Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Posts Tagged ‘Simone de Beauvoir’

Il y a soixante ans: les MÉMOIRES D’UNE JEUNE FILLE RANGÉE (Simone de Beauvoir)

Posted by Ysengrimus sur 1 janvier 2018

Memoires-Beauvoir

Me souciant moins de juger que de connaître, je m’intéressais à tout…
Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Folio, p. 156.

.

Madame de Beauvoir est mon aînée de cinquante ans (elle est de 1908, je suis de 1958). Elle aurait donc aujourd’hui cent dix ans et ses Mémoires d’une jeune fille rangée ont cette année soixante ans, comme moi. C’est une écriture de soierie, de napperons et de faïences. Madame de Beauvoir ne dit pas poubelle mais caisse à ordures. Elle ne dit pas femme de lettres mais bas-bleu. Elle ne dit pas suffragette mais féministe. Elle ne dit pas devenir athée mais perdre la foi. Elle ne dit pas écriture mais littérature. Elle ne dit pas non plus puberté mais âge ingrat et d’une jeune femme qui tarde à se trouver un mari, elle dit qu’elle est montée en graine. En un mot, ce livre est vieux. Aussi, il faut prendre bien soin de ne pas lui faire dire ce qu’il ne dit pas. Ceci n’est PAS l’essai Le deuxième sexe et on ne trouvera ici ni le secret de sa genèse (quoique…) ni un brouillon de son dispositif. C’est que, avec une honnêteté qui ne se refait pas, madame de Beauvoir joue pleinement le jeu autobiographique, sans artifice. Elle va nous servir ici, point par point, la vie d’une jeune bourgeoise déclassée devenue femme de lettres, de zéro à vingt-et-un ans (de 1908 à 1929). Mobilisant une remarquable richesse de détails, elle procède prosaïquement, sans concessions, avec une candeur et une précision qui n’assure indubitablement pas l’intendance d’une image de marque. Madame de Beauvoir fait ici, on l’a dit et redit, œuvre de mémorialiste. C’est pour cela aussi que ce livre est vieux. Il faut le voir comme un petit traité intimiste de l’ethnographie parisienne (bourgeoise) des premières décennies du siècle dernier. Les idées neuves de Madame de Beauvoir, on ne les trouvera pas articulées ici. Ici c’est le recueil du feuilleté de ses idées vieilles, celles qui firent bruisser son enfance et qui, finalement, craquèrent comme un œuf.

Par exemple. Entre six et treize ans, quand la petite Simone voulait lire un livre, elle devait vérifier auprès de son père ou de sa mère s’il était un ouvrage convenable. Et même s’il l’était, il arrivait souvent que son père ou sa mère verrouille certains segments du livre avec une pincette, prohibant l’accès de la petite Simone à ces portions du contenu de l’ouvrage. Vers la fin de l’enfance, Simone dissimulait les livres qu’elle lisait pour simplement s’éviter la conversation qui l’aurait forcée à admettre qu’elle connaissait «les choses de la vie» plus que les convenances de l’entre-deux-guerres ne l’autorisait. Comme, petite fille, elle fréquentait une école pour jeunes filles tenue par des bigotes archi-catholiques (critiquant la Sorbonne sur sa droite, si vous vous rendez compte de l’énormité) et sans envergure intellectuelle particulière, être adéquatement comprise ne faisait pas partie des possibilités immédiates fournies par le cadre de l’enfance.

D’autre part, Élizabeth Mabille (dite Zaza. De son vrai nom Élizabeth Lacoin — 1907-1929), une camarade d’école, va ni plus ni moins que devenir la Japhy Ryder de madame de Beauvoir. Et on va voir s’installer littéralement une manière de biographie dans l’autobiographie. Les deux jeunes filles se vouvoient, s’écrivent des lettres que leurs mères lisent avant de les leur remettre. Mais la passion qui les unit est fulgurante, amoureuse, en fait, profondément sentie. Et… «nous étions en deçà même de la pudeur, persuadées, toutes deux, que notre intime vérité ne devait pas ouvertement s’énoncer» (Folio, p. 164). C’est profondément touchant et relaté avec beaucoup de fraîcheur. D’ailleurs, je considère perso que les très ténus moments lesbiens de ce copieux ouvrage sont, de loin, les plus émouvants (voir notamment le fugitif épisode d’amitié intime avec une certaine Clotilde, son aînée de cinq ou six ans, Folio, pp. 206-207). Pour ce qui en est, d’autre part, de sa tentative d’idylle durable avec son cousin Jacques Laiguillon, elle, barbante, lourdingue, longuette, gorgée de pathos et forcée, elle m’a bien semblé n’être qu’une version subconsciemment involontaire du fameux modèle du mariage de raison ou arrangé dont le milieu social d’origine de madame de Beauvoir faisait si pesamment la promotion, surtout après la ruineuse guerre de 14-18. Fadaises bourgeoises sans lendemain dont se libéra bien involontairement notre mémorialiste éclairée.

Ceci dit, toutes choses égales d’autre part, il est indubitable que le mérite de madame de Beauvoir est fort grand. Malgré un contexte intellectuel et idéologique (familial et scolaire) viscéralement réac, rétrograde et indubitablement contraire, elle est droite dans ses bottes, solidement rationaliste et, ma foi, elle a une bonne tête. Dès l’âge de seize ans, elle s’intéresse à la philosophie et ce, pour les bonnes raisons. «Ce qui m’attira surtout dans la philosophie, c’est que je pensais qu’elle allait droit à l’essentiel. Je n’avais jamais eu le goût du détail; je percevais le sens global des choses plutôt que leurs singularités, et j’aimais mieux comprendre que voir; j’avais toujours souhaité connaître tout; la philosophie me permettait d’assouvir ce désir, car c’est la totalité du réel qu’elle visait; elle s’installait tout de suite en son cœur et me découvrait, au lieu d’un décevant tourbillon de faits ou de lois empiriques, un ordre, une raison, une nécessité. Sciences, littérature, toutes les autres disciplines me parurent des parentes pauvres» (Folio, p. 220). Je la seconde entièrement sur ceci (quoique…). Et, adolescente, l’auteure de l’opus philosophique Le deuxième sexe pointe déjà l’oreille en plus, factuellement à tout le moins. «Les femmes qui avaient alors une agrégation ou un doctorat de philosophie se comptaient sur les doigts de la main: je souhaitais être une de ces pionnières» (Folio, p. 222). Option parfaitement autonome et intérieure. De fait, les philosophes Raymond Aron et Jean-Paul Sartre, pour leur part, ne font leur apparition, furtivement, qu’à la page 381 (puis de plus en plus, dans le cas de Sartre, à partir de la page 433, sur 503 pages). Au premier degré et épidermiquement, madame de Beauvoir, jeune fille, est, l’un dans l’autre, fort irritée d’observer que les mecs peuvent courir le guilledou sans représailles aucune et faire tout ce qui est marrant tandis que les filles se tapent tout ce qui est chiant et sont vouées au ghetto matrimonial et à sa fatale indigence intellectuelle. C’est pas encore une lutte explicite pour l’égalité professionnelle des sexes mais c’est indubitablement la rage sourde qui lui servit de ferment, chez cette cruciale génération de femmes universitaires.

Et l’Existentialisme? Oh, il vrille son chemin lui aussi, de façon spontanée, fraîche et frustre, mais tout entier, comme d’un bloc. «Je refusais les hiérarchies, les valeurs, les cérémonies par lesquelles l’élite se distingue; ma critique ne tendait, pensais-je, qu’à la débarrasser de vaines survivances: elle impliquait en fait sa liquidation. Seul l’individu me semblait réel, important: j’aboutirais fatalement à préférer à ma classe la société prise dans sa totalité» (Folio, pp. 263-264). Individualisme bourgeois déraciné et honteux, le programme existentialiste en devenir trouve déjà très explicitement ses racines vénéneuses et critiques chez la jeune fille rangée. «J’étais tombée dans un traquenard; la bourgeoisie m’avait persuadée que ses intérêts se confondaient avec ceux de l’humanité; je croyais pouvoir atteindre en accord avec elle des vérités valables pour tous: dès que je m’en approchais, elle se dressait contre moi» (Folio, p. 264). Tôt, madame de Beauvoir sent l’aporie matérielle et intellectuelle qui l’enferre… «mais je croyais possible de dépasser la médiocrité bourgeoise sans quitter la bourgeoisie» (Folio, p. 261). Le mot existentialisme n’apparaît pas dans l’ouvrage, mais la chose y rode, intimement amalgamé au reste.

Et, finalement, le féminisme? Eh ben, lui aussi, il jaillit de la vie, par bordées erratiques, densément anti-patriarcales, et dans des formulations, vieillottes certes, mais magistralement couperosées de priorités féminines singulièrement modernes. «Je n’admettais pas qu’un des deux époux ‘trompât’ l’autre: s’ils ne se convenaient plus, ils devaient se séparer. Je m’irritais que mon père autorisât le mari à ‘donner des coups de canif dans le contrat’. Je n’étais pas féministe dans la mesure où je ne me souciais pas de politique: le droit de vote, je m’en fichais. Mais à mes yeux, hommes et femmes étaient au même titre des personnes et j’exigeais entre eux une exacte réciprocité. L’attitude de mon père à l’égard du ‘beau sexe’ me blessait. Dans l’ensemble, la frivolité des liaisons, des amours, des adultères bourgeois m’écœurait» (Folio, p. 263. Voir aussi p. 454, ainsi que, d’autre part, p. 412 sur son sentiment serein d’égalité avec ses confrères masculins sorbonnards). Quoi de nouveau sous le dieu-mec-soleil, finalement?

À propos du marxisme et du communisme qui, avec la révolution bolcheviste et la grande guerre civile soviétique (1917-1924) dominaient intellectuellement l’époque, madame de Beauvoir, étudiante directe de Léon Brunschvicg (1869-1944), tient des propos décalés et dépités, singulièrement analogues à ceux qu’on retrouvera sous la plume de son ami Paul Nizan (mentionné furtivement p. 405, puis de plus en plus à partir de la p. 433) dans son célèbre «pamphlet contre la philosophie officielle» (selon le mot même de madame de Beauvoir, p. 469) Les chiens de garde (1932). Elle dit: «À la Sorbonne, mes professeurs ignoraient systématiquement Hegel et Marx; dans son gros livre sur ’le progrès de la conscience en Occident’, c’est à peine si Brunschvicg avait consacré trois pages à Marx, qu’il mettait en parallèle avec un penseur réactionnaire des plus obscurs. Il nous enseignait l’histoire de la pensée scientifique, mais personne ne nous racontait l’aventure humaine» (Folio, p. 318). Elle en arrive ainsi à prendre le cul-de-sac insoluble de sa propre vision réactionnaire abstraite du monde pour la crise de l’intégralité de la philosophie. «Le sabbat sans queue ni tête que les hommes menaient sur terre pouvait intriguer des spécialistes: il n’était pas digne d’occuper le philosophe. Somme toute, quand celui-ci avait compris qu’il ne savait rien et qu’il n’y avait rien à savoir, il savait tout. Ainsi s’explique que j’aie pu écrire en janvier: ‘Je sais tout, j’ai fait le tour de toutes choses.’ L’idéalisme subjectiviste auquel je me ralliais privait le monde de son épaisseur et de sa singularité: il n’est pas étonnant que même en imagination je n’aie rien trouvé de solide à quoi m’accrocher» (Folio, p. 318). Franche, louable et respectable lucidité autocritique, madame…

Les Mémoires d’une jeune fille rangée sont vraiment un passionnant snap shot d’époque. L’œuvre complète de mémorialiste autobiographe de madame de Beauvoir se déploie comme suit: Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), La Force de l’âge (1960), La Force des choses (1963), Une mort très douce (1964), Tout compte fait (1972), La Cérémonie des adieux (1981). Des milliers de pages. Et ensuite?… et ensuite, quelques petites années plus tard, à Paris, mon épouse Dora Maar et moi-même entrons discrètement en scène (nous qui résidions aux résidences Robert Garric à l’époque — madame de Beauvoir, qui vibra ardemment un temps pour cet homme de lettre et militant social-catho aurait adoré ça). C’est que nous avons croisé bien drolatiquement la route de la grande jeune fille rangée d’autrefois…

Miniature parisienne IV

Il y a quelque chose là dedans qui n’est pas mort.
Aussi, quand nous vous avons rencontré
(Enfin rencontré, c’est beaucoup dire)
Quand nous vous avons croisé
Madame, dans votre jolie tire.
Vous nous avez langoureusement frôlé
Dans cette drôle de voiture noire justement,
Lentement.
Le drapeau était, cette fois-ci, à l’intérieur de la boite.
Et c’était vous, madame,
Madame Simone de Beauvoir,
Étendard
Des existentialistes.
Où sont donc les susdits existentialistes?
En ce moment, poignant, de votre dernière balade.
Elles ne restent que des femmes.
Quand votre lent corbillard nous a longé,
Le féminisme, elle,
Était là, ce qu’il n’y a pas de morte.
Il y a quelque chose là dedans qui n’est pas mort.
Rectification, faites pardon.
Il y a comme une chose là dedans qui n’est pas morte.

(tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé, 2013)

Simone d eBeauvoir (1908-1986)

Simone de Beauvoir (1908-1986)

Publicités

Posted in Citation commentée, Commémoration, France, Sexage, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 41 Comments »

LE GRAND MEAULNES. L’intendance du mystère

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2016

Grand-Meaulnes

Sur la télé qui trône
Un jour, j’ai vu un livre
J’crois qu’c’était Le Grand Meaulnes
Près d’la marmite en cuivre.

Renaud Séchan, «La mère à Titi», album Putain de Camion, 1988

.

On a ici une œuvre qui ne ressemble à rien de connu: Le Grand Meaulnes. C’est un roman particulièrement mystérieux. Un grand objet culturel translucide, oublié sitôt que lu mais susceptible de nous déterminer comme la plus dense et la plus radicale des hantises. Mon impression personnelle, certainement largement fantasmagorique, est qu’il y a une copie des Fables de La Fontaine, du Petit Prince de Saint Exupéry et du Grand Meaulnes d’Alain-Fournier (1886-1914) dans tous les foyers francophones. On fouille dans sa bibliothèque, ses étagères ou ses cartons à bouquins un jour de pluie et on finit éventuellement par y retrouver Le Grand Meaulnes. On ne sait pas trop ce qu’il fout là mais il est là. Même si on ne se souvient plus exactement de ce qu’il y a dedans (il ne nous reste que des impressions, des relents d’ambiances, l’atmosphère irisée d’un dispositif intemporel), on a l’impression tangible que ce livre a toujours été avec nous. On l’a toujours plus ou moins déjà lu. Ma copie personnelle de cet ouvrage tout petit mais immense a été imprimée en 1971 (j’avais alors treize ans). La retrouvant dans un placard à bouquins, j’ai d’abord cru qu’elle appartenait à mon épouse Dora Maar. Impossible. Mon nom y est inscrit en frontispice dans mon écriture d’enfant, ainsi qu’à la page 138 (habitude que j’avais quand j’étais collégien). Ce Le Grand Meaulnes là (dont je vous montre la page couverture supra) est bel et bien le mien. Et il est avec moi, bon an mal an, depuis environ quarante-cinq ans…

Paru il y a cent trois ans (en 1913), ce roman se passe en 189… (sans plus). Ce sont des voitures à chevaux, des maisons d’instituteurs et des chaumières de paysans éclairées à la bougie. Et il n’y a aucune référence explicite au temps historique (si ce n’est, une fois, une furtive mention, comme réminiscente, comme lointaine, de la guerre franco-allemande de 1870). Il n’y a ni radio, ni téléphone (de fait tout ce récit délicat et éthéré serait parfaitement impossible à l’ère du téléphone). Et pourtant, ça ne fait aucunement vieillotte ou daté. L’écriture et la sensibilité exprimée dans cette œuvre sont d’une facture singulièrement moderne. On a là, exposée sous nos yeux, une expressivité romanesque d’avant-garde (pour son temps), se déployant en toute simplicité et sans prétention aucune. Il y a dix ans (2006) un film fut fait, basé sur ce roman. C’est un film raté. À tous les défauts usuels (personnages qu’on imaginait autrement, raccourcis pris dans le scénario, grossières déformations du récit et des thématiques) s’ajoutent une sottise et une bizarrerie. La sottise, c’est qu’au lieu de situer le film en 189… on le plante très ouvertement en 1910 (entre douze et quinze ans trop tard donc). Comme la durée des événements évoquées est de quatre ans, on se retrouve, au final, en plein début de la guerre de 1914, réalité nullement mentionnée dans le roman (et pour cause: le roman, qui fut écrit en huit ans, sort en librairie en 1913 et Alain-Fournier lui-même meurt dans les tranchées en 1914). Ce télescopage entre la fiction aérienne et le biographique lourdingue contribue fortement à couler le film, l’enfonçant irrémédiablement dans une ineptie irrécupérable. Voilà pour la sottise. La bizarrerie, passablement inouïe, presque originale (mais hélas, elle aussi, sciemment ratée), c’est que le film se déroule légèrement en accéléré. Les personnages bougent vite, abruptement, ils sont presque sautillants. Et leurs répliques sont débitées au rythme de charge d’une répétition dite «à l’italienne». Ouf, cela les rend largement inaudibles. Je sais pas s’ils ont essayé d’imiter le style cinématographique 1910 ou s’ils ont simplement tenté de tout compresser machine pour faire leur temps mais le résultat est proprement catastrophique.

Consigne de fer: il ne faut pas regarder le film avant d’avoir lu le roman. Si vous faites ça, vous allez foutre toute l’expérience en l’air. Le Grand Meaulnes est un roman prenant, indéfinissable, inclassable, magistral. Je croyais, moi, que, comme Le Petit Chose de Daudet (1868) ou La guerre des boutons de Pergaud (1912), c’était un roman de coming of age de gars, pour petits gars. Erreur immense. Et c’est nulle autre que Simone de Beauvoir, dans ses Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) qui, ne ménageant pas l’expression de son enthousiasme pour sa lecture (dans l’entre-deux-guerres) du roman et de la correspondance d’Alain-Fournier, m’a explicitement signalé que le grand Augustin Meaulnes était un personnage hautement romanesque pour les filles et les femmes, rien de moins qu’un type intemporel d’idéal masculin. Comme madame de Beauvoir n’est nullement suspecte de complaisance envers la littérature machique (!), cela changea complètement ma perspective sur cet ouvrage et m’invita à soigneusement le relire. Tudieu de tudieu que je ne fus pas déçu.

Comment vous dire ce qu’il faut dire sans trop en dire? De façon parfaitement inattendue, c’est ce navet raté de 2006 (revu après avoir relu le roman. Curieusement j’avais vu le film en 2006 et en avais aussi tout oublié) qui m’a permis de trouver mon angle explicatif. Suivez-moi bien. L’histoire nous est racontée pas François Seurel (quatorze ans au début du récit, dix-huit ans à la fin). Cet enfant malingre et peu sociable fonctionne initialement comme narrateur-faire-valoir des aventures de cours d’école du grand Augustin Meaulnes (dix-sept ans au début du récit, vingt ans à la fin), sorte de survenant improbable apparu un jour de nulle part et devenu pensionnaire chez les parents Seurel, eux-mêmes instituteurs dans le petit village fictif de Sainte-Agathe (département du Cher, France). La différence d’âge entre le petit Seurel et le grand Meaulnes est incidemment la même qu’entre mes deux fils Reinardus-le-goupil et Tibert-le-chat: trois ans, un monde. Croyez-en ma modeste expertise de papa, le roman fait graduellement quitter le statut de narrateur-faire-valoir au jeune Seurel pour subtilement l’installer dans le dispositif psychologique merveilleusement dépeint du jeune frère intériorisant et idéalisant les hantises et les replis de l’imaginaire de son «grand-frère» Meaulnes. Or, le grand Meaulnes, dans des conditions hautement biscornues dont je vais prendre un soin jaloux à vous taire le détail, a fait la connaissance d’une jeune fille: Yvonne de Galais. Yvonne, tangible mais fugitive pour Meaulnes qui la rencontra, impalpable mais éternelle pour Seurel qui la cherche, va devenir l’objet d’amour cardinal (direct chez Meaulnes, transposé chez Seurel). Et les lectrices, elles, vont très profondément s’identifier à elle (Madame de Beauvoir dixit). C’est difficilement dicible comment c’est fin, touchant et original.

C’est ici qu’entre crucialement en cause l’intendance du mystère. Le roman va nous décrire le cheminement des actions et des amours de Meaulnes mais… dans l’ordre chaloupeux et non-linéaire de leur graduelle découverte par Seurel. L’œuvre est subjectivisée à travers la démarche exploratoire d’un je narrateur cogitant le puzzle factuel qui configura son adolescence. Le film —sottement— décide de relater, lui, les faits dans la linéarité de leur déroulement factuel effectif (plutôt que de leur découverte et leur mise en focus par un sujet sortant graduellement de l’enfance). Le mystère est détruit par le film et avec lui c’est la fine dentelle de l’effet coming of age (transformation graduelle du fantastique enfant en prosaïque adulte) qui se trouve proprement déchiquetée.

Les choses qui se passent dans Le Grand Meaulnes sont petites, villageoises, anonymes, gamines. On évolue, dans tous les sens du terme, à l’intérieur de la miniature de l’enfance. Il n’y a ici rien d’extraordinaire, rien de magique, rien de fantastique. Les effets fort éventuels de féerie ou de fantasmagorie sont strictement des artéfacts de la perspective enfantine… celle sur laquelle on finit fatalement par revenir, comme à regret, quand le décor en est venu à rapetisser. Mais le jolt de curiosité et de nostalgie est incroyablement électrisant et fonde une qualité et un plaisir de lecture peu communs. Oh oui, un vrai artiste vous joue son rigodon sur une seule corde de violon… Mort à vingt-sept ans, Alain-Fournier nous le prouve, avec ce roman quantitativement et qualitativement unique. À lire absolument, d’urgence.

Yvonne de Galais (jouée par Clémence Poésy). Au fond, en ombrage, Augustin Meaulnes (joué par Nicolas Duvauchelle)

Yvonne de Galais (jouée par Clémence Poésy). Au fond, en ombrage, Augustin Meaulnes (joué par Nicolas Duvauchelle)

.
.
.

Posted in Cinéma et télé, Commémoration, Fiction, France, Sexage | Tagué: , , , , , , , | 21 Comments »