives privées fétides de rupin bouffi. Il engagea carrément un million de dollars (de 1902 — une somme mirifique) pour financer le Lord Strathcona’s Horse (Royal Canadians), un bataillon équestre qui alla casser du Boer pour l’Empire. Ce tycoon montréalais, politicard, négociant en fourrures, financier, magnat ferroviaire, était le grand bourgeois putride intégral, façon 19ième siècle. Et ce monument-hommage existe en fait pour lui et pour lui seul. Sans plus. Alors, la barbe.

Je crois que, par la présente, j’ai dit mes lignes de chialage fort honorablement. S’il faut se résumer, en faisant court, on dira tout simplement que cette statue équestre est une merde inique intégrale et que sa passable qualité artistique (oui, oui, elle a un assez joli mouvement et assure un traitement thématique original de son sujet, lui-même pourtant fort étroit) ne la sauvera en rien d’une pesanteur symbolique lourdement répréhensible, déplorable, bourgeoise, coloniale, meurtrière, surannée, foutue. Ce qui est dit est dit, ce qui est dénoncé est énoncé.

Faut-il pour autant la dégommer et la relocaliser dans une cours de casse. Là, d’autre part, j’ai mes difficultés. Les dégommeurs de monuments bien pensants, les abatteurs de statues larmoyants, cherchent bien souvent à effacer leur honte. Or effacer la honte c’est aussi effacer la mémoire et ça, c’est une idée hautement suspecte, qui porte souvent de fort nuisibles conséquences intellectuelles et matérielles. Non, je la laisserais là, cette commémoration d’un autre âge, comme on fait avec des arènes romaines (où il se passait pourtant fort peu de jolies choses). Simplement je placarderais devant, sur un panneau aux couleurs vives, ce que je viens tout juste de vous dire.

Il est parfaitement possible de se souvenir sans promouvoir. Et les crimes d’antan nous parlent autant que les bons coups. Il est très important de savoir qu’il fut un temps où on croyait à ces énormités-là et que ce type avec son joual, deux criminels de facto, involontairement engagés dans une absurdité stérile et sanglante de jadis, furent un jour des héros anonymes, admirés hypocritement, adulés abstraitement, financés par des exploiteurs, cerclés d’une claque impériale ronflante et de thuriféraires bourgeois gras durs, planqués, et totalement imbus de leur gros bon droit inique de voleurs et d’exploiteurs.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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À RODIN (sur une sculpture de Serge Khodalitzky)

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2014

La sculpture À RODIN de Serge Khodalitzky (ne en 1938)

La sculpture À RODIN de Serge Khodalitzky (né en 1938)

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À Rodin

À Rodin, j’ai voulu dire
Que l’on peut coexister
Sans pour autant s’imiter,
S’empoigner, se contredire…
J’ai voulu le saluer,
Parler de son influence
Et, sans trop le révérer,
Faire sentir sa persistance.
La forme et le matériau
Quelque part, c’est la même chose.
C’est poésie ou c’est prose
Mais ce sont toujours nos mots.
De Rodin, j’ai voulu rire
Un petit peu, pourquoi pas.
C’est pour… comme… le subvertir
Et pour avancer d’un pas.
Camille Claudel, elle aussi
Figure là, dans mes pensées.
Et, quand je cogite ceci,
Elle est proche, elle est citée.
À Rodin, j’ai un peu rendu
Un hommage, on peut le dire
Avec ces broutilles tordues
Qui me poussent et qui me tirent
Vers un monde percé, perçu,
Zébré de figuration
Et dont les pensées perdues
Cherchent leur penseur, à l’occasion.
À Rodin j’ai voulu signaler
Que, malgré les différences
Et les temps et les distances,
On peut toujours s’entr’aimer.

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Poème de Paul Laurendeau, tiré de Serge Khodalitzky (2014), Assemblages, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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Il y a quatre-vingt dix ans naissait JEAN-PAUL RIOPELLE

Posted by Ysengrimus sur 7 octobre 2013

une-croute-de-Riopelle

Oh, bon anniversaire KALIKALIFOURCHENKÂLIBOUÈRE. Il est né en 1923, comme mon papa, qui, lui, nous a fait le très grand plaisir-plaisir-plaisir de ne pas mourir en 2002 (comme Riopelle), c’est l’HYPERMAXIPANARDIESQUEGIGANTAL Jean-Paul Riopelle (1923-2002). Oh, pour faveur, le souffle court, entendons son appel:

L’APPEL DE RIOPELLE

L’appel de Riopelle,
C’est l’appel de la croûte.
C’est la pulsion des vraies de vraies taches
Qui sont poisseuses et qui dégouttent.
C’est le contrôle archi-complet
Sur ce que les formes évoquent.
C’est le feu au matelas
Sous la mansarde de Paul-Émile Borduas.
C’est la tempête au lac,
Sous les ciels de Jackson Pollock.
Poisseuse époque…

L’appel de Riopelle,
C’est le souci ultime de DÉGOUDINE
Qui transforme le terroir terrien
En un gras terreau de terrine,
Qui s’impose de par chez nous
Autant qu’aux confins de la Chine.
Oh, il est coupé, tranché, sectionné,
Le faisceau du figuratif.
Il est fauché, ratiboisé
Et il s’est fait tondre les tifs.
Sombrez, esquifs…

L’appel de Riopelle,
C’est la pérennité ludique du doute.
Un cheval, un lutin,
Un saxophone, un sein,
Une fleur
Ont toujours comme l’air de perler du fond
Du maelstrom de couleurs.
Sous interdit d’interdire,
Je vous dis pas de pas voir ça.
Mais, pour faveur, que ce soit de jouir,
Non de croire tout décoder sur le tas.
Ce serait trop bas…

L’appel de Riopelle,
C’est lorsque ça chuinte en étoile
Sur la toile.
Si on pouvait toucher
Ce serait écru, raboteux.
Ca piquerait la langue, mordrait les doigts,
Autant que ça pivèle les yeux.
Il reste enfin que c’est à coup de brosse âpre
Et de cinglante truelle
Qu’il s’est étalé sur le canevas de nos âmes,
L’appel de Riopelle…

(Tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète), 2013)

C’est un artiste du genre de ceux qui me font jubiler chaque fois que j’appréhende ce qu’ils déboulent. Il fut une des locomotives des Automatistes montréalais, mouvement artistique fondé circa 1940 par Paul-Émile Borduas (1905-1960). Parisien d’adoption, Riopelle fut le seul canadien à avoir jamais exposé avec les Surréalistes. S’il faut faire des rapprochements —ces derniers, toujours intempestifs— pour le peintre (outre son «maître» Borduas), on pense à Jackson Pollock (1912-1956). Pour le sculpteur, on pense aux grandes installations de faridondinesque n’importe quoi tripatif de Marcel Duchamp (1887-1968). Noter que ces deux pôles de comparaison, l’un américain, l’autre français, sont plus vieux que Riopelle. Comme Émile Nelligan (sur Rimbaud et Mallarmé), comme Claude Gauvreau (sur Dada), notre grand artiste local retardouillise d’une petite vaguelette. Cela ne le rend pas moins bon mais cela le rend vachement canadien, quelque part.

Au chapitre des grandes installations de faridondinesque n’importe quoi tripatif, il ne faut surtout pas manquer d’aller voir, si vous passez par Montréal, l’installation-sculpture urbaine LA JOUTE (1969). Elle se tient entre les rues Viger et Saint-Antoine (rues parallèles l’une à l’autre), juste au nord de l’Hôtel Continental (qui, lui, est sur Saint-Antoine). C’est dans un petit parc urbain de poche. Il y a même des bancs pour se poser et mieux accuser le coup de la contemplation de notre objet riopellesque. On peut capter celui-ci à la synthèse, comme ici (en tournant le dos à la rue Viger, l’Hôtel Continental est direct au fond, en brun pâlotte):

LA JOUTE, installation-sculpture de Jean-Paul Riopelle (1969). Photo: la Lettrée Voyageuse

LA JOUTE, installation-sculpture de Jean-Paul Riopelle (1969). Photo: la Lettrée Voyageuse

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Ou on peut circuler entre ses différents éléments et contempler chacune des portions de la composition, comme si on baguenaudait dans une sorte de mini exposition de plus petites sculptures urbaines.

LA JOUTE (détail), installation-sculpture de Jean-Paul Riopelle (1969). Photo: la Lettrée Voyageuse

LA JOUTE (détail), installation-sculpture de Jean-Paul Riopelle (1969). Photo: la Lettrée Voyageuse

C’est censé, en fait, être un kinéflaflarama dynamique, avec du feu et des jets de fontaine, mais vous faites pas chier, c’est tout le temps débretté et ça bouge en fait jamais vraiment. C’est une grosse chose polymorphe, multicourabine, tendue, austère, et silencieuse. Aussi, vaut mieux se contenter de la toucher des doigts, des pognes et des lèvres. Cela se fait plus facilement quand elle ne fonctionne pas (tout le temps, en fait). C’est du bronze mais on dirait qu’il est façonné, à l’angoisse déglobaleuse, à la tremblotte aux tripes, comme de la glaise vive, désormais finfinaufigée. Inutile de dire qu’il faut aller voir ça l’été… parce que l’hiver, c’est tout enneigé. La nuit, un anneau au sol qui le cercle, l’encercle et lui sert de franchissable enceinte l’éclaire habituellement de bas en cloque. Voilà qui se dit sans dédire ni paradire. Pour tout dire: j’adore ce zinzin.

Et d’évidence je suis pas le seul. Car Riopelle, il a fait des petits, comme le montre ce beau portrait de lui, bombinofiguratif mais toujours tourmenté, façonné un an après sa mort, par la sculpteure et statuaire française Roseline Granet. Ce portrait en pied de Riopelle (on l’imagine en train de mater une de ses grandgaudruche en gestation, dans son studio) nous signale, quand on arrive par la rue Saint-Antoine, que nous voici, et ce pour toujours, sur la Place Jean-Paul Riopelle, mes chèr(e)s. Et oh, oh, bon anniversaire KALIKALIFOURCHENKÂLIBOUÈRE.

LE GRAND JEAN-PAUL, sculpture (portrait de Jean-Paul Riopelle) de la sculpteure française Roseline Granet (2003). Photo: la Lettrée Voyageuse

LE GRAND JEAN-PAUL, sculpture (portrait en pied de Jean-Paul Riopelle) de la sculpteure-statuaire française Roseline Granet (2003). Photo: la Lettrée Voyageuse

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De la sagesse apaisante du SIMPLE FOUET EN TAI CHI du sculpteur Ju Ming (Place des Peuples, Montréal)

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2013

Le SIMPLE FOUET EN TAI CHI du sculpteur Ju Ming. Photo: la Lettrée Voyageuse

Le SIMPLE FOUET EN TAI CHI du sculpteur Ju Ming. Photo: la Lettrée Voyageuse

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C’est l’histoire, sinueuse, aigre et brumeuse, de la toute graduelle réappropriation d’un espace urbain, dans une vieille ville occupée d’Amérique du Nord britannique. L’ancienne place du marché au foin de Montréal devient, en 1860, le ci-devant Square Victoria. On plante un peu plus tard, en 1872, au milieu de ce vaste espace urbain, une statue sur socle élevé de la reine Victoria (1819-1901). La souveraine de l’occupant colonial est debout avec couronne et sceptre au faite d’une assez haute colonne… et elle est jeune et fraîche (en 1872, la vraie reine Victoria avait pourtant déjà cinquante-trois ans et était une bien triste veuve). Ce n’est pas là une de ces statues chiantes et rebattues de la Veuve Windsor empâtée et boudeuse comme celles qui trôneront plus tard, lourdement assises devant l’Université McGill (Montréal) ou devant le parlement de l’Ontario dit Queen’s Park (Toronto). Non, non, ici, on cherche à donner à la souveraine impériale une dégaine tonique, florale, diurne, radieuse, presque guillerette. Yeah right… Tout ce qu’on obtient, c’est de bien nous rappeler que la reine Victoria avait effectivement seulement dix-huit ans lorsque survint, au tout début de son long règne, la Rébellion des Patriotes de 1837-1838, réprimée dans le sang par ses très brutaux régiments coloniaux. Le nom de ce «square» et la présence de cette statue sont une cuisante et fort explicite injure colonialiste (pas surprenant que le FLQ, en 1963-1970, faisait sauter des monuments montréalais) et une cicatrice purulente dans le visage de Montréal.

Mais si une cicatrice ne disparaît pas, par contre elle se soigne. Toujours subie, sa purulence peut se voir atténuer par un aménagement urbain intelligent. C’est ce qui s’est passé, sans tambour ni trompette, en 2002-2003 quand la statue du SIMPLE FOUET EN TAI CHI (Tai Chi Single Whip dān biān taiji) du brillant et imaginatif sculpteur chinois (taiwanais) Ju Ming (né en 1938) fut installée tout au bout de la place (extrémité nord), la dominant désormais et l’investissant totalement dans sa direction (et quand on contemple la magnifique statue de Ju Ming, on se doit implacablement de tourner le dos à l’endroit où se trouve la statue de la souveraine honnie). Cette œuvre d’art urbain moderne fait partie d’une série de statues internationalement disposées inspirée par les séquences de mouvements corporels du Tai Chi. Dans le partage de ces représentations bonhommes, d’allure vaguement inukshukesque, Montréal a hérité du simple fouet, une des positions corporelles de base du Tai Chi correspondant à l’ouverture aux possibilités multiples des mouvements et des directions ultérieures et exprimant la sérénité et une rencontre paisible avec la multitude des possibles. La sagesse tendrement comique et indubitablement apaisante du SIMPLE FOUET EN TAI CHI du sculpteur universel Ju Ming se complète d’un beau cadeau que nous fit, au même moment, la ville de Paris (France). Un portail MÉTROPOLITAIN facon Hector Guimard, comme ceux de la Ville-Lumière pour encadrer la sortie de la station de métro Square Victoria (ligne orange). Things change, don’t they… Voici donc maintenant ce que le personnage de pierre effectuant le mouvement du simple fouet en Tai Chi verrait depuis sa position, s’il disposait de notre regard impudent et sagace. De la statue de la reine Victoria, jadis pôle attractif central de toute la place, on ne voit plus, partiellement caché par les arbres du dispositif, sur tribord avant, que le socle. Si une cicatrice ne disparaît pas, par contre elle se soigne…

La PLACE DES PEUPLES dans le regard du gros perso de pierre effectuant le simple fouet en Tai Chi. La porte de métro à la française est bien visible. La reine Victoria, par contre, est toute seule dans son petit coin. Le perso de pierre et nous n’en voyons plus que le socle, bien vaguement. Photo: la Lettrée Voyageuse

La PLACE DES PEUPLES telle qu’elle apparaitrait dans le regard du gros perso de pierre effectuant le simple fouet en Tai Chi. La porte de métro à la française est bien visible. La reine Victoria, par contre, est toute seule dans son petit coin. Le perso de pierre et nous n’en voyons plus que le socle, au loin. Photo: la Lettrée Voyageuse

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Les choses avancent petit à petit, donc. Bon, on ne peut pas officiellement renommer le Square Victoria. C’est là un de nos fort nombreux interdits implicites, irritants et honteux. L’occupant post-colonial canadien nous ferait chier sans fin si on osait le faire. Il va donc falloir patienter, patienter encore. Un premier signal fort, dans la direction toponymique, apparut cependant lors des manifestations des Indignés de 2011, dont cette place fut le point de ralliement, sur Montréal. Le nouvel espace que je viens de brièvement vous présenter fut alors renommé, officieusement mais très explicitement, PLACE DES PEUPLES. Cela me va parfaitement.

Indignons-nous de tout ce qui indigne. Il faut refaire la vie et un jour viendra.

Ysengrimus embrassant la Place des Peuples sous le regard patient du Cuistot Musico. Photo: Allan Erwan Berger

Ysengrimus embrassant la Place des Peuples sous le regard patient du Cuistot Musico. Photo: Allan Erwan Berger

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La sculpture urbaine LES CLOCHARDS CÉLESTES fourvoyée dans le plus poche des parcs de poche de Montréal: le Parc Miville-Couture

Posted by Ysengrimus sur 22 août 2013

Les meurt-de-faim et les artistes
N’ont pour tout bien que leurs cœurs tristes.

Émile Nelligan
(Poésies complètes, BQ, 1992, p. 146)

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LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983). Le Grand Adjuvant pointe le ciel du doigt et tient la tête du Petit Aidé. Le Moyen Adjuvant pointe aussi le ciel du doigt et touche l’épaule du Petit Aidé. Le Petit Aidé regarde sereinement dans la direction que lui indiquent les Adjuvants.

LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983). Le Grand Adjuvant pointe le ciel du doigt et tient la tête du Petit Aidé. Le Moyen Adjuvant pointe aussi le ciel du doigt et touche l’épaule du Petit Aidé. Le Petit Aidé regarde dans la direction que lui indiquent les Adjuvants.

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C’est pas mon genre de criticailler ce que me donne la ville. Mais là, le bouchon est poussé un peu loin quand même. Quand quelque chose est pas marrant, mal fagoté, tristounet, peu plaisant, godiche, barboté, minus ou raté, les québécois disent que c’est poche. Il faut donc dire sans tergiverser que c’est pas mal poche d’avoir casé la sculpture urbaine LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983), dans le parc de poche où elle se trouve fourvoyée, le Parc Miville-Couture à l’intersection de la rue Amherst et du Boulevard René Lévesque, à Montréal.

Un mot d’abord sur la sculpture elle-même. Elle fut façonnée il y a trente ans pilepoil cette année, elle mesure 6.4 mètres de haut et elle est du même artiste que LE MALHEUREUX MAGNIFIQUE. Elle procède d’ailleurs à la fois du même matériau que ce dernier, du même traitement anthropo-minimaliste (formes humaines dodues mais esquissées, sans vêtements, ni instruments, ni traits, ni pilosités. Certaines des mains n’ont pas cinq doigts) et de la même thématique tournant autour de la souffrance humaine. Mais les Clochards Célestes est un dispositif moins explicite, moins dépouillé, moins pétant que le Malheureux Magnifique de 1972. La sculpture de 1983 est plus compliquée, plus embrouillée, moins limpide. Mais bon, elle fonctionne. Et, entre autres, elle fonctionne comme une sorte d’antonyme de son parent esseulé de l’intersection Sherbrooke et Saint-Denis. Là-bas, le Malheureux Magnifique est accroupi, aplati et le perso est fin seul. Ici, les personnages sont trois — le Grand Adjuvant, le Moyen Adjuvant et le Petit Aidé — et ils se redressent les uns les autres, collectivement et comme par étapes, en s’ouvrant vers cette voûte céleste qui justement semblait peser si lourd sur le Malheureux Magnifique. C’est très moral, optimiste et socialement solidaire, moins dépressif, terrifié et paumé que le Malheureux Magnifique. Dans la scénarisation de la composition, le Grand Adjuvant et le Moyen Adjuvant pointent le ciel du doigt et/ou de la main, comme au bénéfice du Petit Aidé qu’ils tiennent à la nuque et à l’épaule et qui, lui, est assis (ses jambes semblent même tronçonnées) mais bombe vers le même ciel, un torse un peu moins esquissé que le reste des lignes corporelles du trio. Les trois acteurs font face au sud en tournant légèrement la tête vers l’est. Ils sont l’un derrière l’autre, intimement accolés, du sud au nord, du plus petit au plus grand. Ils s’appuient les uns sur les autres, anti-dominos se redressant: le Grand Adjuvant supporte le Moyen Adjuvant et les deux supportent le Petit Aidé. Ils sont comme empilés et partiellement enchevêtrés. Le Moyen Adjuvant, sandwiché au centre de la composition, est le moins discernable des trois. L’image globale ne se décode pas automatiquement. Il y a vraiment quelque chose de cryptique, de pas simple, d’ardu, de pas évident. Il faut regarder longuement la sculpture, tourner autour et, surtout, lui faire face pour finir par saisir ce qui se passe.

Le Malheureux Magnifique et les Clochards Célestes ont une autre caractéristique primordiale, primale, qui leur est commune. Ce sont des nus fessus. Les fesses indubitablement ont de l’importance dans ces deux œuvres qui sont, sans l’ombre d’un doute, chacune à sa manière, des aventures callipyges. Et c’est ici justement que l’aventure passe en mésaventure, vu qu’une insidieuse censure s’applique sans bruit, en douce… et qu’elle va prendre une tournure passablement nuisible, dans le cas des locataires gigantesques du Parc Miville-Couture, ce petit parc de poche pocheles Clochards Célestes sont fourvoyés. Pour discrètement censurer le Malheureux Magnifique, on l’a retiré, sans trompettes, de la petite place où il se trouvait auparavant et on l’a collé dos à un mur. Tant et tant qu’il n’y a eu que des photographes très assidus et méthodiques pour aller lui chercher les fesses (et, dans le même mouvement, pour problématiser celles-ci thématiquement). Dans le cas des Clochards Célestes, ce sont les fesses du Grand Adjuvant (les seules visibles), le point terminal nord de l’empilade humaine représentée, qui vont poser problème. Mais n’anticipons pas.

Passons plutôt sans transition à ce petit parc à l’intersection de la rue Amherst et du boulevard René Lévesque. Le Parc Miville-Couture est un modeste rectangle dont on voit facilement les quatre coins. Il est cerné par deux murs d’immeubles sur ses flancs nord et est, par le boulevard René Lévesque et la rue Amherst sur ses flancs sud et ouest. Dans le sens nord-sud, il se traverse en soixante pas ordinaires. Dans le sens est-ouest, en trente. En principe, je n’ai rien contre les parcs de poche. Il en est de fort jolis et, en soi, le Parc Miville-Couture ne fait pas exception. Quelques bons érables suffisent à l’ombrager très honorablement et, abstraction faite du bruit des voitures (le boulevard René Lévesque est une des plus grosses artères de la métropole – mais bon, il faut bien assumer la ville), il est tout à fait possible de s’y asseoir et d’y lire un livre ou son journal sans trop de difficulté. Le problème est ailleurs.

Ça commence à clocher avec la disposition des quelques bancs disponibles. Il y a des bancs tout autour de la statue mais tous ces bancs, sauf deux, tournent le dos à ladite statue. (comme on le discerne quand on regarde la statue depuis la rue Amherst — matez moi ce banc qui (nous) regarde (sur) Amherst et tourne le dos à l’oeuvre). Donc, quand on s’assoie sur ces susdits bancs tournant le dos à la statue, on discerne sans faillir les bagnoles qui passent sur la rue Amherst et/ou sur le boulevard René Lévesque. Tant et tant que, pour pouvoir regarder la statue, il faut, en fait, marcher autour du petit demi-ovale carrelé sur lequel l’œuvre est posée dans ce petit parc de poche duquel il faudrait, du reste, pouvoir sortir un peu pour voir cette masse de plus de six mètres de haut avec la perspective adéquate, c’est-à-dire depuis pas trop près de sa base. Quand on se décide finalement à aller s’asseoir sur un des deux seuls bancs depuis lesquels on peut regarder la statue, on se retrouve sous deux grands arbres nous cachant partiellement la partie supérieure de l’œuvre. Depuis ces bancs, qui sont côte à côte au nord du parc, ne nous sont visibles alors… que les longues jambes et les fesses plantureuses du Grand Adjuvant. Et ce, en gros plan (car nous sommes encore bien trop proches de la statue).

Les fesses du Grand Adjuvant des CLOCHARDS CELESTES telles que vues depuis un des deux seuls bancs du Parc Miville-Couture faisant «face» (si vous me passez le mot) à la statue. Photo: Robert Derome (la prise date un peu. Aujourd’hui, le feuillage d’un arbre cache le dos du perso)

Les fesses du Grand Adjuvant des CLOCHARDS CELESTES telles que vues depuis un des deux seuls bancs du Parc Miville-Couture faisant «face» (si vous me passez le mot) à la statue. Photo: Robert Derome (la prise date un peu. Aujourd’hui, le feuillage d’un arbre cache le dos du perso)

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Sur le coup, toujours bon public, j’ai voulu d’abord y voir une sorte de vengeance thématique antithétique du sort fait au Malheureux Magnifique, par le dispositif urbain… mais aussi par l’artiste même. Notre bon Malheureux est accroupi, les fesses cachées contre le sol (de par l’artiste) et devant un mur (de par son emplacement urbain). Ici, avec ces trois Clochards, loisir nous est donné de bien contempler des fesses triomphantes fièrement dressées entre les jolies feuilles de nos bons érables sains et verts (ou multicolores en automne). Cette idée d’une antinomie fessière entre les deux œuvres marcherait sans clopiner, possiblement, à la rigueur, si le Grand Adjuvant était fin seul dans la composition. Or il y a trois Clochards… et, trois fois hélas, depuis le point de vue des seuls bancs faisant face à l’œuvre, les deux autres persos, et, conséquemment toute la thématique complexe et symboliquement «céleste» de la composition, nous sont cachés par les jambes et le cul du Grand Adjuvant qui occupent, elles, tout notre champ de vision. L’œuvre nous tourne le dos, ni plus ni moins. C’est pas voulu, ça. La statue comme narration, ne peut pas être contemplées depuis ces seules places assises l’envisageant. On raterait alors le tout de sa théâtralité. Tout ce qu’elle fait, c’est de nous montrer son cul, ce qui ne fonctionnerait que si c’était là sa fonction exclusive.

C’est en retournant mentalement la statue de cent quatre-vingt degrés pour qu’elle me fasse face sur mon banc lui faisant «face» (la voici maintenant mentalement cul au sud) que j’ai commencé à me dire qu’il y avait là moins jubilation d’antonymie thématique fessue que censure urbaine insidieuse. Me projetant ensuite (mentalement toujours, hein, on peut pas vraiment y aller physiquement: trop de bagnoles) quelque part en un point situé entre les deux voies du boulevard René Lévesque, je me suis dis que quelqu’un se trouvant là, en voiture par exemple, ne verrait alors, de ma statue retournée (mentalement), qu’un grand cul blanc dressé dans le feuillage des érable. Comme l’avant de la composition, trop complexe narrativement et figurativement, ne peut pas être saisi efficacement depuis une voiture qui, elle, file et rate le tout du show dans son mouvement, force me fut de conclure que la priorité avait donc été moins de montrer la petite façade de l’œuvre aux automobilistes que de leur cacher son grand cul… C’est bien vrai de vrai que, depuis le boulevard, il aurait vraiment été difficile de donner un titre autre que cul immaculé sous les arbres à cette composition. Et comme en plus la rue Amherst est une des bonnes artères permettant d’accéder au cœur du Quartier Gai, situé lui-même un peu en contre-haut, à environ trois-cent cinquante pas ordinaires, sur la rue Sainte-Catherine, les interprétation folâtres de ce signal d’entrée vers le Village n’auraient pas manqué de fleurir… C’eut été cocasse, savoureux et drolatique mais il faut quand même aussi tenir un petit peu compte de ce que l’œuvre fait effectivement.

Sur la base de ce potentiel catastrophique ès malentendus & innuendo en rafales, j’ai laissé tombé l’idée de pouvoir simplement m’assoir devant cette œuvre, dans ce petit parc, sans tout y chambouler (du moins par la pensée). Renonçant donc à voir la statue de face depuis mon banc, je l’ai remise mentalement dans sa position initiale, cul dans ma direction (la voici maintenant revenue cul au nord). J’ai alors envisagé, mentalement toujours, de retourner les bancs se trouvant devant la statue, depuis l’autre côté du parc de poche (son côté sud), pour qu’ils regardent la scène avec les trois persos. Mais ces bancs sont bien trop proches du boulevard René Lévesque. On s’y retrouve au soleil, l’ombrage des arbres surplombant la statue ne les rejoint pas et on a le tapage du boulevard bien installé dans les oreilles. On n’est plus vraiment dans le parc, sur ces bancs du sud. Ces bancs sont de fait occupés par des gens attendant le bus (il y a aussi un abribus sur le boulevard, à bâbord du Grand Adjuvant). Retourner puis, ensuite, inévitablement, rapprocher ces bancs de l’avant du parc de la statue priverait ces gens de leur banc pour attendre le bus et ne donnerait rien de plus dans le parc de poche même. Ils seraient alors sous l’ombrage des arbres, certes, mais on y verrait l’avant de la statue de trop près, ratant complètement l’expérience qu’on vit pour embrasser la complexité de sa portion avant, quand on se tient debout aux pourtours de l’ovale carrelé qu’elle occupe au centre du parc. Le parc est trop petit, hostie. Inutile d’ajouter qu’il serait idiot et cruel d’élaguer les arbres pour rendre la statue plus visible, de cul ou de face. Le parc dessert très mal l’œuvre qui l’occupe mais gagne finalement passablement en agrément justement d’être ombragé par ce tout petit bouquet de vieux arbres.

Les deux bancs donnant sur la rue Amherst pourraient, eux, êtres retournés et permettraient au moins de contempler la statue de franc profil, ce qui est un angle intéressant. Pourquoi diable ces bancs là sont-ils tournés vers la rue Amherst plutôt que vers nos trois nudistes immaculés? Sais pas. Ou alors, serait-ce, oh… oh… que le Grand Adjuvant debout et penché légèrement vers l’avant, montrant fièrement le ciel à ses deux comparses, a, ici aussi, de profil, les fesses maximalement saillantes? La censure derechef aurait joué? La peur des plaintes à la mairie de ces bigots tapageurs et de ces pense-petits méthodiques qui, de facto, mènent le monde? C’est tristement envisageable. Enfin, ces deux autres bancs là regardent donc les bagnoles bifurquer en trombe dans l’intersection et ne profitent pas, eux non plus, de l’ombrage des arbres. Tout se passe comme si ces bancs avaient en fait été mis en place avant l’installation de la statue et qu’on avait négligé de les reconfigurer pour servir l’œuvre. Ça aussi, hélas, c’est tristement envisageable. Ah, mes amis, il faut le voir pour le croire… arbres, disposition des bancs, volume du parc, emplacement, positionnement de la statue, carence en espace piétonnier sur cette grosse intersection vacarmeuse, tout cloche dans ce parc de poche. Et c’est bien poche car c’est au détriment de la statue les Clochards Célestes, cette belle œuvre insolite, dense et généreuse qui, conséquemment, est mal connue et, vraiment, mériterait mieux… ou ailleurs… ou autrement…

LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983). Photos: Allan Erwan Berger

LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983). Photos: Allan Erwan Berger

LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983) vus depuis... le banc de parc leur tournant le dos sur la rue Amherst. Photo: Allan Erwan Berger

LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983) vus depuis… le banc de parc leur tournant le dos sur la rue Amherst. Photo: Allan Erwan Berger

LES CLOCHARDS CÉLESTES (inquiétant détail) de Pierre-Yves Angers (1983). Photo: Allan Erwan Berger

LES CLOCHARDS CÉLESTES (inquiétant détail) de Pierre-Yves Angers (1983). Photo: Allan Erwan Berger

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Le Malheureux Magnifique

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2013

LE MALHEUREUX MAGNIFIQUE, sculpture extérieure de Pierre-Yves Angers, 1972, intersection des rues Saint Denis et Sherbrooke, Montréal. Photo: La Lettrée Voyageuse

LE MALHEUREUX MAGNIFIQUE, sculpture extérieure de Pierre-Yves Angers, 1972, coin Saint Denis et Sherbrooke, Montréal. Photo: La Lettrée Voyageuse

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Le Malheureux Magnifique s’accroupit devant l’édifice Alcide-Chaussée.
Il est cyclopéen mais il est tout recroquevillé.
Il est façonné, d’un bloc,
Dans une sorte de composite
Plastique
Qui ne se gène pas, oh non, pour faire un petit peu toc
Et qui ne demande à personne la permission
D’être matériau de composition.
Il est d’un jaune uni, de pissotière
Qui ne transige guère.
Une teinte fade et moderniste
Pas jojo mais pas triste.
Et le Malheureux Magnifique
Se tient si serré, la tête entre les genoux
Et les mains empilées sur la nuque,
Sans postiche ni perruque.
Il est en boule, ou mieux en cube.
C’est lui, le bébé oublié de Priam et d’Hécube.
Il est la force vive du désespoir fou.
Il n’a pas de traits, pas de barbe, pas de tifs
Et pourtant, il a un de ces airs mutins, furtifs.
Ses grands doigts de pieds écartés
Sont aigus et triangulés,
Palmés et triangulaires.
Il est si paumé mais il est si fier.
Aléatoire et fatal,
Doucereux et brutal,
Il est de dégaine cardinale.
Il est si plein d’amour que c’en est pas normal.
Son trait évasé, incisif,
Est formidablement allusif.
Et pourtant il est là, tout là.
N’en doutez surtout pas.
Sa facture est compacte,
Sa force est concentrique.
Ne minimisons pas le très étrange impact
Sur notre devenir, du Malheureux Magnifique.

(Tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète), 2013)

YSENGRIMUS au MALHEUREUX MAGNIFIQUE. Photo: La Lettrée Voyageuse

YSENGRIMUS au MALHEUREUX MAGNIFIQUE. Photo: La Lettrée Voyageuse

Fiche descriptive accompagnant la statue du Malheureux Magnifique

Fiche descriptive accompagnant la statue du Malheureux Magnifique

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