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ÊTRE SANS DESTIN… parce que même le devoir de mémoire n’échappe pas aux contraintes ordinaires de la communication

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2015

Etre-sans-destin

Sorstalanság, c’était il y a déjà dix ans. La question se posait alors (et se pose encore) dans sa simplicité cuisante: comment transmettre la mémoire de la Shoah à nos adolescents? Comment faire sentir, à nos jeunes cadors frondeurs de ce siècle nouveau, la profonde destruction de vie et la douleur intime, incurable, absolue de l’Holocauste. Le corpus culturel est immense mais pas si facile à manœuvrer que ça, en fait. Mes deux fils, Tibert-le-chat et Reinardus-le-goupil ont lu, dans le cadre scolaire, Le journal d’Anne Frank. Ils l’ont découvert dans la version anglaise, bien moins lourde et bien plus vive que la version française. Eh bien, rien n’y fit. Ils se sont fait chier pour mourir. Reinardus-le-goupil a fait observer, non sans une certain pertinence: Anne Frank, il se passe rien. Ils sont dans une annexe enfermés. Ils entendent voler les avions anglais au dessus de la Hollande. Elle se fait donner un stylo et écrit, avec son stylo, combien elle aime son stylo. L’autre journée, l’événement de la journée c’est qu’ils ont fait rouler des petits pois dans un escalier et ont eu peur que les nazis les entendent. Je veux dire… Bon, enfin… L’autre journée, les adultes se bouffent le nez. La seule action c’est quand ils se font pincer par la police pronazi et là, le livre finit. Ça va nulle part et on apprend pas grand chose sur la Shoah avec ça… Il y a une implacable validité à ces observations. Anne Frank, qui, si elle était encore avec nous, ne serait jamais que cinq ans plus jeune que ma mère, a inexorablement vieilli et passe bien mal la rampe avec nos ados, nos garçons à tout le moins. Il faut regarder la chose en face. Le devoir de mémoire est, par-dessus tout, une exigence de communication et, dans le cas des produits culturels, la communication c’est quelque chose qui doit d’abord et avant tout se sentir, comme on sent une belle musique. Je me souviens, confronté à ce commentaire de Reinardus-le-goupil, m’être dit qu’il faudrait que l’expérience prenne la forme narrative d’une aventure enlevante, vécue par une sorte (je frémis de dire la chose comme ça) de Tom Sawyer ou de Rouletabille de l’Holocauste. Il faudrait qu’Anne Frank soit un jeune garçon et qu’il vive la vie des camps en jeune garçon, activement, vivement, presque chafouinement. Mes fils l’accompagneraient pas à pas dans la tragédie. Ce serait vivant, vibrant, douloureux, révoltant, insoutenable. Leur expérience en serait une de totale empathie, de compagnonnage dans la révolte contre le nazisme et dans la résistance à la brutalité des pouvoirs délirants, brutaux, irrationnels. Ils participeraient émotivement à la quête, à la terrible lutte pour la survie. Je me suis pris, pour le bénéfice de mes fils, à rêver d’un coming of age adolescent sur fond de camps de la mort. Je me suis cru terriblement cynique et insensible en rêvant de cela. Je ne savais pas encore que le célèbre rescapé des camps hongrois Imre Kertész (né en 1929, comme Anne Frank dont il est le cadet de cinq mois), prix Nobel 2002 de littérature, avait, de par et son vécu et son subtil talent de conteur, vu l’affaire dans cet angle aussi, dès 1975 (l’œuvre romanesque fut rédigée, en fait, entre 1960 et 1973), et que, en basant son script sur le roman partiellement biographique de cet extraordinaire auteur de la mémoire, le cinéaste Lajos Koltai allait réaliser cinématographiquement mon rêve.

Budapest, 1942. La Hongrie est alliée de l’Allemagne et le régime hongrois collabore férocement, de tout cœur à l’effort de guerre, selon la doctrine nazie. György Köves (joué par un Marcell Nagy titanesque) a quinze ans, l’âge de mon Reinardus-le-goupil quand nous avons visionné ce film ensemble. Il joue aux cartes chez la petite voisine qu’il aime bien, même si elle a horreur d’être juive et d’en subir les constantes avanies. Pourtant, on n’y peut pas grand-chose. Les jours se suivent et György fait son boulot, en prenant les choses comme elles viennent. Il est briqueteur dans un chantier que les autorités ont installé en périphérie de la capitale. Ses parents sont divorcés. Son père, que les autorités pronazi viennent tout juste de convoquer pour qu’il se présente à un de ces curieux «camps de travail» (dont il ne reviendra pas), le prévient contre sa mère et le recommande à sa nouvelle conjointe. Celle-ci, une fois le père de György disparu, se laisse rapidement tourner autour par un voisin qui lui apporte du bon marché noir bien frais. Ambivalente et glauque configuration familiale mais, que voulez-vous on a tous nos petits problèmes, et mes fils, déjà subjugués, accrochent bien mieux à ces remarquables manifestations de modernité précoce qu’aux états d’âme sempiternels, vétillards, redondants et parcheminés d’Anne Frank… Détail parmi tant d’autres, György porte, depuis peu, l’étoile jaune. Celle-ci est grosse, visible, limite grotesque. Bon, ce n’est pas bien marrant mais György ne s’en fait pas trop. Il a un laissez-passer de travailleur bien en règle et fait son travail assidûment et sans faire de vagues. À chaque jour suffit sa peine. C’est un garçon calme qui a un sens naturel de la fatalité tranquille. Un jour ordinaire, où il prend l’autobus pour aller au chantier, un constable hongrois vêtu à l’ancienne se tient au bord de la route. Il fait sortir systématiquement, des autobus venant du ghetto de Budapest, toutes les personnes portant l’étoile jaune. György et les autres garçons de son chantier lui montrent leurs laissez-passer mais cela ne semble pas porter bien fort. György ne se démonte pas. On lui fait vider ses poches. C’est certainement un malentendu qui fait que ces enfants et ces adultes sans destin se retrouvent, bon an mal an, dans un train pour la Pologne. On roule des jours et des nuits. Il fait vachement soif. En matant les affiches le long de la voie, les jeunes hommes du fourgon, dont György, arrivent à lire le nom de ce qui semble être leur destination: Auschwitz. Un nom allemand. Jamais entendu parlé de ce bled, dira pensivement un des voyageurs involontaires. L’Histoire nous le dit aujourd’hui, l’immense camp de concentration polonais d’Auschwitz-Birkenau accueillit (et extermina massivement) principalement des juifs hongrois. On les distinguait d’ailleurs dans le camp, par la lettre U (pour hongrois) qu’ils portaient sur leurs uniformes rayés en lieu et place de l’ancienne étoile jaune.

György séjournera et travaillera dur à Auschwitz (Pologne), puis à Buchenwald (Allemagne, non loin de Weimar), puis à Zeitz (Allemagne, non loin de  Buchenwald – György, dans sa narration, qualifiera ce dernier de «petit camp provincial»). Il grandira et deviendra un homme dans ce contexte carcéral toxique, cruel, extrême. Avec une force et une sobriété remarquable, la narration et la cinématographie nous font sentir la puissance absolue de la déchéance et aussi, et surtout, la crevant, la fissurant, une supériorité humaine qui fait que s’ouvrir à la vie, eh bien, c’est s’ouvrir à la vie, même au fond de l’horreur. György nous parlera de ce petit moment de douceur, quand le soleil décline le soir, juste après la soupe, qui lui fournit toute cette force d’être qu’il gardera toujours en lui. Des teintes de gris et de brun riches, de l’eau sale, de la boue, de la poussière de sel. Des plans courts, intenses, hiératiques mais sans ostentation, sans complaisance. Des figurants maigres, puissants, sublimes que la caméra saisit comme le ferait un regard ferme, détaché, endurci, embué, ouateux. Des dialogues sobres, dépouillées, limpides (je recommande la version originale hongroise qui préserve la pureté du jeu des acteurs, avec les sous titres français ou anglais – il n’y a rien de verbeux dans ce long métrage). Chanceuse dans sa malchance, la production de ce film (le plus coûteux de toute l’histoire cinématographique hongroise) tombe en panne pour plusieurs longs mois, faute de financement. Pendant que les producteurs cherchent de nouveaux commanditaires, une chose extraordinaire a lieu: l’acteur principal, Marcell Nagy, grandit. Tant et tant qu’il nous livre en point d’orgue du film un jeune homme qui est maintenant de l’âge de mon Tibert-le-chat, au moment du visionnement. Tous les gens que György a connu au début de son internement sont désormais disparus ou morts. Il continue de tenir le coup, hagard. Puis c’est la Libération, irréelle, hallucinante de bizarrerie et de langueur, puis le retour vers une Hongrie désormais sous administration soviétique. Les derniers moments du film nous exposent l’incompréhension, la cécité, la surdité des citadins de Budapest libérée, qui ne portent pas les camps en eux. György revoit sa jeune voisine, essaie de lui expliquer qu’un jour à Buchenwald, il est mort. Nous, nous comprenons à peine ce qu’il veut dire quand il dit, comme ça, comme en passant, qu’il mourut un jour à Buchenwald. D’avoir vu les images cinéma du drame, on voit un tout petit peu où György veut en venir, avec cette affirmation si biscornue, si étrange. La petite voisine, devenue femme et enfin libérée des affres de l’antisémitisme de jadis, ne comprend rien de ce qu’il raconte et György finit par se taire. Il répond à la cécité et à la surdité de ses compatriotes citadins par ce mutisme glacial, si caractéristique des rescapés profonds. Et le lien avec la frivolité de jadis est rompu, pour toujours.

Mes fils ont adoré. La mémoire historique s’est enfin transmise. Ils l’ont maintenant, leur support culturel véhiculant le cri de douleur de la Shoah. C’est un disque cinématographique début de siècle. Pourquoi pas. On pourra encore se le repasser. On pourra se la faire redire, notre incompréhension, qui est celle de ceux qui n’ont pas vécu l’indicible. Et, faute de vécu, il reste la transmission de la mémoire. Jamais l’ignorance, ou la méconnaissance, ou l’imperfection de la transmission des relais, ou la disparition inéluctable des témoins du crime absolu n’édulcoreront le devoir de mémoire.

Sorstalanság (titre français: Être sans destin, titres anglais: Fateless ou Fatelessness), 2005, Lajos Koltai, film hongrois avec Marcell Nagy, Béla Dóra, Bálint Péntek, Péter Fancsikai, Daniel Craig, 140 minutes.

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