Le Carnet d'Ysengrimus

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La fonction historique objective du militarisme

Posted by Ysengrimus sur 21 septembre 2020


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On va partir, si vous le voulez bien, d’un héritage historique mal connu et souvent mal évalué (surtout par l’ethnocentrisme occidental), celui de l’Empire Mongol. Quand Gengis Khan (1162-1227) unifie les tribus mongoles des steppes d’Asie Centrale, en 1206, il se fonde sur une ligne doctrinale frustre, schématique et sommaire mais, pour le coup, parfaitement limpide. Initialement nomades, les Mongols du temps commençaient à manifester des traces de sédentarisation. Cela influait notamment sur leur mode de gouvernance qui devenait plus aristocratique, moins direct ou frontal, plus téteux, plus obséquieux, plus axé sur le copinage, la déférence et les coteries semi-parasitaires. L’action de Gengis Khan va marquer une pulsion ouvertement et explicitement réactionnaire, face au sédentarisme naissant des steppes. Bergers, vachers et dresseurs de chevaux transhumants, les hobereaux des tribus qui se groupent autour du Khan misent sur le mouvement et la mobilité comme organisation sociale. Avant 1206, quand les Mongols se battront difficultueusement entre eux en quête myope de leur unité, Gengis Khan verra à soigneusement et méthodiquement détruire tous les éléments tendanciellement sédentarisants, chez les peuplades mongoles et turques qui se joindront à lui. Il promeut les meilleurs combattants, quelles que soient leurs origines sociales (on a parlé, dans le cas de son modèle social, de méritocratie fonctionnelle) et il réduit à leur plus simple expression toutes activités des Mongols, autres que l’entrainement militaire, la fabrication d’armes et la guerre.

La société mongole de 1206 est donc une société fortement militarisée. Nomade, efficace, minimaliste dans son fonctionnement, elle gère, de façon stricte, brutale même, la chasse, l’esclavage, l’hospitalité, le pluralisme religieux et la maritalité (interdiction du rapt marital intertribal, qui perpétuait des vendettas interminables). Ce programme repose sur un fond doctrinal très net. La sédentarisation est un avachissement social. Tout peuple conquis et absorbé doit en revenir au nomadisme guerrier. Ce soubresaut puriste, ce raidissement rigoriste des tribus regroupées de plus en plus massivement autour du Khan, au centre de la steppe, va fonctionner fort honorablement pour les Mongols et les Turcs fraichement sédentarisés. Ce sera, pour eux, une manière de rafraichissant retour aux sources civilisationnelles vives, si on ose dire. Le fait de se remettre au nomadisme, en bon ordre, dans le cadre rigide configuré martialement sous Gengis Khan, va passablement les servir, sur un siècle et demi environ, les entrainant dans une grande aventure historique qui, avouons-le d’office, fera quarante millions de morts, soit environ 15% de l’humanité de l’époque.

Le Gengis Khan problématique, dialectique… qui va nous permettre ici d’en venir à exemplifier la fonction objective du militarisme, déploiera sa joute historique sur vingt ans environ (1206-1227). Ce Gengis Khan (ce nom signifie souverain universel) décide, une fois les Mongols unifiés, renomadisés et surmilitarisés, de s’attaquer aux grands empires sédentaires qui l’entourent, de plus loin. La ligne doctrinale de sa mission civilisatrice reste inchangée. Le chef militaire le plus puissant du monde aspire à nomadiser les peuples suivants (je résume): les Chinois, les Indiens, les Musulmans (au moins ceux de l’empire de Samarcande… ses descendants pousseront le bouchon destructeur jusqu’à Bagdad), les Georgiens, les Ukrainiens, les Russes. Vaste programme. La pulsion destructrice des ci-devant hordes mongoles repose sur cette ligne doctrinale civilisatrice. Détruire et massacrer tout ce qui procède du sédentarisme avachi (bourgades civiles, constructions en dur et récoltes fixes), ne garder que ce qui favorise le programme nomadiste revigorant (butin transportable, bétail, soldats, puis éventuellement, forgerons, artisans, ingénieurs, lettrés, traducteurs, commerçants, espions, penseurs). Évidemment, du temps de l’unification mongole, il ne s’agissait que de foutre le feu à quelques douzaines de yourtes et de rabrouer quelques centaines de cavaliers avant de les intégrer à coup de pompes dans le cul au sein de ses phalanges. Aujourd’hui (1206-1227), le programme anti-sédentariste l’oblige à ravager Pékin, Kiev ou Samarcande (ce qu’il fit). Redisons-le: c’était un bien vaste programme.

L’Empire Mongol se déploie sur trois générations, pour ensuite se fragmenter et se dissoudre lentement, en grandes zones particularisées. Gengis Khan, vers la fin de sa vie, se retrouve un peu comme les peuples germaniques ayant envahi l’empire romain. Il est moins civilisé que les peuples qu’il occupe, si bien que ceux-ci finissent par l’amener à se rendre compte que détruire la sédentarité, c’est faisable, dans les steppes, pour un temps… mais c’est pas possible aux confins de la terre, pour tous les temps. Pourquoi raser des villes de plus en plus difficiles à prendre parce que solidement fortifiées et défendues, puis tuer toute la société civile et prendre un butin ad hoc et ponctuel, quand on peut les assiéger, les inféoder et les rançonner sur le long terme? Pour simplifier, disons que les conquis musulmans du Khan vont lui enseigner le commerce et que ses conquis chinois vont lui enseigner la taxation.

Après la mort de Gengis Khan, sa doctrine nomadiste sera graduellement abandonnée et les Mongols vont de plus en plus fonctionner comme des envahisseurs et des occupants conventionnels. Ils vont mettre en place l’empire contigu le plus vaste de l’histoire connue et prendre leur place inusitée dans cet espace: celle de gendarmes du monde asiatique médiéval. En toute dialectique, le tonitruant bellicisme mongol de jadis débouchera sur son contraire, la Pax Mongolica. Une structure d’intendance supranationale, ayant pété et cassé tous les grands et petits régionalismes asiatiques imaginables, et assurant, autour des vieilles routes de la soie, un dispositif commercial si sécuritaire qu’on a un jour dit: une jeune fille peut traverser à pied toute l’Asie avec une pépite d’or déposée sur la tête.

Anticipateur inconscient de sa fonction future, le militarisme mongol d’origine ne servit à rien à lui tout seul. On peut dire que la quête de Gengis Khan aurait pu finir en queue de carpe comme, disons, celle d’Alexandre le Grand ou des (bien nommés) Vandales si les successeurs du Khan n’avaient remis le dispositif militaire à sa juste place, celle d’une configuration constabulaire finalement subordonnée et instrumentalisée par l’élargissement civilisationnel que les destructions du Khan favorisa, en croyant initialement le liquider. La superfétation militariste, œuvre historique de Gengis Khan, ne lui survécut pas, en l’état. Elle se dilua, en s’ouvrant sur l’ensemble des nouvelles interconnexions qu’elle anticipait. En bonne émanation schématique d’une civilisation sommaire, cette superfétation militariste spécifique ne rencontra sa fonction que deux générations après sa vigoureuse mise en place. On le voit, la fonction historique objective du militarisme ne se fait jour à l’esprit que lorsque les limitations dudit militarisme apparaissent.

Pour le coup, à la lumière de cette leçon historique, on pourrait analyser les superfétations militaristes plus modernes dans l’angle de cette même dialectique de la puissance superficielle et des limitations civilisationnelles de fond du cadre militaire. Voyez le bonapartisme et le stalinisme. Ils ont en commun d’émaner d’une révolution majeure, de souder temporairement la nation par-delà ses conflits de classe inhérents, de militariser l’intégralité d’un peuple et de conquérir et soumettre un bonne partie de l’Europe… un temps. La grandeur de la France de 1812 ou de l’Union Soviétique de 1955 est un leurre dont on doit abandonner la fascination à ses contemporains. La surchauffe militariste de ces structures sociales compromet leur fonctionnement effectif, à terme. Disons la chose comme elle est, la fonction historique effective du militarisme c’est celle du baroud. Les sociétés civiles finissent toujours par dissoudre les pouvoirs militaires, qui sont émaciés, restrictifs, circonscrits, abstraits (sur le gouvernement par les juntes: même commentaire). Les traits saillants de la force militaire de Bonaparte et de Staline, avec le recul, apparaissent comme ce qu’ils sont vraiment, des indices de fragilité socio-économique, d’inquiétude autoritaire, et, au fond, de limitations civilisationnelles qui font que le saindoux social les encerclant finira par les engourdir et les engluer, comme Samarcande et Pékin (pourtant militairement détruites) finirent par engluer Gengis Khan.

Dans l’hypothèse optimiste qui sous-tend la présente réflexion, on peut envisager qu’on soit sortis du cycle meurtrier centenaire des grandes guerres de masse modernes. Guerre de Crimée (1853-56), Guerre de Sécession (1860-65), Guerre franco-allemande (1870-71), Guerre des Boers (1899-1902), Première Guerre Mondiale (1914-18), Deuxième Guerre Mondiale (1939-45), Guerre de Corée (1950-53), Guerre du Vietnam (1953-75). Les progrès sociaux épisodiques dont on nous raconte qu’ils émanent de ces guerres sont plutôt la manifestation des résistances sociétales les plus aigües face à ces conflits. Pour sa part, la guerre contemporaine est désormais très affairée à continuer de se mythologiser comme une impossibilité stratégique (hivers nucléaire, blablabla, etc.), alors qu’en fait elle pédale dans le saindoux des résistances sociétales et de la mémoire historique accumulée, qui sont la version moderne de ce que les peuples occupés de l’Empire Mongol ont servi aux héritiers de Gengis Khan, lors de la Pax Mongolica. Les guerres de théâtres contemporaines, pour leur part, sont des soubresauts ponctuels largement télécommandés par le bellicisme d’affaire. Enfin, bon, on verra bien la suite. Ce qui compte surtout, au niveau du principe fondamental, c’est que le militarisme superfétatoire est analysé ici comme un indice de faiblesse fonctionnelle des sociétés. Surspécialisée dans sa fonction de gendarme du monde, la civilisation à laquelle l’Histoire assigne temporairement (et toujours un peu fortuitement) le susdit rôle de gendarme du monde se retrouve anémiée, drainée, affaiblie, affadie, mal embouchée socialement, ruinée budgétairement, discréditée. Dans le cas du présent exemple, le recul historique a parlé. Pékin aujourd’hui est une des grandes capitales du monde tandis que les Mongols jouent tranquillement aux osselets dans leur petite principauté lointaine. Le peuple hautement militarisé ne s’est pas pérennisé. Dans son cas, la vieille image du colosse aux pieds d’argile joue parfaitement.

Le complexe militaro-industriel américain devrait méditer ce billet, qu’il ne lira pas (ce qui est dommage). Les lamentations d’Obama et de Trump sur les trillions de dollars dépensés dans des guerres locales chaotiques aux résultats confus sont un début embryonnaire de conscience. On croirait voir Gengis Khan vieillissant, accroupi dans sa yourte, en train de se demander si son être suprême approximé ne serait pas le même que celui des Musulmans, des Ukrainiens et des Chinois et si finalement le beau ciel bleu des steppes n’est pas, au fond, tout aussi bleu au-dessus de la tête de tout le monde.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Qu’est-ce que le stalinisme?

Posted by Ysengrimus sur 5 mars 2013

Staline par Picasso (1936)

Staline par Picasso (1953)

Il y a soixante ans aujourd’hui mourrait Staline et, rantanplan ritournelle, ses détracteurs ignares continuent encore de bêler et de se lamenter en faisant trop ostensiblement semblant de bien trembler comme des feuilles. Dictateur brutal, assassin livide, génocidaire inflexible. On continue d’ériger Staline en monstre. On fantasme sur ses portraits de mairies et sur ses cyclopéennes images d’Épinal parcheminées, sans même s’aviser du fait que, ce faisant, on continue tout simplement de poissonner dans la propagande soviétique post-stalinienne d’autrefois ou ce qu’il en reste. On transforme la dévotion de jadis en démonisation d’aujourd’hui, en en perpétuant, parfaitement intacte, l’irrationalité frileuse. J’ai de moins en moins de patience pour cette constante propension contemporaine à remplacer l’analyse historique effective, et même la description factuelle la plus élémentaire, par un espèce de petit manichéisme crétin de boutiquier, montrant les bons et les méchants et jugeant l’histoire, sans recul, ni relativisme, ni perspective, ni vision. On commente toujours dans le même sens ce qui nous déplaît dans l’histoire, selon des petits critères arriérés de père et de mère de familles étroits, plutôt que de chercher le moindrement à la comprendre dans sa logique propre, pour s’enrichir effectivement de ses si cuisantes leçons. L’injure intellectuelle suprême consiste à assimiler niaiseusement stalinisme et hitlérisme sous prétexte qu’il y a eu de l’autoritarisme et des morts en pagaille. N’importe quoi, confusionnisme, ineptie. Cessons une bonne fois de cerner notre compréhension factuelle dans le saindoux des bobards moralistes. Deux générations nous séparent de ces drames. Les morts on enterré leurs morts et sont morts eux aussi. Notre modeste tâche est de faire la synthèse, de comprendre ce qui s’est passé au maximum, sans constamment enchevêtrer opinion et description. Posons donc la question froidement: qu’est-ce que le stalinisme? Chose certaine, ce n’est pas une doctrine ou un programme politique formulés. C’est un résultat factuel, historique, immense, collectif. Résumons-en le tableau descriptif, très spécifique.

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Inflexibilité objectiviste. Le stalinisme résulte d’une révolution, d’une révolution majeure. Des événements titanesques, profondément supérieurs en complexité et en magnitude par rapport aux personnalités qui les animèrent, ont porté le stalinisme, lui ont donné ses contours, sa forme particulière, sa raison d’exister. Émanation des faits explosifs, le stalinisme garde, très intimement imprimées en lui, une conscience et une soumission envers ces faits supérieurs. Hyper-conformisme inavoué, le stalinisme sait foncièrement que l’histoire se fait à travers l’immense masse de ses acteurs et que chercher à la dévier ne peut résulter qu’à l’écrapoutissement d’un certain acteur et son remplacement par un rouage plus solide, plus inflexible, plus gyroscopique, mieux coulé. Staline c’est un surnom. Cela signifie «l’homme d’acier». L’acteur staliniste est froid et ferme mais c’est parce que la phase historique qu’il sert est implacable. Et il est insensible non par cynisme, opportunisme, arrivisme ou indifférence, mais par pure et simple solidité. La république de Géorgie et les géorgiens ne bénéficieront jamais du fait que Staline (cela s’entend même à son accent quand il parle russe) est un compatriote, un gars du pays. Le fils de Staline, officier capturé et pris en otage par les Allemands pendant la guerre, ne sera pas échangé contre un Reichfeldmarschall (les Allemands exécuteront l’otage). Ce genre d’arrangement, de traitement de faveur de l’ordre de la combine, ne fait pas partie du dispositif intellectuel et mental de ce qu’est l’intentance staliniste. L’acteur staliniste sent que les forces objectives de l’histoire agiront, que les petites républiques se soumettront à la grande, que le peuple soviétique ne cédera pas au chantage de ceux qui prennent un grand nombre de ses enfants en otage. Le staliniste est calculateur mais, au fond, la soumission machinale aux forces colossales de l’histoire en marche, c’est là le seul calcul qu’il fait vraiment. Quand il se met à croire qu’il peut infléchir les faits à son avantage ou à l’avantage de quiconque, ou les dominer, ou les décrire sans risque, il n’est plus staliniste. Il devient subjectiviste, alors que le stalinisme est fondamentalement un objectivisme.

Crypto-pouvoir (de par l’appareil). Le stalinisme est un pouvoir. Mais ce n’est pas le pouvoir-spectacle emplumé, usurpé et cabot d’un Mussolini ou hystérique, revanchard et mystifiant d’un Hitler. Les présidents de conseils, les commissaires du peuple, les ministres, les tribuns révolutionnaires, les bavards, les agités, les têtes d’affiches, les publicistes… le stalinisme laisse ces rôles à d’autres. Le stalinisme est la quintessence historique et politique la plus achevée de l’éminence grise. Staline garde longtemps un rôle effacé, discret, peu visible. Il occupe un poste pas trop prestigieux au début de son positionnement: secrétaire général du parti communiste. C’est une fonction de plombier, d’intendant, de coordonnateur, de chef de pupitre journalistique classant et sélectionnant des articles écrits par d’autres. Et au lieu de hisser sa personne vers les plus hauts pouvoirs, le staliniste tire les plus hauts pouvoirs vers sa personne. Les plus hauts pouvoirs, disons: les pouvoirs les plus profonds, les leviers, les grands mécanismes, les vecteurs informés d’un appareil qui s’organise comme autorité, par delà les modes, les tendances, les folliculaires et le blablabla. Le stalinisme ne domine pas l’appareil bureaucratique. Il en émane et, éventuellement, l’incarne. Orateur froid, lent, laconique, prosaïque, exempt de pathos ou de passion, Staline fait parler le pouvoir bureaucratique par sa bouche, sur un ton calme. La force faussement tranquille de Staline c’est la trace empirique de la puissance de l’appareil. Par conséquent, il est absolument crucial de se rentrer dans le crâne une bonne fois que quand Staline se met à cultiver des tics de dictateur mentalement délabré (parano, infaillibilisme, cynisme de satrape, scientisme de tocade, antisémitisme), il devient un despote conventionnel et, alors, en soi, il n’est plus intrinsèquement staliniste. Eh oui, les amis, le vieux Staline s’est, en fin de course, passablement déstalinisé lui-même. Khrouchtchev n’aura fait que parachever cette petite œuvre là.

Dédouanement subjectiviste méthodique (de par les adversaires). Le stalinisme est une manœuvre, un louvoiement, un surfing, une survie. Le stalinisme n’est pas une pratique politique d’années calmes ou d’années fastes. C’est un savoir-faire et une action qui opèrent dans le danger majeur permanent. Guerre civile (plombée d’importantes incursions internationales), faillite rurale, famines urbaines, crises de la productivité industrielle, guerre mondiale. Le stalinisme combat certes l’ennemi extérieur. Mais, dans sa facette (inter)subjective, il mène surtout la charge autocritique. Il développe une excellence consommée dans l’art délicat d’encadrer des crises intérieures en les laissant tapageusement fleurir, puis de les faire se solder en l’autodestruction subjective… des autres. Important: les victimes les plus solennelles du stalinisme s’autodétruisent au nom de la cause et de la purification de la cause par la plus radicale et terminale des autocritiques publiques. Le stalinisme joue les droites contre les gauches, les gauches contre les droites, il tire des alliés au centre, les réduit puis les élimine. Le stalinisme corrode et détruit toute compétition, tout vedettariat, toute insoumission frondeuse, toute alternative, surtout les alternatives personnelles, individuelles. On rapporte qu’Hitler enviera la soumission machinale bien huilée de l’armée soviétique, soigneusement purgée avant guerre de milliers d’officiers tête enflée et décorés aux multiples chamarres du temps d’Octobre. Le stalinisme est le contrepoison souverain contre toutes les déviations. Il place la ligne. Les procès de Moscou furent l’exercice de relations publiques suprême de la portion subjectiviste, «dialectique», «autocritique» et infailliblement auto-protectrice du stalinisme.

Fidélité doctrinale de façade. Le stalinisme est une attitude de fausse soumission doctrinale. C’est la posture veule du pseudo-disciple, du vicaire huileux, du thuriféraire ostentatoire, de l’épigone torve, du théoricien tricheur, du tacticien pragmatiste camouflant soigneusement ses initiatives. C’est la scolastique des lendemains qui chantent continuée par des moyens politico-militaires. C’est le mixage internationaliste des nationalités sous haute surveillance des minorités russes des républiques. C’est le stakhanovisme comme déguisement socialiste du fordisme et du taylorisme. C’est la duplicité permanente de la consolidation post-révolutionnaire dans un seul pays. C’est surtout Platon, le modeste lutteur de foire, faisant malicieusement parler le sage Socrate et se cachant sciemment derrière lui. Le principal ouvrage de théorie socio-politique de Staline s’intitule Questions du léninisme. Personne n’a jamais écrit un traité qui se serait intitulé Questions du stalinisme… Dans ce genre d’exposé doctrinal, Staline ne fait avancer ses idées qu’en affectant d’exposer celles de Lénine. Staline embaume Lénine sans lui avoir préalablement demandé son avis. C’est pas simple, intellectuellement, cette affaire là, parce que pour se rendre compte qu’il y a eu déviation, biais pragmatique, distorsion, triche, truc, astuce, révisionnisme (pour reprendre le mot consacré), le penseur de base, le théoricien discipliné, le lecteur assidu, le stakhanoviste honnête, eh bien il doit forer à travers l’épais linceul léninien avant de se taper contre la petitesse et l’absence de vision staliniste… Drôle de dictateur qui s’efface derrière l’étendard d’un maître. Drôle de rouage bureaucratique qui restitue subrepticement l’autocratisme, sans s’allouer la visibilité monarchique ou présidentielle dudit autocratisme. C’est bien qu’il faut apparaître comme le serviteur de la révolution, pas comme son maître. Impérial mais aventurier, Bonaparte a pu dire: La Révolution Française est terminée. Apparatchik quand même lourdement déterminé, Staline n’a pas eu cette latitude.

Fausse faiblesse, souplesse élastique de la trame des rets. Le stalinisme est une grande force hypocrite. C’est une posture radicalement stoïque et faussement flexible. C’est un gigantesque bluff au poker du monde et ce, de droite comme de gauche. Au moment du déclenchement de l’Opération Barbarossa, il y a trois millions de soldats allemands aux frontières de l’URSS. Staline ne dit rien, il semble laisser faire, regarder ailleurs. On a prétendu qu’il ne croyait pas à l’imminence d’une invasion et qu’il s’en tira par la suite, par simple chance. La chance n’a rien à voir avec des événements de cette magnitude. Jamais. Le fait est que Staline avait donné toutes les apparences de la souplesse, de la faiblesse presque, devant l’Allemagne nazie, notamment de par le très calculateur Pacte Germano-Soviétique, si mystérieux et si déroutant pour toutes les gauches (après coup, hein, car sur le coup il fut en fait secret). Les Allemands avancent jusqu’aux portes de Moscou. Ils croient marcher sur du velours. Ils s’empêtrent dans des rets. Froid, indifférent à la somme colossale de destructions subies par son propre pays, Staline vainc incontestablement, imparablement, et c’est d’avoir été sous-estimé. Il n’évacue pas Moscou et finira par prendre Berlin. Il devient l’homme crucial de l’immédiat après-guerre. Et, sur la photo de la conférence de Yalta, il a l’air d’un gros somnambule un peu distrait, presque placide. Ne le croyez surtout pas. It’s an act… Cet homme d’état a feint la faiblesse, la souplesse, la niaiserie, la bonhomie paterne (souvenons nous du surnom vernaculaire de Petit Père des peuples), la modestie ou la distraction, pendant le gros de sa vie de politique. Trotsky le prenait pour un petit joueur. Il détruira Trotsky. Lénine le prenait pour un brutal. Byzantin et subtil, il donnera, à l’aube de la Guerre Froide, au pouvoir «internationaliste» soviétique, une étrange flexibilité caoutchouteuse qui en déroutera plusieurs, à droite comme à gauche, donnant le change pour un bon moment encore. L’URSS ne s’affaissera finalement qu’en vertu du fait que les post-staliniens, Brejnev notamment, subiront comme une sorte de contrainte impondérable l’accalmie mondiale qui fera graduellement ressortir l’armature rouillée, rigide et archaïque, du dispositif néo-impérial post-stalinien. Le stalinisme meurt des scléroses de ses successeurs mais il ne se rend pas, et il n’est pas vaincu. Il n’y a qu’un penseur politique de pacotille comme George Bush Senior pour s’imaginer qu’il a gagné la Guerre Froide! La Guerre Froide (qui ne fut jamais qu’une paix armée) n’a pas été gagnée, elle s’est résorbée. La disparition du stalinisme c’est l’obsolescence des crises révolutionnaires et guerrières du siècle dernier. Hitler et Mussolini furent abattus. Churchill et Truman furent relégués. Staline s’effilocha.

L'homme de l'année du magazine TIME pour 1944

L’homme de l’année du magazine TIME pour 1942

Alors faut-il croire en Staline? Faut-il être stalinien? La question est désormais aussi bizarre que si on se faisait demander: faut-il croire en Cromwell, en Robespierre, en Bonaparte? Faut-il être cromwellien, robespierriste, bonapartiste? Ou alors faut-il conchier Staline? Faut-il être convulsivement antistalinien? La question est désormais aussi injurieuse que si on se faisait demander faut-il conchier Cromwell (qu’on déterra quelques années après sa mort pour pendre son cadavre), Robespierre (qu’on guillotina), ou Bonaparte (qu’on exila)? Faut-il être anticromwellien, antirobespierriste, antibonapartiste? Oh, ce n’est pas d’hier qu’on utilise le discrédit personnel des figures révolutionnaires pour salir l’idée de révolution, ternir son importance, minimiser son urgence. Pas de ça entre nous. S’il-vous-plait, cessons une bonne fois de jouer au foot avec l’histoire… Cromwell, Robespierre, Bonaparte, Staline, ces personnages liges, ces lanternes translucides, ces éléments poreux et labiles furent des émanations révolutionnaires. Comprendre en profondeur ce qu’ils sont, c’est comprendre adéquatement les conséquences reçues des révolutions connues. Sans plus. C’est immense, oui, mais aussi, c’est limité.

Faut-il être révolutionnaire alors? Oui, il le faut. Et oui, il faut attaquer sans faillir les pense-petits ès histoire qui laissent entendre que toutes révolutions, mes petits, débouchent fatalement, providentiellement sur un stalinisme. Ayons la décence de voir combien le stalinisme est quelque chose de profondément spécifique, particulier, concret, conjoncturel. Les particularités d’une conjoncture historique concrète ne sont exploitées pour promouvoir l’immobilisme social que par les éléments voués de toutes façons aux choix de classe réactionnaires. La leçon de l’histoire n’est pas là. L’histoire est un développement asymétrique. C’est aussi une mémoire, une mise en annales des révolutions et contre-révolutions, des crises et des mutations qui ne sont pas «passées» mais plutôt acquises. La leçon de l’histoire est dans l’irréductibilité qui transperce et corrode l’arabesque de ses lois. Il y a eu, il y aura des révolutions. Mais il n’y aura eu qu’un seul stalinisme. Des millions de gens l’engendrèrent et le perpétuèrent, tous ceux et celles qui, sans trop le savoir mais en y croyant toujours un peu (même comme grand pis-aller de protection sociopolitique et de consolidation sociale), mirent en forme historique le développement d’une des grandes phases de passage de la féodalité au capitalisme, celle dont la tête de lecture et la pointe de nef fut, un temps aussi, en Europe Orientale et dans le monde, le ci-devant camarade Staline (1878-1953).

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CHRONOLOGIE SOMMAIRE DU STALINISME

Staline a identifié la survie et la sécurité de la révolution avec sa propre survie.

Emmanuel d’Astier

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1905-1921: LÉNINISME – Révolution de 1905 (1905). Naissance de Brejnev (1906). Première guerre mondiale (1914-1918). Révolution d’Octobre (1917). Guerre civile avec profondes incursions internationales (1917-1923). Staline au comité éditorial de la Pravda (1917). Staline commissaire du peuple aux nationalités (1917), puis aux transports et à l’approvisionnement; dans le cadre de ces fonctions, Staline, le seul des grands chefs révolutionnaires bolchevistes à avoir tué quelqu’un des ses propres mains, est appelé à jouer un rôle de commandement militaire de terrain lors de la guerre civile (1918-1922). Nouvelle Politique Économique, dite aussi «capitalisme d’état» (1921-1928).

1922-1949: STALINISME – Staline secrétaire général du parti communiste (1922-1953). Mort de Lénine (1924). Exil de Trotsky (1927, 1929). Lancement des plans quinquennaux et de la collectivisation des campagnes (1928). Naissance de Gorbatchev (1931). Assassinat du tribun populaire Kirov et premières purges (1934). Procès de Moscou (1936-1938). Pacte Germano-Soviétique (1939). Assassinat de Trotsky au Mexique par un agent stalinien (1940). Opération Barbarossa (1941-1943). Défense victorieuse de Moscou (1941-1942). Victoire soviétique à Stalingrad (1943). Prise de Berlin par les Soviétiques (1945). Stalinisation accélérée des pays satellites (1946-1955). Rupture entre l’URSS et la Yougoslavie de Tito, accusée de dérive nationaliste (1948-1949). Premier essai nucléaire soviétique (1949). Révolution chinoise (1949).

1950-1979: POST-STALINISME – Le charlatan Lyssenko incarne la biologie soviétique (1948-1964). Culte de la personnalité, infaillibilisme, scientisme de toc; devenu le Colonel Sanders soviétique, Staline ne gouverne plus vraiment; habituellement vêtu de blanc, il est un emblème pour les statues et les pancartes remplacé fréquemment par des sosies dans les grands événements officiels (1950-1953). Mort de Staline à 74 ans (1953). Assassinat/exécution de son grand sbire Beria (1953). Mise en place du Pacte de Varsovie (1955). Déstalinisation de surface par Khrouchtchev; seul le culte de la personnalité post-stalinien est vraiment affecté (on bazarde statues et pancartes), la structure bureaucratique étant encore trop puissante (1956-1964). Révolte en Hongrie (1956). Rupture avec la Chine, qui juge l’URSS post-stalinienne «révisionniste» (1961). Kossyguine et Brejnev déposent Khrouchtchev (1964). Néo-stalinisme brejnevien, plus rigide parce que moins puissant (1964-1982). Printemps de Prague (1968). Troubles islamistes dans les républiques musulmanes et invasion subséquente de l’Afghanistan pour en soutenir le parti communiste vacillant (1979).

1980-1985: VRAIE DÉSTALINISATION – Solidarność en Pologne (1980). Mort de Brejnev (1982). Ultimes tiraillements entre les post-staliniens et les déstalinisateurs au sommet (Tchernenko, Andropov, Gromyko etc). Michael Gorbatchev, secrétaire général (1985-1991).

1985-1991: DÉMANTELEMENT DE L’URSS – Gorbatchev, devenu secrétaire général en 1985, syndic de faillite officieux de l’URSS, instaure la Glasnost, la Perestroïka puis assure l’intendance forcée du démembrement de l’union des républiques et le retrait de la référence au «communisme». Le PCUS et la fonction de secrétaire général disparaissent du pouvoir au profit d’une douma multipartite de type bourgeois pour chacune des républiques. La Fédération de Russie occupe désormais les positions qu’avait occupé l’URSS dans les grands forums et sur les grands comités internationaux. Retrait soviétique d’Afghanistan (1989). Dissolution du Pacte de Varsovie et réunification de l’Allemagne (1991).

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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